Political Notes - Totalitarianism

Tchakhotine - Last update: 12/11/2016

L'Europe du XXe siècle voit se mettre en place des systèmes totalitaires. Ils émergent d'abord comme une conséquence de la Première Guerre mondiale. Totalitarian systems were established in 20th century Europe. They first emerged as a consequence of the First World War. Los sistemas totalitarios se establecieron en la Europa del siglo XX. Surgieron por primera vez como consecuencia de la Primera Guerra Mundial. Dans un climat d'insécurité et de difficultés économiques, de frustrations et de destructions sociales et politiques, se constituent des groupes paramilitaires attachés à un chef charismatique, utilisant tant la force que les institutions légales, gagnant ensuite le tissu social via des actions à fortes connotations émotionnelles : marche sur Rome d'octobre 1922 (Mussolini), incendie du Reichstag le 27 février 1933 (Hitler), assassinat du socialiste Giacomo Matteotti en 1924 (Mussolini), "Nuit des longs couteaux" du 30 juin 1934 (Hitler), assassinat de Kirov à Léningrad en 1934 précédant l'ouverture des grands procès staliniens : le mouvement totalitaire est alors lancé et semble irréversible, impossible à contrer ou à formaliser dans l'immédiateté de ces années 30. Dans un système totalitaire, toute activité humaine se réduit à une seule, servir le régime.

Comment des régime qui ont eu recours à la terreur pour s'imposer ont-il pu pendant une bonne dizaine d'années réunir autour d'un "chef" un consensus aussi large ? La répression ou la propagande n'expliquent pas tout. Ces hommes providentiels qui s'imposent sont représentés  à la fois comme penseur, homme d'État, législateur, artiste, bâtisseur d'empire, mais aussi travailleur de la terre, artisan habile à manier le fer et le feu, athlète aguerris à toutes les disciplines du corps. 

 

(Le "Portrait of the Writer Max Hermann-Neisse" de George Grosz échappa à la destruction du totalitarisme allemand)

 

How could regimes that resorted to terror to impose themselves for a good ten years have been able to build such a broad consensus around a "leader"? Repression or propaganda do not explain everything. These providential men who impose themselves are represented at the same time as thinkers, statesmen, legislators, artists, empire builders, but also earthworkers, craftsmen skilled at handling iron and fire, and seasoned athletes in all disciplines of the body. 

¿Cómo podrían los regímenes que recurrieron al terror para imponerse durante diez años han sido capaces de construir un consenso tan amplio en torno a un "líder"? La represión o la propaganda no lo explican todo. Estos hombres providenciales que se imponen a sí mismos están representados al mismo tiempo como pensadores, estadistas, legisladores, artistas, constructores de imperios, pero también como trabajadores de la tierra, artesanos hábiles en el manejo del hierro y el fuego, y atletas experimentados en todas las disciplinas del cuerpo. 

 


C'est à la fin des années 1930, et surtout à partir de 1950 après une éclipse d'une dizaine d'années, que le mot totalitarisme est devenu d'usage courant désigner certaines expériences politiques contemporaines qui, par delà la différence des idéologies affichées, présentent le trait commun d'aspirer à fusionner le plus complètement possible la Société et l'Etat au sein d'une même totalité. Le terme fut, semble-t-il, utilisé pour la première fois par Benito Mussolini en vue de qualifier le dessein unitaire et étatique du fascisme italien. "Pour le fascisme, écrivait Mussolini, tout est dans l'Etat et rien d'humain ou de spirituel n'existe et encore moins n'a de valeurs en dehors de l'Etat. En ce sens, le fascisme est totalitaire et l'Etat fasciste, synthèse et unité de toutes les valeurs, interprète, développe et donne pouvoir à tous les aspects de la vie d'un peuple." Ainsi revendiqué d'abord comme la qualité propre à un régime particulier, le totalitarisme va devenir dans le langage libéral un concept apte à caractériser tout à la fois les Etats d'inspiration fasciste, nazi ou soviétique, qui, en rupture avec les valeurs traditionalistes ou démo-libérales, tendent à absorber la totalité humaine (F.Burdeau). Et presque concomitamment, deux brutales expériences politiques, celles de l'Allemagne nazie et de la Russie stalinienne, vinrent traumatiser la conscience occidentale. Si éphémère qu'elle ait été, l'aventure sanglante du "Reich millénaire", née au pays de Kant, de Hegel et de Nietzsche, a posé la lancinante question de savoir comment avait pu s'opérer ce délire de la Raison politique. L'ouverture des camps de concentration, dès 1945, a permis d`emblée de juger l'ampleur de cette terreur sur la Société. L'expérience stalinienne, plus durable, a certes revêtu un visage différent, mais les convergences sont néanmoins suffisamment frappantes pour que surgisse la tentative de théoriser, - sous un concept unique: celui de totalitarisme -, les caractéristiques phénoménologiques communes à ces deux principaux modèles de dictature contemporaine. La hantise totalitaire plane sur la théorie marxiste, directement concernée par la question de savoir si Marx peut être considéré, selon les accusations de ses adversaires, comme responsable de Staline. Elle plane aussi sur les problématiques démocratiques ou libérales, confrontées au souci d'exorciser la menace multiforme d'une gangrène affectant les sociétés pluralistes.

Régime de l'Etat total, le totalitarisme présuppose l'utilisation d'une technique apte à assurer cette maîtrise parfaite de la Société par les organes du pouvoir. Définir le phénomène totalitaire, c'est ainsi répertorier les voies qu'il emprunte et dont la conjonction fonde l'originalité de cette espèce particulière d'autocratie.Telle est la direction que prend dans divers ouvrages la réflexion du politiste américain  Carl Friedrich (1954). Ce qui, à ses yeux, distingue les régimes totalitaires tant des régimes d'autocratie traditionnels que des démocraties de type occidental est la présence en leur sein de six traits caractéristiques: une idéologie globalisante, un parti unique ayant la charge de cette idéologie et dirigé le plus souvent par un dictateur;  un système de terreur mû par une police secrète très développée, à quoi s'ajoutent trois sortes de monopoles;  celui des communications de masse, celui des moyens de combat et celui de toutes les organisations y compris économiques. Quatre de ces traits n'ont été rendus possibles qu'en raison de développement technologique propre à la société industrielle. Si donc le phénomène totalitaire est ainsi une réalité du monde contemporain, c'est qu'il conjugue "l'organisation et les méthodes développées et employées grâce à l`aide des instruments fournis par la technique moderne".


Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme (1951) 

Le totalitarisme est un phénomène historique sans précédent qu'on ne peut penser avec les anciennes catégories que sont la tyrannie, analysée par Platon, le despotisme, analysé par Montesquieu ou la dictature. Le totalitarisme se caractérise d'abord par le phénomène des masses que l'on peut caractériser par deux éléments : 1) un ensemble de gens sans éducation politique, hors des partis et des syndicats, créés par les crises économiques et l'effondrement des classes moyennes qui ne trouvent pas dans les projets politiques des parlementaires des projets correspondants à leur situation. 2) une solidarité négative de foules désemparées, d'hommes isolés à qui le chef totalitaire donne un langage et un semblant de dignité.

A partir de là, peu importe le programme politique,la doctrine, l'idéologie, il s'agit de mettre en place un monde fictif, méprisant les faits, épargnant aux masses tout affrontement avec le réel et leur donnant un semblant de cohérence, un monde fictif qui doit être en mouvement, en action, toute stabilité faisant courir un risque mortel à l'entreprise totalitaire. 

"Le totalitarisme [...] diffère par essence des autres formes d'oppression politique que nous connaissons, tels le despotisme, la tyrannie et la dictature. Partout où celui-ci s'est hissé au pouvoir, il a engendré des institutions politiques entièrement nouvelles, il a détruit toutes les traditions sociales, juridiques et politiques du pays. Peu importent la tradition spécifiquement nationale ou la source spirituelle particulière de son idéologie : le régime totalitaire transforme toujours les classes en masses, substitue au système des partis, non pas des dictatures à parti unique, mais un mouvement de masse, déplace le centre du pouvoir de l'armée à la police, et met en œuvre une politique étrangère visant ouvertement à la domination du monde. Les régimes totalitaires actuels sont nés des systèmes à parti unique ; chaque fois que ces derniers sont devenus vraiment totalitaires, ils se sont mis à agir selon un système de valeurs si radicalement différent de tous les autres qu'aucune de nos catégories utilitaires, que ce soient celle de la tradition, de la justice, de la morale, ou celles du bon sens, ne nous est plus d'aucun secours pour nous accorder à leur ligne d'action, pour la juger ou pour la prédire [...].

Il est dans la nature même des régimes totalitaires de revendiquer un pouvoir sans bornes. Un tel pouvoir ne peut être assuré que si tous les hommes littéralement, sans exception aucune, sont dominés de façon sûre dans tous les aspects de leur vie. Dans le domaine des affaires étrangères, les nouveaux territoires ne doivent jamais cesser d'être soumis, tandis qu'à l'intérieur, des groupements humains toujours nouveaux doivent être domptés par l'expansion des camps de concentration, ou, quand les circonstances l'exigent, être liquidés pour faire place à d'autres. Le problème de l'opposition est sans importance, tant dans les affaires étrangères qu' intérieures. Toute neutralité, toute amitié même, dès lors qu'elle est spontanément offerte, est du point de vue de la domination totalitaire aussi dangereuse que l'hostilité déclarée : car la spontanéité en tant que telle, avec son caractère imprévisible, est le plus grand de tous les obstacles à l'exercice d'une domination totale sur l'homme. Aux communistes des pays non communistes qui se réfugièrent ou furent appelés à Moscou, une amère expérience apprit qu'ils constituaient une menace pour l'Union soviétique. Les communistes convaincus sont en ce sens, qui est le seul à avoir quelque réalité aujourd'hui, aussi ridicules et aussi menaçants aux yeux du régime russe que les nazis convaincus de la faction Rohm l'étaient par exemple pour les nazis.

Ce qui rend si ridicules et si dangereuses toute conviction et toute opinion dans la situation totalitaire, c'est que les régimes totalitaires tirent leur plus grande fierté du fait qu'ils n'en ont pas besoin, non plus que d'aucune forme de soutien humain.

Les hommes, dans la mesure où ils sont plus que la réaction animale, et que l'accomplissement de fonctions, sont entièrement superflus pour les régimes totalitaires. Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont de trop. Le pouvoir total ne peut être achevé et préservé que dans un monde de réflexes conditionnés de marionnettes ne présentant pas le moindre soupçon de spontanéité. Justement parce qu'il possède en lui tant de ressources, l'homme ne peut être pleinement dominé qu'à condition de devenir un spécimen de l'espèce animale homme." (Le Système totalitaire, trad. J.-L Bourget, R. Davreu et P. Lévy, Seuil)


Tzvetan Todorov, "Mémoire du mal, Tentation du bien"

Tzvetan Todorov (1939-201), né en 1939 à Sofia (Bulgarie), théoricien structuraliste de la littérature (Littérature et signification, 1967; Introduction à la littérature fantastique, 1970) et historien des idées, a travaillé sur la pensée humaniste et sur le totalitarisme...

"Qu'entendons-nous par régime "totalitaire"? Les politologues et historiens du xxe siècle, de Hannah Arendt à Krzystof Pomian, se sont employés à en repérer et décrire les diverses caractéristiques. Le plus simple serait de confronter ce nouveau phénomène au type idéal de la démocratie, évoqué précédemment. Les deux grands principes - autonomie de la collectivité, autonomie de l'individu - reçoivent des traitements différents. Le totalitarisme rejette ouvertement le second - qui était également l'objet de critiques de la part des conservateurs. Ce n'est plus le je de chaque individu qui est valorisé ici, c'est le nous du groupe. Logiquement, le grand moyen pour assurer cette autonomie, le pluralisme, est écarté à son tour et remplacé par son contraire, le monisme. A cet égard, l'Etat totalitaire s'oppose point par point à l'Etat démocratique.

Ce monisme (un synonyme du mot "totalitaire" lui-même) doit s'entendre dans deux sens qui, complémentaires, ne seront pas toujours aussi exploités l'un que l'autre. D'une part, toute la vie de l'individu se trouve réunifiée, elle n'est plus divisée en sphère publique avec des contraintes et sphère privée libre, puisque l'individu doit rendre conforme à la norme publique la totalité de son existence, y compris ses croyances, ses goûts et ses amitiés. Le monde personnel est dissous dans l'ordre impersonnel. L'amour n'a plus ici de statut à part, un territoire réservé sur lequel il régnerait en maître incontesté ; encore moins peut-il prétendre à orienter l'action de la justice telle-même. La dégradation de l'individu entraîne celle des relations interpersonnelles : Etat totalitaire et autonomie de l'amour s'excluent mutuellement. D'autre part, pour atteindre l'idéal d'unité, de communauté, de lien organique, l'Etat totalitaire impose le monisme dans toute vie publique. Il rétablit l'unité théologico-politique, en érigeant un idéal unique en dogme d'Etat, en instaurant donc un Etat «vertueux» et en exigeant l'adhésion spirituelle de ses sujets (c'est comme si, dans le passé plus lointain, le pape était devenu en même temps empereur). Le totalitarisme soumet l'économique au politique, en procédant à des nationalisations ou en contrôlant étroitement toutes les activités de ce secteur, tout en défendant la théorie selon laquelle c'est l'économie qui régit la politique (dans le cas du communisme). Il établit un régime à parti unique, ce qui revient à supprimer les partis, et se soumet aussi toutes les autres organisations ou associations. Pour cette raison, le pouvoir totalitaire est hostile aux religions traditionnelles (il s'oppose en cela aussi aux conservatismes), à moins que celles-ci ne fassent acte d'allégeance à son égard. L'unification conditionne la hiérarchie sociale : les masses sont soumises aux membres du Parti, ceux-ci aux membres de la nomenklatura (les "cadres"), subordonnés à leur tour à un petit groupe de dirigeants, au sommet duquel règne le chef suprême, ou "guide". Le régime contrôle tous les médias et ne permet l'expression d'aucune opinion dissidente. Il maintient, bien entendu, les monopoles que se réservait aussi l'Etat démocratique, celui de l'éducation, celui de la violence légitime (les termes d'Etat, de Parti et de police finissent ainsi par devenir des synonymes). Il faut préciser ici que, dans la pratique du communisme, incarnée d'abord par Lénine et Staline, plus tard par leurs disciples dans les autres pays, l'idéologie ne se distingue pas seulement par son contenu mais aussi par son statut. En effet, dès la révolution d'Octobre, la séparation même entre idéologie et politique, fin et moyens, commence à perdre son sens. On pouvait croire auparavant que la révolution, le parti, la terreur étaient les outils nécessaires pour aboutir à la société idéale. Dorénavant, la séparation n'est plus possible et le monisme caractéristique des régimes totalitaires se révèle ici dans sa plénitude. Le terme même d' "idéocratie" devient un pléonasme, puisque l' "idée" en question n'est rien d'autre que la victoire du pouvoir communiste. Il n'y a pas de vérité du communisme à laquelle on accéderait indépendamment du Parti; tout se passe comme si l'Eglise se mettait à la place de Dieu.

Ce singulier statut de l'idéologie rend un peu plus intelligible la répression qui s'abat sur l'appareil bolchevique lui-même entre 1934 et 1939. On s'est souvent posé la question : comment se fait-il qu'au cours de cette période ce sont les communistes les plus convaincus qui sont frappés par la répression ? La même énigme se repose au lendemain de la guerre en Europe de l'Est. Les victimes des purges de l'époque (1949-1953) ne sont en effet pas les tièdes ou les hésitants, mais précisément les plus combatifs parmi les dirigeants : Kostov en Bulgarie, Rajk en Hongrie, Slansky en Tchécoslovaquie. On pourrait croire que, dans l'optique du communisme lui-même, ce sont là ses serviteurs les meilleurs et que leurs malheurs sont semblables, toutes proportions gardées, à ceux dont se trouve accablé Job, homme "parfait et droit". Ou encore penser aux vertueux stoïciens décrits par Sénèque : Dieu harcèle ceux qu'il favorise, accable d'afflictions les meilleurs, éprouve durement les âmes généreuses. Staline, Dieu sur terre, a-t-il décidé d'agir de même ? Cette persécution est-elle le signe d'une distinction, le privilège de la vertu ? La question mérite d'être posée car, on le sait aujourd'hui, ces procès en Europe de l'Est ne sont guère indépendants les uns des autres, ils obéissent à une impulsion et à une intention uniques, provenant de Moscou. Nous pouvons entrevoir maintenant les raisons de cette politique. Si le régime voulait que chacun suive son propre chemin vers l'idéal, qu'il en propose sa propre interprétation, les vieux bolcheviks compagnons de Lénine ou les dirigeants condamnés en Europe de l'Est auraient été les meilleurs candidats. Mais tel n'est pas le sens profond de l'engagement communiste. Toute autonomie individuelle, de pensée ou d'action, est condamnable, puisque seul le Parti peut avoir raison. S'il suffisait, pour être un bon communiste, de chercher soi-même la meilleure voie vers l'idéal, une brèche serait introduite dans le monisme totalitaire, puisqu'on serait devenu soi-même la source de sa légitimité, au lieu de la recevoir des mains du pouvoir, autrement dit du Parti et de son chef suprême. Cette entorse au monisme aurait été inadmissible pour le guide, qui s'emploie donc à éliminer ou à briser tous les membres de l'appareil dirigeant soupçonnés de vouloir penser et agir par eux-mêmes. La relation entre idéologie et pouvoir est comparable en Allemagne nazie : là aussi Hitler élimine très tôt les camarades de combat dont la ferveur idéologique n'est nullement en cause et exige la fidélité absolue non à une doctrine nazie abstraite - Mein Kampf n'a du reste rien d'un traité philosophique -, mais au pouvoir lui-même, incarné par la personne du Führer. Tel sera en particulier, de manière explicite, l'engagement des SS. La concentration et la personnalisation du pouvoir sont semblables ici et là.  Quant à l'autre principe des Etats démocratiques, l'autonomie collective, et à ses conséquences, l'Etat totalitaire affirme les maintenir; en réalité, il les vide de tout contenu. La souveraineté du peuple est préservée sur le papier, mais la "volonté générale" est en fait aliénée au profit du groupe dirigeant, qui a transformé les élections en plébiscite (un seul candidat, élu par 99 % des votants). Tous sont censés être égaux devant la loi, mais au vrai celle-ci ne s'applique pas aux membres de la caste supérieure et elle ne protège pas les adversaires du régime, qui seront persécutés de manière arbitraire. L'idéal proclamé est l'égalité, pourtant la société totalitaire suscite en son sein d'innombrables hiérarchies et privilèges : une catégorie sociale a le droit d'avoir un passeport, de passer par telle rue, de s'approvisionner dans tel magasin, d'envoyer ses enfants dans telle école spécialisée, de passer ses vacances dans telle villégiature; une autre non. Ce décalage entre le discours public et son objet, ce caractère fictif, illusoire de la représentation du monde, deviendra l”une des grandes caractéristiques de la société stalinienne.

De ce point de vue, donc, si l'opposition entre démocratie et totalitarisme est non moins réelle, elle est camouflée. Là, en revanche, où il existe une certaine continuité entre les deux types de régime, c'est dans la politique extérieure et les relations entre Etats. Il faut dire que le projet de la démocratie libérale concerne avant tout le fonctionnement interne de chaque Etat et ne spécifie pas vraiment la conduite des affaires étrangères. De fait, celle-ci correspond, au 19e siècle, à ce que les philosophes des siècles précédents appelaient "l'état de nature", c'est-à-dire un champ de pur affrontement des forces, sans aucune référence au droit. A cette époque, les démocraties les plus avancées sur le plan intérieur, la Grande-Bretagne et la France, sont en même temps les Etats à la pointe de la politique coloniale, aspirant à une suprématie mondiale. Au 20e siècle, ils renoncent aux conquêtes militaires, mais cherchent, à s'assurer le contrôle économique d'un espace maximal. Les Etats totalitaires n'agiront pas différemment dans un premier temps : chaque fois qu'ils le pourront, ils s'annexeront des territoires et des pays entiers, tout en couvrant cette politique impérialiste, à l'instar des Etats démocratiques, par des déclarations généreuses. Il est vrai que le régime qu'ils y installeront, une fois l'annexion opérée, est de type différent : la dictature totalitaire ne se confond pas avec la domination coloniale. C'est ce nouveau type d'Etat qui se créera donc en Europe à la faveur de la Première Guerre mondiale - d'abord en Russie, ensuite en Italie, enfin, en 1933, en Allemagne. Il est clair qu'une présentation des deux grands types de régime, même aussi schématique que celle qui précède, trahit les préférences pour le régime démocratique de celui qui écrit. Il faudrait signaler ici une autre différence significative entre les deux, qui peut expliquer en partie pourquoi les opinions sur le sujet restent néanmoins partagées. Le totalitarisme contient une promesse de plénitude, de vie harmonieuse et de bonheur. Il est vrai qu'il ne la tient pas, mais la promesse reste là, et on peut toujours se dire que la prochaine fois sera la bonne et qu'on sera sauvé. La démocratie libérale ne comporte pas de promesse semblable; elle s'engage seulement à permettre à chacun de chercher par soi-même bonheur, harmonie et plénitude. Elle assure, dans le meilleur des cas, la tranquillité des citoyens, leur participation à la conduite des affaires publiques, la justice dans leurs rapports entre eux et avec l'Etat ; elle ne promet nullement le salut. L'autonomie correspond au droit de chercher par soi-même, non à la certitude de trouver. Kant semblait croire que l'homme apprécie cet état qui lui permet de sortir "hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute" ; mais au vrai il n'est pas sûr que tous préfèrent la majorité à la minorité, l'âge adulte à l'enfance. La promesse de bonheur pour tous permet d'identifier la famille à laquelle appartient la doctrine totalitaire, envisagée maintenant en elle-même, et non plus dans son opposition avec la démocratie. Le totalitarisme théorique est un utopisme. A son tour, vu dans la perspective de l'histoire européenne, l'utopisme apparaît comme une forme de millénarisme, à savoir un millénarisme athée..." (Editions Robert Laffont, 2000)


Dans l'URSS des années 1930, les arts se mettent ainsi au service des grandes transformations économiques et sociales. La définition du réalisme socialiste, adoptée dans les statuts de l'Union des écrivains en août 1934,  exige de l'artiste « une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire. En outre, il doit contribuer à la transformation idéologique et à l'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme ». Le discours de Jdanov relaye la métaphore du "camarade" Staline attribuant aux écrivains le rôle d' "ingénieurs de nos âmes" :  "Qu'est-ce que cela signifie ? Quelles obligations vous impose ce titre ? Cela veut dire, tout d'abord, connaître la vie socialiste afin de pouvoir la représenter véridiquement dans les œuvres d'art, la représenter non point de façon scolastique, morte, non pas simplement comme la «réalité objective, mais représenter la réalité dans son développement révolutionnaire. Et là, la vérité et le caractère historique concret de la représentation artistique doivent s'unir à la tâche de transformation idéologique et d'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme. Cette méthode de la littérature et de la critique littéraire, c'est ce que nous appelons la méthode du réalisme socialiste. Notre littérature soviétique ne craint pas d'être accusée d'être tendancieuse. Oui, la littérature soviétique est tendancieuse, car il n'y a pas et il ne peut y avoir, à l'époque de la lutte des classes, de littérature qui ne soit une littérature de classe, qui ne soit tendancieuse, qui soit apolitique..." 

En peinture,  s'imposent Isaak Brodsky (1884-1939), Aleksandr Gerasimov (1881-1963) , Boris Ioganson (1893-1973), Aleksandr Deyneka (1899-1969), Aleksandr Laktionov (1910-1972). 


Après la Première Guerre mondiale, un courant d'étude se développe pour rechercher les conditions et effets de la propagande sur les populations. Ce courant inauguré par Harold Lasswell (1902-1978), un des fondateurs de la psychologie politique, avec "Propaganda Techniques in the World War" s'intéresse particulièrement à l'utilisation des médias comme moyen d'orienter l'opinion et développe une approche très technique de la communication (modèle des 5 W  : "Who says What to Whom in Which channel with What effect").

Dans un autre registre, en Europe, Pavlov appréhende les individus comme des sujets amorphes qui ne peuvent réagir qu'en fonction du schéma stimulus-réponse. Le récepteur est toujours passif face au discours conditionnant de l'émetteur. Serge Tchakhotine  (1883-1973)  en publiant "Le Viol des foules par la propagande politique" illustre bien cette approche mécaniste. Conseiller à la propagande du général Piotr Krasnov des armées blanches anti-bolchéviques en 1917, il s'exile en Allemagne puis en France en 1933, où il participe à l'élaboration de la propagande du Front Populaire, après avoir tenté la même intervention auprès du SPD allemand.

 

Serge Tchakhotine, Le Viol des foules par la propagande politique, 1939
Censuré en 1939 par le ministère français des Affaires étrangères, détruit en 1940 par les Allemands, ce livre a été finalement réédité au début des années 1950 dans sa version actuelle augmentée et actualisée. C'est un traité classique de psychologie sociale qui cherche à démonter comme à comprendre les mécanismes auxquels obéissent les foules, les masses et, plus généralement, la formation de la volonté politique et l'action politique. Quatre impulsions affectives primaires sont mises en œuvre par la manipulation propagandiste et idéologique : l'agressivité, l'intérêt matériel immédiat, l'attirance sexuelle au sens large, la recherche de la sécurité et de la norme. Cette psychologie sociale discute, bien sûr, Freud, mais aussi Jung, Tarde et Pavlov.
C'est bien évidemment sur le terrain historique de l'affrontement entre propagande nazie et résistance social-démocrate que l'auteur se situe dans un premier temps pour analyser les raisons du fulgurant succès de Hitler et celles de l'échec de la démocratie. Mais il étend ses investigations au-delà de ces événements et traite aussi de la propagande soviétique, de l'affrontement idéologique de la guerre froide, du pacifisme, bref, des formes générales de la propagande, de sa réussite ou de son échec, ainsi que des moyens d'y résister, ce qui conduit l'auteur, savant biologiste, à parler ici en sociologue et, surtout, en pédagogue." (Gallimard)

"Pour légitimer leurs conquêtes, les dictateurs faisaient souvent valoir qu'elles se sont effectuées pour la plupart pacifiquement, ou, tout au moins, sans emploi de violence physique. Ce n'est vrai qu'en apparence : l'absence de guerre n'empêche pas l'emploi d'une violence non moins réelle qu'est la violence psychique. La menace - les discours de Hitler - associée à la vue de l'arme meurtrière - la mobilisation de l'armée allemande - voilà. la formule exacte, selon laquelle les dictateurs modernes exercent la violence psychique : c'est précisément ce qui s'est passé, par exemple, en Europe en septembre 1938, ce qui a amené la capitulation des vieilles démocraties européennes à Munich. 

"Nous avons réalisé un armement tel que le monde n'en a jamais vu - je peux l'avouer ouvertement maintenant. J'ai, en ces cinq années, armé effectivement. J'ai dépensé des milliards et équipé les troupes avec les armes les plus modernes. Nous avons les meilleurs avions, les meilleurs tanks..."

Ce sont des phrases du discours du chancelier Hitler, au Palais des Sports à Berlin, le 27 septembre 1938, discours adressé au monde entier à l'écoute. "J'ai donné l'ordre d'ériger des forteresses géantes en face de la ligne Maginot française", déclarait-il au milieu des hurlements approbateurs de la foule nazie à Nuremberg.  "Les forces allemandes...", "le glaive allemand...", etc., voilà ce qu'on entendait de la bouche du maître de l'Allemagne dans les années fatidiques qui ont précédé la deuxième guerre mondiale, et cela se répétait à chaque occasion. "Le poignard - voilà notre meilleur ami", déclarait cyniquement Mussolini; une carabine au-dessus d'un livre - tel était le symbole qu'il donna à la jeunesse universitaire italienne. "Que préférez-vous, du beurre ou des canons?" demandait-il à une foule électrisée, en délire, qui répondait, hébétée, "des canons!". "La paix", "de la paix", "à la paix"... voilà le refrain qu'on déclinait en réponse à ces paroles des dictateurs, en toutes occasions, dans toutes les situations, dans le camp adverse, dans les démocraties européennes. La paix, bien sûr, qui ne la veut pas? Qui est assez fou ou assez misérable pour invoquer le pire de tous les fléaux humains? Mais avoir horreur de la guerre est une chose,  et cultiver l'espoir de la conjurer par les paroles seules, par des litanies ou les invocations en face du danger - est une autre affaire, et celle-ci relève, en vérité, de certaines pratiques médiévales, où, à l'incendie, à la peste, à. la sécheresse, on opposait des processions avec des images saintes!

Au bord du gouffre, il faut se poser la question : où l'humanité va.-t-elle donc? Comment est-il possible qu'elle continue à courir fatalement à son suicide? Pourquoi cette incapacité à diriger sa destinée, quand tout nous prouve que le produit de l'intelligence humaine - la Science et ses conséquences, les progrès techniques et ceux de la culture, ont atteint des hauteurs vertigineuses. 

Qu'est-ce que la culture humaine? N 'est-elle pas une évolution de l'Homme vers son émancipation, sa libération devant les dangers matériels, son élan vers un état où tous les germes sublimes, dont il est le vase d'élection, pourront s'épanouir? La course à la Liberté - voilà le sens de la culture humaine. Les bienfaits matériels de la culture ne comblent pas les désirs de l'homme : dès qu'il les a atteints, il aspire à quelque valeur plus haute, à des satisfactions, à des transports d'ordre purement spirituel, et ceux-ci sont inconcevables sans la liberté. Mieux encore. L'Homme de notre temps a tendance à vouloir la liberté, même s'il n'a pas encore atteint la possession des biens matériels et c'est là un fait sublime; souvent même, désespéré, il songe que la liberté est le seul moyen réel d'atteindre ces biens qu'on lui refuse.

Culture humaine et liberté ne font qu'un. Mais voici que s'affirme un courant, de plus en plus puissant, qui détruit le peu de liberté qui existe déjà, éparse dans le monde, courant d'idées qui proclame, mensonge notoire (puisqu'en contradiction avec les lois biologiques de l'évolution) qu'une différence capitale sépare les races humaines, que la sélection naturelle aboutit à former des races pures, que ces races existent, qu'elles ont le droit, par le fait de leur supériorité, de priver de liberté les autres races, qu'un homme peut et doit dominer les autres, qu'il a même le droit de disposer de la vie et de la mort de ses semblables. Ces théories, ne sont-elles pas véritablement des réminiscences d'une étape inférieure, dépassée par l'humanité, ne sont-elles pas un recul camouflé vers une époque qu'on tente de faire revivre au profit de quelques usurpateurs égoïstes - essai (vain d'ailleurs) de renverser le sens de la marche de l'Histoire. Vain, parce qu'en contradiction flagrante avec tout ce qui est la cause de notre progrès - avec la Science, la Technique, l'Idée de Société. Si, par une coïncidence fortuite, cette tendance erronée l'emporte sur l'évolution normale et saine, si elle n'est pas combattue et maîtrisée comme une maladie contagieuse, on s'approche alors du gouffre et la menace de la destruction générale se dresse, spectre affreux, devant l'humanité tout entière...."


Dès 1933, Joseph Goebbels, ministre nazi de la Propagande et de l'instruction publique, s'employa à mettre en conformité les arts et la culture avec les buts du nazisme. Les Juifs et les personnes considérées comme politiquement ou artistiquement suspectes sont exclues des organisations culturelles. Le premier autodafé nazi du 10 mai 1933 à Berlin (Opernplatz) condamne au feu les ouvrages de  Bertolt Brecht, d'Alfred Döblin, de Lion Feuchtwanger, de Sigmund Freud, d'Erich Kästner, de Heinrich Mann, de Karl Marx, de Friedrich Wilhelm Foerster, de Carl von Ossietzky, d'Erich Maria Remarque, de Kurt Tucholsky, de Franz Werfel, d'Arnold Zweig et de Stefan Zweig. De juin à novembre 1937, les nazis organisent à Munich une grande exposition d'« art dégénéré » (Entartete Kunst ), qu'ils présentent comme la production artistique des bolcheviks et des juifs, et qui attire plus de 2 millions de visiteurs. Cette exposition présente 730 œuvres d'une centaine d'artistes, choisies parmi vingt mille œuvres saisies dans les musées allemands. Les visiteurs sont invités à confronter les productions de malades mentaux et celles de représentants de l'avant-garde. Après cette exposition les artistes modernes sont désignés comme ennemis du régime, ils perdent leur emploi dans les grandes école d’Art Allemandes, doivent cesser de produire des œuvres ; beaucoup d’entre eux s’exilent aux Etats-Unis ; mais Kirchner par exemple ne supportera pas d’être ainsi décrié, d’être assimilé à un dégénéré et se donne la mort en 1938.

Werner Peiner (1897-1984), Conrad Hommel (1883-1971), Adolf Wissel (1894-1973), Adolf Reich (1887-1963) sont parmi les peintres les plus reconnus du Troisième Reich.

 


Avec l'arrivée de Benito Mussolini au pouvoir en 1922, le régime fasciste entend mener une politique nataliste, expansionniste et coloniale, doublée d'une modernisation du pays qui va se traduire par des nombreux grands travaux, l'édification de nouvelles villes, et entraînée avec elle toute une génération d'architectes rattachées à des tendances très différentes. Contrairement à l'Allemagne nazie, Mussolini laisse une certaine marge de manoeuvre aux différents artistes qui, pour une grande part, recherchent un compromis et ne sont pas indifférents à cette volonté de modernisation et d'exaltation du nationalisme. En 1924, l'écrivain Filippo Tommaso Marinetti, dans son traité" Futurisme et fascisme",  met en valeur le rôle pionnier du futurisme et souligne les rapprochements possibles avec le fascisme. La guerre apparaît comme une solution pour repartir à zéro et recréer un monde fondé sur de nouvelles bases.

En effet, l'Italie, si elle fait partie des vainqueurs de la Première guerre mondiale, n'a pas obtenu, lors de la conférence de la paix à Versailles, en 1919, tout ce qui lui avait été promis par les Alliés et le mythe de la « victoire mutilée » va nourrir une révolte contre les systèmes démocratiques traditionnels. L'art va ainsi contribuer au fascisme en tant qu'il renouvelle et exalte la "civilisation italienne". Auprès de Mussolini, c'est Margherita Sarfatti, sa compagne de vingt-deux ans, qui va jouer un rôle fondamental dans le développement de l'esthétique fasciste :  issue d'une famille juive très bourgeoise de Venise, brillante, séduisante, cultivée, elle  édifie le mythe du Duce, compose ses discours et crée  le mouvement "Novecento", emblème d'un néo-classicisme de tradition romaine. Si Mussolini l’écarte de sa vie privée à partir de 1932, elle reste sa conseillère, puis, victime des lois antisémites, s'exilera en 1939 en Uruguay. 

Le mouvement "Novecento italian" prône le retour à l'antiquité (Anselmo Bucci (1887-1955), Leonardo Dudreville (1885-1975), Achille Funi (1890-1972), Pietro Marussig (1879-1937), Ubaldo Oppi (1889-1942), Mario Sironi (1885-1961)), tandis que les aéropaysages futuristes font l'apologie de l'Italie  guerrière, et que l'Ecole de de Rome exalte au travers de ses nus les archétypes italiques.