Theodore Dreiser (1871-1945), "Sister Carrie" (1900), "An American Tragedy" (1925), "The Trilogy of Desire" - Thomas Wolfe (1900-1938), "Look Homeward, Angel : A Story of the Buried Life" (1929) - ..
Last update: 11/11/2016
“As I see him, the utterly infinitesimal individual weaves among mysteries a floss-like and utterly meaningless course – if course it be. I catch no meaning from what I have seen, and pass quite as I came, confused and dismayed."- De l’être humain, Theodore Dreiser a dit un jour, «his feet are in the trap of circumstance; his eyes are on an illusion» (ses pieds sont dans le piège des circonstances ; ses yeux sont sur une illusion) .
Et pour saisir cette vision d’un monde gouverné par les forces du déterminisme et du hasard aveugle, des êtres humains animés par un besoin d’affirmation personnelle et un désir qu’ils ne peuvent ni articuler ni réprimer, il a forgé un style à la fois riche et parfois jugé trop lourd. Il utilise une richesse de détails, une accumulation de notes à la surfaces de cette vie sociale qu'il scrute et du comportement qu'il exacerbe, ... et cela tout en poursuivant une quête de l’ineffable qui est peut-être tout autant infructueuse que celle de ses personnages. Ces protagonistes souffrent, la richesse, le succès mondain, la gratification sexuelle sont les seuls objectifs qu’ils peuvent connaître ou nommer, mais aucun d’entre eux ne les rassure ou ne freine leur agitation, ils restent orphelins existentiels, maussades et perplexes, toujours pleins d’espoir d'un signe qui les libérera de leur soif d’un état de grâce....
Dreiser, en auteur naturaliste, ne croit pas au mérite individuel pur. Pour lui, le succès et l'échec sont le produit de forces qui dépassent largement l'individu ...
- Le Hasard (la Chance) : Les destins basculent sur des rencontres fortuites. Carrie croise Drouet dans un train. Hurstwood tombe sur un coffre-fort ouvert. Clyde est embauché par hasard dans l'usine de son oncle. Le "rêve" tient à des circonstances imprévisibles.
- Les Forces Sociales et Économiques : La société capitaliste est une machine impersonnelle qui broie les faibles. Hurstwood, une fois déraciné de son milieu, ne peut pas se reconstruire. Clyde est écrasé par un système judiciaire qui refuse de comprendre sa complexité psychologique.
- La Pulsion (le Désir) : Le désir sexuel et l'ambition sont des forces biologiques primaires qui poussent les personnages. Ils sont souvent "attirés" comme des aimants, plutôt que de prendre des décisions rationnelles.
La Réussite est sans véritable consistance, l'échec est Tragique. C'est la thèse la plus puissante et la plus amère de Dreiser. À la fin de "Sister Carrie", Carrie a tout ce qu'elle désirait, la célébrité, l'argent. Pourtant, elle est assise dans son rocking-chair, "rêvant de bonheurs toujours inaccessibles". La réalisation du rêve n'apporte pas le bonheur, elle ne fait que déplacer le désir. Son succès est spirituellement vide. En contraste total, l'échec est, lui, terriblement concret et douloureux. La déchéance de Hurstwood, qui finit par se suicider dans un taudis, et l'exécution de Clyde sont décrits avec une froideur clinique qui en accentue l'horreur. L'échec, dans l'Amérique de Dreiser, n'est pas une étape, mais un abîme.
Et l'American Tragedy n'est pas celle de Clyde Griffiths, mais celle de tout un système...
Car Clyde n'est pas un monstre, Dreiser prend soin de faire de Clyde un jeune homme moyen, faible, rempli de désirs mais sans envergure. Sa tragédie est d'être né avec des rêves trop grands pour son caractère et son statut social. Le "rêve" lui a mis en tête qu'il pouvait tout avoir, mais la société lui refuse les moyens légitimes d'y parvenir.
Dreiser montre que la moralité est le privilège de ceux qui n'ont pas à se battre pour leur survie ...
Theodore Dreiser (1871-1945)
Fils d’immigrants allemands très pauvres et très dévots, élevé dans "la misère, l'ignorance, et l'humiliation", il gagne Chicago, est tour à tour plongeur de restaurant, cheminot, employé dans une quincaillerie, démarcheur dans l’immobilier, encaisseur, livreur puis entre, en 1892, dans le journalisme, au Daily Globe de Chicago, puis à Saint Louis, à Pittsburgh, enfin à New York. Ces quatre ans de reportage lui laissent le sens du trait saillant exploité avec un penchant pour le sensationnel. Cette expérience journalistique transforme l’inspiration autobiographique en une œuvre romanesque.
C'est en autodidacte, dans l’entassement des taudis et les vices d’un capitalisme à l’état sauvage, qu'il intègre les théories de Darwin, de Spencer, de Thomas Huxley, d'un homme représenté comme un atome social, un être biologique dans un univers matérialiste : "tous les fils qui me retenaient au catholicisme, écrit Dreiser, se brisèrent à la lecture de Huxley ; les Premiers Principes de Spencer me firent littéralement exploser intellectuellement... Balzac m’influença plus que tout autre écrivain."
Le réalisme qu'il met en oeuvre, est confus, vulgaire, prolixe, mal écrit, dira-t-on, mais animé d'un tel déterminisme qu'il donne à ses personnages aux destins frustrés, aux instincts refoulés, à ce désir de libération des contraintes qui les étouffent, une fatalité quasi romantique.
En six romans (Sister Carrie, 1900 ; Jennie Gerhardt, 1911 ; The Financier, 1912 ; The Titan, 1914 ; The Genius, 1915 ; An American Tragedy, 1925) suivis de deux récits posthumes (The Bulwark, 1946 ; The Stoic, 1947), "Dreiser, peintre et critique de la société américaine, a créé une comédie humaine qui est le meilleur document sur l’Amérique de l’âge industriel. "
Son premier roman, "Sister Carrie" (1900) se heurte à la censure. Publié en Angleterre en 1901, puis huit ans plus tard aux États-Unis, il soulève une tempête de protestations, est taxé d'immoralité, honni des ligues familiales et religieuses. Dreiser y décrit dans la langue des employés et des commis voyageurs le destin d'une jeune femme qui devient actrice alors que se suicide l'homme qui s'est ruiné à la soutenir.
"Jennie Gerhardt" (1911) décrit l’ascension puis la faillite d’une femme de chambre devenue la maîtresse d’un industriel. "The Genius" (1915) incarne les difficultés de l'écrivain dans son contexte social : "Oui, je suis sale, trivial, terne, lugubre, mais je suis la vie. Et dans tout cela il n’y a ni excuse, ni commentaire. Pif ! Paf ! les faits jaillissent les uns des autres avec une insistance amère et brutale.".
C'est en 1925, avec "An American Tragedy" que Dreiser atteint enfin la notoriété. Après ce succès, Dreiser semble renoncer au roman pour se tourner vers l’engagement politique. Un voyage en URSS. en 1927, puis la crise économique de 1929 le rapprochent du parti communiste.
Sister Carrie (Sister Carrie, 1900)
Carrie Meeber, jeune fille de dix-huit ans, fuit sa ferme du Wisconsin pour chercher fortune à Chicago. Éblouie par les lumières de la ville, elle devient la maîtresse d’un représentant beau parleur Charles Drouet. Elle s'en lasse rapidement se lie à un grand restaurateur, George Hurstwood. Celui-ci abandonne sa famille et se ruine pour lancer Carrie au théâtre. Il se suicidera dans un meublé tandis que Carrie, devenue vedette, s’embarque pour l’Europe et la gloire. Dans un style journalistique dépouillé, Dreiser dépeint la réalité de la vie sans le moindre jugement : Carrie sait se saisir des occasions qui se présentent, sans état d'âme, Charles est un hédoniste, George est un homme tourmenté qui poursuit un objectif irréalisable...
Ce premier roman de Dreiser marque une date importante dans la littérature américaine, bien qu'à ses débuts il ne rencontre qu`opprobre, haine et mépris : l`éditeur osa à peine le publier et quelques exemplaires seulement furent vendus. C'est que Dreiser rompait radicalement avec les moralismes en cours : ses personnages n`étaient plus récompensés à la fin du livre selon leurs mérites.
Dreiser n'a pas pour autant écrit un roman à thèse, seule comptait pour lui la vérité de ses observations sociologiques et psychologiques, proposant une tranche de vie, sans forcer le trait sombre. Le sujet de "Sister Carrie" est ainsi constitué bien moins par les caractères de Carrie et de Hurstwood, que par le choc des aspirations individuelles contre les cadres sociaux, par le déchaînement du Désir, des "forces aveugles du cœur humain" dans une société en pleine évolution ...
La Rencontre avec Drouet dans le train (Chapitre 1) - Dès les premières pages, le ton est donné. Carrie, jeune provinciale naïve, se rend à Chicago. Dans le train, elle rencontre Charles Drouet, un voyageur de commerce sûr de lui et séduisant. Ce chapitre établit immédiatement les dynamiques du pouvoir : Carrie est impressionnable et vulnérable, Drouet est l'incarnation de la sophistication urbaine et de la consommation facile.
Le choc des mondes : Il symbolise la rencontre entre l'innocence rurale et la corruption séduisante de la grande ville, thème central du roman...
CHAPTER I - THE MAGNET ATTRACTING: A WAIF AMID FORCES
"When Caroline Meeber boarded the afternoon train for Chicago, her total outfit consisted of a small trunk, a cheap imitation alligator-skin satchel, a small lunch in a paper box, and a yellow leather snap purse,containing her ticket, a scrap of paper with her sister's address in Van Buren Street, and four dollars in money. It was in August, 1889. She was eighteen years of age, bright, timid, and full of the illusions of ignorance and youth. Whatever touch of regret at parting characterised her thoughts, it was certainly not for advantages now being given up. A gush of tears at her mother's farewell kiss, a touch in her throat when the cars clacked by the flour mill where her father worked by the day, a pathetic sigh as the familiar green environs of the village passed in review, and the threads which bound her so lightly to girlhood and home were irretrievably broken.
To be sure there was always the next station, where one might descend and return. There was the great city, bound more closely by these very trains which came up daily. Columbia City was not so very far away, even once she was in Chicago. What, pray, is a few hours - a few hundred miles? She looked at the little slip bearing her sister's address and wondered. She gazed at the green landscape, now passing in swift review, until her swifter thoughts replaced its impression with vague conjectures of what Chicago might be.
When a girl leaves her home at eighteen, she does one of two things. Either she falls into saving hands and becomes better, or she rapidly assumes the cosmopolitan standard of virtue and becomes worse. Of an intermediate balance, under the circumstances, there is no possibility.
Lorsque Caroline Meeber monta dans le train de l'après-midi pour Chicago, elle n'était affublée que d'une petite malle, un sac bon marché imitation peau de crocodile, un modeste casse-croûte dans une boîte en carton et un portefeuille jaune en cuir à fermoir, contenant son billet, un morceau de papier avec l'adresse de sa sœur dans Van Buren Street, et quatre dollars en argent. Nous étions en août 1889. Elle avait dix-huit ans, était vive, timide et pleine des illusions de l'ignorance et de la jeunesse. Si une certaine tristesse au moment de se séparer caractérisait ses pensées, ce n'était certes pas pour les avantages qu'elle abandonnait. Une grosse larme à cause du baiser d'adieu de sa mère, un pincement au cœur lorsque le wagon dépassa en cliquetant le moulin où son père travaillait comme ouvrier, un soupir nostalgique tandis que les vertes et familières abords du village défilaient sous ses yeux, et les liens qui la rattachaient si faiblement à l'enfance et au foyer étaient irrémédiablement brisés.
Bien sûr, il y aurait toujours la prochaine gare, où l'on pouvait descendre et revenir sur ses pas. Il y avait la grande ville, mais ces mêmes trains qui y montaient chaque jour la reliaient aussi à son passé. Columbia City n'était pas si loin, même une fois à Chicago. Qu'est-ce que quelques heures, je vous prie, ou quelques centaines de kilomètres ? Elle regarda le petit bout de papier où était inscrite l'adresse de sa sœur et s'interrogea. Son regard se perdit dans le paysage verdoyant qui défilait rapidement, jusqu'à ce que ses pensées, plus rapides encore, en remplacent l'impression par de vagues conjectures sur ce que Chicago pouvait bien être.
Lorsqu'une jeune fille quitte son foyer à dix-huit ans, il lui arrive deux choses possibles. Soit elle tombe entre des mains salutaires et s'améliore, soit elle adopte rapidement le niveau de vertu en vigueur dans les grandes villes et empire. Dans de telles circonstances, un équilibre intermédiaire est impossible.
"The city has its cunning wiles, no less than the infinitely smaller and more human tempter. There are large forces which allure with all the soulfulness of expression possible in the most cultured human. The gleam of a thousand lights is often as effective as the persuasive light in a wooing and fascinating eye. Half the undoing of the unsophisticated and natural mind is accomplished by forces wholly superhuman. A blare of sound, a roar of life, a vast array of human hives, appeal to the astonished senses in equivocal terms. Without a counsellor at hand to whisper cautious interpretations, what falsehoods may not these things breathe into the unguarded ear! Unrecognised for what they are, their beauty, like music, too often relaxes, then weakens, then perverts the simpler human perceptions.
La ville possède ses ruses astucieuses, pas moins que le tentateur, infiniment plus petit et humain. Il existe de grandes forces qui attirent avec toute l'expressivité émotionnelle possible chez l'être humain le plus cultivé. La lueur de mille feux est souvent aussi efficace que la lumière persuasive d'un œil engageant et fascinant. La moitié de la perversion de l'esprit non sophistiqué et naturel est accomplie par des forces entièrement surhumaines. Un vacarme de sons, un rugissement de vie, une vaste étendue de ruches humaines, s'adressent aux sens stupéfaits en des termes équivoques. Sans un conseiller à ses côtés pour chuchoter des interprétations prudentes, quels mensonges ces choses peuvent-elles insuffler à l'oreille sans défaut ! Méconnues pour ce qu'elles sont vraiment, leur beauté, comme la musique, trop souvent détend, puis affaiblit, puis pervertit les plus simples facultés perceptives de l'être humain.
"Caroline, or Sister Carrie, as she had been half affectionately termed by the family, was possessed of a mind rudimentary in its power of observation and analysis. Self-interest with her was high, but not strong. It was, nevertheless, her guiding characteristic. Warm with the
fancies of youth, pretty with the insipid prettiness of the formative period, possessed of a figure promising eventual shapeliness and an eye alight with certain native intelligence, she was a fair example of the middle American class--two generations removed from the emigrant. Books were beyond her interest--knowledge a sealed book. In the intuitive graces she was still crude. She could scarcely toss her head gracefully. Her hands were almost ineffectual. The feet, though small, were set flatly. And yet she was interested in her charms, quick to understand the keener pleasures of life, ambitious to gain in material things. A half-equipped little knight she was, venturing to reconnoitre the mysterious city and dreaming wild dreams of some vague, far-off supremacy, which should make it prey and subject--the proper penitent, grovelling at a woman's slipper.
"That," said a voice in her ear, "is one of the prettiest little resorts in Wisconsin."
"Is it?" she answered nervously.
The train was just pulling out of Waukesha. For some time she had been conscious of a man behind. She felt him observing her mass of hair. He had been fidgetting, and with natural intuition she felt a certain interest growing in that quarter. Her maidenly reserve, and a certain sense of what was conventional under the circumstances, called her to forestall and deny this familiarity, but the daring and magnetism of the individual, born of past experiences and triumphs, prevailed. She answered..."
« Caroline, ou sœur Carrie, comme la famille la surnommait affectueusement, était dotée d'un esprit rudimentaire en matière d'observation et d'analyse. Son intérêt personnel était élevé, mais pas très prononcé. Il n'en était pas moins sa caractéristique principale. Chaleureuse, avec les fantasmes de la jeunesse, jolie avec la beauté insipide de l'adolescence, dotée d'une silhouette prometteuse et d'un regard brillant d'une certaine intelligence naturelle, elle était un bon exemple de la classe moyenne américaine, à deux générations des émigrants. Les livres ne l'intéressaient pas, le savoir était pour elle un livre fermé. Elle était encore maladroite dans ses grâces intuitives. Elle savait à peine secouer la tête avec élégance. Ses mains étaient presque inutiles. Ses pieds, bien que petits, étaient plats. Et pourtant, elle s'intéressait à ses charmes, comprenait rapidement les plaisirs les plus intenses de la vie et était ambitieuse dans l'acquisition de biens matériels. Elle était une petite chevalière à moitié équipée, s'aventurant à reconnaître la ville mystérieuse et rêvant de rêves fous d'une suprématie vague et lointaine, qui devrait en faire une proie et un sujet - le pénitent convenable, rampant devant la pantoufle d'une femme.
« C'est l'un des plus jolis petits complexes touristiques du Wisconsin », lui dit une voix à l'oreille.
« Vraiment ? » répondit-elle nerveusement.
Le train venait de quitter Waukesha. Depuis un certain temps, elle sentait la présence d'un homme derrière elle. Elle sentait qu'il observait sa chevelure abondante. Il était agité, et son intuition naturelle lui faisait sentir un certain intérêt grandir dans cette direction. Sa réserve de jeune fille et un certain sens des convenances dans ces circonstances l'incitaient à prévenir et à refuser cette familiarité, mais l'audace et le magnétisme de l'individu, nés d'expériences et de triomphes passés, l'emportèrent. Elle répondit... »
He leaned forward to put his elbows upon the back of her seat and proceeded to make himself volubly agreeable.
"Yes, that is a great resort for Chicago people. The hotels are swell. You are not familiar with this part of the country, are you?"
"Oh, yes, I am," answered Carrie. "That is, I live at Columbia City. I have never been through here, though."
"And so this is your first visit to Chicago," he observed.
All the time she was conscious of certain features out of the side of her eye. Flush, colourful cheeks, a light moustache, a grey fedora hat. She now turned and looked upon him in full, the instincts of self-protection and coquetry mingling confusedly in her brain.
"I didn't say that," she said.
"Oh," he answered, in a very pleasing way and with an assumed air of mistake, "I thought you did."
Il se pencha en avant pour poser ses coudes sur le dossier de son siège et se mit à se montrer très aimable.
« Oui, c'est un endroit formidable pour les habitants de Chicago. Les hôtels sont superbes. Vous ne connaissez pas bien cette région, n'est-ce pas ?
— Oh, si, je la connais, répondit Carrie. Je vis à Columbia City. Mais je ne suis jamais passée par ici.
— C'est donc votre première visite à Chicago », observa-t-il.
Tout ce temps, elle était consciente de certains traits qu'elle apercevait du coin de l'œil. Des joues rouges et colorées, une moustache claire, un chapeau fedora gris. Elle se tourna alors vers lui et le regarda en entier, ses instincts d'autoprotection et de coquetterie se mélangeant confusément dans son esprit.
« Je n'ai pas dit ça », dit-elle.
« Oh », répondit-il d'une manière très agréable et avec un air faussement surpris, « je croyais que vous l'aviez dit. »
Here was a type of the travelling canvasser for a manufacturing house -a class which at that time was first being dubbed by the slang of the day "drummers." He came within the meaning of a still newer term, which had sprung into general use among Americans in 1880, and which concisely expressed the thought of one whose dress or manners are calculated to
elicit the admiration of susceptible young women--a "masher." His suit was of a striped and crossed pattern of brown wool, new at that time, but since become familiar as a business suit. The low crotch of the vest revealed a stiff shirt bosom of white and pink stripes. From his coat sleeves protruded a pair of linen cuffs of the same pattern, fastened with large, gold plate buttons, set with the common yellow agates known as "cat's-eyes." His fingers bore several rings--one, the ever-enduring heavy seal--and from his vest dangled a neat gold watch chain, from which was suspended the secret insignia of the Order of Elks. The whole
suit was rather tight-fitting, and was finished off with heavy-soled tan shoes, highly polished, and the grey fedora hat. He was, for the order of intellect represented, attractive, and whatever he had to recommend him, you may be sure was not lost upon Carrie, in this, her first glance.
Il s'agissait d'un type de démarcheur itinérant pour une maison de fabrication, une catégorie qui, à l'époque, était pour la première fois désignée par le terme argotique « drummers ». Il correspondait à un terme encore plus récent, qui était entré dans l'usage courant chez les Américains en 1880 et qui exprimait de manière concise l'idée d'une personne dont la tenue vestimentaire ou les manières étaient calculées pour
susciter l'admiration des jeunes femmes sensibles : un « masher ». Son costume était en laine marron à rayures et croisées, nouveau à l'époque, mais devenu depuis familier comme costume d'affaires. L'entrejambe bas du gilet révélait une chemise rigide à rayures blanches et roses. De ses manches de veste dépassaient une paire de poignets en lin du même motif, fermés par de gros boutons en plaqué or, sertis d'agates jaunes communes appelées « yeux de chat ». Ses doigts étaient ornés de plusieurs bagues, dont une lourde chevalière intemporelle, et de son gilet pendait une chaîne de montre en or soignée, à laquelle était suspendu l'insigne secret de l'Ordre des Elks. L'ensemble était plutôt ajusté et complété par des chaussures à semelles épaisses, bien cirées, et un chapeau fedora gris. Il était, pour l'ordre intellectuel qu'il représentait, séduisant, et tout ce qui pouvait le recommander n'avait certainement pas échappé à Carrie dès le premier regard...."
" ... Sister Carrie gazed out of the window. Her companion, affected by her wonder, so contagious are all things, felt anew some interest in the city and pointed out its marvels.
"This is Northwest Chicago," said Drouet. "This is the Chicago River," and he pointed to a little muddy creek, crowded with the huge masted wanderers from far-off waters nosing the black-posted banks. With a puff, a clang, and a clatter of rails it was gone. "Chicago is getting
to be a great town," he went on. "It's a wonder. You'll find lots to see here."
She did not hear this very well. Her heart was troubled by a kind of terror. The fact that she was alone, away from home, rushing into a great sea of life and endeavour, began to tell. She could not help but feel a little choked for breath--a little sick as her heart beat so
fast. She half closed her eyes and tried to think it was nothing, that Columbia City was only a little way off.
"Chicago! Chicago!" called the brakeman, slamming open the door. They were rushing into a more crowded yard, alive with the clatter and clang of life. She began to gather up her poor little grip and closed her hand firmly upon her purse. Drouet arose, kicked his legs to straighten his trousers, and seized his clean yellow grip.
Sœur Carrie regardait par la fenêtre. Son compagnon, contaminé par son émerveillement, tant tout est contagieux, ressentit un regain d'intérêt pour la ville et lui en montra les merveilles.
« Voici le nord-ouest de Chicago », dit Drouet. « Voici la rivière Chicago », et il désigna un petit ruisseau boueux, encombré d'énormes bateaux à mâts venus de loin et qui longeaient les berges aux poteaux noirs. Dans un souffle, un cliquetis et un vacarme de rails, il disparut. « Chicago est en train de devenir une grande ville, poursuivit-il. C'est une merveille. Vous trouverez beaucoup de choses à voir ici. Elle n'entendait pas très bien. Son cœur était troublé par une sorte de terreur. Le fait qu'elle était seule, loin de chez elle, se précipitant dans un grand océan de vie et d'efforts, commençait à se faire sentir. Elle ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu essoufflée, un peu malade, alors que son cœur battait si vite. Elle ferma les yeux à demi et essaya de se dire que ce n'était rien, que Columbia City n'était qu'à quelques kilomètres.
« Chicago ! Chicago ! » cria le serre-frein en ouvrant la porte à la volée. Ils se précipitaient dans une gare plus fréquentée, animée par le cliquetis et le fracas de la vie. Elle commença à rassembler son pauvre petit sac et serra fermement son sac à main dans sa main. Drouet se leva, donna un coup de pied pour remettre son pantalon en place et saisit son sac jaune propre..."
Carrie, une jeune provinciale de famille pauvre, quitte sa bourgade natale pour aller tenter sa chance à Chicago. Dans le train, elle rencontre un commis voyageur beau parleur, vantard, entreprenant. qui lui fait aussitôt la cour.
Arrivée à la gare, elle le quitte, après qu'il lui a donné son nom : Drouet, et son adresse, Carrie va habiter chez sa sœur, mariée à un ouvrier, et de condition aussi modeste que la sienne. Elle s'essaie au travail d`usine, mais ne peut longtemps résister. La misère la presse. Carrie se décide alors à aller voir Drouet. Le commis voyageur lui loue un appartement et ne tarde pas à devenir son amant. Drouet, pourtant célibataire, ne songe pas à épouser Carrie, qui n`est pour lui qu`une amourette.
Aussi la jeune femme se montre-t-elle très sensible à la violente passion qu`elle inspire à un autre homme, Hurstwood, quadragénaire aisé, père de famille, qui n`hésite pas, pour l'enlever, à abandonner son foyer et son travail.
Mais Hurstwood se trouve bientôt privé de toutes ses relations. Errant à travers l`Amérique, il fait de nombreuses tentatives pour obtenir un emploi qui assurerait à Carrie le confort qu`elle réclame: tous ses efforts sont vains.
Peu à peu, la misère, l`épuisement physique s`ajoutent à la méchanceté de sa maîtresse qui se venge sur lui des déceptions que lui a jusqu'à présent réservées la vie. Hurstwood atteint le fond de la déchéance morale. Il se suicide. alors que Carrie s`engage dans une nouvelle carrière théâtrale, qui sera triomphale ...
Les chapitres emblématiques de Sister Carrie sont ceux qui marquent les étapes cruciales d'une double trajectoire : l'ascension (sociale mais spirituellement vide) de Carrie, et la chute (sociale et physique) de Hurstwood.
Dreiser utilise des moments de crise intense (le vol, la grève, le suicide) pour illustrer sa vision naturaliste de la société, où les individus sont ballottés par des forces (économiques, sociales, psychologiques) plus grandes qu'eux, et où la quête du bonheur reste, in fine, une illusion...
La Prise de conscience dans l'usine (Chapitres 3 et 4) - La dure réalité du rêve américain : Après une brève période d'illusion, Carrie se confronte à la vie épuisante et mal payée d'ouvrière. La description minutieuse et naturaliste de ses conditions de travail (le froid, la fatigue, la maladie) est un coup de maître.
Cette expérience traumatisante la rend réceptive aux avances de Drouet. La "chute" morale de Carrie (accepter de vivre avec lui sans être mariée) n'est pas présentée comme un vice, mais comme une nécessité économique et un choix de survie. Dreiser justifie ainsi ses actions par les circonstances sociales.
La Fuite de Hurstwood (Chapitres 27 à 31) - C'est l'un des moments les plus tendus du roman. C'est le point de non-retour : George Hurstwood, homme marié d'âge mûr et gérant d'un bar huppé, vole son employeur après un concours de circonstances qui le pousse à bout. La scène où il hésite devant le coffre-fort ouvert, puis se décide à prendre l'argent, est un chef-d'œuvre de suspense psychologique.
Dreiser montre ainsi comment un homme respectable peut basculer presque accidentellement. La fuite en train pour New York avec Carrie (qu'il a en partie trompée pour la convaincre de le suivre) est le début de sa longue et irrémédiable descente aux enfers.
L'Arrivée à New York et la Décadence (Chapitres 32 à 34) - Le renversement des rôles : New York est un redémarrage. Hurstwood, dépouillé de son statut et de ses connexions, ne parvient pas à s'adapter. Carrie, en revanche, découvre le théâtre et trouve sa vocation. C'est le début du croisement de leurs destins : elle monte, lui descend.
Dreiser dépeint New York comme un environnement impitoyable où un homme sans réseau est condamné. Les tentatives de Hurstwood pour monter une affaire ou trouver un bon travail échouent systématiquement, annonçant son déclin.
La Grève des Tramways (Chapitre 41, "La Grève") - L'apogée de la déchéance sociale : C'est l'un des chapitres les plus célèbres et les plus brutaux de la littérature américaine. Hurstwood, au bout du rouleau, est contraint de prendre un job de briseur de grève ("scab") pour conduire un tramway pendant une grève violente.
De là, une scène d'une violence inouïe : la foule hostile, les pierres, les coups de feu, la peur viscérale de Hurstwood sont décrits avec une intensité remarquable. Ce chapitre symbolise la chute ultime d'un homme autrefois respectable, maintenant réduit à trahir sa classe et à risquer sa vie pour un salaire de misère.
La Dernière Apparition de Hurstwood (Chapitre 46, "La Fin d'une Illusion : Les Derniers Jours de Hurstwood") - Le roman atteint son paroxysme tragique avec la description de la mort de Hurstwood, seul et misérable, dans une chambre sordide, se suicidant au gaz. Dreiser ne cherche ni le pathos ni le mélodrame, mais décrit cette fin avec une froide objectivité clinique. Cette fin terrible est l'envers du "succès" de Carrie. Elle rappelle au lecteur le prix de la compétition sociale et la fragilité de la respectabilité masculine dans la société industrielle.
Le Final : Carrie dans son rocking-chair (Chapitre 47) - Alors que Carrie a tout ce qu'elle désirait – la célébrité, l'argent, l'admiration –, elle se retrouve seule, dans un rocking-chair, à rêver de bonheurs toujours inaccessibles. Ce chapitre final résume toute la philosophie de Dreiser : le désir humain est insatiable. La réussite matérielle n'apporte pas le bonheur, elle ne fait que déplacer l'objet de l'envie. C'est une fin profondément pessimiste et anti-conformiste pour l'époque, qui refuse la conclusion morale traditionnelle.
« Carrie » (1952) de William Wyler est considérée comme l'adaptation emblématique du livre en raison de son statut de production hollywoodienne majeure et de la performance inoubliable de Laurence Olivier.
Mais ce n'est pas une adaptation parfaitement fidèle. Elle édulcore la force subversive du roman, en particulier dans sa fin. Elle est plus un mélodrame qu'une œuvre naturaliste façon Dreiser. On y retrouve Jennifer Jones, dans le rôle de Carrie Meeber, Laurence Olivier, dans le rôle de George Hurstwood, Eddie Albert, dans le rôle de Charles Drouet.
"Jennie Gerhardt" (1911)
Vers 1880, à Columbia, petite ville de l'Ohio, Jenny Gerhardt, l'aînée d`une famille nombreuse et misérable, fait la connaissance du sénateur Brander. Celui-ci, qui est un homme riche et important, est attiré par sa beauté et s'intéresse à elle "paternellement" : il offre son aide à la famille de Jenny et finit par tomber amoureux de la jeune fille. Il la séduit, et se montre décidé à l'épouser lorsqu'il meurt subitement, laissant Jenny supporter les conséquences d'un instant d'abandon.
Son père, un vieil Allemand puritain, la chasse de son foyer. Après la naissance de sa fille Vesta, Jenny entre au service d`une famille aristocratique de Cleveland. Elle rencontre dans cette ville Lester Kane, un homme de trente-six ans au tempérament audacieux et plein de vitalité qui possède une grosse fortune. Lester Kane pense trouver en Jenny la seule femme capable de satisfaire pleinement les exigences de sa nature.
Après une courte résistance, celle-ci, que son caractère porte plus à la tendresse qu'à la lutte, succombe aux entreprises de Lester. Pendant plusieurs années, ils vivent parfaitement heureux dans leurs diverses résidences de Cleveland, de Chicago et de New York. Mais la famille de Lester, avertie de sa liaison, se met en devoir de les séparer. Elle utilise pour cela tous les moyens à sa disposition, depuis le chantage sentimental jusqu'aux pressions d'ordre financier.
Lester, lassé et dégoûté, poussé d'ailleurs par Jenny qui ne veut pas qu`il se sacrifie par amour pour elle, finit par l'abandonner et épouse une amie d'enfance qui appartient à sa classe sociale. En fait, il n'a pas cessé d'aimer Jenny et c'est elle qu'il réclame au moment de mourir : elle accourt alors, fidèlement, mais en cachette comme toujours. Lester lui déclare : "Tu es l'unique femme que j'ai jamais aimée" ; sur ces paroles elle s`en retourne vers sa solitude. En effet, son père et sa mère sont morts, ses frères dispersés et la petite Vesta elle-même n'est plus. Elle devra affronter désormais une vie mélancolique consacrée uniquement au souvenir et à la fidélité envers le disparu.
Dans ce roman de jeunesse, publié à une époque de puritanisme outrancier, Dreiser, qui est le principal représentant de l`école réaliste de Chicago. oppose à la conception d'un monde déchiré par le drame du bien et du mal la franchise un peu naïve de son réalisme. Par le choix très conscient de thèmes alors prohibés, tels que l'amour et la maternité hors mariage, il tente de présenter les problèmes vitaux les plus simples qu'on se refusait alors à voir. Toutefois, au-delà de l'intention polémique. se dresse la douce et vivante figure de Jenny en qui la faiblesse et la bonté révèlent "la créature que son hérédité a vouée à n'être que chair" ...
"CHAPTER I. - One morning, in the fall of 1880, a middle-aged woman, accompanied by a young girl of eighteen, presented herself at the clerk's desk of the principal hotel in Columbus, Ohio, and made inquiry as to whether there was anything about the place that she could do. She was of a helpless, fleshy build, with a frank, open countenance and an innocent, diffident manner. Her eyes were large and patient, and in them dwelt such a shadow of distress as only those who have looked sympathetically into the countenances of the distraught and helpless poor know anything about. Any one could see where the daughter behind her got the timidity and shamefacedness which now caused her to stand back and look indifferently away. She was a product of the fancy, the feeling, the innate affection of the untutored but poetic mind of her mother combined with the gravity and poise which were characteristic of her father. Poverty was driving them. Together they presented so appealing a picture of honest necessity that even the clerk was affected.
“What is it you would like to do?” he said.
“Maybe you have some cleaning or scrubbing,” she replied, timidly. “I could wash the floors.”
The daughter, hearing the statement, turned uneasily, not because it irritated her to work, but because she hated people to guess at the poverty that made it necessary. The clerk, manlike, was affected by the evidence of beauty in distress. The innocent helplessness of the daughter made their lot seem hard indeed.
“Wait a moment,” he said; and, stepping into a back office, he called the head housekeeper.
There was work to be done. The main staircase and parlour hall were unswept because of the absence of the regular scrub-woman.
“Is that her daughter with her?” asked the housekeeper, who could see them from where she was standing.
“Yes, I believe so.”
“She might come this afternoon if she wants to. The girl helps her, I suppose?”
“You go see the housekeeper,” said the clerk, pleasantly, as he came back to the desk. “Right through there”—pointing to a near- by door. “She'll arrange with you about it.”
A succession of misfortunes, of which this little scene might have been called the tragic culmination, had taken place in the life and family of William Gerhardt, a glass-blower by trade. Having suffered the reverses so common in the lower walks of life, this man was forced to see his wife, his six children, and himself dependent for the necessaries of life upon whatever windfall of fortune the morning of each recurring day might bring. He himself was sick in bed. His oldest boy, Sebastian, or “Bass,” as his associates transformed it, worked as an apprentice to a local freight-car builder, but received only four dollars a week. Genevieve, the oldest of the girls, was past eighteen, but had not as yet been trained to any special work. The other children, George, aged fourteen; Martha, twelve; William, ten, and Veronica, eight, were too young to do anything, and only made the problem of existence the more complicated. Their one mainstay was the home, which, barring a six-hundred-dollar mortgage, the father owned. He had borrowed this money at a time when, having saved enough to buy the house, he desired to add three rooms and a porch, and so make it large enough for them to live in. A few years were still to run on the mortgage, but times had been so bad that he had been forced to use up not only the little he had saved to pay off the principal, but the annual interest also. Gerhardt was helpless, and the consciousness of his precarious situation—the doctor's bill, the interest due upon the mortgage, together with the sums owed butcher and baker, who, through knowing him to be absolutely honest, had trusted him until they could trust no longer—all these perplexities weighed upon his mind and racked him so nervously as to delay his recovery " (...)
"Un matin, à l'automne 1880, une femme d'âge moyen, accompagnée d'une jeune fille de dix-huit ans, se présenta au bureau du réceptionnaire du principal hôtel de Columbus, dans l'Ohio, et s'enquit pour savoir s'il y avait quelque chose à faire dans l'établissement. Elle était d'une constitution charnue et démunie, avec un visage franc et ouvert, et des manières innocentes et timides. Ses yeux étaient grands et patients, et y habitait une ombre de détresse telle que seuls ceux qui ont plongé un regard compatissant dans le visage des pauvres affolés et impuissants peuvent en connaître la nature. N'importe qui pouvait deviner d'où la fille derrière elle tenait la timidité et la réserve qui, à présent, la faisaient se tenir en retrait et regarder au loin avec indifférence. Elle était le produit de l'imagination, de la sensibilité, de l'affection innée de l'esprit inculte mais poétique de sa mère, alliés à la gravité et à l'assurance qui caractérisaient son père. La pauvreté les pourchassait. Ensemble, elles offraient un tableau si touchant d'une honnête nécessité que le réceptionnaire lui-même en fut ému.
« Qu'aimeriez-vous faire ? » demanda-t-il.
« Peut-être avez-vous du nettoyage ou du récurage », répondit-elle timidement. « Je pourrais laver les sols. »
La fille, entendant cette déclaration, se tourna avec gêne, non pas parce que le travail l'importunait, mais parce qu'elle détestait que les gens devinent la pauvreté qui la rendait nécessaire. Le réceptionnaire, en homme qu'il était, fut touché par la beauté évidente en détresse. L'impuissance innocente de la fille rendait leur sort particulièrement cruel.
« Attendez un instant », dit-il ; et, passant dans un bureau à l'arrière, il appela la gouvernante en chef.
Il y avait du travail à faire. L'escalier principal et le hall du parloir n'étaient pas balayés, la femme de ménage habituelle étant absente.
« Est-ce sa fille avec elle ? » demanda la gouvernante, qui pouvait les voir de l'endroit où elle se tenait.
« Oui, je le crois. »
« Elle peut venir cet après-midi si elle veut. La jeune fille l'aide, je suppose ? »
« Allez voir la gouvernante », dit le réceptionnaire avec affabilité en revenant au comptoir. « Juste par là » — en désignant une porte proche. « Elle s'arrangera avec vous. »
Une succession de malheurs, dont cette petite scène aurait pu être appelée le fatal aboutissement, avait frappé la vie et la famille de William Gerhardt, souffleur de verre de profession. Ayant subi les revers si communs dans les bas-fonds de la société, cet homme était contraint de voir sa femme, ses six enfants et lui-même dépendre pour les nécessités de la vie de quelque aubaine que le matin de chaque nouveau jour pouvait apporter. Lui-même était alité, malade. Son fils aîné, Sebastian, ou « Bass » comme le transformaient ses camarades, travaillait comme apprenti chez un constructeur local de wagons de marchandises, mais ne gagnait que quatre dollars par semaine. Geneviève, l'aînée des filles, avait plus de dix-huit ans, mais n'avait encore été formée à aucun travail particulier. Les autres enfants, George, quatorze ans ; Martha, douze ; William, dix, et Veronica, huit, étaient trop jeunes pour faire quoi que ce soit, et ne faisaient que compliquer davantage le problème de la survie. Leur seul pilier était la maison, que le père possédait, si l'on exceptait une hypothèque de six cents dollars. Il avait emprunté cet argent à une époque où, ayant assez économisé pour acheter la maison, il avait voulu ajouter trois pièces et une véranda afin de la rendre assez grande pour y loger sa famille. Il restait encore quelques années avant le terme de l'hypothèque, mais les temps étaient si durs qu'il avait été forcé de puiser non seulement dans le peu qu'il avait épargné pour rembourser le capital, mais aussi dans l'intérêt annuel. Gerhardt était impuissant, et la conscience de sa situation précaire — la facture du médecin, les intérêts dus sur l'hypothèque, ainsi que les sommes dues au boucher et au boulanger qui, sachant son absolue honnêteté, lui avaient fait crédit jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus — toutes ces perplexités pesaient sur son esprit et le tourmentaient si nerveusement qu'elles retardaient sa guérison....
"Jennie Gerhardt" (1911) est le deuxième roman de Theodore Dreiser, publié onze ans après son premier, "Sœur Carrie" (1900). Après le scandale et l'échec commercial relatif de "Sœur Carrie" (que l'éditeur avait presque saboté), "Jennie Gerhardt" a servi de confirmation du talent de Dreiser.
Jennie, issue d'une famille pauvre d'immigrés allemands, n'a que son corps et sa bonté comme capital. Ses choix de vie sont largement contraints par la nécessité économique et le devoir familial. Dreiser ne condamne pas Jennie pour ses "fautes" (avoir un enfant hors mariage, vivre en concubinage). Au contraire, il présente ses actions comme des réponses compréhensibles à la pression sociale et à la pauvreté. Jennie s'inscrit dans la galerie des héroïnes dreiseriennes, au côté de Carrie Meeber. Cependant, si Carrie est une arriviste qui réussit, Jennie est son contraire : une femme bonne, altruiste et sacrificielle dont la bonté même est la cause de son malheur. Dreiser explore ainsi le destin d'une femme vertueuse dans une société qui la punit pour ses écarts, même contraints.
Le roman approfondit un thème cher à Dreiser : la lutte de l'individu contre des forces qui le dépassent (la société, la biologie, le hasard). Jennie est constamment ballottée par les désirs des hommes et les exigences de sa famille, et son bonheur personnel est systématiquement sacrifié.
Pour l'époque (1911), le roman était considéré comme très osé, voire scandaleux. Les passages audacieux ne résident pas dans des descriptions érotiques explicites, mais dans le sujet même et son traitement, la sexualité féminine et la grossesse hors mariage, le concubinage ("living in sin"). Mais : le véritable scandale pour les contemporains était que Dreiser ne punissait pas moralement son héroïne. Jennie reste pure de cœur et moralement supérieure aux personnages "respectables" de la bonne société qui la méprisent. Le roman suggère que ce sont les conventions sociales, et non la moralité intrinsèque, qui sont corrompues. Une scène souvent citée pour son audace est celle où Jennie, pour cacher sa grossesse, se bande la taille. C'est une image forte et concrète de la contrainte sociale qui pèse sur le corps des femmes et les force à dissimuler leur "faute".
La réaction du public fut partagée, mais globalement plus positive que pour "Sœur Carrie", marquant un tournant dans la reconnaissance de Dreiser. De nombreux critiques, même ceux qu'avaient choqués le sujet, ont dû reconnaître la puissance, la sincérité et la compassion du roman. Ils ont salué la profondeur psychologique du personnage de Jennie.
Le célèbre critique H.L. Mencken, un ardent défenseur de Dreiser, a écrit une recension élogieuse, qualifiant le livre de "beau et poignant" et le plaçant au-dessus de "Sœur Carrie".
Le Financier (The Fínancier, 1912)
Première partie de la "Trilogy of Desire", qui retrace le début de la longue carrière de Frank Cowperwood dans le monde de la finance américaine, durant la seconde moitié du XIXe siècle. Fils d`un humble employé de banque de Philadelphie, le héros montre, dès l'enfance, peu de goût pour l`étude, mais une extrême sagacité dans le domaine des affaires financières : très vite, il amasse une respectable fortune tant par son habileté que par la corruption. Mais sa sensualité effrénée lui suscite des inimitiés dans le monde politique qui provoque sa chute. Cowperwood a épousé une femme passablement plus âgée que lui Dreiser, adoptant la méthode de Dickens, va entreprendre de narrer chronologiquement la vie de son personnage dans ses moindres détails. Aussi a-t-on pu lui reprocher un réalisme photographique qui n`échappe pas toujours à la banalité. Dreiser aurait pris comme modèle de son personnage un certain Charles T. Yerkes, magnat bien connu dans les milieux d'affaires de Philadelphie et de Chicago. Dans ce roman, Dreiser va énoncer sa théorie selon laquelle le destin de l`individu n'est pas lié essentiellement à ses défauts ni à ses faiblesses. mais déterminé à son insu par sa constitution organique qui le mène vers des buts qu`il ignore. "Nous souffrons, dit-il, d`un tempérament qui ne dépend pas de nous, ainsi que de faiblesses et de défauts auxquels notre volonté et notre activité n`ont point de part." Deux autres romans sociaux font suite au "Financier", "The Titan" (1914) et "The Stoic "(1947).
Le "Génie" (The "Genius", 1915)
The “Genius” is a semi-autobiographical novel by Theodore Dreiser, first published in 1915. It concerns Eugene Witla, a painter, whose strong sexual desire allows the book to explore issues of art, business, love, sexuality, and morality. The book was rapidly banned due to its stark treatment of sexuality, and did not receive broad distribution until 1923....
Eugène Witla, issu, comme presque tous les personnages de Dreiser, d`une pauvre famille vivant dans une petite ville du Middle West, révèle des sa plus tendre enfance des dons remarquables pour la peinture; après une période d`apprentissage à Chicago, il s`établit à New York où il acquiert une grande réputation. Comme le Cowperwood du "Financíer" et du "Titan", il épouse une femme plus âgée que lui et dont il se lasse rapidement; après de nombreuses intrigues amoureuses. il devient l'amant d'une jeune fille de dix-huit ans, qui ruine sa vie et sa carrière ; il va donc, non sans succès, tenter diverses autres professions, pour revenir ensuite à son art lorsque sa femme meurt durant un accouchement. Sous les traits de Frank Cowperwood, Dreiser avait représenté l`aventurier égoïste et sûr de soi, `homme d`action énergique et calculateur. Witla incarne au contraire le type de l`être faible et hésitant, d`une sensibilité aiguë, un rêveur porté à l'introspection, incapable d`accepter la vie comme elle est et que son idéalisme conduit à concevoir la beauté sans avoir complètement les moyens de la créer. C'est cette limitation que suggère Dreiser lorsqu`il place entre guillemets le titre de son roman : son héros n`est en fait pas véritablement un génie. Dans ses rapports avec les femmes, il est une sorte de don juan, sans cesse déçu par ses expériences amoureuses. mais sans cesse enclin à croire que la prochaine aventure satisfera son désir et correspondra à son idéal. Durant un certain temps, cette quête anxieuse de la perfection féminine devient pour lui une tâche plus exigeante que son art ; mais lorsqu`il découvre que ses ambitions érotiques ou artistiques ne peuvent être satisfaites, le sentiment de son échec prend la forme d`une catastrophe totale. Comme dans "Le Financier" et "Le Titan", on assiste ainsi à une espèce de banqueroute physiologique et morale d`un surhomme manqué. Un énorme roman de plus de mille pages, sans aucune concession littéraire, au style lourd, à l`épreuve sa méthode de psychologue social...
".. Il y a chez les êtres imaginatifs à l’excès ou maladive ment anachroniques, quand leur cerveau, en proie à quelque idée fixe, ne possède pas une force de résistance adéquate au problème qui le hante, des moments où, sans être positivement détrônée, la raison chancelle ou se trouve faussée ou ébranlée, et où l’esprit est obs curci au point que, passagèrement du moins, la dérai son, le désordre ou l’erreur semblent triompher de tout le reste. Dans des cas pareils, devant une grande difficulté qu’ils ne peuvent ni surmonter ni endurer, la volonté et le courage paraissent prendre chez certains une fuite précipitée qui ne laisse dans son sillage que la panique et une sorte d’intermittente démence.
Dans le cas qui nous occupe, on pourrait comparer l’esprit de Clyde à une petite armée mise en déroute par des forces supérieures, mais qui, dans sa retraite précipitée, fait halte de temps à autre pour chercher le moyen de se soustraire à une destruction totale et qui, dans la panique que crée une telle situation, s’abandonne aux imaginations les plus insensées et les plus hasardeuses dans son désir d’échapper au sort qui la menace et au quel il lui est pourtant absolument impossible de se dérober. C’est ce que révélait par instants l’expression tendue et tourmentée des yeux de Clyde, la concentration avec laquelle, sans trêve ni répit, il passait en re vue ses actes et ses pensées jusqu’ici si mal équilibrés sans découvrir nulle part la plus petite issue.
Et par moments la solution suggérée par le Times Union, toujours plus persistante, s’imposait à lui derechef par psychogenèse, née de ses propres recherches désordonnées, acharnées et décevantes, d’une issue.
En vérité, on eût dit que des profondeurs d’un monde inférieur ou supérieur dont il n’avait jamais deviné l’existence, d’une région sise ailleurs que dans la vie ou dans la mort, et peuplée de créatures d’une autre espèce que la sienne, était apparue soudain, tels les djinns évoqués par Aladin quand il frotta sa lampe par hasard, tel l’Éfrit émergeant sous forme de fumée de la jarre mystique prise par le pêcheur dans son filet, la substance même d’un désir ricanant et diabolique ou d’on ne sait quelle sagesse dissimulée dans sa propre na ture et qui à présent, abominable et irrésistible, grimaçante et séduisante, amicale et cruelle à la fois, lui offrait le choix entre un mal qui menaçait de le détruire (en dépit de sa plus profonde résistance) et un autre mal qui, quels que fussent le dégoût, l’angoisse ou la terreur qu’il lui inspirait, ne lui en promettait pas moins la liberté, le succès et l’amour.
Au vrai, le centre ou la partie pensante de son cerveau aurait pu être comparé en ce moment à une salle silencieuse et close dans laquelle il siégeait, solitaire et impassible, songeant en dépit de lui-même aux désirs ou aux conseils occultes, abominables et terrifiants d’une seconde nature, plus sombre, primordiale et maudite qui lui était propre, sans force pour la contraindre à s’éloigner ni pour se contraindre à s’éloigner lui-même, et pourtant sans avoir le courage de prendre une décision.
Car le djinn de la partie la plus sombre et la plus faible de sa nature parlait à présent. Et il disait : — Tu voudrais te soustraire aux exigences de Roberta qui jusqu’à ce moment, jusqu’à cette heure même, t’ont apparu inévitables ? Regarde ! Je te montre une voie… C’est la voie du lac, du lac Pass...." (CHAPITRE XLV - An American Tragedy)
Une tragédie américaine (An American Tragedy, 1925)
"An American Tragedy" est publié la même année que "The Great Gatsby", bien que Dreiser le prépare depuis près de vingt ans ....
L’intrigue suit de près une affaire célèbre, le meurtre de Grâce Brown par Chester Gilette. Le héros, Clyde Griffiths, né pauvre dans la jungle sociale, au moment où il est sur le point d’entrer par un mariage dans le cercle magique de la réussite, engrosse une ouvrière, qui disparaît lors d’une promenade en barque. Accident ou crime ? Griffiths meurt sur la chaise électrique sans que sa culpabilité soit absolument prouvée. Le coupable, c’est la société."
Les chapitres les plus emblématiques d'An American Tragedy sont ceux où la pression des circonstances sociales (l'argent, le statut) et les faiblesses internes de Clyde (l'ambition, la lâcheté, la passion) entrent en collision frontale. Ils illustrent parfaitement la thèse naturaliste de Dreiser : les êtres humains sont le produit de leurs pulsions internes (sexe, ambition) et des forces sociales externes (capitalisme, stratification des classes). Clyde n'est pas un héros, mais une "poussée chimique" (comme l'écrit Dreiser), ballotté par des forces qui le dépassent. Les chapitres du lac, du procès et de l'interrogatoire sont l'apogée de cette vision tragique et déterministe de la condition humaine...
Chapter 1 - Dusk—of a summer night.
"And the tall walls of the commercial heart of an American city of perhaps 400,000 inhabitants—such walls as in time may linger as a mere fable.
And up the broad street, now comparatively hushed, a little band of six,—a man of about fifty, short, stout, with bushy hair protruding from under a round black felt hat, a most unimportant-looking person, who carried a small portable organ such as is customarily used by street preachers and singers. And with him a woman perhaps five years his junior, taller, not so broad, but solid of frame and vigorous, very plain in face and dress, and yet not homely, leading with one hand a small boy of seven and in the other carrying a Bible and several hymn books. With these three, but walking independently behind, was a girl of fifteen, a boy of twelve and another girl of nine, all following obediently, but not too enthusiastically, in the wake of the others.
It was hot, yet with a sweet languor about it all.
Crossing at right angles the great thoroughfare on which they walked, was a second canyon-like way, threaded by throngs and vehicles and various lines of cars which clanged their bells and made such progress as they might amid swiftly moving streams of traffic. Yet the little group seemed unconscious of anything save a set purpose to make its way between the contending lines of traffic and pedestrians which flowed by them.
CHAPITRE I - Le crépuscule d’un soir d’été.
Et les hautes murailles au cœur commercial d’une ville américaine de 400 000 habitants, ces murs qui, dans les temps à venir, prendront, peut-être, figure de légende.
Et, remontant la large rue, à cette heure relativement calme, une petite troupe de six personnes, un homme d’une cinquantaine d’années, court, trapu, fort insignifiant d’aspect, sa chevelure s’échappant de dessous un chapeau rond en feutre noir et chargé d’une de ces petites orgues portatives dont se servent couramment les prédicateurs et les chanteurs ambulants. Une femme de cinq ans plus jeune que lui l’accompagne, plus grande, pas aussi forte, mais solidement bâtie et vigoureuse, aussi quelconque de visage que de costume, sans être pourtant laide, et qui d’une main tient celle d’un garçonnet de sept ans et, de l’autre, une bible et plusieurs recueils de cantiques. Cheminant derrière ces trois-là, à une certaine distance, une jeune fille de quinze ans, un garçon de douze et une autre fillette de neuf, les suivent docilement, mais sans trop d’enthousiasme.
Il fait chaud, et cependant une suave langueur est répandue dans l’air.
Coupant à angle droit la grande artère dans laquelle ils cheminent, il y a une autre voie semblable à une gorge de montagne où se presse la foule parmi les voitures et les tramways qui font retentir leurs timbres et avancent du mieux qu’ils peuvent à travers les courants rapides du trafic. Pourtant le petit groupe ne semble avoir conscience de rien, si ce n’est d’une volonté tenace de se glisser entre les files de piétons et de véhicules qui s’écoulent en bouillonnant à leurs côtés.
Having reached an intersection this side of the second principal thoroughfare—really just an alley between two tall structures—now quite bare of life of any kind, the man put down the organ, which the woman immediately opened, setting up a music rack upon which she placed a wide flat hymn book. Then handing the Bible to the man, she fell back in line with him, while the twelve-year-old boy put down a small camp-stool in front of the organ. The man—the father, as he chanced to be—looked about him with seeming wide-eyed assurance, and announced, without appearing to care whether he had any auditors or not: "We will first sing a hymn of praise, so that any who may wish to acknowledge the Lord may join us. Will you oblige, Hester?"
Parvenu à un croisement situé à une certaine distance de la seconde artère principale - en réalité il ne s’agit que d’une sorte d’allée séparant deux hauts buildings et à présent complètement déserte –, l’homme pose l’orgue à terre. La femme l’ouvre immédiatement, puis dresse un pupitre à musique sur lequel elle place un livre de cantiques large et plat.
Ayant ensuite tendu la bible à l’homme, elle se place à côté de lui, tandis que le gamin de douze ans installe devant l’orgue un petit siège pliant. L’homme - il est père de cette famille - jette autour de lui, avec une feinte assurance, un regard de ses yeux écarquillés, et annonce, sans paraître s’inquiéter s’il a ou non un auditoire : — Nous allons commencer par chanter un hymne d’action de grâces pour que ceux qui désirent louer le Seigneur puissent se joindre à nous. S’il te plaît, Hester.
At this the eldest girl, who until now had attempted to appear as unconscious and unaffected as possible, bestowed her rather slim and as yet undeveloped figure upon the camp chair and turned the leaves of the hymn book, pumping the organ while her mother observed:
"I should think it might be nice to sing twenty-seven tonight—'How Sweet the Balm of Jesus' Love.'"
By this time various homeward-bound individuals of diverse grades and walks of life, noticing the small group disposing itself in this fashion, hesitated for a moment to eye them askance or paused to ascertain the character of their work. This hesitancy, construed by the man apparently to constitute attention, however mobile, was seized upon by him and he began addressing them as though they were specifically here to hear him.
"Let us all sing twenty-seven, then—'How Sweet the Balm of Jesus' Love.'"
À ces mots, la plus âgée des filles, qui jusqu’à ce moment a affecté une désinvolture et une indifférence extrêmes, confie à la chaise pliante sa personne fluette et incomplètement développée, et se met à feuilleter le livre de cantiques et à pomper l’orgue, tandis que sa mère fait observer :
— Il me semble qu’il conviendrait de chanter ce soir le n° 27 : « Combien est doux le baume de l’amour de Jésus ».
Plusieurs personnes, appartenant à des classes et à des professions diverses et qui regagnent leurs domiciles respectifs, ont ralenti le pas pour les regarder ou se sont arrêtées pour voir ce qui se passe. Cette hésitation, l’homme l’a apparemment interprétée comme une marque d’attention, pour fugitive qu’elle puisse être, et il s’empresse d’en profiter en les interpellant, comme si elles n’étaient là que pour l’écouter.
— Chantons donc tous le n° 27 : « Combien est doux le baume de l’amour de Jésus ».
At this the young girl began to interpret the melody upon the organ, emitting a thin though correct strain, at the same time joining her rather high soprano with that of her mother, together with the rather dubious baritone of the father. The other children piped weakly along, the boy and girl having taken hymn books from the small pile stacked upon the organ. As they sang, this nondescript and indifferent street audience gazed, held by the peculiarity of such an unimportant-looking family publicly raising its collective voice against the vast skepticism and apathy of life. Some were interested or moved sympathetically by the rather tame and inadequate figure of the girl at the organ, others by the impractical and materially inefficient texture of the father, whose weak blue eyes and rather flabby but poorly-clothed figure bespoke more of failure than anything else. Of the group the mother alone stood out as having that force and determination which, however blind or erroneous, makes for self-preservation, if not success in life. She, more than any of the others, stood up with an ignorant, yet somehow respectable air of conviction. If you had watched her, her hymn book dropped to her side, her glance directed straight before her into space, you would have said: "Well, here is one who, whatever her defects, probably does what she believes as nearly as possible." A kind of hard, fighting faith in the wisdom and mercy of that definite overruling and watchful power which she proclaimed, was written in her every feature and gesture.
"The love of Jesus saves me whole,
The love of God my steps control,"
she sang resonantly, if slightly nasally, between the towering walls of the adjacent buildings.
The boy moved restlessly from one foot to the other, keeping his eyes down, and for the most part only half singing. A tall and as yet slight figure, surmounted by an interesting head and face— white skin, dark hair—he seemed more keenly observant and decidedly more sensitive than most of the others—appeared indeed to resent and even to suffer from the position in which he found himself. Plainly pagan rather than religious, life interested him, although as yet he was not fully aware of this. All that could be truly said of him now was that there was no definite appeal in all this for him. He was too young, his mind much too responsive to phases of beauty and pleasure which had little, if anything, to do with the remote and cloudy romance which swayed the minds of his mother and father.
La jeune fille attaque alors l’accompagnement en tirant de l’orgue des sons faibles mais justes, tout en joignant sa voix, un soprano aigu, à celle de sa mère et au baryton assez mal assuré du père. Les autres enfants piaillent en même temps, le gamin et la fillette ayant pris chacun un livre de cantiques dans la pile entassée sur le couvercle de l’orgue. Tandis qu’ils chantent, leur auditoire de passants indifférents les dévisage, retenu par la singularité d’une famille aussi insignifiante d’aspect qui élève collectivement la voix contre le vaste scepticisme et l’apathie de l’existence. Certains sont intrigués ou touchés de sympathie par l’air timide et perdu de la jeune fille à l’orgue, d’autres par le manque évident de sens pratique et d’énergie du père, dont les yeux bleus et ternes et le corps flasque et mal vêtu trahissent l’insuccès au premier coup d’œil. De ce groupe, seule la mère se détache, seule elle semble posséder cette vigueur et cette décision qui, pour aveugles ou mal employées qu’elles puissent être, assurent du moins l’existence, sinon la réussite. Plus qu’aucun de la famille, elle se dresse avec un air de conviction, ignorante et pourtant digne d’un certain respect. Si vous pouviez l’observer, le recueil de cantiques dans sa main baissée contre sa cuisse, le regard fixé droit devant elle dans l’espace, vous diriez : « Voici une femme qui, dans la mesure du possible, quels que soient ses défauts, agit probablement suivant ses croyances. » Une sorte de foi, dure et combative, en la sagesse et en la charité de cette puissance déterminée, suprême et vigilante qu’elle atteste, s’inscrit dans chacun de ses traits, dans chacun de ses gestes :
L’amour de Jésus me sauve tout entière
L’amour de Dieu dirige tous mes pas,
chante-t-elle d’une voix sonore bien que légèrement nasillarde entre les vertigineuses parois des buildings environnants.
Le gamin ne cesse de se tortiller, porte son poids d’un pied sur l’autre, garde les yeux baissés et, la plupart du temps, se contente de chantonner. Mince et de taille élevée, avec une tête et des traits qui se font remarquer, teint blanc, cheveux noirs, il paraît être un observateur plus aigu, en tout cas plus sensible, que la plupart de ses compagnons. Il semble à coup sûr éprouver quelque gêne, quelque souffrance même, de la situation dans laquelle il se trouve. Visiblement profane plutôt que dévot, la vie l’intéresse, bien qu’il ne s’en rende encore pas tout à fait compte. Tout ce que l’on peut dire de lui avec certitude, pour le moment, c’est que rien de ce qui se passe ici n’exerce sur lui le moindre attrait. Il est trop jeune, son esprit est trop accessible à des préoccupations de beauté et de plaisir qui n’ont rien de commun avec l’illusion romanesque et lointaine qui absorbe l’esprit de ses parents.
Indeed the home life of which this boy found himself a part and the various contacts, material and psychic, which thus far had been his, did not tend to convince him of the reality and force of all that his mother and father seemed so certainly to believe and say. Rather, they seemed more or less troubled in their lives, at least materially. His father was always reading the Bible and speaking in meeting at different places, especially in the "mission," which he and his mother conducted not so far from this corner. At the same time, as he understood it, they collected money from various interested or charitably inclined business men here and there who appeared to believe in such philanthropic work. Yet the family was always "hard up," never very well clothed, and deprived of many comforts and pleasures which seemed common enough to others. And his father and mother were constantly proclaiming the love and mercy and care of God for him and for all. Plainly there was something wrong somewhere. He could not get it all straight, but still he could not help respecting his mother, a woman whose force and earnestness, as well as her sweetness, appealed to him. Despite much mission work and family cares, she managed to be fairly cheerful, or at least sustaining, often declaring most emphatically "God will provide" or "God will show the way," especially in times of too great stress about food or clothes. Yet apparently, in spite of this, as he and all the other children could see, God did not show any very clear way, even though there was always an extreme necessity for His favorable intervention in their affairs.
En réalité, la vie que ce garçon mène chez lui et les divers contacts, matériels et moraux, qu’il a éprouvés jusqu’ici, ne sont pas pour le convaincre de la réalité ou de la force de ce que, avec tant d’assurance, ses parents semblent croire et proclamer.
Ceux-ci paraissent, à vrai dire, mener une existence assez inquiète, du moins en ce qui concerne la vie matérielle. Son père ne cesse de commenter la Bible et de parler en public dans différents endroits, mais surtout dans la « mission » qu’il dirige avec sa femme non loin de ce carrefour. En même temps, comme le comprend le petit garçon, ils reçoivent un peu d’argent de divers hommes d’affaires charitables qui s’intéressent à leur œuvre et paraissent avoir foi dans ce genre d’entreprise philanthropique. Néanmoins, la famille est toujours besogneuse, jamais très bien vêtue et privée de ce bien-être et de ces plaisirs qui semblent de règle chez les autres. Cela n’empêche pas ses parents d’affirmer sans répit que Dieu est miséricordieux et plein de sollicitude envers eux comme envers tous. Il y a ici, cela est évident, quelque chose qui ne « colle » pas. Il ne peut pas voir clair dans tout cela, et pourtant il ne peut s’empêcher de respecter sa mère, cette femme dont la force, la sincérité et la douceur ont tant d’attraits pour lui. En dépit de tout le travail qu’elle accomplit à la mission et de ses soucis domestiques, elle parvient à se montrer, sinon gaie, du moins pleine de courage, déclarant souvent, du ton le plus péremptoire : « Dieu y pourvoira », ou « Dieu montrera la route », en particulier aux moments où le besoin de nourriture ou d’habits se fait sentir le plus vivement. Mais malgré tout, le Seigneur, comme lui et les autres enfants peuvent le constater, ne montre pas très clairement la route, bien que l’état de leurs affaires ne cesse de réclamer avec urgence une intervention favorable de sa part.
To-night, walking up the great street with his sisters and brother, he wished that they need not do this any more, or at least that he need not be a part of it. Other boys did not do such things, and besides, somehow it seemed shabby and even degrading. On more than one occasion, before he had been taken on the street in this fashion, other boys had called to him and made fun of his father, because he was always publicly emphasizing his religious beliefs or convictions. Thus in one neighborhood in which they had lived, when he was but a child of seven, his father, having always preluded every conversation with "Praise the Lord," he heard boys call "Here comes old Praise-the-Lord Griffiths." Or they would call out after him "Hey, you're the fellow whose sister plays the organ. Is there anything else she can play?"
"What does he always want to go around saying, 'Praise the Lord' for? Other people don't do it."
It was that old mass yearning for a likeness in all things that troubled them, and him. Neither his father nor his mother was like other people, because they were always making so much of religion, and now at last they were making a business of it.
On this night in this great street with its cars and crowds and tall buildings, he felt ashamed, dragged out of normal life, to be made a show and jest of. The handsome automobiles that sped by, the loitering pedestrians moving off to what interests and comforts he could only surmise; the gay pairs of young people, laughing and jesting and the "kids" staring, all troubled him with a sense of something different, better, more beautiful than his, or rather their life.
Ce soir-là, tout en suivant cette large rue avec ses sœurs et avec son frère, il s’est dit qu’il voudrait bien n’y être plus forcé, n’être plus contraint de participer à ces démonstrations. Les autres garçons ne font pas des choses pareilles ; et, en plus, cela lui fait l’effet d’une activité en somme méprisable et même dégradante. Plus d’une fois, avant qu’on l’emmenât ainsi dans la rue, des gamins l’avaient interpellé en se moquant de son père, parce que ce dernier ne cessait de proclamer en public ses convictions religieuses. C’est ainsi que, dans le quartier où ils vivaient quand il n’avait que sept ans, comme son père commençait toutes ses phrases par ces mots : « Dieu soit loué », il avait entendu des gamins s’écrier : « Voici Dieu-soit-loué-Griffiths ! » Ils lui criaient aussi : « Hé, toi, là-bas, le type dont la sœur joue de l’orgue… Est-ce qu’elle sait jouer à autre chose ? »
« Pourquoi faut-il qu’il dise tout le temps : Dieu soit loué ? Les autres gens ne font pas ça. »
C’est le besoin inné et général qu’ont les hommes de se ressembler en tout qui les troublait, eux et lui. Ni son père ni sa mère n’étaient comme les autres, parce qu’ils accordaient une trop grande importance à la religion. Et voici qu’à présent ils en font une entreprise commerciale.
Ce soir, dans cette grande artère pleine de trams et d’une multitude affairée, et bordée de hauts édifices, il a honte, car il se sent arraché à la vie normale, pour être donné en spectacle, livré aux moqueries. Les belles voitures qui passent rapidement ; les piétons qui s’acheminent en flânant vers des occupations et un bien-être qu’il ne peut qu’imaginer ; les couples jeunes et gais, qui rient et plaisantent, les gosses qui le dévisagent, tout cela lui impose la constatation troublante qu’il existe quelque chose d’autre, qui est meilleur et plus beau que sa vie, ou plutôt que leur vie à eux tous."
Le Début, la Mission des rues (Livre I, premiers chapitres) - La genèse du désir : Les premières pages, où le jeune Clyde accompagne ses parents, des évangélistes de rue pauvres et pieux, sont fondamentales. Elles établissent le rejet viscéral de Clyde pour cette vie d'austérité et de pauvreté. Son désir d'échapper à ce milieu est le moteur initial de toute l'intrigue. Cette scène plante le décor social et moral qui rendra sa chute possible....
"And now units of this vagrom and unstable street throng, which was forever shifting and changing about them, seemed to sense the psychologic error of all this in so far as these children were concerned, for they would nudge one another, the more sophisticated and indifferent lifting an eyebrow and smiling contemptuously, the more sympathetic or experienced commenting on the useless presence of these children.
"I see these people around here nearly every night now—two or three times a week, anyhow," this from a young clerk who had just met his girl and was escorting her toward a restaurant. "They're just working some religious dodge or other, I guess."
"That oldest boy don't wanta be here. He feels outa place, I can see that. It ain't right to make a kid like that come out unless he wants to. He can't understand all this stuff, anyhow." This from an idler and loafer of about forty, one of those odd hangers-on about the commercial heart of a city, addressing a pausing and seemingly amiable stranger.
"Yeh, I guess that's so," the other assented, taking in the peculiar cast of the boy's head and face. In view of the uneasy and self-conscious expression upon the face whenever it was lifted, one might have intelligently suggested that it was a little unkind as well as idle to thus publicly force upon a temperament as yet unfitted to absorb their import, religious and psychic services best suited to reflective temperaments of maturer years.
Yet so it was.
Et voici que parmi la cohue errante et instable des rues, qui ne cesse de se mouvoir et de changer autour d’eux, certains individus semblent s’apercevoir de l’erreur psychologique que constitue l’emploi qui est fait de ces enfants : ils échangent des coups de coude, les plus cyniques ou les plus philosophes lèvent les sourcils et sourient avec dédain, les plus bienveillants ou les plus expérimentés commentent la présence inutile des pauvres petits.
— C’est presque tous les soirs, à présent, que je vois ces gens par ici, en tout cas deux ou trois fois par semaine, dit un jeune employé qui vient de retrouver son amie et se dirige avec elle vers un restaurant. Je crois que c’est un truc à attraper les nigauds sous prétexte de religion.
— L’aîné des gosses, y donnerait gros pour ne pas être là. Y s’sent pas à sa place, je le vois bien, moi. C’est pas régulier de trimbaler comme ça un pauv’gosse s’y n’est pas consentant. Qu’est-ce qu’y peut bien piger à tous ces trucs-là ? fait un badaud d’une quarantaine d’années, de ceux qui rôdent autour du centre commercial de toutes les villes, en s’adressant à un étranger qui vient de s’arrêter et qui lui semble accueillant.
— Oui, je crois que vous avez raison, approuve l’autre en étudiant la conformation singulière de la tête et du visage du gamin.
La gêne et la contrainte qui se peignent sur sa figure chaque fois qu’il la lève suffiraient à justifier l’opinion qu’il est aussi barbare qu’inutile d’imposer ainsi en public, à une nature qui n’est pas encore capable de saisir sa portée, une activité religieuse et psychique qui conviendrait mieux à des tempéraments réfléchis et plus mûrs.
Et pourtant, c’est exactement ça qui se passe ici...."
Roberta Alden est un personnage central dans An American Tragedy, et sa relation avec Clyde Griffiths est l'élément catalyseur de la tragédie...
Roberta est, comme Clyde, issue d'un milieu rural pauvre et religieux (ses parents sont des fermiers modestes et pieux). Elle vient travailler à l'usine de colliers de Lycurgus, dont le propriétaire est l'oncle de Clyde. Elle représente donc le passé et la classe sociale dont Clyde cherche désespérément à s'extraire. En s'engageant avec elle, il ne fait, sans le vouloir, que reproduire le genre d'union modeste qu'il méprise.
Au départ, leur relation est une histoire d'amour sincère, bien que passionnelle. Pour Clyde, c'est sa première expérience intime significative. Pour Roberta, timide, vertueuse et idéaliste, Clyde représente un jeune homme séduisant et d'un statut légèrement supérieur (il est contremaître). Elle s'engage corps et âme dans cette relation, y voyant une possibilité d'ascension sociale et d'amour.
La relation avec Roberta bascule lorsqu'elle tombe enceinte. À partir de ce moment, elle cesse d'être une maîtresse aimante pour incarner l'obstacle absolu au rêve de Clyde. Elle devient la réclamation vivante de sa responsabilité, la prison de son avenir. Ses lettres de plus en plus désespérées, ses suppliques pour qu'il l'épouse, deviennent pour Clyde le symbole de l'échec et du retour forcé à la pauvreté et au déshonneur.
Roberta est, sans l'ombre d'un doute, la victime du roman. Elle n'a commis d'autre crime que d'aimer Clyde et de croire en ses promesses. Sa mort dans le lac est le point culminant de la tragédie. Elle est sacrifiée sur l'autel de l'ambition de Clyde.
"... Clyde était capable par moments de certains élans de tendresse, provoqués par les souvenirs, les déceptions et les épreuves de sa propre existence qui, dans des circonstances pareilles, se portaient pour ainsi dire vers le premier venu, n’importe qui. En ces occasions, sa voix de venait douce et fondante. Ses gestes étaient presque aussi tendres et aussi doux que ceux d’une mère pour son bébé. Cela devait attirer irrésistiblement une fille telle que Roberta. Mais de telles émotions chez lui n’étaient, bien que vives, que de peu de durée. C’était comme le passage désordonné d’un orage d’été, vite arrivé et vite parti.
Dans ces circonstances pourtant, une telle démonstration suffit pour faire sentir à Roberte qu’il la comprenait entièrement, qu’il sympathisait avec elle et que peut-être il ne l’en aimait que davantage. Les choses n’allaient pas si mal que ça, pour le moment du moins. Elle l’avait, elle avait son amour et sa sympathie, quoi qu’il en fût, à un degré très marqué, et à cause de cela et du très grand réconfort qu’elle en tirait, tout comme de ses paroles apaisantes, elle se mit à sécher ses yeux et à dire qu’elle regrettait de n’être qu’une enfant pleurnicheuse, qu’elle espérait qu’il lui pardonnerait parce qu’en pleurant elle avait mouillé de ses larmes le plastron de son impeccable chemise glacée. Et elle ne recommencerait plus jamais si Clyde voulait bien lui pardonner cette fois-ci, cependant que, touché par une passion dont il ne soupçonnait guère chez elle le degré, il continuait de baiser ses mains, ses joues et, pour finir, ses lèvres.
Et, tout en la dorlotant, en la calmant, en la caressant de la sorte, il se laissa aller à lui affirmer de nouveau imprudemment et hypocritement, puisqu’en réalité il s’intéressait à Sondra d’une manière qui, pour différente qu’elle fût, n’en était pas moins aussi absorbante, peut-être même plus, qu’il la considérait toujours comme la première, la dernière et la plus importante dans son cœur, déclaration qui fit croire à Roberte qu’après tout elle l’avait peut-être mal jugé, et que sa situation était plus sûre, si ce n’est plus merveilleuse, qu’elle ne l’avait jamais été, infiniment supérieure à celle de ces autres filles qui le voyaient sans doute dans le monde, mais qui ne pouvaient se faire aimer de lui de cette manière merveilleuse...."
La Rencontre avec Sondra Finchley (Livre II) - L'incarnation du Rêve : Sondra, riche, belle et insouciante, représente tout ce que Clyde désire : la richesse, le statut social, le glamour et le bonheur. Elle n'est pas tant une personne qu'un symbole. Son amour pour Clyde est la promesse ultime de son ascension, ce qui rend la présence de Roberta, obstacle à ce rêve, d'autant plus insupportable.
C'est dans le deuxième livre que se concentre l'essentiel de l'intrigue tragique. Les chapitres les plus célèbres y figurent....
Les chapitres du bateau et du meurtre (Autour du Chapitre 44-47) ...
C'est le point de non-retour du roman et l'une des séquences les plus saisissantes de la littérature américaine.
Une tension dramatique insoutenable : Dreiser utilise un compte à rebours implacable. Nous suivons Clyde qui organise son expédition avec Roberta, achetant un appareil photo, changeant de nom, tout en étant déchiré entre son plan sinistre et ses remords. Le lecteur est placé dans la tête de Clyde, partagé entre l'horreur et la pitié.
L'ambivalence et le "hasard" : Le "meurtre" n'est pas clairement prémédité. Dreiser joue magistralement sur l'ambiguïté. Clyde n'a pas la force de tuer Roberta, mais il n'a pas non plus le courage de l'épouser. Lorsqu'elle tombe à l'eau après qu'il l'ait accidentellement heurtée, il ne lui porte pas secours. Ce n'est donc pas un meurtre actif, mais une non-assistance à personne en danger, motivée par son désir de se libérer d'elle. Cette ambiguïté est au cœur de la tragédie : est-il un meurtrier ou un lâche ? Le système judiciaire tranchera pour la première option.
Le symbolisme du lac : Le lac solitaire, sombre et entouré de pins, devient un personnage à part entière. Il représente le subconscient de Clyde, ses désirs obscurs et l'endroit où son destin bascule irrémédiablement.
"... La lune, enfin, se leva après qu’il eut trébuché trois heures de la sorte, tendant l’oreille, attendant, suant, tremblant. Personne en vue, Dieu soit loué ! Et les étoiles là-haut, brillantes et pourtant douces, comme à la Pointe-aux-Pins, où se trouvait Sondra. Si elle pouvait le voir, à présent, s’éloignant à la dérobée de Roberte morte dans ce lac, son chapeau à lui flottant là-bas sur l’eau. Si elle avait pu entendre les cris de Roberte ! Quelle chose étrange ! Jamais, jamais, jamais il ne pourrait lui dire qu’à cause d’elle, de sa beauté, de la passion qu’il éprouvait pour elle et pour tout ce qu’elle en était venue à représenter pour lui, il avait été capable de… de… de… eh bien, d’essayer de commettre cet acte horrible, de tuer une jeune femme que naguère il avait aimée. Et toute sa vie il traînerait cet acte après lui, cette pensée ! Il ne pourrait jamais s’en débarrasser, jamais, jamais, jamais. Il n’avait pas songé à cela avant. À sa manière, n’est-ce pas, c’était là une chose terrible en elle-même...."
L'interrogatoire et la confession (Autour du Chapitre 65) - Après l'arrestation de Clyde, le procureur Mason l'interroge. Un chef-d'œuvre de psychologie judiciaire : Cette scène est un duel mental intense. Mason, politicien avide et déterminé, perce à jour les failles et les mensonges maladroits de Clyde. La confession écrite que Clyde signe, truffée de demi-vérités et d'omissions, est un piège qui se refermera sur lui au procès.
- La déconstruction d'un coupable : Dreiser montre comment un individu moyen, faible et terrifié, se fait démanteler par un système judiciaire bien plus fort que lui. Clyde n'est pas un criminel endurci ; il est facile à briser, et cette scène le montre de façon cruelle.
Le Procès (Chapitres sur plusieurs chapitres, autour du 70-85) - Le procès de Clyde est une section extrêmement longue et détaillée, inspirée d'une affaire réelle.
Une critique féroce de la justice : Dreiser transforme le procès en une vaste mise en scène médiatique et politique. Il n'est pas question de vérité, mais de stratégies. Le procureur Mason cherche à faire avancer sa carrière, la presse sensationnaliste transforme l'affaire en spectacle, et l'avocat de la défense, Belknap, est plus compétent mais doit se battre contre l'opinion publique.
- Le débat sur la responsabilité : Le procès est le lieu où se joue la thèse centrale du roman. La défense argue que Clyde n'est pas un meurtrier, mais un jeune homme moralement faible, victime de ses passions et des circonstances. L'accusation en fait un monstre calculateur. La société, à travers le jury, choisit de le voir comme un monstre, refusant la complexité de la psyché humaine que Dreiser a pourtant patiemment construite.
- La lettre de Roberta : La lecture de la lettre déchirante que Roberta a écrite à Clyde, le suppliant de l'épouser, est un moment clé du procès qui retourne l'opinion du jury et scelle le destin de Clyde.
"An American Tragedy", une œuvre puissante qui fait fond sur une vision impitoyable de l`Amérique moderne.
Le point de départ du roman est la réaction désespérée de Clyde Griffiths, fils de prédicateurs misérables et vagabonds, contre une éducation religieuse trop exclusive dans son fanatisme. La misère et le manque de sens pratique empêchent les parents de surveiller leurs enfants, que le désir de petites satisfactions matérielles, rendu plus aigu par la privation, conduit insensiblement mais sûrement sur le mauvais chemin. D`aspect agréable, pas méchant pour un sou, mais faible de caractère et maladivement esclave de ses désirs et plus encore de sa vanité, Clyde, dès son jeune âge, travaille dans une auberge louche où corruption et vices s`emparent lentement de lui. Contraint de prendre le large en raison d`une sale affaire, il fait par hasard la rencontre d`un de ses oncles, riche industriel qui le prend en sympathie et lui donne un modeste emploi. La révélation du monde nouveau et séduisant de la richesse et de l'élégance excite la nature ambitieuse de Clyde, tendu vers le désir d`atteindre cet Olympe qui lui est défendu.
L`amour de Roberta, compagne d`usine, qui lui était un réconfort pendant ses moments de solitude, lui devient un obstacle : juste au moment où il est sur le point de conquérir une jeune fille belle, riche et capricieuse, Roberta lui annonce qu`elle va être mère, et se raccroche à lui, demandant d'être épousée. Lentement, l`idée du crime germe dans l`esprit de Clyde et. presque inconsciemment, il est poussé à l`accomplir. Roberta se noie durant une promenade en barque. Il n`y a pas de preuve, mais un policier implacable découvre le crime. Pendant la longue épreuve du procès. Clyde est assisté de sa vieille mère qui, l`ayant rejoint pour le défendre, obtiendra au moins la réconciliation de cette victime coupable avec Dieu, quand il n`y aura plus d`autre espoir....
« A Place in the Sun » (1951), un chef d'œuvre et l'adaptation la plus célèbre de l'oeuvre de Dreiser, celle qui a marqué l'histoire du cinéma.
Réalisé par George Stevens, avec Montgomery Clift, dans le rôle de George Eastman (l'équivalent de Clyde Griffiths), Elizabeth Taylor, dans le rôle d'Angela Vickers (l'équivalent de Sondra Finchley), et Shelley Winters, dans le rôle d'Alice Tripp (l'équivalent de Roberta Alden)
Le film a été un immense succès et a remporté 6 Oscars, dont celui du Meilleur Réalisateur.
Le trio d'acteurs est extraordinaire. Montgomery Clift incarne la beauté tourmentée et la faiblesse du héros, Elizabeth Taylor est l'incarnation éblouissante du rêve inaccessible, et Shelley Winters est poignante en victime pathétique.
Le titre "A Place in the Sun" ("Une Place au Soleil") résume parfaitement l'aspiration centrale du personnage principal : trouver sa place dans un monde de richesse et de glamour.
Les libertés prises avec "An American Tragedy" (1925) sont nombreuses mais cohérentes. L'histoire est transposée dans les années 1950 et le monde de la haute bourgeoisie industrielle est rendu avec un faste hollywoodien. Le film met d'autre part davantage l'accent sur la romance et le drame psychologique que sur la critique sociale frontale de Dreiser. La dimension naturaliste et la dénonciation des inégalités sociales sont atténuées au profit d'une tragédie amoureuse plus intime.
La version « An American Tragedy » (1931), la toute première adaptation, est bien plus fidèle au roman, mais beaucoup moins connue aujourd'hui. Elle fut réalisée par Josef von Sternberg, avec Phillips Holmes dans le rôle de Clyde Griffiths. Le film a souffert de conflits entre le réalisateur et le studio (Paramount), qui ont retravaillé le montage final. Von Sternberg lui-même n'était pas satisfait du résultat.
"Dreiser’s Russian Diary" (1928)
Le « Russian Diary » de Theodore Dreiser est un compte rendu détaillé des voyages de l’écrivain américain à travers l’Union soviétique en 1927-1928. Dreiser a d’abord été invité à Moscou pour une semaine de célébration du dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, puis il obtint l'autorisation de faire une tournée prolongée du pays. On peut considérer que ce journal inédit est un témoignage de première main de la vie en URSS au cours des années 1920 ...
Thomas Wolfe (1900-1938), "Look Homeward, Angel : A Story of the Buried Life" (1929)
Né à Asheville (Caroline du Nord), fils d'un tailleur de pierre devenu alcoolique et d`une tenancière de pension de famille, Thomas Clayton, devenu Thomas Wolfe, eut une jeunesse malheureuse et tourmentée. Il fit ses études à l'université de la Caroline du Nord, puis à Harvard. Professeur de littérature à New York pendant plusieurs années, il mit dans son enseignement cette même ardeur indisciplinée qu`il employait à écrire, lire, parler, manger. Géant, au physique comme au moral, il mettait à tout ce qu'il faisait une sorte de frénésie. Maxwell Perkins, son "editor" chez Scribner, eut à réduire à quelques centaines de milliers de mots des romans en totalisant plusieurs millions.
Le premier de ses romans, "Aux sources du fleuve" (Look Homeward, Angel, 1929) fut, en fait, le premier volume d'une autobiographie étirée jusqu'aux dimensions imaginaires de quelque fable grandiose où ses parents, ses concitoyens prennent la stature des dieux germaniques.
Conté à la première personne, les aventures du jeune homme, consumé par la "contagion merveilleuse de la pensée et de la passion", et qui explore l'Amérique et l'Europe en quête du "fleuve de vie souterrain et terrible", se continuent dans "Au fil du temps" (Of Time and the River : a Legend of Man's Hunger in his Youth, 1935), où le héros nous est présenté, à la troisième personne cette fois, comme une réincarnation d'Oreste. de Jason, d'Antée, de Faust, de Tèlemaque, etc.
Dans les deux romans suivants "La Toile et le Roc" (The Web and the Rock, 1939) et "Tu ne peux plus retourner à la maison" (You Can't Go Home Again, 1940], Wolfe rebaptisa son héros George Webbert espérant ainsi "sortir" de ce personnage perdu entre un "il" et un "je" devenus indiscernables.
Il mourut à trente-sept ans des suites d'une pneumonie. Il n'est, pour certains critiques, pas d'égal dans la littérature américaine comme rhapsode et satiriste de l'atmosphère métropolitaine, dont son imagination s'empara avec un mélange de haine, d'horreur et d'insatiable fascination, ni comme créateur de personnages imaginaires, mais son génie se trouva dépasser par un verbalisme incontrôlé. Il reste un objet de culte ....
" I. A destiny that leads the English to the Dutch is strange enough; but one that leads from Epsom into Pennsylvania, and thence into the hills that shut in Altamont over the proud coral cry of the cock, and the soft stone smile of an angel, is touched by that dark miracle of chance which makes new magic in a dusty world.
Each of us is all the sums he has not counted: subtract us into nakedness and night again, and you shall see begin in Crete four thousand years ago the love that ended yesterday in Texas.
The seed of our destruction will blossom in the desert, the alexin of our cure grows by a mountain rock, and our lives are haunted by a Georgia slattern, because a London cutpurse went unhung. Each moment is the fruit of forty thousand years. The minute-winning days, like flies, buzz home to death, and every moment is a window on all time.
This is a moment:
An Englishman named Gilbert Gaunt, which he later changed to Gant (a concession probably to Yankee phonetics), having come to Baltimore from Bristol in 1837 on a sailing vessel, soon let the profits of a public house which he had purchased roll down his improvident gullet. He wandered westward into Pennsylvania, eking out a dangerous living by matching fighting cocks against the champions of country barnyards, and often escaping after a night spent in a village jail, with his champion dead on the field of battle, without the clink of a coin in his pocket, and sometimes with the print of a farmer’s big knuckles on his reckless face. But he always escaped, and coming at length among the Dutch at harvest time he was so touched by the plenty of their land that he cast out his anchors there. Within a year he married a rugged young widow with a tidy farm who like all the other Dutch had been charmed by his air of travel, and his grandiose speech, particularly when he did Hamlet in the manner of the great Edmund Kean. Every one said he should have been an actor..."
Au premier abord, "L'Ange exilé" (Look Homeward, Angel : A Story of the Buried Life, 1929), dont l'intrigue se déroule dans une petite ville riche de Caroline du Nord, est un "Portrait de l'artiste en jeune homme poussé à l'extrême". Wolfe n'était toutefois pas un moderniste et ne possédait ni le ton ironique et subtil de Joyce, ni son contrôle à la Flaubert de la matière. L'expression exubérante qui remplace tout cela n'est pas sans sa qualité particulière. Wolfe est un écrivain à l'ancienne, dans la tradition de Whitman et de Melville. ll essayait "plus que tout autre de dire le plus ", a écrit Faulkner, qui le considérait comme l'un des plus grands auteurs de sa génération.
Le narrateur donc, Eugene Gant, artiste en herbe est un jeune homme idéaliste doté d'une imagination débordante et d'un désir de transcendance inassouvi. Pourtant, il est incapable de croire en l'idée de Dieu, qu'il juge trop conventionnelle, et tout aussi impuissant à se défaire d'une vision déterministe de la condition humaine. Son passage de l'enfance à l'âge adulte est caractérisé par sa quête de la connaissance de soi ainsi que par la solitude et la frustration qui en résultent.
Ce n'est cependant pas sa lutte pour trouver sa place dans le monde qui fait l'intérêt du roman, mais le récit détaillé et très vivant de ceux qui l'entourent, et notamment la tension fascinante entre ses parents, son père, qui boit beaucoup et court les femmes, très sympathique, tandis que sa mère, dotée du sens pratique, travaille dur pour faire vivre les dix membres d'une famille que son mari essaie de détruire à tout prix....
