The "Lost generation" (1920-1930) - John Dos Passos (1896-1940) - ...

 

Last update: 11/11/2016

 


"But mostly U. S. A. is the speech of the people..."  - On dit de John Dos Passos, contemporain de Faulkner, Hemingway et Fitzgerald, un peu plus âgé que Steinbeck, qu'il a cessé véritablement d'écrire lorsque l'Amérique a basculé dans le New Deal, soit quand est publié le dernier volume de sa trilogie USA (1930-1936). Le monde n'était déjà plus celui qu'il avait tenté de balayer dans toute la totalité de quelques trente années, de sa naissance en 1896 à 1927, à la veille du Krach.

Et il est resté celui qui a tenté de transcrire la rumeur, anarchisante, d'une génération désemparée, celle des années vingt, perdue dans le bruit de cette Amérique urbanisée, trépidante, discordante, qui ne cesse de "parler" au travers de ses actualités, de ses titres de journaux, de ses rengaines de music-hall : le narrateur ne peut plus espérer développer une continuité de ses récits, le voici réduit à développer une autobiographie fragmentée, empruntant, comme on l'a rappelé, son écriture à la technique cinématographique toute en discontinuité...

Rendre l'Amérique à ceux qui en ont été dépossédés ...

- Entre 1900 et 1920, un extraordinaire et puissant mouvement du naturalisme a réussi à imposer sa voix aux Etats-Unis. Une voix aux accents nettement revendicatifs chez Upton Sinclair (1878-1968), dont les terribles descriptions des abattoirs de Chicago, dans "The Jungle" (1900) obligent les autorités à ouvrir une enquête; aux inflexions plus satiriques chez Sinclair Lewis (1885-1951), qui trace dans "Main Street" (1920) le portrait-robot de la fameuse "middle-class" américaine.

Et Dos Passos se sent encore plus proche du grand aîné, de l'inclassable Theodore Dreiser (1871-1945), cet autodidacte sorti de la misère de l'Indiana pour se confronter à celle de Chicago, imbu par ailleurs d'un vague mysticisme des forces vitale et enclin à une crudité insupportable aux censeurs : en 1900, son premier roman, "Sister Carrie", a été retiré de la vente par l'éditeur pour "immoralité", en 1915, "The Genius" tombe sous le coup d`une condamnation. Dos Passos lui rendra un hommage appuyé: «Depuis ma jeunesse, j`avais une grande admiration pour Dreiser. Ses romans avaient été autant de puissants coups de bélier assenés à l'art réticent et maniéré du XIXe siècle américain et ils avaient ouvert la voie à ce qui était à mes yeux une description fidèle de la vie des gens". 

Dos Passos, dans ces extraordinaires années 1920, doit se frayer un chemin peuplé déjà par Faulkner, Fitzgerald et Hemingway. Mais il s'agira pour lui, de brosser "tout simplement" un tableau d'histoire sans équivalent dans la littérature américaine, la fameuse généalogie du "siècle américain",  et par ce biais de rendre l'Amérique à ceux qui en ont été dépossédés ...

Dos Passos a lu Marx et Lénine, mais loin d'être un écrivain dit marxiste, et s'il dénonce le "Frame up" (la Machination) qui aboutit à la mort de Sacco et Vanzetti, il est convaincu de la singularité américaine.

Pour les tenants de la si puissante Amérique, de Teddy Roosevelt à Calvin Coolidge, pour l'Industrie et la Banque, ces années 1898-1927 s'achèveront certes avec la double exécution de Sacco et Vanzetti, point culminant de l'impuissance des réfractaires au capitalisme, mais on y apprend aussi la ferveur de cette extrême gauche syndicaliste, plus tentée par l'anarchisme que par le marxisme, la fraternité des "Rouges" de l'International Workers of the World (IWW), et la véritable haine qu'ils suscitent chez les possédants. Aucune idéalisation, aucun jugement, Dos Passos transcrit tant la naïveté des aspirations que la brutalité  des rapports de force. Le fond. Quant à la forme, qui fait le fond, Dos Passos ose avec audace quitter la grande tradition sociale-historique de Théodore Dreiser et Upton Sinclair pour une logique d'écriture qui s'apparente désormais aux recherches scéniques et cinématographiques de l'expressionnisme qui implose en de multiples et foisonnantes individualités...

(Boston, 21 août 1927, Dos Passos arrêté alors qu'il manifestait pour protester contre l'exécution de Sacco et Vanzetti)


John Dos Passos (1896-1940)

Sa mère avait presque quarante-deux ans lorsqu'il naquit dans un hôtel de Chicago, le 14 janvier 1896. De père portugais, avocat célèbre, John Roderigo Madison devint John Dos Passos, l'étudiant à Harvard commence des l'âge de 16 ans à écrire des poèmes et des critiques esthétiques ou littéraires, mais enfant illégitime, c'est l'exil qu'il connut, les séjours en Europe, les pensions anglaises, les langues étrangères. Ambulancier pendant la guerre, - le corps Norton-Hadjes d'ambulanciers volontaires en 1917 -, il est envoyé en France et en Italie, avec son camarade d'études, E.E. Cummings. De retour en Espagne, il écrit 'Initiation d'un jeune homme' (1920) et surtout 'Trois soldats' (1922), où il dénonce la guerre. Reporter en Espagne, au Mexique et au Proche-Orient, il écrit deux romans sur New York, 'Les rues de la nuit' (1923) et le célèbre 'Manhattan Transfer' (1925).

Avec Manhattan Transfer (1925), et la trilogie USA (1935-36), John Dos Passos a rencontré un énorme succès public tout en se plaçant dans une écriture moderniste et audacieuse sur le plan de l'expérimentation formelle (récit discontinu, fresque multilinéaire, montage narratif, où l'histoire se mêle à la fiction et le rythme poétique aux effets de la grande presse et du cinéma). S'il a progressivement été relégué au second plan par rapport à Faulkner et Hemingway, c'est sans doute parce qu'il était trop «politique». Dans ses grands romans d'avant la Seconde guerre mondiale, les mythes américains sont sévèrement remis en cause. Le thème essentiel de son œuvre reste ancré dans trente ans de vie américaine, de la naissance du xxe siècle à la veille du Mardi noir du 29 octobre 1929. C'est l'histoire collective et individuelle de ce qu'il nomme « les deux Amériques » – celle de l'oppression du grand capital qui conduit Sacco et Vanzetti à la chaise électrique en 1927, et celle des immigrants et de la classe ouvrière opprimée à laquelle il s'identifie pour un temps. Dos Passos poursuit et réussit ici un projet littéraire extrêmement ambitieux : rendre compte en terme de fiction de l'histoire des masses américaines. Ainsi chaque personnage réapparait-il dans la trilogie. L'écrivain désabusé mais solidaire et idéaliste publie un roman autobiographique en 1951, 'Le Pays que j'ai choisi".


1920 - Dos Passos se rend à Barcelone en mars, puis à Paris en mai, il y achève le manuscrit de "Trois Soldats". En août, il s`installe à New York, fréquente son ancien condisciple, le poète Cummings, et sa première femme, Elaine Orr. Il publie poèmes et articles, notamment dans la très influente revue The Dial, à laquelle Cummings contribue. "One Man's Initiation 1917" est publié en Angleterre en octobre ...

"In the huge shed of the wharf, piled with crates and baggage, broken by gang planks leading up to ships on either side, a band plays a tinselly Hawaiian tune ; people are dancing in and out among the piles of trunks and boxes. There is a scattering of khaki uniforms, and many young men stand in groups laughing and talking in voices pitched shrill with excitement. In the brown light of the wharf, full of rows of yellow crates and barrels and sacks, full of racket of cranes, among which winds in and out the trivial lilt of the Hawaiian tune, there is a flutter of gay dresses and coloured hats of women, and white handkerchiefs.

The booming reverberation of the ship's whistle drowns all other sound.

After it the noise of farewells rises shrill. White handkerchiefs are agitated in the brown light of the shed. Ropes crack in pulleys as the gang-planks are raised.

Again, at the pierhead, white handkerchiefs and cheering and a flutter of coloured dresses. On the wharf building a flag spreads exultingly against the azure afternoon sky..."

 

1921 - Mi-mars, Dos Passos s'embarque avec Cummings pour un voyage au Portugal, en Espagne et en France. Il travaille à des traductions de l'anthologie grecque. En juillet avec l`aide d'un ami qui travaille pour la Croix-Rouge, il peut se rendre seul en Turquie, y voit les dévastations causées par la guerre gréco-turque. ll traverse l`Arménie, la Géorgie et l'Azerbaïdjan. Atteint de malaria en Iran, il rejoint Bagdad en octobre, ou il rencontre Gertrude Bell, chef des Services de renseignement britanniques.

 

1922 - Dos Passos arrive â Damas après une traversée du désert en chameau de 39 jours, puis se rend à Beyrouth, rentre à Paris où il retrouve Cummings et repart pour les États-Unis en février. Il publie "Rosinante on the road again", recueil d'essais sur l'Espagne, et un recueil de poèmes, "Pushcart at the Curb". Il travaille sérieusement la peinture, se lie avec F. Scott Fitzgerald et Sherwood Anderson à l'automne, "des célébrités dans le sens que les suppléments du journal du dimanche donnent au terme, et ils aimaient ça..." Il fréquente tout autant Cummings, qui publie cette année-là son premier livre, la fameuse "Enorme chambrée", récit de son internement en France dans un camp de détention préventive en 1917 pour avoir eu entre ses mains des courriers antimilitaristes.

1923 - En mars, à Paris, il rencontre l'artiste russe Natalia Gontcharova, et Fernand Léger, achète "Ulysses" de Joyce qui vient de paraître à la librairie Sylvia Beach, puis retourne aux Etats-Unis.

1924 - Dos Passos vit à Brooklyn dans un bâtiment qui surplombe le pont, puis gagne la Nouvelle-Orléans, rencontre le poète Hart Crane. En juin, il retrouve en France Crystal Ross, étudiante, et renoue avec Hemingway, "In Our Time" venait de sortir. 

1925 - Publication de "Manhattan Transfer", Sinclair Lewis et D.H.Lawrence en font l'éloge ...


1925 – Manhattan Transfer

"Je tiens Dos Passos pour le plus grand écrivain de notre temps", écrit Jean-Paul Sartre. En fait c'est avec "1919", le second volet du triptyque "U.S.A." que Dos Passos créera son monde.

Deuxième roman de John Dos Passos, "Manhattan Transfer" (traduit aux Editions Gallimard dès 1928) consacre en France son auteur et attira l'attention par ses innovations stylistiques et ses évocations impressionnistes ou naturalistes de New York. C'est en effet New York qui est la la véritable protagoniste, à travers le tourbillon des visages et des rythmes qui portent le récit. Dans son espace démesuré, se dessine alors l'aventure de l'uniformité, le triste itinéraire de l'homme privé de ses anciennes coutumes, de son cadre naturel, et entraîné dans une course vaine. Tout au long du roman, les vies d'une vingtaine de personnages principaux appartenant à toutes les classes de la société, sont évoquées presque simultanément au cours de brefs épisodes dramatiques. Les récits, scènes de rue, dialogues sont imbriqués les uns dans les autres selon une technique romanesque que l'on retrouvera, achevée, dans la trilogie U.S.A.

 

Dos Passos met en récit des personnages sans grande épaisseur dont les destins s'entrecroisent ou s'entrechoquent , tous emportés par le tumulte de Manhattan, tous y inscrivant un fragment d'existence. New York City est ici un véritable monstre tout à la fois hommage au génie de l’être humain mais aussi à son immense cupidité. Dans sa quête irrépressible à la réussite individuelle, quelqu'en soit le prix, cet être humain a créé une technologie labyrinthique qu’il ne comprend plus, le voici se retrouvant à passer des portes tournantes sans fin. Dos Passos nous y plonge, non par un récit linéaire conventionnel qui se contenterait de dénoncer une nouvelle fois la déshumanisation de la ville moderne, mais en recréant l’expérience éclectique de Manhattan, en reproduisant verbalement les rythmes, les formes, la plasticité et l’activité chaotique de la ville ...

 

Esquisse de récit - Ellen Thatcher est née d’Ed Thatcher, un comptable, et de sa femme Susie. nous la rencontrons pour la première fois, nouveau-né : Ellen Thatcher, elle deviendra Ellen Oglethorpe, puis Ellen Herf, et enfin Ellen Baldwin, ses amis l’appellent Ellie, Elaine, Helena et, oui, Ellen. et deviendra actrice à succès. Dans le même moment, Bud Korpenning arrive à New York en bateau, prêt à trouver un emploi et à gagner sa vie. George Baldwin, un jeune avocat frustré, entend, quant à lui, parler d’un laitier heurté par un wagon de train et décide de s’occuper de l’affaire. Le laitier est Gus McNeil ; sa femme Nellie va débuter une liaison avec Baldwin. Jimmy Herf, un jeune garçon, arrive en ville avec sa mère Lily, qui subit une attaque et meurt peu après. Jimmy est laissé aux soins de sa tante et de son oncle, qui voudraient le voir aller à Princeton ou à Yale et réussir dans le monde de la finance. Jimmy, cependant, a d’autres plans, et se lance dans le journalisme. Le récit se poursuit. Bud s’est jeté du pont de Brooklyn en désespoir de cause et Ellen est devenue actrice sur la scène new-yorkaise. Elle fait sensation, et les prétendants commencent à se bousculer. Pendant ce temps, Joe Harland, un cousin plus âgé de Jimmy, surnommé jadis le "sorcier de Wall Street" a tout perdu et sombre dans l'alcool. Stan Emery, un nouveau personnage, est également un buveur acharné , un étudiant de Harvard jeté hors de son école. Lui et Ellen, qui est mariée à John Oglethorpe, commencent une liaison houleuse, tandis que Jimmy, un ami de Stan, observe.

Baldwin est aussi tombé amoureux d’Ellen. Gus McNeil, maintenant un homme riche et politicien qui prend de l'importance, tente de le persuader de se présenter aux élections, mais Baldwin semble plus concentré sur d’autres sujets, notamment sa situation difficile avec son ex-épouse Cecily, et son amour grandissant pour Ellen. Finalement, il s’effondre dans un accès de jalousie et tire sur la toujours séduisante Ellen dans un relais routier.

La Première Guerre mondiale a éclaté, et Jimmy exprime son désir d’aller en Europe. Pendant ce temps, Stan épouse impulsivement une fille nommée Pearline, brisant ainsi le cœur d’Ellen. Peu de temps après, le jeune homme meurt dans un incendie. Nous apprenons qu’Ellen est enceinte de son bébé et qu’elle est déterminée à l’avoir et à l’élever.

Quelques temps plus tard, la Première Guerre mondiale achevée, les soldats, dont le cousin de Jimmy, James Merivale, rentrent chez eux. Jimmy et Ellen se sont mariés pendant qu’ils étaient ensemble en Europe, et ils naviguent vers New York avec Martin,  le supposé fils de Stan. Pendant ce temps, Baldwin a décidé de se présenter sur une liste de réformiste, une décision qui irrite le réactionnaire Gus McNeil.

Et voici l’ère de la prohibition, Congo Jake, un marin français et un ami de Jimmy, y a gagné beaucoup d'argent. Vers la fin du roman, nous rencontrons à nouveau Congo, devenu Armand Duval et le millionnaire de Park Avenue. Son ascension coIncide avec la chute de Dutch Robertson, un ancien combattant de retour au pays qui est poussé au crime par la pauvreté et condamné à vingt ans de prison. Enfin, rien ne va plus entre Ellen et Jimmy, dont le mariage s’effondre rapidement.  Jimmy abandonne son travail de journaliste et projette de partir. Ils ne tardent pas à divorcer et  Ellen épouse George Baldwin. Jimmy Herf vient conclure à sa manière le roman, et quitte la ville pour un avenir incertain ...

 

Structure du récit - Le roman est divisé en trois sections, délimitées par des commentaires d’introduction très visuels, et subdivisées chacune un un récit qui entraîne les différentes existences qui la composent dans le flux frénétique de la ville...

 

MANHATTAN TRANSFER - FIRST SECTION - I.Ferryslip (Débarcadère) - II.Metropolis (Metropolis)- III. Dollars (Dollars)- IV.Tracks  (Voies) - V. Steamroller (Rouleau compresseur).

I. Ferryslip

Three gulls wheel above the broken boxes, orangerinds, spoiled cabbage heads that heave between the splintered plank walls, the green waves spume under the round bow as the ferry, skidding on the tide, crashes, gulps the broken water, slides, settles slowly into the slip. Handwinches whirl with jingle of chains. Gates fold upwards, feet step out across the crack, men and women press through the manures melling wooden tunnel of the ferry-house, crushed and jostling like apples fed down a chute into a press.

I. - DEBARCADÈRE

Trois mouettes tournoient au-dessus des cuisses brisées, pelures d'orange, trognons de choux gâtés qui flottent entre les palissades délabrées, les vaguelettes vertes écument sous la proue arrondie du bac qui glisse sur la marée, écrase, engloutit l'eau brisée, glisse, gagne lentement son amarrage. Des treuils tournent avec un cliquetis de chaînes. Des grilles se lèvent, des pieds franchissent le vide, des hommes et des femmes se bousculent dans une odeur de fumier au long du tunnel en bois de la station, poussés et heurtés comme des pommes que l'on envoie rouler dans la cuve d'un pressoir.


"THE nurse, holding the basket at arm's length as if it were a bedpan, opened the door to a big dry hot room with greenish distempered walls where in the air tinctured with smells of alcohol and iodoform hung writhing a faint sourish squalling from other baskets along the wall. As she set her basket down she glanced into it with pursed-up lips. The newborn baby squirmed in the cottonwool feebly like a knot of earthworms...

"L'infirmière, qui tenait la corbeille à bout de bras comme si c'était un bassin hygiénique, ouvrit la porte d'une grande salle surchauffée aux murs verdâtres peints à la détrempe où, dans l'air sec teinté de relents d'alcool et d'iodoforme, montaient en volutes d'autres corbeilles alignées le long du mur des braillements timides et aigrelets. Quand elle posa sa corbeille, elle y jeta un coup d'oeil en plissant les lèvres. Le nouveau-né se tordait faiblement dans la ouate comme une colonie de vers de terre...."

 

Dans «Ferryslip» (débarcadère), un enfant est né d’un père incertain, Ed Thatcher, comptable, et d’une mère hystérique, Susie, qui prétend que l'enfant n'est pas le sien. L’enfant devient soudainement Ellie, Ellen ou Elaine, selon les fortunes et la renommée des messieurs qu’elle attire. Bud Korpenning, un jeune homme à la recherche de travail, est assis sur le pont d’un ferry qui arrive à Manhattan. Dès qu’il est à terre, il s'arrête à un snack-bar ambulant, l’homme derrière le comptoir lui de se faire couper les cheveux et se raser s’il veut trouver un emploi à New York. Un barbu dans un derby remarque une publicité sur la fenêtre d’une pharmacie sur Canal St. Il s’agit d’une image d’un homme rasé de près, accompagné du texte, "King C. Gillette" et "No Stropping No Honing." L’homme achète un rasoir Gillette au magasin, et à la maison se rase.

 

II. Metropolis

There were Babylon and Nineveh : they were built of brick. Athens was gold marble colums. Rome was held up on broad arches of rubble. In Constantinople the minarets flame like great candles round the Golden Horn . . . Steel, glass, tile, concrete will be the materials of the sky-scrapers. Crammed on the narrow island the millionwindowed buildings will jut glittering, pyramid on pyramid like the white cloudhead above a thunderstorm.

 

II. - METROPOLIS

Il y eut Babylone et Nínive: elles étaient construites en brique. Athènes n'était que colonnes de marbre doré. Rome reposait sur de vastes arches en moellons. Á Constantinople, les minarets flamboient comme de grands cierges autour de la Corne d'Or...

L'acier, le verre, la tuile, le béton seront les matériaux des gratte-ciel. Entassés sur l'île, les bâtiments aux millions de fenêtres se dresseront, étincelants, pyramide sur pyramide, comme les plus hauts nuages blancs au-dessus de l'orage.


"When the door of the room closed behind him, Ed Thatcher felt very lonely, full of prickly restlessness.

"Quand il eut refermé la porte derrière lui, Ed Thatcher se sentit très seul, en proie à une inquiétude mêlée d'irritation. Si seulement Susie était là, il lui parlerait de tout cet argent qu'il allait gagner et des dix dollars qu'il déposerait à la Caisse d'épargne chaque semaine pour sa petite Ellen, ça ferait cinq cent vingt dollars par an... Et en dix ans, sans compter les intérêts, ça monterait à plus de cinq mille dollars. Il faut que je calcule les intérêts composés de cinq cent vingt dollars `a quatre pour cent. ll allait et venait fébrilement entre les murs étroits de la chambre. La lampe à gaz ronronnait douillettement comme un chat..."

 

III. Dollars

All along the rails there were faces; in the port-holes there were faces. Leeward a stale smell came from the tubby steamer that rode at anchor listed a little to one side with the yellow quarantine flag drooping at the foremast.

"I'd give a million dollars,'' said the old man resting on his oars, "to know what they come for."

"Just for that pop," said the young man who sat in the stern. "Aint it the land of opportoonity?"

"One thing I do know," said the old man. "When I was a boy it was wild Irish came in the spring with the first run of shad. . . . Now there aint no more shad, an them folks, Lord knows where they come from."

"It's the land of opportoonity."

 

III. - DOLLARS

Tout le long du bastingage, il y avait des visages; aux hublots, des visages. Du côté sous le vent, une odeur rance montait du vapeur trapu au mouillage qui gîtait, et le pavillon jaune de la quarantaine pendait mollement au grand mât. 

«J'donnerais bien un million de dollars, dit le vieil homme en se reposant sur ses avirons, pour savoir ce qu'ils viennent chercher.

- Rien d'aut' que ça, 'pa, dit le jeune installé à l'arrière. On est bien dans le pays où chacun a sa chance, non?

- J'sais au moins une chose, dit le vieux, c'est que quand j'étais gosse c'était la racaille irlandaise qui débarquait au printemps avec les premiers bancs d'alose... Aujourd'hui, y a plus d'aloses et ces gens-là, Dieu sait d'où qu'ils viennent.

- C'est le pays ou chacun a sa chance. »


"A leanfaced young man with steel eyes ..

"Un jeune homme au visage maigre, des yeux d'acier, un nez mince et busqué, était renversé sur un fauteuil pivotant, les pieds posés sur son bureau plaqué acajou. Il avait le teint cireux, une moue légère aux lèvres. Il s'agitait sur sa chaise, observant les fines égratignures que ses talons faisaient sur le vernis. Je m'en fous. Il se redressa alors, faisant grincer le siège, et se frappa le genou de son poing fermé..."

 

IV. Tracks

The rumpetybump rumpetybump spaced out, slackened; bumpers banged all down the train. The man dropped off the rods. He couldnt move for stiffness. It was pitchblack. Very slowly he crawled out, hoisted himself to his knees, to his feet until he leaned panting against the freightcar. His body was not his own; his muscles were smashed wood, his bones were twisted rods. A lantern burst his eyes.

"Get outa here quick yous. Company detectives is beatin through de yards"

"Say feller, is this New York?"

"You're goddam right it is. Juss foller my lantern ; you kin git out along de waterfront."

His feet could barely stumble through the long gleaming v's and crisscrossed lines of tracks, he tripped and fell over a bundle of signal rods. At last he was sitting on the edge of a wharf with his head in his hands. The water made a soothing noise against the piles like the lapping of a dog. He took a newspaper out of his pocket and unwrapped a hunk of bread and a slice of gristly meat. He ate them dry, chewing and chewing before he could get any moisture in his mouth. Then he got unsteadily to his feet, brushed the crumbs off his knees, and looked about him. Southward beyond the tracks the murky sky was drenched with orange glow.

"The Gay White Way," he said aloud in a croaking voice. "The Gay White Way."

 

IV. - VOIES

Le tata-ta-tourn tata-ta-toum s'espace, se ralentit. Les tampons s'entrechoquent tout le long du train. L'homme lâche les barres et se laisse tomber. Il est si ankylosé qu'il ne peut plus bouger. Il fait noir comme dans un four. Il avance lentement sur le ventre, se met à genoux, puis debout, et s'adosse pantelant à un wagon de marchandises. Son corps n'est plus à lui, ses muscles sont du bois fracassé, ses os des baguettes tordues. 

La lueur d'une lanterne l'aveugle.

« Hé toi file d'icí, et vite. Les vigiles de la compagnie rôdent dans le dépôt.

- Dis, l'ami, je suis bien à New York?

- T'as tout bon. Suis ma lanterne, tu pourras sortir par les quais. »

C'est à peine si ses pieds ont la force de heurter l'entrelacs des longs V luisants et des voies ferrées. Il trébuche, tombe sur un fouillis de câbles de signalisation. Enfin il est assis au bord

d'un quai, la tête dans les mains. L'eau frappe les piliers avec un bruit apaisant semblable au lapement d'un chien. Il sort un journal de sa poche et en tire un quignon de pain et une tranche de viande tendineuse. Tout cela est très sec, il mâche et remâche longuement avant de pouvoir humecter sa bouche.

Ensuite, il se remet en chancelant sur ses pieds, époussette les miettes tombées sur ses genoux, regarde tout autour de lui.

Au sud, par-delà les rails, le ciel terne baigne dans une lueur orangée.

«La Joyeuse Voie lactée, chantonne-t-il d'une voix rauque.

La Joyeuse Voie lactée. »


"Through the rainstripped window Jimmy Herf was watching the umbrellas bob in the slowly swirling traffic that flowerd up Broadway...

"À travers la fenêtre rayée de pluie, Jimmy Herf contemplait les ondulations des parapluies dans les remous de la foule qui s`écoulait dans Broadway. On frappa à la porte. "Entrez", dit

Jimmy, et il retourna vers la fenêtre quand il vit que le garçon n'était pas Pat. Le garçon alluma la lumière. Jimmy aperçut son reflet dans la vitre, mince, cheveux hérissés, tenant haut sur une main le plateau sur lequel les couvre-plats d'argent se serraient les uns contre les autres comme des dômes. Respirant bruyamment, le garçon avança dans la pièce en traînant de sa main libre une table pliante. Il l'ouvrit d'un coup sec, y posa le plateau et étendit une nappe sur la table ronde. Il se dégageait de lui une odeur de garde-manger graisseux. Jimmy attendit qu'il soit parti pour se retourner. Puis il s'approcha de la table, soulevant les couvre-plats d'argent. Potage avec des petites choses vertes dedans, agneau rôti, purée de pommes de terre, purée de navets, épinards, pas de dessert.

« Maman.

- Oui, mon chéri, gémit faiblement une voix derrière la porte à deux battants.

- Le dîner est prêt, maman chérie.

- Commence, mon ange, je viens tout de suite.

- Mais je ne veux pas commencer sans vous, mère. »

Il fit le tour de la table, remettant bien droit les couteaux et les fourchettes. Il posa une serviette sur son bras...."

 

Dans « Tracks » (Voies), le lecteur rencontre Jimmy Herf, un journaliste immigré qui est la seule personne qui finit par échapper à la ville. Il y a George Baldwin, un avocat manipulateur qui devient politicien; le Congo et Emile, deux Français qui représentent les extrêmes de la survie dans un nouveau pays, l’un se marie et se conforme tandis que l’autre retourne en mer. Joe O’Keefe, un organisateur syndical, est associé à un producteur de Broadway à succès, Harry Goldweiser. Presque tous les personnages entrent en collision les uns avec les autres ou bien leurs aventures se percutent l'une l'autre dans la même section du roman. 

 

V. Steamroller

Dusk gently smooths crispangled streets. Dark presses tight the steaming asphalt city, crushes the fretwork of windows and lettered signs and chimneys and watertanks and ventilators and fire-escapes and moldings and patterns and corrugations and eyes and hands and neckties into blue chunks, into black enormous blocks. Under the rolling heavier heavier pressure windows blurt light. Night crushes bright milk out of arclights, squeezes the sullen blocks until they drip red, yellow, green into streets resounding with feet. All the asphalt oozes light. Light spurts from lettering on roofs, mills dizzily among wheels, stains rolling tons of sky.

 

V. - ROULEAU COMPRESSEUR

Le crépuscule adoucit délicatement les rues aux angles aigus. La nuit comprime la ville d'asphalte qui fume, écrase le bois chantourné des fenêtres, les enseignes, réservoirs, ventilateurs, échelles de secours, moulures, dessins, corrugations et les yeux, les mains, les cravates dont elle fait des blocs bleus, des monolithes noirs. Sous la pression toujours plus puissante du rouleau, les fenêtres giclent de la lumière. La nuit comprime tout, les lampes à arc répandent des coulées de lait brillant, les monolithes maussades dégouttent de rouge, de jaune et de vert dans les rues qui résonnent de bruits de pas. Tout l'asphalte suinte de la lumière. La lumière fuse des enseignes sur les toits, tourne et broie vertigineusement parmi les roues, macule des tonnes de ciel qui roulent.


"À la grille du cimetière, un rouleau compresseur passait et repassait en grondant sur la route fraîchement goudronnée. Il s`en dégageait un relent de graisse roussie, de vapeur et de peinture chaude. Jimmy Herf avançait avec précaution au bord de la route; les pierres lui blessaient les pieds à travers les semelles usées de ses souliers. Il passa devant des ouvriers au cou bronzé, puis continua  sur la route nouvelle avec, dans les narines, leur odeur d'ail et de sueur..."

 

MANHATTAN TRANSFER - SECOND SECTION - I. Great Lady on a White Horse (Grande dame sur un cheval blanc) - II. Longlegged Jack of the Isthmus (Jack l'échalas entre deux mers) - III. Nine Days’ Wonder (Reine d'un jour) - IV. Fire Engine (Pompe à incendie) - V. Went to the Animals’ Fair (Chez les animaux sommes allés) - VI. Five Statutory Questions (Cinq motifs juridiques) - VII. Rollercoaster (Montagnes russes) - VIII. One More River to Jordan (Un fleuve encore jusqu'au Jourdain).

 

I. Great Lady on a White Horse

Morning clatters with the first L train down Allen Street. Daylight rattles through the windows, shaking the old brick houses, splatters the girders of the L structure with bright confetti.

The cats are leaving the garbage cans, the chinches are going back into the walls, leaving sweaty limbs, leaving the grimetender necks of little children asleep. Men and women stir under blankets and bedquilts on mattresses in the corners of rooms, clots of kids begin to untangle to scream and kick.

At the corner of River ton the old man with the hempen beard who sleeps where nobody knows is putting out his picklestand. Tubs of gherkins, pimentos, melonrind, piccalilli give out twining vines and cold tendrils of dank pepperyfragrance that grow like a marshgarden out of the musky bedsmells and the rancid clangor of the cobbled awakening street.

The old man with the hempen beard who sleeps where nobody knows sits in the midst of it like Jonah under his gourd.

 

II. GRANDE DAME SUR UN CHEVAL BLANC

Le matin ferraille quand surgit le premier train aérien dans Allen Street. La lumière traverse bruyamment les fenêtres, secoue les vieilles maisons de brique, éclabousse de confettis

éclatants les poutrelles de la structure aérienne.

Les chats quittent les poubelles, les punaises retournent dans les murs, abandonnant les membres trempés de sueur, les cous tendres et crasseux des petits enfants endormis. Hommes et femmes s'agitent sous les couvertures et les édredons de leur lit dans les encoignures des chambres, des agrégats d'enfants se désenchevêtrent pour crier et gígoter.

À l'angle de Riverton, le vieil homme à la barbe de chanvre qui dort on ne sait où monte son étal de condiments. Des cagettes de cornichons, piments, écorces de melon, pickles exhalent en vrilles et filaments froids et grêles une fragrance humide et poivrée de jardin de tourbières, qu'on dirait surgie de l'odeur musquée des matelas et du vacarme rance des pavés de la rue qui s'éveille.

Le vieil homme à la barbe de chanvre qui dort on ne sait où est assis au milieu de tout ça, comme Jonas sous son calebassier.


"JIMMY HERF walked up four creaky flights and knocked at a white door fingermarked above the knob where the name Sunderland appeared in old English characters on a card neatly held in place by brass thumbtacks. He waited a long while beside a milkbottle, two creambottles, and a copy of the Sunday Times...

"Jímmy Herf monta les marches craquantes des quatre étages Jusqu'à une porte blanche à laquelle il frappa. Des traces de doigts se voyaient au-dessus de la poignée, où des punaises de cuivre épinglaient avec soin une carte portant le nom Sunderland en vieux caractères anglais. ll attendit longtemps auprès d'une bouteille de lait, de deux pots de crème et de l'édition dominicale du Times. Un froissement se fit entendre derrière la porte, puis le

craquement d'un pas, puis plus rien. Il appuya sur un bouton blanc au montant de la porte.

"Et il a dit: Margie j`ai le béguin pour vous, et elle a dit: Ne restez donc pas sous la pluie, vous êtes trempé..."

Des voix descendaient l'escalier, des pieds d'homme en bottines, des pieds de femme en sandales, des jambes gainées de soie rose, la fille en toilette vaporeuse et chapeau de paille à fleurs, le jeune homme en costume bordé de blanc, cravate à rayures vertes, bleues et violettes.

"Mais vous n'êtes pas une femme de ce genre?

- Comment savez-vous à quel genre j'appartiens ?"

Les voix s'évanouirent au bas de l'escalier.

Jimmy Herf donna un autre coup de sonnette...."

 

 

MANHATTAN TRANSFER - THIRD SECTION - I. Rejoicing City That Dwelt Carelessly (Cette ville qui se réjouissait, qui habitait en sécurité)- II. Nickelodcon (Nickelodéon) - III. Revolving Doors (Portes à tambour) - IV. Skyscraper (Gratte-ciel) - V. The Burthen of Nineveh (Le fardeau de Ninive).

 

III. Revolving Doors

Glowworm trains shuttle in the gloaming through the foggy looms of spiderweb bridges, elevators soar and drop in their shafts, harbor lights wink.

Like sap at the first frost at five o'clock men and women begin to drain gradually out of the tall buildings downtown, grayfaced throngs flood subways and tubes, vanish underground.

All night the great buildings stand quiet and empty, their million windows dark. Drooling light the ferries chew tracks across the lacquered harbor. At midnight the fourfunneled express steamers slide into the dark out of their glary berths. Bankers blearyeyed from secret conferences hear the hooting of the tugs as they are let out of side doors by lightningbug watchmen; they settle grunting into the back seats of limousines, and are whisked up- town into the Forties, clinking streets of ginwhite whiskey-yellow ciderfizzling lights.

 

III. - PORTES À TAMBOUR

Entre chien et loup, les trains vers luisants trament leurs fils sur les métiers à tisser embrumés des ponts arachnéens, les ascenseurs s'élèvent et retombent dans leur cage, les feux du port clignotent.

Comme la sève aux premières gelées, hommes et femmes à cinq heures de l'après-midi commencent à s'écouler des hauts édifices du quartier des affaires, des foules au visage gris envahissent les métros, disparaissent sous terre.

Toute la nuit, les immenses bâtiments sont tranquilles et vides, leurs millions de fenêtres, noires. Les bacs mâchonnent leur route, répandent une bave de lumière à travers les eaux laquées du port. À minuit, les paquebots à quatre cheminées quittent dans l'obscurité leur mouillage illuminé. Quand ils sortent de leurs conférences secrètes par des portes dérobées que leur ouvrent des gardiens-lucioles, les banquiers perçoivent le mugissement des remorqueurs; ils s'installent en grommelant au fond de leur limousine et se laissent emporter prestement dans les beaux quartiers, au-delà de la 40e Rue, artères bruissantes de lumières blanc gin, jaune whiskey, qui pétillent comme un verre de cidre.


"SHE sat at the dressin^able coiling her hair. He stood over her with the lavender suspenders hanging from his dress trousers prodding the diamond studs into his shirt with stumpy fingers. "Jake I wish we were out of it" ...

"Installée à sa coiffeuse, elle se faisait une tresse. Lui se tenait penché au-dessus d'elle, ses bretelles lavande pendaient sur le pantalon de son habit de soirée, et, de ses doigts épais, il mettait à leur place les boutons du col de sa chemise.

"Jake, j'aimerais tellement qu'on sorte enfin de tout ça, se lamentait-elle à travers les épingles à cheveux alignées entre ses lèvres.

- Qu'on sorte de quoi, Rosie?

- De la société Prudence Promotion... Je t'assure que ça m'inquiète.

- Mais non, tout marche à la perfection. Il suffira de donner le change à Nichols.

- Et s'il engage des poursuites?

- Pas de danger. Ça lui ferait perdre beaucoup d'argent. Il aurait intérêt à se joindre à nous... D'ailleurs, je peux le payer comptant dans une semaine. Si nous pouvons continuer à lui

faire croire que nous avons l'argent, il viendra nous manger dans la main. Est-ce qu'il n'a pas dit qu'il serait au El Fey ce soir ?"

Rosie venait de plonger un peigne en strass dans la torsade noire. Elle acquiesça de la tête et se leva. C'était une femme grassouillette, hanches larges, gros yeux noirs aux sourcils arqués

imposants. Elle portait un corset garni de dentelle jaune et un chemisier de soie rose.

"Mets sur toi tout ce que tu as, Rosie. Je veux que tu sois parée comme un arbre de Noël. Nous allons au El Fey, ce soir, pour en mettre plein la vue à Nichols. Et demain, j'irai lui mettre le marché en main... En attendant, offrons-nous une petite goutte..."

Il alla au téléphone.

"Envoyez-moi de la glace pilée et deux bouteilles de soda, au 404. Au nom de Silverman. Et ne traînez pas.

- Jack, tirons-nous", s'écria brusquement Rosie...."

 

IV. Skyscraper

The young man without legs has stopped still in the middle of the south sidewalk of Fourteenth Street. He wears a blue knitted sweater and a blue stocking cap. His eyes staring up widen until they fill the paperwhite face. Drifts across the sky a dirigible, bright tinfoil cigar misted with height, gently prodding the rainwashed sky and the soft clouds. The young man without legs stops still propped on his arms in the middle of the south sidewalk of Fourteenth Street. Among striding legs, lean legs, waddling legs, legs in skirts and pants and knickerbockers, he stops perfectly still, propped on his arms, looking up at the dirigible.

 

IV. - GRATTE-CIEL

Le jeune cul-de-jatte s'est arrêté au milieu du trottoir de la 14e Rue côté sud. Il porte un chandail bleu et un bonnet de tricot bleu. Ses yeux levés au ciel s'élargissent au point d'occuper entièrement le visage blanc comme une feuille de papier.

Passe dans le ciel un dirigeable, tel un cigare dans son étincelante pochette d'étain, noyé dans la brume des hauteurs, dont le bout s'enfonce sans violence dans le ciel lavé de pluie et les nuages doux. Le jeune cul-de-jatte s'arrête net, appuyé sur ses bras au milieu du trottoir de la 14e Rue, côté sud. Parmi des jambes, jambes qui foulent le sol, jambes maigres, jambes qui se dandinent, dans des jupes, des pantalons, des knickerbockers, il s'arrête net, appuyé sur ses bras, lève les yeux vers le dirigeable.


JOBLESS, Jimmy Herf came out of the Pulizter Building. He stood beside a pile of pink newspapers on the curb, taking deep breaths, looking up the glistening shaft of the Woolworth. It was a sunny day, the sky was a robin's tgg blue. He turned north and began to walk uptown. As he got away from it the Woolworth pulled out like a telescope. He walked north through the city of shiny windows, through the city of scrambled alphabets, through the city of gilt letter signs...

Jimmy Herf, sans travail, sortit du Pulitzer Building. Il s'arrêta près d'une pile de journaux roses sur le bord du trottoir, respira à fond, leva les yeux vers les hauteurs de la tour du Woolworth Building. Il faisait grand soleil, le ciel avait la couleur d'un œuf de rouge-gorge. Il se tourna vers le nord et prit la direction du centre. En s'éloignant du Woolworth, le gratte-ciel s'allongeait comme un télescope. Il allait vers le nord dans la ville aux fenêtres éclatantes, la ville aux alphabets mélangés, la ville aux enseignes dorées.

Le printemps est riche en gluten... De l'or nourricier à pleines poignées, chaque bouchée est un bonheur, LE SEUL, LE VRAI, le printemps est riche en gluten. On ne trouve pas mieux que PRINCE ALBERT. Acier forgé, monel, cuivre, nickel, fer forgé. Le monde entier aime la beauté naturelle. VOUS AIMEREZ Nos SOLDES ce complet de chez Gumpel à un prix imbattable. Conservez ce teint de fillette... JOE KISS, démarrage, allumage, contact, générateurs.

Tout le faisait intérieurement pouffer de rire. Il était onze heures. Il ne s'était pas couché. La vie se vivait la tête à l'envers, il était une mouche marchant au plafond d'une ville mise sens dessus dessous. Il avait lâché son travail, il n'avait rien à faire aujourd'hui, ni demain, ni après-demain, ni le jour suivant.

Tout ce qui monte finit par redescendre, mais pas pendant des semaines, des mois. Le printemps est riche en gluten. 

Il entra dans un restaurant, commanda des œufs au bacon, des toasts et du café, mangea avec plaisir, savourant consciencieusement chaque bouchée. Ses pensées couraient en tous sens comme de jeunes poulains dans un pré que le soleil couchant affole. À la table voisine, une voix monotone expliquait:

« Plaqué... et vous comprendrez qu'il a fallu faire un peu de ménage. Ils étaient tous membres de notre Église, voyez-vous. Nous connaissions toute l'histoire. On lui a conseillé de l'écarter. Lui a dit non, il voulait voir comment tout ça se terminerai."

Herf se leva. Il lui fallait reprendre sa marche. Il sortit, avec un goût de bacon entre les dents.

Le service express satisfait aux exigences du printemps...." 

"... Pursuit of happiness, unalienable pursuit . . . right to life liberty and. ... A black moonless night ; Jimmy Herf is walking alone up South Street. Behind the wharfhouses ships raise shadowy skeletons against the night. "By Jesus I admit that I'm stumped," he says aloud. All these April nights combing the streets alone a skyscraper has obsessed him, a grooved building jutting up with uncountable bright windows falling onto him out of a scudding sky. Type-writers rain continual nickelplated confetti in his ears. Faces of Follies girls, glorified by Ziegfeld, smile and beckon to him from the windows. Ellie in a gold dress, EUie made of thin gold foil absolutely lifelike beckoning from every win- dow. And he walks round blocks and blocks looking for the door of the humming tinsel windowed skyscraper, round blocks and blocks and still no door. Every time he closes his eyes the dream has hold of him, every time he stops argu- ing audibly with himself in pompous reasonable phrases the dream has hold of him. Young man to save your sanity you've got to do one of two things. . . . Please mister Where's the door to this building? Round the block? Just round the block . . . one of two unalienable alternatives : go away in a dirty soft shirt or stay in a clean Arrow collar. But what's the use of spending your whole life fleeing the City of Destruction? What about your unalienable right, Thirteen Provinces? His mind unreeling phrases, he walks on doggedly. There's nowhere in particular he wants to go. If only I still had faith in words...."

 

"... Recherche du bonheur, recherche inaliénable... droit à la vie, à la liberté et ... Nuit noire, sans lune. Jimmy Herf remonte South Street, il est seul. Derrière les entrepôts, les bateaux dressent dans la nuit des squelettes fantomatiques.

"Je suis complètement perdu, sacré nom, je l'avoue", dit-il tout haut.

Pendant toutes ces nuits d'avril passées à parcourir les rues, seul, un gratte-ciel n'a pas cessé de l'obséder, un édifice cannelé qui lançait dans les hauteurs d'innombrables fenêtres brillantes, avant de s'écrouler sur lui, tombé du ciel nébuleux. Des machines à écrire font pleuvoir dans ses oreilles des déluges de confettis nickelés. Des visages de danseuses des revues de Ziegfeld lui envoient sourires et signes depuis les fenêtres. Ellie vêtue d'une

robe d'or, Ellie faite d'une mince feuille d`or, toute pareille à la vraie, Ellie lui fait signe à chaque fenêtre. Et il marche d'un pâté de maisons à un autre, cherchant la porte du gratte-ciel aux fenêtres clinquantes qui bourdonne, faisant le tour des blocs d'immeubles, et toujours pas de porte. Chaque fois qu'il ferme les yeux, le rêve s'empare de lui; chaque fois qu'il cesse de débattre avec lui-même à haute voix à coups d'expressions pompeuses et

raisonnables, le rêve le reprend. Jeune homme, si tu veux rester sain d'esprit, tu n'as le choix qu'entre deux partis... Monsieur, s'il vous plaît, où se trouve la porte d'entrée de ce bâtiment? De l'autre côte' de ces immeubles? De l'autre côté... l'un ou l'autre de deux partis qui n'appartiennent qu'à toi... Repartir en chemise sale et légère, ou bien rester ici avec un col anglais empesé. Mais à quoi sert de passer ta vie à fuir la Ville de la Destruction? Et vos droits inaliénables à vous, les treize Colonies? Son esprit dévide des formules, tandis qu'il continue de marcher obstinément. Il ne veut aller nulle part en particulier. Si seulement je pouvais encore croire aux mots...."

 


Et pour ne pas conclure, 

Jimmy Herf vient terminer à sa manière le roman, il a inscrit un peu de son histoire dans Manhattan et quitte la ville pour un avenir incertain ...

 

"... La légende dorée de l'homme qui voulut porter un chapeau de paille hors de saison. Jimmy Herf marche vers l'ouest dans la 23e Rue, il rit tout seul. Donnez-moi la liberté, disait Patrick Henry, en se coiffant de son chapeau de paille un 1er mai, ou donnez-moi la mort. On la lui a donnée. Il n'y a pas de tramways, de temps en temps la voiture d'un laitier paraît, cahotante, les maisons de brique de Chelsea au cœur brisé sont noires... Un taxi passe, laissant dans son sillage un chœur confus de chansons. Au coin de la Neuvième Avenue, il remarque deux yeux comme des trous dans un triangle de papier blanc, une femme en imperméable lui fait signe dans le renfoncement d'une porte. À quelques pas d'elle, deux marins anglais ivres se querellent en cockney. À mesure qu`il approche du fleuve, le brouillard rend l'air laiteux. Il entend au loin le grand et doux mugissement des paquebots.

Il attend longtemps un bac dans la salle d'attente minable à la lumière rougeoyante. Il fume, il est heureux. Il ne se rappelle rien, lui semble-t-il, et il n'a d'autre avenir que le fleuve embrumé et le bac qui apparaît et grossit avec sa rangée de feux, comme les dents d'un Noir. Il est appuyé à la rambarde, le chapeau à la main, il sent dans ses cheveux le vent du fleuve. Il est peut-être devenu fou, frappé de ce qu'on appelle une amnésie, une maladie

qui porte un interminable nom grec, on finira peut-être par le trouver cueillant des mûres sauvages dans le métro de Hoboken.

Il rit d'un rire si bruyant que le vieil homme venu lui ouvrir la barrière lui jette soudain un regard torve. Piqué, une araignée au plafond, voilà ce qu'il pense. Il a peut-être raison. Nom d'un petit bonhomme, si j'étais peintre, on me laisserait peut-être barbouiller au cabanon, je ferais saint Aloysius de Philadelphie avec un chapeau de paille en guise d'auréole, et dans la main un tuyau de plomb, instrument du supplice, et moi en prière à ses pieds. Il est le seul passager sur le bac, il se promène pourtant comme s'il était chez lui. Mon yacht temporaire. Seigneur, ce sont bien des hallucinations nocturnes, murmure-t-il. Il veut absolument s'expliquer sa gaieté. Ce n'est pas que je sois ivre. Fou, peut-être, mais je n'en suis pas sûr...

Avant le départ du bac, une charrette attelée monte à bord, une voiture aux ressorts fatigués chargée de fleurs, conduite par un petit homme aux pommettes saillantes. Jimmy Herf en fait le tour. Derrière le cheval avachi dont la croupe évoque un porte-chapeau, la petite voiture de guingois offre un spectacle d`une gaieté inattendue, avec ses pots de géraniums écarlates et roses, ses œillets, ses alyssons, ses lobélies bleues. Il s'en dégage une lourde odeur de terre du mois de mai, de pots et de serres humides. Le conducteur est assis, tassé sur lui-même, le chapeau sur les yeux. Jimmy a une soudaine envie de lui demander où il va avec toutes ces fleurs, mais il se retient et s'en va à l'avant du bac.

Jailli du brouillard vide et sombre sur le fleuve, le poste d'amarrage du bac bâille tout à coup, bouche noire à la gorge lumineuse. Herf traverse une obscurité de grotte, puis émerge dans une rue noyée dans le brouillard. Il monte une côte. Il y a des voies de chemin de fer sous lui, un train de marchandises ferraille lentement, un moteur siffle. Au sommet de la côte, il s'arrête pour regarder derrière lui. Il ne voit que le brouillard semé, à intervalles réguliers, des halos d'une rangée de réverbères. Il repart alors, heureux de respirer, heureux de sentir battre le sang dans ses veines, d'entendre battre ses semelles sur le trottoir, entre des rangées de maisons de bois fantastiques. Le brouillard se dissipe peu à peu, la blancheur de nacre du matin s'infiltre partout, venue d'on ne sait où.

Le soleil levant le trouve cheminant le long d'une route cimentée entre des décharges pleines de détritus fumants. Dans le brouillard, le soleil jette son rougeoiement sur des auxiliaires rouillés, des squelettes de camions, des ossements de voitures Ford, des masses informes de métal corrodé. Jimmy accélère le pas pour échapper à l'odeur. Il a faim; dans ses souliers, ses gros orteils commencent à se couvrir d'ampoules. À un carrefour où le signal lumineux clignote sans fin, se trouvent un poste d'essence et, en face, La Luciole, un snack-bar ambulant. Il s'offre sagement un petit déjeuner avec son dernier quarter. Il lui reste trois cents en poche, advienne que pourra. Un énorme camion de meubles vient d'arriver, jaune, étincelant.

"Dites, vous pouvez me prendre à bord pour un bout cle chemin? demande-t-il au rouquin assis à son volant.

- Vous allez loin?

- Sais pas... Assez loin, oui."

(nouvelle traduction P.Jaworski, Gallimard)

 


1930-1936 - John Dos Passos, "U.S.A.",

"U.S.A." est une trilogie : "42e Parallèle", "L'An premier du siècle 1919" (1932)et "La Grosse galette" (1936). Trois gros romans écrits entre 1927 et 1936, publiés d'abord séparément puis réunis sous le litre U.S.A. en 1938. La trilogie présente comme un tableau de l'ensemble de la société américaine durant les trente premières années du siècle. Pour atteindre son objectif, l'auteur a employé une technique romanesque originale. Le "modernisme" des années 1920, montage, collage, utilisation de matériau bruts tirés des journaux, mais ici singulièrement déroutantes. Chaque volume se compose d`une suite de récits portant chacun le nom du héros,  les récits se chevauchent et sont entrecoupés de textes brefs appartenant à trois rubriques différentes, les "Actualités" (l'instant qui passe, une sélection de manchettes, d'extraits de presse, d'annonces publicitaires et de chansons qui évoque l'atmosphère générale dans laquelle va s'insérer l'histoire du héros); les "Biographies" (les célébrités, résument en quelques pages la vie de personnages réels, politiciens. syndicalistes. industriels. écrivains ou artistes); "l'œiI de la camera" (plan subjectif et poétique). Globalement, les "Actualités" débitent les slogans que la classe dirigeante dicte aux journalistes, publicistes et politiciens, c'est le visage officiel des Etats-Unis. lequel contraste violemment avec l`amère réalité que dévoilent les vies des personnages fictifs et celles des "Biographies". Les personnages principaux en sont Charley Anderson, héros de la guerre qui veut s'enrichir vite, Margo Dowling, vedette de Hollywood, Mary French l'idéaliste, et aussi Sacco et Vanzetti dont ce livre raconte l'exécution. Ainsi surgit la «comédie inhumaine» d'un monde collectif, où les tragédies individuelles se fondent dans le désespoir d'une époque, d'une société....

 

The young man walks fast by himself through the crowd that thins into the night streets; feet are tired from hours of walking; eyes greedy for warm curve of faces, answering flicker of eyes, the set of a head, the lift of a shoulder, the way hands spread and clench; blood tingles with wants; mind is a beehive of hopes buzzing and stinging; muscles ache for the knowledge of jobs, for the roadmender’s pick and shovel work, the fisherman’s knack with a hook when he hauls on the slithery net from the rail of the lurching trawler, the swing of the bridgeman’s arm as he slings down the whitehot rivet, the engineer’s slow grip wise on the throttle, the dirtfarmer’s use of his whole body when, whoaing the mules, he yanks the plow from the furrow. The young man walks by himself searching through the crowd with greedy eyes, greedy ears taut to hear, by himself, alone.

 

The streets are empty. People have packed into subways, climbed into streetcars and buses in the stations they’ve scampered for suburban trains; they’ve filtered into lodgings and tenements, gone up in elevators into apartmenthouses. In a showwindow two sallow windowdressers in their shirtsleeves are bringing out a dummy girl in a red evening dress, at a corner welders in masks lean into sheets of blue flame repairing a cartrack, a few drunk bums shamble along, a sad streetwalker fidgets under an arclight. From the river comes the deep rumbling whistle of a steamboat leaving dock. A tug hoots far away.

 

The young man walks by himself, fast but not fast enough, far but not far enough (faces slide out of sight, talk trails into tattered scraps, footsteps tap fainter in alleys); he must catch the last subway, the streetcar, the bus, run up the gangplanks of all the steamboats, register at all the hotels, work in the cities, answer the wantads, learn the trades, take up the jobs, live in all the boardinghouses, sleep in all the beds. One bed is not enough, one job is not enough, one life is not enough. At night, head swimming with wants, he walks by himself alone.

No job, no woman, no house, no city.

 

"Le jeune homme marche vite seul à travers la foule de plus en plus clairsemée la nuit dans les rues; les pieds sont fatigués par des heures de marche; les yeux avides de la courbe chaleureuse des visages, d'une lueur complice dans les regards, d'un port de tête, d'un haussement d'épaule, du geste des mains qui se tendent et se serrent; le sang vibre de désirs; la conscience est une ruche d'espoirs qui bourdonnent et qui piquent; les muscles font mal d'avoir connu tant de métiers, le travail du cantonnier avec sa pelle et sa pioche, le tour de main du pêcheur avec son harpon quand derrière le bastingage d'un chalutier qui tangue il hisse son filet qui se dérobe, le balancement du bras du pontonnier qui met en place le rivet chauffé à blanc, la prise lente et ferme du mécanicien sur la manette de contrôle des gaz, l'effort du paysan qui, arrêtant ses mules d'un cri, pèse de tout son corps pour dégager la charrue du sillon. Le jeune homme marche seul à travers la foule, les yeux avides, les oreilles à l'affût de ce qu'il peut entendre, sans autre compagnie que lui-même, seul.

 

Les rues sont vides. Les gens se sont entassés dans les métros, ont grimpé dans les tramways et les autobus; dans les gares ils se sont précipités sur les trains de banlieue; ils se sont infiltrés dans leurs logements et immeubles, sont montés dans les ascenseurs pour rejoindre leurs appartements. Dans une vitrine deux étalagistes au teint cireux et en manches de chemise emportent un mannequin en robe de soirée rouge, au coin d'une rue, des soudeurs derrière leurs masques se penchent sur un rideau de flammes bleues pour réparer les rails d'un tramway, quelques clochards ivres passent en traînant les pieds, une péripatétitienne triste fait les cent pas sous une lampe à arc. Du fleuve provient le sifflement rauque d`un paquebot quittant le quai. Un remorqueur corne au loin.

 

Le jeune homme marche seul, vite mais pas assez vite, loin mais pas assez loin (les visages glissent hors de sa vue, les conversations s'étirent en bribes décousues, le bruit des pas s'évanouit dans les ruelles); il lui faut attraper le dernier métro, le tramway, le bus, grimper en courant les passerelles de tous les vapeurs, signer les registres de tous les hôtels, travailler dans les grandes villes, répondre aux petites annonces, apprendre les métiers, accepter les emplois, vivre dans toutes les pensions, dormir dans tous les lits. Un lit ne  suffit pas, un emploi ne suffit pas, une vie ne suffit pas. La nuit, la tête inondée de désirs, il marche sans autre compagnie que lui-même, seul.

Pas d'emploi, pas de femme, pas de maison, pas de ville.


Only the ears busy to catch the speech are not alone; the ears are caught tight, linked tight by the tendrils of phrased words, the turn of a joke, the singsong fade of a story, the gruff fall of a sentence; linking tendrils of speech twine through the city blocks, spread over pavements, grow out along broad parked avenues, speed with the trucks leaving on their long night runs over roaring highways, whisper down sandy byroads past wornout farms, joining up cities and fillingstations, roundhouses, steamboats, planes groping along airways; words call out on mountain pastures, drift slow down rivers widening to the sea and the hushed beaches.

 

ll n'y a que les oreilles occupées à saisir les paroles qui ne sont pas seules; les oreilles sont fortement captives, reliées par les vrilles serrées des mots proférés, la chute d'une histoire drôle, le chantonnement d'une histoire qui s'achève, la fin brutale d'une phrase; les vrilles entrelacées des paroles relient entre eux les blocs d'immeubles de la ville. se répandent sur les trottoirs, s'amplifient le long des larges avenues bordées de voitures en stationnement, se précipitent avec les camions qui partent pour leurs longs trajets de nuit sur des autoroutes rugissantes, chuchotent le long des petits chemins sablonneux devant des fermes délabrées, reliant les villes et les stations-service, les rotondes de triage, les paquebots, les avions qui parcourent à l'aveugle les voies aériennes; les mots lancent leurs appels sur les pâturages de montagne, dérivent lentement le long des fleuves qui vont s'élargissant jusqu'à la mer et jusqu'aux plages silencieuses.

Ce n'était pas lors de ses longues marches ballotté au milieu des foules la nuit qu'il était moins seul, ni dans le camp d'entraînement d'Allentown, ni dans les journées passées sur les docks de Seattle, ni dans la puanteur vide des étouffantes nuits d'été de son enfance à Washington, ni au cours de ses repas dans Market Street, ni lorsqu`il nageait au large des rochers rouges de San Diego. ni dans le lit plein de puces à la Nouvelle-Orléans, ni dans le vent venu du lac froid et coupant comme un rasoir, ni dans les façades grises que fait trembler le grincement des engrenages au bas de Michigan Avenue, ni dans les wagons fumeurs des trains express à supplément, ni en marchant à travers la campagne, ni en chevauchant dans les canyons arides au coeur des montagnes, ni la nuit sans même un sac de couchage sur les pistes gelées des ours dans le pare de Yellowstone, ni les dimanches lorsqu'il faisait du canoë sur la Quinnipiac; 

mais lorsqu'il entendait les mots de sa mère parlant du temps jadis, les récits de son père disant quand j'étais enfant, les histoires drôles des oncles, les racontars des enfants à l'école, les contes interminables des saisonniers, les hâbleries des troufions après l'extinction des feux; c'étaient les paroles qui s`accrochaient aux oreilles, le lien qui faisait vibrer le sang; les USA.

 

Les USA, c'est une tranche de continent. Les USA, c'est un ensemble de sociétés de portefeuille, des regroupements de syndicats, une liasse de lois reliées en cuir, un réseau de radiodiffusion, une chaîne de salles de cinéma, une colonne de cotations boursières effacées et réécrites par un garçon de la Western Union sur un tableau noir, une bibliothèque publique pleine de vieux journaux et de manuels d'histoire éculés couverts de notes indignées griffonnées au crayon dans les marges. Les USA, c'est la plus grande vallée fluviale du monde, bordée de montagnes et de collines. Les USA, c'est une clique de fonctionnaires arrogants avec de trop nombreux comptes en banque. Les USA, ce sont beaucoup d'hommes enterrés en uniforme au cimetière d'Arlington. Les USA, ce sont les lettres à la fin d'une adresse lorsqu'on est loin de chez soi. Mais surtout, les USA, ce sont les paroles des gens."



1930 - John Dos Passos, "The 42nd Parallel" (trilogie U.S.A.)

"42e Parallèle" est axé sur cinq personnages principaux, Mac, l'ouvrier linotypiste qui parcourt les Etats-Unis au hasard de ses embauches et milite dans un mouvement d'extrême-gauche (les I.W.W.) ; J. Ward Moorehouse, un publiciste qui, malgré ses humbles origines, parvient à une situation importante grâce à son esprit d'entreprise et au parfait conformisme de sa vision du monde ;  Janey, la secrétaire de Moorehouse. qui est fascinée par le charme et l'autorité de son patron ; Eleanor Stoddard, une jeune femme délicate et élégante qui réussit à créer une entreprise de décoration et se lie avec Moorehouse ; enfin Charley Anderson. le mécanicien qui a été élevé par une mère puritaine, il a des velléités révolutionnaires mais finit, en 1917, par s'engager comme chauffeur d'ambulance avant de devenir aviateur...

 

"L'OEil-caméra (9)

tout le jour les usines d'engrais chimiques exhalaient une odeur nauséabonde et la nuit la cabine était pleine de moustiques capables de vous emporter mais c'était Crisfield sur la côte Est et si nous avions un bateau à moteur pour les transborder de l'autre côté de la baie nous pourrions expédier nous-mêmes nos tomates notre maïs et nos pêches les expédier directement ii New York au lieu de nous faire tondre par les marchands qui prennent des commissions à Baltimore nous pourrions diriger une grosse ferme expédier des primeurs irriguer fertiliser enrichir la terre du Northen Neck épuisée par le tabac si nous avions un bateau à moteur nous pourrions y transporter des huîtres en hiver et élever des tortues d'eau douce pour la vente

mais sur le quai de chargement des marchandises j'ai engagé la conversation avec un jeune gars il ne pouvait guère être plus âgé que moi qui dormais dans un des fourgons il dormait là en plein soleil au beau milieu de l'odeur des tiges de maïs et des effluves de poisson pourri qui venaient des usines d'engrais il avait les cheveux frisés remplis de brindilles de paille et par l'échancrure de sa chemise ouverte on pouvait voir que son corps était hâlé jusqu'à la taille  j'imagine qu'il n'avait pas d'argent mais il avait voyagé sans un sou en poche depuis le Minnesota il allait vers le Sud et quand je lui ai parlé de Chesapeake Bay il n'a pas été surpris mais a dit c'est sans doute trop grand pour le traverser à la nage je m'embaucherai à bord d'un bateau de pêche

 

Big Bill

 

Big Bill Haywood was born in sixty nine in a boardinghouse in Salt Lake City.

He was raised in Utah, got his schooling in Ophir a mining camp with shooting scrapes, faro Saturday nights, whisky spilled on pokertables piled with new silver dollars.

When he was eleven his mother bound him out to a farmer, he ran away because the farmer lashed him with a whip. That was his first strike.

He lost an eye whittling a slingshot out of scruboak.

He worked for storekeepers, ran a fruitstand, ushered in the Salt Lake Theatre, was a messengerboy, bellhop at the Continental Hotel.

When he was fifteen

 

he went out to the mines in Humboldt County, Nevada,

 

Big Bill Haywood naquit en soixante-neuf dans un meublé de Salt Lake City.

ll fut élevé dans l'Utah, fit ses classes à Ophir, dans un camp de mineurs, dans une atmosphère de rixes, de jeux, les samedis soirs, de whisky répandu sur les tables de poker où s'empilaient des dollars d'argent tout neufs.

A l'âge de onze ans sa mère le plaça chez un fermier, il s'enfuit parce que le fermier lui donnait des coups de fouet. Ce fut sa première grève.

ll se creva un oeil en se taillant une fronde dans une branche de chêne nain.

Il travailla dans des magasins, géra une boutique de fruits, fut portier au théâtre de Salt Lake, fut garçon de course et garçon d'hôtel au Continental.

À l'âge de quinze ans

il partit pour les mines de Humboldt County, Nevada,

son bagage se composait d'une salopette, d'un tricot, d'une chemise bleue, de bottes de mineur, de deux paires de couvertures, d'un jeu d'échecs, de gants de boxe et d'un gros plum-pudding que sa mère lui avait préparé pour son déjeuner.

Quand il se maria, il alla habiter Fort McDermitt bâti autrefois pour se défendre des Indiens, abandonné maintenant qu'il n'y a plus de frontière;

là sa femme mit au monde leur premier enfant sans médecin ni sage-femme. Bill coupa le cordon ombilical, Bill enterra le placenta;

l'enfant vécut. Bill gagnait de l'argent par tous les moyens, il faisait de l'arpentage, faisait les foins dans Paradise Valley, domptait des poulains, parcourait à cheval un vaste pays.

Une nuit au Moulin Thompson, il fut un des cinq hommes que le hasard fit se rencontrer et passer la nuit dans le ranch abandonné. Chacun d'eux avait perdu un œil, ils étaient les seuls borgnes du pays.

Ils perdirent leur foyer, tout s'écroula, sa femme tomba malade, il avait des enfants à charge. Il partit travailler comme mineur à Silver City.

À Silver City, Idaho, il devint membre de la WFM, c`est là qu'il eut son premier emploi dans le syndicat. ll fut le délégué des mineurs de Silver City au congrès de la Fédération qui se tint à Salt Lake City en 98.

À dater de ce jour il fut organisateur, orateur, propagandiste, il fit siennes les revendications de tous les mineurs; il lutta à Coeur d'Alenes, Telluride, Cripple Creek,

devint membre du parti socialiste, écrivit des articles et dans l'Idaho, l'Utah, le Nevada, le Montana et le Colorado parla aux mineurs qui faisaient grève en faveur de la journée de huit heures, des conditions de vie meilleures, et leur part des richesses qu'ils arrachaient au sol.

En janvier 1905, une conférence lut convoquée à Chicago dans la même salle de Lake Street où les anarchistes avaient tenu leurs meetings vingt ans auparavant.

William D. Haywood était président à vie. Ce fut au cours de cette conférence qu'on rédigea le manifeste d'où sortirent les IWW.

De retour à Denver on se saisit de sa personne et on l'emmena à Idaho City où il passa en jugement en même temps que Moyer et Pettibone, accusés de l'assassinat de l'éleveur Steuenberg, ancien gouverneur de l'Idaho, qu'une bombe avait l`ait sauter dans  sa propre maison.

Après leur acquittement a Boise (Darrow était leur avocat) Big Bill Haywood était connu d'une côte à l'autre comme un des leaders de la classe ouvrière.

Maintenant les revendications de tous les ouvriers étaient ses revendications, il était le porte-parole de l'Ouest, des cow-boys comme des bûcherons, des ouvriers agricoles aussi bien que des mineurs.

(La perforatrice à vapeur avait mis des milliers de mineurs sur le pavé; la perforatrice à vapeur avait jeté l'effroi chez tous les mineurs de l'Ouest.)

La WFM devenait réactionnaire. Haywood travailla avec les IWW à créer une nouvelle société au sein de l'ancienne, fit campagne pour l'élection de Debs à la présidence en 1908, dans le Train Rouge. ll fut de toutes les grandes grèves de l'Est où l'esprit révolutionnaire

progressait, à Lawrence, à Paterson, de celle des métallurgistes du Minnesota.

Ils traversèrent l'océan avec l'AEF pour sauver les emprunts Morgan, pour sauver la démocratie de Wilson, ils visitèrent le tombeau de Napoléon et rêvèrent d'un empire, ils burent des cocktails au champagne au bar du Ritz et couchèrent avec des comtesses russes à Montmartre et rêvèrent d'un empire, dans tout le pays, aux bureaux de la Légion américaine et aux déjeuners des hommes d'affaires, cela rapportait d'être patriote;

ils lynchèrent les pacifistes et les pro-Allemands et les Wobblies les rouges et les bolcheviks.

Bill Haywood fut jugé avec les cent un ii Chicago où le juge Landis, le tsar du base-ball

avec la procédure sommaire des tribunaux de commerce

distribua des condamnations de vingt ans de prison et trente mille dollars d'amende.

Lorsqu'il eut passé deux ans dans la prison de Leavenworth, Big Bill fut libéré sous caution (il avait cinquante ans, était un homme fini), la guerre était finie, mais ils avaient appris l'empire dans la Galerie des Glaces à Versailles;

les tribunaux refusèrent un nouveau procès.

Haywood eut le choix entre accepter sa liberté sous caution ou retourner en prison pour vingt ans.

ll souffrait de diabète, sa vie avait été rude, la prison avait ruiné sa santé. La Russie était une république d'ouvriers ; il alla en Russie, vécut à Moscou quelques années mais il n'y fut pas heureux, ce monde était trop bizarre pour lui. Il y mourut; sa grande carcasse fut brûlée et les cendres furent enterrées sous le mur du Kremlin.

 

L'Oeil-caméra (10)

le vieux major m'emmenait souvent au Capitole quand le Sénat et la Chambre des représentants siégeaient avait servi dans l'intendance de l'armée  confédérée et avait de très belles manières le personnel saluait le vieux major sauf les portiers en livrée qui étaient de tout petits garçons pas beaucoup plus âgés que votre frère fut une fois portier et parfois un député ou un sénateur le fixait d'un regard aigu peut-être est-ce quelqu'un et le saluait ou lui serrait la main avec effusion ou le saluait de la main

le vieux major portait très bien l'habit il avait des favoris et nous marchions très lentement dans le Jardin botanique sous un soleil morne nous regardions les petites étiquettes sur les

arbres et les buissons nous voyions les rouges-gorges gras et les étourneaux traverser la pelouse en sautillant nous montions les escaliers et traversions la morne rotonde avec ses statues mortes de tailles différentes et le Sénat d'un rouge mat la salle des commissions et la Chambre des représentants d'un vert mat, et les salles des commissions et la Cour suprême je ne sais plus de quelle couleur étaient la Cour suprême et les salles des commissions

et des murmures derrière la porte de la galerie des visiteurs et l'air mort, et une voix grêle sous les verrières et le bruit des pupitres claqués et l'air mort des longs couloirs et la fatigue dans nos jambes et je pensais aux étourneaux sur l'herbe à l'air tout aussi mort des longues rues mes jambes étaient fatiguées et j'avais mal entre les yeux et les vieillards saluaient en jetant des regards rapides et perçants

peut-être était-ce quelqu'un et de grandes bouches minces et méchantes et les feutres noirs poussiéreux et l'odeur de vestiaires et l'air mort et je me demande à quoi le vieux major pensait et à quoi je pensais moi-même peut-être à ce grand tableau de la Galerie Corcoran plein de colonnes et de marches et de conspirateurs et César vêtu de pourpre tombé à terre et qui s'appelait César mort

 

Mac

 

Mac had hardly gotten off the train at Goldfield when a lanky man in khaki shirt and breeches, wearing canvas army leggins, went up to him. "If you don’t mind, what’s your business in this town, brother?” “I’m travelin’ in books.” “What kinds books?” “Schoolbooks and the like, for Truthseeker, Inc. of Chicago.” Mac rattled it off very fast, and the man seemed impressed. “I guess you’re all right,” he said. “Going up to the Eagle?” Mac nodded. “Plug’ll take ye up, the feller with the team ... You see we’re looking out for these goddam agitators, the I Won’t Work outfit.”

 

Mac était à peine descendu du train à Goldfield qu'un homme décharné en blouse kaki, en culotte et en leggins militaires de toile, s'approcha de lui. "Voulez-vous me dire, frère, quelle affaire vous amène dans cette ville?" "Je suis voyageur de commerce, je vends des livres." "Quelle sorte de livres?" "Des manuels scolaires et autres livres de la même espèce pour la Société pour la Recherche de la Vérité à Chicago."  Mac récita tout cela très rapidement et

l'homme parut impressionné. "Bon, je pense que je peux vous laisser passer", dit-il. "Vous descendez à l'Aigle?"  Mac acquiesça d'un signe de tête. "Plug va vous y conduire, c'est le type avec la voiture... Vous comprenez nous guettons ces damnés agitateurs, cette bande des I Won't Work."

Devant l'hôtel de l'Aigle d'0r deux soldats montaient la garde, des hommes qui avaient l'air de voyous, le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux. Quand Mac entra tous les hommes assis au bar se retournèrent pour le regarder. "Bonsoir messieurs", dit-il aussi sèchement que possible et il demanda une chambre au propriétaire. ll ne cessait de se demander à qui diable il oserait s'adresser pour trouver la rédaction du "Travailleur du Nevada". "Je pense que je peux vous donner un lit. Voyageur de commerce?" "Oui, répondit Mac, en livres". Au fond de la pièce, un gros homme à favoris de morse se tenait près du zinc et palabrait vite d'une voix ivre et geignarde: "Si on voulait seulement me laisser faire j'aurais vite fait de chasser de la ville ces fils de chiennes. ll y a trop de ces sacrés avocats mêlés dans cette affaire. Chasser ces fils de putes. S'ils résistent, tirer d'ssus, j'lai bien dit au gouverneur, mais faut compter avec ces saligauds d'avocats qui mettent le nez partout avec leurs mandats d'arrêt et leur habeas corpus, et tous leurs rabâchages d'imbéciles,. L'habeas corpus, j'l'ai au cul!" "Ca va, Joe, vous n'avez qu'à leur dire", dit le propriétaire pour le calmer. Mac acheta un cigare et sortit nonchalamment. Au moment où la porte se refermait derrière lui, le gros homme hurlait encore: "J'ai dit l'habeas corpus, j'l'ai au cul !"

Il faisait presque nuit. Un vent glacial soufflait dans les rues délabrées. Mac fit le tour de plusieurs pâtés de maisons butant dans la boue de profondes ornières et examinant les fenêtres non éclairées. Il fit le tour de toute la ville, mais nulle part il n'y avait trace d'une

rédaction de journal. Quand pour la troisième fois, il se retrouva passant devant le même tripot chinois, il ralentit le pas et demeura hésitant au bord du trottoir. Au bout de la rue la masse dentelée d'une colline dominait la ville. Sur le trottoir en face un jeune homme, la tête et les oreilles fourrées dans le col de son imperméable, flânait devant la vitrine éteinte d'un quincaillier. Mac décida que c'était un type à l'air franc et traversa la rue pour lui parler.

"Dites donc, jeune homme, où est la rédaction du Travailleur du Nevada?"  "Pourquoi diable voulez-vous le savoir?"  Mac et l'autre homme se regardèrent l'un l'autre. "Je veux voir Fred Hoff... Je suis venu de San Fran pour aider à l'impression du journal."  "Vous avez votre carte rouge?"   Mac sortit de sa poche sa carte d'adhérent aux IWW. "J'ai aussi ma carte du syndicat si vous voulez la voir." ..."

 

1932 - John Dos Passos, "Nineteen Nineteen" (L'An premier du siècle 1919, trilogie U.S.A.)

La majeure partie de "L'an premier du siècle" se déroule en Europe où Joe, le frère de Janey, qui a déserté de l'U.S Navy, trouvera la mort dans une bagarre le soir du 11 novembre 1918. Dick Savage, un objecteur de conscience, est ambulancier en France et en Italie, et ne voit la guerre que comme une énorme beuverie. A Paris, Moorehouse, l'un des chefs de la Croix-Rouge américaine, emploie dans ses services Eleanor Stoddard et son amie Evelyn Hutchins, tandis qu'aux Etats-Unis Ben Compton, un jeune révolutionnaire juif, découvre la férocité du patronat...

 

"Joe Williams

Joe Williams endossa un costume d'occasion, ramassa un gros pavé, l'enveloppa dans son uniforme qu'il jeta dans l'eau croupie du port. Il était midi. Personne en vue. Il se sentit mal à l'aise en constatant qu'il n'avait pas sa boîte à cigares. Il retourna à la baraque et la retrouva là où il l'avait laissée. C'était une boite qui avait contenu autrefois des Flor de Mayo achetés un soir de bringue à Guantanamo. Dans la boite, sous le papier dentelé et doré, il y avait une photo de sa sœur Janey, le jour où elle avait passé son diplôme de fin d'études, un instantané d'Alec en motocyclette, une photo de l'entraîneur et de l'équipe de base-ball dont il était capitaine au lycée et tous les copains avaient signé dessus, un vieil instantané rose presque passé du remorqueur de Papa, la Mary-B.-Sullivan, pris depuis le cap de Virginie avec un voilier toutes voiles carguées qu'il remorquait, un nu sur carte postale d'une fille appelée Antoinette qu'il avait connue à Villefranche, des lames de rasoir, une carte postale de lui avec deux autres types paradant en costume blanc, avec en arrière-plan une arcade mauresque à Malaga, des timbres étrangers, une boite de Merry Widows, et dix petits coquillages roses et rouges qu'il avait ramassés sur la plage de Santiago. La boîte sous le bras, engoncé dans ses vêtements civils, il s'en alla vers le phare et regarda un convoi de navires descendre en bon ordre le Rio de la Plata. Il faisait sombre; les minces croiseurs disparurent bientôt derrière les nuages de fumée qui se mêlaient au brouillard.

Joe les abandonna à leur sort et contempla un vieux rafiot rouillé qui remontait la rivière si lourdement chargé que chaque vague passait par-dessus la proue y laissant des paquets d'algues vertes et luisantes. Le drapeau blanc et bleu de la Grèce flottait à la poupe et le

petit pavillon jaune de la quarantaine était en berne à l'avant.

Un homme s'approcha de Joe et lui parla en espagnol. En denim bleu, costaud et souriant, il fumait un cigare, mais pour une raison ou une autre il inquiétait Joe. "No savvy", dit Joe et il s'éclipsa entre les entrepôts pour regagner les petites rues derrière le front de mer.

Tous les pâtés de maisons se ressemblaient beaucoup trop, il parvint difficilement à retrouver celui de Maria. ll le reconnut à un violon mécanique dans la vitrine. ll entra dans le bar empuanti d'anis et resta longtemps au comptoir la main sur un verre de bière mal lavé, regardant la rue à travers le rideau de ficelle qui pendait devant la porte. ll s'attendait à tout moment à voir passer l'uniforme blanc et le holster jaune d'un marine.

Derrière le bar, un jeune homme à la peau jaune et au nez tordu s'appuyait au mur, les yeux perdus dans le vague. Joe l'appela d'un coup de menton. Le jeune homme s'approcha et tendit une oreille indiscrète par-dessus le comptoir, s'appuyant sur une main et frottant la toile cirée du comptoir avec un chiffon de l'autre. Les mouches qui s'étaient agglutinées sur les ronds laissés par les verres de bière sur la toile cirée s'envolèrent toutes à la fois rejoindre la masse bruissante au plafond. «Ecoute, murmura Joe du coin des lèvres, dis à Maria que je veux la voir». Le jeune homme leva deux doigts. «Dos pesos», dit-il. «Diable non! je veux seulement lui parler.»

Maria lui fit signe de la porte de derrière. C'était une femme pâle aux grands yeux très écartés et soulignés de cernes bleus. Sous la robe rose froissée, serrée à la taille, Joe devinait les bourrelets de chair qui jaillissaient du corset. lls s'assirent seuls à une table dans l'arrière-salle. «Deux bières», cria Joe à travers la porte.

«Qu'est-ce tu veux, iho de mi alma?» demanda Maria. «Tu savvy Doc Sidner?» «Moi connais tous yankees. Qu'est-ce tu veux pas parti avec gros bateau?» «Pas parti avec gros bateau... Battu avec gros fils de pute, vu?»

«Tchél» La poitrine de Maria frémissait comme de la gelée quand elle riait. Elle mit sa grosse main derrière la nuque de Joe et l'attira vers elle. «Pauv' bébé... oeil noir?» «Oui y m'a mis un oeil au beurre noir. (Joe se dégagea d'elle.) Sous-off. J'lai mis KO, compris ?... La Marine est finie pour moi après ça... J'en ai marre. Dis, Doc dit qu'tu connais un type qui fabrique de faux certificats AB... matelot breveté savvy? Moi dans la marine marchande maintenant, Maria.»

Joe descendit sa bière.

Elle secouait la tête en répétant: «Tché !... pobrecito... Tchél» Puis, la voix mouillée de larmes, elle demanda «Combien dollars t'as?» «20», répondit Joe. «Lui veut 50.» «Alors j`suis foutu pour de bon.»

Maria vint derrière la chaise de Joe et lui passa un bras autour du cou, se penchant sur lui avec un petit rire. «Attends une minute, moi pense... sabes?» Sa grosse poitrine pressée contre son cou et son épaule lui donnait des démangeaisons; il 'n'aimait pas qu'elle le touche le matin quand il était à jeun. Mais il resta assis jusqu'à ce qu'elle lance soudain d'une voix aigre de perroquet: «Paquito... ven acá.»

Un bonhomme sale au visage et au cou rouges, à la silhouette en forme de poire, entra par-derrière. ils parlèrent en espagnol par-dessus la tête de Joe. À la fin elle lui tapota la joue et déclara: «Ça va Paquito sabe où l'habite... peut-être lui prendre 20, sabes ?»

Joe se leva. Paquito dénoua la loque crasseuse qui lui servait de tablier et alluma une cigarette. «Toi savvy papiers AB?›› demanda Joe en venant se placer bien en face du bonhomme. Il hocha la tête: «D'accord.» Joe serra Maria dans ses bras et la pinça gentiment. «T'es une bonne fille, Maria.» Elle les suivit en souriant jusqu'à la porte du bar.

Sur le seuil Joe regarda attentivement à droite et à gauche. Pas d'uniforme. Au bout de la rue une grue pêchait à la ligne au-dessus des entrepôts en ciment. Ils montèrent dans un tramway et roulèrent un long moment sans rien dire. Joe, les mains pendantes entre ses genoux, regardait par terre jusqu'à ce que Paquito lui donne un coup de coude. Ils descendirent dans un faubourg miteux où les maisons récemment construites en parpaing semblaient déjà en ruine. Paquito sonna à une porte qui ressemblait à toutes les autres et au bout d'un moment un homme aux paupières rouges et aux dents longues comme celles d'un cheval vint ouvrir. Paquito et lui parlèrent en espagnol un long moment dans l'embrasure de la porte. Joe attendait, se tenant tantôt sur une jambe tantôt sur l'autre. À la manière qu'ils avaient de jeter un oeil vers lui, il se doutait bien qu'ils étaient en train d'évaluer ce qu'ils pourraient tirer de lui.

ll allait entrer de force quand l'homme à la porte lui dit avec un fort accent londonien: «Tu donnes 5 pesos à ce gars-là pour le dérangement, mon grand, et on s'arrangera entre hommes pour le reste.»

Joe sortit tout ce qu'il possédait de monnaie et Paquito disparut.

L'Angllche introduisit Joe dans un vestibule qui sentait le chou, la végétaline et la lessive. Puis il posa sa main sur l'épaule de Joe et dit, lui soufflant un fort relent de Whisky à la figure: «Alors, mon grand, qu'est-ce que tu peux dépenser?» Joe recula. «20 dollars américains c'est tout ce que j'ai», dit-il entre ses dents. L'Angliche secoua la tête: «20 seulement... bon, y a pas d`mal à voir c'qu'on peut faire, hein, mon grand? Fais voir la couleur.» Tandis que l'Angliche restait à le regarder, Joe déboucla sa ceinture, fit sauter quelques points de couture avec son canif et en retira deux billets américains de couleur orange pliés en long. ll les défroissa soigneusement et était sur le point de les tendre à l'Anglais quand il se ravisa et les mit dans sa poche. «Maintenant fais voir les papiers », dit-il avec un large sourire.

Les yeux cercles de rouge de l'Angliche parurent s'emplir de larmes ; il expliqua que les hommes devaient s'entraider les uns les autres et montrer plus de reconnaissance quand un de leurs semblables risquait la prison pour éviter des ennuis à son prochain. Puis il demanda à Joe ses nom, âge et lieu de naissance, depuis combien de temps il naviguait et d'autres détails et alla s`enfermer à clé dans une pièce voisine.

Joe resta dans le vestibule. On entendait un tic-tac d`horloge quelque part. Son mouvement semblait ralentir de plus en plus. Enfin Joe entendit la clé tourner dans la serrure et l'Angliche apparut avec deux feuilles de papier à la main. «J'espère que tu t'rends compte de c'que j'fais pour toi, mon grand...» Joe prit le feuillet. Le front plissé, il l'examina; ça lui paraissait bien. Le second feuillet était une procuration autorisant l'Agence maritime Titterton à saisir le salaire de Joe chaque mois jusqu'à ce que la somme de 10 livres anglaises ait été récoltée. «Hé toi là! s'écria Joe, ça fait 70 dollars que je douille!» L'Angliche lui dit de penser aux risques qu'il prenait et comme les temps étaient durs et qu'après tout c'était à prendre ou à laisser. Joe le suivit dans la petite pièce jonchée de paperasses et se pencha sur le bureau et signa la procuration avec un stylo à encre.

Ils allèrent en ville en tramway et descendirent à la rue de Rivadavia.

Joe suivit l'Angliche dans un bureau exigu situé derrière un entrepôt. «V'là un jeune homme très bien pour vous, Mr McGregor», dit l'Angliche à un Écossais à l'air bilieux qui faisait les cent pas en se rongeant les ongles.

Joe et Mr McGregor se regardèrent. «Americain?»  «Oui.»  «Tu ne t'attends pas a être payé comme un Américain, j'espère?» 

....."

 

1936 – John Dos Passos, "The Big Money" (La Grosse Galette, trilogie U.S.A.)

Dos Passos devient un grand de la littérature américaine et fait la couverture de Time Magazine (Monday, Aug. 10, 1936) : "Last week Author Dos Passos, 40, offered readers a novel called The Big Money* that stood midway between history and fiction, the last of a series of three books that constitute a private, unofficial history of the U. S. from 1900 to 1929", Hemingway enrage, dit-on.... 

"The Method. With The Big Money John Dos Passos brought to a close one of the most ambitious projects that any U. S. novelist has undertaken. The 42nd Parallel, 1919, and The Big Money run to 1,449 pages, detail the careers of some 13 major characters and a host of minor ones, picture such widely separated locales as pre-War Harvard, Wartime Paris, Miami during the Florida boom, Hollywood, Greenwich Village, Detroit. This trilogy also includes 27 brief biographies of such representative public figures as Steinmetz, Luther Burbank, Henry Ford, Sam Insull, Hearst, Isadora Duncan, Rudolph Valentino, artfully spaced throughout the three volumes. The author provides, in addition, a shorthand autobiography in the form of 51 poetic interludes, called The Camera Eye, which show his own attitude toward the events in which his characters are involved. Like most works of fiction that are written in tandem, each novel in Dos Passos' series makes sense in its own right, gains in cumulative intensity if read in its place in the whole impressive scheme" (Time Magazine)

 

L'orgie de spéculations boursières, la chasse aux dollars qui se termine par la crise des années 30, tel est le sujet de "La Grosse Galette". Nous retrouvons Moorehouse, dont toute la vie est dévorée par les affaires, et Dick Savage, qui est devenu le principal collaborateur du grand publiciste. Charley Anderson. principal personnage du volume, est rentré dans son pays couvert de décorations gagnées dans I'aviation. L'ancien mécanicien. qui a inventé un nouveau modèle de démarreur pour avion, sera sur le point de décrocher la "grosse galette", mais, dépossédé par des hommes d'affaires plus habiles que lui, il sombrera dans l'alcoolisme avant d'être tué dans un accident de voiture. Cependant sa maîtresse, Margo Dowling, une ancienne "girl" de music-hall. devient une vedette d'HoIlvwood. Mary French, la fille d'un petit médecin de province, se passionne pour les problèmes sociaux, se met au service des ouvriers en grève, participe à l'organisation des manifestations en faveur de Sacco et de Vanzetti....

 

Mary French...

"... Quand le mois d'août arriva, torride et suffocant sous l'effet du gaz carbonique et des émanations asphyxiantes qui s'échappaient des hauts-fourneaux, des usines de laminage et de dégrossissage qui encombraient l'Y enfumé où les étroites vallées fluviales se rejoignaient, on commença à chuchoter dans les bureaux que des agitateurs rouges avaient réussi à s'infiltrer dans les usines. Un certain Mr Gorman, soit-disant un des grands manitous du Sherman Service, passait beaucoup de temps dans le bureau du rédacteur en chef à fumer des cigares. Le journal commença à publier quantité de communiqués à propos des émeutes fomentées par les étrangers, des bolcheviks russes, de la nationalisation des femmes, de la défaite de Lénine et de Trotski.

Un beau matin, au début de septembre, Mr Healy convoqua Mary French dans son bureau et la pria de s'asseoir. Quand il alla fermer la porte à clé, Mary pensa un instant qu'il allait lui faire une proposition indécente; au lieu de cela, il lui dit de sa voix lasse des plus paternelles: "Eh bien, Miss French, j'ai une enquête à vous confier, mais je ne veux pas que vous l'acceptiez à moins que vous n'en ayez vraiment envie. J'ai moi-même une fille, et j'ose espérer qu'en grandissant elle deviendra quelqu'un d`honnête et bien élevé comme vous. Si j'estimais ce que je vous propose le moins du monde avilissant je ne vous en parlerais même pas... vous vous en doutez bien.

Nous sommes un journal pour la famille... et nous laissons à nos concurrents les sujets par trop sensationnels... Vous avez pu constater que je ne laisse jamais passer un article sans me demander si j'aimerais que ma femme et mes filles le lisent."

Ted Healy était un homme imposant et replet aux cheveux noirs et aux prunelles grises qui roulaient dans son visage comme des yeux de morue. "De quoi s'agit-il, Mr Healy?", s'enquit vivement Mary, persuadée qu`il devait s'agir de quelque chose comme la traite des blanches. "Eh bien, ces satanés agitateurs cherchent à déclencher une grève... lls ont ouvert un bureau de propagande en ville. Et je n'ose pas y envoyer un de nos hommes... il risquerait d'avoir des ennuis avec ces gorilles... Je n'ai pas la moindre envie de publier en première page le portrait d'un de mes reporters assassiné... Alors j'ai pensé à vous... Vous comprenez, vous n'êtes pas supposée travailler pour le journal, vous êtes simplement une visiteuse sociale qui désire entendre les deux sons de cloche... Que voulez-vous qu'il arrive à une jeune fille charmante et inoffensive ?... Ce qu'il me faut, c'est un maximum d'informations sur les gens qui travaillent là-dedans... dans quelle région de la Russie ils sont nés, comment ils ont pénétré dans le pays... d'où vient l'argent... leurs antécédents judiciaires, vous saisissez ?... Obtenez-moi tout ce que vous pourrez. Cela fera une magnifique une pour le numéro du dimanche.

- Je m'intéresse beaucoup aux questions sociales... je suis ravie que vous me confiez ce reportage... Mais ne pensez-vous pas, Mr Healy, que les conditions dans les usines sont déplorables ?"

Mr Healy se leva d'un bond et se mit à arpenter le bureau. «J'ai tous les tuyaux là-dessus... Ces cochons-là gagnent plus d'argent qu'ils n'en ont jamais eu de toute leur vie, ils achètent des actions, des machines à laver, des bas de soie pour leurs femmes, et ils envoient de l'argent à leurs parents. Pendant que nos fils risquaient leur vie dans les tranchées, ils se sont emparés de toutes les bonnes places, et le comble, c'est que la plupart appartiennent aux pays ennemis.

Ces sagouins-là ne manquent absolument de rien, ne l'oubliez pas. Il n'y a qu'une seule chose qu'ils ne peuvent pas acheter: c'est un peu de jugeote. C'est la raison pour laquelle ces agítateurs les possèdent. Ils parlent leur langue et leur bourrent le crâne en leur faisant croire que tout ce qu'ils ont à faire, c'est cesser le travail, et qu'après cela il ne leur restera plus qu'à prendre possession de ce pays dont nous sommes parvenus à faire la plus grande nation du monde... Remarquez que je n'en veux pas à ces pauvres bougres, ce ne sont que des ignorants; mais ces rouges qui acceptent notre hospitalité et puis se répandent partout en divulguant leur diabolique propagande... Bon sang, si encore ils étaient sincères, je leur pardonnerais; mais ils sont comme les autres, ils ne pensent qu'à l'argent. Nous avons la preuve formelle qu'ils sont payés par les Russes rouges avec l'argent et les bijoux qui ont été volés là-bas; et comme si ça ne suffisait pas, ils saignent encore ces pauvres idiots à blanc...

Tout ce que je peux dire, c`est que le peloton d'exécution est trop bon pour eux!»  Ted Healy en était écarlate. Un garçon arborant une lisière verte entra en coup de vent avec une poignée d'épreuves.

Mary French se leva. «Entendu, Mr Healy, je vais m`en occuper.» 

Elle descendit du tram en se trompant d'arrêt et marcha en trébuchant sur les pavés irréguliers d'une large rue en pente bordée de boutiques de pacotille, de bistros, de coiffeurs et de vendeurs de spaghettis. Une bourrasque souleva un nuage de poussière, des vieux

journaux et des copeaux de bois. Près d'une porte sans peinture, des hommes, à l'évidence des étrangers, parlaient à voix basse par groupe de trois ou quatre. Avant de trouver le courage nécessaire pour grimper le long escalier raide, étroit et sale, elle examina quelques instants à la devanture d'un photographe les clichés agrandis et coloriés de bébés aux joues trop roses, de familles et de jeunes mariés raides comme des piquets. Parvenue en haut de l'escalier elle s'arrêta dans le couloir jonché de détritus. Des bureaux situés sur les deux côtés lui parvenaient des crépitements de machine à écrire et des voix en pleine conversation. Dans l'obscurité elle se heurta à un jeune homme. «Bonjour! lança-t-il d'une voix bourrue qui lui plut, êtes-vous la dame de New York?

- Pas précisément. Je viens du Colorado.

- C'est qu'il y a une dame de New York qui doit venir nous aider pour la propagande. J'ai pensé que c'était peut-être vous.

- Mais c`est justement pour ça que je suis venue.

- Alors, entrez. Je suis Gus Moscowski, un genre d'employé de bureau.» ll l'introduisit par une des portes fermées dans une petite pièce poussiéreuse encombrée de piles de périodiques où trônait une grande table recouverte de coupures de journaux. Deux jeunes

gens à lunettes, en bras de chemise, s'y affairaient. «C'est eux qui mènent la barque.» Pendant le temps qu'elle s'entretint avec eux, elle ne put le quitter des yeux. Il avait les cheveux blonds coupés courts, des yeux très bleus, et dans son complet de serge bon marché, élimé aux coudes et aux genoux, il avait l'air d'un ours mal léché. Les jeunes gens répondirent si poliment à ses questions qu'elle ne put s'empêcher de leur avouer qu'elle cherchait de la documentation pour un article à sensation pour le Times-Sentinel. lls rirent en se tenant les côtes. «Mais Mr Healy m'a dit qu'il voulait une image équitable, en teinte douce, expliqua Mary en pouffant de rire elle aussi. Il est persuadé que l'on trompe les ouvriers». «Gus, dit le plus vieux des deux hommes, emmène cette petite faire un tour et montre-lui ce qu'il y a à voir... Ted Healy a peut-être perdu la boule après tout. Mais pour commencer, regardez ce que les amis de Ted Healy ont fait à Fanny Sellers.» Elle n'eut pas le courage de regarder la photographie qu'il lui brandit sous le nez. «Qu'avait-elle donc fait?»  «Elle a simplement tenté d'organiser la classe ouvrière, c'est le plus grand crime que l'on puisse commettre dans ce pays soi-disant fait par et pour les hommes.

Elle se sentit presque soulagée de se retrouver dans la rue, au grand air, avec Gus Moscowski qui marchait à grandes enjambées en souriant à côté d'elle. «Je crois que je ferais bien de vous emmener d'abord voir comment les gens vivent, payés 42 cents de l'heure. C'est dommage que vous ne parliez pas polonais. Je suis un Polak moi-même». «Mais vous êtes né dans ce pays».  «Sûr ! J'ai même mes brevets supérieurs. Si j'arrive un jour à trouver le fric, j'ai bien l'intention de suivre les cours d'ingénieur à l'Institut de technologie Carnegie... J'sais même pas pourquoi je m'acoquine avec ces satanés Polaks.» En disant cela, il la regarda bien en face en souriant. Elle lui sourit en retour. « Moi, je sais pourquoi », dit-elle. En arrivant à un angle de rue, ils passèrent près d'un groupe de gamins en guenilles occupés à faire des pâtés. Il lui donna un petit coup de coude; c'étaient de pauvres gosses, minables, sales, avec des poches sous les yeux. Mary détourna la tête, mais un coup d'œil avait suffi, exactement comme cela avait suffi pour la photographie de la femme morte au visage défoncé. «Admirez bien le cloaque de la Terre Promise!» s'exclama Gus Moscowsky d'une voix étranglée.

Ce soir-là, quand elle descendit du tram à l'arrêt le plus proche de chez Mrs Gansemeyer, ses jambes flageolaient et elle avait mal aux reins. Elle monta tout de suite dans sa chambre et se mit au lit. Elle était trop fatiguée pour manger et pour écouter les bavardages ironiques de Lois Speyer. Incapable de dormir, elle resta dans son lit défoncé à écouter les voix des pensionnaires qui se balançaient dans les rocking-chairs dans la véranda au rez-de-chaussée, le sifflement des moteurs et les heurts des trains de marchandises expédiés sur les voies de garage dans la vallée. Elle revoyait les souliers éculés et difformes, des mains abîmées, croisées sur des tabliers sales, la flamme aiguë dans les yeux anxieux de toutes ces femmes. Elle sentait sous ses pas le frémissement des escaliers cauchemardesques qui zigzaguaient le long des collines aussi noires et nues que des crassiers où vivaient les ouvriers des aciéries dans des masures qui tenaient à peine debout et d'interminables rangées de maisons en bois noirci, rongées par la fumée. Elle sentait encore l'odeur nauséabonde des latrines faites de bric et de broc, des cuisines ou cuisait du choux, des lessives en train de bouillir, des enfants mal lavés, de langes qui sèchent. Elle dormit par à-coups et chaque fois qu'elle se réveillait elle entendait la voix chaude et bourrue de Gus Moscowski résonner dans sa tête, et sentait tout son corps frémir au contact de sa peau duveteuse de jeune ours lorsque son bras avait frôlé le sien ou lorsqu'il tendait sa grosse patte pour la soutenir aux endroits où le trottoir était défoncé et qu'elle risquait de glisser dans les fondrières schisteuses. Quand elle céda finalement au sommeil, ce fut encore de lui qu'elle rêva. Elle se réveilla de bonne heure, tout heureuse à l'idée qu'elle allait le revoir aussitôt après le petit déjeuner.

Cet après-midi-là elle retourna au journal rédiger son article dans le sens que lui avait indiqué Mr Healy. Elle y mit tout ce qu'elle avait appris sur le compte des hommes qui faisaient marcher le bureau de propagande. Aucun d'entre eux n'était originaire d'un endroit

plus proche de la Russie que Canarsie, Long Island. Elle tenta de montrer les deux facettes de la question et se risqua même à estimer qu'ils étaient "peut-être mal conseillés".

Une minute environ après avoir remis sa copie au secrétaire de rédaction du dimanche, elle fut convoquée chez le rédacteur en chef. Ted Healy, arborant une visière verte, était penché sur des morasses. Mary aperçut son papier en haut d'une pile d'articles qu'il avait sous le

coude. Quelqu'un avait griffonné dessus au crayon rouge: Pourquoi m'envoyer ça? 

« Eh bien, ma petite, dit-il sans lever les yeux, vous avez écrit un remarquable papier de propagande qui ferait l'affaire de la Nation ou de tout autre journal de la gauche salonnarde de New York, mais que diable voulez-vous qu'on en fasse ici? Nous sommes à Pittsburgh! » Sur ce il se leva et lui tendit la main. «Adieu, Miss French, j'aurais aimé pouvoir vous garder car vous êtes une fille intelligente... et les femmes reporters ayant un tant soit peu de jugeote sont rares... J'ai transmis le relevé de votre compte au caissier...» Avant que Mary

French ait eu le temps de reprendre son souffle, elle se retrouva sur le trottoir avec un salaire d'une semaine en poche, ce qui, après tout, était assez chic de la part du vieux Ted Healy.

...."

 

La dernière image d'U.S.A. est celle d'un jeune vagabond tenaillé par la faim sur le bord d'une grand-route, une page si célèbre ...

 

VAG

The young man waits at the edge of the concrete, with one hand he grips a rubbed suitcase of phony leather, the other hand almost making a fist, thumb up 

that moves in ever so slight an arc when a car slithers past, a truck roars clatters; the wind of cars passing ruffles his hair, slaps grit in his face.

Head swims, hunger has twisted the belly tight, he has skinned a heel through the torn sock, feet ache in the broken shoes, under the threadbare suit carefully brushed off with the hand, the torn drawers have a crummy feel, the feel of having slept in your clothes; in the nostrils lingers the staleness of discouraged car-casses crowded into a transient camp, the carbolic stench of the jail, on the taut cheeks the shamed flush from the boring eyes of cops and deputies, railroadbulls (they eat three squares a day, they are buttoned into wellmade clothes, they have wives to sleep with, kids to play with after supper, they work for the big men who buy their way, they stick their chests out with the sureness of power behind their backs). Git the hell out, scram. Know what’s good for you, you’ll make yourself scarce. Gittin’ tough, eh? Think you kin take it, eh?

The punch in the jaw, the slam on the head with the nightstick, the wrist grabbed and twisted behind the back, the big knee brought up sharp into the crotch, the walk out of town with sore feet to stand and wait at the edge of thfe hissing speeding string of cars where the reek of ether and lead and gas melts into the silent grassy smell of the earth.

Eyes black with want seek out the eyes ofrthe drivers, a hitch, a hundred miles down the road. 

 

"Vagabond

Le jeune homme attend au bord de la route bétonnée, dans une main il tient une valise râpée en faux cuir, son autre main forme presque un poing, le pouce en l'air décrit un arc minuscule chaque fois qu'une voiture glisse silencieusement, qu'un camion passe dans un bruit de tonnerre; le souffle de leur passage fait voler ses cheveux, lui expédie des gravillons au visage.

Il a la tête qui tourne, la faim lui tord le ventre, 

il s'est écorché un talon à travers sa chaussette déchirée, a mal aux pieds dans ses souliers éculés, sous le complet veston usé jusqu'à la trame et soigneusement brossé avec la main, les sous-vêtements déchirés donnent un sentiment désagréable, la sensation que l'on a dormi dans ses vêtements; dans les narines s'attarde le relent de carcasses découragées entassées dans un camp de transit, l'odeur de formol de la prison, sur ses joues creuses il a le rouge de la honte causée par les yeux perçants des flics, des agents, des vigiles des sociétés de chemin de fer (ils mangent trois bons repas par jour, ils sont parfaitement boutonnés dans des costumes bien taillés, ils ont des femmes avec qui coucher, des gosses avec qui jouer après le dîner, ils travaillent pour d'importants personnages qui les achètent, ils bombent le torse avec l'assurance d'avoir le pouvoir derrière eux). Allez, fous le camp! Déguerpis! Tu sais ce qui serait bon pour

toi, qu'on te voie le moins possible! Ah, on joue au dur, hein? On croit qu'on peut tenir le coup, hein?

Le coup de poing sur la mâchoire, le choc de la matraque sur la tête, les poignets saisis et tordus derrière le dos, le violent coup d'un gros genou dans l'entrejambe,

la marche pour sortir de la ville, les pieds gonflés, pour attendre au bord du chapelet de voitures qui passent en sifflant dans un éclair la où la puanteur de l'éther, du plomb et de l'essence se noie dans l'odeur silencieuse et herbeuse de la terre.

Les yeux noirs de misère cherchent les yeux des conducteurs, quelqu'un qui s'arrête, 100 miles à parcourir sur la route.


 

Overhead in the blue a plane drones. Eyes follow the silver Douglas that flashes in the sun and bores its smooth way out of sight into the blue.

(The transcontinental passengers sit pretty, big men with bankaccounts, highlypaid jobs, who are saluted by doormen; telephonegirls say goodmorning to them. Last night after a fine dinner, drinks with friends, they left Newark. Roar of climbing motors slanting up into the inky haze. Lights drop away. An hour staring along a silvery wing at a big lonesome moon hurrying west through curdling scum. Beacons flash in a line across Ohio.

At Cleveland the plane drops banking in a smooth spiral, the string of lights across the lake swings in a circle. Climbing roar of the motors again; slumped in the soft seat drowsing through the flat moonlight night.

 

Chi. A glimpse of the dipper. Another spiral swoop from cool into hot air thick with dust and the reek of burnt prairies.

 

Au-dessus de sa tête, dans l'azur, un avion vrombit. Les yeux suivent le Douglas argenté qui étincelle une seconde dans le soleil puis vrille dans le bleu son chemin régulier jusqu'à ce qu'on le perde de vue.

(Les passagers transcontinentaux se carrent dans leurs sièges, gros hommes ayant des comptes en banque, des emplois grassement rémunérés, que saluent les portiers, à qui les petites téléphonistes disent bonjour. La nuit dernière après un bon diner et quelques verres avec des amis, ils ont quitté Newark. Rugissement des moteurs s'élevant à l'oblique vers la brume couleur d'encre. Les lumières s'effacent. Une heure se passe à observer au long d'une aile argentée une grosse lune solitaire filant vers l'Ouest à travers une écume figée. Des signaux lumineux clignotent alignés le long de l'Ohio.

À Cleveland l'avion plonge, virant en une douce spirale, la rangée des lumières autour du lac oscille en cercle. Nouveaux rugissements des moteurs qui remontent; les passagers vautrés dans leurs fauteuils confortables somnolent à travers la nuit plate éclairée par la lune.

Chi. La grande ourse aperçue. Un autre piqué en spirale de l'air frais vers l'air chaud, lourd de poussière et de la puanteur des prairies brûlées.

 

Beyond the Mississippi dawn creeps up behind through the murk over the great plains. Puddles of mist go white in the Iowa hills, farms, fences, silos, steel glint from a river. The blinking eyes of the beacons reddening into day. Watercourses vein the eroded hills.

Omaha. Great cumulus clouds, from coppery churning to creamy to silvery white, trail brown skirts of rain over the hot plains. Red and yellow badlands, tiny horned shapes of cattle. 

 

Cheyenne. The cool high air smells of sweet-grass.

 

Au-delà du Mississippi l'aube se hisse lentement derrière l'appareil à travers les ténèbres qui couvrent les grandes plaines. Des flaques de brume blanchissent parmi les collines de l'lowa, des termes, des barrières, des silos, l'éclat d'acier d'une rivière. Les yeux clignotants des phares rougissent dans le jour. Des cours d'eau veinent les collines érodées.

Omaha. Montés au fouet, de grands cumulus passent du cuivre au crème, au blanc argenté, traînent des voiles de pluie bruns sur les plaines brûlantes. Terrains incultes rouges et jaunes, minuscules silhouettes cornues du bétail. 

Cheyenne. L'air frais de l'altitude embaume l'herbe douce.

 

The tightbaled clouds to westward burst and scatter in tatters over the straw-colored hills. Indigo mountains just rimrock. The plane breasts a huge crumbling cloudbank and toboggans over bumpy air across green and crimson slopes into the sunny dazzle of Salt Lake. 

The transcontinental passenger thinks contracts, profits, vacationtrips, mighty continent between Atlantic and Pacific, power, wires humming dollars, cities jammed, hills empty, the indiantrail leading into the wagonroad, the macadamed pike, the concrete skyway; trains, planes, history the billiondollar speedup,

and in the bumpy air over the desert ranges towards Las Vegas

 

sickens and vomits into the carton container the steak and mushrooms he ate in New York. No matter, silver in the pocket, greenbacks in the wallet, drafts, certified checks, plenty restaurants in LA.)

 

Des nuages compressés vers l'Ouest éclatent et se répandent en lambeaux sur les collines couleur de paille. Des montagnes indigo dressent leurs arêtes rocheuses. L'avion affronte un énorme banc de nuages qui s'effritent et joue au toboggan parmi les trous d'air au-dessus des pentes vertes et rouges dans l'éblouissement ensoleillé du lac Salé.

Le passager transcontinental pense à ses contrats, à ses bénéfices, à ses voyages d'agrément, au puissant continent qui s'étend de l'Atlantique au Pacifique, au pouvoir, aux fils télégraphiques qui bourdonnent du chant des dollars, aux villes surpeuplées, aux campagnes désertes, à la piste indienne qui mène au sentier des chariots, au chemin macadamisé, à la route goudronnée, aux trains, aux avions : à toute l'histoire de l'accélération des milliards de dollars,  et dans l'air cahoteux au-dessus du désert qui s'étend vers Las Vegas

a le mal de l'air et vomit dans son sachet en carton le steak aux champignons avalé à New York. Aucune importance, de l'argent dans ses poches, des billets verts dans son portefeuille, des traites, des chèques certifiés, plein de restaurants à L.A.)

Le jeune homme attend au bord de la route; l'avion a disparu; son pouce décrit un petit arc de cercle chaque fois qu'une voiture passe dans un sifflement aigu. Les yeux cherchent les yeux du conducteur. 100 miles à parcourir sur la route. La tête tourne, le ventre se crispe, la misère rampe sur sa peau comme des fourmis: 

est allé à l'école, les livres parlaient de grandes occasions, les réclames promettaient la vitesse, soyez propriétaire de votre maison, réussissez mieux que votre voisin, le chanteur de charme à la radio évoquait en susurrant des filles, des fantômes de filles aux cheveux platine arrachés à l'écran à force de cajoleries, des gains par millions inscrits à la craie sur les tableaux noirs dans les bureaux des courtiers, des chèques de salaires pour les mains désireuses de travailler, le bureau dépouillé d'un cadre avec ses trois téléphones posés dessus ;

attend avec la tête qui tourne, la misère qui lui noue le ventre, ses mains inutiles engourdies, près de la circulation qui file.

100 miles à parcourir sur la route."

(traduction Y.Malartic, C.Jase, Gallimard)

 

Dans les trois tomes d'U.S.A. n`apparaissent pas plus de douze personnages principaux, des hommes et des femmes comme autant de fils conducteurs qui nous permettent de croiser des centaines de personnages et de parcourir toute l'échelle de la société américaine. Les héros de Dos Passos sont d'ailleurs inséparables du milieu ambiant. Ce ne sont pas à proprement parler des personnages symboliques tels que l'Ouvrier ou l'Homme d'affaires, mais des échantillons. Le romancier fait au final des prélèvements sur le corps social comme le biologiste sur le tissu animal. Il n'imagine pas un individu pour le placer ensuite dans une situation donnée, mais nous le montre tel que cette situation le fait à chaque instant. 

 

Jean-Paul Sartre, dans une célèbre étude sur "L'An premier du siècle" écrivait en 1938 : "Dos Passos n'a inventé qu'une chose : un art de conter. Mais cela suffit pour créer un univers [...] Le temps de Dos Passos est sa création propre : ni roman ni récit. Ou plutôt, si I'on veut. c'est le temps de l'Histoire [...] Tout est raconté comme par quelqu'un qui se souvient [...] Ce passé sans loi est irrémédiable [...] Dos Passos s`est installé dès les premières lignes de son livre, dans tu mort. Toutes les existences qu'il retrace se sont refermées sur elles-mêmes [...] Fermez les veux. essayez de vous rappeler votre propre vie, essayez de vous la rappeler ainsi :  vous étoufferez. C'est cet étouffement sans secours que Dos Passos a voulu exprimer. Dans la société capitaliste les hommes n'ont pas de vies, ils n`ont que des destins : cela, il ne le dit nulle part, mais partout il le fait sentir: il insiste discrètement, prudemment, jusqu'à nous donner un désir de briser nos destins. Nous voici des révoltés: son but est atteint."


1934 - Dos Passos est à Hollywood et travaille au scénario du film "The Devil is a Woman" de Josef von Sternberg, avec Marlène Dietrich. Rencontrant Hemingway à Cuba, en octobre, celui-ci ne manquera pas de pointer la contradiction qu'il voit entre le travail de Dos Passos à Hollywood et ses engagements politiques. En 1935, Dos Passos fera part à Edmund Wilson de son désenchantement face au communisme stalinien, il travaillait alors au troisième volume de sa trilogie, "La Grosse Galette"... En 1937, son désaccord avec Hemingway apparaîtra plus encore lorsqu'ils participeront au fameux film documentaire sur l'Espagne, "The Spanish Earth", de Joris Ivens..

 

1937 - En avril, à Valence, Dos Passos apprend que son ami José Roblès, resté en Espagne en 1936 pour soutenir la cause des républicains et qui était devenu l'interprète du général Berzine, chef des services de renseignements militaires de l'armée Rouge, a été arrêté par les forces de sécurité républicaines tenues par le NKVD, les services secrets soviétiques, puis secrètement fusillé, pour soi-disant espionnage. 

La même année, Dos Passos rencontrera George Orwell qui achèvera de la convaincre de la duplicité des communistes. Hemingway, lui, pour permettre d'achever le film "The Spanish Earth", lui demande d'étouffer l'affaire, c'est la rupture. A son retour aux Etats-Unis, Dos Passos dans un article "Farewell to Europe!" (Common Sense), fait l'éloge de la liberté individuelle américaine qu'il oppose à l'atmosphère confinée de l'ancienne Europe. Il réunit les trois volumes de sa trilogie sous le titre USA, révise Le 42e Parallèle, et annonce à son éditeur un nouveau roman...


John Dos Passos , DISTRICT OF COLUMBIA (1939-1949)

Sous ce titre générique, John Dos Passos composa, de 1939 à 1949, une deuxième trilogie romanesque (réunie et publiée comme telle en 1952) dont le premier volume s'intitule les "Aventures d'un jeune homme" (Adventures of a Young Man, 1939). La trilogie se poursuit avec "Numéro Un" [Number One, 1943]. Enfin, "Le Grand Dessein" (The Grand Design, 1949) constitue le troisième volet de la trilogie. Dans cette oeuvre, John Dos Passos poursuit l'analyse des problèmes abordés dans la trilogie précédente U.S.A., le mouvement ouvrier dans "Aventures d'un jeune homme", la possibilité d'une démocratie véritable dans "Numéro Un", le cancer bureaucratique des gouvernements modernes dans "Le Grand Desseín" ...

 

John Dos Passos, "Adventures of a Young Man" (Les Aventures d'un jeune homme, 1939).

Des illusions d'un jeune radical qui part combattre en Espagne et y trouve la mort, c'est Dos Passos cherchant à tirer au clair la perte de son ami José Robles (1897-1937), militant de la Seconde République espagnole. L'ouvrage sera mal reçu par ses anciens amis politiques. Il est vrai que Dos Passos y exprime toute sa profonde désillusion. 

Gleen Spotswood, le héros, poursuit ses études tant bien que mal, tout en travaillant comme ouvrier agricole, puis à New York. Glenn rencontre par hasard un jeune chimiste et tombe amoureux de sa femme; mais celle-ci refuse de le suivre et Glenn, déçu, se décide à aller travailler dans une banque à Horton. Il y fait la connaissance d'un jeune avocat dévoyé, Jed. Celui-ci, progressiste, l'entraîne dans un mouvement de grève qui oppose les ouvriers mexicains aux patrons bourgeois. Cela suffit à motiver son renvoi. Il retourne à New York, s'inscrit au Parti. On lui confie une mission dans une région minière. Des hommes de main l'assomment et le blessent grièvement. C'est à l`hôpital que Marice, la femme de l'un de ses anciens professeurs, vient le chercher. Elle est fort riche et se dit, elle aussi, socialiste. Glenn devient son amant; adulé, fêté comme un héros de la cause socialiste, il jouit d'une certaine célébrité comme orateur. Mais il ne tarde pas à se rebeller contre la ligne du Parti et s'en fait exclure. Dès lors, tous l'abandonnent. 

Il s'engage pour aller se battre en Espagne. Mais on sait qu'il a été exclu du Parti et, suspect, il n'y est donc  pas autorisé et travaille dans un atelier de réparations. Jeté en prison, il passe en conseil de guerre. Après de longs jours passés au secret, dans une cellule, tandis que la ville où il se trouve est bombardée par les franquistes, deux de ses juges viennent le libérer sous prétexte de lui confier une mission : porter deux seaux pleins d'eau aux combattants isolés sur une colline, entre deux feux. Glenn accepte, sans aucune illusion. Dès qu`il s'est engagé sur le chemin qui mène au sommet de la colline. il entend les balles siffler, des balles qui le tueront. 

Dos Passos brosse ici un tableau des milieux progressistes américains pendant l'ère Roosevelt. Il nous fait assister aux espoirs. aux déceptions d'un homme qui, sans doute, lui ressemble. Cette œuvre peut être considérée comme la plus âpre prise de conscience que nous ayons du tournant d`une génération américaine.

 

John Dos Passos, "Number One" ("Numéro Un", 1943)

Dos Passos persiste avec talent dans la grande satire politique et sociale. "Number One" est le surnom que ses partisans donnent à Chuck Crawford, le sénateur, et l'ouvrage, un portrait haut en couleur, truculent et féroce, de la vie de cet homme public. On voit Chuck avec ses fidèles, Chuck haranguant ses électeurs, Chuck au sein de sa famille, Chuck dans les milieux gouvernementaux, etc. L'essence de ce caractère est la vulgarité. En effet, tout ce que dit Chuck, tout ce qu'il pense, tout ce qu'il fait est profondément vulgaire. C'est une âme sans noblesse, exclusivement vouée à la poursuite de la réussite matérielle. Mais Chuck est une force de la nature. Sa crapulerie ingénue, son énergie, son opportunisme, son mauvais goût, tout, jusqu'à sa bêtise. le sert. ll fait une magnifique carrière, et, dans un certain sens, on peut dire que sa vie est exemplaire : il est l'exemple et le portrait en effet de l'homme politique contemporain. Et si l'auteur a situé son héros en Amérique, les Chuck sont de tous les pays.

 

John Dos Passos, "The Grand Design" (Le Grand Dessein, 1949) 

Plus que l'échec des individus, c'est l'échec des principes même que décrit le romancier. Le principal personnage est ici Herbert Spotswood dont le fils aîné, Glenn, a été tué pendant la guerre d'Espagne, alors que le second fils, Tyler, jouait le rôle de bouc émissaire dans Numéro Un. Herbert, ancien professeur, arrive comme tant d'autres fonctionnaires idéalistes à Washington, où le New Deal bat son plein. Qu'il s'agisse de lui, de Millard Caroll qui a tout abandonné pour se consacrer à l'agriculture à l'échelon national ;  de Paul Graves, qui veut porter la bonne parole aux fermiers américains; de Georgia Washburn, qu'un amour malheureux a transformée en ardente propagandiste, tous arrivent à Washington pleins d'espoir et décidés à tout faire pour leur pays. 

Mais, lentement, leurs plus beaux projets s'enlisent dans la paperasserie. Du "grand dessein" il ne reste bientôt que des projets dont discutent des commissions d'étude. Dans cette vaste fresque, où l`on retrouve toutes les qualités de narration de l'auteur, la maitrise avec laquelle il mène une foule de personnages, cet art généreux qui fait de lui, selon J .-P. Sartre, le plus grand romancier de sa génération, Dos Passos a évoqué l'histoire en marche. 

Sans être exactement un roman à clés, "Le Grand Dessein" est avant tout le roman d'une époque et des hommes qui l'ont marquée, les personnages de la fiction se mêlant aux personnages historiques qui ont été les protagonistes du New Deal, instrument de la politique économique et sociale du président Roosevelt. 


John Dos Passos, "Midcentury" (Milieu de siècle, 1961)

Après sa trilogie « District of Columbia», terminée en 1949, une chronique acerbe de ce que Dos Passos considère clairement comme l’échec du New Deal, le despotisme du gouvernement central et la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale , douze ans plus tard, est publié « Midcentury», un roman de 496 pages que la plupart des critiques vont percevoir comme une attaque unilatérale contre les syndicats...

 

NOTES DE L'ENQUETEUR

Le petit homme grisonnant jaillit dans la chambre d'hôtel et referme vivement la porte. Il lance des regards affolés autour de lui, vers la salle de bains, par la porte entrouverte, même sous le lit, et se met à trotter de long en large comme un hamster en cage. Ses mains, aussi décharnées que des serres, sont marquées de taches brunes.

L'enquêteur est assis derrière la table de bridge qui lui sert de bureau.

"Voudriez-vous me donner votre nom, monsieur... monsieur?

- Pas maintenant."

Le petit homme parle d'une voix haletante, comme un asthmatique. Il s'arrête et se plante devant l'enquêteur. Il découvre ses menues dents jaunes, passe ses doigts tachés â travers sa crinière blanchissante.

"Bigre!... Si le Congrès des États-Unis me donne protection, je peux tout vous fournir... des photocopies, des dossiers... Ça fait cinquante-cinq ans que j 'habite cette ville. Vous comprenez, je détiens dossiers?... des racketters...même mon meilleur ami n'est pas au courant. Si quelqu'un sait, quelqu'un mange le morceau et... " (Il fait le geste de se trancher la gorge avec l'ongle de son pouce.)

L'enquêteur lui offre une cigarette. L'autre s'en empare et se met à aspirer avidement.

"Cinquante-cinq ans que j'habite cette ville et je ne parle pas encore l'anglais bien. Appelez moi Nick. Tous les Grecs, on les appelle Nick. (Il a un petit rire essoufflé.) Je suis arrivé d'Europe à dix-sept ans. Mon cœur plein de liberté. Là-bas pauvre et affamé, mais on a la liberté dans le cœur. A dix-sept ans, j'arrive ici. Quel magnifique pays pour le travailleur!

Quelle ville étonnante!

"D'abord je cire les chaussures. Il faut que je crache une redevance au patron italien mais quand même j'ai de quoi manger. Le patron il verse du fric à un nommé Joe, qui est padrone du bloc, mais ça lui laisse quand même de quoi vivre. Ensuite je trouve du travail comme garçon de café. Il faut que je reverse une partie des pourboires au chef de rang. Le chef de rang il en donne à Gentleman Jim pour pas avoir d'histoires. Je travaille dans un restaurant tout près de la mairie... la protection, ça coûte cher... mais quand même, j'ai de quoi vivre. En 1916, j'ai voulu me marier. Pour gagner plus, je prends un travail de projectionniste à vingt dollars par semaine. Je me marie et on a juste une pièce avec un phonographe... je me souviens le seul disque qu'on avait, c'était : Gigolo, Gigolo.

"Pour améliorer ma situation, je m'inscris à un syndicat. Quel pays merveilleux pour le travailleur, que je dis à ma femme. On peut s'inscrire à un syndicat pour améliorer sa

situation. Pendant longtemps, le syndicat est O.K., et puis c"est l'abolition de la prohibition... les contrebandiers d'alcool tombent au chômage, le gang de Capone, le syndicat du crime...

c'est l'époque des pots-de-vin, du chantage, du racket. Tous les bandits se font plein d'argent en vendant leur protection aux propriétaires de cinéma. Vingt-sept cinémas dans lesquels

on lance des bombes en un seul hiver. Les propriétaires ripostent. Ils engagent des avocats, achètent des politiciens, obligent le parquet, la police, à se remuer. Ils font tout un foin dans les journaux. Peut-être que vous vous souvenez? Sept hommes ont été jetés en prison pour avoir extorqué un million de dollars à cles propriétaires de cinéma.

" Les gangsters font une grande découverte, vous voyez? Ça rapporte plus de pressurer le travailleur. Le petit homme ne peut pas riposter. Déjà en 1927, avec l`arrivée du sonore, il fallait de nouveaux projectionnistes. Au début il faut un opérateur pour le projecteur et un autre pour la piste sonore. L'empire invisible avait déjà ses hommes à l'lnternationale. Les gangsters commencent â placer leurs parents : un frère, un fils, un neveu. Tous les autres paient pour avoir un permis. Les nouveaux qu'on avait engagés pour le son ont dû refiler dix pour cent ou plus au syndicat pour travailler. Si on demande des comptes sur les fonds du syndicat, ils vous rient au nez. Des élections? Qui va voter contre celui qui a la matraque à la main?

"Vous allez me dire : pourquoi accepter tout ça sans piper?

"Ça n'est pas vrai : mes amis et moi, on se bagarre. On a la liberté dans le cœur, vous comprenez? C'est comme ça que j'ai perdu mes économies. On est allé devant le tribunal. On a dit que les bureaux de placement et les gens de la mairie étaient de mèche. D'avoir flanqué Capone en prison n'a rien changé. Les gangsters sont devenus des gens respectables, ils ont compris la musique, vous voyez? Parce que c'est beaucoup plus sûr d'extorquer de l'argent aux membres d'un syndicat. Si vous voulez du travail, il faut payer... "

L'enquêteur joue avec son crayon. Il fait des dessins sur son bloc au lieu de prendre des notes. "Ridicule petit bonhomme, trop émotif, se dit-il. Peut-être est-ce un paranoïaque qui invente tout ça. Il ne fera pas un bon témoin."

"Vous voyez ce que ça a donné?" demande le petit homme grisonnant.

Il tend en avant ses mains tachées comme s'il écartait un rideau devant un écran invisible. Il renverse la tête en arrière. Il se remet â parler et son débit se fait torrentiel. Il trébuche sur les mots, se répète, ne cesse de se pencher pour regarder des dates et des chiffres dans un petit carnet qu'il dissimule sous un pan de sa veste pour que l'enquêteur ne le voie pas.

"Quel ridicule petit bonhomme ››, se dit l'enquêteur, mais il ne peut s'empêcher d'écouter. Malgré lui, il souffre, il vit, il subit l'histoire du petit homme.

Ce Grec a un ami, un autre Nick. Les deux Nick mettent en commun leurs économies pour payer les honoraires d'un grand avocat. Deux Nick contre les gangsters. 

Ici l'histoire s'embrouille dans une longue explication. Ils ont pu faire ça parce que leurs enfants n'allaient plus â l'école, avaient grandi, se débrouillaient tout seuls, vous comprenez? Un de leurs griefs, c'est qu'ils ne pouvaient pas inscrire leurs fils au syndicat. Les gangsters voulaient toutes les places pour les leurs. Quand le fils du premier Nick a été démobilisé, ses états de service en temps de guerre ne l'ont pas avancé à grand-chose. Il avait déjà un certificat d'apprentissage. Le premier Nick avait l'approbation unanime du syndicat local et du bureau. Le fils avait passé un examen pour avoir une licence. Mais les gros bonnets voulaient trop d'argent. ll avait peur, même s'il payait, qu'ils trouvent un prétexte pour empocher l'argent et quand même pas le laisser travailler.

Les deux Nick décident alors de liquider le syndicat. Ils vont chez ce grand avocat pour qu'il leur dise quoi faire. Il faut demander des comptes à la prochaine assemblée, dit le grand avocat. Alors Nick se lève et met aux voix une motion : le trésorier du syndicat doit donner des relevés mensuels des entrées, des fonds â la banque, des dépenses (à cette époque les membres ne savent même pas comment sont payés les agents de placement) et l'autre Nick le soutient.

Le président est du genre tranquille. 

"Une proposition a été mise aux voix et appuyée... pas de discussion?" demande-t-il.

On a l'impression que quelqu'un a les yeux vrillés sur votre nuque. Deux hommes aux têtes de brutes, avec des costumes croisés à la rasta, que personne n'a jamais vus au syndicat, arrivent d'un pas traînant, se placent le dos au mur, face à l'assemblée. Chacun de ces hommes a la main dans la poche de son veston.

"Pas d'objection? demande le président d'un ton un peu railleur. Alors, nous allons mettre la proposition aux voix. Que ceux qui sont “ pour ” se lèvent."

Les deux inconnus remuent quelque chose de lourd dans leurs poches. Ils ont le regard vague.

On voudrait bien se lever, mais ce sont les jambes qui ne marchent pas.

"Ceux qui sont “ contre " ››, crie le président, et tout le monde se lève. (On se sent bien quand on se lève tous ensemble.)

"La séance est terminée ", crie le président.

En descendant l'escalier, tout le monde évite les deux Nick...."