Rebecca West (1892-1983), "The Return of the Soldier" (1918), "Harriet Hume" (1929), "The Thinking Reed" (1936), "The Fountain Overflows" (1957), "St. Augustine" (1933), "Black lamb and grey falcon : a journey through Yougoslavia" (1941), "TheMeaning of Treason" (1949) - .....

Last update: 2020/11/11 


THE RETURN OF THE SOLDIER - Le court roman de Rebecca West, publié alors qu'elle avait vingt-quatre ans, est l'une des réponses littéraires jugées les plus fascinantes aux horreurs de la Première Guerre mondiale, narrée du point de vue de ceux de l'arrière : il explore, ce faisant,  certaines des questions les plus complexes et difficiles que pose la guerre. Les premières pages présentent Jenny, la narratrice, et Kitty, l'épouse écervelée de son cousin Chris; elles vivent dans une splendide demeure anglaise, Baldry Court, et attendent le retour du front de ce dernier. Lorsqu'il revient, il souffre de pertes de mémoire provoquées par une psychose traumatique. Les événements des quinze dernières années se sont effacés de sa mémoire, dont son mariage et la mort de son fils en bas âge. Baldry Court et ses habitants n'ont plus de signification pour lui. Chris est éperdument amoureux de Margaret, femme de la classe populaire qu'il a connue petite fille, désormais la seule à pouvoir le réconforter dans son rôle d'amante et figure maternelle. A la fin du roman, il est cruellement "guéri" lorsqu'on lui rappelle de force son enfant, fils mort dans un monde qui en est désormais peuple. Le "retour" de sa mémoire le ramènera au front, et a une mort presque certaine dans les tranchées, ce "no man's land où les balles tombent comme la pluie sur les visages des morts qui pourrissent"...

En 1934, Rebecca West, avec "The Modern Rake's Progress", qui rassemblait des portraits pleins d'humour des célébrités de l'époque, dessinées par David Low, aurait alors pu devenir un écrivain mondain lorsque plusieurs voyages en Yougoslavie lui donnèrent l'occasion d'écrire son livre le plus important, "Black Lamb and Grey Falcon" qui parut en 1941. Chef-d'oeuvre du récit de voyage, il demeure un ouvrage essentiel pour comprendre les rapports conflictuels entre les peuples yougoslaves....

 


Rebecca West appartient, à strictement parler, à la génération moderniste (Virginia Woolf et James Joyce ont 10 ans de plus qu'elle), celle qui a atteint sa maturité créatrice dans l'entre-deux-guerres...

"Jeune Édouardienne", - elle a 18 ans en 1910, à la mort du roi Édouard VII, sa génération a été le fer de lance des bouleversements sociaux et culturels de l'avant-guerre (montée du féminisme, rejet de l'ordre victorien, émergence de la psychanalyse). Elle incarne parfaitement l'énergie et l'audace de cette époque.

Très jeune, Rebecca West s'engage dans le mouvement des suffragettes et écrit pour des journaux féministes comme The Freewoman. Son essai de 1913, "The Duty of Haters", est un texte fondateur du féminisme radical. Elle y affirme que les femmes sont en état de guerre contre les hommes et doivent se battre pour leurs droits. Sa réputation de critique littéraire et politique redoutablement intelligente et sans concession se forge très tôt. George Bernard Shaw lui-même la considérait comme la journaliste la plus talentueuse de Londres.

À 19 ans, elle entame une relation tumultueuse et très médiatisée avec H.G. Wells, un écrivain célèbre et marié, de 26 ans son aîné. Le scandale est énorme. Elle tombe enceinte et donne naissance à leur fils, Anthony West, en 1914. Être une "femme libre", mère célibataire dans l'Angleterre édouardienne, a fait d'elle une figure à la fois controversée et singulière. Cette relation a certes jeté une ombre sur sa carrière (on la réduisait souvent à "la maîtresse de Wells"), mais elle a aussi considérablement accru sa notoriété. 

Contemporaine d'autres femmes remarquables de sa génération, Katherine Mansfield (née en 1888), Dorothy L. Sayers (née en 1893), Mina Loy (née en 1882),  son monde et sa vision ont été profondément façonnés par les deux guerres mondiales. Son premier roman, "The Return of the Soldier" (1918), traite directement des traumatismes de la Première Guerre mondiale. Son chef-d'œuvre, "Black Lamb and Grey Falcon" (1941), est une réflexion sur la civilisation et la barbarie écrite à l'aube de la Seconde Guerre mondiale. Il a ainsi montré qu'elle n'était pas seulement une journaliste, mais aussi une romancière de talent, en phase avec les préoccupations psychologiques de la modernité.


Susan Hertog, "Dangerous Ambition: Rebecca West and Dorothy Thompson: New Women in Search of Love and Power" (2011). 

Le livre soutient que Rebecca West (1892-1983) et Dorothy Thompson (1893-1961) ont été les deux journalistes et intellectuelles les plus influentes et célèbres de leur génération (Dorothy Thompson fut considérée dans les années 1930 et 1940, comme la femme la plus influente des États-Unis après Eleanor Roosevelt). Elles ont brisé les plafonds de verre et ouvert la voie aux femmes dans le domaine du journalisme politique et international. Cependant, leur quête simultanée d'amour (dans des relations conjugales et maternelles) et de pouvoir (intellectuel, professionnel et public) a été une lutte constante, semée de sacrifices et de conflits internes, d'où le titre "Dangerous Ambition".

- Pionnières dans un monde d'hommes : Toutes deux sont devenues des journalistes star et des commentatrices politiques à une époque où ce domaine était presque exclusivement masculin.

- Des vies amoureuses tumultueuses : Elles ont eu des relations avec des hommes de pouvoir et de génie, mais qui se sont avérés difficiles à vivre au quotidien. Rebecca West a eu une relation passionnée et destructrice avec H.G. Wells et Dorothy Thompson fut le grand amour et la seconde épouse de Sinclair Lewis, le premier écrivain américain à avoir remporté le prix Nobel de littérature. Leur mariage a été un feu médiatique, mais a aussi été miné par l'alcoolisme de Lewis et ses insécurités face au succès de sa femme.

- Le conflit entre vie publique et vie privée : Hertog montre comment elles ont lutté pour concilier leur immense carrière avec leur désir d'être de bonnes mères et de bonnes épouses, un dilemme très moderne. Le livre ne célèbre pas seulement leurs succès ; il explore en profondeur le coût psychologique et personnel de leur ambition. Elles ont souffert de dépression, d'anxiété et de sentiments d'inadéquation. Leur besoin viscéral d'être reconnues et aimées (hérité souvent de relations complexes avec leurs pères) a alimenté leur travail, mais a aussi rendu leurs vies personnelles souvent chaotiques. Le terme "Dangerous" (Dangereuse) fait référence à la fois au risque qu'elles représentaient pour l'ordre établi et aux dangers que cette ambition faisait peser sur leur propre équilibre et leur bonheur.

Mais des approches et des destins Différents ...

- Dorothy Thompson était plus une activiste-pragmatique. Son pouvoir résidait dans sa capacité à mobiliser l'opinion publique (notamment contre le nazisme) : en 1934, alors qu'elle est correspondante à Berlin pour le New York Post et d'autres journaux, elle interviewe Adolf Hitler et écrit des articles extrêmement critiques envers le régime nazi. Et elle fut la première journaliste américaine expulsée d'Allemagne cette même année. Bien avant que beaucoup ne prennent la mesure de la menace nazie, elle alertera l'opinion publique américaine et mondiale sur sa dangerosité. Son livre "I Saw Hitler!" (1932) mettait en garde contre le danger qu'il représentait.  Et pourtant elle aspirait à une vie plus "normale" et traditionnelle, qu'elle n'a jamais vraiment pu atteindre.

- Rebecca West était plus une intellectuelle-analytique. Son pouvoir résidait dans la profondeur de sa pensée et l'étendue de ses connaissances. Elle était plus conflictuelle dans ses relations et plus complexe dans sa psychologie.

Le sexisme qui a minimisé leurs contributions après leur mort, la difficulté à les "ranger" dans une catégorie simple (étaient-elles journalistes, essayistes, romancières ?), l'ombre de leurs maris célèbres (Wells, Lewis) qui a longtemps éclipsé leur propre travail, et leurs positions politiques (anticommunisme fervent pour West, par exemple), ont réussi à estomper leur importance dans le milieu intellectuel d'après-guerre ...


Rebecca West (1892-1983)

Native du  comté de Kerry, en Irlande, abandonnée par son père avec sa mère, pianiste de talent, et ses deux soeurs, Cecily Isabel Fairfield s'installe en 1910, avec sa famille à Edimbourg puis à Londres où "Cissie", comme on l'appelait alors, eut une courte carrière d'actrice, tout en commencant à écrire pour la presse féministe et socialiste. Son activité de journaliste l'emporta définitivement à partir de 1911, quand elle adopta le pseudonyme de "Rebecca West", un personnage de la pièce d'Ibsen, "Rosmersholm", qui est la maîtresse d`un homme marié. Au même moment sa liaison durable avec H.G. Wells. dent elle eut un fils, faisait scandale dans les milieux politico-littéraires de Londres. Ses articles vont très rapidement révéler son style aiguisé et incisif et elle ne tarde pas à figurer parmi les suffragettes les plus convaincues. 

Le 26 juin 1908, 500 000 activistes s'étaient rassemblées à Hyde Park pour exiger le droit de vote pour les femmes, suivront dix années, interrompues par la Première Guerre mondiale, d'agitations marquantes au sein desquelles s'illustreront des femmes telles que Emmeline Pankhurst (1858-1928), fondatrice de la Women's Social and Political Union (WSPU, «deeds, not words», ou Marion Wallace Dunlop (1864-1942), l'une des suffragettes britanniques les plus connues à mener une grève de la faim en juillet 1909. C'est en 1911 que les fameuses activistes féministes Dora Marsden (1882-1960) et Mary Gawthorpe (1881-1973) lancèrent l'hebdomadaire "The Freewoman", un hebdomadaire publié jusqu'en octobre 1912. 

Le 23 novembre 1911, Rebecca West collabore donc  à The Freewoman en écrivant un article en faveur de l'amour libre, un article qui fait bien-entendu  scandale : "Le mariage avait certains avantages commerciaux. L'homme obtient le droit exclusif au corps de la femme et la femme oblige l'homme à la soutenir pour le reste de sa vie... un marché plus honteux n'a jamais été conclu". Le 28 décembre 1911, Dora Marsden débutera une série de cinq articles portant sur la moralité : dans le passé, écrira-t-elle, les femmes avaient été encouragées à restreindre leurs sens et leur passion pour la vie tout en "se gardant consciencieusement en vie et en reproduisant l'espèce".  L'image de la "pureté féminine" et de "l'idéal chaste" doit être brisée. Quant au mariage traditionnel, Dora Marsden n'hésite pas à écrire que "la monogamie a toujours été basée sur l'apathie intellectuelle et l'insensibilité des femmes mariées, qui réalisent leur propre idéal aux dépens de la célibataire et de la prostituée." Si les articles sur la sexualité suscitent beaucoup de controverses, ils alimentent bien des débats et s'étendent à de nombreuses autres thématiques, l'heure est véritablement à la discussion dans les Freewoman Discussion Circle mais aussi à la Fabian Society, creuset de la création du Parti travailliste en 1900. Fabian Society que Rebecca West intègre en 1912 en même temps qu'elle rejoint l'hebdomadaire socialiste The Clarion. 

La relation de Rebecca West avec Wells, déjà connu pour ses liaisons extraconjugales, fut une relation qui lui apportera, au bout du compte, "une domesticité qu'elle n'aimait pas". Ainsi s'installera-t-elle dans son propre appartement londonien en 1919. Ses romans n'ajoutèrent rien, par la suite, à sa formidable réputation de journaliste engagée : "Return of the Soldier" (1918), "The Judge" (1922), "The Strange Necessity" (1928), "Harriet Hume" (1929). Les Daily News, The Star, New Statesman et New Republic lui ouvrent leurs colonnes. 

 

Personnage clef de la vie littéraire de l`entre-deux-guerres, elle fut un des fondateurs du P.E.N. Club, et séjourna fréquemment aux États-Unis. en France et en Italie où ,elle se lia d`amitié avec D. H. Lawrence. "The Strange Necessity", un recueil d'articles et d'essais paru en 1928, contenait une des premières défenses de l`"Ulysse" de Joyce, qui eut pourtant le don d'irriter l`écrivain irlandais par son ton trop léger. Rebecca West se brouilla également, à l`occasion de ce livre, avec H.G. Wells, vexé d'avoir été rangé parmi les "oncles de la littérature anglaise" aux côtés de George Bernard Shaw... 


Le court roman de Rebecca West, "The Return of the Soldier" (Le Retour du Soldat), publié en 1918, - à 24 ans -, est devenu un classique de la littérature suscitée par les horreurs de la Première Guerre mondiale.

En 1916, le capitaine Chris Baldry  regagne sa propriété de campagne de Baldry Court, une demeure isolée aux abords de Londres. Il souffre de pertes de mémoire provoquées par le traumatisme et le choc des obus, et a oublié les quinze dernières années de sa vie, dont son mariage et la mort de son jeune fils, Oliver. Le voici confronté aux trois femmes qui ont contribué à façonner sa vie, Jenny la narratrice, une cousine par alliance, sensible, Kitty, son épouse, impatiente ,  - toutes deux ont vécu loin des horreurs de la guerre -, et Margaret Grey, une femme de la classe populaire, amie d'enfance qui va devenir le temps de son amnésie l'amante et la mère à laquelle il s'attachera comme une planche de salut. Jenny, quant à elle, la découvrira plus sensible qu'il n'y paraît. La  famille de Chris et son médecin doivent décider s'il faut le conforter dans son délire ou le ramener à la réalité, accepter la mort de son fils et le renvoyer au front. Chris s'est réfugié ainsi dans un monde perdu, celui de ses 20 ans, celui d'un été romantique passé à Monkey Island, où il est tombé amoureux de Margaret, la fille de l'aubergiste. Jenny fait venir Margaret auprès d'eux pour aider Chris à reprendre conscience de la réalité. L'évolution de la vie sentimentale de chacune de ces trois femmes est décrite avec sensibilité et lyrisme. Toute aussi poignante, l'issue de son amnésie, il retrouve sa mémoire, mais est-ce une délivrance, un retour qui le précipite à nouveau dans la cauchemar de la guerre et la mort assurée.... 

 

CHAPTER I

"AH, don't begin to fuss!" wailed Kitty. "If a woman began to worry in these days because her husband hadn't written to her for a fortnight! Besides, if he 'd been anywhere interesting, anywhere where the fighting was really hot, he 'd have found some way of telling me instead of just leaving it as 'Somewhere in France.' He'll be all right."

We were sitting in the nursery. I had not meant to enter it again, now that the child was dead; but I had come suddenly on Kitty as she slipped the key into the look, and I had lingered to look in at the high room, so full of whiteness and clear colors, so unendurably gay and familiar, which is kept in all respects as though there were still a child in the house. It was the first lavish day of spring, and the sunlight was pouring through the tall, arched windows and the flowered curtains so brightly that in the old days a fat fist would certainly have been raised to point out the new, translucent glories of the rosebud. 

Sunlight was lying in great pools on the blue cork floor and the soft rugs, patterned with strange beasts, and threw dancing beams, which should have been gravely watched for hours, on the white paint and the blue distempered walls. It fell on the rocking-horse, which had been Chris's idea of an appropriate present for his year-old son, and showed what a fine fellow he was and how tremendously dappled; it picked out Mary and her little lamb on the chintz ottoman. And along the mantelpiece, under the loved print of the snarling tiger, in attitudes that were at once angular and relaxed, as though they were ready for play at their master's pleasure, but found it hard to keep from drowsing in this warm weather, sat the Teddy Bear and the chimpanzee and the woolly white dog and the black cat with  eyes that roll. 

 

"AH, ne commence pas à faire des histoires", s'est écriée Kitty. "Si une femme commençait à s'inquiéter de nos jours parce que son mari ne lui a pas écrit pendant quinze jours ! D'ailleurs, s'il avait été dans un endroit intéressant, dans un endroit où les combats étaient vraiment chauds, il aurait trouvé un moyen de me le dire au lieu d'écrire "Quelque part en France". Il s'en sortira."

Nous étions assis dans la chambre d'enfant. Je n'avais pas l'intention d'y entrer à nouveau, maintenant que l'enfant était mort ; mais j'étais tombée brusquement sur Kitty alors qu'elle glissait la clé dans le guichet, et je m'étais attardée à regarder cette haute pièce, si pleine de blancheur et de couleurs claires, si incroyablement gaie et familière, qui est conservée à tous égards comme s'il y avait encore un enfant dans la maison. C'était le premier jour somptueux du printemps, et la lumière du soleil traversait les hautes fenêtres cintrées et les rideaux fleuris avec tant d'éclat qu'autrefois, on aurait certainement levé un gros poing pour montrer les nouvelles gloires translucides des boutons de rose. La lumière du soleil s'étalait en grandes flaques sur le sol de liège bleu et les tapis moelleux aux motifs de bêtes étranges, et jetait des rayons dansants, qui auraient dû être gravement observés pendant des heures, sur la peinture blanche et les murs bleus délavés. Elle tombait sur le cheval à bascule, qui avait été le cadeau idéal de Chris pour son fils d'un an, et montrait à quel point c'était un bon garçon et à quel point il était très pommelé ; elle faisait ressortir Marie et son petit agneau sur l'ottomane en chintz. Et le long de la cheminée, sous la gravure aimée du tigre hargneux, dans des attitudes à la fois anguleuses et détendues, comme s'ils étaient prêts à jouer pour le plaisir de leur maître, mais qu'ils avaient du mal à s'empêcher de somnoler par ce temps chaud, étaient assis l'ours en peluche et le chimpanzé, le chien blanc laineux et le chat noir aux yeux qui roulent. 

 

Everything was there except Oliver. I turned away so that I might not spy on Kitty revisiting her dead. But she called after me: 

"Come here, Jenny. I'm going to dry my hair." And when I looked again I saw that her golden hair was all about her shoulders and that she wore over her frock a little silken jacket trimmed with rosebuds. She looked so like a girl on a magazine cover that one expected to find a large "15 cents" somewhere attached to her person. She had taken Nanny's big basket-chair from its place by the high-chair, and was pushing it over to the middle window. "I always come in here when Emery has washed my hair. It's the sunniest room in the house. I wish Chris wouldn't have it kept as a nursery when there's no chance--" She sat down, swept her hair over the back of the chair into the sunlight, and held out to me her tortoiseshell hair-brush. "Give it a brush now and then, like a good soul; but be careful. Tortoise snaps so!"

 

Tout était là, sauf Oliver. Je me suis détournée pour ne pas espionner Kitty en train de revoir ses morts. Mais elle m'appela : 

"Viens ici, Jenny. Je vais me sécher les cheveux." Et quand j'ai regardé à nouveau, j'ai vu que ses cheveux dorés lui arrivaient aux épaules et qu'elle portait par-dessus sa redingote une petite veste de soie garnie de boutons de rose. Elle ressemblait tellement à une fille sur la couverture d'un magazine qu'on s'attendait à trouver un gros "15 cents" quelque part attaché à sa personne. Elle avait pris la grande chaise à panier de Nanny de sa place près de la chaise haute et la poussait vers la fenêtre du milieu. "Je viens toujours ici quand Emery m'a lavé les cheveux. C'est la pièce la plus ensoleillée de la maison. J'aimerais que Chris ne la garde pas comme chambre d'enfant quand il n'y a aucune chance..." Elle s'est assise, a balayé ses cheveux par-dessus le dossier de la chaise, dans la lumière du soleil, et m'a tendu sa brosse à cheveux en écaille. "Donnez-lui un coup de brosse de temps en temps, comme une bonne âme ; mais faites attention. La tortue craque tellement !"

 

I took the brush and turned to the window, leaning my forehead against the glass and staring unobservantly at the view. You probably know the beauty of that view; for when Chris rebuilt Baldry Court after his marriage he handed it over to architects who had not so much the wild eye of the artist as the knowing wink of the manicurist, and between them they massaged the dear old place into matter for innumerable photographs in the illustrated papers. The house lies on the crest of Harrowweald, and from its windows the eye drops to miles of emerald pasture-land lying wet and brilliant under a west- ward line of sleek hills, blue with distance and distant woods, while nearer it range the suave decorum of the lawn and the Lebanon cedar, the branches of which are like darkness made palpable, and the minatory gauntnesses of the topmost pines in the wood that breaks downward, its bare boughs a close texture of browns and purples, from the pond on the edge of the hill.

 

J'ai pris le pinceau et je me suis tournée vers la fenêtre, appuyant mon front contre la vitre et regardant la vue sans la remarquer. Vous connaissez probablement la beauté de cette vue, car lorsque Chris a reconstruit Baldry Court après son mariage, il l'a confié à des architectes qui n'avaient pas tant l'œil sauvage de l'artiste que le clin d'œil complice de la manucure, et à eux deux ils ont transformé ce cher vieil endroit en matière pour d'innombrables photographies dans les journaux illustrés. La maison se trouve sur la crête de Harrowweald, et de ses fenêtres, le regard tombe sur des kilomètres de pâturages émeraude, humides et brillants, sous une ligne ouest de collines élancées, bleues avec la distance et les bois lointains, tandis que, plus près, s'étendent le décorum suave de la pelouse et le cèdre du Liban, Les branches de ce cèdre sont comme l'obscurité rendue palpable, et les pins les plus hauts dans le bois qui descend, ses branches nues étant une texture serrée de bruns et de violets, depuis l'étang au bord de la colline.

 

That day its beauty was an affront to me, because, like most Englishwomen of my time, I was wishing for the return of a soldier. Disregarding the national interest and everything else except the keen prehensile gesture of our hearts toward him, I wanted to snatch my Cousin Christopher from the wars and seal him in this green pleasantness his wife and I now looked upon. Of late I had had bad dreams about him. By nights I saw Chris  running across the brown rottenness of No-Man's-Land, starting back here because he trod upon a hand, not even looking there because of the awfulness of an unburied head, and not till my dream was packed full of horror did I see him pitch forward on his knees as he reached safety, if it was that. For on the war-films I have seen men slip down as softly from the trench-parapet, and none but the grimmer philosophers could say that they had reached safety by their fall. And when I escaped into wakefulness it was only to lie stiff and think of stories I had heard in the boyish voice of the modern subaltern, which rings indomitable, yet has most of its gay notes flattened: "We were all of us in a barn one night, and a shell came along.

My pal sang out, 'Help me, old man; I've got no legs!' and I had to answer, 'I can't, old man; I've got no hands!'" Well, such are the dreams of Englishwomen to-day. I could not complain, but I wished for the return of our soldier. So I said:

"I wish we could hear from Chris. It is a fortnight since he wrote."

And then it was that Kitty wailed, "Ah, don't begin to fuss!" and bent over her image in a hand-mirror as one might bend for refreshment over scented flowers.

 

Ce jour-là, sa beauté me fit l'effet d'un affront, car, comme la plupart des Anglaises de mon époque, je souhaitais le retour d'un soldat. Faisant fi de l'intérêt national et de tout le reste, à l'exception du geste préhensile de nos cœurs à son égard, je voulais arracher mon cousin Christopher aux guerres et l'enfermer dans cette verdure agréable que sa femme et moi contemplions à présent. Dernièrement, j'ai fait des cauchemars à son sujet. La nuit, je voyais Chris courir à travers la pourriture brune du No-Man's-Land, revenant en arrière ici parce qu'il avait marché sur une main, ne regardant même pas là à cause de l'horreur d'une tête non enterrée, et ce n'est qu'une fois mon rêve rempli d'horreur que je l'ai vu s'avancer sur ses genoux alors qu'il atteignait la sécurité, si c'était bien cela. En effet, dans les films de guerre, j'ai vu des hommes descendre aussi doucement du parapet d'une tranchée, et seuls les philosophes les plus sinistres pouvaient dire qu'ils avaient atteint la sécurité en tombant. Et lorsque je m'échappais pour m'éveiller, c'était seulement pour rester allongé et penser aux histoires que j'avais entendues dans la voix enfantine du subalterne moderne, qui sonne indomptable, mais dont la plupart des notes gaies ont été aplaties : "Nous étions tous dans une grange une nuit, et un obus est arrivé. Mon ami s'est écrié : "Aide-moi, mon vieux, je n'ai plus de jambes !" et j'ai dû répondre : "Je ne peux pas, mon vieux, je n'ai plus de mains !". Tels sont les rêves des femmes anglaises d'aujourd'hui. Je ne pouvais pas me plaindre, mais je souhaitais le retour de notre soldat. J'ai donc dit : 

"J'aimerais avoir des nouvelles de Chris. Il y a quinze jours qu'il n'a pas écrit."

Et c'est alors que Kitty s'écria : "Ah, ne commencez pas à faire des histoires !" et se pencha sur son image dans un miroir à main comme on se penche pour se rafraîchir sur des fleurs parfumées.

 

I tried to build about me such a little globe of ease as always ensphered her, and thought of all that remained good in our lives though Chris was gone. I was sure that we were preserved from the reproach of luxury, because we had made a fine place for Chris, one little part of the world that was, so far as surfaces could make it so, good enough for his amazing goodness. Here we had nourished that surpassing amiability which was so habitual that one took it as one of his physical characteristics, and regarded any lapse into bad temper as a calamity as startling as the breaking of a leg; here we had made happiness inevitable for him. I could shut my eyes and think of innumerable proofs of how well we had succeeded, for there never was so visibly contented a man. And I recalled all that he did one morning just a year ago when he went to the front.

 

J'ai essayé de construire autour de moi un petit globe d'aisance comme elle l'avait toujours fait, et j'ai pensé à tout ce qui restait de bon dans nos vies, même si Chris n'était plus là. J'étais sûre que nous étions préservés du reproche de luxe, parce que nous avions fait une belle place à Chris, une petite partie du monde qui était, dans la mesure où les surfaces pouvaient la rendre telle, assez bonne pour son étonnante bonté. Ici, nous avions nourri cette amabilité surfaite qui était si habituelle qu'on la prenait pour l'une de ses caractéristiques physiques, et qu'on considérait toute erreur d'humeur comme une calamité aussi surprenante que la rupture d'une jambe ; ici, nous avions fait en sorte que le bonheur soit inévitable pour lui. Je pouvais fermer les yeux et penser à d'innombrables preuves de notre réussite, car il n'y avait jamais eu d'homme aussi visiblement satisfait. Et je me rappelais tout ce qu'il avait fait un matin, il y a tout juste un an, lorsqu'il était parti au front...

(...)


"The Judge" (1922)

Reconnue des deux côtés de l'Atlantique, Rebecca West incarna, au moins jusqu'à son mariage avec le banquier Henry Andrews, en 1930, la femme libérée des années 20. Le style éblouissant de "The Judge", paru en 1922, fit l`admiration de Somerset Maugham et de Virginia Woolf. Aujourd`hui, on le lit surtout à cause de l'inoubliable peinture de l'Edimbourg de l'enfance de "Cissie", et d'un portrait de mère aux tonalités freudiennes.

 

"IT was not because life was not good enough that Ellen Melville was crying as she sat by the window. The world, indeed, even so much of it as could be seen from her window, was extravagantly beautiful. The office of Mr. Mactavish James, Writer to the Signet, was in one of those decent grey streets that lie high on the northward slope of Edinburgh New Town, and Ellen was looking up the side-street that opened just opposite and revealed, menacing as the rattle of spears, the black rock and bastions of the Castle against the white beamless glare of the southern sky. And it was the hour of the clear Edinburgh twilight, that strange time when the world seems to have forgotten the sun though it keeps its colour; it could still be seen that the moss between the cobblestones was a wet bright green, and that a red autumn had been busy with the wind-nipped trees, yet these things were not gay, but cold and remote as brightness might be on the bed of a deep stream, fathoms beneath the visitation of the sun. At this time all the town was ghostly, and she loved it so. She took her mind by the arm and marched it up and down among the sights of Edinburgh, telling it that to be weeping with discontent in such a place was a scandalous turning up of the nose at good mercies. Now the Castle Esplanade, that all day had proudly supported the harsh, virile sounds and colours of the drilling regiments, would show to the slums its blank surface, bleached bone-white by the winds that raced above the city smoke. Now the Cowgate and the Canon-gate would be given over to the drama of the disorderly night; the slum-dwellers would foregather about the rotting doors of dead men’s mansions and brawl among the not less brawling ghosts of a past that here never speaks of peace, but only of blood and argument. And Holyrood, under a black bank surmounted by a low bitten cliff, would He like the camp of an invading and terrified army…. She stopped and said, “Yon about Holyrood’s a fine image for the institution of monarchy.” For she was a Suffragette, so far as it is possible to be a Suffragette effectively when one is just seventeen, and she spent much of her time composing speeches which she knew she would always be too shy to deliver. “There is a sinister air about palaces. Always they appear like the camp of an invading army that is uneasy and keeps a good look-out lest they need shoot. Remember they are always ready to shoot….” She interrupted herself with a click of annoyance. “I see myself standing on a herring-barrel and trying to hold the crowd with the like of that. It’s too literary. I always am. I doubt I’ll never make a speaker. Deed, I’ll never be anything but the wee typist that I am….” And misery rushed in on her mind again. She fell to watching the succession of little black figures that huddled in their topcoats as they came down the side-street, bent suddenly at the waist as they came to the corner and met the full force of the east wind, and then pulled themselves upright and butted at it afresh with dour faces. The spectacle evoked a certain local pride, for such inclemencies were just part of the asperity of conditions which she reckoned as the price one had to pay for the dignity of living in Edinburgh; which indeed gave it its dignity, since to survive anything so horrible proved one good rough stuff fit to govern the rest of the world. But chiefly it evoked desolation. For she knew none of these people. In all the town there was nobody but her mother who was at all aware of her..."

 

"Ce n’était pas parce que la vie n’était pas assez belle qu’Ellen Melville était assise à pleurer près de la fenêtre. Le monde, en vérité, ne fût-ce que la part visible depuis sa fenêtre, était d’une beauté extravagante. Le bureau de M. Mactavish James, notaire à Édimbourg, se trouvait dans l’une de ces rues grises et convenables qui s’étagent haut sur la pente nord de la New Town, et Ellen levait les yeux vers la ruelle qui s’ouvrait juste en face et révélait, menaçants comme le cliquetis des lances, le rocher noir et les bastions du Château, se découpant sur la lueur blanche et sans rayonnement du ciel austral.

Et c’était l’heure du clair crépuscule d’Édimbourg, ce moment étrange où le monde semble avoir oublié le soleil bien qu’il ait gardé ses couleurs ; on distinguait encore la mousse d’un vert vif et humide entre les pavés, et l’on voyait qu’un automne rougeoyant s’était acharné sur les arbres meurtris par le vent, mais ces choses n’étaient pas gaies, elles étaient froides et lointaines comme la clarté peut l’être au fond d’un torrent, à des brasses sous la visite du soleil. À cette heure, toute la ville était fantomatique, et elle l’aimait ainsi.

Elle prit son esprit par le bras et le promena parmi les sights d’Édimbourg, se disant que pleurer de mécontentement en un tel lieu était un dégoûtable signe d’ingratitude. L’Esplanade du Château, qui avait fièrement supporté toute la journée les sons et couleurs virils et rudes des régiments à l’exercice, offrait maintenant aux bas-quartiers sa surface vide, blanchie à la couleur d’os sec par les vents qui courent au-dessus de la fumée de la ville. Le Cowgate et le Canongate seraient maintenant livrés au drame de la nuit déréglée ; les habitants des taudis se rassembleraient autour des portes pourries des demeures des hommes morts et se querelleraient parmi les fantômes non moins querelleurs d’un passé qui ici n’évoque jamais la paix, mais seulement le sang et la dispute.

Et Holyrood, au pied d’une berge noire surmontée d’une falaise basse et rongée, gîterait tel le camp d’une armée d’invasion et terrifiée… Elle s’arrêta et dit : « Cette image de Holyrood, c’est une fine image pour l’institution monarchique. » Car elle était suffragette, autant qu’il est possible de l’être efficacement quand on a tout juste dix-sept ans, et elle passait une grande partie de son temps à composer des discours qu’elle savait être trop timide pour jamais prononcer.

« Il y a un air sinistre autour des palais. Ils apparaissent toujours comme le camp d’une armée d’invasion, inquiète et aux aguets, de peur d’avoir à tirer. Souvenez-vous qu’ils sont toujours prêts à tirer… » Elle s’interrompit avec un claquement d’agacement. « Je me vois d’ici, debout sur un baril de harengs et essayant de captiver la foule avec des choses pareilles. C’est trop littéraire. Je le suis toujours. Je crains de ne jamais faire une bonne oratrice. En vérité, je ne serai jamais rien d’autre que la petite dactylo que je suis… »

Et le malheur se rua de nouveau dans son esprit. Elle se mit à observer la succession des petites silhouettes noires qui, emmitouflées dans leurs pardessus, descendaient la ruelle, se penchaient soudain à la taille en arrivant au coin pour affronter la pleine force du vent d’est, puis se redressaient et le défiaient de nouveau, le visage buté. Le spectacle éveilla en elle une certaine fierté locale, car ces intempéries faisaient simplement partie de l’âpreté des conditions qu’elle considérait comme le prix à payer pour la dignité de vivre à Édimbourg ; qui, en vérité, lui donnait sa dignité, puisque survivre à une chose si horrible prouvait qu’on était fait d’assez bon grain pour gouverner le reste du monde.

Mais surtout, cela éveillait en elle une immense solitude. Car elle ne connaissait aucune de ces personnes. Dans toute la ville, il n’y avait personne d’autre que sa mère qui fût un tant soit peu conscient de son existence..."

 

Le "Juge" n'est pas une personne, mais une force abstraite. C'est le passé, la société patriarcale, la morale victorienne, et l'héritage psychologique des mères qui jugent et condamnent les vies des personnages. Le livre soutient que les femmes sont particulièrement soumises à ce jugement écrasant ...

Le roman est structuré en deux livres distincts mais intimement liés.

- Livre 1 : L'Écosse Édouardienne et l'Émancipation Féminine

L'héroïne : Ellen Melville est une jeune femme écossaise, intelligente, idéaliste et passionnément engagée dans le mouvement des suffragettes. Elle représente la "Nouvelle Femme" : elle veut l'indépendance, une carrière (elle travaille comme secrétaire dans un bureau d'avocat) et la liberté sexuelle.

Ellen tombe amoureuse de Richard Yaverland, un homme séduisant, énergique et un peu mystérieux, qui est ingénieur et revient des colonies. Leur romance est intense et passionnée. Elle voit en lui un partenaire qui respecte son intelligence et son ambition, une échappatoire à la vie étouffante d'Édimbourg.

Le principal obstacle semble être la mère possessive de Richard, Marion Yaverland, dont il parle avec une dévotion qui trouble Ellen.

- Livre 2 : Le Sussex et le Poids du Passé

Le couple se rend dans le Sussex, dans la maison isolée de Marion Yaverland, "Yaverland's End". C'est ici que le vrai cœur du roman bat, dans une atmosphère lourde et quasi-Shakespearienne. L'histoire de Marion est dévoilée. Jeune femme victorienne, elle a été séduite et abandonnée par un aristocrate, lui donnant un premier fils, Roger. Pour survivre et élever son enfant dans le déshonneur, elle a épousé un homme brutal qu'elle méprisait, lui donnant un second fils, Richard. Sa vie n'a été qu'un sacrifice total et une dévotion exclusive à Richard, qu'elle aime d'un amour possessif et quasi-incestueux.

La confrontation - Ellen se rend compte que la relation entre Richard et sa mère est bien plus malsaine et profonde qu'elle ne l'imaginait (l'amour maternel destructeur est le thème central). Marion voit en Ellen une rivale, une menace à son empire émotionnel. La maison devient une arène où s'affrontent deux visions de la femme : la mère sacrificielle et possessive (Marion) et la femme indépendante et libre (Ellen).

Le frère caché  -La présence de Roger, le fils aîné rejeté et amer, ajoute une couche supplémentaire de tension et de jalousie. Il hait Richard, qui a reçu tout l'amour qui lui a été refusé.

Le roman est profondément pessimiste ...


"Harriet Hume" (1929)

La beauté immuable d’Harriet Hume et son engagement envers son art contrastent fortement avec les objectifs plus mondains d’Arnold Condorex. Après un rendez-vous romantique, elle découvre qu’elle peut lire dans ses pensées, mais Arnold, avec son objectif de se déplacer dans le monde, se sépare rapidement de la mystérieuse dame. Alors qu’ils se rencontrent au fil des ans, les pouvoirs intuitifs d’Harriet continuent de déstabiliser Arnold, lui ouvrant les yeux sur les éléments les plus sombres de ses aspirations politiques et financières, alors même qu’il reste attiré par elle ...

 


Le cinquième roman de Rebecca West, "The Thinking Reed" (Le Roseau pensant), publié en 1936, conte, sur fond d'un milieu social européen des plus aisés mais aussi, pour l'auteur, des plus corrompus, les illusions et désillusions d'Isabelle Torry, une jeune et riche veuve américaine, qui arrive à Paris pour refaire sa vie. Déçue par une première liaison amoureuse, elle épouse de manière impulsive Marc Sallafranque, un français doté d'une immense fortune, qu'elle n'aime pas. Ils connaîtront pourtant l'amour, essaieront de trouver le bonheur, mais apprendront que cette existence qui les aspire tout entier, les ennuie non seulement par sa trivialité mais les blesse aussi par sa cruauté. 


Rebecca West, "The Fountain Overflows" (La Famille Aubrey, 1957) avait pour ambition de relater l'histoire d'une famille anglaise, la famille Aubrey composée de musiciens ne vivant que pour leur art,  de 1900 à la Seconde Guerre mondiale, mais Rebecca West ne put venir à bout que d'une première période antérieure à 1914. L'intention autobiographique est d'autant plus évidente que le personnage central n'est autre que Mrs Aubrey, une célèbre pianiste qui emprunte son personnage à la propre mère de l'écrivain. On y retrouve l'un des drames qui domina l'enfance de Rebecca West, l'échec du mariage de ses parents et l'absence d'un père, par ailleurs brillant pamphlétaire. Cette évocation de l'Angleterre edwardienne connut un succès phénoménal tant en Angleterre qu'aux Etats-Unis. 


Rebecca West, "Black lamb and grey falcon : a journey through Yougoslavia" (Agneau noir et Faucon gris, 1941)

"Were I to go down into the market-place, armed with the powers ofwitchcraft, and take a peasant by the shoulders and whisper to him, “In your lifetime, have you known peace?” wait for his answer, shake his shoulders and transform him into his father, and ask him the same question, and transform him in his turn to his father, I would never hear the word “Yes,” if I carried my questioning of the dead back for a thousand years." - "Agneau noir et Faucon gris" est un classique du récit de voyage de plus de mille pages, description de la Yougoslavie des années 1936-1938, et rencontre, confrontation, de son propre parcours personnel dans un pays, les Balkans, où a débuté la Première Guerre mondiale. L'invasion allemande en 1941 lui fit ajouter un épilogue dramatisé au cours duquel la tentation sacrificielle qui avait tant dominé l'histoire des Slaves du Sud ("l'agneau noir") face aux empires autrichiens ou turcs, cédait enfin à celle d'une lutte salutaire contre l'invasion nazie ("le faucon gris"). C'est un voyage épique à travers l’histoire, la politique, la culture et la nature humaine. On peut rester surpris que dans la bibliothèque d’œuvres monumentales de la littérature du XXe siècle, à côté de Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Ulysse, de James Joyce, La Montagne magique, de Thomas Mann, et une poignée d’autres, ait pu prendre place un livre de voyage à propos d'un pays qui en est le sujet et qui n’existe plus en tant que tel, s'il a jamais au fond exister, sculpté dans l’ancien empire austro-hongrois en 1918, la Yougoslavie, ou "le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes", comme on l’appelait à l’origine, et qui se séparera par la suite - et violemment - selon des lignes ethniques et religieuses en une demi-douzaine d’États distincts...

 

Journey

WE SPENT THE NIGHT AT SALZBURG, AND IN THE MORNING WE had time to visit the house where Mozart was born, and look at his little spinet, which has keys that are brown and white instead of white and black. There the boy sat, pleased by its prettiness and pleased by the sounds he drew from it, while there encircled him the rage of his father at this tiresome, weak, philandering son he had begotten, who would make no proper use of his gifts; and further back still the indifference of his contemporaries, which was to kill him; and further back still, so far away as to be of no use to him, our important love for him. That was something we human beings did not do very well. Then we went down to the railway station and waited some hours for the train to Zagreb, the capital of Croatia. When it at last arrived, I found myself in the midst of what is to me the mystery of mysteries. For it had left Berlin the night before and was crammed with unhappy-looking German tourists, all taking advantage of the pact by which they could take a substantial sum out of the country provided they were going to Yugoslavia; and I cannot understand the proceedings of Germans. All Central Europe seems to me to be enacting a fantasy which I cannot interpret.

 

Nous avons passé la nuit à Salzbourg et, le matin, nous avons eu le temps de visiter la maison où Mozart est né et de voir sa petite épinette, dont les touches sont brunes et blanches au lieu de blanches et noires. L'enfant était assis là, heureux de sa beauté et des sons qu'il en tirait, tandis que l'entouraient la rage de son père contre ce fils fatigant, faible et coureur de jupons qu'il avait engendré et qui ne ferait pas bon usage de ses dons, et plus loin encore l'indifférence de ses contemporains, qui devait le tuer, et plus loin encore, si loin qu'il ne lui était d'aucune utilité, l'amour important que nous lui portions. C'est une chose que nous, les êtres humains, ne savons pas très bien faire. Nous sommes ensuite descendus à la gare et avons attendu quelques heures le train pour Zagreb, la capitale de la Croatie. Lorsqu'il est enfin arrivé, je me suis retrouvé au milieu de ce qui est pour moi le mystère des mystères. En effet, il avait quitté Berlin la veille au soir et était bondé de touristes allemands à l'air malheureux, tous profitant du pacte qui leur permettait de sortir une somme substantielle du pays s'ils se rendaient en Yougoslavie ; et je ne peux pas comprendre les agissements des Allemands. Toute l'Europe centrale me semble mettre en scène un fantasme que je ne peux pas interpréter.

 

The carriages were so crowded that we could find only one free seat in a first-class compartment, which I took, while my husband sat down in a seat which a young man had just left to go to the restaurant car for lunch. The other people in the compartment were an elderly business man and his wife, both well on in the fifties, and a manufacturer and his wife, socially superior to the others and fifteen to twenty years younger. The elderly business man and his wife, like nearly everybody else on the train, were hideous; the woman had a body like a sow, and the man was flabby and pasty. The manufacturer was very much better-looking, with a direct laughing eye, but he was certainly two stone overweight, and his wife had been sharpened to a dark keen prettiness by some Hungarian strain. The business man’s wife kept leaving her seat and running up and down the  corridor in a state of great distress, lamenting that she and her husband had no Austrian schillings and therefore could not get a meal in the restaurant car. Her distress was so marked that we assumed that they had eaten nothing for many hours, and we gave her a packet of chocolate and some biscuits, which she ate very quickly with an abstracted air. 

 

Les wagons étaient tellement bondés que nous n'avons pu trouver qu'une seule place libre dans un compartiment de première classe, que j'ai prise, tandis que mon mari s'est assis sur un siège qu'un jeune homme venait de quitter pour se rendre au wagon-restaurant pour le déjeuner. Les autres personnes présentes dans le compartiment étaient un homme d'affaires âgé et sa femme, tous deux ayant largement dépassé la cinquantaine, ainsi qu'un industriel et sa femme, socialement supérieurs aux autres et plus jeunes de quinze à vingt ans. Le vieil homme d'affaires et sa femme, comme presque tout le monde dans le train, étaient hideux ; la femme avait un corps de truie, et l'homme était mou et pâteux. Le fabricant était beaucoup plus beau, avec un œil rieur direct, mais il avait certainement deux pierres de trop, et sa femme avait été aiguisée à une beauté sombre et vive par quelque contrainte hongroise. La femme de l'homme d'affaires n'arrêtait pas de quitter son siège et de courir dans le couloir dans un état de grande détresse, se lamentant qu'elle et son mari n'avaient pas de schillings autrichiens et ne pouvaient donc pas prendre un repas dans le wagon-restaurant. Sa détresse était telle que nous avons supposé qu'ils n'avaient rien mangé depuis plusieurs heures et nous lui avons donné un paquet de chocolat et des biscuits, qu'elle a mangés très rapidement d'un air distrait. 

 

Between mouthfuls she explained that they were travelling to a Dalmatian island because her husband had been very ill with a nervous disorder affecting the stomach which made him unable to make decisions. She pointed a bitten bar of chocolate at him and said, ‘Yes, he can’t make up his mind about anything! If you say, “Do you want to go or do you want to stay?” he doesn’t know.’ Grieving and faithful love shone in her eyes. My husband was very sympathetic, and said that he himself had nervous trouble of some sort. He even alleged, to my surprise, that he had passed through a similar period of not knowing his own mind. Sunshine, he said, he had found the only cure.

 

Entre deux bouchées, elle explique qu'ils se rendent sur une île dalmate parce que son mari est très malade, atteint d'une maladie nerveuse de l'estomac qui l'empêche de prendre des décisions. Elle lui montra une barre de chocolat mordue et dit : "Oui, il ne peut se décider sur rien ! Si vous lui dites : "Tu veux partir ou tu veux rester ?", il ne sait pas". Dans ses yeux brillaient le chagrin et l'amour fidèle. Mon mari s'est montré très compatissant et a déclaré qu'il souffrait lui-même d'une sorte de trouble nerveux. Il a même prétendu, à ma grande surprise, qu'il avait traversé une période similaire où il ne savait pas ce qu'il pensait. Au soleil, il a dit qu'il avait trouvé le seul remède.

 

But as she spoke her eyes shifted over my husband’s shoulders and she cried, ‘Ah, now we are among beautiful mountains! Wunderbar! Fabelhaft! Ach, these must be the Dolomites!’ ‘No, these are not the Dolomites,’ said my husband, ‘this is the valley that runs up to Bad Gastein,’ and he told her that in the sixteenth century this had been a district of great wealth and culture, because it had been a gold-mining centre. He pointed out the town of Hof Gastein and described the beautiful Gothic tombs of mineowners in the church there, which are covered with carvings representing stages of the mining process. Everybody in the carriage listened to this with sudden, proud, exclamatory delight; it was as if they were children, and my husband were reading them a legend out of a book about their glorious past. They seemed to derive a special pious pleasure from the contemplation of the Gothic; and they were also enraptured by the perfection of my husband’s German.

 

Mais pendant qu'elle parlait, ses yeux se sont portés sur les épaules de mon mari et elle s'est écriée : "Ah, nous sommes maintenant au milieu de belles montagnes ! Wunderbar ! Fabelhaft ! Non, ce ne sont pas les Dolomites, dit mon mari, c'est la vallée qui va jusqu'à Bad Gastein, et il lui raconta qu'au seizième siècle, c'était une région très riche et très cultivée, car c'était un centre d'extraction de l'or. Il lui montra la ville de Hof Gastein et lui décrivit les magnifiques tombes gothiques des propriétaires de mines dans l'église, qui sont couvertes de sculptures représentant les étapes du processus d'extraction. Tout le monde dans la voiture écoutait cela avec une joie soudaine, fière et exclamative ; c'était comme s'ils étaient des enfants et que mon mari leur lisait une légende tirée d'un livre sur leur glorieux passé. Ils semblaient éprouver un plaisir pieux particulier à contempler le gothique, et ils étaient également enchantés par la perfection de l'allemand de mon mari.

(..)


 Apres la guerre, pendant laquelle elle soutint contre Tito la cause de Mihailovitch et de ses "tchetniks" - ce qui fit d'elle une anti-communiste passionnée, en dépit de ses convictions socialistes - elle rendit compte des procès de Nuremberg pour la presse anglaise et américaine. Cette expérience l'amena à écrire "The Meaning of Trason" (1947), réflexion sur la trahison en temps de guerre qui lui valut d'être considérée par Time comme "sans conteste l`écrivain de sexe féminin le plus important du monde"...


Rebecca West, "The Fountain Overflows" (La Famille Aubrey, 1957) 

"The Fountain Overflows" avait pour ambition de relater l'histoire d'une famille anglaise, la famille Aubrey composée de musiciens ne vivant que pour leur art,  de 1900 à la Seconde Guerre mondiale, son roman le plus personnel, chronique d'une famille où la mère et les enfants se défendent par la musique contre un père médiocre et absent. Mais Rebecca West ne put venir à bout que d'une première période antérieure à 1914. L'intention autobiographique est d'autant plus évidente que le personnage central n'est autre que Mrs Aubrey, une célèbre pianiste qui emprunte son personnage à la propre mère de l'écrivain. On y retrouve l'un des drames qui domina l'enfance de Rebecca West, l'échec du mariage de ses parents et l'absence d'un père, par ailleurs brillant pamphlétaire. Cette évocation de l'Angleterre edwardienne connut un succès phénoménal tant en Angleterre qu'aux Etats-Unis. 


Devenue une grande dame des lettres anglaises, anoblie par la reine, elle continua jusqu'à la fin de sa vie de donner au Sunday Times puis au Daily Telegraph des articles toujours très brillants sur la littérature contemporaine et sur des sujets d`actualité. A partir de 1978, l`œuvre romanesque et les premiers articles de cette pionnière furent intégralement republiés par la maison d'édition féministe Vírago...