Naturalisme - Gustave Flaubert (1821-1880) -  Louise Colet (1810-1876) - Jeanne de Tourbey (1837-1908) - ...

Last update : 02/02/2017

Flaubert se situe classiquement entre deux courants littéraires, le romantisme et le naturalisme, "Madame Bovary" (1857) se situe entre "Le Rouge et le Noir", de Stendhal (1830), "La Comédie Humaine", d'Honoré de Balzac (1830-1856), d'une part, on y quitte le romantisme et on dresse un état des lieux de la société de son temps, et, d'autre part, "L'Education sentimentale" (1869), qui voit Flaubert se pencher sur la société française sous Louis-Philippe, et "Bel Ami" (1855), de Guy de Maupassant, qui se déroule dans un Paris fin de siècle. Ce Flaubert qui ne cesse de se documenter et de récrire ses textes inlassablement afin d'atteindre le ton le plus impersonnel possible, peint l'ennui et le dérisoire d'une humanité moyenne: "ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style…" (À Louise Colet, 16 janvier 1852). Dans "Madame Bovary", Emma vit dans la perpétuelle insatisfaction de l'âme idéaliste qui confond ses rêves et la réalité, et qui croit que la vraie vie est ailleurs. Dans "L'Éducation sentimentale", Frédéric Moreau est un jeune homme plein de rêves romantiques, mais qui ne va jamais jusqu'au bout de ce qu'il entreprend. On entre dans ses romans par le biais de ses personnages, puis ceux-ci apparaissent très rapidement prisonnier de la banalité et de la médiocrité d'un quotidien qui s'impose inexorablement : "l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur.." (Madame Bovary). On a pu ainsi considérer que Flaubert exprime plus que tout autre cette impuissance à l'action qui semble caractériser toute cette génération née dans les années 1820 qui se retrouver très rapidement plongée dans les désastres de l'Empire, sa défaite, et la tragédie de la Commune que bien peu ont pressenti...  

(Henri Fantin-Latour - 1870 - The Reading - Museu e Fundação Calouste Gulbenkian, Portugal - Lisbon)

 

"On avait essayé de faire de lui un bourgeois, et c'est cela qui exaspéra sa haine..." - Flaubert à trente-huit ans, était "grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux saillants, aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge" (Journal des Goncourt). Un Gustave Lanson (1902) nous montre un Gustave Flaubert qui, dès ses premiers regards sur le monde de 1840, en plein règne de Louis-Philippe, lorgnette en mains, - décrit comme un maniaque littéraire qui se grise de ses phrases sonores, se pâme d'un épithète -, et par dessus tout méprise une humanité dont la littérature n'est pas la grande affaire. "Les bourgeois de Rouen qui passaient sur le bateau à vapeur devant la maison de Croisset tâchaient d'apercevoir, à la fenêtre de son cabinet, dressant sa silhouette géante drapée d'une robe de chambre blanche, cet original dont on contait tant de choses étranges et qui ne faisait rien comme tout le monde".

Mais Flaubert était une nature au verbe haut, à l'imagination exubérante, à la plaisanterie énorme, aux mots les plus hardis, guettant de tos côtés le ridicule outré et jouissant bruyamment. Il se plaisait à lire sur ces faces de bourgeois qui s'adonnaient sous ses yeux à la bêtise, à la vulgarité, à la platitude, et qui ne pouvaient manquer de s'y exprimer. "Il haïssait le bourgeois;  l'imbécillité, crétinisme, inintelligence absolue de l'art et grossier mépris de l'artiste, civilisation bassement matérielle et utilitaire, écœurante étroitesse des pensées, vie dégoûtante de médiocrité, voilà ce que représentait pour lui le bourgeois, et il s'en donnait de tout son cœur de déblatérer contre lui, à pleine gorge, en invectives virulentes colorées de pittoresques épithètes et ponctuées d'énergiques jurons...."

"Il en voulait au bourgeois d'être l'homme que satisfait la réalité contemporaine, qui s'y roule, qui la fait. Lui, tout ce réel lui faisait l'effet d'être mesquin, bas, misérable. Il avait la fièvre des splendeurs lointaines, la nostalgie des grandeurs passées. L'Orient, Rome, la vie autre, la vie rêvée, tout ce qui n'était pas réalité habituelle et présente, s'agrandissait, s'illuminait, l'enivrait de joie ou le consumait de désir. Il avait empli son cabinet de bibelots exotiques, dont chacun ouvrait à l'imagination une fenêtre sur l'idéal, dont chacun fournissait le support d'un rêve; deux pieds de momie lui servaient de presse-papiers, et chaque fois que ses yeux les rencontraient, le faisaient vivre quelques moments dans l'antique Egypte.

Mais il y avait dans sa haine du bourgeois quelque chose de plus que la rancune d'une imagination effrénément romantique, irréconciliable à la grise facilité de la vie moderne. Quelque chose de moral, une haute et généreuse conception de la tâche humaine se mêlait dans cette haine, et en faisait la chaude protestation d'une âme fière contre une société qui méprisait surtout dans la poésie l'inutilité du travail, le désintéressement de l'ouvrier, qui mettait le prix et le but de la vie dans la poursuite de l'argent et des distinctions sociales. Le bourgeois qu'il s'était mis à haïr, c'était celui qu'au sortir du collège, dans la pure ferveur de ses vingt ans, il avait trouvé devant lui, celui que bien vite quelques-uns de ses amis étaient devenus, rejetant comme folie de jeunesse les serments de vivre pour le beau ou pour le vrai, de se désintéresser et de se dévouer, et prenant comme objets raisonnables d'activité une dot, un avancement, une décoration ; c'était celui, comme il disait, qui tient plus à être quelque chose qu'à être quelqu'un. Ce bourgeois- là est de tous les temps : mais s'il y a un temps qui est le sien, où il s'étale, où il s'encadre, dont il ait et dont il fasse le style, c'est bien le temps où Flaubert commença de regarder le monde, vers 1840, en plein règne de Louis- Philippe.

Enfin, je crois deviner, au principe même des fureurs de Flaubert, la trace de souffrances intimes et domestiques. Son père était un savant homme, un honnête homme, un bon homme; il était bourgeois de la tête aux pieds. Il y avait autant de préjugé bourgeois que de superbe scientifique dans son dédain de la littérature, qui était pour lui le dernier des métiers : et l'on peut penser ce qu'endurait Flaubert à entendre ces déclarations. Le père Flaubert, en dehors de sa science, avait des idées, des habitudes, une conception de la vie toutes bourgeoises; l'existence de la famille était sérieuse, régulière, méthodique, respectueuse des convenances, des opinions reçues, de ce qu'on fait et de ce qu'on dit. Quand le père Flaubert emmena en Italie sa fille, son gendre, et son fils, il fallut visiter ce que tout le monde visite, s'arrêter où tout le monde s'arrête, faire, d'après le guide, la fonction du touriste, en la forme, aux heures, avec les admirations de tout le monde. La décente banalité du voyage en fit un atroce supplice pour Flaubert. J'imagine que s'il aima tant plus tard à se débrailler, à "gueuler", à heurter les traditions et les usages de tout le monde, de secrets froissements de son enfance y contribuèrent fortement. On avait essayé de faire de lui un bourgeois : c'est cela qui exaspéra sa haine. Il n'en respecta, il n'en aima pas moins les siens, dont il sentait la bonté et l'affection ; il en délesta plus profondément d'une haine impersonnelle et générale les formes de vivre et de penser qui faisaient qu'il avait souffert par les siens. Il n'y a point de plus pénétrante douleur que de commencer à comprendre, au début de la jeunesse, quand l'esprit se dégage et prend conscience de soi, qu'on n'est plus, et qu'on ne peut plus être en communion intellectuelle avec les siens : et l'effort est dur quand les esprits sont séparés, de continuer à s'embrasser par le cœur, de s'aimer sans se comprendre et sans se connaître. Flaubert y réussit. Il détacha tout à fait son intelligence de la famille, mais il ne détacha qu'elle. Au fond, c'était un tendre, et un passionné. Sous l'apparence turbulente, à travers la férocité des paradoxes, il cachait son être réel avec la timidité des caractères trop sensibles qui ont souffert par l'excessive délicatesse ou la violence irréfrénable de leur sentiment. Il a été dans sa famille, sauf le sacrifice qu'il ne pouvait pas faire de la vocation qui était sa raison de vivre, il a été toute affection et tout dévouement..."

 

Gustave Flaubert (1821-1880)

A l'une de ses si nombreuses lectrices de province ,qui perdirent le sommeil en lisant Madame Bovary, Flaubert fait en 1857 quelques confidences : "où donc avez-vous pris cette connaissance de la nature humaine?", l'interroge-t-elle : "Je suis né à l'hôpital de Rouen dont mon père était le chirurgien et j'ai grandi au milieu de toutes les misères humaines - dont un mur me séparait. Tout enfant, j'ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j'ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n'aime point la vie et je n'ai point peur de la mort. L'hypothèse du néant absolu n'a même rien qui me terrifie. Je suis prêt à me jeter dans le grand trou noir avec placidité." Le "réalisme" de Gustave Flaubert est naît, semble-t-il, d'un énorme sentiment de vide, d'un quotidien dérisoire dans lequel s'ébattent des personnages médiocres qui ne peuvent exister faute d'ambitions ou d'horizons, et pour tenter de reconstruire le vide abyssal de ces multiples vies, Flaubert amasse force détails dans lesquels se perd définitivement toute possibilité de sens : vanité de l'action et vanité de l'écriture elle-même, "le trop-plein d'anecdotes voile le vide du monde". Il écrira ainsi à Louise Colet : "Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait par lui-même par la force interne de son style".

 

Gustave Flaubert, né à Rouen, grandit dans le cadre de l'Hôtel-Dieu où son père est médecin-chef (le personnage du docteur Larivière dans Madame Bovary). Les lieux flaubertiens par excellence seront Paris, Rouen, Croisset, Ry et Trouville. Issu du milieu bourgeois rouennais, aisé et reconnu, Flaubert grandit dans un milieu familial, affectueux, libéral et anticlérical. Les années de collège constitueront pour lui une terrible rupture et, très jeune, sublime son sentiment de révolte en s'adonnant à la lecture romantique de son temps (Hoffmann, Byron, et Goethe, mais aussi Sade) et à l'écriture, que ponctue sa grande oeuvre de jeunesse, les Mémoires d'un fou (1838). "J'avais d'abord voulu, écrit-il, faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir…", puis surgit dans la vie de l'adolescent la fameuse Mme Schlésinger, bourgeoise de 36 ans dont il tombe amoureux à 15 ans lors de vacances à Trouville, en 1836 ("Ce fut comme une apparition.."), et qui restera ancré dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie. "J'ai, dans ma jeunesse, démesurément aimé. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale ; je l'ai murée, mais elle n'est pas détruite." (Lettre à Amélie Bosquet, 1859).  Après son succès au baccalauréat, les parents de Flaubert lui offrent un voyage dans le midi de la France et en Corse, et il connaît là sa première extase panthéiste" : "On se pénètre de rayons, d'air pur, de pensées suaves et intraduisibles ; tout en vous palpite de joie et bat des ailes avec les éléments, on s'y attache, on respire avec eux, l'essence de la nature animée semble passée en vous en un hymen exquis…" (Notes de voyages.) D'autres expériences semblables viendront et l'habiteront tout au long de sa production littéraire (la conclusion de "la Tentation de saint Antoine" (1874) en porte témoignage). 


"Mémoires d'un fou" (1836-1837)

Les Mémoires d'un  fou, parues pour la première fois dans la Revue Blanche en 1900-1901,  furent écrits en 1838 par Flaubert,  alors  âgé de dix-sept  ans, sa seule oeuvre autobiographique sans doute inspirée des Confessions de Rousseau qu'il venait de lire.  Il nous conte donc ici sa passion adolescente pour une jeune femme mariée, aperçue la plage pendant ses vacances à Trouville, une belle femme de treize ans plus âgée que lui, qu'il rencontra aux bains de mer quand il avait quinze ans, Marie Schlesinger, femme d'une sorte de brasseur d'affaires éclatant de bonne humeur et de vulgarité (à l'exemple d'Arnoux dans l'Education sentimentale). On a pu rapprocher cet amour de celui de Baudelaire pour Mme Sabatier, des femmes épanouies, protectrices. Une déception amoureuse qui nous annonce l'âme inquiète d'un jeune homme éperdu de rêveries infinies, après avoir brossé le tableau noir de son enfance, au collège, en butte aux railleries de tous. "Malheur aux hommes qui m'ont rendu corrompu et méchant, de bon que j'étais! Malheur à cette aridité de la civilisation qui dessèche et étiole tout ce qui s'élève au soleil de la poésie et du coeur !"

"Maria avait un enfant, c’était une petite fille. – On l’aimait, on l’embrassait, on l’ennuyait de caresses et de baisers. Comme j’aurais recueilli un seul de ces baisers jetés, comme des perles, avec profusion sur la tête de cette enfant au maillot.

Maria l’allaitait elle-même, et un jour je la vis découvrir sa gorge et lui présenter son sein. C’était une gorge grasse et ronde, avec une peau brune et des veines d’azur qu’on voyait sous cette chair ardente ; jamais je n’avais vu de femme nue alors. – Ô la singulière extase où me plongea la vue de ce sein, – comme je le dévorai des yeux, comme j’aurais voulu seulement toucher cette poitrine ! il me semblait que si j’eusse posé mes lèvres, mes dents l’auraient mordue de rage. Et mon coeur se fondait en délices en pensant aux voluptés que donnerait ce baiser. Ô comme je l’ai revue longtemps, cette gorge palpitante, ce long cou gracieux et cette tête penchée avec ses cheveux noirs en papillotes vers cette enfant qui tétait, et qu’elle berçait lentement sur ses genoux en fredonnant un air italien...."

 

Peu à peu, avec des nuances délicates, l'image de Maria se précise, il la contemple de loin, puis s'efforce de deviner sous la robe la forme de son corps; enfin. il découvrira qu'ils partagent tous deux les mêmes goûts littéraires, Introduit dans l`intimité du ménage, il fait un soir avec son amie, pendant que tombe la nuit, une longue promenade en canot, qu'il évoque avec lyrisme. Mais la passion qu'il éprouve n'est qu`un rêve, inavoué à celle qu'il aime. Cependant, brutalement, le voici prenant conscience de la réalité charnelle de Maria ...

" C’était une belle nuit d’été. Vers neuf heures, nous montâmes sur la chaloupe, – on rangea les avirons, nous partîmes. Le temps était calme, la lune se reflétait sur la surface unie de l’eau et le sillon de la barque faisait vaciller son image sur les flots. La marée se mit à

remonter et nous sentîmes les premières vagues bercer lentement la chaloupe. On se taisait, Maria se mit à parler. – Je ne sais ce qu’elle dit, je me laissais enchanter par le son de ses paroles comme je me laissais bercer par la mer. – Elle était près de moi, je sentais le contour de son épaule et le contact de sa robe ; elle levait son regard vers le ciel, pur, étoilé, resplendissant de diamants et se mirant dans les vagues bleues.

C’était un ange - à la voir ainsi la tête levée avec ce regard céleste.

J’étais enivré d’amour, j’écoutais les deux rames se lever en cadence, les flots battre les flancs de la barque, je me laissais toucher par tout cela, <et> j’écoutais la voix de Maria douce et vibrante. Est-ce que je pourrai jamais vous dire toutes les mélodies de sa voix, toutes les grâces de son sourire, toutes les beautés de son regard ? Vous dirai-je jamais comme c’était quelque chose à faire mourir d’amour, que cette nuit pleine du parfum de la mer, avec ses  vagues transparentes, son sable argenté par la lune, cette onde belle et calme, ce ciel resplendissant, et puis, près de moi, cette femme – toutes les joies de la terre, toutes ses voluptés, ce qu’il y a de plus doux, de plus enivrant. C’était tout le charme d’un rêve avec toutes les jouissances du vrai.

Je me laissais entraîner par toutes ces émotions, je m’y avançais plus avant avec une joie insatiable, je m’enivrais à plaisir de ce calme plein de voluptés, de ce regard de femme, de cette voix ; je me plongeais dans mon coeur et j’y trouvais des voluptés infinies.

Comme j’étais heureux, – bonheur du crépuscule qui tombe dans la nuit, bonheur qui passe comme la vague expirée, comme le rivage ........... On revint. – On descendit, je conduisis Maria jusque chez elle, – je ne lui dis pas un mot, j’étais timide ; je la suivais, je rêvais d’elle, du bruit de sa marche – et, quand elle fut entrée, je regardai longtemps le mur de sa maison éclairé par les rayons de la lune ; je vis sa

lumière briller à travers les vitres, et je la regardais de temps en temps – en retournant par la grève – puis, quand cette lumière eut disparu : – Elle dort, me dis-je. Et puis tout à coup une pensée vint m’assaillir, pensée  de rage et de jalousie : – Oh ! non, elle ne dort pas, – et j’eus dans l’âme toutes les tortures d’un damné.

Je pensai à son mari, à cet homme vulgaire et jovial, et les images les plus hideuses vinrent s’offrir devant moi. J’étais comme ces gens qu’on fait mourir de faim dans des cages, et entourés des mets les plus exquis. 

J’étais seul sur la grève. – Seul. – Elle ne pensait pas à moi. En regardant cette solitude immense devant moi – et cette autre solitude plus terrible encore, je me mis à pleurer comme un enfant, – car près de moi, à quelques pas, elle était là, derrière ces murs que je dévorais du regard, – elle était là, belle et nue, avec toutes les voluptés de la nuit, toutes les grâces de l’amour, toutes les chastetés de l’hymen. – Cet homme n’avait qu’à ouvrir les bras et elle venait sans efforts – sans attendre – elle venait à lui, et ils s’aimaient, ils s’embrassaient. – À lui toutes ses joies, tous ses délices à lui. Mon amour sous ses pieds ; à lui, cette femme tout entière, sa tête, sa gorge, ses seins, son corps, son âme, – ses sourires, ses deux bras qui l’entourent, ses paroles d’amour ; à lui, tout ; à moi, rien.

Je me mis à rire, car la jalousie m’inspira des pensées obscènes et grotesques ; alors je les souillai tous les deux, j’amassai sur eux les ridicules les plus amers, et ces images qui m’avaient fait pleurer d’envie – je m’efforçai d’en rire de pitié..."

 

Avec la jalousie vient la désillusion, celle de l'adolescent qui s'est fait de l'amour une trop pure idée. Maria quittera Trouville, mais son image ne cesse de poursuivre Flaubert, et c'est seulement deux ans plus tard, sur les lieux où il l'aperçut pour la première fois, qu'il fera cette aveu, l'épaisseur du passé aidant : "Comment aurait-elle pu voir que je l'aimais, car je ne l'aimais pas alors, et en tout ce que je vous ai dit, j'ai menti ; c'était maintenant que je l'aimais, que je la désirais ; que, seul sur le rivage, dans les bois ou dans les champs, je me la créais là, marchant à côté de moi, me parlant, me répondant... Ces souvenirs étaient une passion." Pour devenir en Flaubert passion, il faudra d'abord que tout devienne souvenir, subisse un travail intérieur par la solitude.


En sa jeunesse, Flaubert eut donc le goût de voyager. En 1840, il vit les Pyrénées, la Provence, la Corse; en 1845, il suivit en Italie son père, et sa sœur nouvellement mariée, qui faisait son voyage de noces : il passa par Lyon, Gênes, Milan, Genève. En mai 1847, il partit pour la Bretagne, sac au dos avec Maxime Du Camp. En octobre 1849, le même Du Camp l'emmena en Egypte ; ils remontèrent le Nil jusqu'aux cataractes d'Assouan; ils revinrent par Jérusalem, la Syrie, Constantinople, la Grèce, Tltalie, et rentrèrent à Paris en mai 1851. Tous ces voyages se placent dans la période des essais et des tâtonnements. Après son grand voyage, malgré ses nostalgies et ses rêves d'Orient, Flaubert se fait casanier : son œuvre d'artiste l'absorberont et le fixeront...

 

La seconde expérience n'est guère moins importante. À son retour de Corse, à Marseille, en 1840, Flaubert est descendu à l'hôtel Richelieu, tenu par les dames Foucaud de Langlade. La plus jeune, Eulalie, a une trentaine d'années (Flaubert à peine la vingtaine) et paraît avoir beaucoup ressemblé physiquement à la chère Élisa Schlésinger. Elle vient, le soir, retrouver le jeune voyageur dans sa chambre et lui révèle les «délices» de la volupté, quatre jours d'éducation sensuelle dont on retrouve témoignage dans le Journal des Goncourt, mais plus dans "L’Éducation sentimentale", lorsque Rosanette se charge de l'initiation amoureuse de Frédéric Moreau. Un texte de jeunesse, écrit entre 1841-1842, "Novembre" exprime avec réalisme toute la puissance de son désir naissant, désir de passion, désir d'amour, et attraction partagée entre la femme idéale, inaccessible, et la femme prostituée, initiatrice charnelle. Eulalie et Gustave échangeront quelques lettres - celles de Gustave sont perdues -, puis ce sera l'oubli. Mais chaque fois que Flaubert passera par Marseille, il ira faire un pèlerinage à ce qui fut l'hôtel Richelieu... 


"Novembre" (1841-1842)

"La femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais, je la respirais, l’air était plein de son odeur." - C'est à Paris que Flaubert écrivit le premier de ses ouvrages révélant toute sa valeur littéraire. Dans la suite des Mémoires d'un fou, mais influencées par "Mademoiselle de Maupin" de Théophile Gauthier (1835) ou par le long poème "Rolla" de Alfred de Musset (1833). On y trouve des pages parmi les plus belles de son oeuvre, voluptueuses à souhait ...

 

" Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise, quelque chose qui pût m’enlever de dessus terre, m’emporter dans un tourbillon. Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des chemins moitié rue moitié sentier ; des jours vifs sortaient çà et là à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons, la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin le soleil se cacha ; il parut un gros nuage, comme si un orage allait venir ; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature, je n’étais plus si irrité, mais enlacé ; ce n’était plus une déchirure, mais un étouffement.

Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où il me semblait qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de silence et de nuit, à l’endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m’y abîmais le coeur dans un désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse, elles pesaient sur moi et m’écrasaient, comme une poitrine sur une autre poitrine ; je sentais un besoin de volupté, plus chargé d’odeurs que le parfum des clématites et plus cuisant que le soleil sur le mur des jardins. Oh ! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras, l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien me dédoubler moi-même, aimer cet autre être et nous fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais, comme aux fleuves sans lit, ma passion débordait de tous côtés en ravins furieux, elle m’inondait le coeur et le faisait retentir partout de plus de tumultes et de vertiges que les torrents dans les montagnes.

J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau et le doux mouvement des vagues qui se poussent ; elle était paisible, les nénufars blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se déroulaient lentement, se d éployant les uns sur les autres ; au milieu, les îles laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure, la rive semblait sourire, on n’entendait rien que la voix des ondes.

En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle ; regardant les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour ! mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une révélation ; le désir sortait de tous mes pores, mon coeur était tendre et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais des langueurs plus grandes ; j’aurais voulu être étouffé sous des roses, j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde.

L’herbe était douce à marcher, je marchai ; chaque pas me procurait un plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur du gazon. Les prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de chevaux, de poulains ; l’horizon retentissait du bruit des hennissements et de galops, les terrains s’abaissaient et s’élevaient doucement en de larges ondulations qui dérivaient des collines, le fleuve serpentait, disparaissait derrière les îles, apparaissait ensuite entre les herbes et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi, son cours ; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir.

Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai les ponts ; j’allais dans les rues, sur les places ; les femmes passaient près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles étaient toutes merveilleusement belles ; jamais je n’avais tant regardé en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle des chèvres ; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées, semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie ; du haut de leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me  voir et me regardaient en me disant : aime-nous ! aime-nous ! Toutes m’aimaient dans leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais, je la respirais, l’air était plein de son odeur ; je voyais son cou en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau ondulant à leur pas ; son talon relevait sa robe en marchant devant moi.

Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait, elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent, de formes qui attirent.

Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue où souvent j’avais passé pour sentir mon coeur battre ; elle avait des jalousies vertes, on montait trois marches, oh ! je savais cela par coeur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer ; personne ne passait, je m’avançai, je m’avançai ; je sens encore le contact de la porte que je  poussai de mon épaule, elle céda ; j’avais eu peur qu’elle ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond, doucement, sans faire de bruit.

Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées, elles s’agitaient sous mes pieds ; je montais toujours, on n’y voyait pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus. Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait à l’obscurité qu’il y faisait ; les fenêtres étaient ouvertes, mais de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour, l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard ; au fond et à côté de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai ; je restai debout sans avancer, occupé à la regarder.

Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche, et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis ; ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail rouge. Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par  un bond. Je me sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux ; quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard, je vis une figure d’une adorable beauté : une même ligne droite partait du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou gras, blanc, rond. à travers son vêtement mince, je voyais la forme de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce vêtement blanc et cette tête brune.

À la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle embaumait, et je me sentis le coeur plus mou et plus faible qu’une pêche qui se fond sous la langue. Elle me dit :

– Qu’avez-vous donc ? venez !

Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise, adossé à la muraille ; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien dire. 

Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa  beauté m’entourait, son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit :

– Eh bien !

– Eh bien !, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination qui m’endormait.

Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira sur elle, dans une muette étreinte.

Alors je l’entourai de mes deux bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais le cou en arrière, pour mieux voir sa figure ; ses yeux brillaient, m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais perdu dans son oeil, et nos doigts se mêlèrent ensemble ; les siens étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, je les serrais exprès pour les sentir davantage. Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je lui répondis, je suis resté ainsi ..."

 

Réalité et rêve ne cessent de s'entrelacer. Flaubert  vient d' avoir vingt ans, et peu d'écrivains ont été plus précoces. Encore un morceau sur lui-même, une révision de sa vie: à l'amour idéaliste de "Mémoire d'un fou" succède une passion violemment charnelle au crépuscule des illusions de sa jeunesse, une histoire parallèle entre un jeune homme et Marie, prostituée au grand coeur, tous deux ont demandé, mais en vain, l'absolu à leurs sens. Le bonheur, pour l'adolescent de Novembre, était de posséder pleinement un lambeau du temps, mais il doit quitter Marie et la maison de tolérance, sans espérer pouvoir trouver un jour quelque amour infini ..

 

"Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je ne savais plus dans quel coin de mon existence mon coeur se trouvait placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et l’ardeur des espérances.

Ce n’était donc que cela, aimer ! ce n’était donc que cela, une femme ! Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes repus ? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions ? pourquoi le coeur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite ? il y a des jours où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une heure de toutes les caresses de la terre.

Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui ; on se plaît à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet, dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir là ? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue, d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins précises comme le désir que j’en avais, mais  célestes et infinies. Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations, et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique, où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir. Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré la première fois ; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais..."

 

Il se reverront une ultime fois, Marie se sent enfin aimée, le jeune homme entraîné dans une pensée entre rêve et réalité, puis elle disparaît. Il la cherchera en vain, tandis que s'éloigne le temps, les mots ne la feront pas revivre, n'avait-il pas trop espéré, trop excessif. "Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de grand ; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort." C'est ainsi qu'il mourut, "comme on meurt de tristesse..."


De 1841 à 1843, Flaubert fait son Droit à Paris, n'écrit plus et s'adonne à quelques plaisirs qui vont contribuer à ruiner sa santé. En 1843, il ressent les atteintes d'une maladie nerveuse (épilepsie?) qui va le conduit à s'isoler dans la propriété de Croisset, près de Rouen : abandonnant toute idée de carrière, il y passera la quasi totalité de son existence...

 

1846 est un moment-clé dans la vie de Flaubert. Quelques mois après la mort de son père et de sa sœur, Flaubert devient l'amant de la célèbre poétesse Louise Colet (1810-1876), mais cet amour, dans un contexte aussi paradoxal, et difficile tant les sensibilités sont différentes, s'estompe dès 1848-1855 : Louise Colet écrira deux romans sur Flaubert (Une histoire de soldat, 1856; Lui,1860), inspirera le personnage d'Emma Bovary pour un Flaubert incapable d'assouvir un amour d'une telle plénitude ("Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans... "). Avec la mort de son père, une page semble s'être tournée : "Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l'autre qui est mort". Dans "l'Education sentimentale" Flaubert relate l'expérience de deux  de ses personnages, le premier cessera d'aimer sa maîtresse de pour devenir un "bourgeois", le second, après une passion malheureuse pour une actrice, découvrira le tragique de la destinée humaine et devient romancier : Flaubert, a-t-on interprété, ne veut plus désormais, à ce tournant de son existence, vivre mais représenter la vie. La correspondance avec Louise Colet deviendra un outil fondamental de critique littéraire : elle permettra de mettre en lumière le travail d'élaboration conscient et réfléchi qu'entreprend Flaubert, travail d'une précision d'orfèvre qui paradoxalement s'évertue à reconstruire le dérisoire de l'existence avec une froide et constante ironie..

 

De 1849 à 1851, Flaubert pose ses pas dans ceux des grands romantiques (Chateaubriand, Byron, Lamartine, Nerval..) et entreprend un voyage en Orient (Égypte, Liban, Palestine, Syrie, Constantinople, Grèce, Italie) et se plonge dans ces paysages et moeurs qui lui permettront d'écrire Salammbô et Hérodias. Le temps est désormais à l'écriture. Il débute un roman symbolique, "La Tentation de saint Antoine", puis se lance dans l'entreprise de "Madame Bovary", qui paraît en 1856. Le roman fait scandale, mais Flaubert, plus heureux que Baudelaire, échappe de justesse à une condamnation (dès qu'il reçoit l'un des volumes de l'édition originale en avril 1857, Flaubert reportera une par une les corrections exigées et commente la suppression imposée de quelques scènes-clés : la noce, les comices, le fiacre, le pied-bot..). Le style déconcerte, loin des grandes émotions romantiques ou des intentions moralisatrices, Sainte-Beuve comme d'autres lecteurs est frappé par la manière impitoyable et froide dont Flaubert restitue la destinée tragique d'Emma Bovary. C'est que le romancier ne se fie pas tant à l'inspiration qu'à un travail de construction méthodique et documenté, un travail acharné et laborieux qui requiert un engagement total de sa personne même, corps et âme, du créateur, expérimentant en lui jusqu'aux plus infimes sentiments exprimés. Nous le savons, Flaubert vit Mme Bovary pour pouvoir l'exprimer, mais abandonne au passage beaucoup d'humanité. "Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel", écrira-t-il à George Sand en 1866. 


1857 – Madame Bovary 

Madame Bovary, c'est près de 53 mois de labeur, deux mille pages de brouillon pour cinq cents pages définitives. On sait que le roman s'inspire d'une histoire pitoyable vécue par un élève du père de Flaubert, Eugène Delamare, et  Delphine Couturier, sa femme, morts en 1848 et 1849. Emma Rouault, fille d'un fermier normand, a épousé Charles Bovary, un brave homme assez épais qui exerce la médecine dans le petit bourg de Tostes. Bientôt, comme la jeune femme s'y ennuie, Charles décide d'aller s'installer à Yonville-l'Abbaye. A leur arrivée, ils dînent en compagnie de Homais, le pharmacien, et de Léon Dupuis, un clerc de notaire. Sous les apparences d'une conversation banale, Flaubert raille chez Emma et Léon les aspirations romantiques qu'il s'est attaché à étouffer en lui-même et qu'il caricature. Homais incarne l'esprit bourgeois, son absence de goût, sa passion des ragots, ses préoccupations matérielles. Le dialogue laisse pressentir l'idylle à venir entre les deux "âmes soeurs". Mais Léon quittera bientôt Yonville. La jeune femme le retrouvera plus tard à Rouen et deviendra sa maîtresse. Abandonnée bientôt par Léon, la romanesque Emma cherchera en vain à s'étourdir et se livrera à de folles dépenses. Traquée par ses créanciers, affolée, désabusée, elle s'empoisonne. Charles, ruiné et inconsolable, mourra subitement peu de temps après elle. 

"... Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma, les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur. 

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa à peine dans l'autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre. 

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc où elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets. 

Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l'été ; -- et, selon ce qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, -- tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant. 

Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrases qu'elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter le sens, afin de se faire la portion d'existence qu'elle avait vécue dans le temps qu'il ne la connaissait pas encore..."

 

Une noce normande...

Emma Rouault rêvait de se marier "à minuit, aux flambeaux" et doit se contenter d'une "noce paysanne" des plus vigoureuse : "Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table, qui recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants..."

 

"Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invité tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps. De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la barrière s’ouvrait : c’était une carriole qui entrait. 

Galopant jusqu’à la première marche du perron, elle s’y arrêtait court, et vidait son monde, qui sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en s’étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existence), et l’on voyait à côté d’eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première communion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n’y avait point assez de valets d’écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s’y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position sociale différente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes : – bons habits, entourés de toute la considération d’une famille, et qui ne sortaient de l’armoire que pour les solennités ; redingotes à grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d’yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c’est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits plis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns même qui s’étaient levés dès avant l’aube, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long des mâchoires, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies.

La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s’y rendit à pied, et l’on revint de même, une fois la cérémonie faite à l’église. Le cortège, d’abord uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l’étroit sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui s’attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à arracher les clochettes des brins d’avoine, ou à se jouer entre eux, sans qu’on les vît. La robe d’Emma, trop longue, traînait un peu par le bas ; de temps à autre, elle s’arrêtait pour la tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait qu’elle eût fini. 

Le père Rouault, un chapeau de soie neuf sur la tête et les parements de son habit noir lui couvrant les mains  jusqu’aux ongles, donnait le bras à madame Bovary mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond tout ce monde-là, était venu simplement avec une redingote à un rang de boutons d’une coupe militaire, il débitait des galanteries d’estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait, ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s’excitant d’avance à la gaieté ; et, en y prêtant l’oreille, on entendait toujours le crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la campagne. Quand il s’apercevait qu’on était loin derrière lui, il s’arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane son archet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis il se remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de l’instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.

C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.

Jusqu’au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d’être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange ; puis on revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s’y endormirent et ronflèrent. Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d’avoine jusqu’aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant pardessus les mètres de cailloux, s’accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les guides. Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la cuisine. Les enfants s’étaient endormis sous les bancs.

La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les plaisanteries d'usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins ( qui même avait apporté, comme présent de noces, une paire de soles ) commençait à souffler de l'eau avec sa bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pour l'en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le père Rouault d'être fier, et il alla se joindre dans un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes, trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus, chuchotaient sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts. 

Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne l'avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la campagne, et qui fut pour lui comme la source d'une considération plus grande encore. Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente, compliments et paillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès le potage. Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est lui plutôt que l'on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que répondre, et ils la considéraient, quand elle passait près d'eux, avec des tensions d'esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait " ma femme " , la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, la cherchait partout, et souvent il l'entraînait dans les cours, où on l'apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage. Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent ..."

L'éducation d'Emma Bovary

"Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau.

Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l’égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour.

Loin de s’ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la société des bonnes sœurs, qui, pour l’amuser, la conduisaient dans la chapelle, où l’on pénétrait du réfectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu durant les récréations, comprenait bien le catéchisme, et c’est elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elle s’assoupit doucement à la langueur mystique qui s’exhale des parfums de l’autel, de la fraîcheur des bénitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d’azur, et elle aimait la brebis malade, le Sacré-Cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tête quelque vœu à accomplir.

 Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l’âme des douceurs inattendues.

Le soir, avant la prière, on faisait dans l’étude une lecture religieuse. C’était, pendant la semaine, quelque résumé d’Histoire sainte ou les Conférences de l’abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l’éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans l’arrière-boutique d’un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte alors aux envahissements lyriques de la nature, qui, d’ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, – étant de tempérament plus sentimentale qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l’archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la  bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels.

Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté. À la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il n’était question que de petits anges aux ailes d’or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l’attirante fantasmagorie des réalités sentimentales.

Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu’elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c’était une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur  le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces. Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C’était, derrière la balustrade d’un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d’étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l’attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. 

D’autres, rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entr’ouverte, à demi drapée d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d’une cage gothique, ou, souriant la tête sur l’épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l’horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; – le tout encadré d’une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l’eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.

Et l’abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la tête d’Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle les uns après les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.

Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute  pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu’on l’ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et la voix de l’Éternel discourant dans les vallons. Elle s’en ennuya, n’en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.

Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation, s’aperçurent avec de grands étonnements que mademoiselle Rouault semblait échapper à leur soin. Elles lui avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retraites, les neuvaines et les sermons, si bien prêché le respect que l’on doit aux saints et aux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie du corps et le salut de son âme, qu’elle fit comme les chevaux que l’on tire par la bride : elle s’arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l’église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles, s’insurgeait devant les mystères de la foi, de même qu’elle s’irritait davantage contre la discipline, qui était quelque chose d’antipathique à sa constitution. Quand son père la retira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir. La supérieure trouvait même qu’elle était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse envers la communauté.

Emma, rentrée chez elle, se plut d’abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois, elle se considérait comme fort désillusionnée, n’ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir...."

 

L'ennui de Mme Bovary - Avec cette nature que l'éducation et les lectures avaient encore dévoyée, avec ce romantisme malsain de l'imagination, cette inintelligence totale de la vie réelle, ce manque absolu de bonté et de sens moral, Emma ne pouvait être que fort malheureuse dans la paix de son ménage.

"Mais l’anxiété d’un état nouveau, ou peut-être l’irritation causée par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire  qu’elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors s’était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques ; – et elle ne pouvait s’imaginer à présent que ce calme où elle vivait fût le bonheur qu’elle avait rêvé.

 Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes !

Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse.

Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main.

Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.

La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume  ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait...."

 

 

Emma Bovary goûte un soir au mirage du grand monde, invitées avec son mari, chez le marquis de la Vaubyessard : au sortir de ce rêve, comment supporter le retour à une existence si terne auprès d'un époux sans la moindre envergure..

 

"Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre. 

- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il. 

- Danser ? reprit Emma. 

- Oui ! 

- Mais tu as perdu la tête ! On se moquerait de toi, reste à ta place. D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle. 

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût habillée. Il la voyait par-derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de verdure. Charles vint l'embrasser sur l'épaule. 

- Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes. 

On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit l'escalier, se retenant de courir. Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait. Elle se plaça près de la porte, sur une banquette. Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d'hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchons d'or tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient des turbans rouges. 

Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet pour partir. Mais bientôt l'émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté, sur le tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à pistons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s'abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres. 

Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge, de toilette ou de figure. Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l'aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d'un large chiffre, d'où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l'air jeune, tandis que quelque chose de mûr s'étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. 

...

Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte. 

A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-même et la marquise ; il n'y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près. Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte , et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur sa poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle s'en tirerait bien. Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma, par le bas, s'éraflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent ; et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux. Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommença. On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres. On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour, les hôtes du château s'allèrent coucher. Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps . Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu'il eut retiré ses bottes. 

Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda. La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout à l'heure abandonner. Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre. 

Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait..

...

La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les plates-bandes, devant l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la richesse, il s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas. 

...

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais, chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas ; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain. 

...

Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu'elle n'en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, et elle exécrait l'injustice de Dieu ; elle s'appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner. 

 

Charles Bovary a décidé de s'installer à Yonville-l'Abbaye, les voici attablés à l'auberge du Lion d'Oren compagnie du pharmacien Homais et du clerc de notaire Léon Dupuis : le caractère de ce dernier semble s'accorder avec le tempérament rêveur d'Emma...

"-- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme. 

-- Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant. 

-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout. 

-- Oh ! j'adore la mer, dit M. Léon. 

-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que l'esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dont la contemplation vous élève l'âme et donne des idées d'infini, d'idéal ? 

-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l'extase ! Aussi je ne m'étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du piano devant quelque site imposant. 

-- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle. 

-- Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il. 

-- Ah ! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant sur son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, mon cher ! Eh ! l'autre jour, dans votre chambre, vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je vous entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur. 

Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son propriétaire, qui déjà s'était tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les autres les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire, et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d'embarras. 

Emma reprit : 

-- Et quelle musique préférez-vous ? 

-- Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver. 

-- Connaissez-vous les Italiens ? 

-- Pas encore ; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter Paris, pour finir mon droit. 

-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer à M. votre époux, à ce propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous trouverez, grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de commode pour un médecin, c'est une porte sur l'Allée , qui permet d'entrer et de sortir sans être vu. D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à un ménage : buanderie, cuisine avec office, salon de famille, fruitier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas ! Il s'était fait construire, au bout du jardin, à côté de l'eau, une tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madame aime le jardinage, elle pourra... 

-- Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu'on lui recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire. 

-- C'est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que d'être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle ?... 

-- N'est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts. 

-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages ; il semble que c'est vous qui palpitez sous leurs costumes. 

-- C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle. 

-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié ? 

-- J'ai éprouvé cela, répondit-elle. 

-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouve les vers plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer. 

-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se suivent toutes d'une haleine, où l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature. 

-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le coeur, s'écartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles caractères, des affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c'est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de ressources ! 

-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j'étais toujours abonnée à un cabinet de lecture. 

-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui venait d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sa disposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, l'Echo des Feuilletons , etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal de Rouen , quotidiennement, ayant l'avantage d'en être le correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours. 

Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la servante Artémise, traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière, apportait les assiettes les unes après les autres, oubliait tout, n'entendait à rien et sans cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur du bout de sa clenche. 

Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise. Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste tuyauté ; et, selon les mouvements de tête qu'elle faisait, le bas de son visage s'enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi, l'un près de l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient, qu'ils entrèrent dans une de ces vagues conversations où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans, quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas, Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent tout, parlèrent de tout jusqu'à la fin du dîner. 

Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambre dans la nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Madame Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que le garçon d'écurie, une lanterne à la main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé, l'on se mit en marche. 

Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres. La terre était toute grise, comme par une nuit d'été..."

L'idylle entre Emma et Léon prend forme progressivement, mais Emma se contente pour l'heure de rêver : le départ de Léon pour Paris la laisse pourtant désemparée, plus seule qu'auparavant. Entre en scène Rodolphe Boulanger, riche propriétaire, dont elle sera follement éprise et qui l'entraînera fort habilement dans une liaison qu'il ne tardera pas à rompre, préférant sa liberté..

"Rodolphe ... se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses yeux des petits rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entre-ferma les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligence l'Hirondelle , qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant après soi un long panache de poussière. C'était dans cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle ; et par cette route là-bas qu'il était parti pour toujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit, des nuages passèrent ; il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait venir... et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d'elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis, avec son mouchoir, elle s'éventait la figure, tandis qu'à travers le battement de ses tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait ses phrases. 

.....

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu'elle essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s'écria : 

-- Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! Vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple ! 

Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et, sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent. 

" Emploi de tourteaux de graines oléagineuses ", continua le président. 

Il se hâtait : 

" Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, --baux à longs termes, -- services de domestiques. " 

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent. 

....

-- J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre. 

-- Pourquoi ?... Emma ! Emma ! 

-- Oh ! Rodolphe !... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule. 

Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna. 

Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées. 

Ils s'en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirent sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes buissons, les mêmes cailloux dans l'herbe. Rien autour d'eux n'avait changé ; et pour elle, cependant, quelque chose était survenu de plus considérable que si les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenait sa main pour la baiser. 

Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air dans la rougeur du soir. 

En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On la regardait des fenêtres. 

Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut l'air de ne pas l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade ; et elle restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brûlaient. 

....

Et, dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta s'enfermer dans sa chambre. 

D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient. 

Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. 

Elle se répétait : " J'ai un amant ! un amant ! " se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. 

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble."

Accablée par l'abandon de Rodolphe, Emma tombe malade et dans la troisième partie du roman, nous la suivons rencontrer par hasard Léon et devenir sa maîtresse : elle sombre alors progressivement, dans le mensonge et dans les dettes, pour finir par s'empoisonner à l'arsenic. Bovary en vient à découvrir les trahisons de sa femme et traîne alors une existence misérable...

"La ville alors s'éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son voile noir baissé. 

Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin le plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C'est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une charrette passait près d'elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l'absinthe, le cigare et les huîtres. 

Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée qui s'échappait de son chapeau. 

Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu'à l'hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte ! 

Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des appellations de tendresse. 

Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas près du chevet évasé ; -- et rien au monde n'était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains. 

Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l'on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille. 

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d'un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient " notre chambre, notre tapis, nos fauteuil " , même elle disait " mes pantoufles " , un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe alors trop courte, pendait en l'air ; et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu. 

Il savourait pour la première fois l'inexprimable délicatesse des élégances féminines. Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une femme du monde , et une femme mariée ! une vraie maîtresse enfin ? 

Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l'amoureuse de tous les romans, l'héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'odalisque au bain , elle avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone , mais elle était par-dessus tout Ange ! 

Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s'échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine. 

Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coudes sur ses genoux, il la considérait avec un sourire, et le front tendu. 

Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée d'enivrement : 

-- Oh ! Ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il sort de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien ! 

Elle l'appelait enfant : 

-- Enfant, m'aimes-tu ? 

Et elle n'entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses lèvres qui lui montaient à la bouche. 

Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dorée. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand il fallait se séparer, tout leur semblait sérieux..."

 

La mort d'Emma est de ces quelques scènes émouvantes dont Flaubert a constellé ces trois principaux romans...

"Une saveur âcre qu’elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle entrevit Charles et referma les yeux. Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche, qui respirait.

– Ah ! c’est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle ; je vais m’endormir, et tout sera fini !

Elle but une gorgée d’eau et se tourna vers la muraille. Cet affreux goût d’encre continuait.

– J’ai soif !… oh ! j’ai bien soif ! soupira-t-elle.

– Qu’as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.

– Ce n’est rien !… Ouvre la fenêtre…, j’étouffe !

Et elle fut prise d’une nausée si soudaine, qu’elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l’oreiller.

– Enlève-le ! dit-elle vivement ; jette-le !

Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile,de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu’au coeur.

– Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.

– Que dis-tu ?

Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d’angoisse, et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très lourd. À huit heures, les vomissements reparurent. Charles observa qu’il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.

– C’est extraordinaire ! c’est singulier ! répéta-t-il.

Mais elle dit d’une voix forte :

– Non, tu te trompes !

Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l’estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé. Puis elle se mit à geindre, faiblement d’abord. Un grand frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap où s’enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal était presque insensible maintenant. Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait

comme figée dans l’exhalaison d’une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour

d’elle, et à toutes les questions elle ne répondait qu’en hochant la tête ; même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu’elle allait mieux et qu’elle se lèverait tout à l’heure.

Mais les convulsions la saisirent ; elle s’écria :

– Ah ! c’est atroce, mon Dieu !

Il se jeta à genoux contre son lit.

– Parle ! qu’as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !

Et il la regardait avec des yeux d’une tendresse comme elle n’en avait jamais vu.

– Eh bien, là…, là !… dit-elle d’une voix défaillante.

Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu’on n’accuse personne… Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux, et

relut encore.

– Comment !… Au secours ! à moi !

Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! empoisonnée! » Félicité courut chez Homais, qui l’exclama sur la place ; madame Lefrançois l’entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l’apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil. Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s’arrachait les cheveux, et

jamais le pharmacien n’avait cru qu’il pût y avoir de si épouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu’il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n’y voyait pas, les lignes dansaient.

– Du calme ! dit l’apothicaire. Il s’agit seulement d’administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?

Charles montra la lettre. C’était de l’arsenic.

– Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l’analyse.

Car il savait qu’il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l’autre, qui ne comprenait pas, répondit :

– Ah ! faites ! faites ! sauvez-la…

Puis, revenu près d’elle, il s’affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à sangloter.

– Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus !

– Pourquoi ? Qui t’a forcée ?

Elle répliqua :

– Il le fallait, mon ami.

– N’étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pourtant !

– Oui…, c’est vrai…, tu es bon, toi !

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s’écrouler de désespoir à l’idée qu’il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d’amour que jamais; et il ne trouvait rien ; il ne savait pas, il n’osait, l’urgence d’une résolution immédiate achevant de le bouleverser. Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne, maintenant ; une confusion de crépuscule s’abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emma n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne."

 

Lorsque Flaubert entreprend d'écrire "Madame Bovary", il a trente ans et n'a encore rien publié: de 1851 à 1856, il construit patiemment un roman qui va faire date car, ainsi qu'on l'a fortement souligné, il n'obéit plus aux règles traditionnelles d'un narrateur organisant de son seul point de vue le récit; Flaubert, au contraire, varie les points de vue, et c'est avec cette technique qu'il parvient à exprimer avec une telle acuité les illusions d'Emma et la banalité de ses rêves, mais aussi à dénoncer avec une ironie mordante la médiocrité et la suffisance des petits bourgeois provinciaux.

Après le succès de Madame Bovary, Flaubert  s'achète un habit de soirée et court les Salons, ceux de la princesse Mathilde, le prince Jérôme, les salonnières et demi-mondaines Jeanne de Tourbey, Apollonie Sabatier, les soirées moins littéraires, les actrices, Louise Béatrice Martine Person, lancée par Dumas dans "La Reine Margot" en 1847 et maîtresse de Flaubert, semble-t-il, vers 1854-1855, et Suzanne Lagier, actrice et chanteuse controversée, les filles...

 En 1858, il commence la rédaction de "Salammbô", dont l'ambition est de ressusciter la civilisation carthaginoise disparue. "Le roman est publié en 1862, et la critique l'accueille assez favorablement, malgré les scènes d'horreur dont semble se délecter Flaubert et qu'indisposent Sainte-Beuve. Là aussi, Flaubert a éprouvé la nécessité de se réapproprier le vécu de ses personnages et passa trois mois en Algérie et en Tunisie. 


1862 - Salammbô 

"Salammbô" a pour cadre Carthage à la fin de la première guerre punique. Inspiré de faits historiques (la révolte des Mercenaires qui, n'ayant pas été payés, se soulevèrent contre la ville), cette fresque grandiose raconte la passion de Mâtho, chef des mercenaires, et de Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar et prêtresse de la déesse Tanit. Avec le même souci de vérité qui caractérise déjà son travail sur Madame Bovary, Flaubert réunit pour ce récit une colossale documentation. Fasciné par la beauté et la cruauté des grands faits guerriers et des mythes antiques, il souhaite "faire vrai" tout en se permettant toutes les fantaisies sur cette époque mal connue : et si effectivement, comme Sainte-Beuve, on a pu regretter sa somme impressionnante de détails, parfois étranges, le texte reste une grande oeuvre poétique. 

"La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient à l'entour leurs gros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre. D'autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils criaient pour avoir des femmes. Ils déliraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux étuves, à cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bêtes sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbres, et les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur redoublait ; les lions blessés rugissaient dans l'ombre.

Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats. Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voix aiguë, un hymne à la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.

Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.

Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.

Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étouffés, et dans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.

Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au-delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène.

Ils l'entendaient murmurer :

−− " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves. " Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les noms des mois..."

 

(chapitre 3)

" La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d'un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle d'un mur, un collier d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çà et là comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l'obscurité, et, au bas de Malqua, des filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison à l'autre, comme de gigantesques chauves− souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier étage des palais ; : et au milieu des terrasses, les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l'ombre des colosses s'allongeait sur les places désertes ; au loin quelquefois la fumée d'un sacrifice brûlant encore s'échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d'aromates les senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au−delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l'Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple

d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts. Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés. Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or, à l'imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :

− " O Rabbetna ! ... Baalet ! ... Tanit " et sa voix se traînait d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un. − " Anaîtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha ! ... Par les symboles cachés, −− par les cistres résonnants, − par les sillons de la terre, − par l'éternel silence et par l'éternelle fécondité, − dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut ! ". Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés...."


 À partir de 1869, il reprend le projet de "L'Éducation sentimentale "dont il avait fait une première version alors qu'il était encore étudiant. Roman d'un génération, a-t-on dit, celle de 1820, très documenté mais dans lequel il ne se passe rien parce que tout simplement cette génération fut celle de l'impuissance et de l'inaction.  Au fond, dit-il, il n'y a rien à apprendre du monde, l'Histoire ne fait que se répéter. Publié cinq ans plus tard, ce roman se heurte à l'incompréhension du public. Affecté par cet échec, Flaubert reprend le manuscrit de "La Tentation de saint Antoine", en établit une nouvelle version qu'il publie en 1872. Mais, une nouvelle fois, son œuvre déconcerte la critique. Flaubert se lance alors dans la composition de "Trois contes", et obtient, cette fois-ci, un accueil enthousiaste. Mais, alors qu'il s'impose en chef de file, il meurt en 1880, laissant derrière lui un roman satirique inachevé, "Bouvard et Pécuchet".

 


1869 – L’Education sentimentale 

L'Éducation sentimentale porte pour sous-titre : Histoire d'un jeune homme. Un jeune homme comme les autres, représentant la génération de Flaubert, car le besoin de vérité de Flaubert lui interdisait de choisir des héros différents de lui. Emma Bovary, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet auront tous le même âge que lui et vivront dans des lieux qu'il a connus. L'autobiographie romancée est aussi le moyen de régler ses comptes avec le jeune homme qu'il fut. Evoquée déjà dans les "Mémoires d'un fou", sa rencontre avec Elisa Schlésinger inspire aussi l' "Education sentimentale", qui relate l'amour avorté du jeune Frédéric Moreau pour une femme mariée, plus âgée que lui, Marie Arnoux, mais aussi le destin d'une génération incapable d'agir face aux événements politiques auxquels elle est confrontée. Refusant toute illusion romanesque, l'Education sentimentale fut prise comme modèle par toute la génération naturaliste. La première version de l'Education sentimentale débute à Paris en 1843 pour se terminer à Rouen en 1945. Deux amis, Henry et Jules, après une adolescence remplie des mêmes rêves ardents, voient leurs destins diverger, Henry connaît une lente désillusion que vient couronner son amour, passager, avec une femme mariée, tandis que Jules, à la suite d'une déception amoureuse, se renferme dans la solitude. La deuxième version de l'Education fut commencée en 1864, l'ambition y est plus ample, on parle de "bovarysme masculin", en toile de fond la monarchie de Juillet et l'histoire sentimentale d'une âme en quête d'inaccessible.

" L' Art industriel était un établissement hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce titre−-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal, sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait magistralement. Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau ; elle se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers, des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs râpés par le frottement du bureau, ou des redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi au magasin ; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une chemise de calicot, maculée de café ; des épingles de chrysocale piquaient des cravates en lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons de lisière ;  deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie apportée dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé sur son instrument ; on entendait par intervalles le bruit du charbon de terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire ; et le capitaine, sur la passerelle, marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter. Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu. Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.."

 

Frédéric Moreau, étudiant à Paris vers 1840, inquiet, mécontent, nourrit de vagues ambitions, ou plutôt des velléités à la fois littéraires, artistiques et mondaines. Son amour tendre et profond pour Mme Arnoux, femme d'un ambigu éditeur d'art tenant boutique de tableaux et gravures faubourg Montmartre, semble être la seule lumière de sa vie. Le ménage Arnoux est plutôt mal assorti; fidèle jusqu'au sacrifice à son mari qu'elle n'aime pas, Mme Arnoux, figure délicate, ne peut réprimer vis-à-vis de Frédéric une tendresse faite d'audace et de froideur, d'abandon et de découragement. Ayant fait la connaissance de Rosanette, une courtisane de bas étage, Frédéric hésite entre elle et Mme Amoux, dont les indécisions finissent par le lasser. ll s'intéresse par ailleurs à une autre femme, la très riche Mme Dambreuse, qui pourrait l'aider à réaliser ses ambitions mondaines. Car, Frédéric est une de ces âmes impressionnables et sensuelles mais faibles, secouées par des frissons d'énergie qui retombent vite, en définitive toujours prêtes aux compromissions. 

 

Mais voici que Marie Arnoux lui avoue qu'elle l'aime et accepte un rendez-vous. Il l'attendra vainement pendant des heures, au coin de la rue Tronchet. Enervé, déçu, empli d'une colère orgueilleuse, sentant son amour disparaître "comme un feuillage emporté par un ouragan", il ira sangloter de détresse et de volupté dans les bras de Rosanette. Plus tard seulement, il saura que si Mme Arnoux ne fut pas fidèle au rendez-vous, c'est parce qu'elle fut retenue auprès de son enfant, brusquement en proie à une atteinte du croup. Mais maintenant Rosanette le tient, vulgaire, jalouse, provocante. Il aura d'elle un fils qui meurt rapidement : et même la paternité se réduira à une expérience terne et malheureuse. 

 

"Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna ; et, à travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber, en croyant toujours qu'il était là-bas, sur le trottoir.

Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un commissionnaire chez Mme Arnoux. Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu'elle eût trop de choses à dire pour s'expliquer d'un mot, la même réponse fut rapportée. L'insolence était trop forte ! Une colère d'orgueil le saisit. Il se jura de n'avoir plus même un désir ; et, comme un feuillage emporté par un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une joie stoïque, puis un besoin d'actions violentes ; et il s'en alla au hasard, par les rues.

Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques−uns portant des bonnets rouges, et tous chantant la Marseillaise ou les Girondins . Çà et là, un garde national se hâtait pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se battait à la porte Saint−Martin. Il y avait dans l'air quelque chose de gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L'agitation de la grande ville le rendait gai.

A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale ; une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard. On fermait la porte cochère ; et Delphine, la femme de chambre, en train d'écrire dessus avec un charbon : " Armes données " , lui dit vivement :

−"Ah ! Madame est dans un bel état ! Elle a renvoyé ce matin son groom qui l'insultait. Elle croit

qu'on va piller partout ! Elle crève de peur ! d'autant plus que Monsieur est parti ! "

− " Quel monsieur ? "

−"Le Prince ! "

Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.

−"Ah ! merci ! tu viens me sauver ! c'est la seconde fois ! tu n'en demandes jamais le prix, toi ! "

− "Mille pardons ! " dit Frédéric, en lui saisissant la taille dans les deux mains.

− "Comment ? que fais-tu ? " balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.

Il répondit :

− "Je suis la mode, je me réforme. "

Elle se laissa renverser sur le divan, et continuait à rire sous ses baisers.

Ils passèrent l'après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans la rue. Puis il l'emmena dîner aux Trois-Frères-Provençaux. Le repas fut long, délicat. Ils s'en revinrent à pied, faute de voiture. 

A la nouvelle d'un changement de ministère, Paris avait changé. Tout le monde était en joie ; des promeneurs circulaient, et des lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l'air triste. On les saluait, en criant : "Vive la ligne ! " Ils continuaient sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges d'enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant : "Vive la réforme ! " et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. Frédéric blaguait, était très gai. Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes vénitiennes, suspendues aux maisons,

formaient des guirlandes de feux. Un fourmillement confus s'agitait en dessous ; au milieu de cette ombre, par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand brouhaha s'élevait. La foule était trop compacte, le retour direct impossible ; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d'une immense pièce de soie que l'on déchire. C'était la fusillade du boulevard des Capucines.

− "Ah ! on casse quelques bourgeois " , dit Frédéric tranquillement, car il y a des situations où l'homme le moins cruel est si détaché des autres, qu'il verrait périr le genre humain sans un battement de coeur.

La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l'emmena jusqu'à l'hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour l'autre.

Les fleurs n'étaient pas flétries. La guipure s'étalait sur le lit. Il tira de l'armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces prévenances fort délicates.

Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains ; et elle le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l'oreiller.

−"Qu'as-tu donc, cher amour ?"

−  C'est excès de bonheur " , dit Frédéric. " . Il y avait trop longtemps que je te désirais ! " .

 

Sans amour, ayant délaissé Rosanette, Frédéric se rapprochera de Mme Dambreuse dont il devient l'amant. 

 

"... Deslauriers partit ; et Frédéric se considéra comme un homme très fort. Il éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. Sa joie de posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste ; le sentiment s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait des douceurs partout. La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le faisait rêver à d'autres attitudes ; pendant qu'elle causait d'un ton froid, il se rappelait ses mots d'amour balbutiés ; tous les respects pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui ; et il avait parfois des envies de s'écrier : "Mais je la connais mieux que vous ! Elle est à moi !"

Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme Dambreuse, durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.

Il arrivait presque toujours avant elle ; et il la voyait entrer, les bras nus, l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle s'arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l'entourait comme un cadre), et elle avait un léger mouvement d'indécision, en clignant les paupières, pour découvrir s'il était là. Elle le ramenait dans sa voiture ; la pluie fouettait les vasistas ; les passants, tels que des ombres, s'agitaient dans la boue ; et, serrés l'un contre l'autre, ils apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.

C'était par ennui, surtout, que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit à le combler d'adulations et de caresses. Elle lui envoyait des fleurs ; elle lui fit une chaise en tapisserie ; elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d'un usage quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d'abord, et bientôt lui parurent toutes simples. 

Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage, sortait par l'autre bout ; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras, vivement, pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des courses ; elle jetait les yeux tout à l'entour ; rien à craindre ! et elle poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être dangereuses ; il la blâma de son imprudence ; elle lui déplut, du reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre. Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens. Il n'en feignait pas moins de grandes ardeurs ; mais pour les ressentir, il lui fallait évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux. Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. Puisqu'il avait un marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en servît..."

Maintenant que Madame Dambreuse est veuve, Frédéric se dispose à l'épouser pour donner à sa vie une orientation quelconque. Mais, dans un sursaut d'énergie, il quitterait Mme Dambreuse pour Marie Arnoux. Frédéric retourne dans son pays : il va retrouver la petite Roque qui l'aima si longtemps, si fidèlement, et à qui il avait laissé quelque espoir. Mais la petite Roque a épousé un de ses vieux camarades de classe qui est parvenu à le supplanter....

Bien des années après, en mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra, Mme Arnoux. Epilogue d'un livre d'amour et de passion douloureuse, Mme Arnoux domine l'œuvre entière, comme Mme Schlésinger aura dominé la pensée de Flaubert?

La scène la plus émouvante est celle la dernière rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux, des ombres se lèveront sous leurs pas, puis ce sera l'aveu, l'aveu tant attendu....

"Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désoeuvrement de son intelligence et l'inertie de son coeur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.

− " Madame Arnoux ! "

− " Frédéric ! "

Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :

−" C'est lui ! C'est donc lui ! "

Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.

Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l'un à l'autre. Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari. Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête :

− " Mais je vous revois ! Je suis heureuse ! "

Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il était accouru chez eux.

− " Je le savais ! "

−− " Comment ? "

Elle l'avait aperçu dans la cour, et s'était cachée.

− " Pourquoi ? "

Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses mots :

− " J'avais peur ! Oui... peur de vous... de moi ! "

Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son coeur battait à grands coups. Elle reprit :

− " Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt. " Et désignant le petit portefeuille grenat couvert de palmes d'or :

− " Je l'ai brodé à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de Belleville devaient répondre. "

Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée.

− " Non ! Ce n'est pas pour cela que je suis venue ! Je tenais à cette visite, puis je m'en retournerai... là-bas. "

Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait. C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut de la colline, d'où l'on découvre la mer.

− " Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé : le banc Frédéric. "

Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, qui se détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent.

−" Je connais cette femme, il me semble ? "

− " Impossible ! " dit Frédéric. " C'est une vieille peinture italienne. "

Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues. Ils sortirent. La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle ; puis l'ombre l'enveloppait de nouveau ;

et, au milieu des voitures, de la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne, sur un lit de feuilles mortes. Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l' Art industriel , les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de son faux-col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la première fois, en l'entendant chanter ! Comme elle était belle, le jour de sa fête, à Saint-Cloud ! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil, des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d'anciens domestiques, sa négresse.

Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant, elle lui dit :

−" Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d'une cloche

apporté par le vent ; et il me semble que vous êtes là, quand je lis des passages d'amour dans les livres. "

− " Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir " , dit Frédéric. " Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de Charlotte. "

− " Pauvre cher ami ! "

Elle soupira ; et, après un long silence :

−" N'importe, nous nous serons bien aimés. "

−" Sans nous appartenir, pourtant ! "

−" Cela vaut peut−être mieux " , reprit−elle.

−" Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu ! "

−" Oh ! je le crois, avec un amour comme le vôtre ! "

Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue !

Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert.

−" C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la manchette. Je me suis dit : " Mais il m'aime, il m'aime !... " J'avais peur de m'en assurer, cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en jouissais comme d'un hommage involontaire et continu. "

Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées. Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.

− " Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extrahumaine. Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au−delà. C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à éblouir, et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais,

seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux ! "

Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait. Madame Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :

−" La vue de votre pied me trouble. "

Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules : 

 −" A mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non !, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici ! "

−" Oh ! il n'en vient guère ! " reprit-il complaisamment.

Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait. Il jura que non.

− " Bien sûr ? pourquoi ? "

− " A cause de vous " , dit Frédéric en la serrant dans ses bras.

Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :

− " J'aurais voulu vous rendre heureux. "

Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait !, − et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.

Elle le contemplait, tout émerveillée.

− " Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous ! "

Onze heures sonnèrent.

− " Déjà ! " dit−elle, " au quart, je m'en irai. "

Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous. Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt−cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.

− " Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! "

Et elle le baisa au front, comme une mère. Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux. Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent. Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.

− " Gardez−les ! Adieu ! "

Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut. Et ce fut tout.'


 

De 1874 à sa mort, en 1880, Flaubert travaille à la "Tentation de saint Antoine", compose ses "Trois Contes", et entreprend l'écriture de "Bouvard et Pécuchet" qui peut être vu comme l'illustration et l'aboutissement de son parcours intellectuel.

1874 - La Tentation de Saint Antoine 

"La Tentation de Saint Antoine" est semble-t-il l'un des thèmes qui ont le plus hanté Flaubert, ne serait-ce que par les différentes ébauches qu'il écrit sur le sujet dès 1835, puis plus affirmé en 1856. Ce long poème voit finalement le jour en 1874. Dans la solitude de sa Thébaïde, l'anachorète dialogue avec des apparitions successives au cours desquelles ressurgissent des souvenirs très vivaces de son passé, des tentations démoniaques, des visions de luxure, les séductions du pouvoir ou de la volupté, jusqu'à l'apparition de son supposé disciple, Hilarion, qui lui présente "tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles". C'est en fait le démon qui tente de le séduire, "mon royaume est de la dimension de l'univers, et mon désir n'a pas de bornes. Je vais toujours affranchissant l'esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour et sans Dieu. On m'appelle la Science." Cette oeuvre symbolique comporte des passages d'une grande beauté plastique, notamment lorsque Flaubert évoque l'exubérance enivrante d'une vie qui n'a besoin ni d'explication ni de justification. 

"Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n’est descendu !

Des peuples divers habitent les pays de l’Océan. Les uns sont au séjour des tempêtes ; d’autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer.

(Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des

cornes d’Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des

méduses frémissent pareilles à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l’eau ; des mousses, des varechs ont poussé. Et toutes sortes de plantes s’étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s’allongent en pointes, s’arrondissent en éventail. Des courges ont l’air de seins, des lianes s’enlacent comme des serpents. Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l’herbe.

Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des polypiers, qui ont l’air de sycomores, portent des bras sur leurs

branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles ; c’est un papillon qui s’envole. Il va pour marcher sur un galet ; une

sauterelle grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un arbuste ; des débris d’éphémérides font sur le sol une couche neigeuse.

Et puis les plantes se confondent avec les pierres. Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures. Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de coquilles – à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.

Et il n’a plus peur !

Il se couche à plat ventre, s’appuie sur les deux coudes ; et retenant son haleine, il regarde. Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à fleurir ; des membres qui manquaient repoussent. Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.)

ANTOINE délirant :

Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, – être la matière !

(Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent

le ciel. Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de Jésus-Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.)" 


1877 - Les Trois Contes

Après l'échec de ses aventures théâtrales et n'osant reprendre le roman, Flaubert revient à un genre qu'il avait abandonné depuis longtemps, le conte. Le résultat fut un immense succès de presse.

 

Il écrit d'abord "la Légende de saint Julien l'Hospitalier", dont l'idée remonterait à 1846 et au vitrail célèbre de la cathédrale de Rouen. (Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires). Né de châtelains. qui ont voulu donner à leur fils la  plus belle enfance qui se puisse rêver, Julien devient un jeune homme vigoureux et ardent, amoureux de la chasse. Après avoir massacré une horde de cerfs, il voit s'avancer vers lui le grand mâle qui la commandait, et celui-ci lui parle : "Maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère." Effrayé par cette prophétie, Julien délaisse la chasse, mais peu de temps après, il manque, en effet, de tuer accidentellement son père et sa mère. Il fuit alors le château paternel et mène une vie d'aventurier devenu bientôt un condottiere célèbre. il loue ses services aux principaux souverains d`Europe et traite avec eux d'égal à égal. Ne sachant comment le récompenser, l'empereur lui donne sa fille en mariage, et les deux jeunes gens vivent heureux jusqu`au jour où Julien se laisse attirer par des animaux sauvages dans la forêt. Mais cette fois ses armes ne les atteignent plus et leur bande menaçante l'accompagne jusqu`à la porte du palais qu`il habite. Entre-temps sont arrivés ses

vieux parents qui, ne le voyant pas revenir, étaient partis à sa recherche. lls ont les plus grandes peines à se faire reconnaître par leur belle-fille, qui ne peut retrouver dans ces mendiants hâves les parents de Julien. Quand Julien rentre, les deux vieillards sont étendus sur son lit. Dans l`obscurité, Julien croit trouver sa femme en compagnie d'un amant et il les massacre. Le voilà de nouveau errant, menant l`existence d'un pèlerin; il finit par s`établir au bord d'un fleuve où il fait fonction de passeur, jusqu'au jour où, en plein orage, un hideux lépreux l'appelle de l'autre rive. Au milieu des éléments déchaînés, Julien passe l`homme qui lui demande l`hospitalité. ll mange toutes les provisions de son hôte, s`installe dans son lit et. ne pouvant se réchauffer, demande à Julien de venir à côté de lui. puis tout contre jusqu`à ce que le corps et le visage de l`ermite s`étendent sur le sien. Tout à coup, le lépreux se métamorphose, c`est Jésus qui entraîne Julien à sa suite dans le ciel...

 

"Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline. Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts d'écailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers de rocs, qui dévalaient abruptement jusqu'au fond des douves. Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une église. De longues gouttières, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient l'eau des pluies vers la citerne ; et sur le bord des fenêtres, à tous les étages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un héliotrope s'épanouissait. Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger d'arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se développait tout autour, enclos lui-même d'une forte haie d'épines.

On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait plus ; les fossés étaient pleins d'eau ; des hirondelles faisaient leur nid dans la fente des créneaux, et l'archer qui tout le long du jour se promenait sur la courtine, dès que le soleil brillait trop fort rentrait dans l'échauguette, et s'endormait comme un moine.

 À l'intérieur, les ferrures partout reluisaient ; des tapisseries dans les chambres protégeaient du froid ; et les armoires regorgeaient de linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent. On voyait dans la salle d'armes, entre des étendards et des mufles de bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations, depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands.

La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf ; la chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait même, dans un endroit écarté, une étuve à la romaine ; mais le bon seigneur s'en privait, estimant que c'est un usage des idolâtres.

Toujours enveloppé d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles de ses voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il s'en allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés qui verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des conseils. Après beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une demoiselle de haut lignage.

Elle était très blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes ; la queue de sa robe de drap traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé comme l'intérieur d'un monastère ; chaque matin elle distribuait la besogne à ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait à la quenouille ou brodait des nappes d'autel. À force de prier Dieu, il lui vint un fils.

Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura trois jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au  son des harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les plus rares épices, avec des poules grosses comme des moutons ; par divertissement, un nain sortit d'un pâté et, les écuelles ne suffisant plus, car la foule augmentait toujours, on fut obligé de boire dans les oliphants et dans les casques.

La nouvelle accouchée n'assista pas à ces fêtes. Elle se tenait dans son lit, tranquillement. Un soir, elle se réveilla, et elle aperçut, sous un rayon de la lune qui entrait par la fenêtre, comme une ombre mouvante. C'était un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au côté, une besace sur l'épaule, toute l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son chevet et lui dit, sans desserrer les lèvres :

« Réjouis-toi, ô mère ! ton fils sera un saint ! »

Elle allait crier ; mais, glissant sur le rai de la lune, il s'éleva dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet éclatèrent plus fort. Elle entendit les voix des anges ; et sa tête retomba sur l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.

Le lendemain, tous les serviteurs interrogés déclarèrent qu'ils n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou réalité, cela devait être une communication du ciel ; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant peur qu'on ne l'accusât d'orgueil.

Les convives s'en allèrent au petit jour ; et le père de Julien se trouvait en dehors de la poterne, où il venait de reconduire le dernier, quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard. C'était un bohême à barbe tressée, avec des anneaux d'argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. Il bégaya d'un air inspiré ces mots sans suite :

« Ah ! ah ! ton fils !… Beaucoup de sang !… beaucoup de gloire !… toujours heureux ! La famille d'un empereur. »  Et, se baissant pour ramasser son aumône, il se perdit dans l'herbe, s'évanouit.

Le bon châtelain regarda de droite et de gauche, appela tant qu'il put. Personne ! Le vent sifflait, les brumes du matin s'envolaient. Il attribua cette vision à la fatigue de sa tête pour avoir trop peu dormi. « Si j'en parle, on se moquera de moi », se dit-il. Cependant les splendeurs destinées à son fils l'éblouissaient, bien que la promesse n'en fût pas claire et qu'il doutât même de l'avoir entendue.

Les époux se cachèrent leur secret. Mais tous deux chérissaient l'enfant d'un pareil amour ; et, le respectant comme marqué de Dieu, ils eurent pour sa personne des égards infinis. Sa couchette était rembourrée du plus fin duvet ; une lampe en forme de colombe brûlait dessus, continuellement ; trois nourrices le berçaient ; et, bien serré dans ses langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et son béguin chargé de perles, il ressemblait à un petit Jésus. Les dents lui poussèrent sans qu'il pleurât une seule fois.

Quand il eut sept ans, sa mère lui apprit à chanter. Pour le rendre courageux, son père le hissa sur un gros cheval. L'enfant souriait d'aise, et ne tarda pas à savoir tout ce qui concerne les destriers. Un vieux moine très savant lui enseigna l'Écriture Sainte, la numération des Arabes, les lettres latines, et à faire sur le vélin des peintures mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut d'une tourelle, à l'écart du bruit.

La leçon terminée, ils descendaient dans le jardin, où, se promenant pas à pas, ils étudiaient les fleurs.  Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la vallée, une file de bêtes de somme, conduites par un piéton, accoutré à l'orientale. Le châtelain, qui l'avait reconnu pour un marchand, expédiait vers lui un valet. L'étranger, prenant confiance, se détournait de sa route ; et, introduit dans le parloir, il retirait de ses coffres des pièces de velours et de soie, des orfèvreries, des aromates, des choses singulières d'un usage inconnu ; à la fin le bonhomme s'en allait, avec un gros profit, sans avoir enduré aucune violence. D'autres fois, une troupe de pèlerins frappait à la porte. Leurs habits mouillés fumaient devant l'âtre ; et, quand ils étaient repus, ils racontaient leurs voyages : les erreurs des nefs sur la mer écumeuse, les marches à pied dans les sables brûlants, la férocité des païens, les cavernes de la Syrie, la Crèche et le Sépulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur des coquilles de leur manteau. 

Souvent le châtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en buvant ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien, qui les écoutait, en poussait des cris ; alors son père ne doutait pas qu'il ne fût plus tard un conquérant. Mais le soir, au sortir de l'angélus, quand il passait entre les pauvres inclinés, il puisait dans son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mère comptait bien le voir par la suite archevêque. Sa place dans la chapelle était aux côtés de ses parents ; et, si longs que fussent les offices, il restait à genoux sur son prie-Dieu, la toque par terre et les mains jointes.

Un jour, pendant la messe, il aperçut, en relevant la tête, une petite souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle trottina sur la première marche de l'autel, et, après deux ou trois tours de droite à gauche, s'enfuit du même côté. Le dimanche suivant, l'idée qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint ; et chaque dimanche il l'attendait, en était importuné, fut pris de haine contre elle, et résolut de s'en défaire.

 Ayant donc fermé la porte, et semé sur les marches les miettes d'un gâteau, il se posta devant le trou, une baguette à la main. Au bout de très longtemps, un museau rose parut, puis la souris tout entière. Il frappa un coup léger, et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n'en dit rien à personne.

Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait gazouiller dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube, enflait ses joues ; et les bestioles lui pleuvaient sur les épaules si abondamment qu'il ne pouvait s'empêcher de rire, heureux de sa malice.

Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crête du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arrêta pour le regarder ; le mur en cet endroit ayant une brèche, un éclat de pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le fossé.

Il se précipita vers le fond, se déchirant aux broussailles, furetant partout, plus leste qu'un jeune chien. Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les branches d'un troène.

La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler ; et les convulsions de l'oiseau faisaient battre son cœur, l'emplissaient d'une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier raidissement, il se sentit défaillir.

Le soir, pendant le souper, son père déclara que l'on devait à son âge apprendre la vénerie ; et il alla chercher un vieux cahier  d'écriture contenant, par demandes et réponses, tout le déduit des chasses. Un maître y démontrait à son élève l'art de dresser les chiens et d'affaiter les faucons, de tendre les pièges, comment reconnaître le cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le loup à ses déchaussures, le bon moyen de discerner leurs voies, de quelle manière on les lance, où se trouvent ordinairement leurs refuges, quels sont les vents les plus propices, avec l'énumération des cris et les règles de la curée.

Quand Julien put réciter par cœur toutes ces choses, son père lui composa une meute. D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques, plus véloces que des gazelles, mais sujets à s'emporter ; puis dix sept couples de chiens bretons, tiquetés de blanc sur fond rouge, inébranlables dans leur créance, forts de poitrine et grands hurleurs. Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses, il y avait quarante griffons poilus comme des ours. Des mâtins de Tartarie, presque aussi hauts que des ânes, couleurs de feu, l'échine large et le jarret droit, étaient destinés à poursuivre les aurochs. La robe noire des épagneuls luisait comme du satin ; le jappement des talbots valait celui des bigles chanteurs. Dans une cour à part, grondaient, en secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles, huit dogues Alains, bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur des lions. Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre, et portaient un nom sonore.

Mais la Fauconnerie, peut-être, dépassait la meute ; le bon seigneur, à force d'argent, s'était procuré des tiercelets du Caucase, des sacres de Babylone, des gerfauts d'Allemagne et des faucons-pèlerins, capturés sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays.

 Ils logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachés par rang de taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, où de temps à autre on les posait afin de les dégourdir. Des bourses, des hameçons, des chausse-trapes, toute sorte d'engins, furent confectionnés. Souvent, on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient bien vite en arrêt. Alors les piqueurs, s'avançant pas à pas, étendaient avec précaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Un commandement les faisait aboyer ; des cailles s'envolaient ; et les dames des alentours conviées avec leurs maris, les enfants, les camérières, tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement. D'autres fois, pour débucher les lièvres, on battait du tambour ; des renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se débandant, attrapait un loup par le pied.

Mais Julien méprisa ces commodes artifices ; il préférait chasser loin du monde, avec son cheval et son faucon. C'était presque toujours un grand tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir était surmonté d'un panache, des grelots d'or tremblaient à ses pieds bleus et il se tenait ferme sur le bras de son maître pendant que le cheval galopait, et que les plaines se déroulaient. Julien, dénouant ses longes, le lâchait tout à coup ; la bête hardie montait droit dans l'air comme une flèche ; et l'on voyait deux taches inégales tourner, se joindre, puis disparaître dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne tardait pas à descendre en déchirant quelque oiseau, et revenait se poser sur le gantelet, les deux ailes frémissantes.

Julien vola de cette manière le héron, le milan, la corneille et le vautour. Il aimait, en sonnant de la trompe, à suivre ses chiens qui couraient sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers le bois ; et, quand le cerf commençait à gémir sous les morsures, il l'abattait prestement, puis se délectait à la furie des mâtins qui le dévoraient, coupé en pièces sur sa peau fumante. Les jours de brume, il s'enfonçait dans un marais pour guetter les oies, les loutres et les halbrans. 

Trois écuyers, dès l'aube, l'attendaient au bas du perron ; et le vieux moine, se penchant à sa lucarne, avait beau faire des signes pour le rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait à l'ardeur du soleil, sous la pluie, par la tempête, buvait l'eau des sources dans sa main, mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il était fatigué se reposait sous un chêne ; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et de boue, avec des épines dans les cheveux et sentant l'odeur des bêtes farouches.Il devint comme elles. Quand sa mère l'embrassait, il acceptait froidement son étreinte, paraissant rêver à des choses profondes. Il tua des ours à coups de couteau, des taureaux avec la hache, des sangliers avec l'épieu ; et même une fois, n'ayant plus qu'un bâton, se défendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet.

Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien équipé, une arbalète sur l'épaule et un trousseau de flèches à l'arçon de sa selle. Son genêt danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas égal, faisait résonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient à son manteau, une brise violente soufflait. Un côté de l'horizon s'éclaircit ; et, dans la blancheur du crépuscule, il aperçut des lapins sautillant au bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se précipitèrent sur eux ; et, çà et là, vivement, leur brisaient l'échine.

Bientôt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyère engourdi par le froid dormait la tête sous l'aile. Julien, d'un revers d'épée, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser continua sa route. Trois heures après, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil à un long mur s'abaissait, en surplombant un précipice ; et, à l'extrémité, deux boucs sauvages regardaient l'abîme. Comme il n'avait pas ses flèches (car son cheval était resté en arrière), il imagina de descendre jusqu'à eux ; à demi courbé, pieds nus, il arriva enfin au premier des boucs, et lui enfonça un poignard sous les côtes. Le second, pris de terreur, sauta dans le vide. Julien s'élança pour le frapper, et, glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face au-dessus de l'abîme et les deux bras écartés.

Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une rivière. Des grues, volant très bas, de temps à autre passaient au-dessus de sa tête. Julien les assommait avec son fouet, et n'en manqua pas une. Cependant l'air plus tiède avait fondu le givre, de larges vapeurs flottaient, et le soleil se montra. Il fit reluire tout au loin un lac figé, qui ressemblait à du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bête que Julien ne connaissait pas, un castor à museau noir. Malgré la distance, une flèche l'abattit ; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter la peau. Puis il avança dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs cimes comme un arc de triomphe, à l'entrée d'une forêt. Un chevreuil bondit hors d'un fourré, un daim parut dans un carrefour, un blaireau sortit d'un trou, un paon sur le gazon déploya sa queue ; et quand il les eut tous occis, d'autres chevreuils se présentèrent, d'autres daims, d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des putois, des renards, des hérissons, des lynx, une infinité de bêtes, à chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes, avec un regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer, tour à tour bandant son arbalète, dégainant l'épée, pointant du coutelas, et ne pensait à rien, n'avait souvenir de quoi que ce fût. Il était en chasse dans un pays quelconque, depuis un temps indéterminé, par le fait seul de sa propre existence, tout s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve dans les rêves.

Un spectacle extraordinaire l'arrêta. Des cerfs emplissaient un vallon ayant la forme d'un cirque, et tassés, les uns près des autres, ils se réchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard. L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit à tirer.

Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs à la fois tournèrent la tête. Il se fit des enfonçures dans leur masse ; des voix plaintives s'élevaient, et un grand mouvement agita le troupeau. Le rebord du vallon était trop haut pour le franchir. Ils bondissaient dans l'enceinte, cherchant à s'échapper. Julien visait, tirait ; et les flèches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les autres ; et leurs corps avec leurs ramures emmêlées faisaient un large monticule qui s'écroulait, en se déplaçant. Enfin ils moururent, couchés sur le sable, la bave aux naseaux, les entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par degrés. Puis tout fut immobile.

 

La nuit allait venir ; et derrière le bois, dans les intervalles des branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang. Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un œil béant l'énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire...."

 

"Hérodias" est centré dur l'histoire du festin d'Hérode-Antipas au cours duquel Salomé, à l'instigation d'Hérodias, sa mère, obtient la tête de saint Jean-Baptiste : Flaubert campe avec une extraordinaire précision un Hérode puissant, mais lâche et tortueux, sur fond de reconstitution d'une précision sans faille. C'est par une suite de touches détaillées toute l`atmosphère politique. sociale et religieuse de la Palestine qui est évoquée. Aux côtés d'Hérode, Hérodias, la maîtresse vieillie qui, pour ne point perdre l`influence qu`elle a acquise, fait naître en lui un véritable amour pour sa fille, la jeune Salomé. En face de ces personnages particulièrement repoussants. mais toujours humains, la figure de Jean va paraître singulièrement grandie. 

 

 

Le troisième conte, "Un cœur simple", est, comme l'écrira Italo Calvino, "un conte entièrement fait de choses que l'on voit, de phrases simples et légères dans lesquelles il se passe toujours quelque chose. Ici toute la réalité quotidienne passe par la simplicité d'esprit d'une pauvre servante." Félicité qui a cinquante ans, est au service de Mme Aubain, veuve endettée et mère de deux enfants, qui a dû emménager dans une maison héritée de ses ancêtres à Pont-l'Évêque. Servante modèle, Félicité est entrée au service de Mme Aubain toute jeune fille suite à une déception amoureuse,  Félicité s'occupe des enfants de Mme Aubain, Paul et Virginie, âgés de sept et quatre ans puis Paul va quitter la maison pour suivre des études au collège de Caen. Félicité souffre d'abord de ce départ puis se trouve consolée par une nouvelle distraction : le catéchisme quotidien de Virginie. Mais la fille de Mme Aubain part bientôt poursuivre son éducation chez les Ursulines à Honfleur. 

 

Félicité va alors reporter son amour sur son neveu Victor : mais celui-ci s'engage comme matelot pour un voyage au long cours dont il ne reviendra pas. Quelque temps après, nouveau drame, Virginie meurt d'une fluxion de poitrine. Félicité, seule, voue alors une immense tendresse à Loulou, un perroquet dont on lui a fait cadeau. Suite à une angine, la servante devient sourde; ainsi isolée du monde, elle ne perçoit plus que la voix de son perroquet : un matin d'hiver elle découvre Loulou mort. Sa douleur est tellement grande que suivant le conseil de Mme Aubain, Félicité décide de le faire empailler. Après la mort de Mme Aubain, la pauvre servante reste dans la maison invendue qui se dégrade peu à peu. Ayant contracté une pneumonie, Félicité ne vit plus que dans l'unique souci des reposoirs de la fête-Dieu. Elle décide même d'offrir Loulou empaillé pour orner le reposoir situé dans la cour de la maison de Mme Aubain. Pendant que la procession parcourt la ville, Félicité agonise et dans une ultime vision, le Saint-Esprit lui apparaît : "une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son coeur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête." ...

 

"Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont l'Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, qui cependant n'était pas une personne agréable.

Elle avait épousé un beau garçon sans fortune, mort au commencement de 1809, en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité de dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et la ferme de Geffosses, dont les rentes montaient à cinq mille francs tout au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre moins dispendieuse, ayant appartenu à ses ancêtres et placée derrière les Halles.

Cette maison, revêtue d'ardoises, se trouvait entre un passage et une ruelle aboutissant à la rivière. Elle avait intérieurement des différences de niveau qui faisaient trébucher. Un vestibule étroit séparait la cuisine de la salle où Mme Aubain se tenait tout le long du jour, assise près de la croisée dans un fauteuil de paille. Contre le lambris, peint en blanc, s'alignaient huit chaises d'acajou. Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes et de cartons. Deux bergères de tapisserie flanquaient la cheminée en marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, représentait un temple de Vesta, et tout l'appartement sentait un peu le moisi, car le plancher était plus bas que le jardin.

Au premier étage, il y avait d'abord la chambre de « Madame », très grande, tendue d'un papier à fleurs pâles, et  contenant le portrait de « Monsieur » en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre plus petite, où l'on voyait deux couchettes d'enfants, sans matelas. Puis venait le salon, toujours fermé, et rempli de meubles recouverts d'un drap.

Ensuite un corridor menait à un cabinet d'étude ; des livres et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliothèque entourant de ses trois côtés un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en retour disparaissaient sous des dessins à la plume, des paysages à la gouache et des gravures d'Audran, souvenirs d'un temps meilleur et d'un luxe évanoui. Une lucarne au second étage éclairait la chambre de Félicité, ayant vue sur les prairies.

Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu'au soir sans interruption ; puis, le dîner étant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche sous les cendres et s'endormait devant l'âtre, son rosaire à la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d'entêtement. Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes. Économe, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain, un pain de douze livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme les infirmières d'hôpital. Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge ; et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour !

Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses sœurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu'elle n'avait pas commis.

Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans), ils l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l'écart modestement, quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le devinait, offrit de la reconduire.

Au bord d'un champ d'avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore. Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner, puisque c'était « la faute de la boisson ». Elle ne sut que répondre et avait envie de s'enfuir. Aussitôt il parla des récoltes et des notables de la commune, car son père avait abandonné Colleville pour la ferme des Écots, de sorte que maintenant ils se trouvaient voisins. « Ah ! » dit-elle. Il ajouta qu'on désirait l'établir. Du reste, il n'était pas pressé, et attendait une femme à son goût ; elle baissa la tête. Alors il lui demanda si elle pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'était mal de se moquer. « Mais non, je vous jure ! » et du bras gauche il lui entoura la taille. Elle marchait soutenue par son étreinte ; ils se ralentirent. Le vent était mou, les étoiles brillaient, l'énorme charretée de foin oscillait devant eux, et les quatre chevaux, en traînant leurs pas, soulevaient de la poussière. Puis, sans commandement, ils tournèrent à droite. Il l'embrassa encore une fois ; elle disparut dans l'ombre.

Théodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

Ils se rencontraient au fond des cours, derrière un mur, sous un arbre isolé. Elle n'était pas innocente à la manière des demoiselles, les animaux l'avaient instruite ; mais la raison et l'instinct de l'honneur l'empêchèrent de faillir. Cette résistance exaspéra l'amour de Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l'épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.

Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents, l'année dernière, lui avaient acheté un homme ; mais d'un jour à l'autre on pourrait le reprendre ; l'idée de servir l'effrayait. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s'échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.

Enfin, il annonça qu'il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.

Le moment arrivé, elle courut vers l'amoureux. A sa place, elle trouva un de ses amis. Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu'au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d'en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l'Évêque.

Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve, et qui précisément cherchait une cuisinière. La jeune fille ne savait pas grand-chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonté et si peu d'exigences que Mme Aubain finit par dire : « Soit, je vous accepte ! »

Félicité, un quart d'heure après, était installée chez elle. 

D'abord elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient « le genre de la maison » et le souvenir de « Monsieur », planant sur tout ! Paul et Virginie, l'un âgé de sept ans, l'autre de quatre à peine, lui semblaient formés d'une matière précieuse ; elle les portait sur son dos comme un cheval, et Mme Aubain lui défendit de les baiser à chaque minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston. Félicité préparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils arrivaient à huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de onze. Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'allée étalait par terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement de voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlements d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles dans la rue. Vers midi, au plus fort du marché, on voyait paraître sur le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arrière, le nez crochu, et qui était Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps après, c'était Liébard, le fermier de Toucques, petit, rouge, obèse, portant une veste grise et des houseaux armés d'éperons...."


1870-1880, le "naturalisme" de Flaubert - Flaubert, écrira Gustave Lanson, "c'est un fanatique de Victor Hugo qui a le respect de Boileau. C'est un élève de Montesquieu qui prend des leçons de Chateaubriand. C'est-à-dire qu'il est romantique et classique à la fois; ou plutôt il n'est ni romantique ni classique. Il n'est plus romantique, et il ne peut être classique comme on l'était avant le romantisme. Il sera donc comme une synthèse du romantique et du classique : c'est ce qu'on a appelé "naturaliste", malgré Flaubert, qui rejetait le nom et s'en moquait. On a, dans sa Correspondance, la sensation de la transformation qui s'opère, lorsque l'on voit ces esprits venus des quatre coins de l'horizon, Flaubert, Leconte de Lisle, Taine, Renan, se reconnaître, se rapprocher, lorsqu'on voit Flaubert et Mme Sand, dans leur plus affectueuse intimité, se heurter par tous les points de leur doctrine. On voit, dans les fameux diners mensuels du restaurant Magny, vers la fin de l'Empire, la nouvelle école, avec Flaubert, Taine, Renan, E. de Concourt, qui sont les jeunes, prendre le dessus sur les derniers survivants du romantisme,  Mme Sand, Saint-Victor, Gautier, sous les yeux de Sainte-Beuve curieux et détaché. On voit, entre 1870 et 1880, un cénacle naturaliste (il faut bien revenir à ce mot, faute d'autre) se former dans ces réunions du dimanche où Flaubert reçoit chez lui, rue Murillo ou bien au faubourg Saint Honoré, Tourguéneff, Zola, Daudet, Edmond de Goncourt, Taine, M. de Heredia, et Paul Alexis, Henrique, Huysmans, les petits naturalistes derrière les grands, ceux qui illustreront l'école et ceux en qui elle finira, par dégénérescence ou par transformation. "De tempérament, Flaubert est un romantique, "et la première éducation, entre 1830 et 1840, le livre aux lyriques éperdus qui exaltent ce tempérament jusqu'à la folie. C'est un appétit de sensations énormes, innombrables; une impossibilité de se taire au train monotone, aux tons éteints de la vie réelle; une fuite délirante dans le rêve splendide et violent; d'idéales constructions d'un moi infiniment énergique et d'un monde infiniment coloré : Flaubert a connu tout cela. A vingt et un ans, il ponctuait de jurons réalistes des couplets d'un romantisme truculent, comme celui-ci : « Est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie?... Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l'heure où les chameaux s'assoient près des citernes?... » ou comme cet autre, à vingt-six ans : «Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine, que jamais je ne m'endormirai au pas cadencé des chameaux! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bambous!... » et des étoiles du ciel, et des Heurs, et la nature impassible : tout l'assortiment romantique se retrouve chez Flaubert.

Mais très vite il quitta le point de vue romantique, à mesure que son esprit trouvait le langage qui lui était propre, et se débarrassait du langage commun de la génération précédente. Il devient aisément visible que le tourment de Flaubert est un tourment intellectuel et non sentimental. Nous ne sommes pas en présence d'un être qui veut jouir, mais d'un être qui veut connaître. Le sens esthétique, réintégré dans la littérature par le romantisme, est très aigu chez lui. Mais tandis que, le plus souvent, les purs romantiques s'en servent pour donner une monstrueuse extension à leur personnalité, pour faire chanter leur âme, au contact de l'univers entier, tandis qu'ils annexent l'art et la poésie à leur individu réel, comme d'autres s'annexent la chasse ou le jeu, Flaubert, dès qu'il voit clair en lui, les met hors et au-dessus de lui. Il ne s'arrête pas à sa propre sensation, à la modification agréable ou douloureuse de son être : mais il s'efforce d'aller à la cause, au caractère de l'objet qui a fait impression sur lui. Ainsi dans ses plus vives exaltations, qu'on croirait être d'un romantique effréné, il y a toujours une forme de phrase, un tour, un accent, qui nous révèle une nature d'esprit tout différente : ce n'est pas soi sentant qu'il admire, dont il s'enivre, c'est un fragment d'univers que son esprit s'efforce de saisir à travers soi. Ainsi la jouissance d'art n'est plus un mode pratique d'existence, c'est une contemplation par où l'homme échappe à la vie pratique; au lieu d'être un accroissement de l'individu égoïste, elle en est l'anéantissement momentané par la participation à des formes autres de l'être universel..."


1881 - Bouvard et Pécuchet 

Le sous-titre de Bouvard et Pécuchet, écrit Flaubert à Gertrude Collier devenue Mrs. Tennant, pourrait être « du défaut de méthode dans les sciences » (16 décembre 1879). Il veut décrire la grande tentation moderne, c'est-à-dire la science, qui lui paraît jouer le même rôle au XIXe s. que la religion au IVe s. Il cherche à en montrer à la fois la force et les dangers, quand ceux qui s'en occupent veulent jouer les apprentis sorciers. Bouvard et Pécuchet sont des âmes ingénues, et leurs efforts pour se tenir au courant des sciences de leur temps, voués à l'échec. On a pu voir ce roman inachevé comme la manifestation de la crise du romanesque : si le premier chapitre a une forme narrative avérée (la rencontre des deux copistes autodidactes), le reste du livre déroule une gigantesque nomenclature des sciences, et donc de la réalité, auxquelles s'adonnent successivement les deux héros, et qu'ils ne parviennent pas, comme l'auteur, à maîtriser. Mais on n'a beaucoup plus retenu le don dont les a gratifié Flaubert, celui "de voir la bêtise et de ne plus la tolérer"... L'inachevé "Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics" reprend à sa manière le sentiment d'être "submergé par le flot de bêtise qui couvre mon pays, par l'inondation du crétinisme sous lequel il disparaît".

I - Première rencontre de Bouvard et Pécuchet.

" Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques. Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l’atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.

Deux hommes parurent.

L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue. Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à la même minute, sur le même banc.

Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.

- Tiens ! dit-il nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.

- Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à mon bureau !

- C’est comme moi, je suis employé.

Alors ils se considérèrent.

L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet. Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage coloré. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; – et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin. Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.

L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.

On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas.

Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste ; et il avait une voix forte, caverneuse.

Cette exclamation lui échappa : – Comme on serait bien à la campagne !

Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.

Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l’eau hideuse où une botte de paille flottait, sur la cheminée d’une usine se dressant à l’horizon ; des miasmes d’égout s’exhalaient. Ils se tournèrent de l’autre côté. Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier d’abondance.

Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud dans les rues que chez soi ! Bouvard l’engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu’en dira-t-on !

Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir ; – et à propos des ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral. 

Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de poussière. C’étaient trois calèches de remise qui s’en allaient vers Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche, des dames enfouies jusqu’aux aisselles dans leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, – qu’ils déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que les hommes ; d’autres fois elles étaient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles ; aussi Pécuchet était resté célibataire.

– Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants !

– C’est peut-être un bonheur pour vous ? Mais la solitude à la longue était bien triste.

Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blême, les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s’appuyait sur le bras du militaire, en traînant ses savates et balançant les hanches.

Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène. Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s’éviter de répondre, lui désigna du regard un prêtre qui s’avançait.

L’ecclésiastique descendit avec lenteur l’avenue des maigres ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu’il n’aperçut plus le tricorne, se déclara soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour la religion.

Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face s’étaient relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires. Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui-même oubliées ; – et bien qu’ils eussent passé l’âge des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte d’épanouissement, le charme des tendresses à leur début. 

Vingt fois ils s’étaient levés, s’étaient rassis et avaient fait la longueur du boulevard depuis l’écluse d’amont jusqu’à l’écluse d’aval, chaque fois voulant s’en aller, n’en ayant pas la force, retenus par une fascination.

 Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit tout à coup :

– Ma foi ! si nous dînions ensemble ?

– J’en avais l’idée ! reprit Pécuchet mais je n’osais pas vous le proposer !

Et il se laissa conduire en face de l’Hôtel de Ville, dans un petit restaurant où l’on serait bien.

Bouvard commanda le menu.

Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des sciences : que de choses à connaître ! que de recherches – si on avait le temps ! Hélas, le gagne-pain l’absorbait ; et ils levèrent les bras d’étonnement, ils faillirent s’embrasser par-dessus la table en découvrant qu’ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine, – ce qui ne l’empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à l’étude. Il avait noté des fautes dans l’ouvrage de M. Thiers et il parla avec le plus grand respect d’un certain Dumouchel, professeur...."

 

Bouvard et Pécuchet ne se quittèrent plus. Dans ce couple de fantoches inséparables, Flaubert va loger toute la sottise bourgeoise, la sottise des êtres qui sont sortis de la saine ignorance populaire, de la bonne simplicité primitive : ils seront les symboles de la médiocrité d'intelligence incurable et ambitieuse qui mésuse de la science, hâtivement amassée, insuffisamment digérée, et témérairement appliquée. Ils accumulent avec une régularité mécanique toutes les expériences ridicules, que peut suggérer un faux savoir, fondé sur des lectures mal comprises.

 

"... Pécuchet prit la parole :

– Les vices sont des propriétés de la Nature, comme les inondations, les tempêtes.

Le notaire l’arrêta ; et se haussant à chaque mot sur la pointe des orteils :

– Je trouve votre système d’une immoralité complète. Il donne carrière à tous les débordements, excuse les crimes, innocente les coupables.

– Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits est dans son droit, comme l’honnête homme qui écoute la Raison.

– Ne défendez pas les monstres !

– Pourquoi monstres ? Quand il naît un aveugle, un idiot, un homicide, cela nous paraît du désordre, comme si l’ordre nous était connu, comme si la nature agissait pour une fin !

– Alors vous contestez la Providence ?

– Oui ! je la conteste !

– Voyez plutôt l’Histoire ! s’écria Pécuchet rappelez-vous les assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les familles, le chagrin des particuliers.

– Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s’excitaient l’un l’autre cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes des écrevisses. Ah ! si vous entendez par Providence, une loi qui règle tout, je veux bien, et encore !

– Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes !

– Qu’est-ce que vous me chantez ! Une science, d’après Condillac, est d’autant meilleure qu’elle n’en a pas besoin ! Ils ne font que résumer des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui précisément sont discutables.

– Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les arcanes de la métaphysique ?

– Il est vrai, messieurs, il est vrai !

Et la société se dispersa. Mais Coulon les tirant à l’écart, leur dit d’un ton paterne, qu’il n’était pas dévot certainement et même il détestait les jésuites. Cependant il n’allait pas si loin qu’eux ! Oh non ! bien sûr ; – et au coin de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en grommelant : Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu !

Bouvard et Pécuchet proférèrent en d’autres occasions leurs abominables paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité des hommes, la chasteté des femmes, l’intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin sapaient les bases. Foureau s’en émut, et les menaça de la prison, s’ils continuaient de tels discours. L’évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des thèses immorales, ils devaient être immoraux ; des calomnies furent inventées. 

Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer.

Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames des journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. En songeant à ce qu’on disait dans leur village, et qu’il y avait jusqu’aux antipodes d’autres Coulon, d’autres Marescot, d’autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre. 

Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne. 

Un après-midi, un dialogue s’éleva dans la cour, entre Marcel et un monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves noires. C’était l’académicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau entrouvert, des portes qu’on fermait. Sa démarche était une tentative de raccommodement et il s’en alla furieux, chargeant le domestique de dire à ses maîtres qu’il les regardait comme des goujats. Bouvard et Pécuchet ne s’en soucièrent. Le monde diminuait d’importance – ils l’apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur cerveau sur leurs prunelles.

N’est-ce pas, d’ailleurs, une illusion, un mauvais rêve ? Peut-être, qu’en somme, les prospérités et les malheurs s’équilibrent ? Mais le bien de l’espèce ne console pas l’individu.

– Et que m’importent les autres ! disait Pécuchet.

Son désespoir affligeait Bouvard. C’était lui qui l’avait poussé jusque-là ; et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin par des irritations quotidiennes. Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un découragement profond. À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, à gémir d’un air lugubre – Marcel en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa cuisine où il s’empiffrait solitairement..."


Jeanne de Tourbey (1837-1908),

ou Marie-Anne Detourbay, devenue Jeanne de Tourbey, collectionneuse des amants fortunés, maîtresse de Khalil-Bey, le fameux diplomate de la Sublime-Porte et commanditaire de deux chefs-d’œuvre de Courbet, "Le Sommeil" et "L’Origine du monde", comtesse de Loynes, puis maîtresse en titre du critique littéraire Jules Lemaître et égérie de la Ligue de la patrie française en 1899, ici peinte par Amaury-Duval en 1862 : "je songe à vous presque continuellement, écrit Flaubert alors à Tunis pour l'écriture de  Salammbô. Et je n'ai que cela à vous dire, pas autre chose ! Je le jure par vos beaux yeux et vos belles mains. […] Dans huit jours je repars et dans trois semaines je vous reverrai. C'est là l'important. — Avec quelle joie je me précipiterai vers votre maison et comme mon cœur battra en tirant votre sonnette ! — Quand je serai à vos pieds, sur votre tapis, nous causerons de mon voyage, si cela vous amuse. […] Si vous saviez comme je pense à votre appartement, qui vous contient, et jusqu'aux meubles qui vous entourent ! N'avez-vous pas depuis mon départ senti, quelquefois, comme un souffle qui passait sur vous. C'était quelque chose de moi, qui, s'échappant de mon cœur, traversait l'espace, invisiblement, et arrivait jusque là-bas ! J'ai vécu depuis cinq semaines avec ce souvenir (qui est un désir aussi). Votre image m'a tenu compagnie dans la solitude, incessamment. J'ai entendu votre voix à travers le bruit des flots et votre charmant visage voltige autour de moi, sur les haies de nopals, à l'ombre des palmiers et dans l'horizon des montagnes. Il me semble que j'ai emporté de votre chère personne une sorte d'émanation qui me pénètre, un parfum dont je suis embaumé, qui m'assoupit et qui m'enivre. Je vous en veux d'occuper tant de place dans ma pensée..." ( Gustave Flaubert, Correspondance, t. II, Paris, Gallimard (Pléiade), 1980, Lettre à Jeanne de Tourbey du 15 mai 1858).