Edward Sapir (1884-1939) - Benjamin Lee Whorf (1897-1941), "Sapir-Whorf Hypothesis Linguistic Theory" (1929) - Jean Piaget (1896-1980), "Le Langage et la pensée chez l'enfant" (1923), "La naissance de l'intelligence chez l'Enfant" (1936), "Introduction à l'épistémologie génétique" (1950) - ......

Last update: 11/11/2016


Pour chacun d'entre nous, les limites de notre langage correspondent à celle de notre propre monde, avec un langage composé d'abord de propositions - dont les affirmations au sujet des choses peuvent être vraies ou fausses -, et d'autre part, un monde est composé de faits, et dont les choses font partie. Toute proposition serait "image" de faits, comme les cartes sont les images du monde, et n'importe quelle proposition qui ne fait pas image serait vide de sens ; c'est ainsi que pour le premier Wittgenstein, notre langage est foncièrement limité aux manifestations de faits du monde. 

Mais lorsqu'on entend penser notre pensée, quel cadre conceptuel nous permettrait d'étudier celle-ci? Certes c'est bien la problématique du langage qui semble naturellement s'imposer  comme un fil conducteur permettant de formuler dans ce domaine les hypothèses les plus décisives et nous revenons encore et toujours sur la même formulation : nous ne pouvons penser le monde hors du langage, c'est encore du Ludwig Wittgenstein. Pour Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, tout langage - et il existe une pluralité de langages -, est une vision du monde, une vision relativiste donc, qui ordonne notre pensée. Quand Jean Piaget, psychologue, aborde la pensée par le biais de la construction de l'intelligence, voire du psychisme, Russell et Wittgenstein, philosophes, préfèrent tenter de formaliser un langage capable de dire le réel et produire de la vérité, la pensée se pense ici, non plus comme un phénomène en soi qu'on ne peut aborder sans l'altérer, mais dans l'affrontement qui l'oppose quotidiennement à la réalité...

 

Il est d'usage, dans la tradition occidentale, de mettre en évidence un moment fondamental de l'histoire de la pensée, lorsque le monde grec est passé du mythe au "logos", c'est-à-dire quand la pensée n'a plus été considérée comme révélatrice de l' "être", mais est devenue discursive : le langage a alors pris la forme articulée d'un enchaînement de jugements, jugements qui ne sont pas nécessairement tous également vrais. La raison est devenue l'activité de la pensée correcte qui s'exprime dans le langage. L'idée qui s'impose alors est qu'il existe des constantes qui nous permettent d'assurer une rectitude de la pensée. La logique que construisit Aristote avait pour objectif de codifier et de systématiser des procédures permettant d'établir la validité de nos connaissances (les fameux principes d'identité, de contradiction et du tiers exclu). Mais cette première logique n'est pas parvenue à détacher complètement la forme du raisonnement de son expression dans le langage naturel. 

Compte tenu de cette limitation, une première voie a été explorée pour se dégager des langues naturelles et constituer des langues artificielles, symboliques et axiomatisées, proches des mathématiques. Une seconde voie s'est évertuée à dégager sous la diversité des langues naturelles une "grammaire universelle", propre à l'espèce humaine, et susceptible de rendre compte de l'infinie production des énoncés. Mais ces deux approches ont rencontré un nouvel obstacle, de taille, le problème de la "signification". Penser ou parler se fait toujours à propos de quelque chose. Le langage renvoie toujours à quelque chose d'autre que lui-même. Se pose ainsi la question de la "réalité". Le langage et la pensée ne font-ils que s'emparer d'un sens qui serait déjà et toujours là? ou bien pensée et langage donnent-ils sa forme à la réalité? 

 

Jean Piaget (1896-1980)

Piaget, psychologue, propose un nouveau cadre conceptuel pour étudier la pensée, le constructivisme, l'intelligence se construit par stade - Piaget fonde "l'épistémologie génétique" qui s'appuie sur l'analyse du développement de la connaissance chez l'être humain, et plus précisément va tenter de rendre compte de l'évolution de la connaissance à travers l'étude du développement de l'intelligence chez l'enfant : l'enfant est privilégié parce que lui permettant d'appréhender plus rapidement le développement et le fonctionnement de l'intelligence, et lui offrant la possibilité de mettre en évidence des mécanismes communs à tous les sujets du même niveau.  

Si donc la pensée se manifeste bien dans le langage, il n'y a pas de correspondance régulière entre les deux. Piaget conçoit le développement de l'intelligence comme un processus adaptatif, un dispositif réglant les interactions du sujet et de son milieu. Mais cette intelligence, définie comme la pensée représentative, ne prend pas sa source dans le langage, mais dans une fonction symbolique qui lui est antérieure. C'est ainsi que l'enfant de 0 à 2 ans développe une première forme d'intelligence, l'intelligence sensori-motrice, qui lui permettent d'effectuer des opérations de généralisation conduisant à des sortes de "concepts pratiques". C'est à un stade plus tardif que la pensée symbolique met en oeuvre l'imitation différée et l'image mentale. 

Cette épistémologie constructiviste imaginée par Jean Piaget combine des aspects de la psychologie du développement et de l'épistémologie dite "constructiviste", terme qu'il utilisa dans "Logique et connaissance scientifique" : la vérité n'est plus fondée sur l'objectivité mais sur l'intersubjectivité, au fond les individus établissent leur savoir pratiquement exclusivement de leurs expériences sensorielles. La connaissance ne reflète pas une réalité ontologique dite objective, mais n'est que le résultat de la mise en ordre et de l'organisation d'un monde constitué par notre expérience. La connaissance ne correspond pas une réalité finalisée, la connaissance organise cette réalité. Piaget reprend ainsi ses schèmes d'acquisition de la connaissance liés aux divers stades du développement de l'enfant, celui-ci apprend de façon active en explorant son environnement. Le transfert de connaissance, du professeur à l'élève, par exemple, s'effectue en fait par un échange de significations, qui peut ne pas être sans perte, l'enfant tentant de faire correspondre cette signification à son expérience personnelle. Il n'y a de communication possible que parce que la signification que nous assignons aux mots est compatible avec celle que nos partenaires humains leur donnent...


Edward Sapir (1884-1939) et Benjamin Lee Whorf (1897-1941) 

Le langage est une vision du monde - Les anthropologues américains Edward Sapir (1884-1939) et Benjamin Lee Whorf (1897-1941) ont défendu l'idée que le langage n'est pas l'expression d'une pensée déjà structurée : le langage est l'élément premier qui va organiser notre vision du monde. L'infrastructure d'une langue va orienter l'activité mentale du sujet  et constituer le cadre dans lequel son expérience du monde va prendre sa signification. Et ainsi, à la diversité des langues va correspondre la diversité des visions du monde. C'est dans cette explication que s'enracinent pour une grande part les différences entre les cultures. Cette hypothèse ouvre bien des perspectives et des projets d'interprétation de notre relation au monde, mais jusqu'à présent n'est restée qu'hypothèse...

Celle-ci est formulée en 1940 par Benjamin Lee Whorf, un ingénieur en assurances qui se passionne pour les langues amérindiennes et les recherches comparatives de l'anthropologue de Yale, Edward Sapir, qui portent sur les langues hopi, maya et inuit. Parler, nous dit-on, c'est exprimer dans une langue particulière une pensée latente non encore traduite linguistiquement. C'est donc le  système de langue, constitué globalement d'un lexique et d'une grammaire, qui va prendre en charge l'activité mentale de tout individu, tant pour formuler ses impressions que pour se livrer à quelques analyses, et plus encore, c'est bien la langue qui régit tant les rapports entre individus et que leur perception de l'espace et du temps. Whorf va étayer son hypothèse en montrant comment les Inuits, qui vivent dans les régions arctiques de l'Amérique du Nord, ne pensent pas l'élément naturel dans lequel baigne leur existence, la neige, comme un simple phénomène naturel, mais comme une pluralité d'éléments et de représentations forgées au gré de leurs perceptions. Ce relativisme linguistique et culturel s'oppose ainsi à l'universalité présupposée de la perception et de la pensée humaine telle que le XVIIIe siècle l'affirmait. Comme toujours dans l'histoire des idées, les années 1950 qui voient l'hypothèse Sapir-Whorf largement popularisée, sont contestées dans les années 1960, notamment par Noam Chomsky qui défend l'idée que les hommes disposent des mêmes compétences mentales et qu'elles sont innées...