Edward T.Hall (1914-2009), "The Silent Language" (1959), "The Hidden Dimension" (1966), "The Impact of Building on Behavior" (1975, with Mildred Reed Hall), "Beyond Culture" (1976), "The Dance of Life: The Other Dimension of Time" (1983) - Fons Trompenaars et Charles Hampden-Turner, "Riding the Waves of Culture: Understanding Diversity in Global Business" (2020) - Geert Hofstede, "Culture’s Consequences: Comparing Values, Behaviors, Institutions, and Organizations Across Nations" (2001) - Irwin Altman, "The Environment and Social Behavior: Privacy, Personal Space, Territory, Crowding" (1975) - Deborah Tannen, "Conversational Style" (1984), "You Just Don’t Understand" (1990) -...

Last update : 11/11/2016


La culture comme langage invisible - « Culture is communication and communication is culture. » 

Cette formule, devenue l'une des plus célèbres de l'anthropologie américaine du XXᵉ siècle, résume l'ensemble de la pensée d'Edward T. Hall. Anthropologue de formation, collaborateur du Foreign Service Institute chargé de préparer les diplomates américains aux missions internationales, Hall comprend très tôt que les plus grands malentendus entre individus ne proviennent pas de la langue qu'ils parlent, mais de tout ce qu'ils croient partager sans jamais l'exprimer.

Hall est avec Gregory Bateson, Paul Watzlawick et Erving Goffman l'un des quatre grands fondateurs de l'étude moderne de la communication. Chacun a ouvert un continent différent : Bateson les systèmes, Hall la culture, Goffman l'interaction sociale et Watzlawick les paradoxes de la communication.

 

Contrairement à une anthropologie centrée sur les mythes, les rites ou les systèmes de parenté, Hall s'intéresse aux mécanismes invisibles de la vie quotidienne : la manière dont les êtres humains occupent l'espace, organisent le temps, interprètent les silences, regardent leur interlocuteur, se déplacent, attendent leur tour de parole ou donnent un sens au non-dit. Pour lui, la culture ne constitue pas un ensemble de traditions extérieures à l'individu ; elle est une véritable grammaire implicite (implicit grammar) qui structure notre perception du monde avant même que nous en ayons conscience.

 

Comme il l'écrira :

« All of my books deal with the structure of experience as it is molded by culture, those deep, common, unstated experiences which members of a given culture share, which they communicate without knowing, and which form the backdrop against which all other events are judged. »

« Tous mes livres traitent de la structure de l'expérience telle qu'elle est modelée par la culture, de ces expériences profondes, communes et tacites que les membres d'une même culture partagent, communiquent sans le savoir et qui constituent l'arrière-plan à partir duquel tous les autres événements sont interprétés. »

 

Cette perspective conduit Hall à une idée devenue fondamentale : la communication ne consiste pas seulement à transmettre des informations (information transfer). Une grande partie de ce qui est communiqué demeure invisible (silent communication), implicite (implicit communication), incorporée dans les habitudes, les rythmes, les gestes ou les attentes. Ce qui paraît parfaitement naturel aux membres d'une culture peut sembler étrange, agressif ou incompréhensible à ceux d'une autre ...

 

La découverte de la proxémie

Dans "The Hidden Dimension" (1966), Hall fonde une discipline nouvelle : la proxémie (proxemics), c'est-à-dire l'étude de la manière dont les êtres humains utilisent l'espace dans leurs relations.

Il montre que la distance physique entre deux personnes n'est jamais neutre. Chaque culture construit inconsciemment une géographie des relations. Certaines privilégient la proximité corporelle, les contacts fréquents et une faible distance interpersonnelle ; d'autres valorisent davantage l'espace individuel, la réserve et une séparation plus marquée.

Hall distingue quatre grandes distances qui organisent la plupart des interactions :

- distance intime (intimate distance)

- distance personnelle (personal distance)

- distance sociale (social distance)

- distance publique (public distance)

Cette découverte influencera durablement l'architecture, l'urbanisme, le design des bureaux, l'aménagement des hôpitaux, les transports publics, le commerce, le marketing, les négociations internationales et jusqu'à la conception des espaces numériques.

 

Les cultures à contexte fort et à contexte faible

Dans "Beyond Culture" (1976), Hall introduit une autre distinction devenue classique : celle des cultures à contexte fort (high-context cultures) et des cultures à contexte faible (low-context cultures).

Dans les cultures à contexte fort — qu'il illustre notamment par le Japon, une partie du monde arabe ou certaines sociétés d'Asie orientale — une grande partie du message reste implicite. Les relations personnelles, la situation, le statut social ou les connaissances partagées comptent souvent davantage que les mots eux-mêmes.

À l'inverse, les cultures à contexte faible — comme les États-Unis, l'Allemagne ou les pays scandinaves — privilégient une communication plus explicite, plus directe et davantage fondée sur l'information verbale.

Hall insiste cependant sur le fait qu'il ne s'agit jamais de catégories absolues. Aucune société n'est entièrement « high context » ou « low context » ; il s'agit de tendances générales permettant de mieux comprendre certaines incompréhensions interculturelles.

 

Le temps comme construction culturelle

Avec "The Dance of Life" (1983), Hall montre que le temps lui-même possède une dimension culturelle.

Il distingue les cultures monochroniques (monochronic time), où les activités sont organisées de manière séquentielle, selon des horaires précis, une ponctualité stricte et une tâche à la fois, des cultures polychroniques (polychronic time), où plusieurs activités peuvent être menées simultanément, où les relations humaines priment souvent sur le respect exact des horaires et où le temps apparaît davantage comme un flux que comme une succession de segments.

Cette distinction demeure aujourd'hui un outil classique de la communication interculturelle, même si les chercheurs contemporains rappellent que les organisations, les professions et les générations introduisent souvent autant de variations que les cultures nationales elles-mêmes.

 

L'influence de Hall dépasse largement l'anthropologie.

Ses travaux irriguent aujourd'hui la diplomatie, le commerce international, les entreprises multinationales, les sciences de la communication, l'architecture, le design, l'ergonomie, la psychologie interculturelle, l'enseignement des langues et les études sur la mondialisation.

Son intuition centrale paraît même encore plus pertinente à l'ère d'Internet. Les technologies permettent désormais une communication permanente, mais elles ne suppriment nullement les différences culturelles ; elles peuvent au contraire les amplifier. Une visioconférence, un courrier électronique ou un échange sur les réseaux sociaux continuent d'être interprétés selon des attentes implicites concernant le silence, la rapidité de réponse, la politesse, l'autorité, l'humour ou la gestion du désaccord.

Hall nous rappelle ainsi que les conflits ne naissent pas seulement des divergences d'opinion. Ils proviennent souvent d'univers culturels invisibles que chacun croit universels parce qu'ils lui paraissent aller de soi.

Plus d'un demi-siècle après "The Silent Language" (1959), cette leçon conserve toute sa force : comprendre une culture ne consiste pas d'abord à apprendre sa langue, mais à percevoir les règles silencieuses qui organisent sa manière d'habiter l'espace, le temps, les relations et le monde.


 "Lost in Translation"

(Sofia Coppola, with Bill Murray, Scarlett Johansson, 2003) ...  "Lost in Translation" met en scène deux Américains à Tokyo qui ne sont pas seulement séparés de leur environnement par la langue. Ils se heurtent à un ensemble de codes silencieux : distance sociale, politesse, rituels professionnels, rapport au temps, gestes, tonalité des échanges, place du non-dit. Leur désorientation correspond exactement à ce que Hall décrivait comme le choc entre des cadres culturels implicites.

Le titre même est très hallien : la « traduction » perdue n’est pas uniquement linguistique ; elle est aussi corporelle, spatiale et relationnelle. Bob Harris et Charlotte ne savent pas toujours comment interpréter ce qu’ils voient ni comment être interprétés. Leur complicité naît précisément de cette expérience commune d’étrangeté : ils trouvent l’un auprès de l’autre un espace de compréhension minimale au milieu d’un univers dont les règles leur échappent.


Edward T.Hall (1914-2009)

Né à Webster Groves (Missouri), Edward Twitchell Hall débuta dans les années 1930 son parcours d'anthropologue d'obédience culturaliste dans les réserves des Navajo et Hopi, en Arizona (West of the Thirties. Discoveries Among the Navajo and Hopi 1994). La Seconde Guerre mondiale le conduit en Europe et dans les Philippines. Pendant les années 1950, travaillant pour l'United States State Department (Foreign Service Institute), Hall enseigne des techniques de communication interculturelle à l'usage du personnel américain à l'étranger et développe les concepts de "high context culture" et de "low context culture". C'est dans le cadre de ses recherches menées dans la Washington School of Psychiatry qu'il publie son ouvrage le plus connu, "The Silent Language" (1959) : il s'impose ainsi comme pionnier dans l'étude de la communication non-verbale. Dans les années 1960, Hall développe ses idées les plus originales alors qu'il enseigne à l'Institut de Technologie de l'Illinois : son nouvel ouvrage, "“The Hidden Dimension” (1966), introduit une nouvelle dimension culturelle, l'espace interpersonnel.  

 

Pour Edward T. Hall, les individus appartenant à des cultures différentes n’habitent pas seulement des pays, des langues ou des traditions différentes : ils vivent dans des mondes sensoriels différents (different sensory worlds).

Ils n’accordent pas la même importance aux sons, aux silences, aux odeurs, au regard, au toucher, aux distances corporelles, aux rythmes ou à l’organisation du temps. La culture agit ainsi comme un filtre perceptif (perceptual filter) : elle sélectionne ce qui mérite attention, définit ce qui paraît naturel et fournit les catégories à partir desquelles une situation devient compréhensible.

Cette idée ne conduit pas Hall à séparer brutalement la nature et la culture. Le rapport entre l’homme et sa dimension culturelle est, selon lui, un rapport de façonnement réciproque (reciprocal shaping). L’être humain crée des villes, des maisons, des bureaux, des rituels, des règles de politesse et des technologies de communication ; mais ces formes extérieures modifient en retour ses habitudes perceptives, son comportement, son rapport au corps et jusqu’à sa manière d’être au monde. En construisant son environnement, l’homme « détermine en fait l’organisme qu’il sera » : il devient le produit de ses propres dispositifs culturels autant qu’il en est l’auteur.

Hall entend donner à cette intuition une portée pratique.

Son objectif n’est pas seulement de décrire les différences culturelles, mais de fournir des instruments permettant de rendre les rencontres interculturelles (intercultural encounters) moins opaques, moins conflictuelles et plus fécondes. Une grande partie des malentendus internationaux, professionnels ou diplomatiques ne provient pas d’une mauvaise volonté manifeste ; elle naît de règles implicites que chacun suppose universelles et que l’autre ne partage pas.

 

Le premier de ces instruments est la notion de contexte (context).

La signification d’un message ne réside jamais exclusivement dans les mots prononcés : elle dépend aussi de la relation entre les interlocuteurs, de leur histoire commune, de leur statut, du lieu, du ton, des gestes, des silences et de tout ce qui peut être compris sans être explicitement formulé. Plus les personnes partagent des connaissances, des codes et des expériences, plus la communication peut rester implicite : le contexte est alors fort (high-context communication). À l’inverse, lorsque les interlocuteurs ne disposent pas de ce fonds commun, le message doit être formulé de manière plus explicite, détaillée et précise : le contexte est faible (low-context communication).

Hall ne présente pas cette distinction comme une classification rigide des peuples, mais comme un continuum (continuum) sur lequel les sociétés, les institutions, les professions et les situations se situent différemment. 

Dans ses comparaisons, les États-Unis et l’Allemagne sont souvent décrits comme des environnements relativement à contexte faible (low-context cultures), où l’on attend une expression directe, explicite et contractualisée. La France occupe une position plus intermédiaire et souvent plus contextuelle : les sous-entendus, les références partagées, les hiérarchies et les codes de la conversation y peuvent jouer un rôle important. Le Japon, en particulier, sert fréquemment chez Hall d’exemple de culture fortement contextuelle (high-context culture), où une part décisive du message est portée par la situation, le statut, la relation et ce qui demeure non dit. Ces repères peuvent aider à comprendre des malentendus, à condition de ne jamais les transformer en portraits psychologiques fixes des nations.

 

Le second grand domaine étudié par Hall est le temps (the use of time). 

Le temps n’est pas seulement une donnée objective mesurée par l’horloge : il est une construction culturelle (cultural construction). Certaines sociétés et organisations privilégient un temps monochronique (monochronic time) : les tâches y sont ordonnées successivement, les rendez-vous sont strictement planifiés, la ponctualité est valorisée et l’on tend à accomplir une chose à la fois. D’autres donnent davantage de place à un temps polychronique (polychronic time), dans lequel plusieurs activités peuvent se dérouler simultanément et où la continuité des relations humaines peut primer sur le respect exact d’un programme. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer des essences nationales : un ministère, une usine, une famille, une entreprise internationale ou une plateforme numérique peuvent produire des temporalités très différentes à l’intérieur d’une même société.

 

Le troisième domaine est celui de l’espace (space), auquel Hall a donné sa contribution la plus célèbre.

 L’espace n’est pas un simple décor neutre dans lequel les individus se déplacent ; il est une dimension active de la relation. Chaque personne possède, selon les situations, un territoire personnel (personal territory) et une distance acceptable. La proximité peut être vécue comme un signe de confiance, d’intimité ou de chaleur ; elle peut aussi être ressentie comme une intrusion, une menace ou une atteinte à l’autonomie. Hall introduit pour analyser ces phénomènes le concept de proxémie (proxemics), qu’il définit comme « l’ensemble des observations et théories concernant l’usage que fait l’homme de l’espace en tant qu’élaboration spécialisée de la culture ».

La proxémie permet de comprendre pourquoi une même scène peut produire des impressions opposées selon les interlocuteurs : ce qui paraît à l’un une conversation vivante et cordiale peut sembler à l’autre envahissant ; ce qui apparaît à l’un comme de la réserve respectueuse peut être interprété par l’autre comme de la froideur ou du mépris. Hall distingue notamment des distances intime (intimate distance), personnelle (personal distance), sociale (social distance) et publique (public distance). Ces catégories ont exercé une influence durable sur l’architecture, l’urbanisme, l’organisation des bureaux, le design, la psychologie environnementale, l’ergonomie, la publicité et les études de communication non verbale.

 

Dans les années 1980 et 1990, Hall et Mildred Reed Hall ont cherché à rendre ces analyses directement utilisables dans les milieux professionnels et diplomatiques.

Leurs ouvrages — Hidden Differences: Doing Business with the Germans (1983), Hidden Differences: Doing Business with the Japanese (1987) et Understanding Cultural Differences: Germans, French and Americans (1990) — proposent des grilles de lecture pour identifier les attentes divergentes en matière de hiérarchie, de négociation, de ponctualité, de prise de décision, de silence, de contrat ou de relation personnelle.

C’est aussi le point le plus discutable de cette œuvre.

En cherchant à fournir des outils immédiatement opérationnels, Hall risque parfois de transformer des tendances historiques et sociales en caractères culturels trop homogènes. Certaines de ses formules sur les « Arabes », les « Japonais », les « Allemands » ou les « Américains » peuvent aujourd’hui paraître excessivement généralisantes, voire marquées par les catégories géopolitiques de la guerre froide. L’affirmation selon laquelle certains peuples utiliseraient davantage l’odorat ou le toucher que d’autres relève d’une anthropologie sensorielle suggestive, mais elle ne doit pas être reçue comme une vérité stable sur des populations entières. Les sociétés sont traversées par les classes sociales, les générations, les genres, les professions, les expériences migratoires, les institutions et les trajectoires individuelles ; aucune « culture nationale » ne suffit à les résumer.

Ces limites n’annulent pourtant pas l’apport de Hall. Il a contribué à faire reconnaître que la communication ne se réduit ni à la langue ni au contenu explicite des messages. Le corps, la distance, le rythme, l’aménagement des lieux, le silence et l’implicite constituent eux aussi des langages. Sa proxémie, véritable anthropologie de l’espace (anthropology of space), a ouvert un champ de recherche décisif sur la communication non verbale (nonverbal communication) et la communication interculturelle (intercultural communication).

 

Son héritage demeure particulièrement utile dans un monde où les mobilités, les migrations, les entreprises transnationales et les échanges numériques mettent quotidiennement en contact des personnes qui ne partagent ni les mêmes habitudes temporelles, ni les mêmes codes de politesse, ni la même manière d’occuper l’espace. Hall ne fournit pas un manuel permettant de « décoder » mécaniquement les autres cultures. Il donne mieux : une règle de prudence. Ce qui paraît évident, naturel ou universel dans une interaction est souvent une convention culturelle que nous avons cessé de voir.


Edward T.Hall, "Le Langage silencieux"

(The Silent Language, 1959)

Publié en 1959, The Silent Language est le livre qui fait connaître Edward T. Hall bien avant The Hidden Dimension (La Dimension cachée, 1966). Anthropologue formé dans le sillage de Franz Boas et profondément marqué par ses expériences auprès des Navajos et des Hopis, puis par son travail de formation interculturelle pour des diplomates et des administrateurs américains, Hall part d’une idée à la fois simple et décisive : la culture ne se réduit ni aux idées explicites, ni aux institutions, ni aux œuvres d’art. Elle est aussi, et peut-être d’abord, un ensemble de règles silencieuses qui organisent les gestes, les distances, les rythmes, les attentes et les manières d’interpréter autrui.

Le « langage silencieux » désigne donc tous ces systèmes de communication qui ne passent pas directement par les mots : la manière de se tenir, de regarder, de se taire, de marquer la proximité ou la distance, de distribuer l’attention, de concevoir l’intimité, de régler les relations entre générations, sexes ou statuts sociaux. Nous croyons souvent que le langage verbal porte l’essentiel du message ; Hall montre au contraire que les mots n’acquièrent leur sens qu’à l’intérieur d’un environnement culturel plus vaste, généralement invisible pour ceux qui y vivent. Une phrase peut être parfaitement comprise sur le plan linguistique tout en produisant un malentendu profond, parce que les interlocuteurs ne donnent pas le même sens au silence, à la ponctualité, au regard direct, à la réserve, à l’insistance ou à la familiarité.

L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de traiter le temps comme un langage culturel. Être en retard, faire attendre quelqu’un, interrompre une conversation, prévoir un rendez-vous longtemps à l’avance ou, au contraire, laisser place à l’improvisation : rien de tout cela n’est purement pratique. Ces comportements expriment une certaine conception des relations humaines, de la hiérarchie, de l’efficacité et du respect. Hall oppose notamment les sociétés où le temps est conçu comme une succession d’unités séparées, mesurables et planifiables — ce qu’il appellera plus tard le temps « monochronique » — à celles où plusieurs activités, obligations et relations peuvent se superposer, selon une logique davantage relationnelle et contextuelle, ou « polychronique ». Le conflit ne porte donc pas seulement sur l’heure : il porte sur ce qui mérite d’être prioritaire, sur la valeur accordée à la tâche ou à la personne, au programme ou à la situation.

Hall analyse également ce qu’il nomme les systèmes de communication à « contexte fort » et à « contexte faible ».

Dans les cultures à contexte fort, une grande part de l’information est déjà contenue dans la relation, le statut des personnes, les habitudes partagées et les circonstances ; les paroles peuvent donc rester allusives, indirectes, économes. Dans les cultures à contexte faible, au contraire, l’information doit être davantage explicitée, précisée et formulée. Cette distinction ne permet pas de classer les cultures sur une échelle de supériorité ; elle aide à comprendre pourquoi des interlocuteurs de bonne foi peuvent se juger mutuellement obscurs, impolis, froids, envahissants ou peu fiables. Celui qui croit parler avec franchise peut être perçu comme brutal ; celui qui pense manifester de la délicatesse peut sembler ambigu ou fuyant.

Le livre tire sa force de son attention aux détails les plus ordinaires.

Hall ne cherche pas d’abord les grandes doctrines nationales ; il observe les micro-rituels de la vie quotidienne : la façon d’entrer dans une pièce, de faire patienter un visiteur, de fixer une échéance, de manifester un désaccord ou de laisser une conversation s’achever. Ces scènes parfois cocasses montrent que l’incompréhension interculturelle ne naît pas nécessairement d’oppositions idéologiques spectaculaires. Elle se forme dans des gestes minuscules, presque imperceptibles, précisément parce qu’ils semblent naturels à ceux qui les accomplissent.

"The Silent Language" est ainsi moins un manuel de « bonnes manières internationales » qu’une invitation à dénaturaliser nos propres habitudes. Hall oblige le lecteur à reconnaître que ce qu’il appelle spontanément le respect, la politesse, la discrétion, l’efficacité ou la sincérité est toujours déjà façonné par une culture. L’autre n’est pas seulement celui qui parle une autre langue : il est aussi celui qui habite un autre régime du temps, de l’espace, du silence et de la relation.

 

L’influence de Hall sera considérable dans l’anthropologie de la communication, les études interculturelles, la sociologie des organisations et la formation diplomatique. Ses catégories ont parfois été reprises de façon trop schématique, comme si chaque nation possédait un tempérament fixe et homogène. L’intérêt durable de son œuvre réside pourtant ailleurs : dans l’idée que la communication humaine déborde constamment ce qui est dit. Comprendre une culture, ce n’est pas seulement traduire ses mots ; c’est apprendre à entendre les règles tacites qui donnent à ces mots leur portée, leur ton et parfois leur véritable sens.

 

(Introduction) "Plus de vingt ans nous séparent de la publication du "Langage silencieux". Entre-temps, beaucoup de choses se sont passées qui confirment la thèse de ce livre. Au moment de sa parution, j`étais tellement absorbé par mon propre travail, que je n`avais pas réussi à mesurer le besoin qu`il y avait de comprendre pleinement ce qu`est la "Communication interculturelle". En fait, le langage silencieux est une traduction : non pas celle d`une langue dans une autre, mais celle d`une série de communications contextuelles. complexes et tacites, en mots. Le titre résume non seulement le contenu de ce livre, mais aussi l`un des plus grands paradoxes de la culture. ll ne s`agit pas seulement du fait que les gens se parlent aussi sans employer des mots, mais encore de tout un univers de comportements qui n`a pas été exploré, étudié, et qui, de ce fait, se trouve ignoré. Cet univers fonctionne sans parvenir à la conscience, juxtaposé à celui des mots. Ceux qui parmi nous ont un héritage européen, vivent dans un "monde de mots" qui leur paraît le réel : mais parler ne veut pas dire pour autant que ce que nous communiquons par le reste de notre comportement n`est pas aussi très important. S`il n`y a pas de doute que le langage façonne la pensée par des voies particulièrement subtiles. l'humanité doit à présent s'attaquer à la réalité des autres systèmes culturels, et aux effets pénétrants de ces autres systèmes sur la façon dont le monde est perçu, dont l'individualité est expérimentée et dont la vie elle-même est organisée. 

Nous devons aussi nous accoutumer au fait que parfois les messages au niveau du mot veulent dire une chose, alors que, à un autre niveau, quelque chose de tout à fait différent est communiqué. Vingt ans ne suffisent pas pour prouver la valeur de ces affirmations. Certainement plus de temps est nécessaire pour que de telles implications deviennent effectives. Le lien est beaucoup plus étroit entre le langage et les gestes qu'entre le langage et les autres systèmes culturels - temps et espace, par exemple - tels qu'ils sont décrits ici. L'espace, qui fut l'objet d'un livre ultérieur, "la Dimension cachée", ne fait pas seulement communiquer, dans le sens élémentaire du terme, mais organise presque tout dans la vie. ll est même plus facile de voir comment l'espace peut organiser les activités et les institutions, que de reconnaître la façon subtile dont le langage organise la pensée. Le plus difficile est d'accepter que nos propres modèles sont particuliers et donc qu'ils ne sont pas universels. C'est cette difficulté des hommes à sortir de leur peau culturelle qui m`a poussé à faire part de mes observations et de leur traduction théorique par le truchement de l`écriture. 

Un des avantages qu`il y a à avoir écrit un livre - qui survit aux fantaisies de la mode - c'est que l'on reçoit un écho de la part de ses lecteurs : non seulement par des mots d`encouragement, mais aussi par la confirmation qu`apportent les exemples qu'ils invoquent. J°aimerais remercier tous ceux qui m`ont écrit des quatre coins du monde : le livre a été traduit en chinois, hollandais, polonais, français, italien et serbo-croate. Je m'intéresse depuis longtemps à la sélection et à la formation d'Américains travaillant à l'étranger, pour le gouvernement ou pour leur propre compte. Je crois que nos rapports avec les pays étrangers butent sur l`ignorance où nous sommes de la communication interculturelle. Cela fait que nous gaspillons à l`étranger les efforts ou la bonne volonté de notre nation. Lorsque des Américains sont appelés à travailler avec des pays étrangers, le critère de sélection devrait être leur aptitude à se mouvoir dans une culture différente de la leur. lls devraient également savoir parler et écrire la langue en usage et connaître parfaitement la culture du pays. Tout ceci est long est coûteux. Mais, à défaut de cette sélection et de cette formation, nous limitons nos possibilités à l'étranger. Encore. dans un programme d`ensemble, cette formation théorique à la langue, à l'histoire, à la politique et aux mœurs des pays étrangers n`est-elle qu'une première étape. ll est également primordial de connaître le langage non verbal qui existe dans chaque pays, à l`échelon national et local. Beaucoup d`Américains ne sont que vaguement conscients de ce langage sans paroles, qu`ils expérimentent pourtant chaque jour. lls ne perçoivent pas les schémas de comportement qui dictent notre conception du temps, notre perception de l'espace, nos attitudes envers le travail, le jeu, la connaissance. En sus de ce que nous exprimons verbalement. nos sensations réelles s'extériorisent constamment par un langage sans paroles, le langage du comportement. Quelquefois, ce langage est correctement interprété par des sujets de culture différente. Mais le plus souvent, ce n`est pas le cas. ll est rare que l`on considère objectivement ces différences relatives à la communication interculturelle. Lorsqu'il devient évident que deux personnes de pays différents ne se comprennent pas. chacun s'en prend à "ces étrangers", à leur stupidité, leur malhonnêteté, leur débilité..." 


Edward T.Hall, "La Dimension cachée"

(The Hidden Dimension, 1966)

Avec" La Dimension cachée", publié en 1966, Edward T. Hall donne une forme plus systématique à l’une des intuitions centrales de son anthropologie : l’espace n’est jamais un simple contenant neutre dans lequel les individus se déplaceraient librement. Il est un langage. Il organise les relations, distribue le pouvoir, protège ou menace l’intimité, rend possible ou difficile la coopération. Après avoir montré dans The Silent Language que le temps, le silence, les gestes et les implicites constituent des systèmes culturels de communication, Hall étudie ici la manière dont les sociétés produisent, habitent et interprètent les distances.

Il nomme cette discipline la proxémique : l’étude de l’usage culturel de l’espace.

Toute interaction suppose une certaine distance entre les corps ; mais cette distance ne relève pas seulement de la physiologie ou de la préférence individuelle. Elle varie selon les situations, les rapports sociaux et les traditions culturelles. Hall distingue ainsi plusieurs zones spatiales : la distance intime, réservée aux proches ; la distance personnelle, propre aux relations amicales ou familières ; la distance sociale, qui structure les échanges plus formels ; et la distance publique, celle de la conférence, de l’autorité ou du spectacle. Ces catégories ne sont pas des mesures mécaniques : elles décrivent des seuils affectifs et symboliques. Un individu qui se tient trop près peut être perçu comme chaleureux dans un contexte et comme agressif ou indiscret dans un autre ; à l’inverse, une distance jugée normale par certains peut être vécue ailleurs comme froideur, mépris ou refus du lien.

Hall s’appuie sur l’éthologie, la biologie du comportement et les travaux sur la territorialité animale, mais il refuse de réduire l’homme à l’animal. Chez les êtres vivants, le territoire peut contribuer à la survie, à la reproduction ou à la défense ; chez l’homme, il devient aussi une construction historique et symbolique. Une maison, un bureau, une rue, une salle de classe, un restaurant ou un moyen de transport ne sont jamais seulement des lieux matériels. Ils indiquent qui peut s’approcher, qui doit attendre, qui a le droit de voir, d’entendre ou d’interrompre. L’architecture est donc une forme de communication silencieuse : elle façonne les conduites avant même que les individus aient échangé une parole.

 

L’un des aspects les plus féconds de l’ouvrage tient à son analyse des différences culturelles dans l’organisation de l’espace.

Hall compare notamment certaines habitudes nord-américaines, européennes, arabes et japonaises. Il observe que la séparation entre espace privé et espace public, le rôle des portes et des murs, la valeur accordée au contact physique, à la proximité sonore ou au regard, ne sont pas universels. Ce que l’un interprète comme une intrusion peut être pour l’autre la marque normale de la sociabilité ; ce qui apparaît à certains comme une protection légitime de la vie privée peut être ressenti ailleurs comme une mise à distance hostile. L’espace n’exprime donc pas seulement des goûts ou des tempéraments : il rend visibles des conceptions différentes de la personne, de la famille, de la communauté et de l’autorité.

 

Hall porte une attention particulière aux sociétés urbaines et au monde du travail moderne. 

La concentration humaine, les bureaux ouverts, les immeubles collectifs, les transports et les dispositifs administratifs soumettent les individus à une proximité souvent imposée. Or le problème n’est pas uniquement quantitatif. Une foule n’est pas nécessairement insupportable ; elle le devient lorsque les personnes ne disposent plus des seuils, des retraits et des repères qui leur permettent de préserver une continuité de soi. Hall distingue ainsi la densité — le nombre de personnes présentes dans un espace — du sentiment de surpeuplement, qui désigne l’expérience subjective d’une invasion ou d’une perte de contrôle. Une ville peut être très dense sans détruire l’équilibre de ses habitants si elle ménage des rythmes, des distances, des espaces de retrait et des formes de reconnaissance mutuelle.

 

Cette analyse conduit Hall à une critique précoce de l’urbanisme conçu comme une simple technique d’optimisation.

Construire plus haut, faire circuler plus vite, rentabiliser chaque mètre carré ou uniformiser les logements ne suffit pas à produire une ville vivable. Lorsque l’organisation spatiale ignore les besoins de retrait, de familiarité, de visibilité choisie et de contrôle des frontières, elle peut produire anonymat, irritabilité, agressivité ou désorientation. Hall ne prétend pas que l’espace détermine mécaniquement les comportements ; il montre plutôt que les formes matérielles de la vie collective facilitent certains rapports aux autres et en rendent d’autres plus difficiles.

 

"Ce livre a pour thème central l'espace social et personnel et sa perception par l'homme. Le terme de "proxémie" est un néologisme que j'ai créé pour désigner l'ensemble des observations et théories concernant l'usage que l'homme fait de l'espace en tant que produit culturel spécifique. Je ne suis pas le premier à m'être penché sur ce problème. Il y a plus de cinquante ans, Franz Boas présentait la théorie que je soutiens ici et selon laquelle la communication constitue le fondement de la culture, davantage, celui de la vie même. ..

On a cru longtemps que l'expérience est le bien commun des hommes et qu'il est toujours possible pour communiquer avec un autre être humain de se passer de la langue et de la culture et de se référer à la seule expérience. Cette croyance implicite (et souvent explicite), concernant les rapports de l'homme avec l'expérience, suppose que, si deux êtres humains sont soumis à la même "expérience", des informations virtuellement identiques sont fournies à chaque système nerveux central et que chaque cerveau les enregistre de la même manière. Or les recherches proxémiques jettent des doutes sérieux sur la validité de cette hypothèse, en particulier dans le cas de cultures différentes. Nous verrons dans les chapitres suivants que des individus appartenant à des cultures différentes non seulement parlent des langues différentes mais, ce qui est sans doute plus importants, habitent des mondes sensoriels différents. 

La sélection des données sensorielles consistant à admettre certains éléments tout en en éliminant d'autres, l'expérience sera perçue de façon très différente selon la différence de structure du crible perceptif d'une culture à l'autre. Les environnements architecturaux et urbains créés par l'homme sont l'expression de ce processus de filtrage culturel. En fait, ces environnements créés par l'homme nous permettent de découvrir comment les différents peuples font usage de leurs sens..."

 

DISTANCES IN MAN

"Birds and mammals not only have territories which they occupy and defend against their own kind but they have a series of uniform distances which they maintain from each other. Hediger has classified these as flight distance, critical distance, and personal and social distance. Man, too, has a uniform way of handling distance from the fellows. With very few exceptions, flight distance and critical distance have been eliminated from human reactions. Personal distance and social distance, however, are obviously still present.How many distances do human beings have and how do we distinguish them? What is it that differentiates one distance from the other? The answer to this question was not obviousat first when I began my investigation of distances in man. Gradually, however, evidence began to accumulate indicating that the regularity of distances observed for humans is the consequence of sensory shifts—the type cited in Chapters VII and VIII.

 

« Les oiseaux et les mammifères n'ont pas seulement des territoires qu'ils occupent et qu'ils défendent contre leur propre espèce, ils ont aussi une série de distances uniformes qu'ils maintiennent les uns par rapport aux autres. Hediger les a classées en distance de fuite, distance critique et distance personnelle et sociale. L'homme, lui aussi, a une façon uniforme de gérer la distance avec ses semblables. À quelques exceptions près, la distance de fuite et la distance critique ont été éliminées des réactions humaines. Combien de distances l'homme a-t-il et comment les distingue-t-il ? Qu'est-ce qui différencie une distance d'une autre ? La réponse à cette question n'était pas évidente au début de mon étude sur les distances chez l'homme. Peu à peu, cependant, les preuves se sont accumulées, indiquant que la régularité des distances observée chez l'homme est la conséquence de décalages sensoriels - du type de ceux cités dans les chapitres VII et VIII.

 

One common source of information about the distance separating two people is the loudness of the voice. Working with the linguistic scientist George Trager, I began by observing shifts in the voice associated with changes in distance. Since the whisper is used when people are very close, and the shout is used to span great distances, the question Trager and I posed was, How many vocal shifts are sandwiched between these two extremes? Our procedure for discovering these patterns was for Trager to stand still while I talked to him at different distances. If both of us agreed that a vocal shift had occurred, we would then measure the distance and note down a general description. The result was the eight distances described at the end of Chapter Ten in "The Silent Language".

Further observation of human beings in social situations convinced me that these eight distances were overly complex. Four were sufficient; these I have termed intimate, personal, social, and public (each with its close and far phase). My choice of terms to describe various distances was deliberate. Not only was it influenced by Hediger's work with animals indicating the continuity between infraculture and culture but also by a desire to provide a clue as to the types of activities and relationships associated with each distance, thereby linking them in peoples' minds with specific inventories of relationships and activities. It should be noted at this point that "how people are feeling toward each other" at the time is a decisive factor in the distance used. Thus people who are very angry or emphatic about the point they are making will move in close, they "turn up the volume," as it were, by shouting. Similarly—as any woman knows—one of the first signs that a man is beginning to feel amorous is his move closer to her. If the woman does not feel similarly disposed she signals this by moving back.

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L'intensité de la voix est une source d'information courante sur la distance qui sépare deux personnes. En collaboration avec le linguiste George Trager, j'ai commencé par observer les changements de voix associés aux changements de distance. Étant donné que le chuchotement est utilisé lorsque les personnes sont très proches et que le cri est utilisé pour franchir de grandes distances, la question que Trager et moi avons posée était la suivante : « Combien de changements vocaux se situent entre ces deux extrêmes ? Pour découvrir ces schémas, nous avons demandé à Trager de rester immobile pendant que je lui parlais à différentes distances. Si nous étions tous deux d'accord pour dire qu'un changement vocal s'était produit, nous mesurions alors la distance et prenions note d'une description générale. Nous avons ainsi obtenu les huit distances décrites à la fin du chapitre 10 de «The Silent Language».

Une observation plus approfondie des êtres humains dans des situations sociales m'a convaincu que ces huit distances étaient trop complexes. Quatre suffisent ; je les ai appelées intime, personnelle, sociale et publique (chacune avec sa phase proche et lointaine). Le choix des termes utilisés pour décrire les différentes distances est délibéré. Il a été influencé non seulement par le travail de Hediger sur les animaux, qui indique la continuité entre l'infraculture et la culture, mais aussi par le désir de fournir un indice sur les types d'activités et de relations associés à chaque distance, les reliant ainsi dans l'esprit des gens à des inventaires spécifiques de relations et d'activités. Il convient de noter ici que « l'état d'esprit des gens les uns envers les autres » à ce moment-là est un facteur décisif dans le choix de la distance utilisée. Ainsi, les personnes qui sont très en colère ou qui insistent sur ce qu'elles veulent dire se rapprochent, elles « augmentent le volume », en quelque sorte, en criant. De même, comme toute femme le sait, l'un des premiers signes qu'un homme commence à se sentir amoureux est qu'il se rapproche d'elle. Si la femme ne se sent pas dans la même disposition, elle le signale en reculant.

 

 The following descriptions of the four distance zones have been compiled from observations and interviews with noncontact, middle-class, healthy adults, mainly natives of the northeastern seaboard of the United States. A high percentage of the subjects were men and women from business and the professions; many could be classified as intellectuals. The interviews were effectively neutral; that is, the subjects were not noticeably excited, depressed, or angry. There were no unusual environmental factors, such as extremes of temperature or noise. These descriptions represent only a first approximation. They will doubtless seem crude when more is known about proxemic observation and how people distinguish one distance from another. It should be emphasized that these generalizations are not representative of human behavior in general—or even of American behavior in general —but only of the group included in the sample. Negroes and Spanish Americans as well as persons who come from southern European cultures have very different proxemic patterns.

Each of the four distance zones described below has a near and a far phase, which will be discussed after short introductory remarks. It should be noted that the measured distances vary somewhat with differences in personality and environmental factors. For example, a high noise level or low illumination will ordinarily bring people closer together.

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 Les descriptions suivantes des quatre zones de distance ont été compilées à partir d'observations et d'entretiens avec des adultes sans contact, de classe moyenne, en bonne santé, principalement originaires de la côte nord-est des États-Unis. Un pourcentage élevé des sujets étaient des hommes et des femmes issus du monde des affaires et des professions libérales ; beaucoup d'entre eux pouvaient être considérés comme des intellectuels. Les entretiens étaient effectivement neutres, c'est-à-dire que les sujets n'étaient pas visiblement excités, déprimés ou en colère. Il n'y a pas eu de facteurs environnementaux inhabituels, tels que des températures ou des bruits extrêmes. Ces descriptions ne représentent qu'une première approximation. Elles paraîtront sans doute grossières lorsque l'on en saura plus sur l'observation proxémique et sur la façon dont les gens distinguent une distance d'une autre. Il convient de souligner que ces généralisations ne sont pas représentatives du comportement humain en général - ni même du comportement américain en général - mais seulement du groupe inclus dans l'échantillon. Les Noirs et les Hispano-Américains, ainsi que les personnes issues des cultures du sud de l'Europe, ont des schémas proxémiques très différents.

Chacune des quatre zones de distance décrites ci-dessous comporte une phase proche et une phase lointaine, qui seront examinées après de brèves remarques introductives. Il convient de noter que les distances mesurées varient quelque peu en fonction des différences de personnalité et des facteurs environnementaux. Par exemple, un niveau de bruit élevé ou un faible éclairage rapproche généralement les gens.

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INTIMATE DISTANCE

At intimate distance, the presence of the other person is unmistakable and may at times be overwhelming because of the greatly stepped-up sensory inputs. Sight (often distorted), olfaction, heat from the other person's body, sound, smell, and feel of the breath all combine to signal unmistakable involvement with another body.

 

 PERSONAL DISTANCE

"Personal distance" is the term originally used by Hedigerto designate the distance consistently separating the members of non-contact species. It might be thought of as a small protective sphere or bubble that an organism maintains between itself and others.

 

 SOCIAL DISTANCE

The boundary line between the far phase of personal distance and the close phase of social distance marks, in the words of one subject, the "limit of domination." Intimate visual detail in the face is not perceived, and nobody touches or expects to touch another person unless there is some special effort. Voice level is normal for Americans. There is little change between the far and close phases, and conversations can be overheard at a distance of up to twenty feet. I have observed that in overall loudness, the American voice at these distances is below that of the Arab, the Spaniard, the South Asian Indian, and the Russian, and somewhat above

that of the English upper class, the Southeast Asian, and the Japanese.

 

 PUBLIC DISTANCE

Several important sensory shifts occur in the transition from the personal and social distances to public distance, which is well outside the circle of involvement.

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 WHY "FOUR" DISTANCES?

In concluding this description of distance zones common to our sample group of Americans a final word about classification is in order. It may well be asked: Why are there four zones, not six or eight? Why set up any zones at all? How do we know that this classification is appropriate? How were the categories chosen?

As I indicated earlier in Chapter VIII, the scientist has a basic need for a classification system, one that is as consistent as possible with the phenomena under observation and one which will hold up long enough to be useful. Behind every classification system lies a theory or hypothesis about the nature of the data and their basic patterns of organization. The hypothesis behind the proxemic classification system is this :  it is in the nature of animals, including man, to exhibit behavior which we call territoriality. In so doing, they use the senses to distinguish between one space or distance and another. The specific distance chosen depends on the transaction; the relationship of the interacting individuals, how they feel, and what they are doing. The four-part classification system used here is based on observations of both animals and men.

 

Pour conclure cette description des zones de distance communes à notre échantillon d'Américains, un dernier mot sur la classification s'impose. On peut se demander pourquoi il y a quatre zones et non six ou huit : Pourquoi y a-t-il quatre zones, et non six ou huit ? Pourquoi créer des zones ? Comment savons-nous que cette classification est appropriée ?

Comment les catégories ont-elles été choisies ? Comme je l'ai indiqué au chapitre VIII, le scientifique a un besoin fondamental d'un système de classification, qui soit aussi cohérent que possible avec les phénomènes observés et qui tienne la route suffisamment longtemps pour être utile. Derrière chaque système de classification se cache une théorie ou une hypothèse sur la nature des données et leurs schémas d'organisation de base. L'hypothèse qui sous-tend le système de classification proxémique est la suivante : il est dans la nature des animaux, y compris de l'homme, d'adopter un comportement que nous appelons territorialité. Ce faisant, ils utilisent leurs sens pour distinguer un espace ou une distance d'un autre. La distance spécifique choisie dépend de la transaction, de la relation entre les individus en interaction, de ce qu'ils ressentent et de ce qu'ils font. Le système de classification en quatre parties utilisé ici est basé sur des observations d'animaux et d'hommes.

 

Birds and apes exhibit intimate, personal, and social distances just as man does. Western man has combined consultative and social activities and relationships into one distance set and has added the public figure and the public relationship. "Public" relations and "public" manners as the Europeans and Americans practice them are different from those in other parts of the world. There are implicit obligations to treat total strangers in certain prescribed ways. Hence, we find four principal categories of relationships (intimate, personal, social, and public) and the activities and spaces associated with them. In other parts of the world, relationships tend to fall into other patterns, such as the family/non-family pattern common in Spain and Portugal and their former colonies or the caste and outcast system of India. Both the Arabs and the Jews also make sharp distinctions between people to whom they are related and those to whom they are not. My work with Arabs leads me to believe that they employ a system for the organization of informal space which is very different from what I observed in the United States. The relationship of the Arab peasant or fellah to his sheik or to God is not a public relationship. It is close and personal without intermediaries.

 

Les oiseaux et les singes présentent des distances intimes, personnelles et sociales, tout comme l'homme. L'homme occidental a combiné les activités et les relations consultatives et sociales en un seul ensemble de distances et y a ajouté le personnage public et la relation publique. « Les relations et les manières “publiques” telles que les Européens et les Américains les pratiquent sont différentes de celles des autres parties du monde. Il existe des obligations implicites de traiter de parfaits étrangers de certaines manières prescrites. On trouve donc quatre catégories principales de relations (intimes, personnelles, sociales et publiques) ainsi que les activités et les espaces qui leur sont associés. Dans d'autres parties du monde, les relations tendent à s'inscrire dans d'autres schémas, tels que le schéma famille/non-famille courant en Espagne et au Portugal et dans leurs anciennes colonies, ou le système des castes et des exclus en Inde. Les Arabes et les Juifs font également des distinctions très nettes entre les personnes auxquelles ils sont liés et celles auxquelles ils ne le sont pas. Mon travail avec les Arabes m'amène à penser qu'ils utilisent un système d'organisation de l'espace informel très différent de celui que j'ai observé aux États-Unis. La relation du paysan ou du fellah arabe avec son cheik ou avec Dieu n'est pas une relation publique. Elle est étroite et personnelle, sans intermédiaire.

 

Until recently man's space requirements were thought of in terms of the actual amount of air displaced by his body. The fact that man has around him as extensions of his personality the zones described earlier has generally been overlooked. Differences in the zones—in fact their very existencebecame apparent only when Americans began interacting with foreigners who organize their senses differently so that what was intimate in one culture might be personal or even public in another. Thus for the first time the American became aware of his own spatial envelopes, which he had previously taken for granted.

 

Jusqu'à récemment, les besoins en espace de l'homme étaient considérés en termes de quantité d'air déplacée par son corps. On a généralement négligé le fait que l'homme a autour de lui, comme extensions de sa personnalité, les zones décrites plus haut. Les différences entre ces zones - en fait leur existence même - ne sont devenues évidentes que lorsque les Américains ont commencé à interagir avec des étrangers qui organisaient leurs sens différemment, de sorte que ce qui était intime dans une culture pouvait être personnel, voire public, dans une autre. C'est ainsi que, pour la première fois, l'Américain a pris conscience de ses propres enveloppes spatiales, qu'il considérait auparavant comme allant de soi.

 

 The ability to recognize these various zones of involvement and the activities, relationships, and emotions associated with each has now become extremely important. The world's populations are crowding into cities, and builders and speculators are packing people into vertical filing boxes—both offices and dwellings. If one looks at human beings in the way that the early slave traders did, conceiving of their space requirements simply in terms of the limits of the body, one pays very little attention to the effects of crowding. If, however, one sees man surrounded by a series of invisible bubbles which have measurable dimensions, architecture can be seen in a new light. It is then possible to conceive that people can be cramped by the spaces in which they have to live and work. They may even find themselves forced into behavior, relationships, or emotional outlets that are overly stressful. Like gravity, the influence of two bodies on each other is inversely proportional not only to the square of the distance but possibly even the cube of the distance between them. When stress increases, sensitivity to crowding rises—people get more on edge — so that more and more space is required as less and less is available.

 

 La capacité à reconnaître ces différentes zones d'implication et les activités, les relations et les émotions associées à chacune d'entre elles est devenue extrêmement importante. Les populations du monde entier s'entassent dans les villes, et les constructeurs et spéculateurs entassent les gens dans des boîtes de classement verticales - à la fois des bureaux et des habitations. Si l'on considère les êtres humains comme le faisaient les premiers marchands d'esclaves, en concevant leurs besoins d'espace simplement en termes de limites du corps, on ne prête que très peu d'attention aux effets de la promiscuité. En revanche, si l'on considère l'homme entouré d'une série de bulles invisibles dont les dimensions sont mesurables, l'architecture apparaît sous un jour nouveau. Il est alors possible de concevoir que les gens peuvent être à l'étroit dans les espaces où ils doivent vivre et travailler. Ils peuvent même se trouver contraints à des comportements, des relations ou des exutoires émotionnels trop stressants. Comme la gravité, l'influence de deux corps l'un sur l'autre est inversement proportionnelle non seulement au carré de la distance, mais peut-être même au cube de la distance qui les sépare. Lorsque le stress augmente, la sensibilité à l'encombrement s'accroît - les gens sont de plus en plus à cran - de sorte que de plus en plus d'espace est nécessaire alors qu'il y en a de moins en moins.

 

The next two chapters, dealing with proxemic patterns for people of different cultures, are designed to serve a double purpose: first, to shed additional light on our own out-ofawareness patterns and by this means hopefully to contribute to improved design of living and working structures and cities as well; and second, to show the great need for improved intercultural understanding. Proxemic patterns point up in sharp contrast some of the basic differences between people —differences which can be ignored only at great risk. American city planners and builders are now in the process of designing cities in other countries with very little idea of people's spatial needs and practically no inkling that these needs vary from culture to culture. The chances of forcing whole populations into molds that do not fit are very great indeed. Within the United States urban renewal and the many crimes against humanity that are committed in its name usually demonstrate total ignorance of how to create congenial environments for the diverse populations that are pouring into our cities.

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Les deux chapitres suivants, qui traitent des schémas proxémiques pour les personnes de différentes cultures, ont un double objectif : d'une part, jeter une lumière supplémentaire sur nos propres schémas d'inconscience et, par ce biais, contribuer à améliorer la conception des structures de vie et de travail, ainsi que des villes ; d'autre part, montrer la nécessité absolue d'améliorer la compréhension interculturelle. Les schémas proxémiques mettent en évidence, par un contraste frappant, certaines des différences fondamentales entre les personnes, différences qui ne peuvent être ignorées qu'au prix d'un grand risque. Les urbanistes et les constructeurs américains sont actuellement en train de concevoir des villes dans d'autres pays sans avoir la moindre idée des besoins spatiaux des gens et pratiquement sans savoir que ces besoins varient d'une culture à l'autre. Les risques de forcer des populations entières à entrer dans des moules qui ne leur conviennent pas sont en effet très grands. Aux États-Unis, la rénovation urbaine et les nombreux crimes contre l'humanité qui sont commis en son nom témoignent généralement d'une ignorance totale de la manière de créer des environnements conviviaux pour les populations diverses qui affluent dans nos villes.

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"La Dimension cachée" a exercé une influence durable sur l’anthropologie, l’architecture, l’urbanisme, la psychologie environnementale, la sociologie des organisations et les études interculturelles. Le livre a parfois été lu de manière trop rigide, comme s’il attribuait à chaque peuple une distance corporelle fixe et immuable. Sa leçon la plus importante est pourtant plus nuancée : il n’existe pas d’espace humain purement naturel. Nous apprenons, souvent sans en avoir conscience, à nous tenir près ou loin, à ouvrir ou fermer nos maisons, à supporter le bruit, à protéger notre intimité, à reconnaître ou à éviter le regard d’autrui.

La « dimension cachée » est donc celle de l’espace vécu : un espace chargé d’habitudes, de normes et d’affects, qui détermine silencieusement la qualité de nos relations. En rappelant que l’homme habite toujours un monde culturellement organisé, Hall invite à penser l’architecture et la ville non comme de simples décors de l’existence sociale, mais comme l’une de ses conditions les plus profondes.


 Edward T.Hall, "La Danse de la vie : temps culturel, temps vécu"

(The Dance of Life: The Other Dimension of Time, 1983)

Publié en 1983, "The Dance of Life" prolonge et approfondit l’enquête ouverte par Edward T. Hall dans "The Silent Language" et "The Hidden Dimension". Après avoir étudié les systèmes implicites de la communication et les usages culturels de l’espace, Hall revient à une dimension qui traverse toute existence sociale : le temps. Mais il ne s’intéresse pas au temps abstrait des horloges, des calendriers ou de la physique. Son objet est le temps vécu, celui qui règle les rendez-vous, les retards, les conversations, le travail, les repas, les cérémonies, les relations de parenté et les attentes réciproques.

Le titre de l’ouvrage est particulièrement révélateur. Pour Hall, vivre dans une culture, c’est apprendre une certaine « danse » temporelle : savoir quand parler, quand attendre, quand interrompre, quand accélérer ou ralentir, quand une décision doit être prise et quand elle peut mûrir. Cette danse est rarement enseignée de façon explicite. Elle s’acquiert dès l’enfance par l’imitation, les habitudes familiales, les rythmes scolaires, les contraintes professionnelles et les rites collectifs. Parce qu’elle paraît naturelle à ceux qui l’ont intégrée, elle devient aussi l’une des sources les plus profondes de l’incompréhension entre individus et entre sociétés.

Hall reprend et développe la distinction, déjà esquissée dans ses travaux antérieurs, entre temporalités monochroniques et polychroniques.

Dans une organisation monochronique du temps, les activités sont idéalement séparées, ordonnées et accomplies l’une après l’autre. Le rendez-vous, l’échéance, l’agenda, la ponctualité et la planification y prennent une importance considérable. Le temps apparaît comme une ressource limitée, qu’il faudrait mesurer, protéger et employer avec efficacité. Cette logique s’est imposée avec une force particulière dans les institutions administratives, industrielles et professionnelles de nombreuses sociétés modernes.

À l’inverse, une organisation polychronique du temps admet plus volontiers la superposition des activités, l’interruption, l’imprévu et la priorité donnée aux relations présentes. Une conversation peut modifier un programme ; une visite peut compter davantage qu’une échéance ; plusieurs engagements peuvent être menés simultanément. Hall ne présente pas ces deux modèles comme des essences nationales, ni comme deux mondes hermétiquement séparés. Il s’agit de tendances, de manières de coordonner les conduites, qui peuvent coexister dans une même société et chez un même individu. Un hôpital, une entreprise, une famille ou une administration ne vivent pas nécessairement selon le même régime temporel.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi les conflits interculturels autour de la ponctualité sont rarement de simples problèmes d’organisation. Pour une personne habituée à un temps monochronique, un retard peut signifier manque de sérieux, désinvolture, absence de respect ou incapacité à tenir parole. Pour une personne inscrite dans une temporalité plus polychronique, l’insistance sur l’heure exacte peut sembler rigide, impersonnelle ou indifférente aux circonstances humaines. Dans les deux cas, le jugement moral naît d’un malentendu : chacun interprète l’autre à partir de règles qu’il croit universelles alors qu’elles sont historiquement et culturellement situées.

 

Hall insiste également sur la pluralité des échelles temporelles. Il y a le temps du corps, fait de rythmes biologiques et de perceptions sensorielles ; le temps personnel, lié à la mémoire, au désir, à l’âge et à l’expérience ; le temps social, réglé par les institutions et les obligations collectives ; enfin, le temps culturel, qui donne à une société ses manières propres de rapporter le présent au passé et à l’avenir. L’individu moderne est souvent soumis à la collision de ces rythmes : son corps réclame une pause, son travail impose l’urgence, sa famille attend une présence, tandis que les dispositifs techniques accélèrent encore les échanges et réduisent les marges de disponibilité.

L’ouvrage prend ainsi une portée critique. Hall observe que les sociétés contemporaines tendent à imposer le temps de l’horloge, de la productivité et de la planification comme s’il constituait la forme rationnelle du temps lui-même. Or cette conception n’est ni neutre ni universelle. Elle peut favoriser la coordination à grande échelle, la prévisibilité et l’efficacité ; mais elle peut aussi appauvrir les relations, rendre l’attente insupportable, réduire la disponibilité à autrui et transformer toute lenteur en faute. En ce sens, La Danse de la vie ne se contente pas de décrire des différences culturelles : il interroge la domination croissante d’un régime temporel qui tend à évaluer les êtres selon leur capacité à s’adapter à l’urgence.

 

Hall ne propose pas pour autant un éloge naïf de l’improvisation contre l’organisation. Son enjeu est moins de choisir entre deux conceptions du temps que de rendre visibles les présupposés qui les soutiennent. Comprendre qu’il existe plusieurs manières légitimes de vivre le temps permet de mieux interpréter les comportements d’autrui, mais aussi de prendre une distance critique à l’égard de nos propres habitudes. Le temps n’est pas seulement ce qui passe : il est une forme de relation, une manière de distribuer l’attention, de hiérarchiser les obligations et de reconnaître la valeur des personnes.

"The Dance of Life" occupe ainsi une place importante dans l’ensemble de l’œuvre de Hall. Il achève en quelque sorte son exploration des « dimensions cachées » de la culture : après le silence, le contexte et l’espace, le temps apparaît comme l’un des langages les plus puissants et les moins visibles de la vie sociale. En montrant que nos rythmes ne sont jamais entièrement naturels, Hall fait de l’anthropologie une pratique de décentrement : comprendre l’autre suppose d’apprendre que l’on ne partage pas toujours le même espace, le même silence ni le même temps.

 

"Nous sommes tous liés les uns aux autres par un tissu de rythmes innombrables : ceux qui, par exemple, influent sur les rapports des parents avec leurs enfants, comme sur les rapports des individus chez eux ou dans le travail. A ces rythmes, s'ajoutent des modèles culturels recouvrant une réalité plus vaste, dont certains s'opposent complètement, et qui, comme l'huile et l'eau ne se mélangent pas ..

Des années passées parmi les membres d'autres cultures que la mienne m'ont appris que les sociétés complexes organisent le temps d'au moins deux manières différentes : les événements sont organisés en tant qu'unités séparées - une chose à la fois -, ce qui caractérise l'Europe du Nord; ou au contraire dans le modèle méditerranéen : les individus sont engagés dans plusieurs événements, situations ou relations à la fois. Ces deux systèmes d'organisation sont logiquement et empiriquement tout à fait distincts. Et chacun a ses avantages et ses inconvénients. J'ai appelé "polychrone" le système qui consiste à faire plusieurs choses à la fois, et "monochrome", le système européen du Nord qui consiste, au contraire, à ne faire qu'une chose à la fois..."

 


Edward T.Hall, "Au-delà de la culture"

(Beyond Culture, 1976)

Publié en 1976, "Beyond Culture" occupe une place singulière dans l’œuvre d’Edward T. Hall. Après avoir étudié les formes silencieuses de la communication dans "The Silent Language", les usages culturels de l’espace dans "The Hidden Dimension" et les différences de contexte qui organisent les relations humaines, Hall élargit ici son enquête. Son ambition n’est plus seulement de décrire les codes implicites par lesquels les cultures règlent la distance, le temps, l’intimité ou la parole ; il cherche à comprendre comment ces codes, devenus invisibles à ceux qui les pratiquent, peuvent se transformer en puissances autonomes et limiter la liberté humaine.

Le titre ne signifie pas qu’il serait possible de sortir purement et simplement de toute culture, comme si l’individu pouvait accéder à un point de vue entièrement neutre ou universel. Hall sait au contraire que l’être humain est inséparable des systèmes de signes, d’habitudes et d’institutions qui le forment. « Aller au-delà de la culture » signifie plutôt apprendre à reconnaître ce qui, dans notre propre culture, agit sur nous à notre insu. Il s’agit de rendre visibles les règles tacites qui déterminent ce que nous considérons comme normal, raisonnable, efficace, poli, moral ou naturel. La connaissance interculturelle devient ainsi une forme de réflexivité : comprendre les autres oblige aussi à découvrir les limites de sa propre perception.

 

Hall reprend une idée centrale de l’anthropologie culturelle : l’homme crée ses institutions, mais ces institutions finissent par le créer à leur tour. Les formes administratives, les organisations professionnelles, les règles éducatives, les dispositifs techniques et les modèles de communication ne sont jamais de simples outils. À mesure qu’ils s’installent, ils imposent des rythmes, des catégories et des comportements qui paraissent bientôt aller de soi. Une institution peut alors survivre à la fonction pour laquelle elle avait été conçue ; elle devient une structure rigide, défendue pour elle-même, et non plus un moyen au service des individus.

Cette autonomisation est particulièrement visible, selon Hall, dans les sociétés bureaucratiques et technologiques.

La multiplication des procédures, des classements, des échéances, des espaces fonctionnels et des chaînes de décision tend à réduire les personnes à des rôles. L’individu est alors sommé de s’adapter à des systèmes dont il ne perçoit plus l’origine ni les finalités. Hall ne formule pas une théorie politique classique de la domination : il ne réduit pas l’aliénation à la propriété, à l’État ou à la lutte des classes. Il s’intéresse plutôt à la manière dont des structures culturelles et organisationnelles pénètrent les conduites quotidiennes, jusqu’à façonner nos perceptions les plus immédiates.

Cette perspective explique son refus des explications trop rapides.

Hall se méfie des analyses qui attribuent mécaniquement un comportement à une cause unique — économique, politique, psychologique ou idéologique. Ces dimensions existent, mais elles ne suffisent pas à expliquer pourquoi des personnes peuvent se heurter sans comprendre ce qui les oppose réellement. Les conflits naissent souvent d’un désaccord plus profond sur les rythmes, les distances, les silences, les hiérarchies implicites et les formes légitimes de la relation. On peut partager une langue, un pays ou une institution tout en vivant dans des univers culturels différents.

L’ouvrage prend alors une dimension éthique.

Hall ne demande pas seulement que l’on tolère des différences visibles ; il invite à reconnaître que l’autre peut être guidé par des systèmes de perception qui ne coïncident pas avec les nôtres. La dureté à l’égard d’autrui vient fréquemment de la conviction que notre manière de sentir le temps, de gérer l’espace, de manifester l’émotion ou d’organiser le travail est la seule manière rationnelle de vivre. Dépasser la culture, c’est donc renoncer à cette évidence trompeuse. Ce n’est pas abolir les différences, mais créer les conditions d’une relation moins dominatrice avec ceux qui ne partagent pas nos codes.

 

Hall accorde une place importante à la question de l’apprentissage. Les systèmes culturels les plus efficaces sont précisément ceux que nous ne remarquons plus : ils se transmettent par l’éducation, les routines, l’imitation et les institutions. L’anthropologie a pour tâche de faire apparaître cette part cachée de l’existence sociale. Elle ne doit pas enfermer les peuples dans des portraits immobiles, mais rendre possible une plus grande plasticité des comportements. En prenant conscience de ce qui nous conditionne, nous pouvons devenir moins prisonniers de nos automatismes et plus capables de modifier les institutions qui nous façonnent.

Cette ambition donne à "Beyond Culture" un ton plus inquiet que les ouvrages précédents de Hall.

La modernité technique accroît sans cesse les capacités de communication et de coordination, mais elle ne garantit nullement une meilleure compréhension entre les hommes. Elle peut au contraire renforcer les malentendus, accélérer les décisions, standardiser les comportements et faire disparaître les espaces de retrait nécessaires à l’équilibre individuel. Hall rejoint ainsi, sans s’y confondre, certaines critiques de la rationalisation moderne : le danger n’est pas seulement la contrainte extérieure, mais l’intériorisation de systèmes qui deviennent si familiers qu’ils cessent d’être perçus comme des choix.

L’intérêt durable de "Au-delà de la culture" tient à cette double leçon.

D’une part, aucune institution, aucune technique, aucune norme organisationnelle n’est culturellement neutre : toutes incorporent une certaine manière de concevoir l’homme, le temps, l’espace et la relation. D’autre part, la conscience de ces déterminations n’abolit pas la culture, mais ouvre un espace de liberté critique. Pour Hall, comprendre la culture ne revient donc pas à collectionner des différences nationales ; c’est apprendre à reconnaître les cadres invisibles qui organisent nos vies afin de ne pas les subir entièrement.

 

1. The Paradox of Culture - 2. Man as Extension - 3. Consistency and Life - 4. Hidden Culture - 5. Rhythm and Body Movement - 6. Context and Meaning - 7. Contexts, High and Low - 8. Why Context? - 9. Situation—Culture's Building Block - 10. Action Chains - 11. Covert Culture and Action Chains - 12. Imagery and Memory - 13. Cultural and Primate Bases of Education - 14. Culture as an Irrational Force - 15. Culture at Identification - .

 

1. The Paradox of Culture

Two widely divergent but interrelated experiences, psychoanalysis and work as an anthropologist, have led me to the belief that in his strivings for order, Western man has created chaos by denying that part of his self that integrates while enshrining the parts that fragment experience. These examinations of man's psyche have also convinced me that: the natural act of thinking is greatly modified by culture; Western man uses only a small fraction of his mental capabilities; there are many different and legitimate ways of thinking; we in the West value one of these ways above all others — the one we call "logic," a linear system that has been with us since Socrates.

 

Deux expériences très divergentes mais interdépendantes, la psychanalyse et le travail d'anthropologue, m'ont conduit à la conviction que, dans ses efforts pour trouver l'ordre, l'homme occidental a créé le chaos en niant la partie de son moi qui intègre tout en consacrant les parties qui fragmentent l'expérience. Ces examens de la psyché de l'homme m'ont également convaincu que : l'acte naturel de penser est grandement modifié par la culture ; l'homme occidental n'utilise qu'une petite fraction de ses capacités mentales ; il existe de nombreuses façons différentes et légitimes de penser ; nous, en Occident, valorisons l'une de ces façons par-dessus toutes les autres - celle que nous appelons « logique », un système linéaire qui est avec nous depuis Socrate.

 

Western man sees his system of logic as synonymous with the truth. For him it is the only road to reality. Yet Freud educated us to the complexities of the psyche, helping his readers to look at dreams as a legitimate mental process that exists quite apart from the linearity of manifest thought. But his ideas were from the outset strenuously resisted, particularly by scientists and engineers, who were still wedded to a Newtonian model. When taken seriously, Freudian thinking shook the very foundation of conventional thought. Freud's followers, particularly Fromm and Jung, undeterred by popular stereotypes and the tremendous prestige of the physical sciences, added to his theories and bridged the gap between the linear world of logic and the integrative world of dreams.

 

L'homme occidental considère son système logique comme synonyme de vérité. Pour lui, c'est la seule voie d'accès à la réalité. Freud nous a pourtant sensibilisés aux complexités de la psyché, en aidant ses lecteurs à considérer les rêves comme un processus mental légitime qui existe en dehors de la linéarité de la pensée manifeste. Mais ses idées ont d'emblée rencontré une forte résistance, en particulier de la part des scientifiques et des ingénieurs, encore attachés au modèle newtonien. Prise au sérieux, la pensée freudienne a ébranlé les fondements mêmes de la pensée conventionnelle. Les disciples de Freud, en particulier Fromm et Jung, sans se laisser décourager par les stéréotypes populaires et l'immense prestige des sciences physiques, ont complété ses théories et comblé le fossé entre le monde linéaire de la logique et le monde intégratif des rêves.

(...)

In considering the data presented in this book, it is important for the reader to come to grips with his own model of culture in its manifest as well as its latent forms, because my purpose is to raise some of the latent to conscious awareness and to give it form so that it can be dealt with. Technically, the model of culture on which my work is based is more inclusive than those of some of my colleagues. My emphasis is on the nonverbal, unstated realm of culture. While I do not exclude philosophical systems, religion, social organization, language, moral values, art, and material culture, I feel it is more important to look at the way things are actually put together than at theories. Nevertheless, and in spite of many differences in detail, anthropologists do agree on three characteristics of culture: it is not innate, but learned; the various facets of culture are interrelated—you touch a culture in one place and everything else is affected; it is shared and in effect defines the boundaries of different groups.

 

En examinant les données présentées dans ce livre, il est important que le lecteur s'approprie son propre modèle de culture dans ses formes manifestes et latentes, car mon but est d'amener une partie des formes latentes à la conscience et de leur donner une forme pour qu'elles puissent être traitées. Techniquement, le modèle de culture sur lequel mon travail est basé est plus inclusif que ceux de certains de mes collègues. Je mets l'accent sur le domaine non verbal et non formulé de la culture. Bien que je n'exclue pas les systèmes philosophiques, la religion, l'organisation sociale, le langage, les valeurs morales, l'art et la culture matérielle, j'estime qu'il est plus important d'examiner la manière dont les choses sont réellement assemblées que les théories. Néanmoins, et malgré de nombreuses différences dans les détails, les anthropologues s'accordent sur trois caractéristiques de la culture : elle n'est pas innée, mais apprise ; les différentes facettes de la culture sont liées entre elles - vous touchez une culture à un endroit et tout le reste en est affecté ; elle est partagée et définit en fait les frontières des différents groupes.

 

Culture is man's medium; there is not one aspect of human life that is not touched and altered by culture. This means personality, how people express themselves (including shows of emotion), the way they think, how they move, how problems are solved, how their cities are planned and laid out, how transportation systems function and are organized, as well as how economic and government systems are put together and function. However, like the purloined letter, it is frequently the most obvious and taken-forgranted and therefore the least studied aspects of culture that influence behavior in the deepest and most subtle ways.

 

La culture est le médium de l'homme ; il n'y a pas un seul aspect de la vie humaine qui ne soit touché et modifié par la culture. Cela signifie la personnalité, la façon dont les gens s'expriment (y compris les manifestations d'émotion), la façon dont ils pensent, la façon dont ils se déplacent, la façon dont les problèmes sont résolus, la façon dont leurs villes sont planifiées et aménagées, la façon dont les systèmes de transport fonctionnent et sont organisés, ainsi que la façon dont les systèmes économiques et gouvernementaux sont mis en place et fonctionnent. Cependant, comme la lettre volée, ce sont souvent les aspects les plus évidents et les plus évidents, et donc les moins étudiés de la culture, qui influencent le comportement de la manière la plus profonde et la plus subtile.

 

As a case in point, let us examine how white Americans are captives of their own time and space systems—beginning with time. American time is what I have termed "monochronic"; that is, Americans, when they are serious, usually prefer to do one thing at a time, and this requires some kind of scheduling, either implicit or explicit. Not all of us conform to monochronic norms. Nevertheless, there are social and other pressures that keep most Americans within the monochronic frame. However, when Americans interact with people of foreign cultures, the different time systems cause great difficulty. 

Monochronic time (M-time) and polychronic time (P-time) represent two variant solutions to the use of both time and space as organizing frames for activities. Space is included because the two systems (time and space) are functionally interrelated. M-time emphasizes schedules, segmentation, and promptness. P-time systems are characterized by several things happening at once. They stress involvement of people and completion of transactions rather than adherence to preset schedules. P-time is treated as much less tangible than M-time. P-time is apt to be considered a point rather than a ribbon or a road, and that point is sacred. 

 

A titre d'exemple, examinons comment les Américains blancs sont captifs de leurs propres systèmes de temps et d'espace, à commencer par le temps. Le temps américain est ce que j'ai appelé « monochronique », c'est-à-dire que les Américains, lorsqu'ils sont sérieux, préfèrent généralement faire une chose à la fois, ce qui nécessite une certaine forme d'ordonnancement, implicite ou explicite. Nous ne nous conformons pas tous aux normes monochroniques. Néanmoins, des pressions sociales et autres maintiennent la plupart des Américains dans le cadre monochronique. Cependant, lorsque les Américains interagissent avec des personnes de cultures étrangères, les différents systèmes de temps posent de grandes difficultés.

Le temps monochronique (M-temps) et le temps polychronique (P-temps) représentent deux variantes de l'utilisation du temps et de l'espace comme cadres d'organisation des activités. L'espace est inclus car les deux systèmes (temps et espace) sont fonctionnellement liés. Le temps M met l'accent sur les horaires, la segmentation et la rapidité. Les systèmes de temps P sont caractérisés par plusieurs choses qui se produisent en même temps. Ils mettent l'accent sur l'implication des personnes et la réalisation de transactions plutôt que sur le respect d'horaires préétablis. Le temps P est considéré comme beaucoup moins tangible que le temps M. Le temps P est souvent considéré comme un point plutôt que comme un ruban ou une route, et ce point est sacré. 

 

Americans overseas are psychologically stressed in many ways when confronted by P-time systems such as those in Latin America and the Middle East. In the markets and stores of Mediterranean countries, one is surrounded by other customers vying for the attention of a clerk. There is no order as to who is served next, and to the northern European or American, confusion and clamor abound. In a different context, the same patterns apply within the governmental bureaucracies of Mediterranean countries: A cabinet otlicer, for instance, may have a large reception area outside his private office. There are almost always small groups waiting in this area, and these groups are visited by government officials, who move around the room conferring with each. Much of their business is transacted in public instead of having a series of private meetings in an inner office.

Particularly distressing to Americans is the way in which appointments are handled by polychronic people. Appointments just don't carry the same weight as they do in the United States. Things are constantly shifted around. Nothing seems solid or firm, particularly plans for the future, and there are always changes in the most important plans right up to the very last minute.

 

Les Américains vivant à l'étranger sont psychologiquement stressés à bien des égards lorsqu'ils sont confrontés à des systèmes de temps partiel tels que ceux de l'Amérique latine et du Moyen-Orient. Dans les marchés et les magasins des pays méditerranéens, on est entouré d'autres clients qui se disputent l'attention d'un employé. Il n'y a pas d'ordre pour savoir qui est servi en premier, et pour l'Européen du Nord ou l'Américain, la confusion et la clameur sont omniprésentes. Dans un contexte différent, les mêmes schémas s'appliquent aux bureaucraties gouvernementales des pays méditerranéens : Un ministre, par exemple, peut disposer d'une grande salle de réception à l'extérieur de son bureau privé. Il y a presque toujours de petits groupes qui attendent dans cette zone, et ces groupes reçoivent la visite des fonctionnaires du gouvernement, qui se déplacent dans la pièce pour s'entretenir avec chacun d'entre eux. Une grande partie de leurs affaires est traitée en public au lieu d'avoir une série de réunions privées dans un bureau intérieur.

La façon dont les rendez-vous sont gérés par les polychrones est particulièrement pénible pour les Américains. Les rendez-vous n'ont tout simplement pas le même poids qu'aux États-Unis. Les choses changent constamment. Rien ne semble solide ou ferme, en particulier les projets d'avenir, et les plans les plus importants sont toujours modifiés jusqu'à la dernière minute.

 

In contrast, within the Western world, man finds little in life that is exempt from the iron hand of M-time. In fact, his social and business life, even his sex life, are apt to be completely time-dominated. Time is so thoroughly woven into the fabric of existence that we are hardly aware of the degree to which it determines and co-ordinates everything we do, including the molding of relations with others in many subtle ways. By scheduling, we compartmentalize; this makes it possible to concentrate on one thing at a time, but it also denies us context. Since scheduling by its very nature selects what will and will not be perceived and attended and permits only a limited number of events within a given period, what gets scheduled in or out constitutes a system for setting priorities for both people and functions. Important things are taken up first and allotted the most time; unimportant things are left to last or omitted if time runs out.

 

En revanche, dans le monde occidental, l'homme trouve peu de choses dans la vie qui échappent à la main de fer du temps M. En fait, sa vie sociale et professionnelle, voire sa vie sexuelle, sont susceptibles d'être complètement dominées par le temps. En fait, sa vie sociale et professionnelle, et même sa vie sexuelle, sont susceptibles d'être complètement dominées par le temps. Le temps est si profondément ancré dans le tissu de l'existence que nous sommes à peine conscients de la mesure dans laquelle il détermine et coordonne tout ce que nous faisons, y compris les relations que nous entretenons avec les autres, et ce de manière très subtile. En planifiant, nous compartimentons ; cela nous permet de nous concentrer sur une chose à la fois, mais cela nous prive également de contexte. Étant donné que la programmation, de par sa nature même, sélectionne ce qui sera perçu et suivi et ne permet qu'un nombre limité d'événements au cours d'une période donnée, ce qui est programmé ou non constitue un système de définition des priorités pour les personnes et les fonctions. Les choses importantes sont traitées en premier et se voient accorder le plus de temps possible ; les choses sans importance sont laissées pour la fin ou omises si le temps vient à manquer.

 

Space and its handling also signal importance and priorities. The amount of space allocated and where a person is placed within an organization tell a lot about him and his relation to the organization. Equally significant is how he handles his time. In fact, discretion over scheduling—the option of determining when one will be in the office—indicates that one has arrived. The exceptions are salesmen, whose jobs demand that they be away from their desks, or those who hold unusual positions, for example the city editor of a newspaper, whose job is inherently polychronic. The importance of place—where the activities are permitted to occur—has become so much a part of modern bureaucracy that some employees whose performance would be enormously enhanced if they could get away from their desks are seldom permitted to do so. For example. American Foreign Service officers assigned to Latin America should be out interacting with the local people, but because of immutable bureaucratic custom they can't leave their desks.

Cut off from the people with whom they should be establishing ties, how can they ever be effective? In another American-based bureaucracy, an important and famous research program was threatened because the space required for the experiments was greater than that appropriate to the rank of the investigator. Mad? Yes, completely mad; but bureaucratically very real. 

 

L'espace et sa gestion indiquent également l'importance et les priorités. L'espace alloué et la place occupée par une personne au sein d'une organisation en disent long sur elle et sur sa relation avec l'organisation. La façon dont elle gère son temps est tout aussi importante. En fait, la discrétion sur l'emploi du temps - la possibilité de déterminer quand on sera au bureau - indique que l'on est arrivé. Les exceptions sont les vendeurs, dont le travail exige qu'ils soient loin de leur bureau, ou ceux qui occupent des postes inhabituels, par exemple le rédacteur en chef d'un journal, dont le travail est intrinsèquement polychrone. L'importance du lieu - où les activités peuvent se dérouler - fait tellement partie de la bureaucratie moderne que certains employés dont les performances seraient énormément améliorées s'ils pouvaient s'éloigner de leur bureau sont rarement autorisés à le faire. C'est le cas, par exemple, des agents américains du Foreign Service affectés en Amérique latine. Les agents du service extérieur américain affectés en Amérique latine devraient être en contact avec la population locale, mais, en raison d'une coutume bureaucratique immuable, ils ne peuvent pas quitter leur bureau.

Coupés des personnes avec lesquelles ils devraient établir des liens, comment peuvent-ils être efficaces ? Dans une autre bureaucratie américaine, un important et célèbre programme de recherche a été menacé parce que l'espace nécessaire aux expériences était supérieur à celui correspondant au rang de l'investigateur. Fou ? Oui, complètement fou, mais bureaucratiquement très réel.  


L’œuvre de Edward T. Hall a été prolongée dans plusieurs directions : communication interculturelle, anthropologie de l’espace, urbanisme, sociologie des organisations, psychologie environnementale et théorie des médias.

Aucun auteur ne reprend exactement son système, mais beaucoup ont développé ses intuitions sur le contexte, les distances, les temporalités et les règles implicites de l’interaction. Le prolongement le plus fécond de Hall consiste moins à répéter que « les Japonais », « les Américains » ou « les Européens » communiqueraient chacun d’une seule manière, qu’à analyser comment des normes tacites organisent concrètement les distances, les silences, les rythmes et les frontières de l’intimité. Hall reste particulièrement actuel dès lors qu’on le lit avec Goffman, Bourdieu, Altman et Tannen : non comme le théoricien de tempéraments nationaux immuables, mais comme celui qui a rendu visible la part non verbale, spatiale et temporelle de toute relation humaine ...


Geert Hofstede, "Culture’s Consequences: Comparing Values, Behaviors, Institutions, and Organizations Across Nations" (1re éd., 1980 ; 2e éd. largement augmentée, 2001)

Dans "Culture’s Consequences", Geert Hofstede propose l’un des modèles comparatifs les plus influents de la seconde moitié du XXᵉ siècle pour penser les différences culturelles à l’échelle nationale.

Là où Edward T. Hall s’attachait prioritairement aux conduites concrètes, aux distances interpersonnelles, aux silences, aux rythmes et aux cadres sensoriels de la communication, Hofstede cherche à construire une grille plus systématique et plus quantitative. Son ambition est de rendre comparables les « systèmes de valeurs dominants » de sociétés différentes et d’examiner leurs effets sur les comportements individuels, les institutions et les organisations.

1. Hofstede part de l’idée que les individus acquièrent dès l’enfance des « programmes mentaux » (mental programs), élaborés au sein de la famille puis renforcés par l’école, le travail et les institutions. Ces programmes ne déterminent pas mécaniquement les conduites de chaque personne ; ils fournissent plutôt des dispositions collectives, des manières relativement durables de percevoir l’autorité, l’incertitude, l’autonomie, la réussite ou le rapport au futur. La culture nationale constitue, dans cette perspective, une composante importante de ces programmes mentaux : elle se manifeste moins dans les opinions déclarées que dans les valeurs qui paraissent aller de soi à une majorité de membres d’une société.

2. L’originalité du projet tient à sa base empirique. 

Hofstede exploite d’abord une vaste enquête menée au sein des filiales de IBM dans soixante-douze pays, à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Plus de 116 000 questionnaires sont recueillis auprès de salariés que l’auteur cherche à comparer, autant que possible, à profession, âge et genre équivalents. Le recours à une même grande entreprise multinationale devait permettre d’isoler plus nettement ce qui relevait des différences nationales : les répondants évoluaient dans une organisation comparable, mais ne partageaient pas nécessairement les mêmes valeurs culturelles. Hofstede complète ensuite ces résultats par des données recueillies dans d’autres populations et les confronte à de nombreuses recherches comparatives externes.

3. À partir de traitements statistiques et d’une élaboration théorique, Hofstede distingue d’abord quatre dimensions, auxquelles il ajoute ensuite une cinquième. Ces dimensions ne prétendent pas résumer toute la vie d’une culture ; elles désignent des problèmes fondamentaux auxquels toute société doit répondre, mais auxquels elle peut apporter des solutions très différentes.

4. La distance hiérarchique (power distance) mesure le degré auquel les membres les moins puissants d’une organisation ou d’une société acceptent et attendent une répartition inégale du pouvoir. Il ne s’agit donc pas seulement de l’existence de hiérarchies, présente partout, mais de la manière dont elles sont jugées légitimes, visibles ou contestables.

5. L’évitement de l’incertitude (uncertainty avoidance) désigne la façon dont une culture rend ses membres plus ou moins à l’aise face à l’imprévu, à l’ambiguïté, à la nouveauté et aux situations peu structurées. Une forte tendance à éviter l’incertitude peut favoriser la formalisation des règles, le besoin de sécurité, l’importance des procédures et une moindre tolérance à l’indétermination ; elle ne signifie pas nécessairement une plus grande aversion individuelle au risque au sens psychologique ou financier.

6. L’axe individualisme / collectivisme examine si les individus sont principalement supposés prendre soin d’eux-mêmes et de leur famille nucléaire, ou s’ils demeurent durablement insérés dans des groupes d’appartenance plus étendus, fondés sur la loyauté, la réciprocité et l’obligation. Hofstede souligne que ces deux pôles correspondent à des manières différentes d’articuler autonomie personnelle, solidarité et devoir social, non à une opposition simple entre égoïsme et altruisme.

7. La dimension de masculinité / féminité — formulation aujourd’hui très discutée — désigne chez Hofstede la distribution culturelle de rôles émotionnels et sociaux traditionnellement associés aux sexes. Les sociétés qualifiées de « masculines » valoriseraient davantage la compétition, la performance, l’affirmation et la réussite visible ; les sociétés dites « féminines » accorderaient plus de place à la coopération, à la modestie, à la qualité de vie et au souci des relations. Même dans le vocabulaire de Hofstede, il ne s’agit pas d’une mesure des hommes et des femmes réels, mais d’un système de valeurs socialement valorisées. Le choix de ces termes reste néanmoins problématique : il tend à naturaliser des catégories de genre historiquement construites et masque la diversité des rapports sociaux entre les sexes.

8. L’orientation à long terme / à court terme (long-term versus short-term orientation) concerne la manière dont une société valorise le report de la satisfaction, l’épargne, la persévérance, l’adaptation et l’investissement dans l’avenir, ou privilégie davantage le respect des traditions, la stabilité normative, l’accomplissement rapide des obligations et la recherche de résultats immédiats. Cette dimension permet à Hofstede d’élargir son analyse du temps culturel, mais elle doit être maniée avec prudence : le rapport au futur varie aussi fortement selon les générations, les classes sociales, les secteurs professionnels et les situations historiques.

 

Le succès de "Culture’s Consequences" est immense, notamment dans le management international, la négociation, les ressources humaines, les études de marché et la formation interculturelle. 

Le modèle offre un langage commode pour identifier certaines sources de malentendus : rapport différent à l’autorité, attentes divergentes à l’égard de la règle, conception plus ou moins individualisée de la responsabilité, importance variable du consensus ou de la compétition. Il a également contribué à faire comprendre que les organisations ne sont jamais culturellement neutres : leurs méthodes de décision, leurs styles de direction et leurs normes d’évaluation incorporent des valeurs situées.

Cette puissance explicative est aussi la source de ses principales limites. 

Les données initiales proviennent majoritairement de salariés d’une même entreprise, souvent relativement instruits et insérés dans des structures professionnelles modernes ; elles ne peuvent donc représenter sans réserve l’ensemble des populations nationales. Surtout, le modèle risque de transformer des moyennes statistiques en portraits collectifs : une « culture française », « japonaise » ou « américaine » peut alors sembler posséder une personnalité homogène, alors qu’une société est traversée par des différences de classe, de genre, de génération, de région, d’origine, de profession et de trajectoire individuelle. Les cultures changent également, parfois très vite, sous l’effet des migrations, des transformations économiques, des conflits politiques et des échanges numériques.

Il faut donc lire Hofstede non comme un atlas définitif des tempéraments nationaux, mais comme un instrument comparatif. 

Ses dimensions peuvent aider à formuler des hypothèses et à repérer des écarts institutionnels ; elles deviennent trompeuses dès lors qu’elles servent à prédire mécaniquement le comportement d’une personne ou à enfermer une population dans une identité stable. Comparé à Hall, Hofstede perd une part de l’attention aux situations concrètes et aux interactions sensibles ; il gagne en revanche une ambition de mesure et de comparaison à grande échelle. La lecture conjointe des deux auteurs demeure particulièrement féconde : Hall rappelle que la culture se joue dans les gestes, les silences et les espaces vécus ; Hofstede montre que ces pratiques s’inscrivent aussi dans des systèmes de valeurs, des institutions et des formes d’organisation plus larges.


Fons Trompenaars et Charles Hampden-Turner, "Riding the Waves of Culture: Understanding Diversity in Global Business" (1re éd., 1993 ; 4e éd., 2020)

Publié pour la première fois en 1993 et régulièrement révisé, "Riding the Waves of Culture" est devenu l’un des grands classiques du management interculturel.

Fons Trompenaars et Charles Hampden-Turner prolongent les travaux d’Edward T. Hall et de Geert Hofstede, mais en déplacent nettement le centre de gravité. Là où Hall observait les systèmes implicites de communication — espace, temps, silence, contexte — et où Hofstede cherchait à comparer des systèmes de valeurs nationaux à l’aide d’indicateurs quantitatifs, Trompenaars et Hampden-Turner s’intéressent d’abord aux dilemmes concrets rencontrés dans les entreprises multinationales : négocier un contrat, diriger une équipe, recruter, évaluer, fusionner deux organisations, résoudre un conflit ou organiser le travail à distance.

Leur point de départ est que les différences culturelles ne doivent pas être comprises comme de simples obstacles à neutraliser. Elles constituent des manières différentes, parfois concurrentes, de résoudre des problèmes universels : comment articuler la règle et la relation personnelle ? Comment concilier autonomie individuelle et loyauté au groupe ? Comment séparer ou relier la vie privée et la vie professionnelle ? Comment donner du sens au statut, au temps, à l’autorité ou à la réussite ? L’enjeu n’est donc pas seulement de connaître les habitudes d’autrui afin d’éviter une maladresse ; il est d’apprendre à travailler avec des valeurs divergentes et, lorsque cela est possible, à les réconcilier dans une solution nouvelle.

 

Les auteurs distinguent plusieurs grandes dimensions culturelles. 

1. La première oppose l’universalisme au particularisme. Dans une orientation universaliste, les règles générales, les contrats et les procédures doivent s’appliquer de façon identique à tous : la justice suppose que la même norme vaille dans des cas comparables. Dans une orientation particulariste, les obligations dépendent davantage de la relation, de la situation et des personnes concernées : une règle ne peut être appliquée abstraitement sans tenir compte des liens de confiance, des circonstances et des devoirs particuliers. Dans le monde des affaires, cette opposition peut devenir sensible lorsqu’une partie considère qu’un contrat écrit fixe définitivement les engagements, tandis qu’une autre estime qu’un accord durable dépend avant tout de la qualité de la relation entre les partenaires.

2. La deuxième dimension oppose l’individualisme au communautarisme. Elle rejoint partiellement l’axe individualisme / collectivisme de Hofstede, mais Trompenaars et Hampden-Turner l’abordent de manière plus directement organisationnelle. Dans certaines cultures professionnelles, l’individu est supposé prendre des initiatives, exprimer un avis personnel et assumer une responsabilité clairement identifiable. Dans d’autres, la décision doit être élaborée à partir du groupe, de la consultation et de la préservation de la cohésion. Il ne s’agit pas d’opposer l’indépendance à la solidarité : toute organisation doit trouver un équilibre entre l’inventivité personnelle et l’engagement collectif.

3. Les auteurs analysent ensuite le rapport entre vie privée et vie professionnelle à travers l’opposition entre cultures spécifiques et diffuses. Dans une culture spécifique, les rôles sont relativement séparés : un collègue peut être un partenaire efficace sans devenir un ami, et l’autorité professionnelle ne s’étend pas nécessairement à la sphère personnelle. Dans une culture diffuse, les relations tendent au contraire à engager davantage la personne entière : travailler ensemble implique plus facilement une confiance personnelle, des obligations de sociabilité et une porosité entre les différents domaines de l’existence. Cette distinction permet de comprendre pourquoi certaines pratiques de management — déjeuner d’affaires, invitation familiale, tutoiement, accès direct au supérieur, travail hors horaires — peuvent être vécues comme naturelles par les uns et comme intrusives ou artificielles par les autres.

4. Une quatrième dimension concerne le statut. Les auteurs opposent les cultures où le statut est principalement acquis (achievement) à celles où il est davantage attribué (ascription). Dans le premier cas, l’autorité est censée dépendre des résultats, de la compétence démontrée, de l’expérience ou de la performance. Dans le second, elle peut être plus fortement liée à l’âge, au diplôme, au titre, à l’origine familiale, à la fonction ou à la position sociale. Là encore, il ne faut pas y voir une opposition absolue : les organisations contemporaines combinent souvent reconnaissance du mérite et respect de signes statutaires. Mais les conflits apparaissent lorsque l’une des parties attend une démonstration de compétence là où l’autre attend d’abord la reconnaissance d’un rang.

5. Le modèle comprend également une réflexion sur l’expression des émotions. Les cultures dites neutres tendent à valoriser la retenue, le contrôle et la séparation entre sentiment personnel et rôle professionnel ; les cultures dites affectives admettent plus volontiers que l’enthousiasme, l’irritation, la chaleur ou la déception soient visibles dans l’échange. Une même attitude peut ainsi être interprétée de façon opposée : le calme peut paraître fiable et professionnel, ou froid et indifférent ; l’expressivité peut sembler sincère et engageante, ou au contraire excessive et peu maîtrisée.

6. Enfin, Trompenaars et Hampden-Turner distinguent plusieurs manières de vivre le temps et le rapport à l’environnement. Certaines organisations privilégient une temporalité séquentielle, qui valorise l’agenda, la succession ordonnée des tâches et le respect strict des échéances ; d’autres fonctionnent selon une temporalité plus synchronique, où plusieurs activités et relations peuvent être menées simultanément. Ils opposent également une orientation de contrôle interne, selon laquelle l’individu ou l’organisation doit agir sur son environnement et le transformer, à une orientation de contrôle externe, plus attentive à l’adaptation, à l’équilibre et aux contraintes du contexte. Ces distinctions prolongent directement les analyses de Hall sur les temporalités monochroniques et polychroniques, mais les appliquent aux décisions de gestion, à l’innovation, au changement organisationnel et à la négociation internationale.

 

La quatrième édition, publiée en 2020, actualise ce cadre à l’ère des chaînes de valeur mondialisées, des fusions-acquisitions, des équipes dispersées et du travail à distance. Les auteurs y insistent sur la nécessité de comprendre les cultures organisationnelles autant que les cultures nationales. Deux entreprises implantées dans le même pays peuvent avoir des rapports très différents à la hiérarchie, à l’innovation, au risque ou à la décision ; inversement, une même entreprise internationale peut produire une culture interne qui atténue, transforme ou parfois renforce les différences nationales. L’ouvrage s’intéresse ainsi à la gestion du changement, à la diversité, à la compétence interculturelle, au leadership de service, à l’efficacité des équipes hybrides et à la capacité des organisations à tirer parti de leurs différences plutôt qu’à les masquer.

 

Le livre a connu un succès considérable parce qu’il fournit aux dirigeants, aux consultants et aux étudiants un vocabulaire immédiatement mobilisable. Il permet de nommer des désaccords qui, sans cela, sont souvent réduits à des défauts individuels : manque de transparence, rigidité, absence d’initiative, familiarité excessive, lenteur, autoritarisme ou indécision. Il invite à se demander si ces jugements ne traduisent pas, plus profondément, la rencontre de normes incompatibles.

Ses limites rejoignent cependant celles des grands modèles de management interculturel. Les catégories de Trompenaars et Hampden-Turner peuvent facilement être transformées en stéréotypes nationaux et faire oublier les différences de classe, de génération, de profession, de secteur, de genre ou de trajectoire individuelle. Leur orientation vers l’efficacité économique peut aussi conduire à traiter la culture comme une ressource stratégique, plutôt que comme une réalité historique traversée par des rapports de pouvoir, des inégalités et des conflits. Les dimensions proposées sont donc plus fécondes lorsqu’elles servent à formuler des questions qu’à distribuer des étiquettes.

L’apport propre de "Riding the Waves of Culture" réside dans sa conception du conflit culturel comme dilemme à travailler, non comme une anomalie à supprimer. Il ne s’agit pas de choisir définitivement entre la règle et la relation, l’individu et le groupe, la performance et le statut, la planification et l’adaptation. Une organisation véritablement interculturelle doit apprendre à reconnaître la valeur de chacun de ces pôles, puis à inventer des formes de coopération capables de les articuler. En ce sens, Trompenaars et Hampden-Turner donnent au programme de Hall une traduction directement opérationnelle : comprendre les dimensions cachées de la culture devient une condition de la négociation, du management et de la coexistence dans un monde interdépendant.


Irwin Altman, "The Environment and Social Behavior: Privacy, Personal Space, Territory, Crowding" (1975)

Les travaux du psychologue social américain Irwin Altman prolongent directement la réflexion d’Edward T. Hall sur l’espace vécu. Dans "The Environment and Social Behavior" (1975), Altman reprend plusieurs questions ouvertes par "La Dimension cachée" — distance interpersonnelle, territoire, intimité, densité, intrusion — mais les inscrit dans une théorie plus dynamique de la relation entre l’individu et son environnement. Hall avait montré que les usages de l’espace sont culturellement codés ; Altman cherche à comprendre comment les personnes et les groupes régulent concrètement l’accès des autres à eux-mêmes.

L’apport central d’Altman consiste à distinguer la densité du sentiment de surpeuplement, ou crowding.

La densité est une donnée matérielle : elle renvoie au nombre de personnes présentes dans un espace donné, à la taille d’un logement, à l’affluence d’un transport, à la concentration des postes de travail dans un bureau ou à l’occupation d’un quartier.

Le crowding, au contraire, est une expérience subjective. Il apparaît lorsqu’un individu a le sentiment que l’accès des autres à son corps, à ses objets, à son attention ou à ses informations lui échappe.

On peut donc vivre dans une ville dense sans éprouver de surpeuplement, à condition de disposer de repères, de seuils, de retraits et de possibilités de contrôle. Inversement, un espace peu dense peut devenir oppressant si l’on ne peut jamais s’y soustraire au regard, au bruit ou à l’interruption d’autrui.

Cette distinction permet de corriger une idée spontanée : les difficultés liées à la concentration humaine ne résultent pas automatiquement du nombre de personnes. Elles dépendent de la possibilité de régler les frontières. Dans un métro bondé, une salle d’attente, un open space, une résidence collective ou un logement exigu, le malaise augmente lorsque les individus ne peuvent ni choisir leur proximité, ni moduler leurs échanges, ni préserver une part de retrait. Le problème n’est pas seulement d’être entouré ; c’est de ne plus pouvoir décider quand, comment et à quelles conditions l’on est accessible aux autres.

Altman définit ainsi l’intimité (privacy) non comme une solitude absolue, ni comme le simple fait de posséder un espace fermé, mais comme un processus de régulation des contacts sociaux. L’intimité correspond à la capacité d’ajuster le degré d’ouverture ou de fermeture de soi à l’égard d’autrui. Chacun cherche, selon les moments, à se rendre disponible, à se protéger, à partager, à se retirer, à accueillir ou à limiter l’intrusion. Une personne peut souffrir d’isolement lorsqu’elle reçoit moins de contacts qu’elle ne le souhaite ; elle peut souffrir de surpeuplement lorsqu’elle en reçoit davantage qu’elle ne peut ou ne veut en supporter. Dans les deux cas, le problème est une inadéquation entre le niveau de contact désiré et le niveau de contact effectivement imposé.

Cette théorie permet de penser ensemble des réalités qui semblent d’abord très différentes : fermer une porte, porter des écouteurs, éviter un regard trop insistant, choisir une place au fond d’une salle, différer une réponse, aménager un jardin, établir des règles dans une famille ou limiter les notifications numériques. Toutes ces conduites sont des moyens de gérer l’accès d’autrui à soi. Elles ne traduisent pas nécessairement le refus du lien ; elles peuvent au contraire être la condition d’une relation supportable et choisie. Pour Altman, une véritable intimité suppose donc la possibilité de régler la distance, et non la disparition de toute présence étrangère.

Altman étudie également la territorialité, c’est-à-dire la manière dont les individus et les groupes marquent, défendent et organisent certains espaces. Un territoire peut être primaire, comme le logement ou la chambre, dont l’appropriation est forte et durable ; secondaire, comme un bureau, une salle de classe ou un espace de travail partagé ; ou public, comme une place, un parc, un couloir ou un transport. Ces catégories ne désignent pas seulement des propriétés juridiques. Elles décrivent des degrés d’attachement, de contrôle et de légitimité. Une place habituelle dans une bibliothèque, une table dans un café, un casier, un bureau ou même une portion de trottoir peuvent devenir des territoires symboliques, dont la violation provoque irritation, gêne ou conflit.

Cette attention aux frontières permet à Altman de nuancer Hall.

Les distances interpersonnelles ne sont pas seulement déterminées par des normes culturelles générales ; elles sont aussi négociées en permanence selon les relations, les situations, l’âge, le statut, la fatigue, le désir de contact ou la nécessité de se protéger. Deux personnes issues du même milieu peuvent donc avoir des seuils d’intimité très différents. De même, une personne peut rechercher la proximité dans un cadre familial et la fuir dans un environnement professionnel. La proxémique n’est jamais un code totalement fixe : elle est une pratique relationnelle, variable et réversible.

L’influence d’Altman a été importante dans la psychologie environnementale, l’architecture, l’urbanisme, l’étude des espaces de travail, des établissements scolaires, des hôpitaux et des habitats collectifs. Ses analyses ont également acquis une résonance nouvelle avec la généralisation des bureaux ouverts, du télétravail et des communications numériques permanentes. Les écrans et les plateformes ont déplacé certaines frontières spatiales, mais ils n’ont pas supprimé le problème de l’accès à soi : appels, messages, visioconférences, notifications et disponibilité attendue prolongent dans le temps domestique les intrusions autrefois limitées au lieu de travail.

L’intérêt durable de "The Environment and Social Behavior" est donc de montrer que l’équilibre humain ne dépend pas seulement de la quantité d’espace disponible, mais de la possibilité de contrôler les frontières de l’interaction.

Là où Hall révélait la dimension culturelle des distances, Altman met en évidence leur fonction psychologique et sociale : l’individu ne vit bien ni dans la clôture absolue ni dans l’exposition permanente, mais dans la capacité de moduler son ouverture au monde.


Deborah Tannen, "Conversational Style" (1984), "You Just Don’t Understand" (1990)

La linguiste américaine Deborah Tannen a donné aux intuitions d’Edward T. Hall une traduction particulièrement féconde dans l’analyse de la conversation ordinaire. Là où Hall étudiait les systèmes implicites de la communication interculturelle — importance du contexte, rôle du silence, rapports au temps, à l’espace et à la distance — Tannen observe les micro-événements du dialogue : le moment où l’on prend la parole, la façon d’interrompre, le degré d’explicitation attendu, le ton employé, les récits personnels, les questions, les silences, les chevauchements de voix et les manières de manifester son écoute. Elle montre que l’échec d’une conversation ne vient pas nécessairement d’un désaccord sur les faits ou les idées ; il peut naître d’une divergence sur la manière même de converser.

 

Dans "Conversational Style: Analyzing Talk Among Friends" (1984), Tannen développe l’idée que chaque interlocuteur possède un « style conversationnel ». Ce style désigne un ensemble de conventions généralement implicites : faut-il parler vite ou lentement ? Les pauses sont-elles des signes de réflexion, de gêne ou d’indifférence ? Interrompre quelqu’un manifeste-t-il de l’impatience, une volonté de domination ou, au contraire, une forme d’enthousiasme et de participation ? Faut-il répondre à un récit personnel par un conseil, une analyse, une expérience comparable ou une simple marque de sympathie ? Ces règles sont rarement formulées ; elles sont pourtant essentielles à l’impression que l’autre nous écoute, nous comprend, nous respecte ou nous contredit.

Tannen insiste notamment sur le fait que le chevauchement des paroles ne possède pas une signification univoque. Dans certains milieux, parler avant que l’autre ait achevé sa phrase est vécu comme une intrusion ou une prise de pouvoir. Dans d’autres, ce même comportement peut signaler une écoute intense, une proximité et le désir de participer activement à l’échange. Elle distingue ainsi les interruptions qui coupent réellement la parole de celles qui fonctionnent comme des signaux de coopération. Cette attention aux rythmes et aux tours de parole prolonge directement Hall : le contexte d’une conversation ne se réduit pas au lieu ou à la culture nationale ; il est aussi produit par les habitudes interactionnelles des participants.

 

Dans "You Just Don’t Understand: Women and Men in Conversation" (1990), ouvrage destiné à un public beaucoup plus large, Tannen applique cette approche aux malentendus entre femmes et hommes. Elle soutient que les filles et les garçons peuvent être socialisés, dès l’enfance, dans des communautés conversationnelles partiellement différentes. Les unes apprendraient plus souvent à employer la parole pour établir une relation, rechercher de la confirmation, partager une expérience et renforcer l’intimité ; les autres seraient davantage encouragés à utiliser la parole pour préserver leur autonomie, négocier leur position dans le groupe ou éviter de paraître dépendants. La conversation entre femmes et hommes peut alors prendre la forme d’une communication interculturelle : chacun attribue à l’autre des intentions négatives alors que celui-ci suit des règles de dialogue qu’il croit normales.

Tannen explique ainsi certains griefs récurrents. Une femme peut avoir l’impression que son partenaire ne lui parle jamais vraiment, qu’il répond par des solutions lorsqu’elle attend une écoute ou qu’il transforme toute discussion en critique. Un homme peut, de son côté, interpréter des demandes de partage ou de réassurance comme des reproches, des exigences excessives ou une incapacité à aller directement au but. Lorsqu’une personne raconte une difficulté, elle peut attendre non une solution mais une reconnaissance : « je comprends ce que tu ressens ». L’interlocuteur qui répond immédiatement par un conseil croit peut-être manifester son aide ; il peut pourtant être entendu comme distant, supérieur ou peu attentif. Inversement, celui qui cherche à prolonger l’échange pour éprouver la qualité du lien peut être perçu comme insistant ou accusateur par quelqu’un qui pense avoir déjà donné une réponse suffisante.

 

L’intérêt majeur de Tannen est de déplacer l’analyse de la psychologie individuelle vers les conventions du dialogue. 

Elle ne demande pas d’abord : « Qui a raison ? » ou « Qui cherche à dominer ? » Elle demande : quelles attentes chacun apporte-t-il dans la conversation ? Que signifie, pour lui ou pour elle, écouter, répondre, soutenir, se taire, raconter, conseiller ou interrompre ? Même lorsqu’un rapport de domination existe, Tannen rappelle qu’il ne faut pas toujours en déduire une intention consciente de domination. Une personne peut monopoliser la parole, interrompre ou imposer son rythme sans chercher délibérément à humilier l’autre ; cela n’empêche pas que les effets de cette conduite puissent être réels et inégalitaires.

Cette thèse a rencontré un succès considérable, car elle donnait un langage accessible à des expériences quotidiennes souvent difficiles à nommer. Elle a également suscité des critiques importantes. L’opposition entre un style féminin orienté vers la relation et un style masculin orienté vers le statut peut paraître trop générale. Elle risque d’assigner les femmes et les hommes à des manières de parler supposées homogènes, alors que les pratiques conversationnelles varient aussi selon la classe sociale, l’âge, la profession, l’origine culturelle, la situation, la personnalité et les rapports de pouvoir. De nombreuses recherches ultérieures ont souligné qu’il n’existe pas deux langages séparés, l’un féminin et l’autre masculin, mais une multiplicité de styles, que les individus peuvent adopter, combiner ou modifier selon les contextes.

Cette réserve ne réduit pas l’importance de Tannen.

Son apport le plus durable réside moins dans une opposition fixe entre « langage des femmes » et « langage des hommes » que dans une idée méthodologique : les conflits de communication sont souvent des conflits de métacommunication. Les interlocuteurs ne se disputent pas seulement sur ce qu’ils disent ; ils se heurtent sur ce qu’ils pensent qu’une conversation doit être. Ils peuvent donner des valeurs différentes à la franchise, à la concision, à la confidence, à l’écoute silencieuse, au conseil, à l’humour ou à l’interruption.

En ce sens, Tannen prolonge Hall de manière décisive. Les différences de contexte ne séparent pas seulement des nations ou des civilisations ; elles traversent les familles, les couples, les générations, les groupes professionnels et les milieux sociaux. Comprendre autrui suppose alors moins de lui attribuer une identité définitive que d’apprendre à repérer les conventions tacites qui organisent, à chaque instant, la parole partagée.


Eviatar Zerubavel, Hidden Rhythms: Schedules and Calendars in Social Life (1981) ; Barbara Adam, Timewatch: The Social Analysis of Time (1995) et Timescapes of Modernity (1998)

Pour approfondir la réflexion d’Edward T. Hall sur le temps culturel et le temps vécu, les travaux d’Eviatar Zerubavel et de Barbara Adam constituent deux prolongements essentiels. Tous deux refusent de considérer le temps comme un simple cadre naturel, universel et homogène. Ils montrent que les sociétés fabriquent leurs propres rythmes, découpent l’existence en séquences, imposent des cadences et organisent la coexistence des individus par des calendriers, des horaires, des échéances et des dispositifs techniques. Mais là où Hall s’intéressait principalement aux différences interculturelles dans la perception et l’usage du temps, Zerubavel et Adam analysent plus directement les institutions qui produisent nos temporalités collectives et les rapports de pouvoir qu’elles impliquent.

Dans "Hidden Rhythms: Schedules and Calendars in Social Life" (1981), Eviatar Zerubavel étudie ce que l’on pourrait appeler l’architecture temporelle de la vie sociale. La semaine, le week-end, les jours ouvrables, les vacances, les heures de bureau, les pauses, les saisons scolaires, les cycles de travail ou les périodes de fermeture ne sont pas de simples données pratiques. Ils résultent de conventions historiques, religieuses, économiques et administratives qui structurent profondément nos habitudes. Ils définissent ce qu’il est normal de faire à telle heure, à tel jour ou à telle période de l’année ; ils organisent la disponibilité des personnes, règlent les rencontres, synchronisent les activités et produisent des frontières entre le temps du travail, celui de la famille, celui du repos et celui des loisirs.

Zerubavel insiste sur le fait que les rythmes sociaux sont d’autant plus puissants qu’ils paraissent évidents. Nous ne nous demandons généralement pas pourquoi la semaine commence un certain jour, pourquoi le repos collectif est concentré à certains moments, pourquoi l’école et l’administration suivent des calendriers distincts ou pourquoi une réponse professionnelle est attendue dans un délai précis. Pourtant, ces découpages construisent une forme de réalité commune. Ils permettent à des millions d’individus de coordonner leurs actions sans se connaître, mais ils exercent aussi une contrainte : celui qui travaille, dort, mange ou se repose « au mauvais moment » peut se trouver exclu des rythmes ordinaires de la sociabilité.

L’un des apports les plus importants de Zerubavel est de montrer que la temporalité sociale ne se réduit pas à l’horloge. Une société ne mesure pas seulement le temps ; elle le qualifie. Il existe des moments appropriés et inappropriés, des périodes de disponibilité et d’indisponibilité, des délais jugés raisonnables ou excessifs, des heures légitimes pour appeler, travailler, célébrer, se taire ou se retirer. Le calendrier est ainsi une véritable institution morale : il distribue des obligations, des permissions et des attentes. Il détermine ce qui paraît ponctuel, pressé, tardif, prématuré ou déplacé.

 

Barbara Adam élargit cette réflexion en examinant les temporalités propres à la modernité industrielle, technologique et écologique. Dans "Timewatch: The Social Analysis of Time" (1995), elle critique la réduction du temps à une quantité abstraite, divisible et échangeable. Le temps de l’horloge, indispensable à l’organisation industrielle et administrative, tend à devenir la mesure dominante de l’existence : on le gagne, on le perd, on l’économise, on le vend, on le rentabilise. Cette conception permet une coordination d’une efficacité remarquable, mais elle risque aussi d’effacer les temporalités du corps, de la maturation, du soin, de l’apprentissage, de la mémoire et des relations humaines.

Adam montre que les sociétés modernes vivent dans une pluralité de temps souvent difficilement conciliables. Il y a le temps biologique, avec ses rythmes de fatigue, de croissance, de vieillissement et de reproduction ; le temps social, réglé par les horaires et les institutions ; le temps économique, dominé par l’urgence, la concurrence et l’accélération ; le temps technique, qui raccourcit les délais de transmission, de calcul et de décision ; enfin, le temps écologique, beaucoup plus lent, dont les effets se déploient sur des décennies, des siècles ou davantage. Les difficultés contemporaines viennent en partie de la collision de ces régimes temporels : une décision financière peut être prise en quelques secondes, alors que ses conséquences environnementales ou sociales se prolongent sur plusieurs générations.

 

Dans "Timescapes of Modernity: The Environment and Invisible Hazards" (1998), Adam approfondit cette analyse en introduisant la notion de « timescape », que l’on pourrait traduire par paysage temporel. De même qu’un paysage spatial rassemble des éléments différents dans une même configuration, un paysage temporel associe des durées, des vitesses, des rythmes et des horizons hétérogènes. Cette notion est particulièrement utile pour penser les risques écologiques et technologiques. Les sociétés contemporaines bénéficient immédiatement de certaines innovations — extraction des ressources, production industrielle, chimie, énergie, infrastructures — alors que les effets nocifs peuvent n’apparaître que longtemps après, parfois loin du lieu où les décisions ont été prises et chez des populations qui n’ont pas participé à ces choix.

La question du temps devient alors une question de responsabilité. Une société qui ne valorise que l’immédiateté, la performance et la rentabilité risque de rendre invisibles les conséquences différées de ses actions. Barbara Adam invite ainsi à penser une éthique de la durée : décider dans le présent suppose de prendre en compte les absents, ceux qui vivent ailleurs, mais aussi ceux qui ne sont pas encore nés. Son analyse rejoint les débats sur le changement climatique, les déchets industriels, les risques nucléaires, l’épuisement des ressources et les effets à long terme des transformations technologiques.

 

Ces deux auteurs permettent de déplacer et d’élargir l’héritage de Hall.

Avec Zerubavel, le temps culturel apparaît comme un ensemble de rythmes collectifs qui rendent la vie sociale possible tout en imposant des normes de disponibilité et de conformité. Avec Adam, il devient un enjeu critique majeur : la modernité ne se caractérise pas seulement par une manière particulière de vivre le temps, mais par l’imposition d’un temps accéléré, abstrait et productiviste, souvent incapable de prendre en charge les durées longues du vivant et de la planète.

Hall avait montré que les malentendus interculturels peuvent naître de rapports différents à la ponctualité, à l’attente ou à la succession des activités. Zerubavel et Adam invitent à aller plus loin : nos rythmes ne sont pas seulement différents, ils sont institués, hiérarchisés et parfois imposés. Comprendre le temps social ne consiste donc pas uniquement à mieux communiquer avec autrui ; c’est aussi interroger les calendriers, les horaires, les technologies et les institutions qui décident silencieusement de ce qui compte comme urgent, normal, disponible ou digne d’attention.


Erving Goffman n’est pas un disciple de Hall, mais il en est l’un des plus proches interlocuteurs intellectuels.

Dans "The Presentation of Self in Everyday Life" (1959), "Behavior in Public Places" (1963) et "Relations in Public" (1971), il analyse les règles minuscules qui rendent possible la coexistence : distance convenable, regard, attente, gêne, protection de la « face », droit de ne pas être importuné. Chez lui, l’espace n’est pas seulement culturel : il est aussi une scène où chacun protège son identité sociale. Son concept d’inattention civile — reconnaître brièvement autrui tout en lui laissant sa réserve — éclaire admirablement la vie urbaine moderne et prolonge, par d’autres moyens, la proxémique de Hall.

 

Pierre Bourdieu offre un prolongement plus critique.

Dans 'Esquisse d’une théorie de la pratique" (1972) et "Le Sens pratique" (1980), il montre que les manières de marcher, de se tenir, de manger, d’occuper une pièce, de parler ou de se taire sont incorporées sous forme d’habitus. Hall mettait l’accent sur les codes culturels souvent inconscients ; Bourdieu insiste davantage sur leur lien avec les rapports de classe, l’école, le genre et la reproduction sociale. La question devient alors : qui a le pouvoir d’imposer comme « naturelle », « élégante » ou « correcte » une certaine manière d’habiter l’espace et le temps ?