Pragmatisme - Charles Sanders Peirce (1839-1914), "Comment rendre nos idées claires" (1878) - William James (1842-1910), "Les Formes multiples de l 'expérience religieuse"  (1902) ", "Le Pragmatisme" (1907) - John Dewey (1859-1952), "Démocratie et éducation" (1916), "Expérience et Nature" (1925) - ...

Last update: 31/12/2021


La Phénoménologie avait pour projet fondateur la redécouverte de la primauté de l'expérience humaine et de sa qualité directe et vécue, et c'est dans ce sens qu'Edmund Husserl inaugurera cette pensée en Occident et établira une longue tradition qui est bien vivante aujourd'hui non seulement en Europe mais dans le monde entier.

Mais alors qu'entre 1910 et 1912, Husserl était à l'apogée de sa formulation de la phénoménologie, aux États-Unis, William James suivait des lignes très parallèles dans son approche pragmatique de la vie cognitive. Mais en cette seconde moitié du XIXe siècle et ce tout début du XXe, dans ces Etats-Unis qui commencent à affirmer leur identité culturelle, le "pragmatisme" élabore une école de pensée essentiellement "pratique", la "Vérité" devient un concept gouverné essentiellement par l'utilité et l'efficacité qu'elle procure dans la conduite de notre vie ...

Loin des concepts abstraits de la philosophie officielle du temps, sans lien avec notre monde quotidien, notre capacité de raisonner est profondément liée à notre instinct de survie, nous ne réfléchissons pas pour spéculer sur quelques questions métaphysiques, pour lesquelles nous n'auront jamais de réponses, mais pour résoudre des problèmes pratiques. Charles Darwin n'est pas loin, les êtres humains n'ont-ils pas évolué grâce à un processus de sélection naturelle, et Hegel ne tient-il que toutes les activités humaines, y compris la science ou l'art, sont entièrement façonnées par l'histoire. Les êtres humains ont donc évolué en s'adaptant à des environnements changeants, les idées ne suivent-elles pas le même cours ?....

Ici, c'est le thème de la "pensée utile" qui domine...

S'il existe en effet des "faits" et des "vérités" pour nous orienter dans notre existence, faits et vérités ne peuvent être confondus. Les faits ne sont pas vrais en eux-mêmes, la "vérité" est ce qui s'impose si en les croyant "vrais" nous en retirons un avantage pratique pour notre vie. Et dans ce monde, imprévisible par nature, où nous agissons, où nous ne pouvons qu'agir, nous élaborons des "convictions" qui nous aident à cheminer, à survivre, des convictions dont le degré de vérité dépend uniquement de leur efficacité à comprendre et à maîtriser notre existence. La fameuse métaphore de l'homme perdu dans la forêt et qui doit choisir un sentier parmi d'autres, une forêt dont il doit absolument sortir sous peine de perdre la vie, que lui sert une vérité abstraite a priori, le choix du sentier et la vérité de ce choix ne seront confirmés et justifiés qu'à l'issu de son choix, au sortir de celle-ci..

Si William James est, avec Peirce le fondateur du pragmatisme, et fit beaucoup pour le populariser en l'opposant à l'idéalisme absolu de Hegel, sa théorie n'est pas aussi claire que celle de Peirce, et prend parfois des chemins discutables mais riche en questions...

Pierce, James, c'est la génération qui, après celle de Thoreau et d'Emerson dans les années 1840-1860, vont faire des Etats-Unis un foyer important de la pensée philosophique au XXe siècle. En perspective, en 1907, Bergson décrira la réalité comme un flux dans "L'Evolution créatrice", et 1921, Bertrand Russell explorera la réalité comme expérience dans "Analyse de l'esprit", la métaphysique de James interrogera tant Bertrand Russell que Ludwig Wittgenstein, et son concept de "courant de conscience" inspirera des romanciers comme Virginia Wolfe et James Joyce... 


Charles Sanders Peirce ...

- « Comment se fixe la croyance » (1877) et « Comment rendre nos idées claires » (1878) : Ces deux articles, publiés dans Popular Science Monthly, sont les actes de naissance du pragmatisme. Peirce y établit que le sens d'une idée réside dans ses conséquences pratiques observables et que le but de la pensée est de passer du doute à la croyance pour pouvoir agir.

William James ...

- « Le Pragmatisme » (1907) : C'est l'ouvrage clé. James y donne sa forme la plus accessible et la plus influente à la doctrine. C'est ici qu'il développe les notions de « vérité qui paye » (cash-value), d'idée comme « mode d'adaptation à la réalité » et d'instrument pour « mener nos expériences ». C'est le manifeste de la pensée utilitaire et pratique.

- « Les Variétés de l'expérience religieuse » (1902) : Ici, James applique la méthode pragmatiste à la religion. La valeur d'une croyance religieuse ne se juge pas à son dogme, mais à ses effets dans la vie du croyant (son réconfort, sa force morale). C'est un exemple parfait de l'application du critère d'utilité à tous les domaines de la vie.

John Dewey ...

- Bien que de la génération suivante, Dewey a systématisé et radicalisé le pragmatisme. Ses travaux sur l'éducation (« Démocratie et Éducation », 1916) et la démocratie (« Le Public et ses problèmes », 1927) font du pragmatisme une philosophie sociale et politique. Pour lui, la pensée est un instrument pour résoudre les problèmes collectifs et la démocratie est le régime le plus "adapté" car il permet l'expérimentation et l'ajustement continu.


"The Metaphysical Club · A Story of Ideas in America" (2001)

Menand raconte la genèse du pragmatisme à travers les vies de Oliver Wendell Holmes Jr., William James, Charles S. Peirce et John Dewey. Il montre de manière magistrale comment le pragmatisme est né de la Guerre de Sécession, une expérience traumatisante qui a discrédité les idéologies absolues. Le livre démontre comment cette nouvelle philosophie, en valorisant l'expérience, le pluralisme et l'anti-dogmatisme, est devenue l'idéologie de compromis et d'adaptation qui a permis la construction de l'Amérique moderne et son ascension mondiale...

 

"The Metaphysical Club" a remporté le prix Pulitzer d'histoire en 2002. Un ouvrage original et captivant sur la naissance de la pensée américaine moderne. Le Club métaphysique était un groupe informel qui se réunissait à Cambridge, dans le Massachusetts, en 1872, pour discuter d'idées. Parmi ses membres figuraient Oliver Well Holmes, Jr., futur juge associé à la Cour suprême des États-Unis, William James, père de la psychologie américaine moderne, et Charles Sanders Peirce, logicien, scientifique et fondateur de la sémiotique. Le Club a probablement existé pendant environ neuf mois. Aucun compte rendu n'a été conservé. La seule chose que nous savons, c'est qu'il en est ressorti une idée, une idée sur les idées.

Ce livre raconte l'histoire de cette idée. Holmes, James et Peirce croyaient tous que les idées ne sont pas des choses « là-bas » qui attendent d'être découvertes, mais des outils que les gens inventent, comme les couteaux, les fourchettes et les micropuces, pour se frayer un chemin dans le monde. Ils pensaient que les idées n'étaient pas produites par des individus, mais par des groupes d'individus, qu'elles étaient sociales. Elles ne se développaient pas selon une logique interne qui leur était propre, mais dépendaient entièrement, comme des germes, de leurs vecteurs humains et de leur environnement. 

 Et ils pensaient que la survie d'une idée ne dépendait pas de son immuabilité, mais de sa capacité d'adaptation. *The Metaphysical Club* est écrit dans l'esprit de cette conception des idées. Il ne s'agit pas d'un ouvrage d'histoire de la philosophie, mais d'un récit captivant sur des personnalités et l'histoire sociale, une histoire sur l'Amérique. Il commence avec la guerre civile et se termine en 1919 avec l'opinion dissidente du juge Holmes dans l'affaire U.S. v. Abrams, qui est à la base du droit constitutionnel de la liberté d'expression. Les quatre premières parties du livre se concentrent sur Holmes, James, Peirce et leur héritier intellectuel, John Dewey. La dernière partie aborde certaines des idées fondamentales du XXe siècle auxquelles ils sont associés. Ce livre traite d'une façon de penser qui a changé la vie américaine.


La formalisation du pragmatisme par Charles Sanders Peirce (le fondateur) et surtout William James (son plus grand vulgarisateur) a fourni une "boîte à outils" intellectuelle qui a permis à l'Occident, et particulièrement aux États-Unis, de s'imposer et de "s'installer" dans le monde de manière profonde...

 

Avant le pragmatisme, la pensée occidentale était largement dominée par des conceptions de la vérité comme correspondance à une réalité métaphysique (Platon, la scolastique) ou comme produit certain de la raison (Descartes, les Lumières). Le pragmatisme opère un renversement copernicien :

- De la Vérité-Substance à la Vérité-Outil : Pour William James, une idée n'est pas "vraie" parce qu'elle reflète une réalité absolue, mais parce qu'elle "paye" (it pays). La vérité est ce qui est bon à croire, ce qui nous permet de naviguer avec succès dans le monde, de faire des prédictions efficaces et d'agir de manière fructueuse.

- Le "Cash-Value" de la Vérité : C'est la notion-clé. Une idée doit avoir une "valeur liquide" (cash-value), un bénéfice concret et vérifiable. Si une croyance ne produit aucun effet pratique dans l'expérience, elle est vide de sens.

- Le Primat de l'Action et de l'Expérience : La pensée n'est pas une contemplation désintéressée. C'est un guide pour l'action. On ne découvre la vérité qu'en agissant et en constatant les conséquences de nos croyances.

 

Cette nouvelle façon de penser a fourni une justification et une méthode extrêmement puissantes pour l'expansionnisme occidental, notamment américain....

- La Légitimation de la Supériorité Technologique et Matérielle

L'Occident, en pleine révolution industrielle, détenait une avance technologique écrasante (chemins de fer, télégraphe, moteurs, médecine). Le pragmatisme a offert une réponse simple à la question "Pourquoi notre modèle est-il supérieur ?".

La preuve par les résultats : La supériorité de la science et de la technologie occidentales n'avait pas besoin d'une justification philosophique complexe. Elle était démontrée par son efficacité pratique. Le télégraphe fonctionnait. Le train allait plus vite. Les vaccins sauvaient des vies. Selon le critère pragmatiste, les idées qui sous-tendaient ces technologies étaient donc "plus vraies" que les savoirs traditionnels qu'elles remplaçaient, car elles offraient un meilleur "retour sur investissement" en termes de contrôle de la nature et de confort matériel.

 

2.  Une Éthique de l'Action et de l'Entreprise

Le pragmatisme est la philosophie de l'homo faber, de l'homme qui agit et transforme.

- Il a favorisé une mentalité tournée vers la résolution de problèmes concrets ("What is the problem?") plutôt que vers des discussions métaphysiques sans fin. Cette attitude était parfaitement adaptée à la conquête de nouveaux territoires (la "Frontière" américaine), à la construction d'infrastructures et au développement économique.

- L'idée qu'une théorie ou un business plan se juge à ses résultats (son profit, son succès commercial) est une application directe du principe de "cash-value". L'échec n'est pas une tragédie philosophique, mais une leçon pratique pour la tentative suivante. Cette culture de l'essai-erreur et de l'innovation permanente a été un moteur formidable.

 

3. Un Instrument de "Mission Civilisatrice" et d'Universalisme Pratique

L'impérialisme occidental s'est souvent justifié par une "mission civilisatrice". Le pragmatisme a fourni une version moderne et séduisante de cet argument.

- Au lieu d'imposer une vérité religieuse ou un système politique abstrait, l'Occident pouvait prétendre exporter des méthodes et des solutions qui avaient fait leurs preuves : le droit pour la stabilité sociale, la science pour la santé, la technologie pour le progrès matériel.

- Un universalisme par les résultats : Le critère de la vérité n'était plus une révélation divine ou une tradition, mais une efficacité supposément universelle. Tout être humain, quelle que soit sa culture, préfère être en bonne santé plutôt que malade, être riche plutôt que pauvre, être en sécurité plutôt qu'en danger. Les solutions occidentales, en promettant ces biens, se présentaient comme universellement désirables.

 

4. Une Philosophie Adaptée à un Monde en Mutation

Le monde du 19e et du 20e siècle était un monde de changements rapides et de diversité (Darwin, la découverte d'autres cultures).

- Anti-dogmatisme et flexibilité : Le pragmatisme, en rejetant les vérités éternelles et immuables, était une philosophie parfaitement adaptée à un monde évolutif. Il permettait d'adapter ses croyances face à de nouvelles expériences, ce qui était crucial pour gérer des empires vastes et des sociétés complexes.

- Tolérance et pluralisme (chez James) : William James lui-même était un esprit profondément libéral et tolérant. Sa conception de la vérité impliquait qu'aucune doctrine ne pouvait détenir le monopole de la vérité absolue. Si une croyance (y compris religieuse) apportait un réconfort et une orientation valables à un individu, elle avait une forme de vérité pour lui. Cette ouverture, bien que souvent trahie dans la pratique impérialiste, a nourri l'idée d'un "monde libre" où différentes visions pouvaient coexister, pour autant qu'elles "fonctionnent".


"Rorty and Pragmatism" (1995)

Un livre qui offre un panorama complet des objections majeures adressées au pragmatisme de la fin du XXe siècle. Nous verrons que Rorty est un interprète très libre du pragmatisme classique. Son Dewey est largement "rortyanisé". L'ouvrage illustre la transformation du pragmatisme, d'une philosophie de l'expérience et de l'enquête (Dewey) en une philosophie du langage et de la contingence (Rorty).

Une culture peut-elle survivre et se défendre si elle renonce à toute prétention à un fondement absolu ? La réponse de Rorty est un "oui" confiant, mais les critiques rassemblées dans ce livre montrent à quel point ce "oui" est contesté et problématique.

 

Max Horkheimer, dans « Éclipse de la Raison » (1947), oppose la « raison objective » (qui cherche des vérités et des valeurs transcendantes) à la « raison subjective » ou « instrumentale » (qui ne se préoccupe que des moyens pour atteindre des fins, sans s'interroger sur la valeur des fins elles-mêmes). Il identifie le pragmatisme (qu'il critique sévèrement) comme la philosophie par excellence de la raison instrumentale, qui a permis à l'Occident de dominer le monde techniquement mais au prix d'un vide moral et d'une perte de sens. La défense politique de Rorty repose sur un pari : que notre "ethnos" libéral continuera à produire de la solidarité sans fondement...

Rorty est le philosophe qui a réactualisé le pragmatisme à la fin du XXe siècle. Il pousse la logique jusqu'au bout : il n'y a pas de vérité "là-dehors", seulement des descriptions du monde plus ou moins utiles. Pour Rorty, la culture occidentale post-moderne a intériorisé cette idée, abandonnant la quête de fondements absolus pour se concentrer sur la « solidarité » et la création de « récits » utiles à la vie en société. Il décrit explicitement comment l'Occident a remplacé la recherche de la Vérité par celle de l'utilité sociale.

"Rorty and Pragmatism: The Philosopher Responds to His Critics" (1995), édité par Herman J. Saatkamp Jr., est recueil d'essais critiques rédigés par certains des plus grands philosophes de l'époque (Hilary Putnam, Jürgen Habermas, Donald Davidson, Susan Haack, entre autres), chacun suivie d'une réponse directe et détaillée de Rorty.Cette structure de dialogue fait de cet ouvrage une pièce maîtresse pour saisir les enjeux du néo-pragmatisme rortyen et les objections qu'il a rencontrées.

 

1. La Redéfinition de la Vérité et l'Accusation de Relativisme

La Critique (souvent menée par Hilary Putnam et Susan Haack) :

Les critiques affirment que Rorty, en réduisant la vérité à ce qui est "bon à croire" (ce qui est "justifié" dans une communauté donnée) et en rejetant toute idée de vérité comme correspondance à la réalité, sombre dans le relativisme. Si la vérité n'est que ce que "nous" (notre communauté, notre culture) trouvons utile de dire, alors il n'y a plus de critère pour distinguer une croyance véritablement juste d'une simple persuasion rhétorique réussie. Susan Haack le critique pour son "vulgar pragmatism" qui, selon elle, trahit l'esprit plus subtil de Peirce et de James.

La Réponse ...

Rorty rejette l'étiquette de "relativiste". Il se dit "ethnocentriste". Il assume que nous ne pouvons jamais sortir de nos pratiques justificatives et de notre langage. Nous n'avons pas besoin d'une garantie métaphysique (comme la "correspondance à la réalité") pour défendre nos convictions libérales et scientifiques. Nous les défendons parce qu'elles font partie des "habitudes d'action" de notre communauté, qui ont prouvé leur valeur pour assurer la liberté et diminuer la cruauté. La question "Mais est-ce vraiment vrai ?" n'a simplement plus de sens pour lui.

 

2. L'Abandon de la Philosophie comme Discipline Fondatrice

La Critique : de nombreux philosophes professionnels lui reprochent de trahir la mission de la philosophie. En la réduisant à une "conversation" parmi d'autres, à une simple "voix" dans le chœur de la culture, et en niant qu'elle ait un accès privilégié à la vérité ou qu'elle doive fonder le savoir, Rorty la dépouille de son autorité et de sa raison d'être. Il est vu comme un philosophe qui tue la philosophie.

La Réponse ...

Rorty ne nie pas l'utilité de la philosophie ; il en redéfinit le rôle. Elle n'est plus la "reine des sciences" mais une thérapie culturelle. Son but est de nous libérer des vieux problèmes métaphysiques insolubles (l'esprit/corps, la vérité-correspondance, etc.) pour nous permettre d'être plus imaginatifs et plus sensibles aux souffrances d'autrui. La fin de la philosophie fondationnelle n'est pas une tragédie, mais une opportunité de se tourner vers la poésie, la politique et la solidarité.

 

3. La Relation avec la Tradition Pragmatiste

La Critique (notamment de Richard J. Bernstein) :

Les critiques soulignent que la lecture que fait Rorty des pragmatistes classiques (Dewey, James, Peirce) est très sélective et déformante. Il insiste sur les aspects anti-fondationnels et anti-représentationnels tout en ignorant ou en minimisant leurs tentatives de construire une théorie de l'expérience, de l'enquête ou de la vérité. Il "récupère" le pragmatisme pour en faire le précurseur de son propre projet post-moderniste.

La Réponse ...

Rorty assume pleinement son "utilisation" sélective des classiques. Il se considère comme un héritier de l'"esprit" du pragmatisme plutôt que de la lettre. Ce qui importe, c'est la "ligne de conduite" anti-universaliste et anti-métaphysique qu'il trouve chez Dewey et James. Il se voit comme quelqu'un qui pousse leur projet jusqu'à ses conséquences les plus radicales, là où eux-mêmes étaient parfois retenus par des restes d'idéalisme ou de scientisme.

 

4. La Politique Libérale et le Fondement de l'Éthique

La Critique (souvent liée à Habermas) :

Si Rorty a raison et qu'il n'y a aucun fondement transcendant à nos valeurs, sur quoi reposent nos engagements politiques libéraux ? Comment lutter contre le fascisme si nos convictions ne sont que le produit contingent de notre histoire ? Les critiques voient dans sa position une faiblesse politique dangereuse.

La Réponse de Rorty ...

C'est ici que sa notion d'"ethnocentrisme" devient centrale. Nous n'avons pas besoin d'un fondement. Nos convictions libérales (contre la cruauté, pour la solidarité) sont des "habitudes" que nous avons développées historiquement. Leur justification n'est pas philosophique mais narrative : elles font partie de l'histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes. La solidarité n'est pas à découvrir mais à créer en élargissant le "nous" à travers la littérature et l'éducation, pas à travers la métaphysique.

On notera que les réponses de Rorty sont souvent plus claires et plus accessibles que ses livres. Elles servent de brillante introduction à sa pensée.


Charles Sanders Peirce (1939-1914)

L'idée centrale de Pierce est que nous n'acquérons pas la connaissance uniquement par l'observation, mais aussi en agissant, par l'action, et que nous acceptions de nous fier à cette connaissance qu'aussi longtemps qu'elle nous est utile en pratique. Dès lors qu'elle ne répond plus de façon pratique à nos interrogations, cette connaissance est abandonnée et remplacée. Les faits, le monde, ont-ils changés entre-temps? Non, ce qui montre bien que la connaissance en tant qu'instrument d'explication est bien différentes de ces faits...

La première éducation de Peirce fut en grande partie assurée pas son père, qui était professeur d'astronomie et de mathématiques à Harvard. En 1855, il alla étudier la chimie dans cette université. Il y obtint une maîtrise de lettres, puis après une période où il travailla pour le Service géodésique des États-Unis, une licence de chimie. Malgré ces diplômes, il n'obtint jamais de poste universitaire. Durant quelque temps, il donna des conférences à Harvard sur la philosophie des sciences, tout en continuant à travailler pour le Service géodésique. En 1887, un petit héritage lui permit de se retirer à Milford, en Pennsylvanie. C'est la qu'il vécut avec sa seconde femme, dans de constantes difficultés financières, mais en continuant à écrire sans être vraiment reconnu. ll mourut d'un cancer en 1914. Le moment clé de sa vie fut la création à Cambridge en 1871 du Club métaphysique, qui rassemblait de jeunes chercheurs, parmi lesquels se trouvait William James, pour traiter de questions philosophiques. C'est au sein de ce club que naquit le pragmatisme. James en attribua la paternité à Peirce, et Peirce à un jeune juriste du nom de Nicholas Green...

 

LE PRAGMATISME

C'est Pierce qui, en 1878, employa pour la première fois le terme de "pragmatisme", de "pragma", action. Dans on fameux article "Comment rendre nos idées claires", Pierce soutiendra que pour développer une idée, il suffit de déterminer le comportement qu'elle est susceptible de susciter...

La présentation du pragmatisme qu'en faisait Pierce était si différente de celle de James  qu'il voulait nommer sa théorie le «pragmaticisme» pour s'en distinguer. Dans la conception de Peirce, la signification d'un concept relevait non seulement des effets qu'il exerce sur nos sens, mais plus encore pouvait être considérée comme la somme de ses conséquences pratiques. "Considérez quels effets, dont on pourrait supposer les implications pratiques, nous pensons que l'objet que nous concevons peut avoir. Ainsi, notre conception de ces effets constitue notre conception tout entière de l'objet" (Collected Papers, 5, § 402). La "maxime pragmatique" s'énonce donc ainsi : la conception de tous les effets pratiques d'un objet est la conception complète de l'objet...

 

"Whoever has looked into a modern treatise on logic of the common sort, will doubtless remember the two distinctions between clear and obscure conceptions, and between distinct and confused conceptions. They have lain in the books now for nigh two centuries, unimproved and unmodified, and are generally reckoned by logicians as among the gems of their doctrine. A clear idea is defined as one which is so apprehended that it will be recognized wherever it is met with, and so that no other will be mistaken for it. If it fails of this clearness, it is said to be obscure. This is rather a neat bit of philosophical terminology; yet, since it is clearness that they were defining, I wish the logicians had made their definition a little more plain. Never to fail to recognize an idea, and under no circumstances to mistake another for it, let it come in how recondite a form it may, would indeed imply such prodigious force and clearness of intellect as is seldom met with in this world. On the other hand, merely to have such an acquaintance with the idea as to have become familiar with it, and to have lost all hesitancy in recognizing it in ordinary cases, hardly seems to deserve the name of clearness of apprehension, since after all it only amounts to a subjective feeling of mastery which may be entirely mistaken. I take it, however, that when the logicians speak of "clearness," they mean nothing more than such a familiarity with an idea, since they regard the quality as but a small merit, which needs to be supplemented by another, which they call distinctness...."

 

"Quiconque a consulté un traité de logique moderne de type courant se souvient sans doute des deux distinctions entre les conceptions claires et obscures, et entre les conceptions distinctes et confuses. Elles sont restées dans les livres pendant près de deux siècles, sans être améliorées ni modifiées, et sont généralement considérées par les logiciens comme l'un des joyaux de leur doctrine. Une idée claire est définie comme une idée qui est appréhendée de telle manière qu'elle sera reconnue partout où elle sera rencontrée, et de telle manière qu'aucune autre ne sera confondue avec elle. Si elle ne possède pas cette clarté, on dit qu'elle est obscure. Il s'agit là d'une terminologie philosophique plutôt soignée ; cependant, puisque c'est la clarté qu'ils définissaient, j'aurais souhaité que les logiciens rendent leur définition un peu plus claire. Ne jamais manquer de reconnaître une idée, et en aucun cas en prendre une autre pour elle, quelle que soit la forme qu'elle prenne, impliquerait en effet une force et une clarté d'esprit prodigieuses, rarement rencontrées dans ce monde. D'autre part, le simple fait de connaître l'idée au point de la rendre familière, et de ne plus hésiter à la reconnaître dans les cas ordinaires, ne semble guère mériter le nom de clarté d'appréhension, puisqu'il ne s'agit après tout que d'un sentiment subjectif de maîtrise qui peut être entièrement erroné. Je crois cependant que lorsque les logiciens parlent de "clarté", ils n'entendent rien d'autre qu'une telle familiarité avec une idée, puisqu'ils considèrent la qualité de la clarté comme un élément essentiel de la compréhension, une idée, car ils considèrent cette qualité comme un petit mérite, qui doit être complété par un autre, qu'ils appellent la distinction..."

Non, interrompt Pierce, il vraiment temps de formuler une méthode pour atteindre à une clarté de pensée plus parfaite, telle que nous la voyons et l'admirons chez les penseurs de notre temps.... 


How to Make Our Ideas Clear (1878)

L'article écrit par Charles Peirce dans le Popular Science Monthly du 12 janvier 1878, se propose de tenter de poser les éléments indispensables à cette "clarté de la pensée" qu'il appelle de ses voeux, un vaste champs défriché jadis par nombre de philosophes, dont Descartes, puis abandonné en jachère sans le moindre résultat ou amorce de résultat significatif. Qu'attend-il de cette réflexion, pourquoi rendre de la clarté à nos idées, si ce n'est pour "donner naissance à ces idées vitales et procréatrices qui se multiplient en mille formes et se diffusent partout, faisant progresser la civilisation et rendant la dignité de l'homme" (to give birth to those vital and procreative ideas which multiply into a thousand forms and diffuse themselves everywhere, advancing civilization and making the dignity of man). La logique joue un rôle déterminant dans cette étude, mais à la fin de son article Pierce conviendra  que s'il est important de savoir rendre nos idées claires, elles peuvent être très claires sans être vraies (It is certainly important to know how to make our ideas clear, but they may be ever so clear without being true), et nous promet un débat à suivre...

On notera au passage la lecture pleine de bon sens pratique que fait Pierce de Descartes, nous sommes loin effectivement des abstractions européennes ...

 

"When Descartes set about the reconstruction of philosophy, his first step was to (theoretically) permit scepticism and to discard the practice of the schoolmen of looking to authority as the ultimate source of truth. That done, he sought a more natural fountain of true principles, and thought he found it in the human mind; thus passing, in the directest way, from the method of authority to that of apriority, as described in my first paper. Self-consciousness was to furnish us with our fundamental truths, and to decide what was agreeable to reason. But since, evidently, not all ideas are true, he was led to note, as the first condition of infallibility, that they must be clear.

The distinction between an idea seeming clear and really being so, never occurred to him.

Trusting to introspection, as he did, even for a knowledge of external things, why should he question its testimony in respect to the contents of our own minds? But then, I suppose, seeing men, who seemed to be quite clear and positive, holding opposite opinions upon fundamental principles, he was further led to say that clearness of ideas is not sufficient, but that they need also to be distinct, i.e., to have nothing unclear about them. What he probably meant by this (for he did not explain himself with precision) was, that they must sustain the test of dialectical examination; that they must not only seem clear at the outset, but that discussion must never be able to bring to light points of obscurity connected with them. Such was the distinction of Descartes, and one sees that it was precisely on the level of his philosophy. It was somewhat developed by Leibnitz. This great and singular genius was as remarkable for what he failed to see as for what he saw. That a piece of mechanism could not do work perpetually without being fed with power in some form, was a thing perfectly apparent to him; yet he did not understand that the machinery of the mind can only transform knowledge, but never originate it, unless it be fed with facts of observation. ..."

 

"Lorsque Descartes entreprit de reconstruire la philosophie, sa première étape fut d'autoriser (théoriquement) le scepticisme et de rejeter la pratique des écoliers qui consistait à considérer l'autorité comme la source ultime de la vérité. Ceci fait, il chercha une source plus naturelle de principes vrais, et pensa la trouver dans l'esprit humain ; passant ainsi, de la manière la plus directe, de la méthode de l'autorité à celle de l'apriorité, comme décrit dans mon premier article. La conscience de soi devait nous fournir nos vérités fondamentales, et décider de ce qui était agréable à la raison. Mais comme, évidemment, toutes les idées ne sont pas vraies, il était amené à constater, comme première condition de l'infaillibilité, qu'elles devaient être claires. La distinction entre une idée qui semble claire et une idée qui l'est réellement, ne lui est jamais venue à l'esprit. Faisant confiance à l'introspection, comme il le faisait, même pour la connaissance des choses extérieures, pourquoi devrait-il mettre en doute son témoignage en ce qui concerne le contenu des idées ? Pourquoi mettrait-il en doute son témoignage en ce qui concerne le contenu de nos propres esprits ? Mais alors, je suppose que, voyant des hommes, qui semblaient être tout à fait clairs et positifs, avoir des opinions opposées sur des principes fondamentaux, il a été amené à dire que la clarté des idées n'est pas suffisante, mais qu'il faut aussi qu'elles soient distinctes, c'est-à-dire qu'elles n'aient rien de confus. Ce qu'il a probablement voulu dire par là (car il ne s'est pas expliqué avec précision), c'est qu'elles doivent résister à l'épreuve de l'examen dialectique ; qu'elles doivent non seulement paraître claires au départ, mais que la discussion ne doit jamais pouvoir mettre en lumière les points obscurs qui leur sont liés. Telle était la distinction de Descartes, et l'on voit que c'est précisément au niveau de sa philosophie. Elle a été quelque peu développée par Leibnitz. Ce grand et singulier génie était aussi remarquable pour ce qu'il n'a pas vu que pour ce qu'il a vu. Qu'une pièce de mécanisme ne puisse pas travailler perpétuellement sans être alimentée en énergie sous une forme quelconque, était une chose parfaitement évidente pour lui ; cependant, il ne comprenait pas que la machinerie de l'esprit ne peut que transformer la connaissance, mais jamais la créer, à moins d'être alimentée par des faits d'observation...." 

 


Une idée claire est une idée qui a été si bien comprise qu'elle peut être reconnue partout où elle se rencontre sans aucune chance de se tromper. Si une idée ne remplit aucune de ces conditions, elle est obscure. Une fois posé cela, Peirce ajoute qu'il est pratiquement impossible d'avoir un esprit capable de concevoir une idée dans son intégralité, quelle que soit la forme sous laquelle elle est présentée. Autrement dit, peu importe la clarté et la force des idées, elles peuvent néanmoins être fausses parce que nous ne pouvons pas en saisir la plénitude. Et il en va de même de la réalité. Nous ne pouvons pas comprendre la réalité, même si nous pouvons en former une définition abstraite en usant de fiction ou en faisant appel à notre imagination. 

Mais il nous faut pourtant persévérer dans notre démarche de clarification, et non pour effectuer quelque exercice intellectuel qui serait vain, mais pour très concrètement apprendre à rendre nos idées plus claires dans la conduite de notre vie. Cette démarche débute par une réflexion portant sur le "doute" (doubt) et la "croyance" (belief) ..

 

"It was there noticed that the action of thought is excited by the irritation of doubt, and ceases when belief is attained; so that the production of belief is the sole function of thought. All these words, however, are too strong for my purpose. It is as if I had described the phenomena as they appear under a mental microscope. Doubt and Belief, as the words are commonly employed, relate to religious or other grave discussions. But here I use them to designate the starting of any question, no matter how small or how great, and the resolution of it..."

 

La plupart des doutes proviennent de l'indécision, ils peuvent être réels ou feints. Mais le doute stimule l'esprit, l'engage sur la voie de la réflexion qui, une fois résolu, conduit à une décision ou à une croyance. 

 

"However the doubt may originate, it stimulates the mind to an activity which may be slight or energetic, calm or turbulent. Images pass rapidly through consciousness, one incessantly melting into another, until at last, when all is over -- it may be in a fraction of a second, in an hour, or after long years -- we find ourselves decided as to how we should act under such circumstances as those which occasioned our hesitation. In other words, we have attained belief..."

 

Cette croyance oriente l'action au cours de laquelle d'autres voies de réflexion peuvent être ouvertes. La croyance, quant à elle, est façonnée par une interaction de la réalité avec nos sensations émergeant dans notre conscience. Mais, étant donné la faillibilité de nos sens et de notre état mental, comment distinguer la croyance vraie de la croyance fausse ?  La réalité existe en dehors et indépendamment de notre pensée, nous interagissons avec une part d'elle par les sensations qu'elle provoque en nous; la vérité de chaque individu n'est que  l'opinion que nous avons sur un sujet et la consistance de cette vérité est déterminée par l'effort que nous sommes prêts à faire pour la défendre.  Les réponses que nous cherchons, que ce soit par le biais de la science ou de la théologie, si nous les cherchons sincèrement, aboutissent au même résultat. Si nous sommes prêts à l'accepter, il n'est pas nécessaire de se battre les uns contre les autres en raison d'opinions divergentes. Les problèmes ne surgissent que lorsque l'un d'entre eux veut dominer les autres ...

 

Different minds may set out with the most antagonistic views, but the progress of investigation carries them by a force outside of themselves to one and the same conclusion. This activity of thought by which we are carried, not where we wish, but to a fore-ordained goal, is like the operation of destiny. No modification of the point of view taken, no selection of other facts for study, no natural bent of mind even, can enable a man to escape the predestinate opinion. This great hope is embodied in the conception of truth and reality. The opinion which is fated to be ultimately agreed to by all who investigate, is what we mean by the truth, and the object represented in this opinion is the real. That is the way I would explain reality.

 

Des esprits différents peuvent partir avec les vues les plus antagonistes, mais le progrès de la recherche les amène, par une force extérieure à eux-mêmes, à une seule et même conclusion. Cette activité de la pensée par laquelle nous sommes portés, non pas là où nous le souhaitons, mais vers un but préétabli, est comme l'opération du destin. Aucune modification du point de vue adopté, aucune sélection d'autres faits à étudier, aucun penchant naturel de l'esprit même, ne peut permettre à l'homme d'atteindre son but. aucune tendance naturelle de l'esprit ne peut permettre à un homme d'échapper à l'opinion prédestinée. Cette grande espérance s'incarne dans la conception de la vérité et de la réalité. L'opinion qui est destinée à être finalement acceptée par tous ceux qui enquêtent, est ce que nous entendons par la vérité, et l'objet représenté dans cette opinion est le réel. C'est ainsi que j'explique la réalité....

 


LA LOGIQUE

Les écrits logiques de Peirce, dispersés dans une foule d'articles, constituent sans doute  sont  apport le plus original. ll apporta une substantielle contribution à la théorie de la quantification, au calcul des propositions, à l'algèbre de Boole et à la logique trivalente. ll est bien connu pour son application des principes de l'algèbre de Boole au calcul des relations.

 


Pour William James, la vérité d'une idée dépend de son utilité, et plus précisément encore de son efficacité par rapport à ce qu'on en attend. La vérité de cette idée est de plus le résultat d'un processus dynamique, une idée acquiert la vérité et persiste dans sa vérité tant qu'elle est rendue vraie par les évènements. A cela, James ajoute sa singularité : le fait de croire à une idée joue un rôle important dans le choix d'agir selon cette idée, et c'est ainsi que la croyance fait partie intégrante du processus qui rend vraie une idée. D'où cette notion bien singulière de 'croyance vraie", une croyance qui se révèle utile ou apporte quelque avantage pratique à celui qui croit. Ce raisonnement est étayé encore plus significativement par le fait que nous n'avons jamais guère le temps de passer en revue toutes les preuves nécessaires à l'établissement d'une certituden contraints que nous sommes de prendre des décisions, d'où la nécessité de nous en remettre pour guider notre action à nos croyances, au "choix de croire...", ce qui ne signfie pas pour autant s'en remettre à n'importe quelle croyance ...

 

William James (1842-1910)

James naquit dans une famille new-yorkaise bourgeoise, aisée et cosmopolite. Son éducation, chez lui et dans divers établissements privés, fut coûteuse et souvent interrompue par les brusques changements d'avis de son père, un théologien renommé et quelque peu excentrique. Quand il eut treize ans, la famille alla vivre en Angleterre et en France pendant trois ans puis retourna aux États-Unis, où elle se fixa durant un an à Newport (Rhode lsland), avant de repartir pour l'Europe, en Suisse et en Allemagne. À l'âge de dix-neuf ans, suivant le désir de son père, il renonça à une carrière artistique et commença des études de médecine à Harvard. La même année, la guerre de Sécession éclata. Deux de ses frères s'engagèrent, mais son frère Henry (le futur écrivain Henry James) et lui furent exemptes pour raison de sante. De retour à Harvard, atteint de dépression, il partit en 1867 faire un voyage de deux ans en France, en Allemagne et en Suisse, en profita aussi pour étudier la physiologie, la philosophie et la psychologie, nouvellement née. Mais c'est une psychologie alors fortement ancrée dans la physiologie, et cette vision d'un être humain réduit à un organisme l'attire et l`inquiète à la fois. Comment la concilier avec la liberté, la conscience, le sens moral? Si l`homme est déterminé par d'implacables lois biologiques, alors la morale  n'est qu'une illusion. Inversement, si l'on est capable de volonté, de choix, alors le déterminisme n'est plus crédible, et avec lui la science, qui s'en réclame. 

William James est en proie à une sévère dépression lorsque, tout à coup, en avril 1870 - il a alors vingt-huit ans -, une illumination éclaircir sa sombre existence. En lisant les Essais de critique générale (1851-1864) de Charles Renouvier, philosophe français fort connu à l'époque, il découvre une théorie du libre arbitre qui l'aide à sortir de sa torpeur. Voilà plus de dix ans qu'il était en quête d'une vocation. Il avait d'abord choisi la peinture avant de s'orienter vers les sciences, la chimie puis la  médecine, mais à vingt-six ans, encore incertain de son avenir, ses angoisses personnelles se mêlent à d'insolubles problèmes philosophiques. Dans son journal, à la date du 30 avril 1870, il note : "Mon premier acte de libre arbitre sera de croire dans le libre arbitre", autrement dit il ne sert à rien d'explorer sa nature propre ou de chercher une voie qui serait écrite quelque part, l'avenir se trouve dans une libre décision, un choix libre et volontaire, une prise de possession de sa propre vie.

En 1872, à trente ans, William James donne ses premiers cours de psychologie à Harvard, dans le cadre d'un enseignement de physiologie et devient ainsi le premier à enseigner cette matière aux États-Unis. Trois ans plus tard, il crée le premier laboratoire dans le sous-sol de l'université de Cambridge. Durant les vingt années qui suivent, James va poursuivre ses travaux de psychologie tout en travaillant au pragmatisme et à sa diffusion. 

C'est à cette époque qu'il établit la distinction entre mémoire à court terme et mémoire à long terme. Il propose également sa fameuse "théorie des émotions", selon laquelle ce sont les états du corps (tremblement, sueur) qui déclenchent les émotions (la peur), et non l`inverse. Les sentiments associés aux émotions ne causent pas les comportements physiques correspondants, mais sont causés par eux : «Nous sommes tristes parce que nous pleurons, furieux parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons». En 1884, l'un des pères fondateurs de la neurologie, le danois Carl Georg Lange (1834-1900) parvenait aux mêmes conclusions...

William James demeura à Harvard jusqu'en 1907 et mourut en 1910.

 

PRECIS DE PSYCHOLOGIE 

(Principles of Psychology, 1891)

William James publie en 1890 les Principes de psychologie, un manuel qui restera longtemps une référence, et dans lequel on trouve des chapitres sur l'imagination, la volonté, la conscience, le moi. Il suffit de consulter le sommaire pour constater que la psychologie d'alors dépasse largement le cadre du laboratoire. James évoque des expériences personnelles, des observations, des résultats d'introspection, des spéculations philosophiques. Quand il évoque le "flux de conscience", l'ensemble des images furtives qui défilent dans notre tête, il sait que la démarche expérimentale ne peut pas suffire à l'appréhender.

 


LA VOLONTE DE CROIRE

 (The Will to Believe and other Essays in Popular Philosophy, 1897)

Dans La Volonté de croire (1897), James reprend sa théorie de la volonté. L'être humain est certes un animal mû par des instincts et pulsions, mais il possède aussi cette capacité d'affirmation de soi en s'accrochant aux idéaux qu'il a lui-même créés. La religion fait partie de ces idées qui prennent consistance par une sorte de prophétie autoréalisatrice. Sur la fin de sa vie, James s'engagera dans l'étude d'un sujet qui le fascine, comme bien d'autres auteurs à l'époque: le spiritisme et les phénomènes paranormaux. Un épisode important de la psychologie, sur laquelle les historiens sont restés longtemps silencieux...

 

"The first four essays are largely concerned with defending the legitimacy of religious faith. To some rationalizing readers such advocacy will seem a sad misuse of one's professional position. Mankind, they will say, is only too prone to follow faith unreasoningly, and needs no preaching nor encouragement in that direction. I quite agree that what mankind at large most lacks is criticism and caution, not faith. Its cardinal weakness is to let belief follow recklessly upon lively conception, especially when the conception has instinctive liking at its back. I admit, then, that were I addressing the Salvation Army or a miscellaneous popular crowd it would be a misuse of opportunity to preach the liberty of believing as I have in these pages preached it. What such audiences most need is that their faiths should be broken up and ventilated, that the northwest wind of science should get into them and blow their sickliness and barbarism away. But academic audiences, fed already on science, have a very different need. Paralysis of their native capacity for faith and timorous abulia in the religious field are their special forms of mental weakness, brought about by the notion, carefully instilled, that there is something called scientific evidence by {xi}waiting upon which they shall escape all danger of shipwreck in regard to truth. But there is really no scientific or other method by which men can steer safely between the opposite dangers of believing too little or of believing too much. To face such dangers is apparently our duty, and to hit the right channel between them is the measure of our wisdom as men...."

 

C'est dans ce très célèbre recueil d`essais, publié à Londres et à New York en 1897, que le philosophe américain William James se propose de fonder la foi religieuse : et non pas sur une démonstration métaphysique, qu'il estime impossible, mais sur les "raisons du cœur" qui prennent chez lui la forme d'un acte de foi volontaire et délibéré....

James observe que dans toutes nos croyances on sent l`influence d'une activité extra-intellectuelle, passionnelle ou volitive; cette influence est impossible à supprimer. En effet. dans le domaine de la métaphysique, où la solution d`un problème ne comporte jamais de vérification expérimentale, il n`existe aucun critère de vérité scientifique, pour guider notre choix. Une volonté de croire étant indispensable à la vie, James fonde cette foi sur sa propre conception de l`existence : l`erreur, le mal ne sont pas de simples négations, mais des réalités positives; nous devons croire que nous pourrons, grâce à notre action, améliorer le monde. coopérer au progrès. Nous devons croire à la possibilité de dominer le mécanisme de la nature, à la valeur de l'action individuelle dans l`histoire de l'humanité. Cette foi certes serait trop peu probable, les échecs trop fréquents, sans la foi en un Dieu, que James a tendance à croire personnel, extrêmement puissant, mais non tout-puissant, très savant, mais non omniscient. tel qu`il lui faut l'aide des hommes pour réaliser le bien de l`humanité et de l`Univers. Dans ces conditions seulement, la vie vaut d'être vécue, et les souffrances et les luttes de l'humanité acquièrent un sens ; cette volonté de croire ne doit pas être prise pour une volonté de se bercer d'illusions et de rêves; c'est une force active et créatrice, partie intégrante de la réalité en laquelle on croit. 


LES FORMES MULTIPLES DE L'EXPERIENCE RELIGIEUSE 

(The Varieties of Religious Experience : a Study in Human Nature, 1902)

James, autant philosophe que psychologue, constate que l'attachement à certaines croyances, en particulier religieuses, constitue pour un grand nombre d'êtres humains, une nécessité psychologique. Les préoccupations de William James vont le porter à étudier les expériences religieuses, inaugurant ainsi la psychologie des religions. Si l'existence d'un Dieu ne peut être prouvé, la croyance en un Dieu peut être autant utile que bénéfique. A cela s'ajoute, de son point de vue, que l'idée que la croyance religieuse ne repose pas tant sur la doctrine mais sur différentes expériences personnelles : le bigot, le mystique, le converti, etc, ne vivent-ils pas la foi de façons différentes? Pour certains, la ferveur religieuse apporte un réconfort moral. Pour d'autres, elle donne sens à leur vie. D'autres encore y trouvent, à travers la vie des saints, des modèles de conduite. Pour d'autres enfin, la religion constitue une thérapie et une source de bien-être. Les croyances religieuses ne sont pas vraies ou fausses: elles ont des effets pratiques...

 

CHAPITRE I, névrose et religion 

"Les tendances religieuses de l'homme présentent au moins autant d'intérêt pour le psychologue qu'aucun autre fait de l'esprit humain. Je me propose de les étudier en les prenant uniquement comme des faits de conscience. Mon étude étant toute psychologique, ce ne sont pas les institutions mais plutôt les sentiments et les instincts religieux qui en feront l'objet; je m'en tiendrai donc à ces phénomènes subjectifs qui n'apparaissent qu'aux degrés les plus avancés du développement religieux et que nous connaissons par les témoignages écrits d'hommes arrivés à la pleine conscience d'eux-mêmes, c'est-à-dire par la littérature religieuse et notamment par des autobiographies. Malgré l'intérêt que présentent l'origine et les premiers degrés d'un développement, il convient, quand on se préoccupe avant tout de pénétrer le sens d'une chose, de s'adresser aux formes les plus parfaites et les plus complètement épanouies. Les documents les plus importants pour notre étude seront ceux qui proviendront des hommes les plus avancés dans la vie religieuse et capables de rendre compte clairement de leurs idées et de leurs motifs. Ce seront ou bien des auteurs relativement modernes, ou bien, parmi les auteurs plus anciens, ceux qui sont devenus classiques en fait de religion. Les documents humains qui nous instruiront le plus n'exigeront pas l'érudition d'un spécialiste : ils sont dans le domaine courant, accessibles à tous. Je prendrai donc mes citations, mes exemples d'expériences religieuses, dans des livres qui se trouvent entre toutes les mains, et cela ne diminuera pas la valeur de mes conclusions.

La nature psychologique des tendances religieuses et leur signification philosophique sont deux questions d'ordre différent ; à ne pas s'en rendre compte, on risque de tomber dans des confusions graves. Aussi je voudrais insister un peu sur ce point avant d'aborder l'étude des documents qui serviront de matériaux à notre recherche. On est d'accord aujourd'hui pour distinguer deux ordres de recherches sur n'importe quel objet. D'une part, quelle est sa nature, son origine, son histoire? D'autre part, quelle est son importance, sa dignité, sa valeur? La réponse à la première question est un jugement d'existence ou de constatation, la réponse à la seconde question est un jugement de valeur ou d'appréciation. Ces deux jugements ne peuvent pas se déduire immédiatement l'un de l'autre. Ils procèdent de deux préoccupations intellectuelles tout à fait distinctes ; l'esprit doit les former chacun séparément avant de pouvoir les ajouter l'un à l'autre.

En matière de religion, il est facile de distinguer ces deux ordres de questions. Tout phénomène religieux a son histoire et dérive d'antécédents naturels. Ce qu'on appelle aujourd'hui la critique biblique est simplement une étude de la Bible au point de vue historique, étude trop négligée par l'Eglise jusqu'aux temps modernes. Quelle a été l'histoire de chacun des auteurs dont les divers écrits composent le saint livre? Qu'y avait-il exactement dans l'esprit de chacun d'eux? Ce sont là des questions de fait; aucune réponse qu'on y pourra faire ne résoudra sur le champ l'autre question, la question de valeur. L'origine de la Bible une fois connue, à quoi ce livre doit-il nous servir, soit pour nous guider dans la vie, soit pour nous révéler ce que nous voudrions savoir? Il faut, pour répondre, avoir déjà construit une théorie générale sur ce qui peut constituer une source de révélation; et cette conception elle-même serait ce que j'appelle un jugement de valeur. En la combinant avec des jugements d'existence, on pourrait en déduire une appréciation portant sur la valeur même de la Bible. Par exemple, si cette théorie impliquait qu'un livre, pour posséder la valeur d'une révélation, doit avoir été inspiré d'en haut et composé sans liberté de la part de l'écrivain, ou bien ne doit contenir aucune erreur scientifique, ne doit exprimer aucune passion individuelle, aucun préjugé local, il est probable que la Bible serait jugée sévèrement. Mais si, au contraire, la théorie admettait qu'un livre peut contenir une révélation malgré ses erreurs, malgré les passions qu'il manifeste, malgré des traces évidentes de libre composition humaine, pourvu qu'il rapporte fidèlement les crises intérieures de grandes âmes aux prises avec leur destinée, alors le verdict serait beaucoup plus favorable. Tous ceux qui sont vraiment compétents en fait de critique biblique distinguent avec soin la question de fait et la question de valeur. Avec les mêmes conclusions par rapport aux faits qu'ils étudient, les uns apprécient d'une manière et les autres d'une autre la valeur de la Bible comme révélation.

Si j'ai fait cette remarque sur les deux sortes de jugements, c'est qu'il existe beaucoup d'esprits, notamment des esprits religieux, qui n'ont pas encore appris à se servir couramment de cette distinction et qui pourront être d'abord un peu effarouchés par la méthode strictement positive que j'emploierai dorénavant. Quand je traiterai les phénomènes d'expérience religieuse en biologiste et en psychologue, comme si ce n'étaient que des faits curieux dans l'histoire d'un individu, quelques-uns pourront penser que je rabaisse un sujet sublime et me soupçonner, avant que j'aie pu pleinement exprimer ma pensée, de dénigrer la religion. Rien n'est plus éloigné de mon intention ; je tiens à le dire, car un tel préjugé dans l'esprit de mes lecteurs pourrait les empêcher de me bien comprendre.

Je vais consacrer ce chapitre à l'étude des rapports qu'il semble y avoir, chez certains individus, entre les phénomènes religieux et l'état plus ou moins pathologique de l'organisme, notamment du système nerveux. C'est un fait incontestable que, lorsque la vie religieuse absorbe toute la pensée et toute l'activité d'un individu, elle tend à le rendre excentrique. Je ne parle pas du croyant vulgaire qui pratique extérieurement, comme tout le monde, la religion de son pays. Que cette religion soit le bouddhisme, le christianisme ou le mahométisme, ce n'est pas lui qui se l'est faite ; d'autres l'ont créée pour lui, il l'a reçue par tradition, et la conserve par habitude. De quel profit serait-il d'étudier cette religion de seconde main, peu à peu stéréotypée par l'imitation? Nous chercherons plutôt les expériences religieuses originales qui ont servi de modèle à tous ces sentiments suggérés, à toutes ces pratiques machinalement répétées. Or, l'on ne peut rencontrer de telles expériences que chez des individus en qui la religion existe, non point émoussée comme une simple habitude, mais bien plutôt à l'état aigu de fièvre mentale. Ce sont des génies dans l'ordre religieux, et, comme tant d'autres dont l'activité fut assez féconde pour que leurs noms soient inscrits aux pages de l'histoire, ces grands initiateurs ont souvent présenté des symptômes d'instabilité nerveuse. Peut-être sont-ils, plus encore que les autres génies, sujets à des phénomènes psychiques anormaux. Ils ont toujours une sensibilité fort exaltée ; souvent leur vie intérieure est déchirée de contradictions ; plusieurs souffrent de mélancolie durant une partie de leur carrière. Ils ne connaissent pas de mesure, ils sont sujets aux obsessions, aux idées fixes ; ils tombent en extase, ils ont des visions, ils entendent des voix, ils présentent toutes sortes de symptômes classés comme pathologiques. Il convient d'ajouter que ces phénomènes morbides ont souvent augmenté leur succès et leur influence.

Si l'on veut un exemple concret, il n'en est pas de meilleur que celui de George Fox. La religion des Quakers, qu'il fonda, est une chose que l'on ne saurait trop admirer ; dans une époque de mensonge et d'hypocrisie, ce fut une religion de véracité, prenant ses racines dans la vie spirituelle la plus intime et se rapprochant de l'évangile primitif plus qu'aucune des religions connues en Angleterre jusque là. Le protestantisme contemporain, en évoluant dans le sens de la liberté, ne fait que revenir à l'attitude que Fox et les Quakers avaient prise il y a si longtemps...."

 

Dans cet ouvrage célèbre, William James, le fondateur du pragmatisme, va donc étudier, du point de vue de l`âme religieuse elle-même, les altérations de la personnalité que nous offre la vie religieuse. La pathologie a mis en lumière une étrange faculté de la conscience humaine : la possibilité pour certains sujets d`entrer en communication avec d`autres consciences...

Semblable propriété va constituer pour James la base psychique de la vie religieuse : la religion serait essentiellement une forme de vie de la conscience individuelle, où Dieu se trouverait profondément modifié, expérience qui varierait grandement d`individu à individu. Parmi les principaux aspects d`une telle expérience. James envisage tout à tour la joie spirituelle, profonde et inaltérable, la guérison des maladies morales et physiques, le sentiment du péché, le combat de l`âme qui sent s`opposer en elle-même deux personnalités, la conversion qui, à une personnalité donnée substitue une personnalité nouvelle, la sainteté, la vie mystique spirituelle. dans laquelle l`être humain a conscience de vivre la vie même de Dieu, et la prière, qui modifie le cours de nos sentiments et des choses mêmes. 

Dans ces divers phénomènes, l`individu a conscience d`entrer en contact avec des puissances incommensurablement supérieures à sa propre nature : la conscience religieuse n`est au fond que la conscience humaine se sentant en communion avec Dieu, à travers Dieu, avec les autres consciences humaines, qu'elle peut pénétrer par un miracle d`amour. 

Alors que l`expérience psychologique se borne au moi fini, l`expérience religieuse voit la personnalité s`amplifier à travers un rapport d'intégration et de communion qui s`établit entre elle et les personnalités supérieures. Mais l`expérience religieuse ne se sépare pas nettement de l`expérience psychologique : il existe, entre un individu et les autres, une région intermédiaire à laquelle on peut ramener les intuitions du génie et les postulats métaphysiques de notre expérience physique et psychologique. De même que le fait physiologique se réduit, pour le psychologue, à une part seulement de la conscience, de même le fait psychique pur et simple devient, du point de vue de la conscience religieuse, la manifestation d`un Moi capable d`entrer dans la vaste communion des personnes. Sous l`apparence des lois fixes de la matière se trouve le flux de la conscience; sous les consciences, séparées entre elles, des individus se trouve l`interpénétration des consciences. coexistant avec leur individualité dans le domaine du spirituel et du divin... 

 

"On entend souvent dire aujourd'hui que la religion est un anachronisme, un cas de survivance, le retour atavique d'un mode de pensée que les esprits éclairés ont dépassé depuis longtemps. L'anthropologie moderne semble être assez favorable à cette théorie. Le pivot de la vie religieuse, c'est, nous l'avons vu, l'intérêt passionné que prend l'individu à sa destinée personnelle. La religion n'est, en un sens, qu'un monument de l'égoïsme humain. Les dieux qu'elle vénère, chez les sauvages comme chez les hommes les plus civilisés, ont ceci de commun qu'ils s'intéressent aux requêtes individuelles. Le personnalisme est le fond de la pensée religieuse. Or la science a fini par éliminer toute conception personnaliste. Elle classe les êtres et formule les lois sans y rechercher aucune finalité ; elle construit ses théories sans se demander comment elles pourront agir sur les inquiétudes et les destinées humaines. Le savant peut croire en Dieu, mais comme individu et non comme savant ; les jours ne sont plus où l'on disait qu'aux yeux de la Science elle-même les cieux racontent la gloire de Dieu. Le système solaire, avec sa belle ordonnance, n'est plus pour nous qu'un cas particulier d'équilibre cosmique, réalisé par hasard au milieu d'espaces infinis d'où la vie est à jamais absente : après un temps qui n'aura compté pour rien dans l'existence de l'univers, notre monde disparaîtra. La théorie darwinienne de l'apparition accidentelle de tous les êtres et de leur disparition inévitable s'applique aux plus grands ensembles comme aux plus petits détails. La science moderne n'offre à l'imagination que des atomes qui se meuvent sans cesse et dont les combinaisons se font et se défont sans ordre et sans but. Nous ne pouvons discerner dans la nature aucune tendance générale qui suscite notre sympathie. Dans le vaste rythme de ses phénomènes, elle détruit à mesure tout ce qu'elle crée, elle semble se nier elle-même. Nous trouvons aujourd'hui bien grotesque la théologie naturelle qui donnait pleine satisfaction à nos aïeux et représentait Dieu comme ordonnant toute la nature en vue de nos besoins les plus mesquins .."

 

C'est donc, selon James, une prétention exagérée de vouloir, au nom de la science, rejeter les éléments personnels de l'expérience humaine...

 

"La réalité concrète se compose exclusivement d'expériences individuelles. Etudier le monde en négligeant les aspirations et les sentiments divers des individus, c'est un peu comme si l'on offrait le menu d'un repas à la place du repas lui-même. La religion ne commet pas cette erreur. Pour égoïste que soit la religion d'un homme, si bornée que soit la divinité avec laquelle il entre en contact, cette religion sera toujours à son point de vue moins creuse et moins abstraite qu'une science qui se glorifie de rejeter toute donnée personnelle. (...) Le pragmatisme me paraît être la meilleure attitude à l'égard de la religion. Il lui donne un corps aussi bien qu'une âme ; il lui attribue ce que tout principe doit posséder pour devenir une réalité concrète : une province de faits dont elle est souveraine. Ce que sont en elles-mêmes les réalités spirituelles les plus hautes, je l'ignore. Mais je crois qu'elles existent, et sur cette modeste surcroyance je suis prêt à risquer ma destinée. Tout ce que je sais, tout ce que je sens, tend à me persuader qu'en dehors du monde de notre pensée consciente il en existe d'autres où nous puisons des expériences capables d'enrichir et de transformer notre vie ; et bien qu'en somme la vie humaine reste distincte de ces énergies supramondaines, il y a pourtant des moments où elles s'infiltrent en elle. En étant fidèle, dans la mesure de mes forces, à cette surcroyance, il me semble assainir mon cœur et mon esprit. Sans doute, je puis me mettre dans l'attitude de l'homme de science, et me représenter vivement qu'il n'existe rien en dehors de la sensation et des lois de la matière",

mais l'expérience humaine, dans sa vivante réalité, pousse William James, "irrésistiblement à sortir des étroites limites où prétend nous enfermer la science. Le monde réel est autrement constitué, bien plus riche et plus complexe que celui de la science. J'ai donc à la fois des raisons pratiques et des raisons spéculatives de tenir à cette croyance particulière. Qui sait si la fidélité de chaque homme à ses humbles croyances personnelles ne peut pas aider Dieu lui-même à travailler plus efficacement aux destinées de l'univers." 


LE PRAGMATISME 

(Pragmatism, a New Name for some Old Ways of Thinking : Popular Lectures on Philosophy, 1907)

De 1871 à 1876, se réunissait régulièrement à Cambridge (Massachusetts), tout près de l'université de Harvard, un petit club d'intellectuels pour y discuter de philosophie, de morale, de politique et de diverses questions scientifiques. Au sein de ce petit groupe, deux personnages tenaient une place éminente, Charles S. Peirce, logicien et physicien travaillant à l'Institut géodésique, et William James, qui va populariser les idées de la petite secte philosophique à l'origine du courant intellectuel le plus spécifiquement américain, le pragmatisme.  Dans "Le Pragmatísme" (1907), petite brochure qui connaîtra un grand succès, James offre du pragmatisme une présentation simplifiée et radicale...

Influencé par Charles Darwin et la théorie de l'évolution, James propose une vision adaptative et utilitaire de la pensée humaine. Qu'il s`agisse de sciences, de croyances populaires, de conceptions morales ou religieuses, il n'existe pas de "vérité" ultime. Les idées ne sont en effet que des supports pour penser et agir. C'est donc par leur efficacité que l'on doit mesurer leur valeur. 

James rejette donc les faiseurs de systèmes qui prétendent fonder une philosophie, une morale ou un ordre politique parfait à partir de quelques principes premiers et universels.

L'une des conséquences de la doctrine de James - qualifiée parfois "d'empirisme radical" - est le pluralisme. N'étant plus en attente d'une vérité absolue, on ne peut non plus supposer des erreurs définitives: il faut accepter qu'existent des vérités partielles, dont la portée ou l'utilité sont relatives, acceptables ou non selon le contexte. A cela s'ajoute que la réalité est vue comme un processus dynamique, tout comme la vérité. Empiriste, James rejette l'idée rationaliste qui considère que l'aspect changeant du monde n'est en fait qu'illusion, "radica" en ce sens que cette réalité, ce "courant de réalité" est toujours en cours d'élaboration...

Sous cette forme première, le pragmatisme connaîtra, au XXe siècle, un certain désaveu: le logicien positiviste Bertrand Russell le qualifiera de "philosophie de commerçant", soit une doctrine confondant vérité et intérêt. C'est dépouillé de son empirisme, qu'il il renaîtra sous la plume de Richard Rorty (1931-2007) qui, en 1995, écrira que "toute vérité est une erreur en sursis" : son pragmatisme est essentiellement politique et moral...

 

James part donc du principe qu'aucun des systèmes philosophiques proposés jusqu'à nos jours n`est satisfaisant, puisque l'empirisme est inhumain et irréligieux, et que le rationalisme néglige le caractère concret du monde réel.

"Aucune théorie n'est une transcription absolue de la réalité"; toutes sont utilitaires, ce sont des formes mentales d'adaptation à la réalité, plutôt que des révélations et des réponses à quelque énigme posée par la divinité. 

Le pragmatisme est la seule philosophie qui soit à la portée de l`être humain, puisque notre démarche dans la voie de la connaissance est à chaque pas aiguillonnée et orientée par nos préférences, nos intérêts, nos besoins. C'est pourquoi, au lieu de prendre comme critère de vérité un principe intellectuel et rationnel tout à fait impersonnel, James adopte une philosophie qui correspond à nos besoins et à nos aspirations. 

D'après les principes pragmatistes, on ne saurait écarter une hypothèse si ses conséquences sont utiles à la vie; ainsi, dans notre mode de penser, le vrai, comme le juste, n`est que ce qui est opportun dans notre mode d'agir. La vérité d`une idée n`est pas une propriété de l'idée; la vérité "survient" à une idée : celle-ci devient vraie, elle reçoit sa vérité des événements. La philosophie ne constate donc pas le vrai, mais le crée; "nous recevons le bloc de marbre, mais nous sculptons nous-mêmes la statue". 

On conçoit que, dans ces conditions, James n'ait vu dans l`histoire de la philosophie qu'un conflit entre des tempéraments individuels, du "délicat" (rationalisme) au "barbare" (empirisme). Plutôt qu`à une cohérence absolue, le pragmatisme vise donc à amortir les chocs entre les diverses doctrines. Il aurait pu être une forme de gnoséologie biologique, qui aurait vu dans la connaissance une simple forme d'adaptation vitale ; mais il a visé plus haut et a voulu élever le critère pratique au rang de critère objectif. C'est pourquoi le pragmatisme se traduit en un humanisme dont la nuance varie selon l'idéal de vie des divers philosophes qui le prônent. Chez James, il prendra la couleur d'un spiritualisme essentiellement dynamique et progressif....


ESSAIS SUR L'EMPIRISME RADICAL

(Essays in Radical Empiricism, 1912)

Série d`articles et de communications, rédigés entre 1904 et 1905, réunis et publiés à Londres en 1912 et constituant en fait un traité organique de l`empirisme radical que, dans ses dernières années, James tenait pour plus important que le pragmatisme, et dont il est le fondateur et le principal représentant.

L'empirisme de Locke, de Berkeley, de Hume et des positivistes admettaít que les données de la sensation représentent tout le contenu de notre conscience, mais que les "rapports" entre divers faits sensoriels ne sont pas perçus directement, mais sont générés par l'activité de notre pensée, qui associe diversement les données sensorielles. Or l'empirisme  dit "radical" va soutenir que ces rapports entre données sensorielles sont aussi perçus directement, sont donc des sensations purement immédiates. Notre connaissance n`est ainsi qu`une succession de sensations. une fluctuation de la conscience d`une sensation à l`autre. En elle-même, ajoute-t-il, la "conscience" ne constitue pas une activité spécifique, ce n'est pas elle qui "rend conscientes" les choses qui nous entourent : l`illusion de l'existence d'une conscience, d'un moi qui perçoit la sensation, provient du fait que les sensations. loin d`être isolées, présentent un caractère de succession, sont en rapport (directement perceptible) l`une avec l`autre et donnent par conséquent l'impression de constituer une unité, d`être un tout : c`est précisément cet ensemble de sensations reliées que l'on dénomme "conscience". ll n`est nullement besoin de supposer un dualisme quelconque : d`un côté, les sensations, de l'autre, une conscience qui les perçoit. Le fait même que deux êtres humains puissent éprouver les mêmes sensations ne démontre pas l`existence de deux consciences distinctes, mais seulement que la même sensation peut faire partie de deux courants distincts de sensations, considérés à tort comme le flux de deux consciences distinctes. 

En résumé, l`empirisme radical aboutit à cette constatation que l`univers, dans son unité et les relations de ses éléments, n`est en rien une construction relevant de la raison, et que les divers faits empiriques sont déjà empiriquement reliés entre eux, l`unité de l`univers étant elle-même empirique.

Ainsi, tout ce qui existe et tout ce que nous connaissons résulte toujours de l`expérience.  Ce qui suppose la possibilité d'une infinité de flux non reliés entre eux, d`une infinité de faits pouvant s`intégrer à chaque flux particulier, et ne pouvant avoir par conséquent une profonde unité. James aboutit ainsi à la conception d`un univers pluraliste ... 


UN UNIVERS PLURALISTE 

(A Pluralistic Universe, 1909) 

Oeuvre ultime et dernière synthèse de William James, sept conférences réunies ici :  il y reprend toutes ses idées exposées jusque-là, qu'elles soient les siennes ou celles de ses adversaires,  on voit de même affleurer ce profond courant religieux qui est partout sous-jacent dans son œuvre. Son empirisme radical abouti à reconnaître l`existence de faits de conscience absolument indépendants et isolés, sans liens entre eux, et de consciences, également isolées, qui les appréhendent, un double pluralisme qui mène tout droit à l'individualisme absolu, à la négation de toute possibilité pour les consciences de communiquer entre elles, au bout du compte à l`impossibilité d`un Univers qu'on puisse considérer comme entité réelle. Insensiblement James dans ce qu'il appelle le "monisme", c`est-à-dire l'idée qu`il existe une conscience supérieure par rapport à laquelle les consciences individuelles ne sont que des moments ou des apparences. C`est la solution idéaliste contre laquelle James s`était toujours battu ...


John Dewey (1859-1952)

L'INSTRUMENTALISME - La conception pragmatique de la vérité proposée par William James inspire la philosophie de James Dewey et, plus tard, donnera naissance au courant du néo-pragmatisme américain avec Richard Rorty dans les années 1980. Avec Dewey, les idées ne sont ni vraies ni fausses, mais ne sont que des "instruments" qui peuvent autant nous aider que nous brider dans notre existence. 

Depuis Descartes, les rationalistes ont considéré que nous sommes venus au monde avec des idées innées, puis vint Locke et les empiristes, affirmant que les idées ne sont que les copies d'impressions provoquées par l'expérience. Dewey choisit une autre approche, il n'y a pas de "théorie de la connaissance" possible, seulement une "théorie du jugement", les idées ne nous servent qu'à manipuler ce monde. Ces idées ne sont que des outils que nous sélectionnant pour résoudre les "difficultés" que nous pouvons ressentir dans notre existence, des "difficultés" qui ne sont par nature que "pratique" et résultent de notre besoin constant de nous adapter à notre environnement. Des idées que l'on se doit donc de "tester" et d'améliorer au fil de notre vie...

 

UNE THEORIE DE L'EDUCATION - La vie et l'œuvre de John Dewey, né le 20 octobre 1859 à Burlington, sont étroitement liées à l'histoire intellectuelle, sociale et politique américaine de la première moitié du XXe siècle, et ce n'est qu'après avoir passé plusieurs années passées à tâcher de réconcilier l'idéalisme avec la science empirique, à rencontrer nombre de personnalités de tout bord, de toute expérience, qu'il devint pragmatique et en arriva à la conclusion que ce qui importe est la vie pratique, et la tâche de la philosophie est de rendre celle-ci plus facile et plus riche. Dewey obtint son doctorat en 1884, puis passa les dix années suivantes à enseigner à l'université du Michigan, avant de partir pour l'université de Chicago en 1894 et faire des rencontres déterminantes, surtout en ce qui concerne les sciences de l'éducation. En 1904, après une série d'amers démêlés avec l'administration universitaire de Chicago, Dewey partit pour Columbia. Parallèlement à de nombreuses publications universitaires, il commença à écrire pour un public plus large et, choses assez nouvelle, ses travaux furent recensés dans de nombreux magazines. C'est ainsi que Dewey se fit connaître en dehors de la communauté universitaire, et que sa notoriété dépassa bientôt les frontières de l'Amérique du Nord, au Japon, en Chine et en Union soviétique, donnant des conférences, visitant des écoles, rédigeant des comptes-rendus sur les systèmes d'éducation locaux et sur leurs institutions.  


DEMOCRATIE ET EDUCATION

(Democracy and Education. An Introduction to the Philosophy of Education, 1916)

Dans sa Préface, Dewey nous indique que son livre a pour but de recueillir et d'énoncer les idées que suggère implicitement une société démocratique et de les appliquer aux problèmes de l'éducation, c'est-à-dire, de fixer les grandes lignes constructives d'une éducation démocratique digne de ce nom. L'éducation est à la vie sociale ce que la nutrition est à l'organisme. Eduquer signifie communiquer aux autres notre expérience afin qu'elle devienne un trésor commun, et comme cette transmission s'opère par le milieu, l'ambiance, car il importe avant tout de créer une ambiance propre à canaliser l`énergie des jeunes. Le résultat fondamental de l'éducation est d'ouvrir la porte au progrès ultérieur. Dewey critique les idées pédagogiques de Platon, fondées sur les classes sociales et non sur l'individu, de même qu`il critique celles des partisans du Siècle des Lumières, qui confondent la société avec tout le genre humain et compromettent le progrès en prêchant le retour à la nature, ou les doctrines chères aux idéalistes du XVIIIe siècle en ce qu'elles soumettent l`individu à la nation, celle-ci servant d'intermédiaire entre l`humanité en général et chaque être humain en particulier. 

Après une série de chapitres dans lesquels sont exposés divers problèmes philosophiques relatifs à l'éducation, Dewey aborde le problème central du livre, celui des valeurs éducatives et de la distinction entre la culture et son utilité pratique. Il rappelle comment cette distinction eut son origine en Grèce et souligne comment les Anciens considéraient qu`une vie vraiment digne d'être vécue ne pouvait l`être que par ceux qui vivaient du travail des autres, en un mot par ceux qui pensaient et non par ceux qui œuvraient, distinction qui, en termes pédagogiques, sépare l'éducation libérale de l'éducation professionnelle. Certes, l'invention de la machine a émancipé l'être humain des fatigues du travail mais, tant que l'éducation des travailleurs restera limitée à une instruction scolaire élémentaire, telle que d'apprendre à lire, à écrire et à compter, leurs esprits resteront inaptes à profiter des heures de loisir que le progrès leur procure. Dewey suggère alors l'idée que dans une société démocratique, toute distinction entre une instruction libérale et une éducation technique doit disparaître et que, de plus, l'éducation ne doit pas exclure une formation spirituelle. Une telle éducation atténuerait les défauts du système économique actuel, et, unifiant les tendances des divers membres de la société, elle unifierait fatalement cette société elle-même... 


EXPERIENCE ET NATURE

(Experience and Nature, 1924-1925)

Recueil de conférences faites par Dewey durant l`hiver 1924-1925 et qui ont comme thème général les problèmes les plus importants de l'épistémologie moderne. Pour accéder à la philosophie. dit Dewey, il y a deux méthodes, soit partir des faits bruts pour remonter progressivement aux principes générateurs de la réalité, soit au contraire, commencer par ces principes générateurs pour descendre aux faits quotidiens. 

L`une et l`autre méthodes ont leurs avantages et leurs inconvénients. L'expérience, par exemple, semble la chose la plus innocente, mais si l'on n'en use pas avec circonspection, elle peut aisément devenir la plus individuelle des connaissances, nous faisant prendre pour des faits purement objectifs de simples préjugés. Par contre, on peut devenir maniaque au point de ne plus savoir raisonner que sur des principes abstraits, peut-être universels, mais vides de sens réel. Ni le philosophe empiriste ni le philosophe idéaliste, poursuit Dewey, ne témoignent au fait expérimental le respect qu'ils lui doivent. Le premier oublie la conscience et réduit toute l'énorme variété des choses à une masse uniforme de simples parcelles en mouvement. Le second oublie l`objectivité des choses et finit par réduire toute réalité au processus mythique d`une conscience unique. L'un et l`autre mutilent l`expérience de ses éléments essentiels et excluent, ce faisant, toute possibilité d'une saine philosophie. 

Cette critique préliminaire étant faite, Dewey commence à exposer quels doivent être les caractères d`une vision vraiment adéquate à la réalité. Plus que l`exposition d`un système, le livre constitue une ample explication du monde de la nature. Mais tandis qu`il fait admirer au lecteur les éléments qui composent cette même nature, stables et contingents, immanents et transcendants, matériels et spirituels, Dewey n`oublie jamais son but essentiellement épistémologique. C`est pourquoi il se sert de ses différents éléments pour en tirer un exemple concret de ce que doit être le vrai philosophe.

Au cours de cette promenade à travers la nature, l'auteur ne cesse d'affirmer que la valeur des connaissances ne réside pas dans le fait qu'elles sont vraies ou non, mais dans le fait qu`elles possèdent une signification pratique en vue d`une fin supérieure, et c`est bien cette signification pratique qui est, en dernière analyse, le seul critérium de vérité : "La théorie pure, la sublimité olympienne, la contemplation spirituelle ne représentent que des visions arbitraires." 

Quant à la fin supérieure à laquelle doit nous mener la signification pratique des connaissances, de quoi s'agit-il? Plus explicitement que dans ses autres livres, Dewey répond ici que c`est un idéal concret que l`être humain réalise au moyen de l`art et de la morale, sans pouvoir jamais l`épuiser. Une œuvre est vraiment artistique dans le sens supérieur du mot, un acte est vraiment moral quand ils ne représentent rien de concluant et de définitif, mais dans la mesure où ils servent à stimuler en nous le désir de nouvelles "jouissances" issues de notre désir de beauté et de bien. La science, au contraire, selon Dewey, malgré son auréole de supériorité, "ne doit servir qu`à indiquer le meilleur moyen d'utiliser les phénomènes de la nature pour arriver à ce résultat"... 


LA RECHERCHE DE LA CERTITUDE

(The Quest for Certainty. A Study of the Relation of Knowledge and Action, 1929)

C'est l`une des œuvres les plus marquantes de Dewey, abondant en analyses subtiles et poussant le pragmatisme vers un humanisme moderne, véritable acte de foi dans les destinées de l'être humain guidé par la raison humaine....

Tout être humain vit dans un monde plein de risques et cherche à assurer sa tranquillité, soit par l'action, soit grâce à l`émotion religieuse qui se dégage des rites propitiatoires et magiques. L'action donne naissance aux arts mécaniques et à la science de la nature; mais même les arts pratiques, soumis aux aléas de l'insuccès, ne nous procurent pas la certitude. L`être humain recherche donc la certitude dans le transcendant universel, éternel et immuable, dans l'Être, et c`est dans cette notion que les émotions rituelles et religieuses puisent leur confirmation théorique.

 Mais le développement des sciences naturelles a ébranlé la croyance en la métaphysique traditionnelle de l'Être, et fait naître l`idée d`une science pratique qui donnerait à l'être humain un contrôle progressif sur les forces de la nature : les abstractions universelles sont peu à peu éliminées; la science demeure et son rôle est d`interpréter des données expérimentales classées en catégories déterminées pour leur utilité pratique. Cette révolution positiviste n'a pas encore atteint la science de l`homme et de la société, la science du bien (l`éthique et la sociologie) qui, moins évoluées que les sciences de la nature, en sont encore au stade où la psychologie n'est qu'une mythologie et la métaphysique une théologie. Ainsi l`éthique offre aux âmes d`élite un univers où s`évader, mais laisse le monde de la vie quotidienne en proie à l'anarchie des passions, à l'hypocrisie et au cynisme. 

Il faut que la révolution scientifique atteigne également l'éthique, que l'on fonde sur des bases empiriques une science de l'homme tel qu'il est et non tel qu'il devrait être, une science apte à apprendre, en pédagogie et en politique, comment améliorer les conditions du milieu où se forme l`être humain et qui fasse en fin de compte dépendre son destin d'un contrôle intelligent sur sa nature, semblable à celui qu'il peut exercer sur la nature du monde extérieur...