Emile Gaboriau (1832-1873), "L'Affaire Lerouge" (1866) - Gaston Leroux (1868-1927), "Le Mystère de la chambre jaune" (1907), "Le parfum de la Dame en noir'  - Michel Zévaco (1860-1918), "Le Capitan", "Pardaillan" (1907) - Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969), "Fantômas" (1911) - Louis Feuillade (1873-1925),  "Fantômas contre Fantômas" (114), "Les Vampires" (1915-1916) - Gustave Le Rouge (1867-1938), "Le Mystérieux Docteur Cornélius " (1912) - Maurice Leblanc (1864-1941), "Arsène Lupin, gentleman cambrioleur " - ..

Last update: 11/11/2016


1910 - 1920 - Alors que le photojournalisme se développe avec la photogravure, que les photographies en couleur et les reportages couvrant le monde entier mobilisent les premiers reporters modernes, le roman-feuilleton, qui a débuté au siècle dernier, connaît une nouvelle génération d'écrivains qui deviennent rapidement célèbres et diffusent à des centaines de milliers d'exemplaires. Le fantastique, le sensationnel, l'épouvante entrent ainsi dans les foyers européens ou américains, et s'impose comme un genre à part entière le roman policier : dans les différentes cultures, la figure de l'enquêteur doté d'un sens aigu de l'observation et de la déduction s'installe au devant de la scène littéraire, au fond quelque part, ce qui s'impose à l'esprit humain, c'est qu' "il y a de par le monde une foule de choses évidentes que personne n'observe"...


Le roman policier et de terreur naît véritablement avec Edgar Poe, son célèbre "Double assassinat dans la rue Morgue" (1841), et son mythique Auguste Dupin. Le détective est un cérébral souvent peu sociable et généralement pourvu d'un assistant qui incarne le narrateur. S'impose ainsi l'écossais Conan Doyle (Les Aventures de Sherlock Holmes, 1891-1892), le grand inspirateur de Maurice Leblanc et de Gaston Leroux. L'un des premiers grands succès dans ce nouveau genre est "L'Affaire Lerouge" d'Emile Gaboriau (1832-1873), qui paraît en 1866 dans le quotidien "Le Soleil". S'inspirant d'un mystérieux fait divers de l'époque, - une veuve égorgée non loin de la place d'Italie, à Paris, et dont l'assassin ne fut jamais retrouvé, - Gaboriau se retrouve dès les premières lignes un maître de l'angoisse et excelle par la suite à dérouter et surprendre ses lecteurs. Le succès le porta à écrire ensuite "Le Crime d'Orcival" qui eut suscita des tirages extraordinaires pour le "Petit Journal". Conan Doyle reconnut par ailleurs une dette certaine à Emile Gaboriau, mais ce dernier ne comprit pas, comme Maurice Leblanc, le nouveau monde que faisait surgir dans le public le roman policier.

 

"Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village de La Jonchère se présentaient au bureau de police de Bougival. Elles racontaient que depuis deux jours personne n’avait aperçu une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette isolée. À plusieurs reprises, elles avaient frappé en vain. Les fenêtres comme la porte étant exactement fermées, il avait été impossible de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ce silence, cette disparition les inquiétaient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles demandaient que la «Justice» voulût bien, pour les rassurer, forcer la porte et pénétrer dans la maison.

 

Bougival est un pays aimable, peuplé tous les dimanches de canotiers et de canotières ; on y relève beaucoup de délits, mais les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d’abord de se rendre à la prière des solliciteuses. Cependant elles firent si bien, elles insistèrent tant et si longtemps, que le magistrat fatigué céda. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagné, suivit les voisines de la veuve Lerouge..."


1866 - 1914, naissance de la culture de masse ...

De 1866, avec "L'Affaire Lerouge" d'Emile Gaboriau (1832-1873), héritier direct d'Edgar Poe, au tournant du siècle (1880-1900), le roman policier, né dans la confiance envers l’État, la science et la raison, bascule dans un monde en crise, crise scientifique (Darwin, Freud), crise sociale (urbanisation massive, criminalité moderne, presse sensationnaliste), et crise politique (Affaire Dreyfus, anarchisme, défiance envers l’État) ...

- crise de la raison avec "Le Mystère de la chambre jaune" (1907), "Le parfum de la Dame en noir" (1908), de Gaston Leroux (1868-1927), 

- crise de l'ordre établi, avec "Arsène Lupin, gentleman cambrioleur " (1907), de Maurice Leblanc (1864-1941), 

- fascination pour le chaos, avec "Fantômas" (1911), de Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969), 

- angoisse face au progrès, avec "Le Mystérieux Docteur Cornélius " (1912) de "Gustave Le Rouge (1867-1938).

 

Le XIXᵉ siècle pensait le crime comme une énigme, le XXᵉ découvre qu’il est une condition du monde moderne, une évolution de mentalité soutenue par une alphabétisation de masse; une lecture quotidienne et ritualisée, et un réseau ferroviaire et postal qui favorise la distribution nationale. Le crime devient émotionnel, visuel et spectaculaire, et la lecture de masse se fait d'emblée rapide et fragmentée ..

- Rouletabille (Leroux) est publié dans L’Illustration pour un lectorat bourgeois élargi

qui privilégie encore le jeu intellectuel et le suspense (la dernière génération du lecteur raisonneur?).

- Arsène Lupin (Leblanc), est publié dans Je sais tout, un Mensuel illustré pour un lectorat mixte, familial, et un lecteur qui privilégie le plaisir sur la morale.

- Avec Fantômas, ses volumes courts, ses publication rapides, ses ventes massives et ses adaptations cinématographiques immédiates, le lecteur devient déjà un consommateur de séries ...

 

En France, le roman-feuilleton devient une machine à fidéliser le lectorat de masse pour soutenir les tirages quotidiens, et les journaux populaire multiplient les faits divers et les récits sensationnels, créant des publics avides de narration continue. Le Petit Journal franchit le million d’exemplaires quotidiens dans les années 1890 pour atteindre les 2 millions vers 1895. En Grande-Bretagne, c'est l’apparition de la penny press qui démocratise l’accès à l’information, le Daily Mail dépasse 1 million de circulation quotidienne vers 1902. La circulation totale agrégée dépasse aux Etats-Unis les 24 millions d’exemplaires en 1914 ..


Le magazine illustré anglais, "The Strand Magazine", publie mensuellement à partir de 1891 feuilletons et nouvelles romanesques, en complément des articles de presse généralistes (enquêtes, études, portraits d'actualité). Les aventures du "gentleman burglar", Arthur J. Raffles, créé en 1890 par Ernest William Hornung,  y sont ainsi publiées ainsi que les premières aventures de Sherlock Holmes entre juillet 1891 et juin 1892, avec des illustrations de Sidney Edward Paget le créateur de l'image de Sherlock Holmes, du docteur Watson, de l'inspecteur Lestrade  et du professeur Moriarty. Le format choisi, une vingtaine de pages, devait correspondre à un trajet en train pour rejoindre la grande banlieue. A partir d'août 1901, "Le Chien des Baskerville" est publié en feuilletons,  marquant le retour de Sherlock Holmes :  les ventes battent tous les records...


Gaston Leroux (1868-1927)

En 1907, Gaston Leroux confie au jeune reporter Rouletabille la tâche de résoudre "le Mystère de la chambre jaune" dans un feuilleton de l'Illustration - Avocat, chroniqueur judiciaire au Matin, Gaston Leroux débute dans le roman-feuilleton avec "l'Homme de la nuit" (1897), puis "la Double Vie de Théophraste Longuet" (1903). En 1905, il mena une grande enquête en Russie et devient célèbre en 1907 en publiant, dans l'Illustration, "le Mystère de la chambre jaune ":  son héros, le reporter Rouletabille, créera un nouveau type de détective qu'il confronte ici à l'énigme d'un meurtre en chambre close et qui reviendra dans d'autres récits (le Parfum de la dame en noir, 1908 ; Rouletabille chez Krupp, 1917). En centrant le roman d'aventures sur la résolution d'une énigme qui ne recule pas devant l'horreur, il contribue à fonder le roman policier. Gaston Leroux est le créateur de Chéri-Bibi, forçat au grand cœur, colosse trois fois évadé du bagne, innocent persécuté et criminel par nécessité sur lequel s'acharne un impitoyable destin. Gaston Leroux a également écrit un grand nombre de romans isolés dont les personnages sont restés célèbres : "le Fantôme de l'Opéra"...  


1907 – Le Mystère de la chambre jaune 

La porte de la chambre fermée à clef « à l'intérieur », les volets de l'unique fenêtre fermés, eux aussi, "à l'intérieur", pas de cheminée... Qui a tenté de tuer Mlle Stangerson et, surtout, par où l'assassin a-t-il pu fuir de la chambre jaune ? C'est le jeune reporter Rouletabille, limier surdoué et raisonnant par « le bon bout de la raison, ce bon bout que l'on reconnaît à ce que rien ne peut le faire craquer », qui va trouver la solution de cet affolant problème aux termes d'une enquête fertile en aventures et rebondissements. 

 

« Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-ci, jusqu’à ce jour, s’y était si formellement opposé que j’avais fini par désespérer de ne publier jamais l’histoire policière la plus curieuse de ces quinze dernières années.

J’imagine même que le public n’aurait jamais connu toute la vérité sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à laquelle mon ami fut si intimement mêlé, si, à propos de la nomination récente de l’illustre Stangerson au grade de grand-croix de la Légion d’honneur, un journal du soir, dans un article misérable d’ignorance ou d’audacieuse perfidie, n’avait ressuscité une terrible aventure que Joseph Rouletabille eût voulu savoir, me disait-il, oubliée pour toujours.

La «Chambre Jaune» ! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit couler tant d’encre, il y a une quinzaine d’années ? On oublie si vite à Paris.

N’a-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique histoire de la mort du petit Menaldo ? Et cependant l’attention publique était à cette époque si tendue vers les débats, qu’une crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa complètement inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui précéda l’affaire de Nayves de quelques années, eut plus de retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois sur ce problème obscur, - le plus obscur à ma connaissance qui ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police, qui ait jamais été posé à la conscience de nos juges. La solution de ce problème affolant, chacun la chercha.

Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel s’acharnèrent la vieille Europe et la jeune Amérique.

C’est qu’en vérité - il m’est permis de le dire « puisqu’il ne saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d’auteur » et que je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me permet d’apporter une lumière nouvelle - c’est qu’en vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité ou de l’imagination, même chez l’auteur du double assassinat, rue morgue, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTÈRE, « au naturel mystère de la Chambre Jaune».

Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille, âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal, le trouva ! Mais, lorsqu’en cour d’assises il apporta la clef de toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa apparaître que ce qu’il fallait pour expliquer l’inexplicable et pour faire acquitter un innocent. Les raisons qu’il avait de se taire ont disparu aujourd’hui. Bien mieux, mon ami doit parler. Vous allez donc tout savoir ; et, sans plus ample préambule, je vais poser devant vos yeux le problème de la «Chambre Jaune», tel qu’il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du château du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure du Temps :

« Un crime affreux vient d’être commis au Glandier, sur la lisière de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître travaillait dans son laboratoire, on a tenté d’assassiner Mlle Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante à ce laboratoire.

Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle Stangerson. »

Vous imaginez l’émotion qui s’empara de Paris. Déjà, à cette époque, le monde savant était extrêmement intéressé par les travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire plus tard M. et Mme Curie à la découverte du radium.

On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que le professeur Stangerson allait lire, à l’académie des sciences, sur sa nouvelle théorie : La Dissociation de la Matière. Théorie destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si longtemps sur le principe : rien ne se perd, rien ne se crée.

Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame. Le matin, entre autres, publiait l’article suivant, intitulé : « Un crime surnaturel » :

« Voici les seuls détails - écrit le rédacteur anonyme du matin - que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier. L’état de désespoir dans lequel se trouve le professeur Stangerson, l’impossibilité où l’on est de recueillir un renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos investigations et celles de la justice tellement difficiles qu’on ne saurait, à cette heure, se faire la moindre idée de ce qui s’est passé dans la «Chambre Jaune», où l’on a trouvé Mlle Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous avons pu, du moins, interviewer le père Jacques - comme on l’appelle dans le pays - un vieux serviteur de la famille Stangerson. Le père Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en même temps que le professeur.

Cette chambre est attenante au laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un pavillon, au fond du parc, à trois cents mètres environ du château.

« - il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme ( ?), et je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M. Stangerson quand l’affaire est arrivée. J’avais rangé, nettoyé des instruments toute la soirée, et j’attendais le départ de M. Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé avec son père jusqu’à minuit ; les douze coups de minuit sonnés au coucou du laboratoire, elle s’était levée, avait embrassé M. Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle m’avait dit : « Bonsoir, père Jacques ! » et avait poussé la porte de la «Chambre Jaune». Nous l’avions entendue qui fermait la porte à clef et poussait le verrou, si bien que je n’avais pu m’empêcher d’en rire et que j’avais dit à monsieur : « Voilà mademoiselle qui s’enferme à double tour. Bien sûr qu’elle a peur de la ‘‘Bête du Bon Dieu’’ ! » Monsieur ne m’avait même pas entendu tant il était absorbé. Mais un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus justement le cri de la « Bête du Bon Dieu » ! … que ça vous en donnait le frisson… « Est-ce qu’elle va encore nous empêcher de dormir, cette nuit ? » pensai-je, car il faut que je vous dise, monsieur, que, jusqu’à fin octobre, j’habite dans le grenier du pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule fin que mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc. C’est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le pavillon ; elle le trouve sans doute plus gai que le château et, depuis quatre ans qu’il est construit, elle ne manque jamais de s’y installer dès le printemps. » 


Le relatif désintérêt anglo-saxon pour Le Mystère de la Chambre Jaune ...

Quand le roman paraît en 1907, le « detective story » est déjà une institution en Angleterre avec Conan Doyle (Sherlock Holmes, dont les premières aventures datent de 1887) et les auteurs de l'« Âge d'or » (comme Christie à partir de 1920). Le roman policier anglais de l'époque privilégie souvent le rationalisme, la méthode et le génie individuel du détective (Holmes, Poirot). "Le Mystère de la Chambre Jaune", avec son jeune journaliste Rouletabille, son atmosphère gothique, son intrigue presque mathématique mais aussi ses éléments mélodramatiques (la scène de la chambre sanglante, la relation père/fille), apparaît peut-être comme plus « continental », plus baroque et moins « pur » aux yeux du public anglais. Et Joseph Rouletabille, jeune, impulsif et journaliste, ne correspond pas à l'archétype du détective anglais (le gentleman amateur, le professionnel de Scotland Yard, ou le petit génie excentrique). 

Et la nature même de l'énigme, plus adaptée à l'exercice intellectuel de la lecture qu'au spectacle cinématographique, rendra les adaptations difficiles et souvent peu convaincantes pour un large public....


1907 – Le parfum de la Dame en noir

"Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat". Cette phrase empruntée à George Sand, à laquelle une simple modification d'un mot a conféré une forte charge poétique, scande l'un des grands classiques de la littérature policière. On retrouve dans "Le Parfum de la dame en noir" tous les personnages du "Mystère de la chambre jaune". Grâce à Rouletabille, le mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson a enfin eu lieu et la mort de leur ennemi est officiellement constatée. À peine partie en voyage de noces, cependant, la belle Mathilde appelle Rouletabille à son secours. Leur impitoyable ennemi est réapparu! La situation devient alors angoissante : disparition, crime. Le mystère s'épaissit. 

 

"– Vous n’avez jamais cru à sa mort ? » me demanda Rouletabille avec une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. « Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami ?... vous paraissez d’une faiblesse extrême. Êtes-vous malade ?... »

Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage ; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci par la loi humaine ? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour toujours !

Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait : « Hélas ! rappelez-vous, mon ami... aux yeux de Larsan “le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat” ! » Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas :

– Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour vous, Sainclair, n’est-ce pas ? la dépêche de M. Darzac ne signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.

– Évidemment !... Mais M. Darzac a pu se tromper !... – Oh ! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur... cependant, il faut espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair ? Qu’il s’est trompé !... Non, non ! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux !... trop affreux... Mon ami ! Mon ami !... oh ! Sainclair, ce serait trop terrible !... »

Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant... il marchait dans la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant : « Trop terrible !... trop terrible ! » Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et pouvait être le résultat de quelque hallucination... Et puis, j’ajoutai que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. « Inexcusables !... Vraiment, Sainclair... inexcusables !... – Mais, enfin, mon cher... vous me faites peur !... que se passe-t-il ?

– Vous allez le savoir... La situation est horrible... Pourquoi n’est-il pas mort ? – Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas. – C’est que, voyez-vous, Sainclair... Chut !... Taisez-vous... Taisez-vous, Sainclair !... C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais autant être mort !

– Fou ! Fou ! Fou ! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous soyiez vivant, pour la défendre, elle ! – Oh ! oh ! c’est vrai ! Ce que vous venez de dire là, Sainclair !... C’est très exactement vrai !... Merci, mon ami !... Vous avez dit le seul mot qui puisse me faire vivre : « Elle ! » Croyez-vous cela !... Je ne pensais qu’à moi !... Je ne pensais qu’à moi !... »

Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi... « Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille !... Parle, parle ! Soulage-toi !... Dis-moi ton secret ! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe !... Je t’ouvre mon cœur... »

Rouletabille a posé sa main sur mon épaule... Il m’a regardé jusqu’au fond des yeux, jusqu’au fond de mon cœur, et il m’a dit : « Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que je sais que vous m’aimez ! » Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à demander l’indicateur des chemins de fer. « Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver ; nous n’arriverons à Paris qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille et Menton. » Il ne me demandait même pas mon avis ; il m’emmenait à Menton comme il m’avait emmené au Tréport ; il savait bien que dans les conjonctures présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du palais me laissaient toute liberté.


"Le Fantôme de l'Opéra" (1910)

En France, le roman paraît à une période où le goût dominant est pour le réalisme, le naturalisme et les romans d'analyse psychologique (Zola, Proust, etc.). Le fantastique de Leroux, mêlé au feuilleton populaire, est considéré comme un genre « mineur », loin des avant-gardes littéraires.

Leroux était surtout connu comme journaliste et auteur de romans-feuilletons (comme Le Mystère de la Chambre Jaune), mais sans grande reconnaissance critique. Le livre n'a pas été un échec total, mais il est passé relativement inaperçu dans le paysage littéraire français.

Il n'en va pas de même dans les pays anglo-saxons.

Le public britannique et américain est nourri d’une longue tradition gothique (depuis "Le Château d'Otrante" au XVIIIe siècle) et de récits victoriens mêlant mystère et romance sombre (comme ceux de Wilkie Collins ou Bram Stoker). 

L’histoire du Fantôme, avec son atmosphère mélodramatique, son cadre théâtral et son monstre tragique, correspond parfaitement à cette sensibilité. Le personnage d’Erik, à la fois monstrueux et pathétique, rappelle des figures comme Quasimodo (déjà très populaires en Angleterre grâce aux adaptations de Hugo) ou le Monstre de Frankenstein....

 

Devant les événements inexplicables qui secouent l`Opéra de Paris (meurtres. menaces, disparitions). la direction doit se rendre à l`évidence : quelqu`un, homme ou fantôme, tient le théâtre sous sa coupe. Au même moment, la jeune Christine Daaé, appelée à remplacer une diva malade, campe une Marguerite éblouissante au point d`envoûter le public stupéfait. Au seul vicomte Raoul de Chagny, qui en est éperdument amoureux, elle veut bien raconter son incroyable histoire. L`ange de la musique vient régulièrement la visiter dans sa loge. Elle n'en entend que la voix merveilleuse ; cela lui suffît pourtant pour inspirer son chant. Mais Christine et Raoul découvrent bientôt I'imposture : derrière la voix se cache un être effrayant au visage hideux, Erik. Cet ancien prestidigitateur de génie s'est réfugié, après maintes tribulations, dans les dessous de l`Opéra pour y composer l`œuvre musicale de sa vie (un Don Juan triomphant). Violemment épris de la jeune femme, Erik l`enlève et la garde prisonnière au cœur de son royaume souterrain. Aidé d`un mystérieux Persan, Raoul de Chagny affronte alors les redoutables pièges tendus par le fantôme, grand maître ès illusions : le "lacet du Pendjab", le "lac des morts", la "chambre des supplices" (où les deux hommes manquent de devenir fous). Erik finira toutefois par se repentir, touché par le sacrifice de Christine prête à lui consacrer sa vie. 

 

Alors qu'en France, aucune adaptation majeure n’émerge avant longtemps, c'est par le cinéma hollywoodien que le mythe se diffuse massivement hors de France.

Dès 1925, une adaptation cinématographique américaine muette ("The Phantom of the Opera" avec Lon Chaney) rencontre un grand succès et marque durablement l’imaginaire anglo-saxon. Cette version, très libre, accentue l’horreur et le mélodrame. 

L'adaptation de 1943 réalisée par Arthur Lubin est une version très particulière du "Fantôme de l'Opéra", qui s'éloigne notablement du roman de Leroux et de l'adaptation muette de 1925 pour épouser les codes du cinéma hollywoodien des années 1940. 

C'est la première adaptation en couleur du roman. Les décors de l'Opéra de Paris sont fastueux, les costumes brillants, et la photographie met en valeur l’esthétique glamour des comédies musicales de l'époque. Universal, qui avait connu un immense succès avec ses films d'horreur dans les années 1930 (Dracula, Frankenstein), cherche ici à renouveler le genre en l’associant à la musique et à la couleur. Le film est avant tout une comédie musicale lyrique, portée par la présence de Nelson Eddy, célèbre baryton et star des concerts à l'époque. Les numéros musicaux (airs d'opéra, chansons) occupent une large place, parfois au détriment du suspense. Claude Rains incarne un Fantôme (nommé Erique Claudin) bien différent de celui du roman. Il est présenté comme un violoniste de l'orchestre vieillissant, atteint de surdité et éconduit, qui devient accidentellement défiguré par de l'acide. Cette version le rend plus pathétique que monstrueux, un homme victime de la société plutôt qu'un génie diabolique. La dimension de vengeance est moins marquée, et son amour pour la jeune chanteuse Christine (ici Susanna Foster) est plus paternel/mentor que passionnel obsessionnel. À sa sortie, le film a été un succès commercial et a remporté l’Oscar de la meilleure photographie (Hal Mohr et W. Howard Greene) ainsi que celui des décors.

 

Bien que tardive, l'adaptation réalisée via la comédie musicale d'Andrew Lloyd Webber (1986) va ancrer définitivement le phénomène dans la culture populaire mondiale, surtout en Angleterre et aux États-Unis.

Elle a aussi créé un « effet rétroactif » sur la perception du roman en France, où il est désormais perçu à travers le prisme de la comédie musicale.

Des airs comme The Music of the Night, All I Ask of You, Think of Me et The Phantom of the Opera (avec ses orgues rock) combinent l’opéra, le rock léger et le romanticisme victorien. La musique est immédiatement reconnaissable et émotionnellement efficace. Le lustre qui s’écrase (inspiré du film de 1925), la descente dans les sous-sols en barque sur un lac de brume, les escaliers en colimaçon, les changements à vue… La production a élevé le standard du spectacle visuel à Broadway et dans le West End.

Un album studio avec les chanteurs originaux (Michael Crawford, Sarah Brightman, Steve Barton) est sorti avant la première sur scène, créant un buzz et une familiarité avec la musique. Sarah Brightman (alors épouse de Lloyd Webber) incarne Christine, mais c’est Michael Crawford (connu pour des rôles comiques) qui surprend en interprétant un Fantôme profondément tragique et charismatique. Sa performance est devenue légendaire.  Après Londres (1986) et New York (1988), la comédie musicale a essaimé dans le monde entier avec des productions identiques ou adaptées, créant un réseau mondial de spectacles. Le Fantôme (génie torturé), Christine (jeune ingénue tiraillée) et Raoul (jeune aristocrate) offrent un mélodrame romantique pur, avec des thèmes universels : la monstruosité, la beauté, la rédemption, le choix entre le bien et la passion obscure...

Lloyd Webber et le producteur Cameron Mackintosh avaient déjà révolutionné le théâtre musical avec Cats (1981). Phantom s’inscrit dans l’ère des spectacles à grand budget, à effets spéciaux et à la musique pop-opéra, visant un public international. La globalisation du marché du divertissement a permis une diffusion massive (CD, vidéos, produits dérivés) et un tourisme culturel vers Londres et New York. À Broadway, elle est devenue le spectacle le plus long de l’histoire (avant sa fermeture en 2023 après 35 ans). À Londres, elle court toujours. Elle a généré des milliards de dollars de recettes, des centaines de millions de spectateurs, et a remporté de nombreux Tony Awards et Olivier Awards. Le film de Joel Schumacher (2004), bien que critiqué, a étendu la notoriété de la comédie musicale à un public cinéphile mondial et a introduit une nouvelle génération à la musique.


Michel Zévaco (1860-1918)

Le feuilleton fut fatal au roman historique, d'autant que s'y introduit le roman de cap et d'épée se déroulant en maints épisodes palpitants. Les vingt dernières années de la vie de Michel Zévaco seront consacrées à l’écriture de ce type de romans-feuilletons. En 1899, il fait paraître "Le Chevalier de la Barre" dans Le journal du peuple, puis en avril 1900 "Borgia" dans La petite république française où il publie sept titres en cinq ans. Dans le journal Le Matin, il publiera neuf titres avec  "Le Capitan", 1906 et repris en volume chez Fayard dans la collection « Le livre populaire ». La passion y côtoie le drame et la série des Pardaillan fourmille de personnages pittoresques.. 

1907 – Pardaillan

Le Capitan a été un feuilleton publié en 1906 dans Le Matin repris en volume chez Fayard dans la collection « Le livre populaire » à 65 centimes et dont le tirage initial a été de 100 000 exemplaires suivi de nombreuses rééditions. Monté à Paris pour faire fortune, le jeune Capestang tombe amoureux de Gisèle, la fille du duc d’Angoulême qui complote contre le jeune Louis XIII. Le Maréchal d’Ancre, Concini, voudrait bien conserver le pouvoir que Catherine de Médicis lui a confié mais Capestang, devenu Le Capitan, met en échec tous les complots, arrête le duc de Guise, tue Concini et épouse Gisèle d’Angoulême dont le père jure fidélité au jeune roi. 

"La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. Près d’une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche ; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François Ier. Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes. Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine ; il demanda :

– Ma fille ?... Où est ma fille ?...

Une servante, qui rangeait la salle, répondit :

– Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.

– Oui, c’est vrai ; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c’est toi...

Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eût guetté de loin...

– Tout ce que je hais est là ! gronda-t-il. Là est la puissance qui m’a brisé, anéanti ! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j’en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m’a laissé la rapacité du Connétable !... Que dis-je, insensé ! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier refuge !... Qui sait si demain ma fille aura encore une maison où s’abriter ! Ô ma Jeanne... tu cueilles des fleurs... tes dernières fleurs peut-être !...

Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.

Soudain, il pâlit affreusement : un cavalier, vêtu de noir mettait pied à terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui !...

– Enfer !... Le bailli de Montmorency !...

– Seigneur de Piennes, dit l’homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j’ai ordre de vous communiquer à l’instant.

– Un papier, murmura le vieillard, tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.

– Sire de Piennes, pénible est ma mission : ce papier que voici, c’est la copie d’un arrêt du Parlement de Paris en date d’hier, samedi 25 avril de cet an 1553.

– Un arrêt du Parlement ! s’exclama sourdement le seigneur de Piennes qui se dressa tout droit et croisa les bras. Parlez, monsieur. De quel nouveau coup me frappe la haine du connétable ? Voyons ! dites !

– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency ; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois...

Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et, dans le silence de la salle, tandis qu’au-dehors, sur une branche de prunier fleuri, chantait une fauvette, sa voix tremblante s’éleva :

– Ô mon digne sire Louis douzième ! et vous, illustre François Ier ! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang ? Revenez, sires ! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain !

Devant ce désespoir, le bailli trembla.

Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.

Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante :

– Et ma fille ! Ma fille ! Ma Jeanne ! Ma fille est sans abri ! Ma Jeanne est sans pain ! Montmorency ! malédiction sur toi et toute ta race !

Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulsèrent... il s’évanouit.

La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l’effondrement de sa fortune, il s’était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Et une seule joie l’avait jusqu’ici rattaché à la vie, une joie lumineuse et pure ; sa fille, sa Jeanne, sa passion, son adoration.

Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.

Maintenant, c’était fini ! L’arrêt du Parlement, c’était, pour Jeanne de Piennes et son père, la misère honteuse, la misère sinistre, ce que le peuple, avec son génie de l’épithète picturale appelle : la misère noire !..."


Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969)

En 1911, Pierre Souvestre et Marcel Allain lancent une série de romans policiers ayant un héros bien particulier, le maître de l'effroi , - une série de trente-deux volumes et environ 15 000 pages : un criminel aussi génial que sanguinaire, rêvant de conquérir le monde, et qui signe avec le nom mystérieux de Fantômas. 

Blaise Cendrars écrit dans la revue d'Apollinaire, Les Soirées de Paris : « Fantômas, c'est l’Énéide des temps modernes ». Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, Robert Desnos, Jean Cocteau et les surréalistes célébrèrent à l'envi le criminel en cagoule et collants noirs. 

C’est l’illustrateur Gino Starace qui va mettre en scène les méfaits de Fantomas dans la collection du « Livre populaire » entre 1911 et 1913, créant ainsi un véritable cinéma imprimé propre à marquer les esprits :  "Ils se pressent aux vitrines des librairies ou des marchands de journaux et là, les yeux écarquillés, le cou tendu, ils béent d’admiration devant la grossière imagerie des illustrés à un sou, ils se bousculent pour mieux voir, jusqu’au plus petit détail, les pages sanguinaires et imbéciles, où hurlent les couleurs les plus criardes – il faut bien n’est-ce pas, aguicher le passant". ( Van Dooren, Préface à l’édition de 1907 de son Anthologie Illustrée des Poètes et des Prosateurs)

 

Fantômas n’est pas qu’un simple roman policier. Il est le fruit de son époque et un phénomène culturel qui a durablement marqué l’imaginaire collectif ...

- L' Archétype du « Roman-feuilleton populaire » ...

L’œuvre est emblématique du feuilleton à suspense. Les chapitres se terminent sur des "cliffhangers", l’intrigue est foisonnante, les coups de théâtre nombreux. C’est une littérature conçue pour le divertissement et la consommation rapide.

- Naissance d’un mythe moderne ...

Pierre Souvestre et Marcel Allain inventent ici une figure archétypale du Mal. Fantômas n’a pas de psychologie complexe ; il est la pure fonction criminelle. Son absence d’identité fixe (il est « l’homme aux mille déguisements ») et sa motivation (le crime pour le crime, la domination par la terreur) en font une force quasi surnaturelle, une abstraction du mal qui préfigure les super-méchants.

- Un duo enquêteur précurseur ...

Juve (le policier tenace, scientifique) et Fandor (le journaliste impulsif, aventurier) posent les bases du duo d’enquêteurs complémentaires, que l’on retrouvera dans de nombreuses séries policières. Tenace et paradoxal, Juve est peut-être à l'origine du commissaire Maigret de Simenon. On le retrouve mêlé à des situations inextricables ...

 

Publié à la Belle Époque, dans une société en pleine mutation (urbanisation, anonymat des grandes villes, peurs sociales), Fantômas cristallise les angoises d’une bourgeoisie hantée par l’effondrement de l’ordre. Le crime peut surgir partout, même dans les milieux les plus huppés (hôtel particulier, grand hôtel).

Le monde de Fantômas est corrompu. La police (incarnée par Juve) est souvent inefficace, les apparences sont trompeuses, et l’élite n’est pas épargnée. Fantômas exploite les failles du système social.

La qualité littéraire est souvent rudimentaire. Le style est fonctionnel, parfois répétitif, et les personnages (hormis Fantômas et Juve) manquent de profondeur. Ce défaut est lié au mode de production : 32 volumes écrits en moins de trois ans, dictés au rythme d’un chapitre par jour.

Fantômas est un criminel absolu, sans remords ni pitié. Pourtant, il exerce une fascination incontestable. C’est la figure de l’individu qui défie toutes les lois, toutes les normes, et qui, par son intelligence et son audace, échappe toujours au châtiment. Ce paradoxe (condamner le crime tout en glorifiant le criminel génial) est au cœur du succès de la série.

Contrairement aux canons du roman policier « classique » (type Conan Doyle) où l’ordre est restauré, Fantômas se termine souvent sur l’échec relatif des forces de l’ordre. Le mal n’est pas éradiqué ; il demeure, insaisissable, ce qui entretient le suspense pour le tome suivant.

 

Fantômas est considéré comme l'un des premiers méchants géniaux, insaisissables et théâtralisés de la culture populaire moderne, préfigurant des figures comme le Dr. Mabuse, Fu Manchu ou le Joker. Et la représentation de Paris comme une ville labyrinthique et dangereuse, où le crime se niche partout, a influencé l'esthétique du film noir américain.

Les romans ont été rapidement traduits et publiés aux États-Unis et au Royaume-Uni (dès 1915). Ils ont trouvé un public, mais n'ont jamais atteint le statut de phénomène national comme en France. La sensibilité anglo-saxonne, plus pudique et moralisatrice, a parfois perçu l'œuvre comme trop violente, anarchique et amorale. 

Ainsi, les films de Louis Feuillade (1913-1914) ont souvent été coupés ou interdits aux États-Unis et en Grande-Bretagne pour leur glorification du crime et leur subversion de l'ordre. Cette censure a limité leur diffusion massive.


"Fantômas" (1911, tome 1) 

C’est le roman fondateur : il introduit Fantômas comme un criminel inédit, sans morale, protéiforme et insaisissable. Le personnage choque et fascine : il est cruel, amoral, sans passé clair, à l’opposé des héros positifs traditionnels.

Le roman se vend très rapidement grâce à la publicité massive de Fayard et au format populaire (prix bas, diffusion large). Le public est captivé par le duel Juve / Fantômas, qui structure toute la série. Sans ce succès initial, la série n’aurait pas atteint 32 volumes.

Le premier tome, simplement intitulé Fantômas, lance la série en posant les bases du mythe. L’histoire est centrée sur une série de crimes apparemment décousus, mais qui se révèlent être l’œuvre d’un seul et unique génie du mal : Fantômas.

- L’énigme du Grand Hôtel : L’intrigue s’ouvre sur la visite du marquis de Langrune à sa petite-fille, la belle et riche héritière Lady Beltham. Peu après, le marquis est retrouvé assassiné dans sa chambre close de l’hôtel, sauvagement égorgé. L’enquête est confiée à l’inspecteur Juve, un policier méthodique et intuitif, déjà sur la piste d’une ombre criminelle.

- L’affaire de la rue Léopold : Un autre crime horrible secoue Paris : l’ouvrière Étienne Rambert est découverte assassinée et volée. Un certain Charles Rambert, fils de la victime, est rapidement suspecté. Pourtant, l’enquête de Juve et les doutes du journaliste Fandor (autre personnage clé de la série) laissent entrevoir une machination plus complexe.

- Le cambriolage de la princesse Sonia : Une jeune princesse russe est victime d’un vol audacieux de bijoux. Là encore, la signature de Fantômas semble présente.

Juve, grâce à son intuition et son réseau d’indicateurs, comprend que ces crimes divers sont liés. Fantômas n’est pas un voleur ou un assassin ordinaire ; c’est un maître du déguisement et de la manipulation, un être sans visage ni identité fixe, capable d’être partout et nulle part. Il peut être le gentleman distingué, l’ouvrier, ou même se glisser dans la peau de ses victimes.

L’enquête converge vers le mari de Lady Beltham, Lord Beltham, qui a mystérieusement disparu. Juve est convaincu que Fantômas a assassiné Lord Beltham et a pris sa place auprès de Lady Beltham. Juve et Fandor s'engagent sur les traces du criminel, menant à une confrontation dans son repaire. Cependant, dans un finale typique de la série, Fantômas, bien qu’acculé, parvient à s’échapper de façon spectaculaire et énigmatique, laissant planer le doute sur son identité réelle et son sort. La toute dernière scène, célèbre, montre Juve et Fandor croisant dans la rue un simple ouvrier livreur… dont le regard glaçant leur révèle qu’ils viennent de frôler Fantômas lui-même.


"Juve contre Fantômas" (1911, tome 2)

Consolide le phénomène. Il transforme la série en confrontation mythique entre le génie du crime et le policier obstiné. Juve devient une figure populaire, presque héroïque. Le public s’attache à la dynamique feuilletonesque : chaque volume appelle le suivant.

 

L'histoire s'ouvre sur le meurtre particulièrement odieux de l'actrice de cabaret Élisabeth Valgrand, retrouvée étranglée dans sa loge. Sur les lieux du crime, l'inspecteur Juve découvre une carte de visite à son nom, signée de la main de... Fantômas. Ce dernier défie ouvertement la police.

Fantômas, dans un plan diabolique, orchestre un coup monté pour faire accuser son poursuivant. Grâce à ses talents de maître déguiseur, il se fait passer pour Juve à plusieurs reprises, commettant des crimes (dont le vol des diamants de la princesse Danidoff) sous les traits du policier. Les preuves s'accumulent contre l'inspecteur.

Le piège est parfait. Accablé par des témoignages et des indices accablants, Juve est arrêté et emprisonné à la prison de la Santé. C'est le triomphe de Fantômas : son plus grand adversaire est neutralisé et déshonoré.

Seul le journaliste Jérôme Fandor (dont l'amitié avec Juve s'est renforcée) reste convaincu de son innocence. Il mène sa propre enquête, remontant la piste d'une mystérieuse affaire de chantage liée à un document secret, "l'Affaire de l'Ambassade". Parallèlement, Juve, depuis sa cellule, planifie une évasion audacieuse pour retrouver sa liberté et prouver son innocence.

Les pistes convergent vers un sinistre château en province, le château de Rou-Marteau,repaire de Fantômas. Juve, évadé, et Fandor s'y infiltrent séparément. Ils découvrent l'antre du maître du crime, avec ses pièges, ses souterrains et son laboratoire.

Après une série de péripéties haletantes dans le château (capture, menaces, trahisons), Juve et Fantômas se font finalement face. Leur duel physique est bref mais intense. Fantômas, une nouvelle fois, semble pris au piège. Cependant, dans la confusion d'un incendie allumé par le criminel, la capture définitive échappe encore aux forces de l'ordre. Fantômas disparaît dans la nuit, laissant derrière lui un doute : est-il mort dans les flammes ? L'épilogue, montrant une silhouette mystérieuse rôdant près des ruines du château, suggère fortement qu'il a survécu. Juve, bien que lavé de tout soupçon, reste obsédé par sa poursuite.

 

Le titre même scelle la nature fondamentale de la série : un combat entre deux forces antithétiques, l'Ordre et le Chaos, incarnées par deux hommes que tout oppose mais qui sont étrangement liés. C'est le début d'une relation quasi symbiotique. Le coup de génie narratif est de faire accuser et emprisonner le héros. Cette inversion (le chasseur devient le gibier) renforce le côté insaisissable et manipulateur de Fantômas. Elle permet aussi d'explorer la vulnérabilité de Juve et sa détermination absolue.

L'intrigue est plus concentrée que dans le premier tome. On suit deux enquêtes parallèles : celle, officielle et erronée, contre Juve, et celle, clandestine et juste, de Fandor. Cette structure ajoute du suspense et de la dynamique. Le château de Rou-Marteau est un élément essentiel de la mythologie fantômassienne. C'est l'antre classique du méchant de roman populaire, avec son architecture labyrinthique et ses pièges mortels. Il renforce l'aspect gothique et spectaculaire de l'œuvre. Le dénouement, encore une fois, refuse la conclusion nette. La disparition présumée de Fantômas entretient le mystère et assure la continuité de la série.

Le roman montre la faillibilité de la justice (prête à condamner un innocent sur de fausses preuves) et l'inertie de la bureaucratie policière face à un génie du mal. Seul l'individu obstiné (Juve, Fandor) peut lutter. Le rôle de Fandor, journaliste, est crucial. Il représente le pouvoir de l'information et de l'enquête indépendante, thème important dans le contexte de la presse à grand tirage de l'époque.  

 

PIERRE SOUVESTRE ET MARCEL ALLAIN - JUVE CONTRE FANTOMAS 

Arthème Fayard - 1911 - 2 – UNE FILATURE

On finissait le journal La Capitale...

Les rédacteurs avaient remis les derniers feuillets. C’était dans la salle de rédaction le brouhaha habituel qui accompagne ce que l’on appelle « le bouclage des formes... »

— Alors, Fandor ?... demanda le secrétaire de rédaction, vous n’avez plus rien à me donner ?

— Non, rien...

— Vous n’allez pas venir tout à l’heure avec une « dernière heure » ? Je peux faire descendre la « une » ?

— Je n’attends rien, répondit Fandor, mais si le Président de la République est assassiné à cette minute et qu’un coup de téléphone nous l’apprenne, je vous donne la nouvelle !

— Parbleu ! Mais ne plaisantez donc pas, sapristi ! on a autre chose à faire en ce moment !...

Le « metteur » apparaissait dans la salle de rédaction :

— Il me faut un filet en elzévir pour la « une » et huit lignes pour la « deux ».

Le secrétaire de rédaction, immédiatement, pour satisfaire aux nécessités de la mise en pages, appelait au hasard l’un des reporters et lui passait la commande :

— Quelques lignes en elzévir !... 8 lignes ! regardez donc du côté de la question crétoise sur les dépêches...

Fandor avait été quérir son chapeau, sa canne... Son poste de « reporter policier », comme on disait volontiers dans le public, lui valait une existence agitée. Il ne s’appartenait jamais, ne savait jamais dix minutes d’avance ce qu’il allait faire, s’il devrait aller interviewer un ministre, ou encore risquer sa vie en poursuivant une enquête dans le monde des assassins.

— Nom d’un chien ! s’exclama-t-il, comme il franchissait la porte du journal et vérifiait l’heure à sa montre, il faut absolument que j’aille au Palais et il est déjà bien tard...

Il fit trois pas, en courant, sur le trottoir, puis s’arrêta net...

— Et le concierge assassiné à Belleville !... Si je ne vais pas voir de ce côté-là je n’aurai plus de tuyaux intéressants...

Il rebroussa chemin, à la recherche d’un fiacre, pestant contre l’étroitesse de la rue Montmartre, dont les trottoirs insuffisants déversent sur la chaussée la foule des passants, dont la chaussée elle-même demeure encombrée de petites voitures des quatre saisons, de lentes charrettes, de pesants autobus et de toute cette cohue de voitures qui fait que la rue de Paris a toujours un caractère d’animation que ne présente aucune voie des autres capitales du monde.

Comme il allait dépasser le coin de la rue Bergère, un commissionnaire chargé d’une invraisemblable quantité de boîtes d’échantillons portées sur un crochet, le heurta si fort, en se retournant subitement, qu’il pensa trébucher.

— Maladroit !... cria le journaliste...

— Vous ne pouviez pas faire attention aussi ? répliqua l’homme sur un ton grossier.

Jérôme Fandor n’était pas la patience même :

— Hé ! fit-il, c’est plutôt vous qui devriez faire attention !... Comme c’est vous aussi qui devriez vous excuser, il se semble ?...

— Tout de même !

Puis se ravisant et retenant Fandor qui, déjà, après un haussement d’épaules, s’apprêtait à poursuivre son chemin :

— Dites-moi, monsieur, vous ne pourriez pas m’indiquer la rue du Croissant ?

— Suivez la rue Montmartre, c’est la deuxième que vous couperez à gauche...

— Merci, monsieur...

Jérôme Fandor voulut s’éloigner, l’homme le rappelait encore :

— Des fois, excuses, vous fumez, monsieur, vous ne pourriez pas me donner un peu de feu ?...

Jérôme Fandor ne put s’empêcher de sourire : il tendit sa cigarette.

— Voilà.

Et, entraîné par sa gaminerie naturelle, il ajouta :

— C’est tout ce qu’il vous faut pour aujourd’hui ?...

Son interlocuteur ne se fâcha point de la boutade et, sans vergogne :

— Oh ! répliqua-t-il, si vous offriez encore un demi-setier ?...

— Un demi-setier ? répondit-il pourquoi diable voulez-vous que je vous paie un demi-setier ?

— Un bon mouvement, monsieur Fandor !...

S’entendant nommer, le journaliste avait un haut-le-corps.

— Eh bien, ça va ! Tenez, mon brave, je vous paie l’apéritif...

— Où ça ?

— Au Grand Charlemagne, voulez-vous ?

Ils avancèrent de compagnie, gagnèrent le faubourg Montmartre, et entrèrent chez un mastroquet, de modeste apparence, où fréquentaient surtout des camelots, des garçons de magasin, des marchands de quatre saisons, tous gens qui ne pouvaient guère reconnaître le journaliste.

— On se met dans un wagon ?

— Si vous voulez !...

Les deux interlocuteurs pénétrèrent jusqu’au fond du bistrot où des banquettes placées les unes en face des autres, parallèlement, deux par deux, dans la largeur de la pièce, figurait en effet assez exactement et malgré les tables qui les séparaient, la disposition des banquettes d’un compartiment de chemin de fer...

— Pour moi, dit le commissionnaire, en s’adressant au garçon, pour moi ça sera du rouge épais...

Fandor, sans hésiter, commanda une consommation populaire :

— Mettez-moi un mélécas...

Puis le garçon éloigné, Fandor se retourna vers le commissionnaire :

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

— Il y a, dit-il, que tu mets bougrement longtemps à reconnaître les amis...

Pensivement, Fandor, considérait son interlocuteur.

— Vous êtes merveilleusement grimé, dit-il. Non seulement vos habits vous déguisent, mais cette barbe et cette moustache vous rendent méconnaissable...

— Et puis tu pourrais dire que j’ai attrapé une grimace de la bouche, un truc pour me faire la lèvre pendante qui est tout à fait merveilleux ?...

— Et ce que cela vous vieillit !... Non ! Jamais, Juve, je ne vous avais vu sous cet aspect !...

— Ne prononce donc pas mon nom ! Ici je m’appelle le vieux Paul, je suis connu dans l’établissement...

Fandor avait tort de nommer son interlocuteur. Depuis les affaires célèbres de la famille Rambert, depuis les terribles histoires de Fantômas, le nom de Juve était célèbre et si Juve avait jugé bon de se « camoufler », ce n’était bien certainement pas pour risquer d’être reconnu.

— Vite, pendant que nous sommes seuls, dites-moi le pourquoi de ce déguisement ? Qui cherchez-vous ? Une affaire compliquée ? Une enquête ? Il y a longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles ! Il ne s’agit pas de Fantômas ?...

— Laissons Fantômas, dit Juve, laissons-le pour l’instant... non, mon petit, c’est une affaire tout ce qu’il y a de plus banale, que je poursuis aujourd’hui.

— Une affaire banale, Juve, vous ne vous seriez pas déguisé... allons ! pas de mystères...

— De quoi s’agit-il ? ..." 


"Le Mort qui tue" (1911, tome 3)

Succès critique et populaire pour son ambiance particulièrement macabre et sensationnelle (fausses morts, résurrections, mystère). Exploite la peur moderne de l’époque : identité instable, science, criminalité urbaine. Très commenté dans la presse populaire pour son audace.

 

Ce troisième tome, au titre évocateur, plonge l'intrigue dans une atmosphère particulièrement macabre et accentue le jeu des apparences trompeuses jusqu'au paradoxe absolu : un homme exécuté peut-il continuer à semer la mort ?

L'histoire reprend peu après les événements du tome 2. L'assassin présumé de Lord Beltham, un certain Gurn, a été arrêté, jugé et condamné à mort. L'inspecteur Juve, bien qu'ayant des doutes sur la véritable identité de Gurn (il le soupçonne d'être Fantômas lui-même), ne peut empêcher l'exécution. Gurn est guillotiné en place publique. L'affaire semble close.

Peu après l'exécution, une vague de meurtres étranges frappe Paris. Les victimes (un usurier, un indicateur de police) sont retrouvées... étranglées par une corde de chanvre, identique à celle de la guillotine, et portant l'empreinte digitale de Gurn. La presse s'empare de l'affaire : et si le mort revenait tuer ? La terreur s'installe.

Juve, convaincu que Fantômas est derrière ces crimes, reprend l'enquête. Son attention se porte sur Lady Beltham, la veuve de la première victime. Il découvre qu'elle est en réalité la maîtresse et complice de Fantômas, liée à lui par une passion destructrice et une soumission absolue. Elle vit recluse, rongée par le remords et la terreur de son amant.

L'enquête mène Juve et Fandor vers le mystérieux immeuble de la rue Léopold, un lieu déjà lié à Fantômas. Ils y découvrent un véritable laboratoire du crime, incluant un atelier de faux documents et une cache.

Juve comprend le terrible secret. L'homme guillotiné n'était pas Fantômas, mais un pauvre diable, Charles Rambert (le fils de l'ouvrière du tome 1), que Fantômas a manipulé, transformé par la chirurgie et hypnotisé pour qu'il prenne son apparence et subisse son châtiment à sa place. Fantômas, lui, est bien vivant et commet les nouveaux crimes pour brouiller les pistes et entretenir sa légende d'être immortel.

La traque conduit Juve et Fandor dans la propriété de Lady Beltham. Dans un final haletant, ils y affrontent Fantômas. Ce dernier, une fois de plus, utilise Lady Beltham comme un bouclier émotionnel et physique. Dans la confusion, il parvient à s'échapper, non sans avoir tenté d'assassiner Juve. Lady Beltham, déchirée et perdue, reste en proie à son destin tragique. Fantômas demeure insaisissable, et la menace du « mort qui tue » plane toujours.

 

"Au sortir de La Capitale, dans la rue Montmartre, encombrée, vers onze heures, des charrettes de tous les petits marchand dits « des quatre-saisons », Jérôme Fandor avait hélé un taxi-auto :

— Au Palais ! Vous m’arrêterez sur le boulevard du Palais.

Quelques minutes après, il traversait la salle des Pas-Perdus, jetant, rapide, un cordial bonjour à tous les avocats qu’il connaissait, et par la Galerie Marchande où déjà des rédacteurs judiciaires s’empressaient vers les appareils téléphoniques, gagnait ce que l’on est convenu d’appeler les couloirs du Parquet.

***

Il y avait déjà longtemps que Jérôme Fandor appartenait à la rédaction de La Capitale en qualité de premier reporter.

Son flair professionnel, son extraordinaire activité, sa ténacité particulière lui avaient permis de réussir là où d’autres eussent certainement échoué.

Le jeune homme s’était fait un « nom » dans ce monde très spécial des informateurs, où l’on ne réussit que par l’audace et le travail.

Il n’incarnait nullement le type honni du journaliste qui ne réussit à obtenir les nouvelles qu’en lassant de questions les gens renseignés, mais il représentait au contraire, à merveille, le modèle du reporter qui, homme d’action, enquête et trouve la vérité par ses propres moyens et les seules ressources d’une intelligence avisée.

Sa parfaite bonhomie lui avait d’ailleurs suscité des amitiés précieuses un peu partout.

Franchissant la porte du greffe du petit Parquet, Jérôme Fandor réfléchissait :

— Un bon garçon tout de même, ce Jouet. La nouvelle n’est pas encore connue, il me téléphone avant tout le monde. Je vais avoir une enquête amusante.

Son ami l’accueillit d’une large poignée de main :

— Tu n’avais pas l’air de bonne humeur, tout à l’heure, au téléphone. Pourtant, je te communiquais une information !

— Oh ! une information qui prouve tout simplement combien l’administration de la justice, à laquelle tu as le malheur d’appartenir, est imparfaite... Comment ! pour une fois où vous arrivez à arrêter immédiatement l’assassin d’une personnalité connue, pour une fois que vous allez pouvoir sévir avec toutes les habiletés procédurières qui vous sont chères, vous êtes assez maladroits pour laisser le type se punir tout seul : il se suicide, la première nuit après son arrestation !

Jérôme Fandor avait commencé à parler à son ami de sa façon toute naturelle, mais, devant les signes impératifs de ce dernier, il baissa le ton :

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?

L’attaché se leva :

— Il y a, mon vieux, que tu vas aller faire un tour dans les galeries et que je vais venir te parler. Mais, pas de blagues, hein ! tu ne raconteras à personne ce que je m’en vais te dire.

— Compte sur moi.

Quelques minutes après, les deux amis se retrouvaient dans l’un de ces couloirs du Palais que connaissent seuls les avocats et les inculpés, et où l’on est si bien pour causer, que Me Henri-Robert déclarait un jour comprendre à merveille pourquoi tous les condamnés de droit commun, irrésistiblement, deviennent des récidivistes !

— Eh bien ! demanda le journaliste, qu’est-ce qu’il y a donc ? Il s’est pendu, ton assassin ?

— Mon assassin ? répondit l’attaché du Parquet. Mon assassin ?... Apprends, mon petit, que Jacques Dollon était innocent !

— Innocent ? Innocent ! Ah çà ! c’est la mode du jour de transformer tous les assassins en innocents ? Et sur quoi te fondes-tu pour une telle affirmation ?

— Sur ceci, que j’ai copié pour toi, il y a cinq minutes. Lis...

Le jeune attaché au Parquet tendit au journaliste un papier.

Copie d’une lettre apportée par Me Gérin, au Procureur de la République, lettre adressée à Me Gérin par Mme la baronne de Vibray.

Le reporter haussa les épaules :

— Bon ! une fiche !

— Lis toujours, tu verras..."

 

"Le Mort qui tue" est souvent considéré comme l'un des sommets de la série. Il complexifie le mythe en explorant des thèmes plus noirs et en poussant la logique fantômassienne à son paroxysme. Fantômas ne se contente pas de défier la société ou la police ; il défie l'ordre naturel, la frontière ultime entre la vie et la mort. Ce concept (un criminel déjà exécuté qui tue) injecte une dose de fantastique dans le feuilleton policier, créant une terreur d'un ordre supérieur. Le fait que Fantômas ait réussi à substituer un innocent à son propre châtiment capital est le comble de son art de la manipulation et de la tromperie. Il contrôle non seulement les vivants, mais instrumentalise même la mort et la justice d'État à son profit. C'est une critique féroce de la justice humaine, présentée comme aveugle et facilement dupée.

Le personnage de Lady Beltham est le grand apport de ce tome. Elle n'est plus seulement une victime ou une héritière, mais un personnage complexe, déchiré. Elle incarne la collaboration passionnelle avec le mal. Soumise par la terreur et une fascination morbide, elle est à la fois complice, prisonnière et victime. Sa relation avec Fantômas introduit une dimension perverse et tragique, une exploration des abîmes de l'âme humaine qui contraste avec le manichéisme habituel du roman populaire.

 Le début du tome emprunte aux codes du roman judiciaire (procès, exécution), pour mieux les subvertir. La conclusion de l'État est présentée comme erronée dès le départ, renforçant l'idée que le système est impuissant face à un génie du mal.


"L'Agent secret" (Tome 5, 1912)

Un tome fondateur pour le personnage de Juve. On y découvre son passé et sa motivation profonde : une vendetta personnelle contre Fantômas, qui a tué son frère. Cela donne une épaisseur nouvelle à l'affrontement, le transformant d'une chasse policière en un duel quasi-mythique. Pour comprendre la psyché de l'inspecteur, ce tome est essentiel.

Publié en décembre 1911 (mais portant le millésime 1912), ce tome est le dernier de la première année de publication frénétique (un roman par mois). Il témoigne de la volonté des auteurs de ne pas s'enfermer dans une formule et d'élargir l'emprise de Fantômas à des domaines plus vastes. Le titre résonne avec les tensions de l'époque, à la veille de la Première Guerre mondiale, où la figure de l'espion et la peur de la trahison obsèdent les opinions publiques. C'est aussi le premier tome où un personnage récurrent important, Bob, fait son apparition.

 

L'histoire s'ouvre non pas sur un crime sordide, mais sur une affaire d'État. Des documents secrets concernant la défense nationale française sont dérobés. Le gouvernement, pour éviter un scandale, confie l'enquête discrète à un agent spécial : Bob, un jeune et brillant agent du contre-espionnage.

Très vite, l'enquête de Bob croise celle, officieuse mais acharnée, de l'inspecteur Juve. Ce dernier, toujours à la poursuite de Fantômas, soupçonne que le vol des plans n'est pas l'œuvre d'une puissance étrangère classique, mais du génie du crime lui-même, agissant pour son propre compte ou pour le compte d'un client mystérieux.

Les investigations mènent les deux hommes, parfois concurrents, parfois alliés, dans un milieu cosmopolite et dangereux : diplomates, aventuriers, femmes fatales. L'intrigue se déplace de Paris vers un port important (probablement Marseille ou Toulon), où se trame un coup de force impliquant des armes et une possible trahison militaire.

Fantômas n'est plus ici le simple cambrioleur ou l'assassin des bas-fonds. Il se révèle être un maître-espion et un agent provocateur de niveau international, capable de manipuler les services secrets et de jouer avec les destinées des nations. Sa motivation semble moins financière que chaotique : semer la discorde, la méfiance et le désordre à une échelle monumentale.

Le récit implique des scènes d'action typiques (abordages, poursuites), mais aussi des moments de tension purement politique. Le dénouement met en scène une confrontation complexe où les loyalistes (Bob, Juve) doivent déjouer un plan qui menace la sécurité du pays, tout en essayant de mettre la main sur l'insaisissable Fantômas.

 

En s'emparant du thème de l'espionnage, Souvestre et Allain injectent dans la série une dose de réalisme géopolitique qui la modernise considérablement. Le roman saisit l'angoisse de l'époque face à la menace de guerre et à la cinquième colonne. Fantômas franchit un cap. Il n'est plus un ennemi public, mais une menace pour la nation. Cette élévation de son statut le rend plus terrifiant encore. Il incarne désormais les peurs diffuses d'une société sur le point de basculer dans le conflit. Le personnage de Bob apporte un souffle nouveau. Jeune, compétent, loyal et opérant dans les hautes sphères, il forme un contraste intéressant avec le Juve obsessionnel et le Fandor journaliste. Il représente l'État officiel, face à laquelle la méthode intuitive de Juve peut paraître marginale.


"Le Magistrat cambrioleur" (Tome 6, 1912)

Incontournable pour son audace sociale et son humour noir. Publié en janvier 1912, ce tome intervient à un moment où la série Fantômas est déjà un phénomène national. Les auteurs, Souvestre et Allain, sont au sommet de leur inventivité. Le titre lui-même est un oxymone saisissant qui résume à merveille l'esprit de la série : le renversement des valeurs, la subversion de l'ordre, et l'identité trouble. Un magistrat, symbole de la loi, associé à l'action illégale par excellence, le cambriolage. Cette antithèse promet d'emblée un scandale et un mystère typiquement fantômassiens.

Tout est représentation. Fantômas expose le fait que les positions sociales (juge, bourgeois) sont des rôles que l'on peut endosser ou détourner. La société est un théâtre où le plus grand criminel peut jouer le rôle du plus vertueux.  Le roman pose une question radicale : qui garde les gardiens ? Quand la loi elle-même est incarnée par un criminel, l'ordre social tout entier vacille ...

 

L'histoire s'ouvre sur une série de cambriolages d'une audace et d'une perfection techniques remarquables, commis dans des hôtels particuliers parisiens. Le coupable opère avec une science consommée, ne laissant aucune trace et visant des objets d'une grande valeur. Le personnage central introduit est Monsieur Édouard de (ou le magistrat) Bertray, juge d'instruction réputé pour sa rigueur et son intégrité. De manière apparemment fortuite, il est désigné pour instruire l'affaire de ces cambriolages. L'enquête est menée, comme toujours, par l'infatigable inspecteur Juve, dont la méfiance légendaire est immédiatement éveillée.

Les investigations de Juve le mènent sur une piste déroutante : certains indices semblent pointer non pas vers un criminel de droit commun, mais vers une personne du monde, voire de la magistrature. Le génie de Juve est de comprendre que le cambrioleur n'agit pas par simple appât du gain, mais avec une intelligence supérieure et une connaissance intime des procédures policières et judiciaires.

Parallèlement, le journaliste Fandor mène sa propre enquête. Les fils se resserrent progressivement autour du magistrat Bertray. Les preuves s'accumulent de manière troublante, créant un sentiment d'incrédulité et de scandale. Comment un pilier de la justice pourrait-il être l'auteur de tels méfaits ?

La réponse, bien sûr, est Fantômas. Le génie du crime est au cœur de l'intrigue, manipulant les apparences avec une diabolique maestria. L'identité du "magistrat cambrioleur" devient le nœud de l'intrigue : s'agit-il de Fantômas ayant pris la place du vrai Bertray ? Le vrai Bertray est-il un criminel caché ? Ou Fantômas se joue-t-il de tous en créant cette situation impossible ?

Le dénouement est l'un des plus célèbres et des plus audacieux de la série. Il implique un coup de théâtre magistral sur les identités, une confrontation haletante, et une conclusion qui laisse le lecteur à la fois satisfait par la résolution du mystère et stupéfait par le cynisme et l'impunité du crime.

 

L'idée de base est d'une force extraordinaire. Elle touche au cœur des angoisses sociales (la corruption des élites, la duplicité des apparences) et incarne parfaitement le thème fantômassien de l'insaisissabilité par le travestissement social. Fantômas n'est pas qu'un apache des bas-fonds ; il peut être un prince, un médecin, et ici, un juge.

Le roman fonctionne comme une satire virulente de l'appareil judiciaire et de la bonne société. L'idée que celui qui est chargé de punir le crime puisse en être l'auteur est un coup de force narratif et critique. C'est la subversion totale de l'ordre établi, ce qui est la raison d'être de Fantômas.

La mise en place du doute est magistrale. Le lecteur, comme Juve, est partagé entre l'évidence des indices et l'absurdité de la conclusion. Cette tension psychologique est plus subtile et plus forte que dans des tomes plus axés sur l'action pure.

Ici, Juve est à son meilleur. Sa perspicacité, son intuition, son obsession pour Fantômas trouvent un terrain d'expression idéal. L'affrontement est avant tout intellectuel et moral. C'est une bataille de dupes entre le policier qui voit clair et un système social qui refuse de voir la vérité.


"Le Policier apache" (1913, tome 8)

Un roman noir avant l'heure qui interroge les fondements violents de l'ordre civil. En créant le personnage de Nanteuil, Souvestre et Allain placent un miroir déformant et cruel face à leur héros Juve, et par extension, face à la société elle-même. Ce tome montre que le véritable danger ne réside pas seulement dans le génie du mal (Fantômas), mais aussi dans la tentation de combattre le mal par ses propres méthodes, transformant ainsi les protecteurs en bourreaux.

Facteur décisif à partir de 1913, les films muets de Louis Feuillade (Gaumont) amplifient considérablement le succès des romans. Les ventes des livres augmentent grâce à la synergie livre / cinéma. Fantômas devient une icône visuelle. Le public lit les romans comme des épisodes d’un feuilleton géant.

 

Ce huitième tome, au titre oxymorique, plonge au cœur des ambiguïtés morales et de la violence sociale. Il explore les zones grises où les rôles du policier et du criminel, du justicier et du barbare, se confondent.

- Une atmosphère de terreur parisienne : Paris est sous l'emprise d'une série de crimes d'une brutalité inouïe : des concierges sont sauvagement assassinés à coups de couteau, dans un mode opératoire qui rappelle les méthodes des « Apaches » (les gangsters des bas-fonds parisiens de l'époque). La presse et la population s'affolent.

- L'entrée en scène de Nanteuil : L'enquête est confiée à un policier au méthodes aussi radicales que controversées : l'inspecteur Michel Nanteuil. C'est un « policier apache », un ancien dur ayant infiltré le milieu, qui comprend et utilise la violence des criminels qu'il combat. Son physique impressionnant et ses pratiques expéditives (passages à tabac, intimidations) le font redouter autant que les malfaiteurs.

- La confrontation des méthodes : Nanteuil entre immédiatement en conflit avec Juve. Pour Juve, policier scientifique et méthodique, Nanteuil est un barbare qui salit l'uniforme. Pour Nanteuil, Juve est un intellectuel inefficace, trop délicat pour traquer de vrais fauves. Cette opposition structurera tout le récit.

- L'ombre de Fantômas : Juve soupçonne rapidement que cette vague de violence apache n'est pas le fait d'une bande ordinaire, mais qu'elle pourrait être orchestrée ou exploitée par Fantômas. Le maître du crime pourrait se servir de ce chaos pour couvrir ses propres forfaits plus lucratifs ou pour déstabiliser la police.

- Jérôme Fandor, le journaliste, mène sa propre enquête. Il se rapproche d'une jeune femme, Viviane, qui semble liée au milieu apache. Parallèlement, Nanteuil, dans ses méthodes brutales, s'attaque aussi à des personnes proches de Fandor, créant un conflit personnel intense.

- L'enquête révèle que Nanteuil est peut-être plus qu'un simple policier zélé. Ses liens avec le milieu semblent troubles. Est-il un justicier impitoyable, ou un criminel infiltré dans la police ? Fantômas pourrait-il être derrière cette figure ambivalente, manipulant les deux camps ?

La traque mène à un confrontations violentes dans les repaires d'Apaches. Nanteuil, personnage tragique et brutal, est au centre du climax. Sans dévoiler toutes les surprises, le dénouement est particulièrement sombre et moralement complexe : la violence appelle la violence, et la frontière entre le bien et le mal, déjà ténue dans la série, semble ici presque s'effacer. Fantômas, en manipulateur de l'ombre, tire une fois de plus les ficelles et s'échappe, laissant derrière lui un champ de ruines humaines.

 

"... Les deux individus que le ministre de la Justice avait priés de rebrousser chemin avaient, en apparence, obtempéré à son désir, mais ce n’était qu’une feinte.

Profitant de la foule qui sortait du Nord-Sud, ils se rapprochèrent du ministre qu’ils n’avaient pas perdu de vue.

Paulet interrogeait le père Moche :

— Je ne croyais pas qu’on allait s’occuper d’un « mec » de la haute… un ministre, pardon ?

— Enfant, répliqua le père Moche, les ministres, c’est pas fait autrement que les autres, et je t’assure même…

Le père Moche s’interrompit brusquement :

— Attention ! murmura-t-il, voilà le coup qui commence.

Un grand diable aux mains noueuses, venait de faire un signe au père Moche, puis, involontairement sembla-t-il, il heurta brutalement Désiré Ferrand.

Le ministre, surpris, chancela.

Il lâcha, furieux :

— Faites donc attention, monsieur !

Mais, à ce moment précis, Paulet, prenant le ministre par derrière, lui donnait un violent croc-en-jambe.

Ce qu’avait prévu le père Moche se produisit.

Le ministre tomba à la renverse, heurta de la tête contre le trottoir, ce qui l’étourdit un peu. Paulet, alors plus vif que l’éclair, se jeta à genoux et, de ses mains nerveuses, écarta les mâchoires du ministre, introduisit la boule de caoutchouc. La poire d’angoisse se dilata aussitôt. Malgré ses efforts, l’infortuné ministre ne pouvait plus prononcer une seule parole. La foule s’attroupa.

Le père Moche s’était placé à l’écart. Des yeux, il cherchait anxieusement parmi les voitures qui maraudaient en quête de clientèle, un certain véhicule.

Cette voiture se présenta bientôt à lui.

Paulet cependant jouait son rôle à merveille. Aidé du grand aux mains noueuses, il faisait faire le cercle, écartait les curieux :

— Je vous en prie, mesdames, messieurs, allez-vous-en, c’est un malheureux… un malade qui vient de faire une attaque.

— Il a une attaque… c’est un malade… répétait Paulet.

Le ministre, en effet, gigotait comme un possédé. Une bave mousseuse coulait sur ses joues, sortant de ses lèvres. Ce n’était que la mousse de savon dont était enduite la poire d’angoisse, mais nul ne pouvait le savoir, sauf les auteurs de l’attentat. Le taxi-automobile choisi par le père Moche s’arrêtait au bord du trottoir. Aidant Paulet et son complice, des personnes charitables hissèrent dans la voiture le ministre qui se débattait en vain.

Les deux bandits s’installèrent avec leur victime à l’intérieur du landaulet, puis, au moment où l’automobile démarrait, le père Moche, avec une agilité extraordinaire, sauta sur le marchepied et grimpa sur le siège à côté du mécanicien.

La superbe réussite !

***

Au Palais-Bourbon, dans la salle des séances, une extrême émotion régnait. Les députés allaient et venaient, échangeant entre eux des propos animés, sans se préoccuper le moins du monde de faire silence ainsi que le demandait le président en agitant sa sonnette.

Cependant, le calme se rétablit lorsque le premier ministre monta à la tribune et fit la déclaration suivante :

« Messieurs, mes chers collègues,

« … J’ai eu le regret de vous annoncer tout à l’heure que, depuis hier soir, notre cher collègue M.

Désiré Ferrand, ministre de la Justice, n’a pas reparu à son domicile.

« … Je viens de recevoir à l’instant une lettre extraordinaire, si extraordinaire, même, que je suis tenté de croire qu’elle est l’œuvre d’un mauvais plaisant. Toutefois, je considère qu’il est de mon devoir de vous en donner connaissance… »

D’une voix qui tremblait, M. Monnier lut :

« Par ma volonté, Désiré Ferrand est détenu prisonnier depuis hier. Par ma volonté encore, il sera libre aujourd’hui à cinq heures.

En m’emparant du ministre de la Justice, en le tenant a ma merci, j’ai simplement voulu donner un aperçu de ma puissance pour déterminer le Parlement à traiter avec moi : j’ai besoin d’argent, il me faut un million. Que le Gouvernement décide de me le donner et je disparais. Dans le cas contraire, les pires malheurs sont à redouter, je commence par le ministre de la Justice, le Gouvernement tout entier y passera. »

La lecture de ce document détermina des mouvements les plus divers.

Certains députés riaient à gorge déployée. D’autres avaient des figures inquiètes, se demandant si le président du Conseil n’avait pas soudain perdu la tête.

D’un geste de la main, le président du Conseil réclama le silence, puis :

— C’est signé : Fantômas, dit-il.

La Chambre hurla.

Fantômas, son existence ne pouvait être mise en doute, mais la police l’avait découvert. Le bandit insaisissable n’était autre que l’inspecteur de la Sûreté, Juve… Et Juve était en prison depuis six mois…

Déjà, on mettait en avant des noms, celui de Jérôme Fandor surgissait du murmure confus.

— C’est un scandale affreux ! hurla-t-on.

Soudain, un silence absolu. Cinq heures venaient de sonner. Or, on se souvenait de la lettre de Fantômas… Soudain, comme un coup de tonnerre, les

applaudissements et les acclamations éclatèrent sur tous les bancs… Par le couloir du fond de l’hémicycle, Désiré Ferrand venait d’apparaître. Le ministre de la Justice, au beau visage énergique, gardait une attitude impassible, mais malgré son empire sur lui-même, on le sentait éprouvé.

Ce fut une poussée formidable vers le banc des ministres. Chacun voulait savoir ce qui lui était arrivé.

Celui-ci expliquait ce qu’il avait pu comprendre :

— C’est inimaginable, c’est fou… Une agression en plein jour, en plein Paris… En vain, je me suis débattu… on m’a fait monter de force dans une automobile. Sitôt dans la voiture, des bandits m’ont aveuglé d’un bandeau, lié pieds et poings. Le véhicule a roulé longtemps, longtemps… J’ai passé la nuit dans une cave humide. Un homme masqué me tenait sous la menace d’un revolver. Il exigeait de moi la promesse d’une rançon. Il exigeait un million…

— Fantômas, dit-on, c’est un coup de Fantômas.."

 

"Le Policier apache" est un tome crucial dans la saga, souvent considéré comme l'un des plus sombres et des plus politiquement chargés. Il dépasse le cadre du feuilleton à suspense pour poser des questions virulentes sur la violence d'État et la nature de la justice. Il symbolise la corruption de l'institution par les méthodes mêmes qu'elle est censée combattre. Nanteuil incarne la banalisation de la violence d'État, l'idée que pour vaincre la barbarie, il faut lui emprunter ses armes. Le duel Juve/Nanteuil est le cœur philosophique du roman. Il oppose deux modèles, - Juve : la raison, la preuve, la loi. Un idéal moderne et civilisé, - Nanteuil : la force brute, l'intimidation, la loi du talion. Un archaïsme réactionnaire. La série ne tranche pas clairement en faveur de Juve. L'efficacité immédiate et terrifiante de Nanteuil crée un trouble profond, reflétant les débats de l'époque sur le maintien de l'ordre.

Le roman offre une peinture crue, presque naturaliste (dans la lignée d'un Zola), du milieu apache : gargotes sordides, argot, codes de l'honneur perverti, misère sociale comme terreau du crime. C'est un Paris populaire et violent, loin des grands hôtels des premiers tomes. Le récit suggère que le crime et la répression sont deux faces d'un même système de violence, un cercle vicieux dont Fantômas est le seul à vraiment profiter. Les « petites mains » du crime et les policiers violents sont des pions sacrifiables. Fandor, habituellement héros positif, est ici plus ambigu. Son enquête le met en danger et met en danger les autres. La presse, en sensationalisant les crimes des Apaches, est montrée comme participant à la psychose collective, voire comme un instrument involontaire de Fantômas.

Ce tome montre  comment Fantômas prospère dans les failles du système. Il n'a pas besoin de tout contrôler ; il suffit qu'il exploite les violences préexistantes (celle des Apaches, celle de Nanteuil) pour en tirer profit et rester insaisissable.

C'est probablement le tome le plus désespéré de la série. L'humour noir s'est estompé au profit d'une forme de colère sociale. L'absence de happy end, même relatif, est marquante.

Michel Nanteuil est l'une des grandes créations de la série. Ce « méchant » du côté de la loi donne une épaisseur tragique au récit et reste dans les mémoires longtemps après la lecture.


"La Livrée du crime" (Tome 9, 1913)

Un bon exemple de la façon dont la série utilise les codes du mélodrame et du roman-feuilleton pour les pousser à l'extrême, avec une énergie et un mépris total pour le réalisme qui font son charme. Après les excursions dans l'espionnage (L'Agent secret) et les grands scandales judiciaires (Le Magistrat cambrioleur), La Livrée du crime opère un retour vers un terreau plus familier : le crime domestique et l'horreur au sein du foyer bourgeois. Le titre est puissant : la "livrée" évoque à la fois l'uniforme du domestique, la marque de la servitude, et par extension, l'idée que le crime lui-même peut revêtir une apparence codée, devenir une fonction presque normale au sein d'un système perverti. Dans une société de classes très marquée, la peur du serviteur traître, voleur ou meurtrier est ancestrale. Fantômas l'incarne à la perfection, poussant cette peur à son paroxysme. La livrée devient le masque ultime, car il est socialement invisible. Un tome essentiel pour qui veut comprendre comment Fantômas se nourrissait de l'inconscient collectif de la Belle Époque.

 

"... — De sorte que c’est vous, mon cher Juve, qui allez avoir à éclaircir ce nouveau mystère ?

— Moi-même, monsieur le commissaire, et je ne vous cache pas que je n’en suis que très médiocrement flatté.

— Allons donc ? Vous plaisantez ? Juve, peu satisfait d’avoir une enquête difficile à mener ? cela ne se serait jamais vu.

— Eh bien, c’est tout vu.

Dans le vestibule du petit hôtel qu’habitait Rita d’Anrémont, Juve causait avec un interlocuteur qui affectait de le traiter sur un pied d’intimité, encore que Juve lui opposât un ton de respect.

Juve n’avait pas changé. Peut-être avait-il l’air un peu plus grave que d’habitude, peut-être penchait-il la tête un peu plus, peut-être semblait-il quelque peu fatigué, découragé ? En réalité, il n’en était rien.

Juve venait de vivre d’extraordinaires heures de détresse morale. Sur le point de mener à bien la plus merveilleuse ruse policière qu’il eût jamais inventée, après avoir cru que l’arrestation de Fantômas ne pouvait manquer, le terrible bandit lui avait filé entre les doigts, et le policier ne s’en faisait pas une raison.

Juve avait repris son service à la préfecture de police. Il y faisait sa besogne, tranquillement, mécaniquement.

Jamais il ne parlait de Fantômas. Ses collègues eux-mêmes évitaient d’y faire allusion.

Juve, pourtant n’avait pas renoncé. S’il semblait mettre moins de fougue à ses besognes, il n’en était pas pour cela moins prêt à la lutte. Il se réservait, il se reposait, il amassait en lui des trésors d’ingéniosité, des richesses de volonté. Il attendait l’occasion, l’indice.

Or, justement, alors que Juve jurait, d’un ton lassé, qu’il n’était pas satisfait d’être chargé d’un nouveau dossier, son air démentait ses paroles. Ses yeux brillaient, une nervosité toute spéciale se devinait dans sa voix.

— Enfin, commença le policier, se croisant les bras sur la poitrine et regardant bien en face le commissaire de police, qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Le commissaire, d’abord, haussa les épaules, puis déclara :

— Vous m’en demandez trop. Ce qui s’est passé, je vous avoue que je n’en n’ai pas la moindre idée. D’abord, vous, Juve, que savez-vous ?

(...)"

L'intrigue s'ouvre sur une scène de crime troublante dans un hôtel particulier cossu. Les victimes sont des membres de la bourgeoisie aisée, et les circonstances sont aussi brutales que mystérieuses. Le seul point commun entre les affaires : la présence, dans chaque maison, de domestiques dont le comportement est étrange ou dont le passé est trouble.

L'inspecteur Juve, alerté par la sauvagerie des méfaits, y reconnaît immédiatement la patte de son ennemi juré. Sa théorie est audacieuse : Fantômas se cacherait sous l'uniforme d'un valet ou d'une femme de chambre. Le génie du crime aurait infiltré le monde des domestiques, utilisant son invisibilité sociale (le serviteur est un meuble que l'on ne regarde pas) pour observer, préparer et exécuter ses forfaits en toute impunité.

L'enquête se concentre donc sur le personnel de grandes maisons. Juve et Fandor doivent naviguer dans un microcosme aux règles strictes, peuplé de majordomes suspicieux, de valets jaloux et de cuisinières aux langues bien pendues. Ils traquent l'imposteur, celui dont la "livrée" cache le monstre. Parallèlement, une intrigue secondaire implique souvent Lady Beltham, la maîtresse ambiguë de Fantômas, dont le rôle peut varier de complice involontaire à adversaire secrète. Ses rapports avec le monde domestique ajoutent une couche de complexité.

Le roman déploie alors une série de rebondissements typiques : Juve se déguise lui-même en domestique pour infiltrer une maison, Fandor mène l'enquête en journaliste, des innocents sont suspectés, et la véritable identité du ou des domestiques criminels est révélée dans un crescendo d'horreur et de révélations. Le dénouement confronte une fois de plus Juve à Fantômas, dans un face-à-face où le policier doit affronter non seulement le criminel, mais aussi le système de défiance et de secrets que son infiltration a créé.


"Le Fiacre de nuit" (Tome 13, 1913)

Souvent cité comme l'un des chefs-d'œuvre absolus de la série. "Le Fiacre de nuit" n'est peut-être pas le tome le plus novateur ou le plus célèbre de la série (il est éclipsé par des chefs-d'œuvre comme "Le Mort qui Tue" ou "Le Magistrat Cambrioleur"), mais il en est un représentant remarquablement efficace et typique. L'intrigue, particulièrement macabre et efficace, tourne autour d'un fiacre dont le conducteur semble être un cadavre. L'atmosphère est glauque, poétique et horrifique à la fois. C'est un concentré du génie de Fantômas : le crime impossible, une mécanique narrative implacable. Il a profondément marqué les surréalistes (comme Robert Desnos).

L'intrigue débute à l’intérieur du magasin Paris-Galeries. On y découvre les vendeuses et l’agitation commerciale ordinaire, le ton est naturaliste, très concret, M. Chapelard, directeur du magasin, est présenté longuement, autoritaire, l'incarnation de la respectabilité bourgeoise. "... Il était cinq heures du soir, la grande horloge massive aux armes de Paris-Galeries, une galère flottant sur l’onde déchaînée de la Seine, entourée de la fameuse devise Tout à tous les prix, venait d’égrener de son timbre argentin le temps écoulé, à la foule encore plus dense qu’à n’importe quel autre moment de la journée qui se pressait, se bousculait, s’écrasait, nerveuse, exigeante, fatiguée par l’air devenu irrespirable, chaud, lourd, jusqu’au centre du hall vitré gigantesque, le plus vaste de Paris. Et partout les employés se multipliaient : — Vous désirez madame ? — Le rayon de la papeterie, monsieur ? — Au fond et à droite, madame..."

Progressivement vont s'insinuer comportements suspects et premières inquiétudes : "M. Chapelard fit trois fois le tour de son cabinet, attendant ses employés. D’un geste machinal, sans doute, et peut-être parce qu’une lumière trop vive le gênait, il éteignit la moitié des ampoules électriques allumées par son serviteur, ne laissant brûler qu’une petite lampe de bureau à réflecteur bas placé. Tiens. Il n’avait plus le même visage. En arrivant, les inspecteurs, les employés avaient reconnu le sourire immuable, l’air de parvenu heureux. À présent, il paraissait soucieux, et il monologuait ...". Entre en scène Mathilde de Brémonval, l’amie intime, d’aucuns disaient la maîtresse, du directeur de Paris-Galeries, puis on quitte le magasin, "…Quelques instants plus tard, le directeur de Paris-Galeries quittait ses magasins, à pied, très simplement, et nul, en coudoyant ce passant, n’aurait pu supposer qu’il portait sur lui une véritable fortune...."

 

"... Mme de Brémonval parut hésiter. Elle monta néanmoins. Le cocher partit sans qu’elle eût donné d’adresse.

Et la voiture filait au petit trot. Mais le visage de la cliente était d’une blancheur de plâtre. En ouvrant la portière, elle s’était aperçue que le fiacre était occupé. Sur le coussin de la banquette, une forme noire, écroulée, balancée à tous les cahots. Une femme ? dormait-elle ? était-elle évanouie ?

Mme de Brémonval n’avait pu désobéir. La voix impérative du cocher, elle avait bien cru la reconnaître.

— Madame, Madame, criait-elle à l’inconnue, en se repoussant le plus loin possible de l’inconnue, qui êtes-vous, Madame ?

Elle souleva le bras de l’inconnue à la main froide : le bras retomba mollement.

Mathilde de Brémonval comprit qu’elle était en fiacre avec une morte, avec une assassinée. Elle comprit que ce qu’on racontait sur le « fiacre de nuit », sur le terrible fiacre que chacun rencontre sans se douter de rien, dans la ville, et qui véhicule, en secret, des cadavres, était la vérité.

Elle comprit qu’elle avait pris le « fiacre de nuit ».

Où va-t-il ? la rue d’Auteuil, où va-t-il ? Mme de Brémonval se posait la question, maintenant qu’elle était revenue de son évanouissement et qu’elle avait repris connaissance le nez sur les genoux de la morte.

Elle avait reconnu Bec-de-Gaz, conduisant l’affreux fiacre, et elle le savait capable de tout, mêlé à la lie de la population parisienne, connu des apaches, estimé de tout ce qui, dans la capitale, vivait du Crime.

— Sortira-t-il de Paris ? Mais il est trop dangereux de franchir l’octroi.

Elle se perdait, à vrai dire, dans cette partie déserte et éloignée d’Auteuil.

On galopait maintenant.

Place du Marché, puis l’église, un virage sur une roue, puis l’on atteignit la Seine à hauteur du Pont Mirabeau.

Et à chaque tournant, Mme de Brémonval, projetée contre la morte, heurtée au cadavre, voyait de ses yeux dilatés d’effroi, les paisibles silhouettes de gardiens de la paix qui continuaient leur promenade, impassibles et indifférents. Il eut été facile de les appeler, mais sans doute, paralysée par la terreur, Mme de Brémonval ne les appelait pas.

Aux secousses plus brutales que recevait la voiture en franchissant les rails du tramway Louvre-Versailles, la malheureuse femme comprit que l’on traversait le rond-point devant le Pont Mirabeau. Les travaux du Métropolitain obligeaient d’ailleurs le cocher à ralentir la marche de son véhicule. Puis il y avait la montée au pont, le cheval prenait le pas, Mme de Brémonval sentit par la portière l’air plus frais, et tout imprégné de brouillard, qui s’élève du fleuve. Elle pensa que quelques mètres plus loin elle allait arriver dans le sinistre quartier de Javel.

Alors, brusquement, Mme de Brémonval se leva dans la voiture, elle ouvrit la glace qui la séparait du conducteur, elle prit la pèlerine de l’homme de ses mains crispées, elle l’attira d’une saccade, elle cria :

— Arrêtez, Bec-de-Gaz, arrêtez, c’est de la folie..."

 

La scène emblématique : un fiacre (une voiture à cheval) est découvert, errant et vide, dans les rues nocturnes de Paris. À l'intérieur, les policiers trouvent le corps d'une femme assassinée, mais l'identité de la victime et celle du conducteur disparu constituent le premier mystère. L'enquête est menée par l'infatigable inspecteur Juve, secondé par le journaliste Jérôme Fandor. Leurs investigations les mènent dans les milieux interlopes de Paris, des garnis sordides aux cercles de jeux clandestins. Ils découvrent que le fiacre était lié à un réseau de petites courses nocturnes, souvent utilisées pour des activités illicites. Parallèlement, une seconde intrigue se développe autour d'un certain Nanteuil, un employé modèle et discret, dont la vie tranquille cache en réalité une activité de maître-chanteur. Ses victimes sont des personnalités en vue qu'il piège avec habileté. Le lien entre cette affaire de chantage et le fiacre macabre constitue le cœur du suspense.

Comme toujours, l'ombre de Fantômas plane. Le génie du crime n'est pas directement en scène au début, mais ses méthodes cruelles et son intelligence diabolique semblent inspirer les forfaits. Juve, obsédé, sent la griffe de son ennemi juré. Les fils des deux enquêtes finissent par se nouer de manière inattendue, révélant la main de l'insaisissable criminel, pour qui le fiacre n'était qu'un instrument parmi d'autres dans un plan plus vaste et plus sinistre. Le récit est ponctué des rebondissements habituels : fausses pistes, révélations sur l'identité des personnages (un des traits de marque de la série), courses-poursuites dans Paris, et une confrontation finale où Juve frôle une fois de plus la capture de Fantômas, qui lui échappe par un stratagème audacieux.


"La Fille de Fantômas" (Tome 32, 1913 - le dernier de la série originale)

Ce tome est d'une importance particulière car il est le dernier écrit par le duo Souvestre et Allain. Pierre Souvestre décédera subitement en février 1914, mettant un terme à la série originelle. Marcel Allain la relancera seul après la guerre, mais avec une tonalité différente. Ainsi, "La Fille de Fantômas" met fin à l'un des phénomènes éditoriaux les plus marquants de la Belle Époque. Le titre lui-même est un coup de maître promotionnel, promettant l'inimaginable : une descendance, une faille dans le mystère absolu qu'est Fantômas.

L'intrigue repose sur une prémisse aussi simple que révolutionnaire pour la série : Fantômas aurait une fille. Cette révélation potentielle ébranle les fondements mêmes du personnage, jusqu'alors présenté comme une force pure du Mal, sans attaches ni faiblesses humaines.

 

"Dans le ciel sillonné d’éclairs fulgurants, c’était une cavalcade effrénée et compacte de gros nuages noirs que pourchassait le vent. Les éclairs illuminaient la nuit par d’éblouissants instants, puis, alors que le tonnerre retentissait, le désordre des cieux tourmentés se plongeait à nouveau dans l’obscurité.

Sur terre, c’était une buée chaude, lourde, fatigante. Des projecteurs électriques fouillaient les alentours du haut de leurs pylônes respectifs, émettant une lueur blafarde et tremblotante. Ils éclairaient une immensité de toitures basses, vitrées, simplement supportées par de hautes et minces fermes métalliques. Dans l’intervalle de ces toitures se trouvaient, au niveau même du sol de vastes cours dallées, dessinées selon un modèle uniforme et géométrique, et que séparaient par intervalles réguliers des canaux profonds, remplis d’une eau lourde et immobile.

Sous les vastes hangars, c’était un amoncellement de marchandises de toutes sortes d’une variété extraordinaire : ballots enveloppés de toile, objets divers renfermés dans des caisses pleines ou à claire-voie, mécanismes de machines posés là, dans un désordre apparent, aux membrures rigides et robustes.

Plus loin, c’étaient encore des paniers remplis de comestibles, dont le contenu exhalait une odeur violente.

Ailleurs, dans des sortes de parcs, piétinaient d’innombrables troupeaux de bétail, pressés les uns contre les autres.

La même cohue régnait dans les cours que ne recouvraient point les toitures vitrées, puis, à l’horizon, on devinait confusément une forêt de mâtures dressées vers le ciel, de cheminées fumant encore.

Enfin, de plus loin venait une brise saline et le murmure monotone et répété d’un océan qui gronde à mi-voix..."

 

Le roman s'ouvre sur une série de crimes et de manœuvres qui semblent viser non pas un gain matériel, mais la protection ou la récupération d'une jeune femme. L'enquête de l'inspecteur Juve, aidé de Fandor, les mène sur la piste d'une certaine Hélène, dont l'identité et le passé sont enveloppés de mystère. Cette jeune femme est-elle réellement la fille sanguine du maître du crime ? Est-ce une pupille ? Une victime ? Ou une arme dans un plan plus vaste ?

Fantômas, dans ce tome, apparaît sous un jour inédit. Ses actions peuvent être interprétées comme celles d'un père protecteur, ou au contraire, d'un manipulateur utilisant un lien filial factice pour atteindre ses objectifs. Cette ambivalence ajoute une profondeur psychologique rare au personnage.

L'opposition entre Juve et Fantômas atteint ici une intensité particulière. Pour Juve, capturer ou comprendre cette "fille" pourrait être la clé pour enfin piéger l'insaisissable criminel. Le roman devient une course pour mettre la main sur Hélène, chaque camp (la police et Fantômas) cherchant à contrôler son destin.

Comme à l'accoutumée, le récit est émaillé de rebondissements, de trahisons et de coups de théâtre. Le dénouement, ouvert et tragique, est à l'image de la série : il ne résout pas définitivement le mystère de la filiation et laisse Fantômas dans l'ombre, tout en apportant une forme de conclusion poignante à l'arc de certains personnages. Il s'achève sur une note d'échec amer pour Juve et de perte possible pour Fantômas, scellant la fin de la saga sur un sentiment de mélancolie et d'inachevé. Même diminué ou touché, Fantomas s'échappe dans la nuit, laissant derrière lui plus de questions que de réponses.

 

"... La Pacific volait sur les rails, atteignait une vertigineuse vitesse, on la sentait osciller sur ses ressorts puissants.

Il semblait, à chaque instant, qu’elle allait s’arracher de la voie pour tomber dans un gouffre ou grimper au flanc abrupt d’un versant de montagne.

— Il faut tenter quelque chose, avait dit Juve.

Et Fandor venait de voir Juve se pencher sur la plateforme de tôle qui réunissait le tender et la locomotive. Il souleva cette plaque mobile.

Sous le plancher de tôle se trouvaient les chaînes et la puissante vis de serrage qui maintenaient attachés ensemble le tender et la locomotive. S’ils réussissaient à défaire ces attaches, s’ils parvenaient à décrocher les chaînes, à dévisser le tender, la locomotive, allégée du poids qu’elle traînait, bondirait en avant, pourrait, faisant sa course plus rapide encore, s’en aller exploser au loin, sans entraîner avec elle ce tender dont la vitesse peu à peu se ralentirait, qui finirait par s’arrêter.

Avec une hâte fébrile, Juve et Fandor, animés par une lueur d’espoir, défirent les attaches.

Ils réussirent enfin dans leur entreprise, se réfugièrent sur le tender. Deux ou trois secousses. Puis soudain, ils virent la locomotive bondir en avant, subitement délestée de la charge qu’elle traînait derrière elle.

La machine se sépara d’eux.

Ils étaient sauvés.

Mais leur cri de triomphe se changea brusquement en un cri de désespoir :

Sur le petit toit de la locomotive, toit destiné à protéger le mécanicien et le chauffeur des intempéries, s’était dressé quelque chose, quelqu’un qui, les mains jointes, les bras tendus vers eux, semblait implorer secours.

Ce quelqu’un, Juve et Fandor l’avaient reconnu.

Il avait un visage d’une extrême douceur au milieu duquel s’ouvraient de grands yeux clairs. Sur son front, sur ses tempes, bouclaient de beaux cheveux.

— Teddy !

— Hélène !

Juve et Fandor venaient en effet de reconnaître l’enfant.

Le malheureux être que la locomotive désormais libre de tout contrôle entraînait à une mort certaine n’était autre que la fille de Fantômas.

Comment se trouvait-elle donc là ?

Assurément l’audacieuse et téméraire enfant avait eu connaissance du transfert de Fandor à la prison de Pietermaritzburg et – tout comme Juve – elle avait eu l’idée, l’irrésistible désir de partir avec l’infortuné captif, comptant sur le hasard pour lui porter secours.

— Dieu du ciel ! s’écria Fandor.

Juve murmura, les yeux fous :

— Elle est perdue.

Les paroles qu’ils échangeaient se perdaient dans le brouhaha de la machine qui crachait de la fumée et de la vapeur par tous les interstices de ses organes surchauffés.

Et, au fur et à mesure que les secondes passaient, si le tender ralentissait sa marche, la locomotive, elle, augmentait la sienne.

Cinquante mètres, cent mètres en l’espace de deux secondes les séparaient. Une dernière fois, ils entendirent un cri terrible, la malheureuse enfant entraînée par le monstre de fer avait appelé d’une voix déchirante :

— Fandor, au secours…

Et le journaliste, à cette émotion trop forte, tombait évanoui dans les bras de Juve, cependant que celui-ci jurait :

— Je la sauverai, je la sauverai… Il n’est pas possible que Juve laisse ainsi périr la fille de Fantômas."




En 1913, la série de romans-feuilletons Fantômas (écrits par Marcel Allain et Pierre Souvestre) est un phénomène de société massif, mais aussi controversé, critiqué pour sa violence et son immoralité. Le producteur Léon Gaumont, voyant le succès populaire, veut capitaliser sur cette mode. Il impose à son réalisateur star, Louis Feuillade (alors connu pour des films réalistes, des comédies et des mélodrames), d'adapter Fantômas au cinéma.

 

Feuillade, homme de famille et catholique conservateur, est initialement réticent. Il trouve l'univers de Fantômas vulgaire et immoral.  Cependant, une fois le projet lancé, Feuillade y appose sa marque de génie. Il dépasse le simple pamphlet policier pour créer une œuvre onirique et poétique, jouant sur les contrastes entre le réalisme des décors (les rues de Paris, les intérieurs bourgeois) et l'irréalité des situations. Il transforme Fantômas en une force du chaos, une figure presque surnaturelle, et ses films en un ballet entre l'ordre (représenté par l'inspecteur Juve) et le désordre. C'est cette alchimie unique qui fera le succès et la postérité de la série.

L'esthétique de Feuillade (cadrages, mise en scène, mélange de réalisme et de fantastique) a influencé des réalisateurs comme Alfred Hitchcock (qui a vu les films dans sa jeunesse et en a retenu la tension et le suspense), Luis Buñuel (surréaliste espagnol), et des cinéastes comme Georges Franju (hommage dans Judex) et Alain Resnais... 

La série Fantômas de Feuillade comprend cinq films, tournés et sortis entre 1913 et 1914. Les quatre premiers forment un ensemble très cohérent, réalisé à un rythme soutenu ...

- "Fantômas - À l'ombre de la guillotine (Sortie : 9 mai 1913)

Durée : Environ 54 minutes. Ce premier volet installe le mythe. Fantômas (René Navarre) y est présenté comme un maître du déguisement qui fait condamner à sa place un innocent à la guillotine.

- "Juve contre Fantômas" (Sortie : 12 septembre 1913)

Durée : Environ 59 minutes. L'affrontement direct entre le policier et le génie du crime s'intensifie, avec des scènes d'action devenues cultes (l'attaque du train, l'enlèvement de Lady Beltham).

- "Le Mort qui tue" (Sortie : 7 novembre 1913)

Durée : Environ 90 minutes (le plus long de la série). L'intrigue se complexifie. Fantômas utilise l'identité d'un mort, "le Mort qui tue", pour perpétrer ses crimes. La structure narrative gagne en sophistication.

- "Fantômas contre Fantômas" (Sortie : 10 avril 1914)

Durée : Environ 50 minutes.  Un film basé sur le dédoublement et l'usurpation d'identité, où un faux Fantômas entre en scène, semant la confusion. 

(Un cinquième film, "Le Faux Magistrat", sortira en février 1914, mais il est parfois considéré comme une production dérivée ou un épisode final).

 Le rythme de production était d'environ un film tous les 2 à 5 mois, une cadence effrénée pour l'époque qui permettait de maintenir l'engouement du public pour les aventures du génie du crime, tout en laissant à Feuillade le temps de soigner ses mises en scène de plus en plus ambitieuses. En 1913, Louis Feuillade réalise "Fantômas - À l'ombre de la guillotine", drame muet en 3 parties et 30 tableaux, ...

A une époque de balbutiement pour le cinéma, le casting de Louis Feuillade pour ses séries criminelles (Fantômas, Les Vampires, Judex) est l'un des piliers de leur succès et de leur postérité. On peut le qualifier d'exceptionnel à plusieurs titres, marquant une rupture avec le jeu théâtral de l'époque et définissant une nouvelle forme de présence à l'écran : Feuillade impose un style de jeu en rupture avec le théâtre filmé ...

Feuillade ne choisissait pas simplement des acteurs, mais des physionomies, des visages expressifs, photogéniques et exprimant immédiatement une idée ...

- René Navarre (Fantômas) : Il n'a pas le physique de l'aristocrate diabolique des romans. Mais il incarne à souhait une présence inquiétante, un regard perçant et une grande capacité à se métamorphoser. Sa force est dans la sobriété et la maîtrise, évoquant  une terreur plus psychologique que démonstrative.

- Edmond Bréon (L'Inspecteur Juve) : L'antithèse parfaite. Physique imposant, moustache, allure de bourgeois sûr de lui. Il représente l'ordre, la persévérance, mais aussi une certaine raideur qui contraste avec la fluidité démoniaque de Fantômas.

- Georges Melchior (Le journaliste Fandor/Philipe Guérande) : Il incarne le héros moderne, athlétique, élégant et courageux. C'est la figure d'identification pour le public, le chevalier des temps modernes.

- Yvette Andreyor (Lady Beltham/Hélène) : Elle apporte une dimension tragique et romantique. Son visage expressif traduit la passion, le remords et la fragilité.

Le coup de génie absolu en matière de casting fut la découverte de Musidora (Irma Vep dans "Les Vampires").

Feuillade l'a repérée dans des petits rôles. En lui confiant le rôle de l'aventurière criminelle vêtue d'un collant noir, il a créé une icône érotique et moderne. Son jeu est à la fois sensuel, félin, ironique et dangereux. Elle incarne une femme d'action et de pouvoir, une figure radicalement nouvelle à l'écran. Ce casting a défini l'archétype de la "vamp" (femme fatale) pour des décennies ...


"Les Vampires" (1915-1916), le chef d'oeuvre critique ...  

Un scandale puis une consécration. Moins un succès populaire immédiat que Fantômas, la série a été violemment critiquée à sa sortie (on l'accusait de glorifier le crime en pleine guerre). Son succès est posthume, venu des avant-gardes artistiques (les surréalistes l'adoraient) et des cinéphiles : Feuillade invente ici sa propre mythologie criminelle. Ce ne sont pas des vampires surnaturels, mais une secte criminelle terrifiante et hiérarchisée, bien plus moderne que Fantômas.

Musidora. L'actrice incarne Irma Vep (anagramme de "Vampire"), une femme fatale vêtue d'un collant noir, à la fois séductrice, tueuse et acrobate. Elle est devenue l'archétype de la criminelle fascinante, une anti-héroïne d'une puissance inédite à l'écran.

Feuillade y développe son sens de la composition et du suspense. Les scènes d'intrusion la nuit, les messages codés, les meurtres silencieux créent une atmosphère de conspiration paranoïaque extrêmement moderne. C'est l'œuvre la plus influente pour les cinéastes ultérieurs (de Fritz Lang à Olivier Assayas) ..

"Judex" (1916) ...

Un succès populaire de rédemption. Après les critiques morales sur "Les Vampires", Feuillade crée un héros justicier en réponse. Le succès est au rendez-vous, mais d'une nature différente : c'est un succès "moralement acceptable". Finis les criminels fascinants. Judex est un justicier mystérieux, qui punit les méchants (le banquier véreux Favraux) et protège les innocents. Le public pouvait l'applaudir sans remords.

Feuillade y intègre des éléments de mélodrame familial, de roman d'aventures (capuches, châteaux, souterrains) et même une touche de fantastique poétique. L'ambiance est moins réaliste et plus romanesque, proche du feuilleton.

 La mise en scène est plus maîtrisée, les décors plus soignés. La fameuse scène du bal masqué où Judex, déguisé en moine sinistre, convoque le banquier à la mort, est un sommet de théâtralité cinématographique.

Fantômas avait inventé le succès sériel populaire et figé l'image du maître du crime dans l'imaginaire collectif. "Les Vampires" a transcendé le genre pour devenir une œuvre d'art à part entière, influençant l'avant-garde et le cinéma policier moderne. "Judex" montrera la capacité d'adaptation de Feuillade aux pressions sociales, en créant un mythe du justicier qui a lui aussi eu une longue postérité. Ce "réalisme fantastique" – couplé à un sens inné de l'image choc et du suspense rudimentaire mais efficace – a captivé les masses et inspiré les artistes, faisant de lui le véritable père du thriller cinématographique...


Gustave Le Rouge (1867-1938)

Gustave Le Rouge commence en 1904 à publier sous son nom seul des romans d'aventure comme "La Reine des éléphants", "L'Espionne du Grand Lama", "Le prisonnier de la planète Mars" (1908), "La guerre des vampires" (1909) puis, à partir de novembre 1912, les 18 fascicules mensuels et terrifiants qui composent "Le Mystérieux Docteur Cornélius". Les laboratoires fantastiques, les poisons instantanés, les sociétés secrètes enrichissent les énigmes de Gustave Le Rouge qui a ainsi créer la figure du Dr Cornélius, le "sculpteur de chair humaine"...

 

1912- Le Mystérieux Docteur Cornélius 

«Le Mystérieux Docteur Cornélius, ce chef-d'oeuvre du roman d'aventures scientifico-policières, ce roman du monde moderne où, par les tableaux de la nature exotique, son goût policier de l'intrigue, son penchant métaphysique, son don de visionnaire scientifique, mon ami Le Rouge a fait la somme du roman du XIXe siècle, de Bernardin de Saint-Pierre à Wells, en passant par Poe, Gustave Aymard, le Balzac de Séraphita, le Villiers de L'Isle-Adam de l'Ève future, l'école naturaliste russe et le théâtre d'épouvante...» Ainsi Blaise Cendrars, poète du voyage et aventurier des mots, parle-t-il de l'obscur et flamboyant Gustave Le Rouge, ami de Verlaine, des gitans et des mandragores, pionnier de la science-fiction, prince du fait divers parmi les journalistes...

La série comprend : L'Énigme du «Creek Sanglant» - Le Manoir aux diamants - Le Sculpteur de chair humaine - Les Lords de la «Main Rouge» - Le Secret de l'île des pendus - Les Chevaliers du chloroforme - Un drame au Lunatic-Asylum - L'Automobile fantôme - Le Cottage hanté - Le Portrait de Lucrèce Borgia - Coeur de gitane - La Croisière du Gorill-Club - La Fleur du sommeil - Le Buste aux yeux d'émeraude - La Dame aux scabieuses - La Tour fiévreuse - Le Dément de la Maison Bleue - Bas les masques! 

 

"Vers la fin de l’année 190…, un groupe de capitalistes yankees avait décidé la fondation d’une ville, en plein Far West, au pied même des montagnes Rocheuses. Un mois ne s’était pas écoulé que la nouvelle cité, encore sans maisons, était déjà reliée par trois lignes au réseau ferré de l’Union ; dès l’origine, on l’avait baptisée Jorgell-City, du nom du président du trust qui la créait, le milliardaire Fred Jorgell. Les travailleurs accouraient de toutes parts ; dès le deuxième mois, trois églises étaient édifiées et quatre théâtres étaient en pleine exploitation. Autour d’une place où subsistaient quelques beaux arbres, espoir d’un square pittoresque, les carcasses d’acier des maisons

à trente étages commençaient à s’aligner. C’était une vraie forêt de poutres métalliques, bruissantes nuit et jour de la cadence

des marteaux, du grincement des treuils et du halètement des machines. En Amérique, on commence les murailles par en haut, une fois le bâti d’acier mis en place et les ascenseurs installés.

C’était un spectacle fantastique que celui de ces logis aériens, juchés, comme des nids d’oiseau, au sommet des géantes poutrelles d’acier, pendant que les ouvriers achevaient fiévreusement de combler avec des rangs de briques, parfois même avec de simples plaques d’aluminium, les interstices de la charpente métallique. Plus loin, on coulait en quelques heures, d’après le procédé d’Edison, des édifices entiers en béton armé. De la terrasse de son palais, où il passait de longues heures, Fred Jorgell prenait un indicible plaisir à voir sortir de terre avec une rapidité magique la ville nouvelle, éclose en plein désert, au soleil de ses milliards.

Par une sorte de superstition, le milliardaire avait voulu que la première pierre de « sa ville » fût posée le jour de l’anniversaire de la naissance de sa fille, de telle sorte qu’on célébrât du même coup la première année de Jorgell-City et les vingt ans de miss Isidora.

Les réjouissances furent d’une somptuosité inouïe, presque extravagante, dignes enfin de la colossale fortune de l’amphitryon. Après le dîner servi dans le jardin d’hiver au milieu des massifs de citronniers, de magnolias, de jasmins et d’orchidées, il y eut bal sur les pelouses du parc illuminé ; mais la principale attraction, c’étaient les cadeaux envoyés à miss Isidora et exposés dans un petit salon attenant au jardin d’hiver. Ils étaient d’un luxe royal : c’était un ruissellement de joyaux dont le plus humble avait coûté une fortune.

Entre toutes ces merveilles, on remarquait un rubis « sang de pigeon » dont la grosseur et l’éclat étaient incomparables. Cette gemme eût été digne du diadème d’une impératrice ; aucune des jeunes milliardaires présentes n’en possédait qui pût lui être comparée ; d’ailleurs, d’habiles détectives vêtus avec élégance et mêlés à la foule des invités devaient veiller sur les trésors étalés, en apparence si  insoucieusement..."

 

1908 – Le prisonnier de la planète mars 

Gustave Le Rouge, le grand oublié… Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux à la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyère de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des rêve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'être redécouvert.

Robert Darvel, jeune inventeur français, raconte à un ami qu'il avait monté une expédition en Sibérie, en association avec un astronome nommé Bolenski, pour tenter d'entrer en communication avec la planète Mars à l'aide de figures gigantesques disposées au sol. Au cours de la soirée, Robert reçoit un courrier d'un mystérieux M. Ardavena, qui dit connaître ses travaux et souhaite le rencontrer immédiatement, pour lui faire une proposition. Robert disparaît…

 

"Un matin en s’éveillant, après une nuit remplie de cauchemars, Pitcher fut épouvanté de trouver sur sa table de nuit, à côté de l’encrier et de la plume, qu’il était sûr d’avoir laissés dans son atelier, une feuille de papier sur laquelle étaient tracées quelques lignes signées Robert Darvel :  « Ne vous inquiétez pas de ce que je suis devenu, disait l’ingénieur. Je suis en train de résoudre un merveilleux problème, je reviendrai d’ici peu. Surtout ne vous faites aucun chagrin à cause de moi et ne cherchez pas à savoir par quel moyen j’ai réussi à vous donner de mes nouvelles ».

Bah ! s’était d’abord écrié le naturaliste, c’est une plaisanterie : Robert est venu et il a dû passer par la fenêtre pour me faire cette blague-là. Mais la fenêtre était à vingt pieds du sol et un « massif » hargneux qui ne connaissait que ses maîtres errait toutes les nuits dans le petit jardin.

L’honnête Pitcher eut quelques instants une frayeur légitime. Toutes les histoires de survie, d’apparitions, de spiritisme qu’il avait entendues ou lues lui revinrent en mémoire. Si la maison est hantée, que va dire maman ? Mais il y avait en lui un tel fonds d’optimisme et de candeur qu’il finit par conclure que Robert avait fait sans doute une nouvelle et miraculeuse invention.  

– Ce Darvel est si malin, s’écria-t-il, qu’il a dû trouver quelque chose de peu banal. Il m’en donne l’étrenne, c’est tout naturel. Ce doit être une machine dans le genre du télégraphe sans fil. Et Pitcher rentra dans son atelier, pour mettre la dernière main à l’empaillage d’un super ménure-lyre, destiné au cabinet d’histoire naturelle du muséum d’Édimbourg."

 

1909 - La guerre des vampires 

La suite du «Prisonnier de la planète Mars». Ralph Pitcher et Miss Alberte ont acquis la certitude que leur ami Robert Darvel se trouve sur la planète Mars. Aidés du capitaine Wad, de l'astronome Bolenski et de Georges Darvel (le frère cadet de Robert), ils installent en Tunisie un laboratoire pour suivre les messages venant de Mars et essayer de trouver le moyen de ramener leur ami sur Terre. Or un soir, lors d'un violent et curieux orage, une boule de feu s'abat sur le laboratoire...

 

1923 - Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire 

Sous un nom d'emprunt, le milliardaire Todd Marvel s'adonne à sa passion des énigmes en exerçant la profession de détective privé à San Francisco, accompagné de son fidèle assistant Floridor. À l'occasion d'une fête donnée par son ami le banquier Rabington, il évente un complot destiné à s'approprier la fortune de celui-ci et de sa pupille, la charmante Miss Elsie. S'ensuit alors une course-poursuite remplie de rebondissements pour capturer et mettre hors d'état de nuire l'instigateur de ce complot, le redoutable docteur Klaus Kristian dont les connaissances médicales avancées et l'intelligence aigüe sont toutes entières dévouées au crime. Lorsqu'on le croit mort, Klaus Kristian reparaît toujours là où on l'attend le moins - dans une propriété abandonnée en Louisiane, dans une pension de famille à New York, dans une concession minière au Mexique... - et semble sans cesse devoir échapper au détective grâce à des talents de manipulateur hors du commun. Todd Marvel arrivera-t-il à neutraliser définitivement le terrible docteur et sa bande? Pourra-t-il enfin libérer Miss Elsie de cette menace permanente et épouser la jeune femme qui partage ses sentiments? Mené à un rythme haletant, avec des personnages au caractère bien trempé, ce premier tome ravira les amateurs de littérature populaire du début du vingtième siècle.

 

Gustave Le Rouge est resté une figure essentiellement francophone. Et contrairement à d'autres auteurs de son époque (comme Maurice Leblanc avec Arsène Lupin, ou Gaston Leroux avec Le Fantôme de l'Opéra), les œuvres de Gustave Le Rouge n'ont pas fait l'objet d'adaptations cinématographiques majeures, et certainement pas d'adaptations précoces à l'époque du cinéma muet....


Maurice Leblanc (1864-1941)

En 1905, Maurice Leblanc publie dans le m:agazine "Je sais tout" une première nouvelle intitulée "L'Arrestation d'Arsène Lupin".  Fils d'un constructeur naval, issu d'une famille bourgeoise, Maurice Leblanc, bourgeois en réaction contre son milieu et influencé tant par Maupassant que par Edgar Poe, avait écrit une dizaine de romans psychologiques avant qu'on lui demande un conte pour le magazine "Je sais tout" : c'est alors que s'impose en lui, inspiré du "gentleman burglar" Arthur J. Raffles (imaginé en 1890 par Ernest William Hornung), l'obsédant personnage d'Arsène Lupin, gentleman cambrioleur qui donneront une cinquantaines d'aventures et rempliront vingt volumes de romans, dont "Arsène Lupin gentleman cambrioleur" (1908), "Arsène Lupin contre Sherlock Holmes" (1917), "L'aiguille creuse" (1909), "813" qui comprend "la double vie d'Arsène Lupin" (1910) et "Les trois crimes d'Arsène Lupin" (1917), "Le bouchon de cristal" (1912), "Les confidences d'Arsène Lupin", "L'île aux trente cercueils", "Les huit coups de l'horloge", "La demoiselle aux yeux verts", "La femme aux deux sourires", "Victor de la brigade mondaine".. S'il vole, ses victimes sont si riches qu'on ne peut que l'absoudre, s'il étrangle la belle Dolorès, c'est dans un cas de légitime défense, lucide, audacieux, athlète complet, exerçant tous les métiers, d'une séduction incomparable, les femmes lui sont toutes acquises...

 

1907 - Arsène Lupin, gentleman cambrioleur (recueil de 9 nouvelles) 

L’Arrestation d’Arsène Lupin – Arsène Lupin en prison – L’Évasion d’Arsène Lupin – Le Mystérieux voyageur – Le Collier de la Reine – Le Sept de cœur – Le Coffre-fort de madame Imbert – La Perle noire – Herlock Sholmes arrive trop tard. (Je Sais Tout 1905 à 1907) 

 

Arsène Lupin naît en 1907, la même année que "Le Mystère de la chambre jaune" (Leroux), le  contexte est à l’explosion des magazines illustrés et de la presse à grand tirage, pour un lectorat urbain et avide de divertissement. Le “gentleman cambrioleur” détrousse les riches, les puissants, les corrompus, et respecte les faibles, les femmes, avec une certaine élégance morale. Le lecteur se fait complice du crime et le récit ne vise plus au rétablissement de l’ordre. Et si Holmes nous démontrait que le monde était lisible, Lupin nous prouve qu’il est manipulable.

 

Dès cette première nouvelle,  « L’Arrestation d’Arsène Lupin », publiée en 1905 dans Je sais tout), sont fixées d'emblée le masque, le jeu d’identités, le rapport ironique à la police, et la supériorité intellectuelle du héros. Voici Lupin se laissant arrêter, le contrôle n'est qu'illusion, l'État croit gagner, mais la justice est tournée en dérision, le crime devient art de la mise en scène. Le lecteur est dupé mais ravi. La scène finale est emblématique de cette nouvelle codification du genre qui se met en place : ridiculiser la police, valoriser l’individu rusé, et faire triompher l’intelligence libre....

 

"Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un beau cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir et de s'éloigner de la table. Le gardien entra, c'était l'heure de la promenade.

— Je t'attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne humeur.

Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que deux hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre l'inspecteur Folenfant.

On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses affiliés. La veille encore, le Grand Journal publiait ces lignes adressées à son collaborateur judiciaire:

« Monsieur,

« Dans un article paru ces jours-ci, vous vous êtes exprimé sur moi en des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander compte.

« Salutations distinguées,

« Arsène Lupin. »

L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc, il envoyait des lettres. Donc, il en recevait. Donc, il était certain qu'il préparait cette évasion annoncée par lui d'une façon si arrogante.

La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge d'instruction, le chef de la Sûreté, M. Dudouis, se rendit lui-même à la Santé pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il convenait de prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux hommes dans la cellule du détenu.

Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs investigations, lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit:

— Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis entré, il m'a semblé qu'il le repoussait.

Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:

— Pour Dieu, cette fois nous le tenons, le client.

Folenfant l'arrêta.

— Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.

— Pourtant, ce cigare de luxe...

— Laisse le havane et prévenons le chef.

Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva d'abord une liasse d'articles de journaux découpés par l'Argus de la presse et qui concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres.

Il en regarda le titre. C'était le Culte des héros, de Carlyle, édition anglaise, et un elzévir charmant, à reliure du temps, le Manuel d'Épictète, traduction allemande publiée à Leyde en 1634. Les ayant feuilletés, il constata que toutes les pages étaient balafrées, soulignées, annotées. Était-ce là signes conventionnels ou bien de ces marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre?

— Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.

Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux cigare bagué d'or:

— Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clay !

D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus d'attention et ne tarda pas à distinguer quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Et délicatement, à l'aide d'une épingle, il attirait un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d'une menue écriture de femme:

« Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparés. En appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où ? Réponse immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous. »

M. Dudouis réfléchit un instant et dit:

— C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases... De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...

— Mais ce H-P, qui attendra ?

— H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power, n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif on désigne la force d'un moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre chevaux.

Il se leva et demanda:

— Le détenu finissait de déjeuner?

— Oui.

— Et comme il n'a pas encore lu ce message, ainsi que le prouve l'état du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.

— Comment?

— Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, que sais-je ?

— Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.

— Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans le tiroir, outre ces objets, un cigare identique, contenant le message original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien.

Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy. Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.

— Il a mangé?

— Oui, répondit le directeur.

— Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?

— Non, chef.

M. Dudouis examina les assiettes, fourchette, la cuiller, enfin le couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le manche à gauche, puis à droite. A droite le manche céda et se dévissa. Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier.

— Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène. Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une enquête dans ce restaurant.

Puis il lut:

«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai au-devant. A bientôt, chère et admirable amie. »

— Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer les complices.

— Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le directeur.

— Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui ! Quant à la bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.

Et, de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois, M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt entre le juge et l'avocat, maître Danval, un des princes du barreau, lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le premier venu.

De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:

— Mais oui, monsieur le Juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groselliers, du Malaquis, tout cela, c'est de votre serviteur.

— Alors, pourriez-vous m'expliquer...

— Inutile, j'avoue tout en bloc, tout, et même dix fois plus que vous n'en supposez.

De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés, il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené de la Santé au Dépôt, dans une voiture pénitentiaire, avec un certain nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.

Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta donc seul dans la voiture.

Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade », sont divisées, dans leur longueur, par un couloir central, sur lequel s'ouvrent dix cases: cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et que les cinq prisonniers, outre qu'ils ne disposent chacun que d'une place fort étroite, sont séparés les uns des autres par des cloisons parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le couloir.

Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers le milieu du pont Saint-Michel, il appuya du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite, quelque chose se déclencha, la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.

Il attendit, l'œil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très vite, ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.

Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la tête, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à terre.

Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa voix se perdit dans le fracas des véhicules, qui s'écoulaient de nouveau. D'ailleurs, Arsène Lupin était loin déjà.

Il avait fait quelques pas en courant, mais, sur le trottoir de gauche, il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent, comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre. Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et, de l'air insouciant d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.

Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.

Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le gérant.

Le gérant vint, et Arsène Lupin lui dit, assez haut pour être entendu de tous:

— Je suis désolé, monsieur; j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit de quelques jours: Arsène Lupin.

Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:

— Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose croire que ce nom vous inspire toute confiance.

Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à réclamer.

Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du garde municipal qui montait la faction, et, retirant son chapeau:

— C'est bien ici la prison de la Santé?

— Oui.

— Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route, et je ne voudrais pas abuser...

Le garçon grogna...

— Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça !

— Pardon, pardon! C'est que mon chemin passe par cette porte. Et si vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter gros, mon ami!

— Arsène Lupin! Qu'est-ce que vous me chantez là?

— Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de fouiller ses poches.

Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.

Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe, gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit:

— Allons, monsieur le Directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi. Comment! On a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis! Eh bien! Et les vingt agents de la Sûreté, qui nous escortaient à pied, en fiacre et à bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas sorti vivant. Dites donc, monsieur le Directeur, c'est peut-être là-dessus que l'on comptait ?

Il haussa les épaules et ajouta:

— Je vous en prie, monsieur le Directeur, qu'on ne s'occupe pas de moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.

Le surlendemain, l'Echo de France, qui, décidément, devenait le moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin — on disait qu'il en était un des principaux commanditaires — l'Echo de France publiait les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police, la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot, tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur Dieuzy auprès des garçons de restaurant n'avaient donné aucun résultat. Et l'on apprenait, en outre, cette chose stupéfiante, qui montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la voiture pénitentiaire, dans laquelle on l'avait transporté, était une voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des six voitures habituelles qui composent le service des prisons.

L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne. Lui-même, d'ailleurs, l'annonçait en termes catégoriques, comme le prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement:

— Écoutez bien ceci, monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.

— Je ne comprends pas, ricana le juge.

— Il est inutile que vous compreniez.

Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire, qui parut tout au long dans les colonnes de l'Echo de France, comme le juge revenait à son instruction, il s'écria, d'un air de lassitude.

— Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune importance.

— Comment, aucune importance ?

— Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.

— Vous n'assisterez pas...

— Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera transiger.

Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont la divulgation, par conséquent, ne pouvait provenir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il? et comment?

On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya l'affaire à la chambre des mises en accusation.

Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. A peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.

Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se plaignait du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure, flanqué de deux hommes...."

 


1908 - Arsène Lupin contre Herlock Sholmès 

La Dame blonde (Je Sais Tout 1906 – 1907) – La Lampe juive (Je Sais Tout 1907) 

Arsène Lupin se mesure à Herlock Sholmès dans une aventure au coeur de Paris où Lupin tombe amoureux de la Dame Blonde. Celle-ci, par amour pour Arsène Lupin, l'aide à commettre les vols les plus spectaculaires. Cette seconde oeuvre semble avoir été écrite pour affirmer la supériorité de l'aventurier français sur l'un des héros indétrônables de nos camarades d'outre-manche.

 

"Le 8 décembre de l’an dernier, M. Gerbois, professeur de mathématiques au lycée de Versailles, dénicha, dans le fouillis d’un marchand de bric-à-brac, un petit secrétaire en acajou qui lui plut par la multiplicité de ses tiroirs. « Voilà bien ce qu’il me faut pour l’anniversaire de Suzanne, pensa-t-il. »

Et comme il s’ingéniait, dans la mesure de ses modestes ressources, à faire plaisir à sa fille, il débattit le prix et versa la somme de soixante cinq francs. Au moment où il donnait son adresse, un jeune homme, de tournure élégante, et qui furetait déjà de droite et de gauche, aperçut le meuble et 7 demanda : – Combien ? – Il est vendu, répliqua le marchand. – Ah !... à monsieur, peut-être ?

M. Gerbois salua et, d’autant plus heureux d’avoir ce meuble qu’un de ses semblables le convoitait, il se retira. Mais il n’avait pas fait dix pas dans la rue qu’il fut rejoint par le jeune homme, qui, le chapeau à la main et d’un ton de parfaite courtoisie, lui dit : – Je vous demande infiniment pardon, monsieur... Je vais vous poser une question indiscrète... Cherchiez-vous ce secrétaire plus spécialement qu’autre chose ? – Non. Je cherchais une balance d’occasion pour certaines expériences de physique. – Par conséquent, vous n’y tenez pas beaucoup ? – J’y tiens, voilà tout. – Parce qu’il est ancien, peut-être ? – Parce qu’il est commode. – En ce cas vous consentiriez à l’échanger contre un secrétaire aussi commode, mais en meilleur état ? – Celui-ci est en bon état, et l’échange me paraît inutile.

– Cependant... M. Gerbois est un homme facilement irritable et de caractère ombrageux. Il répondit sèchement : – Je vous en prie, monsieur, n’insistez pas. L’inconnu se planta devant lui. – J’ignore le prix que vous l’avez payé, monsieur... Je vous en offre le double. – Non. – Le triple ? – Oh ! restons-en là, s’écria le professeur, impatienté, ce qui m’appartient n’est pas à vendre. Le jeune homme le regarda fixement, d’un air que M. Gerbois ne devait pas oublier, puis, sans mot dire, tourna sur ses talons et s’éloigna.

Une heure après on apportait le meuble dans la maisonnette que le professeur occupait sur la route de Viroflay. Il appela sa fille. – Voici pour toi, Suzanne, si toutefois il te convient. Suzanne était une jolie créature, expansive et heureuse. Elle se jeta au cou de son père et l’embrassa avec autant de joie que s’il lui avait offert un cadeau royal. Le soir même, l’ayant placé dans sa chambre avec l’aide d’Hortense, la bonne, elle nettoya les tiroirs et rangea soigneusement ses papiers, ses boîtes à lettres, sa correspondance, ses collections de cartes postales, et quelques souvenirs furtifs qu’elle conservait en l’honneur de son cousin Philippe.

Le lendemain, à sept heures et demie, M. Gerbois se rendit au lycée. À dix heures, Suzanne, suivant une habitude quotidienne, l’attendait à la sortie, et c’était un grand plaisir pour lui que d’aviser, sur le trottoir opposé à la grille, sa silhouette gracieuse et son sourire d’enfant. Ils s’en revinrent ensemble. – Et ton secrétaire ? – Une pure merveille ! Hortense et moi, nous avons fait les cuivres. On dirait de l’or. – Ainsi tu es contente ? – Si je suis contente ! C’est-à-dire que je ne sais pas comment j’ai pu m’en passer jusqu’ici. Ils traversèrent le jardin qui précède la maison. M. Gerbois proposa : – Nous pourrions aller le voir avant le déjeuner ? – Oh ! oui, c’est une bonne idée. Elle monta la première, mais, arrivée au seuil de sa chambre, elle poussa un cri d’effarement. – Qu’y a-t-il donc ? balbutia M. Gerbois. À son tour il entra dans la chambre. Le secrétaire n’y était plus.

 ... Ce qui étonna le juge d’instruction, c’est l’admirable simplicité des moyens employés. En l’absence de Suzanne, et tandis que la bonne faisait son marché, un commissionnaire muni de sa plaque – des voisins la virent – avait arrêté sa charrette devant le jardin et sonné par deux fois. Les voisins, ignorant que la bonne était dehors, n’eurent aucun soupçon, de sorte que l’individu effectua sa besogne dans la plus absolue quiétude. À remarquer ceci : aucune armoire ne fut fracturée, aucune pendule dérangée. Bien plus, le porte-monnaie de Suzanne, qu’elle avait laissé sur le marbre du secrétaire, se retrouva sur la table voisine avec les pièces d’or qu’il contenait. Le mobile du vol était donc nettement déterminé, ce qui rendait le vol d’autant plus inexplicable, car, enfin, pourquoi courir tant de risques pour un butin si minime ? Le seul indice que put fournir le professeur fut l’incident de la veille..."

 

1911-1913 : Les Confidences d'Arsène Lupin (recueil de 9 nouvelles) 

Les Jeux du soleil – L'Anneau nuptial – Le Signe de l'ombre – Le Piège infernal – L'Écharpe de soie rouge – La Mort qui rôde – Édith au cou de cygne (Je Sais Tout 15 janvier 1913) – Le Fétu de paille (Je Sais Tout 15 février 1913) – Le Mariage d'Arsène Lupin. (Je Sais Tout 1911 à 1913)