Political Notes - Fascisme & Anti-Fascisme
Emilio Gentile, "Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation" (Fascismo. Storia e interpretazione, 2002) - Renzo De Felice - "Mussolini" (Biographie monumentale, 1965-1997) - Stanley G. Payne, "A History of Fascism, 1914-1945" (1995) - Robert O. Paxton - "The Anatomy of Fascism" (Le Fascisme en action, 2004) - Roger Griffin , "The Nature of Fascism" (1991, Fascisme : Une introduction aux théories politiques du fascisme) - Zeev Sternhell, "Neither right nor left : fascist ideology in France" (Ni droite ni gauche : L'idéologie fasciste en France, 1983) - Enzo Traverso, "The New Faces of Fascism : Populism and the Far Right" (2017, Les Nouveaux Visages du fascisme)
Last update: 05/07/2025
"...Étrange et singulière est aussi l'histoire des interprétations du fascisme. En fait, celles-ci oscillent entre des visions tellement opposées et irréductibles qu'elle fait juger parfois vain l'espoir de pouvoir jamais parvenir à en définir la nature en des termes qui soient largement partagés. "À la fin du XXe siècle, écrivait en 1995 Stanley G. Payne, un des plus grands spécialistes du phénomène fasciste, FASCISME reste probablement le plus vague des mots politiques qui importent le plus".
Mussolini et le Parti fasciste conquirent le pouvoir avec la «marche sur Rome», le 28 octobre 1922 : depuis quatre-vingts ans, donc, on continue de discuter avec animation de questions concernant la nature du fascisme et son sens dans l'histoire contemporaine: fût-il un mouvement autonome ou l'instrument d'autres forces? Eut-il une idéologie et une culture? Fût-il moderne ou antimoderne, révolutionnaire ou réactionnaire, autoritaire ou totalitaire? On ne s'accorde pas même sur la place du fascisme dans le temps et dans l'espace: on discute encore pour savoir où et quand il est né; s'il a été un fait spécifiquement italien ou universel; s'il faut parler de «fascisme», c'est-à-dire d'un phénomène unique avec de nombreuses variantes, comme autant de branches d'un même arbre, ou au contraire de «fascismes», comme d'arbres
différents partageant des caractéristiques communes; s'il y a eu une «époque du fascisme», chronologiquement définie, ou s'il existe un "fascisme éternel", dont on pourrait retrouver les traces en remontant jusqu'à Caïn et qui continue de menacer la vie des hommes, tel un danger imminent et bien réel...." ("Fascismo. Storia e interpretazione, Emilio Gentile, 2002)
Révolte contre l'héritage des Lumières du XVIIIe siècle et rejetant explicitement ses piliers fondamentaux que sont le rationalisme (il lui préfère le mythe, l'émotion et l'instinct), L'universalisme et l'humanisme (il leur oppose le nationalisme exacerbé, le racisme et la loi du plus fort), l'individualisme (il le sacrifie au culte de la communauté organique, la Nation ou la Race), La démocratie libérale et les droits de l'homme (il les méprise au profit du chef charismatique et de l'État totalitaire), le FASCISME est une réaction à la crise de la modernité. Le fascisme historique, dans ses différentes formes – dont le nazisme en est la manifestation la plus extrême –, est indissociablement associé aux pires atrocités du XXe siècle, ayant conduit à la guerre, au génocide et à l'oppression totale des individus au nom de l'État et de la collectivité.
Pour avoir une vision complète du fascisme, il est aujourd'hui indispensable de confronter les cinq à six approches que sont celles de Payne (la typologie), Paxton (la prise de pouvoir), Griffin (le mythe mobilisateur), Sternhell (la genèse intellectuelle), De Felice (la complexité interne et le fonctionnement d'un régime fasciste dans sa relation avec son peuple) ...
De plus, on ne peut plus penser aujourd'hui le fascisme sans l'ANTI-FASCISME, à tel point que ce dernier est devenu un sujet d'histoire politique et des mentalités à lui seul et prépondérant ...
Le "fascisme historique" ...
Le fascisme historique (1922-1945) correspond au régime de Mussolini en Italie. Dix ans après la fameuse avec la «marche sur Rome» est publiée en 1932 « la dottrina del fascismo » (La doctrine du fascisme) dans l’Enciclopedia Italiana (Treccani)...
- 1922 : Marche sur Rome, arrivée au pouvoir de Mussolini.
- 1925 - 1926 : Instauration de la dictature (lois fascistissimes).
- 1938 : Promulgation des lois raciales.
- 1943 - 1945 : Chute de Mussolini, guerre civile et fin de la République sociale italienne (RSI, ou République de Salò).
Le texte est officiellement signé par Benito Mussolini, mais la partie doctrinale (philosophique et théorique) a été rédigée principalement par le philosophe Giovanni Gentile, alors grand théoricien de l’idéalisme actualiste et principal intellectuel du régime fasciste.
Ce texte constitue le fondement idéologique de ce qu’on appelle le "fascisme historique". Il y expose les principes centraux de l’État fasciste ...
- la Primauté de l’État sur l’individu : l’individu n’a de valeur qu’en tant qu’il appartient à la nation et à l’État.
- le Refus du libéralisme et de l’individualisme : la liberté n’est pas un droit naturel, mais une fonction au service de l’État.
- la Vision totalisante de l’État : l’État incarne la conscience morale et spirituelle du peuple ; il organise et oriente toutes les activités sociales, économiques, culturelles et politiques.
- la Finalité de l’action individuelle : toute action doit viser la conservation, la puissance et l’expansion de l’État.
"La dottrina del fascismo" (1932), rédigée par Giovanni Gentile et signée par Mussolini) établit ainsi la philosophie officielle du régime fasciste italien, fondée sur la subordination de l’individu à la communauté nationale et à l’État.
- L'État Éthique et Totalitaire, le cœur de la doctrine. L'État n'est pas perçu comme une simple entité administrative, mais comme une réalité spirituelle et morale. Il est la manifestation de l'âme et de la volonté collective de la nation. Pour cette raison, l'individu n'a de sens et de valeur qu'à l'intérieur et au service de l'État.
- Le Rejet des Idéologies Libérales et Socialistes : Le fascisme rejette catégoriquement la démocratie libérale (qui place les droits de l'individu au-dessus de tout), le socialisme marxiste (qui prône la lutte des classes, ce qui divise la nation) et le pacifisme.
- Inspiré par la philosophie de Giovani Gentile, le fascisme prône la "volonté de puissance" et l'action pour l'action. La vie est une lutte perpétuelle, et c'est par l'action que l'homme et la nation se réalisent pleinement.
- Le Nationalisme et l'Impérialisme : La nation est une entité supérieure et organique. Sa préservation et son expansion sont des devoirs suprêmes. Cela justifie la guerre et la conquête comme des expressions de la vitalité nationale.
- Le "Moi" est remplacé par le "Nous" : L'individu doit se sacrifier pour la communauté nationale, incarnée par l'État. La célèbre formule mussolinienne "Tout dans l'État, rien en dehors de l'État, rien contre l'État" résume cette idée.
Néo-fascisme...
Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, principalement en Italie, mais aussi dans d'autres pays européens, apparaît le "néo-fascisme", une phase qui suit la chute du régime mussolinien : il ne s'agit plus d'un régime d'État, mais de mouvements politiques qui cherchent à perpétuer l'idéologie fasciste dans un nouveau contexte.
Les partis fascistes sont alors interdits, leurs idéaux discrédités par les horreurs de la guerre. Les militants doivent s'adapter à la démocratie parlementaire. Ses caractéristiques principales ...
- Nostalgie et réhabilitation : Culte de la mémoire des anciens combattants de la RSI, tentative de "blanchir" l'histoire du fascisme en séparant la "bonne" période (avant 1938 et l'alliance avec l'Allemagne) de la "mauvaise".
- Anticommunisme viscéral : Dans le contexte de la Guerre Froide, c'est leur cheval de bataille principal. Ils se présentent comme le rempart nationaliste contre la menace soviétique.
- Adaptation au jeu démocratique : Création de partis qui participent aux élections, tout en conservant une base militante souvent liée à la violence politique.
- Nationalisme et rejet du système : Opposition à l'immigration (phénomène plus tardif), rejet des élites politiques traditionnelles (démocratie-chrétienne, socialistes), et euroscepticisme.
- L'exemple italien : le MSI (Mouvement Social Italien), fondé en 1946. Il fut le principal parti néo-fasciste en Europe, rassemblant d'anciens militants et de nouvelles recrues. Pendant des décennies, il fut un parti "anti-système". Le MSI n'a pas "disparu" brutalement, mais s'est transformé. Dans les années 1990, sous l'impulsion de son leader Gianfranco Fini, le parti a opéré un virage stratégique. En 1995, Fini dissout le MSI et fonde Alleanza Nazionale (AN), un parti de droite conservateur qui rejette explicitement le fascisme et ses idéaux totalitaires pour s'intégrer pleinement dans l'arc républicain et démocratique. Cette transformation marque la fin officielle du néo-fascisme "parlementaire" en tant que tel.
La violence néo-fasciste, elle, a persisté en marge de la politique électorale, avec des groupes terroristes et des squadristes responsables de nombreux attentats (comme l'attentat de la gare de Bologne en 1980).
Le "Fascisme Éternel" ou Ur-Fascisme (Umberto Eco, 1995) ...
C'est un avertissement : l'esprit, les pulsions et les mécanismes rhétoriques du fascisme sont une maladie potentielle de toute société démocratique, capable de renaître sous des formes différentes, même sans lien direct avec le fascisme historique.
Umberto Eco, sémioticien et romancier de renom, dans son essai célèbre "Il fascismo eterno", propose une réflexion philosophique, culturelle et morale sur la nature du fascisme. Son essai, à l'origine une conférence, ne cherche pas à analyser le régime historique de Mussolini, mais à identifier les caractéristiques immuables et universelles de ce qu'il appelle l'"Ur-Fascisme" ou le "Fascisme éternel", une matrice fasciste qui peut ressurgir sous différentes formes à travers les époques et les pays.
C'est un "fascisme à l'état pur", diffus, qui peut se mélanger à d'autres idéologies.
Eco commence par rappeler son expérience personnelle : enfant, il a reçu le prix des "Jeunes Fascistes" lors des compétitions culturelles de l'État mussolinien en 1939. Il distingue ainsi le Fascisme historique (le régime de Mussolini, avec ses spécificités (la monarchie, la figure du Duce, etc.), auquel il a, comme beaucoup, adhéré dans l'innocence de l'enfance) et l'Ur-Fascisme ou le Fascisme éternel (la "façon d'être", l'ensemble des traits culturels et psychologiques qui ont constitué le fascisme historique et qui peuvent se recombiner en d'autres mouvements). Son objectif est de fournir une "liste" de ces traits pour permettre de reconnaître le fascisme éternel, même sous ses formes les plus banales ou les plus nouvelles.
Au cœur de l'essai, Eco liste 14 propriétés typiques du fascisme éternel, qui ne forment pas un système cohérent, mais un réseau de contradictions et d'impulsions. En voici les plus marquantes ...
- Le Culte de la Tradition : Rejet des Lumières et de la modernité au profit d'un savoir traditionnel, souvent syncrétique et obscur (ésotérisme, pensée magique).
- Le Rejet du Modernisme : Irrationalisme et méfiance envers l'esprit critique, la science (sauf quand elle sert la technologie du pouvoir).
- Le Culte de l'Action pour l'Action : "Penser est une forme d'émasculation". La suspicion envers les intellectuels et la culture. Le doute est considéré comme une trahison.
- Le Désaccord est une Trahison : L'esprit critique est attaqué, et toute opposition est perçue comme une menace existentielle.
- La Peur de la Différence : Racisme, xénophobie, rejet de tout ce qui est étranger ou non conforme.
- L'Appel aux Classes Moyennes Frustrées : Exploitation du ressentiment social et de la peur du déclin économique.
- L'Obsession du Complot : La nécessité d'un ennemi intérieur et/ou extérieur (le "saboteur", le "judéo-maçonnico-bolchévique"). La vie est une guerre permanente.
- L'Humiliation par l'Ennemi Riche et Fort : Les adeptes doivent se sentir humiliés par la richesse et la puissance des autres. D'où la rhétorique du "nous contre les ploutocraties".
- Le "Pacifisme est un Commerce avec l'Ennemi" : La vie est une lutte permanente. Le héros fasciste aspire à la mort, glorifiée comme la récompense suprême.
- Le "Populisme Qualitatif" ou "Démocratie Autoritaire" : Le chef prétend inciter la "Volonté du Peuple", qui ne s'exprime que par son intermédiaire. Le peuple est une entité monolithique et pure.
- La Nouvelle-Parole : Appauvrissement du langage et du vocabulaire pour limiter les instruments d'un raisonnement complexe et critique. Utilisation des clichés et des slogans.
Le Fascisme comme "Collage" Irrationnel - La grande force de l'analyse d'Eco est d'insister sur l'absence de colonne vertébrale idéologique cohérente du fascisme. Ce n'est pas une philosophie structurée comme le marxisme. C'est un "bricolage" de thèmes contradictoires, un "syncrétisme" qui peut puiser à la fois dans la tradition païenne et le catholicisme intégriste, dans la révolution et la réaction. Sa seule unité est émotionnelle et psychologique : il nourrit et exploite les peurs, les frustrations, la nostalgie d'un âge d'or perdu et le désir d'appartenance simple. Il est relativiste et irrationaliste : "Il n'y a pas de vérité, seulement une interprétation". Ce qui compte, c'est l'effet émotionnel d'une idée, pas sa véracité.
L'immense succès de l'essai vient de son utilité pour décrypter les phénomènes politiques contemporains (populismes, nationalismes, théories du complot, post-vérité).
Il offre un vocabulaire pour analyser des mouvements qui ne se réclament pas du fascisme historique mais en partagent la logique. En sémioticien, Eco montre comment le fascisme corrompt le langage et la pensée elle-même. C'est une analyse cruciale que l'histoire politique pure néglige souvent. L'essai est un outil de vigilance. En listant les symptômes, il permet un diagnostic précoce. Il nous avertit que le fascisme peut revenir "en habits civils", en se présentant comme un patriotisme banal ou une révolte anti-système.
Mais le risque majeur est que la notion d'"Ur-Fascisme" devienne si large qu'elle perde son pouvoir d'analyse. Toute forme de nationalisme, de populisme ou d'anti-intellectualisme peut être étiquetée "fasciste éternelle", ce qui peut banaliser le terme et rendre le débat politique confus ..
- Banaliser le terme "fasciste" : En l'appliquant à des adversaires politiques qui, bien que réactionnaires ou démagogues, n'ont rien du projet totalitaire et génocidaire des régimes fascistes historiques.
- Rendre le débat confus et toxique : L'invective "fasciste!" devient une insulte générale qui remplace l'argumentation, empêchant toute analyse fine des idéologies contemporaines. C'est un "tue-parler" qui clôt la discussion. Traiter aujourd'hui quelqu'un de "fasciste", notamment dans nos médias occidentaux, c'est le placer dans une lignée morale avec Hitler et Mussolini, ce qui a un impact émotionnel immédiat et fort.
- Nuire à la vigilance historique : Si tout est "fasciste", plus rien ne l'est. La spécificité monstrueuse du fascisme historique (son totalitarisme, son culte de l'État, son recours à la terreur et à la guerre, son annihilation systématique de l'individu) se perd.
- En se concentrant presque exclusivement sur les aspects culturels et psychologiques, Eco passe sous silence les causes structurelles (crises économiques, inégalités, effondrement des États) qui créent le terreau où prospère le fascisme.
- On combat un fantôme du passé au lieu de comprendre la nouvelle langue et les méthodes de l'autoritarisme contemporain, la Démocratie illibérale, le Populisme autoritaire, le Rationalisme technocratique, le Nationalisme xénophobe. Alors que l'urgence est dans doute de tenter de concevoir une grille de lecture pour décrypter les logiques anti-démocratiques, où qu'elles se trouvent et sous quelque habit idéologique qu'elles se présentent...
L'Antifascisme Contemporain et son Instrumentalisation ...
L'antifascisme en tant que référentiel politique majeur est une construction historique et mémorielle propre à l'Europe (et dans une moindre mesure à l'Amérique du Nord). Son instrumentalisation et la banalisation du terme "fasciste" sont le signe de sa centralité dans le débat public de ces sociétés.
Ailleurs dans le monde, d'autres clivages et d'autres injures politiques prédominent, hérités d'histoires différentes. Cela ne signifie pas que l'autoritarisme n'existe pas, mais qu'il est nommé et combattu avec un vocabulaire et des grilles de lecture adaptés à des contextes locaux spécifiques.
Le fascisme historique était un système cohérent et spécifique. Depuis les années 2000, et surtout après la crise de 2008, la résurgence de mouvements d'extrême droite (Front National en France, Ligue du Nord en Italie, AfD en Allemagne, etc.) a réactivé la rhétorique antifasciste. Ces mouvements, bien que différents du fascisme historique, en reprennent certains thèmes (nationalisme xénophobe, rejet des élites, culte du leader). La tentation est grande de les qualifier globalement de "fascistes" pour les discréditer.
On peut identifier des paliers successifs,
- la Chute du Mur de Berlin (1989) et la Fin des Grands Récits,
- les Années 2000 et l'Émergence des "Nouveaux Populismes",
- le tournant majeur autour des années 2010-2015 avec la crise des migrants, les attentats islamistes et les crises économiques ont créé un terreau fertile pour les discours nationalistes et identitaires. En réaction, l'antifascisme s'est radicalisé, notamment avec l'émergence de mouvements comme les "Antifa" (antifascistes militants, souvent associés à l'extrême gauche et à l'action directe).
- La Période Récente (post-2016) : L'élection de Donald Trump, la campagne du Brexit, et la pandémie de COVID-19 ont encore intensifié la polarisation. Le terme "fasciste" a été massivement utilisé dans les débats sur les réseaux sociaux et dans la presse pour dénoncer des politiques perçues comme autoritaires.
L'intensification de cette "contre-idéologie" qu'est l'Anti-fascisme peut être interprétée tout autant comme une "idéologie" que le signe d'un appauvrissement du langage politique et de la pensée historique, du moins dans la forme et les manifestations médiatiques qui lui sont données ...
À l'origine, l'antifascisme est un pilier des démocraties européennes d'après-guerre, fondé sur le souvenir des horreurs du nazisme et du fascisme. C'est une position éthique ..
- L'antifascisme est devenu un marqueur identitaire fort des partis de gauche et de l'extrême gauche, servant de ligne de démarcation morale et politique (un Ciment Idéologique pour la Gauche).
- Le monde académique a largement analysé le fascisme et les mécanismes des régimes autoritaires, diffusant une sensibilité vigilante dans l'opinion éduquée.
Enzo Traverso, "The New Faces of Fascism : Populism and the Far Right" (2017, Les Nouveaux Visages du fascisme)
Le fascisme classique du XXe siècle, en tant que régime et mouvement de masse, est mort en 1945. Cependant, nous assistons aujourd'hui à l'émergence de nouveaux régimes et mouvements d'extrême droite que l'auteur qualifie de "post-fascistes". Ces nouveaux visages ne sont pas une répétition à l'identique du fascisme historique, mais une réinvention qui en reprend des traits essentiels tout en les adaptant au contexte de la mondialisation, des sociétés néolibérales et de l'ère post-Guerre Froide. Il propose de les analyser comme une "constellation" plutôt qu'en leur appliquant une étiquette rigide et potentiellement impropre.
Traverso introduit ainsi un concept clé pour son analyse, le "post-fascisme", aux caractéristiques suivantes ...
- Acceptation (tactique) de la Démocratie Libérale : Les partis post-fascistes ne cherchent pas à renverser l'État démocratique par la force. Ils utilisent les élections et rejettent (en parole) la violence squadriste, même si une rhétorique agressive persiste.
- Abandon du Totalitarisme : Ils ne visent pas la création d'un État totalitaire contrôlant toute la vie des individus. Leur projet est plus proche d'un autoritarisme ethnique.
- Économie Néolibérale : Contrairement au fascisme historique qui pratiquait un corporatisme étatique, les post-fascistes épousent généralement l'économie de marché, combinant libéralisme économique et nationalisme xénophobe.
- Nostalgie vs. Futurisme : Le fascisme historique était révolutionnaire et tourné vers l'avenir (culte de la modernité, de la jeunesse). Le post-fascisme est souvent nostalgique, évoquant un "âge d'or" mythifié (par exemple, "Make America Great Again").
On note des ruptures avec le fascisme historique, mais aussi certaines continuités et réactualisations ...
- Nationalisme xénophobe : La figure de l'"ennemi" n'est plus le communiste ou le libéral, mais l'étranger, le migrant, le musulman, perçus comme menaçant l'identité nationale.
- Populisme de droite : Ils mobilisent le peuple "pur" contre les élites "corrompues" (élites politiques, médiatiques, intellectuelles) accusées de trahison.
- Anti-intellectualisme et Mépris de la Vérité : Traverso observe un rejet des faits établis et de la science, au profit d'un relativisme post-moderne où l'émotion et la croyance priment ("post-vérité").
- Désir d'Homogénéité Ethnique : Le projet central reste la défense d'une communauté ethnique et culturelle pure, face à la "dilution" supposée par le multiculturalisme.
Une partie cruciale du livre est consacrée à la crise des paradigmes interprétatifs.
- Traverso critique la tendance à qualifier hâtivement tout phénomène autoritaire de "fasciste". Cette analogie, souvent utilisée par la gauche, est anachronique et empêche de comprendre la spécificité des nouvelles droites. Elle mène à une banalisation du concept.
- La Fin de l'Antifascisme comme Ciment Idéologique : Avec l'effondrement du communisme, l'antifascisme a perdu son socle historique. Il ne peut plus servir de boussole unique pour la gauche, qui doit développer de nouvelles grilles de lecture pour affronter le post-fascisme sans tomber dans le piège de l'invective.
- La Mémoire "Brutalisée" : Il analyse comment la mémoire de la Shoah et du fascisme, autrefois instrument de vigilance, est aujourd'hui souvent instrumentalisée, banalisée ou détournée (par exemple, dans les rhétoriques pro-israéliennes extrêmes), perdant ainsi sa force critique.
Pour éviter les écueils de l'analogie et de la dilution, Traverso propose de penser le post-fascisme comme une constellation.
Il ne s'agit pas de définir une essence immuable du fascisme, mais d'observer une série de traits, d'affinités et de symptômes qui se regroupent différemment selon les contextes nationaux (Trump aux USA, Poutine en Russie, Orbán en Hongrie, Le Pen en France). Cette approche permet de saisir à la fois les similitudes et les variations.
Traverso offre ainsi une alternative sophistiquée à la fois au déni ("ce n'est pas du fascisme") et à l'alarmisme simpliste ("c'est exactement comme les années 30").
Sa distinction entre fascisme et post-fascisme est extrêmement éclairante. Il montre de même comment l'effondrement des grands récits (communisme, socialisme démocratique) a laissé la gauche désarmée face à une droite qui a, elle, su se réinventer.
Certains critiques estiment que le terme "post-fascisme" reste trop vague. Où s'arrête-t-il ? Où commence-t-il ? Le risque est de créer une catégorie si large qu'elle perd aussi en puissance d'analyse. Si le diagnostic est brillant, le livre propose peu de solutions politiques concrètes pour contrer le post-fascisme, laissant le lecteur sur une interrogation angoissée.
Le dialogue entre Michael Mann (Fascists, 2004) et Enzo Traverso (The New Faces of Fascism, 2017) semble montrer que la question n'est plus "Est-ce du fascisme ? Oui ou non ?", mais plutôt : "En quoi ces mouvements reprennent-ils, transforment-ils ou abandonnent-ils les caractéristiques centrales du fascisme historique telles que définies par la sociologie ?"
Michael Mann, dans "Fascists", propose une définition du fascisme historique basée sur quatre piliers idéologiques et une méthode sociologique,
- Le Nationalisme : Pas n'importe lequel. Un nationalisme organiciste, expansionniste et génocidaire qui vise à purifier la nation et à lui donner un "espace vital" (Lebensraum).
- L'Étatisme : La croyance en un État fort, autoritaire, qui transcende les intérêts individuels et de classe.
- Le Transcendantalisme : La vision du parti et du mouvement comme une "force vitale" qui dépasse la politique matérialiste pour créer un "homme nouveau" et une communauté nationale sacrée.
- Le Recours à la "Violence Cleptocratique" : La violence n'est pas un moyen, mais une fin en soi. Elle est glorifiée, pratiquée par des milices paramilitaires (les Chemises noires, les SA) pour "nettoyer" la nation, et elle aboutit à un pillage systématique des biens des ennemis (d'où le terme "cleptocratique").
Mann insiste sur le fait que le fascisme est un mouvement de masse transclasse. Il ne peut émerger que dans des conditions sociales précises : une crise de l'État-nation, la peur des classes moyennes de déchoir, et l'impuissance des mouvements ouvriers à offrir une alternative crédible. La thèse de Mann explique parfaitement la montée des post-fascismes : crise de la mondialisation, déclassement des classes moyennes et populaires, effondrement des gauches. Mais le point de tension principal entre les deux ouvrages reste le nationalisme. Pour Mann, c'est le pilier central. Si un mouvement en possède une version organiciste et exclusive, il est dans la famille fasciste, même sous une forme atténuée. Traverso, lui, considère que les autres ruptures sont si importantes qu'elles créent une nouvelle espèce politique...
Frédéric Rousseau, "Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L'affaire Norton Cru" (2003)
Cet ouvrage traite de l’historiographie et de la réception de la Première Guerre mondiale, en particulier autour de la “culture du témoin” et de la “mémoire obligatoire”. Il montre comment le récit collectif (ici de la guerre) est construit, politisé et peut devenir un instrument d’orthodoxie ou de fermeture du débat.
L’ouvrage n’aborde pas directement les mouvements antifascistes contemporains mais éclaire les enjeux mémoriels de l’antifascisme : la mémoire antifasciste peut devenir elle-même une norme qui limite toute discussion.
Alberto Toscano, "Fanaticism: On the Uses of an Idea" (2010)
Ouvrage théorique essentiel, Toscano dénonce la façon dont l’accusation de fanatisme - et, par extension, de fascisme - sert souvent à délégitimer les résistances radicales. Il met en évidence le pouvoir rhétorique de ces catégories dans la neutralisation du conflit politique.
Cela ouvre un espace critique très riche pour penser les ambiguïtés de l’antifascisme contemporain : non seulement « combattre le fascisme », mais aussi analyser comment le terme est utilisé, instrumentalisé, et quel pouvoir l’utilisation de cette catégorie exerce dans le débat politique.
Alberto Toscano entreprend une généalogie critique de la notion de "fanatisme".
Il démontre que ce terme n'est pas une description neutre d'un excès de conviction, mais une accusation politique qui a été utilisée à travers l'histoire pour délégitimer et diaboliser les mouvements d'émancipation et les alternatives radicales à l'ordre libéral et capitaliste. Le livre explore comment l'étiquette "fanatique" sert à tracer une frontière entre la politique "raisonnable" et ce qui doit en être exclu.
Toscano ne cherche pas à définir l'essence du fanatisme, mais à cartographier ses usages polémiques. Dès l'introduction, il pose le fanatisme comme le "grand autre" de la raison libérale et modérée. C'est une catégorie utilisée pour discréditer un adversaire en le présentant comme irrationnel, violent et imperméable au dialogue.
Il retrace l'origine du concept dans les conflits religieux de la Réforme (les "fanatiques" anabaptistes de Münster), puis montre comment les Lumières (comme Voltaire) l'ont secularisé pour l'appliquer à toute forme de conviction jugée trop absolue ou révolutionnaire.
L'ouvrage est une vaste enquête historique sur les métamorphoses de cette accusation ...
- Les Lumières et la Révolution Française : Toscano analyse comment la Révolution a été le moment où le "fanatisme" est passé du religieux au politique. Les contre-révolutionnaires comme Burke ont qualifié les Jacobins de "fanatiques", accusant leur croyance abstraite dans les droits de l'homme de mener à la terreur.
- Le XIXe Siècle et la Peur des Classes Dangereuses : Au siècle de la révolution industrielle, l'accusation de fanatisme se porte sur les mouvements ouvriers et socialistes. La "question sociale" est souvent présentée comme le produit de "fauteurs de troubles" et d'"agitateurs" fanatiques, détournant le bon peuple de ses intérêts réels.
- Le XXe Siècle : Colonialisme et Guerre Froide : dans le discours colonial, le "fanatisme" est attribué aux populations indigènes qui résistent à la "mission civilisatrice", les présentant comme irrationnellement attachées à leurs traditions. Pendant la Guerre Froide, le terme est massivement utilisé pour discréditer les révolutions anticoloniales et les mouvements communistes, les assimilant à une pathologie politique.
Le Fanatisme Aujourd'hui : De la "Guerre contre la Terreur" au Libéralisme Post-Politique ...
C'est dans la période contemporaine que l'analyse de Toscano devient la plus percutante.
- Le "Nouveau Fanatisme" : l'Islamisme : Après le 11 septembre 2001, le fanatisme est presque exclusivement associé à l'islamisme. Toscano critique cette réduction, qui évacue les causes politiques, historiques et sociales de ces mouvements (impérialisme, échecs du nationalisme arabe, etc.) pour n'en retenir qu'une explication culturaliste et religieuse. C'est un retour de la figure du "fanatique" comme barbare irrationnel.
- La Dépolitisation Libérale : Toscano argue que dans le consensus libéral-démocrate contemporain, toute tentative de remettre en cause fondamentalement l'ordre existant (le capitalisme) est susceptible d'être étiquetée comme "fanatique". La politique se réduit à une gestion technique, et la conviction radicale devient un tabou. Le "fanatique" est celui qui croit encore qu'un autre monde est possible et qui est prêt à agir en conséquence.
Réhabilitation de la "Passion pour le Réel" ...
Toscano ne défend pas le fanatisme, mais il plaide pour une compréhension plus nuancée de l'engagement radical.
- Distinguer l'Émancipation de la Terreur : Il ne s'agit pas de justifier la violence ou le terrorisme, mais de refuser que toute idée de transformation sociale soit discréditée par avance par l'accusation de fanatisme.
- Contre le "Désenchantement" Politique : Le livre est une défense de la possibilité d'une politique de la conviction, face à un monde où le cynisme et la modération pragmatique sont érigés en vertus suprêmes. Il invite à réfléchir à la manière dont la passion pour la justice et l'égalité peut éviter les écueils du dogmatisme.
Antidote à la Pensée Simplificatrice, le livre est une arme critique puissante contre le discours médiatique et politique qui réduit les conflits complexes à une lutte entre la Raison et le Fanatisme. Toscano reconnaît la réalité de la violence fanatique, mais son focus sur l'usage de l'accusation peut en contrepartie MINIMISER les problèmes et impacts bien réels posés par les idéologies absolutistes ...
L'Antifascisme, une spécificité occidentale ...
L'antifascisme comme grille de lecture politique dominante est très largement un phénomène occidental, et même principalement européen. L'étude du fascisme et la vigilance antifasciste sont profondément enracinées dans les systèmes éducatifs et les médias en Occident, et surtout en Europe ..
- L'Europe a été le berceau et la victime directe du fascisme et du nazisme. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale, de la Collaboration et de la Résistance est inscrite dans son paysage politique et mental. L'antifascisme y est un pilier des fondations républicaines et démocratiques de l'après-guerre (Allemagne, Italie, France).
- La Guerre Froide : En Europe de l'Ouest, l'antifascisme a été un ciment idéologique pour les partis de gauche face à la fois à l'extrême droite résiduelle et, dans une certaine mesure, à la menace soviétique perçue.
Dans la plupart des pays d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient, la lutte historique n'était pas contre le fascisme, mais contre le colonialisme et l'impérialisme occidental. Le prisme de lecture dominant est donc l'anti-impérialisme, pas l'antifascisme. Ces régions ont connu d'autres formes de régimes autoritaires : dictatures militaires, régimes théocratiques, partis uniques post-coloniaux. Leurs traumatismes et leurs grilles d'analyse sont différents. On parle de "lutte contre la dictature" ou de "défense de la démocratie", sans nécessairement utiliser l'étiquette "fasciste". Les enjeux politiques sont souvent structurés autour de clivages ethniques, religieux, tribaux ou de développement économique, bien plus que autour de l'axe historique fascisme / antifascisme ..
Le Fascisme éternel d'Umberto Eco n'était pas un livre d'histoire, mais un essai de philosophie politique et d'éthique civique. Sa puissance ne réside pas dans l'exactitude historique, mais dans sa capacité à fournir une "boîte à outils" conceptuelle pour comprendre la pérennité des pulsions autoritaires et irrationalistes dans les sociétés de masse....
"Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation" (Fascismo. Storia e interpretazione, 2002)
Emilio Gentile (1946) est un historien italien, ancien élève de Renzo De Felice (l'autre grand spécialiste du fascisme qui a révolutionné le domaine). Gentile a poursuivi et approfondi les travaux de De Felice, en se concentrant sur la dimension culturelle, symbolique et religieuse du régime. Son œuvre fondamentale est La Religion de la politique : Un mythe qui a fait son temps (paru initialement en 1993 sous le titre Il culto del littorio).
L'apport de Gentile est essentiel pour comprendre comment les régimes totalitaires du XXe siècle n'ont pas seulement cherché à conquérir le pouvoir, mais aussi à créer une nouvelle humanité, en utilisant les ressorts les plus profonds de la psychologie humaine, du sacré et de l'esthétique.
"Fascismo" n'est pas une histoire narrative du fascisme, mais un essai d'interprétation. Il synthétise des décennies de recherche pour répondre à la question qui semble simple mais ne l'est pas : qu'est-ce que le fascisme ? (Traduit de l'italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 2004)
De fait, il y a "ceux qui affirment que le fascisme n'a pas été un mouvement politique autonome, avec son idéologie, sa culture, son système politique, comme le libéralisme ou le communisme, mais n'a été qu'un épiphénomène, c'est-à-dire la sécrétion contingente et extrême d'autres phénomènes, tels que la réaction antiprolétarienne de la bourgeoisie, la maladie morale de la conscience européenne, la dégénérescence pathologique de la société de masse, l'explosion des défauts séculaires de peuples encore immatures pour la démocratie libérale. En conséquence, le fascisme, suivant cette façon de voir, serait une négativité historique totale, donc dépourvu de toute réalité propre autonome et spécifique passible d'une définition conceptuelle. Un spécialiste a proposé de mettre au ban de la communauté scientifique le concept de «fascisme» parce qu'il n'aurait aucun sens précis correspondant à un phénomène historique véritable. Suivant le même raisonnement, d'autres chercheurs ont prôné une mesure analogue pour le concept de "totalitarisme"... De fait, historiquement, le concept de <<totalitarisme>> est né au lendemain de la <<marche sur Rome>> en symbiose avec le fascisme et en référence à lui, quand les antifascistes inventèrent les mots «totalitaire» et <<totalitarisme» afin de définir la vocation dictatoriale et absolutiste du Parti fasciste ainsi que le système de domination terroriste et démagogique que le fascisme avait mis en pratique, juste après la conquête du pouvoir..."
Emilio Gentile, l'auteur de ce livre ne partage pas ce point de vue et considère le fascisme comme la voie italienne du "totalitarisme", une forme nouvelle de régime politique, apparue pour la première fois au lendemain de la Grande Guerre, mais aussi un processus idéologique, culturel, organisationnel et institutionnel complexe, qui trouva dans le fascisme italien une de ses premières manifestations originales ...
"Le fascisme est un phénomène politique moderne, nationaliste et révolutionnaire, antilibéral et antimarxiste, organisé en parti-milice (partita milizia), avec une conception totalitaire de la politique et de l'État, avec une idéologie activiste et anti-théorique, avec des fondements mythiques, virilistes et antihédonistes, sacralisée comme une religion laïque, qui affirme le
primat absolu de la nation, entendue comme une communauté organique ethniquement homogène, hiérarchiquement organisée en un État corporatiste, avec une vocation belliqueuse à la politique de grandeur, de puissance et de conquête, visant à la création d'un ordre nouveau et d'une civilisation nouvelle."
Gentile démontre ici que le fascisme ne visait pas seulement à prendre le pouvoir, mais à créer un "homme nouveau", un Italien entièrement dévoué à l'État et au Duce. Pour cela, il a mis en place une véritable "religion politique laïque" avec
- Ses dogmes (la supériorité de la nation, l'infaillibilité du Duce).
- Ses liturgies (les défilés, les cérémonies, le salut romain).
- Ses lieux de culte (les monuments aux martyrs fascistes).
- Son calendrier sacré (les anniversaires de la "révolution").
Cette approche permet de comprendre la puissance d'adhésion et l'emprise du régime sur les esprits, au-delà de la simple terreur ...
- Il analyse le passage d'un mouvement violent, révolutionnaire et antisystème (le "fascisme-mouvement") à un État totalitaire institutionnalisé (le "fascisme-régime"). Cette distinction est cruciale pour comprendre son évolution.
- Gentile défend l'idée que le régime mussolinien était bien un régime totalitaire, même s'il l'était de façon différente et peut-être moins efficace que le stalinisme ou le nazisme. Il définit le totalitarisme comme l'expérience de domination où l'État s'empare de la société civile, de l'individu et de sa conscience, cherchant à tout organiser et contrôler.
- Il réfute l'idée que le fascisme n'avait pas d'idéologie. Au contraire, il montre qu'il avait une pensée cohérente, basée sur le nationalisme, l'antilibéralisme, l'antimarxisme, le culte de la violence et de la jeunesse, et le mythe de la renaissance nationale (la "Risorgimento" inachevée). C'était une "idéologie de la volonté et de l'action" plus que de la réflexion, mais une idéologie néanmoins.
Gentile dépasse les clichés et va bien au-delà des définitions vagues comme "le fascisme, c'est le mal" ou "c'est un régime policier". Il en donne une analyse conceptuelle et historique solide.
Il éclaire les usages politiques du passé : en comprenant les mécanismes de la "religion politique", on est mieux armé pour analyser les populismes et les nationalismes contemporains qui utilisent des symboles, des rituels et une sacralisation du leader.
Aujourd'hui, dans le débat historique, il est impossible de discuter sérieusement du fascisme sans se confronter aux thèses d'Emilio Gentile. Son livre est une pierre angulaire de l'historiographie moderne.
Gentile pousse donc plus loin que quiconque l'analyse de la dimension culturelle et sacrée du fascisme. Pour lui, le fascisme n'était pas qu'un régime politique ; c'était une tentative totale de créer une nouvelle civilisation et un "homme nouveau".
Gentile analyse le fascisme comme une véritable religion séculière, avec tous ses attributs :
- Une Liturgie : Les défilés, les serments, les autels de la Patrie, le salut romain.
- Des Symboles Sacrés : Le faisceau du licteur (littorio), les uniformes, la figure du Duce comme chef charismatique et quasi-divin.
- Des Dogmes : La croyance en la Nation éternelle, la supériorité de la civilisation fasciste.
- Des Cérémonies : Les grandes célébrations de masse (comme la célébration du 23 mars, anniversaire de la fondation des Faisci).
- Une Église : Le Parti National Fasciste comme institution sacrée.
Cette "religion de la politique" visait à sacraliser l'État et à offrir aux Italiens une nouvelle foi laïque, remplaçant les religions traditionnelles dans la sphère publique et mobilisant les passions et les émotions collectives.
Gentile va toujours plus loin en affirmant que l'objectif ultime du fascisme était une "révolution anthropologique". Il ne s'agissait pas seulement de contrôler les actions des individus, mais de transformer leur nature même, leur mentalité, leur âme et leur mode de vie pour créer un "homme fasciste" entièrement dévoué à l'État et à la nation.
Cette révolution passait par :
- L'Éducation de la Jeunesse : Les organisations de jeunesse (Balilla) pour inculquer les valeurs fascistes dès le plus jeune âge.
- Le Contrôle des Loisirs : Les organisations de loisirs (Dopolavoro) pour encadrer la vie quotidienne.
- L'Esthétisation de la Politique : L'art, l'architecture et la culture étaient mis au service de la glorification du régime et de la création d'un environnement totalement fasciste.
La Nature Totalitaire du Régime ...
Contrairement à De Felice qui insistait sur le consensus et la normalisation du régime, Gentile met l'accent sur son caractère totalitaire inachevé mais constamment poursuivi. Pour lui, le projet fasciste était intrinsèquement totalitaire : il aspirait à tout régenter, de la pensée la plus intime à la vie sociale la plus publique. Le consensus, dans cette optique, n'était pas une alternative à la terreur, mais un objectif à atteindre par la persuasion, la mobilisation et, si nécessaire, la coercition.
La notion de "religion politique" est puissante, mais certains historiens estiment qu'elle peut surestimer l'adhésion "foi" des masses et sous-estimer les aspects de contrainte, de peur et d'opportunisme.
"Le Interpretazioni del Fascismo", Renzo De Felice (1969)
il ne s'agit pas d'une histoire du fascisme, mais de celle de l'historiographie sur le fascisme. Son objectif est de recenser, classer et critiquer les différentes manières dont les historiens, les politologues et les intellectuels ont tenté de définir et d'expliquer le phénomène fasciste depuis ses origines jusqu'aux années 1960.
De Felice part d'un constat : le fascisme est un sujet surchargé de jugements politiques et moraux qui entravent une analyse scientifique. Son livre se veut une "cartographie" neutre des interprétations, visant à faire le tri entre les interprétations fondées sur des préjugés idéologiques et celles reposant sur une base empirique solide, et préparer le terrain pour sa propre étude monumentale (sa biographie de Mussolini) en identifiant les forces et les faiblesses des travaux antérieurs.
De Felice identifie et analyse quatre courants principaux, qu'il subdivise souvent.
- Les Interprétations "Gauche" ou Marxistes
Le fascisme est l'expression politique, la "garde blanche" de la grande bourgeoisie et du capitalisme monopoliste en crise. Face à la menace révolutionnaire (le "Biennio Rosso" 1919-1920), la bourgeoisie a utilisé les squadristes comme instrument terroriste pour écraser le prolétariat et stabiliser le système capitaliste.
La version "classique" de l'Internationale Communiste (Komintern) voyait le fascisme comme la phase ultime du capitalisme décadent. Palmiro Togliatti, plus nuancée, insistera sur le rôle des masses petites-bourgeoises et sur la spécificité du fascisme comme régime.
Pour De Felice, le fascisme n'a pas été un simple "instrument" du capital, mais un acteur historique avec sa propre dynamique et ses propres objectifs.
- Les Interprétations Libérales et Démocratiques
Le fascisme est une "maladie morale", une "parenthèse" dans l'histoire de l'Italie, due à un concours de circonstances (la Première Guerre mondiale, la faiblesse de l'État libéral, la crise économique). C'est un régime imposé par la violence à un peuple fondamentalement bon et démocrate.
Cette vision, selon lui, est tout aussi réductrice que la vision marxiste. En faisant du fascisme une "parenthèse" ou un "accident", elle exonère la société italienne de toute responsabilité et empêche de comprendre ses racines culturelles profondes et le rôle actif d'une grande partie de la population. Elle refuse de voir le fascisme comme un produit de l'histoire italienne.
- Les Interprétations Conservatrices et de Droite
Ces interprétations sont diverses. Certaines voient le fascisme comme une "révolution manquée" ou trahie, d'autres comme un mal nécessaire pour rétablir l'ordre. Une version répandue est celle du "bonapartisme" de Mussolini, qui aurait sauvé l'Italie du chaos en arbitrant entre les forces sociales.
De Felice les considère souvent comme des justifications a posteriori, peu scientifiques et marquées par un agenda politique. Elles ont tendance à séparer le "bon" Mussolini (l'homme d'État) du "mauvais" fascisme (le parti), une distinction que De Felice rejette. Inspirée par des théoriciens comme Hannah Arendt ou Carl Joachim Friedrich, cette école place le fascisme italien (ainsi que le nazisme et le stalinisme) dans la catégorie générique des "régimes totalitaires". Elle insiste sur les points communs : idéologie officielle, parti unique, police politique, contrôle des médias et mobilisation des masses.
C'est la critique la plus célèbre et la plus influente de son livre. De Felice conteste la pertinence du modèle totalitaire pour le fascisme italien, du moins avant la République de Salò (1943-45). Il argue que le régime mussolinien était bien moins totalitaire et terroriste que le nazisme : il n'a jamais atteint le même degré de contrôle total sur la société, a coexisté avec des institutions traditionnelles (la Monarchie, l'Église, l'Armée), la répression, bien que réelle, n'a pas eu le caractère systématique et exterminateur de la terreur nazie. Pour De Felice, le fascisme fut un "régime autoritaire de masse" bien plus qu'un véritable régime totalitaire.
Le Interpretazioni del Fascismo a révolutionné les études sur le fascisme. Il a imposé une rigueur méthodologique nouvelle et a brisé les schémas interprétatifs dominants. Sa critique du modèle totalitaire a été largement acceptée et a permis une compréhension plus fine des différences entre les régimes autoritaires.
Mais en rejetant les interprétations de gauche, De Felice a été accusé (souvent à tort) de vouloir "réhabiliter" le fascisme en mettant l'accent sur le consensus. Sa méthode, jugée trop "neutralisante", aurait selon ses détracteurs minimisé la violence du régime et ses responsabilités. Ses thèses les plus célèbres (sur le consensus) seront pleinement développées dans les volumes suivants de sa biographie de Mussolini, déclenchant la fameuse "guerre des historiens" en Italie.
Renzo De Felice - "Mussolini" (Biographie monumentale, 1965-1997)
Cet historien italien a profondément bouleversé l'historiographie du fascisme, en particulier concernant Mussolini et l'Italie, et ses thèses résonnent encore dans les débats actuels. Son œuvre majeure est une monumentale biographie de Mussolini en huit volumes, publiée entre 1965 et 1997, et qui ont déclenché des polémiques immenses et durablement changé le regard des historiens...
- De Felice a notamment soutenu que le régime mussolinien, surtout après 1929 et la conquête de l'Éthiopie, avait bénéficié d'un large consensus populaire, au-delà de l'usage de la terreur. Cette idée a brisé le mythe d'une population entièrement et uniquement victime de la coercition.
- La nature "révolutionnaire" du fascisme : Il l'a analysé comme une révolution de "la petite bourgeoisie", moderne et anti-conservatrice dans une certaine mesure.
La contribution de De Felice est double et a été doublement polémique ..
1. - La distinction entre "Fascisme-mouvement" et "Fascisme-régime" ..
- Le "Fascisme-mouvement" (jusqu'en 1925, environ) est la phase révolutionnaire, populiste, antibourgeoise et dynamique. C'est une force de rupture qui mobilise les masses.
- Le "Fascisme-régime" (après 1925) est la phase de normalisation, de bureaucratisation et de recherche d'un consensus de masse. Il se stabilise et devient un système conservateur, s'appuyant sur les institutions traditionnelles.
2. - La thèse du "Consensus" : C'est son apport le plus controversé ...
De Felice affirme que le régime mussolinien, particulièrement entre 1929 et 1936, a bénéficié d'un large consensus populaire en Italie.
Ce consensus n'était pas uniquement basé sur la contrainte ou la propagande, mais sur une adhésion réelle d'une partie importante de la population, séduite par
- Les réalisations sociales (les "œuvres fascistes").
- La grandeur nationale et l'impérialisme (la conquête de l'Éthiopie en 1936 étant un point d'orgue).
- La stabilité politique après les désordres de l'après-Première Guerre mondiale.
(La thèse du "Consensus" ) Le Contexte de la "Grande Dépression" (1929-1933) ...
Contrairement aux démocraties libérales frappées de plein fouet par la crise économique, l'Italie fasciste, avec son économie plus contrôlée et corporatiste, semble mieux résister. Le régime a su mettre en scène cette résistance,
- L'œuvre publique : Les grands chantiers (bonification des marais Pontins, construction de routes et de villes nouvelles) sont présentés comme des preuves de la vitalité du régime et créent des emplois.
- Les "Batailles" économiques : La "Bataille du blé" pour l'autosuffisance alimentaire est un succès de communication qui mobilise les masses rurales et urbaines.
Pour De Felice, cette période contraste tellement avec le chaos économique mondial qu'elle renforce la perception que Mussolini et le fascisme "protègent" l'Italie, générant un sentiment de gratitude et d'adhésion.
(La thèse du "Consensus" ) La Création de l'État Totalitaire et le Contrôle des Masses ...
De Felice insiste sur le fait que le régime ne se contente pas de réprimer ; il encadre, mobilise et intègre la population dans de nouvelles structures.
- Les Organisations de masse : L'ONB (Opera Nazionale Balilla) pour la jeunesse, l'OND (Opera Nazionale Dopolavoro) pour les loisirs des travailleurs, les syndicats fascistes. L'OND, en particulier, offre des activités sportives, culturelles et des vacances à des millions d'Italiens qui n'y avaient jamais eu accès. Cela crée un sentiment d'appartenance et de modernisation sociale.
- La dimension "religieuse" : Le fascisme se présente comme une "religion civile" avec ses rites, ses symboles (le faisceau, le salut romain), ses martyrs et son chef charismatique (le Duce). Cette sacralisation de la politique répond à un besoin d'identité et de communauté.
- La Personnalisation du Pouvoir, le "mythe" de Mussolini
De Felice accorde une importance cruciale à la figure de Mussolini. Le consensus, selon lui, se construit souvent plus autour du Duce qu'autour du Parti National Fasciste (PNF) en lui-même.
L'image du leader : Mussolini est présenté comme un homme providentiel, travailleur infatigable, père de la nation, garant de l'ordre et de la grandeur italienne. La propagande diffuse massivement cette image dans les journaux, les actualités cinématographiques (les "Lucem") et les manuels scolaires.
- Le charisme perçu : De Felice estime que la population projetait sur Mussolini des qualités quasi surnaturelles. Il apparaissait comme un arbitre au-dessus de la mêlée, capable de protéger le peuple des excès du parti ou des grands industriels.
(La thèse du "Consensus" ) Les Succès de Politique Étrangère ...
Cette période est marquée par des victoires diplomatiques et militaires qui exaltent le sentiment national.
- La Conciliation avec le Vatican (1929) : Les Accords du Latran mettent fin à la "Question romaine" qui opposait l'État italien à la papauté depuis 1870. Cet acte est extrêmement populaire dans une nation très catholique et donne une légitimité considérable au régime.
- La Guerre d'Éthiopie (1935-1936) : C'est l'apogée du consensus selon De Felice. La conquête de l'Empire mobilise les énergies, flatte l'orgueil national et semble réaliser le rêve de grandeur impériale. Les sanctions de la Société des Nations sont présentées comme l'hostilité des "ploutocraties" contre l'Italie prolétaire, ce qui provoque un réflexe de solidarité nationale (le "serment des leçons" est un exemple célèbre de cette mobilisation).
(La thèse du "Consensus" ) L'Affaiblissement des Oppositions..
Le consensus ne signifie pas l'absence d'opposition. Mais De Felice soutient que celle-ci était marginalisée,
- La répression (confino, police politique OVRA) avait brisé les noyaux actifs de l'opposition (communistes, socialistes, libéraux). Beaucoup d'Italiens, y compris d'anciens opposants, se sont "dépolitisés" ou "alignés" (il fenomeno del trasformismo) par conviction, opportunisme ou lassitude. Mais
De Felice fut souvent mal compris. Il ne dit pas que tous les Italiens aimaient le fascisme, et distingue le consensus actif (l'adhésion idéologique d'une minorité, les "fascistes-militants") du consensus passif (ou "plébiscitaire") : L'acceptation, la résignation, l'adaptation ou le soutien intéressé de la majorité. C'est une adhésion au régime pour ce qu'il apporte (ordre, stabilité, prestige national) plutôt que pour son idéologie. Ce consensus est fragile, conditionnel et dépend des succès du régime.
La Thèse de De Felice a été vivement critiquée : ses détracteurs (comme l'historien Angelo Del Boca) estiment qu'il minimise le rôle de la terreur et de la violence dans le contrôle de la société. Ses détracteurs ont accusé De Felice de "réhabiliter" le fascisme en insistant sur son côté moderne, révolutionnaire et consensuel. Pour eux, parler de "consensus" revient à minimiser la terreur politique, l'oppression et le caractère intrinsèquement violent du régime.
Peut-on vraiment mesurer un "consensus" dans un régime qui contrôle toute l'information et interdit toute expression libre ? Le consensus était inégal selon les régions, les classes sociales et les périodes. Il était probablement plus fort chez les classes moyennes, les paysans propriétaires et les fonctionnaires que chez les ouvriers ou les intellectuels critiques.
La démonstration de De Felice repose sur une analyse multifactorielle qui combine le contexte économique international, la manipulation des masses par les institutions et la propagande, le culte du leader et l'exploitation des succès nationaux. Il montre que le régime mussolinien a su, pendant une période clé, canaliser les aspirations, les peurs et les rêves des Italiens, créant une adhésion qui allait bien au-delà de la simple soumission à la force. Même si elle reste débattue, sa thèse a eu le mérite de complexifier notre compréhension du phénomène fasciste en montrant qu'un régime autoritaire peut aussi s'appuyer sur une forme de consentement populaire ..
De Felice insiste sur le fait que le fascisme italien était un phénomène spécifiquement italien, né des particularités de l'Histoire italienne (le "Risorgimento inachevé"). Il le décrit comme un phénomène de "modernisation arriérée", une tentative de créer un État moderne et une identité nationale forte par des moyens autoritaires.
Comme le fera Paxton, De Felice a fondé son travail sur l'exploitation massive d'archives inédites. Sa méthode était résolument empirique et historique, cherchant à comprendre le fascisme "de l'intérieur", en évitant les jugements moraux anachroniques.
On doit retenir que les thèses de De Felice ont provoqué un séisme en Italie et au-delà,
- Pour ses partisans, il a offert une vision plus nuancée et complexe du fascisme, démontrant qu'un régime autoritaire peut s'appuyer sur une base de soutien populaire authentique, sans quoi il est incompréhensible.
- Mais pour ses détracteurs (comme l'historien Angelo Del Boca), il a banalisé le fascisme et ouvert la voie à des réinterprétations néo-fascistes ou révisionnistes.
En synthèse, l'apport de Renzo De Felice nous force à complexifier notre compréhension du phénomène fasciste. Il rappelle que pour durer, un régime ne peut reposer uniquement sur la terreur ; il doit, à un moment donné, obtenir une forme d'adhésion, ou du moins d'acquiescement, d'une partie de la société. Sa grille de lecture est essentielle pour analyser la sédimentation des régimes autoritaires et la complexité des rapports entre l'État et la société.
Stanley G. Payne, "A History of Fascism, 1914-1945" (1995)
Stanley G. Payne est un historien et politologue américain, largement reconnu comme l'un des principaux spécialistes mondiaux de l'histoire de l'Espagne moderne, du fascisme européen et plus particulièrement de la Guerre d'Espagne et du régime de Franco.
Né en 1934 dans l'État de Washington, il a obtenu son doctorat à l'Université Columbia. Il a été professeur d'histoire à l'Université du Wisconsin-Madison pendant de nombreuses décennies, où il a formé toute une génération d'historiens. Ses travaux couvrent principalement l'Espagne du XXe siècle, l'étude comparative des fascismes et de l'extrême droite en Europe.
- Payne est surtout célèbre pour avoir développé une définition et une typologie du fascisme qui font autorité, mais qui sont aussi parfois débattues.
- Contrairement à de nombreux historiens qui se concentraient sur un seul pays (comme l'Allemagne ou l'Italie), Payne a toujours insisté sur la nécessité d'une étude comparative pour identifier les caractéristiques communes et les spécificités des mouvements fascistes à travers l'Europe.
Le "Modèle Générique" du Fascisme : Il a proposé une liste de caractéristiques qui définissent le "fascisme générique". Selon lui, pour qu'un mouvement soit qualifié de fasciste, il doit présenter une majorité de ces traits, dont,
- Une idéologie anti-Lumières (rejet de la démocratie libérale, du rationalisme, de l'individualisme).
- Un nationalisme exacerbé et souvent expansionniste.
- Un culte du chef charismatique.
- L'exaltation de la violence, de la jeunesse et du militarisme.
- L'objectif de créer un "homme nouveau" et un État totalitaire.
- Une esthétique politique distinctive (uniforme, symboles, rituels de masse).
Sa distinction entre Fascisme et Régimes Autoritaires est l'un de ses apports les plus importants. Payne distingue clairement,
- Le fascisme (comme en Italie mussolinienne), un mouvement révolutionnaire qui cherche à détruire l'ancien ordre pour le remplacer par un État totalitaire.
- L'autoritarisme conservateur ou de droite (comme le régime de Franco en Espagne après 1945, le Portugal de Salazar), qui vise à préserver l'ordre social traditionnel, souvent avec l'appui de l'Église et de l'armée, sans la dimension révolutionnaire et totalitaire du fascisme.
Son œuvre sur l'Espagne est monumentale et a profondément renouvelé la compréhension de cette période
(Falange. Historia del fascismo español, La primera democracia española, El colapso de la República, 40 preguntas fundamentales sobre la Guerra Civil ...).
Il a analysé le régime de Franco comme un "régime hybride", initialement proche du fascisme pendant la Guerre Civile et la Seconde Guerre mondiale, mais qui a ensuite évolué après 1945 vers un autoritarisme conservateur plus classique, se distanciant partiellement du modèle fasciste pur. Ses livres sur la Guerre d'Espagne, comme "La Guerre d'Espagne : L'Histoire face à la confusion" ou "Fascism in Spain, 1923–1977" (1999) s'efforcent de dépasser les mythologies des deux camps (républicain et nationaliste).
Il refuse une vision manichéenne et s'attache à montrer la complexité des forces en présence.
En Espagne, son travail a parfois été critiqué, notamment par la gauche, qui lui reproche de "banaliser" ou de "relativiser" les atrocités du camp nationaliste et du régime franquiste en les mettant en balance avec celles du camp républicain. Ses détracteurs estiment que son approche "équilibriste" peut minimiser la responsabilité principale des insurgés nationalistes dans le déclenchement de la guerre et la répression.
C'est dans "Fascism: Comparison and Definition" (1980) que Payne élabore sa méthodologie comparative et propose sa célèbre définition "générique" du fascisme.
Payne argue qu'on ne peut pas réduire le fascisme à une simple "réaction de la bourgeoisie" (explication marxiste) ou à un "produit de la modernité" (explication libérale). Il faut une approche plus nuancée.
Pour identifier un mouvement comme fasciste, Payne propose de vérifier sa conformité à une liste de caractéristiques réparties en trois catégories,
- L'Idéologie et les Buts : - Créer un nouvel État nationaliste et autoritaire, - Former un "homme nouveau", guerrier et dévoué, - Exaltation de la virilité, de la jeunesse et de la violence. -Idéalisation du "groupe" ou de la "nation" comme organisme unique (organicisme).
- Les "Négations" (ce qu'il rejette) : Antilibéralisme, antidémocratisme, anticommunisme. - Rejet des valeurs des Lumières (individualisme, rationalisme, égalité).
- Le Style et l'Organisation : Culte du chef charismatique, - Importance de l'esthétique (uniforme, symboles, rites de masse), - Tentative de mobilisation massive de la population, - Tendances totalitaires (vouloir contrôler toute la société).
Payne insiste sur la différence entre les mouvements fascistes (qui aspirent au pouvoir) et les régimes fascistes (qui l'ont conquis). Tous les mouvements n'ont pas réussi à établir un régime pleinement fasciste.
"A History of Fascism, 1914-1945" (1995) constitue la somme de sa réflexion, où il applique son cadre théorique à une étude historique détaillée de tous les mouvements fascistes en Europe.
Les thèses principales et les références historiques,
- Le Fascisme comme phénomène "de l'ère des deux guerres mondiales" : Pour Payne, le fascisme est un produit de la crise générale qui a frappé l'Europe entre 1914 et 1945, né de la Première Guerre mondiale et mort avec la Seconde.
- Une Analyse Comparative Approfondie : C'est la grande force du livre. Payne ne se contente pas de l'Italie et de l'Allemagne. Il examine en détail le Cas "Paradigmatique" que constitue l'Italie de Mussolini ( Pour Payne, le fascisme italien est la forme la plus "pure" et générique du phénomène), et le cas "extrême" et "spécifique" qu'est l'Allemagne nazie : il considère le nazisme comme une forme de fascisme, mais radicalement extrême en raison de son racisme biologique et de son projet génocidaire, qu'il juge unique.
- Les "Fascismes N'ayant Pas Conquis le Pouvoir" : Une analyse détaillée des mouvements en France (les Croix-de-Feu, le Parti Populaire Français de Jacques Doriot), en Grande-Bretagne (l'Union des Fascistes de Oswald Mosley), en Hongrie (les Croix fléchées), en Roumanie (la Garde de Fer), etc.
- Le Cas Complexe de l'Espagne : la Phalange. Payne, en spécialiste de l'Espagne, consacre une attention particulière à la Phalange. Il montre comment ce mouvement fasciste "authentique" a été vaincu politiquement par Franco, qui l'a instrumentalisé puis domestiqué pour en faire un simple outil de son régime autoritaire conservateur. C'est un exemple parfait de sa distinction entre mouvement fasciste et régime autoritaire.
A la question de comprendre pourquoi le fascisme a triomphé seulement en Italie et en Allemagne, Payne identifie plusieurs facteurs communs,
- Une crise nationale profonde et prolongée (humiliation après la Première Guerre mondiale, crise économique).
- Un État libéral perçu comme faible et illégitime.
- La crainte puissante de la révolution communiste parmi les élites et les classes moyennes.
- L'existence d'un mouvement fasciste de masse et habile.
- Le soutien ou la neutralité des élites traditionnelles (armée, industrie, grands propriétaires) qui ont cru pouvoir "utiliser" les fascistes.
Sa distinction fondamentale entre le fascisme révolutionnaire et l'autoritarisme conservateur, lui permet d'analyser finement des cas complexes comme l'Espagne franquiste...
Pour Payne, seuls l'Italie (dans une certaine mesure) et l'Allemagne ont créé de véritables régimes fascistes. Des pays comme l'Espagne de Franco, le Portugal de Salazar ou l'Autriche de Dollfuss étaient des régimes autoritaires conservateurs, qui utilisaient certains éléments fascistes (comme un parti unique) mais sans la révolution sociale et culturelle visée par le fascisme. Ils défendaient l'ordre traditionnel, et non un "homme nouveau".
Son approche est devenue une référence incontournable, souvent mise en dialogue avec celles d'autres grands théoriciens comme Roger Griffin (qui insiste sur le "nationalisme palingénétique", c'est-à-dire le mythe du rebirth national) ou Robert Paxton (qui met l'accent sur les processus et les actions plus que sur les idées).
Robert O. Paxton - "The Anatomy of Fascism" (Le Fascisme en action, 2004)
Robert Paxton est un historien américain (né en 1932) spécialiste de la France de Vichy et du fascisme européen. Son apport est considéré comme une révolution dans l'étude du fascisme, déplaçant le débat des idées vers les actions et les pratiques. Paxton propose la synthèse probablement la plus aboutie et la plus influente pour définir le fascisme au-delà des cas nationaux. C'est un livre qui a énormément marqué le début du 21e siècle.
Ses thèses principales :
- Une approche par les "actions" et les "étapes" : Il définit le fascisme moins par son idéologie que par ses actions et son parcours typique en cinq étapes (création d'un mouvement, enracinement, prise du pouvoir, exercice du pouvoir, radicalisation ou entropie).
- Le "cœur" du fascisme : Pour lui, le noyau dur est "l'engagement passionnel pour une communauté nationale unie, redessinée par la conviction d'une crise victimaire et justifiée par la pureté du groupe, dans laquelle une élite de masse initiée par de nouveaux vertus militaires, fait bloc, sans lois éthiques ou légales, avec un chef sacralisé".
Avant même ce livre, Paxton s'était imposé comme une autorité grâce à ses travaux pionniers et dérangeants sur le régime de Vichy. Dans "La France de Vichy" (1973), il a démontré, preuves à l'appui, que le gouvernement français avait proactivement collaboré avec l'Allemagne nazie, sans y être contraint par la force. Cette thèse a brisé le mythe tenace d'une France entièrement résistante ou simplement "subissant" l'occupation.
Cette expérience de recherche l'a convaincu de la nécessité d'étudier le phénomène fasciste non pas à travers ses discours, mais à travers ses comportements et son exercice du pouvoir.
Si Stanley G. Payne cherchait à définir le fascisme par une typologie idéologique, Robert Paxton propose une approche fonctionnelle et contextuelle. Son grand apport est de déplacer la question de "Qu'est-ce que le fascisme ?" vers "Que fait le fascisme ?" et "Comment arrive-t-il au pouvoir ?".
1. Une Définition par la Pratique et les Émotions
Paxton propose une définition minimale, centrée sur l'action : Le fascisme peut être défini comme une forme de comportement politique qui se distingue par une préoccupation obsessionnelle de la décadence, de l'humiliation et de la victimisation de la communauté et par des cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté, dans lesquels un parti de masses engagé dans une lutte violente travaille main dans la main avec les élites traditionnelles pour abandonner les libertés démocratiques et poursuivre par la violence des buts de purification intérieure et d'expansion extérieure, sans limites éthiques ou légales.
L'accent est mis sur les mobilisations passionnelles, le sentiment de victimisation et la recherche d'une régénération nationale.
2. Les Cinq Étapes de la Vie du Fascisme
C'est le cœur de sa thèse. Paxton ne décrit pas un "fascisme éternel" mais un processus dynamique. Pour lui, le fascisme évolue en cinq phases ..
- La Création des Mouvements : Naissance de petits groupes qui exploitent le sentiment de crise et de décadence nationale.
- L'Enracinement dans le Système Politique : Les mouvements deviennent des acteurs politiques significatifs, souvent en instrumentalisant la peur de la gauche.
- La Prise du Pouvoir : C'est l'étape cruciale. Le fascisme n'arrive presque jamais au pouvoir par un coup d'État seul. Il y arrive grâce à une alliance avec les élites conservatrices (industriels, militaires, hauts fonctionnaires) qui voient en lui un outil pour écraser la gauche et sauver l'ordre établi. C'est la thèse absolument centrale de Paxton.
- L'Exercice du Pouvoir : Une fois au pouvoir, le mouvement doit constamment naviguer entre ses promesses révolutionnaires et la nécessité de gouverner. Il entre souvent en tension avec les institutions traditionnelles (l'armée, l'Église, la bureaucratie).
- La Radicalisation ou le Déclin : Phase ultime où le régime choisit entre se "normaliser" en dictature conservatrice ou se radicaliser. Pour Paxton, la Seconde Guerre mondiale a été le moteur de la radicalisation ultime du nazisme.
3. Le Rôle Clé des Élites Traditionnelles
C'est la grande différence avec Payne. Paxton insiste lourdement sur le fait que sans la lâcheté, la complicité ou la myopie des élites traditionnelles, le fascisme serait resté un phénomène marginal. Ce ne sont pas les "masses" seules qui ont porté Hitler et Mussolini au pouvoir, mais une alliance de convenance entre les révolutionnaires fascistes et les conservateurs qui croyaient pouvoir les contrôler.
4. Le Fascisme est d'abord une Pratique, puis une Idéologie
Pour Paxton, chercher une doctrine cohérente du fascisme est une erreur. Le fascisme est un "magasin d'idées" où il puise des éléments à droite et à gauche (nationalisme, socialisme, syndicalisme révolutionnaire) selon les besoins. Son noyau dur n'est pas intellectuel, mais comportemental : la violence, le culte du chef, le mépris de la démocratie, la recherche de la pureté.
L'apport décisif de Robert Paxton est d'avoir montré que le fascisme n'est pas une idéologie cohérente mais une pratique politique qui naît dans les crises de la démocratie libérale, et qui ne triomphe que lorsqu'il est "invité" au pouvoir par les élites en place qui pensent pouvoir l'utiliser à leur profit.
Sa grille de lecture est devenue indispensable pour comprendre non seulement le phénomène historique, mais aussi les mécanismes par lesquels les démocraties peuvent s'effondrer.
Roger Griffin , "The Nature of Fascism" (1991, Fascisme : Une introduction aux théories politiques du fascisme)
Roger Griffin est un politologue et théoricien politique britannique (né en 1948) considéré comme l'un des principaux représentants de l'« École de Portsmouth » dans l'étude du fascisme. Son approche est fondamentalement différente de celle de Payne (typologie) et de Paxton (pratique), et elle a profondément renouvelé le débat.
La contribution majeure de Griffin est d'avoir proposé une définition idéationnelle minimale du fascisme, centrée sur un noyau mythique unique et puissant. Pour lui, toute la politique fasciste tourne autour d'un concept-clé, le "mythe palingénétique" du nationalisme populiste.
- Palingénésie : Du grec palin (de nouveau) et genesis (naissance). C'est l'idée d'une régénération, d'une renaissance ou d'une régénération nationale après une période de déclin perçu comme profond.
- Mythe : Il ne s'agit pas d'un mensonge, mais d'un récit mobilisateur qui donne un sens à l'existence collective et promet un avenir radieux.
- Nationalisme populiste : Ce mythe s'adresse au "peuple" conçu comme une entité organique, et non à une classe sociale.
La définition générique de Griffin est donc : Le fascisme est une forme d'idéologie politique dont le noyau mythique, dans ses diverses permutations, est un mythe palingénétique de nationalisme populiste.
En d'autres termes, le fascisme promet de faire renaître la nation de ses cendres, de la purger des éléments qui l'ont corrompue (les libéraux, les communistes, les immigrants, les "races inférieures") et de créer un "homme nouveau" dans une communauté nationale héroïque et homogène.
Cette Approche permet,
1. d'identifier le "Cœur" Mobilisateur du Fascisme ...
Tandis que Payne dresse une liste de caractéristiques et que Paxton analyse des processus, Griffin isole l'élément psychologique et mobilisateur central qui donne son énergie au phénomène. Pour lui, sans cette promesse de renaissance nationale, il n'y a pas de fascisme authentique.
Cela lui permet de distinguer le fascisme des autres formes de dictature de droite :
- Un régime autoritaire conservateur (comme celui de Franco après 1945) veut conserver l'ordre traditionnel.
- Un régime fasciste veut créer un ordre nouveau, un âge d'or futuriste et national.
2. d'unifier l'analyse des divers Fascismes ...
La notion de "mythe palingénétique" est un outil puissant pour comparer tous les mouvements fascistes, car elle est suffisamment abstraite pour s'appliquer à des contextes différents :
- En Italie : La renaissance de l'Empire romain.
- En Allemagne : Le IIIe Reich millénaire après l'humiliation de Versailles et la "dégénérescence" de la République de Weimar.
- En Roumanie : La régénération de la nation par la Garde de Fer et son mysticisme orthodoxe.
3. d'éclairer l'aspect "Révolutionnaire" du Fascisme ...
Griffin insiste sur le fait que le fascisme n'est pas simplement "réactionnaire". Il est révolutionnaire, mais d'une révolution spécifique : une "révolution de la renaissance". Il ne propose pas un retour naïf au passé, mais la création d'un avenir nouveau et radical, s'inspirant d'un passé mythifié.
4. d'ouvrir la Voie à l'Étude des "Fascismes Génériques" ...
La définition de Griffin, parce qu'elle est minimale et centrée sur un noyau idéologique, est très efficace pour analyser des phénomènes néo-fascistes ou post-fascistes après 1945. Des mouvements contemporains peuvent reprendre ce mythe de régénération nationale face à des menaces modernes (mondialisation, immigration) sans nécessairement copier tous les traits du fascisme historique (chemises noires, culte du Duce).
L'apport fondamental de Roger Griffin est d'avoir identifié le cœur mythique et mobilisateur du fascisme.
Sa définition est aujourd'hui l'une des plus influentes dans le monde universitaire anglo-saxon, car elle est à la fois précise et flexible.
- Pour Payne, le fascisme est une catégorie politique aux multiples traits.
- Pour Paxton, c'est un processus historique de prise de pouvoir.
- Pour Griffin, c'est avant tout une idée-force, un récit de renaissance qui cherche à mobiliser les masses.
Ces trois approches ne s'annulent pas mutuellement ; elles se complètent pour offrir une vision riche et multidimensionnelle d'un des phénomènes politiques les plus complexes du XXe siècle. La grille de Griffin est particulièrement utile pour comprendre la puissance d'attraction et la persistance du "fantôme" du fascisme dans les discours politiques contemporains.
Zeev Sternhell - "Neither right nor left : fascist ideology in France" (Ni droite ni gauche : L'idéologie fasciste en France, 1983)
Zeev Sternhell (1935-2020) était un historien des idées politiques israélien, spécialiste des origines intellectuelles du fascisme. Son approche est radicalement différente de celles que nous avons vues et a provoqué de vifs débats. Son œuvre majeure est une trilogie, dont le livre central est "Ni droite ni gauche : L'idéologie fasciste en France" (1983).
La Thèse Centrale de Zeev Sternhell : Le Fascisme comme "Idéologie Autonome"
La contribution révolutionnaire de Sternhell est de déplacer l'origine du fascisme de l'action vers la pensée, et de l'Italie ou l'Allemagne vers la France de la fin du 19ᵉ siècle.
Pour Sternhell, le fascisme n'est pas né dans la rue avec les chemises noires, mais dans les bibliothèques et les revues intellectuelles. Sa thèse fondamentale est que le fascisme s'est constitué, bien avant 1914, comme une idéologie cohérente et autonome, synthétisant des éléments de gauche et de droite en rejetant le cadre démocratique libéral, comme la synthèse entre une droite nationaliste et anti-libérale et une gauche révolutionnaire et anti-marxiste (le syndicalisme révolutionnaire de Sorel).
Il identifie trois sources intellectuelles principales qui, en se combinant, forment le "crépuscule des Lumières" et le socle de l'idéologie fasciste. Le creuset de cette synthèse, selon Sternhell, est la France de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec des figures comme Georges Sorel, Maurice Barrès et le cercle de Péguy...
1 - Une droite nationaliste, organiciste et anti-libérale ..
Issue du romantisme et de penseurs comme Maurice Barrès, elle exalte la terre, les morts, la nation organique, elle apporte le rejet de l'universalisme des Lumières, le culte de la nation perçue comme un organisme vivant, et le mépris de l'individualisme et de la démocratie parlementaire.
Barrès défend l'idée d'un enracinement de l'individu dans la terre et les morts de la patrie (le "culte du Moi" se prolongeant dans le "culte de la Terre et des Morts"). C'est l'antithèse de l'universalisme libéral et du cosmopolitisme. Il prône la primauté de l'instinct et de l'inconscient national sur la raison individuelle, préparant le terrain pour l'irrationalisme fasciste.
2 - Une gauche "hérétique", anti-marxiste et révolutionnaire
Représentée par le syndicalisme révolutionnaire de Georges Sorel, elle rejette le marxisme matérialiste et parlementaire, et glorifie l'action directe, la violence et la grève générale comme mythes mobilisateurs, l'idée de la violence régénératrice, le mythe de l'action directe et la vision d'une révolution qui n'est pas fondée sur la lutte des classes, mais sur la communion nationale.
Sorel théorise la violence prolétarienne non pas comme un outil tactique, mais comme un mythe mobilisateur capable de régénérer une société décadente et matérialiste. Les fascistes reprendront ce thème en substituant la "nation" ou la "race" au "prolétariat". La "grève générale" chez Sorel a la même fonction psychologique que la "marche sur Rome" ou la "révolution nationale" pour les fascistes : un récit fédérateur qui suscite l'enthousiasme et légitime l'assaut contre l'ordre établi.
Sternhell montre que de nombreux intellectuels venus de la gauche (comme les futuristes italiens) rejettent le marxisme pour son déterminisme économique et son matérialisme. Ils cherchent une révolution spirituelle et culturelle, ce que le nationalisme exalté du fascisme leur promet.
3 - Le Darwinisme Social ...
Il justifie la lutte des nations et des races pour la domination.
C'est dans son livre "Ni droite ni gauche" que Sternhell pousse sa thèse à son paroxysme, en l'appliquant au cas français.
Son argument est le suivant :
- Dès les années 1900-1914, une synthèse fasciste s'opère en France, bien avant Mussolini.
- Cette synthèse transcende le clivage droite/gauche traditionnel. Elle emprunte à la droite son nationalisme organiciste et antilibéral, et à la gauche son antiparlementarisme et son esprit révolutionnaire.
- Le fascisme n'est donc pas un phénomène importé ou marginal en France. Il possède ses propres penseurs (Barrès, Sorel, Édouard Berth, Hubert Lagardelle) et des revues (comme La Cocarde ou L'Indépendance) qui ont élaboré une "troisième voie" anticapitaliste, antilibérale et antimarxiste.
- Pour Sternhell, le régime de Vichy n'est pas un accident, mais l'aboutissement logique et la prise de pouvoir de cette idéologie fasciste "à la française".
La thèse de Sternhell a été extrêmement controversée, notamment en France, pour plusieurs raisons ..
- En insistant sur les racines françaises et la vigueur du fascisme en France, Sternhell heurtait le récit national qui tendait à présenter la France comme une terre de Résistance et de démocratie, immunisée contre le fascisme.
- Ses détracteurs lui ont reproché de faire un lien trop direct entre des idées intellectuelles (même extrêmes) et la mise en place d'un régime totalitaire et meurtrier. Penser le fascisme, est-ce être fasciste ?
- La Négation de la Spécificité de la Shoah ? Certains critiques (comme l'historien Henry Rousso) ont estimé qu'en faisant de Vichy l'aboutissement d'une idéologie française autonome, Sternhell minimisait le rôle déterminant de l'occupant nazi et le caractère spécifique de la Solution finale.
En résumé, l'apport fondamental de Zeev Sternhell est d'avoir intellectualisé et historicisé en profondeur le fascisme.
Il en a fait un objet d'histoire des idées à part entière, montrant qu'il était le produit d'une crise de la modernité et de la décomposition du cadre libéral et marxiste.
Sa grille de lecture "ni droite ni gauche" est un outil puissant pour analyser les discours politiques qui, encore aujourd'hui, prétendent dépasser le clivage traditionnel au nom d'un communautarisme national ou identitaire.
