Anni di Piombo - Natalia Ginzburg (1916-1991), "La Famille Manzoni" (Famiglia, 1977), "Chéri" (Caro Michele, 1973) - Leonardo Sciascia (1921-1989), "Le parrocchie di Regalpetra" (1956), "Il giorno della civetta" (1961), "Todo Modo" (1974), "Il cavaliere e la morte" (1988) - Dario Fo (1926-2016), "Morte accidentale di un anarchico" (1970) - Rosetta Loy (1931-2022), "La Porte de l'eau" (La Porta dell'acqua, 1976) - Dacia Maraini (1936), "Memorie di una ladra" (1973) - Francesco Rosi (1922-2015), "Cadaveri Eccellenti" (1976) - Elio Petri (1929-1982), "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" (1970) - ...
Last update: 01/15/2025
Les années 1970 en Italie, connues sous le nom des "Années de plomb" (Anni di Piombo), sont une décennie de profondes transformations sociales, politiques et culturelles, marquée par le terrorisme, la crise des institutions, les luttes sociales et la remise en cause des modèles traditionnels.
C'est alors l'apogée du cinéma politique, avec Francesco Rosi, Elio Petri, Bernardo Bertolucci, l'essor de la comédie à l'italienne noire et sociale d'un Monicelli, le cinéma expérimental et militant de Pasolini et de Ferreri ...
Une décennie que traduit "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon", qui n'est pas seulement un film emblématique des années 1970 , mais en est une clé d'interprétation ...
En montrant que le plus grand danger ne vient pas de la délinquance ordinaire, mais de la folie et de la corruption au sommet de l'État, Elio Petri a créé un chef-d'œuvre qui n'a rien perdu de son actualité. L'Italie est alors en pleine "Stratégie de la Tension" (attentats attribués à l'extrême gauche mais souvent orchestrés par l'extrême droite avec des complicités étatiques). Le film saisit parfaitement la paranoïa ambiante, la défiance absolue envers l'État et la conviction que les véritables pouvoirs sont cyniques, corrompus et prêts à tout pour se maintenir. Au-delà de l'Italie, le film parle à toutes les sociétés modernes.
C'est une réflexion universelle sur la nature corruptrice du pouvoir, sur la psychologie de l'autorité et sur la manière dont les systèmes se protègent eux-mêmes. Il inaugure une décennie. Avec son ton cynique, sa structure labyrinthique et son esthétique entre réalisme et cauchemar, il ouvre la voie à une décennie de cinéma politique italien désenchanté et radical, que l'on retrouvera chez des réalisateurs comme Francesco Rosi (L'Affaire Mattei), Damiano Damiani (Confessions d'un commissaire de police) et bien sûr dans le propre "Todo Modo" d'Elio Petri.
Ces « Années de plomb » constituent une véritable guerre civile larvée qui a fait près de 500 morts, caractérisée par ...
- un double terrorisme (d'extrême gauche (les BR) et d'extrême droite , les néofascistes),
- une « Stratégie de la Tension » menée par des factions de l'État profond (« Gladio », les services secrets déviants) en alliance avec l'extrême droite,
- une crise de légitimité de l'État, miné par la corruption, l'incapacité à faire la lumière sur les attentats et une défiance généralisée de la jeunesse.
L'héritage de cette période est un traumatisme national profond, une méfiance persistante envers les institutions et une blessure qui influence encore la politique et la société italiennes aujourd'hui.
Renato Guttuso (1911-1987), "Funerali di Togliatti" (1972) - Peuplée de figures historiques de la gauche italienne, un hommage au leader communiste Palmiro Togliatti. Mais au-delà de l'hommage, elle saisit l'unité et les fractures de la gauche à un moment où celle-ci est secouée par les soubresauts de la révolte étudiante et de la tentation extra-parlementaire. C'est la peinture d'un monde qui se fissure...
Les Origines, le Coup d'Envoi de la Violence (1969-1970) ...
- 12 décembre 1969 : Le Massacre de Piazza Fontana
Une bombe explose à la Banque de l'Agriculture de Piazza Fontana à Milan, faisant 17 morts et 88 blessés.
C'est l'événement déclencheur. L'attentat est d'abord attribué à l'extrême gauche, conduisant à des arrestations massives et à la mort suspecte de l'anarchiste Giuseppe Pinelli (défenestré du commissariat). Il sera plus tard établi que l'attentat était l'œuvre de l'extrême droite néofasciste, dans le cadre de la « Stratégie de la Tension » (Strategia della Tensione), visant à créer un climat de peur pour justifier un virage autoritaire de l'État.
- 1970 : « Coup d'État » de Borghese
Le prince Junio Valerio Borghese, un néofasciste, tente un putsch avec l'aide de militants et de sympathisants au sein des forces de l'ordre. Le coup est avorté in extremis, dans des conditions troubles.
Il révèle l'existence de réseaux subversifs au sein même de l'État et la fragilité des institutions démocratiques.
L'Escalade et la Radicalisation (1970-1974) ...
- 1974 : Attentats d'Extrême Droite, en Mai (bombe lors d'une manifestation antifasciste à Brescia, 8 morts) et en Août (une bombe dans le train « Italicus » près de Bologne, 12 morts).
- La « Stratégie de la Tension » se poursuit, montrant la capacité opérationnelle et la violence des groupes néofascistes.
- Émergence des Brigades Rouges (Brigate Rosse - BR)
Fondées en 1970, elles passent de la « propagande armée » (vols, genoux cassés) à l'enlèvement de figures symboliques. Leur but est de déstabiliser l'État capitaliste pour provoquer une révolution prolétarienne.
L'Apogée de la Violence (1975-1978) ...
- 1975 : Création des « Noyaux Armés Prolétariens » (NAP)
La galaxie de l'extrême gauche armée s'élargit, ciblant spécifiquement le système pénitentiaire.
- 1976 : Assassinat du Procureur General de Gênes, Francesco Coco
C'est la première exécution « ciblée » des Brigades Rouges contre un haut magistrat, marquant une escalade dans leur guerre à l'État.
- 16 mars 1978 : L'Enlèvement d'Aldo Moro – L'Apogée de la Crise
Les Brigades Rouges tendent une embuscade via Fani à Rome, tuant les cinq hommes de l'escorte d'Aldo Moro, président de la Démocratie Chrétienne, architecte du « Compromis Historique » (alliance avec le PCI) et l'une des figures politiques les plus importantes de l'Italie d'après-guerre. Il est séquestré pendant 55 jours.
C'est le paroxysme des Années de Plomb. Le pays est paralysé. L'État, dirigé par Giulio Andreotti, refuse toute négociation (« La fermeté de l'État »). Après un procès sommaire, le corps d'Aldo Moro est retrouvé le 9 mai 1978 dans le coffre d'une voiture, via Caetani, à mi-chemin entre le siège de la DC et celui du PCI. Cet événement traumatise durablement la nation et sonne le glas des espoirs de compromis politique.
La Répression et le Déclin (1979-1982) ...
- 1979 : Assassinat de Guido Rossa
Un ouvrier communiste et syndicaliste, qui avait dénoncé un collègue membre des BR, est assassiné par celles-ci. Cet acte aliéna définitivement les Brigades Rouges de la classe ouvrière qu'elles prétendaient représenter.
- 1980 : Le Massacre de la Gare de Bologne
Une bombe posée par des néofascistes explose dans la salle d'attente de la gare de Bologne, faisant 85 morts et plus de 200 blessés. C'est l'attentat le plus meurtrier de l'après-guerre en Europe. C'est le dernier grand acte de la « Stratégie de la Tension ».
- 1981-1982 : Le Tournant des « Pénitents » (Pentiti)
La loi dite des « repentis » (legge sui pentiti), offrant des réductions de peine aux terroristes qui collaboraient avec la justice, porte un coup fatal aux organisations armées. Des chefs historiques des BR comme Patrizio Peci se « repentent » et démantèlent les réseaux.
Couplée au travail des juges, cette loi permet l'arrestation de centaines de terroristes et marque la fin progressive des Années de Plomb.
"Italian Neo-Fascism: The Strategy of Tension and the Politics of Non-Reconciliation", Anna Cento Bull (2007)
Le livre s'articule autour de deux concepts clés : la « stratégie de la tension » (strategia della tensione) et la « politique de non-réconciliation ».
Cento Bull définit la stratégie de la tension comme une campagne d'attentats terroristes, principalement attribués à des groupes néo-fascistes, mais souvent avec des complicités au sein des appareils de l'État (services secrets, factions de l'armée, etc.). L'objectif de cette stratégie n'était pas de provoquer une révolution fasciste, mais de créer un climat de peur et d'insécurité dans la population, de déstabiliser l'ordre démocratique en faisant passer les attentats pour l'œuvre de l'extrême gauche, afin de discréditer celle-ci, de légitimer un « coup d'État » ou un virage autoritaire de l'État, présenté comme nécessaire pour rétablir l'ordre et la sécurité.
L'auteure détaille des événements emblématiques comme l'attentat de la Piazza Fontana à Milan (1969), celui de la Piazza della Loggia à Brescia (1974) et celui de la gare de Bologne (1980), en montrant comment ils s'inscrivent dans ce schéma et comment les enquêtes ont été systématiquement entravées.
La « Politique de Non-Réconciliation » est le concept le plus original du livre. Cento Bull affirme que l'Italie n'a jamais opéré une réconciliation nationale véritable avec son passé fasciste et son héritage violent des années de plomb. Cette « non-réconciliation » se manifeste par ..
- Une mémoire divisée : Il existe deux récits parallèles et antagonistes de l'histoire italienne récente. Un récit « anti-fasciste » qui considère l'État comme complice du terrorisme noir, et un récit « néo-fasciste » ou « post-fasciste » (porté par des partis comme l'MSI puis l'Alliance Nationale) qui se présente comme une victime et rejette la responsabilité des violences sur les deux extrêmes (la thèse du « équidistance » des violences).
- L'absence de vérité judiciaire : Les nombreux acquittements, les enquêtes bloquées, les lois d'amnistie et la protection des coupables au plus haut niveau ont empêché l'établissement d'une vérité judiciaire incontestable. Cela a alimenté un sentiment d'injustice et de méfiance durable envers l'État.
- La réhabilitation politique des néo-fascistes : Cento Bull analyse comment le parti néo-fasciste MSI, puis l'Alliance Nationale, sont parvenus à entrer dans le jeu politique légitime sans jamais renoncer complètement à leur passé ou reconnaître pleinement leur rôle dans la stratégie de la tension. Ils ont plutôt œuvré à promouvoir une mémoire « victimaire » et révisionniste.
L'ouvrage situe la stratégie de la tension dans le contexte de la Guerre Froide. Il souligne le rôle des États-Unis et de l'OTAN, qui, via des structures comme le stay-behind Gladio, auraient toléré, voire encouragé, des réseaux anticommunistes au sein de l'État, considérant l'Itanie comme un pays à haut risque de basculement à gauche. Cette « connexion atlantiste » est présentée comme un facteur clé ayant permis l'impunité des acteurs de la stratégie de la tension.
Si l'ouvrage se concentre à juste titre sur le néo-fascisme, le traitement du terrorisme d'extrême gauche (comme les Brigades Rouges) est moins approfondi.
"Minacce alla democrazia" (Menaces contre la démocratie), Franco Ferraresi (1995)
Un ouvrage considéré comme une pierre angulaire dans l'étude de l'extrême droite italienne et de la période des « années de plomb ». Paru en 1995, il est le fruit de recherches approfondies et offre une analyse systématique et détaillée des mouvements radicaux de droite et de leur rôle central dans la « stratégie de la tension ». Plus historique et sociologique que le livre de Cento Bull, il se concentre sur la cartographie des groupes, de leurs idéologies et de leurs actions.
Contrairement à une vision qui réduit le néo-fascisme à un phénomène marginal, Ferraresi le présente comme un réseau complexe et persistant, une « famille politique » aux multiples visages. Il distingue et analyse en détail ..
- La Droite « Extraparlementaire » : Les groupes militants et les mouvements violents (tels que Ordine Nuovo, Avanguardia Nazionale) qui forment l'avant-garde terroriste.
- La Droite « Institutionnelle » : Le parti MSI (Movimento Sociale Italiano), dont il explore les liens ambigus, les connivences et parfois les distances avec la frange extraparlementaire.
- La Droite « Ésotérique-Traditionnelle » : Un aspect souvent négligé mais que Ferraresi met en lumière : les courants d'idées liés à la pensée traditionaliste de Julius Evola, qui ont fourni le « carburant idéologique » et une justification métapolitique à l'action violente de la droite radicale.
La « Stratégie de la Tension » comme Projet Politique ...
Ferraresi documente méticuleusement la « stratégie de la tension » en tant que projet délibéré et structuré. Ses caractéristiques principales sont,
- L'Objectif de Déstabilisation : Le but n'était pas une prise de pouvoir révolutionnaire classique, mais de créer les conditions d'un coup d'État autoritaire en semant la panique et en poussant l'opinion publique et les institutions à réclamer un régime fort.
- Le False Flag (Faux Drapeau) : Une tactique centrale consistait à commettre des attentats (comme celui de la Piazza Fontana en 1969) et à les attribuer à l'extrême gauche, pour criminaliser le mouvement ouvrier et les partis de gauche.
- Le Réseau « État Parallèle » : C'est l'un des apports les plus marquants de Ferraresi. Il démontre, preuves à l'appui, l'existence de complicités et de soutiens au sein des appareils de l'État : factions des services secrets (SIFAR, SID), de l'armée, de la magistrature et de la police. Cette « connivence » a été cruciale pour protéger les coupables, entraver les enquêtes et assurer l'impunité.
Le Contexte International : Le « Front Anti-Communiste » ...
Ferraresi inscrit la stratégie de la tension dans le cadre plus large de la Guerre Froide. Il analyse le rôle des États-Unis et de l'OTAN, qui, dans leur logique de « containment » du communisme, ont soutenu et parfois orchestré des réseaux « stay-behind » (comme Gladio) conçus pour résister à une invasion soviétique, mais qui ont souvent dérivé vers la lutte contre la gauche démocratique dans leurs propres pays. Pour Ferraresi, la droite radicale italienne a pu agir en grande partie parce qu'elle était perçue comme un rempart utile par une partie de l'Establishment atlantiste.
A noter, Mimmo Franzinelli, "La sottile linea nera. Neofascismo e servizi segreti da Piazza Fontana a Piazza della Loggia" (2008) - Par l'un des plus grands historiens italiens du période. Une enquête minutieuse qui démontre, preuves à l'appui, les connexions systémiques entre les appareils de sécurité de l'État et le terrorisme noir. Une synthèse assez riche (près de 500 pages) de cette période complexe, avec un regard historique documenté.
"The Revolutionary Mystique and Terrorism in Contemporary Italy" (1989), Richard Drake
Richard Drake ne se contente pas de raconter l'histoire du terrorisme italien des "années de plomb" (années 1960-1980). Incontournable mais partial, a-t-on dit. L'auteur entreprend une archéologie intellectuelle de la violence politique. Sa thèse centrale est que le terrorisme, qu'il soit d'extrême gauche ou d'extrême droite, ne peut être compris uniquement par une analyse socio-économique ou politique, mais doit être saisi comme l'aboutissement d'une "mystique révolutionnaire" – un ensemble de croyances, de mythes et d'idéologies qui ont fourni une justification intellectuelle et une motivation existentielle à l'action violente.
1. La "Mystique Révolutionnaire", un Fil Rouge Idéologique ...
Drake argue que les terroristes italiens n'étaient pas de simples criminels ou des acteurs dépolitisés. Ils étaient les héritiers et les interprètes d'une tradition intellectuelle complexe. Cette "mystique" se caractérise par le mythe de la régénération par la violence (L'idée que la société bourgeoise et corrompue ne pouvait être renversée que par un acte de violence purificatrice et cathartique), l'élitisme révolutionnaire (la conviction d'appartenir à une avant-garde éclairée, seule capable de discerner la "véritable" conscience révolutionnaire des masses, même contre leur gré), le refus catégorique de la modernité libérale (le rejet du parlementarisme, du capitalisme, du consumérisme et de la démocratie de masse, perçus comme des systèmes aliénants et décadents).
2. Les Sources Intellectuelles de la Violence ...
C'est l'apport le plus original du livre. Drake retrace la généalogie de cette mystique à travers quatre influences majeures ..
- Georges Sorel (1847-1922) : Le théoricien français de la "violence créatrice" et du "mythe de la grève générale" est présenté comme une figure clé. Son idée que la violence est un moyen héroïque de régénération morale a profondément influencé à la fois l'extrême gauche (notamment le courant ouvriériste) et l'extrême droite.
- Antonio Gramsci (1891-1937) : Drake propose une lecture controversée de Gramsci. Il soutient que certains groupes d'extrême gauche (comme les Brigades Rouges) ont déformé et radicalisé les concepts gramsciens d'"intellectuel organique" et de "guerre de position" pour justifier une guerre totale contre l'État. Il voit dans le gramscisme une philosophie de la conquête du pouvoir qui, poussée à l'extrême, pouvait nourrir une mentalité insurrectionnelle. L'utilisation de Gramsci comme l'une des sources intellectuelles du terrorisme de gauche a été vivement critiquée.
- La tradition anarchiste et communiste de conseils : L'influence de penseurs comme Rosa Luxemburg et de l'expérience des soviets, qui prônaient l'action directe des masses contre les structures bureaucratiques des partis et des syndicats.
- La Révolution Conservatrice et Julius Evola : Pour l'extrême droite, Drake identifie l'influence cruciale de Julius Evola, le philosophe traditionaliste qui prêchait une révolte "apolitique" contre le monde moderne et envisageait la violence comme un acte métaphysique et spirituel.
3. Une Analyse qui Transcende le Clivage Gauche-Droite...
Un des aspects les plus frappants de l'ouvrage est sa démonstration que la "mystique révolutionnaire" est un phénomène transversal. Bien que leurs objectifs politiques fussent opposés, les terroristes d'extrême gauche (Brigades Rouges) et d'extrême droite (Noyaux Armés Révolutionnaires) partageaient une même culture de la violence, un même mépris pour la démocratie parlementaire et une même vision élitiste de l'action politique. Ils puisaient souvent aux mêmes sources (notamment Sorel).
La démonstration des passerelles idéologiques entre extrême gauche et extrême droite faite par Richard Drake est convaincante et fondamentale pour comprendre pourquoi la violence des "années de plomb" a été si diffuse et persistante. La principale critique adressée à Drake est d'avoir peut-être surestimé l'influence des idées dans le passage à l'acte terroriste. De nombreux chercheurs (comme Donatella della Porta) ont montré que le processus de radicalisation était souvent plus groupusculaire, social et psychologique qu'intellectuel. L'engagement dans la violence procède parfois davantage de la dynamique interne du groupe et de la logique de l'action clandestine que d'une lecture approfondie de Sorel ou de Gramsci.
Des écrivains comme Leonardo Sciascia ont dominé la période. Avec "Le Contexte" (1971) et "Todo Modo" (1974), il dissèque les mécanismes du pouvoir, la corruption et les complicités entre l'État et le crime, créant un genre de fiction-enquête qui sert d'outil de connaissance politique. Son œuvre incarne un pessimisme lucide quant à la possibilité de la vérité dans un système corrompu...
Face à l'approche politique, d'autres auteurs ont exploré l'impact psychologique et existentiel de la violence. Natalia Ginzburg dans "Caro Michele" (1973) décrit la désintégration des liens familiaux et l'impuissance face au chaos. Rosetta Loy dans "La Porte de l'eau" (1976) utilise la mémoire du fascisme pour éclairer les racines du mal contemporain. Dacia Maraini place la condition des femmes et des marginaux au cœur de la critique sociale ("Mémoire d'une voleuse", 1972). Dario Fo, avec "Mort accidentelle d'un anarchiste" (1970), il a utilisé la farce et le théâtre de la commedia dell'arte pour démonter les versions officielles des crimes d'État, créant un théâtre de contre-information populaire et immédiatement efficace.
Une génération ultérieure d'écrivains a directement fait des années de plomb son sujet, ainsi Benedetta Tobagi ("Come mi batte forte il tuo cuore", 2016) ou Walter Siti ("Autopsia dell'ossessione", 2021) ...
Le sous-titre du roman de Tobagi, "Storia di mio padre", rappelle qu'elle est la fille du journaliste Walter Tobagi assassiné en 1980 par un groupe d'extrême gauche (Brigata XXVIII Marzo) : elle mène ici une enquête personnelle et historique bouleversante sur la figure de son père et sur son propre deuil. Ce n'est pas un roman, mais un acte de mémoire et de résilience qui explore la violence politique, ses conséquences sur les familles des victimes et le long processus de reconstruction ("Comme ton cœur bat fort" est tiré d'une lettre d'amour de son père à sa mère).
Dans "Piazza Fontana. Il processo impossibile" (2019), Benedetta Tobagi, devenue une historienne rigoureuse de la période, l'incroyable et scandaleuse histoire judiciaire de l'attentat de Piazza Fontana. C'est une leçon sur les obstacles à la vérité et un travail de mémoire essentiel, souvent accompagné de documents d'archives.
- Siti, lauréat du prix Strega, propose une réflexion littéraire sur les obsessions contemporaines. Bien que n'étant pas un "roman des années de plomb" au sens strict, son œuvre, comme celle de nombreux auteurs de sa génération, est marquée par l'échec des idéologies de cette période. "Autopsia dell'ossessione" est une plongée dans les passions et les abîmes de ses personnages, une dissection des désirs et des pulsions dans une société où les grands récits (comme ceux qui ont alimenté le terrorisme) se sont effondrés, laissant place à des obsessions privées et souvent autodestructrices.
L'Italie des années de plomb a été perçue en Europe comme un laboratoire des crises de la modernité ...
L'effondrement de la démocratie dans un pays fondateur de l'Europe a servi de déclencheur à des pays qui, comme la France, l'Allemagne de l'Ouest ou la Belgique, connaissaient aussi des groupes terroristes (Action Directe, Fraction Armée Rouge, Cellules Communistes Combattantes), et ont ont observé l'Italie avec anxiété, y voyant le pire scénario possible. L'expérience italienne nourrira les débats intellectuels européens sur la nature de la violence révolutionnaire, les limites de la démocratie face au terrorisme, et les stratégies de lutte anti-terroriste (notamment le débat sur les lois des « repentis »)...
Leonardo Sciascia (1921-1989) - "Todo Modo" (1974)
Ce roman est une critique féroce et lucide de l'entrelacement du pouvoir politique, économique et religieux en Italie. Parabole sur un groupe de dirigeants démocrates-chrétiens en retraite spirituelle, il anticipe et dissèque les mécanismes de la corruption et de la raison d'État qui caractériseront les années suivantes. Sciascia incarne la figure de l'intellectuel qui enquête sur les zones d'ombre du pays. Originaire de Sicile, il a consacré l'essentiel de son œuvre à dépeindre et à analyser la société sicilienne, utilisant souvent le genre policier comme un outil de dissection impitoyable des mécanismes du pouvoir, de la corruption, de la mafia et de l'injustice.
On reconnaît les œuvres de Leonardo Sciascia à leur toile de fond, une Sicile aride, qui a pourtant une valeur emblématique et métaphorique qui dépasse les frontières géographiques. L'auteur part toujours d'un épisode concret pour démontrer une idée en particulier, pour dénoncer un aspect de la société. C'est le cas dans "Les Oncles de Sicile" (1960, Le parrocchie di Regalpetra), "Le Jour de la chouette" (1961, Il giorno della civetta), "Le Contexte" (1971, Il contesto), "La Mer couleur de vin" (1973, Il mare color del vino), où le lecteur est plongé dans les problématiques de l'île : les complicités, le pouvoir, la mafia. Ses récits sont souvent construits autour d'une enquête.
Ses derniers romans s'éloignent de la Sicile et ont pour point de départ des faits historiques ou des faits divers contemporains.
"La Disparition de Majorana" (La scomparsa di Majorana), publié en 1975, est une enquête-essai dans laquelle Sciascia se penche sur la mystérieuse disparition du physicien nucléaire italien Ettore Majorana en 1938. C'est un exemple parfait de sa méthode qui consiste à partir d'un fait réel et concret pour enquêter sur les mécanismes du pouvoir, les silences de l'État et les responsabilités individuelles et collectives.
"Todo modo " (1974) est une satire féroce et une dénonciation du pouvoir politique et religieux en Italie. Le roman est un "giallo" (roman policier) philosophique et politique. L'histoire se déroule dans un hôtel-retraite isolé, le "Zed", où des hommes politiques et des dignitaires de la Démocratie chrétienne (le parti au pouvoir pendant des décennies en Italie) se retirent pour des exercices spirituels. Sciascia dépeint ce microcosme comme une représentation de l'État italien, rongé par les compromis, la corruption, les intrigues et les luttes de pouvoir.
Le titre, "Todo Modo" (qui signifie "Par tous les moyens" en espagnol), est une citation des Exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola. Sciascia utilise cette référence pour critiquer l'instrumentalisation de la foi et de la morale à des fins politiques.
Une série de meurtres survient dans ce lieu clos. L'enquête, menée par un narrateur peintre, ne résout pas vraiment les crimes, mais sert de prétexte pour révéler les névroses, les hypocrisies et les complicités qui lient les membres de cette élite. Le vrai mystère n'est pas "qui a tué ?", mais "comment fonctionne ce système de pouvoir ?".
"Todo Modo" est considéré comme l'une des critiques les plus acerbes de Sciascia sur les liens malsains entre la politique, le crime et l'Église dans l'Italie des années 1970.
"IV - Par suite d’une certaine impatience qui m’avait agité aussi dans mon sommeil, je me levai à l’aube de ce grand jour. Je ne voulais pas manquer l’arrivée de ceux qui toute une semaine allaient se consacrer à cette gymnastique de l’esprit (mais sans mortification de la chair, puisque le fameux cuisinier était arrivé). Je m’y pris un peu trop à l’avance, toutefois ; même si je n’eus pas à m’en repentir. Je n’avais pas vu l’aube ainsi, d’une fenêtre, sur la terre, depuis vingt ans au moins. Sauf quelquefois, durant cette longue période, en voyageant par avion : mais ce n’était pas la même chose. Je restai un peu à la fenêtre pour jouir de ce parfait et complet équilibre entre la nature et mes sens. Et il me vint l’envie de peindre. Mais je me retins aussitôt dans la crainte de déséquilibrer, de gâcher ; et donc de ne pas rendre. Autant dire que c’était une envie des plus banales et, en un certain sens, académique ; lieu commun, en somme. L’envie de celui qui, ne sachant peindre, ou sachant peindre sans être vraiment peintre, déclare, face à un spectacle de la nature, à un paysage, à une certaine disposition d’objets dans l’espace et la lumière : ce serait à peindre — ce qui est précisément l’éloge le plus banal et académique de la nature, en même temps que l’on dévalue et dégrade la peinture ; laquelle, pour moi du moins, s’adresse à tout ce qui ne serait pas à peindre.
C’était une fausse envie, du reste : et je l’avais su dès l’instant qu’elle m’était venue. Je l’avais su au fait que j’avais les pieds froids : car depuis que j’ai lu cette parole de Voltaire comme quoi pour peindre bien il faut avoir chaud aux pieds (encore qu’il se référât aux peintres anglais : et je dirais, précisément, y compris Bacon et Sutherland), j’en ai tenu compte et en ai fait sur moi la preuve. Les tableaux que j’ai peints « de pieds froids » sont mes tableaux les plus mauvais ; mais cela n’empêche pas que ce soient les plus appréciés, tant des critiques que des collectionneurs. Et j’en avais peint suffisamment, de pieds froids, pour qu’il me vînt le désir, pour tout de bon, d’en peindre un pendant que je me sentais libre, non plus lié au métier, au marché, aux expositions, à l’argent, à la célébrité ; même si cette liberté, hélas, me venait du fait que j’avais déjà tout : une grande célébrité, beaucoup d’argent, des expositions dans toutes les parties du monde, un marché en perpétuelle ascension, un métier qui me permettait de torcher jusqu’à deux ou trois tableaux par jour. De pieds froids, bien entendu. Ceux que je peignais « de pieds chauds », peu nombreux désormais, je les gardais pour moi ; c’est-à-dire en vue d’une plus tardive et plus juste gloire. Mais pour être sincère, je ne me soucie plus guère de gloire posthume.
Quoi qu’il en soit, je me sentais libre à tous égards. Libre même à l’égard de la peinture. Ou mieux (puisque nous en sommes à parler de cela, il n’est pas opportun d’essayer de m’expliquer, à fond), cette espèce de fugue, cette mienne illusion de liberté ne voulaient être qu’une pause, une mesure pour rien : afin de revenir à une peinture de pieds chauds, selon la sage recommandation de Voltaire. Retour impossible, et c’est ce que je me disais par éclairs : je continuerais à peindre beaucoup de pieds froids, et peu, très peu, de pieds chauds. Mais les choses au-dedans de nous sont toujours horriblement compliquées ; et plus nous nous leurrons, ou essayons de nous leurrer, plus évidente et immédiate s’annonce la désillusion.
Je restai donc un petit moment à la fenêtre : à jouir de ce complet et parfait équilibre, et caetera… Je me plongeai ensuite dans l’eau bien chaude pour me réchauffer les pieds et me les ôter ainsi de la conscience. Et de fait je sortis du bain ragaillardi. Je me fis la barbe, me coiffai, m’habillai. Et descendis.
Il y avait une grande animation dans le hall. Le personnel de service s’était multiplié. Et aussi les prêtres, j’en comptai sept nouveaux, qui allaient et venaient, très affairés. Trop de confusion ; et je sortis sur l’esplanade, où l’on avait mis quantité de chaises longues : toutes vides, mais leur toile pendant mollement et portant l’empreinte des corps qu’elles avaient accueillis, et placées comme si elles avaient défait toutes seules une disposition par rangées pour en composer une par cercles, elles donnaient l’impression, également par les couleurs du bois et de la toile écrue à raies verticales bleues et rouges, d’une peinture métaphysique. Je vins compléter le tableau : à quiconque se serait montré à l’une des fenêtres de l’hôtel, je serais apparu comme un mannequin abandonné sur un fauteuil (je vis les tableaux d’autrui plus que les miens ; et particulièrement ceux des peintres les plus éloignés de moi).
L’esplanade, il me semble l’avoir déjà dit, était des plus vastes. Outre l’espace occupé par les chaises, il y avait de quoi offrir des possibilités de parking et de manœuvre à toutes les voitures qui se présentaient. Mais il fallut bien attendre neuf heures avant qu’elles ne commencent à arriver.
Les quatre premières se succédèrent rapidement. Au moment où la première s’arrêta devant la porte de l’hôtel, don Gaetano se matérialisa sur le seuil. Mais peut-être était-il déjà là avant. Un évêque sortit de la voiture. Et il en sortit un autre de chacune des trois suivantes. Quand ils furent réunis, je m’aperçus que l’un de ces trois avait le bonnet rouge au lieu du violet. Un cardinal ; et c’est sans grand respect, je dois l’admettre, que je le distinguai grâce au souvenir d’un vers de Belli, « le noir s’ôta et se coiffa du rouge », dans l’épisode où une patrouille de gendarmes fait irruption dans un bordel et où le brigadier qui la commande voit venir à sa rencontre un curé qui solennellement, ôtant sa calotte noire et s’en mettant une rouge, se métamorphose en cardinal, à la grande confusion du » brigadier.
Un prince de l’Église ; et partant, une dizaine de motos, avec un nombre égal d’agents motocyclistes qui, touchant le sol de la pointe du pied, s’y appuyaient jambes écartées à se les disloquer, faisaient vrombir leurs engins sur l’esplanade, m’empêchant d’entendre ce que se disaient le cardinal, les évêques et don Gaetano. Mais ils échangeaient, semblait-il, des compliments et des mots d’esprit. Don Gaetano, comme à l’ordinaire, en soutane ; les quatre autres. en pantalon et veston gris fer, pectoral de même ton sur quoi se détachait le crucifix d’argent, col dur et luisant. Et la calotte. Aucun des quatre ne me semblait avoir une personnalité bien marquée. Deux avaient des visages de paysans, et deux, dont le cardinal, de bureaucrates : de ceux qui, à cheval sur le règlement, bravement tatillonnent. S’ils avaient ôté leur calotte et qu’il eût fallu deviner, c’est don Gaetano qu’on eût donné pour cardinal, les autres auraient eu l’air de curés, deux curés de ville et deux curés de campagne. Malgré son air de dévotion filiale, de joie et par instants d’hilarité, don Gaetano observait un détachement, une froideur, une sévérité qui suscitaient en moi un sentiment de pleine admiration. Mieux que cardinal, il aurait pu aussi être pape.
Les motards s’éloignèrent en faisant vrombir plus fort leurs machines. Dans le silence soudain, j’entendis le cardinal louanger la beauté et le caractère grandiose de l’hôtel. Don Gaetano, à ce qu’il sembla, regarda de mon côté avec un clin d’œil de compassion ironique : pour ce pauvre cardinal qui aurait dû savoir ce qui est véritablement grandiose, véritablement beau, et qui ne le savait pas. Puis il dit :
— Eminence…
et entraîna avec lui dans l’hôtel ce grappillon de hiérarchie.
Attentif à saisir ce que pouvaient se dire le cardinal, les évêques et don Gaetano, je ne m’étais pas aperçu que d’autres voitures étaient arrivées. Presque toutes avec chauffeur en uniforme, et donc d’organismes officiels ou de ministères. Quiconque en descendait devait être ministre, sous-secrétaire d’État, directeur général, président, vice-président. Quelques-unes, en revanche, avaient une femme au volant : et je compris sans peine qu’il s’agissait d’épouses accompagnant leur mari, mais pour ramener la voiture. L’une d’elles excita mon imagination : pas belle à proprement parler (mais les femmes vraiment belles, je ne les ai jamais aimées, sauf une que j’ai épousée et quittée aussitôt), mais grande et belle de corps ; une expression intelligente, ironique ; quelque chose dans les mouvements, dans le sourire, dans l’éclat des yeux d’à peine contenu, d’impatient, comme prête à éclater en un cri de libération, à courir, presque à voler de joie. Et tandis que le mari ouvrait le coffre arrière et en extrayait les valises, elle, parlait, volubile ; et sa voix sonnait pour moi comme une invite, au point que les recommandations qu’elle faisait à son mari, de ne pas prendre froid, de manger avec modération, de mettre son écharpe le soir, et de ne pas oublier ses pilules aux repas, voulaient quasiment dire pour moi (qu’elle avait remarqué et peut-être reconnu) : et voilà, je laisse là ce crétin, ce porc, ce filou ; et toute une semaine je serai libre, libre, libre… Et tandis que je déchiffrais cette invitation, elle la confirma en me regardant du coin de l’œil, gaie et langoureuse, pleine de défi et de promesses. Je fus un moment tenté de la suivre ou, d’une façon plus expéditive, de lui demander de me ramener en ville — devant le mari, à qui une certaine inquiétude à l’égard de sa femme, si tant est qu’il fût capable d’en avoir, n’aurait pas été inutile en vue des exercices qu’il s’apprêtait à faire. Mais je la regardai partir sans faire un mouvement : un baiser distrait au mari, un dernier regard vers moi, les jambes bien à découvert au moment où elle tirait à elle la portière. Et peut-être quelqu’un, du reste, l’attendait-il déjà : j’ai accompagné ce cochon à l’ermitage de Zafer, pour ses exercices spirituels ; enfin toute une semaine à nous… Mais je cultivai un moment l’illusion qu’elle aurait plaqué pour moi l’homme qui l’attendait.
L’esplanade était à présent pleine de voitures et de petits tas de valises et de sacs. Les porteurs allaient et venaient, haletant et suant ; mais ils ne savaient, de toute évidence, reconnaître le grade des hôtes déjà arrivés ou en train d’arriver, aussi certains de ceux-ci les appelaient-ils en protestant sur un ton qui voulait dire : le bagage que tu es en train de prendre avant le mien est celui de mon vice-président alors que moi, je suis le président, et je passe avant lui, même si je suis arrivé après ; ou quelque chose du même genre. Mais à part ces pointes d’irritation, qui retombaient sur les porteurs, l’atmosphère était de camaraderie facile et de bas étage : cris de surprise, embrassades, poignées de mains, assauts de plaisanteries.
À l’arrivée d’un ministre, la camaraderie s’évanouit, il y eut un mouvement de remous silencieux vers l’automobile d’où il descendait, comme de limaille de fer vers un aimant. Et de même à l’arrivée de trois ou quatre autres que je ne reconnus pas. Et lorsque, à un moment donné, apparut don Gaetano, ce mouvement, qui entraînait à la fois le ministre et les autres puissants inconnus de moi, s’inversa de toutes parts, s’arrêtant toutefois à une distance d’un bon mètre, en demi-cercle. Et j’eus l’impression que dans ce demi-cercle, au moment où don Gaetano donnait sa main à baiser, l’ordre des préséances se reconstituait parfaitement. Ce dernier reconnut tout le monde, rappela pour chacun un détail relatif à ses fonctions ou à sa famille ou à son état de santé ; et tous étaient heureux d’avoir été reconnus et distingués.
Mais il y avait toujours, dans tout ce que faisait ou disait don Gaetano, comme une vibration ou une nuance de dérision : laquelle, évidemment, pas un membre du troupeau qui se rassemblait autour de lui n’était en mesure de remarquer. Et moi je la remarquais, et en étais ravi : parce qu’ils me paraissaient, cette dérision alambiquée, ce mépris subtil, s’exercer au sein d’une parenté, d’une espèce de solidarité, qui s’était établie entre lui et moi ; et que son image, en plus vieux, plus sage, plus usé, était celle de moi à laquelle j’aspirais.
Soudain l’esplanade se vida, redevint silencieuse et déserte comme le matin. Ou bien est-ce soudain que j’en pris conscience ? ..." (Éditions Denoël, 1976, pour l’édition française)
Todo Modo est l'une des œuvres les plus complexes et énigmatiques de Sciascia, et elle a connu deux adaptations cinématographiques très différentes, à près de 45 ans d'intervalle. La première en 1976, par Elio Petri, qui procède à une véritable réinterprétation du roman comme un tremplin pour une critique métaphysique et politique de l'Italie des années de plomb. La seconde en 2009, par Emmanuel Marre, une interprétation contemporaine et intelligente qui ravive l'œuvre de Sciascia pour un nouveau public...
Leonardo Sciascia (1921-1989)
"La plupart des hommes ne savent rien du monde et d'eux-mêmes, si la littérature ne le leur apprend pas.." (écrivait-il dans La Sorcière el le Capitaine). Ecrivain, essayiste, journaliste et homme politique, Leonardo Sciascia naquit à Racalmuto, dans la province d'Agrigente en Sicile, et mourut à Palerme. Ce contexte géographique est fondamental pour comprendre son œuvre. Issu d'une famille modeste (son père était employé dans une mine de soufre), il devint instituteur puis professeur. Cette expérience du monde scolaire et de la transmission du savoir a marqué son approche. Il a baigné dès son plus jeune âge dans la culture sicilienne, ses traditions, ses contradictions et sa riche littérature, qui allait profondément l'inspirer.
ll fut profondément marqué par Luigi Pirandello (pour son relativisme et sa critique de la vérité officielle) et Giovanni Verga (pour son verisme et sa description crue de la société sicilienne).
Sciascia était de même un grand admirateur du siècle des Lumières, en particulier de Voltaire (pour son ironie et son combat contre l'obscurantisme) et de Denis Diderot. Cette influence se ressent dans son rationalisme, son scepticisme face au dogme et son engagement pour la justice. Enfin, il a été influencé par des auteurs comme Chesterton et surtout Georges Simenon, mais c'est sa relecture du roman policier qui est la plus marquante. Il le transforme en un outil d'enquête non pas sur un crime, mais sur la société elle-même.
Son œuvre est traversée par plusieurs thèmes et caractéristiques récurrents ...
- La Sicile comme métaphore : Pour Sciascia, la Sicile n'est pas seulement une région d'Italie, mais un "laboratoire" du monde, une métaphore de tout système de pouvoir où s'affrontent la raison et l'arbitraire, l'individu et l'État, la vérité et l'opacité.
- Le "polar raisonné" (giallo a tesi) : C'est son invention la plus célèbre. Dans des romans comme Le Jour de la chouette (1961) ou À chacun son dû (1966), l'enquête policière échoue le plus souvent. Le crime n'est pas résolu par un héros triomphant, mais la structure du roman démontre l'impossibilité d'établir la vérité dans un système corrompu et omertoso (loi du silence). La résolution de l'énigme est moins importante que la révélation des mécanismes du mal.
- La dénonciation de la Mafia : Il fut l'un des premiers intellectuels italiens à dénoncer avec force et clarté le phénomène mafieux, non comme un simple banditisme, mais comme un système politique et culturel parasite, intimement lié au pouvoir. Pendant les "années de plomb" et les grandes enquêtes sur la mafia, Sciascia était une voix écoutée, respectée et parfois controversée.
- La critique du pouvoir sous toutes ses formes : Au-delà de la mafia, il s'attaque à l'État, à la Démocratie chrétienne (le parti au pouvoir pendant des décennies), à la justice, à l'Église, dénonçant les collusions, les lâchetés et les compromissions.
- L'engagement civique et le pessimisme : Il a été élu député au Parlement européen et au Parlement italien, incarnant la figure de l'intellectuel engagé en politique. Bien qu'homme des Lumières, Sciascia était profondément pessimiste. Ses héros (comme le capitaine Bellodi dans Le Jour de la chouette) sont souvent des hommes seuls, rationnels, qui se heurtent à un mur d'incompréhension et de corruption. Son engagement était celui d'un témoin lucide, presque désespéré.
Ses prises de position, notamment sur l'affaire Moro (dans L'Affaire Moro), où il exprima des positions critiques envers les Brigades rouges mais aussi envers l'intransigeance de l'État, lui valurent de vives polémiques.
"Les paroisses de Regalpetra" (Le parrocchie di Regalpetra, 1956)
Ce n'est pas un roman à proprement parler, mais un récit-essai, un "journal" ou une "enquête narrative" qui marque un tournant dans la carrière de Leonardo Sciascia. Publié en 1956, c'est l'œuvre qui a véritablement imposé l'écrivain de Racalmuto (la Regalpetra du titre, un nom fictif qui cache sa ville natale en Sicile) sur la scène littéraire italienne.
Le livre se présente comme une plongée dans l'histoire et la société siciliennes, à travers le microcosme d'un village typique de l'arrière-pays. Le titre est ironique : "paroisses" ne se réfère pas seulement aux divisions religieuses, mais métaphoriquement aux clans, aux factions et aux cercles d'influence qui structurent le pouvoir local. Enquêter, documenter et écrire sont pour Sciascia des actes éminemment politiques. Son livre est une tentative de briser le silence, de "dire la vérité" sur une réalité souvent occultée ou romancée.
L'ouvrage est divisé en deux parties distinctes mais entrelacées ..
- La Chronique : Une partie documentaire qui retrace l'histoire socio-économique de Regalpetra, des soubresauts du Risorgimento à l'ère fasciste, jusqu'à l'immédiat après-guerre. Sciascia y décrit avec une précision d'historien la vie des paysans, des ouvriers des mines de soufre (zolfatari), et des notables. Il analyse les mécanismes de l'exploitation, les révoltes avortées (comme celle des Fasci Siciliani), et la permanence des structures féodales sous des formes modernes.
- Le Journal : Une partie plus personnelle et réflexive, écrite à la première personne, où l'auteur, instituteur sur place, observe et commente le présent (les années 1950). Il décrit le quotidien, les mentalités, l'impact de la politique démocrate-chrétienne, les espoirs déçus et la résignation généralisée.
Ces deux parties se répondent constamment, créant un effet de miroir où le passé éclaire le présent et vice-versa. Sciascia démontre ainsi que l'immobilisme et l'injustice sont des constantes de l'histoire sicilienne.
La Misère et l'Exploitation est le thème fondateur. Sciascia peint une société marquée par la pauvreté extrême, le travail harassant dans les mines (les carusi, enfants employés dans les mines, sont un symbole fort de cette exploitation), et la faim omniprésente. Il montre comment la richesse (notamment celle du soufre) est accaparée par une minorité. Et dissèque l'alliance indéfectible entre les trois piliers du pouvoir en Sicile,
- Les "Barons" (les grands propriétaires terriens) : La classe dominante qui perpétue un système féodal.
- La Mafia, présentée non comme une organisation criminelle spectaculaire, mais comme un "système de pouvoir" sournois, un réseau de complicités et d'intimidations qui infiltre toute la vie sociale et économique.
- L'Église, accusée de favoriser la résignation et la superstition, et de légitimer l'ordre établi par son alliance avec les puissants.
Sciascia, qui avait des sympathies de gauche, constate amèrement l'échec des mouvements socialistes et communistes à transformer durablement la société. Le Parti Communiste lui-même est parfois critiqué pour son dogmatisme et son incapacité à comprendre la spécificité sicilienne.
Le livre est imprégné d'un sentiment profond de fatalité. Les tentatives de révolte sont systématiquement brisées, et la population semble enfermée dans un cycle de soumission. C'est ce que Sciascia appelle la "longue patience" des Siciliens, une patience qui n'est pas vertu, mais contrainte. Et le constat de Sciascia est si implacable qu'il peut paraître désespérant. L'œuvre offre peu d'issue ou d'espoir concret, si ce n'est dans l'acte même de la connaissance et de la prise de conscience.
"Le Jour de la chouette" (1961, Il giorno della civetta)
L'une des œuvres les plus célèbres et fondatrices de Leonardo Sciascia. C'est le livre qui a révélé la mafia au grand public italien et international, non comme un folklore ou un simple banditisme, mais comme un système criminel organisé, parasite de l'État et profondément enraciné dans la société sicilienne. C'est l'archétype du "polar raisonné" (giallo a tesi) sciascien.
L'histoire commence par un meurtre commis en pleine rue, dans un village sicilien. Un certain Salvatore Colasberna est abattu alors qu'il prend le car pour Palerme. Le seul témoin, un paysan, voit tout mais ne "voit rien", terrorisé. Un entrepreneur de travaux publics, qui avait refusé de payer le pizzo (racket) à la mafia, est suspecté d'être le commanditaire.
L'enquête est menée par le capitaine Bellodi, un carabinier originaire de Parme (donc du Nord de l'Italie), homme intègre, rationnel et pétri des idéaux de la Résistance. Il se heurte immédiatement à un mur de silence (omertà), de fausses pistes et de manipulations. Malgré tout, grâce à sa méthode rigoureuse, il parvient à arrêter plusieurs suspects et à reconstituer une partie de la vérité : le meurtre est lié à une guerre de clans pour le contrôle des marchés publics.
Cependant, pendant qu'il est convoqué à Rome pour rendre compte de l'enquête, un subtil mécanisme de pression se met en place, mêlant hommes politiques, avocats véreux et notables locaux. À son retour en Sicile, Bellodi découvre que tout son travail a été démantelé : les suspects sont libérés, les preuves sont minimisées, et l'affaire est classée. La "raison d'État" (ou la raison du système) a prévalu sur la raison judiciaire.
Sciascia dépouille la mafia de son image romantique de "honorable société". Il la décrit comme un pouvoir froid, économique et parasitaire, qui corrompt tout ce qu'il touche. La mafia n'est pas, de plus, extérieure à la société ; elle en est une composante essentielle. Elle infiltre l'économie (les marchés publics), la politique (les notables qui la protègent) et la justice (les avocats qui manipulent les procédures).
L'Affrontement entre Deux Rationalités, le cœur du roman et de la thèse de Sciascia,
- La Raison Éclairée (Bellodi) : Le capitaine incarne la logique des Lumières, la croyance en l'État de droit, la justice et la vérité obtenue par l'enquête. Il est méthodique, honnête et persuadé que le bien doit triompher.
- La Raison Déviée et Perverse (la Mafia) : Face à lui, la mafia représente une autre forme de "rationalité", cynique et dévoyée, basée sur l'intérêt, la peur, la corruption et la loi du silence. C'est un système qui fonctionne avec sa propre logique, bien plus efficace et enracinée que la loi officielle.
La conclusion du roman est amère : la raison éclairée de Bellodi est vaincue d'avance. Elle est étrangère au terrain sicilien et se brise sur les réseaux d'intérêts qui relient la province sicilienne jusqu'au pouvoir central à Rome.
Les Personnages Emblématiques du roman,
- Le Capitaine Bellodi, le premier d'une longue lignée de "héros perdants" chez Sciascia. Son intégrité et sa naïveté (celle de croire que l'État veut vraiment gagner) le condamnent à l'échec. Il est le Chevalier solitaire bien avant le protagoniste du Chevalier et la Mort.
- Don Mariano Arena, le parrain mafieux emprisonné. Les dialogues entre lui et Bellodi sont centraux. C'est un homme d'apparence respectable, qui explique froidement à Bellodi les "règles" de son monde. Il représente la mafia "philosophique", qui se justifie par une vision déformée de la société et du pouvoir.
- Les Silencieux , le témoin, les villageois. Ils incarnent l'omertà, non pas comme une complicité active, mais comme une stratégie de survie millénaire dans un environnement où l'État est absent ou hostile.
"L’autobus allait partir ; il grondait sourdement avec de brusques toussotements, de brusques hoquets. Dans le gris de l’aube, la place était silencieuse, la brume s’effilochait sur les clochers de la cathédrale. Rien que ce grondement de l’autobus et la voix du marchand de beignets : chauds, tout chauds, les beignets, implorante et ironique. Le receveur ferma la portière ; l’autobus s’ébranla avec le bruit d’une carcasse démantibulée. Le dernier coup d’œil du receveur tomba sur un homme en costume sombre qui arrivait en courant. Le receveur dit au conducteur : « Un instant », et il ouvrit la portière avant même que l’autobus ne fût arrêté. On entendit deux coups retentissants ; l’homme au costume sombre, qui allait sauter sur le marchepied, resta un instant en l’air comme si une main invisible le hissait par les cheveux ; sa serviette lui échappa des mains et, lentement il s’affaissa sur la serviette.
Le receveur jura et sa figure prit la couleur du soufre. Il tremblait. Le marchand de beignets qui se trouvait à trois mètres de l’homme écroulé s’éloigna du côté de la porte de l’église avec une reptation de crabe. Dans l’autobus, personne n’avait bougé ; le chauffeur semblait pétrifié, la main droite sur le frein, la gauche sur le volant. Le receveur regarda toutes les figures des voyageurs qui semblaient sans regard : des figures d’aveugles. Il dit : « On l’a tué », souleva sa casquette, commença à se passer la main dans les cheveux d’un geste frénétique et jura encore.
— Les carabiniers, dit le conducteur. Il faut appeler les carabiniers.
Il se leva, alla ouvrir l’autre porte et dit au receveur : « J’y vais. »
Le receveur regardait alternativement le mort et les voyageurs. Il y avait aussi quelques femmes dans l’autobus, des vieilles qui apportaient tous les matins en ville des sacs très lourds de toile blanche et des paniers remplis d’œufs. Leurs robes exhalaient une odeur de trigonelle, d’étable et de bois brûlé ; habituellement, elles ne cessaient de pousser des lamentations et des imprécations ; maintenant, elles gardaient le silence ; leurs figures semblaient exhumées d’un silence séculaire.
— Qui est-ce ? demanda le receveur en indiquant le mort.
Personne ne lui répondit. Le receveur jura. C’était un blasphémateur célèbre parmi les voyageurs de cette ligne : un blasphémateur inspiré ; on l’avait déjà menacé de le congédier, car il était tellement endurci dans son vice qu’il ne tenait pas du tout compte de la présence de prêtres ou de religieuses dans son autobus. Il était de la province de Syracuse et n’avait donc pas beaucoup d’expérience en fait d’assassinats ; c’est une province stupide que la province de Syracuse ; aussi n’en jurait-il qu’avec plus de fureur.
Les carabiniers arrivèrent, le brigadier était tout noir de poils de barbe et de sommeil. L’apparition des carabiniers fonctionna comme un signal d’alarme pour tirer les voyageurs de leur léthargie : tout le monde se mit à descendre derrière le dos du receveur, par l’autre portière que le conducteur avait laissée ouverte. Avec une indolence apparente, non sans se retourner comme pour chercher le meilleur point de vue pour admirer les clochers, ils s’éloignaient vers le pourtour de la place, jetaient un dernier coup d’œil et tournaient quelque coin de rue. Ni le brigadier ni les carabiniers n’avaient remarqué autour d’eux cette auréole de fuite lente. Maintenant une cinquantaine de personnes entouraient le mort ; c’étaient les ouvriers d’un chantier-école qui jubilaient d’avoir trouvé un si bon sujet de conversation pour leurs huit heures de désœuvrement. Le brigadier ordonna aux carabiniers de faire évacuer la place et de faire remonter les voyageurs sur l’autobus. Les carabiniers commencèrent à refouler les curieux vers les rues débouchant sur la place. Et tout en les refoulant, ils demandaient aux voyageurs de remonter dans l’autobus. Quand la place fut vide, l’autobus se trouva également vide, il n’y restait que le conducteur et le receveur.
— Comment, demanda le brigadier au conducteur, vous n’aviez aucun voyageur aujourd’hui ?
— Il y en avait quelques-uns, lui répondit le conducteur avec la figure d’un homme dépourvu de mémoire.
— Quelques-uns, lui fit remarquer le brigadier, ça veut dire quatre, cinq, six personnes. Je n’ai jamais vu cet autobus partir avec une seule place libre.
— Je ne sais pas, dit le chauffeur tout crispé dans l’effort de se souvenir. Je ne sais pas. Quand je dis « quelques-uns », c’est façon de dire ; bien sûr qu’ils n’étaient pas seulement cinq ou six ; ils étaient davantage ; peut-être que l’autobus était plein. Je ne regarde jamais les gens qui sont là ; je m’enfile à ma place et je démarre… Je ne regarde que la route. Je suis payé pour regarder la route.
Le brigadier passa sur sa figure une main tiraillée par les nerfs.
— Je vois, dit-il ; tu ne regardes que la route. Mais toi, dit-il en se tournant vers le receveur d’un air furieux, toi tu donnes les billets, tu prends l’argent, tu rends la monnaie, tu comptes les personnes et tu les regardes en face… Si tu ne veux pas que je rafraîchisse tes souvenirs en te mettant au trou, tu vas me dire immédiatement qui se trouvait sur l’autobus. Il faut me dire au moins dix noms… Voilà trois ans que tu es sur cette ligne, voilà trois ans que je te vois tous les jours au café Italia ; tu connais le pays mieux que moi.
— Personne ne peut connaître le pays mieux que vous, dit le receveur avec un sourire, comme pour répondre à une politesse.
— D’accord, dit le brigadier en ricanant. J’ai le premier rang et toi tu viens après. D’accord. Mais, moi, je n’étais pas sur l’autobus, sans quoi je me rappellerais un à un tous les voyageurs qui s’y trouvaient. C’est donc à toi de m’en nommer au moins dix.
— Je ne m’en souviens pas, dit le receveur. Sur l’âme de ma mère, je ne m’en souviens pas. En ce moment je ne me souviens de rien. J’ai l’impression de rêver.
— Je vais te réveiller, moi, je vais te réveiller, dit le brigadier exaspéré. Avec deux ans de travaux forcés, je te réveillerai.
Mais il s’interrompit pour se porter à la rencontre du commissaire qui arrivait. Tandis qu’il renseignait celui-ci sur l’identité du mort et la fuite des voyageurs, en regardant l’autobus, il eut l’impression de quelque chose de changé ou d’absent ; c’était comme lorsqu’un je-ne-sais-quoi vient brusquement à manquer à nos habitudes, une chose que l’accoutumance a si bien gravée dans nos sens qu’elle n’arrive plus à notre esprit, mais dont l’absence crée un petit vide qui nous déroute, comme une intermittence de lumière qui nous exaspère, jusqu’à ce que la chose que nous cherchions se reforme brusquement dans notre mémoire.
— Il manque quelque chose, dit le brigadier au carabinier Sposito dont le diplôme de comptable avait fait le pilier de la gendarmerie de S. Il manque quelque chose, ou quelqu’un...." (1986, FLAMMARION, Paris, pour cette édition et la révision de la traduction)
Sciascia utilise une prose dépouillée, presque journalistique, qui renforce l'effet de vérité et la démonstration. Le roman est construit comme une démonstration logique qui mène inexorablement à l'échec. L'enquête semble progresser, mais le lecteur sent progressivement que les vrais pouvoirs agissent en coulisses pour l'anéantir.
"Le Jour de la chouette" a eu l'effet d'une bombe en Italie. Pour la première fois, un roman décrivait la mafia avec une précision sociologique et une charge morale aussi fortes. Il a établi le modèle du "polar sicilien" et a influencé des générations d'écrivains, de journalistes et de cinéastes ...
L'adaptation de "Le Jour de la chouette" (Il giorno della civetta) par Damiano Damiani en 1968 est un film capital, et la comparer au roman de Sciascia permet de comprendre les choix artistiques et politiques de l'époque.
Le film de Damiani est plus explicitement et violemment politique que le roman. Alors que le livre de Sciascia (1961) décrivait un système, le film (1968)dénonce un pouvoir d'État complice et corrompu. La fin du film est bien plus pessimiste et explicite que celle du livre ..
Le film, comme le livre, ne se contente pas de montrer un crime. Il dissèque le mécanisme de la collusion entre la mafia, le monde des affaires, la politique et même une partie de l'Église. La célèbre réplique du parrain Don Mariano (interprété par Serge Reggiani), expliquant que la mafia est une "question de respect", est reprise presque textuellement du roman et constitue un moment phare. La Sicile que filme Damiani n'est pas pittoresque, elle est sèche, poussiéreuse, minérale et oppressante. Les rues vides, les regards méfiants, l'ombre du pouvoir invisible : tout cela est fidèle à l'univers de Sciascia.
La Distribution est exceptionnelle. Franco Nero incarne la droiture impuissante. Claudia Cardinale apporte une humanité et une douleur palpables. Et surtout, Serge Reggiani en Don Mariano est magistral. Il donne au parrain une élégance fatiguée, une intelligence cynique et une autorité naturelle qui le rendent d'autant plus terrifiant.
Franco Nero incarne un Bellodi très proche de celui du livre, un homme du Nord (un Parmesain), rationnel, têtu et idéaliste, qui se heurte au mur de silence et de complicité d'une société structurée par la loi de l'omertà. Son isolement progressif et sa frustration sont parfaitement rendus. Certaines scènes, comme la confrontation finale au sommet d'une colline, sont une invention cinématographique qui accentue le duel entre l'individu et le système. Le livre est plus intellectualisé, plus centré sur l'enquête dialectique et les raisonnements de Bellodi. Damiani donne un peu plus de place au personnage de la femme du maire, interprétée par Claudia Cardinale. Il accentue sa révolte et son désir de justice, en faisant une figure plus tragique et active que dans le livre.
Dans le roman, Bellodi est muté, son enquête est sabotée, mais il conserve l'espoir et la conviction que la vérité finira par éclater. Dans le film, la fin est cinglante : Bellodi, brisé, assiste impuissant à la libération du commanditaire du meurtre. Un plan final montre le parrain Mariano arpentant sa propriété comme un seigneur féodal, triomphant. Le message est sans appel : l'État a perdu, la Mafia a gagné. Cette fin reflète le profond pessimisme de la fin des années 1960 en Italie, après les espoirs déçus des premiers succès anti-mafia.
Damiani s'inscrit dans la veine du cinéma civil italien et du poliziesco (polar politique) qui émerge à cette période. Son film est plus âpre, plus direct dans sa critique des institutions que ne l'était le livre de Sciascia, qui préférait l'ironie et la démonstration rationnelle.
Considéré comme l'un des premiers et des plus grands films sur la mafia, il a ouvert la voie à des œuvres comme "Le Parrain" en montrant la mafia non comme un folklore criminel, mais comme un système de pouvoir ancré dans la société.
"La Mort de l'Inquisiteur", Leonardo Sciascia" (Morte dell'Inquisitore, 1964)
Un texte court et puissant qui représente un jalon essentiel dans l'évolution de l'œuvre de Sciascia. Il marque un tournant vers une forme littéraire hybride où l'enquête historique devient le prétexte d'une réflexion politique et philosophique brûlante sur le pouvoir, la liberté de pensée et la résistance. L'œuvre s'inscrit dans la période de pleine maturité de l'auteur, où il affine sa méthode : utiliser le passé pour éclairer les mécanismes éternels du présent. Ici, il revisite un fait divers sicilien du XVIIe siècle pour en faire une parabole universelle sur l'affrontement entre l'individu et l'oppression dogmatique.
Le livre est construit en deux parties distinctes mais indissociables ...
- La Première Partie, le Récit Historique
Sciascia relate un fait historique authentique survenu à Palerme en 1658. Fra Diego La Matina, un frère franciscain hérétique et rebelle, déjà emprisonné par l'Inquisition, assassine son inquisiteur, le Père Giovanni Lopez, lors d'un interrogatoire. Ce crime ultime, commis au cœur même de l'appareil répressif, est d'une audace inouïe. Capturé, Fra Diego refuse tout repentir et est finalement brûlé vif sur le bûcher, devenant un martyr de la libre pensée.
- La Seconde Partie, l'Enquête et la Réflexion
Sciascia ne se contente pas de raconter ; il enquête. Il confronte les sources, interroge les silences des archives et tente de percer la psychologie de son personnage. Il suit la trace de Fra Diego dans la mémoire collective et la littérature, notamment dans un poème du XIXe siècle. Cette partie est une méditation sur la difficulté de saisir la vérité historique et sur la signification profonde de cet acte de rébellion absolue.
L'Affrontement entre l'Individu et l'Institution est le cœur du livre. D'un côté, l'Inquisition, symbole de l'intolérance, du dogme absolu et de la machine écrasante du pouvoir religieux et politique. De l'autre, Fra Diego, incarnation de l'individu qui revendique jusqu'à la mort son droit au doute, à l'hérésie et à la révolte. Fra Diego n'est pas un hérétique ordinaire. Ses positions (influencées par des courants radicaux comme les "Frères de l'Esprit Libre") sont un défi direct à l'autorité de l'Église. Sciascia en fait un précurseur des Lumières, un homme qui préfère la mort à l'abjuration de sa pensée.
L'acte de Fra Diego est d'une violence extrême. Sciascia l'analyse non comme un simple crime, mais comme le geste désespéré et ultime de celui qui, privé de toute autre forme d'expression, choisit un acte symbolique pour crier son refus. Tuer l'Inquisiteur, c'est s'attaquer physiquement à la matérialisation du pouvoir. Et comme souvent chez Sciascia, la Sicile est le microcosme où se jouent les grands drames de l'humanité. L'Inquisition en Sicile est décrite comme un système de pouvoir total, mêlant le religieux et le politique, préfigurant les totalitarismes modernes.
Sciascia se met en scène dans sa quête de la vérité. En cherchant à comprendre Fra Diego, il devient lui-même une sorte d'enquêteur, non pour juger, mais pour réhabiliter une voix étouffée par l'histoire officielle. Le livre est un chef-d'œuvre de fusion des genres. Il mêle l'essai historique, le récit policier (l'enquête sur un meurtre), la biographie et le pamphlet philosophique. Cette forme insaisissable est parfaitement adaptée à son objet d'étude.
Sciascia souligne le paradoxe central : l'Église, qui prêche le salut de l'âme, utilise la torture et le meurtre ; le "criminel", Fra Diego, atteint une forme de sainteté laïque par son intransigeance et son sacrifice.
Publié en pleine Guerre Froide et dans une Italie encore très marquée par l'influence de l'Église, le livre est une charge puissante contre tous les dogmes, qu'ils soient religieux ou idéologiques. Il a été lu comme une critique des totalitarismes du XXe siècle.
"Les Oncles de Sicile", Leonardo Sciascia" (Gli zii di Sicilia, 1958, édition revue et augmentée en 1960)
Un recueil de quatre nouvelles qui constitue l'une des œuvres fondatrices de l'écriture sciascienne. Publié pour la première fois en 1958, il paraît dans une Italie en pleine transformation, marquée par le "miracle économique" qui, comme le montre Sciascia, n'a souvent fait qu'accentuer les désillusions et les contradictions du Mezzogiorno, et particulièrement de la Sicile. Un livre capital, tant pour l'œuvre de Sciascia que pour la littérature italienne du XXe siècle. Il pose les fondements de tout ce qui suivra : la méfiance envers le pouvoir sous toutes ses formes, l'analyse des mécanismes de la trahison des idéaux, et l'utilisation d'une prose ironique et précise comme instrument de connaissance et de combat.
Le titre est ironique et significatif. Les "oncles" représentent ces figures familières, souvent émigrées en Amérique ("l'oncle d'Amérique"), qui incarnent un espoir de rédemption économique et sociale, mais qui sont aussi le symbole d'un rapport ambigu au pouvoir et à l'histoire. Chaque nouvelle aborde un moment charnière de l'histoire sicilienne et italienne à travers le prisme déformant de la conscience populaire et des manipulations politiques.
Le recueil est composé de quatre récits, chacun centré sur une période historique précise, chaque nouvelle est une démonstration, une thèse soutenue par une intrigue ...
- « La Tante d'Amérique » (1912-1922) : Cette nouvelle suit l'attente messianique de l'arrivée d'une tante riche venue d'Amérique. Cet espoir individuel se superpose aux grands événements historiques (la Première Guerre mondiale, la montée du fascisme) qui sont perçus par la population avec une incompréhension et une distance tragico-comiques.
- « La Mort de Stalin » (1953) : C'est la nouvelle la plus célèbre du recueil. Elle décrypte les réactions d'un petit groupe de militants communistes siciliens à l'annonce de la mort de Staline. Sciascia y expose les doutes, les fidélités aveugles, les crises de conscience et le fossé entre l'idéologie et la réalité, le tout sur fond de délire et d'alcool. C'est une critique acerbe du stalinisme vue de la base.
- « L'Affaire » (1943-1947) : Cette nouvelle traite de la période charnière de la fin de la guerre et du referendum de 1946 qui a instauré la République italienne. Elle montre comment la Démocratie Chrétienne, avec l'appui des anciens notables fascistes et de la Mafia, a manœuvré pour consolider son pouvoir en Sicile, instrumentalisant la peur du "péril communiste" pour capter les voix.
- « Le Antimonie » (1943-1956) : ("Les Minerais antimoniés"). Ajoutée dans l'édition de 1960, cette nouvelle est la plus complexe. Elle suit un ouvrier mineur sicilien, soldat pendant la guerre, fait prisonnier par les Allemands puis déporté dans un camp de travail en Yougoslavie. De retour en Sicile, il est confronté à la grève des mineurs. Le récit explore la formation d'une conscience de classe, les trahisons syndicales et politiques, et l'échec des espoirs de changement social.
L'Histoire et sa Déviation constituent le thème majeur. Sciascia montre comment les grands idéaux (le socialisme, la démocratie, la libération) sont systématiquement trahis, dévoyés ou récupérés en Sicile. L'histoire ne suit pas un cours progressiste ; elle est un éternel recommencement d'illusions perdues. Que ce soit le fascisme, la Démocratie Chrétienne ou le Parti Communiste, tous les pouvoirs sont analysés comme des machines à manipuler les consciences. Les "petites gens" sont des pions dans un jeu qui les dépasse. Sciascia excelle à reproduire le langage officiel, la rhétorique politique creuse, les slogans. Il montre comment ce langage sert à occulter la réalité plutôt qu'à la décrire. La nouvelle « La Mort de Stalin » est un chef-d'œuvre de déconstruction du discours idéologique.
Malgré les bouleversements historiques (la chute du fascisme, la République, le miracle économique), la structure profonde du pouvoir en Sicile reste inchangée. Les nouvelles décrivent l'adaptation cynique des anciennes élites aux nouveaux régimes. Le sentiment qui unit tous les récits est une profonde désillusion. Les personnages passent de l'espoir à la résignation, de la ferveur révolutionnaire au scepticisme amer. Sciascia n'offre aucune issue, aucune lueur d'espoir crédible, si ce n'est dans la lucidité amère elle-même.
"LE CHEVALIER ET LA MORT" (Il cavaliere e la morte, 1988)
Sciascia avait cessé depuis 1974 (Todo modo) d'écrire des romans policiers. Avec" Le Chevalier et la Mort", il revient à cette forme d`expressíon qu'il considérait comme un modèle de fausseté et dont il va à nouveau se servir pour tenter de dire la vérité : celle de son temps et la sienne.
Le roman est imprégné du climat de l'Italie des années 1980, marquée par la Fin des "Années de Plomb" (l'ombre du terrorisme et des mystères d'État (comme l'affaire Moro, qui a profondément marqué Sciascia) plane sur l'intrigue. L'enquête de Roscio touche à un "labyrinthe" où se mêlent extrémismes et pouvoir); le "Cancer" du Pouvoir, la maladie du protagoniste est la métaphore du mal qui ronge le corps social : la corruption, la collusion entre l'État, la finance et la criminalité. C'est un système si bien verrouillé qu'il devient impossible de distinguer les "bons" des "méchants", car la frontière est effacée; la Démocratie Chrétienne et le PSI : Sciascia vise directement la classe politique au pouvoir, dépeinte comme un réseau de compromissions et de lâchetés où la vérité est la première victime. Le roman est court, dense, presque austère. Les dialogues sont lapidaires, l'action est réduite au minimum. L'accent est mis sur la réflexion intérieure du protagoniste et la symbolique des situations.
L'histoire s'ouvre sur un procureur (le "Chevalier" anonyme) à qui on diagnostique un cancer incurable. Peu après, un juge d'instruction, Roscio, est assassiné dans des circonstances sordides, un préservatif sur la tête. Alors qu'il n'a plus que quelques jours à vivre, le procureur décide de mener sa propre enquête, parallèlement à l'enquête officielle. Il se rend compte que Roscio enquêtait sur une sombre affaire de corruption et de liaisons dangereuses entre politique, finance et peut-être même le terrorisme des "Années de plomb". Son investigation solitaire le mène à comprendre que la vérité est systématiquement étouffée par les puissants. Le roman se conclut par sa mort, assis dans son fauteuil, face à une gravure d'Albrecht Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable.
"Quand il levait les yeux de ses papiers, ou mieux, quand il reposait sa tête sur le bord du haut et dur dossier de son siège, il la voyait distinctement, dans chacun de ses détails, dans le moindre trait, comme si son regard acquérait quelque chose de subtil et d’aigu et que le dessin renaissait dans toute la précision et la méticulosité avec lesquelles, en l’an 1513, Albrecht Dürer l’avait gravé. Il l’avait achetée, bien des années plus tôt, dans une vente aux enchères, sous l’effet de ce désir de possession, soudain et irraisonné, qui le saisissait parfois devant un tableau, une estampe, un livre. Il l’avait disputée aux autres enchérisseurs, au point de haïr le plus tenace d’entre eux, et celui-ci la lui avait finalement abandonnée à un prix qui, correspondant à deux mois de son salaire, l’épouvanta presque au moment où il lui fallut payer. Un prix qui n’était pas seulement considérable par rapport à ses possibilités, mais, à présent, dérisoire du fait de la vertigineuse croissance de l’inflation et de la valeur sans cesse plus élevée des œuvres de Dürer ou de tout autre grand graveur. Il l’avait emportée avec lui dans tous ses déplacements, de bureau en bureau ; et il l’accrochait immanquablement au mur qui faisait face à sa table. Mais de tous ceux qui, au cours de toutes ces années, étaient entrés dans son bureau, un seul (un ingénieux escroc acceptant jovialement le sort qui, à partir de ce bureau, allait faire de lui pour quelques années l’hôte d’une inhospitalière prison), un seul, donc, s’était arrêté pour la regarder et l’apprécier : l’apprécier stricto sensu, par rapport aux plus récents catalogues des marchands de gravures de Zurich et de Paris.
Cette estimation l’avait un peu alarmé ; dans un soudain accès de mesquinerie, d’avarice, il avait décidé de la rapporter chez lui ; mais il oublia aussitôt sa décision. Désormais il s’était habitué à l’avoir en face de lui, durant ses longues heures de bureau. Le chevalier, la mort et le diable. Au dos de la gravure, sur le carton de protection, on lisait, tracé au crayon, le titre en allemand et en italien : Ritter, Tod und Teufel ; Il cavaliere, la morte e il diavolo. Et puis, mystérieusement : Christ ? Savonarole ? Le collectionneur ou le marchand qui s’était interrogé sur ces noms pensait peut-être que Dürer avait voulu symboliser dans le chevalier l’un ou l’autre de ces personnages.
Parfois, en regardant la gravure, il en venait lui-même à se le demander. Mais à présent, la tête appuyée sur le bord du dossier sous l’effet de la lassitude et de la douleur, il la regardait en découvrant un sens au fait de l’avoir achetée quelques années plus tôt. La mort ; et là-haut ce château, inaccessible.
Du fait des innombrables cigarettes qu’il avait fumées durant la nuit, la douleur de toujours avait perdu de sa consistance, de sa pesanteur, changeant sa couleur en celle d’un supplice plus diffus. On pouvait – c’était ça – donner des noms de couleur aux diverses qualités de la souffrance, à ses variations. Pour le moment, elle était passée du violet au rouge : un rouge de flamme, comme des langues légères, qui léchaient imprévisiblement toutes les parcelles de son corps et s’y attachaient ou s’y éteignaient tour à tour.
D’un geste automatique, il alluma une nouvelle cigarette. Mais il l’aurait laissée se consumer dans le cendrier si le Chef, en entrant, ne lui avait pas fait ses habituels reproches sur ce tabagisme destructeur. Vice stupide, vice mortel. Il avait cessé de fumer depuis six mois à peine, le Chef. Il en était très fier : à proportion de la souffrance qu’il éprouvait encore – une certaine envie, une certaine rancœur – quand il voyait les autres fumer. Et qui se nourrissait encore du fait que désormais, vraiment, l’odeur du tabac lui répugnait jusqu’à la nausée, en même temps que le souvenir de son propre tabagisme lui paraissait comme un paradis perdu.
« Mais ne trouvez-vous pas qu’on suffoque ici ? » lui dit le Chef.
L’Adjoint prit la cigarette dans le cendrier, tira une bouffée voluptueuse. C’était vrai : on suffoquait. La fumée remplissait la pièce, elle s’amassait autour des lampes encore allumées, voilait comme un rideau diaphane la fenêtre à travers laquelle, changeant, luisait le matin. Il tira de nouveau une bouffée.
« Je comprends, dit le Chef d’un ton de tolérance supérieure, que vous n’ayez pas la volonté d’arrêter complètement ; mais rechercher, avec une telle obstination et un tel abus, ce genre de mort… Mon beau-frère… » Par délicatesse, pour ne pas parler directement de ce mal dont à l’évidence l’Adjoint se préparait à mourir, il se servait comme d’un écran de son beau-frère, fumeur acharné mort quelques mois plus tôt.
« Je sais, nous étions amis… J’imagine que vous, vous avez déjà choisi votre genre de mort. Un de ces jours, je vous demanderai de m’en parler ; qui sait si vous ne me convaincrez pas de le choisir moi aussi ?
— Je ne l’ai pas choisi, et on ne peut pas le choisir. Mais, ayant cessé de fumer, j’espère mourir d’une autre mort.
— Vous savez certainement que ce sont les juifs convertis qui inventèrent en Espagne l’Inquisition. »
Non, il ne le savait pas. Et donc : « Je n’ai jamais eu de sympathie pour les juifs, soit dit entre nous.
— Je sais. Mais je ne serais pas étonné que vous portiez un certain intérêt aux convertis. » Ils étaient presque collègues, se connaissaient depuis des années ; aussi l’Adjoint se permettait-il, mais sans méchanceté, des impertinences, de l’ironie, et jusqu’à des répliques cinglantes. Et le Chef laissait faire, intimidé par l’incompréhensible loyauté de l’Adjoint à son égard. Jamais vu un adjoint aussi loyal. Au début, il s’était creusé la tête pour en trouver la raison secrète ; mais à présent il savait qu’il n’y en avait pas.
« Convertis ou non, aucune sympathie pour eux. Vous, par contre…
— Moi, par contre, juifs ou non, je n’ai pas de sympathie pour les convertis : on se convertit toujours au pire, même lorsque cela semble être le meilleur. Chez ceux qui sont capables de conversion, le pire devient toujours le pire du pire.
— Mais, en admettant même que se convertir soit généralement une abjection, se convertir à l’abstention de tabac n’a rien à voir avec ça.
— Mais si, mais si : du moment où l’on devient le persécuteur de ceux qui continuent à fumer.
— Persécuteur ! Si j’en étais un, ces bureaux seraient pleins de panneaux Interdiction de fumer. Et d’ailleurs je devrais y penser, malgré vous et pour votre bien. Car je parle pour votre bien. Mon beau-frère…
— Je sais.
— Allons, laissons tomber. Quant à votre philosophie à propos des convertis, mes arguments l’anéantiraient comme ça » – et il fit claquer entre le pouce et l’index la foudre de l’anéantissement. C’était un geste qui lui était habituel, tant il y avait de choses qu’il se proposait d’anéantir. Et l’Adjoint, qui s’essayait parfois à l’imiter sans jamais parvenir à obtenir un claquement, lui enviait puérilement ce geste. « Mais nous avons d’autres choses à faire. Venez avec moi.
— Où ?
— Vous le savez déjà. Allons-y.
— Mais n’est-ce pas un peu tôt ?
— Non, il est maintenant sept heures : c’est exprès que j’ai perdu du temps avec votre philosophie.
— Trop tôt, toujours trop tôt. » Il détestait l’habitude de la police d’exécuter les mandats d’arrêt, les perquisitions, et même les enquêtes ou des visites d’information, aux premières heures du matin, et, plus souvent encore, en pleine nuit. Mais ses collègues et ses subordonnés trouvaient que c’était là un plaisir à ne pas laisser passer, lorsqu’ils en avaient la plus petite occasion, la justification la plus vague. Frapper bruyamment à une porte derrière laquelle des familles ignorantes célébraient le repos, le sommeil ; et à l’heure où celui-ci, une fois liquidé le poids de la fatigue, devenait moins opaque, plus transparent aux rêves, plus savoureux ; le Qui est-ce ? alarmé, et le solennel et tonitruant Police ; et l’entrebâillement de la porte, ces yeux ensommeillés et méfiants, aux aguets ; la violente poussée de la porte, l’irruption ; et dedans, alors, le réveil agité de toute la famille, les exclamations d’angoisse et de stupeur, les pleurs des enfants… Pour un tel plaisir, personne, quel que fût son grade, ne regrettait son propre sommeil perdu. Mais, sans compter qu’il aimait dormir, après une heure au moins de lecture, de minuit à sept heures, l’Adjoint, lorsqu’il lui arrivait, rarement, de participer à de telles opérations, éprouvait pour lui-même et pour le corps auquel il appartenait un sentiment de honte presque angoissée...." (Librairie Arthème Fayard, 1989, pour la traduction française)
Le roman est construit précisément pour illustrer la confusion, l'opacité et l'impossibilité de démêler l'écheveau du pouvoir.
Les pions sur l'échiquier que l'on peut identifier sont les suivants : la Victime initiale (l'industriel Sandoz, un avocat d'affaires de haut vol), les Enquêteurs (le Chef (Il Capo), qui incarne la version officielle et "commodément close" de l'enquête, et qui entend attribuer à tout prix le crime aux « Enfants de 89 », un groupe révolutionnaire fantomatique, la solution facile qui satisfait la presse et le pouvoir); et l'Adjoint (Il Vice), le véritable enquêteur, le personnage rationnel et sceptique, l'archétype du héros sciascien), le Pouvoir Économique (le Président Aurispa, le Président des "Industries Réunies", un conglomérat tentaculaire, l'homme le plus puissant du récit, il était présent au dernier dîner de Sandoz), le "Détective" Marginal (l'ami juif , un vieil ami de l'Adjoint, agent des services secrets, qui représente la mémoire, la connaissance des rouages souterrains du pouvoir et des affaires. Il possède une "affinité atavique" avec les Siciliens, persécutés, discrets, lucides).
L'Adjoint (Il Vice) soupçonne que l'affaire est bien plus complexe qu'un simple assassinat politique...
L'Adjoint émet l'hypothèse cruciale que le groupe des « Enfants de 89 » pourrait n'être qu'un "signifiant flottant". Avant le crime, Sandoz lui-même aurait pu inventer ou minimiser ces menaces ("ce n'est qu'une plaisanterie des Enfants de 89") pour cacher la source réelle du danger. Après le crime, n'importe qui (le vrai coupable, de vagues révolutionnaires en mal de gloire) peut revendiquer l'acte sous ce nom. Le groupe sert de paravent idéal pour détourner les investigations. L'Adjoint va donc se concentrer sur la dernière soirée de Sandoz, en compagnie d'Aurispa. Il cherche à comprendre la nature de leurs relations et de leurs affaires. -leurs industries sont liées à l'armement, à la sécurité, à tout ce qui profite des conflits. Leur business est la violence institutionnalisée).
L'Adjoint consulte son vieil ami pour éclaircir les liens entre Sandoz et Aurispa. L'ami juif, avec sa connaissance des secrets d'État et des réseaux d'influence, confirme probablement les pires craintes de l'Adjoint : les affaires d'Aurispa et Sandoz sont si opaques, si liées aux pouvoirs politiques et économiques, et si lucratives ("la guerre") qu'elles peuvent générer des motifs bien plus puissants pour un meurtre qu'un groupe révolutionnaire fantoche.
L'Implacable Conclusion : La Preuve par la Mort.
L'ami juif est assassiné. Pourquoi ? Parce qu'il en savait trop. Son meurtre démontre que l'Adjoint touche à une vérité extrêmement dangereuse, qui dépasse largement le cadre des "Enfants de 89". Puis l'Adjoint est lui-même assassiné. C'est l'ultime confirmation du système dénoncé par Sciascia. Celui-ci réaffirme la criminalité du pouvoir - du pouvoir industriel, cette fois, habile à tirer profit de la revendication révolutionnaire qu'il induit. Contrairement au lieu commun, il existe une continuité de la société italienne entre les années 70 et les années 80, sous le signe de la violence et du mystère.
Le Procureur, le personnage principal, anonyme, à qui on diagnostique un cancer en ouverture du roman, est le chevalier moderne, lucide et stoïque, qui avance en sachant qu'il va mourir, confronté à l'absurdité du monde (la Mort) et à la corruption (le Diable). "Le Chevalier et la Mort" est aussi le journal d'une agonie, une enquête sur comment l'on vit sa propre mort : dans un bureau face à la gravure de Dürer "Le chevalier, la mort et le diable"; en rendant visite à une femme qu'on a aimée ; dans un jardin public ; à travers les variations de la souffrance. La mort n'est pas seulement la maladie du héros ; elle est un personnage à part entière.
"Le Chevalier et la Mort" est bien plus qu'un simple roman policier: publié l'année précédant sa mort, c'est une œuvre-somme, un testament littéraire et philosophique dans lequel Sciascia condense toutes ses obsessions et porte un regard d'une lucidité désespérée sur le monde. (Trad. Fayard, 1989).
"La corda pazza" (1970)
Ses critiques les plus sévères reconnaissent que Sciascia fut un essayiste hors du commun. Il faut lire "La corde folle", recueil d'essais destinés à cerner la notion de «sicilitude», publié à une période où Sciascia est un intellectuel reconnu et pleinement engagé dans la critique sociale et politique de l'Italie. Le titre est une métaphore empruntée au domaine musical et à la langue sicilienne : dans un instrument, une "corde folle" est celle qui est détendue, qui ne produit pas le son attendu, qui échappe à la norme. Elle symbolise ici la folie, la marginalité, l'écart par rapport à la raison dominante, mais aussi une forme de liberté créatrice et de lucidité supérieure. L'ouvrage s'inscrit dans la période la plus mature de la réflexion de Sciascia, où il dépasse le cadre strictement sicilien pour aborder des questions universelles à travers le prisme de la littérature, de l'art et de l'histoire des idées.
Les essais portent sur des écrivains, des artistes et des penseurs que Sciascia admire et qui, à ses yeux, incarnent cette "corde folle", des figures siciliennes comme Giovanni Verga, Luigi Pirandello et Vitaliano Brancati; des artistes comme le peintre Antonio Ligabue et le caricaturiste Giuseppe Scalarini; et des sujets plus larges comme la relation entre la poésie et l'État, ou le sens du "rire amer" sicilien. Chaque essai est une plongée dans l'œuvre et la psyché de ces personnalités, que Sciascia analyse pour en extraire une vision du monde.
La Folie comme Lucidité est le thème fédérateur. Sciascia explore l'idée que ce que la société étiquette comme "folie" est souvent une perception plus aiguë et plus honnête de l'absurdité du monde. Le "fou" est celui qui refuse les compromis, les hypocrisies et les conventions sociales. Pirandello, avec sa réflexion sur l'identité multiple, et Ligabue, avec son art visionnaire et tourmenté, en sont les archétypes.
Sciascia ne se contente pas de décrire la Sicile ; il en analyse l'âme à travers ses plus grands artistes. Il montre comment le sentiment d'être déraciné, la méfiance envers la vérité officielle et un humour noir particulier (le "rire amer") sont des traits constitutifs de la culture sicilienne, nés d'une histoire de domination et de déception.
Le livre est une réflexion métalittéraire sur le rôle de l'écrivain et de l'artiste. Pour Sciascia, leur fonction est de tendre la "corde folle", de déranger, de questionner les certitudes et de révéler les vérités inconfortables. L'art est un acte de résistance contre l'oppression et la bêtise.
En digne héritier des Lumières, Sciascia utilise la raison comme un outil pour démonter les préjugés et les idoles. Ses essais sont des exercices de doute méthodique, appliqués aussi bien à la littérature qu'à la société.
Derrière les portraits littéraires, on sent la présence constante de Sciascia lui-même, qui définit sa propre posture d'intellectuel. Être un écrivain engagé, c'est pour lui embrasser une certaine forme de "folie" raisonneuse, accepter la marginalité pour mieux critiquer le centre du pouvoir. Et comme toujours chez Sciascia, l'ironie est une arme essentielle. Il aime relever les paradoxes, comme celui de l'écrivain sicilien, tiraillé entre l'attachement à sa terre et la nécessité de la fuir pour la comprendre.
Elio Petri (1929-1982) réalise en 1970 "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" (lndagine su un cittaadino al di sopra di ogni sospetto), avec Gian-María Volonte (I'inspecteur de police), Florinda Bolkan (Augusta), Gianni Santucci (le préfet de police), Sergio Tramonti (Antonio Pace), Ado Rendine (le commissaire de la brigade criminelle).
C'est bien plus qu'un film c'est un fait culturel, un pamphlet explosif et l'une des œuvres les plus emblématiques de sa décennie. L'intrigue appartenant au genre policier et néoréalisme mais Elio Petri a choisi la critique sociale, qui tente, dira-t-il, d'apprendre au spectateur à ne plus "regarder sans voir", à contester les évidences et mettre en pleine lumière les multiples siginifcations "politiques" qui tapissent notre quotidien. Il réalisara par la suite "La classe ouvrière va au paradis" (1971), et "Todo modo" (1976).
Qui pourrait soupçonner que l'inspecteur de police, responsable de la section politique de la préfecture de Rome, est l'assassin d'Augusta, sa maîtresse? Celle qu'il photographiait dans le rôle scabreux de fausse victime d'un attentat sadique. Cette même Augusta qui lui avait avoué son autre liaison avec un jeune anarchiste, Antonio Pace. Malgré les indices qu'il a volontairement laissés, qui donc pourrait le soupçonner? En 1970, Elio Petri va faire sensation en signant le premier film qui ose s'attaquer à un sujet jusque-là interdit: la déviation psychique d'un inspecteur de police. Et depuis près de cinquante ans, en Italie, les comités de censure veillaient lusque-là à ce que ne soient pas présentés sous un angle "malveillant" les représentants des institutions. Un film qui est aussi une réflexion sur le débordement du pouvoir ...
La distribution est parfaite et cruciale pour l'impact du film ...
- Gian Maria Volonté (Le Chef de la Police) : C'est la performance de sa vie. Volonté incarne le protagoniste anonyme avec une énergie nerveuse, un narcissisme dérangé et une rage contenue qui sont à la fois fascinants et terrifiants. Son sourire crispé, ses yeux fuyants et ses explosions soudaines donnent au personnage une épaisseur psychologique extraordinaire. Volonté, acteur profondément engagé à gauche, était le visage idéal pour incarner la folie mégalomaniaque du pouvoir.
- Florinda Bolkan (Augusta Terzi, la maîtresse) : Son personnage, à la fois sensuel, mystérieux et dominateur, est l'élément déclencheur de la psyché du Chef. Leurs scènes ensemble, mêlant érotisme et violence verbale, sont électriques.
- Salvo Randone (L'Inspecteur) : Il représente la vieille école, un policier peut-être plus naïf, qui devient malgré lui le réceptacle des "confessions" du Chef.
- Les "Opposants" : Le film met en scène des figures de la contre-culture de l'époque (l'étudiante anarchiste, le jeune militant) qui servent de repoussoirs et de cibles à la paranoïa du Chef.
Le scénario, signé par Elio Petri et Ugo Pirro (son scénariste fétiche), est une construction diaboliquement intelligente ...
Un haut fonctionnaire de la police, promu à la tête de la section politique, assassine sa maîtresse. Persuadé que son statut et le système qu'il incarne le rendent intouchable, il laisse volontairement une multitude de preuves accablantes et guide l'enquête vers lui, défiant l'appareil judiciaire de le condamner.
Le film n'est pas une enquête policière classique, mais une plongée dans l'inconscient d'un homme de pouvoir. Il explore la conviction profonde que le Système (l'État, la Loi, l'Autorité) est intrinsèquement du côté de ceux qui le dirigent, même quand ils enfreignent ses règles. Le crime est pour le Chef un test ultime de l'immunité que lui confère sa fonction.
Le film démonte pièce par pièce la machine étatique ...
- La Police est montrée comme une institution brutale, obsédée par le contrôle et la répression de la dissidence (les scènes d'interrogatoire des militants sont d'une violence froide).
- La Psychiatrie est instrumentalisée pour pathologiser et discréditer toute opposition politique.
- La Justice est aveuglée par son respect de l'autorité, au point de refuser de voir l'évidence.
Et la partition géniale et dérangeante d'Ennio Morricone constitue un personnage à part entière. Elle alterne entre des mélodies presque enfantines, des rythmes obsessionnels et des dissonances angoissantes, reflétant parfaitement l'esprit dérangé du protagoniste.
Acclamé par la critique pour son audace, son intelligence et sa force politique, le film remportera des prix dans le monde entier, dont le Prix du Jury au Festival de Cannes 1970 (dans une sélection qui incluant "MASH" de Robert Altman) et l'Oscar du Meilleur Film Étranger en 1971, une reconnaissance qui a projeté Elio Petri et le cinéma politique italien sur le devant de la scène mondiale. Et bien que très intellectuel et dérangeant, le film trouvera son public, notamment dans une jeunesse en révolte contre l'autorité.
"Enquête... " disséquait le pouvoir d'État, . "La Classe ouvrière va au paradis" (La classe operaia va in paradiso, 1971) s'attaque au pouvoir économique et à l'aliénation dans le système capitaliste de production.
Le film s'attache aux pas de Lulù Massa (Gian Maria Volonté), un ouvrier modèle, fier de ses performances et de ses primes, mais haï par ses collègues pour son zèle. Après un accident qui lui fait perdre un doigt, il prend conscience de son aliénation et se radicalise, avant de se retrouver perdu entre la révolte et l'impossibilité de revenir à son ancienne vie.
La Cible : L'Usine et le Syndicat, l'Aliénation du Travail - Petri montre avec une force documentaire le corps et l'esprit de l'ouvrier broyés par le taylorisme. Les bruits de l'usine, les gestes répétitifs, la pression du chronométrage créent une sensation d'étouffement.
La Récupération du Conflit constitue la thèse la plus féroce du film. Petri montre que le système (le patronat) et le contre-pouvoir (les syndicats) finissent par fonctionner ensemble pour canaliser et institutionnaliser la colère. La grève, les négociations, les accords deviennent un rouage du système productif. La véritable révolte, individuelle et incontrôlable, est incompréhensible pour tous, y compris pour les syndicats et les groupes d'extrême-gauche.
Après avoir montré la folie du pouvoir d'État, Petri montre l'impasse de la lutte des classes dans sa forme organisée. Aucune issue n'est possible : ni l'intégration (être un bon ouvrier), ni la révolte syndicale, ni la radicalisation gauchiste ne semblent apporter de salut.
Le film a été violemment critiqué par la gauche orthodoxe pour son portrait peu flatteur des syndicats et son nihilisme. Le "paradis" du titre est une immense ironie : il n'y a pas de paradis pour la classe ouvrière, seulement des formes différentes d'enfer.
Le film a remporté la Palme d'Or au Festival de Cannes 1972 (ex-aequo avec "L'Affaire Mattei" de Francesco Rosi), preuve de son impact immédiat.
"Todo Modo" (1976) clôt la trilogie des oeuvres de Petri en s'attaquant au pouvoir religieux et politique dans son essence la plus métaphysique et décadente...
Des dirigeants du parti au pouvoir (une transparente allégorie de la Démocratie Chrétienne) se retirent dans un monastère futuriste et austère pour une retraite spirituelle dirigée par le mystique et manipulateur M. 10 (Marcello Mastroianni). Un meurtre en série commence, et l'enquête révèle la pourriture de chacun.
La Cible : L'Église et la Démocratie Chrétienne - Petri va au-delà de la simple dénonciation politique. Il montre comment le langage religieux, la culpabilité et la recherche du salut sont instrumentalisés pour le pouvoir. L'ascèse n'est qu'un masque pour l'exercice le plus cynique de la domination.
Le film est une métaphore de l'État italien qui se dévore lui-même. Les meurtres sont l'expression de la lutte intestine et de la paranoïa au sein de la classe dirigeante. Le système est si corrompu qu'il engendre sa propre fin.
Les deux premiers films diagnostiquaient une maladie, "Todo Modo" en montre la phase terminale. Il n'y a plus d'enquête possible, plus de révolte salvatrice. Il ne reste que la folie, le meurtre. Le personnage du Peintre (Gian Maria Volonté), qui tente une enquête rationnelle, échoue complètement. La raison ne peut rien face à un système qui a intégré et perverti toute forme de langage, y compris celui de la critique.
"La sfida / The Challenge" (1958)
La sfida" est l'acte de naissance du "cinéma civil" italien, un cinéma qui ne se contente pas de divertir ou d'émouvoir, mais qui prend le spectateur à témoin et lui demande de comprendre les rouages complexes de la société dans laquelle il vit.
- Rosi invente un langage cinématographique qui fusionne la fiction et l'enquête, le drame individuel et l'analyse politique.
- Il établit son obsession pour les mécanismes corrompus du pouvoir, qu'il explorera ensuite dans des chefs-d'œuvre comme Salvatore Giuliano, Mains sur la ville ou L'Affaire Mattei ...
Le premier long-métrage en solo de Francesco Rosi. Le film, inspiré de faits réels, raconte l'histoire de Vito, un jeune marchand de fruits et légumes ambitieux et sans scrupules, interprété par un José Suarez très charismatique. Vito opère dans le marché noir à Naples. Lassé des petites combines, il décide de défier l'autorité des caïds locaux qui contrôlent le commerce. Il refuse de payer son "pizzo" (impôt de la pègre) et commence à s'approprier des parts de marché, notamment dans le trafic d'huile. Grâce à son audace, son cynisme et sa volonté de fer, il réussit à imposer son pouvoir. Il séduit également Assunta, la femme d'un de ses rivaux, symbolisant par là son désir de prendre la place des puissants. Puis c'est la chute. Son ambition démesurée et son refus de respecter les "règles" non écrites du milieu finissent par lui aliéner tout le monde. Les parrains qu'il a humiliés, la police qu'il défie, et même ses propres associés se retournent contre lui. Le film se conclut de manière inéluctable et tragique par son assassinat, une mort qu'il sentait venir mais qu'il n'a pas pu ou voulu éviter.
La Naissance du "Cinéma Civil" ou "Cinéma-enquête" (Cinema-inchiesta) ...
C'est ici que réside la grande innovation de Rosi. "La sfida" marque une rupture et une évolution capitale par rapport au néo-réalisme qui dominait le cinéma italien d'après-guerre.
Le néo-réalisme décrivait souvent la misère et la lutte pour la survie avec empathie. Rosi, lui, ne se contente pas de montrer ; il analyse et démonte les mécanismes du pouvoir. Il ne s'intéresse pas à une victime de la société, mais à un acteur de cette société, un "self-made man" criminel.
Le film est construit comme une enquête journalistique. Rosi utilise des procédés quasi-documentaires (voix-off de commentaire, ambiance de reportage) pour comprendre pourquoi Vito a été tué, plutôt que de simplement raconter comment il a vécu. Il cherche les causes sociales, économiques et politiques derrière le fait divers.
Rosi invente une nouvelle dialectique : l'individu n'est pas seulement le produit de sa société, il est aussi le miroir de ses travers. Vito n'est pas un pauvre innocent ; c'est un entrepreneur sauvage, le reflet d'un capitalisme naissant et brutal qui s'installe dans l'Italie du "miracle économique". Sa soif de réussite et son mépris des règles sont une métaphore de la nouvelle Italie, en pleine mutation, où les anciennes valeurs communautaires cèdent la place à un individualisme féroce.
Comme dans tout le cinéma de Rosi, le décor n'est pas un simple arrière-plan. Naples est un personnage à part entière. Rosi filme la ville dans sa réalité complexe : ses marchés grouillants, ses ruelles sombres, ses palais décadents, son port. Cette immersion donne au film une épaisseur sociologique et une authenticité saisissantes.
Francesco Rosi (1922-2015), "Cadavres exquis" (Cadaveri Eccellenti, 1976)
Adapté du roman "Le Contexte de Sciascia", ce film est le parangon du "cinema civile". Rosi utilise la forme du thriller politique pour mener une enquête glaçante sur un État où la magistrature est impuissante face à un pouvoir politique corrompu et prêt à pactiser avec la mafia. C'est une radiographie directe de la crise institutionnelle italienne.
Elio Petri et Francesco Rosi sont nécessaires pour saisir la complexité et la tragédie de l'Italie des "années de plomb" et, par extension, de tout système de pouvoir absolu.
Ils ont partagé une même colère contre les dysfonctionnements du pouvoir et une même méthode d'enquête, mais leurs tempéraments, leurs styles et leurs conclusions philosophiques seront radicalement différents. Voir Petri, c'est comprendre ce que cela fait de vivre à l'intérieur de ce pouvoir. Elio Petri ne croit plus à rien : pour lui, la raison est impuissante car le pouvoir a corrompu le langage et la psyché elle-même. Ses films se terminent souvent dans la folie, l'apocalypse ou l'impasse totale. C'est un diagnostic sans remède. C'est un cri d'alarme qui n'espère même pas être entendu. Voir Rosi, c'est comprendre comment le pouvoir fonctionne. Francesco Rosi croit encore (un peu) à la Raison. Il pense que si l'on montre les mécanismes avec assez de clarté et de précision, le public pourra comprendre et, peut-être, agir.
Chez Petri, le protagoniste est le système lui-même, incarné dans un personnage psychologiquement instable. Le Chef de police dans Enquête..., Lulù dans La Classe ouvrière..., M. 10 et les politiciens dans Todo Modo sont les visages humains, et souvent monstrueux. Chez Rosi, le protagoniste est souvent un enquêteur ou une figure autour de laquelle gravitent les forces en présence (le juteur, le journaliste, ou le personnage historique lui-même, comme Giuliano ou Mattei). L'individu est souvent écrasé par la complexité du système qu'il cherche à comprendre. Elio Petri tilise des angles de caméra bizarre, des zooms agressifs, des couleurs saturées, une bande-son dérangeante (grâce à Morricone). La frontière entre la réalité et la folie est constamment brouillée. Francesco Rosi privilégie le Néoréalisme épique. Il utilise de grands espaces, des plans larges, une caméra qui semble garder une distance clinique. La structure narrative est souvent complexe, avec des flashbacks et des changements de point de vue....
Rosi part presque toujours d'un fait divers ou d'une affaire réelle et démonte celle-ci pour révéler le "système" ..
- "Salvatore Giuliano" (1962, Salvatore Giuliano)
En reconstituant par flashbacks la vie et la mort énigmatique du célèbre bandit sicilien, Rosi ne fait pas un biopic, mais démontre comment sa figure a été instrumentalisée par le pouvoir politique (l'État italien) et séparatiste, faisant de son cadavre une preuve accablante des complicités entre la mafia et l'État.
- "Mains sur la ville" (1963, Le mani sulla città)
À travers l'enquête sur l'effondrement d'un immeuble à Naples et la carrière d'un promoteur véreux qui est aussi conseiller municipal, Rosi cartographie le cancer de la spéculation immobilière et dévoile la collusion structurelle entre le monde des affaires et la classe politique, qui se nourrissent mutuellement au détriment des citoyens.
- "L'Affaire Mattei" (1972, Il caso Mattei)
Rosi enquête sur la mort suspecte dans un crash d'avion d'Enrico Mattei, le puissant président de la compagnie pétrolière nationale ENI, qui défiait les "Sept Sœurs" du pétrole. Le film soutient la thèse de l'assassinat et expose comment la défense de l'intérêt national et l'indépendance énergétique de l'Italie ont pu constituer une menace mortelle pour les pouvoirs économiques internationaux.
- "Lucky Luciano" (1973), avec Gian Maria Volontè, Rod Steiger, Charles Siragusa.
Rosi ne fait pas un biopic gangster classique. Il montre comment la mafia, personnifiée par Lucky Luciano, a été utilisée et protégée par les services américains durant la Seconde Guerre mondiale (débarquement en Sicile) et comment elle s'est ensuite transformée en entreprise criminelle mondiale, avec la complicité des autorités.
- "Le Christ s'est arrêté à Eboli "(Cristo si è fermato a Eboli, 1979), avec Gian Maria Volontè, Paolo Bonacelli, Alain Cuny.
Adaptation du roman de Carlo Levi et le film le plus long et le plus contemplatif de Rosi. Il raconte l'exil d'un intellectuel turinois dans un village misérable de Lucanie sous le fascisme.
Le film dépasse la simple dénonciation du régime pour explorer une civilisation paysanne archaïque, en marge de l'histoire officielle. C'est une méditation sur l'altérité, l'enfermement et la découverte d'une humanité résiliente. Il montre que le "progrès" et le pouvoir central (Rome) ont oublié ces terres.
- "Trois Frères" (Tre fratelli, 1981), avec Philippe Noiret, Michele Placido, Vittorio Mezzogiorno. Une allégorie de l'Italie contemporaine à travers une cellule familiale.
Le retour de trois frères, aux vies et idéologies opposées (un juge à Rome, un ouvrier à Turin, un éducateur à Naples), pour l'enterrement de leur mère, devient le microcosme des fractures italiennes : le Nord et le Sud, la justice et la corruption, le militantisme et le désenchantement. Rosi utilise des séquences de rêve pour chaque frère, ajoutant une dimension subjective et poétique à l'analyse sociale.
- "Oublier Palerme" (Dimenticare Palermo, 1990), avec James Belushi, Mimi Rogers, Vittorio Gassman, Philippe Noiret. Une parabole sur la mondialisation et la perte d'identité.
Adapté d'un roman d'Edmonde Charles-Roux, le film est une fable. Un homme politique new-yorkais (Belushi) se rend à Palerme et se trouve pris dans les filets de la mafia et du pouvoir. Rosi utilise le choc des cultures pour parler de la dilution des identités et de la manière dont le crime s'est internationalisé. Un film important dans sa filmographie pour sa vision prospective.
"Cadavres exquis" (1976, Cadaveri eccellenti)
Adapté du roman "Il Contesto" (1971) de Leonardo Sciascia, le film suit un juge d'instruction qui enquête sur une série de meurtres de magistrats dans un État imaginaire (mais transparent) où règnent la corruption et la mafia.
C'est une parabole glaçante sur l'utilisation du meurtre politique par le pouvoir pour éliminer l'opposition de gauche et maintenir l'ordre établi, illustrant la "stratégie de la tension" des années de plomb italiennes.
Les deux œuvres partagent la même thèse centrale, résumée par le titre. Ce n'est pas un individu, mais le "contexte" politique et social qui est le véritable coupable. Le système, fondé sur la corruption, le clientélisme et la recherche du pouvoir, produit mécaniquement l'injustice et le meurtre. La quête d'un meurtrier unique est vaine, car le crime est systémique.
Dans le roman et le film, le juge d'instruction Rogas est un homme intègre et rationnel, héritier des Lumières, qui se heurte à un système où la raison n'a plus cours. Son enquête est un cheminement vers la désillusion.
"Cadaveri eccellenti" est une relecture politique radicalisée de "Il contesto" ...
Sciascia et Rosi dénoncent tous deux la collusion entre la magistrature, la police, le gouvernement et les partis politiques (y compris l'opposition fictive, le Parti Révolutionnaire), qui forment un seul bloc de pouvoir cynique. Mais c'est ici que Rosi s'éloigne de la lettre du roman pour en renforcer le message. Chez Sciascia, l'histoire se déroule dans un pays sans nom, une allégorie universelle de tout régime corrompu, c'est une parabole. Chez Rosi, le film se déroule clairement en Italie (on reconnaît Palerme, Rome). Rosi transforme la fable en un réquisitoire direct contre le système politique italien des "années de plomb". Il pointe du doigt la Démocratie Chrétienne au pouvoir et les stratégies de tension. Dans le roman, la fin est ambiguë, Rogas et le chef de la police, Amar, sont retrouvés morts, probablement assassinés par le régime. Le message est que toute velléité de vérité est étouffée dans l'œuf. Le système élimine silencieusement ses contestataires. Rosi nous propose une fin beaucoup plus spectaculaire et symbolique. Lors d'un meeting politique, un tueur abat non seulement Rogas, mais aussi tous les dirigeants des partis au pouvoir et d'opposition. Ce massacre final est un acte terroriste qui révèle la thèse du film : la violence est utilisée par le pouvoir (ou des factions en son sein) pour "réinitialiser" le jeu politique en éliminant toutes les têtes et en justifiant une répression accrue. C'est une illustration parfaite de la "stratégie de la tension".
Rogas, incarné par Lino Ventura, gagne une présence physique et une détermination plus immédiates, plus populaires. Ventura apporte son aura d'homme intègre et buté, ce qui renforcera l'identification du public.
Francesco Rosi, "Main Basse sur la ville" (1963, Le mani sulla citta), avec Rod Steiger (Eduardo Nottola), Salvo Randone (De Angeli), Guido Alberti (Maglione), Angelo D'Allesandro (Balsamo), Carlo Fermariello (De Vita).
En cours de travaux, un immeuble vétuste s`écroule. À Naples. Une commission d'enquête est chargée de faire la lumière sur les méthodes d'un entrepreneur qui est aussi un député de droite. Edouardo Nottola. Pour bloquer l`affaire, il lui sera demandé de ne pas se présenter aux prochaines élections. Il passera outre, rejoindra les centristes qui seront portés au pouvoir. Fin de l'enquête, fin des ennuis. Quels ennuis?
Voici un film sur Naples que seul un Napolitain pouvait faire. Or Francesco Rosi est d'origine napolitaine. Tout au long de ce film, nous suivons les fluctuations et les affrontements d'un cerain Edouardo Nottola, un politicien de droite doublé d'un entrepreneur (ou le contraire) qui sait que la fortune est dans la destruction et la reconstruction ininterrompue des différents quartiers de la ville. Même si le prix à payer peut être l'effondrement d'un immeuble vétuste ébranlé par les travaux. Dans cette jungle urbaine, la moindre faille est exploitée. On peut ainsi troquer l'étouffement de l'affaire contre un retrait diplomatique aux prochaines élections ? Mais à Naples (seulement à Naples ?), un entrepreneur "débranché" politiquement est un entrepreneur "mort". Il ne restera plus à Edouardo Nottola qu'à effectuer un glissement au centre afin de faire triompher une liste centriste qui lui apportera de nouveau son soutien pour la poursuite de ses affaires.
Dans cet univers de terrains à construire et de foreuses mécaniques, la caméra de Gianni di Venanzo se plaît aussi à suivre les hommes, ceux qui peuvent se réunir autour de la maquette du nouveau quartier près du stade de San Paolo. Ce même stade où ils sont 90 000, le dimanche, pour se serrer dans les gradins de l'enceinte qu'à fait construire un entrepreneur qui ressemblait peut-être à Edouardo Nottola. Peut-être ...
"Il caso Mallei" (L'Affaire Mattei, 1972)
Avec Gian Maria Volonte (Enrico Mattei), Luigi Squarzina (le journaliste), Peter Baldwin (Mc Hule), Gianfranco Ombuen (l'ingénieur Ferrari), Franco Grazioci (le ministre), Elio Jotta (le
responsable de la commission d'enquête).
La mort accidentelle, en avion, d`Enrico Mattei, président de l'ENl (Ente nazionale idrocarburi), le 27 octobre 1972, avait ému toute l'ltalie. Mais qui était donc ce super-patron à la tête de la société pétrolifère d`État ? Et à qui pouvait profiter sa mort? Au départ, un fait authentique, la mort, dans un accident d'avion, d'Enrico Mattei, président de l'Office national des carbures italiens, et qui avait connu une ascension fulgurante. ll avait d`abord pris la tête de l'Agence italienne des pétroles (AGIP), puis, après la découverte de nappes de méthane, il avait fait naître l'ENl, devenue en quelques années une multinationale redoutée par ses concurrents. Ce que Rosi veut approcher, c'est la vérité sur cette mort.
En consultant des archives, en réunissant les informations, en écoutant les témoins. En tournant sur les lieux réels. En se refusant à tout ajout de fiction. Alors on peut le croire lorsqu`il laisse supposer qu'Enrico Mattei a été condamné par les services secrets français agissant pour le compte des Américains. Mais ce film, c'est aussi le regard de Rosi sur toute cette période d'après-guerre en Italie et son essor économique. Cet essor qui amena Enrico Mattei à "chasser" dans le territoire des Français, dans cette Algérie en ébullition. Et ce qui lui valut peut-être de finir dans les décombres d`un avion, par une journée pluvieuse d'octobre 1962...
Natalia Ginzburg (1916-1991), "La Famille Manzoni" (Famiglia, 1977), "Chéri" (Caro Michele, 1973)
Ginzburg excelle à décrire la déliquescence des liens familiaux et l'incapacité de communication entre les générations. Ses romans des années 1970 capturent le malaise d'une jeunesse perdue, l'échec des relations et le sentiment de vide qui suit les grands espoirs révolutionnaires. C'est une chronique intime de la désagrégation sociale...
Natalia Ginzburg (1916-1991)
Natalia Ginzburg publia sa première nouvelle dans la revue Soaria à l'âge de 16 ans. Ses œuvres sont un mélange de souvenirs et d'observations sur la vie et sur son entourage ; dans ses premiers écrits, elle rejeta le style autobiographique, considérant qu'il s'agissait d'une forme trop "féminine" d'écriture. Toutefois, le plus remarquable de ses romans est sans doute Lessico famigliare (Les Mots de la tribu, 1963), un récit autobiographique, plein d'humour, relatant l'enfance, |'adolescence et la vie de jeune adulte de leur auteur. Elle épousa Leone Ginzburg, éditeur engagé politiquement; en raison des activités antifascistes de celui-ci, le couple fut exilé dans un village isolé des Abruzzes, mais ensuite revint se cacher à Rome et à Florence. Leone Ginzburg fut arrêté et mourut sous la torture en 1944 ; Natalia poursuivra le travail d'éditeur de son époux chez Einaudi...
"VALENTINO" (1957)
Ce roman très bref, un récit plutôt, d'une quarantaine de pages, valut à son auteur le prix Viareggio. ll s`ouvre sur la description d`un milieu familial assez banal : le père instituteur en retraite, la mère professeur de piano, une fille - la narratrice - étudiante, de même que son frère Valentino, leur sœur Clara mariée à un représentant de commerce. Le tout dans une atmosphère de grisaille et de fins de mois difficiles. Le père prédit un brillant avenir à Valentino, au mépris de toute vraisemblance, car celui-ci est un étudiant en médecine plutôt velléitaire, qui passe son temps à fabriquer des jouets pour les enfants de la concierge, à se contempler dans son miroir et à collectionner les succès féminins auprès de jolies lycéennes, un style de vie qui heurte d`ailleurs profondément Clara, laquelle doit gagner sa vie alors que son père ne recule devant aucune dépense pour Valentino.
Tout paraît basculer le jour où Valentino présente à sa famille, au lieu d`une des habituelles gamines, une femme sensiblement plus âgée que lui, Maddalena, petite, grosse, plutôt laide avec ses lunettes à monture d`écaille et sa moustache, mais riche, une dynamique propriétaire terrienne. Mais le mariage puis la naissance de ses trois enfants ne changent rien au comportement immature de Valentino : la richesse à laquelle il a accédé l'aide plus encore à mener une vie futile, capricieuse et égoïste. ll trouve un complice en Kit, un cousin de Maddalena, qui se définit - mais définit aussi Valentino - comme un oisif et un raté. Kit, après avoir proposé le mariage à la narratrice, rompt les fiançailles au bout de vingt jours. Quelque temps après, elle apprend la séparation de Valentino et Maddalena. en même temps que le suicide de Kit. Maddalena lui confie qu`à la suite de la mort de celui-ci elle a découvert chez lui des lettres et des photos de Valentino révélant leur rapport homosexuel.
Valentino revient vivre dans ce qui reste de sa famille, c`est-à-dire chez sa sœur : il y poursuit sa vie vide et désoeuvrée. La fin du récit est faite de ses silences mensongers et des silences complices de sa sœur. L`égoïsme et le caractère superficiel de Valentino, avec pour corollaire sa frivolité, qui lui permettent de flotter, indemne, sur ce qui pourrait être les vicissitudes de son existence. sont au centre de ce récit, ce qui lui confère une grande homogénéité narrative. (Trad. Denoël, 1983).
LES MOTS DE LA TRIBU (Lessíco famigliare, 1963)
Un livre qu`on hésite à appeler roman mais qui n`est pas non plus une autobiographie au sens propre du terme : il s'agit plutôt du regard de l'auteur-narratrice sur son entourage. dont le noyau est l'environnement familial.
Natalia Ginzburg reconstitue l'atmosphère de cette famille établie à Turin dans les premières années du fascisme. Le père d'abord, avec sa voix tonnante, qui édicte des règles de vie, à table, au travail, dans les choix culturels, dans les excursions en montagne auxquelles il contraint ses proches. C'est souvent, ensuite, à travers ses observations sans indulgence que sont vus la mère, les frères, les amis.
Peu à peu se révèlent les attaches que ce milieu apparemment clos a nouées avec le monde culturel et politique de l'antifascisme turinois : toute jeune, la narratrice voit passer le vieux dirigeant socialiste Turati, qui trouve refuge chez ses parents avant son exil clandestin, le grand historien libéral Salvatorelli, le jeune communiste Pajetta, l'industriel Olivetti, puis Giulio Einaudi. éditeur débutant. et ses collaborateurs, Pavese, Leone Ginzburg.
On devine, à travers les épisodes familiaux, l`arrestation de son père, de ses frères, celle de son mari, sa mise en résidence surveillée puis sa mort en prison, toute une activité souterraine de l'antifascisme. La fin du texte élargit la "tribu" à ceux qui font des éditions Einaudi un des principaux foyers de l'antifascisme puis, après la Libération, du bouillonnement culturel de l`Italie.
Ces personnages sont présentés sans égards pour la gloire qu'iIs ont pu connaître, sans précautions verbales pour ceux qui sont toujours vivants au moment de la parution du livre. Quant à l`auteur elle-même. par choix narratif autant que par pudeur, elle reste en marge du récit. L`histoire est vue sous l'angle du vécu quotidien, non des grands événements
politiques : rien sur la marche sur Rome, la guerre d`Espagne, les lois raciales de 1938. En revanche. certains passages suggèrent fortement le climat historique d'un moment, notamment l'après-guerre avec ses espoirs et ses déceptions pour les intellectuels de gauche.
L'originalité de ce livre tient au lien entre mémoire et langage ; plus que les événements eux-mêmes, ce qui le sous-tend c'est la mémoire éveillée par le rappel des mots qui ont rythmé ou marqué la vie de la "tribu" : tics de langage un peu ridicules, formes grammaticales erronées dialectalismes, expressions récurrentes, bribes de poésie, dont Natalia Ginzburg joue avec humour. "Les Mots de la tribu" obtinrent le prix Strega et firent accéder son auteur à la notoriété nationale et internationale. (Trad. Grasset, 1968).
"JE T'ECRIS POUR TE DIRE" (Caro Míchele, 1973)
Ce roman semi-épistolaire est considéré par l'auteur elle-même comme un retour au roman, après une douzaine d'années d'expériences littéraires diverses : théâtre, essais, journalisme. Cet intervalle n'est pas indifférent : Natalia Ginzburg revient au roman après une interruption qui coïncide à peu près avec les années 60, la fin du "miracle économique italien", les moments troublés du "mai rampant" et de l'"automne chaud" en 1968-69, où toute une partie de la jeunesse, des étudiants, des Méridionaux venus travailler dans les usines du Nord, se sont pris à contester, violemment parfois, la "société de consommation", à laquelle ils n'ont pas accès ou dans laquelle ils ne trouvent pas leur place.
Ce retour au roman intervient donc au moment où l'on commence à percevoir la crise de la société italienne qui va devenir évidente et s'approfondir après le premier choc pétrolier, un an après la parution de "Je t'écris pour le dire".
C'est ce climat de crise qu'on ressent dans ce roman; au lieu de l'inspiration optimiste des "Mots de la tribu", au lieu de l'image de la famille comme centre des rapports humains et de l'activité sociale, "Je t'écris pour te dire" donne le spectacle de couples qui se défont, de familles dont les contours s'estompent : amours et mariages brefs et ratés, enfants dispersés. Le seul rapport qui persiste entre les individus est celui du courrier. On retrouve ici le rôle du langage comme trame - mais, en l'occurrence, trame qui est une survivance - du tissu familial et social. Trame elle-même bien illusoire, car ce rapport établi par le langage n'est plus un lien entre les individus, tout au plus un appel au secours, chacun ne parlant guère que de soi.
Par un jour de neige, Adriana écrit à son fils Michel. À travers cette lettre puis à travers celles qui vont suivre, entre Adriana, Michel, sa sœur Angelica, son ami Osvaldo, Mara, une fille qui vient d''avoir un enfant qui pourrait bien être de Michel, on suit la débâcle des individus et des couples, celle de Michel surtout, figure emblématique de tout cet effondrement. Michel, qui a quitté l`Italie parce qu'il est soupçonné d'avoir des liens avec des milieux terroristes de gauche, s'est réfugié en Angleterre. Il y épouse Eileen, universitaire alcoolique, avec qui il a quatre jours de bonheur avant de la quitter pour se rendre en Belgique. C'est là qu'il meurt, assassiné par un fasciste au cours d'une manifestation.
Dans ce monde où Natalia Ginzburg ne voit que déstabilisation, les seules illusions de bonheur viennent, pour Adriana, de la fiction épistolaire d'une vie familiale et, chez elle comme chez Mara, de l'évocation nostalgique d'un passé conjugal et familial. (Trad. Flammarion, 1974).
"Caro Michele" a été adapté au cinéma par Mario Monicelli (1976), l'un des maîtres de la comédie italienne, avec Mariangela Melato, Delphine Seyrig, Aurore Clément, Lou Castel. Il a transposé le roman épistolaire de Ginzburg en une comédie douce-amère sur l'absence. Le film saisit l'atmosphère désenchantée et les relations familiales déliées du roman, typiques de l'œuvre de Ginzburg. C'est l'adaptation la plus connue pour le grand écran.
Dario Fo (1926-2016), "Morte accidentale di un anarchico" (1970)
Pièce de théâtre directement inspirée de l'affaire Pinelli (anarchiste "tombé" d'une fenêtre de la police en 1969). Fo utilise le masque de la commedia dell'arte et le rire comme armes politiques pour dénoncer les abus de pouvoir de l'État, la manipulation de l'information et la "vérité officielle". Son théâtre est un contre-pouvoir vivant, populaire et radical.
"Morte accidentale di un anarchico" est devenue une légende. Elle a été jouée des milliers de fois dans le monde entier et est restée, pendant des décennies, un symbole de la résistance intellectuelle à l'arbitraire de l'État. Elle a contribué à forger une conscience critique chez des générations de spectateurs et a offert une narration alternative à l'histoire officielle de l'Italie.
Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque de l'Agriculture de Piazza Fontana à Milan, faisant 17 morts. L'attentat, d'abord attribué à l'extrême gauche, marque le début de la "Stratégie de la Tension". Giuseppe Pinelli, un anarchiste, est arrêté et interrogé. Trois jours plus tard, il meurt en chutant du quatrième étage du commissariat de police de Milan.
- La Version Officielle : Les autorités parlent d'un "suicide" lié à une crise de folie.
- La Version de la Gauche et l'Enquête : Beaucoup, dont Dario Fo, croient à un meurtre : Pinelli aurait été poussé dans le vide par les policiers pour le faire taire ou parce qu'il n'était pas le coupable qu'ils espéraient. L'affaire est au cœur des thèses du complot d'État.
La pièce est une farce tragique. Fo y fait intervenir un "Fou" (un personnage qui simule la folie et se spécialise dans l'imitation de figures d'autorité) qui infiltre un commissariat de police pour rejouer et démolir la version officielle de la "mort accidentelle" d'un anarchiste.
Le génie de la pièce réside dans son mécanisme ...
- Le Retournement par l'Absurde : Le Fou ne dénonce pas frontalement. Au contraire, il pousse la version policière à son paroxysme, la rendant si absurde, si illogique et si grotesque qu'elle s'auto-détruit sous les rires du public.
- Le Théâtre comme Contre-Enquête : La pièce n'est pas une fiction détachée du réel. C'est un acte politique, un tribunal populaire qui mène sa propre enquête en direct sur scène, devant le public. Elle donne une voix à la version des victimes et des opprimés.
L'intention de Fo est triple, il s'agit ...
- de démystifier le Langage du Pouvoir (en démontant la rhétorique policière et judiciaire, montrant comment elle sert à camoufler la violence d'État),
- de dénoncer la "Stratégie de la Tension" (la pièce pointe du doigt la possibilité que l'État (ou des factions en son sein) soit impliqué dans les attentats pour créer un climat de peur et justifier un virage autoritaire),
- et de rendre la Parole au Peuple : en utilisant les codes de la farce et de la commedia dell'arte (un théâtre populaire, physique et direct), Fo crée un théâtre accessible à tous, qui ne s'adresse pas à l'élite intellectuelle mais aux ouvriers et aux citoyens lambdas.
Dario Fo naquit en Lombardie dans une famille prolétaire de tradition démocratique et antifasciste. Il découvre très jeune le théâtre populaire et la tradition orale, par l'intermédiaire de son grand-père. En 1952, il écrit pour la radio ses premiers monologues comiques, intitulés Poer nano, "Pauvre nain". ll découvre le Piccolo Teatro de Giorgio Strehler, fait ses débuts d'acteur et monte des revues de satire sociale et politique. En 1954, il épouse Franca Flame, fille d'une grande famille de comédiens populaires, qui devient son inséparable partenaire. Ensemble ils reprennent à leur façon des farces traditionnelles et écrivent de grandes comédies où ils fustigent les institutions et les classes dirigeantes tout en déployant une fantaisie débridée.
Les années soixante-dix sont celles des grands succès : "Mystère Bouffe" (1969), épopée des opprimés inspirée de la culture médiévale, apporte à Dario Fo une renommée mondiale ; "Mort accidentelle d'un anarchiste" (1970), et "Faut pas payer" (1974), sont écrites en liaison, l'une avec la demande de révision du procès de l'anarchiste Guiseppe Pinelli défenestré à Milan, l'autre avec la campagne d'auto-réduction des factures en période d'inflation. Le fait que Fo et sa compagnie (avec son épouse, l'actrice Franca Rame) aient été censurés par la RAI (télévision publique) et souvent empêchés de jouer dans des théâtres traditionnels est la preuve ultime de son rôle central et gênant. Il a dû créer un "théâtre de contre-information" en jouant dans des maisons du peuple, des usines occupées et des centres sociaux, c'est-à-dire au cœur même des lieux de contestation des "années de plomb".
Artiste hors normes, il reçoit en 1997 le Prix Nobel de Littérature pour avoir « dans la tradition des bateleurs médiévaux, fustigé le pouvoir et restauré la dignité des humiliés ››.
Ces dernières années, Fo a écrit des comédies - Il diavolo con le zinne (1997) - et des monologues construits sur le modèle du Mystère bouffe : "Lu santo jullare Francesco" (1999) et "II tiempo degli uomini Iiberi" (2004). L'arrivée du deuxième gouvernement Berlusconi lui a inspiré "L'AnomaIo Bicefalo", écrit avec Franca Rame...
Rosetta Loy (1931-2022), "La Porte de l'eau" (La Porta dell'acqua, 1976)
Rosetta Loy occupe une place particulière dans le paysage littéraire de cette période. Son roman est bien ancré dans les "années de plomb", mais aborde cette période par un angle radicalement différent de celui que nous évoquons ici.
Le roman ne se passe pas dans les années 1930, durant la montée du fascisme et la promulgation des lois raciales de 1938. Il est raconté à hauteur d'enfant. L'histoire suit une fillette, issue d'une famille bourgeoise catholique romaine, qui observe, sans toujours la comprendre, la transformation de son monde. Le récit est centré sur la relation d'amitié entre la narratrice et une petite fille juive, et sur la manière dont l'antisémitisme d'État insidieusement puis brutalement sépare leurs destins.
La "porte de l'eau" est une porte de service, un espace de transition et de secret dans leur immeuble, qui symbolise les frontières poreuses entre les mondes, mais aussi la séparation qui s'installe.
En écrivant ce roman en 1976, au plus fort de la violence politique, Loy effectue un retour en arrière pour comprendre l'origine du mal italien. Elle ne documente pas les attentats, mais explore la genèse de l'intolérance, de la lâcheté et de la complicité silencieuse qui permettent les régimes totalitaires et la violence d'État. C'est une réponse aux "années de plomb" par l'archéologie historique.
Comme les cinéastes de son temps, Loy fustige la complaisance de la bourgeoisie. Mais sa cible n'est pas le consumérisme ; c'est l'indifférence, l'égoïsme et la lâcheté de sa propre classe sociale, qui, dans les années 30, a fermé les yeux ou s'est accommodée du fascisme par confort et peur. C'était une critique qui résonnait fortement dans une Italie des années 70 où certains segments de la société regardaient la violence politique avec une distance complice.
Elle aborde la Grande Histoire non par les hommes politiques ou les idéologues, mais par le regard limité et subjectif d'une petite fille et à travers les relations entre femmes et enfants. Elle montre comment le poison de l'idéologie s'infiltre dans les relations les plus intimes et les plus apparemment protégées.
Et de fait, "La Porta dell'acqua" est considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature italienne du XXe siècle.
Son style est sobre, poétique et d'une grande puissance évocatrice. Elle ne décrit pas la violence, elle la suggère par les silences, les regards et les petits gestes du quotidien. Cette économie de moyens rend le constat d'autant plus accablant. Ce roman a ouvert la voie en Italie à une relecture de la période fasciste à hauteur d'enfant et à travers le prisme de la responsabilité collective et de l'antisémitisme. Il a profondément influencé les générations suivantes d'écrivains.
En pleine crise des valeurs et de la violence, Loy a rappelé que les pires tragédies ne commencent pas par des bombes, mais par un processus lent de déshumanisation accepté par une majorité silencieuse. Son œuvre démontre que pour comprendre la crise des années 1970 (la défiance envers l'État, la tentation autoritaire, la violence), il faut remonter au trauma originel non résolu du fascisme et de la guerre.
Rosetta Loy s'est affirmée comme l'un des écrivains les plus appréciés en italie, en particulier avec
- "La Bicicletta" (1974), son premier roman, qui annonce déjà ses thèmes de prédilection (le regard de l'enfance, la bourgeoisie romaine et la perception trouble de la sexualité et de la mort),
- "Le strade di polvere" (1987, Les Routes de poussière), son œuvre la plus célèbre et un best-seller. Une saga familiale sur plusieurs générations, du XIXe siècle à l'après-guerre, racontant le déclin d'une famille de propriétaires terriens du Piémont. C'est une métaphore de la fin d'un monde et de la transformation de l'Italie.
- "Cioccolata da Hanselmann" (1995, Chocolat chez Hanselmann), un roman sur la mémoire et la perte, où une femme revient sur son passé et ses amours dans l'Italie de l'immédiat après-guerre, explorant le contraste entre la légèreté apparente de la jeunesse et l'ombre portée de l'Histoire.
- "La parola ebreo (1997, "Le Mot Juif"), un essai autobiographique et historique, courageux, dans lequel Loy enquête sur l'antisémitisme en Italie avant et pendant les lois raciales de 1938, s'interrogeant sur le silence de sa propre famille et de l'Église catholique. Un travail de mémoire essentiel.
- "Nero è l'albero dei ricordi, azzurra l'aria" (2014, Noir est l'arbre des souvenirs, bleu l'air), un roman poignant qui entremêle le destin d'une femme vieillissante confrontée à la maladie et les souvenirs d'une amitié d'enfance avec une petite fille juive pendant la guerre, bouclant ainsi la boucle avec "La Porta dell'acqua".
Dacia Maraini (1936), "Memorie di una ladra" (1972)
Si Rosetta Loy explorait la mémoire historique et la complicité silencieuse, Maraini menait un combat frontal sur le présent. Elle a été l'une des premières à faire le lien entre la violence de la rue et la violence au sein des foyers, entre la terreur politique et l'oppression quotidienne des femmes. Son œuvre est le journal de bord intellectuel et passionné d'une femme "en guerre" pour sa liberté et celle de toutes, au cœur de la décennie la plus explosive de l'Italie contemporaine.
" Memorie di una ladra" (1972, Mémoire d'une voleuse) est un Roman-testament basé sur l'histoire vraie de Teresa Numa. Ce livre n'est pas une fiction pure ; Maraini a recueilli et littérarisé le récit de vie d'une voleuse et prostituée issue du prolétariat romain. C'est une plongée brute dans la marginalité sociale et une dénonciation des conditions carcérales et de l'exploitation des femmes, offrant une contre-histoire violente et nécessaire de l'Italie du "miracle économique".
Dacia Maraini n'était pas seulement une romancière mais une intellectuelle activiste pour qui la violence politique des "années de plomb" était inextricablement liée à la violence structurelle contre les femmes. Avec son compagnon Alberto Moravia et d'autres, elle a cofondé le Théâtre du Porc-Épic (Teatro del Porcospino), puis a créé le Théâtre de La Maddalena, dirigé exclusivement par des femmes. C'était un acte politique fort : créer un espace d'expression et de pouvoir féminin en marge des circuits traditionnels. Comme Pasolini, elle s'est intéressée aux marginaux. Mais son approche était différente : elle a collaboré avec eux (comme avec Teresa la voleuse) pour leur permettre de raconter leur propre histoire, pratiquant une forme de littérature ethnographique et militante. Son œuvre décrit concrètement l'aliénation des femmes dans le travail domestique, la sexualité reproductive et les institutions (mariage, famille). Elle a mis des mots sur le "personnel est politique" bien avant que cette notion ne se diffuse
- "Isolina" (1985) - Une enquête littéraire sur un féminicide d'État. Maraini ressuscite l'affaire d'Isolina Canuti, une jeune femme assassinée en 1900 par son amant, un officier, dont le corps fut mutilé et jeté dans la rivière pour cacher une grossesse. Le livre démonte le mécanisme du silence et de la complicité des institutions (l'armée, la justice). C'est un prolongement direct de son travail sur la violence masculine et l'oppression d'État.
- "La lunga vita di Marianna Ucrìa" (1990, La Longue Vie de Marianna Ucrìa) - Son plus grand succès public. L'histoire d'une aristocrate sicilienne du XVIIIe siècle, sourde-muette, qui découvre le monde et sa condition de femme à travers les livres et l'observation. C'est une magnifique métaphore sur le silence imposé aux femmes et leur lutte pour la connaissance et l'émancipation.
- "Bagheria" (1993), un récit autobiographique et pamphlet. De retour dans sa villa familiale en Sicile, Maraini mêle souvenirs d'enfance et dénonciation de la destruction de la beauté par la spéculation immobilière et la mafia. C'est une réflexion poignante sur l'identité, la mémoire et la résistance face à la barbarie.
