Civilisation & immigration - Le "Grand Remplacement" - 2/2 - "Le Creuset français. Histoire de l'immigration (XIXe-XXe siècle)" (Gérard Noiriel, Le Seuil, 1988) - "La Tyrannie du national. Le droit d'asile en Europe (1793-1993)" (1991) - "État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir" (Gérard Noiriel, Folio Gallimard, 2001) - "À quoi sert « l'identité nationale »" (Gérard Noiriel, Éditions Agone, 2007) - "Zemmour contre l'histoire" (Gallimard, Collection Tracts nr. 34, 1, 2022) - "Préférence nationale" (Gérard Noiriel, Gallimard, 2024) - "Migration in European History" de Klaus J. Bade (2003, en anglais ; son œuvre en allemand est vaste : "Europa in Bewegung. Migration vom späten 18. Jahrhundert bis zur Gegenwart") - "The Idea of English Ethnicity", Robert J.C. Young (2008) - "Multiculturalism: A Civic Idea", Tariq Modood (2007, 2e ed. 2013) - "Fear, Anxiety, and National Identity: Immigration and Belonging in North America and Western Europe (2015, Nancy Foner, Patrick Simon) - ...
Last update: 02/02/2025
Cinquante ans d'immigration à grande échelle ont apporté une diversité ethnique, raciale et religieuse importante en Amérique du Nord et en Europe occidentale, mais ont également suscité des réactions hostiles.
Dans un ouvrage tel quel "Fear, Anxiety, and National Identity" (2015, dir. Nancy Foner, Patrick Simon), des auteurs tentent d'examiner si et comment les immigrants et leurs descendants ont été intégrés dans l'identité nationale dominante des sociétés où ils vivent aujourd'hui, et dans quelle mesure ils restent des étrangers perpétuels aux yeux des autochtones de longue date. Quelles sont les forces sociales spécifiques à chaque pays qui expliquent les obstacles auxquels se heurtent les immigrants et leurs enfants, et en quoi les inquiétudes concernant l'intégration des immigrants et l'identité nationale diffèrent-elles des deux côtés de l'Atlantique ?
Les pays d'Europe occidentale tels que l'Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont connu une augmentation significative du nombre d'immigrants musulmans, ce qui a donné naissance à des groupes nativistes qui remettent en question leur appartenance.
Les contributeurs Thomas Faist et Christian Ulbricht examinent comment les politiciens allemands ont implicitement comparé les valeurs prétendument « arriérées » des immigrants musulmans à la notion allemande de Leitkultur, ou société qui valorise les libertés civiles et les droits de l'homme, renforçant ainsi l'exclusion symbolique des immigrants musulmans. De même, Marieke Slootman et Jan Willem Duyvendak constatent qu'aux Pays-Bas, la conception de la citoyenneté a évolué pour se concentrer moins sur les droits et devoirs politiques et davantage sur les normes et valeurs culturelles. Dans ce contexte, les immigrants musulmans turcs et marocains sont soumis à une pression croissante pour adopter la culture « néerlandaise », mais sont en même temps présentés comme ayant des opinions rétrogrades sur le genre et la sexualité qui les rendent incapables de s'assimiler.
La religion est moins un obstacle à l'intégration des immigrants aux États-Unis, où c'est plutôt le statut de sans-papiers qui est à l'origine d'une grande partie de la marginalisation politique et sociale des immigrants. Comme le soulignent Mary C. Waters et Philip Kasinitz, les immigrants sans papiers aux États-Unis n'ont pas accès aux services et aux libertés que les citoyens considèrent comme acquis et vivent souvent dans la crainte d'être détenus et expulsés. Pourtant, comme le souligne Irene Bloemraad, la conception américaine de l'identité nationale s'est élargie pour inclure davantage les immigrants et leurs enfants grâce à la mobilisation politique et aux changements apportés à la législation, aux institutions et à la culture à la suite du mouvement des droits civiques.
Les opinions des Canadiens ont également considérablement évolué au cours des dernières décennies, le multiculturalisme faisant désormais partie intégrante de leur identité nationale, contrairement aux Européens qui craignent que la diversité ne nuise à la solidarité nationale.
Les réflexions en cours sont loin d'être achevées, l'immigration vers l'Amérique du Nord et l'Europe occidentale est une réalité persistante qui, sans doute, requiert un peu plus de dialogue et d'imagination ...
En France, l'idéologie de l'Intégration universaliste ...
En France, le discours sur l’« effacement civilisationnel » prend une tonalité particulière, car il se cristallise autour d’institutions historiquement centrales : la laïcité, l’école républicaine, l’État social et l’espace public. Ces piliers, longtemps pensés comme des vecteurs d’intégration et d’universalité, apparaissent aujourd’hui fragilisés, voire contestés, dans un contexte de mondialisation, de fragmentation sociale et de recomposition culturelle.
- La laïcité française, héritée à la fois des Lumières et d’une histoire conflictuelle entre l’État et l’Église, constitue un cas emblématique ...
Pensée comme un principe d’émancipation et de pacification du pluralisme religieux, elle tend désormais à être perçue soit comme un instrument d’exclusion, soit comme un cadre normatif affaibli. Marcel Gauchet soulignait déjà que la laïcité suppose une société suffisamment sûre d’elle-même pour neutraliser le religieux sans le nier. Or, la difficulté actuelle ne tient pas tant à la diversité religieuse qu’à l’incapacité collective à réaffirmer la laïcité comme règle commune, et non comme variable d’ajustement culturelle. Cette hésitation nourrit à la fois les discours identitaires et les replis communautaires.
- L’école républicaine, autre pilier de l’intégration française, se trouve au cœur de cette crise ..
Historiquement, elle a été le lieu par excellence de la transmission du récit national, de la langue commune et des valeurs civiques. Aujourd’hui, elle est confrontée à une double tension : d’un côté, une massification scolaire qui n’a pas été accompagnée d’une refondation claire de ses finalités ; de l’autre, une contestation croissante de l’autorité du savoir et de la légitimité des programmes, parfois au nom du relativisme culturel. Hannah Arendt, dans La crise de la culture, rappelait que l’éducation suppose une responsabilité des adultes à l’égard du monde tel qu’il est, et non tel qu’on souhaiterait qu’il soit. En renonçant partiellement à cette responsabilité, l’école peine à produire une culture commune capable de transcender les origines sociales et culturelles.
Cette fragilisation institutionnelle se manifeste de manière particulièrement visible dans les banlieues et les périphéries urbaines ...
Ces territoires concentrent les effets conjugués de la désindustrialisation, de l’échec des politiques d’aménagement, de la ségrégation résidentielle et d’une immigration devenue majoritairement postcoloniale. Le problème n’y est pas seulement économique, mais symbolique et politique. Raymond Aron insistait sur le fait qu’une société démocratique repose sur l’adhésion volontaire à des règles communes ; or, lorsque l’État apparaît lointain, incohérent ou impuissant, d’autres formes de loyauté — religieuses, communautaires ou identitaires — tendent à prendre le relais. Les violences urbaines, le séparatisme religieux ou la défiance envers les institutions ne sont pas des causes, mais des symptômes de cette rupture du contrat social.
La grande faiblesse intellectuelle de l'Etat et de ses représentants, et pour tout dire l'incompétence notoire d'un présidentialisme autoritaire et d'une centralisation exacerbée, livre ce modèle désormais obsolète à une forte pression migratoire (entre autres) qui pourrait mener à l'effondrement ...
ll n’existe pas une seule définition de la civilisation française, mais une pluralité de constructions intellectuelles, souvent contradictoires.
La “civilisation française” est tour à tour pensée comme un idéal universaliste, une culture humaniste, une tradition nationale ou un instrument de pouvoir, révélant que toute définition de la civilisation est aussi une prise de position politique et historique....
Une civilisation fondée sur une communauté politique volontaire, et non sur la race, la langue ou la religion, pour Ernest Renan (Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882); civilisation de l’esprit, héritière des Lumières, fondée sur la raison, la mesure et la culture classique, pour un Paul Valéry (Regards sur le monde actuel, 1931); une civilisation française reposant sur l’école, la laïcité, le progrès, la diffusion des valeurs républicaines, avec Jules Ferry (Discours parlementaires, années 1880), avec la profonde défense de sa mission civilisatrice (y compris coloniale); une définition nationaliste et identitaire, avec Maurice Barrès (Les Déracinés, 1897), une civilisation française est enracinée dans la terre, les morts, les traditions; un ensemble historique composite, produit du temps long, selon Fernand Braudel (L’Identité de la France, 1986). Un Gérard Noiriel (État, nation et immigration, 2001) leur opposera une “civilisation française” construction étatique, produite par des institutions (école, droit, nationalité), un instrument de pouvoir, et certainement pas une essence ...
Depuis les années 2000, la notion de civilisation française est redevenue centrale dans l’espace public, souvent mobilisée pour dénoncer l’immigration, critiquer le multiculturalisme, et justifier le durcissement des politiques d’intégration (ou l'absence de stratégie claire et justifiée).
On notera que les interlocuteurs susceptibles de contrer ces thèses, dont ceux qui détiennent tant le pouvoir politique que médiatique, ne semblent pas en capacité de produire des argumentaires suffisamment robustes et s'en tiennent à des dénonciations morales sans grandes conséquences.
La nation française, comme héritage civilisationnel - Dans ce contexte, un Eric Zemmour propose l’une des définitions les plus radicales et médiatisées de cette notion, ("Le Suicide français", 2014; "La France n’a pas dit son dernier mot", 2021) : une civilisation historique continue dont la définition s'articule autour de plusieurs piliers :
- Une essence éternelle : Il postule l'existence d'un "génie français" ou d'un "esprit français" qui traverserait les siècles, des Gaulois à nos jours, malgré les transformations politiques.
- Une continuité ethnoculturelle : Cette civilisation serait portée par un peuple français conçu comme une lignée quasi-biologique, marquée par ses racines gréco-romaines et judéo-chrétiennes. L'assimilation y est vue comme une absorption complète dans cette matrice culturelle préexistante.
- Un patrimoine menacé : Selon lui, cette civilisation est fragilisée par des forces extérieures (l'immigration de peuplement, l'islam) et intérieures (le "déclin" des élites, le multiculturalisme). Il reprend ainsi la thèse du "grand remplacement", qui suppose la substitution d'une population et de sa culture par une autre.
- Un récit nostalgique : Il idéalise souvent des époques révolues (comme la fin du XIXe siècle ou les années 1950-60) comme l'apogée de cette civilisation, occultant leurs contradictions sociales, coloniales et politiques.
Cette vision est substantialiste, la civilisation française serait une "substance" définie, immuable dans ses fondements, qu'il faut défendre contre la dilution.
Culture, nation et civilisation sont confondues et mobilisées pour transformer l’immigration en menace civilisationnelle et tenter d'enraciner chaque individu dans une appartenance reconstruite et mythifiée...
(pic by Peter Blume. The Eternal City. 1934-37)
Faire mentir le passé pour mieux faire haïr au présent, nous explique en réponse le collectif "Zemmour contre l'histoire" (Gallimard, Collection Tracts nr. 34, 1, 2022).
Publié en pleine campagne présidentielle de 2022, ce court texte (format "tract") vise à démanteler de manière rapide, accessible et définitive les instrumentalisations de l'histoire auxquelles se livre Éric Zemmour.
Il s'inscrit dans une tradition d'intervention civique des intellectuels face à ce qu'ils perçoivent comme une menace pour la démocratie et la connaissance. L'ouvrage est structuré en douze chapitres thématiques, chacun confié à un spécialiste reconnu. Les historiens ciblent des thèmes précis où les distorsions de Zemmour sont les plus flagrantes : Vichy, l'Occupation, la Collaboration, la Résistance, Jeanne d'Arc, l'Algérie coloniale, les immigrations, etc. Une pièce essentielle du débat public français des années 2020. Il documente et archive, pour la postérité, la réponse organisée du monde universitaire face à une entreprise de réécriture de l'histoire à des fins politiques ..
- ll n'existe pas de "civilisation française" homogène et fixe au sens où l'entend Zemmour. Ce qui existe, c'est une succession d'États, de régimes politiques et de cultures en perpétuelle transformation, façonnés par des conflits, des emprunts et des mélanges.
- La nation française est une "construction" politique et sociale récente (elle s'est cristallisée sous la IIIe République, fin XIXe siècle), et non l'émanation naturelle d'un peuple millénaire. Elle a été forgée par l'État via l'école, l'armée, la langue nationale imposée contre les patois, et le récit national.
- La culture française est un processus dynamique d'hybridation : Elle s'est constamment nourrie d'influences externes (influences italiennes à la Renaissance, modèle militaire prussien au XIXe, musique et arts africains-américains au XXe, etc.) et de luttes internes (culture ouvrière vs. culture bourgeoise, culture régionale vs. parisienne).
- L'immigration est constitutive de cette construction : Comme Noiriel l'a démontré, les vagues successives d'immigration (italienne, polonaise, espagnole, portugaise, maghrébine, etc.) ont participé activement à bâtir l'économie, la société et la culture contemporaine de la France. La "culture française" n'est pas un patrimoine à préserver sous cloche, mais le résultat vivant de ces apports et de leurs intégrations souvent conflictuelles.
Entre-temps, la “civilisation française” est devenue un mot-clé de lutte politique et de mobilisation idéologique, « prête à l’emploi », que personne, et certainement pas nos moralistes médiatiques et détenteurs bien peu éclairés du pouvoir, n'ose déconstruire, tant est crainte la réaction populaire sur de tels sujets: infiniment dénoncés mais sans argumentaires aisément mobilisables ...
Les historiens opposent à la vision mythifiée d'une civilisation française éternelle, la réalité complexe d'une nation et d'une culture sans cesse reconstruites, ouvertes et conflictuelles. Nier l'existence d'une culture française riche et distincte serait absurde, mais la concevoir comme une essence immuable et close l'est tout autant. Sa force réside dans sa capacité à se transformer.
La spécificité française réside moins dans une "civilisation" unique que dans la forme particulière de son État-nation (centralisé, universaliste, avec un modèle d'intégration républicaine) et dans les récits qu'elle a produits pour se légitimer. Ce modèle est lui-même le fruit de l'histoire et non sa cause première.
Comparer, par exemple, la France à l'Allemagne ou à l'Italie montre que toutes ces nations ont des parcours de construction comparables (luttes pour l'unité, invention des traditions, rôle de l'école, gestion des diversités internes), même si les idéologies nationales (civique vs. ethnique) ont pris des formes différentes.
- Allemagne : La construction nationale allemande (achevée en 1871) s'est longtemps appuyée sur un modèle ethnoculturel (le Volk) et linguistique, différent du modèle civique français. Pourtant, l'Allemagne est aussi devenue, dans la seconde moitié du XXe siècle, un pays d'immigration de masse (Gastarbeiter, puis familles), et sa culture a été profondément transformée par ces apports (turcs, notamment). Son identité est aujourd'hui également en débat entre une conception ethnique et une conception civique.
- Italie : L'unité italienne (1861-1870) a cherché à créer une nation politique à partir d'une réalité culturelle et linguistique très fragmentée. L'identité italienne s'est construite contre les particularismes régionaux, avec la création d'une langue standard. L'Italie, longtemps pays d'émigration, est devenue un pays d'immigration, ce qui transforme aussi sa culture.
Le point commun fondamental entre la France, l'Allemagne et l'Italie est que leur "culture nationale" est le produit d'une construction politique et historique, et non l'expression d'une essence éternelle. Elles sont toutes des cultures composites, résultat de métissages anciens et récents. La notion de "civilisation française" au sens zemmourien est bien un mythe politique, scientifiquement infondé ..
Cette France qui se cherche, tente de s'adosser paradoxalement, plus que toute autre pays qui la constitue (sous l'impulsion exclusive de ses dirigeants), à une Union Européenne ...
... qui s’est construite comme un projet essentiellement économique et juridique, fondé sur le marché et le droit, mais largement dépourvu de récit politique et culturel partagé.
Fernand Braudel rappelait pourtant que l’Europe n’est pas seulement un espace, mais une civilisation plurielle, unie par des héritages croisés et des valeurs communes. L’incapacité de l’Union à formuler clairement ce socle normatif — notamment sur les questions de frontières, d’asile et d’intégration — laisse le champ libre aux replis nationaux et aux populismes identitaires, sans pour autant proposer d’alternative intégratrice crédible. Là aussi, ce sont bien les hommes qui peuplent ces structures qui portent responsabilité, comme le rappelait Tzvetan Todorov, le danger n’est pas l’Autre en tant que tel, mais l’incapacité à produire un cadre commun dans lequel la diversité puisse s’inscrire.
La crise actuelle apparaît ainsi moins comme une invasion extérieure que comme une crise de l’intégration et de la transmission. Cornelius Castoriadis parlait d’une société qui ne parvient plus à se penser comme projet collectif, ni à produire les significations imaginaires nécessaires à sa reproduction. La question centrale devient alors : que signifie aujourd’hui « devenir français » ou « devenir européen » ? Non pas en termes ethniques ou religieux, mais en termes de participation à un monde commun.
Gérard Noiriel est en effet l'une des figures majeures et fondatrices de l'histoire de l'immigration en France.
Son parcours et son œuvre, à la fois scientifiques et engagés, ont profondément renouvelé ce champ d'étude et suscité des débats importants.
Né en 1950 dans un milieu ouvrier, Gérard Noiriel est un historien qui se revendique de la tradition intellectuelle de Pierre Bourdieu (sociologie) et de Michel Foucault (approche critique des institutions). Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il a été l'un des premiers à faire de l'immigration un objet d'étude historique central et légitime, alors que ce champ était largement ignoré par l'histoire universitaire française jusqu'aux années 1980. Son engagement est "de gauche" et républicain, dans la lignée d'un universalisme critique. Il est souvent associé au "groupe de recherche sur l'histoire de l'immigration" qu'il a cofondé, et a participé à la création de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (aujourd'hui Musée national de l'histoire de l'immigration), dont il a démissionné du conseil scientifique en 2007 pour protester contre la création d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale sous Nicolas Sarkozy, qu'il jugeait dangereux.
- L'attention aux classes populaires et à la question sociale :
Noiriel inscrit l'histoire des immigrés dans une histoire plus large des classes populaires. Il étudie la confrontation entre les ouvriers "français" et "immigrés", les stratégies patronales, le rôle des syndicats, montrant que la "question immigrée" est d'abord une question sociale. ("Les ouvriers dans la société française . XIXe-XXe siècle", Points, 2016; "Une histoire populaire de la France : de la guerre de Cent Ans à nos jours", Agone, 2018; "Les gilets jaunes à la lumière de l'histoire", Editions de l'Aube, 2019; "Les fils maudits de la République: L'avenir des intellectuels en France", Fayard, 2016 ...)
- "Les Origines républicaines de Vichy" (1999) :
Thèse provocante et cruciale. Il explore les continuités entre les politiques républicaines de la fin du XIXe siècle (en matière de nationalité, de contrôle des étrangers, d'hygiénisme) et les mesures prises par le régime de Vichy. Il insiste sur le rôle des "hommes doubles" (hauts fonctionnaires, médecins) qui ont mis leur expertise au service de l'État, quel qu'il soit.
- Critique du "devoir de mémoire" :
Noiriel s'est opposé à ce qu'il considère comme une injonction morale et politique au détriment du travail historien. Il prône une "histoire critique" plutôt qu'une "histoire mémorielle" qui, selon lui, tend à enfermer les groupes dans une identité victimaire et à simplifier le passé.
- Débats sur la laïcité et l'islam :
Universaliste, il est souvent en désaccord avec des intellectuels qui, comme lui, se réclament de gauche, mais qui défendent une laïcité "combative" visant spécifiquement l'islam. Il y voit une forme de racisme culturel déguisé et un oubli de la dimension sociale (discrimination, pauvreté) derrière les questions religieuses.
- Position dans le champ intellectuel :
Son engagement constant et ses prises de position tranchées (contre les lois sur les quotas, contre la diabolisation de l'islam, contre l'usage politique de l'histoire) lui ont valu des critiques vives, aussi bien de la droite que d'une partie de la gauche. On lui reproche parfois un certain "gauchisme" ou une vision trop "misérabiliste" des immigrés. À l'inverse, certains lui reprochent son attachement à un universalisme républicain jugé dépassé.
- Accessibilité et vulgarisation :
Soucieux de rendre l'histoire accessible, il a écrit des ouvrages de vulgarisation, des BD historiques ("Chocolat, la véritable histoire d'un homme sans nom", Bayard Culture, 2016) et des pièces de théâtre. Cette démarche est saluée par les uns, parfois minorée par les autres dans le milieu académique.
Son travail rappelle que l'histoire de l'immigration est au cœur de l'histoire de France, qu'elle est traversée par des rapports de pouvoir, des conflits sociaux et des logiques d'exclusion. Malgré (ou à cause de) ses partis pris, qui nourrissent le débat public et scientifique, son œuvre constitue un pilier critique pour comprendre les enjeux contemporains liés aux migrations, à la citoyenneté et au nationalisme.
La "socio-histoire" ...
Noiriel promeut une approche qui croise histoire et sociologie. Il s'intéresse moins aux trajectoires individuelles des immigrés qu'aux catégories (juridiques, statistiques, administratives) qui les définissent, aux institutions (État, police, justice, école, monde du travail) qui les prennent en charge, et aux représentations (médiatiques, politiques, savantes) qui les façonnent.
Publiés dans un contexte de montée des débats sur l'immigration en Europe et aux États-Unis (lois Pasqua en France, Proposition 187 en Californie), deux ouvrages offrent la profondeur historique indispensable pour décrypter les enjeux contemporains, en les reliant à des dynamiques de long terme (crises économiques, guerres, construction européenne).
- "Immigrants in Two Democracies: French and American Experiences" (1992)
- "The French Melting Pot: Immigration, Citizenship, and National Identity (Contradictions of Modernity, V. 5) (1996)
- Ils ont été des vecteurs essentiels pour faire connaître l'"École française" d'histoire de l'immigration (socio-historique, centrée sur l'État et les catégories) dans le monde anglophone, dominé par des approches plus ethnographiques ou cultural studies.
- Ils ont instauré un dialogue critique fécond entre les traditions intellectuelles française et américaine. Noiriel utilise la comparaison pour éclairer les spécificités du cas français, tout en refusant les caricatures (comme l'opposition binaire "modèle républicain vs. modèle communautariste").
Ces livres montrent la puissance de la socio-histoire : utiliser l'histoire concrète (des lois, des statistiques, des discours) pour éclairer des concepts politiques majeurs (citoyenneté, nation, démocratie)...
"Immigrants in Two Democracies: French and American Experiences", edited by Donald L. Horowitz and Gérard Noiriel - New York University Press, An American Academy of Arts and Sciences book, New York u.a, 1992.
Un ouvrage collectif et comparatif, co-dirigé avec le politologue et juriste américain Donald L. Horowitz. Il regroupe des contributions de chercheurs français et américains de premier plan (comme Aristide R. Zolberg, Nancy L. Green, etc.). Ce livre est pionnier dans l'approche comparative systématique entre la France et les États-Unis, les deux "démocraties d'immigration" par excellence, mais aux traditions radicalement différentes.
Il met en contraste le modèle américain, souvent perçu comme "pluraliste" et ethnique, où l'immigrant est d'abord considéré comme un futur citoyen, avec le modèle français, "assimilationniste" et républicain, où l'immigrant doit s'intégrer dans une communauté civique abstraite.
L'ouvrage dépasse les stéréotypes pour montrer les convergences (rôle de l'État dans le contrôle des flux, tensions entre ouverture économique et fermeture identitaire) et les divergences profondes (rôle de la race, de la religion, conception de la citoyenneté).
En co-dirigeant cet ouvrage, Noiriel affirme l'importance de l'histoire de l'immigration française sur la scène intellectuelle anglo-saxonne et démontre la fécondité de la comparaison. Il y contribue également par sa connaissance des mécanismes étatiques et des catégories juridiques en France, offrant un contrepoint essentiel aux analyses plus sociologiques ou politiques des chercheurs américains.
"Le Creuset français. Histoire de l'immigration (XIXe-XXe siècle)" (Gérard Noiriel, Le Seuil, 1988)
Ouvrage fondateur, et une idée clé : La France s’est construite comme une nation moderne en intégrant des populations immigrées, tout en développant des mécanismes d’exclusion...
Noiriel impose l'immigration comme objet historique, offre une synthèse sans équivalent et pose les bases de la socio-histoire du phénomène.
L'immigration comme "construction" politique et discursive :
- il y démontre que l'immigration est constitutive de l'histoire de France contemporaine (démographique, économique, culturelle).
- Il analyse le processus d'intégration/assimilation comme un phénomène conflictuel de long terme, mettant en lumière les mécanismes de discrimination et de xénophobie.
- Il montre que l’immigration est au cœur de la construction de la France moderne, et que les tensions qu’elle suscite sont produites moins par les immigrés eux-mêmes que par les transformations économiques, politiques et étatiques.
"Préface - La première édition du Creuset français date de 1988. Aujourd’hui, on peut dire que ce livre est devenu un « classique » de l’histoire de l’immigration. Comme je le montre dans le premier chapitre, ce domaine de recherche n’existait pas encore au début des années 1980. L’immigration était alors un « non-lieu de mémoire », en dépit de son importance extrême pour l’histoire contemporaine de la France. En vingt ans, les choses ont beaucoup changé. Un grand nombre de jeunes historiens travaillent actuellement sur cette question. Les articles et les ouvrages se multiplient à une cadence impressionnante. L’histoire de l’immigration possède aussi, désormais, ses sites internet, ses revues, ses séminaires, et donne lieu à de nombreux colloques (voir le complément bibliographique joint en fin de volume). L’effort accompli depuis quelques années, notamment par l’association Génériques (1999-2005), pour répertorier les sources de cette histoire, les classer et les conserver, commence à porter ses fruits. Il s’agit, là aussi, d’un acquis essentiel car, sans archives, il n’y a pas d’histoire possible.
Pour toucher le grand public, les historiens de l’immigration ont tissé des liens avec le monde associatif, avec les enseignants, avec les professionnels de l’audiovisuel et du spectacle vivant. Ils ont contribué ainsi à la production de documentaires et d’actions éducatives qui ont joué un grand rôle dans l’effort collectif qui a permis de faire reconnaître l’importance de l’immigration dans l’histoire nationale. Accueilli dans l’indifférence, à un moment où le bicentenaire de la Révolution française occupait tous les esprits, mon plaidoyer pour la mise en place d’un lieu de mémoire dédié aux millions d’immigrants qui ont fait la France d’aujourd’hui a fini par être entendu. La Cité nationale d’histoire de l’immigration, installée au Palais de la Porte Dorée, ouvrira ses portes en 2007, avec le soutien des plus hautes autorités de l’État français.
Un nouveau regard sur l’immigration
Bien évidemment, aucun livre, quels que soient ses mérites, n’aurait pu à lui seul entraîner un mouvement collectif d’une telle ampleur. A partir des années 1980, un nouveau discours sur l’immigration s’est imposé dans l’espace public. Jusque-là, le phénomène était vu surtout comme un problème du présent. Seuls les sociologues et les économistes s’intéressaient à ces individus que l’on appelait, encore, les « travailleurs immigrés ». Leur sort ne préoccupait guère la classe politique, exception faite pour les partis d’extrême gauche qui, depuis mai 68, voyaient dans l’immigré l’incarnation du prolétaire des temps modernes.
Plusieurs facteurs expliquent ce changement de ton. Au milieu des années 1970, la crise économique et la fin de l’immigration de masse ont entraîné la stabilisation progressive des dernières vagues d’immigrants arrivés en France dans les décennies précédentes. En 1981, dès son arrivée au pouvoir, la gauche a pris des mesures qui ont favorisé le développement des associations culturelles au sein de l’immigration, à un moment où les questions de mémoire commençaient à susciter un fort engouement. C’est ce qui a incité de jeunes historiens, formés dans le contexte militant des années 1970 et soucieux de promouvoir ce qu’on appelait alors une « histoire alternative », à réaliser des « histoires de vie » dont les vieux immigrants étaient les héros.
L’autre événement majeur a été le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène politique française à partir de 1983. Non seulement le Front national a axé toute sa propagande sur l’immigration, mais, en réactivant les discours nationalistes sur « l’identité française », ce parti a fortement contribué à placer au cœur du débat la question de la mémoire. L’un des principaux arguments de l’extrême droite consistait en effet à affirmer que les immigrés ne pouvaient pas « s’intégrer » parce qu’ils ne partageaient pas la même histoire que les « Français de souche ». Ce discours cherchait à présenter l’immigration comme un « problème nouveau » pour la société française, tout en réactivant le thème des « racines » comme fondement du « sentiment d’appartenance » et de la loyauté à la nation. Les historiens, qui, jusque-là, ne s’étaient guère intéressés à cette question, se sont tout à coup sentis concernés. Ceci d’autant plus qu’un certain nombre d’entre eux avaient eux-mêmes subi dans le passé (soit directement, soit dans leur famille) les effets d’une xénophobie déjà alimentée par des discours sur l’impossible intégration des « indésirables ».
L’historicisation du regard porté sur l’immigration a bouleversé aussi la façon de « catégoriser » et de comptabiliser les personnes. Le Haut Conseil à l’intégration, créé à la fin des années 1980, a imposé une définition officielle de « l’immigré ». Ce terme désigne désormais les personnes nées étrangères dans un pays étranger et résidant en France. Cette nouvelle classification, que l’INSEE a reprise dans ses recensements de population, montre que les pouvoirs publics ont accompagné et renforcé les discours qui privilégient l’origine des individus, plutôt que leur statut juridique. Ces décisions, en rupture avec les usages introduits par la IIIe République, ont entraîné de vives polémiques sur lesquelles il ne m’est pas possible d’insister ici. Je pense néanmoins que pour éviter de cautionner ces nouvelles catégories administratives, il est préférable que les historiens utilisent désormais le terme d’immigrants et non plus d’immigrés.
En dépit de son sous-titre, Le Creuset français ne prétendait pas offrir une synthèse sur l’« histoire de l’immigration », car les études de fond qui l’auraient rendue possible n’existaient pas encore. C’est pourquoi, j’ai conçu cet ouvrage comme une sorte de « programme de recherche » : chaque chapitre indiquant une direction possible pour de futurs travaux. Vingt ans après, on peut dresser un premier bilan, en soulignant les avancées, mais aussi les lacunes. .."
Le « creuset français », une intégration inachevée ..
Contrairement au « melting pot » américain, le creuset français fonctionne de manière ambiguë :
- intégration par le travail, l’armée, l’école, la naturalisation, mais aussi stigmatisation, hiérarchisation ethnique et contrôles administratifs.
- une assimilation qui n’est ni automatique ni égalitaire, mais dépend du contexte économique, politique et social.
"La France est le premier pays à avoir utilisé systématiquement le recours à l’immigration pour lutter contre les « rigidités » du marché du travail. Pour donner un peu de réalité aux discours sur la mobilité sociale, les dirigeants de la République française ont recruté massivement une main-d’œuvre qui ne possédait pas les droits accordés aux citoyens et que le patronat pouvait légalement contraindre à exercer des emplois industriels que les nationaux refusaient. Cette résistance des classes populaires françaises s’est manifestée aussi par le développement des pratiques malthusiennes. L’immigration de masse a donc eu pour seconde fonction de combler les déficits démographiques (fortement aggravés par la Première Guerre mondiale). Ce « modèle français » d’immigration s’est étendu à toute l’Europe après 1945, pendant les « Trente Glorieuses ».
Dans ce processus d’intégration/exclusion, la question de la nationalité a joué un rôle essentiel. En France, aujourd’hui encore, près du tiers des emplois sont soumis à une condition de nationalité, excluant les ressortissants des pays qui ne sont pas membres de l’Union européenne. La place faite au droit du sol dans la législation sur la nationalité depuis 1889 a permis aux enfants d’immigrants d’échapper à ce type de discriminations en devenant français. L’intégration juridique au sein de l’État-nation a donc facilité une mobilité sociale généralement modeste, mais réelle. Ce mécanisme s’est enrayé à partir des années 1980, car le chômage de masse est devenu une composante structurelle de la vie économique et sociale. Étant donné que les dernières vagues d’immigrants (venues surtout du Portugal et des pays d’Afrique du Nord) ont été recrutées pour occuper les postes les moins qualifiés, dans les secteurs de la grande industrie touchés de plein fouet par la crise, on comprend qu’ils soient aujourd’hui les plus exposés à la misère et au chômage..."
Le rôle décisif de l’État ...
Noiriel insiste fortement sur la construction administrative de l’immigration :
- Au XIXᵉ siècle : immigration peu contrôlée, surtout européenne (Belges, Italiens, Polonais…)
- Fin XIXᵉ – début XXᵉ : montée de la bureaucratie, des fichiers, des cartes d’identité
L’ « immigré » devient une catégorie juridique, puis sociale et politique
L’État ne se contente pas de gérer l’immigration, mais la définit, la classe et la rend visible.
Immigration et monde du travail ...
L’immigration est d’abord une immigration de travail, une réponse aux pénuries de main-d’œuvre (industrialisation, guerres) qui se concentre dans les secteurs pénibles et peu valorisés. Les immigrés servent souvent de variable d’ajustement économique
En période de crise, ils deviennent des boucs émissaires (cf. discours sur la « concurrence étrangère », la menace sociale ou morale)
Nationalisme, xénophobie et crises ...
Noiriel montre que la xénophobie n’est pas constante, mais cyclique, forte lors des crises économiques (années 1880, années 1930), alimentée par le nationalisme, la peur du déclassement et l’insécurité sociale
Lle rejet des immigrés est moins culturel que social et politique, même s’il se racialise progressivement.
La rupture de l’entre-deux-guerres ...
Les années 1930 marquent un tournant : durcissement des politiques migratoires,
préférence nationale, expulsions, restrictions à l’emploi. L’immigré devient alors un problème public, et non plus seulement une main-d’œuvre...
L’entre-deux-guerres constitue, dans l’histoire de l’immigration en France, une rupture majeure.
Alors que l’immigration avait été jusque-là principalement perçue comme une réponse aux besoins de main-d’œuvre de l’économie française, la crise des années 1930 entraîne un profond renversement du regard porté sur les populations étrangères. La montée du chômage et l’insécurité sociale favorisent l’émergence de politiques visant à protéger le travail national, ce qui se traduit par un durcissement des mesures migratoires. L’État met en place des dispositifs de contrôle renforcés, instaure la préférence nationale dans l’accès à l’emploi et recourt davantage aux expulsions administratives. L’immigré cesse ainsi d’être considéré avant tout comme une force de travail nécessaire et devient un problème public et politique.
Cette rupture ne disparaît toutefois pas après la Seconde Guerre mondiale.
À partir de 1945, le contexte de reconstruction et de croissance économique conduit l’État à revaloriser l’immigration comme ressource indispensable. Des institutions spécifiques sont créées afin d’organiser et de canaliser les flux migratoires, et le recrutement de travailleurs étrangers s’intensifie. Néanmoins, cette réintégration de l’immigré dans le système productif s’effectue dans un cadre marqué par la précarité : les travailleurs immigrés occupent majoritairement des emplois pénibles, bénéficient de droits limités et connaissent souvent des conditions de logement et d’existence marginalisées.
Ainsi, si les représentations et les politiques migratoires évoluent en fonction des conjonctures économiques, une constante demeure : le statut de l’immigré reste fragile et réversible. L’analyse de Gérard Noiriel montre que l’immigration est moins un problème en soi qu’un révélateur des tensions économiques, sociales et politiques qui traversent la société française, et que le regard porté sur les immigrés dépend largement des besoins et des stratégies de l’État.
Le livre démonte plusieurs idées reçues, « Avant, on s’intégrait mieux », « L’immigration est nouvelle », « Les problèmes viennent des cultures étrangères » .. Noiriel montre que les mêmes discours alarmistes existent depuis plus d’un siècle, avec simplement des populations différentes...
"3. LE « MODÈLE » FRANÇAIS
3.1. La toute-puissance du droit national démocratique
La France représente en matière d’immigration l’autre grand « modèle » que l’on peut comparer avec celui des États-Unis beaucoup mieux connu. En reprenant les principaux éléments mis en valeur dans cet ouvrage, on a tenté dans les pages qui suivent de construire l’« idéal-type » de l’immigration française en longue durée. La grande originalité de la France par rapport aux États-Unis, qui explique que le phénomène soit passé inaperçu aux yeux des historiens pendant longtemps, tient dans le paradoxe d’une formation sociale représentant d’un côté le modèle achevé de la nation (par l’ancienneté de sa formation, par l’homogénéité de sa population, par la rigidité de ses cadres politiques) mais qui, d’un autre côté, a été obligée, pour ne pas sombrer, de faire appel à l’immigration massive, ce qui a bouleversé la composition de sa population initiale.
Il n’est guère utile ici d’insister sur l’ancienneté de la formation de la nation française. Ce thème a toujours fait la joie des historiens. Dès la fin du Moyen Age, la centralisation politique est en marche. Les actes officiels sont rédigés en langue française dans tout le royaume à partir de François Ier. La précocité de la constitution des registres d’état civil, qui sont au fondement de l’identité juridique (donc plus que juridique) des citoyens, l’uniformisation et l’homogénéisation précoces de la langue, la diffusion dans toute l’élite provinciale des modèles de la société de cour, tout cela prouve qu’en 1789 déjà la « nation » française est une réalité.
(...)
Mais la Révolution française ajoute deux éléments essentiels à la compréhension du « modèle » français : la passion de la politique et la défense des « droits de l’homme ». Comme on le sait, du début du XIXe siècle jusqu’aujourd’hui, la France a été le principal pays à accueillir des réfugiés. A l’heure actuelle, il y a en France 1 réfugié pour 1 000 habitants, ce qui est comparable aux États-Unis. Mais la République fédérale allemande n’en compte que 0,05 %o, la Grande-Bretagne et la Suède 0,03 %o (chiffres cités par l’Express, 30 juin 1979).
Le mauvais côté des choses est que l’État français impose d’emblée sa loi à ceux qu’il accueille et ceci à toutes les époques.
Dès le début de la monarchie de Juillet, les Polonais qui avaient tant espéré de la patrie des Droits de l’Homme sont déçus. Soumis à un contrôle policier tatillon, on veut les contraindre à un éparpillement, à un isolement individuel dans les petites villes de province où ils ne connaissent personne, ce qui transforme l’exil en torture (M. Sokolnicki, 1910). On a vu que les mêmes tendances sont encore à l’œuvre dans les années récentes, où l’administration s’ingénie (sans beaucoup de succès) à expédier les réfugiés asiatiques en province.
On retrouve ici la contradiction propre à l’idéologie et à la pratique républicaines : respecter la tradition de générosité pour l’homme, mais l’empêcher de devenir un acteur politique en dehors des règles fixées par la nation.
Jamais en France les regroupements fondés sur l’origine ethnique ou nationale n’ont été admis. C’est la raison du refus tenace, jusqu’aujourd’hui, d’accorder le droit de vote, même pour des élections locales, aux immigrés.
C’est aussi ce qui explique les obstacles mis à la naturalisation. Si, dans la population d’origine étrangère vivant en France en 1930, il n’y a que 11 % de naturalisés contre 55 % aux États Unis, c’est d’une part à cause du décalage temporel dans l’arrivée des vagues d’immigrants, mais c’est surtout parce que les pouvoirs publics n’acceptent dans le « club France » que les individus déjà parfaitement « assimilés » ; ceux qui ne risquent pas, par leur vote, de perturber la règle du jeu nationale.
Il est frappant de constater que, lors du débat sur le Code de la nationalité de 1972, le garde des Sceaux René Pleven utilise encore ce type d’arguments pour justifier le « stage » imposé aux naturalisés avant qu’ils ne puissent accéder aux fonctions électives.
C’est cette logique imperturbable qui fait que tous les « avantages » liés à la citoyenneté sont reportés sur la deuxième génération, c’est-à-dire sur des individus que la terre et les institutions de France sont censées avoir complètement transformés en Français.
On voit combien la pensée républicaine se situe à l’opposé des thèses « ethniques » ou « racistes » qui postulent la continuation des origines sur plusieurs générations en dépit des instances assimilatrices.
L’hypertrophie du politique dans le cas français explique aussi que les pouvoirs publics ont constamment cherché à définir un statut propre aux réfugiés plus favorable que le sort réservé à l’immigrant « économique », comme si la persécution politique avait été la seule « excuse » que les Français de souche aient jamais pu trouver à l’acte d’immigration si contraire à leurs tendances profondes.
Cette attitude explique à la fois le grand nombre de réfugiés présents dans le pays et le déséquilibre de la recherche sur l’histoire de l’immigration..."
(...)
"L’autre grand problème qu’il faut mettre en valeur pour comprendre l’originalité du cas français en matière d’immigration tient à la toute-puissance du droit.
Là aussi le point de départ s’enracine dans l’Ancien Régime et dans les intérêts d’un groupe social particulièrement puissant en France : les hommes de loi. Sa tendance naturelle, comme l’avait bien vu Tocqueville, a toujours été de compliquer le droit par intérêt professionnel9. Combinée à l’idéologie républicaine, cette caractéristique explique, c’est là l’aspect positif, que la France est l’un des pays où les préjugés de race ont été les moins forts.
Nombre d’ouvrages ont évoqué l’enthousiasme des soldats noirs américains venus pendant la Première Guerre mondiale, découvrant une société sans ségrégation raciale. Beaucoup d’écrivains ont témoigné à leur manière de cette réalité. Stefan Zweig (1982, p. 158) se souvenant de son séjour en France note qu’« à Paris, l’héritage de la Révolution était encore dans le sang ». Il ajoute : « Qui se souciait [ici] de nos épouvantails devenus menaçants par la suite, la race, la classe, et l’origine ? »
Si ces remarques sont justes, on peut se demander quelle est la nature exacte de l’antisémitisme historique dans un pays comme la France. Deux thèses sont en présence. La première, qui est aussi la plus ancienne, est de dire, comme Durkheim, que l’antisémitisme français n’est pas « structurel » mais « superficiel », un coup de fièvre passager. Avec des nuances, c’est le même point de vue que défend Hannah Arendt dans ses ouvrages sur le sujet.
Par contre, des études récentes ont mis en valeur une France viscéralement antisémite, qui aurait même « inventé » l’antisémitisme comme technique politique (voir notamment Z. Sternhell, 1983 ; voir aussi l’étude plus nuancée de M.-R. Marrus, 1972 ; et P. Hyman, 1985). En mettant trop l’accent sur l’histoire des idées, ces ouvrages illustrent, à des degrés divers, la confusion fréquente entre deux aspects d’un même problème ; aspects qu’il convient absolument de distinguer si l’on veut comprendre les spécificités nationales du racisme. Comme l’a vu H. Arendt (1984), c’est en France que la distinction entre « juif » et « étranger » est la plus marquée. Autrement dit, l’antisémitisme n’a pu susciter l’adhésion collective que quand il a été légitimé par la haine de l’étranger. ..."
"La Tyrannie du national. Le droit d'asile en Europe (1793-1993)"
Une Critique précoce de la fermeture des frontières européennes et de la construction d'une "forteresse Europe" au détriment du droit d'asile. Noiriel interroge une tension fondamentale des États modernes européens : comment concilier l’universalité proclamée des droits de l’homme avec la souveraineté nationale et le contrôle des frontières ?
Sa thèse est sans ambiguïté : le droit d’asile, pensé à l’origine comme un droit politique universel, est progressivement subordonné à la logique nationale et étatique, jusqu’à perdre sa portée protectrice.
Noiriel rappelle que, dans le contexte révolutionnaire de 1793, le droit d’asile est conçu comme un droit politique, fondé sur la solidarité entre peuples, et indépendant de la nationalité. L’asile protège les persécutés en tant qu’hommes et citoyens, non en tant qu’étrangers utiles ou nuisibles.
Au XIXe siècle, avec la consolidation des États-nations, la nationalité devient le principe central de l’appartenance politique, les frontières se durcissent, les étrangers sont progressivement soumis à des régimes d’exception. L’asile subsiste, mais devient conditionnel, toléré tant qu’il ne menace pas l’ordre intérieur.
Noiriel montre que le XXᵉ siècle marque une rupture décisive avec la multiplication des dispositifs administratifs, la distinction entre « réfugiés légitimes » et « faux réfugiés », le glissement du politique vers le juridique et le sécuritaire. Le demandeur d’asile n’est plus présumé victime, mais suspect.
L'apparition de la « tyrannie du national » ...
Le concept central du livre désigne un phénomène précis : la domination croissante de la logique nationale sur les principes universalistes des droits de l’homme.
Concrètement, les États reconnaissent formellement le droit d’asile, mais en limitent l’accès par des procédures, des quotas, des critères restrictifs, l’asile devient un instrument de sélection, non de protection. Noiriel montre que cette tyrannie n’est pas autoritaire au sens classique, mais administrative, juridique et routinière.
Avant Maastricht et Schengen, dès 1991, Noiriel anticipe l’harmonisation restrictive des politiques migratoires européennes, la coopération policière et administrative, et l’externalisation progressive du contrôle des frontières. Il observe que la construction européenne se fait au nom de la libre circulation interne, et au prix d’un durcissement massif à l’égard des non-Européens.
Noiriel met ainsi en lumière un paradoxe fondamental, une Europe qui se présente comme l’espace des droits de l’homme mais qui organise collectivement la limitation du droit d’asile
Le droit d’asile devient une exception humanitaire, et non un droit effectif.
Noiriel n’écrit pas un pamphlet : sa critique est historique, structurale, et fondée sur l’analyse des dispositifs étatiques. Il montre que la fermeture des frontières n’est pas une dérive accidentelle, mais le produit logique de la souveraineté nationale moderne.
"La Tyrannie du national" constitue bien une critique précoce et lucide de la fermeture des frontières européennes et de la construction d’une « forteresse Europe », et ce pour trois raisons majeures :
- Il démontre que le recul du droit d’asile est antérieur aux crises contemporaines
- Il montre que l’Europe renforce, et non affaiblit, la logique nationale
- Il révèle le décalage croissant entre discours universaliste et pratiques étatiques.
"La Tyrannie du national" (1991) de Gérard Noiriel s’inscrit dans une réflexion de long terme sur la tension entre l’universalité des droits et la souveraineté des États-nations.
Cette problématique entre en résonance directe avec les analyses,
- de Hannah Arendt sur l’apatridie,
- d’Abdelmalek Sayad sur la condition immigrée,
- et de Giorgio Agamben sur la figure du réfugié et l’état d’exception.
Hannah Arendt montre, dans "Les Origines du totalitarisme" (1951), que les droits de l’homme ne protègent effectivement que les individus appartenant à une communauté politique. L’apatride, privé de nationalité, perd le « droit d’avoir des droits ». Noiriel va retrouver ce constat historiquement : le droit d’asile est proclamé universel, mais n’est effectif que s’il est reconnu par un État souverain. L’universalité est donc conditionnée par le national.
Mais alors qu'Arendt adopte une perspective philosophico-politique, marquée par l’expérience des réfugiés des années 1930, Noiriel propose une généalogie historique des dispositifs étatiques. Là où Arendt révèle une aporie des droits modernes, Noiriel montre comment cette aporie est administrativement produite.
Abdelmalek Sayad (1933-1998) est un sociologue franco-algérien, proche collaborateur de Pierre Bourdieu, et l’un des fondateurs de la sociologie critique de l’immigration en France. Abordant l’immigration algérienne vers la France, il va penser l’immigration comme un fait social total, impliquant à la fois le pays d’origine, le pays d’accueil et l’État. Sayad insistera sur le fait que l’immigré est toujours défini par un défaut de légitimité politique, lié à l’État-nation...
L’immigration comme une relation de domination structurée par l’État.
L’immigré est toujours défini par un double déficit, un déficit de citoyenneté et un déficit de légitimité symbolique.
Noiriel montre de manière parallèle que le demandeur d’asile est progressivement suspecté, sommé de prouver sa persécution et transformé en problème administratif. L’illégitimité n’est pas naturelle : elle est produite institutionnellement.
Là où Sayad privilégie l’expérience vécue, la souffrance sociale, la parole des dominés, Noiriel se concentre sur les structures historiques et juridiques. Ensemble, ils permettent de penser à la fois le système et ses effets subjectifs.
Dans "La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré" (paru en 1999, publication posthume), Sayad montre que l’immigré est absent de son pays d’origine (qu’il a quitté), et du pays d’accueil (où il n’est jamais pleinement reconnu). Cette situation n’est pas individuelle, mais produite par l’État-nation et ses catégories administratives (travailleur, réfugié, étranger, clandestin) sont des constructions politiques. Le droit de séjour, le droit d’asile ou leur refus ne sont donc jamais neutres : ils traduisent un rapport de pouvoir entre l’État et les non-nationaux.
Autres ouvrages importants : "L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, tome 1 et 2 (1991 et 1992), une analyse de la construction sociale de l’« immigré » / "Le Déracinement" (1964, avec Pierre Bourdieu), le contexte colonial et les premières analyses de l’exil.
Sayad est d'autant plus important dans ce débat qu'il montre, peut-être mieux que personne, que l’immigration n’est jamais un simple déplacement, qu'elle est toujours jugée du point de vue de l’État, et que le réfugié ou l’immigré est sommé de se justifier en permanence. Ce qui fait écho direct à Noiriel (administration), Arendt (droits), et Agamben (exclusion politique).
Giorgio Agamben soutient que le réfugié révèle une crise fondamentale de l’État-nation ...
il est celui qui sépare l’homme du citoyen. Noiriel montre historiquement cette séparation : le réfugié est reconnu biologiquement (à protéger), mais exclu politiquement (sans droits pleins). Le réfugié devient une figure limite, tolérée mais non intégrée.
Mais alors que Agamben radicalise l’analyse en termes d’état d’exception et de biopolitique, Noiriel reste attentif aux continuités administratives, sans postuler une exception permanente. Il montre concrètement comment la souveraineté nationale, par ses dispositifs administratifs, vide progressivement le droit d’asile de sa substance...
"The French Melting Pot: Immigration, Citizenship, and National Identity (Contradictions of Modernity, V. 5) - Gérard Noiriel; translated by Geoffroy de Laforcade; foreword by Charles Tilly - Minneapolis: University of Minnesota Press, Contradictions of modernity -- v.5, Minneapolis, London, United Kingdom, 1996.
Une adaptation et une traduction pour le public anglophone de deux de ses ouvrages français majeurs : "Le Creuset français" (1988) et "La Tyrannie du national" (1991), avec des ajouts et une mise à jour. C'est l'ouvrage-synthèse qui a fait connaître Noiriel au monde académique international. Le titre, en reprenant le terme américain "melting pot" pour le appliquer à la France, est en soi un geste comparatif et provocateur.
- Démystification du "modèle français" : Noiriel y démontre de manière exhaustive que l'immigration n'est pas un phénomène marginal ou récent en France, mais le fondement même de sa transformation démographique et industrielle depuis la fin du XIXe siècle.
- Critique de l'État-nation : Il développe sa thèse selon laquelle l'"identité nationale" est une construction étatique récente, visant à unifier le corps social mais générant dans le même mouvement des logiques d'exclusion (des étrangers, mais aussi des "inner circles" comme les ouvriers ou les colonisés).
- Genèse des politiques d'immigration : L'ouvrage retrace la généalogie des lois sur la nationalité, le droit d'asile et le contrôle des frontières, montrant comment l'État a progressivement "fabriqué" la catégorie d'étranger et comment la xénophobie est devenue une ressource politique.
- Postface de Charles Tilly : La préface de l'éminent historien-sociologue américain est significative. Elle légitime et situe le travail de Noiriel dans le paysage intellectuel international, le rapprochant des "théories de l'État" et des études sur la construction des catégories sociales, lui assurant ainsi une large réception.
"État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir" (Gérard Noiriel, Folio Gallimard, 2001)
Avec ce livre, Noiriel ne se contente plus d’écrire une histoire de l’immigration : il propose une théorie historique du pouvoir étatique, centrée sur la manière dont l’État moderne produit, classe et hiérarchise les populations.
L’immigration n’est plus seulement un objet : elle devient un analyseur privilégié du fonctionnement de l’État-nation.
En définissant qui appartient à la nation et à quelles conditions, l’État produit à la fois l’inclusion et l’exclusion. L’ouvrage renouvelle profondément l’histoire de l’immigration en la transformant en une histoire politique du pouvoir. Nation, immigration et pouvoir sont indissociables.
La thèse fondamentale est la suivante :
L’État moderne se construit en définissant juridiquement l’appartenance nationale, et l’immigration est l’un des terrains principaux où s’exerce ce pouvoir de définition.
1. - Noiriel montre que le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la loi ou la violence, mais par :
- des catégories juridiques
- des statistiques
- des papiers d’identité
- des fichiers
Nommer, c’est gouverner. L’« étranger », l’« immigré », le « réfugié » sont des constructions historiques, non des réalités naturelles.
2. - L’État est le producteur de frontières internes
Au-delà de la frontière géographique, l’État crée des frontières sociales internes : accès différencié aux droits, hiérarchisation des statuts, inclusion conditionnelle
L’immigration révèle la capacité de l’État à fragmenter la population.
3. - Nation et nationalisme, une critique historicisée
Noiriel distingue la nation comme construction politique / le nationalisme comme idéologie de légitimation. Il montre que le nationalisme naturalise des choix historiques, justifie l’exclusion au nom de l’unité nationale, et masque les rapports de pouvoir. L’identité nationale n’est jamais neutre.
Face à l’histoire républicaine classique, Noiriel rompt ainsi avec une vision qui se veut intégratrice, linéaire, consensuelle de la nation française. Il montre que l’intégration est conflictuelle, inégalitaire et réversible.
L’ouvrage critique tout autant les explications par la « culture » : les conflits ne viennent pas des différences culturelles, mais des rapports de pouvoir institutionnels.
"Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées" ( Gérard Noiriel, Fayard, 2007)
De la généalogie du racisme et de la xénophobie dans l'espace public, en insistant sur le rôle des intellectuels et des médias dans la diffusion des stéréotypes. - Vingt ans après "Le Creuset français", livre qui a ouvert la voie à l'histoire de l'immigration en France, Gérard Noiriel présente ici un bilan des recherches menées sur cette question depuis deux décennies. Pour la première fois, l'immigration étrangère, l'émigration coloniale et l'évolution du droit d'asile sont appréhendées dans une réflexion globale, qui permet d'éclairer les enjeux du débat actuel sur l'immigration " choisie ", l'" intégration " et les " discriminations ".L'analyse détaillée des discours publics sur ce sujet que nous livre l'auteur met en évidence les stéréotypes dont les immigrants ont été victimes pendant plus d'un siècle et le rôle que ces représentations négatives ont joué dans le développement de l'antisémitisme et du racisme.
Gérard Noiriel plaidait depuis longtemps pour qu'un lieu de mémoire rappelle que, tout au long du XXe siècle, la France a été l'un des tout premiers pays d'immigration au monde. Avec l'ouverture de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, cet aspect de notre histoire contemporaine entre enfin dans la mémoire collective républicaine. Mais l'auteur nous met en garde contre les finalités de ce nouvel espace mémoriel qui, plus que fixer l'histoire, doit aussi permettre de faire reculer l'intolérance à l'égard des immigrants d'aujourd'hui et contribuer à l'éducation civique de tous les citoyens, y compris ceux qui aspirent à représenter le peuple français.
"À quoi sert « l'identité nationale »" (Gérard Noiriel, Éditions Agone, 2007)
L'ouvrage est une réaction immédiate à la création du ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire (juin 2007) et au lancement promis d'un « grand débat » sur l'identité nationale. Noiriel y voit un danger majeur : la capitulation des intellectuels et des historiens devant une notion fausse et dangereuse, et la nécessité de démonter cette « arme politique » avec les outils de l'histoire.
La thèse est sans équivoque : « L'identité nationale » est une construction politique récente, instrumentalisée pour unifier la nation autour de l'État en désignant des ennemis intérieurs. Elle ne sert pas à comprendre, mais à exclure.
Noiriel développe son argument en plusieurs temps :
1. Une Généralité Vide et Récente ..
- Critique épistémologique : « Identité nationale » est un concept fourre-tout, un « lieu de mémoire vide » qui peut être rempli de tous les fantasmes. Il n'a pas de valeur scientifique pour l'historien.
- Généalogie : L'expression émerge dans le discours politique français dans les années 1980, sous la plume de l'extrême droite (Le Pen) avant d'être récupérée par la droite républicaine (Sarkozy). Elle est donc historiquement située et liée à un contexte de montée du Front National et de crise du modèle d'intégration.
2. L'« Identité Nationale de la République », un Outil d'Exclusion ..
C'est le cœur de la démonstration. Noiriel retourne le débat : au lieu de se demander « Quelle est notre identité ? », il faut demander « À qui a-t-on opposé cette identité ? ».
Il identifie trois grands « autres » contre lesquels la IIIe République (1880-1914) a construit son identité unificatrice :
- Les "inner circles" (les "Français de l'intérieur") : Les classes populaires (ouvriers, paysans) perçues comme « barbares » qu'il faut éduquer, discipliner et nationaliser par l'école, l'armée, la médecine.
- Les colonisés : Présentés comme racialement et culturellement inférieurs, justifiant la « mission civilisatrice ». L'identité nationale se forge dans le contraste avec l'indigène.
Les étrangers : Leur statut se juridise et se durcit (loi de 1889 sur la nationalité). La xénophobie devient une « passion française » légitime, mobilisée lors des crises (affaire Dreyfus, Première Guerre mondiale).
La Conclusion, forte : L'identité nationale républicaine s'est constituée en excluant. Son universalisme proclamé a toujours eu son envers sombre : la discrimination.
De La Continuité des Pratiques Étatiques ...
Noiriel applique ici sa thèse des « Origines républicaines de Vichy ». Il montre comment les catégories et les instruments créés sous la IIIe République (fichiers, contrôle sanitaire, suspicion envers les « inassimilables ») ont pu être réutilisés, voire radicalisés, par le régime de Vichy pour persécuter les mêmes groupes (étrangers, Juifs, Tsiganes).
L'avertissement est clair : jouer avec les catégories identitaires et les instruments de tri, c'est réactiver un potentiel de violence inhérent à l'État-nation moderne.
Il soutient une « Histoire Critique » face à la Mémoire Identitaire, oppose la mémoire (sélective, affective, utilisée pour célébrer ou accuser) à l'histoire (critique, contextualisante, visant la compréhension).
Le « devoir de mémoire » tel qu'instrumentalisé participe, selon lui, de la logique identitaire. Il plaide pour un « droit à l'histoire », c'est-à-dire un accès à une connaissance complexe et libératrice des mécanismes de domination passés. Nous avons pu voir, sous la présidence macronienne, combien ce "devoir de mémoire" est devenu une ressource politique centrale pour construire une autorité symbolique (la posture du chef qui maîtrise le temps long), ou pour gérer les conflits sociaux en canalisant les demandes de reconnaissance vers des solutions symboliques, et tenter de refonder une unité nationale autour d'un récit étatique qui se voudrait maîtrisé, dans une société fragmentée : l 'État assume son histoire, donc il n'y a plus besoin de la contester radicalement de l'extérieur ...
Ainsi Macron usa du "devoir de mémoire" comme d'un outil de réconciliation nationale sous son autorité, une posture mise en scène et parfaitement relayée et partagée par l'ensemble des médias. Son discours sur la guerre d'Algérie vise à "réconcilier les mémoires". En commanditant le rapport Stora (2021), il cherche à clore un débat par le haut, en proposant une version officielle et des gestes symboliques (mémorial, commémorations). C'est l'État qui fixe le cadre du "devoir de se souvenir" et la manière de le faire, dans le but de pacifier le champ social et politique. Cela correspond exactement à la critique de Noiriel : l'État utilise la mémoire pour unifier en imposant son récit, tout en continuant à exclure les voix qui contestent ce cadre (comme les historiens critiques ou les porteurs d'une mémoire radicale)....
La critique de Noiriel à l'égard du fameux "devoir de mémoire", développée dans plusieurs ouvrages et entretiens, repose sur plusieurs piliers ...
- Un oxymore et une imposture intellectuelle : Pour Noiriel, la mémoire est par nature affective, partiale, sélective et individuelle/collective. Elle relève du vécu, du trauma, de la transmission familiale ou communautaire. L'histoire, elle, est une discipline critique qui vise à établir des faits, à contextualiser, à confronter les sources, à comprendre la complexité. Or, le "devoir de mémoire" prétend imposer par la loi ou la morale (le "devoir") ce qui relève de l'affectif et du subjectif (la "mémoire"). C'est, selon lui, une contradiction dans les termes qui brouille complètement la frontière entre le travail de l'historien et le travail de deuil ou de revendication identitaire.
- Une notion dangereusement floue et instrumentalisable : Parce qu'elle est vide de contenu scientifique, la notion peut être remplie par n'importe quel groupe ou pouvoir politique pour servir ses intérêts. Elle devient un outil de légitimation bien plus qu'un outil de connaissance. Le "devoir" crée une obligation morale de se souvenir d'une certaine façon, ce qui peut étouffer le débat et la critique.
- L'opposition "Droit à l'histoire" vs. "Devoir de mémoire" : C'est la pierre angulaire de son alternative. Noiriel plaide pour un "droit à l'histoire", c'est-à-dire le droit pour chaque citoyen d'accéder à une histoire complexe, critique et contradictoire, produite par les chercheurs, qui donne des clés pour comprendre le présent. Le "devoir de mémoire", lui, impose un récit simplifié, souvent victimisant ou héroïsant, destiné à provoquer une adhésion émotionnelle. L'un vise à émanciper par la connaissance, l'autre à unir (ou diviser) par l'émotion prescrite.
- Un produit de l'ère mémorielle et de la "concurrence des victimes" : Noiriel situe l'émergence de cette notion dans les années 1970-80, avec la montée des revendications identitaires (mémoire de la Shoah, de l'esclavage, de la colonisation). Il n'en nie pas la légitimité, mais observe que cette "concurrence" peut mener à une fragmentation de la société en communautés mémorielles irréconciliables, chacune exigeant une reconnaissance officielle. L'État, en promulguant des lois mémorielles (loi Gayssot, loi Taubira, etc.), tente de gérer cette concurrence, mais entre ainsi dans le jeu de la politisation du passé au détriment de sa compréhension.
La force du pamphlet est aussi sa faiblesse. Les démonstrations sont condensées, les nuances parfois sacrifiées à l'efficacité polémique. Noiriel laisse peu de place à d'autres dimensions, potentielles, comme l'identification affective (l'amour du pays, l'attachement à un patrimoine) ou la dimension d'émancipation que le projet républicain a pu représenter pour certains (l'école libératrice). Certains chapitres ressemblent plus à un collage d'articles antérieurs qu'à une démonstration linéaire.
Mais c'est un ouvrage de déconstruction magistral. Il ôte à la notion son évidence et montre son utilité politique immédiate (créer un consensus en désignant des boucs émissaires). En reliant le débat de 2007 aux pratiques de la IIIe République et de Vichy (le parallèle entre la IIIe République, Vichy et 2007 est volontairement provocateur), il donne une profondeur historique alarmante à des propositions politiques présentées comme anodines. C'est un coup de projecteur sur les continuités de l'État.
Comme souvent avec ce type d'ouvrage militant, il a sans doute surtout touché un lectorat déjà sceptique face à Sarkozy et au concept d'identité nationale. Son impact pour infléchir le débat dans l'opinion est difficile à mesurer ...
"Préférence nationale" (Gérard Noiriel, Gallimard, 2024)
La loi «Asile et immigration», votée le 19 décembre 2023 et en partie censurée par le Conseil constitutionnel, a placé au centre du débat une nouvelle polémique sur la «préférence nationale» - et rappelé que la majorité de nos concitoyens pensent qu'il est normal que celles et ceux qu'ils ont élus défendent en priorité leurs intérêts. Le «problème» de l'immigration s'est imposé dès les débuts de la IIIe République et il a ressurgi à chaque fois que notre société a été en crise. L'histoire montre que la fuite en avant dans une politique de plus en plus répressive à l'égard des migrants, menée au nom de la «préférence nationale», met en péril à la fois les valeurs humanistes de notre République et les principes démocratiques de l'État de droit.
"I. LE « PROBLÈME » DE L’IMMIGRATION ET LA « PRÉFÉRENCE NATIONALE » : DEUX FACETTES DE LA MÉDAILLE RÉPUBLICAINE
Au début des années 1880, quand les fondateurs de la IIIe République ont eu enfin les coudées franches, ils ont adopté des lois essentielles pour notre démocratie concernant la liberté de la presse, l’épanouissement du régime parlementaire, l’intégration des classes populaires au sein de l’État-nation. C’est exactement à ce moment-là qu’a brutalement surgi dans le débat public le « problème de l’immigration ».
Celui qui a joué un rôle majeur dans l’apparition de cette thématique s’appelait Christophe Pradon, député de l’Ain, membre de la gauche radicale. Dans une intervention à la Chambre des députés, il a fait un constat à mes yeux décisif : « C’est une remarque piquante que les peuples les plus attachés aux idées de progrès, de libéralisme, de démocratie se sont, les premiers, préoccupés de faire des lois sagement protectrices contre l’immigration » (discours à la Chambre des députés, 2 février 1888).
Les élites ont alors découvert que depuis les années 1860, l’industrie française avait eu massivement recours à l’immigration pour se développer. Mais ce phénomène était resté quasiment invisible tant que les entreprises avaient eu besoin de cette main-d’œuvre. Il n’est devenu un « problème » qu’en raison du retournement de la conjoncture, marqué par les débuts de ce qu’on appelle « la Grande Dépression », qui a suivi le krach d’une grande banque catholique (l’Union générale), en 1882.
J’ai expliqué dans mes travaux sur le sujet comment s’était alors imposé le mécanisme qui a placé le « problème » de l’immigration au centre du débat politique3. Grâce aux réformes démocratiques mises en place par le pouvoir républicain, ceux qui voulaient conquérir le pouvoir d’État devaient désormais gagner les élections en ralliant à leur cause le plus grand nombre de citoyens. Et comme, par définition, ils étaient tous français, quel que soit le parti auquel appartenaient ces politiciens, il fallait qu’ils défendent l’intérêt des Français.
Les lois de Jules Ferry sur la liberté de la presse et sur l’école (en 1881-1882) ont installé le second pilier du régime démocratique républicain. Des années 1880 jusqu’aux années 1910, le nombre des exemplaires de journaux vendus chaque jour est passé d’un million et demi à dix millions, pour une population de vingt millions d’adultes. Comme l’a montré Eugen Weber, avec l’école primaire, la presse de masse a joué le rôle essentiel pour l’unification de la langue et des références nationales, donnant ainsi naissance à un nouvel espace public englobant toutes les classes de la société4. Les grands quotidiens populaires, fondés à ce moment-là, s’engagèrent dans une concurrence sans merci afin de gagner des « parts de marché ». Les journalistes réalisèrent que pour intéresser des nouveaux lecteurs qui, dans leur grande majorité, étaient issus des classes populaires, ils devaient leur raconter l’actualité en mettant en scène des personnages auxquels les citoyens pouvaient s’identifier. C’est ainsi que le « nous Français » s’imposa par opposition au « eux étrangers »...."
Après avoir mis en lumière ces leçons de l'histoire, Gérard Noiriel propose quelques pistes pour s'opposer plus efficacement au risque de dérive xénophobe du corps social. (4e de couverture)...
" ...IV. COMMENT COMBATTRE EFFICACEMENT CES DÉRIVES ?
1. EN FINIR AVEC LES DONNEURS DE LEÇONS
Si l’on veut éviter de reproduire le type de discours que les intellectuels de gauche ont ressassé, sans résultat, depuis les années 1980 sur la « lepénisation des esprits », notre première responsabilité, en tant qu’enseignants-chercheurs, c’est de mobiliser les outils que nous fournissent les sciences sociales pour faire une analyse critique de ces discours critiques. Pour alimenter cette réflexion, je partirai de deux constats.
1. Il existe aujourd’hui deux grands domaines où les acquis démocratiques des dernières décennies sont en recul : le premier concerne les inégalités socio-économiques (du fait de la progression du taux de pauvreté) et le second concerne la politique d’immigration. Alors que des progrès réels ont été accomplis dans la lutte contre les discriminations, telles qu’elles sont définies par la loi (fondées sur les critères de race, de religion, d’orientation sexuelle, de genre, etc.), c’est l’inverse en ce qui concerne la classe sociale et la nationalité.
Pour essayer de comprendre cette évolution, il faudrait s’interroger sur le rôle contradictoire que joue, dans le discours critique des intellectuels, un vocabulaire focalisé sur les « discriminations ». À la différence du concept marxiste d’exploitation, le concept de « discrimination » (au sens juridique du terme) exclut, en effet, les inégalités et les formes de domination qui résultent de l’appartenance socio-économique des individus. Sans insister sur ce point, on peut néanmoins faire l’hypothèse que le juridisme associé au moralisme, omniprésents dans les discours dénonçant les « discriminations », a contribué à affaiblir les revendications centrées sur la lutte des classes. Il faut ajouter à cela le fait – sur lequel j’ai longuement insisté dans les pages précédentes – que nous vivons toujours dans des États-nations. Ce qui explique que les discriminations fondées sur la nationalité ne sont pas considérées comme des infractions punies par la loi. Aujourd’hui encore, il faut être français pour être électeur ou éligible, pour ne pas être expulsé du territoire national, pour être magistrat, pour diriger un casino, un bureau de tabac, etc. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’une majorité de Français puisse trouver « normal » que leurs élus défendent la « préférence nationale » ?
2. Le second constat dont il faut partir tient au fait que, dans notre société, l’immigration fait l’objet de deux types de réactions collectives contradictoires. D’un côté, il n’y a jamais eu autant de citoyens, d’associations, de professions, qui se mobilisent contre une loi qui réactive les mesures rétrogrades du passé. Mais d’un autre côté, cette loi est approuvée par une majorité de Français.
Cette contradiction illustre le fossé croissant qui sépare ceux qui sont intégrés dans le processus d’internationalisation des échanges évoqué dans les pages précédentes et ceux qui en sont exclus. Les premiers appartiennent dans leur grande majorité aux classes supérieures et moyennes, alors que les seconds font partie des classes populaires. Là encore on constate que le « problème » de l’immigration est avant tout un problème d’ordre socio-économique...."
Une stratégie d'intégration pragmatique en Allemagne, mais tardive ..
L'Allemagne semble davantage capable de reconnaître et de gérer pragmatiquement l'immigration comme une réalité sociale, tandis que la France reste souvent prisonnière de son propre récit universaliste qui rend difficile la reconnaissance de cette réalité.
L'Allemagne est passée d'un déni complet ("nous ne sommes pas un pays d'immigration") à une approche fonctionnelle et organisée....
D'après les estimations démographiques, environ 22 à 24 millions de personnes (soit plus d'un quart de la population actuelle) sont venues s'installer en Allemagne en tant qu'immigrés ou en tant que descendants directs d'immigrés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce chiffre inclut les différents flux migratoires majeurs.
Origines majoritaires (par phases historiques) ...
- Années 1950-1960 : Immigrés dits "Gastarbeiter" (travailleurs invités), principalement de Turquie, mais aussi d'Italie, d'Espagne, de Grèce, du Portugal et de Yougoslavie.
- Années 1970-1980 : Regroupement familial des travailleurs immigrés et arrivée de réfugiés politiques (par ex. du Chili, du Vietnam).
- Années 1990 : Arrivée massive de réfugiés de l'ex-Yougoslavie (guerres de Bosnie, du Kosovo) et de "Aussiedler" (rapatriés ethniques allemands principalement d'ex-URSS et de Pologne).
- Depuis les années 2000 : Élargissement de l'UE (immigration en provenance de Pologne, Roumanie, Bulgarie) et vagues de réfugiés (notamment de Syrie, d'Afghanistan et d'Irak à partir de 2014-2015).
Un ouvrage de référence retrace ce sujet :
"Migration und Integration in Deutschland nach 1945", Raphaela Etzold, Martin Löhnig & Thomas Schlemmer (éd.), une synthèse historique des migrations en Allemagne depuis 1945, publiée dans la série Zeitgeschichte im Gespräch. Elle aborde : les expulsions d’Allemands après la guerre, la « République fédérale comme terre d’immigration », l’histoire des travailleurs migrants (Gastarbeiter), les Aussiedler, les réfugiés et les politiques d’intégration jusqu’à aujourd’hui.
L'identité nationale moderne de l'Allemagne s'est construite tardivement (1871) sur une base culturelle et linguistique (Volk), plus que politique. Après le nazisme, l'identité s'est reconstruite sur des valeurs post-nationales (Loi fondamentale, démocratie, économie sociale de marché) et une mémoire de la culpabilité. Il est plus facile d'intégrer de nouveaux venus dans un cadre défini par des règles et une prospérité économique que dans un mythe historique.
L'immigration est gérée comme un besoin économique et démographique.
On parle de Fachkräfteeinwanderungsgesetz (loi sur l'immigration des travailleurs qualifiés). Le changement est canalisé par des règles claires, des droits et des devoirs. Les cours d'intégration (Integrationskurs) sont l'archétype de cette logique : l'État fournit un cadre (cours de langue, de valeurs), l'immigrant a l'obligation de le suivre. C'est un pacte d'intégration. Les Länder et les villes adaptent les politiques. La société civile (associations, entreprises, Églises) est un partenaire clé. On expérimente, on ajuste. Cette approche est pragmatique et dépolitisée, centrée sur des résultats concrets comme l'emploi et la maîtrise linguistique.
En revanche, la France continue de percevoir l'immigration comme un défi à son modèle républicain. Le débat public est souvent idéologique, opposant une vision universaliste abstraite à des réalités sociales complexes. L'absence de reconnaissance officielle des statistiques ethniques, par exemple, empêche une évaluation précise des discriminations et des besoins spécifiques. La notion d'intégration à la française repose sur l'adhésion individuelle à des valeurs abstraites, sans toujours fournir les moyens concrets pour y parvenir. Cette approche peut conduire à un décalage entre le principe d'égalité et la réalité des inégalités vécues par les populations issues de l'immigration.
Malgré l'AfD, un large consensus (CDU/SPD/Verts) existe pour dire que l'immigration est nécessaire et doit être organisée.
Le débat porte sur les quotas, les critères, l'efficacité, moins sur le principe. En somme, l'Allemagne agit comme un ingénieur social : elle constate un changement (le déficit démographique, la diversification), le reconnaît comme un fait, et met en place des procédures et des institutions pour le gérer et en tirer le meilleur parti, tout en minimisant les tensions.
En France, la question est immédiatement sur-idéologisée. Elle oppose deux récits mythiques : celui d'une France éternelle menacée, et celui d'une France multiculturelle idéalisée. Entre les deux, la gestion pragmatique et apaisée peine à émerger. L'État n'est plus vu comme un ingénieur, mais comme le gardien d'un temple idéologique en crise.
L'Allemagne a accepté de voir sa société comme un objet à gérer et à faire évoluer. La France continue de voir la société comme l'incarnation d'une Idée à préserver. La première canalise le changement par des procédures ; la seconde l'empêche ou l'exacerbe par des débats idéologiques. Cette différence explique en grande partie pourquoi l'Allemagne obtient de meilleurs résultats socio-économiques en matière d'intégration, mais aussi pourquoi la promesse d'égalité et d'appartenance française, bien que mise à mal, conserve une puissance d'attraction et d'identification unique pour ceux qui y adhèrent.
"Migration in European History" de Klaus J. Bade (2003, en anglais ; son œuvre en allemand est vaste : "Europa in Bewegung. Migration vom späten 18. Jahrhundert bis zur Gegenwart").
Klaus J. Bade (1944-2024) est un historien et démographe allemand, considéré comme le pionnier des études migratoires en Allemagne. Fondateur de l'Institut für Migrationsforschung und Interkulturelle Studien (IMIS) à l'Université d'Osnabrück en 1991, il a fait de la migration un objet légitime de recherche historique et sociale.
Son travail a été décisif pour :
- Démystifier l'idée que l'Allemagne n'était pas un pays d'immigration (kein Einwanderungsland), un discours politique dominant jusqu'aux années 2000.
- Placer les migrations au cœur de l'histoire européenne, en montrant leur caractère structurel et non exceptionnel.
"Migration in European History", synthèse de ses recherches, propose une histoire sociale longue des migrations en Europe depuis le XVIIIe siècle ...
- Une perspective européenne et comparative
Bade inscrit l’histoire allemande dans un cadre continental, montrant que les migrations sont un phénomène constitutif de la modernité européenne (colonisation, exodes ruraux, déplacements forcés, travailleurs invités). Il relie les dynamiques démographiques, économiques et politiques.
- La déconstruction du mythe allemand
Il documente les flux migratoires continus vers l’Allemagne depuis le XIXe siècle (travailleurs polonais, réfugiés des guerres mondiales, Gastarbeiter), prouvant que le pays a toujours été une terre d’accueil malgré le déni officiel.
Il analyse comment ce déni a conduit à des politiques d’intégration tardives et inadaptées, notamment pour les « travailleurs invités » (Turcs, Yougoslaves) censés être « temporaires ».
- Le concept de « pragmatisme gestionnaire »
Bade montre que l’Allemagne a progressivement adopté une approche pragmatique et technocratique des migrations à partir des années 1990, en réponse aux réalités démographiques et économiques. Cette transition s’est faite sans véritable débat public sur l’identité nationale, ce qui a créé un décalage entre la pratique et les représentations.
- L’accent sur les interactions et les conflits
L’ouvrage explore les tensions entre ouverture économique (besoin de main-d’œuvre) et fermeture culturelle (craintes xénophobes), ainsi que l’émergence de politiques de contrôle des frontières. Il préfigure ainsi les débats actuels sur l’« Europe forteresse ».
Bade a institutionnalisé les études migratoires en Allemagne, créant des réseaux de recherche et conseillant les gouvernements (notamment la commission sur l’immigration en 2000). Son travail a contribué à faire évoluer le discours politique : l’Allemagne reconnaît officiellement être un pays d’immigration depuis 2005 et s’est dotée d’une loi sur l’immigration (Zuwanderungsgesetz) en 2005. Sa vision historique permet de relativiser les « crises » migratoires, en montrant leur récurrence et leur gestion dans le temps long.
L’ouvrage de 2003, bien que fondateur, ne couvre pas les développements récents (crise des réfugiés de 2015, montée des populismes).
Naika Foroutan, sociologue et directrice de l’Institut für empirische Integrations- und Migrationsforschung à Berlin, incarne la nouvelle génération de chercheurs qui prolongent et déplacent les questions de Bade.
Dans "Integration: Eine gesellschaftliche Herausforderung" (2018), Foroutan définit l’intégration comme un processus bidirectionnel qui transforme à la fois les migrants et la société d’accueil. Elle insiste sur la nécessité de reconnaître la diversité comme norme.
Elle articule migration, religion (islam), genre et classe, analysant par exemple les débats sur le voile ou la discrimination structurelle.
Post-migrantische Gesellschaft : Foroutan popularise le concept de « société post-migratoire » : l’idée que les migrations font partie de l’histoire collective et que les identités sont hybrides. Cela va plus loin que le pragmatisme de Bade en proposant un nouveau récit national inclusif.
Son travail engage directement le débat public contre le racisme et l’extrême droite, dans un contexte où l’intégration reste un champ de bataille idéologique.
Bade a historiquement légitimé l’étude des migrations et déconstruit les mythes ; Foroutan se concentre sur l’avenir de la cohésion sociale dans des sociétés déjà diversifiées. Tous deux partagent un engagement civique : Bade comme expert institutionnel, Foroutan comme intervenante dans l’espace public.
"Bloody Foreigners: The Story of Immigration to Britain" (Robert Winder, 2010)
Un livre qui rappelle que les "étrangers" ont, depuis des siècles, façonné le Royaume-Uni. Winder démontre que la Grande-Bretagne a toujours été une terre d'immigration, bien avant la période d'après-guerre souvent considérée comme le début des flux migratoires. Il décrit les vagues successives d'arrivées : Romains, Anglo-Saxons, Vikings, Normands, Huguenots français, Juifs d'Europe de l'Est, etc. Il souligne que chaque période a connu ses propres tensions et rejets (d'où le titre provocateur "Bloody Foreigners"), mais aussi que chaque groupe a fini par être assimilé et a contribué à la société.
L'ouvrage conteste l'idée d'une "Grande-Bretagne ethniquement pure" avant le milieu du XXe siècle. Winder montre que la diversité est ancienne et que l'identité britannique s'est constamment renouvelée grâce aux apports extérieurs. Il analyse comment l'image d'une nation isolée et homogène a été forgée au XIXe siècle, alors même que l'Empire britannique créait des liens avec le monde entier.
Le Royaume-Uni, l’un des modèles les plus explicitement multiculturalistes d’Europe ...
Un Principe central assumé dès les années 1980–2000 : « L’intégration passe par la reconnaissance des communautés, non par leur effacement. »
Un troisième modèle, distinct à la fois du pragmatisme gestionnaire allemand et de l'universalisme abstrait français : il a officiellement célébré le changement comme enrichissement multiculturel, mais sans jamais vraiment le "canaliser" par une politique d'intégration centralisée, laissant la société se transformer de manière organique et parfois conflictuelle.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni a connu une transformation démographique majeure due à l'immigration. Les estimations suggèrent que plus de 20 millions de personnes sont venues s'installer au Royaume-Uni entre 1945 et aujourd'hui, en comptant l'immigration nette (arrivées moins départs). En 2021, environ 14,5% de la population était née à l'étranger (soit près de 9,7 millions de personnes).
Origines majoritaires (par phases historiques) :
- Années 1940-1950 : Arrivée de travailleurs et de ressortissants des anciennes colonies (notamment des Caraïbes – génération Windrush – ainsi que de l'Inde et du Pakistan) pour contribuer à la reconstruction.
- Années 1960-1970 : Immigration continue du sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bangladesh) et d’Afrique (notamment du Kenya et de l'Ouganda pour les populations d'origine sud-asiatique expulsées).
- Années 1980-1990 : Diversification des flux avec des arrivées d'Afrique (Nigeria, Ghana, Afrique du Sud), de Hong Kong avant sa rétrocession, et de réfugiés (ex-Yougoslavie, Somalie).
- Années 2000-2010 : Forte immigration liée à l'élargissement de l'Union européenne (notamment de la Pologne et d'autres pays d'Europe centrale et orientale).
- Depuis 2010 : Immigration continue de l'UE jusqu'au Brexit, mais aussi croissance des arrivées d'Asie (Chine, Inde) et d'Afrique. Après le Brexit, la part des immigrés non européens a augmenté.
1. Le modèle britannique : le multiculturalisme comme idéologie officielle et pratique décentralisée
Dès les années 1960-70, face à l'immigration post-coloniale (Caraïbes, sous-continent indien), le Royaume-Uni a, de fait, choisi la voie du multiculturalisme (multiculturalism). Contrairement à la France, l'État a reconnu les communautés d'origine (ethnic minorities) comme des réalités sociales légitimes. Le changement n'était pas seulement accepté, il était valorisé comme une source d'enrichissement (nourriture, arts, etc.) et géré via des politiques de lutte contre les discriminations raciales (Race Relations Acts).
- Une "canalisation" faible et indirecte : Il n'y a jamais eu de politique d'intégration centralisée, de cours de langue obligatoire ou de contrat d'intégration.
- La régulation se fait par le droit anti-discrimination et l'action positive, visant à garantir l'égalité des chances et la reconnaissance des identités.
- La gestion est extrêmement décentralisée et sociétale : Les autorités locales (councils), les associations communautaires et les institutions (écoles, NHS, police) sont en première ligne pour gérer le vivre-ensemble au quotidien. L'État central intervient peu.
- La citoyenneté est un aboutissement procédural : L'acquisition de la nationalité britannique est un parcours (test de langue, test de vie au Royaume-Uni), mais une fois obtenue, elle n'exige pas d'adhésion à un récit national assimilationniste.
Le Royaume-Uni a laissé la société se transformer "par le bas", en encadrant le processus par des lois contre le racisme et en célébrant la diversité, mais sans imposer de modèle normatif fort d'intégration culturelle.
2. Les crises du modèle : le "multiculturalisme passif" et le tournant sécuritaire ..
Les émeutes urbaines des années 1980 et 2000 ont révélé les limites de ce modèle : fracture sociale, discrimination policière, chômage des jeunes issus des minorités.
- Le choc des attentats de Londres (2005) a été un tournant majeur. Perpétrés par des citoyens britanniques, ils ont mis en lumière les dangers d'un "multiculturalisme passif" : une tolérance qui avait laissé se développer des communautés parallèles, sans promouvoir activement un socle de valeurs communes ni d'appartenance nationale forte.
- La réponse : le "virage sécuritaire" et l'injonction à la "cohésion" : D. Cameron a déclaré en 2011 que le « multiculturalisme d'État avait échoué ». La politique s'est recentrée sur la prévention de l'extrémisme violent (Prevent strategy), mélangeant sécurité et intégration. On a promu le concept de "cohésion communautaire" (community cohesion) et de "valeurs britanniques" partagées (démocratie, état de droit, liberté d'expression), mais sans construire d'appareil d'État pour les inculquer systématiquement.
3. Le Brexit, rejet brutal d'un changement perçu comme non maîtrisé
Le référendum de 2016 est l'expression ultime d'un refus populaire de l'évolution de la société, canalisé vers le rejet de l'UE. Le slogan « Take back control » (« Reprendre le contrôle ») visait autant Bruxelles que l'immigration et le changement démographique perçus comme hors de contrôle. Il a cristallisé le sentiment que les élites multiculturalistes de Londres avaient sacrifié l'identité et la souveraineté du pays sur l'autel de la globalisation et de la diversité. C'est le rejet d'un changement subi, pas canalisé.
Le Royaume-Uni a accepté l'idée d'une société plurielle plus tôt et plus franchement que la France ou l'Allemagne. Mais il l'a fait sans véritablement « canaliser » le changement par une politique d'État, préférant un cadre libéral de non-discrimination et une gestion locale.
Le résultat est une société où :
- La diversité est plus visible et assumée dans l'espace public (médias, politique, culture) qu'en France.
- Les inégalités socio-économiques et les tensions intercommunautaires n'ont pas été résolues par ce modèle, conduisant à des crises violentes (émeutes, terrorisme).
- L'identité nationale, moins définie par des valeurs civiques abstraites qu'en France, a fini par se crisper sur des questions de souveraineté (Brexit) et de culture commune face à un changement perçu comme trop rapide et non dirigé.
Finalement, le Royaume-Uni n'a pas canalisé le changement, il l'a autorisé et régulé a posteriori. Cette approche est aujourd'hui en pleine reconfiguration, tiraillée entre l'héritage multiculturaliste, la tentation d'un nationalisme plus fermé, et la recherche d'un nouveau récit commun dans une société post-Brexit profondément divisée.
"The Idea of English Ethnicity", Robert J.C. Young (2008)
C'est bien plus qu'une histoire des théories raciales. C'est une radiographie de l'inconscient politique et culturel de l'impérialisme britannique. En démontant avec une précision chirurgicale le mythe des origines pures, Robert J.C. Young réalise un travail fondamental : il historicise et donc relativise les prétentions à l'autochtonie et à la supériorité ethnique. Son livre rappelle que les identités nationales sont toujours le fruit de récits sélectifs, de mélanges et de conflits, et que le "pur" est toujours une construction politique visant à exclure. En ce sens, c'est un ouvrage essentiel pour penser les crises identitaires contemporaines, au Royaume-Uni et au-delà.
Robert J.C. Young est un théoricien littéraire et historien culturel britannique de premier plan dans le champ des études postcoloniales. Il est professeur à l'Université de New York et auteur d'ouvrages fondateurs comme "White Mythologies: Writing History and the West" (1990) et "Postcolonialism: An Historical Introduction" (2001). Sa pensée se caractérise par une approche matérialiste et historique des discours coloniaux et anticoloniaux, insistant sur les dimensions politiques et économiques des phénomènes culturels.
Young propose une déconstruction radicale et érudite du nationalisme ethnique anglais, démontrant que l'identité anglaise/britannique n'est pas une essence ancestrale pure, mais un produit historique de mouvements, de mélanges et de constructions impériales....
1. Thèses Centrales et Apports Fondamentaux
- L'Anglais comme "Saxon", une invention victorienne :
Young retrace comment l'identité anglaise, à partir du XIXe siècle, a été ré-imaginée comme une identité "saxonne" ou "teutonique" (germanique, nordique), en opposition aux Celtes (Irlandais, Écossais, Gallois) et aux peuples "latins" ou "sémites". Ce mythe d'une origine pure et virile servait à légitimer la domination impériale et à créer une cohésion interne.
- L'ethnicité comme discours, non comme fait biologique
L'ouvrage est une étude de la formation discursive de l'ethnicité. Young analyse une vaste archive de textes (historiques, anthropologiques, littéraires, politiques) pour montrer comment les théories raciales de l'époque (de Robert Knox à Thomas Carlyle) ont construit une "anglité" (Englishness) blanche et exclusive.
- Le paradoxe de l'Empire : expansion et contamination : C'est le point clé.
L'Empire britannique, tout en étant justifié par la supériorité supposée de la "race anglo-saxonne", a engendré des mélanges, des échanges et des peurs de dégénérescence. Le contact avec les colonies et les migrations (des colons comme des sujets) a constamment mis à mal le fantasme de pureté. L'identité impériale était donc tiraillée entre l'affirmation de sa supériorité et l'angoisse de son métissage.
- L'Angleterre comme "creuset" (melting pot) intérieur
Bien avant les discours multiculturels du XXe siècle, Young montre que les îles Britanniques ont toujours été un espace de mélanges de populations (Celtes, Romains, Angles, Saxons, Jutes, Vikings, Normands). Le mythe saxon a nécessité d'effacer cette hybridité constitutive pour inventer une lignée pure.
2. Méthodologie et Forces de l'Argumentation
- Une approche généalogique et archéologique
À la manière de Foucault, Young creuse dans les couches du savoir du XIXe siècle pour en exhumer les présupposés raciaux.
- Intertextualité magistrale
Il tisse des liens entre des domaines séparés : la littérature (Dickens, Charlotte Brontë), la science (anthropologie, phrénologie), la politique (les débats sur l'Irlande, la "Greater Britain") et la culture populaire.
- Décentrement du regard
Il ne prend pas l'identité anglaise pour acquise, mais la traite comme un objet étrange et construit, révélant sa logique interne et ses contradictions.
3. Critiques et Limites Potentielles
- Une focalisation très "haut de gamme" intellectuelle : L'analyse se concentre sur les discours des élites (savants, écrivains, politiciens). On peut se demander dans quelle mesure ces théories raciales complexes ont été intériorisées par le "commun des Anglais". L'histoire sociale des identités populaires reste en partie hors champ.
- Le poids écrasant du XIXe siècle : L'ouvrage est essentiellement une histoire du long XIXe siècle (de la fin du XVIIIe à la Première Guerre mondiale). S'il pose les bases, il laisse ouvertes les questions de la persistance et des transformations de ces mythes ethniques au XXe et XXIe siècles (sauf en épilogue).
- En montrant si puissamment comment le discours façonne le réel, on peut se demander si Young laisse suffisamment de place à la résistance, à la subversion et aux contre-récits qui ont pu exister en marge de ces théories dominantes.
- L'érudition vertigineuse de Young et son tissage serré de références peuvent rendre la lecture exigeante pour un non-spécialiste.
Ce livre est un antidote historique puissant aux discours contemporains sur l'identité "blanche" ou "anglaise" menacée. Il prouve que ces peurs sont anciennes et que l'identité qu'elles défendent est elle-même une invention récente.
Il offre une clé pour comprendre les tensions persistantes au sein du Royaume-Uni (anglais vs. écossais ou gallois) et les fantasmes d'un passé purement anglais mobilisés lors du débat sur le Brexit.
Il s'inscrit dans le courant de la "New Imperial History" qui réanalyse l'histoire britannique en la replaçant impérativement dans le cadre impérial. L'Angleterre ne peut se comprendre sans ses colonies, et vice-versa. Young ne célèbre pas le métissage de manière naïve. Il montre qu'il est un fait historique profond, souvent nié ou réprimé parce qu'il déstabilise les pouvoirs établis. Son travail révèle ainsi une "anxiété constitutive" au cœur de l'identité impériale britannique.
"Multiculturalism: A Civic Idea", Tariq Modood (2007, 2e ed. 2013)
Tariq Modood est un sociologue et politologue britannique d'origine pakistanaise, professeur à l'Université de Bristol et l'une des figures intellectuelles les plus influentes sur les questions de multiculturalisme, de race, de religion et d'intégration en Europe. Il est le théoricien le plus influent du multiculturalisme britannique "à la demande". Il défend un modèle où les identités religieuses (notamment musulmanes) ont leur place dans l'espace public, offrant le cadre intellectuel du modèle de "laissez-faire régulé".
Son parcours personnel (né au Pakistan, élevé à Londres) et son engagement dans les débats publics britanniques (notamment après les attentats de Londres de 2005 et l'affaire des "courtes sataniques") ont profondément marqué sa pensée. Ses positions sont souvent décrites comme un multiculturalisme pragmatique et révisé qui défend le multiculturalisme contre ses détracteurs (tant de gauche que de droite), insiste sur la reconnaissance des identités religieuses, notamment musulmane, comme dimension centrale de l'intégration contemporaine; et cherche à réconcilier la diversité avec une cohésion civique et nationale renouvelée.
"Multiculturalism: A Civic Idea" est une défense rigoureuse et une reformulation du multiculturalisme comme projet politique légitime et nécessaire pour les démocraties libérales du XXIe siècle. Il répond directement aux crises et aux critiques des années 2000 (échec présumé du multiculturalisme, montée du terrorisme, populisme identitaire).
1. Thèses Centrales et Apports Fondamentaux
- Le multiculturalisme comme "idée civique" : C'est le cœur du livre. Modood détache le multiculturalisme d'une simple célébration des différences ou d'un communautarisme fermé. Il le définit comme un projet politique d'inclusion et de justice visant à adapter l'identité nationale, les institutions et la culture publique pour que tous les citoyens, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses, puissent se sentir chez eux et être traités avec égalité. C'est un "civic nationalism" multiculturel.
- La "reconnaissance" comme complément nécessaire à la "redistribution" : Modood s'appuie sur la philosophie politique (Taylor, Habermas) pour affirmer que lutter contre les inégalités matérielles (redistribution) ne suffit pas. Il faut aussi lutter contre le déni d'identité, le mépris culturel et la stigmatisation religieuse (reconnaissance). L'humiliation publique est une forme d'injustice.
- Le "tournant religieux" et la place centrale de l'islam : Modood observe que si la lutte contre le racisme "de couleur" et la reconnaissance ethnique ont progressé, les sociétés européennes sont mal à l'aise avec la revendication religieuse publique, surtout musulmane. Il plaide pour que le multiculturalisme inclue pleinement la dimension religieuse, avec des aménagements raisonnables (accommodements) dans l'espace public, le droit du travail, l'éducation.
- L'identité nationale doit être re-négociée, et non pas abandonnée : Contre les critiques qui accusent le multiculturalisme de fragmenter la société, Modood soutient que celui-ci cherche précisément à élargir et réinventer l'identité nationale commune pour qu'elle soit inclusive. Être britannique aujourd'hui doit pouvoir inclure le fait d'être musulman, sikh ou hindou de manière visible et acceptée.
- Un pluralisme des modèles : Il rejette l'idée d'un modèle unique d'intégration. Il distingue et défend différentes formes de relations groupe/individu/État (individualisme libéral, représentation corporatiste des groupes, etc.) selon les contextes.
2. Forces et Originalité de l'Approche
- Réponse pragmatique aux critiques : Le livre est structuré comme une réponse point par point aux objections courantes : le multiculturalisme crée des ghettos, menace la solidarité sociale, est incompatible avec le libéralisme, etc. Sa défense est nuancée et admet certaines limites passées.
- Articulation théorie/pratique : Modood lie constamment la philosophie politique aux débats concrets du Royaume-Uni (la Commission for Racial Equality, les lois sur l'incitation à la haine religieuse, le financement des écoles confessionnelles).
- Vision positive et constructive : À l'époque du "retreat of multiculturalism" (recul), il offre un projet alternatif à l'assimilationnisme sécuritaire et au libéralisme aveugle aux différences. Il propose une voie médiane, exigeante mais réaliste.
3. Critiques et Limites
- Le risque d'institutionnalisation des identités : Les critiques libéraux (comme Brian Barry) lui reprochent de catégoriser et de figer les identités en accordant une reconnaissance publique à des groupes, au détriment de la liberté individuelle et de la priorité aux droits universels. Qui parle au nom du "groupe musulman" ?
- Une applicabilité limitée hors du contexte britannique ? Le modèle de Modood s'appuie fortement sur le pragmatisme politique britannique et l'histoire de l'empire ("communauté des citoyens du Commonwealth"). Son insistance sur le dialogue entre l'État et les leaders communautaires peut sembler moins pertinente dans des contextes républicains comme la France, où l'État se veut neutre et dialogue avec des individus-citoyens, non avec des groupes.
- L'accent mis sur la "reconnaissance de groupe" peut minimiser les conflits internes (genrés, générationnels, doctrinaux) au sein des communautés, en particulier religieuses. La question du "qui représente qui ?" est cruciale.
- Les critiques nationalistes soutiennent que l'identité nationale a besoin de noyaux culturels plus substantiels et partagés que ceux que propose Modood. La simple adhésion à des valeurs démocratiques est-elle suffisante pour créer un lien social solide ?
- Si le multiculturalisme civique doit intégrer des groupes dont certaines valeurs sont en tension avec l'égalité des sexes ou la liberté d'expression (comme le soulignent les "affaires du voile"), où trace-t-on la limite ? Modood plaide pour le dialogue et la négociation, mais ce processus peut sembler insuffisant face à des antagonismes radicaux.
Ce livre est l'un des textes les plus importants et équilibrés dans la défense du multiculturalisme post-11 septembre.
Il a redéfini les termes du débat en le faisant passer d'une question de "tolérance" à une question de justice sociale et d'égalité civique. Les idées de Modood ont influencé des parties de la gauche britannique et européenne, offrant une boussole pour des politiques qui cherchent à combiner lutte contre les discriminations et promotion d'une identité commune inclusive.
En prenant au sérieux les demandes de reconnaissance religieuse, Modood a offert un cadre pour intégrer les citoyens musulmans dans le projet multiculturel sans les obliger à privatiser entièrement leur foi. Sa plus grande réussite est d'avoir présenté le multiculturalisme non comme la fin de la nation, mais comme sa recomposition démocratique dans un monde de diversité. C'est un plaidoyer pour une société où l'on peut être pleinement britannique et pleinement musulman (ou autre), sans contradiction.
Son travail reste une référence centrale pour quiconque cherche à penser l'intégration dans des sociétés post-migratoires complexes.
L'analyse de la situation italienne vis-à-vis de l'immigration et du changement démographique révèle un quatrième modèle, radicalement différent de ceux de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. L'Italie se caractérise par un déni persistant de son statut de pays d'immigration structurelle et une gestion presque exclusivement réactive, d'urgence et politiquement explosive.
1. Le caractère italien : de l'émigration de masse à une immigration subie et "d'urgence"
Un pays d'émigration devenu pays d'immigration malgré lui : L'identité nationale italienne moderne s'est construite sur le trauma de l'émigration de masse (fin XIXe - milieu XXe siècle). Psychologiquement et politiquement, cela rend difficile de se penser comme une terre d'accueil. L'immigration est souvent perçue comme un phénomène récent, temporaire et subi, lié aux crises en Méditerranée, plutôt que comme une transformation structurelle de la société.
- Une approche d'urgence et de régularisations chaotiques : Faute d'une politique d'immigration prospective, l'Italie fonctionne par crises. L'État réagit aux arrivées par bateau avec des plans d'urgence (emergenza), souvent en externalisant la gestion à des acteurs locaux ou des ONG. La principale "politique" a été une série de régularisations massives (sanatorie) (1986, 1990, 1995, 2002, 2009, 2020). Ces régularisations sont un aveu pragmatique de la présence irrégulière massive, mais elles ne constituent pas une stratégie. C'est une canalisation a posteriori et désorganisée.
- Une intégration par le bas et le marché : Il n'existe pas de politique nationale d'intégration avec des cours obligatoires. L'intégration se fait "par le bas" : par le marché du travail (notamment les secteurs de l'agriculture, du care et des services) où les migrants occupent des niches précaires; par les réseaux familiaux et communautaires; par les initiatives locales d'ONG, d'associations ou de certaines municipalités. Le résultat est une intégration fragile, inégale et très dépendante des cycles économiques.
2. La "canalisation" impossible, l'absence d'État et la forte régionalisation
C'est le point clé : l'Italie n'a pas les outils étatiques pour "canaliser" le changement comme l'Allemagne, et refuse le récit unificateur comme la France.
- Un État-nation faible, des identités régionales fortes : L'unité italienne est récente (1861) et l'identité nationale a toujours concurrencé les identités régionales et locales très puissantes. Il n'existe pas de récit national intégrateur fort capable de "fabriquer des Italiens" comme la République française l'a fait. L'État central est perçu comme distant et inefficace.
- Conséquence : Les réponses à l'immigration sont extrêmement variables selon les régions et les villes. Le Nord, riche et sous l'influence de la Ligue, adopte des politiques restrictives et sécuritaires. Des villes comme Riace, dans le Sud dépeuplé, ont au contraire tenté des politiques d'accueil innovantes (avant des déboires judiciaires). Il n'y a pas de modèle national.
3. Le champ politique, la diabolisation comme stratégie et l'absence de consensus
- La politisation extrême et le récit du "Grand Remplacement" : L'immigration est le catalyseur principal du débat politique depuis les années 1990. Des partis comme la Ligue (de Bossi à Salvini) ont construit leur succès sur un récit sécuritaire et identitaire, dépeignant l'immigration comme une "invasion" menaçant la sécurité, la culture et l'économie italiennes. Ce discours a été massivement relayé par les médias, créant une perception de crise permanente, même quand les chiffres baissent.
- L'absence de consensus "utilitaire" : Contrairement à l'Allemagne où un large consensus existe sur la nécessité économique de l'immigration, en Italie ce débat est noyé sous les enjeux sécuritaires et identitaires. La question des badanti (aides à domicile) qui permettent le maintien à domicile des personnes âgées est cruciale, mais elle n'a pas donné lieu à une politique migratoire structurée. L'immigration est vue comme un coût et un risque, pas comme un investissement.
Conclusion : Le modèle de la "subversion passive"?
L'Italie n'accepte pas véritablement l'idée que sa société change structurellement par l'immigration, et ne peut pas le canaliser en raison de la faiblesse de son État central et de la force des identités locales. Elle subit le changement de manière passive et réactive, à travers les flux méditerranéens et les besoins de son économie souterraine.
La seule forme de "canalisation" est politique et médiatique : le changement démographique est canalisé vers le débat public sous la forme d'une menace, exploitée par des partis populistes. Cela génère une anxiété nationale bien supérieure à l'impact démographique réel.
L'intégration est un processus informel et inégal, laissé au marché et aux communautés, sans boussole nationale. La société change "sur le terrain", dans les quartiers et les campagnes, sans que cette transformation ne soit reconnue ou accompagnée par un projet politique collectif.
En somme, si l'Allemagne gère, la France débat et le Royaume-Uni célèbre-then-regrette, l'Italie subit et angoisse. Son modèle est celui d'une transformation sociétale qui avance par défaut, dans un vacuum politique, créant un terrain idéal pour les entrepreneurs de la peur identitaire. La contradiction entre une économie qui a besoin de main-d'œuvre immigrée et un discours politique qui la diabolise constitue le cœur de l'impasse italienne.
"Storia dell'emigrazione italiana" (Pietro Bevilacqua, Andreina De Clementi et Emilio Franzina, 2001-2002)
Un livre collectif monumental dirigé par trois historiens italiens de premier plan, publié en deux volumes par les éditions Donzelli Editore à Rome, comptant plus de 2 000 pages au total, richement illustré, avec des contributions de plus de 80 spécialistes internationaux. C'est l'étude la plus exhaustive jamais réalisée sur le phénomène migratoire italien (du Moyen Âge à la fin du XXe siècle). Elle combine histoire sociale, économique, culturelle, politique et des représentations. Elle brise le mythe de l'Italie comme terre d'émigration exclusivement pauvre et méridionale, en traitant aussi des migrations internes, des élites, et des départs du Nord.
Le choix structurel est innovant, Partenze vs Arrivi ..
- Volume I (Partenze) : Analyse les causes, contextes et dynamiques du départ (régions d'origine, motivations, profils des migrants, rôle de l'État, des passeurs).
- Volume II (Arrivi) : Étudie l'installation et l'intégration dans les pays d'accueil (États-Unis, Amérique latine, Europe, Australie), ainsi que la construction des communautés diasporiques et l'impact sur l'Italie.
Convoquant l'histoire, la sociologie, l'anthropologie, la littérature, la cinématographie, utilisant des sources variées (statistiques, lettres (lettere americane), journaux de migrants, chansons, photos, récits de vie, films), il démontre que l'émigration a été une force structurante de l'identité nationale italienne moderne, autant que le Risorgimento ou l'industrialisation. Elle a façonné les familles, les villages, l'économie (remises financières) et la culture populaire.
Certes, c'est plus une somme qu'une synthèse interprétative unique, et l'accent est fortement porté sur la « grande émigration » (1870-1914) et sur les destinations majeures (États-Unis, Argentine, France, Allemagne). Certaines vagues (comme l'émigration d'après 1945) ou certaines destinations (Afrique du Nord, Belgique) sont moins approfondies. Mais c'est le point de départ obligé pour toute recherche sérieuse sur l'émigration italienne.
Publié en 2001-2002, il ne couvre pas les développements du XXIe siècle : la « nouvelle émigration » des jeunes diplômés après la crise de 2008, les politiques européennes de fermeture des frontières, et la transformation de l'Italie en terre d'immigration.
L'Espagne constitue un cinquième modèle, passionnant par sa rapidité de transformation et ses caractéristiques hybrides. Son rapport au changement démographique peut se résumer ainsi : une transformation extrêmement rapide, partiellement "subie", mais gérée avec un pragmatisme administratif et une relative absence d'idéologisation, grâce à des facteurs historiques et culturels atténuateurs.
1. Le caractère espagnol : une transition foudroyante de l'émigration à l'immigration
- Le choc de la transition : En l'espace d'une génération (1980-2000), l'Espagne est passée d'un pays d'émigration massive (vers l'Europe et l'Amérique latine) à un pays d'immigration intensive. Cette transition a été plus brutale qu'ailleurs, portée par le boom économique ("el milagro español"). La société a dû intégrer plus de 6 millions d'étrangers en peu de temps, modifiant profondément son paysage urbain et économique.
- Un changement "subi-accepté" : Comme l'Italie, l'Espagne n'a pas planifié ce changement ; il est arrivé avec la croissance. Mais contrairement à l'Italie, il y a eu une acceptation plus rapide de la réalité, car l'immigration était perçue comme le symptôme et le carburant du succès économique. Le débat public n'a jamais été totalement capté par un discours d'"invasion", sauf sur la question spécifique des arrivées irrégulières par la mer (pateras), qui alimentent une rhétorique sécuritaire.
2. Le modèle de gestion : pragmatisme, régularisations et décentralisation
- Le pragmatisme des "régularisations" : L'outil principal a été, comme en Italie, la régularisation massive et répétée (procesos de normalización), notamment en 2005. Mais elle a été menée avec une relative efficacité bureaucratique, reflétant une approche pragmatique et légaliste : on régularise pour faire sortir de l'ombre, fiscaliser et intégrer au marché du travail. C'est une forme de canalisation a posteriori.
- L'intégration "par le bas" et par la langue : Le facteur linguistique est un atout majeur. L'afflux massif de latino-américains a créé une immigration immédiatement "familière" culturellement et linguistiquement, facilitant l'intégration et rendant le changement moins "étrange".
- Rôle clé des Communautés Autonomes et des municipalités : L'État décentralisé (État des Autonomies) fait que les politiques d'intégration (logement, éducation, services sociaux) sont conçues et appliquées au niveau régional. La Catalogne, Madrid ou l'Andalousie ont des approches très différentes.
- Le marché du travail, principal intégrateur : L'immigration a été très liée à des secteurs précis (BTP, tourisme, agriculture, services à la personne). L'intégration s'est faite par l'emploi, souvent précaire, mais réel.
3. L'absence relative d'idéologisation : le rôle des facteurs atténuateurs
C'est la grande différence avec la France ou l'Italie. Le débat sur l'identité nationale est moins virulent.
- Une identité nationale moins crispée : L'identité espagnole est composite et concurrencée par des identités régionales fortes (catalane, basque, galicienne). Il est donc plus difficile de mobiliser un nationalisme espagnol unifié contre l'immigration. Le concept de "España" est moins sacralisé.
- Le poids de l'histoire récente : La transition démocratique post-franquiste et la construction d'un État décentralisé ont fait de l'ouverture et du pluralisme des valeurs centrales. L'extrême droite (Vox excepté) a longtemps été marginale, car associée au franquisme.
- Le facteur latino : La proximité culturelle avec une grande partie des immigrés a démédiatisé la question. Elle n'est pas perçue comme un "choc des civilisations".
4. Les tensions spécifiques et l'émergence de Vox
- La crise de 2008 comme tournant : La crise économique brutale a exposé la vulnérabilité du modèle. Le chômage massif a touché de plein fouet les immigrés et alimenté un discours sur la concurrence déloyale. Les coupes dans les services publics ont accru les tensions.
- La question catalane : Elle a reconfiguré le débat. L'indépendantisme catalan a parfois instrumentalisé l'immigration latino-américaine (vue comme plus "pro-espagnole") contre les immigrés maghrébins. À l'inverse, les nationalistes espagnols (Vox) utilisent la peur de l'immigration musulmane et l'échec perçu du multiculturalisme catalan pour promouvoir un nationalisme espagnol recentralisateur.
- Vox et le "grand remplacement" à l'espagnole : Vox a importé et adapté ce récit, le liant aux thèmes sécuritaires (délinquance, islamisme) et identitaires (défense de la "Hispanidad", opposition aux séparatismes régionaux). Il représente une tentative d'idéologisation et de polarisation du sujet, encore limitée comparée à l'Italie ou la France.
L'Espagne a accepté un changement démographique rapide car il était lié à la prospérité et facilité par la langue. Elle l'a canalisé de manière pragmatique et décentralisée, sans grand débat de fond sur l'identité, jusqu'à la crise de 2008. Son atout majeur a été de ne pas sur-idéologiser la question, de la traiter comme un fait social et économique à gérer, en profitant du pont linguistique et culturel avec l'Amérique latine. Sa faiblesse est d'avoir construit un modèle indexé sur une croissance économique forte et de ne pas avoir développé de politique d'intégration nationale robuste, laissant les Communautés Autonomes et le marché faire le travail.
Aujourd'hui, ce modèle est sous tension : la crise économique a révélé sa fragilité, et l'émergence de Vox montre que la tentation d'une idéologisation identitaire et sécuritaire du sujet gagne du terrain, souvent en lien avec les conflits territoriaux (Catalogne).
Joaquín Arango, professeur émérite de sociologie à l'Université Complutense de Madrid, est considéré comme le pionnier et la figure de référence dans l'étude des migrations en Espagne. Son travail a accompagné et analysé la transformation rapide de l'Espagne, passée en une génération de pays d'émigration à pays d'immigration majeure. Il a été le premier président du Forum pour l'Intégration Sociale des Immigrés et a conseillé les gouvernements espagnols et l'UE. Son approche est parfois vue comme institutionnelle et centrée sur les politiques publiques, laissant moins de place aux perspectives critiques ou aux expériences subjectives des migrants.
- "La inmigración en España a comienzos del siglo XXI" (dir., 2016) : Un état des lieux exhaustif.
- "Las migraciones internacionales en un mundo globalizado" (dir., 2012) : Perspective comparative et théorique.
- "La inmigración en España en 2006" (dir. avec d'autres, 2007) : Rapports annuels de l'Observatoire Permanent de l'Immigration, qu'il a contribué à fonder.
Arango souligne la vitesse exceptionnelle de la métamorphose. En moins de 20 ans (des années 1990 à 2008), l'Espagne est passée d'un pays d'émigration à un des principaux pays d'immigration de l'UE. Ce changement a été plus rapide et intense qu'ailleurs en Europe, créant un "choc démographique et social" que les institutions ont eu du mal à absorber.
1. Les "Trois Surprises" de l'Immigration Espagnole
C'est l'un de ses apports conceptuels clés. L'immigration en Espagne a défié les attentes sur trois points :
- L'intensité : Personne n'avait prédit l'ampleur des flux (la population étrangère est passée de moins de 1% à près de 14% en une décennie).
- La diversité des origines : Contrairement aux modèles français (maghrébin) ou allemand (turc), l'immigration en Espagne est extrêmement diversifiée : forte proportion latino-américaine (Équateur, Colombie), marocaine importante, et arrivées significatives d'Europe de l'Est (Roumanie) et d'Afrique subsaharienne.
- La capacité d'absorption du marché du travail : Malgré un taux de chômage structurellement élevé, l'économie a créé des millions d'emplois, souvent précaires et dans des niches spécifiques (construction, agriculture, services aux personnes et tourisme), absorbant massivement les nouveaux arrivants.
2. Le "Modèle Méditerranéen" d'Immigration
Arango identifie un schéma commun à l'Espagne, l'Italie, le Portugal et la Grèce :
- Une immigration principalement économique et non politique (peu de demandeurs d'asile à l'origine).
- Une forte informalité initiale : Entrées souvent irrégulières suivies de grandes régularisations exceptionnelles (les "regularizaciones" de 2005, 1991, etc.). Cette approche a été critiquée, mais Arango la voit comme une réponse pragmatique à un phénomène qui dépassait les cadres légaux.
- Un lien étroit avec l'économie souterraine et les secteurs en forte demande de main-d'œuvre flexible.
- Des politiques d'intégration faibles ou tardives, reposant beaucoup sur la société civile (associations, syndicats, Église) et sur les réseaux familiaux/communautaires des migrants.
4. Une Intégration "Fragile mais Réussie" dans l'Ensemble
Arango est plutôt optimiste, mais avec des réserves importantes. L'intégration socio-économique, bien que dans des emplois précaires, a été massive et rapide. L'intégration sociale (voisinage, école) a relativement bien fonctionné, avec moins de ségrégation spatiale extrême qu'en France ou en Belgique. L'acceptation sociale a été initialement élevée, grâce à la croissance économique et aux liens culturels avec l'Amérique latine.
MAIS cette intégration est vulnérable aux chocs économiques (la crise de 2008 a durement frappé les immigrés, surtout dans la construction). Elle repose sur un contrat social minimal : "vous travaillez dans des jobs que les Espagnols ne veulent plus faire, et en échange vous êtes tolérés". La citoyenneté politique reste limitée (accès difficile à la nationalité, pas de droit de vote aux nationales).
5. Le Révélateur des Faiblesses Structurelles de l'Espagne
Pour Arango, l'immigration a agi comme un miroir grossissant des problèmes préexistants : un marché du travail dual et trop flexible; une administration faible et lente à s'adapter; un État-providence sous-développé, mis sous tension par l'arrivée de nouvelles populations ayant des besoins sociaux; des tensions territoriales exacerbées, notamment en Catalogne, où l'arrivée massive a relancé les débats sur l'identité et l'intégration.
6. Conclusion Générale : Un Phénomène Structurel et Durable
Arango insiste pour dire que l'immigration n'est pas un épisode conjoncturel, mais une caractéristique permanente de l'Espagne contemporaine. Même après la crise de 2008 et la baisse des flux, l'Espagne restera une terre d'immigration du fait de sa situation géographique, de ses liens historiques et de ses besoins démographiques (vieillissement).
Mais Arango reconnaît que le "modèle espagnol", basé sur la régularisation a posteriori et l'absorption économique informelle, n'est plus viable...
María Miyar-Busto (souvent citée comme María Miyar), sociologue et chercheuse au Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique (CSIC), est la Spécialiste de l'Intégration et de la Citoyenneté. Ses travaux se concentrent sur l'intégration socio-économique, la citoyenneté et les politiques migratoires dans une perspective comparative européenne.
Son ouvrage majeur ,"La integración de los inmigrantes en España: una propuesta de medición a escala regional" (2010), est un travail fondateur qui a développé un indicateur multidimensionnel pour mesurer objectivement l'intégration (emploi, éducation, santé, logement), permettant des comparaisons entre régions autonomes espagnoles.
L'intégration en Espagne, dit-elle, est un processus ambigu et segmenté. Elle est réussie sur le plan des services de base et de la cohabitation pacifique, mais échoue sur le plan de l'égalité économique, des droits politiques et de la mobilité sociale. C'est une intégration de classe basse : les immigrés ont trouvé une place dans la société, mais une place subalterne et vulnérable. La crise économique a révélé et aggravé cette fragilité.
Enfin, le tableau varie radicalement selon l'origine des personnes et la région où elles vivent, ce qui invalide tout discours national uniforme : Intégration optimale pour les Immigrés d'Europe de l'Ouest/UE, Intégration socio-culturelle rapide (langue, religion, doubles nationalités) mais blocage économique fort (plafond de verre, précarité), pour les Immigrés Latino-Américains, es obstacles les plus systématiques, pour les Immigrés Marocains et d'Afrique Subsaharienne. Pour Miyar, ces résultats appellent à des politiques publiques différenciées et actives, loin du laisser-faire qui a prévalu.
María Miyar a d'autre part analysé en profondeur les réformes de la loi sur la nationalité espagnole (la Ley de la nacionalidad), un sujet central pour comprendre les limites du modèle d'intégration espagnol.
Le système espagnol est traditionnellement basé sur le droit du sang (ius sanguinis) avec des éléments de droit du sol (ius soli) très restrictifs. Les principes de base (avant et après les réformes) sont :
- Accès par résidence : Généralement après 10 ans de résidence légale (c'est l'un des délais les plus longs d'Europe).
- Accès par origine (ius sanguinis) : Pour les enfants nés de parents espagnols.
- Accès par naissance en Espagne (ius soli atténué) : Seulement pour les enfants nés en Espagne de parents étrangers si au moins l'un d'eux est également né en Espagne ("enfant d'immigrés de deuxième génération"), ou pour les enfants de parents apatrides. Ce point est le plus controversé.
La Réforme la plus médiatique et la plus directement liée à l'immigration est celle de 2015, qui a modifié l'article 4 du Code Civil pour permettre aux enfants nés en Espagne de parents étrangers d'accéder à la nationalité à la naissance, à condition que leurs parents prouvent une résidence légale d'au moins un an en Espagne. Miyar souligne que cette réforme est une avancée, mais qu'elle reste très restrictive comparée au ius soli intégral (comme en France ou aux États-Unis). Elle crée une catégorie d'enfants "nationaux par naissance", mais en exclut beaucoup d'autres (enfants de parents en situation irrégulière ou arrivés récemment). La réforme visait à régulariser la situation d'enfants nés et scolarisés en Espagne, qui se trouvaient en situation d'apatrophobie (sans nationalité reconnue) ou avec une nationalité d'un pays qu'ils ne connaissaient pas. Miyar y voit une réponse pragmatique à une injustice, mais pas une refonte philosophique du système.
Pour elle, une réforme véritablement intégratrice nécessiterait : 1) une réduction radicale du délai de résidence (5 ans, aligné sur la moyenne européenne), 2) l'acceptation généralisée de la double nationalité pour tous, et 3) une application plus large du ius soli pour les enfants nés et scolarisés en Espagne. Tant que ces blocages persisteront, l'Espagne aura du mal à devenir une démocratie pleinement inclusive pour sa population immigrée.
Son travail, très technique, est moins accessible au grand public. Son focus sur la mesure peut laisser de côté les dimensions culturelles, identitaires et narratives de l'intégration.
"A Nation of Immigrants", Susan F. Martin (2010, 2021)
Un ouvrage de synthèse historique et politique sur l’immigration américaine. Il retrace l’immigration des débuts coloniaux jusqu’au début du XXIᵉ siècle, et montre de manière convaincante que les conflits actuels sur l’immigration ne sont pas nouveaux, mais la réactivation de traditions anciennes : immigration comme ressource économique, immigration comme menace culturelle, immigration comme moteur pluraliste.
L'Amérique a été colonisée selon trois modèles d'immigration différents, qui persistent tous jusqu'à aujourd'hui.
- La colonie de Virginie assimilait largement l'immigration à l'arrivée de travailleurs, qui avaient peu de droits.
- Le Massachusetts accueillait ceux qui partageaient les opinions religieuses des fondateurs, mais excluait ceux dont les croyances remettaient en cause l'orthodoxie dominante.
La Pennsylvanie valorisait le pluralisme, devenant ainsi la colonie la plus diversifiée en termes de religion, de langue et de culture.
Cet ouvrage retrace l'évolution de ces trois modèles d'immigration concurrents, qui expliquent les racines historiques des débats et des options politiques actuels. Affirmant que le modèle de la Pennsylvanie a le mieux servi le pays, le dernier chapitre formule des recommandations pour une future réforme de l'immigration.
Susan F. Martin n’est pas seulement historienne, mais a travaillé sur les politiques publiques et connaît les institutions. L’ouvrage est à la fois historique et analytique, car il relie ces héritages coloniaux aux débats contemporains sur la politique migratoire, jusqu’aux administrations récentes (Obama et Trump dans la seconde édition).
Compte tenu de la nature très controversée de l'immigration aux États-Unis, cet ouvrage fournit une analyse réfléchie et bien argumentée, précieuse tant pour les universitaires que pour les décideurs politiques, car il replace les tendances et les options politiques actuelles dans une perspective historique. Certes, on sent une préférence idéologique assumée pour le pluralisme libéral, parfois au détriment d’une analyse plus conflictuelle (rapports de classe, racialisation, impérialisme). A comparer avec des auteurs tels que John Higham (nativisme), Mae Ngai (illégalité, racialisation), ou Rogers Smith (citoyenneté).
Les États-Unis, un pays historiquement migratoire
Pluralisme assumé et conflictuel, un principe implicite : « On est américain sans cesser d’être autre chose » - Les États-Unis représentent un archétype radicalement différent, voire l'anti-modèle des expériences européennes.
Ils ne "canalisent" pas le changement démographique comme un problème à gérer : ils sont le changement. L'immigration n'est pas une question parmi d'autres ; elle est la matrice originelle et continue de la nation.
Selon les données du U.S. Census Bureau et du Department of Homeland Security, on estime à plus de 50 millions le nombre d'immigrants (personnes nées à l'étranger) ayant été légalement admis aux États-Unis entre 1945 et 2023.
Si l'on inclut l'immigration irrégulière, le chiffre total serait d'environ 55 à 60 millions de personnes.
Les Grandes tendances historiques ...
- Période d'après-guerre (1945-1965) :
Lois des quotas ethniques encore en vigueur (originaires de 1924).
Quelques programmes spéciaux : réfugiés européens (1948-1956), accueil de Cubains après 1959. Environ 3,5 millions d'admissions.
- Réforme de 1965 (Hart-Celler Act) : Abolit les quotas ethniques, met en place un système basé sur la réunification familiale et les compétences professionnelles. - Augmentation graduelle de l’immigration, surtout en provenance d'Asie et d'Amérique latine.
- Années 1980-1990 :
IRCA (1986) : régularisation de près de 3 millions de sans-papiers. - Loi de 1990 : augmentation des visas professionnels (H-1B) et de la diversification (visas "diversité"). - Forte croissance de l’immigration mexicaine et centraméricaine.
- Depuis 2000 :
Ralentissement après 2008 (crise économique). - Augmentation des migrations asiatiques (Chine, Inde) qui dépassent désormais les hispaniques. - Politiques restrictives sous les administrations récentes (Trump/Biden).
Composition actuelle (chiffres 2022)
Origine géographique : Asie : 31% (Chine, Inde, Philippines), Amérique latine : 25% (Mexique, Salvador, Cuba), Europe : 9%, Afrique : 6% (en croissance) - Répartition : Californie, Texas, Floride, New York, New Jersey concentrent >50% des immigrés.
Le Migration Policy Institute est une organisation de recherche largement citée qui publie régulièrement des rapports sur l’immigration aux États-Unis — par régions, politiques, données démographiques, etc. - Pew Research Center — Modern Immigration Wave Brings 59 Million to U.S. (2015) analyse l’impact démographique de l’immigration récente et cite les 59 millions d’immigrés arrivés depuis 1965.
1. Le caractère américain, la nation par l'immigration, un récit fondateur ..
- Un récit central et positif : Contrairement aux pays européens où l'immigration est souvent perçue comme un défi à une identité préexistante, aux États-Unis, l'immigration est l'identité. Le récit national est celui d'une "nation d'immigrants" (a nation of immigrants), forgée par des vagues successives fuyant les persécutions ou cherchant une vie meilleure. Ce récit est célébré (Statue de la Liberté, Ellis Island).
- L'idéologie du "Creuset" (Melting Pot) : L'idéal n'est ni l'assimilation à la française, ni le multiculturalisme à la britannique, mais la fusion dans un nouveau peuple américain. On attend des immigrants qu'ils abandonnent leurs attaches anciennes (to become American) pour adhérer à un "civic creed" (la Constitution, le rêve américain, l'anglais, le méritocratisme). Le changement permanent est consubstantiel à l'être national.
2. Le modèle de gestion, le libéralisme ethnique et le marché comme régulateurs ..
- Absence de politique d'"intégration" d'État :
Il n'existe aucun équivalent des cours d'intégration allemands ou du modèle républicain français. L'intégration est censée se faire naturellement, par le marché du travail, l'école publique, et l'adhésion aux valeurs civiques. C'est un processus sociétal, décentralisé et concurrentiel.
- Un système de quotas et de "catégorisation ethnique" assumé :
La gestion se fait à l'entrée (système complexe de visas, de loterie, de quotas par pays) et par la reconnaissance officielle des catégories ethno-raciales. Le recensement demande l'"origine ethnique" (Hispanic/Latino) et la "race". C'est l'inverse du modèle français : on nomme et on comptabilise les différences pour lutter contre les discriminations (Affirmative Action) et pour gérer le clientélisme politique (le Hispanic vote, le Black vote).
- Le rôle-clé des communautés et des "ethnoburbs" :
L'intégration passe souvent par des communautés diasporiques solides (Chinatown, Little Italy, mais aussi les "ethnoburbs" - banlieues à dominance d'une minorité). Ces communautés fournissent un réseau d'entraide, mais peuvent aussi ralentir l'assimilation linguistique et culturelle.
3. Les contradictions fondamentales, le rêve américain vs. la réalité structurelle ...
C'est là que le modèle révèle ses profondes tensions.
- Le mythe de l'égalité des chances vs. la hiérarchie raciale historique :
Le récit universaliste du "creuset" se heurte à l'histoire de l'esclavage, de la ségrégation (Jim Crow) et de la conquête de l'Ouest. Il existe une hiérarchie ethnique de fait, où certaines vagues (immigrants européens du XIXe) ont été assimilées en "devenant blancs" (whiteness studies), tandis que d'autres (Noirs, Hispaniques, Amérindiens) subissent une différenciation raciale persistante.
- La "canalisation" par la frontière et la peur de l'envahissement :
Si l'immigration légale est célébrée, l'immigration illégale (notamment en provenance du Mexique) est le point de fixation de toutes les angoisses. Elle incarne la peur de la perte de contrôle, du déclassement économique et du changement culturel trop rapide. La "canalisation" prend alors la forme de murs, de barrières physiques et juridiques (Immigration and Nationality Act, politiques de "détention et expulsion").
- La guerre culturelle (Culture Wars) comme cadre du débat :
La question migratoire est entièrement englobée dans les Culture Wars qui divisent le pays.
Elle oppose :
Une vision libérale-pluraliste qui insiste sur les droits, la diversité comme force, et la régularisation des sans-papiers.
Une vision conservatrice-nationaliste (incarnée par Trump) qui prône la primauté de la souveraineté, de la loi et d'une identité américaine blanche, anglophone et chrétienne menacée. Le slogan "America First" et la théorie du "Great Replacement" y ont trouvé un écho immense.
4. Comparaison synthétique avec les modèles euro ..
Conclusion : Le modèle du "Mouvement Perpétuel en Conflit"
Les États-Unis ne "canalisent" pas le changement, ils le sont, et le débat porte sur sa direction et ses limites. La transformation permanente est l'état normal. La société américaine est conçue pour absorber et métamorphoser les apports migratoires, avec une élasticité et une capacité de renouvellement bien plus grandes qu'en Europe. La régulation se fait par un mélange de marché, de communautarisme et de répression frontalière. C'est un système moins étatique et plus brutal.
Le conflit n'est pas entre changement et statu quo, mais entre deux visions du changement ..
- Une vision inclusive et pluraliste du rêve américain élargi.
- Une vision exclusive et hiérarchique qui cherche à préserver une prééminence culturelle et raciale perçue comme menacée.
En définitive, si l'Europe se demande "comment gérer le changement démographique", les États-Unis se déchirent sur "qui a le droit de définir le prochain visage de l'Amérique". Leur modèle est à la fois le plus ancien, le plus ancré dans l'identité nationale, et le plus violemment contesté de l'intérieur. C'est le paradoxe d'une nation née de l'immigration mais en proie à des peurs existentielles périodiques face à ses nouveaux visages.
"Ellis Island Nation: Immigration Policy and American Identity in the Twentieth Century", Robert L Fleegler (2013)
Bien que les débats sur l'immigration aient connu des hauts et des bas au cours de l'histoire américaine, l'importance des immigrants pour l'identité nationale est enseignée dans les cours d'éducation civique, les discours politiques, à la télévision et au cinéma. On nous dit que les États-Unis sont une « nation d'immigrants » et qu'ils ont été construits par des personnes venues de nombreux pays pour créer une nation encore meilleure. Mais cette croyance était relativement nouvelle au XXe siècle, période qui a vu la mise en place de quotas d'immigration qui ont perduré jusqu'à l'adoption de la loi sur l'immigration et la nationalité de 1965. Selon l'historien Robert L. Fleegler, ce qui a changé au cours du siècle, c'est la montée du « contributionnisme », c'est-à-dire la conviction que les nouveaux arrivants d'Europe de l'Est et du Sud ont apporté d'importants avantages culturels et économiques à la société américaine. Au début du XXe siècle, les immigrants d'Europe du Sud et de l'Est étaient souvent critiqués pour leur langue et leurs coutumes en contradiction avec leur nouvelle culture, mais ils ont d'abord été mieux acceptés grâce à l'accent mis sur leurs similitudes avec les Américains « de souche ».
"One Quarter of the Nation: Immigration and the Transformation of America", Nancy Foner (2022)
Alors que de nombreux ouvrages s'intéressent à la manière dont l'Amérique a changé les immigrants, celui-ci examine comment ceux-ci ont changé l'Amérique.
L'impact des immigrants au cours du dernier demi-siècle est devenu tellement présent dans la vie quotidienne aux États-Unis que nous ne le remarquons parfois même plus. Cet ouvrage très documenté, rédigé par l'un des plus éminents spécialistes américains de l'immigration, raconte comment les immigrants sont en train de transformer fondamentalement ce pays.
Un nombre impressionnant d'immigrants et leurs enfants, près de 86 millions de personnes, vivent aujourd'hui aux États-Unis. Ensemble, ils ont transformé l'expérience américaine de manière profonde et durable, touchant au cœur même de l'identité et des institutions du pays. Il examine comment les immigrants ont redynamisé nos centres urbains ainsi que certaines communautés rurales éloignées, et examine comment ils ont renforcé l'économie, alimentant la croissance des anciennes industries et stimulant la formation de nouvelles. Cet ouvrage très complet montre comment l'immigration a touché pratiquement tous les aspects de la culture américaine, de la musique sur laquelle nous dansons à la nourriture que nous mangeons, en passant par les films que nous regardons et les livres que nous lisons.
Foner adopte une perspective sociologique large : elle relie des travaux académiques récents à l’évolution historique, sociale, culturelle et politique des États-Unis. Son objectif n’est pas de produire une histoire exhaustive, mais une synthèse claire et accessible qui montre l’ampleur des changements induits par l’immigration depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Les transformations mises en lumière ...
1. Ordre racial et démographie ...
L’immigration récente a reconfiguré le paysage racial des États-Unis. Les nouveaux immigrés et leurs enfants (près de 86 millions de personnes) ont modifié la composition démographique du pays, influençant la manière dont la race est conceptualisée et vécue.
- Ainsi, l’immigration post-1965 a fondamentalement brouillé le schéma binaire noir-blanc qui structurait historiquement la société américaine. L'arrivée massive de populations d'Asie, d'Amérique latine, des Caraïbes et d'Afrique a introduire une "diversification de la diversité". Cela a rendu la grille de lecture raciale plus complexe, avec :
- L'émergence des "Asiatifs" (Asians) et des "Latinos" comme catégories raciales-panethniques majeures, bien qu'internement très hétérogènes (un Cubain et un Salvadorien n'ont pas la même histoire).
- La remise en question de la "blanchité" (whiteness) : Certains groupes (comme les Arabes ou les Latinos perçus comme blancs) occupent une position instable, parfois inclus, parfois exclus.
- La croissance fulgurante des populations multiraciales, notamment parmi les enfants d'immigrés, forçant à repenser les cases administratives et identitaires (recensement).
Un impact générationnel : La « seconde génération » (enfants nés aux États-Unis de parents immigrés) est le moteur principal de ces transformations, naviguant entre les identités ethniques familiales et une identité américaine redéfinie.
2. Communautés, villes et territoires ...
Le peuplement immigrant a rompu avec le modèle historique de concentration dans quelques métropoles portuaires (New York, Chicago). On observe aujourd'hui :
- La revitalisation urbaine : Des quartiers autrefois en déclin (ex : Downtown Los Angeles, parts de Queens et Brooklyn) ont été dynamisés par des commerces et une vie communautaire immigrée. Ce phénomène va parfois de pair avec une gentrification menée par des professionnels immigrés de seconde génération.
- Le modèle des "ethnoburbs" : Développé par le géographe Wei Li, ce terme décrit des banlieues à forte concentration et dominance économique d'un groupe ethnique (ex : les Coréens à Annandale (Virginie), les Chinois à Monterey Park (Californie)). Ce ne sont plus des ghettos de pauvreté, mais des pôles résidentiels et commerciaux prospères.
- Les nouvelles destinations : Depuis les années 1990, on observe une dispersion géographique vers le Sud (Caroline du Nord, Géorgie) et le Midwest (Iowa), où les immigrés s'installent dans des petites villes et zones rurales pour travailler dans l'agroalimentaire, la construction ou les services. Cela crée des changements sociaux rapides dans des communautés peu préparées.
3. Économie ...
Foner insiste sur la complémentarité des immigrés dans l'économie. Ils ne se substituent pas simplement aux travailleurs natifs, mais occupent des niches et créent des dynamiques nouvelles :
- Polarisation des emplois : Ils sont surreprésentés aux deux extrémités du spectre :
- Haut de l'échelle : 30% des docteurs en informatique, ingénierie et sciences sont nés à l'étranger. Ils alimentent les secteurs de la tech, de la santé (médecins, infirmiers) et de la recherche.
- Bas de l'échelle : Ils constituent une main-d'œuvre essentielle dans l'agriculture, le bâtiment, la restauration, les services à la personne (gardes d'enfants, soins aux personnes âgées) et l'entretien, des secteurs peu attractifs pour les natifs.
- Entrepreneuriat : Les taux de création d'entreprise sont plus élevés chez les immigrés. Ils créent des "entreprises ethniques" qui servent leur communauté, mais aussi l'économie générale (épiceries, restaurants, services financiers, tech).
- Soutien aux systèmes sociaux : Par leurs cotisations (taxes, Social Security), les immigrés, notamment ceux en situation régulière, aident à financer les retraites d'une population native vieillissante.
4. Culture populaire et vie quotidienne ...
L'influence va au-delà de l'exotisme superficiel pour reconfigurer le mainstream américain :
- Gastronomie : La "food culture" américaine est désormais inconcevable sans le tacos, le sushi, le poulet tandoori ou le phở, devenus des plats du quotidien pour toutes les classes sociales.
- Musique et cinéma : Le hip-hop, art afro-américain, a intégré des influences caribéennes et latines. Le K-pop (coréen) et le reggaeton (porto-ricain/colombien) dominent les charts. À Hollywood, des réalisateurs et acteurs issus de l'immigration (Chloé Zhao, Guillermo del Toro, Mindy Kaling) remportent les plus hautes récompenses et racontent de nouvelles histoires.
- Pratiques religieuses : L'islam, l'hindouisme, le bouddhisme et le christianisme pentecôtiste latino-américain sont devenus des composantes visibles du paysage religieux, challengeant l'hégémonie protestante/catholique historique.
- Langues : L'espagnol est devenu une langue seconde de facto dans de nombreuses régions (médias, services publics, affaires). Le multilinguisme est une compétence de plus en plus valorisée.
5. Politique et élections ...
L'impact politique est profond et à double tranchant ..
- Électorat multiethnique en croissance : L'électorat latino et asiatique est le segment qui croît le plus vite, remodelant les stratégies des partis, notamment dans les États-clés comme la Floride, l'Arizona, le Texas et la Géorgie.
- Complexité des affiliations : Il n'y a pas de "vote immigré" monolithique. Les votes varient selon l'origine nationale, la religion, la classe et la génération (ex : divergences entre Cubains-Américains républicains et Mexicains-Américains plutôt démocrates).
- Redéfinition des clivages : La question de l'immigration est devenue la ligne de fracture centrale entre Républicains et Démocrates, surpassant souvent les débats économiques traditionnels. Elle alimente les "guerres culturelles" sur l'identité nationale.
- Mobilisation et représentation : La menace de politiques anti-immigrés (comme sous Trump) a politisé et mobilisé de nouveaux électeurs de la seconde génération. On voit une augmentation sans précédent du nombre de candidats issus de l'immigration à tous les niveaux de pouvoir (vice-présidente Kamala Harris, sénateurs, maires).
Dans "Fear, Anxiety, and National Identity: Immigration and Belonging in North America and Western Europe" (2015), que Nancy Foner a co-dirigé avec Patrick Simon, l'argument central est que l'immigration a profondément ébranlé les identités nationales dans les démocraties occidentales, provoquant des peurs et des anxiétés parmi les populations natives, mais la nature et l'intensité de ces réactions varient considérablement selon l'histoire, les mythes et les cadres institutionnels distincts de chaque pays.
La contribution de Nancy Foner (souvent en collaboration avec Patrick Simon dans les chapitres de cadrage) met en lumière plusieurs idées clés comparatives ...
1. L'immigration perçue comme une "menace identitaire"
L'afflux massif d'immigrants, particulièrement perçus comme culturellement ou religieusement différents, est vu comme une menace pour les mythes et symboles fondamentaux de l'identité nationale. Cela déclenche peur et anxiété parmi une partie de la population native.
En Europe, la menace est souvent formulée autour de l'opposition laïcité vs islam (ex. : les débats sur le voile en France) ou du défi aux conceptions ethniques de la nation.
Aux États-Unis, la menace est plus souvent liée à la langue (anglais vs espagnol) et au changement de l'ordre racial, l'immigration massive hispanique et asiatique remettant en cause le schéma historique binaire noir-blanc.
2. Le rôle crucial des "régimes d'intégration" et des récits nationaux
La réponse d'un pays à ces peurs n'est pas aléatoire ; elle est canalisée par ses idéologies d'intégration et ses mythes nationaux fondateurs préexistants.
- France : Le modèle républicain de laïcité et d'universalisme aveugle à la couleur devient le champ de bataille. L'anxiété se concentre sur la question de savoir si les musulmans peuvent devenir "français" sans renoncer à leur identité religieuse.
- Allemagne : Sa définition historiquement ethno-culturelle de la citoyenneté (droit du sang) a créé une anxiété prolongée sur la possibilité pour les immigrants, même leurs enfants nés en Allemagne, de vraiment "appartenir". (Des réformes ont commencé à modifier cela durant la période étudiée).
- États-Unis : Le récit de la "nation d'immigrants" agit comme un puissant contrepoids à l'anxiété. Il fournit un modèle idéologique d'inclusion. Cependant, cela coexiste avec des peurs profondes concernant l'immigration illégale et la prétendue réticence de certains groupes à s'assimiler.
- Royaume-Uni & Canada : Leurs politiques multiculturalistes reconnaissent et accommodent officiellement les différences de groupe, ce qui peut atténuer certaines anxiétés mais aussi alimenter d'autres craintes de fragmentation sociétale.
3. La racialisation de la religion (surtout l'islam)
L'ouvrage souligne qu'en Europe occidentale, la religion (l'islam) est devenue un marqueur principal de différence, fonctionnant souvent comme une catégorie "racialisée" ou ethnique. Les musulmans sont fréquemment perçus comme un groupe monolithique et inassimilable, quelle que soit leur origine nationale ou leurs croyances individuelles. Cette racialisation de la religion est un moteur clé de l'anxiété et de l'exclusion.
4. Le paradoxe de la seconde génération
Le livre note que si les craintes ciblent souvent la première génération d'immigrants, les enfants d'immigrés (la seconde génération) sont au cœur des anxiétés et des résolutions potentielles. Leur intégration éducative et économique est cruciale pour apaiser les peurs d'une division durable.
Cependant, les expériences de discrimination peuvent alimenter des identités réactives au sein de la seconde génération, ce qui peut à son tour renforcer les anxiétés des natifs concernant la loyauté et l'appartenance, créant un cercle vicieux.
5. Une conclusion nuancée et rassurante
En fin de compte, Foner et Simon soutiennent que si les peurs et les anxiétés sont réelles et politiquement puissantes, elles sont souvent disproportionnées par rapport à l'impact sociétal réel de l'immigration. L'approche comparative de l'ouvrage montre que :
- L'intégration est en cours, même si elle est inégale et pleine de défis sérieux.
- Les identités nationales ne sont pas statiques ; elles évoluent et sont renégociées, comme elles l'ont toujours été.
- Les cadres institutionnels de chaque État-nation (ses lois, son école, son marché du travail) jouent un rôle majeur dans la détermination de la question de savoir si les peurs se traduisent par une exclusion permanente ou par une intégration évolutive et gérable.
"Remaking the American Mainstream : Assimilation and Contemporary Immigration" de Richard Alba et Victor Nee (2003).
Richard Alba, sociologue spécialiste des questions d'ethnicité et d'immigration, et Victor Nee, sociologue et professeur dont les travaux portent sur l'immigration et le capital social, sont tous deux des figures majeures de la sociologie américaine contemporaine.
Alba et Nee proposent une réhabilitation et une modernisation de la théorie de l'assimilation, souvent rejetée depuis les années 1960-70 pour son normativisme (l'assimilation comme injonction à l'anglo-conformité) et son incapacité à rendre compte de la persistance des inégalités ethniques.
Leur objectif est de montrer que l'assimilation reste le processus majeur expliquant l'intégration des immigrés et de leurs descendants aux États-Unis, mais qu'elle doit être repensée.
L'assimilation est toujours motivée, en théorie, par la volonté des immigrants et de la deuxième génération d'améliorer leur situation sociale et matérielle en Amérique. Mais ils montrent également que les immigrants, hier comme aujourd'hui, ont profondément changé notre société et notre culture dominantes en devenant américains.
En examinant divers domaines (langue, liens socio-économiques, modes de résidence et mariages mixtes), ils démontrent l'importance continue de l'assimilation dans la vie américaine. Et ils prédisent qu'elle estompera les frontières entre les principales populations définies par leur appartenance raciale, à mesure que les non-Blancs et les Hispaniques s'intègrent de plus en plus dans la société dominante.
- Nos auteurs définissent l'assimilation comme « le déclin d'une différence ethnique et de la distinction culturelle et sociale qui en découle » ...
Ce déclin peut être bidirectionnel (les groupes majoritaires s'adaptent aussi) et n'implique pas la disparition totale de l'ethnicité. Il s'agit d'un processus structurel, principalement inconscient, qui se produit à travers les actions quotidiennes des individus cherchant à maximiser leurs opportunités au sein des institutions du marché et de l'État.
- Leur cadre théorique, dit de la "nouvelle assimilation", est le principal apport ..
Ils l'ancrent dans la théorie de l'action rationnelle et le néo-institutionnalisme. L'assimilation n'est pas une idéologie mais une conséquence souvent non intentionnelle des stratégies individuelles dans un cadre institutionnel (école, marché du travail, droit) qui, aux États-Unis, favorise l'égalité formelle et punit la discrimination flagrante.
- L'Accent sur les Mécanismes Institutionnels : C'est la force principale du livre. Ils identifient des mécanismes concrets qui facilitent l'assimilation : Le Marché et la recherche de compétences/qualifications; L'État et son rôle via les lois civiques (Civil Rights Act) qui criminalisent la discrimination et légitiment la diversité; La Société Civile (associations, syndicats, églises) comme espaces de mixité; La Proximité Spatiale et la déségrégation résidentielle.
- La Distinction entre Frontières Sociales : Ils introduisent une notion clé : la "bright boundary" (frontière rigide, infranchissable, comme la barrière raciale noire/blanche historique) et la "blurred boundary" (frontière poreuse, comme celle séparant les catholiques blancs européens des protestants). L'assimilation s'accélère quand les frontières deviennent poreuses.
- L'Analyse Comparée et Historique : En comparant l'immigration européenne du début du XXe siècle avec l'immigration post-1965 (asiatique, latino-américaine), ils montrent que si les contextes diffèrent (couleur de peau, distance culturelle), les mécanismes d'intégration par les institutions restent puissants. Ils prédisent une assimilation "à l'italienne" pour de nombreux groupes latino et asiatiques.
- Le Processus Intergénérationnel : Ils insistent sur le fait que l'assimilation est un processus de longue haleine, plus visible à la deuxième ou troisième génération, corrigeant ainsi les analyses trop centrées sur la première génération.
Leur foi dans les institutions américaines et le droit a été critiquée, notamment par les tenants de la théorie de la "racisation" (racialization). Des chercheurs comme Eduardo Bonilla-Silva ou George J. Sánchez soulignent que le racisme systémique et les préjugés persistent, créant des obstacles durables pour les groupes non-blancs (Noirs, Latinos, certains Asiatiques), même avec un capital humain élevé. Leur modèle sous-estime peut-être la résilience des "bright boundaries" raciales.
Leur travail dialogue (parfois en tension) avec la théorie concurrente et très influente de l'assimilation segmentée (Portes & Rumbaut, Zhou). Cette théorie argue que les trajectoires des descendants d'immigrés peuvent diverger : ascension sociale et assimilation (classique), pauvreté persistante et assimilation vers la sous-classe (downward assimilation), ou mobilité économique avec conservation de l'identité communautaire. Alba et Nee reconnaissent ces variations, mais leur modèle central reste optimiste et tend à généraliser une trajectoire ascendante. Le paysage de l'immigration américaine est sans doute plus conflictuel et segmenté qu'ils ne l'envisageaient en 2003.
Les travaux de Mary C. Waters ou de Peggy Levitt sur la transnationalisme et le bricolage identitaire montrent que l'adoption des normes américaines n'efface pas nécessairement les identités ethniques, qui peuvent être réactivées stratégiquement.
Les développements postérieurs à la publication (radicalisation du débat sur l'immigration après le 11 septembre, montée du populisme anti-immigrés avec Trump, essor du mouvement Black Lives Matter) rappellent que le contexte politique et le "climat d'accueil" peuvent se durcir, rendant les frontières à nouveau plus rigides. Leur modèle, ancré dans l'optimisme des années 1990, semble parfois daté face à ces résurgences identitaires conflictuelles.
Un ouvrage de sociologie qui offre une analyse nuancée et puissante des mécanismes d'assimilation aux États-Unis aujourd'hui et entend dépasser l'opposition qui peut paraître stérile entre "melting pot" et "multiculturalisme" : un classique pour comprendre la dynamique du changement démographique permanent.
