Civilisation & immigration - Le "Grand Remplacement" -  1/2 - "Go Back to Where You Came From: The Backlash Against Immigration and the Fate of Western Democracy" (Sasha Polakow-Suransky, 2017) - "Reflections on the Revolution In Europe: Immigration, Islam, and the West",  Christopher Caldwell (2009) - "La Peur des barbares: Au-delà du choc des civilisations" (2008),Tzvetan Todorov - "The Age of Migration : International Population Movements in the Modern World" (Hein de Haas, Stephen Castles, Mark J. Miller,  Macmillan, Red Globe Press, Springer Nature, 6th ed. 2020, 2019) ...

Last update: 02/02/2025


Après une mondialisation tour à tour vantée et diabolisée, nous entrons en ce début du XXIe (2026) dans une dé-mondialisation partielle, une re-politisation des frontières, un retour des civilisations et des États.

Ce n’est pas un retour en arrière, mais la fin d’une parenthèse historique.

Un Retour de réalité après avoir épuisé toutes les possibilités intellectuelles qui ont permis d'édifier nos démocraties et nos libertés : notre monde se re-structure autour de ces frontières, certaines permettent de définir a minima des pays, et d'autres des régions au sein de ces pays. D'autres frontières peuvent être évoquées définissant des unions de pays.

Avec les frontières, réapparaissent plus critiques que jamais, les questions de langue, de nation, de culture, et de civilisation, - ce dernier terme par ailleurs peu maîtrisé - : chaque peuple, soumis aux aléas de ses élites déclarées et de ses dirigeants supposés éclairés, est en quête de l'antidote politique et culturel qui pourrait lui permettre cette existence, non plus pacifiée, mais sécurisée à laquelle il aspire désormais.

Dans notre monde global qui tente de se dé-mondialiser, ces frontières font l'objet d'enjeux d'autant plus vitaux qu'elles permettent non seulement

-  de définir géographiquement l'espace dans lequel vit et se développe un peuple, avec des caractéristiques qu'il juge refléter son identité, mais foncièrement inséparable du confortable système des réseaux sociaux sans lequel chaque individu n'a plus guère d'existence,

- mais aussi la ligne de démarcation que chaque peuple oppose au reste du monde pour contenir une pression migratoire d'autant plus redoutable qu'elle serait susceptible de modifier fondamentalement sa culture, sa nation, sa civilisation : de fait son sentiment de sécurité, l'intensité d'une peur diffuse qu'aucun gouvernant ne semble en mesure de maîtriser intellectuellement ...

 

D'un côté, une thèse, communément appelée celle du « grand remplacement », cristallise ces tensions en postulant qu'une immigration de masse menacerait jusqu'à l'existence des peuples et des civilisations qu'ils incarnent. 

De l'autre, des technocrates ou opportunistes du pouvoir et des médias, qui usent et abusent d'un autre type de "grand remplacement", celui des idées et de l'imagination par simplification moralisatrice et manichéisme primaire ...

 

De fait, d'autres interprétations ne sont pas à négliger. 

L’Occident européen ne semble pas tant menacé par l’immigration que par son propre doute, par l’affaiblissement de son intelligence du monde, - et accessoirement de ses institutions intégratrices -, par sa difficulté à articuler universalisme et pluralisme, compréhension et dialogue, à se démettre d'une simplification du raisonnement qui le conduit inexorablement à d'innombrables petites régressions de liberté ici et là.

Comme chez Toynbee, la question décisive n’est pas celle du choc, mais celle de la réponse : réponse politique, éducative et symbolique à un monde en mutation rapide. Faut-il encore savoir construire des réponses appropriées aux problèmes dont nous sommes, le plus souvent, les grands générateurs, par méconnaissance, égocentrisme, incompétence ...



"Go Back to Where You Came From: The Backlash Against Immigration and the Fate of Western Democracy" (Sasha Polakow-Suransky, 2017)

Sasha Polakow-Suransky est un écrivain et journaliste américano-sud-africain, ancien rédacteur en chef de Foreign Policy et chercheur associé au Council on Foreign Relations. Son parcours biculturel (enfant de réfugiés juifs sud-africains) informe sa sensibilité aux questions d'exil, d'identité et de démocratie. L'ouvrage paraît en 2017, au moment où la crise des réfugiés et la montée des populismes en Occident atteignent un point culminant (élection de Trump, Brexit, succès électoraux de l'extrême droite en Europe).

 

Polakow-Suransky soutient que la réaction xénophobe contre les immigrants et les réfugiés représente une menace existentielle pour les démocraties occidentales, plus dangereuse que les migrants eux-mêmes. Cette menace est interne : elle provient de la trahison par les démocraties de leurs propres valeurs (égalité, état de droit, droits de l'homme) au nom de la sécurité et de l'homogénéité nationale.

L'ouvrage combine journalisme d'enquête (interviews de politiciens, de militants, de réfugiés) et analyse historique comparative. Il examine plusieurs cas nationaux :

- France : La montée du Front National et la rhétorique anti-immigration dans le contexte républicain.

- Allemagne : La crise des réfugiés de 2015, l'essor de l'AfD, et le débat sur le Leitkultur.

-Afrique du Sud : Les violences xénophobes contre les migrants africains, un contrepoint révélateur sur une démocratie post-apartheid.

- États-Unis : La campagne de Trump et la résurgence du nativisme.

- Royaume-Uni : Le Brexit comme symptôme du repli identitaire.

Polakow-Suransky ne présente pas la montée du populisme anti-immigration comme un phénomène nouveau, mais l'inscrit dans des cycles historiques (nativisme américain du 19e siècle, rejet des réfugiés juifs dans les années 1930). La comparaison avec l'Afrique du Sud est originale et puissante. Elle montre comment une nation ayant lutté contre le racisme institutionnel peut développer une xénophobie violente contre les "étrangers" africains, révélant que l'identité nationale exclusive peut se reconstruire sur de nouvelles exclusions.

Il décortique avec précision comment les partis établis ont emprunté la rhétorique de l'extrême droite sur l'immigration (ex. : Sarkozy en France, les conservateurs britanniques), normalisant des idées autrefois marginales. 

 

Polakow-Suransky nous montre que ce n'est pas l'immigration en tant que phénomène démographique qui transforme le paysage politique, mais bien la perception anxiogène et instrumentalisée de cette immigration. La "réalité statistique" est devenue secondaire face à la puissance narrative du récit du déclin et du remplacement, qui touche des cordes psychologiques bien plus profondes que les analyses rationnelles. 

C'est précisément ce décalage qui rend le débat si toxique et difficile à apaiser par les seuls faits...

 

Polakow-Suransky ne se contente pas de dire que le débat est irrationnel ; il en révèle l'architecture émotionnelle et politique :

1. - La peur est plus mobilisatrice que les faits : Les politiciens populistes ont compris qu'évoquer une menace existentielle (le "remplacement") génère plus d'engagement et de votes que des discussions complexes sur les politiques d'intégration ou les besoins du marché du travail.

2. - Le décalage temporel : Les peurs sont immédiates et viscérales, tandis que les données statistiques sont abstraites et à long terme. La politique électorale privilégie le premier registre.

3. - La fonction identitaire : Le récit du "grand remplacement" répond à un besoin profond de narration collective dans des sociétés en mutation rapide, offrant une explication simple (et erronée) à des angoisses complexes (mondialisation, déclin économique relatif, perte de repères).

4. - Le cercle vicieux médiatique : Les déclarations alarmistes génèrent de l'audience → les médias en parlent davantage → le public perçoit le problème comme plus important → les politiciens durcissent leur discours.

 

 Polakow-Suransky retrace les origines intellectuelles de la théorie du "grand remplacement" en France (chez l'écrivain Renaud Camus) et montre comment cette idée, née dans des cercles littéraires marginaux, a été instrumentalisée politiquement par le Front National.

Il établit des parallèles historiques avec d'autres "paniques démographiques" : la peur de l'immigration irlandaise et catholique aux États-Unis au 19e siècle, la rhétorique anti-italienne en Australie dans les années 1920, ou l'obsession nazie pour les "taux de natalité" juifs. Cette mise en perspective historique permet de montrer que ce type de peur n'est pas nouveau et répond à des schémas récurrents plutôt qu'à des réalités démographiques nouvelles.

 

La Confrontation systématique entre les peurs et les données..

- Exemple de l'Allemagne : Lors de la "crise des réfugiés" de 2015, les craintes d'un "déluge" et d'une "islamisation" ont dominé le débat public. Polakow-Suransky présente les chiffres réels : en 2015, les étrangers représentaient environ 10% de la population allemande, une proportion inférieure à celle de la France ou du Royaume-Uni, et très éloignée des fantasmes d'une majorité imminente. Il cite des études démographiques sérieuses montrant que même avec les arrivées de 2015-2016, la part de la population musulmane en Allemagne resterait autour de 8-10% en 2050, contredisant le scénario catastrophiste.

- Exemple du Brexit : Il analyse la campagne du Brexit où la peur de l'immigration turque (et son "imminente" adhésion à l'UE) a joué un rôle crucial. Il montre que cette peur était déconnectée des réalités politiques : les négociations d'adhésion de la Turquie étaient au point mort depuis des années, et l'idée que 77 millions de Turcs pourraient soudainement migrer au Royaume-Uni était statistiquement absurde. Pourtant, ce récit a fonctionné car il touchait à une anxiété plus profonde sur la perte de souveraineté et d'identité.

L'Analyse du décalage entre perception et réalité

- L'écart psychologique : Polakow-Suransky cite régulièrement des sondages montrant que les gens surestiment massivement la proportion d'immigrants dans leur pays. En France, par exemple, les sondés estimaient en moyenne que les musulmans représentaient 31% de la population (contre 7-8% en réalité).

- Ce biais de perception est entretenu par la couverture médiatique qui se concentre sur les "crises" et les conflits; la visibilité géographique (concentration dans les grandes villes); l''amplification politique par des partis qui ont intérêt à maintenir cette peur.

L'Investigation sur le terrain : de la rhétorique aux réalités locales

Méthode journalistique : Il visite des lieux emblématiques du débat (Calais, les banlieues françaises, les villes d'Afrique du Sud). À chaque fois, il constate un décalage entre le récit national alarmiste et les réalités complexes et nuancées sur le terrain.

Exemple à Port Elizabeth en Afrique du Sud : les discours politiques accusent les immigrants zimbabwéens ou somaliens de "voler les emplois" et de "propager le crime". Sur place, Polakow-Suransky trouve des situations bien plus complexes : des immigrants créant parfois des emplois, des tensions économiques réelles mais exacerbées par des politiciens cherchant des boucs émissaires.

Analyse des mécanismes de diffusion des peurs

- Le rôle des nouveaux médias : Il documente comment les réseaux sociaux et certains médias d'opinion créent des "bulles informationnelles" où les peurs démographiques circulent sans être confrontées aux faits. Il analyse spécifiquement comment l'extrême droite américaine (Breitbart, Fox News) et européenne a développé un langage codé ("remigration", "crise identitaire", "Islamo-gauchisme") pour rendre acceptable des idées autrefois considérées comme extrêmes.

- L'appropriation par les partis mainstream : il montre comment des partis de gouvernement (les Républicains aux États-Unis, les Conservateurs au Royaume-Uni, la CDU en Allemagne) ont repris à leur compte des éléments de ce récit par stratégie électorale, même quand ils en connaissaient le caractère exagéré. Cette "normalisation" a pour effet de légitimer l'irrationnel en le faisant entrer dans le débat politique conventionnel.

Contraste entre discours sécuritaire et données criminologiques

L'argument de l'insécurité : Polakow-Suransky confronte systématiquement l'association entre immigration et criminalité avec les statistiques officielles. En Allemagne, il note que les taux de criminalité ont continué à baisser pendant la période d'arrivée massive des réfugiés (2015-2016), contredisant le récit médiatique. En France, il cite des études montrant que les immigrés ne sont pas surreprésentés dans les statistiques criminelles une fois pris en compte les facteurs socio-économiques.

 

En externalisant les frontières (accords avec des régimes autoritaires), en criminalisant la solidarité, en affaiblissant le droit d'asile, les démocraties ne sapent-elles pas leurs propres fondements juridiques et moraux. L'ouvrage illustre comment la logique sécuritaire et l'exception permanente deviennent la norme, ce que d'autres auteurs (comme Giorgio Agamben) ont théorisé.

 

Le philosophe italien Giorgio Agamben, dans son ouvrage majeur "Homo Sacer" (1995), théorise que le paradigme politique fondamental de l'Occident n'est pas la cité (la polis) mais le "camp" – un espace où la loi est suspendue.

- L'État d'Exception : C'est la situation où le pouvoir souverain suspend l'ordre juridique normal au nom d'une urgence (une crise, une menace). Cet état, censé être temporaire et exceptionnel, tend à se pérenniser.

- La Vie Nue (zōè) : Dans cet espace d'exception, les individus sont dépouillés de leurs droits politiques et juridiques (bios, la vie dans la cité) et réduits à leur simple existence biologique (zōè). Ils sont inclus dans l'ordre politique précisément par leur exclusion – leur vie peut être prise sans que ce soit un meurtre, et abandonnée sans que ce soit un sacrifice.

- La Normalisation de l'Exception : Le danger, pour Agamben, est que l'état d'exception cesse d'être une mesure provisoire pour devenir une technique de gouvernement permanente, un "espace vide de droit" au cœur même de la démocratie.

 

Polakow-Suransky illustre cette dynamique dans le contexte migratoire en documentant précisément comment la gestion des migrations et des réfugiés opère cette normalisation de l'exception.

Les arrivées de migrants sont constamment présentées comme une "crise", un "afflux", un "déluge".

Ce langage justifie des mesures extraordinaires en dehors du cadre juridique habituel. Polakow-Suransky montre que cette rhétorique perdure indépendamment des chiffres réels. Que les arrivées augmentent ou diminuent, le discours de crise reste, créant un état de siège psychologique permanent qui légitime la suspension des normes.

La Création d'Espaces d'Exception Concrets constituent les équivalents modernes du "camp" agambénien. 

- Les Zones Frontalières : Les hotspots en Grèce et en Italie, la jungle de Calais. Dans ces espaces, les droits fondamentaux (à un procès équitable, à des conditions de vie dignes, à la protection internationale) sont systématiquement suspendus ou ignorés. Les personnes y sont réduites à des corps à gérer, à trier, à contenir – de la "vie nue".

- Les Centres de Rétention Administrative : Polakow-Suransky décrit ces espaces où les migrants sont privés de liberté, souvent sans jugement, pour la seule "faute" administrative d'être en situation irrégulière. Le droit commun n'y pénètre que difficilement.

- L'Externalisation des Frontières : Les accords avec la Libye, la Turquie ou le Maroc créent des zones d'exception extraterritoriales. L'UE externalise le "sale boulot" dans des pays où l'État de droit est faible, permettant des pratiques (détentions arbitraires, refoulements violents) qui seraient illégales sur son territoire. L'exception devient géographiquement externalisée mais politiquement internalisée comme mode de gestion.

La Suspension du Droit pour Certaines Catégories de Personnes ..

Agamben parle de ceux qui peuvent être mis à mort sans sacrifier et abandonnés sans être tués. Polakow-Suransky documente comment les migrants en mer Méditerranée incarnent cette "vie nue" : leur mort est traitée comme un fait statistique, un "risque du métier", rarement comme un crime ou une tragédie exigeant responsabilité.

La criminalisation des sauveteurs (ONG en Méditerranée, citoyens offrant un toit) est l'étape ultime : celui qui porte secours à la "vie nue" devient lui-même un hors-la-loi. La solidarité humaine de base est érigée en délit.

La Logique Sécuritaire comme Nouvelle Norme ...

Polakow-Suransky montre comment les ministères de l'Intérieur et les agences de sécurité (Frontex) sont devenus les principaux architectes des politiques migratoires, éclipsant les ministères des Affaires sociales, de l'Intégration ou des Affaires étrangères.

- Le langage change : on ne parle plus de "réfugiés" ou de "personnes", mais de "flux", de "pression migratoire", de "contrôle". Le lexique est celui de l'hydraulique ou de la guerre, jamais celui des droits ou de l'intégration.

- Les lois d'exception (état d'urgence en France après les attentats, lois anti-migrants en Hongrie) se sédimentent dans le droit commun. Des mesures temporaires deviennent permanentes (comme les contrôles aux frontières intérieures de Schengen).

 

Le Résultat : La Trahison des Valeurs Démocratiques ...

C'est ici que la thèse de Polakow-Suransky rejoint le plus profondément l'avertissement d'Agamben ...

- La démocratie se définit par l'égalité devant la loi et la protection des droits. En créant une catégorie d'êtres humains (les migrants, les demandeurs d'asile) à qui ces droits ne s'appliquent pas pleinement, elle creuse une exception au sein de son propre système.

- Cette exception n'est pas une anomalie, mais devient le modèle : aujourd'hui appliqué aux "étrangers indésirables", demain ce mécanisme de suspension des droits pourrait être étendu à d'autres catégories (les "radicalisés", les "contestataires").

- La frontière physique devient le laboratoire où l'on expérimente des technologies de contrôle (biométrie, surveillance, drones) et des logiques juridiques d'exception qui finissent par refluer vers l'intérieur et s'appliquer à l'ensemble de la population.

 

Polakow-Suransky, en journaliste et politologue, montre que le "camp" n'est pas un anachronisme des régimes totalitaires, mais une réalité opérationnelle aux frontières de l'Europe démocratique. La "vie nue", ce sont ces corps entassés à Lesbos, noyés au large de la Libye, ou parqués dans des centres de rétention polonais.

En documentant comment la logique de l'exception (justifiée par l'urgence migratoire) est devenue la norme de gouvernance, il valide l'intuition centrale d'Agamben : le pire danger pour la démocratie est qu'elle utilise ses propres outils pour se vider de sa substance. La menace ne vient pas de l'extérieur (les migrants), mais de l'intérieur : de la capacité du système à se corrompre en instituant l'inégalité des droits comme principe de gestion. C'est cette autodestruction que Polakow-Suransky décrypte avec une précision singulière.

 

Mais Polakow-Suransky présente parfois la dérive illibérale comme une pente inéluctable, sous-estimant sans doute les forces de résistance (société civile, juridictions, contre-discours) et les ambiguïtés au sein même des sociétés démocratiques.

Si l'accent sur le discours et l'identité est fort, les racines socio-économiques du malaise (désindustrialisation, précarité, inégalités) qui alimentent le rejet de l'immigration sont moins explorées en profondeur.

Malgré le chapitre sur l'Afrique du Sud, l'analyse reste centrée sur l'Occident. Une comparaison avec des démocraties non-occidentales confrontées à l'immigration (Inde, Brésil) aurait pu enrichir la réflexion.

L'Optimisme de la Conclusion en Décalage? La conclusion appelle à défendre un "libéralisme inclusif", mais les pistes concrètes pour enrayer la dynamique décrite semblent fragiles face à la puissance des tendances analysées.


Le Chaînon Manquant de l'Analyse ...

Polakow-Suransky nous donne une radiographie impressionnante de la maladie (la fièvre populiste et identitaire), mais il est moins précis sur l'état général du patient qui a rendu cette infection possible.

La "léthargie politique" des gouvernants – ce mélange de cynisme électoral, d'inertie bureaucratique, de peur de l'avenir et de manque de vision – est le terrain affaibli sur lequel prospèrent les forces qu'il décrit.

Cette omission n'invalide pas son diagnostic, mais elle le rend incomplet. Car la plus grande menace pour les démocraties vient peut-être moins de ceux qui les attaquent frontalement que de ceux qui, en ayant le pouvoir et la responsabilité de les défendre, choisissent par lâcheté, calcul ou incurie de laisser la porte ouverte à leurs ennemis. C'est cette "trahison des élites" qui mériterait une analyse aussi approfondie que celle qu'il consacre à la "révolte des masses".

Son focus sur les forces actives de la réaction (populistes, extrême droite, mouvements identitaires), focus dans lequel s'engouffrent la quasi totalité des responsables et des médias dits de gauche, des condamnations morales, qui ne requiert pas des argumentaires très élaborés, mais  qui conduisent à négliger le rôle tout aussi corrosif de l'inaction, de la lâcheté ou de l'incompétence des élites politiques modérées et des institutions établies.

 

Un Angle Mort de l'Analyse?

Polakow-Suransky excelle à montrer qui agit (les populistes) et comment ils agissent (par le discours et la politique), mais il reste vague sur qui n'agit pas et pourquoi. Cette omission est significative car la "léthargie politique" n'est pas une simple absence, mais une force politique active qui crée le vide dans lequel prospèrent les extrémistes.

 

Les Formes Concrètes de cette Léthargie Politique ...

1. Le Calcul Électoral Cynique et l'Abandon Préventif des Principes :

Polakow-Suransky note que les partis de gouvernement adoptent le langage de l'extrême droite, mais il n'approfondit pas assez la stratégie délibérée d'abandon. 

Exemple : En Allemagne, la CDU/CSU a maintenu pendant des décennies l'illusion qu'on n'était "pas un pays d'immigration", non par conviction, mais par peur de perdre l'électorat conservateur. Cette fiction a empêché la mise en place de politiques d'intégration cohérentes, préparant le terrain pour les crises futures.

Exemple français : La droite et une partie de la gauche ont instrumentalisé le "modèle républicain" comme écran de fumée pour éviter d'investir massivement dans l'intégration dans les banlieues, par peur de mécontenter l'électorat périurbain.

2. L'Inertie Bureaucratique et le Déni des Réalités Démographiques ..

Les gouvernements disposent de leviers (éducation, logement, formation linguistique, reconnaissance des diplômes) mais les systèmes restent figés dans des modèles des années 1970-80.

Polakow-Suransky montre les conséquences, mais pas assez les causes institutionnelles : ministères cloisonnés, absence d'évaluation des politiques, pesanteur administrative qui décourage les réformes.

L'"aveuglement statistique" est un bon exemple : les gouvernements disposent des données sur le vieillissement démographique et les besoins en main-d'œuvre, mais refusent d'en tirer les conséquences politiques par peur du débat public.

3. La Peur Panique du Désordre et de la Perte de Contrôle ...

Polakow-Suransky décrit les réactions sécuritaires, mais moins la psychologie du gouvernant face à l'inconnu.

Beaucoup de dirigeants européens en 2015 ont été paralysés par la peur du "chaos", de l'« appel d'air », du "sentiment de perte de souveraineté". Cette peur a conduit à préférer des solutions court-termistes de fermeture (même inefficaces) plutôt que de gérer la complexité d'une ouverture organisée.

L'exemple de l'accord UE-Turquie (2016) est ici éclairant : c'est une solution technocratique qui externalise le problème, évitant aux dirigeants européens d'affronter le débat interne sur la solidarité et l'accueil.

4. L'Incompétence dans la Gestion de Crise ...

La crise de 2015 a révélé une faillite de la capacité de planification et de coordination des États européens.

Polakow-Suransky montre les conséquences humanitaires, mais aurait pu analyser en détail les défaillances bureaucratiques : absence de centres d'accueil préparés, procédures d'asile engorgées, manque de traducteurs, etc.

Cette incompétence n'est pas accidentelle : elle résulte de décennies de sous-investissement délibéré dans les systèmes d'accueil, par refus politique d'admettre que l'immigration et l'asile sont des réalités permanentes.

5. Le Défaut de Leadership et d'Imagination Politique ...

Le livre montre l'absence de contre-récit mobilisateur face au "grand remplacement". Mais il ne s'interroge pas assez sur pourquoi les leaders modérés sont incapables d'en produire un. C'est une question de courage politique : défendre l'immigration et la diversité est électoralement risqué. Beaucoup préfèrent le silence ou l'accommodement. L'exception notable – la chancelière Merkel et son "Wir schaffen das" – est traitée, mais Polakow-Suransky aurait pu mieux montrer comment l'isolement politique de Merkel après 2015 a servi de repoussoir pour tous les autres dirigeants européens, les confirmant dans leur immobilisme.

 

Pourquoi Cette Omission est Problématique pour sa Thèse ?

- Elle simplifie le diagnostic : En faisant porter toute la responsabilité sur les "méchants" populistes, Polakow-Suransky exonère indirectement les élites modérées qui ont rendu leur ascension possible par leur renoncement.

- Elle obscurcit les remèdes possibles : Si le problème n'est que la montée des extrémistes, la solution semble être de les vaincre électoralement. Mais si le problème est aussi la faillite du centre politique, alors la solution nécessite une refondation profonde des partis traditionnels, de leur vision et de leur courage.

- Elle manque une dimension clé de "l'auto-destruction" : La trahison des valeurs n'est pas seulement active (adopter des lois anti-migrants), elle est aussi passive (laisser pourrir les centres d'accueil, ne pas défendre l'État de droit, céder à la panique morale). Cette "trahison par omission" est tout aussi corrosive.

 

Une intégration de cette dimension aurait permis à Polakow-Suransky de compléter la cartographie du pouvoir ...

Montrer comment le pouvoir de ne pas agir est aussi une forme de puissance politique qui façonne le destin des démocraties.

Mais aussi d'éviter le manichéisme : La crise des démocraties n'est pas seulement un combat entre "gentils libéraux" et "méchants populistes", mais aussi l'histoire de l'abdication progressive des premiers.

Et sans doute proposer des solutions plus réalistes : au-delà de "résister" aux populistes, il faudrait aussi réformer en profondeur les appareils d'État et les partis politiques pour qu'ils retrouvent capacité d'action et légitimité...


« ... La civilisation est une notion que nous avons apprise à l'école. Il s'agit en outre d'une notion élitiste, qui se définit par la création de hiérarchies — entre les sociétés, les classes, les cultures ou les races. Pour les élites qui ont inventé cette notion, les civilisations sont toujours des sociétés stratifiées en classes et fondées sur l'État, et les peuples civilisés appartiennent toujours à ces classes dont l'existence privilégiée est garantie par les institutions et les pratiques de l'État. Les peuples non civilisés, selon cette vision, n'appartiennent pas à ces classes, ou bien ils vivent en marge de la civilisation, où la capacité de l'État à contrôler leur vie est faible ou épisodique.

Le mot civilisation est probablement utilisé plus fréquemment dans les médias aujourd'hui qu'à n'importe quel autre moment depuis les années qui ont suivi immédiatement la Seconde Guerre mondiale. Les experts des médias vantent simultanément les vertus de la civilisation et nous mettent en garde contre les menaces qui pèsent sur son existence. Ils nous rappellent sans cesse qu'il est bon d'être civilisé. Après tout, la civilisation se caractérise par le progrès technologique, une plus grande productivité et un niveau de vie plus élevé. De plus, les peuples civilisés sont plus raffinés, plus riches et plus heureux que leurs prédécesseurs. Mais, avertissent les experts des médias, la criminalité, la violence, la baisse des résultats scolaires dans les écoles publiques et la désintégration des « valeurs » menacent la civilisation ou sont déjà des signes de son déclin... »  ("Inventing Western Civilization", Thomas C. Patterson, 1997)



Immigration et civilisation - Avant d'analyser l'impact réel ou perçu des flux migratoires, il est impératif de définir avec rigueur les concepts clés qui structurent le débat..

 

1. - Immigration - Dans l’ensemble des pays développés, les grandes institutions internationales et nationales (OCDE, ONU, instituts statistiques nationaux) partagent aujourd’hui quatre constats majeurs ...

- L’immigration est devenue un phénomène structurel.

- Elle ne relève plus uniquement de facteurs conjoncturels (reconstruction d’après-guerre, besoins temporaires liés aux périodes de forte croissance économique).

- Elle conditionne durablement la dynamique démographique et, dans de nombreux pays, contribue de manière significative à la dynamique économique.

- Elle atteint des niveaux en progression continue, dont les effets ne sont pas sans conséquences sur les plans social, culturel, voire civilisationnel.

 

2. - Civilisation -  L’idée d’un effacement civilisationnel (civilizational erasure) menaçant l’Occident s’inscrit dans une tradition intellectuelle ancienne, ravivée aujourd’hui par les débats sur l’identité, l’immigration et la mondialisation.

Selon cette thèse, l’Europe, et chacun des pays qui la constitue, serait engagée dans un processus d’auto-dissolution, incapable de défendre ce qui constitue son héritage civilisationnel propre. Mais que recouvre précisément cette notion d'héritage ? L’immigration constitue-t-elle réellement une anomalie historique, ou n’est-elle pas, au contraire, l’un des moteurs permanents de la dynamique civilisationnelle ?

 

3. L’idée d’une civilisation « pure » est largement une construction idéologique moderne.

Comme l’a souligné Tzvetan Todorov, l’identité européenne s’est précisément formée dans la rencontre avec l’Autre — parfois violente, parfois féconde — et dans la capacité à se transformer par l’altérité. L’Europe médiévale doit autant à Rome qu’à Byzance, à l’islam médiéval qu’aux mondes germaniques. La redécouverte d’Aristote par l’intermédiaire des penseurs arabo-musulmans en est un exemple emblématique. De même, les sociétés nord-américaines ou australiennes sont des constructions récentes issues de flux migratoires massifs.

 

4. Autant il semble pertinent de parler d’une civilisation occidentale, par exemple, autant il semble aujourd"hui excessif, sur le plan analytique, de parler de civilisations nationales européennes.

Parler aujourd’hui d’une « civilisation française » ou « allemande » supposerait l’existence d’un socle de valeurs, de pratiques et de représentations nettement distinct de celui des pays voisins, ce qui est de moins en moins le cas. On parle donc plus justement de cultures nationales, de modèles historiques (jacobin français, libéral-parlementaire britannique, fédéral allemand, etc.) ou de traditions politiques, plutôt que de civilisations à part entière. 

La notion de civilisation renvoie à un temps long, transnational et structurant, alors que la nation est une construction politique plus récente, souvent fondée sur une langue, une histoire et des institutions spécifiques. Les nations européennes se sont formées à l’intérieur d’une même matrice civilisationnelle occidentale, qu’elles déclinent selon des traditions culturelles et politiques distinctes, mais non civilisationnelles au sens strict.

Ensuite, la mondialisation, l’intégration européenne et la circulation massive des normes, des biens et des populations ont fortement désingularisé les cadres nationaux. Les valeurs fondamentales (droits individuels, rationalité scientifique, sécularisation, pluralisme politique) sont largement partagées entre les sociétés européennes, rendant difficile l’identification de civilisations nationales clairement différenciées.

 

5. Enfin, la spécificité de l’inquiétude contemporaine tient moins au fait migratoire qu’à son articulation avec d’autres dynamiques structurelles ...

- La crise de la confiance civilisationnelle : pour Raymond Aron, une civilisation survit tant qu’elle croit en sa légitimité. Or, une partie de l’Occident semble douter de ses propres fondements, oscillant entre universalisme abstrait et relativisme culturel radical. Cette hésitation fragilise la transmission des normes communes.

- L’intégration et le contrat social : la difficulté actuelle tient à la fragmentation culturelle et sociale. Cornelius Castoriadis parlait de la crise des significations imaginaires sociales : les sociétés occidentales peinent à produire un récit commun capable de donner sens à l’intégration et à la participation collective.

- La dimension démographique, qui alimente des angoisses identitaires parfois irrationnelles, mais politiquement puissantes. Emmanuel Todd a montré que les peurs démographiques masquent souvent des fractures sociales et économiques plus profondes.

- La mondialisation technologique, qui modifie radicalement les processus d’assimilation. Contrairement aux migrations du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, les diasporas contemporaines peuvent maintenir une continuité culturelle quasi totale avec leur société d’origine, ce qui transforme la nature même de l’intégration.



IMMIGRATION

Entre le monde anglo-saxon et l'Europe continentale, la différence des points de départ historiques est indéniable et influence toujours les perceptions et les débats.

Les États-Unis, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont des "nations de peuplement" (settler nations). Leur mythe national fondateur intègre l'immigration (souvent européenne) comme élément constitutif. L'identité américaine est par définition "civique" et tournée vers l'avenir. 

En Europe continentale, l'identité nationale s'est construite sur des bases souvent ethnoculturelles, linguistiques et historiques plus anciennes, antérieures aux migrations de masse du XXe-XXIe siècles. L'immigration y est donc perçue comme un phénomène plus récent et potentiellement disruptif.

Mais l'Europe n'est pas un bloc. Les contrastes sont réels  ...

- La France (assimilationnisme républicain universaliste).

- L'Allemagne (qui a longtemps nié être un pays d'immigration, avant d'évoluer vers un modèle plus intégratif).

- Le Royaume-Uni (anglo-saxon mais européen, avec un multiculturalisme officiel).

- Les pays du Sud (Espagne, Italie, Grèce), passés rapidement de l'émigration à l'immigration.

 

L'idée que l'Europe "subit" l'immigration occulte le fait qu'une grande partie des flux migratoires vers l'Europe sont directement liés à son histoire coloniale et impériale (flux post-coloniaux vers la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique, le Portugal). L'immigration est aussi une conséquence de son action historique, pas seulement un phénomène subi. On l'oublie souvent et l'on ne sait toujours pas le penser d'une manière convaincante.

Cependant, dans le monde globalisé du XXIe siècle, les pays dits "de migrants" et les pays dits "traditionnels" partagent des défis communs considérables. Leurs trajectoires ne sont plus aussi divergentes, et leurs modèles respectifs sont en crise et en recomposition. Les pays anglo-saxons restent des modèles pour leur multiculturalisme, mais ils ne sont pas exempts de défis liés à l'intégration...


MIGRATION - Les sources des Chiffres Clés du Phénomène Migratoire Mondial sont principalement, 

- les Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales (UN DESA) : publie les estimations mondiales les plus complètes tous les deux ans (International Migrant Stock).

- le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) : données sur les déplacements forcés.

 

Mi-2024, le nombre total de migrants internationaux est estimé à environ 284 millions de personnes (soit 3.6% de la population mondiale). Ce chiffre a plus que triplé depuis 1970 et augmente régulièrement, mais la grande majorité de l'humanité (96.4%) vit dans son pays de naissance ...

 

Les principaux couloirs migratoires sont les suivants :  Mexique → États-Unis : le plus important au monde (11 millions), Inde → Émirats Arabes Unis, Syrie → Turquie (flux forcé majeur). En termes de Transferts de fonds (2023, Banque Mondiale), environ 860 milliards de dollars US ont été envoyés vers les pays à revenu faible et intermédiaire. Cela dépasse largement l'aide publique au développement et est un pilier vital pour de nombreuses économies (ex: >30% du PIB du Népal, du Liban). En termes de Déplacements forcés (fin 2023, HCR), un chiffre record de 117,3 millions de personnes (réfugiés, demandeurs d'asile, déplacés internes) a été atteint, et parmi eux, 31,6 millions de Réfugiés sous mandat du HCR : 31,6 millions. 

 

Ce phénomène migratoire affecte notre planète sous deux angles principaux, preuve, une fois de plus, des sombres inégalités socio-économiques qui scindent notre monde ..

1 - Souffrance humaine extrême et déstabilisation régionale sur un arc Afrique, Moyen-Orient, Asie du Sud-Ouest.

2 - Impact politique profond et remise en cause de l'ordre mondial occidental, voire civilisationnel en Europe et Amérique du Nord. 

 

1. La part la plus absolument critique du phénomène migratoire se situe aujourd'hui dans l'arc de crise (Moyen-Orient, Afrique, Asie du Sud-Ouest) en raison de l'ampleur des déplacements forcés et de la pression insoutenable sur des pays d'accueil déjà fragiles. C'est une crise humanitaire et de stabilité régionale...

 - Syrie : Plus de 13 ans de conflit. 6,4 millions de réfugiés, principalement en Turquie (pays accueillant le plus de réfugiés au monde avec 3,6 millions), au Liban et en Jordanie.

- Afghanistan : Décennies d'instabilité. 6,1 millions de réfugiés, surtout au Pakistan et en Iran.

- Ukraine : La crise de déplacement la plus rapide en Europe depuis 1945 (6 millions de réfugiés, principalement dans l'UE, Pologne, Allemagne).

- Venezuela : Crise économique et politique, plus de 7,7 millions de Vénézuéliens ont fui, submergeant les pays voisins comme la Colombie, le Pérou, l'Équateur.

- Nouvelles crises explosives : Soudan (conflit interne générant des millions de déplacés et de réfugiés au Tchad, Soudan du Sud), Myanmar (Rohingyas vers le Bangladesh), Sahel.

Ces flux massifs peuvent exacerber les conflits existants ou en créer de nouveaux d'autant plus que 75% des réfugiés sont accueillis dans des pays à revenu faible ou intermédiaire (Turquie, Pakistan, Ouganda, Bangladesh, Liban). Ces pays manquent souvent de ressources, ce qui crée des tensions sociales et économiques.

 

 2. La part la plus politiquement et socialement critique pour l'ordre mondial occidental se situe en Europe et en Amérique du Nord, où la question migratoire redéfinit les paysages politiques, menace la cohésion de l'UE et polarise profondément les sociétés.

- Gestion des frontières, procédures d'asile engorgées, tragédies en mer Méditerranée ou dans le désert de Sonora, la migration est devenue la "ligne de fracture" culturelle principale dans de nombreuses démocraties occidentale, remettant en cause tant les modèles multiculturels (Royaume-Uni, Allemagne) qu' assimilationnistes (France) ...

- L'Europe est devenue la première région d'accueil de migrants au monde (en nombre total et en pourcentage de sa population). La crise des réfugiés de 2015-2016 a été un choc politique majeur, catalysant la montée des partis populistes, provoquant des divisions entre États membres (quotas) et mettant à l'épreuve les valeurs et les systèmes d'asile. Les arrivées irrégulières via la Méditerranée centrale (depuis l'Afrique) et orientale (depuis la Turquie) sont un enjeu géopolitique permanent.

- Les États-Unis : Le couloir migratoire le plus fréquenté au monde (Mexique→USA) est une source de polarisation politique intense. Les débats sur la régularisation des "Dreamers", la construction du mur, et les arrivées record de demandeurs d'asile à la frontière sud dominent l'agenda politique.

 

On peut, en Occident, exprimer ses craintes en termes d'impacts sur les modèles socio-politiques ou civilisationnels, mais on ne peut ignorer une criticité structurelle et silencieuse qui pèse sur le développement des pays du Sud, tiraillés entre la bouée de sauvetage des transferts de fonds et le handicap à long terme de la fuite des compétences ..

- criticité des transferts de fonds nord-sud, vitaux pour des pays comme les Philippines, l'Égypte, le Pakistan, le Nigeria. Une baisse (comme pendant la pandémie) peut plonger des millions dans la pauvreté.

- fuite des cerveaux, un défi critique pour le développement à long terme des petits États et des régions en crise. Les pays des Caraïbes, d'Afrique subsaharienne (ex: médecins ghanéens ou infirmières malawites) et des Balkans voient une part disproportionnée de leurs diplômés de l'enseignement supérieur partir, affaiblissant leurs services publics et leur capacité d'innovation.


"The Age of Migration : International Population Movements in the Modern World" (Hein de Haas, Stephen Castles, Mark J. Miller,  Macmillan, Red Globe Press, Springer Nature, 6th ed. 2020, 2019)

Ouvrage de référence dans le champ des études migratoires, "The Age of Migration" propose une analyse globale, comparative et théoriquement informée des dynamiques migratoires contemporaines. Il offre une perspective d’ensemble sur la nature des flux migratoires, leurs causes et leurs conséquences pour les États et les sociétés, en articulant différentes échelles d’analyse (locale, régionale et mondiale). Les auteurs examinent notamment le rôle des migrations dans la formation des minorités ethniques, ainsi que les effets de la diversité croissante sur les économies, les cultures et les institutions politiques.

L’un des apports majeurs de l’ouvrage, notamment dans les travaux de Hein de Haas, consiste à replacer les migrations dans les dynamiques de la mondialisation. Les flux migratoires sont ainsi analysés comme étroitement liés à l’intégration économique mondiale, aux inégalités de développement et aux transformations des marchés du travail. Contrairement à une idée largement répandue, les migrations ne résultent pas uniquement de la pauvreté extrême : elles tendent au contraire à augmenter avec le développement, dans la mesure où celui-ci fournit aux individus les ressources nécessaires pour migrer.

 

L’ouvrage remet également en cause les discours politiques alarmistes sur les migrations.

Alors que celles-ci sont fréquemment perçues comme des phénomènes de crise ou d’“invasion”, leur ampleur reste relativement stable à l’échelle mondiale : les migrants internationaux représentent environ 3 à 3,5 % de la population mondiale. Même lors du pic de 2015, avec environ 1 million d’arrivées en Europe, dont ≈ 850 000 via la Grèce, les flux demeurent modestes rapportés à la population globale. Les auteurs dénoncent ainsi le “mythe de l’invasion migratoire”, produit d’un décalage entre perceptions politiques et réalités statistiques.

Par ailleurs, les migrations s’inscrivent dans des logiques cumulatives et structurées : réseaux familiaux, diasporas et routes migratoires stabilisées jouent un rôle déterminant dans l’orientation des flux. Cela permet de comprendre pourquoi certains corridors, comme celui de la mer Égée, deviennent à la fois durables et particulièrement intensifs en période de crise.

Enfin, l’ouvrage met en lumière les effets paradoxaux des politiques migratoires. Les politiques restrictives ne réduisent pas nécessairement les flux ; elles tendent plutôt à les détourner, à les rendre plus risqués et à favoriser le développement de routes clandestines. Dans le cas de la Méditerranée, cela s’est traduit par une augmentation significative de la dangerosité des traversées, avec environ 3 700 morts en 2015.

Appliquée à la crise migratoire des années 2010, cette grille de lecture permet de montrer que les flux observés relèvent moins d’une rupture que d’une intensification conjoncturelle de dynamiques préexistantes, liées notamment à la guerre en Syrie et à l’existence de réseaux migratoires déjà constitués.

Ainsi, l’apport essentiel de "The Age of Migration" est de démontrer que les migrations internationales ne sont ni exceptionnelles ni chaotiques, mais constituent un phénomène structurel des sociétés contemporaines, dont les “crises” résultent largement d’un décalage entre dynamiques réelles et constructions politiques et médiatiques.



Selon l’Insee (2024), en France, 

- Il y avait environ 7,7 millions d’immigrés, soit environ 11,3 % de la population totale.

Un immigré est défini comme une personne née à l’étranger, quelle que soit sa nationalité actuelle (donc y compris ceux qui ont acquis la nationalité française). Et parmi ces immigrés, environ 2,6 millions (33 %) ont acquis la nationalité française.

 - En combinant immigrés (11,3 % en 2024) et descendants d’immigrés (11,4 % en 2020), on arrive à une estimation de l’ordre de 22-23 % de la population ayant soit immigré, soit au moins un parent immigré (deux générations confondues).

- Si l’on inclut la troisième génération (personnes nées en France avec au moins un grand-parent immigré) - ce que l’Insee ne publie pas systématiquement comme statistique annuelle (la notion “d’origine immigrée” n’est pas un statut administratif et disparaît juridiquement à la 2ᵉ ou 3ᵉ génération) -, alors la part de la population avec un lien migratoire étendu (immigré, enfant d’immigré, petit-enfant d’immigré) peut être de 28-32% ou plus, selon la méthodologie retenue. Ces chiffres ne sont pas contestés dans la littérature démographique.

Mais ce n’est pas une statistique Insee officielle annuelle publiée comme tel, mais une approximation démographique basée sur des enquêtes plus larges et des modèles de descendance.

La migration étant une variable très incertaine (crises internationales, politiques migratoires, conditions économiques),  les projections ne donnent pas une prévision précise de la part d’immigrés ou des descendants d’immigrés, mais ne montrent que l’impact global sur la population totale. Sans migration élevée, la France aurait probablement une population plus petite et plus âgée d’ici 2050, avec un solde naturel potentiellement négatif. 

 

Les ordres de grandeur plausibles semblent montrer que,

- à l'horizon 2030, avec poursuite des flux actuels, effet cumulatif des générations et absence de rupture brutale : Immigrés : 12–13 %, Immigrés + descendants directs : 24–26 %, et avec 3 générations : 30–33 %

- et à l'horizon 2050, immigrés : 14–16 %, Immigrés+descendants directs : 27–30 %, avec ascendance élargie (3 gén.) : 35–40 %.

Il n’existe pas de projection officielle unique de la part des personnes d’origine immigrée en France, mais les extrapolations démographiques à partir des tendances observées depuis 2010 suggèrent une poursuite de la hausse, pouvant conduire à environ un tiers de la population ayant un lien avec l’immigration à l’horizon 2030, et davantage à l’horizon 2050 selon les scénarios.

 

Globalement, la part de personnes nées à l’étranger augmente partout dans les pays développés, et cette tendance se maintient dans les projections démographiques lorsque les hypothèses migratoires restent positives. 

Les descendants d’immigrés ajoutent une couche supplémentaire de croissance démographique liée à l’immigration, mais ces données ne sont pas souvent publiées en tant que chiffre standardisé jusqu’à 2050.

 

- Les États-Unis sont le seul pays où des projections explicites « immigrés + descendants » existent (Pew Research) ...

- origine immigrée, de 27-28% en 2024 à 36-38% en 2050, - extension à 3 générations, 30% en 2024 à 40-42% en 2050. On arrive à 40% sans hypothèse extrême, les États-Unis sont en avance de 10-15 ans sur la France dans cette dynamique...

- L’Allemagne, avec sa part d’immigrés déjà >20 %, et une immigration soutenue depuis 2015, est probablement le pays européen qui rejoindra le plus vite le niveau américain.

 - Le Royaume-Uni est structurellement plus migratoire que la France, et la croissance future dépend quasi exclusivement des migrations (extension à 3 génération en 2050 à 38–42 %).

 - L'Immigration massive est plus récente en Espagne (années 2000), mais l'immigration élevée, la fécondité extrêmement basse, et la dépendance migratoire forte pour maintenir la population (extension à 3 générations estimée à 35–40 % en 2050).

- L'Italie constitue un cas à part avec une immigration plus limitée et une intégration plus lente. Sans changement majeur de politique migratoire, l’Italie restera nettement en dessous des autres grands pays occidentaux.


"La Peur des barbares: Au-delà du choc des civilisations" (2008) de Tzvetan Todorov

Un essai prophétique du philosophe franco-bulgare, l'un des derniers grands représentants de la longue tradition humaniste européenne, qui analyse comment la peur de l'autre conduit les démocraties à adopter des comportements "barbares".

Le vrai danger pour les démocraties n'est pas le "barbare" extérieur, mais la peur intérieure qui nous fait trahir nos propres valeurs.

En diabolisant l'autre, en pratiquant la torture, en fermant nos frontières de manière inhumaine, nous ne nous protégeons pas - nous devenons ce que nous prétendons combattre. Son livre est un appel à résister à la logique binaire du "nous contre eux", à cultiver un universalisme modeste mais ferme, et à reconnaître que la civilisation n'est jamais acquise : c'est un combat quotidien contre la barbarie qui est en chacun de nous et dans nos sociétés...

- Anticipation des dérives illibérales : Il prévoit comment la peur du terrorisme puis de l'immigration justifierait la montée des populismes et l'érosion démocratique en Europe.

- Critique de l'islamophobie : Il analyse comment certains discours sur "l'islamisation" créent des prophéties autoréalisatrices en alimentant l'exclusion.  

- Défense d'un humanisme exigeant : Face aux simplismes, il défend une position complexe : refuser à la fois l'impérialisme occidental et le relativisme qui fermerait les yeux sur les violations des droits.

La "barbarie" n'est pas une caractéristique inhérente à une civilisation, mais une relation d'hostilité et de méconnaissance entre groupes humains. Todorov rejette la vision huntingtonienne d'un affrontement inévitable entre blocs civilisationnels monolithiques. Il souligne que les cultures sont poreuses, hybrides et en constante évolution. La peur du "barbare" extérieur peut conduire les sociétés "civilisées" à adopter des comportements barbares (torture, guerres préventives, rejet de l'étranger), ce qui alimente en retour l'hostilité de l'autre.

 

"... Il est possible de séparer aujourd’hui les pays du monde en plusieurs groupes, selon la manière dont ils réagissent à la nouvelle conjoncture. Toutefois, ce ne sont plus les régimes politiques qui permettent de les distinguer, comme lors de la confrontation entre communisme et démocratie ; ni les grandes divisions géographiques, comme par exemple entre Nord et Sud, puisque l’Australie est au sud et la Mongolie au nord, ni entre Est et Ouest, la Chine et le Brésil se trouvant souvent rapprochés ; encore moins les civilisations. Au XVIIIe siècle, pour parler des passions humaines qui agitent une société, Montesquieu avait introduit une notion qu’il avait appelée « principe de gouvernement » : ainsi la vertu en république, l’honneur dans les monarchies. Aujourd’hui aussi, une passion ou attitude sociale dominante imprègne tant les décisions gouvernementales que les réactions des individus.

Je suis bien conscient des risques que l’on prend en schématisant ainsi et en figeant des situations forcément mouvantes. Plusieurs passions sociales agissent toujours en même temps et aucune ne touche tous les membres d’une population ; leur identité même est mobile et ne prend pas le même visage d’un pays à l’autre ; de surcroît, leur hiérarchie évolue, et un pays peut facilement passer, en l’espace de quelques années, d’un groupe à l’autre. Leur présence est pourtant incontestable. Pour décrire cette répartition, je partirai d’une typologie proposée récemment par Dominique Moïsi, en la complétant et adaptant à mon propos, et sans oublier les simplifications qu’elle impose.

J’appellerai la passion dominante d’un premier groupe de pays l’appétit. Leur population a souvent le sentiment que, pour des raisons diverses, elle a été tenue à l’écart de la répartition des richesses ; aujourd’hui son tour est venu. Les habitants veulent profiter de la mondialisation, de la consommation, des loisirs, et pour atteindre ce but ils ne lésinent pas sur les moyens. C’est le Japon qui, il y a déjà plusieurs décennies, a ouvert cette voie, dans laquelle il a été suivi par plusieurs pays du Sud-Est asiatique et, depuis peu, par la Chine et l’Inde. D’autres pays, d’autres parties du monde sont en train de s’y engager : le Brésil, demain sans doute le Mexique, l’Afrique du Sud. Depuis quelques années, la Russie semble suivre le même chemin, transformant en avantage sa défaite dans la guerre froide : son développement n’a plus à subir de freins idéologiques, l’enrichissement de ses citoyens non plus, le pays n’a plus besoin de poursuivre la compétition pour l’hégémonie mondiale.

Le deuxième groupe de pays est celui où le ressentiment joue un rôle essentiel. Cette attitude résulte d’une humiliation, réelle ou imaginaire, qui leur serait infligée par les pays les plus riches et les plus puissants. Elle est répandue, à des degrés divers, dans une bonne partie des pays dont la population est majoritairement musulmane, du Maroc au Pakistan. Depuis un certain temps, elle est présente aussi dans d’autres pays asiatiques ou dans quelques pays d’Amérique latine. La cible du ressentiment sont les anciens pays colonisateurs d’Europe et, de façon croissante, les États-Unis, tenus pour responsables de la misère privée et de l’impuissance publique. Le ressentiment envers le Japon est fort en Chine et en Corée. Bien entendu, il ne domine pas tous les esprits ni toutes les activités, néanmoins il joue un rôle structurant dans la vie sociale car, comme les autres passions sociales, il caractérise une minorité influente et agissante.

Le troisième groupe de pays se distingue par la place qu’y occupe le sentiment de peur. Ce sont les pays qui constituent l’Occident et qui ont dominé le monde depuis plusieurs siècles. Leur peur concerne les deux groupes précédents, mais elle n’est pas de même nature. Des « pays de l’appétit » les pays occidentaux, et singulièrement européens, redoutent la force économique, la capacité de produire à moindre coût et donc de rafler tous les marchés, bref, ils ont peur d’en être dominés économiquement. En ce qui concerne les « pays du ressentiment », ils craignent les attaques physiques qui en proviendraient, les attentats terroristes, les explosions de violence ; et de surcroît les mesures de rétorsion dont ces pays seraient capables sur le plan énergétique, puisque les plus grandes réserves de pétrole se trouvent chez eux.

Enfin un quatrième groupe de pays, dispersés sur plusieurs continents, pourrait être désigné comme celui de l’indécision : groupe résiduel dont les membres risquent de passer un jour sous l’emprise de l’appétit comme du ressentiment, mais qui pour l’instant restent extérieurs à ces passions. En attendant, les ressources naturelles de ces terres sont pillées par des ressortissants des autres groupes de pays, avec la complicité active de leurs propres dirigeants corrompus ; des conflits ethniques y apportent la désolation. Certaines couches de leur population, souvent misérables, tentent de s’introduire dans les « pays de la peur », pays plus riches, pour y gagner mieux leur vie.

Je n’ai guère la compétence nécessaire pour décrire en détail chacun de ces groupes de pays. J’habite en France, au sein de l’Union européenne, donc dans le groupe désigné comme étant dominé ou en tout cas marqué par la peur ; c’est aussi le seul que je connaisse de l’intérieur. Je restreins encore mon sujet et me limite à l’une des relations qu’on peut y observer, celle avec les pays et populations marqués par le ressentiment. Si je souhaite approfondir l’analyse de cette passion, c’est parce qu’elle me paraît souvent avoir des effets néfastes. La thèse que je voudrais développer peut se résumer en quelques mots. Les pays occidentaux ont pleinement le droit de se défendre contre toute agression et toute atteinte aux valeurs sur lesquelles ils ont choisi de fonder leurs régimes démocratiques. Ils ont notamment à combattre avec fermeté toute menace terroriste et toute forme de violence. Ils ont intérêt cependant à ne pas se laisser entraîner dans une réaction disproportionnée, excessive et abusive, car elle produirait des résultats contraires à ceux que l’on escompte.

La peur devient un danger pour ceux qui l’éprouvent, c’est pourquoi il ne faut pas la laisser jouer le rôle de passion dominante. Elle est même la principale justification des comportements souvent qualifiés d’« inhumains ». La peur de la mort qui me menace ou, pire encore, qui menace des êtres qui me sont chers, me rend capable de tuer, mutiler, torturer. Au nom de la protection des femmes et des enfants (chez nous), beaucoup d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants ont été massacrés (chez les autres). Ceux qu’on aimerait qualifier de monstres ont bien souvent agi mus par la peur pour les leurs et pour eux-mêmes. Quand on demande aux policiers et aux militaires sud-africains pourquoi, au temps de l’apartheid, ils ont tué ou infligé des souffrances indicibles, ils répondent : pour nous protéger de la menace que les Noirs (et les communistes) faisaient peser sur notre communauté. « Nous n’avons pris aucun plaisir à faire cela, nous n’en avions aucune envie, mais il fallait les empêcher de tuer des femmes et des enfants innocents. » Et une fois qu’on a accepté de tuer, on consent aussi aux pas suivants : on torture (pour obtenir des informations sur les « terroristes »), on mutile les corps (pour travestir les meurtres en crimes crapuleux ou en explosions accidentelles) : tous les moyens sont bons pour atteindre la victoire – et, donc, écarter la peur.

La peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares. Et le mal que nous nous ferons dépassera celui que nous redoutions au départ. L’histoire nous l’enseigne : le remède peut être pire que le mal. Les totalitarismes se sont présentés comme un moyen pour guérir la société bourgeoise de ses défauts ; ils ont engendré un monde plus dangereux que celui qu’ils combattaient. La situation actuelle n’est sans doute pas aussi grave, mais elle reste inquiétante ; il est encore temps de changer d’orientation ..." (Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2008)

 

La peur comme moteur politique déraisonné

- La peur instrumentalisée : Les gouvernements exploitent les peurs collectives (terrorisme, immigration) pour justifier des mesures exceptionnelles qui érodent les libertés.

- Le paradoxe sécuritaire : En voulant trop se protéger contre une menace perçue, les démocraties risquent de perdre leur âme - leurs valeurs fondamentales de justice, d'État de droit et de respect des droits humains.

- Exemple historique : Todorov analyse comment la "guerre contre le terrorisme" a conduit à des pratiques comme la torture (Abou Ghraib, Guantanamo) qui sont des trahisons des principes démocratiques.

 

Critique de l'universalisme abstrait et du relativisme absolu

- Un universalisme critique : Todorov défend un universalisme qui reconnaît à la fois l'unité du genre humain et la diversité des cultures. Il refuse l'universalisme arrogant qui impose un modèle unique (occidental) au monde entier.

- Ni angélisme ni cynisme : Il rejette aussi le relativisme culturel extrême qui interdirait tout jugement moral entre les sociétés. Pour lui, certains principes (condamnation de la torture, respect de la dignité humaine) peuvent et doivent être universels.

- L'équilibre délicat : Il faut comprendre les autres cultures sans nécessairement tout approuver, et défendre ses propres valeurs sans imposer par la force.

 

La civilisation et la barbarie coexistent en chaque société ..

- Ligne intérieure : La frontière entre civilisation et barbarie ne sépare pas des sociétés entières, mais traverse chaque société et chaque individu.

- Exemples contemporains : Une démocratie qui pratique la torture ou des détentions arbitraires fait preuve de "barbarie". À l'inverse, des sociétés non-occidentales peuvent manifester des comportements "civilisés" de solidarité ou de respect.

- L'enseignement historique : Todorov rappelle que les pires barbaries du XXe siècle (génocides, totalitarismes) sont nées au cœur de l'Europe, censément "civilisée".

 

Pour un dialogue des cultures fondé sur la réciprocité ..

- L'importance de la réciprocité : Vraie compréhension implique de se voir aussi comme les autres nous voient. Les Européens doivent comprendre comment leurs propres actions (colonialisme, interventions militaires) sont perçues ailleurs.

- La nécessaire modestie : Todorov critique l'arrogance occidentale qui prétend détenir le monopole de la civilisation tout en fermant ses frontières aux migrants qui fuient la misère que cette même Occident a parfois contribué à créer.

- Le rôle de la parole : Face à la peur, il faut substituer le dialogue à la confrontation, la connaissance au préjugé.

 

"... Dans le monde d’aujourd’hui et de demain, les rencontres entre personnes et communautés appartenant à des cultures différentes sont destinées à devenir de plus en plus fréquentes ; leurs participants sont les seuls à pouvoir empêcher qu’elles se transforment en autant de conflits. Avec les moyens de destruction dont nous disposons actuellement, leur embrasement pourrait mettre en danger la survie de l’espèce humaine. C’est pourquoi il est nécessaire de tout faire pour l’éviter. Telle est la raison d’être du présent livre.

Il ne suffit pas pour cela de formuler des vœux pieux ou de chanter les vertus du dialogue ; la confrontation avec les faits et leur analyse sont indispensables. J’ai choisi de pratiquer pour cela un va-et-vient constant entre présent et passé, politique et anthropologie, vie quotidienne et philosophie. Voici quelles sont les principales questions abordées dans les pages qui suivent :

1. Barbarie et civilisation. Les deux premiers chapitres sont consacrés à la mise en place des instruments qui nous permettront de juger et de décrire les faits qui se déroulent sous nos yeux. Pour commencer, les grandes catégories à l’aide desquelles on évalue les différentes sociétés du monde et les juge barbares ou civilisées. Ce qui nous permettra aussi de comprendre pourquoi les performances techniques ou la qualité des œuvres d’art ne garantissent pas l’éloignement de la barbarie.

2. Les identités collectives. On peut en distinguer plusieurs grandes espèces : appartenance culturelle, solidarité civique, adhésion à des valeurs morales et politiques. La culture nous vient des autres, et chacun en a plusieurs ; elle est toujours mélangée et aussi en transformation constante. Les différentes identités peuvent entrer dans des conflits qu’il faut apprendre à gérer. Un ministère de l’Identité nationale nous sera-t-il d’un secours quelconque ?

3. La guerre des mondes. Cette analyse des rapports entre sociétés ou pays commence par le commentaire d’un ouvrage bien connu de Huntington. Il ne faut pas camoufler les conflits politiques et sociaux en guerres de religion ou choc des civilisations. La « guerre contre le terrorisme » n’est ni tout à fait une guerre ni vraiment contre le terrorisme. La torture, qu’elle rend licite, est une gangrène de la démocratie.

4. Naviguer entre les écueils. Plusieurs cas particuliers de conflits intérieurs aux sociétés européennes sont évoqués ici : le meurtre de Theo Van Gogh à Amsterdam, les caricatures danoises du Prophète, le discours du pape à Ratisbonne. En complément, je m’interroge sur l’évolution actuelle de l’islam et du débat dans les pays musulmans.

5. L’identité européenne. Elle ne se définit pas par un contenu, mais par le statut qu’elle accorde aux différences entre pays, ou sociétés, ou cultures. La politique étrangère de l’Union européenne n’est pas à la hauteur des attentes de sa population. Je propose enfin une réflexion sur les frontières de l’Union.

Au-delà des manichéismes. En conclusion, quelques réflexions sur le dialogue entre cultures et sur la direction dans laquelle pourrait s’engager la politique des pays occidentaux.

J’ai cherché, en discutant ces questions sensibles, au sujet desquelles chacun a déjà une opinion, à échapper aux approximations et aux amalgames, aux manichéismes et à la désignation de boucs émissaires, ainsi qu’à la posture avantageuse du redresseur de torts. L’affaire est trop importante pour se contenter de se faire plaisir." (Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2008)



La mondialisation comme rupture fondamentale ...

La mondialisation "actuelle" s'est développée dans les années 1980-1990, avec la dérégulation financière, le libre-échange généralisé, les délocalisations, la primauté de l’actionnaire, la révolution numérique, la chute du bloc soviétique (1989), et l’idéologie du marché global.

Ces choix sont portés par les dirigeants du FMI, de la Banque mondiale, les élites administratives et économiques occidentales.

Une mondialisation pensée, décidée et légitimée par la génération des baby-boomers : ils ont alors 40 à 55 ans, occupent les positions de pouvoir, -politiques, économiques, médiatiques, universitaires -, ont vécu la croissance d’après-guerre, l’État-providence, la paix européenne. 

 

À partir des années 1990, la mondialisation va fonctionner comme un récit anesthésiant, 

promettant la convergence des cultures, affirme la fin des frontières, postulant que l’économie dissoudrait les identités et transformant les individus en acteurs rationnels interchangeables. C’est ce que Castoriadis appelait la domination de l’imaginaire économiste.

Pendant ce temps, les flux migratoires ont changé de nature (peuplement, postcoloniaux), les États ont renoncé une assimilation construite et exigeante, et les fractures culturelles se sont approfondies.

Mais ce n'est pas la mondialisation qui a créé problème, elle l'a rendu quasiment invisible, en le recouvrant d’un discours technocratique assumé tant par des gouvernants que par des médias, et accepté par des électorats à défaut d'autres propositions : mobilité, diversité, adaptation, ouverture. Un certain « retour du réel » débute alors avec le 11 septembre 2001, les émeutes urbaines européennes, la crise financière de 2008, la crise migratoire de 2015, la montée des populismes, la grande légèreté intellectuelle des aspirants au pouvoir et à la communication. 

 

L’héritage occidental est généralement défini comme un ensemble de valeurs, de structures institutionnelles et de productions symboliques issues d’une longue stratification historique.

Il repose notamment sur ...

- Le socle gréco-romain, qui introduit la rationalité philosophique, la logique argumentative, la citoyenneté politique et le droit comme construction abstraite et universalisable. Hannah Arendt voyait dans la polis grecque l’acte fondateur de l’espace public politique.

- L’héritage judéo-chrétien, qui introduit une rupture anthropologique majeure : la valeur infinie de la personne humaine, la responsabilité morale individuelle et une conception linéaire de l’histoire. Marcel Gauchet a montré comment le christianisme est paradoxalement la « religion de la sortie de la religion », rendant possible la sécularisation occidentale.

- Les Lumières, qui affirment la raison critique, l’autonomie du sujet, les droits naturels et la souveraineté populaire. Isaiah Berlin soulignait toutefois la tension interne entre liberté négative et liberté positive, toujours à l’œuvre dans les démocraties modernes.

- Un héritage culturel et scientifique, de la Renaissance aux révolutions industrielles, qui fonde la modernité occidentale sur l’innovation, la maîtrise technique du monde et l’idée de progrès cumulatif.

Cependant, comme le rappelle Fernand Braudel, une civilisation n’est ni une essence ni un bloc homogène : elle est une longue durée, faite de couches successives, de permanences lentes et de ruptures brutales.

L’Occident s’est construit à travers des conflits internes permanents — guerres de religion, luttes idéologiques, affrontements entre tradition et modernité — qui ont souvent été plus structurants que les menaces extérieures.



Les extrapolations démographiques disponibles suggèrent qu’en incluant les immigrés et leurs descendants sur plusieurs générations, la part de population ayant un lien avec l’immigration tend à augmenter de manière continue. Un ordre de grandeur d’environ 30 % est fréquemment évoqué comme un seuil indicatif dans plusieurs pays occidentaux.

 

Ce seuil devrait être atteint en France à l’horizon 2030, tandis qu’il a déjà été franchi aux États-Unis, en Allemagne et au Royaume-Uni selon certaines définitions et méthodologies. Cette évolution ne constitue donc pas une exception française, mais s’inscrit dans une trajectoire commune aux sociétés occidentales, avec des rythmes et des calendriers différenciés selon les pays.

Dans tous ces pays, si effectivement il est constaté ou projeté un taux d'immigrés de plus de 30% et même de près de 40% à un horizon 2050, une réflexion et des inquiétudes sont elles émises quant aux impacts sociaux, culturels, économiques, politiques, ou part on du principe que l'émigré via son intégration se fond dans le tissu socio-culturel sans que celui-ci ait à évoluer?

À partir de 30–40 % de population d’origine immigrée, la question n’est plus celle de l’intégration individuelle, mais celle de la recomposition collective du contrat social ..

 

Les pays diffèrent moins par leur diagnostic que par leur manière d’assumer - ou de refuser - cette recomposition : les éléments stratégiques de l'intégration ...

 

1. - La Langue, le premier outil d'intégration ...

L'affirmation que "la langue est le premier outil d'intégration" est un lieu commun des politiques publiques en Europe. Mais cette évidence mérite une analyse critique, car elle cache des réalités complexes, des présupposés idéologiques et des résultats contrastés selon les modèles nationaux.

La langue est le premier test de la volonté d'intégration d'un État. La manière dont un pays organise, finance et rend accessible l'apprentissage de sa langue aux nouveaux arrivants révèle la nature profonde de son modèle d'intégration ...

 

Sans langue, les démarches administratives, l'accès aux soins, la défense de ses droits, la scolarisation des enfants deviennent extrêmement difficiles. La maîtrise de la langue est un prérequis absolu pour la plupart des emplois au-delà des secteurs les plus précaires. Elle est synonyme de mobilité sociale. Elle permet de sortir de l'isolement, de créer des liens en dehors de sa communauté d'origine, de comprendre et de participer au débat démocratique.

Une Dimension symbolique d'adhésion : apprendre la langue du pays d'accueil est perçu comme un signe de volonté d'adhésion, un "geste" envers la société d'accueil. Dans les modèles assimilationnistes (France) ou d'intégration civique (Allemagne), c'est une preuve de loyauté.

Les limites et les écueils de ce "primat" absolu ...

Une condition nécessaire, mais non suffisante : Maîtriser parfaitement la langue ne protège en rien des discriminations à l'embauche, au logement ou des préjugés racistes. On peut parler couramment français, allemand ou anglais et être exclu socialement et économiquement.

C'est un outil qui peut devenir une arme d'exclusion et servir à,

- Légitimer un refus d'intégration : « Ils ne veulent pas s'intégrer puisqu'ils ne parlent pas la langue » (occulte les difficultés d'apprentissage, le manque de cours accessibles, le travail précaire qui empêche de suivre une formation).

- Justifier des politiques restrictives : Des tests linguistiques exigeants avant l'entrée sur le territoire (comme en Allemagne pour le regroupement familial) peuvent être des outils de limitation de l'immigration familiale.

Une focalisation exclusive sur la langue du pays d'accueil peut conduire à une dévalorisation des langues maternelles, pourtant capitales pour la construction identitaire des enfants et le lien intergénérationnel. Les politiques les plus efficaces sont celles qui valorisent un bilinguisme comme richesse.

Et réduire l'intégration à une question technique de compétence linguistique évacue les vrais enjeux politiques : les inégalités structurelles, le racisme, la ségrégation urbaine.

 

Comparaison des modèles ..

- En Allemagne, les cours de langue (Integrationskurs) sont obligatoires, gratuits (ou peu coûteux) et systématiques. C'est l'archétype de la langue conçue comme premier outil pratique et civique. L'efficacité est forte sur l'autonomie de base.

- En France, grand modèle de l'adhésion symbolique, l'apprentissage du français est lié à l'idée d'adhésion aux valeurs républicaines. Mais l'offre de formation (les cours de la DIHAL, les associations) est chroniquement sous-financée, inégale et saturée. La langue est sacralisée dans le discours, mais l'accès à son apprentissage est loin d'être garanti.

- Au Royaume-Uni/États-Unis, c'est un modèle utilitaire et marchandisé. Peu de cours publics gratuits. L'apprentissage repose sur le marché (cours privés), la communauté et le lieu de travail. La pression pour apprendre est énorme pour survivre économiquement, mais l'État ne se considère pas comme le principal pourvoyeur de cette formation.

- Dans les pays d'immigration "nouvelle" (Italie, Espagne), l'offre est fragmentée, dépendante des initiatives locales et des ONG. En Espagne, la proximité linguistique avec l'Amérique latine a agi comme un facilitateur immense et un amortisseur social.

 

 La langue n'est donc pas le premier outil d'égalité sociale et son apprentissage est le reflet des choix politiques : un pays qui fait de l'intégration une priorité (comme l'Allemagne depuis les années 2000) y consacre des moyens publics massifs et structurés. Un pays dans le déni (comme la France longtemps) ou dans la gestion d'urgence (Italie) laisse le système en mode débrouille.

 

2. - L’intégration n’est ni automatique ni instantanée ...

L'intégration est un processus social complexe et systémique, et non un simple fait individuel ou une question de volonté. Le mythe de l'intégration "automatique" par la seule maîtrise de la langue ou l'adhésion aux valeurs s'efface devant une réalité bien plus exigeante.

 

- Le Niveau d'Éducation, un capital de départ inégal ...

Un migrant diplômé possède des atouts cognitifs, une familiarité avec les systèmes formels, une capacité d'adaptation accrue. Son intégration socio-économique sera généralement plus rapide.

- L'école comme ascenseur (ou réplicateur) social ..

Pour la deuxième génération, l'école est le lieu décisif. Si elle compense les inégalités de départ (par des moyens adaptés, un accompagnement linguistique fort), elle permet une mobilité sociale. Si elle est ségréguée et sous-dotée (comme dans de nombreuses banlieues françaises), elle reproduit et même aggrave les inégalités, créant un sentiment d'échec et de relégation.

- Le Marché du Travail, l'intégrateur (ou excluateur) principal

L'emploi stable est le socle de l'autonomie, de la dignité et de la construction d'un réseau social en dehors de la communauté d'origine. Il donne un statut et une utilité sociale reconnue.

Les discriminations structurelles sont l'obstacle majeur. À CV égal, les personnes perçues comme issues de l'immigration (surtout extra-européenne) ont un taux de réponse bien inférieur. Cela les cantonne à des niches précaires (livraison, nettoyage, BTP), souvent informelles, où l'intégration sociale et linguistique est ralentie.

La reconnaissance des diplômes étrangers est un enjeu crucial. Des médecins ou ingénieurs contraints de devenir chauffeurs de taxi vivent une déclassement qui mine le pacte d'intégration.

- Le Logement, la géographie du destin

La ségrégation spatiale est le cancer de l'intégration. Concentrer les populations précaires et immigrées dans des quartiers relégués (banlieues françaises, Soziale Brennpunkte allemands) crée un cercle vicieux : École ghettoïsée (faibles performances), Isolement des réseaux professionnels (chômage), stigmatisation territoriale (discrimination à l'embauche, repli communautaire par défaut). Une politique du logement volontariste contre la ségrégation (comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, avec des quotas de logements sociaux par quartier) est donc une condition sine qua non.

- L'École, le creuset en crise

Sa mission est double : instruire (donner des compétences) et intégrer (créer un socle commun et du lien social). Dans les sociétés inégalitaires, elle échoue souvent sur les deux tableaux pour les enfants d'immigrés modestes. Elle ne compense pas les différences de capital culturel et linguistique, et la ségrégation scolaire (reflet de la ségrégation résidentielle) empêche le "vivre-ensemble" qu'elle prône.

- Les Normes Culturelles Réciproques, le contrat invisible

C'est la dimension la plus subtile et conflictuelle. L'intégration est une négociation permanente, pas une soumission unilatérale. Ce qu'on attend (souvent implicitement) des nouveaux venus, l'adoption des normes fondamentales de la société d'accueil (primauté du droit, égalité hommes-femmes en droit, laïcité comme cadre), non pas l'abandon de toute particularité, mais leur réexpression dans le cadre commun.

Ce que la société d'accueil est censée offrir : Une capacité d'évolution. Une culture nationale n'est pas un musée. L'intégration réussie transforme aussi la société d'accueil (sa cuisine, sa musique, ses références). Le refus du racisme et des discriminations est la contrepartie essentielle. Exiger l'assimilation tout en rejetant ceux qui tentent de le faire est le plus sûr moyen de créer du ressentiment et du séparatisme.

Les pays qui ont une vision purement culturelle ou linguistique de l'intégration (comme la France souvent) échouent, car ils ignorent ces structures sociales qui produisent de l'exclusion. Les pays qui l'ont abordée comme un défi socio-économique systémique (comme l'Allemagne depuis les années 2000, avec des résultats mitigés mais réels) obtiennent de meilleurs résultats sur l'autonomie et la stabilité des populations issues de l'immigration.

L'intégration est le miroir de la santé démocratique et de la justice sociale d'un pays. Son échec signale moins un problème avec les immigrés qu'un dysfonctionnement profond de la promesse républicaine ou démocratique d'égalité.

 

3. - L’idée d’une immigration “neutre” est aujourd’hui marginale dans la recherche.

Les sociétés d’accueil évoluent nécessairement démographiquement, culturellement, politiquement. Cette affirmation synthétise un renversement majeur dans les sciences sociales depuis la fin du XXᵉ siècle.

L'idée d'une immigration « neutre » – un simple ajout démographique ou une force de travail interchangeable qui laisse la société d'accueil inchangée – a été radicalement déconstruite. 

- La Fin du Paradigme "Neutre" : L'approche qui voyait l'immigrant uniquement comme un « travailleur » ou un « facteur de production » a été balayée. On a compris qu'il arrivait avec un corps, une culture, une religion, des réseaux familiaux et des revendications politiques. Il n'est pas neutre, il est un agent social et culturel.

- Les Apports de la Socio-histoire (Noiriel) et des Postcolonial Studies : Ces courants ont montré que l'immigration construit activement la nation (via le travail, la culture populaire, le sport). Elle force l'État à se redéfinir (création de lois sur la nationalité, politiques d'intégration, appareils de contrôle). Elle révèle et transforme les lignes de fracture sociales (racisme, rapport de classe, rapports de genre).

 

L'immigration n'est pas un phénomène extérieur qui "affecte" une société stable mais un processus interne qui révèle et accélère ses transformations profondes  ...

 

- Moteur de changement, elle pousse à l'innovation juridique, culturelle et politique, forçant la société à se redéfinir.

Redéfinition des structures familiales, recomposition du paysage urbain, hybridation culturelle, débat sur les "valeurs" , émergence de nouveaux récits nationaux plus inclusifs ou, en réaction, plus défensifs, apparition de nouveaux sujets politiques, recomposition des clivages politiques autour des questions identitaires et de l'ouverture des frontières.

 

- Révélateur de tensions latentes (inégalités, crise de l'État-providence, fragilité du pacte républicain ou national), elle expose en réalité conflictualité latente, 

- Conflits de Mémoire ..

migration, notamment postcoloniale, force une relecture critique du roman national. Les mémoires des descendants de colonisés, d'esclaves ou de travailleurs immigrés entrent en collision avec une mémoire officielle souvent édulcorée.

- Conflits de Redistribution et d'Accès ..

Dans un contexte de ressources limitées (logement, emplois, services publics) et de pression sur l'État-providence, l'immigré est souvent perçu comme un concurrent déloyal. Cette angoisse matérielle, réelle ou fantasmée, alimente directement la xénophobie et le vote d'extrême droite.

-  Conflits de Reconnaissance et d'Identité ..

C'est le cœur des "guerres culturelles". Il ne s'agit plus seulement de redistribution matérielle, mais de visibilité (demande de représentation équitable dans les médias, la politique, la publicité, les manuels scolaires), de dignité et du droit à la différence. Les débats sur le voile, le halal, les prières de rue, les carrés musulmans dans les cimetières interrogent les limites de la laïcité et de l'espace public neutre (reconnaissance religieuse). Revendication d'une narration plus complexe et positive des identités minoritaires (Lutte contre les stéréotypes).

 

4. - Les diasporas contemporaines peuvent maintenir une continuité culturelle quasi totale avec leur société d’origine, ce qui transforme la nature même de l’intégration.

C'est un point absolument central qui redéfinit les débats sur l'intégration au 21ᵉ siècle. Le développement de diasporas hyper-connectées grâce aux technologies digitales, au transport aérien low-cost et aux politiques de double nationalité a profondément transformé la donne.

Et cette diaspora hyper-connectée ne signe pas l'échec de l'intégration, mais son évolution radicale. Elle invalide les modèles qui voyaient l'intégration comme un processus de substitution (remplacer une culture par une autre)...

 

Cette continuité culturelle quasi totale crée un nouveau paradigme : l'intégration n'est plus un processus linéaire d'assimilation vers une rupture avec le pays d'origine, mais une négociation permanente entre plusieurs appartenances simultanées.

 

Les mécanismes de la continuité diasporique (le "lien sans présence") ...

- Technologies de l'immédiateté : WhatsApp, Facebook, Netflix, chaînes satellitaires (Al Jazeera, TRT, CGTN) permettent de vivre en temps réel les nouvelles, la culture populaire et même les débats politiques du pays d'origine. La rupture informationnelle et affective n'a plus lieu.

- Économie transnationale : Transferts d'argent (remittances) massifs, investissements dans le pays d'origine, tourisme de retour fréquent. L'immigrant reste un acteur économique majeur "là-bas".

- Politiques des États d'origine : De nombreux pays (Maroc, Turquie, Inde, Italie, etc.) ont développé des politiques actives de lien avec leurs diasporas (ministères, conseils, droit de vote à distance, cours de langue/culture pour les enfants). Ils promeuvent un nationalisme à distance.

- Double nationalité : Rendue plus accessible, elle institutionnalise l'appartenance duale et permet une fluidité juridique totale.

 

L'intégration cesse d'être un chemin à sens unique. Elle devient sélective, contextuelle et multidirectionnelle...

- Intégration "à la carte" ou "modulaire" : L'individu peut s'intégrer pleinement dans certaines sphères (travail, éducation, engagement civique local) tout en maintenant une forte connexion culturelle, familiale et financière avec son pays d'origine. Exemple : un ingénieur turc en Allemagne, parfaitement intégré professionnellement, qui suit la politique turque quotidiennement, finance un appartement à Istanbul et part en vacances en Turquie chaque été.

- La fin du "choix forcé" : On ne demande plus "Êtes-vous turc ou allemand ?". La réponse peut être "Je suis turc et allemand", avec des identités activées selon le contexte. C'est le concept de "répertoire identitaire".

- L'émergence du "transmigrant" : Figure qui construit sa vie en faisant régulièrement appel à des réseaux, des ressources et des identités qui traversent les frontières nationales. Sa socialisation est bi-nationale, voire globale.

- Un défi pour le modèle assimilationniste : Ce phénomène est particulièrement difficile à accepter pour des modèles comme le français, qui postulent que l'intégration passe par un désinvestissement progressif des attaches particulières pour adhérer à un universalisme abstrait. La persistance d'allégeances fortes est perçue comme un déficit d'intégration, voire une déloyauté.

 

Conséquences et nouveaux défis pour les sociétés d'accueil ..

Elles doivent repenser l'intégration non comme l'absorption dans un creuset, mais comme la construction d'un "vivre-ensemble avec des attaches multiples". Cela pose des questions pratiques : reconnaissance des diplômes bi-nationaux, gestion des conflits de loyauté lors de crises internationales, adaptation des services publics (santé mentale, école) à des populations aux référents culturels hybrides.

et pour les individus ..

Cette situation peut être source d'enrichissement, mais aussi de tension psychique (déchirement entre des normes contradictoires) et de vulnérabilité politique (suspecté de double allégeance en période de crise géopolitique).

 

Le défi du 21ᵉ siècle est d'inventer un modèle qui permette une participation pleine et entière à la société d'accueil (droits, devoirs, sentiment d'appartenance) et la reconnaissance légitime d'attaches transnationales, sans que celles-ci ne soient perçues comme une menace ou une déloyauté. La question n'est plus "comment faire pour qu'ils nous ressemblent ?", mais "comment construire une société commune avec des personnes qui, par définition, appartiennent aussi à ailleurs ?".

 

5. - L'idée que la société d'accueil se fait d'elle-même - son récit national, sa conception de la citoyenneté - est le prisme décisif à travers lequel elle perçoit, gère et vit l'immigration.

 

Une analyse développée de cette grille de lecture, qui explique les trajectoires politiques si différentes de la France, de l'Allemagne et des États-Unis ...

 

En France, le dogme de l'immutabilité républicaine et son déni face à la réalité ...

- Principe officiel : la République est une idée universelle et intemporelle (les Droits de l'Homme, la laïcité, l'égalité). L'immigré, en devenant citoyen, adhère à cette idée abstraite. Il se "fond" dans le corps civique, défini non par une culture ethnique mais par l'adhésion à des valeurs. La société, en tant qu'idée républicaine, ne doit pas évoluer ; elle est le modèle à atteindre. C'est le modèle assimilationniste.

- La Réalité empirique (est très différente : comme l'a démontré Noiriel, cette vision nie la violence symbolique de l'assimilation et le fait que la République s'est historiquement construite en excluant. Aujourd'hui, le décalage est criant : la société française a profondément évolué (diversité visible, islam comme seconde religion, hybridation culturelle), mais le discours officiel refuse de nommer cette évolution (interdiction des statistiques ethniques, refus du "communautarisme") pour ne pas trahir le dogme.

- Résultat : Un déni schizophrène. On célèbre la "diversité" mais on interdit d'en analyser les effets structurels. Le débat public explose sous forme de crises symboliques répétées (voile, burkini, halal) car c'est le seul langage autorisé pour parler d'un changement qu'on ne peut nommer directement.

 

En Allemagne, la gestion pragmatique d'une évolution reconnue ...

- Principe : la société évolue et doit encadrer. Après le déni du "Gastarbeiter", l'Allemagne a opéré une révolution copernicienne. Elle se voit désormais comme une société d'immigration (Einwanderungsgesellschaft) qui doit évoluer pour répondre à des défis démographiques et économiques. L'évolution n'est pas une menace à l'identité, mais une nécessité à gérer.

- Mécanisme : L'encadrement procédural. Le changement est canalisé par des institutions et des règles : Les "Integrationskurse" (langue + valeurs) forment le nouveau citoyen. Le concept de "Leitkultur" (culture directrice) tente de définir un socle commun évolutif. La reconnaissance des diplômes intègre économiquement.

- Philosophie : Un utilitarisme social-démocrate. La société évolue de manière organisée et contrôlée, sous l'égide de l'État social. L'objectif est de minimiser les conflits et de maximiser l'utilité économique du changement. Le risque est une intégration perçue comme froide et transactionnelle, et une difficulté à créer un récit chaleureux d'appartenance.

 

Aux États-Unis, la nation comme processus conflictuel et évolutif par essence ...

- Principe : la société est par définition évolutive et conflictuelle. L'identité américaine n'est pas un état stable à préserver, mais un projet en perpétuelle redéfinition. Le "melting pot" (creuset) est un processus, pas un résultat. L'immigration EST le moteur de l'histoire américaine.

- Mécanisme : Le conflit comme régulateur. Contrairement à l'Allemagne qui cherche à encadrer, les États-Unis assument le conflit comme mode de régulation sociale. Le changement se négocie dans l'arène politique (lobbying, Civil Rights Movement), le marché et la culture populaire. Il n'y a pas de politique d'intégration d'État, mais une pression féroce à l'assimilation économique et linguistique, doublée d'un droit à la différence culturelle dans l'espace privé et communautaire.

- Philosophie : Une conception dynamique et agonistique de la nation. La société américaine se pense comme un laboratoire où les nouveaux arrivants la transforment, tout en étant transformés par elle. Les "Culture Wars" ne sont pas un dysfonctionnement, mais le mode normal de débat sur la direction de cette évolution. Le danger est l'exacerbation des clivages raciaux et politiques jusqu'à la rupture.

 

Ces quelques exemples montrent que les politiques d'immigration et d'intégration ne sont jamais des boîtes à outils techniques neutres. Elles sont l'expression la plus concrète de l'imaginaire politique profond d'une nation. Et toujours l'expression d'un choix, non d'un incontournable qui s'impose tel quel ...

Même dans les pays historiquement migratoires (États-Unis, Canada), la société change profondément, l’intégration se fait par cycles, conflits et ajustements, et jamais sans débats ni tensions.


Ce que disent vraiment les projections à 30–40 % de nouvelles intégrations  ...

Les démographes ne disent pas : « Tout ira bien » ni :  Tout ira mal », Ils disent plutôt : « À ces niveaux, les effets sociaux, culturels et politiques deviennent structurants. Leur gestion dépendra entièrement des choix institutionnels, éducatifs, urbains et culturels. »

Autrement dit : ce n’est pas le chiffre seul qui pose problème, mais la manière dont les sociétés s’organisent autour de ce chiffre...


La spécificité de l’immigration européenne contemporaine ne tient ni au fait migratoire en lui-même, ni même à son ampleur brute, mais à sa transformation qualitative sous l’effet de la mondialisation ... 

 

Celle-ci a modifié simultanément les flux, les profils, les conditions d’installation et les cadres symboliques de l’intégration.

- Dans l’Europe d’après-guerre (années 1950-1970), l’immigration est pensée comme temporaire, fonctionnelle, économiquement intégrable. Les États-nations (France, Allemagne, Benelux) recrutent une main-d’œuvre étrangère pour soutenir la reconstruction et l’industrialisation. L’horizon implicite est soit le retour, soit l’assimilation progressive.

- La mondialisation des années 1980-1990 va rompre cet équilibre, via la désindustrialisation, un chômage structurel, la fin du modèle fordiste, un regroupement familial durable. L’immigration devient immigration de peuplement, sans que les États n’aient refondé leur modèle d’intégration pour cette nouvelle réalité.

 

La mondialisation va changer fondamentalement la nature de l’intégration ...

Avant la mondialisation numérique, on observait une rupture réelle avec la société d’origine, un apprentissage forcé de la langue, une pression assimilatrice forte. Aujourd’hui, via les chaînes satellitaires, les réseaux sociaux, les transferts financiers, les mobilités constantes, le migrant peut vivre ici sans quitter symboliquement ailleurs. Cela ne signifie pas un refus d’intégration individuel, mais une transformation structurelle du contexte. L’assimilation « naturelle » supposée par les élites européennes devient sociologiquement improbable. Castoriadis l’anticipait : sans institutions fortes, l’autonomie individuelle se replie sur l’identité héritée.

 

Dans les années 1990-2000, l’Union européenne et les élites nationales adoptent un discours mondialiste : c'est la mobilité heureuse, la diversité enrichissante, la fin des identités conflictuelles. 

 

Ce discours a neutralisé le débat démocratique sur l’immigration : toute inquiétude est disqualifiée comme archaïque, les coûts sociaux et culturels sont invisibilisés, la question est traitée uniquement en termes économiques et juridiques. Le réel va se charger de contredire le discours dominant, la confiance politique s’effondrer ..

De plus, contrairement aux États-Unis (mythe du melting pot) ou au Canada (multiculturalisme assumé), l’Europe ne se pense pas comme terre d’immigration, n’a pas réussi ou même tenté de produire un récit collectif post-national clair, et hésite encre et toujours entre assimilation implicite et multiculturalisme de fait. 

 

La mondialisation, et les élites qui la soutiennent, par intérêt ou absence d'intelligence politique, vont se charger d'aggraver cette indétermination : des frontières économiques ouvertes, des frontières politiques floues, des normes culturelles implicites mais non affirmées. Le vide normatif est alors comblé par le communautarisme, les identités religieuses, les radicalités politiques.

Banlieues, ghettos, séparatismes, les effets les plus visibles apparaissent avec retard : la mondialisation n’a pas créé ces dynamiques, mais  a affaibli les capacités étatiques de correction et rendu l’intégration asymétrique. Polanyi l’aurait formulé ainsi : le marché global s’est émancipé de la société, sans contre-mouvement protecteur suffisant. Ce qui nous était présenté comme une question technique devient une question existentielle :  qui sommes-nous, et qui peut nous rejoindre, et à quelles conditions ? 

L’immigration européenne contemporaine n’est pas problématique parce qu’elle existe, mais parce qu’elle s’inscrit dans une mondialisation qui a affaibli les cadres d’intégration, dissous les récits communs, et interdit politiquement de nommer les tensions qu’elle engendre... 


Dans ce contexte, on ne peut nier que la diffusion de l’islam comme fait social structurant en Europe a objectivement complexifié les processus d’intégration, 

non pas tant parce qu’il s’agit d’une religion en soi, mais parce que l’islam contemporain fonctionne souvent comme un système normatif global — religieux, social, culturel et identitaire — qui entre plus directement en tension avec les modèles européens d’intégration que d’autres traditions religieuses ...

Cela n’implique ni incompatibilité absolue, ni responsabilité collective des individus musulmans, mais change plus qu'on ne veut bien l'admettre, et sans polémique aucune, la nature du problème. L'immigration musulmane non comme un "choc des civilisations", mais comme un défi d'intégration et de coexistence, écrira Tzvetan Todorov ..

Contrairement au christianisme européen après sa sécularisation, l’islam reste, pour une partie de ses pratiquants, une religion orthopraxique (centrée sur les pratiques), normative (règles de comportement, de genre, d’alimentation, de sociabilité), communautaire (forte logique d’appartenance). Cela signifie que l’islam ne se limite pas à la sphère privée de la croyance, mais organise le quotidien, les rapports hommes-femmes, l’éducation, le rapport à l’autorité, au droit, au sacré. En soi, ce n’est ni bon ni mauvais., mais dans une société qui se veut laïque et fondée sur la neutralisation du religieux dans l’espace public, cela crée mécaniquement plus de frictions. Là où l’immigration catholique, protestante ou juive s’est souvent sécularisée avec le temps, l’islam est aujourd’hui réactivé comme marqueur de différence : on assiste moins à une « islamisation de l’Europe » qu’à une islamisation de la radicalité et de l’identité. l’islam offre un langage, des codes, une dignité symbolique là où les récits nationaux n’intègrent plus (Olivier Roy).

Historiquement les immigrations européennes (italiennes, polonaises, portugaises) étaient culturellement proches; les immigrations asiatiques ou africaines non musulmanes ont souvent intégré par la réussite scolaire ou économique; et le judaïsme, bien que normatif, s’est intégré via une forte sécularisation et une loyauté civique claire.

L’islam, aujourd’hui, combine immigration postcoloniale, visibilité religieuse, norme sociale, identité minoritaire, sentiment de discrimination, mondialisation idéologique (internet, prédicateurs transnationaux). Cela rend effectivement l’intégration plus lente, plus conflictuelle, plus politisée. Mais cette difficulté relève moins d’une incompatibilité intrinsèque que d’une rencontre mal pensée entre une religion encore socialement structurante et des sociétés européennes en perte de confiance normative et incapable de se penser. Là encore, élites et médias portent une très lourde responsabilité. 

 

"Reflections on the Revolution In Europe: Immigration, Islam, and the West",  Christopher Caldwell (2009)

Christopher Caldwell est un journaliste et essayiste américain (contributeur au Financial Times, Weekly Standard et New York Times Magazine) connu pour ses positions conservatrices sur les questions d’immigration et d’identité culturelle. ll extrapole ici une idée proche de celle du choc des civilisations : une culture occidentale “relativiste” confrontée à une culture musulmane “ancrée, confiante et doctrinale”.

 

- Thèse centrale : l’“immigration musulmane” comme révolution silencieuse ...

Caldwell soutient que l’immigration de populations musulmanes vers l’Europe depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle a eu un effet transformateur, presque révolutionnaire sur la culture et les structures sociales européennes — non seulement démographiquement mais aussi idéologiquement, car ces populations demeurent culturellement distinctes et souvent peu intégrées dans le cadre laïc et relativiste européen. Il affirme que l’Europe, affaiblie par son relativisme et sa peur d’être qualifiée d’« islamophobe », n’a pas su poser de limites fermes à cette transformation.

Nombreux auteurs estiment que cette thèse repose sur des prémisses discutables, des généralisations abusives et une vision unilatérale des phénomènes.

 

- L’un des reproches majeurs est que Caldwell sélectionne les données les plus alarmantes et néglige les dimensions nuancées du vécu des populations musulmanes en Europe (discrimination, inégalités socio-économiques, etc.) ...

En d’autres termes, il confond causalité sociale et causalité culturelle ou religieuse : plutôt que d’expliquer les phénomènes d’exclusion par des facteurs structurels (marché du travail, ségrégation urbaine, racisme institutionnel), il tente de les réduire à des causes identitaires implicites.

Caldwell met l’accent sur la démographie comme principal moteur de changement civilisationnel : plus la proportion de musulmans augmente, plus l’Europe s’adapterait culturellement à eux. Ce type d’argument s’apparente à des thèses alarmistes de type « Eurabia », où l’Europe serait irrémédiablement transformée voire « submergée ».

Mais les données démographiques réelles montrent que même dans les pays à fort pourcentage de musulmans, ces derniers ne constituent qu’une minorité significative mais minoritaire du total de la population, souvent inférieure à 5 % au niveau national — loin des proportions évoquées dans certains scénarios catastrophistes.

 

- Caldwell adopte parfois une vision essentialiste des conflits culturels ..

Il présente la culture musulmane comme homogène, monolithique et fondamentalement incompatible avec les sociétés européennes dominées par le relativisme culturel et la laïcité. Cela est contesté par des chercheurs qui montrent que les populations musulmanes en Europe sont diverses et en interaction constante avec leurs environnements politiques, sociaux et économiques — ce qui rend l’idée d’une culture musulmane “fixe” ou “uniforme” très problématique.

 

De nombreux ouvrages montrent que la thèse d’une islamisation inévitable et homogène de l’Europe fondée sur la démographie n’est pas soutenue de manière robuste par les données démographiques disponibles...

- Raphaël Liogier, dans "Le Mythe de l’islamisation" (2012, réédité 2016), diagnostique plutôt une obsession collective qu’un processus démographique avéré.

- Brookings Institution, « L’Europe islamisée : réflexions sur un genre littéraire américain » (Justin Vaïsse, 2010), l’argument d’un changement civilisationnel « inévitable » n’est pas étayé par les données ..

- Pew Research Center, "Europe’s Growing Muslim Population" (2017), même dans le scénario sans immigration future, la part de musulmans en Europe augmenterait mais resterait minoritaire (ex. 7,4 % d’une population totale d’Europe en 2050).

- Hervé Le Bras, " Le Grand Enfumage" (2022), comment les chiffres sont mobilisés dans des récits politiques, y compris ceux affirmant une menace démographique musulmane.