Global Inequality - ACTE I/II - "The Divide: A Brief Guide to Global Inequality and its Solutions (2017, Jason Hickel) - "Less is More: How Degrowth Will Save the World" (2020, Jason Hickel) - "La Société des égaux" (Pierre Rosanvallon, 2011) - "Résistances à l'impôt, attachement à l'Etat - Enquête sur les contribuables français" (Alexis Spire, Le Seuil, 2018) - "Global Inequality" (Branko Milanović, 2016) - "The Price of Inequality" (Joseph Stiglitz, 2012) - "No Longer Newsworthy: How the Mainstream Media Abandoned the Working Class" (Martin, C. R. ,2019) - ...
Last update: 12/12/2025
La question des inégalités n’est pas seulement économique ou sociale : elle est profondément démocratique.
Elle interroge la capacité des sociétés contemporaines à se penser elles-mêmes comme des communautés politiques capables de décider de leurs propres limites.
Principalement en Europe, les mouvements sociaux de 1917 à 1923 formèrent un vague révolutionnaire déclenchée, généralement, par la fin de la Première Guerre mondiale, et les révolutions russes de 1917 en particulier.
Dans la littérature révolutionnaire de cette époque, socialiste ou communiste, l'une des thématiques majeures va consister à opposer le sort des classes opulentes et privilégiées, aux classes démunies vivant de misérables conditions d'existence : la lutte des classes est le moteur de l'histoire...
Aujourd’hui, dans un contexte d’accroissement inédit de la richesse mondiale, l’aggravation persistante des inégalités socio-économiques constitue un paradoxe central de la modernité tardive. Cette contradiction est d’autant plus frappante qu’elle s’accompagne d’un affaiblissement du langage, des concepts et des cadres critiques historiquement mobilisés pour penser, dénoncer et combattre ces inégalités.
En ce début de XXIᵉ siècle, marqué par le primat de l’ego, la montée des revendications identitaires et la valorisation d’une subjectivité fragmentée, la question des inégalités tend à être banalisée, comme si leur persistance relevait d’un état naturel du monde social. Cette banalisation ne procède pas d’une disparition des injustices, mais d’une dépolitisation progressive de leur intelligibilité, qui rend leur contestation plus difficile.
I. Un paradoxe contemporain : abondance économique et creusement des inégalités, plus la richesse augmente, plus sa répartition devient inégalitaire ...
Mais il est souvent plus facile politiquement et symboliquement de penser l’injustice “ailleurs” (entre États) que “chez soi” (à l’intérieur d’un État) ...
Le capitalisme mondialisé du XXIᵉ siècle se caractérise par une croissance massive de la richesse globale, mesurable tant en termes de PIB mondial que d’accumulation de capital financier et technologique. Jamais les capacités productives, les innovations techniques et la création de valeur n’ont été aussi élevées à l’échelle planétaire. Cette dynamique a nourri l’idée, héritée du libéralisme classique, selon laquelle la croissance finirait mécaniquement par bénéficier à l’ensemble de la société.
Or, les données empiriques montrent une concentration croissante des richesses au profit d’une minorité, tant à l’intérieur des États qu’entre eux. Les écarts de revenus, de patrimoine, d’accès à l’éducation et à la santé se sont durablement creusés, y compris dans les pays historiquement associés à l’État-providence.
Les inégalités ne sont donc pas des résidus transitoires de la croissance, mais des produits structurels du mode d’accumulation contemporain.
Ce contraste entre abondance globale et polarisation sociale constitue un fait objectif et documenté, qui invalide les discours selon lesquels la croissance suffirait à résoudre les injustices.
Les inégalités ne sont pas naturelles mais « politiques » — elles peuvent être réduites par des réformes publiques concrètes ...
Le World Inequality Report 2022 propose une radiographie complète des inégalités mondiales en s’appuyant sur la base de données la plus vaste existante (WID.world). Il couvre plusieurs dimensions de l’inégalité : Revenu, Patrimoine, Inégalités de genre, Inégalités environnementales liées aux émissions de CO2.
- Revenu mondial : les 10 % les plus riches de la population mondiale captent environ 52 % du revenu total mondial. La moitié la plus pauvre n’en reçoit qu’environ 8 %.
- En termes de patrimoine (richesse), les inégalités sont encore plus marquées : les 10 % les plus riches possèdent environ 76 % de la richesse mondiale. La moitié la plus pauvre ne détient qu’environ 2 % de la richesse mondiale. En résumé : la concentration de richesse est extrêmement élevée à la pointe de la distribution économique mondiale.
- Les niveaux d’inégalité varient fortement selon les régions : L'Europe présente les taux d’inégalité les plus faibles. Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) affichent les niveaux les plus élevés d’inégalité de revenus.
- Le rapport rappelle que les inégalités contemporaines sont très fortes, comparables à certaines périodes historiques passées, et ne sont pas une fatalité mais le produit de choix politiques (libéralisation, fiscalité, régulation).
- Les niveaux d’inégalités ont augmenté au sein des pays depuis les années 1980. Cela contraste avec une légère baisse des inégalités entre pays ces dernières décennies.
Le rapport ne se contente pas de présenter les données : il explore des pistes politiques pour réduire ces inégalités...
Quand l’inégalité se normalise ...
Les inégalités économiques contemporaines atteignent des niveaux historiquement extrêmes, tout en suscitant une indignation collective étonnamment faible.
Ce paradoxe — visibilité maximale, contestation minimale — tient moins à un déficit d’information qu’à une transformation profonde des cadres de perception, de légitimation et d’action politique.
1. Une accumulation de richesse vertigineuse et documentée ...
Les données disponibles laissent peu de place au doute. Selon le rapport d’Oxfam Takers, Not Makers (janvier 2025), la richesse des milliardaires a augmenté de près de 2 000 milliards de dollars en 2024, soit un rythme trois fois supérieur à celui de l’année précédente. Cela correspond à environ 204 nouveaux milliardaires en un an, presque quatre par semaine.
Sur une période plus longue, entre 2015 et 2025, les 1 % les plus riches auraient accumulé environ 33 900 milliards de dollars, dont 6 500 milliards pour les seuls quelque 3 000 milliardaires, représentant près de 14,6 % du PIB mondial (chiffres relayés notamment par The Washington Post).
L’inégalité n’est donc ni marginale, ni invisible : elle est massive, chiffrée, objectivée.
2. Une perception sociale déformée et une légitimation diffuse ...
Pourtant, cette accumulation extrême ne se traduit pas mécaniquement par une contestation sociale équivalente. De nombreuses études montrent que, dans les pays fortement structurés par des institutions et des discours néolibéraux, les populations tendent à tolérer, voire à préférer, des niveaux élevés d’inégalités. Celles-ci sont fréquemment présentées comme :
- normales,
- nécessaires à la croissance,
- ou justifiées par le mérite individuel.
Cette tolérance n’est pas spontanée : elle est produite.
3. Le rôle central du cadrage médiatique et politique
Le cadrage (framing) joue ici un rôle décisif. Un rapport de la Joseph Rowntree Foundation (2024) montre que les inégalités sont souvent présentées dans l’espace médiatique comme le résultat de choix individuels, d’échecs personnels, ou de comportements inadaptés, plutôt que comme l’effet de structures économiques, fiscales et patrimoniales.
En individualisant les causes, on dépolitise les inégalités et on les rend moins contestables collectivement.
4. Mérite individuel, injustice collective : l’illusion méritocratique
Cette dépolitisation s’appuie sur un récit central : celui de la méritocratie. Or, selon Oxfam, environ 60 % de la richesse des milliardaires provient de l’héritage, du népotisme, du pouvoir monopolistique, ou de rentes institutionnelles : et non d’un travail ou d’un talent “exceptionnel” (analyses reprises notamment par le World Economic Forum et The Guardian).
Malgré ce décalage manifeste entre les faits et le récit dominant, la fiction du mérite individuel continue d’organiser les représentations sociales. Tant que l’on croit que les positions extrêmes sont méritées, l’injustice structurelle des écarts est relativisée, voire excusée.
5. Fragmentation sociale et individualisation des luttes
Parallèlement, les capacités de contestation collective se sont affaiblies. Les grandes structures de médiation et de solidarité — syndicats, partis politiques, récits idéologiques globaux (socialisme, communisme, État social fort) — sont en recul. Les mobilisations prennent de plus en plus la forme de luttes individualisées, sectorielles, ou identitaires, sans articulation globale autour de la question des inégalités économiques.
Cette fragmentation favorise une polarisation culturelle : on désigne des boucs émissaires (élites “woke”, migrants, générations, fonctionnaires, “assistés”), plutôt que de remettre en cause les mécanismes structurels de production et de reproduction des inégalités.
6. Des systèmes économiques profondément enracinés
Les inégalités contemporaines ne sont pas seulement conjoncturelles : elles sont structurelles et héritées. Les rapports d’Oxfam soulignent leur ancrage dans des dynamiques historiques de domination, notamment coloniales, où des flux durables de richesses continuent de circuler du Sud global vers les élites économiques du Nord.
À cela s’ajoute la persistance de paradigmes idéologiques puissants, comme la trickle-down economics — l’idée que l’enrichissement des plus riches bénéficierait mécaniquement à l’ensemble de la société — malgré des décennies de démentis empiriques.
7. Fatigue, désillusion et sentiment d’impuissance
Enfin, un facteur décisif tient à l’état subjectif des sociétés. Le World Social Report 2025 met en évidence une montée du désenchantement politique, de la méfiance envers les institutions et du sentiment d’impuissance collective. Beaucoup perçoivent désormais les inégalités mondiales comme trop vastes, trop complexes, ou trop lointaines, pour être réellement transformables à l’échelle nationale ou locale. Cette fatigue politique neutralise l’indignation morale et paralyse l’action.
8. Des perceptions générationnelles différenciées
La perception des inégalités varie enfin selon les générations : les plus jeunes expérimentent davantage la précarité, la fermeture de l’ascenseur social et la crise écologique; mais aussi une plus forte individualisation des trajectoires et des responsabilités, ce qui peut produire à la fois une sensibilité accrue à l’injustice et une difficulté à la traduire en action collective structurée.
Le problème n’est donc pas seulement que les inégalités augmentent, mais qu’elles cessent progressivement d’apparaître comme un scandale politique et moral. Elles deviennent un paysage, un bruit de fond, un fait “avec lequel il faut composer” ...
Les inégalités ne disparaissent pas : elles changent de statut symbolique. Elles deviennent moins scandaleuses parce qu’elles sont plus continues, plus diffuses, plus intégrées aux expériences ordinaires de la vie sociale. Ce n’est pas tant leur intensité qui diminue que la capacité collective à les percevoir comme injustes et politiquement inacceptables ...
Normalisation, habituation et déplacement des seuils d’injustice ...
Les inégalités économiques et sociales sont aujourd’hui objectivement plus fortes qu’il y a vingt ou trente ans : écarts de richesse, accès différencié aux soins, à l’éducation, au logement, au numérique ou à un environnement sain se sont creusés dans la plupart des sociétés. Pourtant, ces inégalités suscitent moins de scandale collectif qu’auparavant, comme si une forme de tolérance accrue — voire d’habituation — s’était installée.
Les crises successives jouent ici un rôle décisif. Pandémie, guerre en Ukraine, inflation, dérèglement climatique : ces chocs répétés saturent l’attention publique et fragmentent les capacités d’indignation. L’injustice sociale tend alors à devenir une donnée de fond, perçue comme structurelle, durable, presque inévitable, plutôt que comme un problème politique appelant une résolution urgente. L’inégalité n’est plus vécue comme une anomalie, mais comme le décor ordinaire du monde social.
Sur le plan psychologique et générationnel, ce processus produit un effet puissant de normalisation. Lorsque les inégalités sont permanentes et s’aggravent par petites touches successives plutôt que par ruptures brutales, elles cessent d’apparaître comme intolérables. Les générations les plus jeunes grandissent déjà dans ce paysage, sans point de comparaison avec un ordre social plus égalitaire ; l’inégalité devient alors un horizon “normal”, non un écart à corriger ..
Déplacement des repères sociaux et brouillage des perceptions
Ce phénomène est renforcé par un déplacement des repères de comparaison.
Dans de nombreux pays, la précarité s’est généralisée, y compris au sein des classes moyennes, qui ont perdu des sécurités autrefois centrales : emploi stable, retraite prévisible, accès facilité au logement ou à la propriété. Lorsque la fragilité devient une expérience largement partagée, l’écart entre riches et pauvres tend paradoxalement à apparaître moins choquant que la lutte individuelle pour “tenir”, s’adapter ou éviter le déclassement. La comparaison se fait moins avec le sommet de la hiérarchie sociale qu’avec ceux qui chutent plus bas.
À cela s’ajoute une illusion de prospérité entretenue par l’accès massif à certains biens de consommation. Smartphones, plateformes de streaming, voyages low-cost, fast fashion ou services numériques donnent le sentiment d’une participation diffuse au monde globalisé.
Cette accessibilité relative masque cependant les inégalités les plus structurantes et les plus durables : le patrimoine, le logement, la santé, la qualité de l’environnement ou la sécurité économique à long terme. L’abondance de biens visibles et immédiatement consommables brouille la perception des inégalités profondes, moins spectaculaires mais socialement décisives.
Alors que les économistes et technocrates associés évoquent des mécanismes, des institutions, et la fiscalité (mises à part les idéologies qui les soutiennent tout en les présentant comme des techniques, neutres et objectives), un certain Galtung parle de souffrance évitable, de responsabilité diffuse, de normalité violente. Il permet de reformuler la question ainsi : à partir de quel seuil une inégalité cesse-t-elle d’être un écart pour devenir une violence ?
Johan Galtung nous donne ainsi à penser les inégalités non seulement comme un problème économique ou politique, mais comme une violence structurelle rendue invisible et acceptable par des systèmes culturels de justification. Un regard complémentaire et essentiel ...
Johan Galtung (1930–2024) est un sociologue norvégien, fondateur des peace studies (études sur la paix et les conflits). Il est surtout connu pour avoir profondément transformé la manière de penser la violence, en la sortant du seul registre militaire ou physique. Il est notamment l’auteur de "Searching for Peace" (2002)et le fondateur et le principal théoricien de la méthode TRANSCEND (depuis 1993), une méthode de transformation des conflits (conflict transformation) et un cadre théorique (ancré dans la violence structurelle et culturelle) utilisés par les Nations unies comme référence pour résoudre nmbre de configurations conflictuelles. Les conflits étudiés par Galtung sont presque toujours enracinés dans des asymétries de pouvoir, des inégalités durables, des exclusions institutionnelles, et envisagés comme un tout systémique.
C'est dans "Violence, Peace, and Peace Research" (Journal of Peace Research, 1969), que Galtung a introduit
- la distinction violence directe / structurelle / culturelle,
- l’idée que la pauvreté évitable et l’inégalité sont des formes de violence,
- la notion de responsabilité systémique sans bourreau identifiable.
Appliqué à notre sujet, Galtung propose ainsi une typologie de la violence en trois dimensions, devenue classique :
1. Violence directe : elle est visible, intentionnelle, physique : guerre, meurtre, répression policière, torture.
2. Violence structurelle : elle est invisible, routinière, institutionnalisée : pauvreté évitable,
faim dans un monde d’abondance, inégal accès aux soins, à l’éducation, à l’espérance de vie, inégalités économiques durables. Une société est violente quand elle empêche structurellement certains individus de réaliser leur potentiel vital. L’inégalité devient ici une forme de violence, même sans bourreau identifiable.
3. Violence culturelle : des systèmes de sens qui justifient ou normalisent les deux autres, idéologies (méritocratie, racisme, fatalisme économique), discours médiatiques, sciences “neutres” qui naturalisent l’ordre social. C’est la violence culturelle qui rend la violence structurelle acceptable, normale, voire invisible.
Dans le langage de Galtung,
- les inégalités ne sont pas seulement injustes, elles sont violentes.
Les inégalités extrêmes constituent une violence structurelle parce qu'elles portent une atteinte durable aux capacités de vie (mortalité évitable, vies écourtées, dépendance économique, absence de choix réel).
- la violence culturelle est faite de ces récits qui rendent la souffrance socialement acceptable
(méritocratie, “trickle-down”, cadrage individualisant, discours sur l’inévitabilité, tolérance sociale à l’extrême richesse).
Mais comment expliquer une diminution conséquente de l’indignation vis-à-vis d'une inégalité qui n'hésite plus à s'exposer tant médiatiquement que légitimement ...
Galtung répond que les sociétés peuvent tolérer des niveaux extrêmes de violence structurelle tant que la violence culturelle fonctionne efficacement. Autrement dit, plus l’inégalité est stabilisée institutionnellement, plus elle est justifiée symboliquement, et moins elle est vécue comme une violence. Ce qui compte, ce n’est pas l’absence d’injustice, c’est l’absence de scandale. On peut compléter cette réalité en évoquant une certaine régression du discours politique ...
On a reproché à Galtung, une écriture parfois schématique, un usage très/ trop étendu du terme de “violence”, mais dans notre débat, il déplace le regard plutôt que de fournir des outils techniques ...
"The Divide: A Brief Guide to Global Inequality and its Solutions" (2017, Jason Hickel)
Jason Hickel est un anthropologue économique et penseur critique du développement, spécialiste des inégalités mondiales, du capitalisme, du colonialisme et de la décroissance. Il a enseigné notamment à la London School of Economics et travaille avec des institutions comme l’ONU. Son positionnement est clair : il conteste l’idée dominante selon laquelle le capitalisme global et la croissance économique auraient réduit la pauvreté mondiale de manière significative.
"The Divide" est devenu une référence dans les milieux critiques du développement.
Depuis des décennies, on nous raconte une histoire sur le fossé entre les pays riches et les pays pauvres. On nous dit que le développement fonctionne : que les pays du Sud rattrapent leur retard sur ceux du Nord, que la pauvreté a été réduite de moitié au cours des trente dernières années et qu'elle sera éradiquée d'ici 2030. C'est un récit réconfortant, approuvé par les gouvernements et les entreprises les plus puissants du monde. Mais est-il vrai ?
Depuis 1960, l'écart de revenus entre le Nord et le Sud a pratiquement triplé. Aujourd'hui, 4,3 milliards de personnes, soit 60 % de la population mondiale, vivent avec moins de 5 dollars par jour. Un milliard d'entre elles vivent avec moins d'un dollar par jour. Les huit personnes les plus riches contrôlent aujourd'hui autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale réunie. Qu'est-ce qui cause ce fossé grandissant ?
On nous dit que la pauvreté est un phénomène naturel qui peut être résolu grâce à l'aide. Mais en réalité, il s'agit d'un problème politique : la pauvreté n'existe pas simplement, elle a été créée. Les pays pauvres sont pauvres parce qu'ils sont intégrés au système économique mondial à des conditions inégales. L'aide ne sert qu'à masquer les mécanismes profonds d'extraction de richesses qui sont à l'origine de la pauvreté et des inégalités : accords commerciaux truqués, évasion fiscale, accaparement des terres et coûts liés au changement climatique.
C’est de fait un réquisitoire contre l’ordre économique mondial...
I. The Divide - L’écart mondial : un mythe mal raconté
L’idée selon laquelle la pauvreté mondiale recule fortement est trompeuse. Les indicateurs dominants (notamment le seuil de pauvreté à 1,90 $/jour) sont arbitraires, politiquement commodes et moralement indéfendables. En réalité, la majorité de l’humanité vit toujours dans des conditions de privation sévère, si l’on adopte des seuils de pauvreté réalistes. La richesse mondiale augmente, mais elle est captée presque exclusivement par les pays riches et les élites.
Hickel montre que la réduction de l’extrême pauvreté est quasi entièrement due à la Chine, hors du modèle néolibéral. Sans la Chine, la pauvreté mondiale aurait stagné ou augmenté. Le récit dominant sert à légitimer le statu quo.
Un regard convaincant sur la critique des indicateurs, peut-être moins nuancé sur certains progrès sanitaires et éducatifs réels, et une tendance à opposer « Nord coupable / Sud victime » de manière parfois schématique ..
II. Concerning Violence - La violence structurelle du système mondial
La pauvreté n’est pas une absence de développement, mais le résultat actif d’un système violent. Cette violence est historique (esclavage, colonisation), économique (ajustements structurels, dette), politique (ingérences, coups d’État), écologique (accaparement des ressources, pollution exportée). Il parle explicitement de violence structurelle, au sens de Johan Galtung.
Exemples clés : les politiques du FMI ayant détruit des systèmes de santé, les accords commerciaux forçant les pays pauvres à ouvrir leurs marchés tout en protégeant ceux du Nord, et des millions de morts « invisibles » imputables à ces politiques.
Un chapitre fort, dérangeant, documenté, un usage particulièrement polémique du terme « violence » (choix moral assumé, mais discutable sur le plan analytique) et peu d’attention aux responsabilités internes des États du Sud ...
III. The New Colonialism - Le colonialisme n’a jamais disparu
Une thèse centrale, le colonialisme n’est plus territorial, mais économique et juridique, et analysée via les mécanismes suivants : une dette illégitime comme outil de domination, des règles commerciales biaisées (propriété intellectuelle, agriculture), des multinationales qui extraient plus de valeur qu’elles n’en créent localement, des flux financiers nets du Sud vers le Nord (contrairement au récit de l’aide). Au final, Hickel démontre que les pays pauvres financent les pays riches bien plus que l’inverse.
Une analyse très solide des flux financiers globaux, une démystification puissante de « l’aide au développement »,mais moins d’exemples de trajectoires alternatives réussies et peu de discussion sur les conflits d’intérêts internes (oligarchies locales).
IV. Closing the Divide - Réduire l’écart : des réformes à la rupture
Des Propositions. Hickel ne se contente pas de réformes marginales : annulation massive des dettes, réforme profonde des règles commerciales, fin de l’extractivisme, redistribution mondiale, abandon du dogme de la croissance infinie, transition vers une économie post-croissance (préfiguration de ses travaux ultérieurs sur la décroissance).
Un Point fondamental : le problème n’est pas que les pays pauvres soient « en retard », mais que les pays riches soient structurellement dépendants de leur surexploitation.
Au total, une vision cohérente et intellectuellement honnête, courageuse, mais une faisabilité politique peu discutée et les coûts de transition pour les populations du Nord sous-estimés.
Un livre qui déconstruit les mythes centraux du développement, replace l’inégalité dans une histoire longue, mais qui parfois simplifie les responsabilités et s'il propose des solutions ambitieuses, celles-ci peuvent sembler politiquement fragiles ..
Jason Hickel s’inscrit dans un champ intellectuel déjà densément occupé par des figures majeures de l’économie politique et de la philosophie du développement, mais il s’en distingue par la radicalité de son diagnostic.
Dans "The Divide: A Brief Guide to Global Inequality and its Solutions", Hickel soutient que l’inégalité mondiale n’est ni un résidu du passé ni un simple dysfonctionnement du capitalisme global, mais le produit actif d’un système historiquement enraciné dans le colonialisme et perpétué par des règles économiques contemporaines. Son propos ne vise pas seulement à corriger des excès, mais à remettre en cause les fondements mêmes de l’ordre économique mondial, y compris le dogme de la croissance.
Cette position tranche avec celle de Thomas Piketty, dont l’ouvrage central, "Capital in the Twenty-First Century" (Le Capital au XXIᵉ siècle, 2013), propose une analyse historique et statistique de la concentration du capital dans les sociétés capitalistes. Piketty démontre que, sans intervention politique, le rendement du capital tend à dépasser la croissance économique, entraînant une accumulation patrimoniale excessive et une reproduction des élites (la dynamique du capitalisme tend structurellement à concentrer le capital plus vite que la croissance ne le redistribue). Là où Hickel voit dans le capitalisme global un système intrinsèquement extractif à l’échelle mondiale, Piketty reste convaincu qu’un capitalisme profondément réformé — par la fiscalité progressive, la transparence et la redistribution — peut être rendu compatible avec la justice sociale. Leur désaccord porte moins sur le constat que sur la nature du remède : réforme ambitieuse chez Piketty, transformation structurelle chez Hickel.
Avec Amartya Sen, la divergence est moins frontale mais tout aussi significative. Dans "Development as Freedom" (1999), Sen redéfinit le développement comme l’expansion des libertés réelles dont disposent les individus. La pauvreté est conçue comme une privation de capabilités plutôt que comme un simple manque de revenu. Hickel partage la critique du réductionnisme économique et du PIB, mais il reprocherait à cette approche de sous-estimer la force des contraintes structurelles internationales. Là où Sen met l’accent sur l’autonomie des personnes et sur des réformes progressives compatibles avec l’ordre existant, Hickel insiste sur les rapports de domination systémiques qui limitent précisément ces libertés, en particulier dans les pays du Sud. Le contraste est ici méthodologique : Sen part de l’individu et de ses possibilités ; Hickel part du système et de ses effets coercitifs.
L’opposition la plus nette se manifeste avec Jeffrey Sachs. Dans "The End of Poverty: Economic Possibilities for Our Time" (2005), Sachs défend l’idée que l’extrême pauvreté peut être éradiquée par une combinaison d’aide internationale, d’investissements ciblés, de technologies appropriées et de croissance économique. La pauvreté y est interprétée comme un problème essentiellement technique et financier. Hickel, au contraire, rejette ce récit qu’il juge néocolonial : pour lui, la pauvreté n’est pas due à un déficit d’intégration dans l’économie mondiale, mais à une intégration asymétrique qui organise des transferts nets de valeur du Sud vers le Nord. Là où Sachs parle d’« aide » et de rattrapage, Hickel parle d’extraction, de dette et de règles injustes — deux visions pratiquement incompatibles du développement.
La comparaison avec Branko Milanović est plus nuancée. Dans "Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization" (2016), Milanović propose une cartographie empirique des inégalités à l’échelle mondiale, montrant comment la mondialisation a simultanément réduit certaines inégalités entre pays (notamment grâce à l’essor asiatique) et accru les inégalités au sein des pays. Hickel reconnaît la puissance descriptive de cette analyse, mais en conteste l’interprétation normative. Selon lui, les conclusions optimistes sur la réduction de la pauvreté mondiale reposent sur des seuils statistiques trop bas et sur un récit qui naturalise les compromis du capitalisme global. Milanović décrit les transformations du monde tel qu’il est mesuré ; Hickel interroge ce que ces mesures occultent et ce qu’elles légitiment politiquement.
Enfin, Joseph Stiglitz occupe une position intermédiaire entre réforme et critique. Dans "Globalization and Its Discontents" (2002), il dénonce les effets délétères des politiques de libéralisation imposées par les institutions financières internationales, en particulier sur les pays en développement. Comme Hickel, Stiglitz critique le FMI, la dérégulation et l’asymétrie des règles du commerce mondial. Mais là où Stiglitz reste convaincu qu’un capitalisme mieux gouverné, plus régulé et plus équitable peut fonctionner, Hickel doute que ces ajustements suffisent face à l’héritage colonial et aux limites écologiques. Stiglitz cherche à réparer le système ; Hickel se demande s’il n’est pas fondamentalement mal conçu.
Pris ensemble, ces ouvrages dessinent un continuum intellectuel." The End of Poverty" incarne la foi dans la croissance et l’ingénierie du développement ; "Development as Freedom" propose un humanisme libéral centré sur les capacités ; "Globalization and Its Discontents et Capital in the Twenty-First Century" représentent deux grandes tentatives de réforme interne du capitalisme, par la régulation et la redistribution ; "Global Inequality" offre une lecture empirique lucide mais prudente de la mondialisation ; "The Divide", enfin, pousse la critique plus loin en liant inégalités, colonialisme et écologie, et en appelant explicitement à un changement de paradigme. C’est ce positionnement qui rend Hickel à la fois intellectuellement stimulant et politiquement clivant : il ne se contente pas d’améliorer le récit dominant, il en conteste les fondations mêmes.
On remarquera qu'il est souvent plus facile de critiquer l’inégalité mondiale que l’inégalité nationale et que nombre d'ouvrages et de spécialistes couvrent plus le premier thème que le second : sans doute parce qu'il est particulièrement difficile, encore et toujours, de remettre directement en cause l’ordre social intérieur d'une nation ...
L’inégalité internationale permet la distance morale, l’inégalité nationale exige un conflit politique. Les auteurs et livres existent, mais ils sont souvent plus conflictuels, moins consensuels et plus rapidement marginalisés ...
Pourquoi les inégalités internes sont-elles plus difficiles à penser ..
On peut noter plusieurs raisons structurelles :
a) Elles mettent directement en cause les élites nationales
Parler d’inégalités mondiales permet d’incriminer des abstractions (le « système », la mondialisation), de diluer les responsabilités. Alors que parler d’inégalités au sein d’un pays, c’est nommer des classes sociales, interroger la fiscalité, l’héritage, la propriété, et toucher à des groupes politiquement puissants
b) Le récit national résiste mieux que le récit global
Chaque État possède en effet un récit méritocratique, une mythologie républicaine ou libérale, ou une idée de “classe moyenne” stabilisatrice. Ces récits rendent l’inégalité moins visible, même quand elle est extrême.
c) Les sciences sociales ont longtemps été « méthodologiquement nationalistes »
Pendant longtemps l’inégalité mondiale était peu mesurée et l’inégalité nationale était traitée comme un “effet secondaire”. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse, l’inégalité mondiale est devenue “pensable”, mais l’inégalité interne reste moralement explosive...
Si l’on parle d’inégalités internes fortes et structurelles, plusieurs pays justifient pleinement une analyse approfondie ..
Parmi les pays structurellement très inégalitaires, on cite l'Afrique du Sud (héritage de l’apartheid, l’un des pays les plus inégalitaires au monde, où la structure raciale et patrimoniale demeure quasi intacte : "Inequality in South Africa", S. Leibbrandt et al.), le Brésil ("Brazilian Apartheid", Edward Telles ; "The Politics of Inequality in Brazil", Marta Arretche), le Mexique, la Colombie, le Chili, les États-Unis.
Une seconde catégorie identifie des pays riches à inégalités croissantes, des pays qui combinent souvent concentration patrimoniale, inégalités raciales / ethniques, détournement politique par les élites, segmentation territoriale extrême : États-Unis, Royaume-Uni, France (moins extrême, mais dynamique préoccupante), Inde (cas emblématique d’un pays où la croissance est spectaculaire, les inégalités explosent et l’État social reste faible : "An Uncertain Glory", Jean Drèze & Amartya Sen; "Capitalism: A Ghost Story", Arundhati Roy), Russie ...
Les États-Unis constituent, nous le savons, le laboratoire de l’inégalité moderne ...
Thomas Piketty, dans "Capital in the Twenty-First Century", réalise une analyse comparative dans laquelle les États-Unis y apparaissent comme le cas extrême d’un capitalisme patrimonial sans frein. Joseph Stiglitz, dans "The Price of Inequality" — Joseph Stiglitz montre comment l’inégalité mine la démocratie américaine elle-même. Dans "Evicted : Poverty and Profit in the American City" (2016), Matthew Desmond publie une étude ethnographique puissante sur le logement, la pauvreté et la violence économique aux États-Unis : ici, l’inégalité n’est pas abstraite : elle est vécue, territorialisée, racialisée.
En France, les inégalités sont masquées, mais réelles : l’enjeu n’est pas seulement l’ampleur, mais la dépolitisation de l’inégalité sous le discours républicain...
Comparée aux États-Unis ou au Brésil, la France possède un État social plus développé, une fiscalité historiquement plus progressive et les inégalités de revenus courants. Mais cela ne les supprime pas, ne résout aucunement les causes structurelles voire idéologiques de cette inégalité (encourage un statu quo moralisateur) et surtout n’empêche pas la concentration du patrimoine, qui est aujourd’hui le cœur du problème. On y observe une re-patrimonialisation de la société, une dépendance croissante à l’héritage, et une reproduction sociale très forte.
La dépolitisation de l’inégalité ...
Là où la France se distingue, ce n’est pas tant par l’ampleur brute des inégalités que par la façon dont elles sont neutralisées politiquement. Trois mécanismes clés semblent jouer ...
- Le discours républicain d’égalité
Le récit dominant affirme l’égalité des droits, la neutralité de l’État, l’universalisme.
Résultat paradoxal : puisque l’égalité est un principe fondateur, l’inégalité devient un dysfonctionnement individuel, non un problème structurel.
- La centralité de la « classe moyenne »
Le débat public est structuré autour de la protection des classes moyennes (des classes moyennes très hétérogènes en terme de répartition des revenus), et de leur peur du déclassement. Les très riches sont peu visibles, rarement désignés comme groupe politique, et souvent absents du débat démocratique (si ce n'est comme thème constant d'une gauche politique qui ne pense guère qu'en terme de ponction fiscale et de redistribution, une pensée politique très peu structurée, pour ne pas dire caricaturale). L’inégalité se joue au sommet, mais la conflictualité se déplace vers le bas.
- La technicisation de la question fiscale
La redistribution devient un problème de “charges”, de “compétitivité”, de “simplification”. Le conflit social est remplacé par un langage technocratique, qui neutralise la contestation.
"Le Capital au XXIe siècle", Thomas Piketty (2013)
Piketty montre que la France redevient progressivement une société de rentiers, où le patrimoine hérité pèse plus que le travail, malgré l’État social. Il établit empiriquement que les inégalités de patrimoine sont beaucoup plus fortes que celles de revenu, et politiquement plus dangereuses à long terme.
Ce que cela révèle pour la France ...
- L’égalité républicaine masque une inégalité patrimoniale massive.
- La mobilité sociale est largement surestimée.
- Le débat public se focalise sur les revenus, alors que le cœur du pouvoir est dans la propriété.
Piketty repolitise l’inégalité par les chiffres, mais sans toujours analyser pourquoi cette réalité ne produit pas de conflit politique proportionné.
"La Société des égaux", Pierre Rosanvallon (2011)
Pierre Rosanvallon est professeur au Collège de France et le fondateur de La République des Idées. Après "La Contre-démocratie' (Seuil, 2006 ; Points, 2008) et "La Légitimité démocratique" (Seuil, 2008 ; Points, 2010), le présent ouvrage constitue le troisième volet de son enquête sur les mutations contemporaines de la démocratie.
Dans La Société des égaux, Pierre Rosanvallon part d’un constat paradoxal : jamais les sociétés démocratiques n’ont autant dénoncé les inégalités, et jamais elles n’ont semblé aussi incapables de les réduire.
"La démocratie affirme sa vitalité comme régime au moment où elle dépérit comme forme de société. En tant que souverains, les citoyens n’ont cessé d’accroître leur capacité d’intervention et de démultiplier leur présence. Ils ne se contentent dorénavant plus de faire entendre de façon intermittente leur voix dans les urnes. Ils exercent, toujours plus activement, un pouvoir de surveillance et de contrôle. Ils empruntent les formes successives de minorités actives ou de communautés d’épreuve, autant que celle d’une opinion diffuse pour faire pression sur ceux qui les gouvernent et exprimer leurs attentes leurs exaspérations. La vivacité même des critiques qu'ils adressent au système représentatif donne la mesure de leur détermination à faire vivre l’idéal démocratique. C’est un trait d'époque. L’aspiration à l’élargissement des libertés et à l’instauration de pouvoirs serviteurs de la volonté générale a partout fait vaciller les despotes et modifié la face du globe. Mais peuple politique qui impose toujours plus fortement sa marque fait de moins en moins socialement corps. La citoyenneté politique progresse en même temps que régresse la citoyenneté sociale. Ce déchirement de la démocratie est le fait majeur de notre temps, porteur des plus terribles menaces.
S'il devait se poursuivre, c’est en effet le régime démocratique lui-même qui pourrait à terme vaciller. La croissance des inégalités est à la fois l'indice et le moteur de ce déchirement. Elle est la lime sourde qui produit une décomposition silencieuse du lien social et, simultanément, de la solidarité.
Le phénomène à fait l’objet de multiples études statistiques. Toutes convergent pour souligner la part prise par l’accroissement spectaculaire des rémunérations les plus élevées dans la constitution du phénomène !, qu’il s’agisse de celles des grands patrons de l’industrie, des maîtres de la finance ou tout simplement des cadres dirigeants, comme encore des grands sportifs ou des vedettes du show-business. Aux États-Unis, les 10% des revenus les plus élevés totalisaient ainsi 50 % des revenus totaux en 2010, alors que ce pourcentage n’était que de 35% en 1982. Dans le cas français, le salaire moyen des 1 % le mieux rémunérés a augmenté d’environ 14% entre 1998 et 2006, et celui des 0,01 %, tout au sommet de l’échelle, de près de 100 %, alors que la progression sur la même période n’a été que de 4% pour la grande masse des 90 % des salariés du bas.
Le mouvement ultérieur a vu cet écart continuer à exploser, comme l’ont montré des travaux publiés par l’Insee?. L’accroissement de ces écarts se vérifie partout sur la planète..."
Les facteurs économiques et sociaux qui ont engendré cette situation sont bien connus.
Rosanvallon vise surtout quatre dynamiques lourdes ..
- La financiarisation de l’économie : explosion des très hauts revenus, déconnexion entre travail et rémunération, logique du capital plus que du salaire.
- La mondialisation concurrentielle : mise en concurrence des travailleurs, pression à la baisse sur les protections sociales, sentiment de déclassement.
- La fragmentation sociale : fin des grands collectifs homogènes (classe ouvrière, syndicats puissants), montée des trajectoires individuelles dissemblables.
- La crise de l’État-providence classique : les outils hérités de l’après-guerre corrigent mal des inégalités devenues plus diffuses, plus qualitatives, plus symboliques.
Mais pour Rosanvallon, ces causes ne suffisent pas. Elles expliquent les inégalités objectives, et non la crise politique et morale qui les entoure. La panne de l’idée d’égalité a aussi joué un rôle majeur en conduisant insidieusement à délégitimer l’impôt et les actions de redistribution...
C’est un point central. Pendant longtemps, l’égalité signifiait surtout égalité des droits, égalité devant la loi, réduction des écarts matériels via l’impôt et la redistribution.
Or, cette vision s’est épuisée : l’impôt est perçu comme confiscatoire, non comme expression de solidarité. La redistribution apparaît comme une assistance injuste, pas comme un projet commun. Et l’égalité est réduite à un calcul comptable (qui gagne combien ?) au lieu d’être une relation sociale vivante.
Résultat : on condamne les inégalités, mais on délégitime les moyens de les combattre. C’est cette contradiction qui produit la résignation.
Mais pourquoi l’égalité resterait-elle essentielle aujourd’hui ? Parce que, pour Rosanvallon, il n’y a pas de démocratie sans égalité vécue. Sans égalité, la confiance disparaît, la solidarité se délite, la société se fragmente en groupes qui ne se reconnaissent plus mutuellement. L’égalité n’est donc pas seulement un idéal moral, mais une condition de possibilité du lien social démocratique.
Une société très inégalitaire n’est pas seulement injuste : elle devient illisible, instable et politiquement vulnérable.
Rosanvallon montre que l’égalité n’a jamais eu un sens unique ..
- au XIXᵉ siècle : égalité contre les privilèges
- au XXᵉ : égalité par la redistribution
- aujourd’hui : égalité comme reconnaissance et relation.
En retraçant deux siècles de conflits, d’espoirs et de malentendus, il fait apparaître que la crise actuelle n’est pas une fin de l’égalité, mais une crise de sa définition.
Aller au-delà de Rawls et Sen, mais qu'entend l'auteur? Les théories de la justice de John Rawls ou Amartya Sen restent, selon Rosanvallon très normatives (principes abstraits), centrées sur la distribution (biens, ressources, capacités). Lui propose autre chose : penser l’égalité comme qualité des relations sociales, pas seulement comme répartition. Singularité, réciprocité, communalité : des mots?
- Singularité : être reconnu comme quelqu’un, pas comme un numéro, une catégorie ou un cas social. Egalité et non uniformité.
- Réciprocité : ne pas être seulement bénéficiaire ou contributeur, mais partie prenante d’un échange social équitable. Chacun compte et est compté.
- Communalité : partager un monde commun, des institutions, des références, un destin collectif. Sans cela, l’égalité devient purement formelle.
Rosanvallon ne dit donc pas « redistribuons plus », mais « réapprenons à faire société sur un mode égalitaire ». L’égalité n’est plus seulement une question de chiffres, mais de relations, de reconnaissance et de participation. C’est en ce sens qu’il parle d’une refondation, et non d’un simple ajustement.
Dans la lignée des analyses de Pierre Rosanvallon, le sentiment d’injustice ne procède pas uniquement de l’ampleur des écarts — sociaux ou idéologiques — mais d’une dégradation plus profonde du lien de reconnaissance mutuelle.
L’inégalité, comme le clivage politique, devient politiquement inassimilable dès lors que les acteurs cessent de se percevoir comme appartenant à un même monde social et symbolique.
Ce raisonnement peut être étendu aux rapports contemporains entre les courants se revendiquant de droite et de gauche, en particulier dans leurs expressions les plus radicalisées. Le conflit ne repose plus alors sur des divergences programmatiques structurées, mais sur une disqualification morale réciproque qui invalide toute appartenance commune à l’espace démocratique. L’adversaire politique n’est plus un partenaire conflictuel, mais un corps étranger.
Cette dynamique est fréquemment entretenue, voire amplifiée, par une couche intellectuelle et médiatique qui tend à moraliser les clivages, à essentialiser les positions idéologiques et à substituer à la délibération politique un registre de dénonciation normative. Il en résulte une conflictualité diffuse, fragmentée, et incapable de se cristalliser en projets collectifs cohérents, contribuant ainsi à l’affaiblissement du lien démocratique.
"Les riches contre l’impôt" - Contrairement au récit dominant, l’impôt n’est pas neutre, l’État n’est pas un arbitre impartial, et la fiscalité constitue bien un champ de lutte sociale. Les gagnants du système savent parfaitement défendre leurs intérêts — discrètement, efficacement, sans conflit visible. Les plus riches ne sont pas passifs face à l’impôt : ils s’organisent activement en matière d’optimisation, de négociation et de contestation fiscales, souvent avec l’aide de l’État lui-même. Les travaux d’Alexis Spire permettent ainsi de mettre des noms, des stratégies et des pratiques sur les classes supérieures françaises.
Ce qui caractérise plus spécifiquement la France dans ce domaine n’est pas tant l’ampleur de ces pratiques — que l’on retrouve dans la plupart des économies développées — que leur inscription paradoxale dans un État historiquement centralisé, fortement bureaucratisé et officiellement attaché à l’égalité devant l’impôt. Là où d’autres pays assument plus explicitement une fiscalité négociée ou contractuelle, le cas français se distingue par une forte dissonance entre un discours universaliste de neutralité administrative et des pratiques différenciées de traitement des contribuables. Cette configuration permet aux classes supérieures de mobiliser efficacement leurs ressources juridiques, relationnelles et symboliques au sein même de l’appareil étatique, sans remettre ouvertement en cause le principe redistributif.
Ainsi, la conflictualité fiscale en France ne prend pas la forme d’un affrontement visible ou politisé, mais celle d’une lutte feutrée, institutionnalisée, largement dépolitisée dans l’espace public. Ce mode de régulation contribue à rendre l’inégalité fiscalement produite d’autant plus durable qu’elle demeure invisible, naturalisée et difficilement contestable au nom même des principes égalitaires que l’État revendique.
"Résistances à l'impôt, attachement à l'Etat - Enquête sur les contribuables français" (Alexis Spire, Le Seuil, 2018).
Alexis Spire est un sociologue et politiste français, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la sociologie de l’État, de la fiscalité, des inégalités sociales et des rapports ordinaires au droit. Son apport central consiste à montrer que l’État — et en particulier l’administration fiscale — ne fonctionne pas de manière neutre ou uniforme, mais qu’il traite différemment les individus selon leurs ressources sociales, juridiques et économiques.
Les travaux d’Alexis Spire permettent précisément de donner un contenu empirique et sociologique à ce que l’on pourrait, de manière synthétique, désigner comme une analyse de la résistance des classes supérieures à l’impôt.
Dans "Faibles et puissants face à l’impôt" (2012), Spire montre que la relation à l’administration fiscale est profondément différenciée socialement : loin d’être un espace neutre d’application du droit, elle constitue un lieu de négociation asymétrique où les contribuables les mieux dotés en capital économique, juridique et relationnel disposent d’une capacité accrue à infléchir les règles à leur avantage.
Cette perspective est prolongée dans "Résistances à l’impôt, attachement à l’État" (2018), où l’auteur analyse l’essor d’un véritable marché de l’optimisation et de l’évitement de l’impôt. Conseillers fiscaux, avocats d’affaires et intermédiaires spécialisés y apparaissent comme des acteurs centraux de la production des inégalités, agissant à l’interface entre les classes supérieures et l’État. Spire y met en évidence un paradoxe fondamental : loin de s’opposer frontalement à ces pratiques, les pouvoirs publics contribuent souvent à leur institutionnalisation, en tolérant, encadrant ou intégrant ces stratégies dans le fonctionnement ordinaire de l’action publique.
Plus largement, les recherches de Spire sur l’évitement et la contestation fiscales invitent à repolitiser la question de l’inégalité «par le haut». Elles montrent que les groupes dominants ne sont ni passifs ni résignés face à l’impôt, mais qu’ils déploient des stratégies continues, discrètes et hautement efficaces pour défendre leurs intérêts matériels, sans passer par des formes visibles de conflictualité sociale. En ce sens, la fiscalité apparaît non comme un instrument neutre de redistribution, mais comme un champ de lutte sociale inégalement armé, où l’asymétrie des ressources contribue à la reproduction des hiérarchies économiques et symboliques.
"Social Class in Europe : New Inequalities in the Old World" (Étienne Penissat; Cédric Hugrée; Alexis Spire; 2020)
Un ouvrage qui propose une cartographie originale des divisions de classe à l’échelle européenne, en rupture avec les lectures strictement nationales ou purement géopolitiques des conflits contemporains.
Au cours des dix dernières années, notamment avec les votes négatifs aux référendums français et néerlandais sur les traités européens et la victoire du Brexit en 2016, la question européenne s’est imposée comme un foyer central de conflictualité politique. Ces épisodes ont mis en lumière des fractures profondes au sein des sociétés européennes, souvent interprétées comme une opposition entre pays « gagnants » et pays « perdants » de la mondialisation. Or, cette lecture tend à invisibiliser une dimension essentielle : les inégalités sociales internes aux nations, pourtant déterminantes dans les attitudes politiques à l’égard de l’Europe.
S’appuyant sur les principales enquêtes statistiques européennes, les auteurs développent une analyse des classes sociales inspirée de la sociologie de Pierre Bourdieu, articulant positions économiques, capitaux culturels et statuts professionnels. Ils mettent en évidence des caractéristiques communes à la classe ouvrière, aux classes intermédiaires et aux classes privilégiées à travers l’ensemble du continent, tout en montrant que ces appartenances de classe se déclinent différemment selon les contextes nationaux.
L’ouvrage souligne ainsi que les inégalités sociales ne se superposent pas mécaniquement aux frontières nationales, mais produisent des distances sociales transversales, notamment entre groupes comparables situés dans les pays du Nord, du Sud et de l’Est de l’Europe. Cette approche permet de dépasser l’opposition simplificatrice entre États pour analyser les logiques sociales qui structurent les attitudes politiques et les trajectoires individuelles à l’échelle européenne.
Enfin, le livre se conclut par une réflexion sur les conditions sociales et politiques nécessaires à l’émergence d’un mouvement social européen. Il interroge la possibilité de construire des solidarités transnationales durables dans un espace marqué par de fortes asymétries de ressources, de reconnaissance et de représentation, mettant ainsi en tension l’idéal d’une Europe sociale avec la réalité des divisions de classe qui la traversent.
En combinant ces trois perspectives, - Piketty révèle la structure économique de l’inégalité, Rosanvallon explique son invisibilisation symbolique, Spire dévoile sa gestion politique par les élites -, ensemble, ils montrent que l’inégalité en France n’est pas niée, elle est administrée, fragmentée et déconflictualisée ...
- l’État social amortit ...
L’État-providence français joue un rôle d’amortisseur : prestations, services publics, redistribution partielle. Cela limite les chocs les plus visibles et transforme des inégalités structurelles en difficultés vécues comme individuelles (déclassement, frustration, sentiment d’abandon), plutôt qu’en causes collectives clairement identifiables. Le conflit potentiel est différé, dispersé, administré — et en fin de compte très peu politisé.
- Le discours républicain neutralise la conflictualité
L’universalisme républicain, en affirmant l’égalité formelle, rend suspecte toute dénonciation des inégalités réelles. Parler de classes, de domination ou d’asymétries de pouvoir est facilement disqualifié comme communautariste, idéologique ou « anti-républicain ».
Comme l’a montré Pierre Rosanvallon, ce n’est pas l’inégalité en soi qui produit le conflit, mais la rupture du lien de reconnaissance. Or, en France, ce lien est symboliquement affirmé tout en étant matériellement fragilisé — ce qui empêche la conflictualité de se structurer.
Le conflit est moralement disqualifié avant d’être politiquement formulé.
- Les élites s’organisent sans visibilité conflictuelle
Les classes dominantes ne contestent pas l’ordre social : elles l’optimisent. À la différence des classes populaires, elles disposent de ressources juridiques, administratives et relationnelles leur permettant de défendre leurs intérêts sans mobilisation collective ni affrontement public.
Les travaux d’Alexis Spire montrent que cette défense des intérêts se fait dans les interstices de l’État, souvent avec son concours. Le conflit est donc déplacé vers des arènes techniques, invisibles politiquement.
Là où il n’y a pas de scène publique, il n’y a pas de conflit lisible.
Conséquence: une société objectivement plus inégalitaire qu’elle ne se pense, et politiquement moins conflictuelle qu’elle ne devrait l’être ..
Le conflit ne disparaît pas — il change de forme : il devient culturel plutôt que social, moral plutôt qu’économique, identitaire plutôt que distributif. Ce qui s’exprime, ce ne sont pas des luttes de classes structurées, mais des colères intermittentes, des votes de rupture, des indignations morcelées — sans traduction politique durable.
Pour se résumer, la société française est moins conflictuelle non parce qu’elle est plus juste, mais parce que ses mécanismes institutionnels, symboliques et élitaires transforment les inégalités structurelles en expériences individuelles, neutralisent leur mise en cause collective et déplacent le conflit hors de l’espace politique visible.
Jason Hickel, "Less is More: How Degrowth Will Save the World" (2020) : Dans ce livre plus récent, traduit en français sous le titre "Moins pour plus : Comment la décroissance sauvera le monde" (Marabout, 2022), Hickel explicite clairement l'opposition entre une philosophie de "domination et d'extraction" et une autre fondée sur la "réciprocité et la régénération" . C'est ici que le terme est le plus directement conceptualisé .
EXTRACTION - Dans sa thèse centrale, développée notamment dans "The Divide" et Less Is More, Jason Hickel soutient que le capitalisme contemporain repose moins sur la surexploitation directe du travail que sur des architectures d’extraction (extractive mechanisms, mechanisms of value extraction).
La notion d'"extraction", entendue captation de la valeur hors du lieu de travail, par des règles d’accès, de propriété et de trajectoire, et utilisée en terme de comparaison entre certains pays occidentaux (France / Royaume-Uni / Allemagne / Suède / Espagne / Etats-Unis), permet d'éclairer les quelques points suivants ...
- L’inégalité est-elle “visible” politiquement, ou au contraire amortie / neutralisée / dépolitisée par des récits, des institutions et des routines de gouvernement ?
- Comment des inégalités importantes deviennent-elles politiquement tolérables à l’intérieur même des pays, le plus souvent non par ignorance, mais par organisation sociale, institutionnelle et narrative...
Pour analyser les inégalités au sein d’une société, plusieurs notions sont classiquement mobilisées : celle d’« exploitation » — souvent perçue aujourd’hui comme excessive ou anachronique —, celle d’« injustice », dont la connotation est principalement morale, ou encore celle d’« inégalités », qui demeure largement descriptive et peine à rendre compte des processus dynamiques de captation de la valeur.
L’EXPLOITATION, au sens classique, désigne une relation directe entre le capital et le travail. Elle est visible dans le niveau des salaires, la durée du travail ou l’intensité de l’effort requis, et renvoie au schéma marxien traditionnel d’appropriation de la plus-value au sein même du procès de production...
Hickel lui préfère le terme d’« EXTRACTION », précisément parce qu’il permet de penser des formes contemporaines de captation de la valeur qui ne passent plus nécessairement par une exploitation directe. L’extraction est un terme volontairement froid, presque technique, qui renvoie à l’idée d’un pompage structurel — à l’image d’une mine, d’un puits ou d’une rente — auquel les individus peuvent être exposés y compris dans les pays riches. Dans ces contextes, le travail est généralement « correctement » rémunéré, les règles sont formellement légales, mais une part significative de la valeur produite est captée ailleurs.
On notera au passage que le terme d'extraction, malgré son évidente
L’extraction se caractérise ainsi par des relations indirectes et médiées : elle intervient souvent après la production, hors du lieu de travail, et sans conflit salarial ouvert. Elle s’inscrit dans des dispositifs institutionnels, juridiques et patrimoniaux qui déplacent la captation de la valeur hors du rapport salarial stricto sensu.
On peut en donner plusieurs exemples concrets : la rente immobilière, par laquelle les loyers peuvent augmenter de 3 à 5 % par an sans correspondance avec l’évolution des salaires ; les investissements collectifs d’une société (éducation, infrastructures, services publics), dont les bénéfices effectifs sont distribués de manière très inégale selon les origines sociales et les trajectoires individuelles ; les stratégies de rémunération qui, dans un contexte d’augmentation de la richesse globale, se traduisent par une stagnation relative des positions intermédiaires, lesquelles servent de variable d’ajustement ; enfin, un système fiscal présenté comme progressif dans ses principes, mais dont les effets patrimoniaux demeurent largement régressifs.
Ces logiques d’extraction ont pour particularité de s’exercer à travers des règles perçues comme légitimes, techniques ou neutres. Elles produisent ainsi des inégalités profondes tout en demeurant socialement peu conflictuelles, car ressenties comme diffuses, institutionnelles et « douces »...
Par « mécanismes d’extraction internes », on entend dès lors un système dans lequel la valeur collective est de plus en plus captée par le sommet de la distribution sociale, non par une exploitation brutale et visible, mais par des règles d’accès, de propriété et de trajectoire sociale qui déplacent silencieusement les fruits de la croissance.
L'"extraction" chez Hickel est le concept qui englobe et dépasse l'"exploitation". Il décrit un système global, hérité du colonialisme, par lequel le Nord s'approprie la richesse du Sud, perpétuant l'inégalité et la crise écologique....
- Exploitation (Micro-économique, au niveau de l'entreprise et du rapport de classe)
Traditionnellement, l'extraction de la plus-value de la force de travail au sein du processus de production capitaliste (rapport capital/travail).
- Extraction (portée Macro-économique, structurelle, néocoloniale)
Un processus systémique et historique de drainage des richesses (ressources, travail, valeur) des pays du Sud vers ceux du Nord, maintenant la dépendance et bloquant le développement.
Dans la vision de Hickel, l'extraction ne se limite pas à l'exploitation des travailleurs au sein d'une usine. Il s'agit d'un mécanisme multiforme à l'échelle mondiale ...
1. - Une opposition philosophique : Hickel définit l'économie comme "notre relation matérielle les uns avec les autres et avec le reste du monde vivant". Pour lui, la question centrale est de choisir entre une relation basée sur "l'extraction et l'exploitation" ou sur "la réciprocité et le soin" . L'extraction est donc le principe fondamental et destructeur du système actuel.
2. - Le drainage Nord-Sud : Ses recherches quantifient ce processus. Il parle d'un transfert net de valeur du Sud vers le Nord d'environ 10 000 milliards de dollars par an . Ce drainage se fait par plusieurs canaux :
- L'appropriation des ressources : Les pays du Nord consomment bien plus que leur part durable des ressources mondiales, un excès rendu possible par l'accès aux matières premières du Sud .
- L'échange inégal : Les salaires et le prix des ressources au Sud sont maintenus artificiellement bas. Ainsi, quand le Nord importe des biens, il importe en réalité du travail et des ressources à un prix bien inférieur à leur valeur réelle, ce qui constitue une forme de "pillage" .
- La confiscation du pouvoir de développement : Ce système d'extraction empêche le Sud de développer ses propres économies de manière souveraine. Hickel critique l'idée que le développement puisse se faire dans le cadre du "capitalisme extractif", qu'il associe à l'impérialisme économique
3. Pourquoi cette distinction est-elle importante ?
- Dépasser le cadre de l'entreprise : L'exploitation, au sens marxiste, est un concept clé pour comprendre les rapports de force au sein d'une économie nationale. Mais pour Hickel, il n'explique pas à lui seul les flux colossaux de richesses entre les nations, un phénomène qu'il ancre dans l'histoire du colonialisme et du néocolonialisme.
- Responsabilité écologique : L'extraction a une dimension écologique centrale. Elle est la cause directe du dépassement des limites planétaires par les pays riches. Hickel montre que les pays à hauts revenus sont responsables de 74 % de l'utilisation excessive des matériaux à l'échelle mondiale, tandis que le Sud supporte l'immense majorité des coûts humains et environnementaux du changement climatique.
- Refonder l'économie : Pour Hickel, sortir de cette logique ne signifie pas seulement mieux répartir les richesses au sein des pays, mais changer radicalement la structure de l'économie mondiale. Cela passe par la souveraineté économique du Sud, la fin de la "loi de la valeur" capitaliste qui subordonne la production à la rentabilité, et une transition vers une économie de la "réciprocité".
Le concept d'extraction est souvent imbriqué avec d'autres notions proches comme le "drain" (plunder, drain) , l'"échange inégal" (unequal exchange) , ou encore l'"appropriation impérialiste" (imperialist appropriation). C'est à travers ce prisme que l'on retrouve un réseau de chercheur·ses qui prolongent et approfondissent l'analyse de Hickel ...
Ref. : Jason Hickel et al., "Exploring Degrowth: A Critical Guide" (2022) - Un guide co-écrit (Vincent Liegey; Anitra Nelson; Jason Hickel) qui propose une introduction accessible et collective aux politiques et aux idées de la décroissance, intégrant la critique de l'extraction.
Il semble, - ainsi que nous allons le développer via une analyse comparée des régimes nationaux d’inégalités, croisée avec l’économie politique critique et l’analyse des cadres médiatiques - , que les inégalités contemporaines ne se maintiennent pas malgré la démocratie, mais largement grâce à des dispositifs politiques, institutionnels et narratifs qui en assurent la tolérance sociale.
Les données empiriques sont désormais abondantes : concentration patrimoniale, dépendance accrue à l’héritage, segmentation des marchés du travail, marchandisation des biens fondamentaux, extraction de valeur hors du champ productif. Rien de tout cela n’est invisible, ni inconnu. Pourtant, ces dynamiques produisent rarement une conflictualité politique proportionnelle à leur intensité. Ce décalage constitue le véritable problème à expliquer.
La comparaison internationale montre que cette tolérance ne repose pas sur un mécanisme unique, mais sur des configurations nationales différenciées.
En France, l’universalisme républicain et la centralité de l’État social amortissent les effets de l’inégalité tout en rendant difficile sa politisation explicite par le haut ; au Royaume-Uni, l’inégalité est visible et assumée, mais normalisée comme conséquence réaliste d’un modèle économique financiarisé ; en Allemagne, le compromis productif canalise les conflits sur le travail tout en laissant dans l’angle mort la question du patrimoine et de l’héritage ; dans les pays nordiques, le récit égalitaire national peut paradoxalement neutraliser la critique structurelle ; en Espagne, la politisation est forte mais centrée sur la précarité et le marché du travail plus que sur la concentration du capital ; en Italie, enfin, la fragmentation institutionnelle et la centralité de la famille privatisent l’inégalité et empêchent sa mise en récit collective.
Ces différences n’invalident pas l’hypothèse d’un capitalisme contemporain extractif ; elles montrent au contraire que l’extraction prend des formes socialement et symboliquement adaptées à chaque régime politique, plus ou moins brutales, plus ou moins visibles, mais toujours enchâssées dans des dispositifs de légitimation.
C’est ici que l’apport de l’analyse critique des médias, notamment celle de Christopher R. Martin, devient décisif. Les médias dominants ne se contentent pas de refléter ces régimes d’inégalité : ils en constituent un maillon fonctionnel. En invisibilisant certains groupes comme sujets politiques, en individualisant les causes, en déplaçant les conflits vers des enjeux culturels, territoriaux ou moraux, ils contribuent à empêcher la construction durable de l’inégalité comme rapport de domination structuré, et notamment comme conflit de classes au sommet.
Ainsi, l’inégalité n’est pas seulement produite économiquement ; elle est administrée politiquement, amortie socialement et neutralisée narrativement ...
Elle devient une donnée de fond, un horizon normalisé, parfois critiqué, rarement mis en cause dans ses fondements. Dans les termes de Galtung, elle relève d’une violence structurelle rendue acceptable par une violence culturelle diffuse ; dans une lecture rousseauiste, elle est naturalisée ; dans une perspective harveyenne et hickelienne, elle est le produit normal d’un capitalisme d’extraction qui n’a plus besoin de se présenter comme tel.
Ce travail conduit alors à un renversement analytique : la question centrale n’est pas seulement pourquoi les inégalités augmentent, mais pourquoi elles cessent de faire scandale. Comprendre les inégalités contemporaines suppose de les penser non seulement comme un problème de distribution, mais comme un problème de représentation, de légitimation et de conflictualité empêchée.
Dès lors, toute perspective de transformation ne peut se limiter à des ajustements techniques ou redistributifs. Elle implique une repolitisation de l’inégalité, c’est-à-dire la capacité à la nommer à nouveau comme rapport social, à identifier ses bénéficiaires structurels, et à rouvrir un espace de conflit démocratique là où dominent aujourd’hui la normalisation, la fragmentation et la résignation.
En ce sens, le véritable enjeu n’est pas seulement de réduire les inégalités, mais de restaurer les conditions politiques et symboliques qui permettent de les contester. ..
Les régimes nationaux de l’extraction interne : formes, intensités et légitimités de l’inégalité contemporaine ...
Une comparaison qui montre que l’extraction interne ne constitue pas une anomalie, mais une modalité centrale de reproduction du capitalisme contemporain, dont les formes varient selon les régimes institutionnels, les dispositifs de légitimation et les capacités d’amortissement social.
Les inégalités ne tiennent pas seulement à leur intensité, mais à la manière dont elles sont rendues acceptables, invisibles ou normales....
En France : une extraction douce, institutionnelle et amortie ...
Le cas français se distingue par une forme d’extraction interne peu visible, fortement institutionnalisée et largement amortie par l’État social. Cette configuration en réduit la conflictualité immédiate tout en en assurant la reproduction durable. L’extraction n’y prend pas la forme d’un choc brutal, mais d’un processus continu, intégré aux trajectoires sociales ordinaires.
L’un de ses vecteurs centraux réside dans le patrimoine, et plus particulièrement dans le logement. La hausse structurelle des prix immobiliers, combinée à une progression plus lente des salaires, a transformé l’accès au logement en mécanisme de sélection sociale. Une part croissante du revenu du travail est captée sous forme de loyers, de charges ou de remboursements, tandis que l’accès à la propriété dépend de plus en plus de l’apport familial et de l’héritage. L’extraction opère ici par rente patrimoniale, de manière pacifiée, naturalisée, inscrite dans des trajectoires de vie perçues comme normales et légitimes.
À cette dimension patrimoniale s’ajoute une extraction par différentiel d’accès. La France investit massivement dans des biens collectifs — éducation, infrastructures, services publics — qui constituent des supports essentiels de la productivité sociale. Toutefois, les rendements effectifs de ces investissements sont distribués de façon très inégale selon l’origine sociale, le capital culturel et les réseaux. L’extraction ne s’opère donc pas par privation directe, mais par captation différenciée des positions les plus rentables de l’espace social : la valeur collective est produite par tous, mais appropriée de manière disproportionnée par ceux qui disposent déjà des ressources d’entrée.
Le marché du travail renforce cette dynamique par une stabilisation relative des positions supérieures et une compression des trajectoires intermédiaires. La protection de l’emploi et les droits sociaux limitent les formes les plus brutales d’exploitation, mais coexistent avec une stagnation des salaires médians, une segmentation croissante des statuts et une précarisation périphérique (jeunes, sous-traitance, territoires). Dans un contexte de richesse globale croissante, ces groupes servent de variable d’ajustement, assurant une extraction par stagnation relative plutôt que par surexploitation directe.
Le système fiscal illustre enfin de manière paradigmatique cette logique d’extraction institutionnelle. Présenté comme fortement progressif dans ses principes, il demeure contournable au sommet de la distribution par l’optimisation, par la dissociation entre fiscalité du travail et du capital et par une taxation inégale des patrimoines. Il en résulte une redistribution effective plus limitée qu’il n’y paraît, et une extraction qui s’opère surtout a posteriori, dans les effets patrimoniaux de long terme plutôt que dans les prélèvements immédiats.
La spécificité française tient ainsi à l’enchevêtrement étroit entre extraction et protection sociale. L’État social joue un rôle d’amortisseur réel — réduction de la pauvreté extrême, accès aux soins, continuité des services publics — tout en contribuant paradoxalement à rendre l’extraction moins perceptible. Les inégalités produites sont profondes, mais rarement ressenties comme le résultat d’un processus systémique clairement identifiable.
Dans une perspective hickelienne, la France apparaît donc comme une société d’extraction interne douce : la valeur collective y est de plus en plus captée par le haut, non par des mécanismes de marché brutalement financiarisés, mais par des règles d’accès, de propriété et de trajectoire sociale opérant silencieusement, sous couvert de neutralité institutionnelle et de légitimité technocratique.
Aux États-Unis : une extraction brutale et visible ..
Aux États-Unis, l’extraction interne prend une forme beaucoup plus directe et violente socialement. Elle repose sur une forte polarisation salariale, une protection collective minimale et un endettement massif lié à l’éducation, à la santé et au logement. L’extraction s’opère principalement par la dette, l’insécurité et la menace permanente de déclassement. La violence sociale y est élevée, mais compensée symboliquement par la visibilité de trajectoires de mobilité ascendante ou descendante, qui entretiennent l’idée d’un système ouvert malgré des inégalités extrêmes.
En Allemagne : une extraction par discipline productive ..
Le modèle allemand repose sur une extraction plus fonctionnelle et productiviste. Les salaires y sont relativement compressés, l’industrie demeure forte et le cœur productif est protégé. L’extraction s’opère principalement sur les périphéries du marché du travail (mini-jobs, intérim, travailleurs non protégés), dans un contexte moins patrimonial que la France et davantage centré sur la discipline productive. La conflictualité est contenue par l’intégration du noyau salarié stable, au prix d’une segmentation durable.
Dans les pays nordiques : une extraction limitée mais persistante ..
Les pays nordiques se caractérisent par une fiscalité élevée et des services publics universels efficaces, qui réduisent fortement les inégalités visibles. L’extraction n’y disparaît pas pour autant : elle se manifeste notamment par des marchés du logement tendus, des formes plus informelles d’accès aux réseaux élitaires et des écarts patrimoniaux persistants. Elle est toutefois explicitement compensée par la redistribution et demeure politiquement assumée, ce qui en limite les effets de désaffiliation sociale.
En Espagne : une extraction par précarité structurelle et rente tardive ..
En Espagne, l’extraction interne repose moins sur un verrouillage élitaire que sur une désorganisation structurelle des trajectoires sociales. Le marché du travail est instable : la valeur est produite, mais rarement stabilisée dans le temps. Le logement absorbe une part croissante du revenu dès que l’emploi se consolide, tandis que la protection repose largement sur la famille, en substitution partielle de l’État. L’extraction y est plus visible, plus immédiatement ressentie comme injuste, générant une forte insécurité sociale et une conflictualité politique élevée. Contrairement à la France, elle est moins institutionnalisée, plus chaotique et plus contestée.
Au Royaume-Uni : une extraction financiarisée et normalisée ...
Le Royaume-Uni constitue un cas paradigmatique d’économie extractive interne financiarisée. La valeur collective est captée par des dispositifs de rente, de dette et de marché opérant principalement après la production et en dehors du lieu de travail. Une part croissante du revenu est absorbée par le logement, sans lien avec l’évolution des salaires ; l’enseignement supérieur repose sur l’endettement individuel ; le marché du travail est marqué par une flexibilité structurelle élevée.
Ce qui distingue fondamentalement le Royaume-Uni tient à la légitimation idéologique de ces mécanismes. L’extraction y est perçue comme le résultat normal de choix individuels sur un marché libre. Cette naturalisation morale transforme des processus structurellement inégalitaires en responsabilités personnelles, réduisant la conflictualité sociale tout en assurant une forte stabilité politique du modèle, malgré ses effets profondément polarisants.
Les inégalités ne sont pas seulement plus ou moins fortes selon les pays, elles sont plus ou moins politisables, selon les récits nationaux, les institutions et les formes de légitimation...
Une comparaison qui montre que les inégalités ne deviennent politiquement explosives ou acceptables ni par leur seul niveau, ni par leur seule visibilité, mais par les récits nationaux qui les encadrent : universalisme, normalisation, compromis productif ou mythe égalitaire.
L’enjeu central n’est donc pas seulement économique, mais profondément politique et symbolique : comment une société rend ses inégalités dicibles, contestables — ou au contraire tolérables ...
1. France : des inégalités amorties, mais dépolitisées par l’universalisme républicain ..
La France est structurée par une double matrice historique : une tradition égalitaire-républicaine forte (Révolution, égalité des droits, citoyenneté abstraite) et une centralisation étatique marquée. De cette combinaison naît un paradoxe durable : l’égalité est un principe fondateur incontesté, mais elle ne se traduit pas nécessairement en égalité sociale réelle.
Contrairement au Royaume-Uni, les hiérarchies sociales françaises se sont historiquement moins assumées symboliquement, mais davantage institutionnalisées : grandes écoles, hauts corps administratifs, reproduction élitaire par concours et carrières publiques. L’inégalité existe, mais elle se donne rarement à voir comme hiérarchie de classe explicite.
La France demeure par ailleurs un pays de fort État social et de prélèvements élevés (ratio prélèvements/PIB parmi les plus élevés de l’OCDE en 2023–2024). Pourtant, la conflictualité fiscale porte souvent sur les impôts “en général” (niveau des prélèvements, sentiment de surcharge des classes moyennes), bien plus que sur la captation au sommet, la concentration patrimoniale ou l’optimisation fiscale. Le débat se déplace ainsi du qui capte quoi vers le combien l’État prélève.
Un mécanisme de dépolitisation opère ici de manière transversale. Le récit universaliste républicain — égalité formelle, neutralité de l’État, refus des catégorisations — tend à transformer l’inégalité en problème de mérite, d’accès ou d’assistanat, et rend politiquement délicate la désignation explicite d’un groupe social dominant (“les riches”) comme acteur légitime du débat. Toute tentative de politisation par le haut bascule rapidement dans des controverses sur la “stigmatisation”, la rupture de l’universalisme ou la “fuite des talents”.
Dans une lecture hickelienne, l’extraction française apparaît moins brutale, mais plus diffuse : compression des salaires intermédiaires, dépendance accrue à l’héritage pour l’accès au logement, précarisation périphérique (jeunes, territoires, sous-traitance), fiscalité officiellement progressive mais contournable au sommet. L’extraction opère par différentiels d’accès (éducation, patrimoine, réseaux) bien plus que par surexploitation directe.
L’articulation à la mondialisation renforce cette dynamique. La France occupe une position intermédiaire dans les chaînes de valeur mondiales : elle en tire bénéfice, tout en subissant la concurrence sur l’emploi industriel. Cela alimente un discours de contrainte extérieure (“on n’a pas le choix”), qui déplace la responsabilité politique interne vers la mondialisation elle-même.
Le résultat est un récit de tolérance politique spécifique : l’inégalité est reconnue, commentée, parfois dénoncée, mais rarement construite comme conflit de classes au sommet. Elle est administrée, amortie, technicisée — plus que combattue frontalement.
2. Royaume-Uni : des inégalités assumées, un débat plus direct… mais une normalisation durable ..
Le Royaume-Uni est historiquement une société de classes assumée : aristocratie foncière, bourgeoisie financière, hiérarchies sociales visibles et culturellement intégrées. Contrairement à la France, l’égalité n’y constitue pas un mythe fondateur central ; la hiérarchie sociale fait partie du paysage symbolique.
Les inégalités y sont plus visibles : langage de classe explicite, géographie sociale très marquée, rôle central du logement dans la stratification. Les indicateurs internationaux situent le Royaume-Uni à un niveau d’inégalité relativement élevé, même après redistribution, ce qui souligne paradoxalement l’importance — mais aussi les limites — de l’intervention de l’État.
Le mécanisme politique central n’est pas tant la dépolitisation que la normalisation. L’inégalité est reconnue comme telle, mais présentée comme une conséquence réaliste et fonctionnelle du modèle économique (finance, immobilier, métropolisation). Le conflit se déplace vers des enjeux territoriaux (Londres vs régions), le coût du logement, les services publics ou la souveraineté (Brexit), plutôt que vers la propriété, l’héritage ou la rente financière.
Dans une lecture hickelienne, l’extraction britannique est frontale et assumée : financiarisation extrême, explosion des inégalités patrimoniales via le logement, précarisation du travail, affaiblissement durable de l’État social depuis les années Thatcher. L’inégalité n’est pas masquée : elle est fonctionnelle.
L’articulation à la mondialisation est ici décisive. Londres constitue un nœud central du capital global (finance, services juridiques, optimisation fiscale). L’extraction externe alimente directement l’inégalité interne : le capital mondial enrichit le sommet, tandis que le reste du pays se désindustrialise.
Le récit de tolérance politique repose ainsi sur l’idée qu’“il n’y a pas d’alternative réaliste”. L’inégalité est politiquement tolérée parce qu’elle est perçue comme structurelle, inévitable et compatible avec la réussite individuelle.
3. Allemagne : compromis productif robuste et angle mort sur le patrimoine ..
L’Allemagne repose sur une autre matrice : État social bismarckien, culture du compromis, centralité de l’industrie et de l’export. La légitimité sociale s’y construit moins autour d’une égalité abstraite que de la participation productive et de l’emploi stable.
Le partenariat social et la codétermination canalisent fortement les conflits distributifs. Mais un point crucial, souvent souligné par les analyses comparatives, tient à la faible fiscalité effective sur l’héritage et le patrimoine, malgré une inégalité de richesse élevée. Le débat public est intense sur les salaires, l’industrie, la compétitivité ou l’énergie, mais longtemps resté discret sur la concentration patrimoniale.
L’extraction allemande est ainsi très structurée : modération salariale durable (notamment depuis les réformes Hartz), dualisation du marché du travail (cœur protégé / périphérie précaire), faible taxation de la richesse héritée. Le modèle protège le travail qualifié au prix d’une invisibilisation de la rente patrimoniale.
Dans une perspective hickelienne, l’extraction externe — via les chaînes de valeur mondiales et les excédents commerciaux — permet de maintenir une relative paix sociale interne. Une partie de l’inégalité est délocalisée hors du territoire, réduisant la conflictualité nationale tant que le compromis productif tient.
4. Suède : mythe égalitaire puissant et nouvelles lignes de tension ..
La Suède demeure un étalon symbolique de l’égalité, avec des niveaux d’inégalité de revenus disponibles relativement faibles après redistribution. Mais le débat récent met en lumière un paradoxe croissant : on peut rester égalitaire en revenus tout en voyant s’accentuer les écarts de richesse, la ségrégation résidentielle et les inégalités scolaires.
Le mécanisme de dépolitisation suédois est spécifique : le récit national égalitaire peut devenir une auto-immunisation critique. Les problèmes ne sont pas niés, mais traités comme des anomalies temporaires plutôt que comme des tendances structurelles. Jusqu’à ce que des enjeux concrets — logement, école, quartiers, immigration — viennent fissurer ce consensus et re-politiser le débat.
5. Espagne : inégalités fortement politisées, mais centrées sur la précarité ..
L’Espagne se distingue par une politisation intense des inégalités depuis la crise financière : chômage massif, précarité, expulsions, fracture générationnelle autour du logement. Le débat public s’est structuré autour de la précarité du marché du travail et du dualisme CDI/temporaires.
Les inégalités persistent après redistribution, et leur perception est aggravée par l’inflation, le logement et l’instabilité des trajectoires. L’inégalité est ici moins dépolitisée qu’en France, mais souvent canalisée vers des enjeux de marché du travail, de jeunesse et de précarité, plutôt que vers une critique frontale de la concentration patrimoniale au sommet — même si ce thème progresse.
6. Italie : inégalités familialisées, extraction diffuse et politisation déplacée ...
L’Italie se caractérise par une configuration singulière où les inégalités sont à la fois structurelles, anciennes et faiblement institutionnalisées par l’État, ce qui produit une extraction interne diffuse, fortement familialisée, et politiquement difficile à saisir comme conflit de classes explicite.
- Une protection sociale fragmentée et un rôle central de la famille
Contrairement à la France ou à l’Allemagne, l’Italie repose sur un État social plus fragmenté, historiquement inégal selon les statuts, les secteurs et les territoires. En contrepartie, la famille joue un rôle d’amortisseur central des inégalités : transferts intergénérationnels, cohabitation prolongée, aides informelles, patrimoine familial.
Ce modèle réduit la pauvreté extrême, mais déplace l’extraction dans la sphère privée. L’accès au logement, à la stabilité économique ou à l’autonomie dépend fortement de la famille d’origine, ce qui renforce les inégalités intergénérationnelles sans passer par des mécanismes étatiques visibles.
- Une extraction patrimoniale silencieuse
L’Italie est un pays de forte propriété immobilière, mais très inégalement répartie. Le logement fonctionne comme une protection pour certains (héritiers, propriétaires anciens), un verrou pour d’autres (jeunes, précaires, Sud). La hausse des prix dans les zones dynamiques, combinée à des salaires stagnants et à une faible mobilité professionnelle, transforme le patrimoine en critère décisif de trajectoire sociale. L’extraction opère ici par rente immobilière et dépendance familiale, sans passer par une financiarisation aussi explicite qu’au Royaume-Uni.
- Marché du travail dual et précarité durable
Le marché du travail italien est fortement segmenté : insiders protégés (fonction publique, CDI anciens), outsiders précaires (jeunes, femmes, Sud, indépendants contraints). La valeur est produite, mais rarement consolidée dans des trajectoires stables. Cette précarité structurelle empêche la constitution de revendications collectives durables et transforme l’inégalité en expérience individuelle de vulnérabilité, plus qu’en conflit politique organisé.
- Un mécanisme de dépolitisation par fragmentation
À la différence de la France, la dépolitisation italienne ne repose pas sur l’universalisme républicain, mais sur une fragmentation extrême : Nord / Sud, public / privé, protégés / précaires, jeunes / anciens. Cette fragmentation empêche la construction d’un récit commun de l’inégalité. Les injustices sont perçues comme réelles, mais désynchronisées, dispersées, sans responsable clairement désigné au sommet.
- Articulation à la mondialisation : dépendance et déclassement relatif
L’Italie est intégrée aux chaînes de valeur européennes, souvent dans des positions intermédiaires ou subalternes. La concurrence internationale exerce une pression constante sur les salaires, l’industrie traditionnelle, l’emploi qualifié hors des grandes métropoles.
Dans une lecture hickelienne, l’Italie subit une extraction externe partielle, qui affaiblit ses marges internes et renforce la perception d’une contrainte structurelle venue de l’extérieur (Europe, marchés, mondialisation), contribuant à la déresponsabilisation politique interne.
- Récit de tolérance politique : morale, corruption et ressentiment
Le débat politique italien tend à déplacer la question de l’inégalité vers la corruption, l’inefficacité de l’État, les élites politiques, l’immigration. L’inégalité économique au sommet (patrimoine, rente, héritage) est rarement attaquée frontalement. Le ressentiment existe, mais il est moralisé plutôt que politisé : on accuse des comportements (triche, corruption), plus que des structures de propriété ou d’accumulation.
Le cas italien montre que l’inégalité peut être durablement tolérée non parce qu’elle est invisible ou niée, mais parce qu’elle est fragmentée, privatisée et absorbée par la famille, ce qui en empêche la politisation collective....
Des Limites de la diffusion du concept d'EXTRACTION ...
On notera que le concept d'extraction est bien vivant et en développement au sein d'un réseau académique international et influent. Hickel lui-même est une figure médiatique, mais ses articles percutants sont souvent centrés sur la quantification du "drain" (les 10 000 milliards de dollars) ou sur la décroissance ...
La diffusion du concept d'extraction dans l'espace public est cependant plus lente, il nomme un processus systémique global, moins incarné politiquement que l'exploitation, même s'il apparaît tout aussi fondamental pour comprendre les inégalités contemporaines. L'exploitation désigne un coupable identifiable (le capitaliste, l'actionnaire)...
Le concept d'exploitation bénéficie de plus d'un siècle d'ancrage dans les théories socialistes, marxistes, et les mouvements ouvriers. Il est un outil de lutte et d'analyse quotidien, immédiatement compréhensible dans le rapport patron-salarié.
Le concept d'extraction est plus récent : il analyse des flux macro-économiques et historiques (Nord/Sud, dette écologique), ce qui le rend moins "saisissable" dans le vécu immédiat des citoyens des pays riches. Pourra-t-il s'imposer?
L'extraction, dans l'analyse de Hickel, implique une responsabilité collective et structurelle des populations du "Nord" dans un système néocolonial maintenu. C'est une remise en cause plus inconfortable et complexe à formuler politiquement sans tomber dans la culpabilisation individuelle. Elle désigne un système global plutôt qu'un adversaire de classe unique ...
Pourquoi (comment) l’inégalité augmente sans devenir un scandale médiatique durable ...
Une question que beaucoup laissent ouverte ...
Christopher R. Martin est un analyste critique des médias qui montre comment la transformation néolibérale du journalisme a rendu la classe ouvrière progressivement invisible comme sujet politique : contribuant ainsi à la normalisation médiatique et démocratique des inégalités ...
La classe ouvrière, nous démontre C.R. Martin, n’a pas disparu des sociétés occidentales, elle a disparu du champ de visibilité médiatique légitime : ce n’est pas un oubli accidentel, mais le résultat de transformations structurelles du champ médiatique depuis les années 1970–1980.
Martin, C. R. (2019), "No Longer Newsworthy: How the Mainstream Media Abandoned the Working Class" (Cornell University Press)
Christopher R. Martin est un universitaire et chercheur américain en études des médias, spécialisé dans l’analyse critique du journalisme, des industries médiatiques et de leurs effets politiques et sociaux.
Il s’intéresse tout particulièrement à la manière dont les médias dominants représentent - ou effacent - les classes populaires dans les sociétés capitalistes avancées. Il enseigne le journalisme et les media studies (notamment à l’University of Northern Iowa) et s’inscrit dans une tradition critique proche de la sociologie des médias, de l’économie politique de la communication et des cultural studies.
"No Longer Newsworthy" montre que la classe ouvrière n’a pas disparu économiquement ou socialement, mais qu’elle a été progressivement exclue du champ de visibilité médiatique légitime depuis les années 1970.
L'idée centrale : les médias dominants ne reflètent pas simplement la société ; ils participent activement à la définition de ce qui mérite d’être vu, entendu et débattu politiquement...
Jusqu’aux années 1970, la classe ouvrière est un acteur politique normal du récit médiatique. Les syndicats sont des sources légitimes. Les conflits du travail sont traités comme des enjeux démocratiques.
Puis c'est le tournant néolibéral. À partir des années 1980, les médias dominants adoptent un cadre résolument pro-business, managérial, macro-économique. Le travail devient une variable d’ajustement, et non plus un sujet politique.
On notera que c'est le cas dans toute l'Europe occidentale. Les causes structurelles (délocalisations, fiscalité, financiarisation) disparaissent et les travailleurs décrits comme peu adaptables, “résistants au changement”, culturellement déficients. On parle par ailleurs des travailleurs en évitant de leur donner la parole. C’est une violence symbolique médiatique au sens de Bourdieu, et une violence culturelle au sens de Galtung. De fat, quand un groupe social disparaît du récit médiatique légitime, ses souffrances deviennent inaudibles, non représentables, et politiquement secondaires. Martin nous développe un cas concret de violence culturelle : les médias ne nient pas la pauvreté, mais ils la dépolitisent, la psychologisent, la culturalisent. Ce qui permet à l’inégalité de persister sans bourreau identifiable, sans récit conflictuel, sans indignation collective....
C'est dire que la marginalisation médiatique de la classe ouvrière accompagne la désindustrialisation, la financiarisation, la dépossession des communs, la destruction du pouvoir syndical. Le silence médiatique n’est pas extérieur au capitalisme néolibéral : il en est un mécanisme fonctionnel.
Martin ne soutient pas que les journalistes seraient individuellement hostiles aux travailleurs. Il met en évidence des transformations structurelles ..
- concentration de la propriété des médias,
- financiarisation des entreprises de presse,
- dépendance accrue à la publicité,
- disparition du journalisme local et syndical,
- adoption de cadres néolibéraux (efficacité, compétitivité, marché).
Le résultat est un journalisme qui privilégie les élites politiques et économiques comme sources légitimes, individualise les problèmes sociaux, traite le travail comme un coût ou une variable d’ajustement, et entretient un moralisme par méconnaissance profonde de l'histoire économique et politique du monde (NLDR).
Enfin pour l'auteur, le problème principal n’est pas seulement la stigmatisation des classes populaires, mais leur dépolitisation. Les travailleurs apparaissent comme des victimes passives, des perdants individuels, ou des obstacles au changement, mais rarement comme des acteurs collectifs porteurs de revendications légitimes. C’est ce qui rend l’injustice socialement tolérable ...
Martin n’est donc ni isolé ni marginal. On se rappellera que Noam Chomsky & Edward S. Herman, dans "Manufacturing Consent" (1988), avaient déjà démontré que les médias dominants fonctionnent selon un modèle de propagande : propriété privée, dépendance à la publicité, sources élitaires, cadrage idéologique. Martin applique ce cadre à la disparition spécifique de la classe ouvrière du récit médiatique.
Todd Gitlin, dans "The Whole World Is Watching" (1980) avait analysé la manière dont les médias déforment, folklorisent, dépolitisent les mouvements sociaux. Martin reprend exactement cette idée, appliquée au travail et aux syndicats. Très proche de Martin sur le plan symbolique, Beverley Skeggs analysera dans "Formations of Class and Gender" (1997) comment les classes populaires sont jugées moralement, construites comme “déficientes”, et rendues indignes de représentation légitime. Stuart Hall, dans "Policing the Crisis" (1978),illustre parfaitement comment les médias déplacent les conflits de classe vers des paniques morales et transforment des crises économiques en crises culturelles ou sécuritaires ...
Les inégalités ne sont pas seulement produites différemment selon les pays, mais sont médiatiquement rendues visibles, acceptables ou illisibles selon des régimes nationaux de narration.
Autrement dit, chaque modèle d’inégalité s’accompagne d’un régime médiatique spécifique de (dé)politisation ...
Martin nous montre que les médias dominants ne se contentent pas de rapporter l’inégalité, mais définissent ce qui est “dicible” politiquement.
Trois mécanismes clés sont ainsi identifiés ...
- Invisibilisation de certains groupes comme sujets politiques collectifs
- Individualisation des causes (choix, comportements, mérite)
- Déplacement du conflit vers des enjeux culturels, moraux ou identitaires
Ce cadre s’applique à notre comparaison européenne ...
1. France : dépolitisation par universalisme médiatique
Dans le cas français, les médias dominants opèrent moins par invisibilisation brute que par neutralisation universaliste. Les inégalités sont traitées (statistiques, rapports, débats experts), mais rarement incarnées dans des groupes dominants identifiables (patrimoine, héritiers, rentiers). La classe ouvrière et les classes populaires apparaissent soit comme “problèmes sociaux”, soit comme figures morales (assistés / méritants), rarement comme acteurs politiques collectifs.
Convergence directe avec Martin : la question de classe est désubstantialisée au profit d’un débat technocratique ou moral.
Résultat : l’inégalité est reconnue, mais déclassée médiatiquement comme conflit central.
2. Royaume-Uni : visibilité de classe, normalisation médiatique
Le Royaume-Uni offre un contraste intéressant. Le langage de classe reste présent dans les médias. Les inégalités sont visibles, assumées, mesurées. Mais, comme nous l'avons observé, le traitement médiatique opère une normalisation : l’inégalité est présentée comme “réaliste”, fonctionnelle à la finance, à Londres, à la compétitivité globale.
Là où Martin parle d’abandon de la classe ouvrière, le cas britannique montre une présence sans conflictualité structurante : on voit les classes, mais on ne les politise plus. Le conflit est déplacé vers le territoire (Londres vs régions), l’immigration, la souveraineté (Brexit), plutôt que vers la propriété et la rente.
3. Allemagne : invisibilisation médiatique de la richesse
En Allemagne, le régime médiatique est très cohérent avec notre analyse . Une forte couverture des enjeux industriels, énergétiques, salariaux, de compétitivité. Et une très faible visibilité médiatique du patrimoine, de l’héritage, des grandes fortunes familiales. Les médias allemands contribuent à ce que Martin appellerait une invisibilisation sélective : le travail est politisé, la richesse ne l’est pas.
Résultat : l’inégalité est médiatiquement cadrée comme question productive, non comme rapport de propriété.
4. Suède : mythe égalitaire et cadrage médiatique auto-neutralisant
Le cas suédois est particulièrement intéressant du point de vue de Martin. Les médias reconnaissent les inégalités, mais les inscrivent dans un récit national égalitaire très fort. Ce qui aboutit à l'effet spécifique suivant : l’inégalité est traitée comme déviation temporaire, et non comme transformation structurelle. C’est une forme subtile de dépolitisation, non par silence, mais par relativisation narrative. Martin dirait ici que le récit dominant désarme le conflit avant qu’il n’émerge.
5. Espagne : visibilité médiatique élevée, mais cadrage par la précarité
En Espagne, les médias ont largement couvert la crise, le chômage, les expulsions, la précarité des jeunes. Contrairement au modèle décrit par Martin, la classe populaire n’est pas invisibilisée. Mais le cadrage reste partiel : le problème est présenté comme précarité, dysfonctionnement du marché du travail, crise conjoncturelle, plus que comme concentration durable du capital. Résultat : une forte conflictualité, mais une politisation par le bas, rarement par le sommet.
6. Italie : fragmentation médiatique et moralisation
Le cas italien illustre parfaitement un mécanisme décrit par Martin : la dépolitisation par fragmentation narrative. Les médias parlent beaucoup de corruption, d’élites politiques, de scandales, mais très peu de structures de propriété, d’héritage, de rente patrimoniale. L’inégalité est moralisée (triche, abus), et non politisée (classe, accumulation).
Résultat : une indignation diffuse, mais sans conflit structuré sur l’inégalité économique.
En résumé, le croisement entre les comparaisons nationales de l’inégalité et l’analyse de Christopher R. Martin montre que la stabilité politique des inégalités repose moins sur leur intensité que sur les régimes médiatiques nationaux qui en organisent la visibilité, la moralisation ou la normalisation, en empêchant leur construction durable comme conflit de classes au sommet.
Martin fournit une clé médiatique qui explique pourquoi des régimes d’inégalité très différents aboutissent pourtant à une tolérance politique relativement stable : dépolitisation universaliste (France), normalisation réaliste (Royaume-Uni ), invisibilisation patrimoniale (Allemagne), neutralisation par mythe égalitaire (Suède), politisation par la précarité, pas par la richesse (Espagne), fragmentation et moralisation (Italie )...
A Suivre ...
