Functional Consciousness - Ben Lerner, "Leaving the Atocha Station" (2011), "10:04" (2014) - "No One Is Talking About This" (2021, Patricia Lockwood) - "Normal People" (2018, Sally Rooney ), "Beautiful World, Where Are You" (2021, Sally Rooney ) - "Faserland" (Christian Kracht, 1995), "Imperium : A Fiction of the South Seas" (2012, Christian Kracht) - "La carte et le territoire" (2010, Michel, Houellebecq) - The Worst Person in the World" (2021, Joachim Trier) - ...
Last update: 12/12/2025
Dans de nombreuses littératures et théories contemporaines, émerge une forme de subjectivité que l’on pourrait qualifier de “conscience suffisante”, ou "conscience fonctionnelle". Celle-ci ne relève ni de l’ignorance ni d’une véritable lucidité critique, mais d’un régime intermédiaire : une conscience capable de permettre à l’individu de se situer dans le monde — socialement, symboliquement, discursivement — sans pour autant l’engager dans une compréhension approfondie de son expérience et des rouages de la société qui l'environne.
Cette hypothèse suppose un déplacement historique. Là où la conscience a longtemps été pensée comme le lieu d’un conflit — entre vérité et illusion, individu et société, liberté et détermination — elle tend aujourd’hui à fonctionner comme un instrument d’orientation minimale, ajusté à un environnement saturé de signes et de représentations.
I. Héritages : conscience, illusion et conflit
Dans la tradition philosophique et psychanalytique, la conscience est inséparable d’une tension interne. Chez Jean-Paul Sartre, la notion de “mauvaise foi” désigne la capacité du sujet à se mentir à lui-même pour fuir l’angoisse de la liberté (L’Être et le Néant, 1943). Cette duplicité implique néanmoins une activité réflexive intense. De même, chez Sigmund Freud, les mécanismes de défense — déni, refoulement, rationalisation — témoignent d’une conscience active, bien que déformante (Le Moi et le Ça, 1923).
Dans le champ psychanalytique, Donald Winnicott introduit la notion de “false self”, décrivant une adaptation sociale qui peut masquer une intériorité plus authentique (The Maturational Processes and the Facilitating Environment, 1965). Parallèlement, dans la tradition critique, Georg Lukács et Theodor Adorno analysent les effets de la réification et de la culture de masse : la conscience tend à se figer et à se percevoir elle-même comme objet (Histoire et conscience de classe, 1923 ; Dialectique de la raison, 1944).
Dans ces différentes approches, la conscience demeure traversée par un conflit : elle est trompeuse, aliénée ou fragmentée, mais jamais purement fonctionnelle.
II. Médiation et simulation : le tournant du spectacle
Un déplacement majeur s’opère avec les analyses de Guy Debord. Dans "La Société du spectacle" (1967), Debord décrit une société où l’expérience directe est remplacée par des représentations médiatisées. L’individu ne vit plus le monde, mais en consomme des images ...
Cette thèse est radicalisée par Jean Baudrillard, pour qui les signes ne renvoient plus à une réalité extérieure, mais circulent dans un système autonome de simulation (Simulacres et simulation, 1981). L’hyperréalité désigne cet état où la distinction entre réel et représentation devient indécidable. Dans ce contexte, l’identité se construit à partir de fragments discursifs et médiatiques. Christopher Lasch analyse cette configuration comme une “culture du narcissisme” (The Culture of Narcissism, 1979), tandis que Erving Goffman met en évidence la dimension performative de l’identité sociale (The Presentation of Self in Everyday Life, 1959). L’individu adopte des rôles, ajuste son discours selon le contexte, et se construit une image cohérente pour autrui. Goffman ne parle pas de superficialité médiatique mais plutôt de stratégie sociale ...
Pierre Bourdieu, quant à lui, souligne le rôle des structures sociales intériorisées dans la formation des dispositions individuelles (Esquisse d’une théorie de la pratique, 1972). C'est dire que ce que l’individu “comprend” du monde est déjà structuré socialement. Mais là aussi, Bourdieu suppose une cohérence profonde et non pas une superficialité fragmentée.
Ces analyses vont alors converger vers une même idée : la conscience est de plus en plus médiatisée, structurée par des systèmes de représentation, SOI au prix d'un abandon de la référence et de la profondeur...
III. Vers une conscience fonctionnelle
Au début du XXIe siècle, une nouvelle inflexion apparaît. Chez Byung-Chul Han, l’excès d’information et la transparence généralisée produisent une perte de profondeur : tout est accessible, mais rien n’est véritablement intériorisé (La Société de la transparence, 2012). Mark Fisher décrit, avec le concept de “réalisme capitaliste”, un monde où les cadres existants sont perçus comme indépassables (Capitalist Realism, 2009), où nous sommes dans l'impossibilité d’imaginer autre chose ...
Dans ce contexte, la conscience ne disparaît pas, mais change de fonction. Elle devient suffisante, c’est-à-dire adaptée aux besoins de positionnement social et relationnel. L’individu mobilise des discours disponibles pour se situer, sans nécessairement en interroger les fondements.
IV. Mutation du conflit
Le conflit central se déplace alors. Il ne se situe plus principalement entre l’individu et la société, ni même à l’intérieur d’une conscience déchirée entre vérité et illusion. Il apparaît dans l’écart entre
- une identité construite à partir de représentations simplifiées,
- et une expérience du réel plus complexe, résistante, parfois incohérente.
Dans cette configuration, l’individu ne souffre pas tant de ne pas comprendre le monde que de pouvoir fonctionner sans avoir à le comprendre véritablement.
Chez Ben Lerner, par exemple, le personnage d’Atocha ne manque pas d’intelligence, mais il vit dans un univers où la culture (poésie, politique, art) est déjà médiatisée et partiellement vidée de sa force. Il peut en parler, s’y situer, sans jamais véritablement s’y engager.
Chez Patricia Lockwood, dans No One Is Talking About This, le “portail” produit précisément ce type de connaissance : rapide, parcellaire, suffisante pour réagir mais incapable de structurer une vision du monde.
Chez Sally Rooney, les personnages tiennent des discours critiques (sur le capitalisme, la classe, etc.), mais ces discours coexistent avec des pratiques et des affects qui les contredisent sans être transformés par eux.
La notion de “conscience suffisante” permet ainsi de penser une forme contemporaine de subjectivité caractérisée par son adéquation fonctionnelle à un environnement saturé de signes. Ni ignorance ni lucidité critique, elle constitue une forme minimale de conscience, suffisante pour l’orientation sociale, mais insuffisante pour produire une transformation de soi ou du monde.
Ce déplacement ne marque pas la disparition de la profondeur, mais son affaiblissement comme exigence. Comprendre n’est plus une nécessité ; se situer suffit ...
Christian Kracht est un écrivain et journaliste suisse, né le 29 décembre 1966 à Saanen (Suisse). Il est considéré comme l’une des figures centrales de ce qu’on a appelé — parfois de manière controversée — la “Popliteratur” allemande, apparue dans les années 1990.
Christian Kracht est un écrivain suisse né en 1966, aujourd’hui considéré comme une figure majeure de la littérature contemporaine germanophone. Apparue dans les années 1990, son œuvre s’inscrit d’abord dans le contexte de la Popliteratur, mais elle dépasse rapidement cette étiquette pour développer une réflexion plus large sur le rapport entre le sujet, les signes et l’histoire.
Après des études en Europe et aux États-Unis, Kracht commence comme journaliste, notamment en Asie, expérience qui marque profondément son écriture. Ses romans sont rarement ancrés dans un seul lieu ou une seule culture : ils se déploient dans un espace globalisé, où les identités et les références circulent, se déplacent et se transforment. Cette dimension internationale contribue à l’impression constante de décalage qui traverse ses textes.
Ses œuvres principales — "Faserland" (1995), "Imperium" (2012), "Les Morts" (2016) et "Eurotrash" (2021) — abordent différentes formes de relation problématique au monde. Dans "Faserland", le sujet évolue à la surface des choses, incapable de produire une expérience cohérente ; dans "Imperium", il cherche au contraire à réduire le monde à une idée unique, avec des conséquences absurdes ; dans "Les Morts", la réalité est médiatisée par les images ; dans "Eurotrash", elle revient sous forme de mémoire historique impossible à intégrer.
Ce qui unit ces textes n’est pas une thèse explicite, mais une interrogation persistante : comment exister dans un monde que l’on ne parvient ni à comprendre pleinement ni à ignorer. Les personnages de Kracht ne sont pas simplement ignorants ni véritablement lucides ; ils occupent un espace intermédiaire, où ils disposent de suffisamment de repères pour fonctionner, mais pas assez pour structurer leur expérience.
Le style de Kracht reflète cette position. Il est volontairement simple, rapide, parfois désinvolte, mais cette apparente légèreté est trompeuse. Elle reproduit la texture même du monde décrit : morcelé, saturé de signes, instable. L’ironie joue un rôle central, non pour produire une critique directe, mais pour maintenir une distance qui empêche toute interprétation univoque.
En définitive, Christian Kracht est un écrivain essentiel pour comprendre certaines formes de subjectivité contemporaines. Son œuvre ne propose ni solution ni jugement explicite, mais met en scène différentes manières, souvent inadéquates, de se rapporter au réel : superficialité, simplification idéologique, médiation par les images, ou confrontation impossible avec l’histoire. Ce faisant, il donne à voir non pas un manque de conscience, mais une conscience insuffisante ou désajustée, qui permet de se situer dans le monde sans jamais parvenir à l’habiter pleinement.
"Faserland" (Christian Kracht, 1995)
Longtemps indisponible en traduction, devenu culte tardivement hors Allemagne. Le premier roman de Krach, souvent considéré comme fondateur de la Popliteratur allemande, le Road trip d’un jeune bourgeois désabusé à travers l’Allemagne, un ton détaché, l'obsession des marques, le vide existentiel, certains y voient une critique du vide consumériste, d’autres une fascination complaisante. À lire pour qui veut comprendre son style de base. « Comment ai-je réussi à m’échapper de Heidelberg pour atterrir finalement à Munich, ça reste pour moi une énigme. J’ai dû prendre un train, mais ce voyage est effacé de mon cerveau, plus là, c’est tout. »Traversée de l’Allemagne des années 1990, de fête en gueule de bois et du nord au sud, "Faserland" est un roman culte. Une jeunesse privilégiée s’y ennuie beaucoup, boit, se drogue et parfois désespère. Un narrateur ironique y conduit sa barque comme il peut – jusqu’au milieu lac de Zürich. On a pu le comparer à Jay McInerney et Bret Easton Ellis et Christian Kracht s’impose immédiatement sur la scène littéraire allemande.
"Donc, au commencement je suis chez Fisch-Gosch, à List-auf-Sylt, en train de boire une Jever à la bouteille. Fisch-Gosch, c’est un restau de poisson très célèbre parce c’est le restau de poisson situé le plus au nord de l’Allemagne. Il est à l’extrême pointe de Sylt, juste en bord de mer, et on croit qu’après vient une frontière, mais en fait il n’y a qu’un restau de poissons.
Donc, je suis chez Gosch à boire une Jever. Comme il fait un peu froid et qu’il y a un vent d’ouest, je porte une veste Barbour doublée. Je mange ma deuxième portion de scampi à la sauce à l’ail bien que la première déjà m’ait donné mal au cœur. Le ciel est bleu. De temps en temps, un gros nuage se glisse devant le soleil. Un peu plus tôt, je suis tombé sur Karin. On se connaît de Salem, même si, à l’époque, on ne s’est pas parlé, et je l’ai vue une fois ou deux au Traxx à Hambourg, et au P1 à Munich.
Sa coupe blonde à la Jeanne d’Arc lui va très bien. Un peu trop d’or aux doigts à mon goût. Quoique, à la voir rire, repousser ses cheveux sur sa nuque et se renverser légèrement en arrière, elle doit être un bon coup. En plus, elle a déjà bu au moins deux verres de chablis. Karin fait des études d’éco-gestion à Munich. En tout cas, c’est ce qu’elle raconte. Comment être vraiment sûr de ces trucs-là ? Elle aussi porte une Barbour, mais bleue, celle-là. Elle vient justement de dire, alors qu’on parlait de vestes Barbour, qu’elle ne voulait pas en acheter une verte, parce que les bleues étaient plus jolies une fois patinées. Je ne suis pas de cet avis. Je préfère ma Barbour verte. Une Barbour patinée, ça n’a aucun sens. J’expliquerai plus tard ce que je veux dire par là.
Karin est venue avec la Mercedes classe S bleu foncé de son frère, qui travaille dans les marchés à terme de marchandises à Francfort. Elle raconte que la Mercedes est super, parce qu’elle roule à une vitesse folle et qu’elle a le téléphone. Je lui dis que par principe je ne trouve pas les Mercedes super. Ensuite elle dit que ce soir il y aura sûrement de la pluie, et je dis, non, certainement pas. Je trifouille les scampi avec ma fourchette. Je n’ai pas envie de finir. Karin a des yeux passablement bleus. Des lentilles colorées, peut-être ?
Là, maintenant, elle parle de Gaultier, il ne produit plus rien de bien stylistiquement et elle préfère de loin Christian Lacroix, parce qu’il utilise des couleurs incroyables – ou un truc du même tonneau. Je n’écoute que d’une oreille.
Quelqu’un de chez Gosch lance sans arrêt au micro des commandes de moules et ça me déconcentre, parce que je me fais un film comme quoi une des moules est avariée et que, cette nuit, un de ces ploucs qui boivent du chablis sera pris de maux de ventre terribles et qu’on devra le conduire à l’hôpital pour salmonellose présumée ou autre. Cette idée m’arrache un sourire, et Karin croit que je souris de la blague qu’elle vient de raconter et elle me sourit à son tour, quoique, comme je l’ai dit, je n’aie pas écouté.
J’allume une cigarette et, pendant que Karin continue à parler, je regarde un lévrier noir portant un collier avec de minuscules vaches dorées collées dessus déposer une grosse crotte à côté d’une table. Bizarrement, le chien défèque à moitié debout et je vois qu’un quart de l’étron reste attaché à son postérieur.
J’ai de nouveau un sourire involontaire, quoique je me sente vraiment mal à présent, il faut dire que quelque part les scampi avaient un drôle de goût ; j’interromps Karin et lui propose d’aller à l’Odin, à Kampen. Elle dit oui, je termine ma bière, quoiqu’en fait je n’aime pas du tout la Jever, et on se rend à sa voiture parce que, là, je n’ai pas envie de me retrouver à l’étroit dans ma petite Triumph.
Elle ouvre et on s’installe, à l’intérieur ça sent encore le neuf, une odeur de cuir. Je jette ma cigarette par la fenêtre tandis que Karin démarre, parce que je ne veux pas dissiper cette odeur de neuf et que Karin ne fume pas. Elle met une cassette, et, tandis que les enceintes diffusent une très mauvaise chanson de Snap, elle double une Golf dans laquelle est assise une fille plutôt mignonne. Je mets mes lunettes de soleil, Karin raconte un truc, je regarde par la fenêtre.
À gauche et à droite, Sylt défile et je pense, en fait, Sylt est super belle. Le ciel est très grand et j’ai le sentiment de connaître l’île parfaitement. Je veux dire, je connais ce qu’il y a sous l’île ou derrière, je ne sais pas si je suis clair. Et puis je peux me tromper, bien sûr.
Peu avant Kampen, Karin tourne brusquement à droite, vers le parking de Buhne 16, la plage naturiste, et je me dis, minute papillon, c’est quoi ça ? On se gare juste entre une Porsche et un gros tas de 4x4, et on sort, et, comme je regarde Karin d’un air un peu perplexe à travers mes lunettes de soleil, elle se rend compte que je n’ai pas écouté. Elle a un de ses jolis rires et m’explique qu’on doit d’abord récupérer Sergio et Anne, qui sont à la plage, ils ont appelé exprès sur le portable, celui de la Mercedes, je veux dire.
On sort, et je me dis que le portable doit être plutôt dégueu, là sur la plage, avec le sable et l’eau salée. Karin glisse quelques marks au gardien, après quoi on prend le sentier de planches qui traverse les dunes jusqu’à la plage. Pendant qu’on marche sur le bois érodé, Karin parle du Schumann’s à Munich et qu’elle y a fait la connaissance de Maxim Biller dernièrement et qu’il était super intelligent et qu’il lui a fait un petit peu peur..." (Pour la traduction française, Libella, Paris, 2019)
L’intrigue est volontairement minimale. Le narrateur, jeune homme issu d’un milieu aisé, se déplace du nord au sud de l’Allemagne (départ sur l’île de Sylt, passage par Hambourg, Francfort, Heidelberg, Munich, puis déplacement vers la Suisse, jusqu’à Zurich) en enchaînant rencontres, soirées et déplacements. Rien ne vient organiser ce parcours : ni objectif, ni quête, ni progression narrative identifiable. Les événements se succèdent sans conséquence durable, comme s’ils ne laissaient aucune trace véritable. Le récit avance ainsi par fragments, reflétant une expérience du temps et du monde dépourvue de continuité.
Ce qui caractérise le narrateur, c’est moins une absence de conscience qu’une forme de conscience instable et insuffisante.
Il observe, juge, formule des impressions parfois précises, mais ces éléments ne s’articulent jamais en une compréhension véritable. Il affirme comprendre, puis oublie, se contredit, dérive. Sa lucidité est intermittente, sans effet structurant. Elle lui permet de se situer, mais non de donner sens à ce qu’il vit. Il incarne ainsi une forme de subjectivité qui ne cherche pas à approfondir le monde, mais fonctionne à partir de perceptions immédiates, rapidement abandonnées.
"... J’ai alors quitté Francfort assez vite. Pas parce que c’était trop déprimant, cette histoire avec Alexander, mais parce que je ne savais absolument pas quoi faire dans cette ville. Francfort est si horriblement répugnant, je l’ai déjà dit. Je prends donc un train allant vers le sud, un de ces Inter Régions, et achète au contrôleur, qui sent un peu la transpiration et se montre exagérément minutieux, un billet pour Karlsruhe. Il y a des villes en Allemagne où je ne suis jamais allé. Aix-la-Chapelle et Düsseldorf, mais aussi Karlsruhe, justement. Je vais me faire une bonne visite à Karlsruhe.
Je me retrouve donc dans ce Conviv-Espace d’une laideur incroyable qui ressemble comme deux gouttes d’eau au bistro de l’ICE, sauf que l’aménagement est encore plus hideux, et je bois une eau minérale Christinen-Brunnen parce que, à la gare de Francfort, je me suis senti un peu flapi et que, là, j’ai l’impression que je ne supporterai pas une goutte d’alcool. La Christinen n’est qu’une eau de prolo, oui, mais c’est toujours mieux que ces nouvelles eaux minérales suédoises ou belges, Spa, par exemple, ou Ramlösa, ou que sais-je encore.
Moi mis à part, il n’y a personne au Conviv-Espace. Ça s’appelle comme ça. Conviv-Espace. Quelle impudence. Quelle infâme énorme impudence. Je me demande qui peut bien avoir inventé ce nom. Je veux dire, est-ce qu’il y a des types avec des limettes colorées qui se sont effectivement creusé la cervelle dans une agence de design à Cassel pour savoir si cette monstruosité, au milieu de leurs trains insipides, devait ou non s’appeler Conviv-Espace ? Peut-être qu’un d’eux a dit, non, il faudrait que ça s’appelle Gastro-Bar ou peut-être même Casse-Graine. Nan, qu’ils ont tous dit, nan, il nous faut un truc cosy, un truc où on se sente comme à la maison, mais qui fasse aussi high-tech, avion, vitesse. Finalement, ils ont opté pour Conviv-Espace, l’agence a empoché trois millions de marks, et tous, avec leurs vestes Armani et leurs lunettes colorées, ils sont allés en Toscane boire du chianti et se ressourcer. Hallucinant. Mais c’est sans doute ce qui s’est passé.
À ce moment-là, la porte du bistro s’ouvre et entre quelqu’un qui est le portrait craché de Matthias Horx. Je le regarde à la dérobée et alors je vois que c’est bien Matthias Horx en personne. Il faut savoir que ce Horx est comme ça un dénicheur de tendances installé à Hambourg, qui n’arrête pas de prendre des notes, et quand quelqu’un lui paraît suffisamment important ou susceptible d’être tendance, Horx consigne ce que cette personne a dit ou les vêtements qu’elle porte ou je ne sais quoi d’autre. Horx est toujours enveloppé dans des manteaux noirs flottant au vent, il a de longs cheveux blancs clairsemés et il ressemble pile-poil au prédicateur fou de Poltergeist II.
Heureusement, il ne me reconnaît pas, bien que je lui aie plusieurs fois cassé les pieds lors de soirées ; Nigel et moi, on avait imaginé à l’époque écrire une comédie musicale pour Matthias Horx, qu’on avait baptisée Horxiana !, une sorte de mélange de Starlight Express et du Fantôme de l’Opéra, sauf que le fantôme ce serait justement Matthias Horx et qu’il devrait constamment se balader à patins à roulettes sans jamais s’arrêter parce qu’il n’aurait plus aucune inspiration.
Bon, quoi qu’il en soit, je lui ai plus d’une fois cassé les pieds avec ça, complètement bourré dans un bar quelconque, essayant de le convaincre que ce serait géant, qu’il fallait absolument monter ça sur-le-champ, non le featurer, ai-je dit à l’époque, attendant que cet imbécile de Horx note ça. Ce qui n’est jamais arrivé, hélas. Et voilà que ce type se trouve au Conviv-Espace de l’interrégional Francfort-Karlsruhe et qu’il commande bien gentiment une bière.
Il ne me reconnaît toujours pas. Je crois qu’il ne veut pas me reconnaître. Il a honte de devoir me dire bonjour. Je dois ajouter, je crois, que ce Horx exerce sur moi une très grande fascination négative. Je me tourne donc vers lui et, tandis qu’on lui apporte sa bière, lève mon verre d’eau minérale Christinen-Brunnen et dis, santé, Matthias.
À présent, bien sûr, il ne peut plus m’ignorer. Il me jette un regard de ses yeux tristes de prédicateur itinérant, fronce légèrement les sourcils et s’approche de ma table. Je lui demande où il se rend, et alors il dit, je ne mens pas, qu’il va à un congrès sur les tendances à Karlsruhe. Il aurait voulu prendre sa voiture, mais en conscience il ne peut plus, conduire je veux dire.
Est-ce que moi aussi je vais à Karlsruhe ? Sur la table, devant moi, se trouve un de ces prospectus de la Bundesbahn, j’y jette un coup d’œil en vitesse, le prochain arrêt est Heidelberg ; comme je ne peux rien imaginer de pire au monde que de parler avec Matthias Horx jusqu’à Karlsruhe du congrès sur les tendances qui va s’y dérouler, je dis vite fait que je ne vais pas plus loin que Heidelberg. Ah, dit-il alors. Heidelberg. Old Heidelberg. Et alors il sourit très vite de son sourire horxien de sage.
Old Heidelberg. Ça m’entre dans le crâne, et, après avoir dit au revoir à Matthias Horx, je le marmonne une ou deux fois à mi-voix en mon for intérieur. Old Heidelberg, Old Heidelberg. C’est là que je descends.
Les Américains voulaient faire de Heidelberg leur quartier général après la Seconde Guerre mondiale, c’est pour ça que la ville n’a jamais été bombardée, et c’est pour ça que tous les vieux bâtiments sont encore debout, comme s’il ne s’était rien passé, à part le minable Pizza Hut, bien sûr, et quelques magasins d’articles de sport, et bien sûr il y a aussi une énorme zone piétonne. Mais la gare est restée une vraie gare, comme dans les années cinquante, et quand on sort, on est illuminé par une gigantesque carte du monde en néon, où figure un truc sur les presses d’imprimerie Heidelberg, leader sur le marché mondial.
Voilà ce qu’est Heidelberg, et c’est vraiment beau, là, au printemps. Les arbres sont déjà verts, alors que partout ailleurs en Allemagne tout est encore laid et gris, les gens sont assis au soleil dans les prairies au bord du Neckar, les Neckarauen. Oui, ça s’appelle comme ça, il faut le voir pour le croire, ou, mieux, le dire tout haut : Neckarauen. Neckarauen. Ça vous rend tout chose dans la tête, ce mot. C’est ce que pourrait être l’Allemagne s’il n’y avait pas eu de guerre et si les Juifs n’avaient pas été gazés. L’Allemagne serait comme le mot Neckarauen.
Bon Dieu, ce que c’est chouette, pensé-je, et me voilà devant la gare, j’inspire à pleins poumons cet air d’Allemagne du Sud et prends un taxi pour me rendre Au Vieux Heidelberg. Je ne connais pas cet hôtel, et normalement je ne loge que là où je suis déjà allé, mais je ne connais pas du tout Heidelberg, aussi dans le hall de la gare j’ai consulté la liste des hôtels recommandés, assez longuement même, et, bien qu’il y ait sûrement des hôtels de meilleure qualité et plus chers, j’ai pris celui qui s’appelle Au vieux Heidelberg.
Nigel est venu assez souvent ici. Pour quelles raisons, je ne sais pas. En tout cas, il racontait toujours que, malgré tous les Japonais, les Américains et les prolos de tout poil, c’était vraiment magnifique, voilà pourquoi je suis à Heidelberg, juste parce que Nigel disait ça.
Et, en effet : le taxi glisse dans les rues, pas du tout comme les autres taxis, qui d’habitude ne font que rouler et non glisser, et au volant il y a un étudiant pas très causant, sa tignasse emmêlée sent le haschich et de son autoradio s’échappe I Shot the Sheriff, de Bob Marley ..." (Pour la traduction française Libella, Paris, 2019)
Le monde dans lequel il évolue est lui-même marqué par une forte superficialité. Il est saturé de signes — marques, objets, lieux socialement codés — qui permettent de se positionner mais ne renvoient à aucune profondeur. Ces éléments constituent un langage social suffisant pour exister, mais insuffisant pour produire une expérience véritable. Le narrateur maîtrise ces codes, les reconnaît, les utilise, mais cette maîtrise ne lui permet pas d’accéder à une réalité plus dense. Le monde apparaît ainsi comme une surface continue, où les signes se succèdent sans ouvrir sur autre chose.
Dans ce contexte, les pratiques hédonistes - alcool, drogues, fêtes - jouent un rôle central. Elles ne produisent pas un plaisir affirmé, mais fonctionnent comme des moyens de suspension. Elles permettent d’occuper le temps, d’éviter le vide, sans jamais le combler. L’expérience reste donc marquée par une forme d’anesthésie : le narrateur agit, consomme, se déplace, mais sans engagement véritable.
Le texte est traversé par un dégoût diffus : dégoût des autres, du monde social, de soi-même. Cependant, ce dégoût ne débouche sur aucune critique structurée ni sur une volonté de transformation. Il reste passif, presque esthétique, intégré à la posture du narrateur. Celui-ci ne cherche pas à comprendre le monde qu’il traverse, ni à s’y opposer ; il s’en tient à une distance ironique qui ne produit aucun effet réel.
À mesure que le récit progresse, cette absence de cohérence s’accentue. La mémoire devient incertaine, la narration se fragilise, et le sujet lui-même semble se dissoudre. La fin, au bord du lac de Zurich, ne constitue pas une résolution, mais une forme d’effacement : le parcours ne mène pas à une révélation, mais à une disparition possible du sujet.
Le style de Kracht, simple et rapide, contribue à cet effet. L’écriture paraît superficielle, presque désinvolte, mais cette légèreté est trompeuse : elle reproduit précisément la texture du monde qu’elle décrit. La forme du texte est en adéquation avec son objet : fragmentée, rapide, sans profondeur apparente, mais rigoureusement cohérente dans cette absence même.
En définitive, Faserland ne s'aventure pas à proposer une critique explicite de son époque, mais en expose le fonctionnement. Il montre une génération capable de se situer dans un monde de signes, mais incapable d’en produire une compréhension ou une expérience véritable. Le narrateur ne cherche pas à connaître le monde ; il en adopte des versions simplifiées, suffisantes pour fonctionner, mais trop pauvres pour structurer une identité stable. Le roman décrit ainsi une forme de subjectivité contemporaine caractérisée par une conscience minimale, fonctionnelle, qui permet d’exister sans jamais permettre de véritablement vivre.
"1979" (2001, Christian Kracht)
Un Voyage entre Iran révolutionnaire et Chine maoïste, un Personnage passif, presque hypnotisé par les systèmes autoritaires, un roman beaucoup plus sombre et dérangeant, est-ce une critique du totalitarisme ou une fascination ambiguë ? Ici commence vraiment la zone grise morale de Kracht.
Le récit s’ouvre sur un voyage vers Téhéran en compagnie de Christopher, dans une atmosphère à la fois sensorielle et étrangement anesthésiée. Le passage cité en donne un exemple frappant : malgré le contexte de guerre et de contrôles militaires, le narrateur ne manifeste ni inquiétude ni jugement. Les événements historiques sont perçus comme un simple décor, réduit à des impressions fragmentaires — poussière, lumière, musique pop.
"Teil Eins - Iran, Anfang 1979
En route vers Téhéran, je regardais par la fenêtre de la voiture, j’eus un peu la nausée et je me cramponnai au genou de Christopher. Le bas de son pantalon était complètement mouillé par ses ampoules éclatées. Nous traversions d’interminables rangées de bouleaux. Je m’endormis.
Plus tard, nous nous arrêtâmes pour nous rafraîchir. Je bus un verre de thé, Christopher une limonade. La nuit tomba très rapidement.
Il y eut quelques contrôles militaires, car depuis septembre la loi martiale était en vigueur, ce qui en soi ne voulait rien dire dans ces pays, disait Christopher. On nous fit signe de continuer ; une fois, je vis un bras entouré d’un bandage blanc et une lampe de poche braquée sur nos visages, puis nous repartîmes.
L’air était poussiéreux, et de temps en temps une odeur de maïs entrait dans la voiture. Nous n’avions que deux cassettes ; nous écoutions d’abord Blondie, puis Devo, puis de nouveau Blondie. C’étaient les cassettes de Christopher.
Nous atteignîmes Téhéran en début de soirée et nous nous changeâmes à l’hôtel. C’était un hôtel plutôt simple. Christopher avait dit que nous n’y ferions que dormir, et qu’un hôtel cher ne vaudrait donc pas la peine. Il avait bien sûr raison.
Notre chambre se trouvait au cinquième étage, elle était recouverte d’une moquette grise qui se gondolait affreusement par endroits. Les murs étaient tapissés d’un papier peint jaunâtre ; au-dessus du petit bureau, quelqu’un avait accroché une vue de Téhéran, mais à un angle si absurdement de travers par rapport à la table que les proportions du cadre semblaient fausses.
Christopher s’assit sur le bord du lit et se banda les mollets avec mauvaise humeur à l’aide de fines bandes de gaze. Tout à l’heure, le garçon d’étage avait apporté une pommade rafraîchissante sur un plateau en plastique blanc, accompagnée d’une corbeille de fruits à l’aspect un peu douteux. Je lui avais donné quelques billets en dollars et refermé la porte derrière lui.
Une heure passa. J’épluchai une pomme, puis je feuilletai un moment le Coran posé sur la table de nuit, dans la traduction anglaise de Mohammed Marmaduke Pickthall.
J’avais acheté le Coran quelques semaines plus tôt dans une librairie anglaise à Istanbul et, pour être honnête, j’avais beaucoup de mal à me concentrer dessus. Je lisais certaines sourates trois fois sans vraiment les lire. Je reposai le livre, allumai le grand néon au-dessus de la commode et allai vers l’armoire.
Pendant que je choisissais une chemise, Christopher fumait une cigarette. Il s’était douché, avait noué une serviette autour de ses hanches et était maintenant allongé sur le lit, la main derrière la nuque, fixant le plafond en attendant de sécher. Nous n’avions pas échangé un mot depuis Ghazvin. Là-bas, il avait voulu visiter la forteresse d’Alamut ; je l’avais accompagné, bien que cela ne m’intéressât pas particulièrement. J’étais décorateur d’intérieur, j’aménageais des appartements. Christopher m’avait procuré quelques commandes, parfois une maison entière, mais le plus souvent non. L’architecture me paraissait trop compliquée, l’aménagement l’était déjà bien assez.
Christopher disait toujours que j’étais un peu idiot, ce qui n’était peut-être pas entièrement faux. Des bruits d’aspirateur venaient du couloir. Nous gardions le silence. Peu à peu, cela devenait absurde.
« Tu n’es pas obligé de venir à la soirée si tu n’en as pas envie. »
« Si, si, je viens », dit-il en continuant d’observer la fumée qui montait vers le plafond. À mes yeux, il avait un air un peu ridicule, car ses jambes bandées étaient chaussées de mocassins brun clair, sans chaussettes, et son pantalon de velours beige était encore posé sur la valise près du lit. Ses jambes s’étaient remises à suinter à travers les bandages.
Ses mocassins brun clair étaient de Berluti ; Christopher m’avait un jour raconté que c’étaient les meilleures chaussures du monde, qu’il existait même un club de propriétaires de Berluti qui se réunissaient près de la place Vendôme pour cirer leurs chaussures avec du Krug.
J’éteignis la climatisation ; il se leva, se traîna jusqu’à la fenêtre et la ralluma.
« La climatisation est une expression de la civilisation », dit-il. « Et puis j’ai terriblement chaud. J’en ai besoin. »
« Oui, je sais. Tu devrais simplement rester ici, dans la chambre. »
« Non, absolument pas. »
« Je viens ne serait-ce que parce que j’ai besoin d’un verre », dit-il en écrasant sa cigarette dans le cendrier. « Dans ce pays, il n’y a pas une seule boisson convenable. »
« Tu veux que je t’aide à enfiler ton pantalon ? »
« Non, merci. »
Il se redressa, repoussa ses cheveux de son front, prit le pantalon qu’il avait posé sur la valise et l’enfila prudemment sans enlever ses chaussures. Il fit une grimace comme s’il souffrait beaucoup. Pourtant, le bas du pantalon était très évasé, ses jambes y entraient facilement ; c’était un pantalon à pattes d’éléphant.
Moi, je resserrais mes pantalons en bas avec des épingles de sûreté ; je ne supportais plus les pattes d’éléphant. Christopher disait que cela faisait un peu suspect, mais bon.
Il ne s’était pas rasé depuis plus d’une semaine. La peau de son visage semblait jaunâtre, malgré le coup de soleil sur son front. Ses pommettes et sa pomme d’Adam ressortaient encore davantage que d’habitude.
« Tu ne préfères vraiment pas rester ici ? Je reviens dans une heure, et tu peux te reposer un peu d’ici là. »
« Non, non. »
Il posa la main sur son front pour vérifier s’il avait de la fièvre, et à quel point. Il avait alors un air très charmant. Il avait de si beaux cheveux ; ils lui arrivaient jusqu’à l’endroit où sa mâchoire rejoint le cou..."
Arrivé en Iran au moment de la révolution, le narrateur demeure en retrait, observateur distant d’un bouleversement qu’il ne cherche jamais à comprendre. Cette distance se radicalise après la mort de Christopher, qui marque une rupture décisive : privé de tout lien affectif, le narrateur glisse dans une forme de vacuité totale. Il ne poursuit plus aucun but, se laissant porter par les circonstances jusqu’à la Chine, où il entre en contact avec un système autoritaire rigide.
C’est là que le roman devient particulièrement troublant. Loin de résister à ce nouvel environnement, le narrateur semble s’y adapter sans difficulté, voire y trouver une forme de soulagement. Le cadre contraignant du régime lui offre paradoxalement une structure qui remplace son absence de volonté propre.
Cette évolution donne au roman sa dimension la plus inquiétante : le totalitarisme n’est pas présenté comme une rupture brutale, mais comme quelque chose dans lequel on peut glisser presque naturellement, à condition d’être intérieurement vide.
Toute la force — et l’ambiguïté — de 1979 réside dans ce refus de trancher. Le texte ne propose aucune condamnation explicite des régimes qu’il met en scène. Le style, froid et précis, tend même à esthétiser les situations, ce qui a conduit certains lecteurs à y voir une forme de fascination. D’autres, au contraire, interprètent cette neutralité comme une stratégie critique : en refusant de guider moralement le lecteur, Kracht le confronte directement à son propre malaise.
Ainsi, 1979 ne se contente pas d’être un roman sur des contextes politiques extrêmes ; il interroge plus profondément la fragilité du sujet moderne. Le narrateur incarne une figure privée de repères, incapable de produire un jugement ou une résistance. En ce sens, le roman suggère que le danger du totalitarisme ne réside pas seulement dans sa violence, mais aussi dans la disponibilité de ceux qui s’y soumettent. C’est précisément cette zone grise — entre critique implicite et fascination esthétique — qui fait de 1979 une œuvre aussi dérangeante que durable.
"Imperium : A Fiction of the South Seas" (2012, Christian Kracht)
Le Roman le plus célèbre de Kracht, inspiré d’un personnage réel, un colon allemand obsédé par la noix de coco, une satire du colonialisme, de l’utopie, de la pureté, un énorme débat très médiatisé en Allemagne : certains critiques ont accusé Kracht de flirter avec des idées réactionnaires, d’autres en disent que c’est une satire ironique très fine.
C’est LE livre qui a déclenché la polémique autour de lui.
"Imperium" est l'histoire vraie d'August Engelhardt, qui s'exila au début du XXe siècle en Nouvelle-Guinée allemande pour fonder une colonie d'un genre nouveau - reposant entièrement sur la culture de la noix de coco. Cependant, ce qui commence comme la biographie romancée de l'un des pionniers allemands du nudisme et du végétarisme devient rapidement le rêve éveillé d'une époque et d'une géographie proche et lointaine à la fois. Avec une ironie déconcertante, réconciliant la farce et la poésie, Christian Kracht poursuit une oeuvre littéraire des plus singulières, aujourd'hui traduite en plus de vingt-cinq langues.
Le roman de Christian Kracht se présente comme une biographie romancée, mais il s’agit en réalité d’un récit bien plus instable : une fable ironique sur l’utopie, l’idéologie et les limites de la pensée cohérente poussée à l’extrême. À partir de la figure historique d’August Engelhardt, Kracht construit un texte qui interroge moins un destin individuel que la tentation de donner au monde une forme totale, simple et pure.
L’intrigue repose sur un point de départ clair. Au début du XXe siècle, Engelhardt quitte l’Allemagne pour s’installer en Nouvelle-Guinée allemande, sur une île isolée, avec l’ambition de fonder une communauté fondée sur un principe unique : vivre exclusivement de noix de coco, dans une harmonie supposée avec la nature et le soleil. Ce projet, à la fois radical et naïf, donne au récit une apparence de trajectoire : celle d’un homme cherchant à réaliser une idée.
Cependant, cette apparente cohérence se fissure rapidement. Le projet d’Engelhardt, loin de produire une harmonie, devient progressivement absurde. L’expérience concrète — la maladie, l’isolement, la dégradation physique — contredit l’idée initiale, sans que celle-ci soit réellement remise en question. Le personnage persiste dans sa logique, transformant les échecs en confirmations de son système. Le récit ne suit donc pas une progression vers un accomplissement, mais une dérive vers l’épuisement et la désagrégation.
"Sous les longs nuages blancs, sous le magnifique soleil, sous le clair firmament, il y eut d’abord un son de corne prolongé, puis la cloche du bateau lança un appel insistant à venir déjeuner, et un boy malais parcourut le pont supérieur d’un pas silencieux et léger, réveillant d’une précautionneuse pression sur l’épaule les passagers qui s’étaient rendormis aussitôt après le copieux petit déjeuner. Faisant appel au savoir-faire de cuisiniers chinois à longues nattes, la Norddeutscher Lloyd – que Dieu la maudisse –, proposait chaque matin, pour peu qu’on voyageât en première classe, d’excellentes mangues Alphonso de Ceylan, découpées dans le sens de la longueur et préparées avec art, des œufs au plat avec du lard, et aussi du blanc de poulet mariné aux épices, des crevettes, du riz parfumé et une Porter anglaise bien corsée. C’était la consommation de cette dernière qui donnait aux planteurs – vêtus de la flanelle blanche de leur corporation – reposant vautrés plus que décemment couchés sur les chaises longues du pont supérieur du Prinz Waldemar, qui les ramenait chez eux, une apparence de sans-gêne, presque obscène. Les boutons de leurs pantalons à la braguette ouverte pendouillaient à des fils, des taches de sauce curry jaune safran maculaient leurs gilets. C’était absolument intolérable. Des Allemands blafards, hirsutes, vulgaires, ressemblant à des cochons de terre, qui s’éveillaient lentement de leur somme digestif, des Allemands au zénith de leur influence dans le monde.
Telles étaient plus ou moins les pensées du jeune August Engelhardt, tandis qu’il croisait ses jambes minces, balayait du revers de la main quelques miettes imaginaires sur son costume et contemplait d’un air furibond la mer étale, huileuse, par-dessus le bastingage. Des frégates volaient à droite et à gauche du navire, celui-ci restait toujours à une centaine de milles marins de la côte. De temps en temps, ils plongeaient, ces grands chasseurs semblables à des machaons, dont les marins des mers du Sud aimaient le vol parfait et les singulières manœuvres de chasse. Engelhardt était lui aussi passionné par les oiseaux de l’océan Pacifique, notamment le méliphage carillonneur, Anthornis melanura ; gamin, il les avait étudiés des heures durant dans les in-folios avec leur somptueux et opulent plumage scintillant au soleil rougeoyant de son imagination enfantine, suivant leurs becs, leurs plumes colorées de ses petits doigts.
Mais à présent qu’il voyageait sous leurs battements d’ailes, Engelhardt ne les regardait plus, il n’avait d’yeux que pour les gros planteurs qui – couvant de longue date une syphilis au stade tertiaire non traitée – retournaient dans leurs plantations et, las, s’étaient assoupis à la lecture des articles arides du Tropenpflanzer ou du Deutsche Kolonialzeitung, et rêvaient en claquant les lèvres de négresses marron foncé aux seins nus.
Le terme « planteur » n’était pas approprié, il supposait de la dignité, un commerce expert avec la nature et les nobles prodiges de la croissance, non, il fallait plutôt parler d’administrateur, car c’était exactement ce qu’ils étaient, des administrateurs du progrès, ces philistins avec leurs moustaches taillées à la mode berlinoise ou munichoise d’il y a trois ans, sous des nez aux ailes couperosées qui tremblaient violemment à chaque expiration, et, en dessous, leurs lèvres palpitantes, bouffies, auxquelles pendaient des bulles de salive comme s’il ne manquait à ces dernières que de pouvoir se libérer de leur adhérence labiale pour s’envoler dans les airs, telles les bulles de savon en suspension soufflées par un enfant.
De leur côté, les planteurs, lorgnant par-dessous leurs paupières, voyaient, assis un peu à l’écart, un paquet de nerfs tremblotant, âgé de vingt-cinq ans à peine, aux yeux mélancoliques de salamandre, mince, fluet, les cheveux longs, vêtu d’une tenue informe couleur coquille d’œuf, une longue barbe dont l’extrémité effleurait nerveusement la tunique sans col, et l’on se demandait sans doute fugitivement ce qu’avait cet homme qui, un matin sur deux, et même chaque midi, s’asseyait dans un coin du salon des deuxièmes classes, seul à une table devant un jus de fruit, découpant soigneusement une moitié de fruit tropical, puis ouvrant pour le dessert un emballage en carton dont il extrayait une cuillerée de poussière brune, poudreuse, qu’il versait dans un verre d’eau, selon toute apparence de la terre pulvérisée. Et ce flan terreux, il le mangeait ! Avec quelle extravagance ! Sans doute un prédicateur, visiblement anémique, inapte à la vie. Mais au fond sans aucun intérêt. Et surtout ne valant pas la peine qu’on s’interroge plus avant. On lui donnait un an dans le Pacifique, on secouait la tête, on refermait ses paupières entrouvertes et on se rendormait en marmonnant dans sa barbe.
Le grincement sonore des ronflements accompagnait le navire allemand, qui longeait les Philippines américaines, suivait la route de Luçon (on évita Manille, car on ignorait quelle serait l’issue de la guerre qui s’était emparée de la colonie), traversait les eaux du gigantesque territoire des Indes néerlandaises qui pointaient à l’horizon pour enfin arriver dans la zone du protectorat allemand.
Non mais comme il les exécrait ! Non, non et non. Engelhardt ouvrit, referma puis rouvrit l’ouvrage de référence de Schlickeysen, Fruits et pain, essaya vainement d’en lire quelques paragraphes et inscrivit quelques notes en marge avec un bout de crayon qu’il conservait dans sa poche, des notes qu’il ne parviendrait déjà plus à déchiffrer quelques instants plus tard.
Le bateau roulait paisiblement sous un ciel sans nuages. À un moment, Engelhardt aperçut au loin un groupe de dauphins, mais à peine s’était-il fait prêter une longue-vue par le quartier-maître qu’ils avaient déjà replongé dans les profondeurs insondables. On eut bientôt rejoint la jolie île des Palaos, déposé les sacs postaux et repris la mer. Lors de la brève escale qui suivit, à Yap, quelques pirogues à balancier s’approchèrent en hésitant du grand navire, elles vendaient des moitiés de cochon et des racines d’ignames, mais ni les passagers ni l’équipage ne manifestèrent le moindre intérêt pour les produits proposés ; en repartant, une des pirogues fut happée par le tourbillon provoqué par les hélices et poussée contre la coque. L’îlien dut son salut à un plongeon dans la mer, la pirogue, elle, se brisa en deux et les denrées alimentaires, brandies un instant plus tôt vers le ciel par des mains brunes, roulèrent dans l’eau écumante ; Engelhardt qui, serrant dans une main le livre de Schlickeysen, se penchait loin par-dessus le bastingage et regardait en bas, frissonna à la vue d’une moitié de porc qui commença par flotter, le flanc encore parcouru de tendons ensanglantés, avant de sombrer lentement dans les profondeurs bleu indigo de l’océan.
Le Prinz Waldemar était un paquebot moderne, robuste, de trois mille tonnes, qui, tous les trois mois, quittait Hong Kong pour traverser l’océan Pacifique en direction de Sydney et desservait le protectorat allemand, c’est-à-dire la Nouvelle-Poméranie et, là-bas, la presqu’île des Gazelles, la nouvelle capitale située dans la baie Blanche, Herbertshöhe (et là même, un des deux quais d’accostage), dont le bassin aisément praticable avait reçu le nom de port dans un élan d’optimisme.
Herbertshöhe n’était pas Singapour, elle était constituée pour l’essentiel de ces deux quais en bois, de quelques larges allées qui se croisaient et le long desquelles avaient été érigées les factoreries de Forsayth, de Hernsheim & Co et de Burns Philp, qui paraissaient plus ou moins imposantes selon l’endroit d’où on les considérait. Il y avait aussi un bâtiment assez grand, celui de l’entreprise Jaluit, qui faisait le commerce du guano à Yap et aux Palaos, un poste de police, une église flanquée de son très pittoresque cimetière, l’hôtel Fürst Bismarck, son concurrent le Deutscher Hof, une capitainerie, deux ou trois tavernes, un chinatown sans aucun intérêt, un Club allemand, un petit hôpital placé sous la surveillance des docteurs Wind et Hagen et, surplombant légèrement la ville, la résidence du gouverneur, située sur une colline dont le gazon vert brillait l’après-midi d’un éclat irréel. Mais c’était une ville en plein essor, allemande, convenable, et quand on la qualifiait de patelin, c’était juste pour s’en moquer ou lorsqu’il tombait des cordes au point qu’on n’y voyait plus à trente pieds devant soi.
Après les averses de midi, le soleil réapparaissait ponctuellement à trois heures, et des oiseaux aux couleurs magnifiques se pavanaient dans le clair-obscur des longues herbes et toilettaient leurs plumes d’où l’eau gouttait. Alors venaient s’ébattre dans les flaques des allées, sous les hauts cocotiers, les enfants kanaks, sans chaussures, nus, certains vêtus de pantalons courts déchirés (qui comportaient plus de trous que de tissu), la tête surmontée d’une chevelure laineuse qu’un amusant caprice de la nature avait voulue blonde. Ils appelaient Herbertshöhe Kokopo, ce qui sonnait mille fois mieux et, surtout, était plus agréable à prononcer.
Les protectorats allemands du Pacifique, sur ce point les experts se rejoignaient, étaient, comparés aux possessions africaines de Sa Majesté l’empereur Guillaume II, d’une parfaite inutilité. Les bénéfices du coprah, du guano et de la nacre ne suffisaient pas, loin s’en faut, pour subvenir aux besoins d’un empire aussi vaste, aussi dispersé dans l’infinitude de l’océan Pacifique. Dans la lointaine ville de Berlin, pourtant, on parlait des îles comme d’un collier de perles précieuses et brillantes. Les partisans et les adversaires des colonies du Pacifique étaient nombreux, mais c’étaient surtout les tout nouveaux sociaux-démocrates qui questionnaient avec le plus d’insistance la pertinence des possessions allemandes dans les mers du Sud.
Voilà donc l’époque où prend place cette chronique et, pour la raconter, il ne faut pas perdre de vue l’avenir, car le récit se déroule au tout début du XXe siècle, qui parut, un temps, devoir être le siècle des Allemands, le siècle où l’Allemagne allait prendre sa place légitime, honorable et éminente, à la table des puissances mondiales, et telles semblaient bien être les perspectives en cette ère nouvelle qui accusait alors peu d’ancienneté. Pour illustrer cette période, on racontera l’histoire d’un Allemand, un romantique qui, comme tant d’autres de son espèce, était un artiste contrarié et si, par moments, on ne peut s’empêcher d’établir des parallèles avec un compatriote plus tardif, lui aussi romantique et végétarien, qui aurait peut-être préféré rester devant son chevalet, ceci est tout à fait voulu et d’une judicieuse cohérence in nuce. Pour le moment, toutefois, celui-ci est encore un gamin boutonneux, bizarre, qui se prend d’innombrables baffes de son père. Mais patience : il grandit, il grandit.
À bord du Prinz Waldemar se trouvait donc le jeune August Engelhardt de Nuremberg, barbu, végétarien, nudiste. Quelque temps plus tôt, il avait publié en Allemagne un livre au titre grandiloquent, Un avenir sans souci, et il se rendait à présent en Nouvelle-Poméranie afin d’acheter une terre où planter des cocotiers, en quelle quantité, à quel endroit, il ne le savait pas encore. Il deviendrait planteur, mais pas par désir de profit, il croyait profondément pouvoir, par la vertu de sa grande idée, changer définitivement ce monde qui lui apparaissait hostile, stupide et cruel.
Après avoir déclaré, au terme d’un processus d’élimination, que tous les produits alimentaires étaient impurs, Engelhardt était tombé par hasard sur le fruit du cocotier. Il n’y avait nulle autre possibilité : Cocos nucifera était, ainsi qu’Engelhardt l’avait établi par-devers lui, le couronnement légendaire de la création, elle était le fruit de l’arbre cosmique Yggdrasil. Elle poussait au sommet du palmier, tournée vers le soleil et le Dieu de lumière ; elle nous offrait de l’eau, du lait, du beurre de coco et une chair nourrissante ; elle était la seule de la nature à apporter à l’homme du sélénium ; ses fibres étaient utilisées pour faire des nattes, des toits et des cordes, son tronc servait à construire des meubles et des maisons entières ; avec son noyau, on produisait de l’huile pour chasser l’obscurité et oindre la peau ; sa coque elle-même, une fois évidée, fournissait un parfait récipient, dont on pouvait tirer des coupes, des cuillères, des cruches et même des boutons ; enfin la combustion de cette coque vide, non contente de surpasser celle du bois de chauffage traditionnel, était un excellent moyen d’éloigner les moustiques et les mouches, en bref, la noix de coco était parfaite. En se nourrissant d’elle à l’exclusion de tout autre aliment, on deviendrait l’égal des dieux, on deviendrait immortel. Le vœu le plus cher d’August Engelhardt, sa vocation était de créer une colonie de cocovores, il se voyait tout à la fois en prophète et en missionnaire. Voilà pourquoi il partait pour les mers du Sud, qui avaient déjà attiré une infinité de rêveurs en leur faisant miroiter le paradis... (Traduit de l’allemand (Suisse) par Corinna Gepner, Phébus)
Ce qui distingue" Imperium" de "Faserland" est précisément ce point : le narrateur de Faserland ne croit en rien, tandis qu’Engelhardt croit trop. Il ne se contente pas d’adopter des représentations superficielles ; il construit au contraire une vision du monde totale, simplifiée à l’extrême, qu’il applique sans nuance. Pourtant, ces deux figures convergent : dans les deux cas, il n’y a pas de véritable compréhension du réel. Chez Engelhardt, la simplification idéologique remplace la complexité du monde ; chez le narrateur de Faserland, la surface des signes tient lieu de réalité. L’un absolutise, l’autre flotte — mais tous deux échappent à une relation effective au réel.
Le roman fonctionne ainsi comme une critique indirecte de toute tentative de réduction du monde à un principe unique.
L’utopie d’Engelhardt repose sur une idée de pureté — alimentaire, corporelle, spirituelle — qui vise à éliminer toute contradiction. Or, cette volonté de cohérence absolue produit l’effet inverse : elle conduit à une perte progressive de contact avec la réalité. L’expérience du monde, irréductiblement complexe, résiste à cette simplification, mais le personnage ne parvient pas à intégrer cette résistance.
La dimension historique du roman renforce cette lecture. En situant le récit dans le contexte colonial allemand du début du XXe siècle, Kracht inscrit cette utopie dans un cadre plus large : celui des idéologies européennes, de leurs illusions de pureté et de leur incapacité à reconnaître la complexité du monde qu’elles prétendent organiser. Sans établir de lien direct ou explicite, le texte suggère que cette logique de simplification radicale annonce des formes ultérieures d’extrémisme.
Le style du roman joue un rôle essentiel dans cette construction. Le narrateur est instable, ironique, parfois trompeur. Le récit mêle éléments historiques, digressions, anachronismes et références détournées. Cette instabilité formelle empêche toute lecture univoque : le texte ne se donne jamais comme un simple récit biographique. Il fonctionne plutôt comme un dispositif critique, où la narration elle-même devient suspecte, incapable de restituer une vérité stable.
Ainsi, "Imperium" ne se contente pas de raconter l’échec d’une utopie individuelle. Il met en scène une tension fondamentale : celle entre le désir humain de simplifier le monde — en le réduisant à des principes clairs, maîtrisables — et la résistance de ce monde à toute réduction. Engelhardt incarne une forme extrême de ce désir : il ne cherche pas à comprendre le monde dans sa complexité, mais à le remplacer par une idée. Or, cette substitution conduit à une impasse.
Là où certaines œuvres contemporaines décrivent une conscience superficielle, construite à partir de fragments médiatiques, Imperium montre une autre modalité de la même difficulté : une conscience qui, au lieu d’être insuffisante, est trop cohérente, trop simplifiée, et qui, pour cette raison même, échoue à entrer en relation avec le réel.
Le texte suggère ainsi que deux formes opposées — la superficialité et l’idéologie — peuvent conduire au même résultat : une incapacité à habiter le monde autrement qu’à distance, soit par excès de simplification, soit par défaut de profondeur.
"Die Toten" (2016, Christian Kracht)
Un Roman plus "classique" que ses précédents, sur le cinéma, Japon/Allemagne des années 1930. L’intrigue tourne autour d’une collaboration fictive entre le Japon impérial et l’Allemagne nazie pour créer une contre-Hollywood, un cinéma capable de rivaliser avec l’influence américaine. Le cinéma est traité comme un outil idéologique, un moyen de façonner les imaginaires collectifs. Kracht poursuit ici son obsession : comment les systèmes (politiques, culturels) produisent des récits séduisants. Un roman sur le pouvoir des images dans les régimes autoritaires, mais non pas sans ambiguïté morale.
À la fin de sa vie, Nägeli dira qu’en cent ans de cinéma, il n’y avait eu que cinq génies – Bresson, Vigo, Dovjenko, Ozu et lui-même. Au début des années 1930 un haut fonctionnaire japonais imagine la créa-tion d’un axe celluloïdique entre Tokyo et Berlin. C’est ainsi qu’un réalisateur suisse et nostalgique, Emil Nägeli, part au Japon tourner un film – et surtout retrouver sa maîtresse. Entre farce et histoire, fascinant roman sur l’art et l’impérialisme des images, "Les Morts" (trad. française) a reçu le Schweizer Buchpreis (Prix du livre suisse) en 2016. Il est en cours de traduction dans le monde entier.
Le déplacement géographique du réalisateur suisse Emil Nägeli , qui pourrait constituer le cœur d’un récit d’aventure ou de création artistique, reste cependant marqué par une grande instabilité. Le voyage, les rencontres, les projets eux-mêmes ne s’inscrivent jamais dans une progression claire. Comme dans les autres romans de Kracht, l’intrigue semble constamment se dérober, laissant place à une succession de situations dont la cohérence reste incertaine.
Le personnage de Nägeli incarne une forme particulière de conscience : ni totalement superficielle, ni véritablement engagée. Il appartient au monde du cinéma, c’est-à-dire à un univers de fabrication d’images, de mise en scène et de représentation. Pourtant, il ne semble jamais maîtriser pleinement ce qu’il fait. Son rapport à l’art est ambigu, oscillant entre ambition esthétique, posture et désillusion. Comme le narrateur de "Faserland" ou Engelhardt dans "Imperium", il évolue dans un monde dont il ne saisit qu’une partie, sans parvenir à en produire une compréhension stable.
"C’était le mois de mai le plus humide qu’on eût connu à Tokyo depuis des décennies ; le gris poisseux du ciel couvert avait cédé la place depuis plusieurs jours à un indigo très, très foncé, presque personne qui se souvînt de quantités d’eau aussi catastrophiques ; plus de chapeau, de manteau, de kimono, d’uniforme qui eussent conservé leur tenue ; les pages de livres, les documents, les rouleaux peints, les cartes géographiques commençaient à gondoler ; là, un papillon récalcitrant avait été écrasé en plein vol sur l’asphalte par des averses – asphalte aux crevasses remplies d’eau où, le soir, l’éclat coloré des enseignes lumineuses et des lampions de restaurants se reflétait avec obstination ; lumière artificielle, brisée et fractionnée par des pluies incessantes au crépitement arythmique.
Un jeune officier de belle mine avait commis tel ou tel manquement, dont il voulait à présent se punir dans le séjour d’une maison des plus discrètes, à l’ouest de la ville. La lentille de la caméra avait été insérée dans un trou approprié du mur de la pièce contiguë, ses bords ouatés de bandes de tissu afin que le bourdonnement de l’appareil ne perturbât pas la scène difficile qui se jouait : l’officier s’agenouilla, ouvrit sa veste blanche à droite et à gauche, trouva du bout de ses doigts imperceptiblement tremblants mais précis le bon emplacement, s’inclina et chercha à tâtons le tantō aiguisé placé devant lui sur un bloc en bois de santal. Il s’interrompit, tendit l’oreille, espérant entendre une dernière fois le bruit de la pluie qui tombait, mais il n’y avait qu’un ronflement léger et mécanique derrière le mur.
Dès que l’extrémité affûtée de la dague eut éraflé la ceinture abdominale et la fine peau blanche qui se trouvait dessous, dont le doux renflement n’était souligné que de quelques poils pubiens noirs, la lame traversa les tissus souples et pénétra dans les entrailles de l’homme – et une fontaine de sang jaillit latéralement en direction du kakejiku, du rouleau peint à l’encre de Chine aux motifs d’une infinie délicatesse. On aurait dit que le sang rouge cerise avait été projeté volontairement sur le kakejiku, accroché avec une exquise simplicité dans l’alcôve, au moyen d’un pinceau secoué d’un seul geste du poignet tel un coup de fouet.
Gémissant de douleur, le mourant se pencha en avant, faillit perdre conscience, se redressa au prix d’un effort considérable. À présent, il était assis le dos droit et fit décrire au couteau, qu’il avait déjà en lui, un mouvement latéral, de la gauche vers la droite, puis il leva les yeux, regardant sans le voir le trou par lequel la caméra le filmait, pour finir, il cracha du sang épaissi par une masse gélatineuse de couleur claire et ses yeux s’abîmèrent, blancs, dans l’infini. On donna l’ordre de laisser la caméra tourner.
Une fois le film développé, on en transporta précautionneusement sous la pluie une copie scellée dans un papier cellophane huileux. Les derniers tramways étaient à onze heures du soir, on avait fait en sorte de livrer la copie dans les formes et dans les temps...." (Traduit de l’allemand (Suisse) par Corinna Gerner, Phébus)
Le roman met ainsi en évidence un déplacement essentiel : il ne s’agit plus seulement de vivre dans un monde de signes, mais dans un monde où les images elles-mêmes deviennent une forme de pouvoir. Le projet d’un “axe celluloïdique” entre Tokyo et Berlin ne relève pas uniquement de la création artistique ; il s’inscrit dans une logique plus large, où les images participent à des formes d’influence, voire de domination. Le cinéma devient un outil politique, un moyen de structurer la perception du monde.
Cependant, cette puissance des images est elle-même instable. Le roman ne montre pas une domination claire et efficace, mais plutôt une circulation incertaine, où les intentions se brouillent, où les projets se délitent, où les images ne produisent pas toujours les effets attendus. Loin d’être un instrument maîtrisé, le cinéma apparaît comme un espace ambigu, où la représentation peut autant masquer qu’elle révèle.
La dimension historique du roman - Europe et Japon dans les années 1930 - introduit une profondeur supplémentaire, mais elle ne donne pas lieu à une reconstitution stable. Kracht joue avec les références, les anachronismes, les décalages, de sorte que l’histoire elle-même devient incertaine. Le passé n’est pas présenté comme un cadre solide, mais comme un matériau traversé par des interprétations, des récits, des mises en scène. Là encore, la réalité est médiatisée, fragmentée, instable.
Le style du roman renforce cette impression. Le récit est elliptique, parfois opaque, marqué par une distance constante. L’ironie est présente, mais elle ne débouche pas sur une critique explicite. Le texte ne propose pas une interprétation claire du monde qu’il décrit ; il en expose les contradictions, les tensions, les zones d’ombre.
En définitive, "Les Morts" prolonge les problématiques déjàidentifiées, mais en les déplaçant vers le domaine des images et de leur circulation. Le roman montre un monde où l’identité, l’histoire et même la réalité sont de plus en plus médiatisées par des formes de représentation. Les individus ne se contentent pas d’adopter des idées simplifiées du monde ; ils évoluent dans un environnement où ces idées prennent la forme d’images, de récits, de dispositifs esthétiques qui structurent leur perception.
Dans ce contexte, la conscience ne disparaît pas, mais elle gagne (ou perd) en incertitude, dépendante de ces médiations. Le sujet ne comprend pas pleinement le monde, mais il n’ignore pas non plus les cadres dans lesquels il se situe. Il navigue dans un espace de représentations qui lui permettent de fonctionner, sans jamais lui offrir une prise stable sur le réel. "Les Morts" met ainsi en évidence une forme de subjectivité où la relation au monde passe moins par la connaissance que par la circulation dans un réseau d’images - réseau qui organise l’expérience tout en la rendant fondamentalement instable.
"Eurotrash" (2021, Christian Kracht)
Plus autobiographique, plus direct (sa relation avec sa mère), de la richesse, de la culpabilité, de l’héritage), certains y voient enfin une “clarification” morale, d’autres pensent que Kracht continue de jouer un rôle. Le roman se présente d’abord comme un récit de voyage — un trajet à travers la Suisse entrepris par un écrivain et sa mère âgée - mais il constitue en réalité une exploration beaucoup plus troublante : celle d’une confrontation tardive et instable avec l’histoire, la mémoire et la responsabilité, dans un monde où toute tentative de compréhension est à la fois nécessaire et profondément compromise.
L’intrigue repose sur un dispositif simple. Le narrateur accompagne sa mère, récemment sortie d’un établissement psychiatrique, dans un périple à travers la Suisse. Leur projet est paradoxal : se débarrasser de la fortune familiale, accumulée notamment grâce à des investissements dans l’industrie de l’armement. Ce geste pourrait apparaître comme une tentative de réparation morale, voire de purification. Pourtant, comme dans Imperium, ce projet se heurte immédiatement à une difficulté essentielle : l’impossibilité de traduire une intention en acte cohérent. L’argent est trop massif, trop abstrait, trop intégré au monde pour pouvoir être réellement dissipé.
Ce voyage, qui pourrait constituer une forme de rédemption, se transforme progressivement en une série de confrontations inabouties. Le passé familial — marqué par la figure d’un grand-père lié au nazisme — affleure sans jamais se stabiliser en récit clair. Les échanges entre la mère et le fils oscillent entre tendresse, violence et ironie, sans produire de véritable élucidation. La mémoire apparaît fragmentée, contradictoire, difficilement saisissable.
Contrairement à "Faserland", où le sujet évoluait dans une surface sans profondeur, ou à Imperium, où une idée simplificatrice remplaçait le réel, "Eurotrash" introduit une autre configuration : le réel - historique, moral, familial - est bien présent, mais il résiste à toute appropriation cohérente. Le narrateur ne manque pas d’informations ni de lucidité ; il est même conscient du caractère problématique de son héritage. Pourtant, cette conscience ne débouche pas sur une compréhension stable ni sur une action efficace.
Le roman met ainsi en évidence une forme de conscience paradoxale. Le sujet ne se contente plus de fonctionner à partir de représentations superficielles ; il est confronté à une réalité lourde, chargée d’histoire. Mais cette confrontation ne produit pas une résolution. Elle engendre au contraire une instabilité accrue : les faits sont connus, les responsabilités identifiées, mais leur intégration reste impossible. La conscience devient alors saturée plutôt qu’insuffisante, incapable d’organiser ce qu’elle perçoit.
Le projet de “donner l’argent” illustre parfaitement cette tension. Il repose sur une idée simple - réparer, compenser - mais se révèle impraticable. L’argent circule, échappe, résiste à toute redistribution significative. Ce qui devait être un geste moral devient une série de tentatives maladroites, presque absurdes, révélant l’écart entre intention et réalité. Le roman suggère ainsi que certaines formes de responsabilité ne peuvent être ni annulées ni résolues par des actes symboliques.
Le style du texte renforce cette impression de désorientation. Le récit est traversé d’ironie, de ruptures de ton, de digressions, qui empêchent toute lecture linéaire. Le narrateur lui-même est instable : à la fois impliqué et distant, lucide et incertain. Cette oscillation permanente produit un effet de vertige, comme si le texte refusait toute position stable - morale, narrative ou cognitive.
En définitive, il ne s’agit plus seulement ici d’une conscience superficielle ou simplifiée déjà abordée dans les précédents romans, mais d’une conscience confrontée à un réel qu’elle ne peut ni ignorer ni maîtriser. Le sujet ne cherche pas nécessairement à comprendre en profondeur, mais il ne peut plus se contenter de versions simplifiées : le passé, l’histoire, les faits s’imposent à lui. Pourtant, cette présence du réel ne produit pas davantage de cohérence.
Le roman décrit ainsi une forme de subjectivité caractéristique : une conscience qui sait, qui voit, mais qui ne parvient pas à transformer ce savoir en action ou en compréhension stable.
Entre superficialité et saturation, entre distance ironique et confrontation forcée, le sujet reste pris dans un espace intermédiaire, où l’expérience du monde — même lorsqu’elle est pleinement reconnue — demeure fondamentalement difficile à habiter.
"1979" (2001, Christian Kracht), "The Altruists" (2019, Andrew Ridker), "Les Particules élémentaires" (1998), "La Carte et le territoire" (2010, Michel Houellebecq), trois formes du sujet contemporain, trois œuvres qui décrivent un monde contemporain saturé de discours et de structures explicatives, mais qui diffèrent quant au statut du sujet qui les habite.
- Chez Ridker, le sujet est structuré par des valeurs qu’il ne parvient pas à incarner, et dont la fonction est essentiellement sociale.
- Chez Kracht, le sujet est privé de tout ancrage stable, traversé par des systèmes qu’il ne peut ni comprendre ni juger.
- Chez Houellebecq, enfin, le sujet accède à une lucidité presque totale sur les mécanismes du monde contemporain, mais cette compréhension ne débouche sur aucune transformation : elle se résout en un constat désabusé, souvent accompagné d’une extinction du désir (une conscience lucide mais épuisée). Contrairement à Kracht, le sujet houellebecquien comprend parfaitement le monde, il pourrait, en théorie, juger et agir, mais contrairement à Ridker, il ne cherche même plus à maintenir une cohérence morale.
Sally Rooney nous permettra de complexifier le schéma, en réintroduisant quelque chose que les trois autres ont en partie perdu : une relation vivante entre conscience et expérience. Chez elle, penser modifie (même légèrement) aimer, parler, agir. Le sujet n’est ni dissous (Kracht), bloqué (Houellebecq) ou performatif (Ridker), il est instable, mais encore capable d’être affecté et transformé (une conscience active mais fragile) ...
"The Altruists" (2019), premier roman de Andrew Ridker, une comédie familiale assez acide autour d’un père universitaire et de ses enfants (avec des thèmes comme l’échec personnel, les illusions morales, et une satire du milieu intellectuel américain), appartient au même univers romanesque contemporain de Christian Kracht, marqué par la circulation de discours disponibles, immédiatement mobilisables par les individus. Dans les deux cas, les personnages semblent parler à travers des systèmes de valeurs ou de représentations déjà constitués - qu’il s’agisse, chez Ridker, du langage moral et progressiste du milieu universitaire américain, ou, chez Kracht, de registres esthétiques et idéologiques plus diffus, souvent liés à l’histoire et au pouvoir.
Cependant, si ce cadre commun autorise la comparaison, les deux œuvres en proposent des lectures profondément différentes.
Dans "The Altruists", le sujet n’est ni absent ni dissous : il est au contraire structuré par des valeurs explicites — altruistes, morales, intellectuelles — auxquelles il cherche à s’identifier. Les personnages possèdent une conscience réflexive, ils perçoivent leurs contradictions, leurs échecs, et tentent, au moins en apparence, d’y remédier.
Mais cette conscience demeure largement inefficace : elle fonctionne moins comme un outil de transformation que comme un dispositif d’identification sociale. Les valeurs ne sont pas tant vécues qu’exhibées ; elles permettent de se situer dans un espace symbolique donné, sans produire de véritable modification de l’expérience.
À l’inverse, chez Kracht, le problème n’est pas celui d’un décalage entre valeurs et actions, mais celui d’une fragilisation plus radicale du sujet lui-même. Les personnages ne disposent pas d’un point d’ancrage moral stable à partir duquel juger le monde. Ils ne sont pas tant hypocrites qu’indéterminés, traversés par des systèmes de sens qu’ils ne maîtrisent pas. Là où Ridker met en scène une conscience déjà constituée mais impuissante, Kracht explore une forme de subjectivité flottante, incapable de produire un jugement autonome.
Ainsi, si les deux œuvres décrivent un monde saturé de discours, elles divergent quant à la nature du sujet qui les habite : chez Ridker, un sujet encore structuré mais inadéquat à ses propres valeurs ; chez Kracht, un sujet dont la capacité même à se constituer comme instance critique semble compromise. Cette différence explique que la critique, chez Ridker, prenne la forme d’une satire relativement lisible, tandis que chez Kracht elle demeure indirecte, ambiguë et profondément déstabilisante pour le lecteur.
"... Étudiante en psychologie, Francine avait acquis un vocabulaire qu’elle avait appliqué avec beaucoup d’enthousiasme à ses parents. Toute son enfance, elle avait rêvé d’habiter n’importe où plutôt que Dayton, d’appartenir à n’importe quelle famille plutôt qu’à la sienne. Mais à présent, dans son sixième semestre de doctorat, elle entretenait le dernier germe de compassion qu’elle avait conservé pour sa mère, qui, elle le comprenait désormais, n’était qu’une comédienne inadaptée, peut-être un peu dermatillomane sur les bords, ayant gâché les meilleures années de sa vie à canaliser son mari, dépressif unipolaire perturbé par tout un tas de problèmes œdipiens que Francine elle-même avait bien du mal à cerner. Mettre un nom sur les choses procurait un soulagement inattendu. Elle décida que sa mère, bien que restant fondamentalement impardonnable, avait été victime de son esprit et de l’époque à laquelle elle avait vécu..."
"Les altruistes" (traduction fr. Rivages, 2019), présenté comme la nouvelle sensation du roman américain et vendu dans 20 pays en à peine deux semaines : les irrésistibles membres de la famille Alter deviennent les antihéros d'une époque tiraillée entre deux aspirations contradictoires : l'individualisme triomphant et l'empathie nécessaire. Comme dans les œuvres contemporaines de de Ben Lerner, Sally Rooney ou Patricia Lockwood, ces personnages évoluent dans un monde où les cadres de compréhension sont largement disponibles à travers des discours déjà constitués : valeurs progressistes, préoccupations sociales, critique du capitalisme, injonctions à l’empathie. Ils disposent donc d’un langage qui leur permet de se situer rapidement dans le monde, d’adopter des positions, de construire une identité reconnaissable. En ce sens, le roman correspond bien à l'idée d’une conscience qui ne repose pas sur une compréhension approfondie, mais sur l’usage de représentations simplifiées, médiatisées, suffisantes pour fonctionner socialement.
Cependant, Les altruistes ne décrivent pas une vacuité comparable à celle que l’on trouve dans Faserland, ni une instabilité radicale de la perception comme chez Lerner ou Lockwood. La critique est donc moins acerbe et le lecteur peut se sentir rassuré. Les personnages ne sont pas dépourvus de repères ni entièrement flottants. Ils sont au contraire engagés, affectivement et moralement, dans leurs relations. Le roman introduit ainsi une dimension que Kracht tend à neutraliser : une épaisseur relationnelle réelle, où les liens familiaux, les dépendances affectives et les conflits interpersonnels jouent un rôle central.
Le problème n’est donc pas l’absence de conscience, mais le décalage entre cette conscience et l’expérience vécue. Les personnages croient à certaines valeurs, ou du moins les revendiquent, mais leurs actions ne s’y conforment pas pleinement. Le langage moral qu’ils mobilisent fonctionne comme un outil d’identification, mais ne produit pas de transformation effective. Ce qui apparaît alors, ce n’est pas un vide, mais une dissonance : entre ce que l’on dit, ce que l’on pense être, et ce que l’on fait réellement.
Là où Kracht met en scène une absence de profondeur ou une déréalisation du monde, Ridker s’attache à montrer les contradictions internes d’une génération tiraillée entre individualisme et exigence morale. La critique n’est pas ontologique, mais sociale : elle porte sur l’écart entre des idéaux largement partagés et leur mise en pratique...
"La carte et le territoire" (2010, Michel, Houellebecq)
Un récit qui raconte l’ascension et le retrait d’un artiste dans un monde où la réalité est progressivement remplacée par ses représentations, et où les relations humaines s’effacent au profit de structures économiques et symboliques. Un roman qui montre parfaitement un sujet qui comprend le monde, le représente brillamment, mais ne parvient pas à y vivre pleinement. D’où son importance, une lucidité sans incarnation possible. Le réel est transformé en cartes,
images, œuvres, la représentation est plus intéressante que le réel.
Le roman suit la vie de Jed Martin, artiste contemporain français, dont la trajectoire se déploie en plusieurs étapes marquées par une distance croissante au monde.
Au début, Jed se fait connaître en photographiant des cartes Michelin, révélant une intuition esthétique fondamentale : la représentation du monde — la carte — peut être plus signifiante que le monde lui-même — le territoire. Ce travail lui vaut une première reconnaissance dans le milieu artistique.
Il accède ensuite à une notoriété internationale avec sa série de tableaux consacrée aux “métiers”, où il représente des figures emblématiques du travail contemporain, anonymes ou célèbres. À travers ces œuvres, il capte une société structurée par les fonctions et les rôles, plutôt que par des individualités profondes.
Parallèlement, Jed entretient une relation avec Olga, une jeune femme travaillant chez Michelin. Cette relation, bien que sincère, échoue progressivement, révélant son incapacité à s’engager durablement et à inscrire l’amour dans le temps.
Le roman accorde également une place importante à la relation avec son père, architecte vieillissant. Leur lien, marqué par la solitude et la pudeur, s’achève dans une forme de disparition silencieuse, accentuant la tonalité mélancolique du récit.
"... On a souvent présenté le travail de Jed Martin comme étant issu d'une réflexion froide, détachée, sur l'état du monde, on en a fait une sorte d'héritier des grands artistes conceptuels du siècle précédent.
C'est pourtant dans un état de frénésie nerveuse qu'il acheta, dès son retour à Paris, toutes les cartes Michelin qu'il put trouver - un peu plus de cent cinquante. Rapide¬ment, il se rendit compte que les plus intéressantes appartenaient aux séries « Michelin Régions », qui couvraient une grande partie de l'Europe, et surtout « Michelin Départements », limitée à la France. Tour¬nant le dos à la photographie argentique, qu'il avait jusque-là exclusivement pratiquée, il fit l'acquisition d'un dos Betterlight 6000-HS, qui permettait la cap¬ture de fichiers 48 bits RGB dans un format de 6000 X 8000 pixels.
Pendant presque six mois il sortit très peu de chez lui, sinon pour une promenade quotidienne qui l'amenait jusqu'à l'hypermarché Casino du boulevard Vincent-Auriol. Ses contacts avec les autres étudiants des Beaux-arts, déjà peu nombreux à l'époque de sa scolarité, se raréfièrent jusqu'à disparaître tout à fait, et c'est avec surprise qu'il reçut, au début du mois de mars, un mail lui proposant de prendre part à une exposition collective, Restons courtois, qui devait être organisée en mai par la fondation d'entreprise Ricard. Il accepta cependant, par retour de mail, sans vraiment se rendre compte que c'était justement son détachement presque ostensible qui avait créé autour de lui une ambiance de mystère, et que beaucoup de ses anciens condisciples avaient envie de savoir où il en était.
Le matin du vernissage, il se rendit compte qu'il n'avait pas prononcé une parole depuis presque un mois, à part le « Non » qu'il répétait tous les jours à la caissière (rarement la même, il est vrai) qui lui demandait s'il avait la carte Club Casino ; mais il se dirigea cependant, à l'heure dite, vers la rue Boissy- d'Anglas. Il y avait peut-être cent personnes, enfin il n'avait jamais su évaluer ce genre de chose, les invités en tout cas se chiffraient par dizaines, et il eut d'abord un mouvement d'inquiétude en constatant qu'il n'en reconnaissait aucun. Il craignit un instant de s'être trompé de jour ou d'exposition, mais son tirage photo était bien là, accroché à un mur du fond, correctement éclairé. Après s'être servi un verre de whisky il fit plusieurs fois le tour de la salle, suivant une trajectoire ellipsoïdale, feignant plus ou moins d'être absorbé dans ses réflexions alors que son cerveau ne parvenait à formuler aucune pensée hormis quand même la surprise de ce que l'image de ses anciens camarades ait aussi complètement disparu de sa mémoire, effacée, radicalement effacée, c'en était à se demander s'il appartenait au genre humain. Il aurait reconnu Geneviève au moins, oui, il était certain qu'il aurait reconnu son ancienne amante, c'était une certi¬tude à laquelle il pouvait se raccrocher..."
Dans "une mise en abyme singulière" (l'œuvre contient une représentation d’elle-même ou de son propre fonctionnement à l’intérieur d’elle-même), Jed demande à Michel Houellebecq (personnage du roman) de rédiger un texte pour son exposition. Cette figure d’écrivain marginal introduit une dimension réflexive sur la création et la représentation. Le récit bascule brièvement lorsqu’un meurtre violent - celui de Houellebecq lui-même - donne lieu à une enquête policière. Cet épisode, bien que central, n’altère pas profondément la trajectoire de Jed, qui se retire progressivement du monde.
Dans la dernière partie, il abandonne la vie sociale et artistique pour se consacrer à des œuvres contemplatives montrant la disparition progressive des activités humaines. Le roman s’achève sur une vision de déclin : un monde où l’homme s’efface, remplacé par ses propres systèmes de représentation.
"Prologue - Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres ; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire de cruauté.
Au moment de sa disparition, Michel Djerzinski était unanimement considéré comme un biologiste de tout premier plan, et on pensait sérieusement à lui pour le prix Nobel ; sa véritable importance ne devait apparaître qu’un peu plus tard.
À l’époque où vécut Djerzinski, on considérait le plus souvent la philosophie comme dénuée de toute importance pratique, voire d’objet. En réalité, la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d’une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs.
Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. Par exemple, on peut citer l’apparition du christianisme.
Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.
On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance ; suprêmement organisé, il dominait l’univers connu ; sa supériorité technique et militaire était sans analogue ; cela dit, il n’avait aucune chance. Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers, il servait de base au gouvernement des peuples, produisait des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre, organisait la production et la répartition des richesses ; rien de tout cela ne devait l’empêcher de s’effondrer...."
Sur le plan de l’intrigue et de la représentation du monde, "Les Particules élémentaires" (1998) proposait une fresque ambitieuse centrée sur deux demi-frères, Bruno et Michel, dont les trajectoires opposées permettent d’explorer les conséquences du libéralisme sexuel, de l’individualisme et du déclin des structures traditionnelles. Le roman était construit comme une démonstration : il articulait récit et thèse, en mettant en scène un monde en mutation, encore traversé par des tensions violentes, où le désir, bien que frustré ou pathologique, demeurait un moteur essentiel.
À l’inverse, "La Carte et le territoire" adopte une structure plus linéaire et apaisée, centrée sur un seul personnage, Jed Martin, dont la trajectoire est moins conflictuelle que contemplative. Le monde qu’il habite n’est plus en crise ouverte : il apparaît déjà stabilisé, organisé, presque figé dans ses structures économiques et symboliques. Le roman ne cherche plus à démontrer, mais à observer. Là où "Les Particules élémentaires" décrivait une transformation en cours, "La Carte et le territoire" en montre les effets installés, notamment à travers la domination des représentations et la réduction du réel à ses images.
Cette évolution se reflète dans la construction du sujet. Dans le premier roman, les personnages sont traversés par des conflits intenses : ils souffrent, désirent, échouent, et incarnent une tension entre aspirations individuelles et contraintes sociales. Dans le second, Jed Martin apparaît comme un sujet plus stable mais aussi plus distant, moins affecté, dont la lucidité ne débouche sur aucune transformation réelle. Le passage d’un roman à l’autre marque ainsi un déplacement : d’un sujet en crise à un sujet désengagé, presque apaisé dans sa propre extinction.
Ces différences formelles et thématiques ont eu un impact direct sur la réception critique des deux œuvres. "Les Particules élémentaires" a suscité des réactions extrêmement polarisées lors de sa parution. Salué pour sa puissance d’analyse et son audace, il a également été vivement critiqué pour son pessimisme radical, ses positions jugées provocatrices et son ton parfois brutal. Le roman a contribué à installer Houellebecq comme une figure controversée, à la fois centrale et clivante dans le paysage littéraire.
En revanche, "La Carte et le territoire" a bénéficié d’un accueil nettement plus consensuel. Récompensé par le Prix Goncourt en 2010, il a été perçu comme un roman de maturité, plus maîtrisé, plus classique dans sa forme, et moins directement polémique. La critique a souvent souligné son équilibre, sa lisibilité et sa dimension réflexive, notamment à travers la mise en abyme de l’auteur. Si certains y ont vu un adoucissement, voire un affaiblissement de la charge critique, d’autres ont au contraire salué une évolution vers une écriture plus subtile et plus distanciée.
Ben Lerner, "Leaving the Atocha Station" (2011)
Un roman sur l’impossibilité d’être pleinement présent à soi-même et au monde. Adam Gordon est un jeune poète américain en résidence d’écriture à Madrid. Mais il écrit peu : il fume, déambule, lit, drague Isabel, courtise Teresa… et s’invente une vie. Dans ses récits tisses de mensonges, sa mère est malade et son père fasciste. Spectateur fasciné de sa fausse existence, Adam navigue au sein d’un univers fait de littérature, d’art et d’intrigues amoureuses. Mais quand un attentat frappe la gare d’Atocha, la réalité vient troubler sa fiction. Au départ d’Atocha est un premier roman impertinent, dans lequel les expatriés sont renvoyés au vide de leur condition, loin des corridas chères à Hemingway. Il s’inscrit cependant dans une autre filiation, ou l’ironie se conjugue au lyrisme de l’errance : celle de Musil, Rilke ou Svevo. Avec ce livre inclassable, Ben Lerner esquisse un saisissant portrait de l’artiste en jeune homme.
Une intrigue minimale… mais volontairement ...
Le roman suit Adam Gordon, jeune poète américain en résidence à Madrid. L’intrigue, au sens traditionnel, est presque inexistante : Adam passe ses journées à errer dans la ville, fréquenter des cercles artistiques, entretenir des relations ambiguës (Isabel, Teresa), consommer drogue et médicaments réfléchir… sans vraiment agir. Cette absence d’action n’est pas un défaut mais un choix esthétique : le livre met en scène une conscience plutôt qu’une histoire. Un narrateur fondamentalement non fiable - Adam construit en permanence des versions de lui-même. il invente une mère malade, transforme son père en caricature politique, adapte son discours selon ses interlocuteurs. Mais ce qui est frappant, c’est qu’il sait qu’il ment, observe ses propres mensonges et en tire une forme de plaisir détaché. On n’est pas dans le mensonge naïf, mais dans une mise en scène consciente de soi.
"La première phase de mes recherches consistait à me réveiller dans un appartement presque vide sous les combles, le premier et le seul que j’aie visité en arrivant à Madrid ; ou plutôt je laissais le bruit de la Plaza Santa Ana me tirer du sommeil après avoir vainement tenté de l’intégrer à mon rêve, puis je posais la cafetière rouillée sur le feu et roulais un joint pour patienter. Le café prêt, j’ouvrais le velux, juste assez grand pour me hisser au travers depuis le lit. Sur le toit, je buvais mon expresso en fumant au-dessus de la plaza où s’agglutinaient les touristes, guides de voyage posés sur les tables métalliques ; l’accordéoniste s’en donnait à cœur joie. Au loin : le palais, de longues lignes de nuages. Mon projet exigeait ensuite d’accomplir le trajet inverse par le velux. Je chiais, prenais une douche, mes comprimés blancs, et je m’habillais. Sur quoi je récupérais mon sac, qui contenait une édition bilingue des Œuvres poétiques de Lorca, mes deux carnets, un dictionnaire de poche, les Poèmes choisis de John Ashbery, des médicaments – direction le Prado.
De chez moi, je descendais la Calle de las Huertas, saluant de la tête les éboueurs en combinaison citron vert, et traversais le Paseo del Prado pour entrer dans le musée – quelques euros à peine grâce à ma carte d’étudiant internationale ; tête baissée je filais en salle 58 m’installer devant la Descente de Croix de Rogier Van der Weyden. Souvent, je n’étais debout que depuis trois quarts d’heure : marijuana, caféine et sommeil s’affrontaient dans mon organisme. Là, face aux personnages quasiment grandeur nature, j’attendais d’atteindre un point d’équilibre. Marie, pâmée, est à jamais saisie dans sa chute ; les bleus de sa robe sont sans égal dans la peinture flamande. Sa posture reprend presque à l’identique celle de Jésus ; Nicodème et son second tiennent en l’air son corps apparemment sans poids. C.1435 ; 220×262 cm. Huile sur panneau de chêne.
Tournant crucial dans mon projet : un matin, ma place devant le Van der Weyden était prise. L’homme se tenait à l’endroit exact où je me plaçais et ma première réaction fut la surprise, c’était comme de me regarder en train de regarder le tableau, bien que l’intrus soit plus mince et plus brun que moi. Je voulais qu’il s’éloigne mais il ne bougea pas. Je m’interrogeai : m’avait-il observé devant la Descente ? S’était-il posté là dans l’espoir de voir ce que j’avais dû, moi, remarquer ? Agacé, je tentai de reporter mon rituel matinal sur une autre toile mais j’étais trop habitué à celle-ci, à ses dimensions et ses nuances de bleu, pour accepter toute substitution. Je m’apprêtais à déserter la salle 58 quand l’homme éclata en sanglots, secoué de hoquets sporadiques. Faisait-il ainsi face au mur pour mieux dissimuler son visage et un chagrin antérieur à sa visite ? Ou vivait-il une profonde expérience esthétique ?
Depuis longtemps, je m’inquiétais de mon incapacité à faire une telle expérience et j’en étais venu à douter que quiconque le puisse – du moins parmi mes connaissances. J’éprouvais une grande méfiance envers ceux qui m’affirmaient qu’un poème, un tableau ou un morceau de musique avait « changé leur vie », d’autant qu’en général je les avais connus bien avant leur supposée révélation, sans pourtant déceler le moindre changement. Certes, je me prétendais poète ; certes, mon soi-disant talent m’avait valu cette résidence d’écriture en Espagne, mais la beauté des vers ne me touchait en général qu’en prose, quand je les lisais cités dans les articles de mes bibliographies universitaires où les sauts de ligne étaient remplacés par des barres obliques. Ce qui était transmis était moins un poème précis que l’écho d’une possibilité poétique. Mon intérêt pour l’art était indissociable de la rupture entre mon expérience personnelle des œuvres et les propos qu’elles suscitaient ; le constat de cet écart – voilà sans doute mon expérience esthétique la plus intense, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus : l’expérience profonde de l’absence de profondeur.
L’individu mit deux bonnes minutes à se calmer, sur quoi il s’essuya les yeux et le nez avant de rempocher son mouchoir. La salle 57 était vide à l’exception d’un gardien efflanqué qui somnolait et l’homme marcha droit sur une petite image votive du Christ, attribuée à San Leocadio : tunique verte, drapés rouges, chagrin insondable. Je fis mine d’admirer d’autres œuvres tout en l’épiant du coin de l’œil. Un moment de silence devant la petite toile puis, derechef, un sanglot. Le gardien sursauta, soudain aux aguets ; nos regards se croisèrent. Le mien disait que c’était déjà arrivé, le sien exprimait l’ampleur de ses efforts pour déterminer si l’homme était fou – l’un de ces vandales, peut-être, qui n’hésitent pas à cracher sur un tableau, à l’arracher du mur ou l’érafler d’un coup de clé – ou s’il vivait une profonde expérience esthétique. Le mouchoir refit surface, puis l’homme se rendit calmement en salle 56, se posta devant Le Jardin des délices qu’il contempla, serein, avant de craquer pour de bon.
Trois gardiens se trouvaient dans la salle – l’efflanqué de la 57, la petite dame de la 56, et un type plus âgé, aux cheveux poivre et sel d’une longueur invraisemblable, qui devait avoir entendu le dernier éclat depuis le couloir. Les deux autres visiteurs, vissés à leurs audioguides, manquèrent tout de la scène qui se déroulait devant le Bosch.
Comment un gardien se doit-il de raisonner ? me demandai-je, et, en vérité, qu’est-ce qu’un gardien de musée ? D’un côté, il appartient à un corps chargé d’assurer la sécurité et la protection d’artefacts hors de prix, de contrer la menace que posent les enfants, les aliénés ou le lent pouvoir d’érosion des flashs ; d’un autre côté il évolue parmi des chefs-d’œuvre supposés de l’esprit ; et tout le prestige de sa fonction – si tant est qu’elle en ait – vient précisément de la conviction que ces chefs-d’œuvre-là sont capables de nous émouvoir aux larmes. L’indécision des gardiens n’était pas sans pathos ; ils passaient leur vie entourés de tableaux intemporels mais on ne leur demandait jamais rien, sinon l’heure qu’il était, celle à laquelle le musée fermait, ou dónde esta el baño. Je ne pouvais partager l’extase de cet homme, s’il était bien question d’extase ; toutefois, le dilemme des gardiens me touchait. Fallait-il l’escorter jusqu’au hall et évaluer sa santé mentale, ruinant immanquablement son expérience profonde, ou courir le danger de laisser cet individu, peut-être dérangé, déambuler parmi les trésors culturels nationaux, au risque de perdre leur emploi ? Ces déchirements muets m’affectaient plus que les Pietà, les Descente ou les Annonciation et je me sentais l’un des leurs alors que nous pistions le type de salle en salle. Cet homme est peut-être un artiste, me dis-je ; et s’il n’éprouvait aucun des émois qu’il exprime, et si les scènes qu’il nous donne à voir avaient pour seul but de mettre l’institution face à ses propres contradictions en la personne de ces vigiles ? Ainsi filaient mes pensées tandis que l’individu, après une ultime crise, se dirigeait d’un pas tranquille vers la sortie principale. Les gardiens se dispersèrent avec, me sembla-t-il, moins de soulagement que de tristesse, et moi je me retrouvai à suivre cet homme, ce grand artiste, hors du musée, dans la clarté prodigieuse du jour..." ( Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2014).
Le véritable sujet n’est pas Madrid, ni même la vie d’artiste, mais une question : peut-on encore vivre une expérience authentique ? Adam doute de tout : ses émotions (sont-elles “réelles” ou imitées ?) ses lectures (comprend-il vraiment ce qu’il lit ?) la poésie (a-t-elle encore un sens ?) ses relations (aime-t-il ou joue-t-il à aimer ?). Chaque expérience est filtrée par le langage, la culture, la conscience de soi. Résultat : une distance permanente au réel.
Ironie et auto-déconstruction - Le roman est profondément ironique, Adam ridiculise ses propres postures, démonte ses ambitions artistiques, expose le vide de son statut d’“artiste en résidence”. Contrant toute illusion romantique, montrant que même la lucidité peut devenir un cliché. C’est une ironie contre soi-même, presque paralysante.
L’événement réel, l’attentat d’Atocha (2004) agit comme un moment de rupture. Mais contrairement à ce qu’on pourrait attendre, Adam ne devient pas profondément transformé
il ne trouve pas de vérité dans le choc, au contraire : il doute encore de sa propre réaction, il se demande s’il “ressent correctement” l’événement. Même face au réel brut, la médiation persiste. Le traumatisme ne “réveille” pas le sujet - il révèle son incapacité à sortir de lui-même.
Le roman réussit une représentation très fine de la conscience contemporaine, la reconnaissance du doute, de l’imposture, de la performativité sociale, et une écriture qui saisit l’ennui, la dérive mentale, le morcellement de l’expérience. Une lucidité qui peut devenir une posture stérile, le roman évoque parfaitement le problème, mais il n’en sort jamais.
Ce que le roman dit de son époque : Adam incarne une figure typique, surinformée (dans le cadre de l'information et de son expression qu'en donnent les médias), consciente des codes et incapable d’adhérer à quoi que ce soit. Ce n’est pas un manque de conscience, mais une conscience saturée, sans doute orientée, mais peu lui importe.
"Je fus réveillé dans la cinquième phase de mon projet comme par un bruit assourdissant. Isabel dormait encore, peut-être à cause de tout le vin qu’elle avait bu. Je m’habillai, me passai de l’eau sur le visage, me lavai les dents avec la brosse offerte par l’hôtel ; bain de bouche de marque suivi d’une cigarette près de la fenêtre. Il était encore tôt, c’était l’heure de pointe. Quelques camions de pompiers passèrent sur le Paseo del Prado, sirènes hurlantes. J’avais la gueule de bois, j’étais déboussolé. Plusieurs voitures de police. Je me penchai à la fenêtre sans rien voir. Je prévins Isabel que je sortais une minute ; elle bougea dans son sommeil. Je descendis par l’ascenseur, dans le hall des gens s’agglutinaient devant les télés. En anglais, je demandai au groom ce qui s’était passé, mais il était occupé par d’autres clients ; je sortis dans la rue, en plein soleil. Ou le ciel était-il couvert ?
Fourgons remplis de soldats ou de forces spéciales. Je les suivis vers Atocha, à une dizaine de minutes à pied, de plus en plus de camions de pompiers me dépassaient, je finis par arriver à ce qu’on appelle une scène de chaos. Le ciel était couvert. Partout, des policiers, du personnel médical et des civils dont beaucoup pleuraient et/ou hurlaient ; plus je m’approchais de la gare, plus la confusion régnait. Des gens s’échappaient en flots continus par les nombreuses sorties, certains blessés, sans doute légèrement, et des secouristes s’engouffraient à l’intérieur. Je vis – je vis peut-être – un ado hébété, le visage couvert de sang ; un secouriste lui prit le bras, le fit asseoir, lui donna quelque chose qui ressemblait à une poche de glace, lui recommandant de ne pas bouger et de la presser sur sa tête. Odeur de plastique brûlé. On me demanda ce qui s’était passé. Des hélicoptères fouettaient l’air au-dessus de nos têtes. J’errai quelques minutes, trouvai un mur contre lequel m’accroupir, fermai les yeux et écoutai.
Après je ne sais combien de temps, je me relevai et me dirigeai vers le Paseo del Prado, des ambulances et la foule me dépassant sans cesse. Plus on s’éloignait de la gare plus les gens se rassemblaient sur le seuil des bars et des restaurants, devant les télés, ils lançaient « ETA » et citaient le nombre estimé de victimes en se tournant vers la gare puis de nouveau vers l’écran. Le hall du Ritz était désormais bondé et très bruyant, je pris l’ascenseur, Isabel n’était plus là. En cherchant mes clés dans ma poche, je retombai sur le collier. Je quittai la chambre et l’hôtel, remontai Huertas jusque chez moi. Je montai les escaliers, retirai ma veste, allumai l’ordinateur. Presque dix heures du matin, le temps avait passé si vite. J’ouvris une nouvelle fenêtre de navigation, sur le site du New York Times je cliquai sur le gros titre. L’article parlait des hélicoptères que j’entendais dans le ciel.
Je me demandai où était passée Isabel puis cessai de m’interroger. Café, pilule blanche. Après quoi je grimpai sur le toit avec ma tasse et j’écoutai. Au bout d’un moment, je redescendis par le velux, me lavai de nouveau les dents et ressortis. J’allai vers la rangée de téléphones publics de la Plaza Santa Ana et j’appelai le Kansas avec ma carte prépayée. Au début toutes les lignes sonnèrent occupé, mon appel ne put aboutir. À force d’insister, ça finit par marcher. Il devait être dans les quatre heures du matin, là-bas. La tonalité étrangère retentit et enfin ma mère décrocha, à moitié endormie. C’est moi, dis-je. Quelle heure est-il, demanda-t-elle, est-ce que ça va ? Je dis que oui mais qu’il y avait eu un attentat. Mon père prit le combiné, il voulait savoir à quelle distance d’Atocha était mon appartement, j’étais au Ritz, répondis-je. Bien entendu, ils ne comprirent rien et me redemandèrent si ça allait. J’hésitai et, la voix brisée, dis que j’avais fait quelque chose de terrible. Quoi, firent-ils, et je leur racontai que j’avais affirmé à diverses personnes que ma mère était morte ou mourante et que mon père était fasciste. Pourquoi ? s’enquit l’un des deux, un peu perplexe mais pas fâché. Pour m’attirer leur compassion, hasardai-je. Il y eut un blanc et ma mère dit qu’on en reparlerait plus tard, combien y avait-il de victimes, qui était responsable, et qu’allais-je faire à présent, Dieu merci j’étais sain et sauf. Je dis que j’étais épuisé, que j’allais essayer de dormir. Ils trouvèrent l’idée bonne et me prièrent de les rappeler plus tard, quand il ferait nuit à Madrid. On se dit qu’on s’aimait et, avant de raccrocher, ma mère me conseilla d’aller donner mon sang...."
Cette “fausse conscience de soi” était dejà présente entre les années 1990 et les années 2010, mais elle évolue. Dans les années 90, elle prend une forme agressive et compensatoire.
Chez Patrick Bateman dans "American Psycho" ou chez le narrateur de "Fight Club", le sujet est profondément vide ou dissocié, mais il ne le reconnaît pas vraiment. Il tente alors de combler ce vide par des excès : consommation, violence, virilité exacerbée. La conscience de soi est ici faussée par illusion : elle se croit cohérente, alors qu’elle est fragmentée. L’individu agit beaucoup - parfois de manière extrême - précisément pour ne pas voir ce qu’il est.
Dans les années 2010, avec un personnage comme Adam Gordon dans "Leaving the Atocha Station", la situation s’inverse. Le sujet voit très bien l’artificialité de son identité, ses mensonges, ses postures. Il est capable d’une analyse fine de lui-même et du monde (pour peu qu'il se donne la peine d'y accéder en toute liberté critique) qui l’entoure. Mais cette lucidité ne débouche sur rien : elle devient stérile. Au lieu de masquer le problème, elle l’expose en permanence - sans permettre de le dépasser. L’individu n’est plus dans l’illusion, mais dans une distance ironique et paralysante.
Autrement dit, dans les années 90, la fausse conscience est active et aveugle : elle agit pour éviter de comprendre. Dans les années 2010, elle est "lucide" mais inopérante : elle comprend sans pouvoir agir ou même penser au-delà du constat.
Dans les deux cas, il n’y a ni véritable transformation ni accès à une profondeur vécue. Mais la dynamique change : on passe d’une fuite dans l’action à une immobilité réflexive. Ce déplacement est essentiel, car il reflète une mutation plus large : le sujet contemporain n’est plus seulement aliéné par des structures extérieures (marché, normes, médias), il est désormais pris dans sa propre conscience de cette aliénation. Et c’est peut-être cette seconde forme - moins spectaculaire, mais plus diffuse - qui rend toute évolution plus difficile : non plus parce que le sujet ignore ce qu’il est, mais parce qu’il le sait sans pouvoir en faire quelque chose.
"10:04" (2014, Ben Lerner )
Le roman 10:04 se présente moins comme une intrigue traditionnelle que comme une méditation narrative sur le temps, la conscience et la possibilité d’agir dans un monde instable. Le narrateur, double fictionnel de Ben Lerner, traverse une période charnière de sa vie : il connaît un succès littéraire inattendu, apprend qu’il pourrait souffrir d’une pathologie cardiaque grave, et se voit proposer par une amie proche de devenir le père biologique de son enfant. Ces éléments pourraient constituer la trame d’un récit classique ; pourtant, le roman choisit de les disperser dans une structure fragmentée, faite de digressions, de récits enchâssés et de projections hypothétiques.
Ce qui est véritablement en jeu n’est pas tant ce qui arrive au narrateur que sa manière de se situer dans le temps. Le présent apparaît comme saturé de futurs possibles — personnels, familiaux, collectifs — sans qu’aucun ne parvienne à se stabiliser. La maladie introduit la question de la finitude individuelle, la paternité celle de la transmission, tandis que le contexte new-yorkais, marqué par des tempêtes récurrentes et un sentiment diffus de déclin, renvoie à une crise plus large, presque civilisationnelle. Le roman capte ainsi un moment où l’avenir devient difficile à imaginer, ce qui modifie profondément le rapport au présent.
"... On a quitté l’immeuble ensemble mais, une fois dans la rue, Alena m’a expliqué qu’elle préférait arriver seule au vernissage, auquel assisterait un ex jaloux qui ne manquerait pas de la harceler de questions, ce qu’elle souhaitait éviter. J’ai été un peu piqué mais, en m’efforçant d’imiter sa nonchalance, j’ai dit bien sûr, moi-même j’avais prévu de retrouver Sharon dans un café près de la galerie avant de me rendre à l’expo avec elle ; on s’est embrassés et je suis parti.
Alena travaillait avec Sharon et son mari Jon, deux de mes plus vieux amis à New York, dans une petite boîte de production de films documentaires. Alena y bossait « à mi-temps » pour financer ce qu’elle appelait sa « pratique artistique », pratique que Sharon avait eu du mal à expliquer et qui, en raison justement de l’expression « pratique artistique », me laissait sceptique. En fin de compte, il s’avéra qu’Alena était sérieuse, en dépit de l’étiquette d’étoile montante dont l’avait affublée un monde de l’art post-médiatique qui, si souvent, valorise la stupidité. Son exposition actuelle, qu’elle avait accrochée sous mes yeux mais sans mon aide, du fait de mon incapacité à porter quoi que ce soit, consistait en images et, à l’occasion, en objets habilement vieillis par ses soins : elle avait peint un portrait à partir d’une photographie contemporaine puis l’avait patiné – je ne comprenais pas les explications techniques qu’elle me donnait à contrecœur – de façon à en couvrir la surface d’un réseau de fines craquelures, comme sur un tableau ancien. L’une des toiles avait été exécutée à partir d’une image téléchargée sur Internet puis agrandie, une jeune femme dont le maquillage a coulé, sur le visage de laquelle un homme, hors champ, vient d’éjaculer ; elle fixe le spectateur depuis un autre siècle, pourrait-on croire ; les craquelures brouillent les genres et lui confèrent une gravité stupéfiante ; son titre : Le Portrait de Sasha Grey. Alena avait peint de magnifiques imitations d’expressionnistes abstraits puis les avait soumis à cette méthode de travail ; les Pollock changeaient à peine, ce qui était fascinant, mais d’autres tableaux semblaient avoir été déterrés des décombres du MoMA après une attaque, ou décongelés après une glaciation future. Il y avait un petit autoportrait, d’après photographie, qui n’avait subi ni altération ni craquèlement, et qui vous prenait immédiatement à partie dans le contexte des autres œuvres, par quoi j’entends que le regard direct du modèle s’inscrivait si puissamment dans l’instant présent qu’il était difficile à soutenir.
J’ai fait une bise à Sharon au café et senti de l’électricité statique en frôlant sa joue, comme si Alena et elle entraient en contact à travers moi. Sharon a commandé un thé à la menthe et j’ai pris ce que je pensais être un simple café filtre et qui se révéla être une boisson au prix exorbitant, d’origine unique, tirée d’une cafetière Chemex. À la table minuscule près de la fenêtre qui donnait sur Houston Street, on a partagé une grosse part de cake au chocolat.
– C’est du Valrhona, dit Sharon, ce qui pour moi était du chinois. Elle avait le vocabulaire d’un maître chocolatier – tout ce qu’elle mangeait semblait plus ou moins cacaoté.
– Alors ça y est, vous couchez ensemble ?
On a quitté le café pour remonter vers le sud et les métros vibraient sous mes pieds. Je sentais, ou du moins imaginais sentir, le pouls de Sharon dans son biceps, un peu plus rapide que le mien, vu que – comme toujours – nous marchions en nous tenant par le bras. J’ai vu un panneau publicitaire illuminé où rien n’apparaissait qu’un fond violet, sans doute parce qu’une nouvelle affiche allait apparaître, et j’ai demandé à Sharon, qui est daltonienne, ce qu’elle voyait. Au-dessus de nos têtes, les étoiles, invisibles à cause de la pollution lumineuse, étaient là à la façon de mots projetés dans le temps et j’avais conscience de l’eau autour de la ville et de ses mouvements ; j’avais conscience de la délicatesse des ponts et des tunnels qui la traversaient, et de la circulation dans ces artères, comme si une réorganisation corticale me liait désormais en personne à l’infrastructure, comme par un sursaut proprioceptif en avance sur le corps collectif. Sharon voyait des gris et des bleus, en traversant Delancey, elle m’a décrit un film qu’elle voulait faire sur les synesthètes daltoniens qui perçoivent les nombres teintés de couleurs qu’ils ne distinguent par ailleurs pas.
La galerie était bondée ; on pensait y retrouver Jon, mais il a prévenu par SMS que son rhume avait empiré. On s’est frayé un chemin jusqu’au vin blanc, sur un buffet, dans le coin le plus proche. J’ai vu Alena discuter avec deux grands et beaux jeunes gens, de l’autre côté de la pièce, et j’ai levé la main en un geste maladroit. Elle m’a dévisagé en conversant, sans pour autant me rendre mon salut ; je n’arrivais pas à dire si ses yeux maquillés exprimaient une parfaite indifférence ou s’ils brûlaient d’une grande intensité, et cette forme d’ambiguïté était sa marque de fabrique. J’ai entrepris de me détourner pour bavarder avec Sharon, comme si je n’avais pas remarqué son expression, mais j’ai renversé du vin en le portant à mes lèvres. J’ai jeté un coup d’œil à Alena, qui réprimait un sourire.
En général, il est impossible, aux vernissages, de voir les œuvres ; et moi je voyais dans cet exercice une déconstruction rituelle des conditions de visibilité des artéfacts censément célébrés. Sharon et moi avons essayé de faire un tour et, même si mon bien-être résiduel s’évanouissait lentement, ces légères collisions avec tous ces corps m’étaient encore une source de plaisir plutôt que d’irritation ; comme si la foule était un organisme unique, doué de sensibilité. J’ai salué quelques connaissances qui travaillaient pour des revues d’art dans lesquelles j’avais écrit, mais j’ai vite compris que Sharon voulait partir et on s’est frayé un chemin vers Alena pour la féliciter avant d’aller boire un verre.
Alena et Sharon se sont fait la bise, mais elle et moi ne nous sommes pas touchés. J’ai expliqué, avec une nonchalance feinte, que Sharon et moi allions discuter quelque part au calme, mais elle n’avait qu’à m’envoyer un SMS quand la soirée finirait, je repasserais lui donner un coup de main. Elle a dit merci, mais elle ne pensait pas avoir besoin d’aide ; son ton sous-entendait que, avec ma proposition, je me faisais des illusions sur le degré d’intimité créé par notre échange de fluides.
J’ai été inquiet de constater l’intensité de mes sentiments face à la dissimulation d’Alena, je me sentais berné, comme si notre rencontre sur le sol de l’appartement n’avait jamais eu lieu. Et moi, les joues encore rouges du coït, mes sens et la ville vibrant à la même fréquence, je ne désirais rien d’autre que la posséder et être possédé par elle de nouveau, alors qu’elle me toisait avec un détachement si total que j’avais l’impression d’être, moi, cet ex jaloux qu’elle voulait éviter, un bourgeois prude, incapable de concevoir l’érotisme en dehors du champ lexical de la propriété. Peut-être s’était-elle séparée de moi juste pour pouvoir me recroiser comme si de rien n’était, pour affirmer sa capacité à établir des distances insurmontables en dépit de notre proximité physique. D’un côté, montait en moi une colère jalouse, le désir qu’elle me désire – la seule forme de désir à ma portée, comme me l’avait reproché Alex lors d’une dispute. D’un autre, j’admirais sans retenue sa faculté à me prendre ou me laisser, à me prendre et me laisser en même temps : ça m’excitait, et même ça m’inspirait, comme si l’énergie que nous avions générée était à présent libre de circuler plus largement, imprégnant tout – les corps, les lampadaires, les techniques mixtes.
On a marché vers l’ouest, dans un bar que Sharon aimait bien. Ambiance tamisée façon bar clandestin, lambris sombres, plafond en aluminium repoussé, pas de musique.
– Jon dit qu’elle fait du krav-maga. Mettez-vous d’accord sur un safeword.
C’était si calme qu’on entendait le barman préparer un cocktail maison.
– Et qu’est-ce qui te fait croire que j’aime être dominé ?
Nos boissons, à base de gin et de pamplemousse, étaient servies dans des verres Collins.
– Parce que t’es une lopette.
Sharon s’efforçait d’être vulgaire avec un enthousiasme contraire à l’idée même de vulgarité.
– N’empêche que c’est moi qui baise chez un inconnu avec une mystérieuse jeune femme qui se fout probablement de moi. Et toi qui es mariée.
J’avais célébré leur mariage après m’être fait ordonner en ligne.
– Elle ne se fout pas de toi. C’est juste qu’elle n’aime pas s’attacher.
– Quand un poulpe mâle « attaque » pour s’accoupler, il utilise ses ventouses pour s’agripper à la proie et insérer l’hectocotyle.
– Si Alena se reproduit un jour, ce sera par parthénogenèse.
– Ce jeu d’asphyxie érotique, lâchai-je avec l’aide de mon deuxième cocktail, ça me rend nerveux.
– Et si tu arrêtais d’essayer de protéger les femmes de leurs propres désirs ?
On descendait Delancey et un gaz, dont j’espérais que c’était de simple vapeur d’eau, montait des grilles d’aération..." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2016)
Contrairement à "Leaving the Atocha Station", où la conscience du narrateur était essentiellement ironique et paralysante, "10:04" introduit un déplacement subtil mais décisif. Le narrateur reste extrêmement lucide : il perçoit les médiations culturelles qui façonnent ses expériences, il doute de l’authenticité de ses émotions, il analyse ses propres postures. Mais cette lucidité ne se réduit plus à une distance stérile. Elle s’accompagne d’une tentative — hésitante, fragile — de s’inscrire dans le réel, que ce soit à travers la possibilité de la paternité, l’attention portée aux autres ou la réflexion sur ce que peut encore la littérature.
La ville de New York joue ici un rôle central : espace de densité culturelle et d’inégalités, elle est aussi un territoire menacé, où les tempêtes agissent comme des symptômes d’un déséquilibre plus large. Le réel n’apparaît plus sous la forme d’un choc ponctuel, mais comme une pression continue, atmosphérique, qui affecte à la fois les corps et les imaginaires. Dans ce contexte, la littérature elle-même est mise en question : non plus comme simple illusion ou écran, mais comme un possible outil pour expérimenter des formes de vie et maintenir ouvertes des hypothèses d’avenir.
Le roman réussit ainsi à saisir une condition contemporaine marquée par une conscience aiguë de la fragilité du monde et de soi, sans sombrer entièrement dans le cynisme. Toutefois, cette ouverture reste limitée : le narrateur demeure pris dans une réflexivité sophistiquée qui freine toute transformation réelle. L’engagement qu’il esquisse n’aboutit jamais pleinement ; il reste à l’état de tentative.
En ce sens, "10:04" ne dépasse pas complètement la “fausse conscience de soi” mise en scène dans le premier roman de Lerner, mais il en propose une évolution significative. Là où "Atocha" montrait une conscience ironique, détachée et paralysée, "10:04" évoque une conscience inquiète, consciente de ses limites, qui cherche malgré tout à se traduire en gestes et en relations. Le roman ne résout pas cette tension, mais il la rend productive : il suggère que, dans un monde où le futur est incertain, penser et tenter deviennent déjà des formes d’action, aussi fragiles soient-elles.
"The Topeka School" (2019, Ben Lerner )
Le roman constitue une étape décisive dans l’œuvre de Ben Lerner, en déplaçant la question de la conscience de soi vers ses conditions de formation sociales, familiales et langagières. Là où ses romans précédents exploraient une intériorité instable, celui-ci en propose en quelque sorte la généalogie.
L’intrigue se situe dans les années 1990 et suit Adam Gordon, lycéen brillant, champion de débat, aspirant poète et relativement intégré dans la hiérarchie sociale de son établissement. Fils de deux psychologues reconnus, il évolue dans un environnement à la fois intellectuellement exigeant et socialement normé. Parallèlement, le roman introduit la figure de Darren Eberheart, adolescent marginal, isolé, que le groupe d’Adam tente d’intégrer — tentative qui se révèle progressivement lourde de conséquences. Le récit se construit par déplacements temporels et changements de perspective, mêlant adolescence, souvenirs parentaux et analyse rétrospective.
Le cœur du roman réside dans une analyse du langage comme pratique sociale et instrument de pouvoir. Adam excelle dans le débat compétitif, discipline où il s’agit moins de chercher la vérité que de dominer l’adversaire par la vitesse, la rhétorique et la saturation du discours. Cette pratique produit une forme de parole qui dissout le sens au lieu de le clarifier. Lerner suggère ainsi que certaines formes contemporaines de discours — politiques ou médiatiques — trouvent leur origine dans ces usages du langage, où l’efficacité l’emporte sur la vérité.
Dans ce contexte, la conscience de soi du personnage apparaît moins comme une donnée individuelle que comme le résultat d’une construction sociale. Adam adopte des postures, performe une identité, ajuste son comportement aux attentes de son milieu. La pression de la masculinité, la compétition sociale et les normes implicites façonnent une subjectivité à la fois lucide et profondément contrainte. Ce que ses romans précédents décrivaient comme une instabilité intérieure apparaît ici comme l’effet d’un apprentissage collectif.
La question de la violence est également centrale, mais elle prend une forme diffuse : pression de groupe, humiliations, exclusions, tensions sexuelles. Darren incarne la limite de ce système — celui qui ne parvient pas à s’y conformer et en subit les conséquences. Le lien entre Adam et Darren révèle une ambiguïté essentielle : volonté d’intégration d’un côté, participation à une dynamique destructrice de l’autre. Le roman montre ainsi comment une culture produit ses propres marges et ses propres formes de brutalité.
Les parents d’Adam introduisent un autre niveau de réflexion. En tant que psychologues, ils disposent d’outils d’analyse sophistiqués, mais cette lucidité théorique ne garantit ni compréhension effective ni capacité d’intervention. Le roman souligne ici un paradoxe : comprendre les mécanismes ne suffit pas à les transformer.
Bien que situé dans les années 90, le livre fonctionne comme une véritable préhistoire du présent. Il met en lumière les racines de phénomènes contemporains : dégradation du langage public, polarisation des discours, crise de l’identité masculine. Le lycée apparaît ainsi comme un microcosme où se dessinent les formes futures du monde social et politique.
Le roman se distingue par la finesse de son analyse et par sa capacité à articuler psychologie individuelle et structures culturelles. Toutefois, comme souvent chez Lerner, cette lucidité reste partiellement enfermée dans une réflexivité exigeante, qui peut donner le sentiment d’une distance intellectuelle plus que d’une véritable transformation.
En ce sens," The Topeka School" prolonge et approfondit la réflexion des romans précédents. Là où "Leaving the Atocha Station" montrait une conscience ironique et paralysée, et "10:04" une tentative fragile de dépasser cette paralysie, "The Topeka School" remonte en amont pour interroger les conditions mêmes qui produisent cette forme de subjectivité. Il suggère ainsi que la “fausse conscience de soi” n’est pas seulement un défaut individuel, mais le résultat d’un apprentissage social profondément inscrit dans le langage et les relations.
"Priestdaddy" (2017, Patricia Lockwood)
Patricia Lockwood (1982) s’est d’abord fait remarquer comme poétesse, avec des textes souvent provocateurs, absurdes ou très personnels. Son ton est reconnaissable : à la fois comique, bizarre, et parfois brutalement sérieux. Elle a aussi acquis une certaine notoriété en ligne, notamment via Twitter, ce qui a influencé son style. Avec "Priestdaddy", Patricia Lockwood propose un texte hybride, à la fois autobiographique, comique et profondément troublant, qui déplace la question de la conscience de soi vers un autre terrain : celui de la mémoire familiale, du langage et de la formation subjective dans un environnement radicalement singulier.
Le livre s’organise autour d’une situation concrète : Patricia, adulte, doit retourner vivre chez ses parents, elle y emménage avec son mari, elle retrouve un univers familial à la fois familier et profondément étrange. Cette situation de départ déclenche une confrontation avec le passé, une réactivation de l’enfance, une immersion dans un monde mental et affectif singulier. Un récit autobiographique, mais qui dépasse rapidement ce cadre pour devenir une exploration du langage, de la mémoire et de la formation d’une subjectivité dans un environnement familial profondément atypique. À la différence d’un récit linéaire, il progresse par scènes, souvenirs et éclats, recomposant une expérience plutôt que la restituant fidèlement.
L’intrigue repose sur un retour : devenue adulte, la narratrice doit revenir vivre chez ses parents, accompagnée de son mari. Ce retour au foyer agit comme un déclencheur, non seulement narratif mais psychique, en réactivant une enfance marquée par une atmosphère singulière. Le père, prêtre catholique marié — situation exceptionnelle — domine le récit par sa présence excessive, mêlant autorité religieuse, comportement excentrique et énergie imprévisible. La mère, quant à elle, s’exprime dans un langage étrange, presque oraculaire, fait d’images et d’avertissements. La famille apparaît ainsi comme un système clos où le réel est constamment filtré par un ensemble de signes, de croyances et de discours.
Le livre se distingue par son usage du langage. Le style de Lockwood, saturé de métaphores, d’images inattendues et d’un humour parfois brutal, ne sert pas seulement à produire un effet comique : il constitue un véritable mode d’accès au réel. Ce qui pourrait apparaître comme une déformation devient en réalité un moyen de saisir une expérience difficile à dire autrement. L’humour, loin d’alléger le propos, fonctionne comme un outil de connaissance, révélant les contradictions et les tensions d’un univers à la fois religieux, corporel et profondément instable.
La dimension religieuse est centrale, mais elle n’est jamais traitée de manière univoque. L’enfance de la narratrice est marquée par la peur du péché, par une discipline morale exigeante, mais aussi par l’absurdité et les excès d’un système qui mêle spiritualité et dérision. Cette tension produit une forme de violence diffuse, non spectaculaire, mais structurante, qui façonne durablement la perception du monde.
Contrairement aux narrateurs de Ben Lerner, la conscience de soi ne se présente pas ici comme immédiate ou analytique. Elle est reconstruite après coup. La narratrice adulte revisite son passé, le réorganise, le transforme. La mémoire n’est pas un enregistrement fidèle, mais un matériau retravaillé par l’écriture. Cette transformation est assumée : la vérité recherchée n’est pas celle des faits exacts, mais celle d’une perception rendue intelligible.
Ce travail de recomposition distingue profondément Priestdaddy des formes de “fausse conscience de soi” évoquées précédemment. Là où certains récits montrent une conscience paralysée par sa propre lucidité, Lockwood propose une autre voie : une conscience qui accepte ses déformations, ses excès, et les utilise pour produire du sens. L’écriture ne prétend pas corriger le passé, mais lui donner une forme transmissible.
En définitive, Priestdaddy n’est pas seulement un récit d’enfance ou de famille, mais une réflexion sur la manière dont une subjectivité se forme dans un monde saturé de langage et de croyance. Là où d’autres œuvres mettent en scène une conscience bloquée par sa propre lucidité, Lockwood montre une conscience en travail, capable de transformer ses propres distorsions en un récit à la fois singulier et partageable.
"No One Is Talking About This" (2021, Patricia Lockwood)
Patricia Lockwood propose ici une forme narrative singulière qui saisit de manière très précise une mutation contemporaine : la transformation de la conscience par l’expérience continue du numérique. Le livre se divise en deux mouvements nettement contrastés, qui constituent sa véritable architecture.
Dans la première partie, la narratrice - devenue célèbre pour un contenu viral - vit presque entièrement dans ce qu’elle appelle “le portail”, c’est-à-dire l’espace des réseaux sociaux : flux incessant d’informations, réactions immédiates, engagement constant mais superficiel, dérive entre humour, indignation, absurdité. Il n’y a pas d’intrigue au sens classique, le récit est, comme toujours, "fragmenté" (de nos jours, tout semble "fragmenté"), constitué de micro-observations et proche du flux numérique lui-même...
"... … Des sous-cultures entières apparurent sur des forums où les gens se retrouvaient pour parler de leur prolifération de candida. Tu es tombé dessus tard une nuit, en tapant distraitement des recherches : pourquoi suis-je fatigué tout le temps, pourquoi je n’arrive plus à mémoriser un monologue de sept minutes, pourquoi ma langue est-elle moins rose qu’elle ne l’était quand j’étais enfant. (À trois heures du matin, il n’y a que deux questions : Suis-je en train de mourir ? et Est-ce que quelqu’un m’aime vraiment ?) Tu as trouvé le forum sur la prolifération de candida, qui faisait luire son accueil le long de l’autoroute de l’insomnie, et tu as franchi les portes battantes, qui se sont aussitôt refermées derrière toi.
Tu as adopté le langage de la prolifération de candida ; ce qui avait commencé comme un jeu verbal souple et cassant s’est rapidement transformé en jargon, puis en doctrine, puis en dogme. Ton comportement a été subtilement modifié pour éviter les humiliations, les réprimandes, les censures que tu pourrais recevoir sur ce forum. Tu anticipais les arguments contre toi et les rejouais sous la douche pendant que tu te lavais les cheveux, dont la croissance et l’éclat avaient été entravés par le candida.
Si un magicien du charisme apparaissait sur ces forums, quelqu’un qui poussait les autres membres vers des sommets toujours plus élevés de rhétorique, de répartie et d’improvisation, le forum pourrait concevoir une nouvelle langue — une langue que le reste du monde ne comprendrait pas d’abord, avant qu’elle ne soit perçue comme universelle.
Et puis, tu pourrais quitter ton mari pour ce type-là.
Le lendemain matin, tes yeux étaient irrités et ta langue encore moins rose qu’avant, et les gens qui défilaient devant toi au travail semblaient moins réels que le défilement vivant du forum consacré à la prolifération de candida, qui, pourtant, n’existait même pas.
xxx
Une image d’une nouvelle espèce de rainette récemment découverte. Les scientifiques supposaient que la raison pour laquelle elle n’avait jamais été observée auparavant était que, je cite : « Elle est couverte de verrues et elle veut qu’on la laisse tranquille. ».
me
me
unbelievably me
it me
xxx
Other things slipped down, and the fast river of the mind closed over them so she forgot they had ever been ubiquitous. D’autres choses s’effaçaient aussi, glissaient vers le bas, et le fleuve rapide de l’esprit se refermait sur elles, si bien qu’elle oubliait qu’elles avaient jamais été omniprésentes. Il y avait ce poète qui traversait l’Amérique pieds nus pour sensibiliser au changement climatique — comment cela était-il censé fonctionner, exactement ? Pourtant, elle murmurait pour elle-même les mots changement climatique chaque fois que son nom surgissait devant elle sur l’écran.
Il publiait chaque jour une nouvelle photo de ses pieds, si bien qu’elle voyait les ampoules innocentes apparaître puis éclater, voyait la croûte goudronneuse s’épaissir, voyait ici et là les traces où un clou s’était enfoncé. Les pieds plats, pensa-t-elle, et toujours, en arrière-plan, flou, son visage souriant, entouré de mèches de cheveux filandreuses. Ses lunettes étaient cerclées de laiton, comme celles d’un télévangéliste, et la plupart du temps il portait un bandeau de sport et un gilet de sécurité orange vif. Il marchait sur les accotements brûlants du pays sous le défilement infini des nuages, et il marchait. Changement climatique.
Un jour, il fut percuté par un SUV qui passait sur l’autoroute, et plus personne ne vit jamais ses pieds — leurs kilomètres noirs exposés, leurs marques de clous, leur mission disparurent du flux du présent. Quelqu’un était mort ; elle ne l’avait jamais rencontré, et pourtant elle avait zoomé une douzaine de fois sur la texture de ses blessures, comme on plisse les yeux devant le rose d’un coucher de soleil qu’on est trop paresseux pour aller voir dehors.
Et c’était exactement comme ça.
And that is what it was like.
(...)
La seconde partie introduit une rupture : une crise familiale grave (naissance d’un enfant malade), la confrontation à la souffrance réelle, et le ralentissement brutal du flux ...
Le roman repose sur cette collision entre deux régimes d’expérience :
- que devient la conscience quand elle est constamment connectée.
La narratrice n’est pas dépourvue de pensée, elle "pense" trop, trop vite, sur trop de choses. Le problème n’est pas l’absence de conscience, mais son éclatement permanent. Le roman montre que le numérique ne détruit pas la conscience mais la transforme en flux. Et que le réel - lorsqu’il surgit ( ne supprime pas ce flux, mais le perturbe, l’interrompt, sans jamais l’effacer complètement...
"Part Two
Despite everything, the world had not ended yet. What was the reflex that made it catch itself? What was the balance it regained?
You’ll be nostalgic for this too, if you make it.
Malgré tout, le monde ne s’était pas encore terminé. Quel était ce réflexe qui le faisait se retenir ? Quel équilibre retrouvait-il ?
Tu seras nostalgique de tout cela aussi, si tu t’en sors.
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À la porte B6, tout le monde baignait dans une lumière dorée. Elle était assise là, avec un pied au bord du monde, prête à tomber, jusqu’à ce qu’elle voie ce couple aux mulets extravagants assortis, qui leur tombaient jusqu’aux omoplates. L’homme sortit une brosse et se mit à démêler son mulet jusqu’à ce qu’il soit libre, puis il passa la brosse à sa femme, qui entreprit de démêler le sien avec la même expression presque sacrée ; ces mulets étaient leur domaine, et quand Dieu descendrait, il n’y trouverait ni pierre, ni souche, ni mauvaise herbe. Ils secouèrent leurs cheveux ensemble comme s’ils ne formaient qu’une seule tête, se prirent la main et se reposèrent. Elle resta assise dans cette lumière dorée qui les rendait semblables et se sentit un peu moins proche de mourir.
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The cursor blinked where her mind was. She put one true word after another and put the words in the portal. All at once they were not true, not as true as she could have made them. Where was the fiction? Distance, arrangement, emphasis, proportion? Did they only become untrue when they entered someone else’s life and butted, trivial, up against its bigness?
Le curseur clignotait à l’endroit où se trouvait son esprit. Elle posait un mot vrai après l’autre et les déposait dans le portail. D’un coup, ils n’étaient plus vrais, pas aussi vrais qu’ils auraient pu l’être. Où était la fiction ? Dans la distance, l’agencement, l’accent, la proportion ? Ne devenaient-ils faux que lorsqu’ils entraient dans la vie de quelqu’un d’autre et venaient s’y heurter, dérisoires, à son immensité ?
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Des enfants parfaits jouaient pour toujours dans le portail — impossible de croire qu’ils ne grandiraient pas, qu’ils ne nous dépasseraient pas en taille, qu’ils ne deviendraient pas une meilleure version du singe dans ce dessin de l’évolution de l’homme.
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Un influenceur de vingt-trois ans s’assit à côté d’elle sur le canapé et parla du sentiment d’être un corps public ; sa peau semblait totalement dépourvue de pores.
— « Tu as lu… ? » se disaient-ils encore et encore. « Tu as lu ? »
Ils levaient sans cesse les mains avec enthousiasme pour se taper dans la main, car ils avaient découvert quelque chose d’encore mieux que d’être des âmes sœurs : ils étaient exactement, joyeusement et désespérément, au même niveau de présence en ligne.
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— « J’ai une théorie », dit-elle à la foule, puis elle s’interrompit, car il lui sembla entendre quelqu’un gémir quelque part. Elle tenta de reprendre, mais ne parvint pas à se souvenir de ce qu’elle allait dire — quelque chose sur le fait d’être une femme à notre époque.
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À Vienne, les petits gâteaux ressemblaient aux grands bâtiments, ou bien les grands bâtiments ressemblaient aux petits gâteaux. Elle mangea les deux, couche après couche.
Puis, alors qu’elle se balançait dans la plus haute cabine de la grande roue du Prater, le café remuant dans son estomac au-dessus des feuilles de tilleul, son téléphone vibra, et les mots apparurent, venant de sa mère lointaine :
« Quelque chose ne va pas » et « Combien de temps peux-tu mettre pour arriver ? »
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fast fast fast fast fast
if the world is still there when she gets here haha
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Gap.
Gap.
Gap.
Gap.
Great gap in the thrumming of the knowing of the news.
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La question qui était l’élément liquide pur du portail — qui suis-je en train de ne pas protéger ? — avait trouvé sa réponse figée comme une horloge arrêtée. Elle tomba lourdement hors du vaste nous chaleureux, hors de l’histoire qui, jusqu’à la toute dernière minute, semblait exiger sa coécriture permanente.
Oh, pensa-t-elle vaguement, tombant comme la pluie à la manière d’Alice, retrouvant sous son bras le sac de petits pois qu’elle avait autrefois incrusté par montage dans des images d’atrocités historiques — oh, ai-je perdu mon temps ?
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— « Les femmes ne ressemblent plus à ça ! » aboya l’homme assis à côté d’elle dans l’avion du retour, fixant les hanches de Marilyn Monroe qui ondulaient en sequins sur son iPad.
Elle hocha la tête avec une sympathie inattendue. C’était une chose sur laquelle ils pouvaient tomber d’accord : quelles que soient les avancées, les femmes ne ressemblaient plus à ça.
Les femmes, pensa-t-elle en frottant désespérément l’aile ruinée de son eye-liner, ne ressembleraient plus jamais à ça.
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— « Dis-moi », dit-elle à sa mère dans la voiture.
Le dernier message maternel n’avait été qu’une rangée de cœurs bleus et de trois petites gouttes jaillissantes, qu’elle n’avait plus le courage d’expliquer comme étant du sperme. Sa mère posa la tête contre le volant et se mit à pleurer.
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Les usages étranges et détournés auxquels on soumettait l’art ! Elle se tenait dans l’obscurité de l’hôpital avec sa sœur, lui tenant la main fine et repoussant une mèche de cheveux décolorés de son front. Le mari de sa sœur se balançait d’avant en arrière sur ses talons, garçon dans son short de basket et ses tongs, incapable de rester immobile. La technicienne faisait glisser la sonde d’échographie sur la courbe du ventre jusqu’à ce qu’un immense boum de cœur remplisse la pièce, rouge-noir et flou sur les bords, et pourtant fonctionnel.
Ils attendaient que le bébé fasse bouger son diaphragme, expliqua la technicienne, dedans, dehors, dedans, dehors. Cela montrerait que son corps apprenait à respirer. La technicienne observait et observait encore, appuyant la sonde si fort que sa sœur se mit à pleurer. Sur l’écran, un petit tout nageait et se gonflait ; impossible de regarder ce flot gris et noir sans penser à la fois à une chaîne d’histoire et à l’espace. Pourtant, le bébé ne s’exerçait pas à respirer, ne s’y préparait pas en vue de la naissance.
Le bébé ne s’exerçait pas à être dans le monde — pourquoi le ferait-elle ? — jusqu’à ce qu’elle dise à sa sœur :
— « J’ai une idée »,
et qu’elle sorte son téléphone pour lancer à plein volume les chansons rythmées des The Andrews Sisters, mules solides, larges revers et cuivres éclatants brillant dans l’obscurité de l’hôpital, une musique pour les garçons partis au loin, loin de chez eux et effrayés, de grandes gorgées d’air pour eux avant de partir.
Cela avait été utile.
Cela l’était de nouveau.
Le bébé, alors même qu’elle n’en avait pas besoin, respira.
(...)
"No One Is Talking About This" constitue une tentative particulièrement précise de saisir une transformation récente de la conscience : celle produite par l’immersion continue dans les réseaux numériques. Plutôt que de raconter une histoire au sens classique, le livre met en forme une expérience mentale caractérisée par la fragmentation, la saturation et la réactivité permanente.
Dans sa première partie, la narratrice évolue presque entièrement dans ce qu’elle appelle “le portail”, c’est-à-dire l’espace des réseaux sociaux. Sa vie se confond avec un flux incessant de messages, d’images et de réactions. Elle commente, partage, ironise, s’indigne, mais sans jamais stabiliser une pensée. Le récit adopte cette forme : phrases brèves, juxtapositions, micro-événements. Il ne s’agit pas d’une absence de conscience, mais d’une conscience dispersée, constamment sollicitée, incapable de hiérarchiser ou d’approfondir. L’identité elle-même devient performative : la narratrice existe à travers ses interventions publiques, dans un rapport permanent à un regard collectif, diffus et instable.
Cette première partie pourrait donner l’impression d’une superficialité volontaire ; pourtant, elle révèle une condition plus complexe. La narratrice est informée, sensible, engagée, mais son rapport au monde est médiatisé par un flux qui transforme toute expérience en contenu. La “fausse conscience de soi” prend ici une forme spécifique : non plus illusion ou ignorance, mais saturation. Trop de conscience, trop rapide, trop éclatée, qui empêche toute continuité.
La seconde partie introduit une rupture nette. Un événement familial grave — la naissance d’un enfant atteint d’une maladie sévère — impose une confrontation avec une réalité qui ne peut être absorbée par le flux numérique. Le langage change, le rythme ralentit, la narration gagne en continuité. Le réel ne peut plus être traité comme une information parmi d’autres : il exige une attention, une durée, une présence.
Cependant, le roman ne propose pas une opposition simple entre superficialité numérique et profondeur réelle. Les deux régimes coexistent. La narratrice ne sort pas complètement du “portail” ; elle en conserve les formes, les réflexes, le langage. Ce qui apparaît, c’est une conscience divisée, oscillant entre dispersion et concentration, entre surface et profondeur.
Le roman se distingue par sa capacité à représenter une forme de vie contemporaine difficile à saisir : celle d’une conscience constamment connectée, informée, mais instable. Sa construction, fondée sur une rupture centrale, peut apparaître volontairement marquée, voire démonstrative. Pourtant, cette fracture constitue précisément son enjeu : montrer que certaines expériences — la maladie, la perte — résistent à la logique du flux sans pour autant l’abolir.
En définitive, "No One Is Talking About This" ne décrit pas une disparition de la conscience, mais sa transformation en un régime discontinu.
La narratrice ne manque pas de lucidité ; elle en est au contraire saturée, mais cette lucidité est fragmentée, sans continuité. Le roman suggère ainsi que le problème contemporain n’est pas tant l’absence de profondeur que l’impossibilité de la maintenir dans un environnement où toute expérience est immédiatement intégrée à un flux. Ce qui émerge est une conscience instable, oscillante, qui tente de se recomposer sans jamais parvenir à retrouver une unité durable.
"Will There Ever Be Another You" (2025, Patricia Lockwood)
Patricia Lockwood radicalise les questions déjà présentes dans "Priestdaddy", en les déplaçant du terrain de la mémoire familiale vers celui, beaucoup plus instable, de la désintégration de l’esprit lui-même. Le livre n’est plus seulement un récit : il devient une expérience de pensée et de perception. Le roman "Will There Ever Be Another You" prolonge le travail de Patricia Lockwood en déplaçant encore plus radicalement la question de la subjectivité : il ne s’agit plus seulement de comprendre ou de reconstruire une identité, mais d’explorer ce qui se passe lorsque les conditions mêmes de cette identité se délitent.
L’intrigue est volontairement minimale. Une jeune femme traverse une période de crise extrême, marquée par la conjonction d’une pandémie mondiale, d’un deuil familial et d’une maladie mystérieuse qui affecte son esprit. Cette maladie ne se contente pas d’altérer ses capacités cognitives : elle transforme en profondeur sa perception du monde, du temps et des autres. Les repères disparaissent, les relations deviennent incertaines, et le réel lui-même semble perdre sa cohérence. Le récit ne progresse pas selon une logique narrative traditionnelle, mais par fragments, sensations et pensées disjointes, reflétant l’état intérieur de la narratrice.
Le cœur du roman réside dans la dissolution progressive du sujet.
Là où d’autres œuvres contemporaines décrivent une identité instable ou performée, Lockwood va plus loin : l’identité elle-même devient incertaine, presque interchangeable. La narratrice ne reconnaît plus ses amis, doute de ses propres souvenirs, et se demande si son esprit n’a pas été remplacé par un autre. Le temps cesse d’être une continuité : le passé ne s’organise plus en mémoire, et le futur ne peut plus être anticipé. Ne subsiste qu’un présent fragmenté, dépourvu d’épaisseur.
Ce présent, loin d’être une expérience d’intensité ou de présence, apparaît comme une forme de privation. La narratrice affirme vivre uniquement dans l’instant, mais cet instant est vidé de toute profondeur, incapable de s’inscrire dans une histoire ou une identité. Le roman renverse ainsi une certaine valorisation contemporaine du présent : il montre qu’un présent sans mémoire ni projection devient une forme d’enfermement ...
"The Wheatfield
— Je suis tellement en colère contre votre père, me dit l’intervieweuse au téléphone. Cette femme semblait vouloir être mon professeur, et semblait même un peu amoureuse de mon mari — signe que j’avais bien écrit à son sujet. — Je suis tellement en colère contre votre père d’avoir dépensé l’argent de vos études universitaires.
Je me mis à rire.
— Allez-y à ma place, lui dis-je, il y a une place libre.
De toute façon, tout mon apprentissage s’était dispersé ; il savait quelque chose sur moi que je ne pouvais pas encore savoir à l’époque. Mon cœur battait à deux cents à l’heure, essayant d’oublier la question que la femme avait posée sur ma première fois ; je raccrochai et me reposai. Je plongeai la main dans le petit sac en lin et en sortis la pierre appelée la Cicatrice, une trace noire brûlée à travers un paysage de jaspe. Je revis la fête que mes parents avaient organisée pour mes dix-huit ans, dans la maison où mon père invitait son ancienne étudiante à rester, et ce qui m’était arrivé là-haut, à l’étage, au lieu de poursuivre des études supérieures.
Je suis tellement en colère contre votre père. Quand je fermai les yeux, toutes les couleurs s’engloutissaient en elles-mêmes. Qu’est-ce que ce serait, au juste, de ressentir une vraie colère ? Peut-être comme découvrir une cavité en soi, ou une écaille de mica qui pourrait flamboyer au soleil. J’avais pleuré dans la boutique de cristaux plus tôt dans la semaine parce qu’ils nettoyaient toutes les pierres à l’alcool.
— Elles n’aiment pas ça, avais-je supplié la vendeuse, ressentant une gêne vive dans ma propre chair.
Mais tant de touristes les manipulaient — des touristes de l’Ohio, circulant librement, sans masque, probablement venus voir les statues avant qu’on ne les enlève. Les gens s’étaient tournés vers les cristaux à cette époque, vers un peu de chance au fond de la poche, mais ils ne les comprenaient pas, pas comme moi. Ils pensaient qu’ils signifiaient quelque chose de général, au lieu que chacun soit sa propre version du Jardin des Dieux ou de la Joconde, si on les tenait d’une certaine façon.
Quand j’entrais dans la boutique, je devais dire bonjour à tout, et pour cette raison cela prenait du temps. Quand j’étais enfant, deux amies, Ann et Jenny, s’étaient cotisées pour m’offrir un guide d’identification des minéraux pour mon anniversaire. On pouvait ouvrir à n’importe quelle page et s’installer dans les minéraux rouges ou blancs ou orange, ou bien vivre parmi les métalliques, dans les reflets discrets de la chalcopyrite irisée. Des pièces sur des pièces sur des pièces ; à l’étage et dans les sous-sols, tout se passait dans des pièces. J’avais transporté ce guide avec moi dans ma petite pochette, glissé des cailloux dans mon maillot de bain, demandé des sphères pour Noël et tenu les formes fraîches jusqu’à ce qu’elles deviennent chaudes. Cela ne prenait pas longtemps ; un être humain est tellement vivant. À un moment de notre enfance, ma mère avait dû demander à mon père de passer plus de temps seul avec chacun de nous, et il m’avait emmenée au Muséum d’histoire naturelle et m’avait acheté un cube de fluorine, vert et violet, coiffé de pyrite — les couleurs jouant dessus comme une télévision céleste figée — et si quelqu’un me demandait de parler de mon père, je pensais à cette pierre, qu’on pouvait tenir d’une certaine manière.
Je replongeai la main dans l’aumônière et en sortis Waves in the World. Un matin, après ma dernière tasse de thé aux champignons, je m’étais levée, j’avais marché vers mes vitrines et nommé chacune de mes pierres dans une sorte de fugue — ce n’était pas de ma volonté, c’était comme si les mots attendaient. Elles me disaient comment elles s’appelaient et ce qu’elles signifiaient, et je les avais rassemblées dans le sac de lin doux qui sentait encore la cire de bougie française centenaire. Une aumônière, c’était là où une petite sainte de campagne gardait ses quelques sous pour la quête, avant d’aller rencontrer son apparition dans sa grotte.
— C’est comme léviter, lui dis-je, être tenue à la lumière,
lorsqu’elle me demanda ce que cela faisait de penser à travers les autres, avec une telle intensité qu’on en devenait presque eux.
— Un bonheur parfait, dis-je en avalant difficilement,
et cela l’avait été — un travail pour le reste de ma vie.
Pendant un instant, je fus sur le point de tout lui dire : la peur de mes sols, les Refrains, comment je savais que je me séparais du commun des mortels parce que je ne croyais plus que Meryl Streep puisse jouer la comédie. La chaleur monta à mon visage. C’était insupportable qu’il existe quelqu’un d’aussi omniprésent sur la scène du monde, si enclin à nous incarner, que nous connaissions la manière dont une boucle de cheveux collait à son cou par temps humide. Elle apportait un poulet à table, elle se mariait une deuxième fois, elle plissait les yeux sous le soleil, elle était une bulle rose d’où sortaient les mots, elle était enceinte jusqu’aux yeux, comme une pêche, d’une autre Meryl Streep — ça ne vous dérangerait pas qu’une blonde vous joue ? demandait Heidi d’une voix dorée, et peu à peu toute la famille avait pris des cheveux blonds.
La femme m’avait décrit l’essai qu’elle écrivait, qui semblait porter sur la douleur : celle des nouvelles personnes, de la longue file de celles qui viennent vous remplacer, une haine mêlée d’amour pour les étudiants de première année aux visages d’enfants. Mais qu’est-ce que je vivais d’autre ? Puis je me sentis presque en elle, acculée contre un mur rouge, son cœur battant contre le mien — elle le faisait, elle pensait à travers moi, dans mes cheveux, mes yeux, ma tête, jusque dans le pli de mon coude au tournant de l’escalier.
Dans ma robe pour le bal, debout sur les chaussures de mon père. Comment savez-vous ces choses ? voulais-je lui demander, mais je lui avais tout dit, j’avais tout dit à tout le monde. Elle avait la même coupe de cheveux que moi, celle de mon adolescence. Son prénom était celui que nous utilisions pour la mère dans la pièce : Mary. Le père devait donc s’appeler Gary, car Heidi croyait enfant que les noms des couples devaient rimer. Mais le nom Betty, pour moi, était plus difficile à porter.
— Vous… enfin, Betty, se corrigeait Heidi à chaque fois.
Cela aidait d’avoir un acteur en tête quand on écrivait. Cela libérait. Celle que nous imaginions avait une queue de cheval impeccable, une source infinie de réactions : elle proposerait une interprétation différente à chaque fois, alors que, lors de ma brève expérience sur scène, je pensais que le summum du professionnalisme consistait à dire la réplique exactement de la même façon chaque soir, pour ne surprendre aucun autre acteur. En lisant un script, il était toujours clair quel rôle on me donnerait ; j’obtenais les filles faciles et les petites collectionneuses d’animaux en verre, pensais-je en caressant mes pierres soigneusement classées ; ils voyaient quelque chose en moi que je ne pouvais pas voir moi-même. Mais peut-être pouvais-je être libre maintenant, dans la figure de la blonde.
— Et si elle n’était pas écrivain ? avais-je dit un jour à Heidi, désespérée d’échapper au jeu de tarot de mon propre passé, qui ne pouvait être disposé que d’un nombre limité de façons. Et si elle faisait ce que tu fais : transformer l’expérience en performance ? Une sorte de Spalding Gray, avançant dans la mer avec des pierres tout en monologuant. Une scène vide avec un verre d’eau posé dessus, sur quelque chose comme une table de chevet...."
Le langage lui-même est affecté par cette désagrégation. Les phrases se fragmentent, les répétitions s’imposent, des éléments culturels — comme une chanson obsédante — envahissent la conscience. Le style ne se contente pas de décrire cet état : il le reproduit. Contrairement à Priestdaddy, où le langage permettait de structurer et de transformer l’expérience, il devient ici le lieu même de sa décomposition.
Le contexte de pandémie joue un rôle amplificateur. L’isolement, la rupture des routines et la fragilisation du lien social font écho à la désorientation intérieure de la narratrice. Le roman établit ainsi un parallèle entre crise individuelle et crise collective : le monde extérieur reflète et intensifie l’effondrement intérieur.
Cependant, au cœur de cette désintégration, subsiste une question : celle de la possibilité d’un recommencement. La perte de l’identité peut-elle ouvrir sur une forme de liberté ? L’effacement du passé permet-il de se réinventer ? Le roman ne tranche pas. Il maintient une tension entre destruction et renaissance, sans jamais stabiliser l’une ou l’autre.
En ce sens, le roman marque une étape supplémentaire dans l’exploration contemporaine de la conscience. Il ne s’agit plus d’une “fausse conscience de soi”, ni même d’une conscience paralysée par sa lucidité, mais d’une situation plus radicale : celle où la conscience elle-même devient instable, menacée dans sa continuité. Et pourtant, malgré cette désagrégation, le texte persiste à produire du sens, à formuler une expérience, à maintenir une forme de pensée.
Une question reformulée : non plus comment être soi, ni même comment se comprendre, mais comment continuer à penser et à dire lorsque le sujet qui pense est en train de se défaire.
"Eighth Grade" (2018)
Le film est réalisé par Bo Burnham, surtout connu auparavant comme humoriste et créateur sur YouTube. C’est son premier long métrage. Il s’inspire de l’anxiété adolescente et de la culture des réseaux sociaux. Son style est très réaliste, intime et sans glamour, proche du malaise vécu à cet âge. Elsie Fisher incarne Kayla Day (rôle principal), Josh Hamilton, son père, Mark et Emily Robinson, Olivia (une lycéenne populaire). Le film suit Kayla, une adolescente de 13 ans pendant sa dernière semaine de collège (équivalent 4e/3e). En ligne, elle poste des vidéos où elle donne des conseils pour acquérir confiance en soi. Dans la vraie vie, elle est au contraire extrêmement anxieuse, isolée et maladroite et tente de s’intégrer (fête, amitiés, premiers crushs… souvent avec des moments gênants). La relation avec son père, un peu maladroite mais sincère, est centrale. Le film montre le contraste entre l’image qu’on projette sur internet et ce qu’on vit réellement.
Un très gros succès critique (quasi unanimité positive), loué pour son réalisme brutal mais tendre. Le film a aussi marqué par sa manière de traiter l’anxiété sociale, la pression des réseaux sociaux chez les jeunes, les relations parent-enfant sans clichés.
La “conscience” de Kayla, "pieced together” se construit à partir de fragments comme des vidéos YouTube de conseils, des stories, posts, likes, conversations incomplètes, des modèles sociaux (popularité, apparence, etc.) ...
Internet n’est pas seulement un décor - c’est une matière première psychique.
Kayla regarde, imite, reformule. Ses vidéos (“be yourself”, “be confident”) sont des phrases apprises, pas encore vécues Elle recycle des fragments de discours comme si c’était sa propre pensée. Sa conscience est donc médiatisée : elle pense à travers ce qu’elle consomme.
Le film insiste sur une tension centrale,
- en ligne, Kayla semble posée, presque sûre d’elle
- dans la réalité : elle est anxieuse, silencieuse, perdue.
Ce décalage montre que les fragments qu’elle utilise ne s’intègrent pas encore en une identité cohérente. La relation avec son père introduit quelque chose de différent, une présence stable,
une reconnaissance directe qui offre les bases d'une expérience plus unifiée d’elle-même.
Depuis les années 2010, de nombreux films ont montré comment l’identité - et même la conscience - se fabrique à partir de fragments numériques : images, messages, traces, performances sociales en ligne.
Dans "The Edge of Seventeen" (2016), réalisé par Kelly Fremon Craig, une adolescente interprète sa vie à travers des messages et des projections mentales : les textos deviennent des fragments d’identité, souvent mal compris ou surinterprétés.
Dans "Ingrid Goes West" (2017), de Matt Spicer, une femme reconstruit toute sa personnalité à partir d’Instagram : elle imite, copie, absorbe des fragments de vie d’une influenceuse. Ici, la conscience devient presque entièrement dérivée des images en ligne, dans une version plus sombre et pathologique.
Dans "Searching" (2018), réalisé par Aneesh Chaganty, le récit est entièrement construit à travers des écrans (ordinateur, messages, vidéos) : l’identité d’un personnage est reconstituée uniquement via ses traces numériques. La “conscience” y apparaît comme une archive fragmentaire.
Dans "Nerve" (2016), de Henry Joost et Ariel Schulman, les personnages agissent pour un public en ligne : leur identité devient une performance dictée par les spectateurs, le moi se construisant en temps réel à partir de fragments de réactions.
Dans "Cam" (2018), réalisé par Daniel Goldhaber, une camgirl voit son identité en ligne lui échapper : un double numérique apparaît, fragmentant le moi. Le film pose la question centrale : qui est le “vrai” moi lorsqu’il est reproductible et circulant en ligne ?
La série "Black Mirror" (créée en 2011 par Charlie Brooker) décline systématiquement la même intuition : la conscience n’est plus un centre stable, mais un assemblage de traces — souvenirs, données, interactions, simulations. Ce qui varie d’un épisode à l’autre, c’est la nature des fragments mobilisés : mémoire (The Entire History of You), données numériques (Be Right Back), évaluations sociales (Nosedive), copies numériques (White Christmas), expériences virtuelles (Striking Vipers).
Dans "Westworld" (2016, créée par Jonathan Nolan et Lisa Joy), des intelligences artificielles construisent leur conscience à partir de boucles de souvenirs fragmentés : leur identité émerge progressivement en recomposant ces fragments, illustrant une conscience comme assemblage de données et d’expériences disjointes.
Dans "Severance" (2022, créée par Dan Erickson), des employés ont leur mémoire scindée en deux (travail / vie personnelle) : deux consciences distinctes coexistent à partir de fragments séparés, produisant une conscience littéralement fragmentée par un dispositif technique.
Dans "We Are Who We Are" (2020, créée par Luca Guadagnino), des adolescents construisent leur identité à travers interactions sociales et numériques. Moins technologique, la série propose une approche fine et sensible de la fabrication du moi, proche de Eighth Grade.
Dans "Euphoria" (2019, créée par Sam Levinson), l’identité est façonnée par les réseaux sociaux, la sexualité mise en scène et le regard des autres : le moi y apparaît comme une performance fragmentée et amplifiée.
Enfin, dans "Years and Years" (2019, créée par Russell T Davies), une adolescente aspire à devenir une entité numérique : la conscience y est pensée comme transférable et recomposable, radicalisant l’idée d’un moi conçu comme donnée modulaire.
L’ensemble de ces œuvres converge vers une même hypothèse : le sujet contemporain n’est plus une intériorité stable, mais un processus — une conscience “pieced together from available fragments”, largement fournis par les dispositifs numériques.
Le succès de séries comme Euphoria ou Black Mirror tient d’abord à leur forte adéquation avec l’expérience contemporaine : nous vivons effectivement dans des flux de fragments - messages, images, profils, souvenirs numérisés - où le “moi” se trouve souvent éprouvé comme instable, contextuel, dépendant de situations et de regards. Ces fictions ne créent pas cette condition ; elles lui donnent forme sensible, elles la rendent visible, partageable, pensable.
Elles mettent ainsi en scène ce qui pourrait apparaître comme une superficialité des comportements. Mais cette superficialité ne signifie pas nécessairement une absence de profondeur : elle correspond plutôt à une multiplication des couches du moi, à une stratification d’expériences, de projections et de récits de soi. Le sujet n’est pas vide ; il est dispersé, diffracté.
Ces séries proposent dès lors une forme de reconnaissance de soi au spectateur — souvent jeune — mêlant identification, malaise et lucidité, avec une part d’ironie et de satire qui empêche une adhésion purement naïve. Elles fonctionnent comme des miroirs critiques autant que comme des surfaces de projection.
Cependant, cette reconnaissance tend à naturaliser ce qu’elle montre. On en oublie que cette fragmentation du moi est historiquement et socialement construite. Pour reprendre Guy Debord, la réalité vécue tend à être remplacée par sa représentation ; et, pour paraphraser Christopher Lasch, le sujet ne se construit plus de l’intérieur, mais à partir de reflets extérieurs, de validations et de regards intériorisés.
Dans cette perspective, la conscience contemporaine apparaît comme réduite à un montage de fragments visibles — données, images, interactions — dont l’articulation ne garantit plus l’unité. L’accès à une intériorité stable, ou à une forme de transcendance, semble fragilisé, sinon suspendu.
Reste alors une ambiguïté fondamentale : ces œuvres se contentent-elles de reproduire cette condition, en la rendant esthétiquement acceptable, ou permettent-elles au contraire d’en prendre conscience, en ouvrant un espace critique ? Leur succès tient peut-être précisément à cette tension non résolue.
Sally Rooney est une romancière irlandaise née en 1991, devenue l’une des voix les plus influentes de la littérature contemporaine anglophone. Depuis la parution de "Conversations with Friends" (2017), Rooney a connu un succès international rapide : ses romans sont traduits dans des dizaines de langues, ils sont diffusés dans la plupart des grands marchés éditoriaux, et "Normal People" (2018) est devenu un phénomène mondial, renforcé par son adaptation en série, une série devenue emblématique du début des années 2020 : certaines scènes ont marqué précisément parce qu’elles rendent visible l’invisible, ce qui se joue dans les silences, les malentendus, les micro-gestes.
Connell n’exprime pas clairement ses sentiments, Marianne interprète ces silences comme du rejet, les regards, pauses, respirations deviennent porteurs de sens, le spectateur est obligé de lire entre les lignes, comme dans la vie réelle. Les personnages ressentent intensément, analysent ce qu’ils ressentent, mais n’arrivent pas à le traduire en langage, c’est exactement ce qui crée de la frustration, la répétition des erreurs, l'impression de “passer à côté” de sa propre vie.
Les scènes sexuelles (très commentées) sont importantes parce qu'elles sont dépourvues de spectacle, très centrées sur le consentement et l’attention, presque plus “claires” que les dialogues. Paradoxalement, c’est parfois dans le corps que la communication est la plus juste. Ces scènes produisent chez le spectateur une reconnaissance immédiate (“j’ai vécu ça”), un léger malaise (le fameux cringe), une frustration (on voit l’erreur arriver, mais elle a lieu quand même)? Ce sont des scènes de défaillance ordinaire du langage.
Et là où "Black Mirror" montre une fragmentation technologique,"Normal People" montre une fragmentation relationnelle et intérieure, une conscience faite de fragments (émotions, mots, silences) qui ne s’assemblent jamais complètement ...
"Mr Salary" (2016, Sally Rooney)
Publié le 26 avril 2016, Mr Salary constitue l’un des premiers textes marquants de Sally Rooney. Dans cette nouvelle brève, elle condense avec une grande économie de moyens les éléments essentiels de son univers : relations asymétriques, langage minimal et exploration d’une conscience affective incertaine.
Dès l’ouverture, la narratrice formule un paradoxe central : son attachement est si total, si envahissant, qu’il l’empêche précisément de percevoir clairement l’objet de cet amour. Cette tension entre intensité émotionnelle et opacité perceptive structure l’ensemble du récit.
L’intrigue repose sur une situation apparemment simple. Sukie, adolescente fragilisée par une situation familiale difficile — mère décédée, père instable — trouve refuge chez Nathan, un homme plus âgé qui devient pour elle une figure de soutien. Progressivement, leur relation évolue vers une ambiguïté affective et sexuelle. Pourtant, cette évolution n’est jamais mise en scène de manière dramatique. Il n’y a ni confrontation explicite, ni rupture spectaculaire, ni moment de crise clairement identifiable. Le récit avance à bas bruit, à travers une succession de gestes ordinaires, de silences et de déplacements imperceptibles.
Ce choix narratif confère au texte une grande subtilité. Ce qui importe n’est pas tant l’événement que la manière dont il est vécu. La relation entre Sukie et Nathan est structurée par une asymétrie persistante — différence d’âge, dépendance initiale, autorité implicite — mais cette asymétrie ne donne lieu à aucune dénonciation explicite. Elle se manifeste plutôt dans le tissu même du quotidien, à travers des ajustements discrets, des concessions et des non-dits. Le pouvoir circule sans jamais se déclarer.
"... Le lendemain matin, après ma douche, je restai debout en laissant mes cheveux goutter sur le tapis de bain, vérifiant les heures de visite sur mon téléphone. Frank avait été transféré à l’hôpital de Dublin pour un traitement en hospitalisation après avoir contracté une infection secondaire pendant sa chimiothérapie. Il devait recevoir des antibiotiques par perfusion. Peu à peu, tandis que la chaleur humide de la salle de bain se dissipait, une fine chair de poule apparut sur ma peau, et dans le miroir mon reflet se précisa et s’affina jusqu’à ce que je puisse voir mes propres pores. En semaine, les heures de visite allaient de 18 h à 20 h.
Depuis le diagnostic de Frank, huit semaines plus tôt, j’avais passé mon temps libre à accumuler une connaissance encyclopédique de la leucémie lymphoïde chronique. Il ne restait pratiquement plus rien que je ne savais pas à ce sujet. J’étais allée bien au-delà des brochures destinées aux patients pour me plonger dans les manuels médicaux, les forums en ligne pour oncologues, les PDF d’études récentes évaluées par des pairs. Je ne me faisais pas d’illusions : cela ne faisait pas de moi une bonne fille, ni même quelqu’un qui agissait par inquiétude pour Frank. C’était dans ma nature d’absorber de grandes quantités d’informations en période de détresse, comme si je pouvais maîtriser cette détresse par domination intellectuelle. C’est ainsi que j’ai appris à quel point il était peu probable que Frank survive. Lui ne me l’aurait jamais dit.
Nathan m’emmena faire les courses de Noël dans l’après-midi, avant la visite à l’hôpital. Je boutonnai mon manteau et portai un grand chapeau de fourrure pour paraître mystérieuse dans les vitrines. Mon petit ami le plus récent, rencontré à l’université à Boston, m’avait qualifiée de « froide », tout en précisant qu’il « ne parlait pas au sens sexuel ». Sexuellement, je suis très chaleureuse et généreuse, disais-je à mes amis. C’est dans le reste que la froideur apparaît.
Ils riaient, mais de quoi ? C’était ma blague, donc je ne pouvais pas leur demander.
La proximité physique de Nathan avait sur moi un effet sédatif, et tandis que nous passions d’une boutique à l’autre, le temps glissait à côté de nous comme un patineur. Je n’avais jamais eu l’occasion de rendre visite à un malade du cancer auparavant. La mère de Nathan avait été soignée pour un cancer du sein dans les années 1990, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Elle était maintenant en bonne santé et jouait beaucoup au golf. Chaque fois que je la voyais, elle me disait que j’étais « la prunelle des yeux » de son fils, exactement dans ces termes. Elle s’était attachée à cette expression, probablement parce qu’elle n’avait rien de sinistre. Elle aurait été tout aussi appropriée si j’avais été la petite amie de Nathan ou sa fille. Je pensais pouvoir me situer assez clairement sur le spectre entre les deux, mais je l’avais un jour entendu me présenter comme sa nièce, une distance que je trouvais vexante.
Nous sommes allés déjeuner sur Suffolk Street et avons glissé tous nos luxueux sacs cadeaux en papier sous la table. Il m’a laissé commander du vin pétillant et le plat le plus cher de la carte.
— Est-ce que tu serais en deuil si je mourais ? lui ai-je demandé.
— Je n’entends pas un mot de ce que tu dis. Mâche ta nourriture.
J’ai avalé docilement. Il m’observa d’abord puis détourna le regard.
— Est-ce que ce serait une grande perte pour toi si je mourais ? ai-je dit.
— La plus grande à laquelle je puisse penser, oui.
— Personne d’autre ne serait en deuil.
— Beaucoup de gens le seraient, dit-il. Tu n’as pas des camarades de classe ?
Il me prêtait maintenant attention, alors je pris une autre bouchée de steak et l’avalai avant de continuer.
— Tu parles de choc, ai-je dit. Moi je parle de deuil.
— Et ton ex que je déteste ?
— Dennis ? Ça lui ferait plutôt plaisir si je mourais.
— Bon, ça c’est une autre discussion, dit Nathan.
— Je parle d’un vrai deuil. La plupart des gens de 24 ans laisseraient beaucoup de gens derrière eux. Moi, il n’y a que toi.
Il sembla y réfléchir pendant que je continuais mon steak.
— Je n’aime pas ces conversations où tu me demandes d’imaginer ta mort.
— Pourquoi ?
— Et toi, tu aimerais si je mourais ?
— Je veux juste savoir que tu m’aimes, ai-je dit.
Il déplaça un peu de salade dans son assiette avec ses couverts. Il utilisait ses couverts comme un véritable adulte, sans me lancer des regards pour vérifier si j’admirais sa technique. Moi, je lui lançais toujours des regards.
— Tu te souviens du réveillon du Nouvel An il y a deux ans ? ai-je dit.
— Non.
— Ce n’est pas grave. La période de Noël est très romantique.
Il rit. J’étais douée pour le faire rire quand il ne le voulait pas.
— Mange, Sukie, dit-il.
— Tu peux me déposer à l’hôpital à six heures ? demandai-je.
Nathan me regarda alors, comme je savais qu’il le ferait. Nous étions prévisibles l’un pour l’autre, comme deux moitiés d’un même cerveau. Dehors, il s’était mis à tomber du grésil, et sous les lumières orangées des lampadaires, les flocons mouillés ressemblaient à des signes de ponctuation.
— D’accord, dit-il. Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non. Il en voudra de toute façon à ta présence.
— Je ne pensais pas à lui. Mais très bien.
Depuis plusieurs années, sous l’emprise d’une forte dépendance aux opiacés prescrits, l’état mental de Frank oscillait entre cohérence et incohérence. Parfois, au téléphone, il redevenait lui-même : se plaignant des contraventions ou appelant Nathan avec des surnoms sarcastiques comme « Monsieur Salaire ». Ils se détestaient, et je servais de médiatrice, ce qui me donnait le sentiment d’être féminine de manière accomplie. D’autres fois, Frank était remplacé par un autre homme, une personne vide et étrangement innocente, qui répétait des choses sans sens et laissait de longs silences que je devais tenter de combler. Je préférais le premier, qui avait au moins de l’humour.
Avant le diagnostic de leucémie, j’avais envisagé de décrire Frank comme un « père abusif » lorsque le sujet surgissait lors des soirées sur le campus. Je ressentais maintenant une certaine culpabilité à ce sujet. Il était imprévisible, mais je ne vivais pas dans la terreur de lui, et ses tentatives de manipulation, bien que pesantes, n’étaient jamais efficaces. Je n’y étais pas vulnérable. Sur le plan émotionnel, je me voyais comme une petite balle lisse et dure. Il ne pouvait pas m’atteindre. Je roulais simplement au loin.
Lors d’un appel, Nathan avait un jour suggéré que ce mouvement était une stratégie d’adaptation de ma part. Il était onze heures du soir à Boston quand j’avais appelé, ce qui faisait quatre heures du matin à Dublin, mais Nathan répondait toujours.
— Est-ce que je m’éloigne aussi de toi ? ai-je demandé.
— Non, dit-il. Je ne pense pas exercer la pression nécessaire.
— Oh, je ne sais pas. Dis, tu es au lit ?
— Là, maintenant ? Oui. Où es-tu ?
J’étais moi aussi au lit. Pas pour la première fois lors de ces appels, j’ai glissé ma main entre mes jambes et Nathan a fait semblant de ne pas le remarquer.
— J’aime le son de ta voix, lui ai-je dit.
Après plusieurs secondes de silence complet, il répondit :
— Oui, je sais que tu aimes.
Pendant toute la période où nous avons vécu ensemble, il n’a jamais eu de petite amie, mais il lui arrivait de rentrer tard, et je l’entendais à travers le mur de ma chambre faire l’amour avec d’autres femmes. Si je rencontrais la femme le lendemain matin, je l’examinais discrètement pour voir si elle me ressemblait physiquement. C’est ainsi que j’ai découvert que, d’une certaine manière, tout le monde ressemble à tout le monde. Je n’étais pas jalouse. En réalité, j’attendais ces moments pour lui, même s’il ne m’était jamais clair qu’il les appréciait tant que ça.
Ces dernières semaines, Nathan et moi échangions des e-mails au sujet des détails de mon vol, de nos projets pour Noël, et de savoir si j’avais eu des nouvelles de Frank. J’envoyais des messages détaillant mes recherches, citant des articles universitaires ou des sites de fondations contre le cancer. Dans la leucémie chronique, les cellules peuvent mûrir partiellement mais pas complètement, disait le site. Ces cellules peuvent sembler assez normales, mais elles ne le sont pas...."
Au cœur du texte se trouve une réflexion sur la conscience de soi. La narratrice éprouve des sentiments intenses, qu’elle tente de comprendre, mais qui lui échappent en partie. Plus son attachement est fort, moins il est lisible. La conscience n’apparaît pas ici comme erronée ou trompeuse, mais comme intrinsèquement limitée par l’expérience affective elle-même. Il ne s’agit ni d’une illusion volontaire ni d’une construction défensive, mais d’une forme d’opacité inhérente à toute implication émotionnelle profonde.
Le langage joue un rôle déterminant dans cette économie. Fidèle à son style, Rooney adopte une écriture sobre, presque neutre, où les dialogues sont réduits à l’essentiel et où les explications sont rares. L’essentiel se situe dans ce qui n’est pas dit, dans les écarts entre parole et vécu. Le lecteur est ainsi placé dans une position analogue à celle des personnages : il doit reconstruire le sens à partir de fragments, sans accès direct à une vérité stabilisée.
La temporalité du récit renforce encore cette impression. La relation semble orientée vers une fin inévitable, mais cette fin n’est jamais clairement formulée. Il n’y a pas de rupture nette, seulement une usure progressive, une prise de conscience diffuse que le lien ne peut se maintenir indéfiniment. Le temps agit ici comme une force silencieuse, révélant peu à peu l’impossibilité de ce qui semblait d’abord viable.
Par rapport à d’autres représentations contemporaines de la conscience — souvent marquées par la saturation d’images, de données ou de discours — "Mr Salary" explore une limite différente. Il ne s’agit pas d’un sujet submergé par un excès d’informations, mais d’un sujet confronté à une difficulté plus intime : celle de voir clairement ce qu’il vit lorsqu’il y est trop profondément engagé. L’opacité ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur même de l’expérience.
La brièveté du texte participe de cette logique. Elle permet une grande densité d’observation tout en laissant certaines dimensions en suspens. Cette incomplétude n’est pas un manque, mais une condition de justesse : elle correspond à la nature même de l’expérience décrite, qui résiste à toute clôture interprétative.
En définitive, "Mr Salary" propose une réflexion particulièrement fine sur les limites de la connaissance de soi. Il suggère que l’une des formes les plus profondes d’ignorance ne réside pas dans l’erreur ou le mensonge, mais dans l’impossibilité de se percevoir avec clarté lorsque l’on est trop intimement impliqué dans ce que l’on vit. La conscience n’est pas ici fausse ; elle est partielle, trouée, traversée par des zones d’ombre que l’intensité même du sentiment rend inaccessibles.
"Conversations with Friends" (2017, Sally Rooney)
Avec "Conversations with Friends", Sally Rooney développe à une échelle plus ample ce qui était esquissé dans "Mr Salary" : une exploration fine des relations contemporaines, où langage, pouvoir et affect se nouent dans une instabilité constante. Le roman se présente comme un récit d’apprentissage, mais un apprentissage sans résolution claire, marqué par la difficulté à concilier lucidité intellectuelle et expérience vécue.
Une intrigue relationnelle en apparence simple - Le récit suit Frances, étudiante à Dublin, écrivaine en devenir, qui forme avec Bobbi - son ex-compagne devenue amie - un duo intellectuel et artistique. Leur rencontre avec Melissa, journaliste plus âgée, et son mari Nick, acteur, introduit un déplacement social et affectif : intégration dans un milieu plus aisé, multiplication des interactions et émergence d’une relation complexe. Le cœur de l’intrigue est l’affaire entre Frances et Nick, qui transforme progressivement l’équilibre du groupe.
Mais le roman ne se réduit pas à un “triangle amoureux”. Il s’agit d’un réseau de relations instables, où chaque lien influence les autres, produisant une instabilité constante; et d’un sujet capable de comprendre le monde, mais incapable de se situer clairement dans ses propres relations.
Le trait distinctif de Frances est sa lucidité. Elle observe avec précision les rapports de classe, les jeux de pouvoir, les mécanismes de domination implicite. Elle analyse ses propres comportements, identifie ses contradictions, et formule des jugements souvent pertinents. Pourtant, cette capacité d’analyse ne lui permet pas de maîtriser ses choix ni d’orienter ses actions. La conscience apparaît ici comme insuffisante, incapable de produire une transformation effective. Le personnage comprend ce qu’elle vit, mais ne parvient pas à en tirer une position stable.
Un des enjeux centraux du roman est la confrontation entre cette lucidité intellectuelle et l’expérience corporelle. Le désir, la maladie, la fatigue, la dépendance affective introduisent des éléments qui échappent à l’analyse. Le corps devient ainsi le lieu d’une limite : il impose une réalité que le langage ne peut entièrement saisir ni contrôler. Ce déplacement est essentiel, car il met en évidence l’écart entre une conscience qui se veut cohérente et une expérience qui ne l’est pas.
"Bobbi et moi avons fait la connaissance de Melissa lors d’une soirée poétique en ville où nous nous produisions ensemble. Melissa nous a photographiées dehors, Bobbi avec une cigarette, et moi le poignet gauche fermement tenu dans la main droite, comme si je craignais de le perdre. Melissa avait un gros appareil professionnel ainsi que plusieurs objectifs dans une valise dédiée. Elle bavardait et fumait en prenant des photos. Elle nous a parlé de notre performance, et nous, nous lui avons parlé de son travail qu’on avait eu l’occasion de voir sur Internet. Le bar a fermé vers minuit. Comme il commençait à pleuvoir, Melissa nous a invitées à venir boire un verre chez elle.
On a pris toutes les trois place sur la banquette arrière d’un taxi, puis attaché nos ceintures de sécurité. Bobbi était au centre et tournait la tête vers Melissa, si bien que je ne voyais que sa nuque et sa petite oreille en forme de cuiller. Melissa a donné au chauffeur une adresse à Monkstown. Je regardais par la vitre. De la radio, se sont échappés les mots : années quatre-vingt… pop… classique. Puis un jingle. Je me sentais tout excitée, prête pour le défi de découvrir la maison d’une inconnue. Je préparais déjà des compliments et certaines expressions de mon visage pour me montrer sous un jour charmant.
La maison en brique rouge était jumelée avec une autre. Il y avait un sycomore dans le jardin, dont les feuilles paraissaient orange et artificielles à la lueur des réverbères. J’adorais explorer chez les gens, surtout des gens un peu célèbres comme Melissa. J’ai décidé de tout mémoriser pour ensuite décrire la maison à nos amis, tandis que Bobbi confirmerait mes propos.
Lorsque Melissa nous a fait entrer, un cocker roux a surgi du fond du couloir en aboyant. Il faisait bon dans la maison éclairée. Près de la porte, une petite table avec de la monnaie, une brosse à cheveux et un tube de rouge à lèvres ouvert. Une reproduction de Modigliani dans l’escalier, un nu de femme couchée. Je me suis dit : c’est une vraie maison. Une maison où toute une famille pourrait vivre.
On a des invités, a lancé Melissa en direction du couloir.
Personne n’est venu. Nous l’avons suivie dans la cuisine. Je me souviens d’un grand compotier en bois sombre rempli de fruits trop mûrs, et d’avoir remarqué une véranda derrière. Ils sont riches, me suis-je dit. À l’époque, j’étais obsédée par les gens riches. Le chien nous avait suivies dans la cuisine, il flairait nos pieds, mais Melissa n’a pas fait cas de lui, alors nous non plus.
Du vin ? a proposé Melissa. Rouge ou blanc ?
Elle a apporté des verres à pied aussi grands que des bols et nous nous sommes assises autour d’une table basse. Elle nous a demandé comment nous avions commencé à déclamer de la poésie ensemble. Nous venions juste de finir notre troisième année à l’université, mais nous faisions ça depuis le lycée. Les examens étaient terminés. C’était la fin mai.
Melissa avait posé son appareil sur la table et l’attrapait parfois pour prendre une photo en plaisantant sur le fait qu’elle était incapable de s’arrêter de travailler. Elle a allumé une cigarette et fait tomber la cendre dans un cendrier en verre très kitsch. La maison ne sentant pas le tabac, je me suis demandé si elle fumait à l’intérieur d’habitude.
Je me suis fait de nouvelles amies, a-t-elle annoncé.
Son mari était apparu sur le seuil de la cuisine. Il nous a saluées d’un geste de la main. Le chien s’est mis à japper et à gémir en décrivant des cercles à toute vitesse.
Voici Frances, a dit Melissa. Et Bobbi. Elles sont poètes.
Il a pris une bouteille de bière dans le frigo et l’a ouverte sur le plan de travail.
Viens t’asseoir avec nous, a proposé Melissa.
Ce serait avec plaisir, mais je vais essayer de dormir un peu avant de prendre cet avion.
Le chien a bondi sur une chaise près de lui, et il a tendu machinalement la main pour lui caresser la tête. Il a demandé à Melissa si elle l’avait nourri, et elle a répondu que non. Il a pris le chien dans ses bras, l’autorisant à lui lécher le cou et le menton. Il a dit qu’il s’en chargeait et a disparu.
Nick part à Cardiff demain matin pour un film, a expliqué Melissa.
Nous savions déjà que son mari était acteur. Melissa et lui apparaissaient souvent ensemble à des événements, et des amis d’amis avaient fait leur connaissance. Il avait une belle tête imposante, et il donnait l’impression de pouvoir facilement envelopper Melissa d’un seul bras tout en repoussant des intrus de l’autre.
Il est très grand, a dit Bobbi.
Melissa a souri, comme si « grand » était un euphémisme pour quelque chose de pas nécessairement flatteur. La conversation a repris. Nous avons discuté du gouvernement et de l’Église catholique. Melissa nous a demandé si nous étions croyantes, nous avons répondu que non. Elle a dit qu’elle trouvait les mariages et les enterrements réconfortants, « un peu comme un sédatif ». Une sorte de communion, a-t-elle précisé. Il y a là-dedans quelque chose de bon pour l’individualisme névrotique. Et j’ai fréquenté une école religieuse, alors je connais la plupart des prières.
Nous aussi, on était dans une école religieuse, a dit Bobbi. Ça n’est pas sans conséquences.
Melissa a souri en demandant : lesquelles ?
Eh bien, je suis gay, et Frances est communiste.
Et je ne crois pas me souvenir de la moindre prière, ai-je dit.
Nous sommes restées longtemps à discuter et à boire. Je me souviens que nous avons parlé de Patricia Lockwood, cette poétesse que nous admirions, et de ce que Bobbi appelait avec mépris le « féminisme de la fiche de paie ». Je commençais à être fatiguée et un peu ivre. Je ne trouvais rien d’intelligent à dire, et ce n’était pas facile de faire de l’humour simplement avec des expressions du visage. Je crois que j’ai beaucoup ri et acquiescé. Melissa nous a expliqué qu’elle travaillait sur un nouveau recueil de textes. Bobbi avait lu son premier livre, mais pas moi.
Il n’est pas très bon, m’a dit Melissa. Attends le prochain.
Vers trois heures du matin, elle nous a montré la chambre d’amis, nous a dit que ç’avait été génial de faire notre connaissance et qu’elle était ravie qu’on reste dormir. Une fois au lit, j’ai regardé le plafond et, tout à coup, je me suis sentie vraiment très ivre. La pièce tournoyait de manière brève mais répétée. Dès que mes yeux se mettaient à suivre un tourbillon, un autre lui succédait. J’ai demandé à Bobbi si elle avait le même problème, mais elle m’a dit que non.
Elle est incroyable, n’est-ce pas ? a dit Bobbi. Melissa.
Je l’aime bien, ai-je répondu.
Nous avons entendu sa voix dans le couloir et ses pas tandis qu’elle naviguait d’une pièce à l’autre. Quand le chien a aboyé, elle lui a crié dessus, puis ç’a été au tour de son mari. Ensuite, nous nous sommes endormies et ne l’avons pas entendu partir pour l’aéroport...." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2019)
Les relations décrites dans le roman sont traversées par des asymétries multiples — d’âge, de statut social, de capital culturel — qui ne sont jamais entièrement explicitées mais qui structurent les interactions. Le pouvoir circule de manière diffuse, dans les silences, les attentes implicites, les ajustements subtils. Le langage, omniprésent, constitue à la fois un outil de mise en relation et une source de malentendu. Les “conversations” du titre ne produisent pas une transparence accrue, mais révèlent au contraire l’impossibilité d’une compréhension complète.
Le style de Rooney, caractérisé par sa sobriété et sa précision, renforce cette impression. L’absence d’emphase, le refus de l’explication explicite, la place accordée à l’implicite obligent le lecteur à reconstruire les enjeux. Cette économie de moyens produit une intensité particulière, mais peut aussi instaurer une distance émotionnelle, laissant certaines dimensions en suspens.
À mesure que la relation entre Frances et Nick se développe, les autres liens — avec Bobbi, avec Melissa, avec son père — se dégradent progressivement. Cette désagrégation ne prend pas la forme d’une rupture spectaculaire, mais d’une usure lente, presque inévitable. Le roman privilégie ainsi une temporalité continue du malaise, plutôt que des moments de crise clairement identifiables...
"... 23. - Le lundi matin, quand j’ai voulu retirer de l’argent pour m’acheter à manger, le distributeur m’a annoncé que mon compte n’était pas approvisionné. J’étais dans Thomas Street sous la pluie, mon sac en tissu sous le bras, et j’avais mal derrière les yeux. J’ai fait une nouvelle tentative alors qu’une petite queue s’était formée et que j’entendais quelqu’un me traiter tout bas de « sale touriste ». L’appareil m’a rendu ma carte avec un cliquetis.
Je suis allée jusqu’à l’agence bancaire avec le sac en tissu sur ma tête. J’ai fait la queue avec des types en costume tandis qu’une voix féminine synthétique s’élevait de temps en temps pour dire : guichet numéro…, s’il vous plaît. Lorsque ç’a été mon tour, le jeune garçon derrière la vitre m’a demandé d’insérer ma carte. Son badge indiquait qu’il s’appelait « Darren » et il semblait ne pas être encore entré dans l’adolescence. Après avoir jeté un coup d’œil à son écran, Darren m’a appris que j’étais à découvert de trente-six euros.
Pardon ? ai-je dit. Excusez-moi, quoi ?
Il a fait pivoter son écran pour me montrer les dernières opérations sur mon compte : des retraits de vingt euros, des cafés payés par carte. Je n’avais pas eu de rentrée d’argent depuis plus d’un mois. J’ai senti le sang quitter mon visage, et je me souviens d’avoir très clairement pensé : ce gamin qui travaille dans une banque me prend vraiment pour une débile.
Je suis désolée, ai-je dit.
Vous attendiez un versement sur ce compte ?
Oui. Désolée.
Certaines opérations peuvent prendre jusqu’à cinq jours ouvrés pour être créditées, a gentiment dit Darren. Selon la façon dont elles sont transmises.
J’ai vu mon reflet pâle et désagréable dans la vitre.
Merci, ai-je dit. Je comprends ce qui s’est passé. Merci.
Dehors, je suis restée près de l’entrée de la banque pour appeler mon père. Il n’a pas décroché. Toujours depuis la rue, j’ai appelé ma mère qui, elle, a répondu. Je lui ai expliqué la situation.
Papa m’avait dit avoir payé ma pension, ai-je expliqué.
Il a juste dû oublier, ma chérie.
Mais il m’a appelée pour me dire qu’il l’avait fait.
Tu as essayé de lui téléphoner ?
Il ne décroche pas.
Je peux te dépanner, si tu veux. Je vais mettre cinquante euros sur ton compte cette après-midi en attendant que tu aies de ses nouvelles, d’accord ?
J’ai voulu lui expliquer qu’une fois le découvert comblé, ça ne me ferait plus que quatorze euros, mais je me suis abstenue.
Merci, ai-je dit.
Ne t’inquiète pas.
Nous avons raccroché.
Chez moi, j’avais un mail de Valerie me rappelant qu’elle tenait à lire mon travail. Elle précisait qu’elle avait eu mon adresse mail par Melissa. Que j’aie réussi à avoir un impact durable sur elle m’a emplie d’un sentiment de jubilation malsaine. Elle avait eu beau m’ignorer au dîner, j’étais maintenant l’objet de son intérêt. D’une humeur triomphante et récriminatoire, je lui ai envoyé ma nouvelle sans même la relire pour corriger les coquilles. Le monde était pour moi comme un journal roulé en boule dans lequel je pouvais donner un coup de pied.
Ce soir-là, mes douleurs sont revenues. J’avais terminé ma seconde plaquette de pilules deux jours plus tôt, et quand je me suis assise pour dîner, la nourriture m’a paru collante et désagréable au goût. J’ai jeté le contenu de mon assiette à la poubelle, mais l’odeur m’a retourné le cœur, et j’ai eu une suée. J’avais mal au dos, ma bouche s’est emplie de salive. Quand j’ai posé la main sur mon front, il m’a semblé humide et brûlant. Je savais que ça recommençait, et je n’y pouvais rien.
Vers quatre heures du matin, je suis allée vomir dans les toilettes. Une fois l’estomac vide, je suis restée couchée par terre en tremblant tandis que la douleur rampait le long de ma colonne vertébrale tel un animal. Je me suis dit : peut-être que je vais mourir, et qui ça intéressera ? Je savais que je saignais beaucoup. Quand je me suis sentie assez solide pour ramper, j’ai regagné mon lit. J’ai vu que Nick m’avait envoyé un sms en pleine nuit pour dire : j’ai essayé de t’appeler, on peut se parler ? Je savais qu’il ne voulait plus de moi. Il était patient, mais cette fois, j’avais dépassé les bornes. Je détestais les choses horribles que je lui avais dites ; je détestais ce que ça révélait de moi. J’avais envie qu’il soit cruel, parce que je le méritais. J’avais envie qu’il me dise les choses les plus méchantes auxquelles il pensait, qu’il me secoue jusqu’à ce que je ne parvienne plus à respirer.
Le lendemain matin, j’étais encore malade, mais j’ai tout de même décidé d’aller en cours. J’ai pris une petite surdose de paracétamol et me suis enveloppée dans un manteau avant de sortir. Il a plu tout du long jusqu’à la fac. Je me suis assise au fond de la salle en tremblant et j’ai mis une alarme sur mon ordinateur pour savoir à quelle heure je pourrais prendre le prochain cachet. Quelques camarades m’ont demandé si ça allait, et après le cours, même le conférencier m’a posé la question. Il avait l’air gentil, alors je lui ai dit que j’avais déjà raté beaucoup de sessions pour des raisons médicales et que je ne pouvais plus me le permettre. Il m’a regardée en disant : oh. Je lui ai adressé un sourire engageant malgré mes frissons, et là, mon alarme m’a prévenue que je pouvais à nouveau prendre du paracétamol.
Ensuite, je suis allée à la bibliothèque afin de commencer une dissertation à rendre deux semaines plus tard. J’étais encore trempée à cause de la pluie et j’entendais comme une sonnerie dans mon oreille droite, mais je n’y prêtais pas vraiment attention. Ma réelle inquiétude, c’était l’acuité de ma pensée critique. Je n’étais plus très sûre de me souvenir de la définition du terme « épistémique », ni même d’être encore capable de lire. Pendant quelques minutes, j’ai posé la tête sur la table à la bibliothèque et écouté la sonnerie gagner en puissance jusqu’à ce que j’aie presque l’impression qu’un ami me parlait. Tu pourrais mourir, me suis-je dit, ce qui sur le moment, m’a paru une pensée agréable. Je voyais la mort comme un interrupteur qui éteindrait la douleur et le bruit, supprimerait tout.
Lorsque j’ai quitté la bibliothèque, il pleuvait toujours et l’air m’a semblé incroyablement froid. Je claquais des dents et je ne me souvenais plus d’un seul mot en anglais. La pluie se déplaçait sur l’allée par vaguelettes, on aurait dit des effets spéciaux. Je n’avais pas de parapluie, et j’ai eu la sensation que mon visage et mes cheveux se trempaient anormalement vite. J’ai aperçu Bobbi réfugiée sous l’auvent du bâtiment des lettres et j’ai marché dans sa direction en me demandant comment on faisait pour dire bonjour. Ça me paraissait exiger de moi des efforts dont je n’avais pas l’habitude. J’ai levé la main et elle s’est approchée de moi, très vite, ai-je trouvé, tout en disant des mots que je ne comprenais pas.
Là, je me suis évanouie. Quand j’ai repris connaissance, j’étais couchée sous l’auvent, avec des gens debout autour de moi, et je disais : quoi ? Tout le monde a eu l’air soulagé de m’entendre. Un gardien parlait dans un talkie-walkie, mais je n’ai pas compris ce qu’il disait. La douleur dans mon abdomen me semblait aussi dure qu’un poing, et j’ai essayé de me rasseoir en cherchant Bobbi des yeux. Je l’ai vue au téléphone, la main sur son oreille libre, comme pour mieux entendre son interlocuteur. La pluie grésillait à la manière d’une radio mal réglée.
Ah, une seconde, elle a repris connaissance, a-t-elle dit.
Bobbi m’a regardée. Ça va ? a-t-elle demandé. Elle avait l’air aussi propre et sèche qu’un mannequin dans un catalogue, alors que mes cheveux dégoulinaient sur mon visage. Oui, ai-je répondu. Elle a repris sa conversation au téléphone, mais je n’entendais pas ce qu’elle disait. J’ai essayé de m’essuyer la figure avec ma manche, mais elle était encore plus mouillée que ma peau. En dehors de l’abri, la pluie était blanche comme du lait. Bobbi a rangé son téléphone et m’a aidée à me relever.
Je suis désolée, ai-je dit. Je suis vraiment désolée.
C’est comme la dernière fois ? a demandé Bobbi.
J’ai hoché la tête. Elle a tiré sa manche sur sa main pour m’essuyer le visage. Son pull était sec et doux. Merci, ai-je dit. Les gens ont commencé à se disperser et le gardien est allé jeter un coup d’œil au coin du bâtiment.
Il faut que tu retournes à l’hôpital ? a-t-elle demandé.
Je pense qu’ils vont juste me dire d’attendre l’échographie.
Dans ce cas, on rentre à la maison, d’accord ?
Elle a mis son bras sous le mien et nous nous sommes dirigées vers Nassau Street, où passait un taxi. Le chauffeur s’est arrêté et nous a fait monter malgré les voitures qui klaxonnaient derrière. Bobbi lui a donné l’adresse et j’ai laissé ma tête dodeliner en regardant par la vitre tandis qu’ils discutaient. Les lumières des réverbères baignaient les passants d’une lumière irréelle. Je voyais les devantures des magasins et les visages derrière les vitres des bus. Puis mes yeux se sont fermés.
Quand nous avons atteint notre rue, Bobbi a insisté pour payer. Devant l’immeuble, j’ai agrippé la grille le temps qu’elle ouvre la porte. Une fois à l’intérieur, elle m’a proposé de prendre un bain. J’ai accepté. Je me retenais aux murs du couloir. Elle est partie faire couler le bain, et j’ai lentement retiré mon manteau. Une terrible douleur palpitait dans mon corps. Bobbi a reparu et accroché mon manteau pour moi.
Tu as besoin d’aide pour te déshabiller ? a-t-elle demandé.
J’ai songé à la nouvelle envoyée à Valerie le matin même, un texte, je m’en souvenais maintenant, qui parlait explicitement de Bobbi, la montrant comme un mystère si absolu qu’il en devenait insupportable, une force que je ne pouvais dompter simplement par ma volonté – et l’amour de ma vie. À ce souvenir, j’ai pâli. Jusque-là, je n’en avais pas été consciente, ou bien je m’étais forcée à ne pas l’être, mais à présent ça me revenait.
Ne t’en fais pas, a-t-elle dit. Je t’ai vue déshabillée des centaines de fois.
J’ai essayé de sourire, mais l’air qui entrait et sortait par mes lèvres tordait sans doute ma bouche.
Ne me rappelle pas ça, ai-je dit.
Allez, arrête. Ce n’était pas si mal. On s’est bien amusées.
On dirait que tu me cherches, là.
Elle a ri. Dans la nouvelle, je décrivais une fête après les examens où j’avais bu une flasque de vodka, puis passé la nuit à vomir. Dès que quelqu’un voulait s’occuper de moi, je le repoussais en disant : je veux Bobbi. Qui n’était même pas présente à la fête.
Ne t’inquiète pas, je vais te déshabiller d’une manière pas du tout romantique, a-t-elle dit.
Le bain coulait toujours. Nous sommes entrées dans la salle de bains et je me suis assise sur l’abattant des toilettes pendant qu’elle remontait sa manche pour tester la température. Elle m’a dit que l’eau était chaude. Ce jour-là, je portais un chemisier blanc ; j’ai essayé de défaire les boutons, mais j’avais les mains tremblantes. Bobbi a fermé le robinet et s’est accroupie pour m’aider. Ses doigts humides laissaient des traces sombres sur la boutonnière. Elle a facilement retiré mes bras des manches, comme si elle épluchait une pomme de terre.
Il va y avoir du sang partout, ai-je dit...." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2019)
En définitive, "Conversations with Friends" ne se contente pas de décrire des relations amoureuses ou amicales ; il interroge la possibilité même de se connaître et de se situer dans un réseau de liens complexes. La conscience de Frances n’est ni absente ni illusoire : elle est précise, critique, mais insuffisante face à la réalité des affects. Le roman montre ainsi que la connaissance de soi, même approfondie, ne garantit ni la maîtrise de soi ni la stabilité des relations. Il en résulte une forme de subjectivité caractéristique du présent : lucide, informée, mais profondément incertaine, contrainte d’habiter une contradiction qu’elle ne peut résoudre.
"Normal People" (2018, Sally Rooney)
Avec "Normal People", Sally Rooney approfondit son exploration des relations contemporaines en se concentrant sur une relation unique, suivie dans le temps. Le roman propose moins une intrigue qu’une étude progressive du lien entre deux individus, où la conscience de soi, les déterminations sociales et les affects s’entrecroisent sans jamais se stabiliser.
L’intrigue, relativement simple en apparence, repose sur l’évolution de la relation entre les deux personnages. Au lycée, Connell occupe une position dominante dans l’espace social, tandis que Marianne est marginalisée. Leur relation, bien que réelle, doit rester secrète, révélant déjà un déséquilibre entre ce qui est vécu et ce qui peut être reconnu publiquement. À l’université, cette configuration se transforme partiellement : Marianne s’intègre davantage, tandis que Connell devient plus incertain, déplacé dans un environnement où il ne maîtrise plus les codes. Ces déplacements successifs structurent le roman, qui progresse par rapprochements et séparations, sans jamais stabiliser définitivement le lien entre les deux personnages.
Ce qui caractérise profondément Connell et Marianne, c’est leur capacité d’introspection. Tous deux sont capables de réfléchir à leurs comportements, de percevoir les mécanismes sociaux dans lesquels ils sont pris, et d’identifier leurs propres contradictions. Pourtant, cette lucidité reste partielle et souvent inefficace. Ils échouent régulièrement à exprimer clairement leurs besoins, à prendre des décisions cohérentes, ou à prévenir les malentendus qui structurent leur relation. La conscience de soi apparaît ainsi comme fragmentaire, incapable de produire une véritable maîtrise de l’expérience.
La question de la classe sociale joue un rôle déterminant dans cette difficulté. Connell, issu d’un milieu plus modeste, est traversé par une forme d’insécurité sociale qui influence ses choix, notamment dans sa manière de gérer sa relation avec Marianne au lycée. Celle-ci, au contraire, possède un capital social et culturel qui lui permet de s’adapter plus facilement à certains contextes, tout en restant affectivement vulnérable. Ces différences produisent des incompréhensions profondes, rarement explicitées, mais constamment présentes dans les interactions.
"Trois mois plus tard (novembre 2011)
Connell ne connaît personne à la soirée. Ce n’est pas celui qui l’a invité qui lui ouvre la porte et, d’un haussement d’épaules indifférent, le fait entrer. Il ne l’a toujours pas vu, celui qui l’a invité : un certain Gareth, élève du même TD de théorie critique que lui. Connell savait qu’aller dans une soirée tout seul était une mauvaise idée, mais au téléphone Lorraine lui a soutenu le contraire. Je ne connaîtrai personne, lui a-t-il dit. Et elle a posément répondu : Tu ne pourras jamais connaître personne si tu ne sors pas faire de nouvelles rencontres. Et voilà qu’il se retrouve seul au milieu d’une pièce bondée sans savoir s’il doit retirer sa veste. C’est presque indécent de rester planté là, dans cette solitude. Il a l’impression que tous ceux qui l’entourent sont gênés par sa présence, se retiennent de le dévisager.
Finalement, juste au moment où il décide de s’en aller, Gareth apparaît. L’immense soulagement de Connell à la vue de Gareth déclenche en lui un nouvel accès de haine de soi, puisqu’il ne connaît même pas Gareth si bien que ça, ne le trouve pas spécialement sympathique. Gareth lui tend une main qu’il s’empresse maladroitement de serrer. Un moment de sa vie d’adulte dont il n’est pas fier. On les regarde se serrer la main, Connell en est certain. Ça fait plaisir de te voir, dit Gareth. Ça fait plaisir. J’aime bien ton sac à dos, très années quatre-vingt-dix. Connell porte un sac à dos bleu marine uni que rien ne distingue des nombreux autres sacs à dos de la soirée.
Euh… Oui, merci.
Gareth est un de ces types en vue qui s’investit dans les clubs à la fac. Il a étudié dans un des grands lycées privés de Dublin et tout le monde le salue sur le campus, genre : Hé, Gareth ! Gareth, comment va ? On le hèle depuis l’autre côté de Front Square, rien que pour le voir répondre par un signe de la main. Connell est passé par là. Avant, on m’appréciait, a-t-il envie de dire pour blaguer. Je jouais dans l’équipe de foot de mon lycée. Cette blague ne ferait rire personne, ici.
Je peux t’apporter quelque chose à boire ?
Connell est venu avec un pack de six canettes de cidre, mais rechigne à faire quoi que ce soit susceptible d’attirer l’attention sur son sac à dos, au cas où Gareth ferait d’autres commentaires. Oui, dit-il. Gareth se faufile jusqu’à la table installée contre un mur de la pièce et revient avec une bouteille de Corona. Ça te va ? demande-t-il. Connell le regarde un instant, sans savoir si sa question est ironique ou s’il est sincèrement serviable. Incapable de se décider, il répond : Oui, ça ira, merci. Les étudiants sont parfois comme ça, à la fac, ils peuvent être d’une insupportable suffisance et s’abaisser à faire étalage de leurs bonnes manières. Il boit une gorgée de bière sous le regard de Gareth. Sans aucune trace apparente de sarcasme, Gareth lui sourit et dit : À la tienne.
Ça se passe comme ça, à Dublin. Tous les camarades de promo de Connell ont le même accent et portent le même modèle de MacBook sous le bras. En TD, ils expriment leurs opinions avec passion et se lancent dans des débats improvisés. Incapable d’avoir des avis si tranchés ou de les exprimer avec une telle force, Connell a d’abord nourri un terrible complexe d’infériorité vis-à-vis de ses congénères, comme s’il s’était malencontreusement élevé à un niveau intellectuel qui le dépassait, où les hypothèses les plus élémentaires lui réclamaient un effort. Il s’est peu à peu demandé pourquoi les discussions qu’ils avaient en cours étaient si abstraites et manquaient de références textuelles, avant de s’apercevoir que la plupart des étudiants ne lisaient pas. Ils venaient chaque jour à la fac pour participer à un débat endiablé sur des livres qu’ils n’avaient pas lus. Il comprend maintenant que ses camarades ne sont pas comme lui. C’est facile, pour eux, d’avoir un avis et de l’exprimer avec confiance. Ils n’ont pas peur de paraître ignorants ou suffisants. Ils ne sont pas bêtes, mais pas beaucoup plus intelligents que lui. Ils évoluent différemment dans le monde, voilà tout, et il ne les comprendra sans doute jamais, de même qu’eux ne le comprendront jamais et n’essaieront même pas.
Il n’a qu’une poignée de cours chaque semaine, de toute façon, et passe le plus clair de son temps à lire. Le soir, il reste tard à la bibliothèque, lit les livres du programme, des romans, des ouvrages de critique littéraire. Comme il n’a pas d’amis avec qui prendre ses repas, il lit pendant le déjeuner. Le week-end, quand il y a foot, il prend connaissance du programme de l’équipe, puis retourne à ses lectures au lieu d’assister à la préparation du match. Un soir, la bibliothèque a fermé au moment précis de sa lecture d’Emma où l’on croit que Mr Knightley va épouser Harriet, et après avoir refermé le livre il est rentré chez lui dans un étrange état d’agitation émotionnelle. Il rit de lui-même, de se laisser prendre aux rebondissements de ce genre de romans. Ce n’est pas très sérieux, intellectuellement, de s’inquiéter pour des personnages de fiction qui décident de se marier. Mais il n’y peut rien : la littérature l’émeut. Un de ses profs appelle ça « le plaisir d’être touché par le grand art ». Ainsi formulé, cela revêt presque une connotation sexuelle. Et en un sens, le sentiment éprouvé par Connell quand Mr Knightley baise la main d’Emma n’est pas complètement asexué, même si le rapport à la sexualité est indirect. Cela suggère à Connell que l’imagination à laquelle il fait appel en tant que lecteur est nécessaire pour comprendre les gens dans la vraie vie et être proche d’eux.
Tu n’es pas de Dublin, c’est ça ? lui demande Gareth.
Non. De Siglo.
Ah oui ? C’est de là que vient ma copine.
Connell ne sait pas à quel type de réponse s’attend Gareth.
Ah, fait-il d’une petite voix. Eh ben, voilà.
Les Dublinois parlent souvent de l’ouest de l’Irlande avec une pointe de curiosité, comme s’il s’agissait d’un pays étranger, mais qu’ils connaissent très bien. Au Workmans, l’autre soir, quand Connell a dit à une fille qu’il était de Siglo, elle a grimacé et répondu : Oui, c’est ce que j’ai pensé en te voyant. On dirait que Connell est de plus en plus aimanté par ce genre de bêcheuses. Parfois, en soirée, au milieu d’une multitude de filles souriantes en robe moulante et au rouge à lèvres impeccablement appliqué, son colocataire Niall lui en montre une du doigt et dit : Je parie que tu la trouves attirante. Et il s’agit toujours d’une fille plate comme une limande qui porte d’horribles chaussures et fume avec dédain. Et Connell doit bien admettre qu’en effet il la trouve attirante, qu’il ira peut-être même l’accoster, et qu’au moment de rentrer, il se sentira encore plus mal.
Il jette un œil maladroit autour de lui et demande : Tu habites ici, c’est ça ?
Oui, dit Gareth. Pas mal pour une piaule universitaire, non ?
Non, oui. C’est vraiment bien.
Tu loges où, toi ?
Connell le lui dit. Dans un appart près de la fac, juste à côté de Brunswick Place. Niall et lui ne sont séparés que par un cagibi et dorment dans des lits une place contre le mur. Ils partagent la cuisine avec deux étudiants portugais qui ne sont jamais là. L’appartement a des problèmes d’humidité et il y fait parfois si froid la nuit que Connell voit sa propre haleine dans le noir, mais au moins Niall est un mec bien. Il vient de Belfast, et lui aussi trouve les étudiants de Trinity bizarres, ce qui est rassurant. Connell connaît déjà vaguement certains amis de Niall, et la plupart de ses propres camarades de cours, mais personne avec qui il puisse avoir une vraie conversation.
À Carricklea, la timidité de Connell n’avait jamais vraiment fait obstacle à sa vie sociale, parce que tout le monde le connaissait déjà, et qu’il n’avait pas besoin de se présenter ni de donner une certaine image de lui. Au contraire, cette image semblait extérieure à lui, cultivée par l’opinion des autres, et non par ce qu’il faisait ou produisait individuellement. Désormais, il a l’impression d’être invisible, réduit à néant, privé de réputation. Même si son apparence physique n’a pas changé, il se sent plus moche. Ses tenues vestimentaires le mettent mal à l’aise. Tous les mecs de sa classe portent la même veste de chasse cirée et les mêmes chinos prune, non que Connell ait un problème avec les gens qui s’habillent comme ils veulent, mais il se sentirait complètement con s’il portait ce genre de fringues. En même temps, il est bien forcé de constater que ses vêtements sont bon marché et ringards. Ses seules chaussures sont une vieille paire de baskets Adidas, qu’il porte partout, même à la salle de sport.
Il rentre tous les week-ends, vu qu’il travaille au garage le samedi après-midi et le dimanche matin. La plupart des élèves du lycée ont quitté la ville, vont à la fac ou ont trouvé du boulot. Karen habite Castlebar avec sa sœur, Connell ne l’a pas vue depuis le bac. Rob et Eric font une école de commerce à Galway et ne viennent jamais en ville, apparemment. Certains week-ends, Connell ne voit personne du lycée. Il passe ses soirées chez lui avec sa mère devant la télévision. Qu’est-ce que ça te fait d’habiter seule ? il lui a demandé la semaine dernière. Elle a souri. Oh, c’est formidable, a-t-elle répondu. Plus personne ne laisse traîner ses serviettes sur le canapé. Plus de vaisselle sale dans l’évier, c’est super. Il a hoché la tête, mais ça ne le faisait pas rire. Elle lui a donné un petit coup de coude, pour le taquiner. Qu’est-ce que tu voudrais que je te dise ? Que je pleure jusqu’à l’épuisement ? Il a levé les yeux au ciel. Bien sûr que non, a-t-il murmuré. Elle lui a dit qu’elle était ravie qu’il ait déménagé, qu’à son avis c’était bon pour lui. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de bon dans un déménagement ? a-t-il rétorqué. Tu as passé ta vie entière ici et tu t’en es bien tirée. Elle l’a dévisagé. Ah, et tu prévois de m’enterrer ici, c’est ça ? a-t-elle dit. Merde, je n’ai que trente-cinq ans. Il a tenté de ne pas sourire, mais trouvait ça drôle. Je pourrais déménager dès demain, merci beaucoup, a-t-elle ajouté. Ça m’éviterait de te voir faire la tête tout le week-end. Il a éclaté de rire, incapable de se retenir.
Gareth dit quelque chose que Connell n’entend pas. Watch the Throne vocifère dans une paire de minuscules enceintes. Connell se penche légèrement en avant vers Gareth, et dit : Quoi ?
Ma copine, il faut que tu la rencontres. Je vais te la présenter.
Ravi de cette pause dans la conversation, Connell suit Gareth dehors, sur les marches du porche. Le bâtiment fait face aux courts de tennis, qui sont fermés pour la nuit et d’une froideur sinistre dans la faible lueur rougeâtre des réverbères. En bas des marches, des gens fument et discutent.
Hé, Marianne, dit Gareth.
Elle lève les yeux de sa cigarette, au milieu d’une phrase. Elle porte une veste de velours sur sa robe, et ses cheveux sont attachés. La main qui tient la cigarette a de longs doigts délicats sous cette lumière.
Ah, oui, fait Connell. Salut.
Instantanément, incroyablement, le visage de Marianne se fend d’un immense sourire, dévoilant ses dents de devant tordues. Elle porte du rouge à lèvres. Tout le monde la regarde. Elle était en train de parler, mais s’est interrompue et le dévisage.
Ça alors, Connell Waldron ! s’exclame-t-elle. Revenu d’entre les morts.
Il tousse et, dans un accès de précipitation pour faire comme si de rien n’était, dit : Depuis quand tu fumes ?
À l’attention de Gareth et de ses amis, elle ajoute : On était au lycée ensemble. Puis, posant de nouveau le regard sur Connell, l’air absolument ravi, elle dit : Alors, comment ça va ? Il hausse les épaules et marmonne : Oui, bien, ça va. Elle le regarde comme si ses yeux étaient porteurs d’un message. Tu veux boire un verre ? demande-t-elle. Il lève la bouteille que Gareth lui a donnée. Je vais te chercher un verre, déclare-t-elle. Viens. Elle le rejoint en haut des marches. Par-dessus son épaule, elle précise : Je reviens tout de suite. À cette remarque, et à sa posture sur les marches, il devine que tous ces gens sont ses amis, qu’elle en a beaucoup et qu’elle est heureuse. Puis la porte d’entrée se referme derrière eux et ils se retrouvent dans le couloir, seuls.
Il la suit à la cuisine, qui est vide et où règne un silence aseptisé. Revêtements bleu sarcelle assortis et appareils électroménagers à étiquette énergie. La fenêtre fermée reflète l’éclairage intérieur, bleu et blanc. Il n’a pas besoin de verre mais elle en prend un dans le placard et il ne proteste pas. Elle retire sa veste et lui demande d’où il connaît Gareth. Connell explique qu’ils vont en cours ensemble. Elle suspend sa veste au dossier d’une chaise. Elle porte une longue robe grise, dans laquelle son corps paraît mince et délicat.
J’ai l’impression que tout le monde le connaît, dit-elle. Il est extraverti.
Une vedette des campus, confirme Connell.
Ça la fait rire, et c’est comme si tout allait bien entre eux, comme s’ils vivaient dans un univers légèrement parallèle où il n’y a jamais eu de problème, mais où c’est désormais Marianne qui a un copain cool et Connell qui est solitaire et anonyme.
C’est son rêve, dit Marianne.
Il a l’air de faire partie d’un tas de comités.
Elle sourit, plisse les yeux. Son rouge à lèvres est très sombre, couleur de vin, et elle s’est maquillé les yeux.
Tu m’as manqué, dit-elle.
Ce franc-parler, si soudain et si désarçonnant, le fait rougir. Il verse la bière dans son verre pour penser à autre chose.
Oui, toi aussi, dit-il. Je me suis un peu inquiété quand tu as quitté le lycée, tout ça. Tu sais, ça m’a mis un coup.
On ne peut pourtant pas dire qu’on se voyait beaucoup au bahut.
Non. Oui. Bien sûr.
Et Rachel ? demande Marianne. Vous êtes toujours ensemble ?
Non, on a rompu l’été dernier.
D’une voix juste assez fausse pour qu’elle semble presque sincère, Marianne dit : Ah. Désolée.
Quand Marianne a quitté le lycée en avril, Connell est entré dans une période de déprime. Les profs ont abordé le sujet avec lui. La conseillère d’orientation a dit à Lorraine qu’elle était « inquiète ». Les élèves en ont sans doute aussi parlé entre eux, à son insu. Il n’avait pas l’énergie de se comporter normalement. Au réfectoire, il s’asseyait toujours à la même place, prenait son repas, amorphe, sans écouter ce que disaient ses amis. Parfois, il ne faisait même pas attention quand ils lui parlaient, et ils étaient obligés de lui jeter quelque chose dessus ou de le taper sur la tête pour qu’il leur prête attention. Tout le monde a dû comprendre que quelque chose n’allait pas. Il éprouvait une honte paralysante pour la personne qu’il était devenu, et les sentiments que Marianne lui avait inspirés lui manquaient, sa compagnie aussi. Il l’appelait tout le temps, lui envoyait des messages chaque jour, mais elle ne répondait jamais. Sa mère lui avait dit qu’il n’avait plus le droit d’aller chez elle, même s’il savait qu’il n’aurait pas osé, de toute façon.
Pendant quelque temps, il a tâché de surmonter cette épreuve en buvant trop et en couchant avec d’autres filles, mais toujours avec angoisse et contrariété...." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2021)
Le roman met également en évidence les limites du langage. Malgré une connexion émotionnelle forte, Connell et Marianne ne parviennent pas à communiquer de manière claire et stable. Les non-dits, les hésitations et les interprétations erronées jouent un rôle central dans la dégradation progressive de leur relation. Le langage apparaît à la fois comme un outil indispensable et comme une source de malentendu : il permet d’entrer en relation, mais ne garantit jamais une compréhension complète.
À cela s’ajoute une dimension corporelle essentielle. Le désir, la vulnérabilité, la maladie et les formes d’auto-destruction, notamment chez Marianne, introduisent des éléments qui échappent à l’analyse rationnelle. Le corps devient ainsi le lieu où se manifeste l’écart entre ce que les personnages comprennent et ce qu’ils vivent réellement. L’amour, loin d’apporter une stabilité, expose au contraire ces fragilités.
Le style de Rooney, marqué par une grande sobriété, renforce cette impression. L’absence d’emphase, la précision des dialogues et la place laissée à l’implicite obligent le lecteur à reconstruire les enjeux relationnels. Cette retenue contribue à la force du roman, tout en pouvant instaurer une certaine distance émotionnelle.
En définitive, "Normal People" ne raconte pas seulement une histoire d’amour, mais propose une réflexion sur l’impossibilité de faire coïncider pleinement conscience, langage et action. Connell et Marianne ne sont ni naïfs ni inconscients : ils perçoivent les dynamiques qui les traversent, mais ne parviennent pas à les transformer.
Le roman décrit ainsi une forme de subjectivité contemporaine caractérisée par une lucidité réelle mais insuffisante, confrontée à des déterminations sociales et affectives qui excèdent sa capacité d’organisation. Ce qui en résulte n’est pas une absence de sens, mais une instabilité persistante, où comprendre ne suffit jamais à agir ni à aimer de manière cohérente.
"Beautiful World, Where Are You" (2021, Sally Rooney)
Avec "Beautiful World, Where Are You", Sally Rooney élargit son champ d’analyse : il ne s’agit plus seulement de relations interpersonnelles, mais d’une tentative de penser simultanément l’intimité, la conscience de soi et la crise du monde contemporain. Le roman articule ainsi les trajectoires individuelles à une inquiétude plus vaste, presque historique.
L’intrigue repose sur deux relations parallèles. D’un côté, Alice, romancière reconnue, entame une relation avec Felix, employé d’entrepôt, issu d’un milieu social différent. De l’autre, Eileen, éditrice, entretient un lien ambigu avec Simon, ami d’enfance, marqué par une tension constante entre attachement affectif et hésitation. Ces deux axes narratifs ne convergent pas vers une résolution commune, mais dessinent une cartographie des relations contemporaines, faites de rapprochements incertains, de malentendus et de tentatives de stabilisation.
Ce qui distingue ce roman des précédents est l’ampleur de la réflexion qui traverse les personnages. Ceux-ci ne se contentent pas d’analyser leurs propres émotions ; ils interrogent également le monde dans lequel ils vivent : le capitalisme, la crise écologique, la religion, le rôle de l’art. Cette dimension est particulièrement visible dans les échanges écrits entre Alice et Eileen, où la pensée devient explicite, développée, presque "essayistique". La conscience de soi s’élargit ainsi en une conscience du monde, informée et critique.
Cependant, cette extension de la lucidité ne produit pas davantage de maîtrise. Les personnages comprennent les structures qui les entourent, identifient leurs propres contradictions, mais demeurent incapables de transformer cette compréhension en action cohérente. Ils continuent à hésiter, à reproduire certains schémas affectifs, à osciller entre désir d’engagement et retrait. La conscience apparaît dès lors comme lucide mais impuissante, incapable de fournir une orientation stable dans un monde perçu comme incertain.
"Dans un bar d’hôtel, une femme assise à une table surveillait la porte d’entrée. Elle avait une apparence soignée : chemisier blanc, cheveux blonds coincés derrière les oreilles. Elle a jeté un coup d’œil à ses messages sur son téléphone puis a de nouveau dirigé son regard vers l’entrée. En cette fin mars, le bar n’était guère fréquenté. Par la fenêtre de droite, le soleil amorçait sa descente sur l’Atlantique. Dix-neuf heures quatre, puis cinq, puis six. Elle a examiné ses ongles sans vraiment s’y intéresser. À dix-neuf heures huit, un homme a franchi le seuil. Mince, brun, visage étroit. Il a promené son regard sur les clients et a sorti son téléphone pour vérifier quelque chose. La femme près de la fenêtre l’a vu mais n’a rien fait pour attirer son attention. Ils paraissaient avoir le même âge, la fin de la vingtaine ou le début de la trentaine. Elle l’a laissé planté là jusqu’à ce qu’il remarque sa présence et s’approche.
Tu es Alice ? a-t-il demandé.
C’est moi.
Felix. Désolé pour le retard.
Pas grave, a-t-elle répondu sans amertume.
Après s’être enquis de ce qu’elle prendrait, il est allé au bar. La barmaid lui a demandé comment il allait. Bien, et toi ? lui a-t-il répondu. Il lui a commandé une vodka tonic et une pinte de blonde. Au lieu de rapporter le soda à table, il l’a versé directement dans le verre d’un geste habile du poignet. La femme attendait en tapotant un sous-bock du bout des doigts. Elle avait l’air plus vive et plus alerte depuis l’arrivée du type. Elle observait le coucher de soleil comme si ça l’intéressait alors qu’elle ne lui avait jusqu’alors pas prêté attention. Quand il est revenu et qu’il a posé leurs boissons sur la table, un peu de bière a débordé, qu’elle a regardée dégouliner le long du verre.
Alors comme ça, tu viens d’emménager dans le coin, a-t-il dit. C’est ça ?
Elle a acquiescé, bu une gorgée et s’est passé la langue sur la lèvre supérieure.
Et pourquoi ? a-t-il demandé.
Qu’est-ce que tu veux dire ?
C’est rare que des gens viennent habiter ici. En général, les gens partent. T’es pas là pour le travail, si ?
Non. Pas vraiment.
Un échange de regards a paru confirmer qu’il espérait davantage d’explications. Plusieurs expressions ont traversé le visage de la jeune femme comme si elle cherchait une réponse, puis elle a esquissé un petit sourire d’un air presque conspirateur.
Je me demandais où aller et on m’a parlé d’une maison ici, à l’extérieur du village, a-t-elle dit. Un ami connaît les propriétaires. Apparemment, ils essaient de la vendre depuis des siècles et ils ont fini par chercher quelqu’un pour l’habiter en attendant. Je me suis dit que ça serait agréable de vivre au bord de la mer. Ça s’est fait sur un coup de tête, voilà tout.
Il buvait sa bière en l’écoutant. Une fois ses explications terminées, elle a paru un peu nerveuse, ce qui se voyait à sa respiration saccadée et à sa mine, comme si elle se moquait d’elle-même. Il l’a regardée sans réagir puis il a posé son verre.
OK. Et avant, tu vivais à Dublin, c’est ça ?
J’ai vécu dans plusieurs endroits. J’ai passé un peu de temps à New York. Je suis originaire de Dublin, ça, je crois que je te l’avais dit. Mais jusqu’à l’année dernière, j’habitais à New York.
Et qu’est-ce que tu vas faire ici ? Chercher du boulot, un truc comme ça ?
Elle n’a pas répondu. Il a souri en s’adossant à son siège sans la quitter des yeux.
Désolé pour l’interrogatoire. Je crois que je n’ai pas bien saisi toute l’histoire.
Ça ne fait rien. Mais comme tu peux t’en rendre compte, je ne suis pas très douée pour fournir des réponses.
Et qu’est-ce que tu fais comme boulot ? Ce sera ma dernière question.
Elle a souri à son tour, d’un air crispé.
Je suis écrivain. Et si tu me racontais ce que tu fais, toi ?
Oh, rien d’aussi original. Je me demande bien ce que tu écris mais je ne te poserai pas la question. Je bosse dans un entrepôt en dehors de la ville.
À faire quoi ?
À faire quoi ? a-t-il répété sur un ton philosophe. À récupérer des articles sur des rayons, à les mettre sur un chariot et à les rapporter pour les faire emballer. Rien de bien passionnant.
Et ça ne te plaît pas ?
Putain, non. Je déteste ça. Mais on ne me paierait pas pour faire quelque chose que j’aime, si ? C’est ça, le truc, avec le boulot. Si c’était agréable, on bosserait gratos.
Elle a acquiescé en souriant. Par la fenêtre, le ciel s’était assombri et des lumières apparaissaient dans le camping pour caravanes : le rougeoiement auréolé de sel des éclairages publics et des lampes d’un jaune plus chaleureux derrière les vitres. La barmaid avait quitté son comptoir pour nettoyer les tables non occupées avec un chiffon. La jeune femme, qui s’appelait Alice, l’a observée quelques secondes puis s’est de nouveau tournée vers l’homme.
Et comment est-ce que les gens se divertissent dans le coin ?
Comme partout ailleurs. Il y a quelques pubs. Une boîte de nuit à Ballina, à une vingtaine de minutes en voiture. Il y a aussi la salle de jeux, mais c’est surtout pour les gamins. J’imagine que tu n’as pas d’amis dans le coin, si ?
Tu es sans doute la première personne avec qui j’ai une discussion depuis mon arrivée.
Il a haussé les sourcils.
Tu es timide ? a-t-il demandé.
À toi de me le dire.
Ils se sont dévisagés. Elle avait cessé de paraître nerveuse, mais son visage prenait une expression plus secrète tandis qu’il l’observait attentivement, comme à la recherche d’un indice. Au bout d’une seconde ou deux, il n’a pas eu l’air de considérer y être parvenu.
Peut-être, a-t-il dit.
Elle lui a demandé où il habitait. Il a répondu qu’il louait une maison avec des amis pas très loin. En regardant par la fenêtre, il a dit que le lotissement était presque visible depuis leur table, qu’il se trouvait juste derrière le camping. Il s’est penché sur la table pour lui montrer, mais s’est rendu compte qu’il faisait trop noir. Bref, c’est par là-bas, a-t-il conclu. Il était toujours penché vers elle et leurs regards se sont croisés. Elle a baissé les yeux sur ses genoux et il a semblé réprimer un sourire en se redressant. Elle lui a demandé si ses parents vivaient toujours dans les parages. Il lui a appris que sa mère était morte un an plus tôt et que son père était « Dieu sait où ».
En fait, il est sans doute à Galway ou un coin comme ça, a-t-il ajouté. On ne va pas le retrouver, genre, en Argentine. Je ne l’ai pas vu depuis des années.
Je suis désolée pour ta mère, a-t-elle dit.
Ouais, merci.
Moi non plus, je n’ai pas vu mon père depuis longtemps. Il… n’est pas très fiable.
Felix a levé les yeux de son verre.
Ah ouais ? Il boit ?
Mouais. Et il… raconte des histoires.
Felix a acquiescé.
Je croyais que c’était ton boulot, a-t-il dit.
Elle est devenue toute rouge. Il a paru étonné, voire inquiet.
Très drôle, a-t-elle commenté. Bon. Tu veux un autre verre ? ..." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2022)
Les relations elles-mêmes restent traversées par des asymétries — sociales, culturelles, affectives — qui ne sont jamais entièrement résolues. La relation entre Alice et Felix, par exemple, met en jeu des différences de classe qui influencent leurs interactions sans être constamment formulées. De même, le lien entre Eileen et Simon repose sur une histoire commune qui ne suffit pas à produire une stabilité présente. Le désir circule dans un espace où les positions ne sont jamais définitivement fixées.
Le langage joue un rôle central, mais ambivalent. Contrairement aux œuvres précédentes de Rooney, une partie importante des analyses est explicitement formulée. Les personnages parlent, écrivent, expliquent. Pourtant, cette verbalisation accrue ne résout pas les tensions. Le langage permet de penser, mais non de stabiliser l’expérience. Il révèle les contradictions sans les dépasser.
Le roman est également traversé par une inquiétude temporelle diffuse. Les personnages ont le sentiment de vivre à un moment charnière, marqué par la fragilité du monde et la difficulté d’imaginer un avenir. Cette conscience historique ne se traduit pas par une action collective ou politique, mais par une interrogation persistante : comment vivre, aimer, créer, dans un contexte perçu comme instable ? L’intime et le global se rejoignent ainsi dans une même incertitude.
"Ils en ont pris un deuxième puis un troisième. Il lui a demandé si elle avait des frères et sœurs, et elle a répondu qu’elle n’avait qu’un frère plus jeune. Il a dit que lui aussi, il avait un frère. Au bout du troisième verre, Alice avait le visage rose, le regard perdu et brillant. Felix était exactement comme à son arrivée. Il n’avait changé ni d’attitude ni de ton. Mais alors qu’elle tournait plus souvent le regard vers la salle, exprimant un intérêt diffus pour son environnement, il lui portait une attention plus marquée et plus intense. Elle a agité les glaçons dans son verre vide pour s’amuser.
Tu veux voir la maison ? a-t-elle proposé. Ça fait un moment que j’ai envie de frimer, mais je ne savais pas qui faire venir. Bien sûr, je vais inviter mes amis. Sauf qu’ils vivent tous ailleurs.
À New York.
À Dublin, surtout.
Où est ta maison ? a-t-il demandé. On peut y aller à pied ?
Sans problème. En fait, on va même être obligés d’y aller à pied parce que je ne conduis pas. Et toi ?
Pas dans cet état. En tout cas, je prends pas le risque. Mais oui, j’ai le permis.
Dis donc, c’est romantique, a-t-elle murmuré. Tu veux prendre un autre verre ou on y va ?
À cette remarque, à la façon dont elle avait été prononcée, à l’utilisation du mot « romantique », il a eu l’air un peu surpris. La tête baissée, elle cherchait quelque chose dans son sac.
D’accord, on y va, a-t-il dit.
Elle s’est levée et elle a enfilé son manteau, un imperméable beige avec une unique rangée de boutons. Il l’a regardée retrousser une manche à l’identique de l’autre. Debout, il était à peine plus grand qu’elle.
C’est loin ? a-t-il demandé.
Elle lui a adressé un sourire espiègle.
Tu es en train de changer d’avis ? Si tu en as marre de marcher, tu pourras toujours me laisser en plan et rebrousser chemin, j’ai l’habitude. L’habitude de marcher seule, pas d’être laissée en plan. Quoique, ça aussi, je pourrais m’y faire, mais ce n’est pas le genre de chose que je confierais à un inconnu.
Il a gardé le silence et s’est contenté de hocher la tête d’un air presque patient, comme si cet aspect de sa personnalité, cette tendance à être « spirituelle » et prolixe, était, après une ou deux heures de conversation, une caractéristique qu’il avait remarquée mais décidé d’ignorer. En partant, il a salué la barmaid. Le geste a surpris Alice. Elle a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule comme pour lancer un dernier regard à la jeune femme. Dehors, elle lui a demandé s’il la connaissait. Dans leur dos, il y avait le bruit apaisant des vagues qui se brisaient. L’air était frais.
La fille qui bosse ici ? a dit Felix. Sinead. Ouais, je la connais. Pourquoi ?
Elle doit se demander ce que tu fabriques avec moi.
D’un ton égal, Felix a répondu : À mon avis, elle a très bien compris. C’est par où ?
Alice a glissé les mains dans les poches de son imperméable et elle est partie à l’assaut de la colline. Comme s’il venait de la défier, voire de la rabrouer, mais que loin de l’avoir effrayée, ç’avait au contraire renforcé sa détermination.
Pourquoi, tu donnes souvent rendez-vous ici ? a-t-elle demandé.
Il devait hâter le pas pour se maintenir à sa hauteur.
C’est une question bizarre, a-t-il répondu..." (Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2022)
Le style de Rooney reste fidèle à sa sobriété, mais intègre ici une dimension plus réflexive. L’alternance entre scènes narratives et correspondances produit un équilibre entre incarnation et analyse, même si cette tension peut parfois donner l’impression d’un glissement vers l’essai.
Les personnages cherchent à croire en la possibilité d’un monde habitable, sans jamais parvenir à s’en assurer. La conscience de soi, désormais élargie à une conscience du monde, reste lucide mais insuffisante, incapable de combler l’écart entre compréhension et action. Le roman décrit ainsi une condition contemporaine où l’intelligence du réel ne dissipe ni l’incertitude ni le besoin de sens, et où vivre consiste peut-être à maintenir des liens et des formes d’attention malgré l’absence de certitude sur leur valeur ou leur avenir.
"The Worst Person in the World" (2021)
Le film est réalisé par Joachim Trier, qui coécrit également le scénario avec Eskil Vogt. Ensemble, ils proposent une narration fragmentée en chapitres, presque littéraire, qui épouse les fluctuations de la conscience de son personnage principal, Julie, interprétée par Renate Reinsve, qui livre ici une performance particulièrement marquante. Comme les protagonistes rooneyniens, Julie expérimente différentes versions d’elle-même sans parvenir à se fixer, les relations amoureuses ne sont jamais idéalisées (elles sont traversées par des déséquilibres (âge, maturité, attentes, elles révèlent les limites de la communication émotionnelle et oscillent entre attachement sincère et incapacité à s’engager), et le film, comme les romans de Rooney, s’attache moins aux événements qu’aux hésitations, aux contradictions, aux micro-émotions. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de raconter une réussite ou un échec, mais de capter ce moment fragile où une vie se cherche — et où tout reste encore possible ...
Un film qui s’est imposé comme un portrait emblématique des jeunes adultes européens d’aujourd’hui, souvent décrit comme une œuvre générationnelle.
Le film de Joachim Trier suit Julie, une jeune femme d’Oslo, sur plusieurs années, à travers une succession de choix, de ruptures et d’expériences qui dessinent progressivement son identité.
Julie apparaît d’emblée comme une figure instable mais lucide. Elle change de voie universitaire à plusieurs reprises — médecine, psychologie, photographie — révélant moins une incapacité qu’un refus de se laisser enfermer dans une trajectoire prédéfinie. Cette indécision devient le cœur du film : Julie cherche non seulement ce qu’elle veut faire, mais surtout qui elle veut être.
Sa relation avec Aksel marque une première phase importante. Aksel, auteur de bande dessinée reconnu et plus âgé, incarne une forme de maturité et de stabilité. Leur histoire est sincère, mais traversée par un décalage profond : Aksel est prêt à s’engager dans une vie structurée, tandis que Julie se sent encore en devenir. La question de la maternité cristallise ce désaccord et fait émerger une tension entre désir individuel et attentes sociales.
Un tournant s’opère lorsque Julie rencontre Eivind lors d’une soirée. Leur connexion est immédiate, presque suspendue hors du temps. Julie quitte alors progressivement Aksel pour entamer une nouvelle relation. Cette transition, loin d’être héroïque, est marquée par l’ambivalence : elle agit selon son désir, mais sans pouvoir en assumer pleinement les conséquences.
Avec Eivind, Julie expérimente une relation plus légère, plus contemporaine, mais tout aussi fragile. Les mêmes incertitudes persistent : peur de l’engagement, difficulté à se projeter, oscillation constante entre liberté et attachement. Le film montre que changer de partenaire ne résout pas les conflits intérieurs.
Dans sa dernière partie, le récit prend une tonalité plus grave. Julie apprend qu’Aksel est malade. Elle renoue avec lui dans une relation transformée, débarrassée des tensions passées. Cette confrontation à la maladie introduit une dimension nouvelle : le temps devient irréversible, les choix prennent un poids définitif. Julie est forcée de mesurer ce qui a été perdu, mais aussi ce qui a été vécu.
Le film s’achève alors que Julie semble avoir trouvé une certaine stabilité professionnelle comme photographe. Elle observe les autres — couples, enfants, vies installées — sans que cela ne suscite ni regret total ni adhésion complète. Elle n’a pas « résolu » sa vie, mais elle accepte désormais son incertitude.
