Eastern Mediterranean - "The Great Sea: A Human History of the Mediterranean", David Abulafia (2011) - "Geography, Religion, Gods, and Saints in the Eastern Mediterranean", Erica Ferg (2019) - "Paradise Lost: Smyrna 1922", Giles Milton (2008) - Jenny White, "Muslim Nationalism and the New Turks" (2013) - Feroz Ahmad, "The Making of Modern Turkey" (1993) - Roderick Beaton, "The Greeks" (2021) - Raymond Kévorkian, "The Armenian Genocide: A Complete History" (2011) - David McDowall, "A Modern History of the Kurds" (2004 ) - "The New Byzantines: The Rise of Greece and Return of the Near East", Sean Mathews (2025/2026) - "Religion and Social Change in Modern Turkey: The Case of Bediuzzaman Said Nursi", Serif Mardin  (1989) - "The New Sultan: Erdogan and the Crisis of Modern Turkey" (Soner Cagaptay, 2017) -  ...

Last update 11/11/2025


Dans "The Great Sea" (2011), l’Eastern Mediterranean apparaît comme un laboratoire historique de la complexité géopolitique, où se croisent des empires, des langues, des religions, des diasporas, un lieu dans lequel la coexistence produit autant de connexions que de tensions.

Turquie, Grèce et Chypre ne sont donc compréhensibles qu’à travers cette histoire longue, celle d’un espace où les appartenances sont multiples, instables, et toujours redéfinies par les rapports de force.

Malheureusement, cette "longue histoire" est, soit tronquée, soit totalement méconnue quand elle n'est pas falsifiée tant pour des raisons de stratgie de domination que par une ignorance croissante dont les médias de toute obédience et pouvoirs associés font aujourd'hui preuve. Il est crucial pour les générations à venir de repartir en quête de cette "longue histoire" si l'on veut a minima ne pas s'enfermer dans des prises de position rapides et des jugements hâtifs qui ne font qu'accroître les antagonismes de ce XXIe siècle naissant ...

 

Contrairement à des ensembles comme "Middle East" ou "North Africa", "Eastern Mediterranean" n’est pas une région naturellement stabilisée dans les sciences sociales. Elle est plutôt contextuelle (elle dépend des enjeux étudiés), à géométrie variable (la Libye ou même l’Italie du Sud peuvent parfois être incluses ou exclues), et souvent définie par les problèmes plus que par une identité commune. De plus, "Eastern Mediterranean” est moins utilisé comme catégorie culturelle, car les langues y sont très différentes, les traditions religieuses sont multiples, et les trajectoires historiques ont divergé. Il n’existe pas de sentiment d’appartenance unifié à une “culture est-méditerranéenne” au sens strict. 

Mais si la catégorie est instable sur le plan culturel, il existe des expériences historiques communes (empires, migrations, conflits), des formes de coexistence et de fragmentation similaires, des thèmes récurrents dans les œuvres (exil, mémoire, identité multiple, ville fragmentée). C’est ce que l’on retrouve chez des auteurs tels que Mahmoud Darwish, Orhan Pamuk, Nikos Kazantzakis, ou Naguib Mahfouz. Leurs œuvres ne décrivent pas une région unifiée, mais font apparaître des structures d’expérience comparables ...

 

"Eastern Mediterranean" (la Méditerranée orientale) désigne cet espace situé à l’extrémité Est de la mer Méditerranée, là où les rivages de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique se rapprochent au point parfois de se répondre.

Elle s’étend des côtes de la Grèce et des îles de la mer Égée jusqu’aux rivages du Levant — Turquie, Syrie, Liban, Israël, territoires palestiniens — et se prolonge vers le sud jusqu’à l’Égypte et la Libye. Elle inclut des villes dont les noms résonnent depuis des siècles : Athènes, Istanbul, Smyrne, Beyrouth, Haïfa, Alexandrie, Tripoli. Elle est traversée par des mers aux identités fortes — mer Égée, mer de Crète, bassin levantin — qui ne séparent pas autant qu’elles relient.

 

La Méditerranée orientale n’est pourtant pas seulement un espace sur une carte. Elle est une mémoire dense, stratifiée, parfois contradictoire — un lieu où les langues se superposent, où les dieux ont changé de nom sans jamais disparaître tout à fait, où les récits circulent autant que les hommes....

Partant des analyses développées dans l’ouvrage "Turbulence in the Eastern Mediterranean: Geopolitical, Security and Energy Dynamics" (Emile Hokayem, Rym Momtaz -  Routledge, Chapman & Hall, 2024), qui a le mérite d’offrir une lecture structurée, stratégique et actualisée d’une région redevenue centrale dans les équilibres internationaux — notamment en reliant entre eux des conflits souvent étudiés séparément (Libye, Syrie, tensions entre la Grèce et la Turquie, Israël et le Liban, etc.) — s’impose l’idée que la Méditerranée orientale fonctionne comme un système géopolitique cohérent, bien que profondément fragmenté ...

 

La Méditerranée orientale désigne l’espace situé à l’est du bassin méditerranéen, structuré autour de la mer Égée et du bassin levantin, reliant les côtes de la Grèce, de la Turquie, de Chypre, de la Syrie, du Liban, d’Israël, des territoires palestiniens, de l’Égypte et, dans certaines approches, de la Libye.

Point de jonction entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, elle concentre dans un espace restreint des routes maritimes essentielles, des zones de forte densité historique, et des lignes de contact permanentes entre États, sociétés et cultures.


"The Great Sea: A Human History of the Mediterranean", David Abulafia (2011)

Référence majeure en historiographie anglo-saxonne, traduit ensuite en plusieurs langues (dont le français en 2013, "La Grande Mer : Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens", 2022), l’originalité majeure d’Abulafia est de s’écarter de la tradition inaugurée par Fernand Braudel, qui insistait sur les structures de longue durée (climat, géographie, économie), et de proposer au contraire une histoire centrée sur les acteurs, les circulations concrètes (marchands, migrants, esclaves, pèlerins), les réseaux portuaires comme moteurs historiques. La Méditerranée n’est pas une unité naturelle, elle est fabriquée par les mobilités humaines.

L’un des apports essentiels du livre est de dépasser l’image idéalisée d’un espace harmonieux. Abulafia montre des périodes d’intense coexistence (commerce, traductions, échanges religieux), mais aussi des ruptures violentes (conquêtes, expulsions (Juifs d’Espagne, Grecs d’Anatolie…), conflits impériaux), d’où une idée clé : la Méditerranée est un espace de contact instable, jamais homogène.

Le livre insiste fortement sur les diasporas juives, arméniennes, grecques, italiennes, les minorités marchandes multilingues, les identités flexibles et stratégiques, autant de groupes qui assurent la continuité des échanges, la transmission culturelle, la connexion entre mondes politiques différents. 

 

Dans "The Great Sea", la Méditerranée orientale n’est pas une simple sous-région : elle constitue un cœur dynamique, où se cristallisent les logiques fondamentales de l’histoire méditerranéenne - circulation, pluralité, rivalité....

- Abulafia insiste sur le fait que la zone formée par la mer Égée, l’Anatolie et le Levant est un carrefour structurant entre trois grands ensembles, l’Europe latine, l’Empire byzantin puis ottoman, les mondes islamiques orientaux. La ville de Constantinople (Istanbul) incarne cette centralité : capitale impériale, verrou stratégique entre mer Noire et Méditerranée, et hub commercial reliant routes terrestres et maritimes. L’Eastern Mediterranean apparaît ainsi comme un pivot géopolitique, dont le contrôle conditionne l’équilibre régional.

- L’un des apports majeurs du livre est de montrer que la région est historiquement caractérisée par une densité exceptionnelle de diversité, langues (grec (dominant dans l’espace égéen), turc (à partir de l’époque ottomane), arabe (zones levantines), arménien, ladino (diaspora juive séfarade); Religions (christianisme orthodoxe (Grèce, Balkans, Anatolie), catholicisme latin (présence vénitienne et génoise), islam (Empire ottoman), judaïsme diasporique). Cette pluralité produit des sociétés où les individus peuvent appartenir simultanément à plusieurs sphères, religieuse, linguistique, économique. Mais Abulafia souligne que cette coexistence est fonctionnelle plutôt qu’idéologique : elle repose sur des équilibres politiques (notamment impériaux), non sur un idéal de tolérance.

- Le rôle structurant des îles et des réseaux maritimes - La Grèce et ses archipels jouent un rôle fondamental dans cette dynamique. Ainsi, les îles égéennes forment un réseau de relais commerciaux et permettent la circulation entre l'Anatolie, les Balkans, le Levant, et sont souvent disputées (Byzantins, Latins, Ottomans). Chypre est de plus un cas exemplaire compte tenu de sa position stratégique entre Orient et Occident. L'île a connu des dominations successives (byzantine, franque (Lusignan), vénitienne, ottomane) et illustre parfaitement la superposition des influences culturelles et la fragilité des équilibres politiques.

- Dans cette région, les diasporas jouent un rôle décisif. Qu'ils soient marchands grecs opérant dans tout le bassin, communautés arméniennes reliant Anatolie et Levant, réseaux juifs séfarades après 1492, ces groupes développent des identités mobiles (adaptées aux contextes locaux) et stratifiées (locale / impériale / diasporique). Abulafia montre que l’identité n’est pas fixe mais elle est négociée en permanence, en fonction des opportunités économiques et des contraintes politiques.

- Un équilibre fragile entre coexistence et violence - La Méditerranée orientale est aussi marquée par des tensions récurrentes, rivalités entre puissances (Venise, Empire ottoman, États latins), conflits religieux et politiques, épisodes de violence (conquêtes, massacres, expulsions). Loin d’un modèle de coexistence harmonieuse, Abulafia décrit un système dans lequel la diversité est réelle et toujours menacée par des ruptures brutales.

- L’analyse d’Abulafia est particulièrement éclairante pour comprendre la période moderne.

Les XIXe–XXe siècles ont vu la montée des nationalismes (grec, turc, arabe), le déclin de l’Empire ottoman, l'intervention des puissances européennes. Conséquences: une redéfinition territoriale, une homogénéisation ethno-religieuse et des déplacements forcés (notamment entre Grèce et Turquie). La région est passée d’un système impérial pluraliste à un système d’États-nations exclusifs. Ce basculement explique les tensions persistantes entre Grèce et Turquie, la division de Chypre, la difficulté à gérer la diversité héritée. 

Ce que montre Abulafia, 

- c'est que la pluralité n’est pas une exception mais une condition structurelle

- que les identités méditerranéennes sont historiquement composites, évolutives, et souvent conflictuelles

- et que les fractures contemporaines ne sont pas nouvelles, mais prolongent des dynamiques anciennes ...


Chronologie (Timeline)

L’Eastern Mediterranean n’est pas seulement une juxtaposition de crises entre Grèce, Turquie et Chypre. C’est un espace de sédimentation historique où se superposent cinq strates ....

1. - une strate impériale, Byzance, puis l’Empire ottoman, qui ont longtemps intégré la région dans un même espace politique.

2. - une strate nationale au XIXe et au début du XXe siècle, indépendance grecque, kémalisme, Lausanne, échanges de populations. C’est là que se fabriquent les mémoires antagonistes les plus durables.

3. - une strate chypriote, qui donne au système régional son nœud principal depuis les années 1950. Chypre n’est pas un dossier annexe ; c’est le point où s’articulent nationalismes, garanties extérieures, droit international et sécurité maritime.

4. - S’ajoute une strate euro-atlantique : OTAN, doctrine Truman, UE. Elle canalise les conflits sans les dissoudre.

5. - Enfin, une strate contemporaine faite d’énergie, de migrations et de délimitations maritimes, qui redonne à la région une centralité stratégique visible depuis les années 2010 ... 


1453 : chute de Constantinople

La prise de Constantinople par les Ottomans ne vaut pas seulement comme fin de Byzance : elle installe durablement l’Anatolie, les Balkans et les détroits dans un même espace impérial. Pour la mémoire grecque, 1453 devient le grand traumatisme inaugural ; pour l’histoire turque, c’est un acte fondateur de souveraineté impériale.

1570–1571 : conquête ottomane de Chypre

La conquête de Chypre par les Ottomans rattache l’île à l’espace anatolien et levantin, tout en y installant une population musulmane anatolienne. C’est un moment décisif, car Chypre devient dès lors un objet de rivalité stratégique permanent entre projection maritime, contrôle des routes et logiques communautaires.

1821–1832 : guerre d’indépendance grecque et naissance de l’État grec

L’insurrection grecque, reconnue internationalement au début des années 1830, ouvre la question centrale du XIXe siècle oriental : comment transformer des populations impériales en nations territoriales. La Grèce indépendante ne sort pas simplement de l’Empire ottoman ; elle se constitue aussi contre lui, tout en héritant de ses cadres sociaux, économiques et religieux.

XIXe siècle : la “Grande Idée” grecque et la cristallisation des nationalismes

Au cours du XIXe siècle, la Megali Idea projette l’État grec au-delà de ses frontières, en visant les populations grecques de l’Empire ottoman et, à terme, Constantinople. En face, la réforme puis la crise de l’Empire ottoman nourrissent des réponses impériales, puis nationales, qui préparent la future Turquie républicaine. L’Eastern Mediterranean devient ici un espace où la continuité impériale cède progressivement la place à des souverainetés concurrentes.

1878 : Chypre passe sous administration britannique

Lorsque la Grande-Bretagne prend l’administration de l’île, Chypre cesse d’être une périphérie ottomane ordinaire et devient un verrou impérial britannique sur la route de Suez et du Levant. Cette bascule est décisive : elle internationalise la question chypriote et prépare les futurs conflits entre enosis (union avec la Grèce), intérêts stratégiques britanniques et préoccupations turques de sécurité.


Une zone ancienne de confrontation entre ensembles civilisationnels ...

L'"Eastern Mediterranean" (Méditerranée orientale) est l’un des principaux foyers historiques de formation et d’interaction des grandes civilisations. Mondes grec, romain, byzantin, perse, arabe, ottoman — puis puissances européennes — s’y sont succédé, affrontés, superposés. Ces héritages ne relèvent pas uniquement du passé. Ils continuent d’informer les représentations, les identités, et parfois les revendications contemporaines. Les frontières actuelles recouvrent des espaces dont la mémoire est bien plus ancienne et souvent disputée. Cette profondeur historique traverse aussi les œuvres. Chez Nikos Kazantzakis, la tension entre héritage antique, christianisme et modernité est centrale ; chez Orhan Pamuk, elle prend la forme d’un dialogue inquiet entre Orient et Occident, entre passé impérial et présent national.

 

Selon Erica Ferg, dans "Geography, Religion, Gods, and Saints in the Eastern Mediterranean" (2019), la géographie spécifique de la Méditerranée orientale (climat, agriculture, cycles naturels) a profondément façonné les formes religieuses sur le long terme, au point de produire des continuités entre religions antiques et monothéismes. C'est dire que les pratiques religieuses dans la région ne sont pas seulement déterminées par les doctrines (judaïsme, christianisme, islam), mais aussi par un substrat géographique et culturel commun.

L’un des apports les plus originaux du livre d’Erica Ferg réside dans la mise en évidence de figures religieuses communes aux trois grands monothéismes. Dans certaines régions de la Méditerranée orientale, des figures telles que Élie dans le judaïsme, Saint Georges dans le christianisme et al-Khidr dans l’islam ne sont pas strictement cloisonnées par appartenance religieuse.

Au contraire, elles font l’objet de formes de vénération partagées entre communautés juives, chrétiennes et musulmanes. Ces figures, bien que rattachées à des traditions distinctes, présentent des caractéristiques similaires : elles sont associées à la fertilité, à la pluie, à la végétation et à la protection des communautés rurales. Ainsi, elles répondent à des préoccupations communes liées aux conditions de vie agricoles et aux aléas climatiques.

Ce phénomène témoigne d’une réalité religieuse locale marquée par la circulation, l’adaptation et la superposition des croyances. Il révèle que, dans la Méditerranée orientale, les pratiques religieuses dépassent souvent les frontières doctrinales pour s’inscrire dans un espace culturel partagé, façonné à la fois par l’histoire et par l’environnement.

Erica Ferg met également en évidence des continuités profondes entre les figures religieuses monothéistes et les divinités de l’Antiquité. Elle établit notamment des parallèles avec Baal-Hadad et Zeus, en particulier dans leur dimension liée aux phénomènes météorologiques.

Ces divinités anciennes étaient déjà associées à des fonctions essentielles telles que le contrôle de la pluie, des orages et de la fertilité, éléments cruciaux dans des sociétés largement dépendantes de l’agriculture. Or, ces mêmes attributs se retrouvent dans les figures plus tardives étudiées dans les traditions juive, chrétienne et musulmane. Ainsi, loin de constituer des ruptures radicales, les monothéismes apparaissent ici comme s’inscrivant dans une forme de continuité symbolique et fonctionnelle. Cette permanence des motifs religieux, sur plusieurs millénaires, souligne le rôle structurant de l’environnement et des pratiques sociales dans la transmission et la transformation des croyances dans la Méditerranée orientale.

 

Ilham Khuri-Makdisi a proposé dans "The Eastern Mediterranean and the Making of Global Radicalism, 1860–1914" une idée forte :  le Moyen-Orient (surtout Beyrouth, Le Caire, Alexandrie) n’était pas en marge, mais au cœur des circulations intellectuelles radicales mondiales (socialisme, anarchisme, etc.), contestant ainsi l’idée classique selon laquelle ces idées viendraient uniquement d’Europe.

Un ouvrage qui critique ces deux visions si classiques que sont les récits nationalistes (qui simplifient l’histoire en cadres nationaux) et l’eurocentrisme (qui minimise le rôle du Moyen-Orient). Le Moyen-Orient apparaît ainsi comme un carrefour actif, et non un simple récepteur, des villes-mondes connectées et cosmopolites , Beyrouth, Le Caire et Alexandrie, une forte circulation entre Empire ottoman, Europe et diaspora, des idées socialistes ou anarchistes qui ne sont pas simplement “importées” mais réinterprétées, traduites et adaptées aux contextes ottoman et égyptien. Et ce radicalisme diffus et pluriel est autant présent dans la presse, le théâtre, les cercles intellectuels que porté par des acteurs variés (et non seulement élites : ouvriers, migrants, artisans). 

 

Jean-Paul Roux, "Histoire des Turcs, Deux mille ans du Pacifique à la méditerranée"(2000, Fayard)

Jean-Paul Roux est un historien français, ancien directeur de recherche au CNRS, spécialiste des mondes turco-mongols, de l’islam et des religions d’Asie centrale. Il appartient à une génération d’orientalistes formés dans une tradition érudite classique, marquée par l’histoire des civilisations. 

L’ouvrage propose une histoire globale et de longue durée des peuples turcs, depuis leurs origines en Asie centrale jusqu’à leur implantation en Anatolie et la formation de l’Empire ottoman. L’idée directrice est qu’il existe une continuité historique et culturelle turque, structurée par le nomadisme, les structures impériales, l’intégration progressive à l’islam. Une vision d’ensemble couvrant un espace immense (Asie centrale, Moyen-Orient, Anatolie) qui a longtemps servi d’introduction au grand public cultivé: mais une tendance à essentialiser les “Turcs” comme une entité cohérente à travers les siècles, relativement daté au regard des renouvellements historiographiques (histoire connectée, micro-histoire, études post-impériales).

 

"The History of Turkey: Grandeur and Grievance", Maurus Reinkowski (2023)

Cet ouvrage propose une analyse critique et complète du premier siècle de la République turque, depuis sa fondation par Atatürk jusqu'à l'ère Erdoğan. Maurus Reinkowski est historien à l’Université de Bâle, spécialiste de la fin de l’Empire ottoman et des transformations politiques du Moyen-Orient. L’ouvrage analyse la Turquie républicaine à travers une tension centrale, la coexistence entre un imaginaire de puissance (“grandeur”) et un sentiment d’injustice ou de dépossession (“grievance”). Cette tension structure les rapports entre État et société, les clivages idéologiques (kémalisme / islam politique), et les dynamiques politiques contemporaines. Un ouvrage stimulant, mais qui relève davantage d’une interprétation synthétique que d’une analyse exhaustive.

 

"Histoire de la Turquie", Hamit Bozarslan (2021, Tallandier)

C'est la synthèse de référence sur l'histoire de l'Empire ottoman et de la République turque, très utile pour comprendre la Turquie contemporaine. Hamit Bozarslan est historien et politiste, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste reconnu du Moyen-Orient, de la violence politique et de la question kurde. 

Sa thèse centrale : la Turquie est structurée par des logiques de conflictualité, de construction étatique et de gestion autoritaire des diversités. 

Une synthèse exigeante, mais qui reflète l’état le plus avancé de la recherche actuelle.

Trois ouvrages complémentaires relatifs à l'Histoire de la Turquie, mais qui relèvent de trois générations et de trois manières différentes de penser l’histoire ...


L’historiographie grecque est moins structurée autour d’un récit continu “civilisationnel” unique comme chez Roux pour les Turcs. Contrairement au cas turc (où une narration de continuité a été plus facilement construite), la Grèce pose des problèmes d’interprétation profonds, à la fois historiques, politiques et identitaires....

La difficulté à produire, pour la Grèce, un équivalent de l’ouvrage de Jean-Paul Roux sur les Turcs tient à un problème historiographique fondamental : la question de la continuité historique grecque. Là où l’histoire des peuples turcs peut être présentée — non sans simplifications — comme une trajectoire relativement continue depuis l’Asie centrale jusqu’à la Turquie contemporaine, le cas grec est marqué par des ruptures profondes qui rendent toute synthèse unifiée problématique.

En effet, l’histoire grecque se structure autour de trois grands ensembles distincts ...

- la Grèce antique (civilisation polythéiste, cités indépendantes (Athènes, Sparte…), langue grecque ancienne, référence majeure pour l’Europe, philosophie, démocratie).

- l’Empire byzantin (empire chrétien orthodoxe, structure impériale centralisée, identité dominante : “romaine” (Rhomaioi), pas “grecque” au sens antique, culture grecque, mais profondément transformée).

- et la Grèce moderne (après 1821, État-nation, construit dans un contexte européen (nationalisme, romantisme), revendique l’héritage antique).

Ces trois moments ne s’enchaînent pas naturellement.

La Grèce antique est caractérisée par un monde de cités indépendantes, polythéistes, et constitue la référence fondatrice de la culture européenne. L’Empire byzantin, en revanche, est un empire chrétien, centralisé, dont les habitants se définissent avant tout comme « Romains » (Rhomaioi), et non comme Grecs au sens antique. Quant à la Grèce moderne, née au XIXe siècle dans le contexte des nationalismes européens, elle est un État-nation qui revendique l’héritage antique, mais dans un cadre politique et idéologique entièrement nouveau.

Le problème historiographique central réside donc dans la question suivante : existe-t-il une continuité entre ces trois “Grèces” ? Cette question a été au cœur de débats particulièrement intenses, notamment à partir du XIXe siècle, au moment de la formation de l’État grec moderne. 

Dans ce contexte, une historiographie nationale s’est développée pour affirmer l’existence d’une continuité ininterrompue du peuple grec. L’historien Konstantinos Paparrigopoulos joue ici un rôle déterminant en intégrant Byzance dans le récit national grec, alors que cette période avait auparavant été marginalisée ou perçue comme étrangère à l’héritage antique. Cette construction vise à légitimer l’État grec en l’inscrivant dans une profondeur historique prestigieuse.

Cependant, cette vision a été contestée, notamment par des historiens occidentaux qui ont insisté sur les ruptures plutôt que sur les continuités. 

Dès le XIXe siècle, Jakob Philipp Fallmerayer avance une thèse radicale selon laquelle les Grecs modernes ne descendraient pas directement des Grecs antiques, en raison des transformations démographiques liées aux invasions et aux migrations. Si cette thèse est aujourd’hui largement rejetée dans sa forme extrême, elle a contribué à poser de manière durable la question des discontinuités historiques.

Les approches contemporaines adoptent généralement une position intermédiaire. Elles reconnaissent l’existence de certaines continuités — notamment linguistiques et religieuses — tout en soulignant des transformations profondes dans les structures politiques, sociales et identitaires. La nation grecque moderne apparaît ainsi comme une construction historique, élaborée à partir d’éléments hérités, mais aussi réinterprétés dans un contexte nouveau, notamment sous l’influence du philhellénisme européen et des idéologies nationalistes du XIXe siècle.

 

Cette complexité explique pourquoi il est difficile de produire un ouvrage couvrant “2000 ans de Grèce” avec une cohérence comparable à celle proposée par Roux pour les Turcs. Une telle synthèse risquerait soit de forcer artificiellement une continuité, soit de minimiser les ruptures pourtant essentielles à la compréhension historique. De plus, la question est politiquement sensible : elle touche à la définition même de l’identité nationale grecque, ainsi qu’à des enjeux liés à la légitimité historique et territoriale.

À cela s’ajoute une fragmentation du champ académique. Les spécialistes de la Grèce antique, de Byzance et de la Grèce moderne appartiennent souvent à des traditions disciplinaires distinctes, avec des méthodes et des problématiques propres. Cette division rend plus difficile l’élaboration d’une synthèse globale unifiée.

Roderick Beaton, dans "The Greeks: A Global History" représente sans doute la tentative la plus aboutie en racontant l’histoire des “Grecs” comme communauté linguistique et culturelle mobile. Il va suivre les grécophones, où qu’ils soient, Asie Mineure, Byzance, diaspora, et ne limite pas les Grecs à un territoire ou à un État. Comme le soulignent plusieurs lectures critiques, son livre est une histoire des “Greek-speaking peoples” sur trois millénaires ...

En comparaison, le cas turc présente une plus grande “fluidité narrative”.

Malgré des transformations importantes, il est plus aisé de construire une continuité entre les peuples turcs des steppes, les grands empires (notamment seldjoukide et ottoman) et la Turquie contemporaine. Cette continuité est elle aussi en partie construite, mais elle repose sur des éléments plus aisément articulables, notamment une tradition impériale et une identité politique relativement adaptable.

 

Roderick Beaton, "The Greeks" (2021)

Beaton insiste sur un point clé : les Grecs ne sont pas un peuple enraciné de façon stable, mais une diaspora permanente, un réseau culturel, une présence diffuse dans le monde. Beaton montre que l’histoire grecque est moins celle d’une continuité nationale que celle d’une série de recompositions, souvent liées à des espaces impériaux et transnationaux.

Une lecture profondément renouvelée de l’histoire grecque, particulièrement utile pour penser les dynamiques du XXe siècle, 

1. Une histoire sur la longue durée et à l’échelle globale

Beaton dépasse le cadre strict de l’État grec pour proposer une histoire diasporique et transnationale. Il montre que le fait grec ne se limite pas au territoire national, mais s’inscrit dans des circulations (Empire ottoman, Méditerranée, diaspora).

2. Une remise en question du récit national classique

L’ouvrage déconstruit l’idée d’une continuité linéaire entre Antiquité, Byzance et Grèce moderne. Il insiste au contraire sur les reconfigurations successives de l’identité grecque, notamment au moment des crises comme 1922.

3. Une relecture de la « Grande Catastrophe » (1922)

Beaton met en lumière cet événement comme un tournant fondamental, marquant la fin du projet expansionniste (Megali Idea) et le basculement vers un État plus territorialisé et recentré.

4. L’importance des interactions gréco-ottomanes et gréco-turques

Contrairement à une vision strictement conflictuelle, il souligne les interdépendances historiques entre Grecs et Ottomans/Turcs, ce qui permet de mieux comprendre à la fois les conflits et les phases de coexistence ou de rapprochement.


Des langues, des identités, des mémoires en tension ...

La complexité géopolitique de l'"Eastern Mediterranean" (Méditerranée orientale) se prolonge dans les structures sociales et culturelles. La coexistence de langues multiples — grec, arabe, turc, hébreu, arménien — et de traditions religieuses majeures produit des identités souvent plurielles, parfois conflictuelles. Les déplacements de populations, les diasporas, les héritages impériaux et coloniaux ont contribué à fragmenter les appartenances. 

Cette réalité s’exprime avec une force particulière dans les œuvres de Mahmoud Darwish, où la langue devient le lieu d’une identité déplacée, ou chez Naguib Mahfouz, dont les récits ancrés dans Le Caire donnent à voir les tensions entre tradition, modernité et transformations politiques. Et la littérature ne se contente pas d’illustrer ces dynamiques : elle en constitue une forme de connaissance, elle permet d’accéder à ce que les analyses ne peuvent entièrement saisir : l’expérience de l’exil et du retour, la coexistence de plusieurs langues dans une même vie, la transmission et la transformation des mémoires, les contradictions internes aux identités ..

Chez Orhan Pamuk, Istanbul devient un espace de mélancolie historique ; chez Mahmoud Darwish, le territoire est à la fois perdu, rêvé et recréé par le langage ; chez Nikos Kazantzakis, les tensions spirituelles et culturelles prennent une dimension existentielle. Ces œuvres ne proposent pas une synthèse — elles exposent au contraire la complexité irréductible de la région.

(...)


La place de la religion en Grèce et en Turquie constitue un élément fondamental pour comprendre leurs trajectoires historiques divergentes. Dans les deux cas, la religion a joué un rôle structurant, mais selon des modalités profondément différentes : en Grèce, elle s’est progressivement confondue avec l’identité nationale, tandis qu’en Turquie, elle a été intégrée à l’État impérial puis réorganisée et instrumentalisée dans un cadre laïque.

 

Dans le cas grec, le rôle central de l’orthodoxie remonte à la période byzantine ...

À partir du IVe siècle, avec la christianisation de l’Empire romain (édit de Milan en 313, puis christianisme religion officielle en 380), se met en place un modèle où religion et pouvoir politique sont étroitement liés. L’Empire byzantin (IVe–XVe siècle) constitue ainsi un espace dans lequel l’orthodoxie est au cœur de l’ordre social et politique.

La chute de Constantinople en 1453 marque une rupture majeure : l’Empire byzantin disparaît et les populations grecques passent sous domination ottomane. Dans ce contexte, l’orthodoxie ne disparaît pas ; elle change de fonction. À partir du XVe siècle, dans le cadre du système des millets de l’Empire ottoman, le patriarcat de Constantinople devient l’autorité officielle des chrétiens orthodoxes. La religion joue alors un rôle de structuration communautaire : elle organise la vie sociale, juridique et culturelle des populations grecques. Entre le XVe et le début du XIXe siècle, elle fonctionne ainsi comme un vecteur de continuité identitaire en l’absence d’État grec.

Au moment de la guerre d’indépendance grecque (1821–1830), la dimension religieuse devient explicitement politique.

Le nouvel État grec, reconnu en 1830, se construit en opposition à l’Empire ottoman musulman, et l’orthodoxie est intégrée comme un élément constitutif de l’identité nationale. Cette articulation se renforce au XIXe siècle, notamment avec les travaux de Konstantinos Paparrigopoulos, qui proposent une vision continue de l’histoire grecque intégrant Antiquité, Byzance et période moderne.

Aujourd’hui, cette héritage demeure visible. La Constitution grecque reconnaît un rôle particulier à l’Église orthodoxe, et bien que la sécularisation progresse depuis la seconde moitié du XXe siècle, la religion reste un marqueur culturel fort. On peut donc dire que, du IVe siècle à nos jours, malgré des transformations, l’orthodoxie constitue un fil relativement continu dans l’histoire grecque, même si sa fonction a évolué.

 

Le cas turc présente une trajectoire différente. 

Dans l’Empire ottoman (XIVe siècle – 1922), l’islam est la religion dominante et celle du souverain, mais l’Empire repose sur une organisation pluraliste. Les communautés religieuses (musulmans, chrétiens, juifs) sont intégrées dans un système hiérarchisé mais relativement autonome. L’islam structure l’ordre politique impérial, mais il ne correspond pas à une identité nationale turque au sens moderne, car l’Empire est multiethnique.

La rupture intervient au début du XXe siècle, avec la fin de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale (1918–1922) et la fondation de la République turque en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk.

Entre 1924 et la fin des années 1930, une série de réformes transforme profondément la place de la religion ...

- 1924 : abolition du califat

- années 1920–1930 : suppression des tribunaux religieux et des confréries

- mise en place d’un système éducatif laïque

Cependant, cette laïcité ne signifie pas une séparation complète entre État et religion. Dès 1924 est créée la Diyanet, une institution chargée de superviser l’islam. La religion est donc placée sous contrôle étatique, et non exclue.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment à partir des années 1950, on observe un retour progressif du religieux dans la vie sociale et politique. 

Ce processus s’accélère à partir des années 2000 sous Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir depuis 2003 (comme Premier ministre puis président). L’islam acquiert alors une visibilité accrue dans l’espace public, dans l’éducation et dans le discours politique. Cette évolution ne supprime pas la laïcité, mais la transforme en un système hybride où la religion devient une ressource politique.

Du XIVe siècle à aujourd’hui, la place de l’islam en Turquie est donc passée par plusieurs phases : religion impériale dominante, puis religion contrôlée dans un cadre laïque, et enfin ressource politique réinvestie dans le contexte contemporain.

 

Ainsi, la comparaison met en évidence deux dynamiques distinctes sur le temps long.

En Grèce, l’orthodoxie, présente depuis l’Antiquité tardive (IVe siècle), devient un élément central de l’identité nationale à partir du XIXe siècle et conserve aujourd’hui une forte dimension symbolique. En Turquie, l’islam, dominant à l’époque ottomane (XIVe–début XXe siècle), est profondément réorganisé au XXe siècle avant de retrouver une place visible dans la vie politique au XXIe siècle.

Ces questions ont donné lieu à une historiographie riche ...

Pour le cas grec, les travaux de Paschalis Kitromilides analysent le rôle de l’orthodoxie dans la formation du nationalisme, tandis que Dimitri Obolensky met en lumière l’importance de l’Église dans l’espace byzantin. 

Du côté turc, Şerif Mardin a proposé une analyse classique des relations entre islam et société, et Ahmet T. Kuru a étudié les formes spécifiques de la laïcité turque et les politiques étatiques à l’égard de la religion. 

Enfin, des synthèses comme celles de Hamit Bozarslan permettent d’articuler ces dimensions religieuses avec les dynamiques politiques et sociales de long terme.


La Grèce et la Turquie ne deviennent pas homogènes séparément, mais ensemble, dans un processus interconnecté de violence, de nationalisation et de recomposition des populations (1820–1930) ...

 

- Bruce Clark,  "Twice a Stranger: The Mass Expulsions That Forged Modern Greece and Turkey" (Harvard University Press, 2006) - C’est l’ouvrage de référence sur l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie. Clark montre que l’échange de 1923 n’est pas un simple accord diplomatique, mais une expérience humaine massive et traumatique, une expulsion de masse légitimée internationalement ...

- Mark Mazower, "The Balkans: A Short History" (Modern Library, 2000) - Une synthèse majeure sur les Balkans du XVe au XXe siècle. Mazower montre que les Balkans ne sont pas “naturellement violents”, mais que cette violence moderne est liée à la fin des empires et à la montée des nationalismes. Il insiste sur la transition d’un monde impérial tolérant (relativement) vers des États-nations exclusifs. Ce sont les États modernes qui produisent l’homogénéité, et non  une évolution naturelle des sociétés...

- Ryan Gingeras, "Sorrowful Shores: Violence, Ethnicity, and the End of the Ottoman Empire 1912–1923" (Oxford University Press, 2009), une analyse des violences de masse en Anatolie entre les guerres balkaniques et Lausanne. Gingeras montre que la violence n’est pas un événement ponctuel (1915 ou 1922) mais un processus continu (1912–1923). Il met en évidence la multiplicité des acteurs (armées, milices, populations locales) et les logiques locales de violence (rivalités, opportunisme, survie). La fin de l’Empire ottoman est un processus de brutalisation prolongé ...

 

L’image d’une Turquie homogène - musulmane, turcophone et culturellement unifiée - est en réalité relativement récente. Elle résulte d’un processus historique qui s’étend de la fin de l’Empire ottoman au XXe siècle, marqué par des conflits, des déplacements de population et des politiques volontaristes de construction nationale.

 

1. Le génocide des Arméniens (1915–1916) - Pendant la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman organise la déportation et l’extermination d’une grande partie de sa population arménienne: environ 1 à 1,5 million de morts, disparition d’une communauté ancienne et importante d’Anatolie, expropriation et redistribution des biens.

2. Guerres gréco-turques et échange de populations (1919–1923) - Après la Première Guerre mondiale, la guerre entre la Grèce et le mouvement national turc dirigé par Mustafa Kemal Atatürk aboutit à une recomposition radicale. Événement clé : échange de populations entre la Grèce et la Turquie, environ 1,5 million de Grecs orthodoxes quittent l’Anatolie, environ 500 000 musulmans quittent la Grèce pour la Turquie.

3. Immigration musulmane (Balkans, Caucase) XIXe–XXe sièclesBien avant et après 1923, l’Empire ottoman puis la Turquie accueillent des populations musulmanes déplacées : Bosniaques, Albanais, Circassiens, Tatars de Crimée, Turcs de Bulgarie (notamment dans les années 1950 et 1989).

4. Après 1923, la République turque met en place une politique d’unification nationale : promotion de la langue turque, marginalisation des langues minoritaires, redéfinition de l’identité nationale. Malgré ces processus, la Turquie reste aujourd’hui diverse, diversité ethnique (Turcs, Kurdes (15–20 %), Arabes, Lazes, Circassiens), diversité religieuse (moins visible), majorité musulmane sunnite et minorités alévis, chrétiens (très réduits aujourd’hui), juifs ....

 

Comme la Turquie, la Grèce contemporaine apparaît aujourd’hui relativement homogène, une population majoritairement grecque, une religion orthodoxe dominante, une langue largement unifiée.

Pourtant, cette homogénéité est elle aussi le résultat d’un long processus historique (XIXe–XXe siècle), marqué par des conflits, des déplacements de population et des politiques nationales.

 

Avant le XIXe siècle, les territoires qui deviendront la Grèce sont fortement hétérogènes : Grecs orthodoxes, musulmans (Turcs, Albanais musulmans, Slaves islamisés), Slaves (notamment en Macédoine), Valaques, Juifs (notamment à Thessalonique). 

La création de l’État grec 1830) va marquer une première rupture avec des massacres de populations musulmanes dans le Péloponnèse, des départs ou expulsions de nombreux musulmans. 

Au XIXe siècle, la Grèce s’agrandit progressivement (Thessalie, Macédoine, Épire…). Ces régions sont très diverses (Grecs, Slaves, Turcs, Juifs, Albanais), entraînant des conflits nationaux (notamment en Macédoine), des politiques de nationalisation des populations.

Comme pour la Turquie, l’année 1923 est décisive, elle voit cet immense échange de populations entre les deux pays, 1,5 million de Grecs orthodoxes quittent l’Anatolie, 500 000 musulmans quittent la Grèce. Entraînant la disparition quasi totale des musulmans de Grèce (sauf minorité en Thrace) et une arrivée massive de réfugiés grecs d’Asie Mineure. La Grèce devient beaucoup plus homogène religieusement et culturellement. La tragique déportation des Juifs de Thessalonique (90 % de la communauté juive exterminée) voit de même la disparition d’un élément majeur de diversité.. 

Comme en Turquie, l’État grec va mener au XIXe  des politiques nationales d'assimilation et d'homogénéisation. Aujourd’hui, la Grèce est très homogène linguistiquement, très majoritairement orthodoxe, subsistent une minorité musulmane en Thrace et de petites minorités linguistiques.


1915–1917 : le génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman

Le génocide des Arméniens de 1915–1917 constitue un moment fondateur pour l’histoire de la Méditerranée orientale et de la Turquie contemporaine, tant par son ampleur dramatique que par ses effets durables, longtemps occultés. Perpétré dans le contexte de la Première Guerre mondiale par les autorités jeunes-turques de l’Empire ottoman, il entraîne la déportation et l’extermination d’une large partie de la population arménienne d’Anatolie.

Les estimations convergent aujourd’hui vers environ 1 à 1,5 million de morts, auxquels s’ajoutent des centaines de milliers de déportés et de survivants dispersés dans un vaste espace allant du Caucase au Proche-Orient et à l’Europe occidentale. Avant 1915, les Arméniens représentaient environ 2 millions de personnes dans l’Empire ottoman ; à l’issue du génocide, leur présence en Anatolie est quasiment annihilée.

Au-delà de sa tragédie humaine, cet événement joue un rôle structurant dans la transformation de l’espace ottoman en États-nations. Il s’inscrit dans un processus plus large d’homogénéisation ethno-religieuse, qui se poursuit avec l’expulsion ou le départ des populations grecques d’Anatolie dans les années 1919–1923, puis avec l’échange de populations entériné par le traité de Lausanne. Ainsi, entre 1912 et 1923, la proportion de populations chrétiennes en Anatolie chute de manière spectaculaire, passant d’environ 20 % à moins de 2 %, contribuant à la formation d’un État turc largement musulman et turcophone.

Cependant, l’un des aspects les plus marquants du génocide arménien réside dans son occultation durable.

Dès la fondation de la République de Turquie en 1923 sous Mustafa Kemal Atatürk, la mémoire de l’événement est marginalisée, voire niée dans le discours officiel, au nom de la construction d’une identité nationale unifiée. Cette politique de silence s’accompagne d’une absence de reconnaissance internationale pendant plusieurs décennies, malgré les témoignages contemporains et les archives diplomatiques occidentales. Ce n’est qu’à partir des années 1960–1970, sous l’impulsion de la diaspora arménienne et de travaux historiques, que la question réémerge dans l’espace public international.

Aujourd’hui, le génocide est reconnu par un nombre croissant d’États et d’institutions, mais demeure contesté par les autorités turques, ce qui en fait un enjeu diplomatique et mémoriel toujours actif. Son occultation prolongée a contribué à figer des tensions régionales et à empêcher une pleine élaboration historique du passé. Plus largement, il constitue un précédent majeur dans l’histoire des violences de masse du XXe siècle, souvent analysé comme l’un des premiers génocides contemporains, tant par ses méthodes que par son inscription dans un projet politique de transformation radicale du corps social.

 

Raymond Kévorkian, "The Armenian Genocide: A Complete History" (2011) 

Le génocide arménien a été l'une des plus grandes atrocités du XXe siècle, un épisode au cours duquel près de 1,5 million d'Arméniens ont perdu la vie. "The Armenian Genocide" en constitue l'ouvrage majeur, extrêmement documenté et la référence académique internationale. Une reconstruction historique fondée sur des preuves croisées, dans laquelle Kévorkian procède région par région, Anatolie orientale, Cilicie et provinces occidentales. Il montre comment le génocide s’organise localement, avec des acteurs précis, des calendriers différenciés et  des modalités variées (déportation, massacres). Il démontre que ces violences ne sont pas spontanées mais coordonnées et organisées par le pouvoir jeune-turc (rôle du Comité Union et Progrès, chaînes de commandement, politiques de déportation systématique). Kévorkian souligne de même le rôle des puissances étrangères, les limites des réactions internationales et les mécanismes d’occultation après 1918. 

Un ouvrage à compléter par ...

- Henry Morgenthau Sr., "Ambassador Morgenthau’s Story" (1918), l'ambassadeur des États-Unis à Constantinople (1913–1916)et le témoin direct des décisions du pouvoir ottoman, et qui décrit la planification des déportations, les discussions avec les autorités et l’impuissance diplomatique.

- Armin T. Wegner, "The Deportation of the Armenians", un officier allemand (allié de l’Empire ottoman),témoin direct des déportations via ses photographies clandestines.

- Grigoris Balakian, "Armenian Golgotha" (publié en anglais en 2009), le récit d’un survivant des déportations, témoin la perception arménienne interne et de la dimension humaine du génocide.

 

"Talaat Pasha: Father of Modern Turkey, Architect of Genocide", Hans-Lukas Kieser (2018)

C'est la première grande biographie en anglais de Talaat Pasha (1874-1921), figure centrale du Comité Union et Progrès (CUP) et acteur clé de la transformation de l’Empire ottoman finissant. L’ouvrage se situe à la croisée de la biographie politique, de l’histoire impériale et de l’histoire des violences de masse, avec une ambition forte : réinscrire Talaat au cœur de l’histoire mondiale du XXe siècle.

L’un des grands mérites du livre est d’éviter deux écueils, réduire Talaat à un « monstre » isolé, ou dissoudre sa responsabilité dans des structures abstraites. Kieser montre au contraire comment un individu peut incarner et radicaliser des dynamiques historiques profondes : nationalisme, guerre totale, crise impériale.

L’ouvrage permet ainsi de penser une question essentielle : comment la modernité politique — loin d’être uniquement porteuse de progrès — peut aussi engendrer des formes extrêmes de violence organisée.

La thèse principale est claire : Talaat n’est pas seulement un responsable majeur du génocide arménien, mais aussi un architecte de la transition entre empire ottoman et État-nation turc, ce qui en fait une figure structurante — et profondément ambivalente — de la modernité politique.

Kieser adopte une démarche chronologique, en suivant la trajectoire de Talaat depuis ses débuts dans les cercles révolutionnaires jusqu’à son assassinat à Berlin en 1921.

1. Formation et radicalisation politique

Le livre montre comment Talaat émerge dans le contexte de la fin du XIXe siècle ottoman, marqué par la crise impériale, les tensions intercommunautaires, et la montée de nouvelles formes de mobilisation politique. Son engagement dans le mouvement jeune-turc et son rôle dans la révolution de 1908 sont présentés comme décisifs : Talaat incarne une génération qui veut sauver l’Empire par la modernisation et la centralisation, mais qui glisse progressivement vers un projet ethno-nationaliste exclusif.

2. Accession au pouvoir et domination du système politique

Kieser insiste sur un point important : Talaat devient, surtout pendant la Première Guerre mondiale, le véritable centre du pouvoir au sein du triumvirat (avec Enver et Cemal Pacha). Il n’est pas seulement un administrateur, mais un décideur stratégique, capable de contrôler l’appareil d’État, la police et les réseaux politiques. Le livre met en lumière une combinaison idéologique spécifique, le nationalisme turc, l'héritage autoritaire du régime d’Abdülhamid II, et l'instrumentalisation du religieux.

3. Le génocide arménien comme politique d’État

Le cœur de l’ouvrage réside dans l’analyse du génocide. Kieser démontre qu'il ne s’agit pas d’une dérive locale ou improvisée, mais d’une politique centralisée, planifiée et coordonnée. Talaat apparaît comme l’un des principaux organisateurs de cette politique, utilisant les déportations massives, les massacres, et des dispositifs administratifs modernes pour orchestrer l’extermination. L’intérêt majeur du livre est de montrer comment cette violence extrême s’inscrit dans une logique de reconfiguration démographique et politique visant à créer un espace national homogène.

L’ouvrage renforce ainsi  l’idée que le génocide arménien est un événement central du XXe siècle et un moment fondateur dans l’histoire des violences de masse modernes. Il met en évidence les continuités entre politiques impériales tardives et pratiques génocidaires, ce qui permet de penser les génocides ultérieurs dans une perspective comparée. Par rapport à d’autres travaux sur le génocide arménien (par exemple Taner Akçam ou Raymond Kévorkian), Kieser se distingue par son approche biographique centrée sur le décideur, et sa volonté de relier cet acteur à une histoire globale du XXe siècle. L’ouvrage dialogue aussi avec les études sur les génocides modernes en montrant comment bureaucratie, idéologie, et contexte de guerre peuvent converger pour produire une violence de masse systématique.

4. Guerre mondiale et diplomatie

Kieser restitue également un contexte souvent négligé : Istanbul comme centre diplomatique mondial pendant la guerre. Talaat y navigue entre alliances, pressions internationales et stratégies de survie impériale. Cela permet de comprendre que le génocide s’inscrit dans un moment de guerre totale, où les normes internationales sont suspendues et où les marges d’action des dirigeants s’élargissent.

5. Exil, mémoire et héritage

Après la défaite ottomane, Talaat s’exile en Allemagne, où il est assassiné en 1921. Kieser montre que sa mort ne clôt pas son influence, mais contribue à la construction d’une mémoire ambivalente. Il insiste surtout sur son rôle dans la préparation indirecte de la République turque fondée par Mustafa Kemal Atatürk. Talaat apparaît ainsi comme une figure de transition entre empire et État-nation.


1919–1923 : guerre gréco-turque, victoire kémaliste, Lausanne

La guerre gréco-turque se termine par la victoire des nationalistes turcs et le traité de Lausanne de 1923. Celui-ci fixe la frontière thrace, enterre les ambitions grecques en Anatolie occidentale et institue, via la convention de Lausanne, un échange obligatoire de populations fondé sur la religion. Ce n’est pas un simple règlement territorial : c’est la matrice de deux États-nations plus homogènes, au prix d’un déplacement massif et durablement traumatique.

Entre 1919 et 1923, la guerre gréco-turque constitue l’un des conflits les plus violents et déterminants de l’après-Première Guerre mondiale dans l’espace méditerranéen oriental. Opposant les forces grecques, engagées dans un projet expansionniste en Anatolie, aux nationalistes turcs dirigés par Mustafa Kemal Atatürk, ce conflit s’inscrit dans le démantèlement de l’Empire ottoman et dans la recomposition des équilibres régionaux.

La guerre est particulièrement lourde, tant sur le plan militaire que civil. Elle se caractérise par 

- des combats intenses, notamment lors de l’offensive grecque en Anatolie et de la contre-offensive turque (1921-1922),

- des destructions massives de villes et villages,

- et surtout des violences systématiques contre les populations civiles, incluant massacres, déplacements forcés et exactions de part et d’autre.

L’épisode le plus emblématique de cette brutalité reste l’incendie de Smyrne (1922), symbole de l’effondrement du projet grec en Asie Mineure et du drame humanitaire qui l’accompagne. Au total, des centaines de milliers de personnes sont tuées ou déplacées, faisant de cette guerre un moment de violence de masse et de purification ethno-religieuse avant la lettre.

Le conflit s’achève par la victoire des forces kémalistes et la signature du Traité de Lausanne en 1923.

Ce traité fixe durablement les frontières de la Turquie moderne, notamment en Thrace, et met fin aux ambitions territoriales grecques en Anatolie occidentale. Mais au-delà du règlement territorial, il instaure — par une convention spécifique — un échange obligatoire de populations fondé sur la religion : environ 1,5 million de Grecs orthodoxes d’Anatolie sont déplacés vers la Grèce, tandis que plusieurs centaines de milliers de musulmans de Grèce sont transférés en Turquie.

Cet échange, souvent présenté à l’époque comme une solution pragmatique pour garantir la paix, constitue en réalité un traumatisme humain majeur et un précédent historique fondamental. Il ne s’agit pas seulement d’un déplacement massif, mais d’une transformation radicale des sociétés concernées, fondée sur une logique d’homogénéisation nationale. La guerre et ses suites apparaissent ainsi comme la matrice de deux États-nations plus homogènes, construits au prix d’une rupture violente avec leur pluralité passée.

Sur le plan international, la guerre gréco-turque a donné lieu à des interprétations contrastées. Dans de nombreux pays occidentaux, notamment au sein des opinions publiques influencées par la presse (comme le montre "The Greek-Turkish War 1919–23: An Australian Press Perspective"), le conflit est souvent perçu à travers des prismes hérités de la Première Guerre mondiale, avec une certaine sympathie initiale pour la Grèce, alliée des puissances victorieuses. Toutefois, la victoire turque et l’émergence du mouvement kémaliste conduisent progressivement à une réévaluation : la Turquie est alors reconnue comme un acteur souverain légitime, capable d’imposer ses conditions diplomatiques.

Dans une perspective plus contemporaine, des travaux comme "Salvation and Catastrophe: The Greek-Turkish War, 1919–1922" insistent sur la dualité des mémoires du conflit : perçu comme une catastrophe nationale en Grèce (la « Grande Catastrophe »), il est au contraire interprété en Turquie comme une guerre de libération fondatrice de l’État moderne. Cette asymétrie mémorielle souligne combien cette guerre dépasse le cadre d’un affrontement militaire pour devenir un événement structurant des identités nationales.

En définitive, la guerre gréco-turque de 1919-1923 ne peut être réduite à un simple épisode de transition post-ottomane. Elle constitue un moment clé de l’histoire contemporaine, à la fois guerre de souveraineté, conflit de populations et laboratoire des politiques de séparation nationale, dont les effets — territoriaux, démographiques et mémoriels — continuent de structurer durablement la région.

 

"Humanism in Ruins: Entangled Legacies of the Greek-Turkish Population Exchange" (Aslı Iğsız, 2018) - Aslı Iğsız propose une analyse critique ambitieuse de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923, entériné par le Traité de Lausanne. L’ouvrage dépasse largement le cadre d’une simple étude historique : il interroge les fondements politiques et moraux des discours contemporains sur la paix, la coexistence et l’humanité. La thèse centrale de l’autrice est que cet échange forcé, qui a déplacé plus d’un million et demi de personnes sur des bases religieuses, constitue un précédent majeur dans l’histoire des politiques modernes de gestion des populations. Loin d’être une exception, il inaugure une logique durable selon laquelle la séparation des groupes est perçue comme une solution légitime aux conflits.

Iğsız montre que cet événement a été largement soutenu par des acteurs internationaux au nom de la stabilisation et de la paix, ce qui révèle une tension fondamentale : des politiques profondément violentes peuvent être justifiées par des idéaux humanistes. C’est précisément cette contradiction que l’autrice explore en développant une critique du libéralisme humaniste. Selon elle, ce dernier repose sur une conception abstraite et universelle de l’humanité qui tend à effacer les conditions historiques concrètes des inégalités et des violences. En valorisant des notions telles que la tolérance ou la diversité, ce discours risque de masquer les logiques racialisées et les rapports de pouvoir qui structurent les sociétés. Ainsi, loin de constituer une alternative aux politiques d’exclusion, le libéralisme humaniste peut en devenir le complément idéologique, en dépolitisant leurs effets.

L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside également dans son approche diachronique. Iğsız analyse les effets à long terme de l’échange de 1923, notamment en Turquie, en s’intéressant aux politiques culturelles, aux récits nationaux et aux formes contemporaines de mémoire. Elle met en évidence une tendance à esthétiser ou à neutraliser la violence du passé, en particulier à travers certaines formes de nostalgie de l’Empire ottoman. Cette gestion sélective de la mémoire contribue à invisibiliser les traumatismes et à empêcher une véritable confrontation avec l’histoire.

Par ailleurs, l’autrice établit des parallèles éclairants avec des phénomènes contemporains, tels que les politiques migratoires restrictives, la construction de murs frontaliers ou encore certaines formes de ségrégation territoriale. L’échange de populations apparaît alors comme un moment fondateur d’une rationalité politique toujours à l’œuvre, dans laquelle la séparation est présentée comme un moyen de préserver la paix et l’ordre.

La forte densité théorique de l'ouvrage peut rendre sa lecture exigeante, en particulier pour un public non familier avec la théorie critique. De plus, la critique du libéralisme humaniste, bien que puissante, peut parfois sembler unilatérale, laissant peu de place à une discussion de ses dimensions potentiellement émancipatrices. Enfin, malgré son ambition globale, l’analyse accorde une place plus importante au contexte turc qu’au contexte grec, ce qui peut apparaître comme un déséquilibre...


1923–1938 : fondation de la Turquie républicaine et rupture impériale

En 1923, la proclamation de la République de Turquie sous Mustafa Kemal Atatürk marque l’aboutissement de la guerre d’indépendance et la naissance d’un État-nation souverain sur les ruines de l’Empire ottoman. Ce moment fondateur inaugure une transformation politique et civilisationnelle profonde, souvent décrite comme une révolution étatique dirigée par une élite modernisatrice.

Entre 1924 et 1937, les réformes kémalistes constituent un programme cohérent de refondation nationale visant à substituer à l’ordre impérial, dynastique et religieux un État centralisé, laïc et homogène. L’abolition du califat en 1924 ne se limite pas à une réforme institutionnelle : elle symbolise la désacralisation du pouvoir politique et la rupture avec l’univers islamo-impérial qui structurait l’Empire ottoman.

Sur le plan institutionnel, le nouveau régime affirme la souveraineté nationale et impose un système à parti unique dominé par le Parti républicain du peuple. Cette centralisation permet une mise en œuvre rapide des réformes, mais révèle aussi une dimension autoritaire : la modernisation est pensée comme un processus imposé d’en haut, dans une logique élitiste où l’État se fait l’agent principal de la transformation sociale.

La refonte juridique illustre particulièrement cette rupture : l’adoption de codes inspirés des modèles européens (notamment suisse et italien) remplace les structures juridiques islamiques, traduisant une volonté explicite d’alignement sur les normes occidentales. Ce mouvement s’accompagne d’une transformation culturelle profonde : réforme de l’alphabet en 1928, politique linguistique visant à « nationaliser » la langue, réforme de l’éducation et redéfinition du rôle des femmes dans la société.

Ces transformations s’inscrivent dans le cadre idéologique du kémalisme, qui articule six principes fondamentaux (républicanisme, nationalisme, laïcité, populisme, étatisme, réformisme). L’objectif est la construction d’une nation moderne, unifiée et sécularisée, rompant avec le caractère multiethnique et pluriconfessionnel de l’Empire ottoman.

Dès lors, contrairement à la trajectoire grecque, fondée sur une logique de continuité historique et de réappropriation d’un passé ancien, la Turquie républicaine se construit sur une rupture radicale et volontaire avec son héritage impérial. Cette rupture ne relève pas seulement d’un changement de régime, mais d’un projet de transformation identitaire visant à redéfinir en profondeur les bases culturelles, politiques et symboliques de la nation.

 

"Turkey: A Modern History" (Erik J. Zürcher, première publication, 1993, avec plusieurs éditions révisées, notamment 2004). 

La Turquie républicaine ne naît pas seulement d’une rupture, mais d’un processus de transformation plus long, dont Atatürk constitue l’aboutissement radical.

Cet ouvrage est considéré comme une référence majeure en histoire contemporaine de la Turquie, notamment pour trois raisons principales, une lecture en continuité plutôt qu’en rupture totale, une approche structurelle de la modernisation, une mise en perspective critique du kémalisme.

Zürcher nuance fortement l’idée d’une rupture absolue entre Empire ottoman et République. Il montre que les réformes kémalistes s’inscrivent en partie dans des dynamiques déjà amorcées au XIXe siècle (réformes des Tanzimat, modernisation militaire et administrative). L’État républicain apparaît ainsi comme une radicalisation et une accélération de transformations antérieures, plutôt qu’une création ex nihilo.

Le livre insiste sur le rôle central de l’État et des élites militaires-bureaucratiques dans la construction nationale. Zürcher analyse la modernisation turque comme un processus dirigé d’en haut, marqué par l'autoritarisme politique, la centralisation administrative,la volonté de transformation sociale rapide. 

Sans être polémique, l’ouvrage met en lumière les limites et tensions internes du projet kémaliste : difficulté à concilier nationalisme et diversité ethnique, tension entre laïcité et société majoritairement musulmane, contradiction entre modernisation et pluralisme politique. 

 

"Ataturk: The Biography of the Founder of Modern Turkey", Andrew Mango (1999)

C'est l’une des biographies les plus complètes et influentes consacrées à Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), le fondateur et premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938 : il a imposé un modèle de modernisation autoritaire fondé sur le nationalisme et la laïcité. Chef de la guerre d’indépendance (1919-1923), il met fin à l'Empire ottoman et engage une transformation radicale de l’État et de la société turcs. Son projet repose sur plusieurs piliers, la construction d’un État-nation souverain, la laïcisation (abolition du califat en 1924), la modernisation juridique et culturelle (alphabet latin, réforme du droit), et un nationalisme civique turc visant à homogénéiser la population. Son héritage, désigné par le terme de kémalisme, s’est longtemps imposé comme une idéologie officielle dominante, soutenue notamment par l’armée et les élites bureaucratiques. Longtemps dominant, son héritage kémaliste a été profondément reconfiguré depuis les années 2000 par le pouvoir islamo-conservateur du Parti de la justice et du développement de Recep Tayyip Erdoğan, qui en conteste certains aspects tout en en réinvestissant d’autres.

Publié en 1999, l’ouvrage s’inscrit dans une tradition historiographique visant à dépasser à la fois la légende officielle kémaliste et les critiques simplificatrices, pour restituer une figure complexe à la croisée de la guerre, de la révolution et de la construction étatique.

La thèse centrale est que Mustafa Kemal ne fut pas seulement un chef militaire victorieux, mais un stratège politique exceptionnel, capable de transformer l’effondrement de l’Empire ottoman en fondation d’un État-nation moderne, tout en construisant sa propre légitimité charismatique.

L'apport spécifique de Mango est de montrer comment un individu peut incarner une transformation historique majeure, et comment la modernité politique peut être construite dans un cadre autoritaire.

1. De l’officier ottoman au leader national

Mango insiste sur le fait qu’Atatürk est longtemps une figure relativement marginale dans l’élite ottomane. Sa montée en puissance intervient à partir de 1919, lorsqu’il s’oppose aux projets de partition de l’Anatolie par les puissances alliées. L’auteur montre comment Mustafa Kemal parvient à exploiter le vide politique laissé par la défaite ottomane, mobiliser les élites locales et militaires, et construire un mouvement national indépendant du sultanat.

2. La guerre d’indépendance et la conquête du pouvoir

La guerre d’indépendance turque (1919-1923) est présentée comme le moment fondateur : Atatürk divise les Alliés, défait les forces grecques, et marginalise le pouvoir du sultan. Mango insiste sur sa capacité à combiner leadership militaire, tactique diplomatique, et construction d’une légitimité politique.

3. La fondation de la République et les réformes

Après 1923, Atatürk engage un programme radical de transformation : abolition du califat, laïcisation de l’État, réforme de l’alphabet, modernisation juridique et éducative. Mango montre que ces réformes ne sont pas seulement des mesures techniques, mais un projet de refondation civilisationnelle, visant à inscrire la Turquie dans une modernité occidentale.

4. Pouvoir personnel et construction du mythe

L’un des apports du livre est de souligner que cette modernisation s’accompagne d’un pouvoir autoritaire : marginalisation de l’opposition, contrôle du champ politique, et construction d’un culte de la personnalité. Mango met en évidence la tension entre 

projet modernisateur, et pratiques politiques peu démocratiques.

Le livre montre comment Atatürk incarne une figure de fondateur, capable de transformer une crise impériale en opportunité politique. Il éclaire la manière dont un leadership charismatique peut structurer durablement un État. Certains lecteurs estimeront que Mango reste relativement mesuré dans sa critique de l’autoritarisme kémaliste, notamment en comparaison avec des approches plus récentes. L’ouvrage accorde moins d’attention que d’autres travaux aux violences de transition (notamment liées aux minorités), ce qui peut donner une vision partiellement stabilisée du processus de fondation.


1920s–1930s : consolidation nationale grecque après la “Grande Catastrophe”

En 1922, la défaite grecque en Anatolie face aux forces de Mustafa Kemal Atatürk, culminant avec l’incendie de Smyrne, marque ce que l’historiographie grecque désigne comme la « Grande Catastrophe ». Cet événement constitue une rupture majeure dans l’histoire nationale grecque : il met fin à plusieurs décennies d’expansion territoriale inspirée par la Megáli Idéa (Grande Idée), c’est-à-dire le projet d’unification de tous les Grecs dans un même État.

Le traité de Lausanne (1923) entérine cette défaite et institue un échange obligatoire de populations entre la Grèce et la Turquie, fondé sur des critères religieux. Environ 1,2 million de Grecs d’Asie Mineure sont déplacés vers la Grèce, tandis que plusieurs centaines de milliers de musulmans quittent le territoire grec. Ce processus transforme profondément la structure démographique du pays.

Cette recomposition produit un effet paradoxal : elle contribue à faire de la Grèce un État plus ethniquement et religieusement homogène ; mais elle génère aussi un traumatisme collectif durable, lié à l’exil, à la perte des terres ancestrales et à l’effondrement du projet expansionniste. 

Sur le plan politique et social, l’intégration des réfugiés constitue un défi majeur pour l’État grec : tensions économiques, urbanisation rapide, recompositions sociales. Ces difficultés alimentent une instabilité chronique durant l’entre-deux-guerres, marquée par des coups d’État, des divisions politiques profondes (notamment entre vénizélistes et royalistes) et une fragilité institutionnelle persistante.

Dans ce contexte, le régime autoritaire instauré en 1936 par Ioannis Metaxas apparaît comme une tentative de stabilisation. Inspiré en partie des régimes autoritaires européens contemporains, le régime de Metaxas met en place : un État fortement centralisé, une idéologie nationaliste et anti-communiste, un contrôle accru de la société. Cependant, contrairement aux fascismes italien ou allemand, il ne repose pas sur un mouvement de masse structuré.

Ainsi, contrairement à la Turquie kémaliste qui assume une rupture radicale avec son passé impérial, la Grèce des années 1920–1930 connaît une reconfiguration contrainte de son projet national : la « Grande Catastrophe » marque non pas une refondation idéologique complète, mais un repli et une redéfinition du cadre national, désormais centré sur un territoire plus restreint et une identité plus homogène. 


"A Concise History of Greece" (Richard Clogg, 1992, plusieurs éditions révisées ensuite)

La Grèce ne rompt pas avec son passé comme la Turquie : elle subit une redéfinition contrainte de son projet national après l’échec de la “Grande Idée”. Ce livre est une référence majeure pour comprendre cette période. Clogg montre que la « Grande Catastrophe » est un tournant fondateur de la Grèce contemporaine, mettant fin à l’expansionnisme et redéfinissant durablement les priorités nationales (Une lecture structurante du traumatisme de 1922). Il insiste sur le rôle central de l’échange de populations dans la formation d’un État plus homogène, tout en soulignant les coûts sociaux et humains de cette transformation. L’ouvrage explique comment les tensions issues de cette période conduisent à une fragilité institutionnelle, ouvrant la voie à des solutions autoritaires comme le régime de Metaxas. 


"Paradise Lost: Smyrna 1922" (Giles Milton, 2008)

La destruction de Smyrne en 1922 illustre, dans la longue histoire de la Méditerranée orientale, cette répétition des cycles de coexistence et de rupture qui caractérise la région ...

Smyrna (aujourd’hui Izmir) se situe sur la côte égéenne de l’Anatolie occidentale, face aux îles grecques. Sa position en faisait un port majeur entre Orient et Occident, un point de contact entre monde grec, ottoman et européen, et un centre commercial stratégique depuis l’Antiquité. À l’époque ottomane, Smyrne est l’une des villes les plus cosmopolites de la Méditerranée orientale.

Avant sa destruction, Smyrne incarne parfaitement ce que décrit David Abulafia dans "The Great Sea",

- une population mêlant Grecs orthodoxes (majoritaires dans certains quartiers), Turcs musulmans, Arméniens, Juifs séfarades, Européens (Français, Italiens, Britanniques…)

- une coexistence de langues, grec, turc, arménien, ladino, langues européennes.

Smyrne était une ville-monde, structurée par le commerce international, les diasporas, des identités multiples et imbriquées.

La destruction de Smyrne (1922) s’inscrit dans la fin de l’Empire ottoman et la guerre gréco-turque (1919–1922) ...

En septembre 1922, les troupes turques reprennent la ville, un immense incendie ravage les quartiers grecs et arméniens, des dizaines de milliers de civils fuient ou périssent. Cet épisode est connu comme la catastrophe de Smyrne.

La destruction de Smyrne n’est pas un événement isolé. Elle marque la fin des sociétés cosmopolites ottomanes, la disparition d’un modèle de coexistence plurielle, l’accélération des expulsions et échanges de populations.

Elle est suivie par l’échange de populations entre Grèce et Turquie (1923) et la création d’États-nations plus homogènes. Cette diversité qui était organisée et tolérée dans les empires (byzantin, ottoman), devient problématique ou incompatible dans les États-nations. Smyrne était un nœud de diasporas grecque, arménienne et juive, sa destruction entraîne la dispersion de ces populations et la perte d’un tissu social multilingue et multiculturel ...

L’événement reste aujourd’hui un traumatisme majeur dans les relations gréco-turques, un symbole de violence nationaliste, et une référence dans les débats sur identités et frontières ..

 

"Levant: Splendour and Catastrophe on the Mediterranean" (2010, Philip Mansel)

L’originalité de Mansel est limpide : il ne propose pas une histoire abstraite du Levant, mais une histoire incarnée à travers trois villes, Smyrne, Alexandrie et Beyrouth. Ces villes sont décrites comme des “fenêtres entre Orient et Occident”, des lieux où se rencontrent peuples, langues et religions. Son projet est double, comprendre comment ces villes sont devenues des centres cosmopolites exceptionnels et expliquer pourquoi elles se sont effondrées au XXe siècle.

L’idée la plus forte de l’ouvrage est que cosmopolitisme et nationalisme ne s’opposent pas, mais coexistent et se nourrissent mutuellement ...

Leur pluralisme n’était ni spontané ni égalitaire, mais le produit d’un ordre fait de compromis, de hiérarchies et de médiations. C’est l’un des grands mérites du livre: montrer que la coexistence méditerranéenne fut réelle, profonde même, mais toujours conditionnelle. Dans ces villes, on parle plusieurs langues, on change d’identité selon les contextes, musulmans, chrétiens et juifs vivent côte à côte, mais simultanément ces sociétés sont des incubateurs de nationalismes modernes. Le point est fondamental : les villes les plus ouvertes sont aussi celles où naissent les tensions identitaires les plus fortes.L es mêmes espaces qui permettaient la multiplicité des appartenances devenaient aussi, à mesure que s’effritaient les cadres impériaux, des foyers de politisation identitaire.

Mansel excelle à restituer les milieux, les sociabilités, les goûts, les journaux, les clubs, les familles, les langues et les gestes du quotidien. C’est une histoire très incarnée, nourrie d’archives privées et de papiers familiaux, qui donne au lecteur l’impression de circuler dans ces villes. C’est aussi ce qui explique son succès durable: il rend sensible la texture humaine du Levant mieux que beaucoup d’ouvrages plus théoriques.

Mais, parce qu’il privilégie le récit, les milieux urbains visibles et les mondes de l’entre-deux culturel, Mansel tend parfois à laisser en arrière-plan les structures sociales plus profondes, les inégalités internes, les rapports de domination économiques ou les périphéries populaires.

Cela n’enlève rien au fait que Levant est devenu un ouvrage incontournable pour quiconque travaille sur la Méditerranée orientale moderne. Il l’est pour trois raisons. D’abord, parce qu’il propose une comparaison serrée entre trois villes qu’on étudie souvent séparément. Ensuite, parce qu’il formule avec une grande netteté l’idée que le Levant fut moins un espace stable qu’un régime historique de coexistence fragile. Enfin, parce qu’il fournit un vocabulaire et des images qui permettent de penser ensemble circulation, pluralité, empire, mémoire et catastrophe.

 

Les trois villes — Alexandrie, Salonique, Beyrouth — suivent une trajectoire comparable à celle de Smyrne selon une même logique historique ..

- apogée du cosmopolitisme entre le XIXe siècle et le début du XXe siècle

- dépendance à un cadre impérial ou international

- montée des nationalismes et recompositions politiques

- rupture (incendie, guerre, génocide, nationalisation)

- disparition ou transformation profonde des sociétés plurielles

La différence tient surtout au rythme de la rupture, Smyrne (1922, destruction brutale), Alexandrie (années 1950–60, transformation progressive), Salonique (1912–1943, ruptures successives), Beyrouth (1975–1990, fragmentation prolongée) ...

 

Alexandrie a longtemps été l’une des grandes métropoles méditerranéennes, fondée en 331 av. J.-C. par Alexandre le Grand, centre de savoir majeur à l’époque hellénistique (IIIe–Ier siècle av. J.-C.) et port stratégique de première importance. Après des siècles de déclin relatif, elle connaît un renouveau décisif au XIXe siècle, notamment sous le règne de Méhémet Ali (1805–1848), qui ouvre l’Égypte aux échanges internationaux.

Au tournant des XIXe et XXe siècles (en particulier entre 1880 et 1930), Alexandrie devient une ville moderne à forte composante étrangère et polyglotte. Elle abrite d’importantes communautés grecques, italiennes, juives, syriennes et françaises, tandis que le français y sert souvent de lingua franca dans les milieux instruits et commerciaux. Cette période correspond à l’apogée de son cosmopolitisme, dans un contexte marqué par l’occupation britannique de l’Égypte à partir de 1882.

Elle suit une trajectoire comparable à celle de Smyrne parce qu’elle passe, elle aussi, d’un cosmopolitisme urbain intense à une reprise en main nationale. Là où Smyrne est détruite brutalement en 1922, Alexandrie connaît une transformation plus progressive mais tout aussi décisive.

À partir de la révolution égyptienne de 1952 menée par Gamal Abdel Nasser, le cadre politique change profondément : politiques de nationalisation (notamment après la crise de Suez en 1956), affirmation du nationalisme égyptien, remise en cause des privilèges étrangers. Les équilibres communautaires se défont, et, entre les années 1950 et 1960, la majorité des populations étrangères et levantines quitte la ville.

Alexandrie cesse alors d’être cette interface méditerranéenne semi-autonome qu’elle avait été pour devenir une grande ville nationale égyptienne. La logique est la même que pour Smyrne — passage d’un ordre cosmopolite à un ordre national — même si le rythme (progressif plutôt que brutal) et le mode de rupture diffèrent.

 

Salonique (Thessalonique), fondée à l’époque hellénistique vers 315 av. J.-C., devient, à partir de sa conquête par l’Empire ottoman en 1430, l’un des grands centres urbains de la Méditerranée orientale. Elle connaît un essor décisif après l’arrivée des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, qui en font, entre le XVIe et le XIXe siècle, une ville majoritairement juive et profondément cosmopolite.

Au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle (en particulier entre 1850 et 1912), Salonique est une ville multilingue et multi-confessionnelle où coexistent Juifs, Grecs, Turcs, Bulgares et Levantins. Elle constitue un centre commercial majeur de l’Empire ottoman tardif, connecté aux réseaux européens.

La rupture s’opère en plusieurs temps. D’abord, la ville est intégrée à l’État grec en 1912 à la suite des guerres balkaniques, ce qui amorce un premier processus de redéfinition nationale. L’incendie de 1917 détruit une grande partie du centre urbain et bouleverse l’équilibre social. Puis, l’échange de populations entre Grèce et Turquie en 1923 modifie encore la composition démographique.

Le coup de rupture décisif intervient pendant la Seconde Guerre mondiale : entre 1941 et 1943, sous l’occupation allemande, la quasi-totalité de la communauté juive — soit environ 50 000 personnes — est déportée et exterminée.

Salonique cesse alors d’être une ville ottomane cosmopolite pour devenir une grande ville grecque relativement homogène. Comme Smyrne, elle illustre la disparition d’un monde urbain pluriel, mais selon une temporalité étagée, combinant nationalisation, catastrophe urbaine et destruction génocidaire.

 

Beyrouth, fondée dans l’Antiquité (mentionnée dès le IIe millénaire av. J.-C.), connaît une renaissance majeure au XIXe siècle dans le cadre de l’Empire ottoman réformé. À partir des années 1830–1860, elle devient un centre administratif, commercial et intellectuel en plein essor, notamment après les réformes des Tanzimat.

Entre la fin du XIXe siècle et les années 1960–1970, Beyrouth s’impose comme une véritable « capitale du Levant » : port majeur entre Europe et monde arabe, centre universitaire et éditorial et société multiconfessionnelle (maronites, sunnites, chiites, druzes, orthodoxes…)

Cette période correspond à l’apogée de son cosmopolitisme, renforcé sous le mandat français (1920–1943) puis dans les premières décennies de l’indépendance libanaise.

Cependant, cet équilibre repose sur un système politique confessionnel fragile. Les tensions s’accumulent dans les années 1960–1970 (déséquilibres démographiques, conflits régionaux, question palestinienne).

La rupture intervient avec la guerre civile libanaise (1975–1990) : fragmentation territoriale de la ville, affrontements entre milices confessionnelles, destruction massive du tissu urbain

Contrairement à Smyrne, Beyrouth n’est pas détruite en un seul événement, mais désintégrée progressivement de l’intérieur. Elle ne disparaît pas, mais cesse d’être ce centre cosmopolite fluide pour devenir une ville marquée par des divisions durables.


Années 1930 : rapprochement gréco-turc

Au lendemain du Traité de Lausanne, les relations entre la Grèce et la Turquie connaissent un tournant majeur, marqué par un rapprochement diplomatique progressif mais réel, souvent sous-estimé dans les lectures rétrospectives dominées par les tensions contemporaines.

 

Ce rapprochement s’inscrit dans un contexte de stabilisation post-conflit : les deux États, profondément affaiblis par la guerre et les bouleversements démographiques, privilégient désormais la consolidation interne à toute ambition expansionniste. La reconnaissance mutuelle des frontières issues de Lausanne joue un rôle décisif en neutralisant temporairement les contentieux territoriaux, condition essentielle à la normalisation des relations.

Un moment clé de ce processus est l’accord d’amitié signé en 1930 entre Elefthérios Venizélos et Mustafa Kemal Atatürk. Ce rapprochement, hautement symbolique, consacre une logique de réconciliation pragmatique entre anciens adversaires, fondée sur des intérêts convergents plutôt que sur une mémoire apaisée.

Sur le plan stratégique, cette entente repose sur plusieurs facteurs, 

- la volonté commune d’éviter une nouvelle déstabilisation régionale ;

- la priorité donnée à la reconstruction économique et à la cohésion nationale ;

- l’insertion progressive des deux pays dans des dynamiques diplomatiques régionales, notamment dans le cadre du Pacte balkanique de 1934.

Ce rapprochement illustre un point fondamental : l’hostilité gréco-turque n’est pas une constante transhistorique, mais un phénomène contingent, dépendant des configurations géopolitiques et des priorités internes. Lorsque les enjeux territoriaux sont gelés et que les élites politiques privilégient la stabilité, une coopération devient possible, voire rationnelle.

Cependant, cette phase de détente reste fragile et largement conditionnée par un équilibre circonstanciel. Elle ne repose ni sur une réconciliation mémorielle profonde, ni sur une résolution durable des différends structurels, ce qui explique en partie la résurgence ultérieure des tensions.

"The Greek-Turkish Conflict in the Aegean" (Andrew Wilson, 1979)

L’ouvrage permet de situer les années 1930 comme une parenthèse de stabilisation, éclairante pour comprendre à la fois les possibilités et les limites d’une coopération durable. Un rapprochement qui montre que la relation gréco-turque  dépend moins d’un antagonisme intrinsèque que de configurations politiques et stratégiques évolutives. 

- Une démystification de l’hostilité « permanente » : Wilson montre que les relations gréco-turques alternent entre conflit et coopération, remettant en cause l’idée d’une inimitié structurelle immuable.

- L’importance des facteurs géopolitiques : il insiste sur le rôle des équilibres régionaux et internationaux dans les phases de rapprochement, notamment lorsque les intérêts stratégiques convergent. 


1947–1952 : guerre froide, doctrine Truman, ancrage occidental

La guerre froide n’efface pas les rivalités gréco-turques : elle les discipline et les reconfigure dans le cadre stratégique de l’endiguement occidental ...

À partir de 1947, avec l’annonce de la Doctrine Truman, la Grèce et la Turquie basculent conjointement dans la sphère d’influence stratégique des États-Unis. Cette doctrine, formulée par Harry S. Truman, vise explicitement à contenir l’expansion du communisme, en particulier dans des régions jugées vulnérables comme la Méditerranée orientale.

Dans le cas grec, l’aide américaine intervient dans le contexte de la guerre civile (1946–1949), où les forces gouvernementales affrontent une insurrection communiste. Pour la Turquie, il s’agit moins d’un conflit interne que d’une pression géopolitique soviétique, notamment sur les détroits et les marges orientales. Dans les deux cas, Washington perçoit ces États comme des maillons essentiels du dispositif d’endiguement (containment) face à l’URSS.

Ce processus culmine avec l’adhésion simultanée de la Grèce et de la Turquie à NATO en 1952, consacrant leur intégration formelle dans le bloc occidental. L’« Eastern Mediterranean » devient dès lors un espace stratégique clé de la guerre froide, servant de zone tampon et de plateforme militaire face au bloc soviétique.

Cet ancrage occidental produit un double effet, 

- Atténuation relative des antagonismes bilatéraux :

L’appartenance à une même alliance impose des mécanismes de coopération militaire et diplomatique, ainsi qu’une certaine discipline stratégique. Les tensions gréco-turques sont en partie contenues par la logique de solidarité atlantique.

- Reconfiguration plutôt que disparition des conflits :

Les différends historiques (territoriaux, minoritaires, identitaires) ne disparaissent pas, mais sont encadrés et différés par les priorités de la guerre froide. Ils tendent à se réactiver dès que la contrainte stratégique se relâche ou que les intérêts nationaux divergent.

Ainsi, la période 1947–1952 ne marque pas une résolution des rivalités, mais leur inscription dans un cadre géopolitique supérieur, où la logique bipolaire de la guerre froide redéfinit les conditions d’expression des tensions régionales.

Shlaim, dans "The Cold War and the Middle East" (1997), montre comment le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale deviennent des espaces centraux de la rivalité Est-Ouest, et non des périphéries secondaires. L’ouvrage met en évidence la manière dont la politique américaine redéfinit les équilibres régionaux, notamment à travers des doctrines comme celle de Truman. 


Une instabilité structurelle et interconnectée ..

L'"Eastern Mediterranean" (Méditerranée orientale) est caractérisée par une instabilité durable, structurée par des conflits multiples et imbriqués : guerre en Syrie, instabilité en Libye, tensions en mer Égée et autour de Chypre, affrontements récurrents impliquant Israël et ses voisins. Ces crises s’inscrivent dans un système sans architecture de sécurité régionale solide.

Mais cette instabilité n’est pas seulement un objet d’analyse : elle constitue une expérience vécue, que l’on retrouve au cœur des textes. Les villes fragmentées, les vies interrompues, les trajectoires brisées ne sont pas des abstractions — elles sont la matière même de nombreuses œuvres.

 

"The New Eastern Mediterranean: Theory, Politics and States in a Volatile Era" (2018, dirigé par Spyridon N. Litsas et Aristotle Tziampiris) est un ouvrage collectif en relations internationales qui propose une lecture théorique et géopolitique de la Méditerranée orientale contemporaine. L’un des apports majeurs du livre est effectivement de considérer la Méditerranée orientale comme un sous-système du système international. Cela signifie que la région possède ses propres dynamiques de sécurité, ses rivalités spécifiques, ses configurations d’alliances, mais sans être totalement autonome du système global. Mais certains chercheurs y voient une simplification d’une région très hétérogène ...

 

"The New Byzantines: The Rise of Greece and Return of the Near East" (2025/2026) de Sean Mathews propose non seulement une lecture originale de la place de la Grèce dans les recompositions géopolitiques contemporaines (la Grèce est en train de “revenir” au Proche-Orient, en renouant avec une identité longtemps occultée :  une critique de la vision dominante, la Grèce, « berceau de l’Occident ». Mathews montre au contraire que cette vision est récente (XIXe–XXe siècle) et masque une réalité plus complexe), mais décrit la Méditerranée orientale comme une région en mutation : déclin relatif de l’influence occidentale, montée de puissances régionales (Turquie, Israël, pays du Golfe), flux d’investissements et de populations vers la Grèce. Les frontières entre Europe et Moyen-Orient semblent en train de se recomposer ...


Un espace de compétition globale ...

L'"Eastern Mediterranean" (Méditerranée orientale) est un théâtre d’intervention pour les États-Unis, la Russie, la Chine, ainsi que l’Union européenne et l’OTAN. Leur présence complexifie les équilibres sans les stabiliser durablement.

 

Robert Stephens, dans "Cyprus A Place Of Arms: Power Politics and Ethnic conflict in the Eastern Mediterranean" (1966) nous montre combien Chypre est un point stratégique majeur en Méditerranée orientale, au cœur des rivalités internationales (Royaume-Uni, États-Unis, OTAN…), des tensions régionales (Grèce vs Turquie) et et des conflits internes (communautés grecque et turque chypriotes). L’île est décrite comme un véritable “lieu d’armes” (place of arms) : un espace militarisé et géopolitiquement crucial. Ecrit dans le contexte de la guerre froide, Stephens nuance l’idée d’un conflit uniquement communautaire (tensions entre Chypriotes grecs et turcs) mais autant politique et géostratégique autant qu’identitaire.


1955–1959 : EOKA, TMT et radicalisation chypriote

À Chypre, la lutte de l’EOKA pour l’enosis rencontre l’opposition des Chypriotes turcs et l’émergence du TMT. La question chypriote cesse alors d’être un dossier colonial pour devenir une question triangulaire Grèce–Turquie–Chypre, avec la Grande-Bretagne en arbitre intéressé. C’est le moment où le conflit se communautarise durablement.

 

1960 : indépendance de la République de Chypre

En 1960, la création de la Republic of Cyprus, à la suite des accords de Zurich et de Londres, met officiellement fin à la domination britannique sur l’île. Cependant, cette indépendance ne correspond pas à l’émergence d’un État-nation classique, mais à la mise en place d’un compromis institutionnel complexe et contraint, conçu pour gérer — plutôt que résoudre — les antagonismes entre communautés.

La constitution de 1960 repose sur une logique de partage communautaire du pouvoir entre Chypriotes grecs et chypriotes turcs. Elle institue une architecture politique rigide, 

- un président grec et un vice-président turc disposant chacun de droits de veto ;

- une répartition strictement définie des postes administratifs et militaires ;

des institutions parallèles dans certains domaines.

Ce dispositif vise à garantir l’équilibre, mais il tend en réalité à figer les identités communautaires, rendant difficile l’émergence d’un sentiment politique commun.

Par ailleurs, l’indépendance chypriote est encadrée par un système de garanties extérieures, confiées à United Kingdom, Greece et Turkey, qui obtiennent un droit d’intervention pour préserver l’ordre constitutionnel. Ce mécanisme limite fortement la souveraineté du nouvel État et inscrit d’emblée la question chypriote dans un cadre internationalisé.

Dès lors, loin de résoudre les tensions, l’indépendance de 1960 institutionnalise le conflit. Elle transforme un affrontement intercommunautaire en crise politique permanente,  maintient l’implication directe des puissances régionales ; et rend le système vulnérable aux blocages et aux ruptures. Les premières années de la République confirment cette fragilité, avec des tensions croissantes qui débouchent sur des violences intercommunautaires dès 1963.

En ce sens, 1960 ne marque pas la naissance d’un État-nation chypriote, mais celle d’un équilibre précaire entre deux communautés et trois puissances garantes, dont la stabilité dépend davantage de facteurs externes que d’une cohésion interne.

Les affrontements intercommunautaires de 1963–1964, puis la crise de 1967, poussent à la présence durable de l’ONU avec l’UNFICYP. Les Chypriotes turcs se replient alors largement dans des enclaves. Ce point est crucial : la séparation territoriale de fait précède 1974 ; l’intervention turque n’invente pas ex nihilo la division, elle la durcit et la territorialise. 


1967–1974 : Dictature des colonels en Grèce

21 avril 1967, coup d’État militaire mené par Georgios Papadopoulos - Suspension de la Constitution et répression politique (arrestations massives d’opposants, plusieurs milliers dès les premiers jours. Il s'agit ici d'un régime autoritaire militaire marqué par une répression réelle et structurée, sans pour autant relever du modèle totalitaire. Le pouvoir, issu du coup d’État du 21 avril 1967, suspend les libertés fondamentales, dissout les partis politiques et instaure un contrôle strict de la société par la censure, la surveillance et l’encadrement des institutions. La répression vise prioritairement les opposants politiques - militants de gauche, intellectuels, étudiants - à travers des arrestations massives, des internements administratifs (cf. les îles de déportation comme Yaros, Leros)et le recours à la torture, notamment par la police militaire (ESA).

Toutefois, cette violence demeure relativement ciblée et ne prend pas la forme d’une terreur de masse comparable aux régimes totalitaires du XXe siècle. Le régime ne cherche pas à transformer radicalement la société ni à mobiliser l’ensemble de la population autour d’une idéologie structurée ; il poursuit avant tout un objectif de stabilisation politique et d’éradication du “danger subversif” dans le contexte de la guerre froide. Cette logique explique en partie l’absence d’une contestation interne massive : la peur, la fragmentation de l’opposition et l’efficacité initiale de la répression limitent les capacités de mobilisation, tandis qu’une partie de la société adopte des stratégies d’adaptation ou de retrait.

Néanmoins, cette apparente stabilité demeure fragile. À mesure que le régime se durcit et s’isole, notamment sur la scène internationale, des formes de résistance émergent, en particulier dans les milieux étudiants, culminant avec la révolte du Polytechnique d’Athènes en 1973. 

Dans les années 1960–1970, la Grèce est un membre du bloc occidental et un pays associé aux institutions européennes. La dictature apparaît alorsc comme une rupture majeure avec les normes démocratiques européennes. Conséquences : exclusion de la Grèce du Council of Europe (1969), condamnations répétées pour violations des droits de l’homme. La junte devient un cas emblématique de dérive autoritaire en Europe occidentale. La dictature grecque suscite une forte mobilisation intellectuels et artistes (notamment en France, Italie, Royaume-Uni), des réseaux universitaires et de la diaspora grecque. Elle devient un symbole global de la lutte contre les dictatures, au même titre que l’Espagne franquiste ou les régimes militaires d’Amérique latine. La Grèce reste membre de l’OTAN (elle est stratégiquement essentielle face au bloc soviétique), ce qui alimente une critique durable de l’Occident : peut-on tolérer des dictatures au nom de la guerre froide ...

La dictature des colonels se caractérise par un équilibre instable entre contrôle autoritaire, répression sélective et absence relative de mobilisation de masse, qui finit par céder sous le poids de ses contradictions internes et de ses échecs politiques, notamment dans la gestion de la crise chypriote en 1974 (le coup d’État pro-enosis à Chypre) ...

 

Cf. "The Greek Military Dictatorship: Revisiting a Troubled Past, 1967–1974" (dir. Othon Anastasakis & Katerina Lagos, 2018, Berghahn Books), la référence standard en anglais qui montrent que la junte ne se contente pas de réprimer, mais cherche à reconfigurer la société grecque selon un modèle autoritaire et conservateur (lutte contre le communisme, rejet du parlementarisme jugé corrompu, exaltation d’une Grèce “authentique” (ordre, religion, nation), produire une société disciplinée, apolitique et homogène) ...

 

1974 : Rupture - Coup d’État pro-enosis à Chypre 

Le coup d’État soutenu par la junte grecque en faveur de l’enosis (projet politique visant à rattacher l’île de Chypre à la Grèce, un projet est porté principalement par une partie des Chypriotes grecs depuis le XIXe siècle, et qui devient central au XXe siècle, notamment pendant la période coloniale britannique) déclenche l’intervention militaire turque de juillet 1974. Depuis lors, l’île est divisée, avec une ligne de cessez-le-feu et une zone tampon surveillée par l’ONU. Pour Ankara, 1974 reste présenté comme une intervention de garantie ; pour Athènes et Nicosie, c’est le moment fondateur d’une occupation et d’une partition illégales. Toute la diplomatie régionale contemporaine part encore de cette dissymétrie d’interprétation.

 

1974–1981 : transition démocratique grecque (Metapolitefsi), retour de Konstantinos Karamanlis et nouvelle constitution démocratique (1975) - Ancrage démocratique durable de la Grèce et choix stratégique européen...

Juillet 1974, chute de la junte militaire (après la crise chypriote) - Retour d’exil de Konstantinos Karamanlis - 1974, légalisation du Parti communiste (KKE) - 1975,adoption d’une nouvelle Constitution démocratique - 1974, référendum abolissant définitivement la monarchie - 1974 est une année de basculement en Europe du Sud, elle marque la fin de deux dictatures (Grèce, Portugal) et le début de la fin d’une troisième (Espagne) ...

La Metapolitefsi ne correspond pas simplement à une transition politique classique : elle constitue une refondation profonde du régime, marquée par une volonté explicite de rompre avec l’instabilité chronique et les interventions militaires qui avaient caractérisé la vie politique grecque depuis les années 1930.

Contrairement au cas turc, où l’armée reste un acteur structurant après 1980, la Grèce opère ici une délégitimation durable du rôle politique des forces armées. L’expérience de la Greek military junta of 1967–1974 est interprétée comme une dérive à ne plus reproduire, ce qui conduit à une consolidation du contrôle civil sur l’armée, une réhabilitation complète du pluralisme politique, une réintégration des forces marginalisées (notamment la gauche)

Sous l’impulsion de Konstantinos Karamanlis, la transition se caractérise par une stratégie de modération politique, une volonté d’éviter les logiques de revanche, une reconstruction rapide de la légitimité institutionnelle. Cela permet une stabilisation rapide, sans effondrement de l’État ni guerre civile, ce qui distingue la Grèce de nombreuses transitions contemporaines.

La Constitution de 1975 instaure une démocratie parlementaire renforcée, un exécutif stabilisé, un cadre garantissant les libertés publiques. Elle fonde ce que l’on appelle souvent la “Troisième République hellénique”, caractérisée par une remarquable continuité institutionnelle jusqu’à aujourd’hui (2026) ... 


1980 : coup d’État militaire en Turquie et refondation autoritaire du système politique

Stabilisation autoritaire, renforcement du rôle politique de l’armée comme garante du kémalisme, frein à la démocratisation. - 2 septembre 1980, coup d’État conduit par Kenan Evren, suspension de la vie politique, dissolution des partis, répression massive - 1982, nouvelle constitution approuvée par référendum.

Le coup d’État de 1980 ne constitue pas seulement une interruption autoritaire du processus démocratique ; il s’inscrit dans une logique structurelle du système politique turc, où l’armée se conçoit comme gardienne du kémalisme hérité de Mustafa Kemal Atatürk. À la différence du cas grec (dictature des colonels perçue comme une anomalie rapidement rejetée), l’intervention militaire en Turquie s’inscrit dans une tradition d’arbitrage politico-militaire (1960, 1971, 1980), légitimée par l’idée que l’armée protège : la laïcité, l’unité nationale et 

l’ordre social face à la polarisation politique et à la violence des années 1970. 

Le régime issu de 1980 vise explicitement à dépolitiser la société et à prévenir les conflits idéologiques : encadrement strict des partis politiques, limitation des libertés publiques, contrôle des syndicats et de l’université, institutionnalisation du rôle du Conseil de sécurité nationale. La constitution de 1982 formalise un État fort, dans lequel le pouvoir exécutif est renforcé, l’armée conserve une influence structurelle et la souveraineté populaire est encadrée. 

Le système issu de 1980 structure la vie politique turque jusqu’aux années 2000 : montée de forces politiques nouvelles dans un cadre contraint, rôle persistant de l’armée comme acteur politique, tensions entre légitimité électorale et légitimité kémaliste. L’évolution ultérieure sous Recep Tayyip Erdoğan peut être lue en partie comme une remise en cause de cet ordre militaro-kémaliste, mais aussi comme une recomposition autoritaire différente ...

 

1980 : “synthèse turco-islamique” après le coup d’État

À la suite du coup d’État militaire de 1980, conduit par Kenan Evren, le régime turc met en place ce que l’on a appelé la “synthèse turco-islamique” (Türk-İslam sentezi), qui constitue un tournant majeur dans l’histoire politique et idéologique du pays. Loin de rompre avec le kémalisme, cette orientation vise au contraire à le renforcer en intégrant l’islam comme vecteur de cohésion nationale. Dans un contexte de forte polarisation politique et de violences idéologiques dans les années 1970, l’armée cherche à stabiliser la société en promouvant une identité combinant nationalisme turc et valeurs religieuses sunnites.

Concrètement, cette synthèse se traduit par une réhabilitation encadrée de l’islam : développement des écoles religieuses (imam-hatip), renforcement du rôle de la Direction des affaires religieuses (Diyanet), et intégration de l’enseignement religieux dans le système éducatif. L’islam n’est pas réintroduit contre l’État, mais par l’État, comme instrument de discipline sociale et de lutte contre les idéologies perçues comme subversives, notamment le marxisme. Il ne s’agit donc pas d’une islamisation radicale, mais d’une instrumentalisation politique de la religion dans un cadre étatique et nationaliste.

Cette évolution marque une inflexion durable : elle prépare le terrain à la montée, dans les décennies suivantes, de forces politiques conservatrices et religieuses, dont l’aboutissement est l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan au début des années 2000. Elle contribue ainsi au passage progressif d’un modèle kémaliste de laïcité autoritaire et excluante à un modèle plus hybride, dans lequel la religion retrouve une place visible dans l’espace public sans que la laïcité soit formellement abolie.

 

Les travaux de Ahmet Kuru, notamment dans "Secularism and State Policies toward Religion" (2009), permettent de comprendre cette transformation comme le passage d’une laïcité “assertive”, visant à exclure la religion de la sphère publique, à une forme plus souple où l’État encadre et utilise le religieux. De son côté, Jenny White, dans "Muslim Nationalism and the New Turks" (2013), montre que cette évolution s’inscrit dans une recomposition plus large de l’identité nationale, caractérisée par l’émergence d’un “nationalisme musulman” conciliant modernité, capitalisme et références religieuses.

Ainsi, la “synthèse turco-islamique” ne constitue pas une rupture avec le kémalisme, mais une reconfiguration stratégique de ses fondements, dont les effets se prolongent jusqu’à la Turquie contemporaine. Elle éclaire à la fois la redéfinition du rapport entre État et religion, la transformation des équilibres sociaux et politiques internes, ainsi que les tensions persistantes avec l’Europe, où la question de la laïcité et des valeurs démocratiques demeure centrale.

 

1981 : entrée de la Grèce dans la CEE

AAdhésion à la European Economic Community - En 1981, l’entrée de la Grèce dans la Communauté économique européenne constitue un tournant majeur, marquant son ancrage durable dans l’Europe occidentale. Cette intégration favorise la consolidation démocratique après la dictature des colonels et accélère la modernisation économique du pays grâce aux mécanismes de solidarité européenne. Elle transforme également la position internationale de la Grèce, en lui offrant un cadre multilatéral pour défendre ses intérêts, notamment face à la Turquie, et en contribuant à l’« européanisation » des tensions régionales.

Cependant, cette intégration, longtemps perçue comme un levier de stabilisation et de développement, révèle aussi ses limites à partir des années 2000, et plus encore lors de la crise de la dette souveraine. C’est précisément cette phase critique que décrit Yanis Varoufakis dans "Adults in the Room". Nommé ministre des Finances en 2015 au sein du gouvernement Syriza, il relate de l’intérieur les négociations tendues entre la Grèce et ses partenaires européens, notamment la Commission européenne, la Banque centrale européenne et l’Eurogroupe.

Son témoignage met en lumière une transformation profonde du rapport de force : alors que l’adhésion à la CEE avait initialement renforcé la souveraineté et la capacité d’action de la Grèce, l’intégration dans la zone euro et la dépendance financière qui en découle placent le pays dans une situation de forte contrainte externe. Varoufakis décrit une « bataille » asymétrique, où les marges de négociation du gouvernement grec se heurtent à ce qu’il qualifie d’« establishment européen », c’est-à-dire un ensemble d’institutions et d’acteurs défendant une orthodoxie économique rigide.

L’ouvrage insiste ainsi sur plusieurs points essentiels ...

- la limitation de la souveraineté économique des États membres en situation de crise,

- le rôle central mais peu transparent des instances européennes dans la prise de décision,

- et la tension entre démocratie nationale (le mandat électoral de Syriza) et contraintes supranationales.

Cette relecture critique permet de nuancer l’image d’une intégration uniquement bénéfique. Si l’entrée dans la CEE a bien constitué un levier de puissance diplomatique et de modernisation, elle a aussi, à long terme, inscrit la Grèce dans un système d’interdépendances qui peut devenir contraignant, voire conflictuel en période de crise.

Ainsi, le témoignage de Varoufakis prolonge et complexifie l’analyse de l’intégration européenne : il montre que celle-ci n’est pas un processus linéaire, mais une dynamique ambivalente, oscillant entre opportunité politique et perte de marge de manœuvre. Loin de remettre en cause l’importance historique de l’adhésion de 1981, "Adults in the Room" en révèle les prolongements contemporains et les tensions internes, en soulignant que l’Union européenne est aussi un espace de confrontation politique intense.

 

1983 : proclamation de la “République turque de Chypre du Nord”

En 1983, la proclamation de la République turque de Chypre du Nord (RTCN) constitue une étape décisive dans la cristallisation du conflit chypriote. Cette entité est proclamée unilatéralement le 15 novembre 1983 par les autorités chypriotes turques, dans la partie nord de l’île occupée par l’armée turque depuis l’intervention militaire de 1974, consécutive au coup d’État soutenu par la junte grecque visant à rattacher Chypre à la Grèce (Enosis).

La RTCN n’est reconnue internationalement que par la Turquie. La communauté internationale, notamment à travers l’Organisation des Nations unies, condamne cette déclaration d’indépendance (résolutions 541 et 550 du Conseil de sécurité) et réaffirme la souveraineté de la République de Chypre sur l’ensemble de l’île. En pratique, cette non-reconnaissance contribue à isoler politiquement et économiquement la partie nord, tout en consolidant sa dépendance vis-à-vis d’Ankara.

La proclamation de 1983 entérine ainsi une partition de facto déjà en place depuis 1974, matérialisée par la « ligne verte » contrôlée par les forces de maintien de la paix de l’ONU. Elle marque un changement important dans la nature du conflit : celui-ci ne porte plus seulement sur les garanties de sécurité entre communautés grecque et turque ou sur les modalités de partage du pouvoir au sein d’un État unifié, mais sur une opposition plus structurelle entre deux projets politiques.

D’un côté, la République de Chypre et la majorité de la communauté internationale défendent une solution de réunification, généralement envisagée sous la forme d’une fédération bizonale et bicommunautaire. De l’autre, les autorités de la RTCN, soutenues par la Turquie, ont progressivement consolidé une logique de séparation étatique, fondée sur l’existence de deux entités politiques distinctes.

Cette évolution complexifie considérablement les négociations internationales. Elle introduit une asymétrie fondamentale : un État reconnu internationalement face à une entité de facto, ce qui rend tout compromis institutionnel plus difficile. Par ailleurs, la question chypriote devient un enjeu durable dans les relations entre la Grèce, la Turquie et, à partir de 2004, l’Union européenne, avec l’adhésion de la République de Chypre.

"The Cyprus Problem: What Everyone Needs to Know" de James Ker-Lindsay (2011) offre une synthèse claire et rigoureuse du conflit chypriote, incluant les événements de 1974 et leurs conséquences, la proclamation de la RTCN en 1983 et les négociations internationales et les tentatives de réunification. 


1984 - Début de l’insurrection du Kurdistan Workers' Party contre la Turquie

Longtemps cantonnée au cadre interne des États issus du démantèlement de l’Empire ottoman, la question kurde connaît une véritable internationalisation à partir des années 1980. Certes, elle avait émergé sur la scène internationale dès le traité de Sèvres en 1920, qui évoquait la possibilité d’un État kurde, mais cette perspective est rapidement abandonnée au profit d’une logique étatique consacrée par le traité de Lausanne en 1923. Dès lors, les populations kurdes se trouvent réparties entre plusieurs États — principalement la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie — qui traitent la question comme un problème de souveraineté nationale, limitant ainsi sa portée internationale pendant plusieurs décennies.

Le tournant des années 1980 modifie profondément cette situation. En Turquie, le déclenchement en 1984 de l’insurrection du Kurdistan Workers' Party marque le passage d’une question politique marginalisée à un conflit armé durable. Cette militarisation contribue à attirer l’attention internationale, d’autant plus que le conflit dépasse rapidement les frontières turques. Le PKK s’appuie sur des bases situées dans les pays voisins, notamment en Irak et en Syrie, conférant à la question kurde une dimension transfrontalière qui échappe au contrôle exclusif d’un seul État.

Parallèlement, la montée en puissance des diasporas kurdes en Europe joue un rôle décisif dans cette internationalisation.

À travers des mobilisations politiques, médiatiques et associatives, elles contribuent à inscrire la question kurde dans les débats occidentaux, en particulier sous l’angle des droits de l’homme. Les violations commises dans le cadre du conflit — déplacements de populations, répression, atteintes aux libertés — font l’objet d’une attention croissante de la part des organisations internationales et des institutions européennes, ce qui renforce la visibilité du problème à l’échelle globale.

Enfin, le contexte de la guerre froide tardive et ses recompositions régionales favorisent également cette évolution. La Turquie, alliée stratégique au sein de l’OTAN, se trouve confrontée à des critiques croissantes de la part de ses partenaires occidentaux, pris entre impératifs géopolitiques et exigences normatives. Cette tension contribue à faire de la question kurde un enjeu non seulement régional, mais aussi diplomatique et stratégique.

Ainsi, à partir des années 1980, la question kurde cesse d’être un problème strictement interne pour devenir une question internationale à part entière, caractérisée par sa dimension transnationale, sa militarisation et son inscription dans les dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient. Elle inaugure un nouveau type de conflit, où les enjeux de souveraineté étatique se combinent avec des revendications identitaires et des mobilisations globalisées, annonçant les recompositions géopolitiques des décennies suivantes.

 

David McDowall, "A Modern History of the Kurds" (2004 , 3rd edition, I.B. Tauris) constitue la référence classique pour l’étude de la question kurde, en raison de son approche transnationale et de sa profondeur historique, indispensables pour saisir l’internationalisation progressive de cette question, à compléter par Hamit Bozarslan, "Histoire des Kurdes" (2013).  La question kurde naît comme un problème impérial puis national (fin de l’Empire ottoman / naissance de la Turquie) et devient progressivement internationale à partir de plusieurs moments-clés, pour des raisons à la fois géopolitiques, stratégiques et humanitaires. On peut rappeler déjà 1920, le traité de Sèvres qui prévoit un possible État kurde, puis 1923, le traité de Lausanne, qui marque l'abandon de cette perspective et voit les Kurdes répartis entre la Turquie, l'Irak (mandat britannique), la Syrie (mandat français) et l'Iran. Entre 2 et 3 millions de Kurdes vivent hors du Moyen-Orient (1 million en Allemagne), à comparer à une population kurde totale estimée à 30–35 millions et l'Europe comme espace de mobilisation politique ... 


1996, rivalité gréco-turque, crise d’Imia/Kardak

La crise d’Imia/Kardak (1996) constitue un moment révélateur en ce qu’elle déplace le centre de gravité de la rivalité gréco-turque au-delà du seul dossier chypriote. Elle met en lumière la densité et l’enchevêtrement des contentieux en mer Égée : statut de souveraineté de micro-îlots inhabités, extension des eaux territoriales, délimitation du plateau continental, contrôle de l’espace aérien (FIR d’Athènes, zones de responsabilité), auxquels s’ajoutent ultérieurement les revendications relatives aux zones économiques exclusives (ZEE). La particularité de ces différends tient à leur caractère à la fois juridique, stratégique et symbolique : des formations rocheuses sans valeur intrinsèque deviennent des marqueurs de souveraineté et des points d’appui potentiels pour des droits maritimes étendus.

La crise révèle également une divergence fondamentale d’approche du droit de la mer. La Grèce s’appuie sur une lecture extensive du droit international, notamment de la United Nations Convention on the Law of the Sea, qui reconnaît aux îles des droits comparables à ceux des territoires continentaux en matière de plateau continental et de ZEE. La Turquie, qui n’est pas partie à la convention, défend une approche plus géopolitique et équitable (equity principle), considérant que la prolifération d’îles grecques à proximité de ses côtes ne saurait produire des effets juridiques maximaux au détriment de sa façade maritime anatolienne.

Dans cette perspective, l’Égée apparaît comme un espace saturé de souverainetés imbriquées, où la proximité géographique extrême entre les deux États transforme chaque question technique en enjeu stratégique majeur. La crise d’Imia/Kardak montre aussi la rapidité avec laquelle un incident localisé peut dégénérer en confrontation militaire, en raison de mécanismes d’escalade liés à la mobilisation nationale, au rôle des forces armées et à la médiatisation.

Enfin, et c’est là son apport majeur pour l’analyse régionale, cette crise oblige à repenser l’Eastern Mediterranean comme un système continu. Les logiques à l’œuvre en mer Égée — compétition pour les espaces maritimes, articulation entre droit et puissance, importance des ressources potentielles — se prolongent vers le sud et l’est, dans les différends autour de Chypre et du Levant (hydrocarbures, délimitations maritimes, alliances régionales). Autrement dit, il ne s’agit pas de trois théâtres distincts, mais d’un arc géopolitique cohérent Égée–Chypre–Levant, structuré par des rivalités de souveraineté maritime, des enjeux énergétiques et des recompositions stratégiques où s’entrecroisent acteurs régionaux et puissances extérieures.

"Turkish-Greek Relations: The Security Dilemma in the Aegean", édité par Mustafa Aydın et Kostas Ifantis (2004) mobilise le concept de dilemme de sécurité pour analyser les relations gréco-turques. Chaque État interprète les actions de l’autre comme menaçantes, ce qui entraîne une escalade même en l’absence d’intention offensive. La crise d’Imia/Kardak (1996) est un cas d’école parfait de ce mécanisme : incident mineur (échouage d’un navire, drapeaux…), montée rapide aux extrêmes (déploiement militaire, forces spéciales), risque réel de guerre. L’ouvrage montre que la crise s’inscrit dans la recomposition stratégique après la Guerre froide, la montée des nationalismes et l’absence de mécanismes efficaces de gestion de crise...

 

1999–2004 : détente relative, européanisation et point de bascule chypriote

Entre 1999 et 2004, les relations gréco-turques connaissent une phase de détente relative, souvent qualifiée de « diplomatie des séismes », à la suite des tremblements de terre survenus en Turquie et en Grèce en 1999, qui suscitent un élan de solidarité inédit entre les deux sociétés.

Ce contexte favorise un rapprochement politique progressif, marqué par l’ouverture de dialogues sur des questions dites « de basse intensité » (commerce, environnement, coopération technique), sans pour autant résoudre les différends fondamentaux en mer Égée ou sur la question chypriote.

Parallèlement, l’Union européenne joue un rôle central dans cette dynamique de désescalade. Lors du Conseil européen d’Helsinki en 1999, la Turquie obtient le statut de pays candidat à l’adhésion, ce qui modifie profondément les incitations stratégiques : Ankara est encouragée à adopter des réformes politiques et juridiques, tandis qu’Athènes soutient ce processus dans l’espoir de stabiliser durablement la relation bilatérale. Cette phase correspond à une européanisation accrue du conflit gréco-turc, dans laquelle les différends sont de plus en plus encadrés par des normes et des mécanismes européens.

Toutefois, l’année 2004 constitue un point de bascule ambivalent, en particulier pour la question chypriote. La République de Chypre intègre l’Union européenne le 1er mai 2004, alors même que l’île reste divisée depuis 1974 entre le sud grec chypriote et le nord contrôlé par la République turque de Chypre du Nord. Quelques semaines auparavant, le plan de réunification proposé par l’ONU (plan Annan) est soumis à référendum : il est accepté par la population chypriote turque, mais rejeté par une large majorité des chypriotes grecs.

Cet élargissement est généralement interprété, dans la littérature spécialisée, comme un succès stratégique pour Nicosie, qui parvient à intégrer l’Union sans avoir à résoudre préalablement le conflit. En devenant membre de l’UE, la République de Chypre acquiert un pouvoir institutionnel significatif, notamment la capacité d’influencer — voire de bloquer — certains aspects des relations entre l’Union et la Turquie.

Cependant, cette évolution a des effets ambivalents sur les perspectives de règlement du conflit.

D’un côté, l’intégration européenne renforce la sécurité et la reconnaissance internationale du gouvernement chypriote grec. De l’autre, elle modifie les incitations au compromis : une fois membre de l’UE, la pression à accepter une solution fédérale diminue, tandis que la partie nord reste exclue des bénéfices de l’intégration. Certains analystes y voient ainsi un moment où la dynamique de résolution s’est affaiblie, malgré une conjoncture initialement favorable.

En définitive, la période 1999–2004 illustre un paradoxe : une désescalade réelle et une européanisation approfondie, mais débouchant sur une reconfiguration du conflit chypriote qui, loin de le résoudre, en a parfois complexifié l’issue.

"The Cyprus Problem: What Everyone Needs to Know" de James Ker-Lindsay" est particulièrement pertinent pour ce passage car il analyse en détail le plan Annan et les référendums de 2004, explique le rôle de l’Union européenne dans la reconfiguration du conflit, et discute précisément l’idée d’un tournant ambivalent lié à l’adhésion de Chypre.

 

2004 : échec du plan Annan et entrée de Chypre dans l’UE

En 2004, l’échec du plan Annan (une proposition de règlement du conflit chypriote élaborée en 2004 sous l’égide de l’Organisation des Nations unies, à l’initiative du secrétaire général Kofi Annan) et l’adhésion simultanée de la République de Chypre à l’Union européenne constituent un moment charnière dans l’histoire du conflit chypriote. Le plan de réunification, élaboré sous l’égide de l’Organisation des Nations unies, proposait la création d’un État fédéral bizonal et bicommunautaire visant à mettre fin à la division de l’île. Soumis à référendum en avril 2004, il est approuvé par une majorité de Chypriotes turcs, mais rejeté par près de 75 % des Chypriotes grecs, soucieux notamment des garanties de sécurité, du retour des réfugiés et des modalités de fonctionnement de la future fédération.

Quelques jours plus tard, le 1er mai 2004, la République de Chypre entre dans l’Union européenne en tant qu’État membre représentant juridiquement l’ensemble de l’île. Toutefois, en raison de la division persistante et de l’existence de la République turque de Chypre du Nord — reconnue uniquement par la Turquie — l’acquis communautaire est suspendu dans la partie nord. Cette situation produit un paradoxe durable : Chypre est formellement unifiée dans l’ordre juridique européen, mais reste divisée de facto sur le plan politique et territorial.

Cet épisode a des conséquences profondes sur l’équilibre du conflit. Il renforce d’abord une asymétrie diplomatique structurelle : la République de Chypre, désormais membre de l’UE, dispose d’un levier institutionnel important, notamment la capacité d’influencer — voire de bloquer — certains aspects des relations entre l’Union et la Turquie, en particulier dans le cadre des négociations d’adhésion d’Ankara ouvertes en 2005. À l’inverse, la partie nord, isolée sur le plan international, demeure fortement dépendante du soutien politique, économique et militaire de la Turquie.

Par ailleurs, l’échec du plan Annan et l’adhésion européenne modifient en profondeur les incitations au compromis. Du côté chypriote grec, l’intégration dans l’Union réduit l’urgence d’un règlement, puisque la sécurité et la reconnaissance internationale sont garanties. Du côté chypriote turc, le rejet du plan malgré leur approbation alimente un sentiment d’injustice et de marginalisation, tout en renforçant les tendances à la consolidation d’une entité séparée.

Enfin, cet épisode contribue à reconfigurer la question chypriote au niveau européen. Le conflit devient un enjeu interne à l’Union, impliquant directement ses institutions et ses politiques d’élargissement. Il illustre aussi les limites de l’UE comme acteur de résolution des conflits : capable d’offrir des incitations puissantes, elle ne parvient pas à imposer un règlement lorsque les volontés politiques divergent.

En définitive, l’année 2004 cristallise un paradoxe durable : loin de favoriser immédiatement la réunification, l’intégration européenne de Chypre a consolidé une situation hybride, mêlant unité juridique, division politique et asymétrie stratégique, dont les effets continuent de structurer les négociations contemporaines.

 

"Turkey: A Regional Power in the Making" (Kenan Aksu, 2013)

Cet ouvrage collectif s’inscrit dans un contexte très spécifique : celui des années 2000–début 2010, marquées par l’ascension internationale de la Turquie sous l’AKP. Il est utile, mais doit être utilisé avec prudence et recul. 

Le livre saisit une phase où la Turquie apparaît comme une puissance régionale émergente, avec une croissance économique soutenue, un activisme diplomatique (Moyen-Orient, UE, Asie), et une ambition de rôle pivot entre plusieurs régions. Il est donc intéressant pour comprendre l’optimisme académique des années 2000–début 2010.

L’ouvrage couvre un large spectre de relations extérieures (UE, Moyen-Orient, Asie), ce qui en fait une bonne entrée pour saisir la diversification diplomatique turque et la stratégie dite de « profondeur stratégique » associée à Ahmet Davutoğlu. 

Le livre est publié avant des tournants majeurs que sont la crise politique interne après 2013 (Gezi, durcissement du régime), l'évolution autoritaire du pouvoir, la recomposition de la politique étrangère (Syrie, tensions avec l’UE). Il reflète donc une vision datée et souvent trop optimiste de la trajectoire turque.


2000s–2010s : transformation du régime et passage d’une Turquie laïque “dure” à un modèle hybride ...

Dans les années 2000 et 2010, la Turquie connaît une transformation profonde de son régime politique, marquée par l’arrivée au pouvoir en 2002 de Recep Tayyip Erdoğan et de l’AKP. Dans un premier temps, cette évolution s’inscrit dans une dynamique de réformes, notamment en lien avec la candidature à l’Union européenne, favorisant une ouverture politique relative et une réduction du rôle traditionnel de l’armée. Cette dernière, pilier du kémalisme depuis Mustafa Kemal Atatürk, voit progressivement son influence politique diminuer, mettant fin au système de tutelle militaro-kémaliste qui structurait la vie politique turque depuis plusieurs décennies.

Parallèlement, on observe une réintégration progressive de la religion dans l’espace public.

Sans remettre en cause formellement la laïcité, le pouvoir favorise une visibilité accrue de l’islam, notamment à travers l’assouplissement des restrictions sur les pratiques religieuses et le développement des institutions éducatives confessionnelles. Cette évolution traduit moins une rupture brutale qu’une redéfinition de l’identité nationale, désormais articulée entre héritage kémaliste et références religieuses.

 

"Religion and Social Change in Modern Turkey: The Case of Bediuzzaman Said Nursi" (1989)est l’un des ouvrages majeurs de Serif Mardin et une référence incontournable pour comprendre le rôle de la religion dans la Turquie moderne.

Publié en 1989, le livre s’appuie sur une étude approfondie de Said Nursi (1877-1960), figure centrale de l’islam intellectuel turc, fondateur du mouvement nurcu. À travers ce cas, Mardin propose une réflexion plus large sur les rapports entre islam, modernité et transformation sociale.

L’idée principale du livre est que la religion - loin d’être un résidu du passé - constitue un vecteur actif de changement social et politique.

Mardin conteste deux visions dominantes,

- la vision kémaliste classique, selon laquelle la modernisation implique la marginalisation de la religion ;

- la vision occidentale, qui tend à considérer l’islam comme incompatible avec la modernité.

Au contraire, il montre que l’islam, dans le cas turc, peut être réinterprété, adapté et mobilisé pour répondre aux transformations de la société moderne.

Le livre permet d’expliquer des phénomènes ultérieurs, notamment la montée des mouvements religieux, et, indirectement, l’ascension de figures comme Recep Tayyip Erdoğan. Il montre que ces évolutions ne sont pas des anomalies, mais le produit d’une dynamique longue. L’ouvrage dépasse le cas turc et participe à une réflexion plus large : il existe plusieurs formes de modernité, et certaines intègrent la religion ...

 

Şerif Mardin (1927-2017) est l’un des intellectuels les plus influents pour comprendre la société et la vie politique en Turquie. 

Sociologue et politiste, formé en Turquie et aux États-Unis, il a enseigné notamment à l’Université du Bosphore et à Sabancı University. Son apport majeur est d’avoir proposé des grilles de lecture durables pour analyser les tensions internes de la Turquie moderne, en particulier le rapport entre 

- État et société,

- élites et masses,

- religion et modernité.

Il est surtout connu pour avoir conceptualisé la distinction « centre / périphérie », devenue centrale en sciences sociales turques.

Selon Mardin, le centre correspond aux élites kémalistes (bureaucratie, armée, intellectuels), urbaines, laïques et occidentalisées ; la périphérie regroupe les populations plus conservatrices, religieuses et souvent issues des régions anatoliennes. Ce modèle permet de comprendre la marginalisation historique des groupes conservateurs, leur montée progressive en puissance, et, à terme, le succès politique de figures comme Recep Tayyip Erdoğan.

Son ouvrage emblématique, "Center-Periphery Relations: A Key to Turkish Politics?", publié en 1973, cet article est son texte le plus célèbre et le plus influent. Il y montre que la politique turque ne peut pas être comprise uniquement à travers les institutions ; qu'elle repose sur une structure sociale profonde opposant centre et périphérie ; que les conflits politiques (partis, coups d’État, alternances) traduisent en réalité cette tension historique.

Ce texte est encore aujourd’hui une référence incontournable pour analyser la montée de l’AKP, la polarisation actuelle, et les transformations de la société turque.

 

La polarisation actuelle de la société turque ne constitue pas un phénomène récent, mais l’aboutissement d’une fracture ancienne entre centre kémaliste et périphérie conservatrice, théorisée notamment par Şerif Mardin. 

Toutefois, depuis les années 2010, cette division s’est fortement intensifiée sous l’effet des stratégies politiques du pouvoir, devenant un élément structurant du régime, comme l’ont montré Soner Cagaptay, Berk Esen ou Hamit Bozarslan...

- Hamit Bozarslan, dans "Le temps des monstres, Le monde arabe, 2011-2021", inscrit la Turquie dans une dynamique plus large, la montée des anti-démocraties, lapolarisation comme mode de gouvernement, et la fragmentation du social.

- Jenny White analyse les transformations culturelles et sociales dans la Turquie contemporaine, notamment la montée d’une identité musulmane moderne et ses tensions avec les élites laïques.

- Berk Esen et Sebnem Gumuscu  parlent de « competitive authoritarianism » (autoritarisme compétitif) et montrent comment la polarisation est utilisée pour consolider le pouvoir.

 

La société turque sous Recep Tayyip Erdoğan se caractérise par un paradoxe central : une société à la fois dynamique, politisée et intégrée à la mondialisation, mais profondément divisée et encadrée par un pouvoir de plus en plus centralisé.

Sa singularité réside dans cette combinaison,

- démocratie électorale réelle,

- autoritarisme croissant,

- et recomposition identitaire profonde.

Cette configuration en fait un cas particulièrement intéressant pour comprendre les évolutions politiques contemporaines, à mi-chemin entre consolidation démocratique et dérive autoritaire.

 

En fait, dès la fondation de la République de Turquie par Mustafa Kemal Atatürk.on observe une opposition structurante entre

- un projet kémaliste, laïc, occidentaliste, porté par les élites urbaines et l’État ;

- des populations plus conservatrices, religieuses et périphériques, souvent marginalisées politiquement.

Cette fracture est donc constitutive de la Turquie moderne : elle oppose centre/périphérie, élites/peuple, laïcité/religion.

 

1. - À partir des années 1980, on observe la montée des mouvements islamo-conservateurs, la libéralisation économique, une urbanisation rapide. Ces évolutions permettent à de nouvelles classes sociales conservatrices d’émerger et de revendiquer une place politique, préparant l’ascension future de l’AKP.

2. - Une intensification avec l’AKP (depuis 2002) - L’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement marque un tournant ...

- les groupes conservateurs accèdent au pouvoir central ;

- les élites kémalistes perdent leur monopole ;

- la compétition politique devient plus ouverte, mais aussi plus conflictuelle.

À ce stade, la polarisation existe déjà, mais elle reste gérable et partiellement intégrée dans le jeu démocratique.

3. - Une radicalisation depuis les années 2010

La polarisation devient particulièrement intense à partir de trois moments clés, 

- 2013 : manifestations de Gezi Park (rupture entre pouvoir et classes urbaines libérales)

- 2015-2016 : reprise du conflit kurde + tentative de coup d'État en Turquie (sécuritisation du régime, durcissement politique)

- Après 2017 : présidentialisation du régime (concentration du pouvoir et accentuation du clivage « peuple vs ennemis »).

C’est à partir de cette période que l’on peut parler d’une polarisation durable, structurante et institutionnalisée.

 

La société turque est aujourd’hui (2026) fortement divisée entre plusieurs blocs ...

- une base conservatrice, religieuse et nationaliste, souvent issue des classes populaires et des villes anatoliennes, qui soutient Erdoğan ;

- des segments urbains, laïcs, libéraux et éduqués, concentrés dans les grandes métropoles, qui lui sont opposés ;

- des minorités (notamment kurdes) dont les revendications restent partiellement insatisfaites.

Cette polarisation est entretenue par le pouvoir lui-même, qui mobilise un discours opposant le « peuple authentique » aux élites anciennes ou aux ennemis intérieurs. Elle produit une fracture durable du corps social, comparable à certains cas contemporains, mais particulièrement intense en Turquie.

 

La singularité du régime turc tient au fait qu’il ne s’agit pas d’une dictature classique. La Turquie reste un système électoral compétitif, avec une participation politique élevée.

Mais ces éléments coexistent avec un contrôle croissant des médias, une restriction des libertés publiques, et une concentration du pouvoir exécutif. On parle souvent d’un régime hybride ou d’un « autoritarisme électoral ». 

Cette combinaison crée une société où les citoyens votent massivement, mais dans un cadre de plus en plus contraint.

 

Sous Erdoğan, la Turquie connaît une transformation de son identité nationale ...

- réhabilitation de l’héritage ottoman,

- visibilité accrue de l’islam dans l’espace public,

- remise en question partielle de l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk.

Cependant, cette évolution ne signifie pas un retour pur et simple au passé : il s’agit plutôt d’une synthèse originale entre nationalisme, islam et modernité, adaptée aux conditions contemporaines.

Contrairement à certaines sociétés autoritaires, la société turque reste hautement politisée,

capable de mobilisations importantes (ex. protestations urbaines, élections locales). Mais ces mobilisations peinent à se traduire en alternance politique durable, en raison de la fragmentation de l’opposition, du contrôle institutionnel du pouvoir, et des divisions internes à la société.

 

De la spécificité de la Turquie, entre Europe et Moyen-Orient

- La Turquie combine des institutions héritées de la modernité européenne (État-nation, laïcité, élections), et des dynamiques proches du Moyen-Orient (personnalisation du pouvoir, poids du religieux, instabilité régionale).

- Contrairement à des régimes autoritaires classiques, le pouvoir d’Erdoğan est issu d’élections libres, et continue de s’appuyer sur une base populaire réelle. Cela la distingue de nombreux régimes du Moyen-Orient où la légitimité électorale est plus faible ou absente.

- La Turquie conserve un État relativement efficace, une économie intégrée aux marchés mondiaux, une capacité militaire et diplomatique importante.

Cela la différencie des États en crise ou en fragmentation (comme la Syrie ou la Libye).

- Une centralité géopolitique - Située à la croisée de l’Europe, du Moyen-Orient et de la Russie, la Turquie joue un rôle stratégique majeur, ce qui renforce la spécificité de sa trajectoire.


"Islam in Modern Turkey" (The New Edinburgh Islamic Surveys), Kim Shively, 2021

Une analyse approfondie de la place de l’islam dans la Turquie contemporaine, depuis la fondation de la République en 1923 jusqu’à nos jours.

L’ouvrage s’inscrit dans une perspective historique et sociopolitique, visant à comprendre les interactions complexes entre religion, État et société dans un pays souvent présenté comme un modèle de laïcité dans le monde musulman.L’un des points de départ essentiels du livre est l’héritage des réformes menées par Mustafa Kemal Atatürk. Après la chute de l’Empire ottoman, Atatürk engage une politique de sécularisation radicale, visant à réduire l’influence de l’islam dans la sphère publique. Cette transformation se traduit notamment par l’abolition du califat, la fermeture des institutions religieuses traditionnelles et la mise en place d’un État strictement laïc. Toutefois, Shively montre que cette laïcité ne signifie pas une séparation totale entre religion et État, mais plutôt une mise sous contrôle étatique de l’islam.

À ce titre, l’ouvrage accorde une attention particulière au rôle des institutions religieuses officielles, notamment la Direction des affaires religieuses (Diyanet), qui encadre et organise la pratique religieuse. L’État turc ne se contente pas de limiter la religion : il la structure, la finance et l’oriente, ce qui constitue une spécificité du modèle turc de laïcité.

Shively explore également les différentes formes de religiosité au sein de la société turque. Elle analyse le rôle des confréries soufies et des communautés religieuses (cemaat), qui, malgré leur interdiction officielle à certaines périodes, continuent d’exercer une influence importante. L’ouvrage met aussi en lumière la diversité interne de l’islam en Turquie, notamment à travers l’étude de l’alévisme, courant religieux distinct souvent marginalisé dans le récit national.

Un autre axe central concerne les relations entre islam et politique. L’auteure retrace l’émergence progressive de partis politiques à référence islamique, en montrant comment ceux-ci ont su s’adapter au cadre laïc tout en mobilisant une base sociale attachée aux valeurs religieuses. Cette dynamique aboutit à l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), dirigé par Recep Tayyip Erdoğan.

L’ouvrage souligne également l’impact de la libéralisation économique à partir des années 1980. Le développement d’une nouvelle bourgeoisie conservatrice et religieuse, notamment en Anatolie, a contribué à transformer les rapports entre islam, économie et pouvoir. Cette évolution a favorisé une visibilité accrue de la religion dans l’espace public, tout en redéfinissant les équilibres sociaux et politiques.

Enfin, Shively met en perspective les évolutions récentes en montrant que la montée en puissance de l’islam politique ne constitue pas une simple rupture, mais s’inscrit dans une continuité historique marquée par les tensions entre contrôle étatique et expression religieuse. L’ouvrage offre ainsi des clés essentielles pour comprendre l’ascension d’Erdoğan, les débats sur la laïcité et les transformations de la société turque contemporaine.

En somme, "Islam in Modern Turkey" propose une lecture nuancée et documentée du rôle de l’islam dans la Turquie moderne. Il met en évidence les paradoxes d’un système où la religion est à la fois encadrée par l’État et profondément ancrée dans la société, et où les frontières entre sphère religieuse et sphère politique restent en constante redéfinition. Cet ouvrage constitue ainsi une référence précieuse pour comprendre les enjeux actuels en Turquie et, plus largement, dans le monde musulman.

 

Jenny White, "Muslim Nationalism and the New Turks" (2013) 

Jenny White propose une interprétation fine des transformations politiques et identitaires en Turquie sous l’ère de l’AKP. Elle montre qu’il ne s’agit pas d’un simple retour à un islam politique classique — tel qu’on pouvait l’observer dans les mouvements islamistes du XXe siècle — mais de l’émergence d’un “nationalisme musulman”, forme hybride articulant références religieuses et cadre étatique moderne.

Dans cette perspective, l’islam n’est pas mobilisé comme une alternative au modèle national, mais comme une ressource culturelle et symbolique intégrée à la définition de la nation turque. Ce processus ne remet pas en cause l’État-nation issu du kémalisme, ni ses institutions fondamentales, mais en redéfinit les bases idéologiques. L’identité nationale devient ainsi moins strictement sécularisée et homogénéisante, et davantage ouverte à une dimension religieuse assumée. Jenny White insiste sur la transformation du principe de laïcité. Il ne s’agit pas d’une abolition, mais d’une reconfiguration profonde :

- la laïcité kémaliste, caractérisée par un contrôle étroit et souvent coercitif du religieux (interdictions, marginalisation des expressions visibles de l’islam), correspond à une laïcité d’exclusion ;

- elle évolue vers une forme plus permissive et sélective, dans laquelle l’État autorise — et parfois encourage — certaines expressions religieuses, dès lors qu’elles s’inscrivent dans le cadre national.

Cette nouvelle configuration s’accompagne d’une instrumentalisation politique de la religion. L’islam devient un vecteur de légitimité, permettant de mobiliser des segments de la société longtemps marginalisés par les élites kémalistes, tout en renforçant un sentiment d’appartenance nationale. Toutefois, il ne se substitue pas à l’État : celui-ci demeure central, et conserve le monopole de l’organisation du religieux (notamment via des institutions comme la direction des affaires religieuses).

L’apport essentiel de l’ouvrage est donc de montrer que la Turquie contemporaine ne bascule ni dans un islamisme classique, ni dans une simple continuité kémaliste, mais dans une configuration intermédiaire, où nationalisme et religion s’articulent de manière nouvelle.

Une référence majeure pour comprendre l’évolution idéologique de la Turquie sous l’AKP : un ouvrage qui propose un concept très utile (“nationalisme musulman”), évite les lectures simplistes (islamisation vs sécularisme) et est largement utilisé en sciences sociales (anthropologie, science politique). Mais il date de 2013 (avant les évolutions plus autoritaires des années 2016) et  insiste davantage sur les dynamiques sociales et culturelles que sur les logiques de pouvoir.  

Il doit être complété par d’autres travaux plus critiques ou plus récents ...

- "Turkey’s New State: The Transformation of a Republic" dans lequel Ziya Öniş analyse la mutation du système politique turc et montre le passage d’un régime pluraliste à un présidentialisme centralisé.

- "The New Turkey and Its Discontents", par Simon A. Waldman (2017), une analyse les tensions internes de la société turque qui montre les fractures laïcs / conservateurs, urbains / ruraux, et donne une vision plus critique du projet AKP.

- "Turkey: What Everyone Needs to Know", par Andrew Finkel (2020), qui permet de comprendre la Turquie dans son environnement régional, relier politique intérieure et ambitions internationales.

Ahmet Kuru, "Secularism and State Policies toward Religion" (2009) tente de comprendre la laïcité turque en profondeur. Kuru distingue deux modèles, laïcité “assertive” (Turquie kémaliste), marquée par l'exclusion de la religion de l’espace public, et la  laïcité “passive”, qui entérine une coexistence avec la religion. La Turquie des années 2000 évolue vers une forme intermédiaire.

 

Pour Jenny White (2013) et Ahmet T. Kuru, la transformation de la Turquie contemporaine n’est ni une rupture islamiste classique, ni une simple continuité kémaliste, mais une recomposition progressive - puis accélérée - du système politique et social.

Ce processus s’accompagne de l’émergence d’une classe moyenne conservatrice, de la valorisation d’un islam “moderne” et d’une redéfinition de la nation, dans laquelle l’islam devient un marqueur d’identité nationale autant que religieuse.

La laïcité n’est pas abolie, mais reconfigurée, passant d’un modèle d’exclusion à une forme plus permissive et instrumentalisée.

 

Cette évolution aboutit à un régime hybride, combinant légitimité électorale, conservatisme social et autoritarisme croissant, souvent qualifié d’autoritarisme électoral. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large de synthèse entre islam et nationalisme, ainsi que dans une volonté d’autonomie stratégique accrue, sans rupture totale avec les cadres occidentaux.

 

À partir des années 2010, cette recomposition s’accompagne d’une concentration croissante du pouvoir.

Le régime évolue vers une forme d’“autoritarisme électoral”, caractérisée par le maintien d’élections régulières mais aussi par un affaiblissement de l’État de droit, un contrôle accru des médias et une marginalisation de l’opposition. La tentative de coup d’État de 2016 constitue un tournant décisif : elle est suivie de purges massives dans l’armée, la justice et l’administration, renforçant encore le pouvoir exécutif. La réforme constitutionnelle de 2017 consacre cette évolution en instaurant un régime présidentiel fortement centralisé.

Enfin, cette transformation interne s’accompagne d’une redéfinition du positionnement international de la Turquie. Le pays adopte une politique étrangère plus autonome et assertive, notamment en Méditerranée orientale, où il conteste les délimitations maritimes grecques et chypriotes, mais aussi en Syrie, où il mène plusieurs opérations militaires. Cette posture traduit une volonté d’affirmation comme puissance régionale, tout en accentuant les tensions avec ses partenaires occidentaux.

Ainsi, la Turquie passe en deux décennies d’un modèle kémaliste fondé sur une laïcité autoritaire et une tutelle militaire à un régime hybride, combinant légitimité électorale, centralisation du pouvoir et affirmation géopolitique, révélant une recomposition profonde de son identité politique et stratégique. 


Années 2010 : crise migratoire en Méditerranée orientale (route Égée–Grèce)

La décennie 2010 est marquée par une intensification sans précédent des flux migratoires en Méditerranée orientale, faisant de la Grèce — et en particulier des îles de la mer Égée — le principal point d’entrée vers l’Europe. 

2015 constitue le point culminant de la crise : 1 million de migrants et réfugiés arrivent en Europe par la Méditerranée, dont 85 % via la Grèce (route Égée), soit 850 000 à 1 000 000 d’arrivées en Grèce en une seule année. Sur certaines îles, Lesbos accueille à elle seule plus de 500 000 personnes en 2015. L’augmentation est spectaculaire, les flux multipliés par 10 à 20 entre 2014 et 2015. - Profil des migrants : 70 % Syriens, puis Afghans et Irakiens - Un coût humain dramatique, 3 700 à 4 000 morts en Méditerranée en 2015, plusieurs centaines dans la seule mer Égée.

La Grèce devient ainsi un pays de transit massif et une frontière extérieure de l’Union européenne, ce qui modifie profondément son rôle géopolitique, ses relations avec la Turquie, sa dépendance aux politiques européennes.

L' Externalisation de la gestion migratoire s'opère via un accord UE–Turquie (2016) qui voit une réduction drastique des flux et le rôle accru de la Turquie comme “État tampon”.

Entre temps, la crise migratoire est devenue une crise de l’intégration européenne (tensions entre États membres, débat sur les quotas de réfugiés, montée des populismes).

Ces flux sont liés à la guerre en Syrie et à l'instabilité en Irak et Afghanistan. La Méditerranée orientale devient un corridor migratoire majeur reliant Moyen-Orient et Europe

 

Renée Hirschon, "Crossing the Aegean" (2003) - Une analyse historique et anthropologique des migrations gréco-turques qui montre que la mobilité dans cette région est ancienne et structurelle. Elle permet de comprendre que 2015 est une accélération, et non une rupture totale.

Centré initialement sur l’échange de populations gréco-turc de 1923, il analyse les trajectoires croisées des réfugiés grecs d’Anatolie et des musulmans de Grèce, soit environ 1,2 à 1,5 million de Grecs d’Anatolie déplacés vers la Grèce et 400 000 à 500 000 musulmans transférés vers la Turquie. L’ouvrage montre que la mer Égée n’est pas une frontière figée, mais un espace de circulation historique avec ses migrations forcées (1923), ses mobilités économiques et ses réseaux familiaux transnationaux. La migration y apparaît comme une dimension constitutive de la région, et non comme une anomalie contemporaine.

Hirschon insiste sur la persistance des identités de réfugiés, la transmission intergénérationnelle des mémoires et les effets durables du déracinement. Les migrations produisent des identités hybrides et diasporiques, qui continuent d’influencer les relations gréco-turques.

L’ouvrage met en évidence le décalage entre frontières politiques (Grèce / Turquie) et pratiques sociales réelles (circulations, liens, échanges). La frontière égéenne est à la fois ligne de séparation et espace de contact. Et même si l’ouvrage est antérieur à 2015, il permet d’interpréter la crise migratoire récente et de comprendre que ces flux s’inscrivent dans un couloir migratoire ancien ...

 

Hein de Haas, "The Age of Migration" (dernières éd. 2014–2019; avec Stephen Castles et Mark J. Miller), fournit un cadre théorique global sur les migrations en démontrant que les migrations sont liées à la mondialisation et que les crises sont souvent mal interprétées comme “invasions”.

Un ouvrage qui permet de replacer la crise méditerranéenne dans une dynamique globale.

L’ouvrage montre que les migrations internationales sont étroitement liées à l’intégration économique mondiale, aux inégalités de développement et aux transformations des marchés du travail.  Contrairement à une idée répandue, les migrations augmentent souvent avec le développement (et non avec la pauvreté extrême), car les individus disposent alors des ressources nécessaires pour migrer. 

De Haas insiste sur un point central : alors que les migrations sont fréquemment surdramatisées politiquement, la part des migrants internationaux reste relativement stable (3 à 3,5 % de la population mondiale), même en 2015, les flux vers l’Europe restent modestes à l’échelle globale. Les auteurs parlent d’un “mythe de l’invasion migratoire”. 

Les migrations s’inscrivent dans des logiques cumulatives, des réseaux familiaux, des diasporas, des routes migratoires stabilisées. . Cela explique pourquoi certains corridors (comme la mer Égée) deviennent durables et intensifs en période de crise.

L’ouvrage montre d'autre part l'effet paradoxal des politiques migratoires : les politiques restrictives ne réduisent pas toujours les flux, mais peuvent au contraire les détourner et les rendre plus dangereux. Ainsi, la Méditerranée a vu une augmentation des routes clandestines et une augmentation dramatique du nombre de morts (3 700 en 2015).

Appliqué à la crise de 2015 (1 million d’arrivées en Europe, dont 850 000 via la Grèce, des flux concentrés sur un corridor déjà existant), De Haas permet de comprendre que ces flux sont liés à la guerre en Syrie, aux réseaux migratoires préexistants. Ils relèvent plus d’une intensification conjoncturelle que d’une rupture structurelle.

L’apport essentiel de l’ouvrage est de montrer que les migrations ne sont ni exceptionnelles ni chaotiques, mais constituent un phénomène structurel des sociétés contemporaines, dont les “crises” résultent souvent d’un décalage entre dynamiques réelles et perceptions politiques ...

 

2006 - The Turkish concept of the Blue Homeland ...

Le concept turc de la «Blue Homeland  » (Mavi Vatan) est une doctrine géopolitique majeure qui redéfinit la place de la Turquie dans son environnement maritime. Cette doctrine est non seulement toujours valable, mais elle est plus que jamais un pilier central de la stratégie de défense et de la politique étrangère de la Turquie. 

La doctrine a été conceptualisée en 2006 par l'amiral Cem Gürdeniz et le contre-amiral Cihat Yaycı. Son objectif est de défendre ce que la Turquie considère comme ses droits légitimes sur ses zones maritimes, en s'appuyant sur sa propre interprétation du droit international. Initialement une vision d'amiraux, la doctrine a été pleinement adoptée par le président Recep Tayyip Erdoğan et son gouvernement, devenant ainsi une politique d'État officielle.

La Turquie revendique une souveraineté et des droits exclusifs sur environ 462 000 km² d'espaces maritimes englobant la mer Noire, la mer Égée et la Méditerranée orientale. Pour justifier ces revendications, Ankara avance une interprétation de la géographie et du droit qui diffère de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), qu'elle n'a d'ailleurs pas ratifiée.

Cette vision est fortement contestée par ses voisins, en premier lieu la Grèce et Chypre, mais aussi par l'Union européenne et l'OTAN, qui y voient une remise en cause des normes établies et une source de tensions permanentes. La pomme de discorde principale se situe en mer Égée. La Turquie, s'appuyant sur le principe d'équité, conteste le droit des îles grecques à générer un plateau continental ou une Zone Économique Exclusive (ZEE) aussi étendus que le continent. Elle propose un partage de la mer Égée basé sur une ligne médiane entre les côtes continentales grecque et turque, ce qui placerait de nombreuses îles grecques dans les eaux territoriales ou la ZEE turque. En 2025, la Turquie a soumis à l'UNESCO une carte d'aménagement de l'espace maritime qui reflète cette vision, "coupant la mer Égée en deux" et suscitant une vive réaction de la Grèce et du Parlement européen.

Un des succès les plus significatifs de cette doctrine a été la signature, en novembre 2019, d'un mémorandum d'entente avec la Libye. Cet accord délimite une ZEE entre les deux pays, créant un corridor maritime reliant leurs côtes. Cet accord, dénoncé comme "illégal" par la Grèce, Chypre et d'autres acteurs internationaux, vise à contrer les projets de gazoducs régionaux et à affirmer la présence turque en Méditerranée.

La Turquie organise chaque année des exercices navals de grande envergure baptisés Mavi Vatan. L'exercice 2025 a mobilisé d'importants moyens navals, et l'édition 2026 (avril 2026) a inclus des tirs réels et l'intégration de drones navals et aériens, démontrant la volonté d'Ankara de moderniser ses forces pour soutenir ses ambitions. 


Années 2010 : hydrocarbures et “nouvel” Eastern Mediterranean

La découverte de ressources gazières offshore et la multiplication des délimitations maritimes font émerger un “nouvel Eastern Mediterranean” comme espace géopolitique explicite. Les coopérations Grèce–Chypre–Israël et les contestations turques autour des ZEE transforment un vieux contentieux territorial en rivalité énergétique et navale. En termes critiques, l’énergie n’a pas pacifié la région ; elle a ajouté une couche de compétition à des litiges déjà anciens.

2015–2016 : crise migratoire et route orientale méditerranéenne

L’afflux massif de réfugiés et migrants via la Turquie vers la Grèce, Chypre et la Bulgarie remet l’Eastern Mediterranean au centre de la politique européenne. La région n’est plus seulement une frontière historique et stratégique ; elle devient aussi une frontière de circulation humaine où se croisent sécurité, droit d’asile et diplomatie UE–Turquie.

2020 : crise aiguë en Méditerranée orientale

Les opérations de prospection et d’escorte navale turques, notamment autour du navire Oruç Reis, font monter très fortement la tension avec la Grèce et Chypre. L’UE parle alors d’activités de forage non autorisées et inscrit la désescalade en Méditerranée orientale au cœur de sa relation avec Ankara. C’est le moment où la conflictualité énergétique et maritime atteint son point le plus dangereux depuis des années.

2023–2026 : désescalade relative, mais sans règlement de fond

Les institutions européennes ont relevé une amélioration des relations gréco-turques et insistent pour qu’elle soit durable, tout en rappelant que les différends doivent être réglés pacifiquement. À Chypre, l’ONU continue de signaler des tensions dans et autour de la zone tampon, mais aussi quelques mesures de confiance relancées lors de rencontres informelles en 2025. Autrement dit, la région est moins proche de l’affrontement direct qu’en 2020, mais elle reste structurée par des conflits non résolus... 


L’histoire de la Méditerranée orientale ne peut être réduite à une succession de crises interétatiques : elle est structurée par des dynamiques de longue durée - homogénéisation ethno-religieuse inaugurée par les violences de la fin de l’Empire ottoman, question kurde, recompositions du rôle de l’islam et mobilités migratoires - qui traversent et redéfinissent les relations entre Grèce, Turquie et Chypre ...


Feroz Ahmad, "The Making of Modern Turkey" (1993)

La Turquie moderne n’est pas seulement le produit d’une rupture kémaliste, mais l’aboutissement d’un processus de transformation amorcé sous l’Empire et consolidé par un État autoritaire modernisateur.

Cet ouvrage est une référence majeure pour comprendre la transition de l’Empire ottoman à la Turquie républicaine, avec une approche à la fois politique et sociale :

1. Une lecture processuelle de la modernisation

Ahmad insiste sur le fait que la Turquie moderne est le produit d’un processus de transformation graduel, amorcé dès la fin de l’Empire ottoman et poursuivi sous la République. Il relativise ainsi l’idée d’une rupture totalement radicale en 1923, en soulignant les continuités institutionnelles et élitaires.

2. Le rôle central des élites politico-militaires

L’ouvrage met en évidence la domination d’une élite issue de l’armée et de la bureaucratie dans la construction de l’État républicain. Cette élite porte un projet de modernisation autoritaire, caractérisé par la centralisation du pouvoir, la marginalisation des oppositions et la volonté de transformation sociale rapide.

3. Une analyse critique du kémalisme

Ahmad propose une lecture nuancée du kémalisme : il en souligne la portée modernisatrice réelle (laïcisation, réforme juridique, construction étatique) ; mais aussi ses limites (faible démocratisation, encadrement de la société, gestion des minorités).

4. Une attention aux dynamiques sociales et économiques

Contrairement à des approches strictement politiques, Ahmad accorde une place importante aux transformations sociales : urbanisation, émergence de nouvelles classes, rôle de l’État dans l’économie (étatisme).


"The New Sultan: Erdogan and the Crisis of Modern Turkey" (Soner Cagaptay, 2017)

Soner Cagaptay propose une analyse à la fois biographique et politique de Recep Tayyip Erdoğan, figure centrale de la Turquie contemporaine....

Né en 1954, Erdoğan est issu des milieux populaires d’Istanbul et s’impose progressivement comme un acteur majeur de la vie politique turque : maire d’Istanbul dans les années 1990, cofondateur du Parti de la justice et du développement en 2001, Premier ministre (2003-2014), puis président depuis 2014.

Le livre s’inscrit dans un moment charnière - après la tentative de coup d’État de juillet 2016 - et cherche à comprendre comment Erdoğan est passé d’un dirigeant réformateur à un leader autoritaire concentrant un pouvoir sans précédent dans la Turquie républicaine.

 

Cagaptay défend l’idée qu’Erdoğan est devenu un « nouveau sultan », c’est-à-dire un dirigeant combinant légitimité électorale, autorité personnelle forte, et transformation idéologique de l’État...

- ou comment un régime issu des urnes peut évoluer vers une concentration du pouvoir sans renoncer totalement à la légitimité démocratique ...

- une évolution autoritaire qui n’est pas accidentelle, mais résulte d’une recomposition profonde du politique, à la croisée du nationalisme, de l’islam et du pouvoir personnel.

 

L’ouvrage analyse ainsi  cette évolution comme le produit d’une trajectoire à la fois personnelle, politique et historique, enracinée dans les tensions propres à la Turquie moderne.

1. Les origines et la formation politique

Cagaptay insiste sur les origines sociales d’Erdoğan et son ancrage dans les milieux conservateurs et religieux. Contrairement aux élites kémalistes, souvent urbaines et laïques, Erdoğan représente une Turquie périphérique, religieuse et socialement ascendante. Son passage par les mouvements islamistes, notamment dans la tradition de Necmettin Erbakan, est déterminant. Toutefois, il se distingue rapidement par une approche plus pragmatique, qui lui permet de réconcilier islam politique et stratégie électorale moderne.

2. L’ascension au pouvoir et la phase réformatrice (2003-2010)

Dans ses premières années au pouvoir, Erdoğan apparaît comme un réformateur : ouverture vers l’Union européenne, réduction du rôle politique de l’armée, croissance économique soutenue. Cagaptay montre que cette phase est essentielle pour comprendre la légitimité durable d’Erdoğan : elle lui permet de neutraliser ses adversaires traditionnels (armée, élites kémalistes) tout en consolidant une base populaire large.

3. La transformation autoritaire

À partir des années 2010, le livre décrit un tournant : concentration du pouvoir, restriction des libertés publiques, contrôle des médias, marginalisation de l’opposition. La tentative de coup d’État de 2016 marque une accélération brutale : purges massives dans l’armée, la justice, l’université, arrestations de journalistes et d’opposants, renforcement du pouvoir présidentiel. Cagaptay insiste sur le fait que cette évolution ne relève pas seulement de circonstances exceptionnelles, mais d’une logique politique cohérente, visant à établir un régime personnalisé.

4. Idéologie et projet politique

Le livre met en évidence une synthèse idéologique originale : nationalisme turc, islam politique, conservatisme social. Erdoğan cherche à redéfinir l’identité nationale en réhabilitant l’héritage ottoman et en remettant en question certains aspects du kémalisme.

5. Politique étrangère et rôle régional

Cagaptay analyse également la politique internationale d’Erdoğan : ambition de leadership régional, interventions en Syrie, relations complexes avec l’Europe, les États-Unis et la Russie. La Turquie apparaît comme une puissance intermédiaire cherchant à maximiser son autonomie dans un environnement instable.

6. le régime d’Erdoğan, bien qu’apparaissant solide, est traversé par des tensions multiples et persistantes. Elles illustrent la fragmentation de la société turque, la diversité des formes de contestation (sociales, politiques, institutionnelles), et la difficulté à construire un consensus durable.

Cagaptay met ainsi en évidence un paradoxe central : le pouvoir d’Erdoğan s’est renforcé en neutralisant ces oppositions, mais cette consolidation s’est faite au prix d’une polarisation accrue, qui constitue en elle-même une source d’instabilité.

Ces tensions montrent que le pouvoir d’Erdoğan, bien que consolidé, reste contesté et fragile ..

- Les mouvements libéraux et la jeunesse urbaine

Cagaptay insiste sur le rôle des mobilisations urbaines, en particulier celles liées au mouvement de manifestations de Gezi Park. Ces protestations, initialement déclenchées par un projet d’aménagement à Istanbul, se transforment rapidement en une contestation plus large du pouvoir d’Erdoğan. Elles rassemblent une jeunesse éduquée et connectée, des classes moyennes urbaines, des militants attachés aux libertés publiques et à la laïcité.

Ces mobilisations expriment un rejet de l’autoritarisme croissant, l’ingérence du pouvoir dans les modes de vie, et la remise en cause des libertés individuelles.

Cependant, leur impact politique reste limité : leur caractère spontané et hétérogène empêche leur transformation en alternative politique structurée, ce qui rejoint d’ailleurs certaines analyses plus générales sur les mobilisations contemporaines.

- Le mouvement de Fethullah Gülen

Le mouvement güleniste constitue une opposition d’un autre type, plus institutionnelle et longtemps intégrée au pouvoir. Alliés dans les années 2000, Erdoğan et Gülen partagent initialement un objectif commun : affaiblir l’establishment kémaliste, notamment l’armée.

Mais cette alliance se brise au début des années 2010, lorsque le mouvement de Gülen, fortement implanté dans la police, la justice, et l’administration, est perçu comme une menace pour le contrôle du pouvoir par Erdoğan.

La rupture débouche sur une confrontation ouverte, culminant avec la tentative de coup d’État de 2016, attribuée par le régime au réseau güleniste. Depuis lors, ce mouvement est qualifié d’ennemi intérieur et fait l’objet d’une répression massive.

- La question kurde

La question kurde constitue un défi structurel majeur pour l’État turc. Cagaptay montre que le rapport d’Erdoğan à cette question est ambivalent. Dans un premier temps, il adopte une politique d’ouverture : reconnaissance partielle des droits culturels, négociations avec le Parti des travailleurs du Kurdistan. Mais ce processus échoue au milieu des années 2010, et laisse place à une reprise du conflit armé. La question kurde devient alors : un enjeu de sécurité nationale, mais aussi un instrument de mobilisation politique, notamment à travers le nationalisme. Elle révèle les limites de la construction d’un consensus politique en Turquie et contribue à la polarisation durable du pays.

- Enfin, Cagaptay souligne que l’armée, historiquement pilier du régime kémaliste, reste un acteur central mais profondément transformé. Sous Erdoğan, son rôle politique est progressivement réduit, notamment grâce à des réformes institutionnelles, des procès visant des officiers accusés de complots. Cependant, des tensions persistent en son sein, comme le montre la tentative de coup d’État de 2016. Cet événement révèle des fractures internes,

mais aussi la perte de cohésion de cette institution.

Après 2016, l’armée est largement restructurée et placée sous un contrôle plus direct du pouvoir politique, ce qui renforce l’autorité d’Erdoğan tout en modifiant profondément l’équilibre traditionnel des pouvoirs en Turquie.

 

Cagaptay met en lumière le rôle central de la personnalité d’Erdoğan, son charisme, son pragmatisme et sa capacité à polariser la société. Le livre explique de manière claire le passage, d’un régime démocratique imparfait à un système autoritaire compétitif puis de plus en plus centralisé. L’ouvrage est particulièrement utile pour comprendre les évolutions récentes de la Turquie, son positionnement géopolitique, et ses tensions internes.

Certes, le livre adopte parfois une lecture centrée sur Erdoğan, au risque de sous-estimer les dynamiques structurelles.

Publié en 2017, il ne couvre pas les évolutions les plus récentes (présidentialisation renforcée, politique post-2020). Hamit Bozarslan, par exemple, dans "Le temps des monstres, Le monde arabe, 2011-2021", intègre la Turquie dans une dynamique régionale plus large et voit le régime d’Erdoğan comme une anti-démocratie émergente,

inscrite dans un contexte de guerre et de fragmentation. Andrew Mango, dans sa biographie d’Atatürk, décrivant la fondation d’un État moderne et laïc, montre comment Erdoğan reconfigure cet héritage, en réintroduisant religion et autorité personnelle. Dans ses analyses plus récentes, Cagaptay approfondit la dimension géopolitique, mais ce livre reste central pour comprendre la genèse du système Erdoğan.