MiddleEast  - "Le Proche-Orient éclaté" (Georges Corm, 1983) - " Fitna : guerre au cœur de l’islam" (Gilles Kepel, 2004) - ""La Question de Palestine" (Henry Laurens, 1999-2015) - "A Peace to End All Peace: The Fall of the Ottoman Empire and the Creation of the Modern Middle East" (David Fromkin, 1989) - "A History of the Modern Middle East" (1993, William L. Cleveland) - "The Arab Predicament: Arab Political Thought and Practice Since 1967" (Fouad Ajami, 1981) -  "The Middle East: A Brief History of the Last 2,000 Years" (Bernard Lewis, 1995) - "Orientalism" (Edward Said, 1978) - "A History of the Arab Peoples" (Albert Hourani, 1991) -  "Over-Stating the Arab State: Politics and Society in the Middle East" (Nazih Ayubi, 1995) - "Miniatures: Views of Islamic and Middle Eastern Politics" (Daniel Pipes, 2003) - "Politics in the Middle East" (Ellen Lust, 2005) - "The Arabs: A History" (Eugene Rogan, 2009) -"A Brief History of the Middle East" (Christopher Catherwood, 2006) - "The Long Divergence: How Islamic Law Held Back the Middle East" (Timur Kuran, 2011) - "Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East" (Asef Bayat, 2010, 2013) - "Islamic Exceptionalism: How the Struggle Over Islam Is Reshaping the World" (Shadi Hamid, 2016) - "Shadow Wars: The Secret Struggle for the Middle East" (Christopher Davidson, 2016) - "The Age of Jihad: Islamic State and the Great War for the Middle East" (Patrick Cockburn, 2016) - "Black Flags: The Rise of ISIS" (Joby Warrick, 2015) - "And Then All Hell Broke Loose: Two Decades in the Middle East" (Richard Engel, 2016) - Hamit Bozarslan, "Une histoire de la violence au Moyen-Orient" (2008) - ...

Last update 11/11/2025


Le Middle East est défini dans les sources anglo-saxonnes en tant que région géopolitique, et non comme un continent naturel : "A region centered on Southwest Asia and the Eastern Mediterranean, defined by strategic, historical, political, and cultural linkages rather than strict physical geography", autrement dit, un regroupement d'États qui interagissent fortement entre eux, même s’ils ne forment pas un espace géographique homogène.

Trois pôles structurent la région, Israël (puissance militaire technologique), l'Arabie saoudite (puissance énergétique et religieuse) et l'Iran (puissance idéologique et stratégique). Autour d'eux gravitent les EAU et le Qatar, la Jordanie et Oman, le Liban, la Syrie, Irak, et le Yémen.

Pour comprendre la situation géopolitique et sociale actuelle de ces pays, il faut remonter à quatre grandes strates historiques communes, l'Héritage ottoman (jusqu’en 1918), le découpage colonial franco-britannique (1918-1945), les Nationalismes arabes / guerres israélo-arabes (1948-1980), le Pétrole, l'islam politique et les rivalités régionales (1980-aujourd’hui ...).

Les auteurs anglo-saxons reconnaissent que Middle East est euro-centré (hérité de la vision britannique impériale), flou géographiquement, mais il reste utilisé parce qu’il désigne un système régional de conflits, des équilibres de puissance interconnectés, et un espace stratégique majeur (énergie, routes maritimes, rivalités globales).


" Is There a Middle East? The Evolution of a Geopolitical Concept "(dir. Michael E. Bonine, Abbas Amanat, Michael E. Gasper, Stanford University Press, 2011/2012) interroge l’existence même du “Moyen-Orient” comme région.

La plupart des livres partent du principe que la région existe. Ce livre fait l’inverse : il analyse comment l’idée de “Middle East” a été inventée et utilisée. Un thème central est la critique de l’idée que le Moyen-Orient serait une région “naturelle”. 

Les auteurs montrent que les frontières de la région varient selon les intérêts stratégiques, les disciplines académiques, les périodes historiques, les acteurs politiques. La Turquie est-elle au Moyen-Orient ? l’Afrique du Nord en fait-elle partie ? l’Afghanistan ou l’Asie centrale ?

Un chapitre important mobilise le concept de “geopolitical imaginary” (imaginaire géopolitique). Il montre que le Moyen-Orient est souvent représenté comme une région exceptionnellement violente, instable, culturellement homogène. Ces images façonnent la politique étrangère et les analyses médiatiques. Le livre analyse aussi les identités qui traversent la région, monde arabe, le monde islamique, l'espace persan, l'espace ottoman. Il montre que ces espaces ne coïncident pas exactement avec le “Middle East”. Un livre de théorie des régions géopolitiques, très utilisé dans les Middle East Studies. 


Le Moyen-Orient (Middle East), un espace géopolitique structuré par des rivalités régionales et des héritages historiques ...

 

Le Moyen-Orient (Middle East) constitue un espace géopolitique stratégique situé à l’interface de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. La région se caractérise par une forte hétérogénéité politique, culturelle et religieuse, ainsi que par des rivalités de puissance structurantes.

Trois grands ensembles géopolitiques peuvent être distingués :

- Le Levant (Levant)

- La péninsule Arabique (Arabian Peninsula)

- La Mésopotamie et l’Iran (Mesopotamia and Iran)

Ces espaces sont marqués par plusieurs facteurs communs :

- héritages historiques et impériaux (Empire ottoman, mandats coloniaux)

- fragmentation ethno-confessionnelle

- importance stratégique des ressources énergétiques

- rivalités entre puissances régionales (Iran, Arabie saoudite, Israël, Turquie) et implication d’acteurs internationaux.


1. Le Levant (Levant)

Le Levant correspond à la façade orientale de la mer Méditerranée (Eastern Mediterranean). Historiquement, il constitue un carrefour de civilisations et de routes commerciales reliant l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

La région se caractérise par :

- une géographie diversifiée (plaines littorales, chaînes montagneuses, vallées fertiles)

- une forte densité de population

- une grande diversité religieuse et ethnique

- des frontières largement héritées de la période coloniale.

Le Levant est aujourd’hui l’un des principaux foyers de tensions géopolitiques, notamment en raison du conflit israélo-palestinien et de la guerre civile syrienne.

 

Liban (Lebanon)

- Indépendance : 1943 (fin du mandat français) / Capitale : Beyrouth (Beirut) / Population : 5,3 millions d’habitants (auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de réfugiés palestiniens et plus d’un million de réfugiés syriens)

- Géographie : Étroit littoral méditerranéen très urbanisé autour de Beyrouth et Tripoli / Chaîne montagneuse du Mont-Liban, historiquement refuge de plusieurs communautés religieuses. / Vallée de la Bekaa, plaine fertile entre Mont-Liban et Anti-Liban, région agricole majeure et zone d’influence importante du Hezbollah.

- Caractéristiques géopolitiques et rapports de force communautaires : le Liban repose sur un système politique confessionnel issu du Pacte national de 1943 puis rééquilibré par les accords de Taëf (1989) après la guerre civile. Le pouvoir est réparti entre les principales communautés religieuses.

Principaux blocs communautaires et politiques ..

- Chiites : en forte croissance démographique, représentés surtout par Hezbollah et Amal (le Hezbollah constitue l’acteur militaire non étatique le plus puissant du pays, avec une armée parallèle et un rôle politique majeur. Il bénéficie d’un soutien stratégique de l’Iran et joue un rôle central dans l’« axe de la résistance » face à Israël).

- Sunnites : historiquement dominés par la famille Hariri et le Courant du Futur; leur influence s’est affaiblie depuis la crise politique et le retrait relatif de l’Arabie saoudite, qui soutenait traditionnellement ce camp; ils restent influents dans les grandes villes (Beyrouth, Tripoli, Saïda).

- Chrétiens : mosaïque de communautés : maronites, orthodoxes, etc.), politiquement divisés entre plusieurs partis : Forces libanaises, Courant patriotique libre, Kataëb ; les alliances varient : certains partis sont proches du Hezbollah et de la Syrie, d’autres s’en opposent fermement; leur poids politique reste important mais leur part démographique a diminué depuis les années 1970.

- Druzes : minorité influente malgré sa petite taille démographique. Principalement représentée par Walid Joumblatt et son parti.

 

1. Tradition de jeu d’équilibre entre les blocs rivaux. 

- Équilibres et tensions structurelles : Système politique paralysé par les vetos communautaires et les coalitions changeantes. 2. 2. Influence déterminante d’acteurs régionaux : 

Iran (via le Hezbollah) / Arabie saoudite (soutien traditionnel aux sunnites) / Syrie (influence historique et sécuritaire) - État affaibli face aux milices, en particulier le Hezbollah. - Crise économique majeure depuis 2019, aggravant les tensions sociales et politiques. - Malgré les divisions, le système repose sur un équilibre fragile visant à éviter le retour à la guerre civile (1975-1990).

3. Tourisme et attractivité - Avant les crises récentes, le Liban était l’une des principales destinations touristiques du Moyen-Orient, notamment pour les visiteurs du Golfe ...

- patrimoine historique majeur (sites phéniciens et romains comme Baalbek, Byblos, Tyr)

- littoral méditerranéen et vie culturelle dynamique à Beyrouth

- stations de ski dans le Mont-Liban, phénomène rare dans la région.

Le secteur a été fortement fragilisé par l’instabilité politique, la crise économique depuis 2019 et les tensions sécuritaires, mais il reste un potentiel économique important.

 

Syrie (Syria)

- Indépendance : 1946 (fin du mandat français) / Capitale : Damas (Damascus), l’une des plus anciennes villes habitées en continu au monde / Population : ~22 millions avant 2011 ; fortement réduite et dispersée depuis le début de la guerre civile (déplacements internes et diaspora importante).

- Géographie : Littoral méditerranéen à l’ouest autour de Lattaquié et Tartous, zone relativement plus humide et densément peuplée. / Chaînes montagneuses le long de la frontière libanaise (monts de l’Anti-Liban) séparant la Syrie du Liban. / Plaines et vallées fertiles autour de l’Oronte et surtout du bassin de l’Euphrate, région agricole importante. / Vastes steppes et zones désertiques couvrant une grande partie de l’est du pays.

Position géographique stratégique reliant Méditerranée, Anatolie, Mésopotamie et péninsule Arabique, ce qui en fait historiquement un carrefour commercial et culturel.

- Caractéristiques géopolitiques : Régime autoritaire dominé par le parti Baas et la famille Assad depuis 1970, s’appuyant notamment sur une partie de la minorité alaouite. / Guerre civile déclenchée en 2011 à la suite du mouvement de contestation du Printemps arabe, évoluant en conflit complexe impliquant de nombreux acteurs locaux et internationaux.

Intervention d’acteurs extérieurs majeurs : Russie, soutien militaire décisif du régime depuis 2015 / Iran et milices alliées (dont le Hezbollah) / Turquie, impliquée dans le nord du pays / États-Unis, présents notamment dans la lutte contre l’État islamique et en soutien aux forces kurdes.

Territoire fragmenté entre zones contrôlées par le gouvernement syrien, régions kurdes du nord-est et zones d’influence turque au nord.

Crise humanitaire et économique majeure : destruction d’infrastructures, millions de déplacés et réfugiés, sanctions internationales.

Mosaïque ethnique et religieuse : majorité arabe sunnite, minorités kurdes, alaouites, chrétiens, druzes et autres communautés, facteur important dans les dynamiques politiques et sociales.

 

Jordanie (Jordan)

- Indépendance : 1946 (fin du mandat britannique sur la Transjordanie) / Capitale : Amman / 

Population : ~11,3 millions d’habitants, avec une forte proportion de populations d’origine palestinienne et une présence importante de réfugiés.

Géographie : Pays majoritairement semi-aride à désertique, avec de faibles ressources naturelles. / Vallée du Jourdain (Jordan Valley) à l’ouest, zone la plus fertile du pays et principale région agricole. / Plateaux désertiques à l’est, s’étendant vers la Syrie, l’Irak et l’Arabie saoudite. / Accès limité à la mer par le golfe d’Aqaba, seul débouché maritime du pays. / Sites naturels et historiques majeurs (notamment Pétra, Wadi Rum et la mer Morte), contribuant à l’activité touristique.

- Caractéristiques géopolitiques : Monarchie constitutionnelle dirigée par la dynastie hachémite, avec un pouvoir royal très influent dans la vie politique. / État relativement stable dans une région instable, malgré des tensions économiques et sociales récurrentes. / Allié stratégique des États-Unis et partenaire sécuritaire de l’Occident, recevant une aide militaire et financière importante. / Traité de paix avec Israël depuis 1994, tout en soutenant la cause palestinienne et en jouant un rôle diplomatique d’intermédiaire régional.

Pays d’accueil majeur pour les réfugiés : Palestiniens (depuis 1948 et 1967), Irakiens (après 2003) et Syriens (depuis la guerre civile en Syrie).

Ressources énergétiques et hydriques limitées, rendant le pays fortement dépendant de l’aide internationale et des importations.

 

Israël (Israel)

- Création : 1948, à la suite du plan de partage de la Palestine adopté par l’ONU en 1947 et de la fin du mandat britannique. / Capitale revendiquée : Jérusalem (Jerusalem) — ville au statut très disputé ; la plupart des États reconnaissent Israël mais considèrent le statut de Jérusalem comme non définitivement réglé. / Population : ~9,2 millions d’habitants, composée majoritairement de Juifs (~74 %), d’Arabes israéliens (~21 %, principalement musulmans mais aussi chrétiens et druzes) et d’autres minorités.

- Géographie : Littoral méditerranéen densément urbanisé (Tel-Aviv, Haïfa), cœur économique et démographique du pays. / Vallée du Jourdain, dépression tectonique comprenant la mer Morte, point le plus bas de la surface terrestre. / Plateaux et collines du centre (Judée-Samarie) correspondant en grande partie à la Cisjordanie. / Désert du Néguev (Negev Desert) couvrant plus de la moitié du territoire israélien mais faiblement peuplé. / Ressources hydriques limitées, compensées par des technologies avancées de dessalement et de gestion de l’eau.

- Caractéristiques géopolitiques : Puissance militaire majeure du Moyen-Orient, dotée d’une armée technologiquement avancée et considérée comme possédant l’arme nucléaire (non officiellement confirmée). / Allié stratégique central des États-Unis, avec une coopération militaire, technologique et diplomatique étroite.

Économie très innovante, souvent qualifiée de “Start-up Nation”, avec des secteurs forts dans les technologies, la cybersécurité, la défense et les biotechnologies.

Conflit israélo-palestinien central, portant sur les territoires palestiniens et le statut de Jérusalem. / Contrôle de territoires disputés : Cisjordanie (West Bank), où vivent des Palestiniens et des colonies israéliennes. - Plateau du Golan (Golan Heights), pris à la Syrie en 1967 et annexé par Israël en 1981 (annexion peu reconnue internationalement). Normalisation progressive avec certains États arabes (notamment accords d’Abraham avec plusieurs pays du Golfe et du Maghreb), tout en conservant des tensions fortes avec l’Iran et certains acteurs régionaux.

 

Palestine (Palestine / State of Palestine)

- Déclaration d’indépendance : 1988 par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) / Statut international : État observateur non membre à l’ONU depuis 2012 / Centre administratif : Ramallah / Capitale revendiquée : Jérusalem-Est (East Jerusalem) / Population : ~5,2 millions d’habitants (environ 3 millions en Cisjordanie et plus de 2 millions dans la bande de Gaza).

- Géographie : Territoire discontinu composé de deux zones principales / Cisjordanie (West Bank), territoire vallonné à l’est d’Israël et à l’ouest du Jourdain, où vivent la majorité des Palestiniens. / Bande de Gaza (Gaza Strip), étroite enclave côtière sur la Méditerranée, très densément peuplée.

La Cisjordanie est fragmentée en zones administratives distinctes (zones A, B et C) avec des niveaux de contrôle différents. La région possède des ressources agricoles limitées et une forte pression démographique, particulièrement à Gaza.

- Caractéristiques géopolitiques : Souveraineté limitée et territoire fragmenté, en raison du conflit avec Israël et du contrôle sécuritaire exercé sur une grande partie de la Cisjordanie.

Division politique interne : Autorité palestinienne (Fatah) administrant partiellement la Cisjordanie. / Hamas, mouvement islamiste contrôlant la bande de Gaza depuis 2007.

Reconnaissance internationale partielle : l’État de Palestine est reconnu par une majorité d’États membres de l’ONU, mais pas par plusieurs puissances occidentales.

Conflit israélo-palestinien au cœur de la question nationale, portant notamment sur les frontières, le statut de Jérusalem, les colonies israéliennes en Cisjordanie, la sécurité et le droit au retour des réfugiés palestiniens.

Situation humanitaire particulièrement difficile à Gaza, marquée par un blocus, des destructions liées aux conflits armés et une économie très fragilisée.


2. La péninsule Arabique (Arabian Peninsula)

La péninsule Arabique constitue le berceau de l’islam et un espace central dans la géopolitique énergétique mondiale.

Caractéristiques principales : vastes zones désertiques, faible densité de population historique, présence des plus importantes réserves d’hydrocarbures au monde, domination politique de monarchies rentières.

La région est structurée par la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, notamment à travers des conflits indirects.

 

Arabie saoudite (Saudi Arabia)

- Fondation : 1932 / Capitale : Riyad (Riyadh) / Population : ~32 millions

- Géographie : vaste territoire couvrant la majeure partie de la péninsule Arabique (2,15 millions km²) / grands déserts : Rub al-Khali (Empty Quarter), Nefoud, Dahna/ chaînes montagneuses à l’ouest (monts du Hedjaz et d’Asir) / littoral d’environ 2 640 km : mer Rouge à l’ouest, Golfe persique à l’est.

- Activité touristique : longtemps limitée au tourisme religieux lié aux pèlerinages musulmans (Hajj et Umrah à La Mecque et Médine), ouverture récente au tourisme international dans le cadre de la stratégie Vision 2030 / développement du tourisme culturel, archéologique et balnéaire (sites nabatéens d’Al-Ula, mer Rouge).

- Projets pharaoniques : NEOM, mégapole futuriste dans le nord-ouest du pays / The Line, ville linéaire futuriste prévue au sein du projet NEOM / Red Sea Project, complexes touristiques de luxe sur la mer Rouge / Qiddiya, immense complexe de loisirs et de divertissement près de Riyad / développement du site historique d’Al-Ula comme destination touristique mondiale.

- Caractéristiques géopolitiques : première puissance économique et politique du monde arabe / premier exportateur mondial de pétrole et acteur central de l’OPEP / monarchie absolue dirigée par la dynastie Al Saoud / gardienne des lieux saints de l’islam (La Mecque et Médine) / rivalité stratégique avec l’Iran, influence importante dans le monde sunnite / rôle majeur dans les équilibres géopolitiques du Golfe et du Moyen-Orient.

 

Yémen (Yemen)

- Unification : 1990 (fusion du Yémen du Nord et du Yémen du Sud; le premier était un royaume indépendant (royaume mutawakkilite du Yémen), le second, un colonie britannique devenue indépendante et marxiste en 1967) / Capitale : Sanaa (Sana’a), actuellement contrôlée par les Houthis / Siège du gouvernement reconnu internationalement : Aden / Population : ~30 millions d’habitants, avec une population très jeune (plus de la moitié a moins de 25 ans)

- Géographie : 528 000 km², Relief très contrasté : massifs montagneux élevés et relativement fertiles au sud-ouest, où l’altitude permet une agriculture traditionnelle en terrasses (café, qat, céréales). / Hauts plateaux intérieurs semi-arides autour de Sanaa et du centre du pays. / Vastes zones désertiques à l’est (prolongement du Rub al-Khali). / Long littoral stratégique : mer Rouge à l’ouest, golfe d’Aden et mer d’Arabie au sud 

- Position géostratégique majeure près du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime essentiel reliant la mer Rouge au canal de Suez et à l’océan Indien.

- Caractéristiques géopolitiques : Guerre civile depuis 2014 opposant principalement les rebelles houthis (soutenus politiquement et militairement par l’Iran) au gouvernement reconnu internationalement. / Intervention d’une coalition dirigée par l’Arabie saoudite depuis 2015, transformant le conflit en théâtre de rivalité régionale entre Riyad et Téhéran.

- Fragmentation du territoire : présence de multiples acteurs armés (Houthis au nord-ouest, gouvernement et milices alliées au sud, séparatistes sudistes, groupes jihadistes comme AQPA).

- Crise humanitaire parmi les plus graves au monde : famine, effondrement économique, destruction d’infrastructures, déplacements massifs de population.

- Importance stratégique pour le commerce maritime mondial et les routes énergétiques, ce qui renforce l’attention internationale portée au conflit.

 

Oman (Oman)

- Indépendance : 1971 (sultanat indépendant mais fortement influencé par les Britanniques) / Capitale : Mascate (Muscat) / Population : ~4,7 millions

- Géographie : montagnes du Hajar, déserts, long littoral d’environ 3 100 km le long de la mer d’Arabie et du golfe d’Oman

- Caractéristiques géopolitiques : politique étrangère de neutralité, rôle de médiateur diplomatique, position stratégique près du détroit d’Ormuz (Strait of Hormuz).

- tourisme en croissance basé sur le patrimoine culturel, les paysages désertiques et montagneux, les plages et les sites historiques (forts, oasis, wadis)

- développement du port et de la zone économique spéciale de Duqm, destiné à devenir un hub logistique et industriel majeur / modernisation des infrastructures touristiques et portuaires.

 

Émirats arabes unis (United Arab Emirates, UAE)

- Indépendance : 1971 (anciens États de la Trêve (Trucial States) sous protection britannique, XIXe siècle-1971) / Capitale : Abou Dhabi (Abu Dhabi) / Population : ~9,9 millions

- Géographie : littoral du Golfe (environ 1 300 km, incluant îles et archipels), désert.

- Caractéristiques géopolitiques : fédération de sept émirats, puissance commerciale et financière, hub mondial (Dubaï).

- Activité touristique : l’une des principales destinations touristiques du Moyen-Orient / tourisme de luxe, urbain et balnéaire, concentré à Dubaï et Abou Dhabi / grands événements internationaux (expositions universelles, compétitions sportives).

- Projets pharaoniques : Burj Khalifa, plus haute tour du monde/ Palm Jumeirah et archipels artificiels / Museum district d’Abou Dhabi (Louvre Abu Dhabi, Guggenheim en projet) / villes intelligentes comme Masdar City.

 

Qatar (Qatar)

- Indépendance : 1971 (protectorat britannique, 1916-1971) / Capitale : Doha / Population : ~2,8 millions

- Géographie : petite péninsule s’avançant dans le Golfe persique, relief désertique et aride, littoral d’environ 560 km.

- Caractéristiques géopolitiques : premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (LNG), diplomatie active, influence médiatique via Al Jazeera.

- Activité touristique : tourisme urbain et événementiel en forte expansion / développement de complexes hôteliers, centres culturels et infrastructures sportives.

- Projets pharaoniques : infrastructures liées à la Coupe du monde de football 2022 / ville nouvelle de Lusail City / développement culturel autour du Museum of Islamic Art et du National Museum of Qatar.

 

Koweït (Kuwait)

- Indépendance : 1961 (protectorat britannique, 1899-1961) / Capitale : Koweït City (Kuwait City) / Population : ~4,3 millions

- Géographie : désert aride / littoral sur le Golfe persique d’environ 500 km (avec îles et baies).

- Caractéristiques géopolitiques : invasion par l’Irak en 1990 (guerre du Golfe), monarchie avec parlement relativement influent.

- Activité touristique : tourisme régional principalement / attractions urbaines et commerciales à Koweït City / développement progressif d’infrastructures culturelles.

- Projets majeurs : projet de Silk City (Madinat al-Hareer), mégaprojet urbain destiné à transformer le pays en centre commercial régional / développement du port de Mubarak al-Kabeer.

 

Bahreïn (Bahrain)

- Indépendance : 1971 (protectorat britannique, 1861-1971) / Capitale : Manama / Population : ~1,7 million

- Géographie : archipel d’environ 33 îles dans le Golfe persique / littoral d’environ 160 km.

- Caractéristiques géopolitiques : monarchie sunnite gouvernant une population majoritairement chiite / présence de la 5e flotte américaine.

- Activité touristique : tourisme régional (notamment en provenance d’Arabie saoudite) / tourisme culturel et sportif (Grand Prix de Formule 1 de Bahreïn) / développement de complexes hôteliers et centres commerciaux.

- Projets majeurs : projets d’extension urbaine par îles artificielles / développement du secteur financier et touristique.


3. Mésopotamie et Iran (Mesopotamia and Iran)

Cet ensemble correspond au territoire historique situé entre les fleuves Tigre et Euphrate et le plateau iranien. Il constitue l’un des berceaux des premières civilisations urbaines.

La région est aujourd’hui structurée par la rivalité entre l’Iran et plusieurs puissances arabes, ainsi que par l’instabilité politique de l’Irak.

 

Irak (Iraq)

- Indépendance : 1932 (fin du mandat britannique) / Capitale : Bagdad (Baghdad) / Population : ~41 millions d’habitants, avec une population jeune et en forte croissance.

- Géographie : Pays structuré par les deux grands fleuves du Tigre et de l’Euphrate, dont la plaine alluviale constitue le cœur agricole et historique de la Mésopotamie, berceau de grandes civilisations antiques. / Nord montagneux correspondant au Kurdistan irakien, région plus humide et relativement autonome sur le plan politique. / Centre et sud composés de vastes plaines et zones semi-arides, incluant les marais du sud de l’Irak près du golfe Persique.

Ressources naturelles importantes, notamment de vastes réserves pétrolières, faisant de l’Irak l’un des grands producteurs mondiaux.

- Caractéristiques géopolitiques : État profondément fragilisé par plusieurs décennies de conflits : guerre Iran–Irak (1980-1988), guerre du Golfe (1991), invasion américaine de 2003 et lutte contre l’État islamique dans les années 2010. 

Système politique marqué par des équilibres confessionnels et ethniques entre :

- Arabes chiites, majoritaires et dominants dans le gouvernement central.

- Arabes sunnites, historiquement dominants sous Saddam Hussein mais aujourd’hui politiquement marginalisés.

- Kurdes, disposant d’une large autonomie dans le Kurdistan irakien avec leurs propres institutions et forces armées (peshmergas).

Influence régionale importante de l’Iran, notamment via des partis politiques et des milices chiites intégrées ou proches de l’appareil sécuritaire. / Présence résiduelle d’acteurs armés et de tensions internes, malgré la défaite territoriale de l’État islamique.

Économie fortement dépendante du pétrole, avec des défis majeurs en matière de gouvernance, de reconstruction et de diversification économique.

 

Iran (Iran)

- Ancien nom : Perse (Persia), appellation officielle changée en Iran en 1935 - L’Iran possède une très longue tradition étatique (plus de 2500 ans), entre deux empires rivaux au XIXe, l'Empire russe au nord et Empire britannique (via l’Inde) au sud - avec la Turquie et l’Éthiopie, l’Iran fait partie des rares grands États de la région à avoir échappé à la colonisation européenne directe - La dernière dynastie iranienne est celle des Pahlavi, Reza Shah Pahlavi prend le pouvoir en 1925 et modernise fortement l’État; son fils Mohammad Reza Shah règne de 1941 à 1979 / Révolution islamique : 1979, renversement de la monarchie du Shah et instauration d’une République islamique / Capitale : Téhéran (Tehran)

- Géographie : 1,65 million km²), Pays centré sur le plateau iranien, vaste espace d’altitude entouré de chaînes montagneuses. / Montagnes du Zagros à l’ouest et chaîne de l’Elbourz au nord, où se trouve le mont Damavand, point culminant du pays. / Déserts centraux étendus (Dasht-e Kavir et Dasht-e Lut) limitant l’occupation humaine dans certaines régions.

Accès stratégique à deux façades maritimes importantes : la mer Caspienne au nord et le golfe Persique ainsi que le golfe d’Oman au sud. / Position géographique de carrefour entre Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale et sous-continent indien.

- Caractéristiques géopolitiques : République islamique chiite fondée sur un système politique théocratique combinant institutions républicaines et autorité religieuse suprême (Guide suprême).

Puissance régionale majeure, dotée d’importantes ressources énergétiques (pétrole et gaz) et d’un appareil militaire significatif. / Rivalités géopolitiques fortes avec plusieurs puissances régionales, notamment Israël et l’Arabie saoudite, dans un contexte de compétition d’influence au Moyen-Orient.

Stratégie d’influence régionale reposant sur des alliances et réseaux de groupes armés ou politiques, notamment au Liban (Hezbollah), en Irak (milices chiites), en Syrie (soutien au régime de Bachar al-Assad) et au Yémen (soutien aux Houthis).

Programme nucléaire controversé, objet de négociations internationales et de sanctions économiques importantes.

Société marquée par une forte identité nationale et une grande diversité ethnique (Persans majoritaires, mais aussi Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches, etc.).


Aucune autre région ne concentre aujourd’hui autant de couches de conflits sur un espace aussi restreint que le Moyen-Orient. C’est ce qui en fait, non seulement une zone de tensions permanentes, mais surtout un espace géopolitique d’une sensibilité exceptionnelle. 

Les rivalités qui s’y déploient ne sont jamais purement militaires ou diplomatiques : elles se superposent, s’alimentent mutuellement et produisent un effet de chaîne qui rend chaque crise potentiellement régionale, voire mondiale. Rivalités religieuses, ethniques, territoriales, nationales et conflits par procuration s’y entremêlent au point de faire du Moyen-Orient un véritable foyer de déséquilibres internationaux.

 

La première couche de tension est religieuse et identitaire ...

La religion n’est pas toujours la cause première des conflits, mais constitue souvent un facteur de mobilisation politique et identitaire utilisé par les États et les acteurs régionaux.

 

Le clivage entre sunnites et chiites structure une partie importante des rapports de force régionaux, même s’il ne suffit pas à expliquer, à lui seul, tous les conflits. Cette fracture historique, issue des débuts de l’islam, a été réactivée dans le cadre contemporain par la compétition entre puissances régionales, en particulier entre l’Arabie saoudite et l’Iran. L’une se présente comme la grande puissance du monde sunnite, l’autre comme le centre politique du chiisme révolutionnaire depuis 1979. Cette opposition dépasse la seule question religieuse : elle sert de cadre idéologique à une lutte d’influence plus large, perceptible au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen ou encore dans les monarchies du Golfe. La religion devient alors moins une cause unique qu’un vecteur de mobilisation et de légitimation de rivalités de puissance.

 

La rivalité sunnites / chiites : Arabie saoudite – Iran ...

C’est l’exemple le plus structurant de la dimension religieuse dans la géopolitique régionale.

Origine religieuse : la division entre sunnites et chiites remonte à la succession du prophète Mahomet au VIIᵉ siècle. Dimension politique moderne : la révolution iranienne de 1979 transforme l’Iran en puissance chiite révolutionnaire qui cherche à étendre son influence dans la région. Réaction saoudienne : l’Arabie saoudite, gardienne des lieux saints de l’islam sunnite (La Mecque et Médine), se positionne comme leader du monde sunnite.

 

La dimension religieuse du conflit israélo-palestinien ...

À l’origine, le conflit est principalement territorial et national. Mais il a progressivement acquis une dimension religieuse. Jérusalem, ville sainte pour les trois religions monothéistes

Mosquée Al-Aqsa / Mont du Temple, lieu hautement symbolique - Mobilisation religieuse dans le monde musulman autour de la question palestinienne - présence de courants religieux dans les deux camps (sionisme religieux, mouvements islamistes) - La dimension religieuse renforce donc la charge symbolique et émotionnelle du conflit.

 

Le Liban, un exemple d’État structuré par les identités religieuses, le pouvoir y est réparti entre communautés : Président de la République (chrétien maronite), Premier ministre (musulman sunnite), Président du Parlement (musulman chiite) - Ce système vise à maintenir un équilibre entre communautés mais institutionnalise aussi les rivalités politiques et les logiques clientélistes. 

 

Georges Corm, "Le Proche-Orient éclaté" (1983, plusieurs rééditions, Gallimard)

Un classique de la géopolitique du Moyen-Orient. Idée centrale : les conflits du Moyen-Orient ne sont pas uniquement religieux, ils résultent surtout de facteurs politiques, historiques et géostratégiques. La lecture purement religieuse des conflits masque souvent les véritables rivalités de pouvoir.

Georges Corm est un économiste, historien et intellectuel libanais, né en 1940 à Alexandrie (Égypte) dans une famille libanaise. Il est l’un des analystes les plus influents du Moyen-Orient dans l’espace francophone, connu pour ses travaux critiques sur la géopolitique, l’économie et les représentations culturelles de la région.

Dans ses ouvrages, Corm défend plusieurs thèses importantes ..

- Critique de la lecture “religieuse” des conflits du Moyen-Orient : selon lui, les divisions confessionnelles sont souvent instrumentalisées politiquement.

- Importance de l’histoire coloniale et des rivalités internationales : beaucoup de conflits actuels s’expliquent par le découpage territorial après la Première Guerre mondiale et l’intervention des grandes puissances.

- Critique de l’orientalisme et des simplifications occidentales : il dénonce une tendance à expliquer la région par des facteurs culturels ou religieux plutôt que politiques.

 

Parmi ses livres les plus connus : "Le Proche-Orient éclaté" (1983), "Histoire du Moyen-Orient" (2007), "Orient-Occident, la fracture imaginaire" (2002), "Le nouveau gouvernement du monde : idéologies, structures, contre-pouvoirs (2010, rééd. 2013, La Découverte), - la mondialisation a produit un système de gouvernance mondiale informel et ce système est dominé par l’idéologie néolibérale -, "Pour une lecture profane des conflits" (2012). Ces ouvrages mêlent histoire, économie politique et critique intellectuelle. 

Georges Corm est très influent dans le monde francophone (France, Liban, monde académique européen). Ses travaux sont partiellement traduits en anglais, mais son influence est plus limitée dans le monde anglo-saxon.

Dans l’espace anglophone, les références majeures sur le Moyen-Orient sont plus souvent : Edward Said, Fouad Ajami, Bernard Lewis, Rashid Khalidi. Quatre intellectuels majeurs qui ont profondément influencé les études sur le Moyen-Orient, notamment dans le monde académique anglophone. Ils représentent des approches très différentes, parfois opposées, de l’histoire et de la politique de la région ...

 

Edward Said (1935–2003), Intellectuel palestino-américain, professeur de littérature comparée à l’université de Columbia, figure majeure de la critique postcoloniale.

Idée principale : Said analyse la manière dont l’Occident a construit une vision biaisée et dominatrice de l’Orient.

- Ouvrage majeur: "Orientalism" (1978). Dans ce livre fondamental, il soutient que les savoirs occidentaux sur le Moyen-Orient ont souvent servi des objectifs politiques et impériaux.

Le livre a profondément transformé les postcolonial studies, l’histoire et les sciences humaines.

 

Fouad Ajami (1945–2014), historien et politologue libano-américain, professeur à Johns Hopkins puis chercheur au Hoover Institution : il adopte une lecture critique du nationalisme arabe et des régimes autoritaires du Moyen-Orient, et insiste sur les échecs politiques du monde arabe, les crises internes des sociétés de la région.

Ouvrage majeur : "The Arab Predicament: Arab Political Thought and Practice since 1967"(1981). Ce livre analyse la crise politique et idéologique du monde arabe après la guerre de 1967.

Ajami a eu une forte influence dans les milieux politiques américains, notamment dans les débats sur la politique américaine au Moyen-Orient.

 

Bernard Lewis (1916–2018), historien britannique puis américain, spécialiste de l’histoire de l’Empire ottoman et du monde musulman, analyse les relations entre l’Occident et le monde musulman sur le long terme. Il soutient que certaines difficultés du Moyen-Orient résultent en partie de facteurs historiques et culturels internes.

Ouvrages majeurs: "The Emergence of Modern Turkey" (1961), "What Went Wrong? The Clash Between Islam and Modernity in the Middle East" (2002).

Lewis a été l’un des historiens du Moyen-Orient les plus influents du XXe siècle, mais aussi l’un des plus controversés.


Gilles Kepel, dans " Fitna : guerre au cœur de l’islam" (2004, Gallimard), propose une analyse de la montée des conflits internes dans le monde musulman, en particulier la rivalité entre sunnites et chiites et les divisions au sein de l’islam contemporain. Le terme "fitna" renvoie dans la tradition islamique à l’idée de discorde ou guerre civile entre musulmans. Kepel utilise ce concept pour expliquer les tensions politiques et religieuses actuelles.

1. Une lecture des conflits comme luttes internes à l’islam.

Kepel montre que beaucoup de crises contemporaines du Moyen-Orient ne relèvent pas seulement de conflits entre l’Occident et le monde musulman. Selon lui, une dimension centrale est la compétition interne entre différents courants de l’islam : sunnisme, chiisme et mouvements islamistes rivaux. Il insiste sur le fait que les rivalités intra-musulmanes structurent une grande partie des conflits actuels.

2. La rivalité géopolitique sunnites / chiites

Le livre analyse notamment la rivalité stratégique entre deux pôles du monde musulman : 

- l’Arabie saoudite (pôle sunnite, influence du wahhabisme)

- l’Iran (pôle chiite, révolution islamique de 1979)

Kepel explique que ces deux États cherchent à étendre leur influence religieuse et politique dans la région, notamment en Irak, Liban, Syrie, Yémen. Cette rivalité est à la fois religieuse, politique et géopolitique.

3. L’évolution du jihadisme

Kepel analyse aussi la transformation du jihadisme après la guerre d’Afghanistan et l’émergence d’organisations comme Al-Qaïda. Il montre que ces mouvements cherchent à renverser les régimes musulmans jugés « impies » et utilisent la violence pour provoquer une fitna généralisée. L’objectif serait de déstabiliser les États existants afin d’imposer un nouvel ordre islamique.

4. Les fractures internes du monde musulman

Kepel insiste sur la diversité du monde musulman et sur ses divisions : rivalités théologiques, luttes politiques, fractures nationales, conflits entre islamistes et régimes laïques. Il critique les analyses qui présentent l’islam comme un bloc homogène.

5. Une clé d’interprétation pour les crises du Moyen-Orient

L’analyse de Kepel permet de mieux comprendre plusieurs conflits contemporains :

- guerre civile irakienne après 2003

- tensions régionales entre Iran et monarchies du Golfe

- montée des groupes jihadistes

- guerre en Syrie.

 

Selon lui, ces crises s’inscrivent souvent dans des dynamiques de rivalités intra-musulmanes.

 La guerre civile irakienne après 2003 ...

Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, le régime de Saddam Hussein (sunnite) s’effondre. Cela provoque plusieurs transformations :

- les Arabes chiites, majoritaires dans le pays, prennent le pouvoir politique

- les Arabes sunnites, qui dominaient auparavant l’État, se retrouvent marginalisés

- les milices confessionnelles se multiplient.

Conséquences : affrontements entre milices chiites et insurrection sunnite, attentats visant mosquées et quartiers religieux, émergence de groupes jihadistes sunnites (dont Al-Qaïda en Irak, futur État islamique). Pour Kepel, la guerre d’Irak a réactivé la fracture sunnites / chiites à l’échelle régionale et ouvert une « boîte de Pandore » de rivalités confessionnelles et politiques.

 Les tensions entre l’Iran et les monarchies du Golfe

Dans la région, deux pôles de puissance se font face :

- Iran → puissance chiite révolutionnaire

- Arabie saoudite et monarchies du Golfe → puissances sunnites conservatrices.

Chaque camp cherche à étendre son influence : l’Iran soutient des acteurs chiites ou alliés (Irak, Hezbollah au Liban, régime syrien, Houthis au Yémen) - l’Arabie saoudite soutient des forces sunnites ou des gouvernements opposés à l’Iran.

Cette rivalité est : religieuse (sunnisme vs chiisme), géopolitique (contrôle régional) et idéologique (révolution islamique vs monarchies). Ainsi, plusieurs conflits régionaux deviennent des guerres indirectes entre ces deux blocs.

 La montée des groupes jihadistes ..

Kepel explique que les organisations jihadistes cherchent à provoquer une fitna généralisée dans le monde musulman. Leur stratégie consiste souvent à attaquer les chiites, considérés comme hérétiques par les jihadistes sunnites, provoquer une guerre confessionnelle et déstabiliser les États musulmans existants.

Ainsi, Al-Qaïda en Irak ciblait volontairement les chiites, l’État islamique (Daech) a intensifié les massacres confessionnels. L’objectif est de radicaliser les sociétés musulmanes et de polariser les identités religieuses.

La guerre en Syrie ..

La guerre syrienne illustre aussi ces rivalités internes : le régime de Bachar al-Assad est dominé par les Alaouites, branche du chiisme, et une grande partie de l’opposition est sunnite. Le conflit attire alors de nombreux acteurs : Iran et Hezbollah soutiennent le régime, Turquie et monarchies du Golfe soutiennent différentes forces rebelles sunnites. La guerre devient donc à la fois : une guerre civile syrienne et un conflit régional sunnites / chiites.

 

Pour Kepel, ces crises révèlent une transformation du Moyen-Orient ..

- les conflits ne sont plus seulement États contre États

- ils sont souvent transnationaux et confessionnels

- les identités religieuses sont mobilisées dans des luttes de pouvoir politiques.

La "fitna" désigne donc ce moment où les divisions internes du monde musulman deviennent un moteur majeur des conflits régionaux. Autrement dit, les conflits du Moyen-Orient sont aussi des luttes de pouvoir entre différentes visions de l’islam et différents centres de puissance du monde musulman.

 

Cette interprétation de Kepel est débattue. Plusieurs chercheurs reconnaissent la pertinence de sa lecture des rivalités religieuses, mais estiment qu’elle donne trop de poids au facteur religieux. Deux critiques fréquentes viennent notamment de Georges Corm et de Olivier Roy.

 

- La critique de Georges Corm : la “sur-religionisation” des conflits

Georges Corm considère que les analyses centrées sur la rivalité sunnites/chiites peuvent masquer les causes politiques et géopolitiques des conflits. Selon lui, les États utilisent souvent l’identité religieuse comme instrument politique, les rivalités sont d’abord des luttes de pouvoir entre États ou élites, et la dimension religieuse est souvent une conséquence ou un outil, pas la cause principale.

Ainsi, la rivalité entre Iran et Arabie saoudite est selon lui surtout géopolitique et stratégique (influence régionale, sécurité, pétrole), même si elle utilise un langage religieux.

Corm critique ce qu’il appelle parfois l’“essentialisation religieuse” du Moyen-Orient, c’est-à-dire l’idée que les conflits seraient principalement liés à l’islam.

 

La critique d’Olivier Roy, la “déconnexion” entre islam et islamisme ...

Olivier Roy développe une analyse différente de celle de Kepel : le radicalisme jihadiste ne vient pas directement d’une radicalisation de l’islam, mais d’une radicalisation de jeunes en rupture sociale et identitaire qui adoptent ensuite un discours islamiste.

Il parle souvent de : “islamisation de la radicalité” plutôt que “radicalisation de l’islam”.

Autrement dit : les causes seraient davantage sociales, générationnelles et politiques, le discours religieux servirait surtout de cadre idéologique.

Dans "Le Djihad et la mort" (2016, Seuil), Roy explique notamment que beaucoup de jihadistes ont une connaissance très faible de l’islam ; que leur trajectoire relève souvent d’une révolte générationnelle et nihiliste ; et que l’idéologie djihadiste fournit un récit héroïque et sacrificiel qui canalise cette radicalité préexistante : la violence précède l’idéologie religieuse ...

L'auteur n’introduit pas d’un coup la formule « islamisation de la radicalité ». Elle apparaît progressivement dans plusieurs ouvrages où sa thèse se précise. Voici les principaux livres où l’on voit l’évolution de son analyse. 

Dans "L’Échec de l’islam politique" (1992), Roy soutient que les projets d’État islamique portés par les mouvements islamistes ont globalement échoué. Les mouvements islamistes se normalisent politiquement ou se fragmentent ; l’islam politique ne parvient pas à transformer durablement les sociétés ; 

les dynamiques politiques et sociales comptent davantage que la doctrine religieuse.

Dans "L’Islam mondialisé" (2002) nous explique que l’islam se déculture (il se détache des traditions locales) ; met en évidence l'émergence d’un islam globalisé et individualisé qui voit les jeunes musulmans en Occident construisent une identité religieuse hors des structures traditionnelles.

Dans "La Sainte Ignorance" (2008), Roy élargit sa réflexion à toutes les religions : les religions contemporaines tendent à se détacher des cultures qui les portaient ; on voit ainsi apparaître des formes fondamentalistes globalisées ; ces formes sont souvent simplifiées et idéologisées.

 

Ce débat renvoie en réalité à trois grandes façons d’interpréter les crises du Moyen-Orient.

- Une interprétation religieuse ou idéologique (représentée en partie par Kepel) : les conflits s’expliquent par rivalités religieuses, compétition entre visions de l’islam, mouvements islamistes.

- Une interprétation géopolitique et historique (défendue par Corm ou Henry Laurens). Les causes principales sont rivalités entre États, héritage colonial, luttes de pouvoir régionales.

- Une interprétation sociologique (défendue notamment par Olivier Roy). Les facteurs clés seraient : les crises sociales, la marginalisation politique, les transformations de la jeunesse et des identités.

La plupart des chercheurs considèrent aujourd’hui que les conflits du Moyen-Orient résultent d’une combinaison de facteurs géopolitiques, historiques, sociaux, religieux. Autrement dit, la religion compte, mais elle n’explique pas tout.

 

Jean‑Pierre Filiu, "Le Milieu des mondes : Une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours" (2008, Seuil) - Jean‑Pierre Filiu (1961) est un historien et politologue français spécialiste du Moyen-Orient, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le djihadisme, les révolutions arabes, l’histoire politique du Moyen-Orient. Ce livre n’est pas un manuel universitaire classique ni une monographie spécialisée, mais une grande synthèse historique destinée à un large public cultivé.

Filiu propose une histoire longue du Moyen-Orient sur plus de 1600 ans, depuis la fin de l’Antiquité tardive (395) jusqu’au XXIᵉ siècle. L’originalité est annoncée dans le sous-titre : “une histoire laïque”. Cela signifie que l’auteur veut sortir des explications uniquement religieuses souvent utilisées pour interpréter les conflits de la région. Il montre que les dynamiques du Moyen-Orient sont surtout liées à des rivalités politiques, des structures impériales, des transformations sociales et économiques. 

Le livre commence avec la division de l’Empire romain en 395, qui marque la séparation entre l’Empire romain d’Occident et l’Empire romain d’Orient (Byzance). Pour Filiu, cette période marque le début d’une autonomie historique progressive de la région, qui devient un espace central entre plusieurs civilisations.

Le livre suit plusieurs grandes séquences historiques : l’époque byzantine et sassanide, l’expansion des empires islamiques, les dynamiques impériales médiévales, l’Empire ottoman,  la domination européenne au XIXᵉ-XXᵉ siècle, la formation des États modernes, les conflits contemporains.

L’apport principal est une lecture historique globale du Moyen-Orient. Il insiste sur plusieurs idées fortes ...

1. le Moyen-Orient comme carrefour du monde

La région est au centre des échanges entre Europe, Afrique et Asie.

2. l’importance des structures impériales

Byzance, califats, empire ottoman ont façonné durablement la région.

3. la relativisation du facteur religieux

Les conflits sont souvent politiques ou géopolitiques avant d’être religieux.

4. la continuité historique

Beaucoup de tensions actuelles ont des racines anciennes.


À cette dimension religieuse s’ajoute une couche ethnique et nationale ... 

Le Moyen-Orient est marqué par une diversité de peuples et de communautés que les frontières étatiques, souvent héritées du XXe siècle, n’ont pas fait disparaître.

Le cas des Kurdes est emblématique : répartis entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran, ils forment l’un des plus grands peuples sans État au monde. Leur aspiration à l’autonomie, voire à l’indépendance, entre en collision avec les intérêts des États qui redoutent toute remise en cause de leur intégrité territoriale. Cette question kurde illustre une tension plus générale entre identités transnationales et cadres étatiques imposés, ce qui entretient des foyers durables d’instabilité.

 

1. La question kurde : un peuple sans État

L’exemple le plus emblématique est celui des Kurdes, qui représentent environ 30 à 35 millions de personnes réparties entre plusieurs pays : Turquie, Irak, Syrie, Iran. Après la Première Guerre mondiale, les Kurdes espéraient obtenir un État indépendant, mais celui-ci ne verra jamais le jour. Depuis lors, la question kurde constitue un facteur majeur de tension régionale.

Les manifestations de cette rivalité sont multiples ..

- en Turquie, conflit entre l’État turc et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan)

- en Irak, existence d’une région autonome kurde dotée d’institutions propres

- en Syrie, émergence d’une autonomie kurde dans le nord du pays depuis la guerre civile

et traduisent l'inquiétude constante des États concernés face à toute perspective d’indépendance kurde. La question kurde illustre parfaitement la tension entre identité nationale et intégrité territoriale des États.

 

2. Les rivalités entre identités nationales arabes, turques et perses

Le Moyen-Orient est également traversé par des rivalités entre grands ensembles civilisationnels et politiques : le monde arabe, la puissance turque, la puissance persane (iranienne). Ces identités historiques alimentent des ambitions régionales distinctes ..

- la Turquie cherche à renforcer son influence dans l’ancien espace ottoman (Syrie, Irak, Caucase)

- l’Iran s’appuie sur des réseaux politiques et religieux dans plusieurs pays

- et plusieurs États arabes cherchent à préserver leur autonomie face à ces deux puissances non arabes.

Ces rivalités relèvent autant de la géopolitique que de l’identité historique.

 

3. Les tensions communautaires dans certains États

Dans plusieurs pays du Moyen-Orient, les identités ethniques et communautaires coexistent au sein d’États parfois fragiles: Irak (Arabes chiites, Arabes sunnites, Kurdes, minorités (yézidis, turkmènes, chrétiens) - Syrie (Arabes sunnites majoritaires, minorités alaouites, Kurdes, chrétiens). Ces mosaïques identitaires deviennent souvent des facteurs d’instabilité lorsque l’État ne parvient pas à maintenir un équilibre politique durable.

 

Les ouvrages de référence ...

- Bernard Lewis, "The Middle East: A Brief History of the Last 2000 Years", un ouvrage classique qui analyse les identités historiques de la région.Son apport : compréhension des héritages ethniques et culturels & formation des identités politiques modernes.

- David McDowall, "A Modern History of the Kurds" (2004, 3d edition)- La référence principale sur la question kurde. Ce livre explique l’histoire du peuple kurde, l’échec de la création d’un État kurde, les implications géopolitiques actuelles.

- Hamit Bozarslan, "Histoire de la Turquie contemporaine" (2007, La Découverte, important pour comprendre les relations entre l’État turc et la question kurde, la dimension nationale des tensions. 


Né en 1972, Mathias Énard s’est imposé dans le champ littéraire international comme une figure centrale d’une écriture transméditerranéenne, attentive aux circulations historiques, culturelles et politiques entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Formé aux langues du Moyen-Orient (arabe, persan), il a vécu plusieurs années à Damas et dans d’autres villes de la région, expérience qui informe profondément son œuvre. Son travail s’inscrit dans une tradition souvent rapprochée, dans la critique internationale, de celle de W.G. Sebald ou Claudio Magris : une littérature érudite, fragmentée, traversée par la mémoire, où le récit devient un instrument d’exploration des violences historiques et de leurs persistances contemporaines.

Cette approche s’articule autour de plusieurs axes majeurs, fréquemment soulignés par la critique anglophone. D’abord, l’idée d’une “connected Mediterranean” : Énard propose une vision de la Méditerranée comme un espace où les conflits sont historically layered and geographically interconnected, rejoignant ainsi les analyses en relations internationales qui décrivent la région comme un système d’instabilité structurelle. Ensuite, la notion de “memory as a structuring force” apparaît centrale : ses textes mettent en évidence la manière dont la mémoire des conflits circule, se superpose et produit une véritable temporal depth of violence, inscrivant le présent dans une continuité historique dense.

Par ailleurs, Énard privilégie les “individual trajectories as analytical entry points” : ses personnages incarnent les effets concrets des crises — migration, guerre, déracinement — traduisant à l’échelle humaine des dynamiques géopolitiques complexes. Cette approche correspond à ce que la critique anglophone qualifie d’“embodied geopolitics”, où les corps et les parcours individuels deviennent les lieux d’inscription du politique. Enfin, son œuvre développe un “counter-discourse to civilizational divides” : dans Compass notamment, Énard s’oppose à l’idée d’un choc des civilisations en mettant en lumière une histoire longue d’interactions, de circulations et d’influences réciproques entre Orient et Occident.

 

"La Perfection du tir"(2003, Mathias Enard, Actes Sud)

("Perfecting the Shot" (trad. angl. publiée tardivement, circulation critique anglophone récente) - Publié en 2003, La Perfection du tir constitue le premier roman de Mathias Énard et annonce déjà les grandes orientations de son œuvre : une attention particulière à la guerre comme expérience intime, une réflexion sur la violence contemporaine et une inscription implicite dans l’espace méditerranéen et moyen-oriental. Le récit adopte le point de vue d’un tireur d’élite engagé dans une guerre civile non nommée, dont le cadre géographique reste volontairement indéterminé, renforçant ainsi la portée universelle du propos.

Le roman se construit autour d’une série de scènes répétitives : installé dans un bâtiment en ruine, le narrateur observe la ville, attend, vise et tire. Cette répétition structurelle traduit l’enfermement psychologique du personnage, pris dans une temporalité suspendue où l’action se réduit à un geste mécanique. La guerre n’y apparaît pas comme un affrontement spectaculaire, mais comme une succession d’instants figés, marqués par l’attente, la solitude et la monotonie. Ce choix narratif permet à Énard de déconstruire les représentations héroïques du combat pour en révéler la dimension profondément aliénante.

L’un des apports majeurs du roman réside dans sa représentation de la violence comme processus de dépersonnalisation.

Le sniper ne connaît pas ses victimes ; il les observe à distance, les réduit à des silhouettes, à des cibles. Le geste de tuer est ainsi dissocié de toute relation humaine, ce qui contribue à banaliser la violence. Cette mise à distance renvoie à une forme de guerre moderne caractérisée par l’anonymat et la médiation technique, où la responsabilité individuelle tend à se diluer. La critique anglophone a souvent souligné cette dimension en rapprochant le roman d’une réflexion sur la “depersonalized violence of modern warfare”.

Sur le plan stylistique, "La Perfection du tir" se distingue par une écriture épurée, presque clinique, qui renforce l’impression de froideur et de détachement. Le langage est précis, dépouillé, sans emphase, ce qui accentue la brutalité des situations décrites. Cette économie de moyens participe d’une esthétique minimaliste qui contraste avec l’ampleur des œuvres ultérieures d’Énard, tout en posant les bases de sa réflexion sur la violence et la mémoire.

D’un point de vue critique, le roman peut être lu comme une exploration des mécanismes psychiques de la guerre. Le narrateur oscille entre maîtrise technique et désagrégation intérieure, révélant les effets corrosifs de la violence sur l’identité. L’absence de contexte politique explicite empêche toute lecture idéologique simplifiée : le conflit n’est pas expliqué, mais éprouvé. Cette indétermination renforce la portée du texte, qui dépasse un cadre historique précis pour interroger la condition du combattant dans les guerres contemporaines.

Enfin, "La Perfection du tir" préfigure les développements ultérieurs de l’œuvre d’Énard. Si le roman reste centré sur une expérience individuelle, il esquisse déjà une réflexion plus large sur la circulation des violences dans l’espace méditerranéen, qui sera pleinement développée dans Zone. En ce sens, il constitue une première étape dans la construction d’une pensée littéraire de la guerre, où l’analyse géopolitique est indirectement présente à travers ses effets sur les individus. Ainsi, ce premier roman propose une représentation radicale de la violence, dépouillée de toute dimension héroïque ou spectaculaire. .

 

"Zone" (2008, Mathias Énard)

 ("Zone" (trad. Charlotte Mandell, 2010) - Considéré comme son œuvre majeure dans le monde anglophone. - Publié en 2008, "Zone" constitue l’œuvre la plus ambitieuse de Mathias Énard et s’impose comme une tentative singulière de représenter la Méditerranée comme un espace unifié par la violence et la mémoire. Le roman suit, le temps d’une nuit, le trajet en train de Milan à Rome de Francis Servain Mirković, ancien combattant des guerres balkaniques devenu agent des services de renseignement français. Porteur d’une valise contenant des archives sensibles qu’il s’apprête à vendre au Vatican, le narrateur entreprend, au fil du voyage, une plongée introspective dans son propre passé, indissociable de l’histoire violente de la région qu’il nomme la « Zone ».

La structure du roman — une phrase unique, ininterrompue — épouse le flux de conscience du narrateur et produit un effet d’immersion continue, proche d’un long travelling mental. Ce dispositif formel permet à Énard de superposer les temporalités et les espaces : aux souvenirs personnels de Mirković (son engagement dans les guerres de Yougoslavie, ses crimes, ses pertes) s’entrelacent des évocations historiques allant de l’Antiquité aux conflits contemporains. La Méditerranée apparaît ainsi comme un palimpseste de violences, où les massacres, les conquêtes, les exils et les guerres se répondent à travers les siècles ...

"tout est plus difficile à l’âge d’homme, tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohême un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus sûrement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies de chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare centrale de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond, je regarde les immenses colonnes égyptiennes qui soutiennent le plafond, je bois un petit verre par ennui, à une terrasse ouverte sur les voies comme d’autres sur la mer, il ne me fait aucun bien ce n’était pas le moment des libations il y a tant de choses qui vous détournent du chemin, qui vous perdent et l’alcool est l’une d’elles il rend plus profondes les blessures quand on se retrouve seul dans une immense gare gelée obsédé par une destination qui est devant soi et derrière soi à la fois : le train n’est pourtant pas circulaire, il va d’un point à un autre moi je suis en orbite je gravite comme un caillou, je me sentais pierre de peu de poids quand l’homme m’a abordé sur le quai, je sais que j’attire les fous et les dérangés ces temps-ci ils viennent s’engouffrer dans ma fragilité ils se trouvent un miroir ou un compagnon d’armes et celui-là est bien fou prêtre d’une divinité inconnue il a un bonnet de lutin et une clochette dans la pogne gauche, il me tend la droite et me crie en italien “camarade une dernière poignée de main avant la fin du monde” je n’ose pas la prendre de peur qu’il ait raison, il doit avoir quarante ans pas plus et ce regard aigu et inquisiteur des cinglés qui vous interrogent parce qu’ils se sont découvert en vous un frère instantané, j’hésite devant le bras tendu terrorisé face à ce sourire de dingue et je lui réponds “non merci” comme s’il me vendait le journal ou me proposait une clope, alors le fou agite sa clochette et se met à rire d’une grosse voix lugubre en me montrant du doigt avec la main qu’il m’a offerte, puis il crache par terre, s’éloigne et une immense solitude presque désespérée balaie le quai à ce moment-là je donnerais n’importe quoi pour des bras ou des épaules même le train qui m’amène vers Rome je renoncerais à tout pour que quelqu’un apparaisse là et se tienne au milieu de la gare, parmi les ombres, entre les hommes sans hommes les voyageurs accrochés à leurs téléphones et à leurs valises, tous ceux qui vont disparaître et renoncer à leurs corps pendant la brève parenthèse qui les amènera de Milano Centrale à Fossoli Bolzano ou Trieste, il y a bien longtemps gare de Lyon à Paris un mystique dérangé m’avait aussi annoncé la fin du monde et il avait eu raison, je m’étais alors ouvert en deux dans la guerre et écrasé comme un météore minuscule, de ceux qui ne brillent même pas dans le ciel, un obus naturel dont la masse au dire des astronomes est dérisoire, le fou de la gare de Milan me rappelle le doux dingue de la gare de Lyon, un saint, qui sait, peut-être était-ce le même homme, peut-être avons-nous grandi au même rythme chacun de notre côté dans nos folies respectives qui se retrouvent sur le quai no 14 de la gare de Milan, ville au nom de rapace et de militaire espagnol, posée au bord de la plaine comme sur un névé lentement vomi par les Alpes dont j’ai vu les cimes, des lames de silex qui déchirent le ciel et donnent le ton de l’apocalypse confirmée par le lutin à la clochette dans ce sanctuaire du progrès qu’est la stazione di Milano Centrale perdue dans le temps comme moi ici perdu dans l’espace de la ville élégante, avec un bandeau sur l’œil comme Millán Astray le général borgne, un oiseau de proie, fiévreux, prêt à déchiqueter des chairs vibrantes aussitôt retrouvée la lumière du vol et du danger : Millán Astray aurait tant aimé que Madrid devienne une nouvelle Rome, il servait Franco le Duce ibère son idole chauve dans ce grand prélude guerrier aux années 1940, cet officier borgne et pugnace était légionnaire il criait viva la muerte en bon prophète militaire, et il avait raison, la fugue de mort se jouerait jusqu’en Pologne, lèverait une haute vague de cadavres dont l’écume finirait par lécher, à Trieste ou en Croatie, les rives de l’Adriatique : je pense à Millán Astray et à sa controverse avec Unamuno strict prêtre de la culture alors que les voyageurs se pressent sur le quai pour embarquer vers la fin du monde et le train qui les y amène tout droit, Unamuno était un philosophe si classique et si noble qu’il ne voyait pas le massacre approcher, il ne pouvait admettre que le général borgne eût raison en criant vive la mort devant ses ouailles car ce faucon avait senti (les bêtes tremblent avant l’orage) que la charogne allait pousser, que la mort vivrait quelques années d’abondance, avant de finir elle aussi dans un train, un train entre Bolzano et Birkenau, entre Trieste et Klagenfurt ou entre Zagreb et Rome, où le temps s’arrêta, comme il s’est arrêté pour moi sur ce quai bordé de wagons, de motrices furieuses et soufflantes, une pause entre deux morts, entre le soldat espagnol et la gare homonyme, aussi écrasante qu’Arès dieu de la guerre lui-même – j’allume une dernière cigarette machinalement il faut se préparer au voyage, au déplacement comme tous ceux qui arpentent le quai de Milano Centrale en quête d’un amour, d’un regard, d’un événement qui les arrache aux cercles infinis, à la Roue, une rencontre, n’importe quoi pour échapper à soi-même, au commerce vital, au souvenir des émois et des crimes, il est bien étrange qu’il n’y ait aucune femme sur le quai à ce moment précis, ainsi poussé par le souvenir de Millán Astray et de son œil bandé je monte à mon tour dans l’express transitalien qui devait être le sommet du progrès et de la technologie il y a dix ans car les portes en étaient automatiques et il dépassait les deux cents kilomètres à l’heure en ligne droite par beau temps et aujourd’hui, un peu plus près de la fin du monde, ce n’est qu’un train : il en est de toutes choses comme des trains et des automobiles, des étreintes, des visages, des corps leur vitesse leur beauté ou leur laideur paraissent bien ridicules quelques années plus tard, une fois putrides ou rouillés, le marchepied franchi me voici dans un autre monde, le velours épaissit tout, la chaleur aussi, j’ai quitté jusqu’à l’hiver en montant dans ce wagon, c’est un voyage dans le temps, c’est une journée pas comme les autres, c’est une journée particulière le 8 décembre le jour de l’Immaculée Conception et je suis en train de manquer l’homélie du pape place d’Espagne alors qu’un fou vient de m’annoncer la fin du monde, j’aurais pu voir le pontife une dernière fois, voir le descendant spirituel du premier leader palestinien le seul qui soit parvenu à quelque résultat, pourtant ce n’était pas gagné d’avance pour ce maigrichon levantin fauché et geignard qui n’a pas écrit une seule ligne de son vivant, dehors sur la voie adjacente un train est à l’arrêt et une jolie fille a quelque chose dans le regard derrière la fenêtre, je crois qu’elle parle à quelqu’un que je ne vois pas, elle est très proche de moi en réalité à un mètre tout au plus nous sommes séparés par deux vitres assez sales il faut que je sois fort je ne peux pas m’attarder sur les visages des jeunes femmes il faut que je me raffermisse que je prenne de l’élan pour les kilomètres qui me restent pour le vide ensuite et l’effroi du monde je change de vie de métier mieux vaut ne pas y penser, j’ai installé la petite mallette au-dessus de mon siège je l’ai discrètement menottée au porte-bagages mieux vaudrait fermer les yeux un instant mais sur le quai des policiers montés sur des chars électriques à deux roues façon Achille ou Hector sans cheval poursuivent un jeune Noir qui fuit dans le sens des voies provoquant la surprise et l’émoi des voyageurs, les anges bleus, annonciateurs de l’apocalypse peut-être, chevauchent une étrange trottinette d’azur silencieux, tout le monde descend pour profiter du spectacle, le fils de Tydée et Pallas Athéna se ruent sur les Troyens, à quelques dizaines de mètres de moi vers la locomotive un des deux carabiniers se porte à hauteur du fuyard et d’un geste d’une rare violence aidé par toute la vitesse de son véhicule il propulse l’homme aux abois sur un des poteaux de ciment au milieu du quai, le fugitif s’aplatit contre le béton sa tête heurte la colonne et il tombe, il tombe sur le ventre au beau milieu de la gare de Milano Centrale juste à temps pour que le second ange lui saute sur le râble et l’immobilise, assis sur ses reins comme un dompteur ou un fermier ligote un animal rétif, puis, remonté sur son engin, il traîne le criminel qui trébuche au bout d’une chaîne sous les murmures d’admiration de la foule, scène de triomphe antique, on promène les vaincus enchaînés derrière les chars des vainqueurs, on les entraîne vers les nefs creuses, le Noir a le visage tuméfié et le nez qui saigne la tête haute un peu incrédule tout le monde remonte en voiture l’incident est clos la justice a triomphé plus que quelques minutes avant le départ, je jette un coup d’œil à la valise, j’ai bien peur de ne pas réussir à dormir d’être poursuivi dès que je somnolerai dès que je baisserai la garde on s’immiscera dans mon sommeil ou sous mes paupières pour les relever comme on entrouvre une persienne ou un store vénitien, il y a longtemps que je n’avais pas pensé à Venise, à l’eau verte de la pointe de la Douane, au brouillard des Zattere et au froid intense lorsqu’on regarde le cimetière depuis les Fondamente Nuove, de retour de guerre, pas pensé aux ombres qui, à Venise, sont du vin et se boivent en hiver dès cinq heures du soir, je revois des violonistes slaves qui jouaient pour les Japonais, des Français en pleine mascarade de carnaval, un coiffeur fortuné de Munich qui s’était acheté un palais sur le Grand Canal, et le train s’élance tout à coup je penche la tête en arrière c’est parti plus que cinq cents kilomètres avant la fin du monde ...." (ACTES SUD, 2011)

Le roman déploie une véritable « cartographie de la violence », reliant les Balkans, le Levant, l’Afrique du Nord et l’Europe méridionale dans une même dynamique. Les guerres de Yougoslavie, la guerre civile libanaise, le conflit israélo-palestinien ou encore la guerre d’Algérie ne sont pas présentés comme des épisodes isolés, mais comme les manifestations d’un continuum historique et géographique. Cette mise en réseau des conflits correspond à une vision systémique de l’espace méditerranéen, où les frontières politiques apparaissent secondaires face à la circulation des violences, des idéologies et des acteurs.

Sur le plan narratif, Mirković incarne cette continuité : à la fois témoin, acteur et archiviste des violences, il est une figure profondément ambivalente, oscillant entre culpabilité et volonté de rédemption. Son projet de quitter la « Zone » — de se retirer de cet espace saturé de guerre — apparaît comme une quête illusoire, tant son identité est façonnée par les conflits qu’il a traversés. La valise qu’il transporte fonctionne à cet égard comme un symbole : elle condense une mémoire collective de la violence, impossible à contenir ou à transmettre sans reste.

D’un point de vue critique, "Zone" se distingue par sa capacité à articuler l’intime et le géopolitique. Là où l’analyse en relations internationales décrit l’Eastern Mediterranean comme un système d’instabilité interconnectée, Énard en propose une traduction littéraire incarnée : les trajectoires individuelles y sont directement façonnées par les dynamiques structurelles de la guerre. Cette approche rejoint ce que la critique anglophone a pu qualifier d’« embodied geopolitics », dans la mesure où les corps, les souvenirs et les affects deviennent les lieux mêmes où se manifestent les logiques du conflit.

Enfin, le roman peut être lu comme une réécriture contemporaine de l’épopée — une « Iliade moderne » — dans laquelle les figures héroïques traditionnelles sont remplacées par des combattants désenchantés, des victimes anonymes et des agents ambigus. En refusant toute hiérarchie claire entre bourreaux et victimes, Énard souligne la complexité morale des conflits méditerranéens et l’impossibilité d’en proposer une lecture simplifiée.

Ainsi, "Zone" ne se contente pas de représenter la violence : il en propose une théorie implicite. La Méditerranée y apparaît comme un espace de mémoire cumulative et de conflits imbriqués, où l’histoire ne cesse de se répéter sous des formes renouvelées. 

 

"Rue des voleurs' (2012, Mathias Enard)

("Street of Thieves", trad. angl. 2014) - Publié en 2012, Rue des voleurs marque un tournant dans l’œuvre de Mathias Énard en proposant une approche plus linéaire et accessible que Zone, tout en conservant une forte dimension politique et géopolitique. Le roman adopte la forme d’un récit d’apprentissage et suit Lekhdar, un jeune Marocain de Tanger, dont la trajectoire personnelle se déploie dans le contexte des bouleversements contemporains liés aux révolutions arabes et à la crise européenne.

Le récit s’ouvre sur une rupture fondatrice : après une transgression morale et religieuse liée à une relation interdite avec sa cousine, Lekhdar est rejeté par sa famille et contraint à l’errance. Cette exclusion initiale constitue le point de départ d’un parcours marqué par la précarité sociale, la marginalisation et la recherche d’identité. À Tanger, puis à Barcelone, il évolue dans des espaces urbains fragmentés, caractérisés par la violence diffuse, les inégalités économiques et les tensions culturelles.

L’un des apports majeurs du roman réside dans sa capacité à inscrire cette trajectoire individuelle dans un contexte historique précis : celui des soulèvements du Printemps arabe et de la crise financière européenne. Énard montre comment ces événements globaux influencent directement la vie de son personnage, transformant son parcours en une illustration des effets concrets de l’instabilité régionale. Lekhdar passe ainsi d’un univers religieux relativement structuré à une situation de déracinement où les repères s’effondrent, oscillant entre aspiration à la liberté et tentations radicales.

La question de la radicalisation constitue un fil conducteur essentiel du roman. À travers le personnage de Bassam, ami d’enfance de Lekhdar engagé dans un projet d’attentat, Énard explore les mécanismes par lesquels des individus marginalisés peuvent basculer dans la violence politique. Toutefois, le roman évite toute lecture simpliste : la radicalisation n’est pas présentée comme une fatalité, mais comme le produit d’un ensemble de facteurs — exclusion sociale, désillusion politique, quête de sens — qui s’inscrivent dans un environnement instable.

Sur le plan stylistique, "Rue des voleurs" se distingue de "Zone" par une narration plus classique, mais conserve une forte densité réflexive. Le récit à la première personne permet une immersion dans la subjectivité de Lekhdar, dont les pensées traduisent les tensions entre tradition et modernité, foi et désir, appartenance et exil. Cette focalisation interne renforce la dimension incarnée du roman : l’instabilité géopolitique n’y apparaît pas comme une abstraction, mais comme une expérience vécue, inscrite dans les corps et les trajectoires.

D’un point de vue critique, le roman peut être lu comme une mise en récit des effets sociaux et humains de l’instabilité dans l’espace méditerranéen. Là où "Zone" proposait une vision macroscopique et historique des violences, "Rue des voleurs" en offre une perspective micro, centrée sur l’individu. Cette complémentarité permet de saisir différentes échelles d’analyse : l’une systémique, l’autre expérientielle. En ce sens, Lekhdar incarne une figure paradigmatique de la jeunesse méditerranéenne contemporaine, confrontée à des horizons incertains et à des choix contraints par des dynamiques qui la dépassent.

Enfin, le roman met en lumière la continuité entre les deux rives de la Méditerranée. Loin d’opposer un Sud instable à un Nord stable, Énard montre que les crises circulent : la précarité, la violence et les désillusions affectent également l’Europe, notamment dans le contexte de la crise économique. Cette approche contribue à déconstruire les représentations binaires et à penser la Méditerranée comme un espace profondément interconnecté.

Ainsi, "Rue des voleurs" apparaît comme une œuvre essentielle pour comprendre comment l’instabilité de la Méditerranée orientale - et plus largement méditerranéenne — se traduit dans les trajectoires individuelles. En articulant récit d’apprentissage et analyse implicite des transformations politiques contemporaines, Énard propose une lecture incarnée des déséquilibres régionaux, où l’histoire collective se reflète dans les parcours singuliers.

 

"Boussole" (2017, Mathias Enard, Actes Sud, Babel)

("Compass", trad. angl. 2017) - Prix Goncourt 2015, finaliste du Man Booker International Prize 2017 - Publié en 2015 et récompensé par le Prix Goncourt, "Boussole" constitue une œuvre centrale de Mathias Énard, qui déplace son exploration de la Méditerranée et du Moyen-Orient du registre de la violence vers celui des circulations intellectuelles, culturelles et artistiques. Le roman se déroule au cours d’une nuit d’insomnie à Vienne, durant laquelle Franz Ritter, musicologue autrichien gravement malade, dérive entre souvenirs, rêveries et réflexions érudites, retraçant à la fois son parcours personnel et l’histoire des relations entre l’Europe et l’Orient.

La structure du récit repose, comme dans "Zone", sur une temporalité resserrée — une seule nuit — mais adopte une forme plus méditative que narrative. Le flux de conscience du narrateur organise une vaste constellation de références : compositeurs du XIXe siècle, orientalistes, écrivains, explorateurs et chercheurs qui ont contribué à façonner une fascination européenne pour le Moyen-Orient. À travers ces figures, Énard met en évidence l’intensité et la complexité des échanges intellectuels entre les deux rives de la Méditerranée, déconstruisant l’idée d’une séparation radicale entre Orient et Occident.

Au cœur de cette architecture érudite se trouve la figure de Sarah, chercheuse française spécialiste de l’orientalisme, dont l’absence et l’inaccessibilité structurent la mémoire affective de Franz. Cette relation inachevée fonctionne comme une métaphore des rapports entre Europe et Moyen-Orient : une relation faite d’attirance, de fascination, mais aussi d’incompréhensions et d’asymétries. L’amour impossible devient ainsi une figure narrative permettant d’exprimer la tension entre proximité culturelle et distance politique.

L’un des apports majeurs de "Boussole" réside dans sa capacité à proposer une contre-narration face aux discours contemporains du « choc des civilisations ». En mobilisant une érudition foisonnante, Énard montre que les échanges entre l’Europe et le Moyen-Orient ne sont pas l’exception mais la norme historique : influences musicales, traductions, voyages, collaborations intellectuelles composent un tissu dense de relations croisées. Cette perspective inscrit le roman dans une démarche critique qui vise à réhabiliter une histoire partagée, souvent occultée par les lectures géopolitiques contemporaines centrées sur le conflit.

Cependant, cette célébration des circulations culturelles est constamment traversée par la conscience du présent. Les souvenirs de voyages à Alep, Damas ou Palmyre sont hantés par leur destruction récente, introduisant une dimension tragique dans le récit. Le contraste entre la richesse des échanges passés et la violence actuelle souligne la fragilité de cet héritage commun. L’érudition du texte n’est donc pas seulement cumulative : elle est aussi mélancolique, marquée par la perte et la disparition.

Sur le plan critique, "Boussole" peut être lu comme le complément des œuvres précédentes d’Énard. Là où "Zone" proposait une cartographie des violences méditerranéennes et "Rue des voleurs" une mise en récit de leurs effets sociaux, "Boussole" s’attache à révéler une autre dimension de cet espace : celle des circulations culturelles et des interdépendances intellectuelles. Cette triple approche permet de penser la Méditerranée non seulement comme un espace de conflit, mais aussi comme un lieu de production et de partage de savoirs.

Enfin, le roman interroge la position de l’intellectuel face à la violence du monde. Franz Ritter, figure de l’érudit européen, apparaît à la fois comme dépositaire d’un savoir précieux et comme témoin impuissant de la destruction contemporaine. Cette tension souligne les limites de la connaissance face aux dynamiques géopolitiques, tout en affirmant la nécessité de préserver la mémoire des échanges.

Ainsi, "Boussole" propose une lecture profondément nuancée de l’espace méditerranéen et moyen-oriental. En mettant en lumière l’épaisseur historique des relations culturelles entre Orient et Occident, Énard offre un contrepoint essentiel aux analyses centrées sur l’instabilité et le conflit.


Pierre Blanc & Jean-Paul Chagnollaud, "Atlas du Moyen-Orient. Aux racines de la violence", Autrement, 2016), un très bon atlas de synthèse géopolitique, particulièrement apprécié dans le monde francophone. L’ouvrage propose une centaine de cartes et documents expliquant les conflits du Moyen-Orient (Turquie → Yémen, Égypte → Iran) en croisant histoire, géographie et science politique. Approche par cartes thématiques (frontières, ressources, démographie, religions, etc.). Mise en perspective historique longue, notamment depuis l’effondrement de l’Empire ottoman. Dans la grande tradition française des atlas analytiques (Autrement, La Découverte, Le Monde diplomatique).  Cette forme est moins répandue dans l’édition anglo-saxonne, qui privilégie souvent le manuel universitaire ou l’atlas cartographique pur ...

- "The State of the Middle East Atlas" (Dan Smith) propose une orientation très proche : conflits, ressources, États fragiles, interventions étrangères. 

- Plus géographique et descriptif, et moins géopolitique critique, le "National Geographic Atlas of the Middle East" (2008). 

- Plus académique, un ouvrage universitaire avec cartes et illustrations analysant la géographie physique, la société et la politique régionale, "Middle East: Geography and Geopolitics" (Ewan Anderson). 

 

"The Middle East Today: Political, Geographical and Cultural Perspectives" de Dona J. Stewart (Routledge / Taylor & Francis, 2ᵉ éd. 2012) constitue une introduction globale au Moyen-Orient contemporain : une approche interdisciplinaire (géographie, politique, culture) pour un manuel universitaire de synthèse utilisé dans les cours de Middle East Studies. Le livre est conçu comme un cours complet sur le Moyen-Orient contemporain, organisé en trois grands niveaux, cadre géographique et culturel, formation historique du système régional, problèmes politiques et socio-économiques actuels.  Il aborde notamment la géographie physique et humaine de la région, l’héritage islamique et impérial (ottoman notamment), la formation des États modernes, l’idéologie islamiste, les conflits régionaux, les enjeux économiques et démographiques, les perspectives d’avenir de la région. Le premier chapitre analyse les représentations occidentales du Moyen-Orient, désert, pétrole, violence, terrorisme, oppression des femmes, conflits religieux, et montre qu’elles reflètent souvent une vision simplifiée ou stéréotypée de la région.

La seconde édition intègre des événements récents comme le Printemps arabe, le rôle croissant de la Turquie, les ambitions nucléaires iraniennes, la question du terrorisme après la mort de Ben Laden ...

Enfin très populaire dans le monde anglophone, non pas un atlas, mais une analyse géopolitique fondée sur les cartes expliquant comment la géographie influence les conflits, "Prisoners of Geography", de Tim Marshall (chapitre Moyen-Orient).


La troisième couche conflictuelle est territoriale ... 

Plusieurs conflits du Moyen-Orient sont directement liés à la terre, aux frontières, à l’occupation ou au contrôle d’espaces stratégiques. Le conflit israélo-palestinien en est la manifestation la plus connue et la plus symbolique. Il mêle opposition nationale, enjeu territorial, dimension religieuse et portée internationale. La question de Jérusalem, celle des colonies, du statut des territoires palestiniens et du droit au retour des réfugiés montrent que ce conflit est à la fois local et universel, car il mobilise bien au-delà de ses frontières immédiates. Mais d’autres litiges territoriaux existent également : contrôle du plateau du Golan, tensions frontalières entre États, rivalités maritimes en Méditerranée orientale, ou encore maîtrise des détroits et des voies de passage essentielles au commerce mondial.

 

Le conflit entre Israël et les Palestiniens constitue l’exemple le plus emblématique de rivalité territoriale dans la région.

Il porte sur la souveraineté et le contrôle de territoires situés entre la mer Méditerranée et le Jourdain. Les principales questions territoriales sont le statut de la Cisjordanie, le statut de la bande de Gaza, Jérusalem (revendiquée comme capitale par les deux parties), la question des colonies israéliennes et le tracé des frontières d’un éventuel État palestinien. Ce conflit est particulièrement sensible car il combine territoire, identité nationale et dimension religieuse, ce qui rend toute solution extrêmement complexe.

 

"La Question de Palestine" de Henry Laurens est considérée comme l’une des études historiques les plus complètes jamais écrites sur le conflit israélo-palestinien.

Publiée en cinq volumes entre 1999 et 2015 (Fayard), elle constitue une référence majeure pour les chercheurs, historiens et étudiants en relations internationales. 

Le travail de Laurens couvre plus d’un siècle d’histoire (fin du XIXe siècle à nos jours) en replaçant la question palestinienne dans son contexte global : fin de l’Empire ottoman, Première Guerre mondiale, mandats coloniaux, création d’Israël, guerres israélo-arabes, processus de paix contemporains. L’ensemble représente plus de 3000 pages d’analyse historique. C’est l’une des histoires les plus détaillées du conflit disponibles.

- L’invention de la Terre sainte (1799-1922)

- Le temps des nations (1922-1947)

- L’accomplissement des prophéties (1947-1967)

- Le rameau d’olivier et le fusil du combattant (1967-1982)

- Paix et guerre au Moyen-Orient (1982-2001)

Contrairement à de nombreux ouvrages politiques ou militants, Laurens adopte une méthode d’historien : travail sur archives diplomatiques, analyse critique des sources, contextualisation internationale. Son objectif est d’expliquer comment la question palestinienne s’est construite historiquement, plutôt que de défendre une position politique.

Laurens montre que la question palestinienne n’est pas seulement un conflit local, mais s’inscrit dans plusieurs dynamiques : la fin des empires (ottoman et colonial), la naissance des nationalismes, les rivalités internationales, la Guerre froide, les transformations du Moyen-Orient.  Le conflit devient ainsi un problème international structurant du XXe siècle.

L'auteur nous montre comment plusieurs dimensions se combinent : la dimension nationale (naissance du nationalisme arabe palestinien, développement du sionisme), la dimension territoriale(lutte pour le contrôle de la terre, frontières et colonisation) et la dimension religieuse (l'importance de Jérusalem, l'instrumentalisation religieuse progressive). Laurens insiste sur le fait que le conflit est d’abord politique et national, la dimension religieuse devenant plus centrale plus tard.

L’œuvre est devenue un classique de l’historiographie du Moyen-Orient, largement utilisée dans les universités européennes et très respectée dans la recherche internationale. Elle est souvent comparée aux travaux d’historiens majeurs du conflit ...

 

- Rashid Khalidi, historien palestino-américain, professeur à l’université de Columbia, prvilégie la dimension coloniale du conflit, analyse la formation du nationalisme palestinien et la marginalisation politique des Palestiniens dans le système international.

"The Hundred Years’ War on Palestine" (2020) présente le conflit comme un siècle de lutte entre un projet colonial soutenu par des puissances extérieures et la société palestinienne. Le conflit commence selon lui en 1917 avec la Déclaration Balfour, et se poursuit jusqu’au XXIᵉ siècle. Cette période est structurée autour de six moments de confrontation majeure, dont ...

- la Déclaration Balfour (1917)

- la révolte arabe en Palestine (1936-1939)

- la guerre de 1948 et la Nakba

- la Guerre des Six Jours (1967)

- les accords d’Oslo dans les années 1990

- les conflits récents avec Israël.

Le livre présente ces épisodes comme des phases d’une même lutte historique. Khalidi défend l’idée que le sionisme est un projet de colonisation de peuplement ; qu'il est rendu possible par le soutien de grandes puissances. Il insiste notamment sur le rôle du Royaume-Uni durant le mandat britannique (1917-1948) puis des États-Unis après 1967. Le conflit est donc présenté comme asymétrique, opposant une société colonisée à un projet soutenu par des États puissants. Le livre cherche à corriger ce que Khalidi considère comme l’effacement de la perspective palestinienne dans de nombreux récits du conflit.

Khalidi insiste aussi sur les erreurs et divisions palestiniennes, notamment : l’absence d’institutions politiques solides, les rivalités entre élites, la difficulté à construire une stratégie diplomatique efficace. La défaite palestinienne n’est donc pas expliquée uniquement par des facteurs extérieurs...

 

Autre livre important du même auteur : "Palestinian Identity : the construction of modern national consciousness" (1997).

Un texte fondateur dans l’historiographie du nationalisme palestinien. Son apport principal est d’analyser comment et quand s’est formée une identité nationale palestinienne moderne, en s’appuyant sur des sources historiques (presse arabe, archives ottomanes, mémoires, débats politiques). Un point central du livre est de contester l’idée — souvent avancée dans certains récits politiques — selon laquelle les Palestiniens n’auraient pas développé de conscience nationale avant la création d’Israël. Khalidi montre qu'une conscience collective palestinienne apparaît dès la fin de l’Empire ottoman, surtout à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle ; et que cette conscience se manifeste dans la presse arabe, les mobilisations politiques et les réseaux intellectuels. Le livre démontre donc que le nationalisme palestinien n’est pas une invention tardive, mais qu’il a des racines historiques antérieures à 1948. Et critique de même une autre idée simpliste selon laquelle le nationalisme palestinien serait uniquement une réaction au sionisme.

 

Benny Morris, historien israélien, associé au groupe des « nouveaux historiens israéliens » apparus dans les années 1980 (ces chercheurs ont réexaminé les archives israéliennes ouvertes après 1978). Il privilégie une analyse critique de l’histoire officielle israélienne et a montré que l’exode palestinien de 1948 ne résultait pas seulement d’un départ volontaire, mais aussi d’expulsions et d’opérations militaires. "The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949" (1988) est considéré comme un tournant historiographique majeur, car il remet en question certains récits nationaux israéliens.

L’apport principal du livre est méthodologique.

Morris exploite en effet les archives militaires israéliennes, les archives du gouvernement israélien, des documents de la période de la guerre de Guerre israélo-arabe de 1948. Ces sources deviennent accessibles après plusieurs décennies.

Dans l’historiographie israélienne dominante pendant longtemps, l’explication principale était : les Palestiniens auraient quitté volontairement leurs villages, souvent sur ordre des dirigeants arabes. Morris montre que la réalité est beaucoup plus complexe : expulsions directes par des forces juives, fuite provoquée par les combats, peur de massacres ou d’attaques, effondrement des structures sociales palestiniennes. Il conclut que de nombreux réfugiés ont fui sous contrainte ou ont été expulsés, même si les causes varient selon les régions. Contrairement à d’autres historiens critiques d’Israël, Morris ne conclut pas à un plan centralisé d’expulsion systématique. Sa position est plus nuancée ...

 

Ilan Pappé, historien israélien installé au Royaume-Uni (Université d’Exeter), lui aussi associé aux nouveaux historiens, mais avec une position plus militante. Il a interprété la création d’Israël et la guerre de 1948 comme un processus de nettoyage ethnique planifié (environ 700 000 Palestiniens ont été déplacés, et défend une lecture fortement critique du sionisme et de la politique israélienne. Son ouvrage majeur, "The Ethnic Cleansing of Palestine" (2006) a eu un grand retentissement international, mais il est aussi très controversé, notamment parmi les historiens israéliens. Benny Morris reconnaît des expulsions mais rejette l’idée d’un plan centralisé d’épuration ethnique. Efraim Karsh critique fortement la fiabilité des sources utilisées. Malgré les controverses, l’ouvrage est devenu une référence dans les études postcoloniales et les études sur la Nakba ...

Ces trois historiens sont importants car ils illustrent trois approches historiographiques majeures du conflit : palestinienne / post-coloniale (Khalidi), révisionniste basée sur les archives (Morris), critique radicale du sionisme (Pappé). Leurs travaux sont souvent discutés en parallèle avec ceux de Henry Laurens, qui adopte plutôt une approche historienne classique et diplomatique du conflit.

 

Le plateau du Golan est un territoire stratégique situé entre Israël et la Syrie.

C'est un second exemple. Il est occupé par Israël depuis la guerre des Six Jours en 1967. Israël l’a annexé en 1981, mais cette annexion n’est pas reconnue par la majorité de la communauté internationale.Pour la Syrie, ce territoire reste une région occupée. Le Golan possède une importance militaire et hydrique importante, car il offre une position stratégique dominante et contrôle des ressources en eau.

 

Les rivalités maritimes en Méditerranée orientale 

Les tensions territoriales concernent également les espaces maritimes. Plusieurs pays revendiquent des zones économiques exclusives riches en hydrocarbures en Méditerranée orientale, notamment : la Turquie, la Grèce, Chypre, Israël, le Liban. La découverte de gisements de gaz a renforcé ces rivalités, transformant la région en nouvel espace de compétition énergétique et stratégique.


Une quatrième couche de conflictualité est géostratégique ... 

Le Moyen-Orient est un carrefour entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il concentre des ressources énergétiques majeures, ainsi que des routes maritimes décisives pour l’approvisionnement mondial. Le contrôle du Golfe, du détroit d’Ormuz, de la mer Rouge ou du canal de Suez dépasse largement les intérêts des seuls pays riverains.

C’est pourquoi les rivalités régionales y attirent constamment les grandes puissances extérieures, qu’il s’agisse des États-Unis, de la Russie, ou, de plus en plus, de la Chine.

Dès lors, un conflit local ne reste jamais totalement local : il devient rapidement un enjeu international en raison de ses conséquences sur l’énergie, le commerce, la sécurité maritime et les équilibres diplomatiques.

 

1. La rivalité entre puissances régionales

Plusieurs États cherchent à affirmer leur influence politique, militaire et économique dans la région. Les principales puissances régionales sont : l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie, Israël. 

Chacun de ces acteurs poursuit une stratégie d’influence visant à renforcer sa sécurité et son rôle régional.

- L’Iran cherche à étendre son influence au Moyen-Orient par des alliances politiques et militaires, notamment en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen.

- L’Arabie saoudite tente de contenir cette influence et de préserver son rôle central dans le monde arabe et sunnite.

- La Turquie développe depuis plusieurs années une politique extérieure plus active dans les anciennes zones d’influence de l’Empire ottoman.

- Israël cherche à maintenir sa supériorité militaire et à empêcher l’émergence de menaces stratégiques à ses frontières.

Ces stratégies concurrentes créent un équilibre régional instable, où chaque puissance tente d’empêcher ses rivales d’accroître leur influence.

 

2. Les guerres par procuration (proxy wars)

L’une des caractéristiques majeures des rivalités géostratégiques au Moyen-Orient est l’utilisation de conflits indirects. Au lieu de s’affronter directement, les puissances régionales soutiennent des acteurs locaux : milices, groupes armés, mouvements politiques, gouvernements alliés

Exemples : Syrie (intervention de la Russie et de l’Iran pour soutenir le régime de Bachar al-Assad, soutien de plusieurs puissances régionales à différents groupes d’opposition), Yémen (soutien de l’Iran aux rebelles houthis, intervention militaire de la coalition menée par l’Arabie saoudite), Liban (influence iranienne via le Hezbollah, rivalités politiques impliquant plusieurs puissances régionales). Ces conflits par procuration rendent les guerres plus longues et plus complexes, car plusieurs agendas géopolitiques s’y superposent.

 

3. L’intervention des grandes puissances internationales

Les rivalités du Moyen-Orient attirent également les grandes puissances mondiales. Historiquement, les États-Unis ont joué un rôle central dans la région, notamment pour : garantir la sécurité des routes énergétiques, soutenir certains alliés régionaux, maintenir un équilibre stratégique. La Russie a renforcé son influence, notamment en Syrie, où son intervention militaire a permis de soutenir le régime de Damas. La Chine, quant à elle, développe surtout une présence économique et énergétique croissante, en particulier dans les infrastructures et l’approvisionnement en hydrocarbures. La présence simultanée de ces puissances transforme le Moyen-Orient en espace de compétition stratégique mondiale.

 

Le contrôle des détroits et des passages stratégiques  ..

Certains territoires sont essentiels pour le commerce mondial et la circulation énergétique. Ainsi trois passages constituent dans la région les “chokepoints” majeurs de la mondialisation maritime, où la géographie donne un poids stratégique énorme aux États riverains ...

 

1 - le détroit d’Ormuz entre l’Iran et Oman (Strait of Hormuz)

Longueur : ~160 km - Largeur minimale : ~39 km (voies de navigation d’environ 3 km chacune)

Verrou énergétique mondial : passage étroit reliant le golfe Persique à l’océan Indien par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial. Proximité immédiate de l’Iran, qui peut menacer le trafic maritime et forte militarisation de la zone.

2 - le détroit de Bab el-Mandeb 

Longueur : ~30 km - largeur minimale : ~27 km (divisé par l’île de Perim) - Entre Yemen, Djibouti et Eritrea - Verrou de la route Europe–Asie : passage stratégique reliant l’océan Indien à la mer Rouge et au canal de Suez, essentiel au commerce maritime mondial. Conflits régionaux (notamment la guerre au Yémen), piraterie dans le golfe d’Aden, attaques de missiles ou drones contre les navires. Zone très militarisée, nombreuses bases étrangères à Djibouti (États-Unis, France, Chine, etc.).

3 - le canal de Suez en Égypte

Longueur : ~193 km - Largeur : ~200 à 300 m (selon les sections) - Raccourci maritime intercontinental : canal reliant Méditerranée et mer Rouge, permettant la principale route commerciale entre Europe et Asie. Canal artificiel étroit (blocage possible, exemple du porte-conteneurs Ever Given), dépendance au trafic mondial Europe–Asie (L’un des axes commerciaux les plus importants de la mondialisation), vulnérabilité aux crises régionales. C’est le seul des trois passages entièrement contrôlé par un seul État, la Suez Canal Authority.

Même s’ils ne sont pas toujours contestés territorialement, leur contrôle représente un enjeu stratégique majeur dans les rapports de puissance.

Cinq ouvrages majeurs (souvent considérés comme des références) pour comprendre la géopolitique du Golfe persique, et donc indirectement le rôle central du détroit d’Ormuz. Ils sont très utilisés dans les études stratégiques et universitaires ...

 

"Security and Territoriality in the Persian Gulf: A Maritime Political Geography" (Pirouz Mojtahed-Zadeh, 1999) - Probablement l’ouvrage académique le plus solide sur la dimension géopolitique et territoriale du Golfe. Ce livre analyse les frontières maritimes du Golfe persique, les rivalités territoriales (Iran, Oman, Émirats, Arabie saoudite), la sécurité maritime et les routes pétrolières, le rôle stratégique du détroit d’Ormuz dans les rapports de puissance. C’est une référence dans les études de géographie politique maritime.

- "The Persian Gulf: A Political and Economic History of Five Port Cities 1500–1730" (Willem Floor, 2006) - Un ouvrage classique d’histoire du Golfe. Ce livre montre comment les ports du Golfe ont structuré le commerce mondial entre l'Inde, la Perse, le monde arabe, l'Europe. Il explique aussi comment le Strait of Hormuz est devenu dès l’époque moderne un passage stratégique du commerce maritime. Très utile pour comprendre les racines historiques du rôle stratégique du Golfe.

- Allen James Fromherz, "The Center of the World: A Global History of the Persian Gulf from the Stone Age to the Present" (2012) - Une grande synthèse historique couvrant plusieurs millénaires : commerce antique et médiéval, rivalités impériales (Portugal, Perse, Empire ottoman, Royaume-Uni), révolution pétrolière du XXᵉ siècle, tensions contemporaines. Probablement la meilleure introduction historique générale sur le Golfe.

- F. Gregory Gause III, "The International Relations of the Persian Gulf" (2010)- Un ouvrage majeur de relations internationales sur la région. Il analyse la rivalité entre Iran et Saudi Arabia, la sécurité régionale, le rôle des États-Unis, l'importance stratégique des routes pétrolières comme le détroit d’Ormuz. Une référence académique pour la géopolitique contemporaine du Golfe.

 

"The Strait of Hormuz Gambit: Global Energy Security in an Era of Geopolitical Turmoil" (Hichem Karoui) - Un livre récent consacré directement au détroit d’Ormuz et qui examine la sécurité énergétique mondiale, les tensions entre Iran, États du Golfe et puissances occidentales, les scénarios de blocage du détroit et leurs conséquences économiques. Intéressant pour comprendre les enjeux contemporains (énergie, conflits, stratégie navale).


PROXY WARS - C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le rôle central des GUERRES PAR PROCURATION, ou conflits « proxy ». Le Moyen-Orient est sans doute la région où cette logique est la plus visible ..

 Au lieu de s’affronter directement, plusieurs puissances régionales soutiennent des acteurs locaux — milices, groupes armés, partis politiques ou gouvernements alliés — afin de défendre leurs intérêts. Le Liban, la Syrie, l’Irak ou le Yémen sont devenus des terrains de confrontation indirecte entre puissances rivales.

Cette situation aggrave la violence des conflits, car elle multiplie les acteurs, brouille les responsabilités et rend les solutions diplomatiques beaucoup plus difficiles.

Une guerre n’y oppose pas seulement deux camps identifiables ; elle résulte souvent d’un enchevêtrement d’agendas locaux, régionaux et internationaux.

 

La guerre civile syrienne constitue l’un des exemples les plus révélateurs de cette dynamique. Débutée en 2011, elle s’est progressivement transformée en un conflit régional et international impliquant de multiples acteurs. Le régime de Bachar al-Assad a bénéficié du soutien militaire de l’Iran et de la Russie, tandis que différentes puissances régionales ont soutenu certains groupes d’opposition. La Syrie est ainsi devenue un espace où se croisent des intérêts stratégiques multiples, transformant une crise interne en conflit internationalisé.

Le conflit au Yémen illustre également cette logique de guerre par procuration. Depuis 2015, les rebelles houthis, soutenus politiquement et militairement par l’Iran, affrontent le gouvernement yéménite appuyé par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Au-delà de la guerre civile yéménite, ce conflit reflète la rivalité stratégique entre Riyad et Téhéran pour l’influence dans la péninsule arabique et dans la région du Golfe.

Le Liban représente un autre exemple significatif. L’influence de l’Iran s’y manifeste notamment à travers le Hezbollah, organisation politico-militaire qui joue un rôle majeur dans la vie politique et sécuritaire du pays. Cette présence illustre la manière dont certains acteurs non étatiques peuvent devenir des instruments d’influence dans les rivalités régionales.

Dans "Beware of Small States: Lebanon, Battleground of the Middle East" (2010), David Hirst nous montre comment de petits États peuvent facilement devenir des terrains d’affrontement indirect entre grandes puissances ...

Hirst explique comment, après leur expulsion de Jordanie en 1970, les combattants palestiniens se sont installés au Liban. Le pays devient alors une base pour la lutte contre Israël. Le territoire libanais sert de plateforme pour un conflit qui n’est pas d’abord libanais. Israël riposte militairement au Liban contre l’OLP. Les acteurs libanais sont alors entraînés dans un conflit régional qui n'est pas le leur. Il montre ensuite que la guerre civile de 1975 n’est pas seulement un affrontement interne entre communautés, mais que les factions reçoivent armes, financement et soutien politique de puissances extérieures, et que les alliances locales reflètent les rivalités régionales. Et lorsque la Syrie intervient officiellement en 1976 pour stabiliser le Liban, c'est d'abord pour contrôler la politique libanaise, empêcher une victoire totale des Palestiniens et limiter l’influence israélienne : les milices libanaises deviennent des instruments de la stratégie syrienne. Enfin, Hirst décrit la création du Hezbollah dans les années 1980 avec la formation par les Gardiens de la révolution iraniens et le soutien logistique syrien : le Hezbollah devient un acteur non étatique soutenu par une puissance régionale pour combattre Israël ...

 

Ces guerres par procuration contribuent à complexifier les conflits et à prolonger leur durée. En multipliant les acteurs impliqués et en superposant plusieurs agendas politiques, elles rendent les solutions diplomatiques plus difficiles à atteindre. Les négociations doivent alors intégrer non seulement les acteurs locaux, mais aussi les puissances régionales et internationales qui les soutiennent.

Plus largement, cette logique de conflits indirects renforce l’instabilité du Moyen-Orient ...

Les guerres par procuration favorisent la fragmentation des États, l’émergence de milices armées et la persistance de zones d’affrontement où les rivalités régionales se projettent durablement. Comme le souligne le politologue Fawaz A. Gerges dans The New Middle East, ces dynamiques contribuent à transformer plusieurs pays de la région en espaces de compétition stratégique où les crises locales deviennent rapidement des enjeux internationaux.

Ainsi, les guerres par procuration constituent aujourd’hui l’un des mécanismes centraux de la conflictualité au Moyen-Orient. Elles illustrent la manière dont les rivalités de puissance, les fractures religieuses et les enjeux territoriaux s’entremêlent pour produire des conflits à la fois locaux et profondément internationalisés ...


Le chapitre “Proxy Wars in the Middle East” de Shahram Akbarzadeh et William Gourlay dans le "Routledge Handbook of Proxy Wars" (2023) propose une analyse synthétique du rôle central des guerres par procuration dans la politique régionale contemporaine.

Les auteurs expliquent que la montée des guerres par procuration est liée à plusieurs transformations régionales :

1. L’effondrement ou la fragilisation des États

Les crises politiques et les guerres civiles ont créé des espaces de compétition géopolitique où les puissances régionales peuvent intervenir.

2. Les conséquences du Printemps arabe

Les soulèvements de 2011 ont profondément déstabilisé la région et ouvert de nouvelles opportunités d’intervention extérieure.

3. La fragmentation du système régional

Le Moyen-Orient ne dispose pas d’un système de sécurité régional stable, ce qui encourage les États à agir unilatéralement via des proxies.

Ces dynamiques ont contribué à transformer plusieurs conflits locaux en arènes de rivalité stratégique régionale.

 

Akbarzadeh et Gourlay concluent que les proxy wars sont devenues un mécanisme central de la géopolitique régionale.

Leur analyse met en évidence que :

- les guerres du Moyen-Orient sont désormais hautement internationalisées

- les acteurs non étatiques jouent un rôle stratégique majeur

- les rivalités entre puissances régionales structurent la plupart des conflits.

En conséquence, les auteurs estiment que les proxy wars constituent l’une des caractéristiques dominantes du système de sécurité du Moyen-Orient contemporain.


Cette accumulation de rivalités explique pourquoi les crises au Moyen-Orient sont imprévisibles et leur propagation très rapide. 

Une tension locale peut, en quelques jours, activer plusieurs réseaux de solidarité ou de confrontation : mobilisation de groupes armés alliés, intervention diplomatique ou militaire d’États voisins, réactions des grandes puissances, hausse du prix du pétrole, perturbation des routes commerciales, radicalisation de l’opinion publique dans d’autres pays. Là où, dans d’autres régions, un conflit peut rester circonscrit, le Moyen-Orient fonctionne comme un espace de résonance. Chaque crise touche immédiatement des intérêts multiples et déclenche des effets bien au-delà de son point de départ.

 

Deux livres sont souvent utilisés dans les cours de relations internationales et de sécurité...

 

"Routledge Handbook of Proxy Wars" (Assaf Moghadam, Vladimir Rauta & Michel Wyss (eds.), 2023) 

Constitue aujourd’hui l’une des synthèses académiques les plus complètes sur les guerres par procuration. Il rassemble plusieurs dizaines de chercheurs en relations internationales, sécurité et études stratégiques afin d’analyser les proxy wars sous leurs dimensions théoriques, historiques, juridiques et empiriques. 

1. L’un des apports fondamentaux du Handbook est de proposer une cartographie complète des approches théoriques permettant d’étudier les proxy wars.

Les chapitres initiaux examinent plusieurs cadres analytiques ...

- les logiques causales expliquant pourquoi les États utilisent des proxies

- les modèles formels et quantitatifs appliqués aux conflits indirects

- les liens entre soutien étatique au terrorisme, actions clandestines et guerres par procuration

les questions juridiques et normatives liées à ces pratiques.

L’ouvrage contribue ainsi à institutionnaliser l’étude des proxy wars comme champ spécifique des études stratégiques, alors que le concept restait auparavant fragmenté dans la littérature.

2. Contrairement à de nombreux travaux centrés uniquement sur la guerre froide ou sur les conflits contemporains, le Handbook propose une analyse historique étendue. Les auteurs examinent notamment :

- les guerres par procuration dans l’histoire longue

- les conflits de l’entre-deux-guerres (ex. guerre civile espagnole)

- les proxy wars de la guerre froide

- l’évolution du phénomène depuis 1945 jusqu’au XXIᵉ siècle.

L’un des apports majeurs est de montrer que les proxy wars ne sont pas un phénomène nouveau, mais qu’elles prennent aujourd’hui des formes plus hybrides et plus complexes.

3. L’ouvrage met particulièrement l’accent sur la diversité des acteurs impliqués dans les guerres par procuration. Il analyse notamment les milices et groupes armés, les tribus et structures sociales locales, les organisations criminelles, les diasporas transnationales qui financent ou soutiennent certains acteurs.

Cette approche montre que les proxy wars ne sont pas seulement des conflits entre États : elles impliquent des réseaux hybrides d’acteurs étatiques et non étatiques.

4. Un autre apport majeur du livre est l’analyse des relations entre les États sponsors et leurs forces par procuration. Les chapitres consacrés aux dynamiques des proxy wars examinent :

- les mécanismes de contrôle des proxies

- les stratégies de financement, armement et formation

- les dilemmes éthiques et juridiques liés à l’utilisation de forces intermédiaires

- les conditions de terminaison des proxy wars et leurs conséquences politiques.

Ces analyses mettent en évidence un problème central : les sponsors cherchent à exploiter les proxies sans perdre le contrôle sur eux, ce qui crée souvent des tensions et des effets imprévus.

5. L’ouvrage inclut également plusieurs analyses régionales comparatives, permettant de comprendre comment les proxy wars se manifestent dans différents contextes géopolitiques.

Les études de cas portent notamment sur le Moyen-Orient, l’Afrique et la Corne de l’Afrique, 

l’espace post-soviétique, l’Asie du Sud, l’Amérique latine.

Dans le cas du Moyen-Orient, certains chapitres montrent que des puissances régionales comme l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis utilisent des forces proxy pour accroître leur influence et éviter un affrontement direct entre États.

6. La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux transformations futures des proxy wars.

Elle explore notamment le rôle croissant du cyberespace dans les conflits indirects, la place des proxy wars dans la compétition stratégique entre grandes puissances, la possibilité d’un retour des guerres par procuration dans la rivalité entre puissances majeures.

L’ouvrage montre que les proxy wars risquent de devenir une forme dominante de conflictualité internationale dans les décennies à venir.

 

"Understanding the New Proxy Wars: Battlegrounds and Strategies Reshaping the Greater Middle East" (Peter Bergen et al., 2022) - Analyse les conflits indirects impliquant Iran, Arabie saoudite, Turquie, Russie et États-Unis. Montre comment les acteurs utilisent milices, groupes armés et partenaires locaux. L’ouvrage contribue à expliquer pourquoi les conflits contemporains au Moyen-Orient sont de plus en plus indirects, fragmentés et internationalisés.

 

1. - L’un des objectifs centraux du livre est de dépasser la définition classique héritée de la guerre froide. Pendant la guerre froide, les guerres par procuration étaient essentiellement des conflits indirects entre deux superpuissances (États-Unis et URSS) qui soutenaient des acteurs locaux. Or, les auteurs montrent qu’aujourd’hui, 

- les acteurs régionaux jouent un rôle aussi important que les grandes puissances

- les acteurs non étatiques (milices, groupes armés, sociétés militaires privées) ont acquis une autonomie stratégique

- les conflits se déroulent dans un environnement multipolaire et globalisé.

Le livre affirme ainsi que « les proxy wars ne sont plus seulement l’outil des grandes puissances », mais aussi des puissances régionales comme l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis.

2 - Les conflits par procuration ne peuvent pas être expliqués uniquement par les rivalités géopolitiques.

Les auteurs démontrent que le succès ou l’échec d’une stratégie par procuration dépend fortement de facteurs locaux : réseaux sociaux et communautaires, structures économiques locales, rivalités tribales ou religieuses, légitimité politique des groupes armés. Les chapitres empiriques (notamment sur la Syrie, la Libye et le Yémen) reposent sur travaux de terrain, interviews et collecte de données locales, ce qui constitue un apport méthodologique important.

Conclusion clé : un groupe armé peut être militairement efficace mais incapable de gouverner les territoires conquis, ce qui limite les gains stratégiques des puissances qui le soutiennent.

3. - L’ouvrage propose également une analyse comparative des stratégies des États sponsorisant des forces par procuration.

- Iran : stratégie structurée et cohérente, rôle central du Corps des Gardiens de la Révolution (IRGC-Qods Force), logique de « défense avancée » (forward defense) via des milices alliées (Hezbollah, milices chiites irakiennes, Houthis).

- Russie : recours à des sociétés militaires privées, notamment le groupe Wagner, combinaison d’outils militaires, économiques et informationnels.

- Monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats) : stratégie plus réactive et fragmentée, soutien à divers groupes armés dans des conflits comme la Libye ou le Yémen.

Le livre met ainsi en évidence des modèles nationaux de proxy warfare.

4. Une analyse empirique des principaux théâtres de proxy wars

L’ouvrage s’appuie sur plusieurs études de cas majeures, Syrie, Libye, Yémen, Irak et Ukraine (dimension comparative). Ces conflits illustrent la manière dont les rivalités régionales et internationales transforment des guerres civiles en conflits internationalisés par procuration.

5. Une conclusion stratégique : les limites des guerres par procuration

Un des enseignements majeurs du livre est la faible efficacité stratégique des proxy wars sur le long terme. Les auteurs montrent que ces conflits ..

- permettent souvent de renverser un adversaire ou affaiblir un régime

- mais échouent fréquemment à stabiliser un territoire ou reconstruire un ordre politique durable.

Autrement dit, les proxy wars sont efficaces pour détruire, mais rarement pour construire un ordre politique viable.

 

La criticité des rivalités dans le Middle East est donc particulièrement élevée ...

- Elle se mesure d’abord sur le plan régional, par l’instabilité chronique qu’elles entretiennent : fragmentation de certains États, cycles de violence, affaiblissement des institutions, crises humanitaires massives. 

- Elle se mesure ensuite sur le plan international, car le Moyen-Orient agit comme un multiplicateur de risques pour l’ensemble du système mondial. Les marchés énergétiques, les flux commerciaux, les politiques migratoires, la sécurité internationale et même les relations entre grandes puissances peuvent être affectés par un basculement régional. 

La zone n’est pas seulement instable ; elle est stratégiquement décisive.

Ainsi, affirmer que le Moyen-Orient est l’une des régions les plus sensibles du monde revient à reconnaître cette réalité fondamentale : il ne s’agit pas d’un simple ensemble de conflits juxtaposés, mais d’un système de rivalités imbriquées. Ce qui le rend singulier, ce n’est pas seulement l’intensité de chaque tension prise isolément, mais la manière dont toutes se croisent sur un espace réduit, chargé d’histoire, d’identités, de ressources et d’intérêts mondiaux.


Le Moyen-Orient constitue une vaste région située au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique.

Cet espace se caractérise par une grande diversité géographique : zones désertiques immenses, chaînes montagneuses, bassins fluviaux historiques et mers stratégiques. Sa configuration physique a profondément influencé l’histoire politique, économique et stratégique de la région.

On peut distinguer plusieurs grands ensembles géographiques structurants : le Levant, la péninsule Arabique, et la Mésopotamie élargie incluant l’Iran, auxquels s’ajoute un espace maritime central, le golfe Persique, relié à l’océan Indien par le détroit d’Ormuz, l’un des passages maritimes les plus stratégiques du monde.

 

La géographie physique du Moyen-Orient — déserts, montagnes, bassins fluviaux et espaces maritimes stratégiques — joue un rôle fondamental dans la compréhension de sa géopolitique. Trois grands ensembles structurent la région :

- le Levant, interface méditerranéenne et carrefour historique

- la péninsule Arabique, dominée par les déserts mais riche en hydrocarbures

- la Mésopotamie et l’Iran, région historique entre fleuves et montagnes.

Au cœur de cet ensemble se trouve le golfe Persique, dont l’accès par le détroit d’Ormuz constitue l’un des points névralgiques de l’économie mondiale et de la géopolitique contemporaine.

 

1. Le Levant : carrefour entre Méditerranée et monde arabe

Le Levant correspond à la façade orientale de la Méditerranée. Cette région comprend : Israël, Liban, Syrie, Jordanie, Territoires palestiniens. Historiquement, cet espace constitue un pont géographique entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, traversé depuis l’Antiquité par des routes commerciales et des migrations humaines.

Géographie physique

Le Levant se caractérise par une succession de reliefs parallèles : les plaines littorales méditerranéennes, les chaînes montagneuses du Liban et de l’Anti-Liban, les plateaux et vallées intérieures. Le système fluvial est relativement limité, mais certains cours d’eau jouent un rôle important, notamment : le Jourdain, qui traverse Israël et la Jordanie, l’Oronte, en Syrie et au Liban. La région présente un contraste marqué entre : climat méditerranéen sur les côtes et zones semi-arides ou désertiques vers l’intérieur.

Importance géopolitique

Le Levant constitue l’un des espaces les plus sensibles du Moyen-Orient. Il concentre plusieurs lignes de fracture : conflit israélo-palestinien, rivalités régionales impliquant la Syrie, l’Iran et Israël, présence de puissances internationales.

Sa position stratégique entre la Méditerranée et l’intérieur du Moyen-Orient lui confère une importance historique majeure.

 

2. La péninsule Arabique : un espace désertique riche en hydrocarbures

La péninsule Arabique constitue l’une des plus grandes péninsules du monde. Elle est bordée par la mer Rouge à l’ouest, le golfe Persique au nord-est, l’océan Indien au sud. Elle comprend plusieurs États : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman, Yémen.

Géographie physique

La péninsule est dominée par de vastes zones désertiques : le Rub al-Khali (« quart vide »), l’un des plus grands déserts de sable du monde, les plateaux désertiques du Najd. Les zones habitables se concentrent le long des côtes et dans quelques oasis intérieures. Les chaînes montagneuses les plus importantes se trouvent au sud-ouest, au Yémen et en Oman, où les précipitations sont plus importantes.

Importance économique et géopolitique

La péninsule Arabique possède certaines des plus grandes réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel. Les États du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar, jouent un rôle central dans les marchés énergétiques mondiaux. 

Ces pays sont également regroupés dans une organisation régionale : le Conseil de coopération du Golfe (CCG).

 

3. La Mésopotamie et l’Iran : un espace historique entre fleuves et montagnes

La région de Mésopotamie correspond au bassin des fleuves Tigre et Euphrate, situé principalement en Irak. Elle s’étend aujourd’hui entre l’Irak, l’ouest de l’Iran, certaines régions de Syrie et de Turquie. Cette zone constitue l’un des berceaux historiques des premières civilisations urbaines, notamment les civilisations sumérienne, babylonienne et assyrienne.

Géographie physique

La Mésopotamie se caractérise par des plaines alluviales fertiles dans les bassins du Tigre et de l’Euphrate, des zones désertiques à l’ouest, des montagnes à l’est. L’Iran, situé à l’est de la Mésopotamie, présente une géographie différente : un vaste plateau intérieur, les chaînes montagneuses du Zagros et de l’Alborz, des déserts centraux. Ces reliefs ont longtemps contribué à structurer les frontières politiques et culturelles de la région.

 

4. Le golfe Persique : un espace maritime stratégique

Le golfe Persique constitue l’un des espaces maritimes les plus importants du Moyen-Orient. Il sépare l’Iran de la péninsule Arabique et s’étend sur plus de 1 000 kilomètres de long environ. Les États riverains sont Iran, Irak, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman. Le golfe est relativement peu profond et forme une mer semi-fermée reliée à l’océan Indien.

Importance économique

Cette région concentre certaines des plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde. Le pétrole constitue la principale ressource économique de nombreux États riverains. Les exportations pétrolières transitent principalement par voie maritime.

 

5. Le détroit d’Ormuz : un passage stratégique mondial

Le détroit d’Ormuz constitue l’un des points géostratégiques les plus sensibles de la planète.

Il relie : le golfe Persique au golfe d’Oman, puis à l’océan Indien. Le détroit se situe entre : 

l’Iran au nord, Oman et les Émirats arabes unis au sud. À son point le plus étroit, il mesure environ 30 à 40 kilomètres de largeur.

Importance stratégique

Chaque jour, une part considérable du commerce mondial d’énergie transite par ce passage maritime. Environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole y circule. Ainsi, toute perturbation du trafic dans ce détroit pourrait avoir des conséquences majeures pour l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz constitue donc un enjeu central dans les rivalités géopolitiques régionales, notamment entre : Iran, États arabes du Golfe, puissances extérieures comme les États-Unis.


L’étude du Moyen-Orient constitue aujourd’hui l’un des champs les plus dynamiques et controversés des sciences sociales contemporaines. 

Historiens, politologues, sociologues et économistes s’y affrontent autour de questions fondamentales concernant les causes des crises politiques, la persistance de l’autoritarisme, le rôle de la religion ou encore les trajectoires de développement économique.

Depuis les années 1970, ce champ a profondément évolué. Les premières analyses, largement centrées sur la diplomatie, les relations internationales et les conflits régionaux, ont progressivement laissé place à des approches plus diversifiées : histoire sociale, sociologie politique, économie institutionnelle et anthropologie du quotidien. Des ouvrages influents tels que "A History of the Arab Peoples" de Albert Hourani, "Over-Stating the Arab State" de Nazih Ayubi, ou encore "Life as Politics" de Asef Bayat ont contribué à renouveler profondément l’analyse de la région.

Aujourd’hui, plusieurs débats structurent ce champ intellectuel. Ils opposent différentes écoles d’analyse et influencent directement l’interprétation des crises et transformations politiques du Moyen-Orient.

 

1. Colonialisme ou dynamiques internes ?

L’un des débats les plus anciens concerne les causes historiques des crises contemporaines de la région. 

Une première école insiste sur l’héritage du colonialisme et des interventions impériales européennes. Les frontières politiques et les structures étatiques auraient été largement façonnées par les puissances européennes après la World War I. Cette perspective est illustrée par des ouvrages comme "A Peace to End All Peace" de David Fromkin, qui souligne le rôle des décisions diplomatiques européennes, notamment l’Sykes-Picot Agreement.

D’autres chercheurs mettent cependant davantage l’accent sur les dynamiques internes : structures étatiques, élites politiques, institutions administratives ou transformations sociales. Les travaux de Nazih Ayubi ou de Roger Owen ont particulièrement insisté sur ces facteurs.

 

2. L’exceptionnalisme du Moyen-Orient

Un second débat majeur concerne la question de l’exceptionnalisme politique de la région.

Certains chercheurs affirment que le Moyen-Orient possède des caractéristiques spécifiques expliquant la persistance de l’autoritarisme. Cette perspective met souvent l’accent sur le rôle de la religion, la faiblesse des institutions représentatives ou certaines structures historiques.

L’ouvrage "Islamic Exceptionalism" de Shadi Hamid illustre ce débat en soulignant la centralité persistante de la religion dans la politique des sociétés musulmanes.

D’autres chercheurs rejettent cette idée et adoptent une approche comparée, estimant que les dynamiques observées dans la région peuvent être expliquées par des variables similaires à celles d’autres régions du monde (institutions, coalitions sociales, structures économiques). Cette approche est notamment développée dans "Politics in the Middle East" de Ellen Lust.

 

3. Islam politique : obstacle ou forme de modernité ?

Le rôle politique de l’islam constitue l’un des débats les plus sensibles dans l’étude du Moyen-Orient. 

Une première approche considère l’islam politique comme un obstacle à la démocratisation, en raison de la difficulté de concilier certaines interprétations religieuses avec les principes de la démocratie libérale.

Une seconde perspective considère au contraire les mouvements islamistes comme des formes modernes de mobilisation politique. Les organisations islamistes sont analysées comme des acteurs politiques comparables aux partis idéologiques du XXᵉ siècle.

Les débats autour des Muslim Brotherhood ont été particulièrement importants dans cette littérature. Les travaux de Jillian Schwedler ou de Nathan J. Brown ont notamment analysé la participation politique des mouvements islamistes.

 

4. La signification du Printemps arabe

Les événements du Arab Spring ont relancé les débats sur les trajectoires politiques de la région. Certains chercheurs y voient une révolution démocratique inachevée comparable aux transitions politiques observées en Europe de l’Est ou en Amérique latine. D’autres analystes interprètent ces événements comme des révoltes sociales sans transformation institutionnelle durable, en raison de la résilience des appareils autoritaires. Les travaux de Marc Lynch, notamment "The Arab Uprising" (2012), ont largement contribué à ce débat.

 

5. Le rôle de la religion dans les conflits régionaux

Les conflits du Moyen-Orient sont souvent interprétés à travers le prisme des identités religieuses. Certains chercheurs soulignent l’importance des divisions confessionnelles, notamment la rivalité entre Iran et Saudi Arabia. Cette perspective est développée dans "The Shia Revival" de Vali Nasr. D’autres chercheurs estiment cependant que ces divisions sont souvent instrumentalisées par des acteurs politiques et que les conflits sont principalement motivés par des rivalités géopolitiques.

 

6. Autoritarisme résilient ou transition politique ?

La persistance des régimes autoritaires constitue l’un des grands puzzles de la science politique comparée. Certains chercheurs parlent d’« autoritarisme résilient », soulignant la capacité des régimes à se maintenir grâce à des institutions politiques et des réseaux clientélistes. Les analyses institutionnelles développées par Nazih Ayubi ou Ellen Lust ont montré que les régimes autoritaires reposent souvent sur des structures politiques sophistiquées.

D’autres chercheurs estiment cependant que les transformations sociales — urbanisation, éducation et mobilisation citoyenne — pourraient progressivement provoquer des transitions politiques.

 

7. Le rôle des puissances étrangères

Les spécialistes débattent également du poids réel des interventions extérieures dans les dynamiques politiques de la région. Certains analystes mettent l’accent sur les politiques des grandes puissances, notamment les stratégies des United States et de la Russia. D’autres chercheurs insistent davantage sur les dynamiques locales et régionales. Les travaux de Fawaz A. Gerges ou de Marc Lynch illustrent ces approches.

 

8. L’impact du pétrole et la théorie de l’État rentier

La théorie de l’État rentier constitue une explication importante des régimes politiques de la région. Selon cette théorie, les revenus tirés des ressources naturelles — notamment le pétrole — permettent aux États de financer leurs politiques sans dépendre de la taxation des citoyens. Cette situation réduirait les pressions pour la démocratisation. Cette approche a été développée notamment par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani.

Toutefois, certains chercheurs critiquent cette théorie en soulignant qu’elle simplifie la diversité des trajectoires politiques et économiques du Moyen-Orient.

 

9. Les causes du radicalisme islamiste

Les origines du djihadisme contemporain constituent également un sujet de débat majeur.

Les chercheurs avancent plusieurs explications ..

- interventions militaires étrangères

- marginalisation sociale et politique

- dynamiques idéologiques transnationales.

L’essor de groupes comme Islamic State a intensifié ces discussions. Les travaux de Fawaz A. Gerges ou de Olivier Roy sont particulièrement influents dans ce domaine.

 

10. Le rôle de la société civile et des mobilisations sociales

Enfin, un débat important concerne la capacité des mobilisations sociales à transformer les systèmes politiques. Les travaux de Asef Bayat, notamment dans "Life as Politics", mettent en avant le rôle des actions quotidiennes des citoyens ordinaires et le concept de « non-movements ». D’autres chercheurs estiment cependant que les institutions politiques et les élites restent les facteurs déterminants des transformations politiques.


Une douzaine d'événements historiques expliquent une grande partie de la géopolitique du Moyen-Orient depuis 1918. Ensemble, ils ont façonné les frontières, les conflits et les rivalités actuelles de la région ...

 

1916. – L’accord Sykes-Picot (1916, Sykes Picot Agreement)

L’accord Sykes-Picot marque le début du redécoupage colonial du Moyen-Orient après la chute de l’Empire ottoman. En traçant des frontières selon les intérêts européens plutôt que selon les réalités locales, il a profondément influencé la carte politique et les tensions géopolitiques de la région jusqu’à aujourd’hui. C'est Le l’une des racines historiques de nombreux conflits régionaux, notamment en Irak et en Syrie...

L’Accord Sykes‑Picot est un accord secret signé en 1916 pendant la Première Guerre mondiale entre le Royaume‑Uni et la France, avec l’accord de l’Empire russe. Il prévoit le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman après la guerre. Cet accord est souvent considéré comme un moment fondateur de la géopolitique moderne du Moyen-Orient.

Au début du XXᵉ siècle, l’Empire ottoman domine encore une grande partie du Moyen-Orient (Syrie, Irak, Palestine, Jordanie, Liban). Pendant la guerre, les puissances européennes anticipent la défaite ottomane et négocient secrètement le partage de ces territoires.

Deux diplomates donnent leur nom à l’accord : Mark Sykes (britannique) et François Georges‑Picot (français), leur objectif : définir les zones d’influence coloniale au Moyen-Orient.

L’accord divise la région en zones de contrôle direct ou d’influence, 

- Zone française : côte syrienne et libanaise, influence sur l’intérieur de la Syrie

- Zone britannique : Mésopotamie (futur Irak), influence sur la Transjordanie

- La Palestine est placée sous administration internationale.

Après la guerre, ces zones deviennent des mandats confiés par la Société des Nations, mandat français sur Syrie et Liban, mandat britannique sur Irak, Jordanie et Palestine mandataire.

 

L’accord a eu plusieurs effets durables ...

- Création de frontières artificielles

Les frontières ont été tracées sans tenir compte des réalités ethniques ou religieuses (Arabes, Kurdes, sunnites, chiites, etc.), ce qui a favorisé des tensions durables.

- Origine de plusieurs États actuels

Les États modernes du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Jordanie, Liban) découlent en grande partie de ce découpage.

- Sentiment de trahison dans le monde arabe

Les Britanniques avaient parallèlement encouragé la Révolte arabe de 1916 en promettant l’indépendance arabe. La révélation de l’accord en 1917 par la Russie soviétique provoque donc un profond sentiment de trahison.

 

1917. – La déclaration Balfour (1917, Balfour Declaration)

La Déclaration Balfour est un engagement britannique en faveur d’un foyer national juif en Palestine. En soutenant simultanément des projets politiques incompatibles (indépendance arabe et implantation juive), elle a contribué à poser les bases historiques du conflit israélo-palestinien qui structure encore aujourd’hui la géopolitique du Moyen-Orient.

La Déclaration Balfour est une déclaration officielle publiée le 2 novembre 1917 par le gouvernement du Royaume-Uni pendant la Première Guerre mondiale. Elle exprime le soutien britannique à la création d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine mandataire.

Ce texte est souvent considéré comme un moment fondateur du conflit israélo-palestinien.

Le contexte de la déclaration ..

À la fin de la Première Guerre mondiale, la région appartient encore à l’Empire ottoman, mais les puissances européennes préparent déjà l’organisation politique du Moyen-Orient.

Le gouvernement britannique cherche à renforcer son influence dans la région stratégique du Moyen-Orient, obtenir le soutien de certaines communautés juives internationales pour l’effort de guerre, et préparer l’administration future de la Palestine.

La déclaration prend la forme d’une lettre du ministre britannique des Affaires étrangères Arthur James Balfour adressée à Lionel Walter Rothschild, représentant du mouvement Sionisme au Royaume-Uni.

La déclaration affirme que ...

- le gouvernement britannique voit favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ;

- qu'il il soutiendra cet objectif sans porter atteinte aux droits civils et religieux des populations non juives vivant dans la région.

Cependant, le texte reste volontairement ambigu : il ne parle pas explicitement d’un État juif et ne définit pas les limites territoriales de ce foyer national.

Les conséquences géopolitiques ...

- Encouragement au projet sioniste : la déclaration donne une légitimité internationale au mouvement sioniste, qui vise à créer un État juif en Palestine. Elle favorise l’augmentation de l’immigration juive dans la région.

- Opposition des populations arabes : les Arabes palestiniens, majoritaires à l’époque, perçoivent cette déclaration comme une promesse faite sur leur territoire sans leur consentement.

- Intégration dans le mandat britannique : après la guerre, la Société des Nations confie la Palestine au Royaume-Uni sous la forme du Mandat britannique pour la Palestine (1920-1948). La Déclaration Balfour devient alors une base juridique du mandat.

- Origine du conflit israélo-palestinien : les tensions entre communautés juives et arabes s’intensifient durant l’entre-deux-guerres et culminent avec la création de l’Israël en 1948, les guerres israélo-arabes, et la persistance du conflit israélo-palestinien.

 

1948. – La création d’Israël (1948, Arab Israeli War)

La création d’Israël en 1948 marque la fin du mandat britannique en Palestine et le début d’un conflit majeur au Moyen-Orient. La guerre qui suit redéfinit les frontières de la région et provoque l’exode massif des Palestiniens, connu sous le nom de Nakba, événement central de la mémoire et de la politique palestiniennes.

La création de l’Israël en 1948 constitue l’un des événements majeurs de la géopolitique du Moyen-Orient. Elle entraîne immédiatement la Guerre israélo-arabe de 1948 entre le nouvel État et plusieurs pays arabes voisins. Pour les Palestiniens, cet événement est appelé la "Nakba" (« catastrophe »).

Le contexte de la création d’Israël ...

Après la Première Guerre mondiale, la Palestine est administrée par le Royaume-Uni dans le cadre du Mandat britannique pour la Palestine. Au cours de l’entre-deux-guerres, l’immigration juive augmente fortement, notamment après la persécution des Juifs en Europe et la Holocauste ; les tensions entre communautés juives et arabes s’intensifient.

En 1947, l’Organisation des Nations unies propose un Plan de partage de la Palestine : un État juif, un État arabe, et un statut international pour Jérusalem. Les dirigeants juifs acceptent le plan, mais les États arabes et les dirigeants palestiniens le rejettent.

La proclamation de l’État d’Israël ...

Le 14 mai 1948, le dirigeant sioniste David Ben-Gurion proclame officiellement la création de l’État d’Israël à Tel-Aviv. Le conflit se déroule en deux phases : une guerre civile en Palestine (1947-1948), puis l’intervention des armées arabes en mai 1948 : Égypte, Jordanie, Syrie, Irak, Liban. Cela déclenche la première guerre israélo-arabe.

Au début de la guerre, Israël ne possède pas encore une armée régulière structurée. Les forces proviennent principalement de milices juives qui, en mai 1948, sont regroupées pour former les Forces de défense israéliennes : 35 000 combattants au début du conflit, puis 90 000 soldats mobilisés. Israël reçoit un soutien important de la Tchécoslovaquie (principal fournisseur d’armes, avions, fusils), le soutien diplomatique de l’Union soviétique au début du conflit, et la reconnaissance rapide par les États-Unis. Des volontaires juifs étrangers participent aussi à la guerre (notamment des vétérans de la Seconde Guerre mondiale).

Plusieurs États arabes interviennent après le retrait britannique du Mandat britannique pour la Palestine. On comptera approximativement une coalition arabe initiale de 20 000 à 30 000 soldats, atteignant de 40 000 à 50 000 combattants. Malgré l’intervention de plusieurs États arabes, plusieurs facteurs favorisent Israël : une meilleure organisation militaire après la création des forces armées israéliennes, une mobilisation totale de la population juive, face à des problèmes de coordination entre les armées arabes (objectifs politiques différents). et une supériorité croissante en armement grâce aux livraisons étrangères.

À l’issue de la guerre (1949), Israël contrôle un territoire plus vaste que celui prévu par le plan de partage de l’ONU.

A la Galilée occidentale (nord), la plaine côtière centrale (entre Tel-Aviv et Haïfa), la partie occidentale de Jérusalem et une grande partie du désert du Néguev, s'ajoutent 78 % du territoire de la Palestine mandataire. Les territoires restants sont divisés, la Cisjordanie est annexée par la Jordanie, la Bande de Gaza est administrée par l’Égypte ..

Les conséquences démographiques

- Population dans l’État d’Israël après la guerre vers 1949-1950 :sur une population totale d'environ 900 000 habitants, 700 000  sont Juifs, et de 150 000 à 160 000 Arabes palestiniens deviennent citoyens israéliens (souvent appelés aujourd’hui Arabes israéliens ou Palestiniens d’Israël). 

- De 700 000 à 750 000 Palestiniens fuient ou sont expulsés de leurs villes et villages, et se réfugient principalement en Cisjordanie, Bande de Gaza, Jordanie, Liban et Syrie. Cet exode est appelé Nakba et marque le début du problème des réfugiés palestiniens, encore non résolu aujourd’hui.

- Dans les années qui suivent (1948-1951), environ 700 000 nouveaux immigrants juifs arrivent en Israël, survivants de l’Holocauste en Europe ou Juifs venant des pays arabes. La population d’Israël double presque en trois ans.

Après la guerre de 1948-1949, Israël contrôle donc 78 % de la Palestine mandataire (au lieu de 55 % prévus).

La Cisjordanie est contrôlée par la Jordanie et Gaza par l’Égypte. Environ 700 000 Palestiniens deviennent réfugiés, tandis qu’environ 150 000 restent dans l’État d’Israël. C'est le début d’un conflit durable, la création d’Israël entraîne la naissance du conflit israélo-palestinien moderne, soit une instabilité durable dans la région.

 

1952 – Révolution égyptienne (Egyptian Revolution of 1952)

En 1952, un groupe d’officiers nationalistes appelé les Officiers libres renverse la monarchie du roi Farouk. Le mouvement est dirigé notamment par Gamal Abdel Nasser et Muhammad Naguib. La monarchie est abolie en 1953 et l’Égypte devient une république. La révolution met fin à la forte influence britannique et ouvre une période de réformes nationalistes, faisant de Nasser la figure centrale du nationalisme arabe dans les années 1950-1960.

 

1953. - Le coup d’État en Iran (1953, Iranian coup d'état)

L’Iran occupe une position stratégique entre plusieurs régions clés : frontière directe avec l’Union soviétique (au nord), accès au Golfe persique, proximité du Caucase, de l’Asie centrale et du Moyen-Orient arabe. Pour les stratèges américains, l’Iran constitue un rempart contre l’expansion soviétique vers les mers chaudes, objectif historique de Moscou ...

Le Coup d’État iranien de 1953 est considéré comme un tournant majeur de la géopolitique du Moyen-Orient : il va modifier durablement les relations entre l’Iran et les puissances occidentales, surtout les États-Unis et le Royaume-Uni. Ses effets se font sentir pendant des décennies, jusqu’aux tensions actuelles, parce qu'il ..

- renverse un gouvernement nationaliste élu,

- installe un régime autoritaire soutenu par l’Occident,

- crée une forte méfiance envers les États-Unis,

- prépare le terrain de la révolution iranienne de 1979,

Il influence encore aujourd’hui les relations internationales au Moyen-Orient...

Le Premier ministre Mohammad Mosaddegh avait nationalisé l’industrie pétrolière iranienne, jusque-là dominée par la compagnie britannique Anglo-Iranian Oil Company (future BP). Le coup d’État organisé par la CIA et le MI6 renverse ce gouvernement élu et réinstalle le pouvoir du Shah Mohammad Reza Shah Pahlavi.

Cette décision va stabiliser l’Iran comme allié stratégique de l’Occident pendant 25 ans mais le Shah instaure un régime fortement centralisé et autoritaire : la  modernisation rapide du pays s'accompagne d'une forte répression des opposants par la police politique SAVAK. Une stratégie de soutien qui alimentera un ressentiment profond envers les États-Unis, qui jouera un rôle central dans la Révolution iranienne de 1979.

On a oublié que l’Iran fut probablement le pays le plus stratégique du Moyen-Orient pour les États-Unis dans les années 1950, devant même l’Arabie saoudite ou l’Irak : de par sa position géographique clé face à l’URSS, ses importantes ressources pétrolières (L’Iran possède déjà l’un des plus grands gisements pétroliers du monde), son rôle de rempart militaire dans la guerre froide et sa fonction de stabilisateur du Golfe persique. La politique américaine de « containment » vise à empêcher l’expansion du bloc soviétique et sous le règne du Shah Mohammad Reza Shah Pahlavi, l’Iran va devenir l’une des armées les mieux équipées du Moyen-Orient. Quand la Révolution iranienne renverse le Shah, les États-Unis perdront leur principal allié régional, l’équilibre stratégique du Moyen-Orient sera profondément bouleversé et l’Iran devient un adversaire de Washington ...

 

1956 – Crise de Suez (Suez Crisis)

En 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le Suez Canal, jusque-là contrôlé par des intérêts britanniques et français. En réaction, Israel, le United Kingdom et la France lancent une intervention militaire contre l’Egypte.

Sous la pression internationale — notamment des United States et de l’Soviet Union — les forces occidentales doivent se retirer. 

Conséquence majeure : la crise marque le déclin de l’influence coloniale européenne au Moyen-Orient et renforce le prestige de Nasser et du nationalisme arabe.

 

1958 – Révolution en Irak (14 July Revolution)

Dans les années 1950, l’Iraq est une monarchie dirigée par le roi Faisal II, étroitement liée au Royaume-Uni et aux intérêts occidentaux. Le régime est contesté pour plusieurs raisons : forte influence britannique dans la politique irakienne, inégalités sociales importantes, montée du nationalisme arabe inspiré par Gamal Abdel Nasser, mécontentement dans l’armée.

- Le 14 juillet 1958, un groupe d’officiers nationalistes appelé les Officiers libres renverse la monarchie. Les chefs du mouvement sont Abd al-Karim Qasim et Abdul Salam Arif. Les insurgés prennent Bagdad et annoncent la fin de la monarchie. Le roi Faisal II et plusieurs membres de la famille royale sont tués.

- La République d’Irak est proclamée, Abd al-Karim Qasim devient Premier ministre. Le nouveau régime adopte des orientations nationalistes, anti-impérialistes et plus indépendantes vis-à-vis de l’Occident. L’Irak se retire aussi du Bagdad Pact, alliance pro-occidentale.

- La révolution marque un tournant majeur au Moyen-Orient : affaiblissement de l’influence britannique dans la région, renforcement du nationalisme arabe, instabilité politique durable en Irak. Dans les années suivantes, le pays connaît plusieurs coups d’État qui aboutissent finalement à la montée du parti Baas et, plus tard, de Saddam Hussein.

 

1967. – La guerre des Six Jours (1967, Six Day War)

La Guerre des Six Jours est un conflit qui oppose en juin 1967 l’Israël à une coalition de pays arabes menée par l’Égypte (dirigée par Gamal Abdel Nasser), avec la participation de la Syrie et de la Jordanie, et les soutiens politiques et militaires de l'Irak, de l'Arabie saoudite et de plusieurs autres États arabes. En seulement six jours, Israël remporte une victoire militaire décisive et transforme profondément la carte du Moyen-Orient.

Plusieurs tensions s’accumulent au printemps 1967 : blocage du détroit de Tiran par l’Égypte, empêchant les navires israéliens d’accéder à la mer Rouge., déploiement de troupes égyptiennes dans le Sinaï, alliance militaire entre plusieurs États arabes., discours très hostiles contre Israël dans le monde arabe. Craignant une attaque, Israël lance le 5 juin 1967 une attaque préventive. En six jours, Israël conquiert plusieurs territoires : Péninsule du Sinaï (Égypte), Bande de Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-Est, Plateau du Golan (Syrie).

Conséquence : Israël multiplie presque par trois la superficie sous son contrôle. Ces nouvelles lignes deviennent l’un des principaux points de négociation dans les conflits ultérieurs.

Après 1967, Israël contrôle directement les zones où vivent la majorité des Palestiniens : Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est, créant une nouvelle situation politique, une population palestinienne importante vivant sous occupation militaire. 

Cette situation entraîne : la question des réfugiés et de l’autodétermination palestinienne, la naissance de mouvements politiques et armés palestiniens, le développement de colonies israéliennes dans certains territoires. Ces questions deviennent centrales dans toutes les négociations de paix.

Avant 1967, le conflit oppose principalement Israël aux États arabes voisins. Après la guerre, la nature du conflit évolue : la question palestinienne devient centrale, les organisations palestiniennes gagnent en influence, la diplomatie internationale se concentre sur les territoires occupés. La résolution Résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU devient alors la base des discussions de paix : elle prévoit le principe « territoires contre paix ».

La victoire israélienne bouleverse l’équilibre militaire du Moyen-Orient : Israël apparaît comme la principale puissance militaire régionale, les États arabes cherchent à récupérer les territoires perdus, entraînant d’autres conflits, notamment la Guerre du Kippour ...

 

1973. – La guerre du Kippour (1973, Yom Kippur War)

La Yom Kippur War, qui éclate le 6 octobre 1973, oppose Israël à une coalition arabe menée par l’Egypteet la Syrie. Cette guerre s’inscrit dans la continuité du conflit israélo-arabe et trouve principalement son origine dans les conséquences de la Six-Day War, au cours de laquelle Israël avait occupé plusieurs territoires arabes, notamment le Sinaï égyptien et le plateau du Golan syrien. Les dirigeants arabes, en particulier le président égyptien Anwar Sadat, cherchent alors à récupérer ces territoires et à restaurer le prestige du monde arabe après la défaite de 1967.

Le conflit débute par une attaque surprise contre Israël  le jour de la fête juive du Yom Kippur. Les forces égyptiennes franchissent le canal de Suez tandis que l’armée syrienne attaque sur le plateau du Golan. Dans un premier temps, les armées arabes remportent des succès importants. Cependant, après mobilisation, l’armée israélienne contre-attaque, repousse les forces syriennes et parvient à franchir le canal de Suez, encerclant une partie de l’armée égyptienne. Face au risque d’escalade internationale entre les États-Unis et l’URSS, un cessez-le-feu est finalement imposé par l’United Nations le 24 octobre 1973.

La guerre du Kippour a plusieurs conséquences majeures. 

Elle entraîne d’abord un choc économique mondial avec le 1973 Oil Crisis, provoqué par l’embargo pétrolier des pays arabes producteurs de pétrole. Sur le plan politique, elle ouvre la voie à un processus de paix entre Israël et l’Égypte, qui aboutira aux Camp David Accords et au traité de paix israélo-égyptien de 1979. Enfin, le conflit provoque une crise politique en Israël et renforce le rôle des États-Unis comme médiateur principal au Moyen-Orient.

 

1979. – La révolution iranienne (1979, Iranian revolution)

Un événement majeur de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. Entre 1978 et 1979, un vaste mouvement populaire renverse la monarchie du Shah et conduit à la création d’un régime politique inédit : la République islamique d’Iran.

La révolution trouve ses origines dans un mécontentement croissant envers le régime autoritaire du Shah, Mohammad Reza Shah Pahlavi. Son pouvoir est critiqué pour sa répression politique, exercée notamment par la police secrète, ainsi que pour les inégalités sociales et les effets rapides de la modernisation imposée par l’État. Une partie de la population dénonce aussi l’influence des puissances occidentales, notamment des États-Unis, dans la politique iranienne. Ces tensions rassemblent des opposants très divers : religieux, intellectuels, étudiants, commerçants et mouvements de gauche.

Le Shah, Mohammad Reza Shah Pahlavi, était depuis longtemps un allié stratégique des États-Unis au Moyen-Orient.

Cependant, à la fin des années 1970, l’administration du président Jimmy Carter modifie partiellement sa politique. Carter met davantage l’accent sur les droits de l’homme, la critique des régimes autoritaires alliés. Les États-Unis réduisent progressivement leur soutien politique au Shah et lui conseillent de mener des réformes. Cette hésitation affaiblit le régime face aux manifestations.

Parallèlement, Khomeini est en exil en Iraq (1965-1978), puis en France. Il séjourne en 1978 à Neauphle-le-Château près de Paris. Depuis la France, il donne des interviews aux médias internationaux, ses discours sont enregistrés et diffusés en Iran, il devient la figure centrale de l’opposition. La liberté d’expression en France lui permet donc d’obtenir une visibilité mondiale.

À la fin de 1978, les États-Unis et les puissances occidentales comprennent que le régime du Shah est politiquement fragilisé. Ils cherchent alors une transition qui éviterait un chaos ou une révolution communiste (les négociations secrètes entre les proches de Khomeini et l’administration américaine juste avant la chute du Shah, un moment clé souvent ignoré dans les cours d’histoire). 

 Certaines élites occidentales pensent que le mouvement religieux de Khomeini pourrait stabiliser le pays,  il serait moins dangereux qu’une révolution marxiste. Les services de renseignement (CIA) ont sous-estimé l’influence du clergé chiite et la capacité de mobilisation religieuse. Dans plusieurs chancelleries européennes (France, Royaume-Uni, Allemagne), beaucoup pensaient que Khomeini deviendrait une autorité morale, comparable à un guide religieux, et que le futur régime iranien pourrait ressembler à une démocratie islamique modérée. Quelques intellectuels ont interprété la révolution iranienne comme une nouvelle forme de révolution populaire anti-impérialiste. Le cas le plus célèbre est celui du philosophe français, Michel Foucault. Envoyé en Iran comme journaliste en 1978, il décrit la révolution comme une « spiritualité politique », une alternative aux modèles occidentaux. Après l’instauration du régime islamique, ses analyses seront fortement critiquées...

À partir de 1978, des manifestations massives et des grèves paralysent le pays. Le principal leader de l’opposition est l’ayatollah Ruhollah Khomeini, un religieux chiite exilé qui critique fortement le Shah. Face à l’ampleur de la contestation, le Shah quitte l’Iran en janvier 1979. Khomeini revient alors d’exil et prend rapidement le pouvoir. 

Le 11 février 1979, la monarchie est officiellement renversée et un référendum conduit à la proclamation de la République islamique, fondée sur un système politique inspiré de l’islam chiite, un système théocratique fondé sur la doctrine du velayat-e faqih (gouvernement du juriste religieux).

Pour le plus grand nombre d'historiens ce le référendum reflète un soutien populaire réel à la révolution (98–99 % de “oui”, une forte participation électorale, une seule question, « Voulez-vous une République islamique ? »), mais dans un climat qui voit déjà nombre de forces politiques déjà marginalisées.

Les conséquences de cette révolution sont considérables. 

Elle transforme profondément la politique intérieure iranienne en instaurant un régime religieux dirigé par le clergé. Sur le plan international, elle modifie l’équilibre géopolitique du Moyen-Orient : l’Iran, auparavant allié des États-Unis, adopte une position hostile envers l’Occident et cherche à promouvoir une politique indépendante dans la région. 

La révolution iranienne devient ainsi un événement majeur qui influence durablement la politique régionale et les relations internationales. Certains mouvements politiques vont s’en inspirer, tandis que de nombreux gouvernements la perçoivent comme une source d’instabilité et de rivalités géopolitiques.

 

1979 – Traité de paix Égypte-Israël (Egypt–Israel Peace Treaty)

- Après plusieurs guerres entre Israël et ses voisins arabes (1948, 1956, 1967, 1973), l’Egypt et Israel restent officiellement en état de guerre. La Yom Kippur War montre toutefois les limites militaires des deux camps et ouvre la voie à une solution diplomatique. Un tournant majeur survient en 1977 lorsque le président égyptien Anwar Sadat effectue une visite historique à Jérusalem pour proposer la paix. Les discussions sont menées avec la médiation du président américain Jimmy Carter. Elles aboutissent aux Camp David Accords, signés en 1978 entre Anwar Sadat (Égypte), Menachem Begin (Israël). Ces accords préparent le traité de paix officiel.

- Le traité est signé le 26 mars 1979 à Washington. Principales dispositions : fin officielle de l’état de guerre, reconnaissance mutuelle entre l’Égypte et Israël, restitution progressive de la péninsule du Sinaï à l’Égypte, démilitarisation partielle du Sinaï.

- Ce traité constitue une rupture majeure dans le monde arabe : l’Égypte devient le premier pays arabe à reconnaître Israël, le pays est temporairement isolé diplomatiquement dans le monde arabe. Anwar Sadat est assassiné en 1981 par des militants islamistes opposés à la paix. Cependant, l’accord reste durable et constitue encore aujourd’hui la base des relations entre les deux États.

 

1980 – La guerre Iran-Irak (1980-1988, Iran Iraq war)

Un conflit majeur du Moyen-Orient qui oppose l’Iran et l’Iraq entre 1980 et 1988. La guerre débute lorsque l’Irak, dirigé par Saddam Hussein, envahit l’Iran le 22 septembre 1980. Saddam Hussein espère profiter de l’instabilité provoquée par l'Iranian Revolution et affaiblir le nouveau régime islamique dirigé par Ruhollah Khomeini. Les tensions entre les deux pays sont également liées à des rivalités territoriales anciennes, notamment autour du fleuve stratégique du Chatt-al-Arab, ainsi qu’à la crainte irakienne de la diffusion de la révolution islamique dans la région.

Au début du conflit, l’armée irakienne progresse rapidement sur le territoire iranien. Cependant, l’Iran parvient à repousser l’invasion dès 1982 et la guerre se transforme alors en un conflit d’usure marqué par de longues batailles, des bombardements de villes et des attaques contre les installations pétrolières et les navires dans le Golfe persique. Les deux camps mobilisent massivement leur population et utilisent des armes de plus en plus destructrices, notamment des armes chimiques employées par l’Irak.

Le conflit s’internationalise progressivement. Plusieurs États arabes, comme l’Arabie saoudite ou le Koweït, soutiennent financièrement l’Irak, tandis que certaines puissances internationales lui fournissent des armes. L’Iran, plus isolé diplomatiquement, reçoit un soutien limité de quelques États comme la Syrie ou la Libye. Malgré ces aides extérieures, aucun camp ne parvient à obtenir une victoire décisive.

Après huit années de combats extrêmement meurtriers, les deux pays acceptent finalement un cessez-le-feu négocié par l’United Nations en août 1988. La guerre se termine sans modification importante des frontières mais laisse un bilan humain et matériel très lourd : environ un demi-million de morts et des destructions considérables dans les deux pays. Elle affaiblit durablement leurs économies et modifie l’équilibre politique du Moyen-Orient. 

La guerre renforce la rivalité entre l’Iran révolutionnaire et les monarchies arabes du Golfe comme la Saudi Arabia et le Kuwait. Mais la guerre a permis aussi au régime issu de l"Iranian Revolution de se consolider : le pouvoir religieux autour de Ruhollah Khomeini renforce son contrôle politique en mobilisant la société contre l’invasion irakienne.

Pour Saddam Hussein, l’endettement et l’affaiblissement de l’Irak après la guerre contribuera à une nouvelle crise.

Globalement, le Golfe devient une zone stratégique majeure de la politique mondiale...

 

1991. – La guerre du Golfe (1991,  Gulf War)

La Gulf War est un conflit international déclenché par l’invasion du Kuwait par l’Iraq le 2 août 1990. Le régime irakien dirigé par Saddam Hussein revendique ce territoire riche en pétrole et accuse le Koweït de pratiquer une politique pétrolière nuisible à l’économie irakienne.

L’Irak est alors fortement endetté après la Iran–Iraq War, et Saddam Hussein cherche à renforcer son influence régionale.

Face à cette invasion, une large coalition internationale se forme sous l’égide de l’United Nations et dirigée par les United States (George H. W. Bush). Cette coalition rassemble plus de trente pays, avec environ 950 000 soldats. Face à une armée irakienne estimées à environ 650 000 à 700 000 soldats, plus de 4 000 chars et une défense importante au Koweït et dans le sud de l’Iraq.

Après plusieurs mois de déploiement militaire appelé Operation Desert Shield, la coalition lance en janvier 1991 l’offensive Operation Desert Storm.

La guerre commence par une vaste campagne aérienne contre les infrastructures militaires irakiennes, suivie d’une offensive terrestre rapide en février 1991. En quelques semaines, l’armée irakienne est vaincue et contrainte de se retirer du Koweït. Le conflit se termine officiellement le 28 février 1991 après la libération du pays.

Les conséquences de la guerre sont importantes pour l’équilibre politique du Moyen-Orient. Le Koweït retrouve son indépendance mais l’Irak sort fortement affaibli et soumis à des sanctions internationales. La guerre confirme également le rôle dominant des États-Unis comme principale puissance militaire dans la région et marque un renforcement durable de leur présence stratégique dans le Golfe. Elle inaugure enfin une nouvelle phase d’instabilité régionale qui conduira à d’autres crises et conflits au Moyen-Orient dans les années suivantes.

 

 1993 – Accords d’Oslo (Oslo Accords)

- Au début des années 1990, le conflit israélo-palestinien dure depuis plusieurs décennies.

La First Intifada (soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne) pousse les deux camps à envisager une négociation. Des discussions secrètes ont lieu en Oslo, sous médiation norvégienne.

- En septembre 1993, un accord historique est signé à Washington entre Yitzhak Rabin (Israël) et Yasser Arafat sous la médiation du président américain Bill Clinton. Moment symbolique : la poignée de main Rabin–Arafat devant la Maison-Blanche.

- Les principes principaux : reconnaissance mutuelle entre Israël et la Palestine Liberation Organization, création d’une Autorité palestinienne autonome dans certaines zones de West Bank et de Gaza Strip, négociations ultérieures pour résoudre les questions majeures.

- Les accords sont conçus comme un processus progressif de paix, mais plusieurs sujets cruciaux sont repoussés : statut de Jerusalem, colonies israéliennes, réfugiés palestiniens, frontières définitives, sécurité.

- Le processus se fragilise rapidement : assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, poursuite des violences, échec des négociations finales. La situation se dégrade fortement avec la Second Intifada à partir de 2000.

 

Années 1990 - L’essor touristique de Dubaï commence dans les années 1990 ...

Le tournant se situe dans les années 1990, lorsque l’émirat décide de préparer l’après-pétrole.

Les Étapes clés ...

- 1990–2000 : stratégie touristique - développement massif du tourisme et de l’immobilier - création de complexes hôteliers de luxe - ouverture d’infrastructures internationales - Un projet emblématique est l’hôtel Burj Al Arab inauguré en 1999, conçu pour symboliser le luxe de l’émirat.

- années 2000 : explosion touristique - construction de la Palm Jumeirah - ouverture de grands malls - multiplication des vols internationaux via Emirates.

- À partir de 2005-2010, Dubaï devient une destination touristique mondiale majeure pour les Européens.

 

2001 – Attentats du 11 septembre (September 11 attacks)

- Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne détournés par 19 membres de l’organisation djihadiste Al-Qaeda frappent les États-Unis. Deux avions percutent les tours du World Trade Center à New York. Un troisième frappe le Pentagon près de Washington. Le quatrième s’écrase en Pennsylvanie après la révolte des passagers. Les attaques provoquent près de 3 000 morts et constituent le plus grand attentat de l’histoire contemporaine.

- Les attaques sont organisées par Osama bin Laden, chef d’Al-Qaïda. Les motivations invoquées par l’organisation comprennent : opposition à la présence militaire américaine au Moyen-Orient, soutien des États-Unis à Israël, volonté de frapper la puissance américaine symboliquement.

Les cibles représentent des symboles majeurs : puissance économique (World Trade Center) et puissance militaire (Pentagon).

- Les attentats entraînent un bouleversement majeur de la politique internationale. Le président américain George W. Bush lance la “guerre contre le terrorisme” (War on Terror). Les premières mesures ..

- intervention militaire en Afghanistan en 2001 contre le régime taliban qui abritait Al-Qaïda

- renforcement massif des politiques antiterroristes

- création du Department of Homeland Security.

Les attentats ont profondément marqué le début du XXIᵉ siècle : guerre en Afghanistan (2001-2021), intervention en Iraq en 2003, expansion des politiques de surveillance et de sécurité, transformation des relations entre l’Occident et le monde musulman.

 

2003 – L’invasion de l’Irak (Iraq war)

Après la chute du régime, l’Irak entre dans une période d’instabilité politique et de violences. La dissolution de l’armée irakienne et l’effondrement des institutions favorisent l’émergence d’une insurrection armée, de conflits entre communautés religieuses et de groupes extrémistes. Cette situation entraîne une longue phase d’occupation et de reconstruction difficile, marquée par des attentats, des affrontements entre milices et une crise sécuritaire durable.

Le président américain George W. Bush affirme que l’Irak possède des armes de destruction massive (qui ne seront jamais trouvées). Il s'agit de renverser Saddam Hussein et changer le régime : Invasion rapide puis long conflit et insurrection, une Guerre beaucoup plus longue et instable que prévue ...

Les conséquences de la guerre sont importantes pour le Moyen-Orient. 

L’intervention affaiblit durablement l’État irakien, accentue les tensions confessionnelles entre communautés sunnites et chiites et contribue à la déstabilisation de la région. Elle permet également à l’Iran d’accroître son influence politique en Irak.

Ainsi, malgré la chute du régime de Saddam Hussein, la guerre ouvre une période prolongée d’instabilité et de recomposition géopolitique au Moyen-Orient..

 

2005-2008 - Le Qatar commence à investir massivement en Europe et aux États-Unis ...

- Le Qatar accumule d’énormes excédents grâce à l’exploitation du gigantesque gisement gazier offshore North Field, partagé avec l’Iran. Deux éléments déclenchent la stratégie financière, l'explosion de la demande mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL) et la hausse des prix de l’énergie dans les années 2000. Pour gérer ces revenus, l’émirat renforce son fonds souverain, le Qatar Investment Authority (QIA), créé en 2005. C’est le véhicule principal des investissements internationaux.

Objectifs : diversifier l’économie, préparer l’après-hydrocarbures, acquérir de l’influence internationale. Investissements emblématiques : participation dans Volkswagen, entrée dans Barclays, investissements dans l’immobilier londonien. Le Qatar devient alors un investisseur visible mais encore discret.

- 2008-2012 - La crise financière ouvre des opportunités majeures ...

Les États et banques occidentales manquent de liquidités, tandis que le Qatar dispose de fonds souverains très liquides : recapitalisation de Barclays en 2008, prise de participation dans Credit Suisse, investissements dans TotalEnergies. Dans le même temps, le Qatar achète des actifs symboliques en Europe : Paris Saint-Germain (2011), grands hôtels parisiens, parts dans Harrods. Cette période transforme le Qatar en investisseur stratégique majeur en Occident ...

- 2011-2013 - diplomatie économique et “soft power” - La politique d’investissement devient aussi un outil diplomatique ...

 

2011 – Le printemps arabe (2011, Arab Spring)

Le "Arab Spring" désigne une vague de révolutions, de manifestations et de mouvements de protestation qui se développent dans plusieurs pays du monde arabe à partir de 2010-2011. Ces mobilisations sont provoquées par un mécontentement profond face aux régimes autoritaires, au chômage, aux inégalités sociales et à la corruption politique. 

- la fin de la corruption

- la dignité et la justice sociale

- la fin de la répression

- une voix dans le gouvernement.

Le mouvement débute en Tunisie, après l’immolation d’un jeune vendeur ambulant qui déclenche de vastes manifestations contre le régime du président Zine El Abidine Ben Ali.

Le mouvement de contestation se propage rapidement à plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

En Egypte, de grandes manifestations conduisent à la chute du président Hosni Mubarak en février 2011. En Libya, les protestations se transforment en guerre civile et entraînent la chute du régime de Muammar Gaddafi. En Syria, les manifestations contre le gouvernement de Bashar al‑Assad sont violemment réprimées et dégénèrent en un long conflit armé.

Les résultats du Printemps arabe sont cependant contrastés. 

En Tunisie, la révolution ouvre une période de transition politique vers un système plus démocratique. Dans d’autres pays, les mouvements de contestation entraînent plutôt des crises politiques, des coups d’État ou des guerres civiles. Les espoirs de transformation démocratique qui accompagnent les premières manifestations sont ainsi souvent suivis d’une période d’instabilité et de recomposition politique dans la région...

 

2014 – L’ascension de l’État islamique 

Guerre contre ISIS (2014–2017) -  1. Les racines : la guerre d’Irak et le chaos régional (2003–2011) - L’ascension d’ISIS trouve ses origines dans le chaos créé par la Iraq War. Après la chute du régime de Saddam Hussein, l’État irakien est profondément déstabilisé. L’armée est dissoute, des milliers d’officiers se retrouvent sans emploi, et les tensions entre communautés sunnites et chiites s’intensifient. Dans ce contexte émerge un groupe jihadiste dirigé par Abu Musab al-Zarqawi : Al-Qaeda in Iraq. Le groupe adopte une stratégie extrêmement violente visant à provoquer une guerre sectaire entre sunnites et chiites. Bien que militairement affaibli vers 2008, il survit clandestinement.

2. L’opportunité : la guerre civile syrienne (2011–2013)

Le tournant décisif survient avec la Syrian Civil War. La guerre détruit l’autorité de l’État dans de vastes régions de Syria et crée un territoire où les groupes armés peuvent s’organiser.

Profitant de cette situation, l’organisation se restructure sous la direction de Abu Bakr al-Baghdadi. Elle prend progressivement le nom d’État islamique en Irak et en Syrie (ISIS) et se développe des deux côtés de la frontière entre la Syrie et l’Iraq.

3. L’expansion fulgurante et le califat (2014–2015)

En 2014, ISIS mène une offensive spectaculaire en Irak et capture la grande ville de Mosul. L’armée irakienne s’effondre dans plusieurs régions. La même année, Abu Bakr al-Baghdadi proclame la création d’un califat, prétendant restaurer une autorité islamique universelle. À son apogée, l’organisation contrôle un territoire comparable à celui d’un État moyen et gouverne plusieurs millions de personnes. ISIS se distingue par une propagande très sophistiquée sur internet, un recrutement international massif, l’exploitation des tensions sectaires, la gestion d’un quasi-État avec impôts, tribunaux et police.

4. La coalition internationale et le recul (2015–2017)

L’expansion d’ISIS provoque la formation d’une large coalition internationale. Des forces locales — armée irakienne, milices kurdes et groupes rebelles syriens — combattent le groupe avec l’appui aérien des États-Unis et de leurs alliés. Les batailles décisives se déroulent notamment à Mosul en Irak et à Raqqa en Syrie, qui était devenue la capitale du califat. Entre 2016 et 2017, ISIS perd progressivement la majorité de son territoire.

5. La chute territoriale mais pas la disparition (2017–2019)

En 2019, la dernière enclave territoriale du groupe tombe lors de la bataille de Baghouz. Le califat territorial disparaît officiellement. Cependant, l’organisation ne disparaît pas complètement. Elle se transforme en réseau clandestin et en mouvement insurgé, avec des cellules actives en Irak, en Syrie et dans plusieurs régions du monde.


2020 - Un Moyen-Orient plus multipolaire ...

Depuis les années 2020, la région n’est plus dominée par une seule puissance.

Globalement la compétition entre l'Iran et l'Arabie Saoudite structure de nombreux conflits ..

1. La Syrian Civil War est souvent décrite comme la guerre la plus complexe du XXIᵉ siècle parce qu’elle combine guerre civile, guerre régionale et rivalité entre grandes puissances. Plus de dix acteurs majeurs y ont été impliqués. La guerre commence en 2011 lors du mouvement de protestation inspiré de l’Arab Spring. Le régime de Bashar al-Assad réprime les manifestations, ce qui provoque une insurrection armée. Plusieurs puissances du Moyen-Orient interviennent alors indirectement et chaque puissance poursuit ses propres objectifs géopolitiques. (Iran, Hezbollah, Turkey, Saudi Arabia, Qatar). Le conflit devient aussi un affrontement indirect entre grandes puissances : Russia intervient militairement en 2015 pour sauver le régime, les United States soutiennent des forces kurdes contre ISIS. La Syrie devient ainsi un théâtre stratégique mondial. Le chaos de la guerre permet l’ascension de groupes extrémistes, notamment l'Islamic State et Al-Nusra Front. En 2014, ISIS contrôle une grande partie de la Syrie et de l’Irak. Plusieurs guerres vont ainsi se dérouler simultanément dans le même pays. Le régime de Bachar al-Assad s'effondre le 8 décembre 2024 : la suite des événements en Syrie est marquée par la prise de pouvoir par une coalition de groupes rebelles et l'établissement d'un gouvernement de transition, soutenu par de nouvelles alliances régionales et internationales.

Le nouveau pouvoir est dirigé par Ahmed al-Charaa (également connu sous son nom de guerre Abou Mohammed al-Joulani), à la tête de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) : cette prise de pouvoir met fin à cinquante ans de règne de la dynastie Assad et du parti Baas, un régime décrit comme une dictature héréditaire, et bouleverse totalement les alliances internationales en Syrie (désengagement de ses principaux alliés comme la Russie, repli du Hezbollah et de l'Iran, soutien de la Turquie), mais le nouveau gouvernement ne contrôle pas l'ensemble du territoire ..

2. - En 2020, les Abraham Accords changent la diplomatie régionale ..

Certains États arabes choisissent de coopérer avec Israël même sans accord israélo-palestinien. Les Pays signataires : United Arab Emirates, Bahrain, Morocco, Sudan. Le conflit israélo-arabe cesse d’être le centre absolu de la politique régionale. Des pays comme les Émirats ou Bahreïn voient en Iran une menace régionale et considèrent Israël comme un partenaire stratégique. Les accords ont été encouragés par l’administration de Donald Trump pour remodeler les alliances régionales.

3. - Les monarchies du Golfe deviennent des acteurs centraux de la région ...

Le Qatar développe diplomatie et soft power., l'United Arab Emirates devient une puissance économique et militaire régionale. La Saudi Arabia lance les réformes de Vision 2030 sous Mohammed bin Salman. Ces États investissent massivement dans la technologie, l'énergie, la finance mondiale, le sport et la diplomatie.

 

2023- 2026 - Vers un nouvel embrasement de la région ...

2023 - Première rupture: le mouvement islamiste du Hamas qui s'est emparé du pouvoir dans la bande de Gaza en 2007, mène le 7 octobre 2023 une attaque sanglante contre Israël qui déclenche une guerre dévastatrice dans le territoire palestinien. Un fragile cessez-le-feu est entré en vigueur le 10 octobre 2025 ..

- L'affaiblissement des proxies (2023-2025) : Israël a systématiquement frappé les piliers de l'"Axe de la Résistance" iranien. Le Hezbollah au Liban a été décimé (son chef tué, son arsenal détruit) lors d'une guerre à l'automne 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie en décembre 2024 a ensuite coupé une route d'approvisionnement majeure pour l'Iran .

- Premières frappes directes (Juin 2025) : Israël a lancé une offensive surprise de 12 jours visant à démanteler le programme nucléaire iranien, frappant l'industrie énergétique et le ministère de la Défense à Téhéran .

- L'assaut conjoint (28 février 2026) : Les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire conjointe majeure, nommée "Epic Fury" par les États-Unis et "Roaring Lion" par Israël. Militairement, ils visent à détruire les capacités nucléaires, de missiles et de drones de l'Iran. Le point culminant de cette attaque a été l'assassinat du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei .

Depuis le 28 février 2026, le conflit est entré dans une phase intense et ouverte ...

Contre toute attente, l'Iran a activé une doctrine de "Défense Mosaïque Décentralisée". Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) a été restructuré en unités autonomes, et l'Iran utilise des drones et missiles stockés en sécurité pour épuiser les défenses anti-aériennes, bien plus coûteuses, de ses adversaires ...


"Travailler sur la violence au Moyen-Orient revient à accepter de pénétrer en terrain miné.

Comment ignorer que, de conférence en colloque, de caution scientifique apportée par de grands savants en minutieux rapports d’experts, les explications culturalistes et civilisationnelles de la violence ont fini par gagner une légitimité bien au-delà des milieux sécuritaires  ? Je n’entrerai pas ici dans ces débats, ni dans l’analyse des contextes dans lesquels ces discours sont construits, d’ailleurs en parfaite résonance avec les discours islamistes d’aujourd’hui . La « culture » – une catégorie qu’on ne saurait naturellement réifier – ne peut contribuer à expliquer la violence qu’à condition d’être elle-même prise comme un élément d’un système d’interprétation complexe et dynamique. À titre d’exemple, nombre des mots d’ordre associés à la violence au Moyen-Orient, comme « révolution », « parti unique », « société organique », « authenticité » ou encore « communauté pure », relèvent d’une culture politique pleinement universelle qui date des XIXe et XXe siècles.

Les références culturelles et religieuses anciennes, comme le djihad (effort ou guerre), le chahid (martyre), ou encore la dawa (appel), ainsi que celles de l’imaginaire politique construit autour du zaïm (chef), mulk (pouvoir appréhendé comme propriété) ou dawla (État, mais aussi, oiseau de chance), sont à l’évidence propres au monde musulman, mais elles sont interprétées à partir de grilles de lecture qui leur sont postérieures et extérieures : loin de déclencher par elles-mêmes la violence, elles en deviennent des « ressources » légitimatrices  a posteriori. Legs d’expériences et d’élaborations doctrinales forgées sur plus de quatorze siècles , les références théologiques ou eschatologiques sont constamment réactivées dans des contextes toujours inédits, investis de subjectivités inconcevables par le passé. Les distorsions qu’elles subissent nous invitent à prêter l’oreille à la majestueuse leçon que professait Maxime Rodinson il y a déjà plusieurs décennies : « Sans prendre parti au niveau philosophique, je maintiens fermement que le sociologue doit être, en un sens au moins, “existentialiste”. Les sociétés et les groupes n’ont pas d’essence, d’être perdurable, de fidélité à des “invariantes” immuables, de “mission” ou de “vocation”, bonnes ou mauvaises. Ils ont une existence qui, sans arrêt, les modifie et c’est leur situation, jamais la même exactement, soumise au jeu de changements internes ou externes, qui détermine leur conscience et leur action . » Comme le dit aussi à sa façon François Burgat : « Les lois qui gouvernent la conduite de l’Homo orientalis sont inscrites dans les manuels de la sociologie politique bien plus que dans les livres sacrés . » (Hamit Bozarslan)


Hamit Bozarslan, "Une histoire de la violence au Moyen-Orient" (2008)

Dans cet ouvrage, Bozarslan propose une lecture ambitieuse de la violence au Moyen-Orient, en la considérant non comme une anomalie ou une dérive ponctuelle, mais comme un phénomène structurant de longue durée. Son analyse s’inscrit dans une perspective historique allant de la fin de l’Empire ottoman jusqu’aux années 2000.

L’idée principale est que la violence s’enracine dans trois dynamiques imbriquées ...

- l’effondrement impérial ottoman, qui crée un vide politique et identitaire ;

- la construction d’États autoritaires, souvent imposés ou soutenus de l’extérieur ;

- la montée d’idéologies radicales, nationalistes puis islamistes.

Bozarslan insiste sur un mécanisme central :

le cycle répression → radicalisation → violence accrue, qui tend à se reproduire sur plusieurs générations.

Une périodisation en trois temps ...

 

I. 1906–1979 : naissance des États et radicalisation politique

Dans la première partie de son ouvrage, Hamit Bozarslan analyse la genèse des violences politiques modernes au Moyen-Orient en les replaçant dans le contexte de la fin des empires et de la construction étatique. Il montre que ces violences ne surgissent pas de manière soudaine, mais qu’elles s’inscrivent dans une série de ruptures historiques majeures au début du XXe siècle.

Les premières manifestations de cette violence apparaissent avec les révolutions constitutionnelles en Perse et dans l’Empire ottoman, qui traduisent une volonté de réformer l’État et de limiter l’arbitraire du pouvoir. Toutefois, ces expériences, souvent fragiles, s’accompagnent de tensions politiques profondes et ouvrent la voie à des formes de conflictualité nouvelles. Cette dynamique s’intensifie avec la Première Guerre mondiale, moment décisif marqué par l’effondrement de l’ordre impérial ottoman et par des violences extrêmes, dont le Génocide arménien constitue un exemple emblématique.

À la suite de la guerre, la mise en place des mandats coloniaux en Irak, en Syrie et en Palestine est perçue par les populations locales comme une prolongation de la domination étrangère. Ces régimes, fondés sur la contrainte, suscitent une série de soulèvements connus sous le nom de « Grandes Révoltes ». Celles-ci expriment une double dynamique : d’une part, le rejet de l’ordre imposé par les puissances occidentales ; d’autre part, l’émergence d’identités nationales nouvelles, construites dans un cadre territorial souvent artificiel et donc intrinsèquement fragile.

Dans un second temps, entre les années 1950 et 1970, Bozarslan met en évidence une transformation profonde des systèmes politiques régionaux. Les indépendances laissent place à la montée de régimes autoritaires nationalistes, incarnés notamment par Gamal Abdel Nasser en Égypte ou par les régimes baasistes en Syrie et en Irak. Ces régimes s’imposent progressivement au détriment des expériences pluralistes ou démocratiques, qui disparaissent rapidement. Dans ce contexte, la violence cesse d’être uniquement un moyen de contestation : elle devient un instrument central de gouvernement, utilisé pour consolider le pouvoir, éliminer les oppositions et encadrer la société.

Ainsi, Bozarslan souligne un renversement fondamental : les mouvements révolutionnaires, initialement porteurs d’émancipation, finissent par produire leurs propres formes de domination. Les anciens opprimés deviennent à leur tour des acteurs de la coercition, installant durablement des systèmes politiques autoritaires. Cette inversion des rôles constitue un élément clé pour comprendre l’ancrage de la violence dans les structures politiques du Moyen-Orient contemporain.

 

Point clé : les régimes issus de révolutions deviennent eux-mêmes producteurs de violence, inversant les rôles entre dominés et dominants.

 

II. 1979–1991 : rupture islamiste et intensification des conflits

Dans la continuité de son analyse, Hamit Bozarslan identifie l’année 1979 comme un moment de bascule majeur dans l’histoire politique du Moyen-Orient. Plusieurs événements décisifs — la Révolution iranienne, l’invasion soviétique de l’Afghanistan et la prise de la Grande Mosquée de La Mecque — contribuent à redéfinir les formes de mobilisation et de conflictualité dans la région.

Ce tournant marque le déclin progressif des idéologies nationalistes et marxistes, qui avaient dominé les décennies précédentes, au profit de la montée d’un islamisme révolutionnaire capable de proposer une alternative globale aux régimes en place. Dans ce nouveau contexte, la contestation ne se formule plus seulement en termes politiques ou sociaux, mais aussi en termes religieux et moraux, ce qui renforce sa capacité de mobilisation.

Bozarslan accorde une importance particulière à la figure de Sayyid Qutb, dont la pensée exerce une influence déterminante. En développant l’idée d’une rupture radicale avec des sociétés jugées impies (jahiliya), Qutb contribue à légitimer la remise en cause totale des États existants, et à justifier le recours à la violence comme moyen de refondation politique et morale.

Ainsi, la violence acquiert une dimension nouvelle : elle n’est plus seulement stratégique, mais aussi idéologique et eschatologique, inscrite dans une vision globale de transformation du monde.

Les années 1980 sont dès lors marquées par une intensification des conflits armés, à travers des guerres régionales de grande ampleur comme la Guerre Iran-Irak ou le djihad afghan contre l’Union soviétique. Ces conflits contribuent à la circulation des combattants, des savoir-faire militaires et des références idéologiques à l’échelle transnationale.

Dans ce contexte émergent de nouvelles figures de la violence :

- le martyr, dont la mort est valorisée comme engagement ultime,

- le moudjahid, combattant d’une cause perçue comme sacrée,

- le milicien, acteur enraciné dans des logiques locales de guerre.

L’analyse de Bozarslan met ainsi en lumière une transformation fondamentale : l’islamisme ne doit pas être réduit à une simple expression religieuse. Il constitue une véritable “grammaire politique” de la contestation, c’est-à-dire un ensemble cohérent de références, de discours et de pratiques permettant de penser, justifier et organiser la violence dans un cadre nouveau.

 

Point clé : l’islamisme n’est pas seulement religieux, mais constitue une nouvelle “grammaire politique” de contestation.

 

III. 1990–années 2000 : fragmentation et globalisation de la violence

Dans la dernière partie de son ouvrage, Hamit Bozarslan analyse les recompositions de la violence au Moyen-Orient à partir des années 1990, dans un contexte marqué par la fin de la guerre froide et la reconfiguration des rapports de force internationaux. Contrairement à l’idée d’un apaisement, cette période se caractérise par une fragmentation des conflits et une diffusion accrue des logiques violentes.

L’auteur souligne d’abord la persistance des régimes autoritaires, qui parviennent à se maintenir malgré une perte croissante de légitimité politique et sociale. Leur survie repose largement sur l’usage de la coercition, le contrôle sécuritaire et la neutralisation des oppositions. Parallèlement, la région connaît une multiplication des conflits internes, notamment en Algérie, en Irak ou dans les espaces kurdes, où s’entremêlent logiques étatiques, dynamiques communautaires et rivalités locales.

Dans ce contexte, Bozarslan met en évidence un phénomène central : la radicalisation par la répression. Les politiques de violence étatique, particulièrement visibles en Algérie et en Égypte, contribuent à durcir les oppositions et à favoriser le passage à la lutte armée. La violence devient alors à la fois une réponse et un produit de la coercition.

Cette période voit également l’essor de nouvelles formes d’action, notamment la violence autosacrificielle, illustrée par le recours croissant aux attentats-suicides. Ce mode opératoire traduit une transformation profonde du rapport au corps, à la mort et à l’engagement, en inscrivant l’action violente dans une logique à la fois stratégique et symbolique.

Enfin, Bozarslan analyse la globalisation du djihad, incarnée par des organisations comme Al-Qaïda. Le combat armé dépasse désormais les cadres nationaux pour s’inscrire dans des réseaux transnationaux, portés par des circulations d’individus, d’idées et de ressources. Cette évolution modifie profondément l’échelle et la nature des conflits.

Dans cette perspective, les attentats du 11 septembre 2001 ne constituent pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement d’un processus historique de longue durée. Ils cristallisent des dynamiques déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies : radicalisation des marges, internationalisation des luttes et transformation des répertoires de la violence.

 

L’un de ses principaux mérites de l’ouvrage de Hamit Bozarslan  réside dans son approche de longue durée. En retraçant plus d’un siècle d’histoire, l'auteur parvient à relier des événements souvent étudiés de manière isolée - de la fin de l’Empire ottoman aux conflits du début du XXIe siècle - pour en dégager des continuités et des logiques communes. Cette perspective permet de dépasser les analyses fragmentées et d’offrir une vision cohérente des dynamiques de violence.

Par ailleurs, l’auteur s’oppose aux interprétations simplistes qui attribuent la violence à des facteurs religieux ou à des supposées spécificités culturelles. 

Au contraire, il montre que la violence est :

- profondément politique, liée aux luttes de pouvoir et à la construction des États ;

- sociale, ancrée dans des rapports de domination et des mobilisations collectives ;

- historiquement construite, résultant de processus longs et de ruptures successives.

Un autre apport essentiel réside dans l’attention portée aux acteurs et aux imaginaires. Bozarslan ne se limite pas aux structures politiques, mais analyse également les représentations qui donnent sens à la violence. Les figures du martyr, du révolutionnaire ou de l’ennemi ne sont pas de simples symboles : elles participent activement à la légitimation et à la reproduction des pratiques violentes.

Cette approche met en évidence l’imbrication des échelles et souligne que les violences du Moyen-Orient ne peuvent être comprises indépendamment des rapports de force globaux.

 Certes, on peut relever une place relativement secondaire accordée aux facteurs socio-économiques. L’accent est principalement mis sur les dimensions politiques et idéologiques, ce qui tend à reléguer au second plan des éléments tels que les inégalités économiques, les transformations sociales ou les dynamiques démographiques, pourtant essentiels pour comprendre certaines formes de violence. Par ailleurs, l’insistance sur le caractère structurant de la violence peut conduire à un risque de surdéterminisme. En mettant en avant la permanence de cycles violents, l’auteur donne parfois l’impression que la violence est presque inévitable. Cette perspective laisse moins de place aux alternatives politiques, comme les tentatives de démocratisation, et aux périodes de relative pacification, qui existent pourtant dans l’histoire de la région. 

Enfin, malgré la diversité des exemples mobilisés, l’ouvrage peut donner le sentiment d’une relative homogénéisation du Moyen-Orient. Certaines spécificités nationales ou locales sont parfois atténuées au profit d’une lecture globale, ce qui peut simplifier des réalités complexes et différenciées.

En définitive, "Une histoire de la violence au Moyen-Orient" constitue une référence majeure pour l’étude des conflits contemporains dans la région. Par la force de sa démonstration, Bozarslan parvient à dépasser les lectures réductrices, notamment celles centrées sur la religion ou sur l’idée d’un « choc des civilisations ».

Sa thèse principale la  - violence comme produit historique et politique - permet de mettre en lumière des mécanismes profonds et durables. L’auteur montre ainsi que la violence naît de crises de légitimité des États, se nourrit de répressions successives qui alimentent la radicalisation, et s’inscrit dans des cycles historiques qui tendent à se reproduire. Il en résulte une analyse dense, mais essentielle pour comprendre les logiques à l’œuvre dans les conflits actuels du Moyen-Orient, et plus largement pour penser les rapports entre État, idéologie et violence dans les sociétés contemporaines.