Herman Melville (1819–1891), "Billy Budd, Foretopman" (1924), "Typee, A Peep at Polynesian Life" (1846), "Omoo" (1847), "Mardi, and a Voyage Thither" (1849).White-Jacket (1850, La Vareuse blanche), "Moby-Dick, or The Whale" (1851), "The Piazza Tales" (1856, Les Contes de la Véranda, 1853-1854), "Israel Potter: His Fifty Years of Exile" (1855), "The Confidence-Man: His Masquerade" (1857) - Francis William Edmonds (1806-1863) - William Sidney Mount (1807-1868) - ...
Last update : 05/05/2018
Alors que se construit la démocratie américaine, Tocqueville plus que tout autre a su exprimer cette sourde angoisse, cette insécurité psychique qui s'emparait de la littérature américaine dès ses premières intuitions, c'est l'envers du rêve, la solitude, les images de la mort et de l'obscurité dans la vie, prix du matérialisme conquérant, ici c'est la personnalité du héros qui va créer, le temps d'une histoire, les éléments d'une aventure hors du commun. «Les États-Unis, écrit Baudelaire, ne furent pour Poe qu'une vaste prison qu'il parcourait avec l'agitation d'un être fait pour respirer dans un monde plus normal que cette grande barbarie éclairée au gaz ; sa vie intérieure, spirituelle de poète et même d'ivrogne n'était qu'un effort pour échapper à cette atmosphère antipathique.»...
De 1790 à 1865, les Etats-Unis jettent les bases de leur puissance future, politiquement avec les "Founding Fathers" (Benjamin Franklin, Thomas Paine, Thomas Jefferson) et auteurs d'une Constitution qui donne aux institutions cohérence et viabilité puis, à l'émancipation politique de la toute jeune nation, succède une expansion territoriale et démographique extraordinaire, de 1789 à 1865, le territoire des Etats-Unis passe de 2 millions et demi à 8 millions de km2, de 4 millions d'Américains en 1790 à plus de 31 millions en 1860, les structures économiques et voies de communication connaissent un développement inégalé, est considérable, essor de la culture du coton dans le Sud, développement rapide du Middle West, etc.
Reste l'émancipation culturelle, car il reste surprenant que face au dynamisme politique et économique de cette si jeune Nation, la culture reste encore de longues décennies sous l'emprise des modèles britanniques. On connaît le fameux discours de 1837, "The Amercan Scholar", dans lequel Ralph Waldo Emerson déplore l'esprit d'imitation qui maintient ses compatriotes dans une dépendance quasi coloniale ("We have listened too long to the courtly muses of Europe."
C'est sur la côte Est que naissent les tous premiers grands auteurs proprement américains,
Herman Melville (1819-1891, Moby Dick,1851), Washington Irving (1783-1859, The Legend of Sleepy Hollow, 1820), James Fenimore Cooper (1789-1851), incarnation de l'individualisme et de l'esprit de la Frontière dont Natty Bumppo est le héros (Bas-de-Cuir, 1841), Walt Whitman (1819-1892, Leaves of Grass, 1855), Nathaniel Hawthorne (1804-1864, The Scarlet Letter, 1850), Ralph Waldo Emerson (1803-1882, Nature, 1836), Henry David Thoreau (1817-1862, Walden, 1854), Edgar Allan Poe (1809-1849, Tales of the Grotesque and Arabesque, 1840), des auteurs qui ont par ailleurs séjournés en Europe, parfois longuement.
Le monde de l'édition se concentre alors autour de New York, Philadelphie et Boston, mais l'intérêt du public (planteurs de Virginie, armateurs bostoniens) se porte vers Walter Scott et Charles Dickens (que l'on pense à sa tournée triomphale en 1842 à New York et à Boston). Washington Irving et James Fenimore Cooper gagnent une certaine réputation à partir de 1820, Poe sort quelque peu de l'obscurité vers 1840, Whitman ose en 1855 "chanter" l'Amérique avec "Leaves of Grass", - "Centre of equal daughters, equal sons, All, all alike endear’d, grown, ungrown, young or old, Strong, ample, fair, enduring, capable, rich, Perennial with the Earth, with Freedom, Law and Love, A grand, sane, towering, seated Mother, Chair’d in the adamant of Time..."-. Emerson et de Thoreau quant à eux s'engageront en marge de tout genre littéraire connu vers le transcendantalisme... et Melville marque une nouvelle aventure littéraire... Enfin, la clôture de la Frontière en 1890 fixera les limites de l'espace physique américain et une nouvelle et décisive étape de la littérature américaine...
Poe et Melville incarnent tous deux un pan entier de cette si singulière imagination de la littérature américaine. La singularité de ces deux écrivains n'est effectivement pas tant de livrer un être humain "normal" à un monde qui serait inquiétant, mais au contraire de jeter un individu terriblement inquiétant dans un monde des plus normal...
- Le mal ou le trouble ne viennent plus de l'extérieur (sorcières, démons) mais des profondeurs de la psyché humaine : l'obsession, l'idéalisme perverti, le légalisme froid, la mélancolie abyssale.
- Melville montre comment les grands récits américains (la quête, la vertu, la loi, le progrès) peuvent, une fois internalisés de manière absolue par un individu, devenir des forces de destruction. Ahab est la face sombre de l'individualisme transcendentaliste et de la volonté de conquête (Critique de l'idéalisme américain ).
- En éclairant le monde normal à la lumière torve de ces héros inquiétants, Melville révèle l'étrangeté et la violence latentes dans les institutions apparemment banales : le navire-usine, le bureau, la famille aristocratique, la cour martiale. Le monstre n'est pas dans l'ombre ; il est dans la lumière crue de l'organisation sociale, révélé par le regard déformant du protagoniste.(Le normal devient étrange).
1. Le cas paradigmatique : le capitaine Ahab dans "Moby-Dick" (1851)
- Le monde normal : c'est celui de la chasse baleinière, activité économique codifiée, presque industrielle au XIXe siècle. Le Pequod est un microcosme social hiérarchisé, avec ses rituels, ses métiers, ses logiques commerciales (la recherche de l'huile). Le monde maritime est décrit avec un réalisme encyclopédique (technique, biologique, économique).
- Ahab introduit dans ce système rationnel une obsession métaphysique et personnelle. Il n'est pas terrifié par la baleine blanche ; il est la terreur, la force démoniaque qui va pervertir la mission normale du navire. Son inquiétude (sa "monomanie") est un feu intérieur qui consume toute réalité objective. Moby Dick, pour les autres, est un cétacé puissant et dangereux ; pour Ahab, il devient le "masque peint" derrière lequel se cache un principe maléfique de l'univers. C'est l'esprit humain qui projette le symbole et le mal sur un animal, faisant d'une entreprise ordinaire une croisade apocalyptique.
2. Bartleby (1853) : l'inquiétude par le retrait absolu
- Le monde normal : celui de Wall Street, du droit des propriétés, du bureau notarial avec ses clercs (Turkey, Nippers) aux travers comiques mais socialement intégrés. C'est l'univers naissant de la bureaucratie et du capitalisme moderne, réglé par la routine et l'échange.
- Bartleby n'est pas un fantôme venu hanter les murs. C'est un homme d'apparence pauvre et terne, dont l'arme est la résistance passive. Son « I would prefer not to » n'est pas une menace active, mais un refus si radical, si absolu, qu'il agit comme un trou noir dans la logique utilitaire du monde. Son inquiétude est existentielle : un désengagement du jeu social qui, par son inertie même, devient une force de dissolution psychique pour son entourage. Il est terriblement inquiétant parce qu'il incarne le silence, le néant, le refus de signification au cœur même du temple de la transaction et de la communication.
3. Pierre Glendinning dans "Pierre, or The Ambiguities" (1852) : l'idéalisme comme poison
- Le monde normal : l'aristocratie terrienne de l'État de New York, avec ses codes sociaux, ses attentes familiales (le mariage avec Lucy), son héritage.
- Pierre, jeune homme idéaliste, choisit de tout briser (sa réputation, son avenir) sur la base d'une certitude morale auto-engendrée (protéger une demi-sœur illégitime en simulant un mariage). Son inquiétude n'est pas causée par le monde, mais par une conception trop absolue, trop inflexible de la vertu, qui devient destructrice. Il jette dans le monde normal le chaos de son propre psychisme tourmenté, transformant un drame familial potentiellement gérable en tragédie shakespearienne de l'auto-destruction.
4. Le capitaine Vere dans "Billy Budd" (1924) : la raison d'État comme démon intérieur
- Le monde normal : la Royal Navy en temps de guerre, régie par les Articles of War, une machine hiérarchique où l'ordre est nécessaire à la survie.
- : Ici, l'inquiétude n'est pas une folie flamboyante, mais une angoisse intellectuelle et morale. Vere comprend l'innocence de Billy, il l'aime même. Mais il est habité par le démon intérieur de la doctrine : la nécessité de faire un exemple pour préserver l'ordre social, même au prix d'une injustice criante. C'est la normalité terrible de la loi et de la raison d'État, intériorisée au point de devenir une force quasi maléfique, qui pousse à sacrifier l'innocence. L'inquiétude est dans le conflit entre la conscience humaine et l'abstraction légaliste.
Francis William Edmonds (1806-1863)
Figure influente paratagée entre la banque, la politique et le monde de la culture à New York, Francis William Edmonds est un peintre de genre qui voyagea sept mois en Europe et réussit, malgré ses multiples activités à produire les premières scènes à connotations "américaines" (All Talk and No Work, 1855-1856, Brooklyn Museum; The Speculator, 1852, Smithsonian American Art Museum; The New Bonnet (1858) Metropolitan Museum of Art - New York..)
William Sidney Mount (1807-1868)
Natif de Long Island, Mount fut l'un des premiers et des meilleurs peintres anecdotiques du XIXe siècle aux États-Unis, sur une trentaine d'années
consacrées à la peinture, on ne lui connaît pourtant pas plus de 200 toiles. "The Rustic Dance" (1830, Museum of Fine Arts, Boston) lui donne un succès immédiat, réalisme et humour y
prédomine. il aborde, tout en peignant ses sujets avec naturel et simplicité, les premières questions sociales et politiques américaines : "Bar-room Scene" (1835, Art Institute of Chicago),
"Bargaining for a Horse" (1836, New York Historical Society),"The Power of Music" (1847, Cleveland Museum of Art). Vers 1860, Mount il conçut un studio portable et une barraque sur roues
tirée par des chevaux. ll réalisera aussi des tableaux à thématique religieuse inspirés par Benjamin West (Christ Raising the Daughter of Jairus, 1828, Long Island Museum)...
... "The Sportsman's Last Visit" (1835, Long Island Museum), "The Long Story" (1837, National Gallery of Art, Washington DC), "Raffling for the Goose" (1837, Metropolitan Museum of Art, New York), "The Painter's Triuimph" (1838, Pennsylvania Academy of the Fine Arts), "Coming to the Point" (1854, New York Historical Society)...
Herman Melville (1819–1891)
"Moby Dick, The Whale", roman d'aventure et épopée, qui relate le combat du capitaine Achab et de sa baleine blanche, est considéré comme l'un des
plus grands produits de l'imagination américaine, une oeuvre sans concession, pessimiste et quasi mystique, totalement ignorée de ses contemporains, et dont seul Nathaniel Hawthorne, qui
venait d'achever "La Lettre écarlate", a reconnu l'immensité symbolique. Il faut dire que lorsqu'est publié Moby Dick, l'Amérique de 1850 n'est plus ce pays des origines adossé à l'austère
puritanisme, mais, à la veille de la victoire du Nord sur le Sud, le pays des formidables réalisations industrielles et financières, le pays de la conquête de l'Ouest, qui vient d'annexer la
Floride, la Californie, le Texas et le Nouveau-Mexique, le pays de l'optimisme absolu qui a su, à l'instar de Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et du transcendantalisme (The Transcendentalist,
1841), adoucir la pensée américaine : un Dieu libéral et bienveillant a remplacé l'impitoyable Dieu des puritains. Fils d'un commerçant de New York qui se lancera dans le commerce de la
fourrure à Albany, Herman Melville fut tout au long de sa vie torturé par des questions morales et existentielles. Elevé par une mère rude et distante, la mort de son père marqua un tournant
décisif dans sa vie : étant dans l'obligation, pour subsister financièrement, de faire nombre de petits métiers, il s'engage comme mousse sur le Saint Lawrence, cargo en partance pour Liverpool
en 1839. La mer va devenir, à l'image de la Plaine dans les romans de Fenimore Cooper qui l'avait émerveillé, cette nouvelle Frontière qui s'ouvre vers un monde sans fin, humainement non
maîtrisable, l'Océan....
"Le lendemain matin, la mer encore inapaisée roulait d’énormes lames, lentes et lourdes qui, poursuivant le filage gargouillant du Péquod, le poussaient comme les mains grandes ouvertes d’un géant. La forte brise ne désarçonnait pas et transformait l’air et le ciel en voiles immensément gonflées, le monde entier bondissait devant le vent. Voilé dans la pleine lumière matinale, le soleil invisible révélait sa présence par sa seule intensité diffuse d’où rayonnaient les faisceaux de ses épées. Tout était couronné d’un faste babylonien. La mer était un creuset d’or fondu qui débordait, bouillonnant de lumière et de chaleur." (chapitre CXXIV)
"Next morning the not-yet-subsided sea rolled in long slow billows of mighty bulk, and striving in the Pequod's gurgling track, pushed her on like giants' palms outspread. The strong, unstaggering breeze abounded so, that sky and air seemed vast outbellying sails; the whole world boomed before the wind. Muffled in the full morning light, the invisible sun was only known by the spread intensity of his place; where his bayonet rays moved on in stacks. Emblazonings, as of crowned Babylonian kings and queens, reigned over everything. The sea was as a crucible of molten gold, that bubblingly leaps with light and heat..."
... Il y a de l'Odyssée dans Moby Dick, sa quête symbolique est celle, vécue, d'un chasseur de baleines et d'un marin affrontant l'insondable de la Mer, l'homme y affronte ici un impitoyable combat pour donner sens à sa vie. Littérature et biographie fusionnent. En 1849, Melville reviendra sur cette première et difficile expérience avec "Redburn His First Voyage", celle du mépris des officiers et de l'équipage. Mais surtout, en 1841, Herman Melville restera marqué par le récit du tragique naufrage de l'Essex, un baleinier américain qui sombra le 20 novembre 1820 au milieu de l'océan Pacifique à la suite d'une attaque par un grand cachalot...
"The Voyage of the Pequod from the Book Moby Dick by Herman Melville" - by Edward Everett Henry, 1956
"For that strange spectacle observable in all sperm whales dying--the turning sunwards of the head, and so expiring--that strange spectacle, beheld of such a placid evening, somehow to Ahab conveyed a wondrousness unknown before" (Tous les cachalots mourants offrent ce même et étrange spectacle d’un être se tournant vers le soleil pour expirer et dans un soir si calme cette vision revêtait pour Achab un caractère d’émerveillement inconnu jusqu’alors.) - Le 26 décembre 1840, Melville s'embarque à New Bedford sur un baleinier trois-mâts, l'Acushnet, commandé par Valentin Pease, pour une campagne de chasse de la baleine qui doit durer quatre ans, l'aventure qui lui permettra d'écrire son chef d'oeuvre, Moby Dick. Mais en 1841, Melville déserte avec un ami, à Nuku-Hiva, île du Pacifique où vivent deux tribus, les Hoppars, civilisés, et les Taipis, cannibales. Il poursuit son périple, s'engage sur baleinier australien Lucy Ann, qu'il déserte un mois plus tard, après une mutinerie, à Papeete, Tahiti. Brièvement emprisonné, Melville s'est échappé et s'est rendu sur l'île voisine de Moorea, où il travaille dans une ferme de pommes de terre. Il rejoint ensuite l'équipage du baleinier Charles et Henry, comme harponneur. Lorsque le Charles and Henry jette l'ancre dans l'île de Maui cinq mois plus tard, en avril 1843, Melville commence à travailler comme commis et comptable dans un magasin général à Honolulu. En août 1843, Melville s'engage dans la marine américaine et entame la dernière étape de son voyage, en travaillant comme marin sur la frégate USS United States à travers le Pacifique: il y découvre brimades et châtiments corporels , son roman "White-Jacket" (1850, la Vareuse blanche s'inspirera de cet épisode...
En octobre 1844, Melville retourne chez sa mère, déterminé à devenir écrivain en racontant ses aventures: "Typee : A Peep at Polynesian Life", sa rencontre avec des cannibales, plus honnêtes que n'importe quel civilisé, et "Omoo", son séjour à Tahiti, paraissent en 1846 et 1847. Sa vie au milieu des cannibales, parfois contestée, sa grande expérience de marin et de baleinier, ses descriptions de la vie sur l'océan, la peur et la terreur qu'engendre toute chasse à la baleine, enthousiasment ses lecteurs. Ecrivain d'aventures reconnu, Melville épouse Elizabeth Shaw, fille du "chief justice" du Massachusetts, Lemuel Shaw, et s'installe à New York pour vivre avec son jeune frère, sa mère et ses quatre sœurs à la fin de 1847. Melville l'écrivain découvre plus en avant la littérature, lit Shakespeare,Carlyle, Marlowe, Rabelais et Jonathan Swift (Gulliver's Travels), s'initie à Emerson et au transcendantalisme. Le marin autodidacte se tourne alors vers l'Univers infini. En 1849, un nouveau roman d'aventures maritimes, "Mardi, and a Voyage Thither", traduit cette évolution vers l'allégorique : mais cette somme de près de 600 pages s'avère un échec auprès du public. De 1849 à 1850, Melville écrit deux autres romans, Redburn et White-Jacket, mais le succès reste modeste.
En 1850, Melville entreprend d'écrire l'histoire d'un homme submergé par le désir de conquérir et de tuer une grande baleine blanche, histoire semble-t-il inspirée par un article de Jeremiah N. Renolds de 1839 intitulé "Mocha Dick", un célèbre cachalot blanc qui hantait les côtes pacifiques du Chili. Les années 1850 constituent alors l'âge d'or de l'industrie baleinière aux Etats-Unis. C'est à la même époque qu'il se lie d'amitié avec Nathaniel Hawthorne, qui vient de publier son chef-d'œuvre, "La Lettre Écarlate".
L'histoire a pour narrateur Ishmael, marin sur le baleinier Pequod. Celui-ci a pour capitaine du navire un certain Achab qui a perdu sa jambe au profit de Moby Dick lors d'une précédente expédition, et n'est désormais rongé que par son désir de revanche. Mais le roman d'aventure cède à l'allégorie et ne répond plus aux attentes d'un public que la mer et la condition humaine n'inspirent que modérément. Superficiellement, la chasse à la baleine tombe dans la désuétude : en 1859, après plus d'un an de forage, Edwin Drake a découvert enfin du pétrole à Titusville, en Pennsylvanie, et celui-ci va désormais supplanter l'huile de baleine.
Plus profondément, Melville semble avec Moby Dick atteindre le point ultime de sa réflexion : la Nature qui nous environne est essentiellement religieuse, Dieu s'y fait parfois entendre, mais le plus souvent reste silencieux. Cette nature est par essence menaçante à l'extrême, la lutte à mort entre l'homme (Achab) et la nature (Moby Dick) ne peut aboutir qu'à la destruction de l'un comme de l'autre. Et donc reste à l'être humain une voie médiane, il ne doit ni se rebeller contre son Dieu ni vouloir percer le mystère du cosmos, ne lui reste que l'acceptation de destinée, sans autre espoir. A l'image du narrateur, Ishmael, seul rescapé de cette chasse à la baleine, qui échappe à la mort en s'agrippant au cercueil de son ami, le bon sauvage...
"Qu’est-ce ? quelle est cette chose surnaturelle, insondable et sans nom ? Qui est le seigneur et maître caché, cruel, impitoyable qui use d’artifices pour m’amener à lui obéir ? tant et si bien que contre toute nostalgie et tout amour humain je me fasse violence et me pousse et me presse, et me rendant prêt à faire ce que mon propre cœur, mon cœur humain, n’oserait même envisager ? Achab est-il Achab ? Est-ce moi, Seigneur, ou qui d’autre qui lève ce bras ? Mais si le grand soleil lui-même ne se meut pas de lui-même, s’il n’est qu’un messager dans le ciel, s’il n’est point une seule étoile pour accomplir sa révolution sans une invisible puissance, comment ce cœur chétif battrait-il, ce cerveau débile penserait-il, si Dieu n’en est point le battement, la pensée et la vie, et non moi. Par le ciel, homme, nous sommes virés et virés encore en ce moment comme le guindeau là-bas dont le Destin est l’anspect. Et pendant tout ce temps, voilà que sourit le ciel et que la mer est insondable ! " (Chapitre CXXXII - The Symphony)
"What is it, what nameless, inscrutable, unearthly thing is it; what cozening, hidden lord and master, and cruel, remorseless emperor commands me; that against all natural lovings and longings, I so keep pushing, and crowding, and jamming myself on all the time; recklessly making me ready to do what in my own proper, natural heart, I durst not so much as dare? Is Ahab, Ahab? Is it I, God, or who, that lifts this arm? But if the great sun move not of himself; but is as an errand-boy in heaven; nor one single star can revolve, but by some invisible power; how then can this one small heart beat; this one small brain think thoughts; unless God does that beating, does that thinking, does that living, and not I. By heaven, man, we are turned round and round in this world, like yonder windlass, and Fate is the handspike. And all the time, lo! that smiling sky, and this unsounded sea!..."
Épuisé d'avoir écrit en dix-huit mois ce livre colossal, accablé par l'échec, Herman Melville s'enferme, à trente-deux ans, dans une solitude désespérée, se réfugiant dans la poésie. En 1852, le sentiment d'échec s'accroit avec "Pierre, or the Ambiguities", un mélodrame psychologique basé sur sa propre enfance, loin de sa thématique maritime. À trente-trois ans, Melville renonce insensiblement à écrire. "Israel Potter : His Fifty Years of Exile" (1855) relate l'histoire d'un homme injustement exilé hors d'Amérique. En 1856, il réunit en un recueil quelques nouvelles, "The Piazza Tales". La plus connue, «Benito Cereno», est un récit maritime qui soulève une fois de plus le problème du Mal. Son dernier livre, "Billy Budd", récit d'un marin accusé à tort d'être impliqué dans une mutinerie, ne sera publié qu'en 1924, plus de trente ans après sa mort. À trente-sept ans, las, usé, il part pour un long pèlerinage en Terre sainte, au Moyen-Orient et en Europe, le voici errant "parmi les tombes jusqu'à ce que je finisse par me croire possédé du démon". Il regagne l'Amérique quand éclate la guerre de Sécession, écrit des poèmes à compte d'auteur, accepte pour vivre de devenir comme Hawthorne agent des douanes. Melville commence en 1888 "Billy Budd" et meurt le 28 septembre 1891 dans l'indifférence générale...
1851 - "Moby Dick, ou la baleine blanche" (Moby-Dick, or The Whale)
Ishmael, le narrateur, attiré par la mer et le grand large, décide de partir à la chasse à la baleine. Il embarque sur le Pequod, baleinier mené par le
capitaine Achab qui emmènera Ishmael et ses compagnons pendant plus de trois ans sur les océans du globe à la poursuite du cachalot blanc, le plus grand animal du monde. L'équipage du Pequod est
composé d'hommes de toutes races et de toutes religions, tous unis dans un même pacte autour de la personne du capitaine Achab. Le roman débute par la rencontre du narrateur dans une auberge du
port, avec Queequeg, le harponneur indien, dont il partage le lit....
"(Loomings) - Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer. Cela me tient lieu de balle et de pistolet. Caton se lance contre son épée avec un panache philosophique, moi, je m’embarque tranquillement. Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens..".
"Call me Ishmael. Some years ago—never mind how long precisely—having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world. It is a way I have of driving off the spleen and regulating the circulation. Whenever I find myself growing grim about the mouth; whenever it is a damp, drizzly November in my soul; whenever I find myself involuntarily pausing before coffin warehouses, and bringing up the rear of every funeral I meet; and especially whenever my hypos get such an upper hand of me, that it requires a strong moral principle to prevent me from deliberately stepping into the street, and methodically knocking people’s hats off—then, I account it high time to get to sea as soon as I can. This is my substitute for pistol and ball. With a philosophical flourish Cato throws himself upon his sword; I quietly take to the ship. There is nothing surprising in this. If they but knew it, almost all men in their degree, some time or other, cherish very nearly the same feelings towards the ocean with me..."
Ce n'est que progressivement que s'impose la stature du capitaine Achab, et qu'il livre à l'équipage la raison profonde de son expédition : chasser et tuer Moby Dick. Achab, héros prométhéen blessé dans sa chair (amputé d'une jambe), est voué à se perdre dans sa terrible tentative de défi face à la puissance mystique d'une Nature personnifiée par un couple infernal, la Mer et de la baleine blanche. Un couple qui incarne cette force impénétrable, inconnue, qui obsède jusqu'à la haine l'esprit du chasseur de baleine et à laquelle il ne peut échapper. Le capitaine Achab n'appartient plus au monde des hommes, et mourra attaché au flanc de la Bête, entraîné vers les profondeurs d'un Océan tout-puissant, un océan vaste et indifférent qui reflète tant cette dimension l'inconnu "hurlant à l'infini" qu'est la mort...
"Pendant plusieurs jours après le départ de Nantucket, aucun signe du capitaine Achab ne se manifesta au-dessus des écoutilles. Les seconds se relayaient régulièrement aux quarts et, rien qu’on pût voir ne prouvant le contraire, ils paraissaient seuls commander à bord ; pourtant, ils ressortaient parfois de la cabine avec des ordres si soudains et si péremptoires qu’après tout il était clair qu’ils ne commandaient que par procuration. Donc leur seigneur et maître était là, bien qu’invisible à tous les regards, hormis de ceux qui étaient autorisés à voir au-delà du seuil de cette retraite sacrée qu’était la cabine (...) "
"There seemed no sign of common bodily illness about him, nor of the recovery from any. He looked like a man cut away from the stake, when the fire has overrunningly wasted all the limbs without consuming them, or taking away one particle from their compacted aged robustness" - "Rien ne trahissait en lui une quelconque maladie physique, ni les signes d’une convalescence. Il avait l’air d’un homme qu’on eût arraché à un bûcher dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer, et sans altérer si peu que ce soit la force dont était pétri son vieil âge. Sa stature haute et large semblait coulée dans un bronze massif, et avoir pris forme dans un moule inaltérable, comme le Persée de Cellini. Une marque fine prenant sa source dans ses cheveux gris courait en un sillon blême sur un côté de son visage aduste, descendait dans son cou basané, pour venir se perdre dans ses vêtements. On eût dit la cicatrice verticale zébrant le fût altier et droit d’un grand arbre lorsque la foudre, précipitant sur lui sa flèche, n’arrachant nulle brindille mais creusant une cannelure dans l’écorce depuis le faîte jusqu’aux racines, avant de pénétrer dans la terre, laisse néanmoins l’arbre bien vivant dans sa verdure, mais marqué au fer. Personne ne peut savoir s’il était né avec sa marque ou si c’était la trace de quelque tragique blessure. Pendant tout le voyage et selon un accord tacite, il y fut peu ou il n’y fut pas fait allusion, surtout pas par les officiers. Mais une fois, un aîné de Tashtego, un vieil Indien de Gay Head qui faisait partie de l’équipage, affirma superstitieusement qu’Achab ne fut marqué de la sorte qu’après la quarantaine passée et non à la suite d’un combat furieux et meurtrier avec un homme mais lors d’une lutte surnaturelle en mer. Toutefois, cette suggestion insensée fut démentie par les déductions que donnait à entendre un vieux Mannois, un vieillard sépulcral qui, n’ayant jamais encore embarqué à Nantucket, posait pour la première fois son regard sur le farouche Achab. Néanmoins, les vieilles traditions marines, la crédulité immémoriale prêtaient communément à ce vieux Mannois des pouvoirs transcendants de clairvoyance. De sorte qu’il ne se trouvait pas un seul marin blanc pour lui opposer une contradiction sérieuse lorsqu’il disait que si jamais le capitaine Achab venait à être enseveli paisiblement – ce qui a peu de chances d’arriver, ajoutait-il dans un murmure – alors celui qui veillerait à sa toilette funèbre découvrirait une marque de naissance le parcourant de la tête aux pieds..."
" Je fus frappé de sa position singulière. De chaque côté du gaillard d’arrière, assez proche des haubans d’artimon, se trouvait un trou de tarière d’un demi-pouce de profondeur. Sa jambe d’ivoire immobilisée dans ce trou, agrippé d’une main à un hauban, le capitaine Achab se tenait droit, regardant fixement au-delà de la proue toujours plongeante du navire. Ce regard hardi tendu vers l’avant exprimait un infini de courage inébranlable, de volonté précise et irréductible. Il ne disait mot et ses officiers ne lui parlaient guère, mais leurs moindres gestes, leurs moindres expressions trahissaient ouvertement la conscience pénible, sinon douloureuse, qu’ils avaient de se trouver sous l’œil d’un maître tourmenté. De plus, cet Achab frappé et maussade avait un visage de crucifié, empreint d’une dignité indicible, royale et impérieuse et d’une douleur immense..."
"I was struck with the singular posture he maintained. Upon each side of the Pequod's quarter deck, and pretty close to the mizzen shrouds, there was an auger hole, bored about half an inch or so, into the plank. His bone leg steadied in that hole; one arm elevated, and holding by a shroud; Captain Ahab stood erect, looking straight out beyond the ship's ever-pitching prow. There was an infinity of firmest fortitude, a determinate, unsurrenderable wilfulness, in the fixed and fearless, forward dedication of that glance. Not a word he spoke; nor did his officers say aught to him; though by all their minutest gestures and expressions, they plainly showed the uneasy, if not painful, consciousness of being under a troubled master-eye. And not only that, but moody stricken Ahab stood before them with a crucifixion in his face; in all the nameless regal overbearing dignity of some mighty woe..."
L'homme face à l'immensité de l'océan : les hommes goûtaient une quiétude rêveuse lorsqu’en contemplant la peau éclatante et lisse de l’Océan, ils oubliaient le cœur de tigre qui battait dessous et se refusaient à se souvenir que cette patte de velours cachait des griffes impitoyables....
"En de tels moments, le vagabond dans sa baleinière éprouve envers la mer un sentiment tendre, filial, confiant, assez semblable à celui qu’il porte à
la terre, il la regarde comme un parterre de fleurs et le navire qui, au loin, ne laisse voir que la pointe de ses mâts, semble se frayer sa route non à travers le roulement de vagues mais à
travers l’herbe haute d’une prairie ondulante, tels les chevaux des émigrants de l’ouest dont seules pointaient les oreilles tandis que leurs corps avançaient péniblement dans une étonnante
verdure.
Vierges vallons longuement étirés, collines bleues et douces, sur lesquels glisse un silence murmurant… et l’on pourrait presque jurer que des
enfants, las de leurs jeux, sont étendus endormis dans ces solitudes quand, en un mai joyeux, sont cueillies les fleurs des bois. Dans la magie de votre humeur, rêve et réalité se rencontrent à
mi-chemin, s’interpénètrent et ne forment plus qu’un... "
"These are the times, when in his whale-boat the rover softly feels a certain filial, confident, land-like feeling towards the sea; that he regards it
as so much flowery earth; and the distant ship revealing only the tops of her masts, seems struggling forward, not through high
rolling waves, but through the tall grass of a rolling prairie: as when the western emigrants' horses only show their erected ears, while their hidden bodies widely wade through the amazing
verdure. The long-drawn virgin vales; the mild blue hill-sides; as over these there steals the hush, the hum; you almost swear that play-wearied children lie sleeping in these solitudes, in some
glad May-time, when the flowers of the woods are plucked. And all this mixes with your most mystic mood; so that fact and fancy, half-way meeting, interpenetrate, and form one seamless
whole..."
"Ces scènes apaisantes, pour passagères qu’elles aient été, n’étaient pas sans avoir, passagèrement, un effet apaisant sur Achab, mais si ces secrètes
clefs d’or semblaient livrer l’or de son trésor secret, son haleine toutefois en ternissait l’éclat.
Ô herbeuses clairières ! ô printemps éternel et infini des paysages de l’âme, en vous – bien que depuis longtemps calcinés par la sécheresse mortelle de
cette vie terrestre – en vous, les hommes peuvent encore se rouler comme un jeune cheval dans le trèfle matinal et, pour de rares et éphémères instants, sentir en eux la fraîche rosée de la vie
éternelle. Plût à Dieu que durent ces calmes bénis ! Mais les fils de la vie emmêlés, confondus, sont tissés de chaîne et de trame : les calmes traversés d’orages, un orage pour chaque calme. La
marche de la vie n’est pas un chemin qu’on ne rebrousse jamais, nous n’avançons pas selon une progression constante jusqu’à l’ultime arrêt, à travers l’enchantement innocent du premier âge, la
foi naïve de l’enfance, à travers la condamnation commune du doute de l’adolescence, puis le scepticisme, l’incroyance, pour trouver enfin le repos méditatif du « Si » de l’âge d’homme. Mais, le
parcours terminé, nous recommençons la ronde et sommes à nouveau des enfants, des adolescents et des « Si », éternellement. Où est le port ultime dont nous ne lèverons plus l’ancre ? Sous quelle
voûte céleste extasiée navigue le monde dont les plus harassés ne se lasseront pas ? Où se cache le père de l’enfant trouvé ? Nos âmes sont les orphelines de filles-mères mortes en leur donnant
le jour et le secret de notre paternité demeure dans leurs tombes, là où il nous faut aller pour l’apprendre…"
L'apparition de Moby Dick - Scrutant les profondeurs, Achab "discerna un point blanc pas plus gros qu’une hermine et qui montait et augmentait de volume à une vitesse surprenante, jusqu’à ce que, se retournant, il montrât brusquement les deux longues rangées crochues de ses dents éblouissantes remontant des abîmes indiscernables. C’était la gueule ouverte de Moby Dick et sa mâchoire tordue. Sa masse énorme, ombrée, était encore à demi dissimulée dans l’azur marin. Cette bouche éclatante bâillait juste sous la baleinière telle la porte ouverte d’une tombe de marbre. D’un long coup de son aviron de queue, Achab écarta l’embarcation de cette effrayante apparition..."
"Comme pour les frapper d’une terreur immédiate, Moby Dick, faisant volte-face, attaqua le premier en fonçant sur les trois équipages. La baleinière d’Achab était au centre et, encourageant ses hommes, il leur dit qu’il comptait prendre la baleine de front, c’est-à-dire ramer droit sur son front, manœuvre assez courante qui permet, à une certaine distance d’éviter l’assaut du monstre dont la vision est latérale. Mais avant que cette distance fût franchie et tandis que la baleine pouvait encore voir aussi clairement les trois pirogues que les trois mâts du navire, la Baleine blanche, battant l’eau à une vitesse furieuse, rua, le temps d’un éclair, parmi les pirogues, les mâchoires ouvertes et la queue cinglante, mena des deux côtés une effrayante bataille et, indifférente aux dards jetés des trois baleinières, sembla seulement animée de l’intention de pulvériser chaque bordé des embarcations. Habilement manœuvrées, pirouettant comme des chevaux de combat dressés, celles-ci l’évitèrent pendant un moment, à un cheveu près bien souvent, tandis que le surnaturel cri de guerre d’Achab déchiquetait tout autre cri..."
"Moby Dick", 1956, by John Huston, with Gregory Peck, Richard Basehart, and Leo Genn
"Pierre, or The Ambiguities" (1852)
Suite à la mévente de "Mardi" et de "Moby Dick", Melville se posa en écrivain maudit et livra ce récit sulfureux qui traque l`imposture, au-delà de la Sainte Famille et de la passion amoureuse, jusqu`au cœur de l`écriture. Orphelin de père, Pierre Glendinning est le dernier représentant d'une prestigieuse lignée. Il vit dans la vénération de son père, entre une mère adorée, Mary, et une fiancée angélique, Lucy Tartan, à qui il fait mièvrement la cour dans l`ombre de sa mère.
Dans la demeure ancestrale, miraculeusement préservée de l'Amérique urbaine et démocrate, ils s`ingénient à perpétuer l`idéal pseudo-aristocratique de l'Ancien Monde. La mère entretient le culte du père mort, et l'âme de Pierre en est le sanctuaire. Sa piété lui vaut l`admiration du révérend Falsgrave. En bonne dame patronnesse elle rend visite avec son fils au cercle de couture des demoiselles Pennies.
Mystérieusement, à leur arrivée une jeune fille pousse un cri et s'évanouit. Pierre reste hanté par ce visage entrevu et fait taire de troubles pressentiments lorsque survient une lettre signée Isabel Banford qui se prétend l'enfant naturelle de son père. Pierre refuse d'y croire d`abord, mais la nouvelle vient corroborer d'autres soupçons : son père agonisant, en proie au délire, s`était inexplicablement adressé à sa fille. Par ailleurs, la tante de Pierre lui avait fait don d'un portrait équivoque de son père, différent de celui que sa mère avait choisi d'exhiber dans le salon. Le mensonge familial est mis à nu : "Désormais je veux voir ce qui se cache et vivre à fond ma vie cachée".
Pierre ne renie pas sa demi-sœur qui serait le fruit d`amours illicites en France et dont les pathétiques souvenirs sont chaotiques, quasi irréels. La seule trace tangible qu'ait laissée son père est un mouchoir brodé à ses initiales et une guitare où son nom est gravé et dont les sons lui rappellent confusément sa mère. Révéler le péché de son père, ce serait ternir
à jamais son image et du même coup déshonorer sa mère, trop pharisíenne pour admettre Isabel dans la famille.
Pour racheter la faute de son père, Pierre devra donc renoncer à épouser Lucy et s'enfuir avec sa demi-sœur qu`íl fera passer pour sa femme au prix d'une "pieuse imposture". Il brûle le portrait de son père qu'i] tient pour une preuve accablante. Sous couvert d'un sacrifice ambigu qui recouvre un inceste doublé d'un parricide, il se substitue en fait à son père. Le transgresseur apprend à ses dépens l`ambivalence des sentiments.
Il comptait sur l`hospitalité de son cousin Glen Stan, l`ami de toujours, mais qui l'ignore et le congédie. Sa mère l`a déshérité précisément au profit de ce cousin qui du coup cherche à conquérir Lucy, laquelle décide de rejoindre le couple en se faisant passer pour la cousine de Pierre. Réduit à vivre de sa plume, Pierre se réfugie avec Isabel chez les Apôtres, une ancienne église désaffectée qui n'abrite plus que des avocats et la bohème new-yorkaise. Il accueille Lucy dans son foyer au prix d'un nouveau mensonge. Ensemble. ils forment une trinité sulfureuse sous l`égide de Pierre qui se sent investi d'une mission pseudo-apostolique.
Sous couvert d`écríre un roman populaire, il a un projet qui lui tient à cœur : livrer La Bible des temps modernes. Or cette parole d'évangile qu`il porte en lui, soufflée par la musique d'Isabel, s'efface à mesure qu`il tente de l'exhumer. A défaut d`authenticité, Pierre livre au public un texte qui est un tissu d'emprunts cependant qu'il continue à s'enfoncer dans la crypte de son cœur pour y découvrir, au fond de la pyramide, que la momie enfouie sous les bandelettes ne recouvre aucun corps. Il doute de plus en plus du récit d`Isabel et il découvre, lors d'une exposition de peinture, le portrait d'un étranger qui ressemble à s'y méprendre à celui de son père qu'íl avait brûlé. Ce qu`il avait cru reconnaître comme le vrai visage de son père pourrait donc être le portrait d`un étranger, peut-être même sans modèle réel. Les repères sur lesquels Pierre s'était fondé paraissent de moins en moins assurés.
Il tombe sur l'opuscule de Plotinus Plinlimmon. nouveau maître à penser ou nouvel imposteur qui spécule justement sur les errements de la foi. Ce tract qui se lit El (Dieu) ou Ei (le Si du temple d'Apollon), qui suggère donc la révélation tout en insínuant le doute, présente le point de vue de Dieu et celui des hommes comme étant diamétralement antithétiques. Il est donc vain de tenter de les réconcilier. Pierre restera hanté par ce testament ambigu. En butte à l'incompréhension, il s`identifie en songe à Encelade, le colosse qui s'acharne à regagner sa patrie céleste mais s'enlise inexorablement.
Pierre est aussi une sorte de météorite erratique. Comme pour démasquer l'hypocrisie sociale, il tue le frère de Lucy qui le harcèlent et par là signe son propre arrêt de mort. Le roman se termine sur le suicide collectif de Pierre, de Lucy et d'lsabel dans la prison des Tombes. (Trad. Gallimard, 1939).
"Les Contes de la véranda" (The Piazza Tales)
Publié en 1856 chez Dix & Edwards, ce recueil rassemble six nouvelles écrites par Melville entre 1853 et 1856, principalement pour le magazine Putnam's Monthly. À cette époque, Melville, découragé par l'échec commercial de Moby-Dick (1851) et de Pierre (1852), se tourne vers la forme courte pour tenter de retrouver un public. Le titre fait référence à la véranda de sa ferme à Pittsfield (Massachusetts), où il écrivait.
1. La Véranda (The Piazza) - Dans le récit liminaire qui donne son titre au recueil, le narrateur, captivé par le reflet d'une fenêtre qu'il aperçoit depuis 'sa véranda, part un jour à la recherche de cette demeure enchantée. Il ne découvre qu'une misérable masure habitée par une pâle jeune fille, Marianna, que sa propre maison fait rêver. Ici et là, symétriquement, le lointain suscite le même désir illusoire de s'émerveiller. D'emblée, la véranda s'ouvre sur le spectacle de la désolation. Melville inaugure le recueil par une méditation sur l'écart entre l'idéal et le réel, thème qui parcourt tout le recueil.
2. Bartleby le scribe (Bartleby, the Scrivener: A Story of Wall Street, 1853)
Le narrateur est un avoué de Wall Street (symbole naissant du capitalisme et de la bureaucratie moderne) qui, ayant été promu à la charge de conseiller à la Chancellerie, a dû engager un clerc supplémentaire. Un jeune homme pâle, Bartleby, se présente, surgi de nulle part, sans références. L'avoué l'instaIle derrière un paravent vert mais à portée de voix entre son propre bureau et celui des autres clercs, Pincettes et Dindonneau. Le narrateur est d'abord satisfait de cet employé modèle qui compense par sa régularité machinale les excentricités des deux autres copistes. Mais Bartleby va lui aussi faire vaciller l'autorité de ce patron de droit divin.
Lorsque celui-ci lui demande de s'installer à sa droite pour collationner des copies avec l'original, le clerc lui répond qu`il préférerait ne pas le faire (I would prefer not to") et, chaque fois qu'il souhaite lui confier une tâche, Bartleby s'y soustrait en répétant cette formule singulière. Bartleby renonce même à copier et reste inerte au milieu de la pièce, perdu dans la contemplation d'un mur aveugle. Le narrateur, bienveillant mais impuissant, ne parvient ni à comprendre Bartleby ni à le sauver. Le patron déconcerté ne dicte plus la loi mais invoque l'argument de la philanthropie pour ne pas le renvoyer. Passant au bureau un dimanche, il y trouve Bartleby qui manifestement y a élu domicile. Bien qu'excédé par ce parasite qui accapare ses biens, il ne peut s'empêcher d`avoir pitié de cet homme perdu qui ne s'alimente plus et qui reste reclus tel un ermite dans Wall Street désert. Cette épave humaine qui fait partie des murs et qu'il ne parvient plus à déloger, même après lui avoir donné son congé, laisse entrevoir au spécialiste des transferts de titres de propriété et des hypothèques [mortgage] l'emprise de la mort, son droit de préférence absolu sur le vivant.
Lorsque le maître aux abois sera réduit, pour se défaire de son clerc, à céder son étude et à fuir, l'intrus restera dans les murs. Le vieil avoué pressent confusément que Bartleby lui a été prédestiné par la Providence, mais il évite de recevoir ce courrier de l'au-delà qui sonne le glas de la loi ancienne. Il cherche à fuir, mais inéluctablement les nouvelles de Bartleby lui reviennent. Lorsque les nouveaux propriétaires font arrêter Bartleby, il le renie, puis, pris de remords, il lui rend visite en prison où il tente de faire le bon apôtre en veillant à ce qu'il soit correctement traité. Bartleby meurt, lové au pied des murs de la prison pyramidale des tombes. L'Esprit dont l'écrivain était porteur est muré vivant dans la loi (wall / law), asservi à la lettre, condamné à la captivité égyptienne. Le narrateur reconverti en évangéliste rassemble les bribes de la biographie de Bartleby et rapporte une dernière rumeur à son sujet : le bruit court que celui-ci aurait été autrefois employé à la division des lettres au rebut [Dead letter Oflîce]. Bartleby aura été lui-même une lettre en souffrance vouée à rester lettre morte.
Toute Fambiguïté du récit est de laisser irrésolu le sens de la "venue" de Bartleby : prophète incompris ou homme creux? En tout état de cause, les signes de la transcendance en ce monde désenchanté sont désormais douteux.
Bartleby est devenu une figure iconique de la littérature mondiale, souvent interprétée comme un symbole de la protestation silencieuse, de la dépression ou de la résistance non-violente. L’expression "faire le Bartleby" ou le "bartlebysme" est entrée dans le langage critique pour désigner un refus radical, mais passif, des normes sociales. La nouvelle a inspiré de nombreuses adaptations (théâtre, opéra, bande dessinée, références cinématographiques) et des commentaires philosophiques (notamment par Gilles Deleuze dans "Bartleby ou la formule").
3. Benito Cereno
Inspiré d'un fait réel, ce récit raconte la rencontre entre le capitaine américain Amasa Delano et le navire espagnol San Dominick, commandé par un Benito Cereno mystérieusement malade. Delano, aveuglé par ses préjugés racistes, ne comprend que tardivement que le navire a été pris par une révolte d'esclaves menée par Babo. Publié à la veille de la Guerre de Sécession, le texte explore la violence refoulée de l'esclavage. : Melville refuse un manichéisme simple : les esclaves sont à la fois victimes et bourreaux.
4. L'Homme au paratonnerre (The Lightning-Rod Man)
Dans un cottage de montagne pendant un orage, un narrateur reçoit la visite d'un vendeur de paratonnerres qui tente de lui vendre sa protection contre la foudre en jouant sur ses peurs. Le vendeur représente les prédicateurs qui exploitent la peur de la damnation.
5. Les Îles enchantées (The Encantadas)
Série de dix croquis décrivant les îles Galápagos, mélangeant observations naturalistes, récits historiques et anecdotes sur les naufragés, baleiniers et parias qui peuplent ces terres désolées. Un mélange de récit de voyage, d'essai philosophique et de fiction qui présente les Galápagos comme un enfer naturel, contrairement à l'optimisme transcendantaliste. Une des œuvres les plus poétiques de Melville, avec des passages d'une grande beauté descriptive.
6. Le Clocher (The Bell-Tower)
Dans une cité de la Renaissance, l'ingénieur Bannadonna construit un clocher monumental avec une automate, Haman, pour sonner les heures. L'orgueil de l'inventeur conduit à une catastrophe lorsqu'il est tué par sa propre création. Bannadonna incarne l'orgueil prométhéen qui défie les limites naturelles. Le clocher qui s'effondre symbolise la vanité des ambitions humaines.
"The Confidence-Man: His Masquerade" (1857)
The Confidence-Man (Le Grand Escroc) reste l'une des œuvres les plus énigmatiques et visionnaires de la littérature américaine. Son échec initial témoigne de son avance radicale sur son temps. Aujourd'hui, il apparaît moins comme un roman sur un escroc que comme une méditation profonde sur les fondements mêmes de la société humaine : la confiance, la croyance, et la possibilité de relations authentiques dans un monde de représentations et d'intérêts. Son ambiguïté même, autrefois reproche, est désormais considérée comme sa force principale - un reflet fidèle de la complexité morale et cognitive de l'expérience moderne.
Dernier roman publié du vivant de Melville, paru le 1er avril 1857 (jour symbolique des dupes), une Œuvre radicalement expérimentale écrite durant une période de profonde crise personnelle et créative pour Melville, après les échecs commerciaux de "Moby-Dick" et "Pierre". Un bateau à vapeur, le Fidèle, descendant le Mississippi de Saint-Louis à La Nouvelle-Orléans, microcosme de l'Amérique d'avant-guerre (le bateau rassemble riches et pauvres, idéalistes et cyniques, croyants et sceptiques). Et 45 chapitres sans intrigue traditionnelle, plutôt une série de rencontres dialoguées entre un escroc protéiforme et diverses victimes potentielles...
L`action se déroule un 1er avril, à bord d'un bateau à vapeur, le Fidèle , sur le Mississippi. Au lever de rideau, les passagers découvrent une affiche qui les met en garde contre un escroc "original" qui serait parmi eux. Un personnage muet vient s'interposer entre l`avis de recherche, qui incite à la méfiance, et les passagers, exhibant une ardoise sur lesquels figurent les versets de l`Epî!re aux Corinthiens qui sont autant de variations sur le thème de la charité. Cette litanie préfigure la série des abus de confiance qui nourrit la trame du récit et qui ont tous pour point commun d`exploiter cette valeur capitale. Escrocs. charlatans, faux prophètes, bonimenteurs en tout genre vont se succéder comme autant de porte-parole de la charité. Mais
comment distinguer les imposteurs des véritables philanthropes? Comment en particulier identifier l`escroc qui circule parmi cette foule anonyme et cosmopolite ? Tous les indices sont douteux.
Le "Confidence-Man" (l'homme de confiance/escroc) apparaît ainsi sous sept avatars successifs, chacun exploitant une faiblesse humaine différente ...
- L'homme sourd-muet en crêpe : Ouvre le roman avec une ardoise où il écrit des citations bibliques sur la charité.
- Black Guinea : Noir estropié prétendument ancien esclave, faisant appel à la pitié.
- John Ringman : "L'homme à la laine" prétendant connaître les passagers.
- L'homme en redoute : Sollicitant des fonds pour la "Semi-Transparent Company".
- Herb-doctor : Vendant des remèdes miracles (Pommade de Samaritain, Elixir du Printemps).
- Solliciteur pour la Société des Orphelins : Exploitant la philanthropie.
- Cosmopolite/Philosophe : Dernière et plus sophistiquée incarnation, discutant métaphysique.
Au XIXe siècle, un confidence man est un escroc qui gagne la confiance (confidence) de sa victime pour mieux l’exploiter. Melville joue sur cette ambiguïté, la confiance comme vertu morale et la confiance comme faiblesse exploitable.
Et une triple critique en règle, une caricature féroce d'Emerson et Thoreau, une critique de la philanthropie comme business et de l'optimisme américain (une dénonciation de la croyance naïve dans le progrès et la bonté naturelle) ...
Les personnages du roman débattent constamment, faut-il faire confiance aux autres ? la bonté humaine existe-t-elle ? Les dialogues sont interminables, les raisonnements circulaires, les sophismes subtils, démontrant que le langage ne révèle pas la vérité mais la fabrique, la déguise, ou la dissout. Melville ne tranchera jamais clairement et montrera que si la confiance est indispensable à la vie sociale, elle repose sur des fondements fragiles et invérifiables. Celui qui refuse toute confiance devient inhumain et celui qui fait confiance devient naïf et manipulable. Au fond, la société ne fonctionne que par des fictions morales partagées (on comprend son influence sur Nathanael West, Thomas Pynchon, Don DeLillo à défaut de succès littéraire). Le roman se termine sans révélation finale : le Confidence Man ne sera pas démasqué, aucune morale explicite ne sera donnée. C'est dire que la confiance, fondement de la société humaine, est à la fois indispensable et fondamentalement indécidable. Dans un monde sans vérité transcendante, la confiance est à la fois la condition de l’humanité et la porte ouverte à toutes les impostures...
"Billy Budd, Foretopman" (1924)
"Billy Budd, Gabier de Misaine" fut publié à titre posthume par Raymond Weaver. Melville, depuis 1857, avait renoncé à l'écriture romanesque : trente ans plus tard, il entreprend ce récit testamentairequi fut achevé eu avant sa mort, en 1891. Il s'inspire de l'affaire Somers, à laquelle le lieutenant Guert Gansevoort, on cousin, avait été mêlé. Billy Budd révèle l'envers caché de la discipline militaire, les ruses et les détours de l'ordre martial, les troubles désirs qui le parasitent et le portent. La publication posthume en 1924 coïncide avec le "Melville Revival". Les premiers critiques (Raymond Weaver, Lewis Mumford) y virent un testament spirituel, une réconciliation tardive de Melville avec le monde. Ils lisaient le récit comme une affirmation de la bonté transcendante face au mal.
Cette nouvelle concentrée et allégorique se déroule sur un navire de guerre britannique, le HMS Bellipotent, en 1797, peu après les mutineries de Spithead et du Nore. L'intrigue tourne autour de trois personnages principaux,
- Billy Budd, jeune marin d'une beauté et d'une innocence christiques, enrôlé de force depuis un navire marchand
- John Claggart, maître d'armes pervers et manipulateur, qui hait Billy sans raison apparente - Le capitaine Vere, homme érudit et juste mais rigoureusement attaché au code militaire.
L'action culmine lorsque Claggart accuse faussement Billy de mutinerie. Frappé d'un bégaiement incapacitant face à l'accusation, Billy assène un coup mortel à Claggart. Malgré sa compréhension de l'innocence morale de Billy, le capitaine Vere convoque une cour martiale qui condamne Billy à la pendaison. L'exécution a lieu, et Billy meurt en prononçant "Que Dieu bénisse le capitaine Vere !"
Melville présente Billy comme "l'homme naturel", une figure pré-lapsaire (pré-chute) d'innocence adamique. Claggart incarne un mal radical, "une dépravation selon la nature", inexplicable rationnellement. Leur confrontation dépasse le cadre psychologique pour atteindre une dimension métaphysique qui rappelle le manichéisme.
Le cœur tragique du récit réside dans le dilemme de Vere : choisir entre la justice naturelle (absoudre Billy) et la loi martiale (l'exécuter). Vere choisit la stabilité sociale sur la miséricorde individuelle, un choix que Melville présente avec une profonde ambivalence. Cette tension anticipe les débats modernes sur l'état d'exception et l'éthique des responsabilités.
Le bégaiement de Billy symbolise l'échec du langage face au mal. Ce mutisme physique contraste avec l'éloquence de Vere et la rhétorique tortueuse de Claggart. Melville suggère que certaines vérités morales échappent à l'articulation verbale.
Billy Budd reste une œuvre profondément énigmatique, caractéristique du génie mélvillien. Sa puissance réside précisément dans ses ambivalences irrésolues : une densité allégorique rare, où chaque élément (personnage, objet, geste) acquiert une résonance symbolique, une exploration de thèmes qui deviendront centraux au XXe siècle (la banalité du mal, les limites du langage, la violence d'État), une prose à la fois classique et expérimentale, marquée par des digressions philosophiques et des ruptures de ton.
L'opéra "Billy Budd" de Benjamin Britten (1951), un opéra en quatre actes écrit d'après la nouvelle de Melville, accentue la dimension homoérotique et critique de l'autorité.
