Arthur Schopenhauer (1788-1860), "Die Welt als Wille und Vorstellung" (Le monde comme volonté et comme représentation, 1818) - "Parerga und Paralipomena" (1851)  - ...

Last update: 09/09/2017


"Ma philosophie ne prétend pas expliquer l’existence du monde jusque dans ses derniers fondements ; elle s’arrête au contraire aux faits de l’expérience externe et interne, tels qu'ils sont accessibles à chacun, et en montre l'enchaînement véritable et tout à fait profond, sans pourtant les dépasser ni aborder les choses en dehors du monde et les rapports de celles-ci avec lui. Elle ne tire en conséquence aucune conclusion sur ce qui existe au delà de toute expérience possible, et n’explique que ce qui est donné dans le monde extérieur et dans la conscience propre, se consentant ainsi de saisir l’essence du monde dans sa connaissance intime avec  lui-même" (Le Monde comme Volonté, IV) ...

 

Schopenhauer inaugure une nouvelle forme de philosophie, en remettant en cause Hegel et  l'aptitude de la raison à éclairer le monde et, plus fondamentalement, l'aptitude de l'homme au bonheur, qui lui vaut sa réputation de pessimisme. 

Plus qu'un système de pensée, c'est une sensibilité qu'il a non seulement forgée mais qu'il a su communiquer,  une sensibilité sans illusions, attentive à la puissance des forces irrationnelles en nous, et cherchant dans l'art, la compassion ou l'ascèse, des échappatoires à la tyrannie de la Volonté ..

 

Schopenhaueur, influencé par Kant et sa distinction entre monde phénoménal des sens et monde de la chose-en-soi, ne fera pas de cette dernière un inconnaissable comme le philosophe de Königsberg : les êtres humains ont un accès spécial à ce qu'ils sont en eux-mêmes ...

A travers l'introspection, nous rencontrons la VOLONTE, qui, loin d'être un désir, est la force motrice de l'univers.

Cette volonté est inhérente à tout ce qui existe dans le monde, tout en étant impersonnelle, désoeuvrée et sans conscience, un vouloir-vivre sans transcendance. Elle est la cause de nos désirs insatiables, qui suscitent la souffrance. Schopenhauer ne se lasse pas en effet de décrire une existence humaine prisonnière de l'illusion du bonheur, oscillant constamment de la souffrance à l'ennui, nécessairement insatisfaite puisque la volonté ne veut rien que sa propre affirmation.

Pour trouver la paix, nous devons apprendre à surmonter la volonté par la compassion ...

 

Les commentateurs ont voulu réduire ce « pessimisme » (le mot est alors nouveau) à un effet du romantisme ...

mais on pourrait aussi bien penser à l'apologétique chrétienne, au divertissement pascalien.  Il y a cohérence entre la métaphysique et l'anthropologie. L'amour et la mort prennent une importance nouvelle hors de la référence à la dualité de l'âme et du corps. Tout amour, toute passion amoureuse cachent sous leurs manifestations, des plus vulgaires aux plus sublimes, le même vouloir-vivre, le même « génie de l'espèce ».

Cette dénonciation de la sexualité (« le grand secret »), en particulier dans le chapitre férocement misogyne des Parerga « sur les femmes », eut un grand retentissement littéraire, et Freud pourra trouver chez Schopenhauer non seulement la subversion du moi et le primat de la sexualité, mais même l'ébauche d'une théorie du refoulement. Il a également proposé une esthétique qui influencera le jeune Nietzsche et qui affirme que la contemplation d'une œuvre belle est une suspension du vouloir-vivre. Retenons que sa philosophie, souvent considérée comme la marque d'un pessimisme indépassable, est marquée par la découverte en Europe du monde de l'Inde, brahmanisme et bouddhisme confondus ...


Schopenhaueur, une vision du monde séduisante pour les artistes ...

- Le primat de la Volonté : L'idée que le monde est gouverné par une force aveugle, irrationnelle et insatiable (la Volonté) offrait une grille de lecture puissante, en rupture avec l'optimisme rationnel des Lumières ou de Hegel.

- Le pessimisme comme libération : Dire que la vie est fondamentalement souffrance et ennui n'était pas seulement déprimant ; c'était aussi une forme de lucidité radicale qui libérait des illusions du progrès et du bonheur obligatoire.

- La consolation par l'art : Schopenhauer fait de l'art (surtout la musique) une activité métaphysique, une contemplation désintéressée des Idées éternelles et une suspension miraculeuse de la Volonté. Cette exaltation du rôle de l'artiste a naturellement séduit les créateurs.

- Contrairement à Kant ou Hegel, Schopenhauer écrit dans une langue claire, ironique, imagée et souvent polémique. "Le Monde comme volonté et comme représentation" et surtout "Aphorismes sur la sagesse dans la vie" sont des œuvres littéraires à part entière, accessibles et percutantes.

 

L'émergence d'une renommée, après 1850 ...

- Sa pensée résonne avec le désenchantement post-révolutionnaire de 1848, le déclin des grands systèmes religieux et l'émergence d'un sentiment de crise existentielle qui préparait le terrain au modernisme.

- Des figures-clé vont joué les rôle de "courroies de transmission", que l'on pense à Nietzsche, (qui l'a d'abord vénéré comme un éducateur avant de le combattre), Richard Wagner (qui a mis en musique son pessimisme et sa métaphysique dans Tristan et Isolde et L'Anneau du Nibelungen), aux grands écrivains français de la fin du XIXe siècle l'ont adopté (Baudelaire, Maupassant, les Goncourt, et surtout Marcel Proust, la mémoire involontaire comme échappatoire au temps schopenhauérien), mais aussi Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski en Russie, Thomas Mann en Allemagne (notamment dans Docteur Faustus), et plus tard Samuel Beckett (l'absurde, l'ennui) ont trouvé en lui une profonde source d'inspiration.


Platon et Kant mènent Schopenhauer à l'idéalisme philosophique : le monde n'est pas ce qu'il paraît être, il y a derrière la réalité empirique, une autre réalité, derrière la diversité de la vie, une force homogène, à tenter de définir....

Les deux grands représentants de l'idéalisme allemand du XIXe siècle que sont Hegel et Schopenhauer ne peuvent se comprendre sans évoquer la figure incontournable d'Emmanuel Kant et sans évoquer les travaux de Fichte et de Schelling. Qui ne connaît la célébrité acquise par Hegel, le philosophie qui, en énonçant que la réalité est un processus historique, bouleverse les réflexions des générations à venir, construit le dernier grand système philosophique et place sur orbite tant le marxisme que l'existentialisme.

 

Plus à l'écart, Schopenhauer est un solitaire qui influencera sans être totalement reconnu et véritablement lu, des figures centrales qui bouleverseront nos conceptions, tels Nietzsche, qui explique les motivations de l'humain par la volonté de puissance, ou Freud qui se lance dans l'exploration de ce qui sous-tend nos désirs, mais aussi le nihilisme européen.

L'Allemagne est alors dans un état de fermentation intellectuelle intense, les grands systèmes postkantiens de Fichte, Hegel et Schelling côtoient la composition par Beethoven de ses VIIe et VIIIe Symphonies...

 

C'est à Dresde, entre 1814 et 1818, que Schopenhauer découvre et intègre dans sa construction philosophique la philosophie indienne antique des Upanishad et rédige alors son oeuvre maîtresse, "Le Monde comme volonté et comme représentation" :

il y retrouve cette conception d'un monde vécu comme miné par l'illusion et la souffrance (Maja), une âme du monde pénétrant toute chose (Brahma), mais aussi une force et une énergie qui agissent dans toute la nature, qu'il identifie sous le terme de "volonté". 

 

La conclusion de Schopenhauer vient ainsi contredire ses grands contemporains de l'idéalisme allemand que sont Fichte, Schelling et Hegel : ce n'est pas le rationnel mais l'irrationnel qui dirige le monde ...

Cet "esprit du monde" que l'idéalisme identifie au travers de la raison, est en fait un magma de pulsions en conflit qui n'agit que dans et par la vie, une volonté irrationnelle globale déchirée par des forces contradictoires , et qui jette l'individu dans une souffrance sans fin. A charge de celui-ci de parvenir à se détacher de cette détermination de l'existence par les besoins et les pulsions : la compassion et l'ascèse sont deux chemins possibles, l'effacement dans le néant la seule voie d'une existence nativement tributaire d'une volonté et d'une pulsion vitale indéfinissable et irrépressible.


"Man Reading at Lamplight" (Georg Friedrich Kersting, 1814, Oskar Reinhart Collection, Winterthur) 


L'élégance stylistique et la clarté d'expression de Schopenhauer font de lui un des auteurs les plus lisibles de l'histoire de la philosophie. Il a en effet débarrassé la langue philosophiques des barbarismes inutiles dont les hégéliens l'avaient chargée, son raisonnement est particulièrement ferme, il paraît toujours logique, même quand il est paradoxal. Il a beaucoup lu, beaucoup observé, le détail reste vrai quand bien même serait discutable l'ensemble. Et il a de l'imagination à revendre, tout métaphysicien qu'il est, sa pensée revêt ordinairement une forme concrète et vivante ...

 

(cf. un extrait de "Sur le besoin Métaphysique de l'humanité", A. Schopenhauer, chap. XVII des suppléments au "Monde comme volonté et comme représentation". L'ensemble du "besoin métaphysique" est à lire in-extenso, c'est l'un des grands textes de l'histoire de la philosophie)

 

" ... Le naturalisme, ou la physique pure, ne sera donc jamais une explication suffisante ; on pourrait le comparer à un calcul, dont on ne trouve jamais le dernier terme. Des séries causales sans fin ni commencement, des forces insondables, un espace infini, un temps qui n’a pas commencé, la divisibilité à l’infini de la matière, toutes ces choses déterminées par un cerveau pensant, dans lequel seules elles existent au même titre que le rêve, et sans lequel elles disparaissent : tel est le labyrinthe dans lequel nous promène sans cesse la conception naturaliste. Les sciences de la nature sont arrivées de nos jours à un degré de perfection que les siècles antérieurs étaient loin de soupçonner, sorte de sommet auquel l’humanité atteint pour la première fois. Mais si grands que soient les progrès de la physique (entendue au sens large qu’y attachaient les anciens), ils ne contribueront guère à nous faire avancer d’un pas vers la métaphysique ; pas plus qu’une surface, si loin qu’on la prolonge, n’acquerra un contenu en volume. Les progrès de la physique ne compléteront que la connaissance du phénomène, tandis que la métaphysique aspire à dépasser le phénomène, pour étudier la chose qui se présente comme telle. Quand même notre expérience serait absolument achevée, la situation n’en serait guère changée. Et quand même vous auriez parcouru les planètes de toutes les étoiles fixes, vous n’auriez pas encore de ce fait avancé d’un pas dans la métaphysique. Plus les progrès de la physique seront grands, plus vivement ils feront sentir le besoin d’une métaphysique. En effet, si d’une part, une connaissance plus exacte, plus étendue et plus profonde de la nature mine et finit par renverser les idées métaphysiques en cours jusqu’alors, elle sert d’autre part à mettre plus nettement et plus complètement en relief le problème même de la métaphysique, à le dégager plus sévèrement de tout élément purement physique. Plus notre connaissance de l’essence des objets particuliers sera complète et exacte, plus impérieusement s’imposera à nous la nécessité d’expliquer l’ensemble et le général, et plus la connaissance empirique de cet élément général aura été juste, précise et complète, plus mystérieux et plus énigmatique il nous paraîtra. Il est vrai que le savant ordinaire, celui qui s’est confiné dans une branche spéciale de la physique, n’a pas la moindre idée de ce que nous venons d’exposer ; il dort tout heureux à côté de la servante qu’il s’est choisie dans la maison d’Ulysse, sans une pensée pour Pénélope (cf. ch. XII, sub fin.). Aussi de nos jours l’écorce de la nature est-elle minutieusement étudiée, on connaît par le menu les intestins des vers intestinaux et la vermine de la vermine.

Mais vienne un philosophe comme moi, qui parle du noyau intime de la nature, ces gens ne daigneront plus écouter, estimant que cette étude est étrangère à la science, et continueront à éplucher leur écorce. On serait tenté d’appeler tâtillons de la nature ces physiciens microscopiques et micrologiques. Et certes ceux qui pensent que le creuset et la cornue sont la vraie et l’unique source de toute sagesse, n’ont pas l’esprit moins perverti que ne l’avaient autrefois leurs antipodes, les scolastiques.

De même que ceux-ci se trouvaient prisonniers dans le réseau de leurs concepts abstraits, en dehors desquels ils ne connaissaient et n’examinaient rien ; de même nos physiciens demeurent entièrement confinés dans leur empirisme, n’admettent pour vrai que ce qu’ils ont vu de leurs yeux, et estiment de la sorte avoir pénétré jusqu’à l’essence dernière des choses.

Ils ne soupçonnent pas qu’entre le phénomène et ce qui s’y manifeste, la chose en soi, il y a un abîme profond, une différence radicale ; que pour s’éclairer à ce sujet, il faut connaître et délimiter avec précision l’élément subjectif du phénomène, et être arrivé à comprendre que les renseignements derniers, les plus importants sur l’essence des choses, ne peuvent être puisés que dans la conscience de nous-mêmes ; sans ces opérations préalables il est impossible de faire un pas au-delà de ce qui est immédiatement donné aux sens, en d’autres termes de dépasser le problème.

Remarquons pourtant, d’autre part, qu’une connaissance aussi complète que possible de la nature est nécessaire pour poser avec précision le problème de la métaphysique. Aussi personne ne devra-t-il essayer d’aborder cette science, avant d’avoir acquis une connaissance, au moins générale, mais exacte, claire et coordonnée, des diverses branches de l’étude de la nature. Car le problème précède nécessairement la solution.

Mais une fois le problème posé, il faut que le regard du chercheur se porte en dedans ; car les phénomènes intellectuels et moraux sont plus importants que les phénomènes physiques, au même titre que le magnétisme animal, par exemple, est un phénomène incomparablement plus important que le magnétisme minéral. Les mystères derniers et fondamentaux, l’homme les porte dans son être intime, et celui-ci est ce qui lui est le plus immédiatement accessible. Aussi est-ce là seulement qu’il peut espérer trouver la clé de l’énigme du monde, et le fil unique qui lui permette de saisir l’essence des choses. Le domaine propre de la métaphysique est donc ce qu’on a appelé la philosophie de l’esprit...." 


Arthur Schopenhauer (1788-1860) 

Schopenhauer écrira lui-même : « Il est remarquable que dès 1814 (ma vingt-septième année) tous les dogmes de mon système, même les secondaires, s'étabIíssent." On a donc diviser son existence en deux périodes, la flambée impatiente de la jeunesse (1788-1818), qui aboutit à la production de l'œuvre de sa vie, "Le Monde comme volonté et comme représentation", et ensuite un effort long et bien ingrat, mais finalement couronné de succès, pour vaincre une incompréhension totale de son époque vis-à-vis de sa pensée (1818-1860), le premier correspondant à un portrait peint par Rühl, vers 1818, qui nous révèle un jeune héros romantique, ardent et noble, et le second, un daguerréotype de 1853, qui nous montre un vieillard au regard et à la physionomie tout à la fois spirituels et sarcastiques, deux visages de Schopenhauer et aussi bien deux aspects de son œuvre.

Né dans une famille aisée de Dantzig, destiné à devenir commerçant comme son père, Schopenhauer, jusqu'à sa seizième année, fait un véritable tour d'Europe, France, Angleterre, Suisse, Autriche, sud de l'Allemagne (notant ses impressions dans un Journal de voyage qui a été conservé). A la mort de son père (1805), il s'efforce de tenir la promesse qu'il lui a faite naguère, d'embrasser la carrière commerciale. Mais il ne réussit pas à y prendre goût.

Sa mère, Johanna, l'avait laissé à Hambourg, et était partie à Weimar, emmenant sa fille Adèle. La mort de son mari lui donnait l'occasion de réaliser son rêve : tenir un salon littéraire, se lancer elle-même dans la littérature. Elle réussira : elle accueille chez elle les célébrités littéraires de la ville (Goethe, Wieland, les frères Auguste, Friedrich Schlegel ou encore Tieck) et  est à l'origine d'un genre particulier de romans, les romans du renoncement (Entsagungsromane), "Gabriele" (1819-1820), "Die Tante" (1823). L'idée qui domine est celle du sacrifice, de la passion immolée au devoir et aux nécessités sociales, certains y retrouveront en germe la morale pessimiste de son fils. Sur les conseils de Fernow, un familier de Goethe, Johanna permet à son fils d'entreprendre les études qu'il désire.

Après une année au gymnase de Gotha, il s'inscrit donc en octobre 1809 à la faculté de médecine de Göttingen. Il cherche encore sa voie, mais à partir de 1810 il s'oriente résolument vers la philosophie.

L'Allemagne est alors dans un état de fermentation intense; en philosophie triomphent les grands systèmes postkantiens de Fichte, Hegel, Schelling; Beethoven vient de composer les VIIe et VIIIe Symphonies, Fichte a prononcé en 1807 et 1808 dans Berlin encore occupé par les Français ses célèbres "Discours à la nation allemande".

Dans cette ferveur collective, le génie de Schopenhauer s'épanouit rapidement. Son premier maître de philosophie, à Göttingen, Schulze, critique de Kant, lui faire lire Kant et Platon. En 1811, il écoute Fichte et Schleiermacher à Berlin. En 1813 éclate à Berlin l'insurrection nationale contre Napoléon, et voit Schopenhauer s'enfuir à Ruclolfstadt. C'est là qu'il achève sa thèse de doctorat, "De la quadruple racine du principe de raison suffisante",  qu'il adresse à l'université d'Iéna, ouvrage qui passe totalement inaperçu mais qui annonce la grande œuvre qui va suivre, par la transformation qu'elle fait subir à la doctrine kantienne de la causalité.

Reprenant Kant et sa Critique de la raison pure, Schopenhauer soutient que c'est nous-mêmes qui donnons au monde qui nous entoure une structure, une représentation, en attribuant une "raison" à toute chose ou à tout évènement. 

Promu docteur, Schopenhauer vient rejoindre sa mère à Weimar en novembre 1813. Mais dès le mois de mai 1814, il quitte Weimar pour Dresde, définítivement brouillé avec celle dont il ne peut supporter le genre de vie. Ces quelques mois à Weimar l'ont mis en contact avec Goethe, avec lequel il entame une discussion suivie sur la théorie des couleurs. 

Chez Goethe, il rencontre Friedrich Maier, qui lui révèle la pensée hindoue, l' "Oupnekhat" (traduction latine d'après une version persane de cinquante Oupanichads, faite par Anquetil-Duperron, Strasbourg, 1801-1802) et qui va devenir son livre de chevet : et lui fournira le thème fondamental de sa pensée : "dès l'avènement de la connaissance, l'amour s'éloigne", c'est-à-dire la volonté s'anéantit en se réfléchissant. "Les feuilles écrites à Dresde, durant les années 1814-1818, témoignent de la fermentation de ma pensée. Toute ma philosophie en est sortie alors, en se dégageant peu à peu, comme un beau paysage sort des brouillards du matin". Ces années de Dresde (1814-1818) sont en effet les années les plus fécondes de toute sa vie. Mettant en pratique le conseil de Goethe, il approfondit la théorie des couleurs et publie (Leipzig, mai 1816) un livre intitulé "De la vision et des couleurs" (Uber das Sehen und die Farben).

Puis du printemps 1817 au printemps 1818, c'est la rédaction de l'oeuvre de sa vie, "Le Monde comme volonté et comme représentation", qui paraîtra chez Brokhaus à Leipzig au commencement de l'année 1819. 

La première édition de son oeuvre maîtresse n'a aucun succès. Epuisé par la production de son livre, il part en septembre 1818 pour l'Italie : Rome, Naples, Venise (où il aima une jeune fille "riche et de bonne famille"). A Milan, il apprend que la maison Bühl, dans laquelle sa fortune personnelle héritée de son père est engagée, est en faillite. Le philosophe redevient alors, comme souvent dans sa vie, homme d'affaires. Rentré à Dresde, il sauvera sa fortune. Toujours prudent, il essaie d'assurer son avenir dans  enseignement. Il ouvre un cours à Berlin en 1820 avec le titre de maître de conférences, où il se retrouve en concurrence avec Hegel qu'il méprise : il attendit six mois les auditeurs, puis se découragera. Accusant la "misérable hégelerie" de son insuccès, il ne tarde pas à renoncer à l'enseignement. Sur le plan sentimental, échec identique, il en vient à conclure qu'il lui faut rester seul. Il est vrai qu'il développa ainsi quelques haines féroces, professeurs de philosophies et femmes, entre autres, ce qui noircit un peu notre personnage.

Au bout de dix mois, il repart en 1822 pour l'Italie, séjourne à Florence, mais dès 1823 rentre en Allemagne, tombe assez gravement malade à Munich, et se retrouve à Berlin en mai 1825. En 1831, il fuit Berlin en raison d'une épidémie de choléra (celle qui va emporter Hegel) et s'installe définitivement à Francfort où il vit de ses rentes, gérant l'héritage paternel.

Il vit en ermite dans un petit cabinet de travail orné d'une statue de Bouddha et publie en 1836 "De la volonté dans la nature" et, en 1841, "Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique" (Essai sur le libre arbitre; les fondements de la morale). C'est en 1844, que paraît la deuxième édition du "Monde comme volonté et comme représentation" avec d'importants apports qui en doublent le volume, mais c'est avec les "Parerga et Paralipomena" (1851, Accessoires et restes) qu'il connaît enfin la notoriété, pour mourir subitement le 21 septembre 1860, sous le portrait, dit-on, de Goethe, Nietzsche et Wagner, la postérité spirituelle de Schopenhauer. L'école hégélienne est alors en pleine décomposition. Enfin, l'esthétique, et plus précisément la musique, restera un des apports posthumes du philosophe de Dantzig.. 


"Über die vierfache Würzel des Satzes vom zureichenden Grunde" (De la quadruple racine du principe de raison suffisante, 1814)

La Quadruple Racine est le titre de la dissertation de doctorat que le jeune Schopenhauer soutint à Berlin en 1813 : elle contient déjà les deux thèmes essentiels de sa métaphysique, le "phénoménisme" et le "volontarisme", une oeuvre qui sera enrichie dans des éditions postérieures et qui présente des attaques multiples contre les grands philosophes de son temps, Schelling et Hegel ..

 Le principe de raison suffisante est connu depuis l`Antiquité sous son énoncé classique : "Il n`est rien qui soit sans sa raison d`être" (chap. 1), ou "Rien n'existe sans qu'il y ait une raison pour qu'il en soit ainsi et non autrement", pour répondre la formulation de Christian Wolff. 

Ce principe est essentiel pour l`esprit humain, puisqu`il fonde la possibilité de toute science, mais de plus, ce principe ne peut être démontré puisqu'il est, en soi, antérieur à toute démonstration. 

Schopenhauer considère que, malgré les nombreuses analyses dont il a fait l`objet (des Anciens à Kant), ce principe n'a pas été compris dans toute son étendue. Suivant la loi de l'homogénéité logique, il voit la valeur universelle du principe en ce que "nous ne pouvons nous représenter aucun objet isolé et indépendant", tandis qu'en appliquant la loi de différenciation, il distingue en lui quatre "racines", en vertu desquelles il se présente comme principe de raison suffisante de l'être, du devenir, de l'agir et du connaître. Pour des raisons de convenance didactique, Schopenhauer va donc examiner d'abord le principe de la raison suffisante du devenir (tout état nouveau par lequel passe un objet a été nécessairement précédé par un autre état qui se nomme cause, l'autre étant qualifié d'effet), puis ceux du connaître (qui pose l'exigence du fondement de la vérité de nos connaissances, et la vérité est une relation entre un jugement et sa cause), de l'être (qui impose à chaque être réel une détermination de la pat d'un autre être)et de l'agir (qui se rapporte à la motivation, que Schopenhauer définit comme "une causalité vue de l'intérieur" en vertu de laquelle la volonté agit quand elle est immédiatement sollicitée par une sensation) ...

La Quadruple Racine engage donc une critique de ces interprétations (chap. 2), en établit la faiblesse, et débouche sur un «exposé nouveau» du principe de raison suffisante (chap. 3). 

Démontrant que le principe de raison suffisante "est une commune expression désignant quatre rapports tout différents", ceux-ci peuvent être déterminés par les quatre classes d`objets possibles auxquels se rapporte "notre faculté de représentation". Il s`agit successivement, des "représentations intuitives, complètes, empiriques" (chap. 4), des "concepts, c'est-à-dire [des] représentations abstraites" (chap. 5), des "intuitions données a priori des formes du sens externe et du sens interne", de l`espace et du temps (chap. 6), enfin de "l'objet immédiat du sens interne, le sujet du vouloir" (chap. 7). La volonté de l'être humain influe donc sur la connaissance, une affirmation qui est à la bade de toute la métaphysique de Schopenhauer et qu'il développera sans ses oeuvres postérieures. En dépit de ces spécifications, le principe de raison suffisante est toujours absolument a priori, ce qui conduit Schopenhauer à lui attribuer finalement une racine unique, "dans notre intelligence" (chap. 8). 

Le point de vue kantien défendu dans cette première œuvre débouche sur des considérations d'ordre général, il est impossible de rapporter la causalité à un être transcendant, à une "chose en soi". Une théorie ne peut, dit Schopenhauer, évoquer le principe de raison et s`en servir comme preuve, qu'à condition de toujours préciser soigneusement en quel sens elle en prend l`énoncé. Schopenhauer considérait la Quadruple Racine du principe de raison suffisante comme "la substruction de tout [son] système". Il en exige la connaissance préalable au seuil de son grand ouvrage, "le Monde comme volonté et comme représentation" ..


L'ouverture de "Le Monde comme volonté et comme représentation" : « Le monde est ma représentation » -

C'est probablement le passage indispensable. « Le monde est ma représentation : voilà une vérité valable pour tout être vivant et pensant... » - Tout Schopenhauer est déjà là : refus du réalisme naïf, dépendance réciproque du sujet et de l'objet, héritage de Kant, caractère phénoménal du monde. Un passage qui résume en une formule mémorable toute la révolution transcendantale moderne. On peut le comparer au « Cogito » de René Descartes ; au « Sapere aude » de Immanuel Kant ; au « Dieu est mort » de Friedrich Nietzsche ...

"Le monde est ma représentation. — Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l’homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. 

Dès qu’il est capable de l’amener à cet état, on peut dire que l’esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l’entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre ; il sait, en un mot, que le monde dont il est entouré n’existe que comme représentation, dans son rapport avec un être percevant, qui est l’homme lui-même. 

S’il est une vérité qu’on puisse affirmer a priori, c’est bien celle là ; car elle exprime le mode de toute expérience possible et imaginable, concept de beaucoup plus général que ceux même de temps, d’espace et de causalité qui l’impliquent. Chacun de ces concepts, en effet, dans lesquels nous avons reconnu des formes diverses du principe de raison, n’est applicable qu’à un ordre déterminé de représentations ; la distinction du sujet et de l’objet, au contraire, est le mode commun à toutes, le seul sous lequel on puisse concevoir une représentation quelconque, abstraite ou intuitive, rationnelle ou empirique. 

Aucune vérité n’est donc plus certaine, plus absolue, plus évidente que celle-ci : tout ce qui existe existe pour la pensée, c’est-à-dire, l’univers entier n’est objet qu’à l’égard d’un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s’applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l’avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous ; car elle est vraie du temps et de l’espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme ou peut renfermer est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n’existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation.

Cette vérité est d’ailleurs loin d’être neuve. Elle fait déjà le fond des considérations sceptiques d’où procède la philosophie de Descartes. Mais ce fut Berkeley qui le premier la formula d’une manière catégorique ; par là il a rendu à la philosophie un immortel service, encore que le reste de ses doctrines ne mérite guère de vivre. Le grand tort de Kant, comme je l’expose dans l’Appendice qui lui est consacré, a été de méconnaître ce principe fondamental. En revanche, cette importante vérité a été de bonne heure admise par les sages de l’Inde, puisqu’elle apparaît comme la base même de la philosophie védanta, attribuée à Vyâsa..."


"Die Welt als Wille und Vorstellung" (Le monde comme volonté et comme représentation, 1818) 

Partant de la distinction que fait Kant entre "noumène" (les choses-en-soi) et "phénomènes" (ce que nous percevons par nos sens), Schopenhauer nous les décrit comme réalités d'un même monde mais perçu différemment, le monde comme volonté et le monde comme représentation, le monde éprouvé intérieurement et le monde observé extérieurement. 

"Le monde est ma représentation", c'est-à-dire le domaine de mes perceptions, que la réflexion convertit en connaissances. La première ligne de l'ouvrage principal de Schopenhauer exprime nettement son point de départ. Dans un premier temps, il ne va pas plus loin que Kant. 

Mais il ajoute : pour saisir l'essence du monde, il faut rentrer en nous-mêmes et nous découvrons alors que notre être se manifeste, s'affirme comme Volonté. Comme le temps et l'espace appartiennent au monde des phénomènes, n'existent pas en eux-mêmes et ne sont que des intuitions de l'esprit, la "volonté" est cette pure énergie, sans finalité propre, échappant à toute causalité, mais responsable de tout ce qui se manifeste et s'éprouve en nous. La volonté, c'est la "chose en soi", l'élément indestructible, éternel ..

La Volonté chez Schopenhauer s'affirme donc à travers une multitude de phénomènes, dans une lutte aveugle pour la vie sans ordre préétabli puisqu'il n'existe aucun plan divin (Dieu n'existe pas). Le libre arbitre n'existe pas, l'homme est en réalité esclave du désir et oscille entre la souffrance (quand le désir est encore insatisfait) et l'ennui (après la satisfaction). Et notre existence ne saurait être que toujours insatisfaite puisque la volonté ne veut rien d'autre que sa propre affirmation. La souffrance est donc notre condition, et notre seule délivrance possible est de renoncer au vouloir-vivre, c'est-à-dire à tout désir. Continuer à vouloir, c'est se faire souffrir, lutter pour des biens imaginaires, être toujours insatisfait. Nietzsche et Freud ne sont pas loin, la raison, la liberté, l'individualité cèdent à une Volonté impérissable, immuable, qui ne connaît ni la naissance, ni la mort. Le monde est donc mu par une Volonté qui n'a pas de signification, il n'est que désordre et chaos, source infinie de souffrance. 

Et s'il est possible de comprendre ce monde, il faut alors le regarder sous le rapport de la représentation objective et scientifique c'est-à-dire sous le rapport de ce que Schopenhauer nomme après Kant les phénomènes, sous le rapport déterminé de la représentation et du schéma de la causalité. Le véritable philosophe qui comprend que tout est Volonté dans notre monde ne cherche donc pas à se rassurer sur l'avenir de celui-ci mais essaye plutôt de se soustraire à sa loi inexorable en faisant appel soit à  la contemplation artistique, soit en élaborant une éthique de la négation du désir. 


Le passage suivant appartient à l'un des moments décisifs du livre IV du Le Monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer y récapitule toute l'architecture de son système avant d'aborder la question du salut et de la négation de la volonté. On peut le commenter à plusieurs niveaux : métaphysique, anthropologique, religieux et critique.

1. Le rappel du dualisme fondamental : représentation et volonté

Le texte repose sur la distinction fondamentale introduite dès le début de l'ouvrage : le monde tel qu'il apparaît est représentation (Vorstellung) ; derrière cette apparence se trouve la volonté (Wille), réalité ultime du monde. Schopenhauer reprend ici explicitement la distinction kantienne entre phénomène et chose en soi, mais en la transformant profondément. 

Chez Immanuel Kant, la chose en soi demeure inconnaissable.

Chez Arthur Schopenhauer, elle devient connaissable grâce à l'expérience intérieure du corps : je me découvre moi-même non seulement comme objet parmi les objets, mais comme impulsion, désir, effort, vouloir. Le monde entier apparaît alors comme objectivation de cette volonté.

L'image du miroir est essentielle : « le monde visible est le miroir de la volonté ».

Le monde n'a pas d'existence autonome ; il constitue la manifestation progressive d'une réalité plus profonde. Cette idée doit beaucoup à Kant, à l'idéalisme allemand et à certaines lectures des Upanishads et du bouddhisme. Mais Schopenhauer leur donne une signification radicalement originale : le fond du réel n'est ni la raison ni l'esprit, mais un vouloir aveugle.

2. Une métaphysique anti-rationaliste

Le texte affirme une thèse centrale : « La volonté, la volonté sans intelligence (...) désir aveugle. » Nous sommes ici à l'opposé de Platon, du christianisme classique ou de Hegel. Pour Schopenhauer, le réel n'est pas gouverné par un Logos. L'intelligence est secondaire. Elle apparaît tardivement dans l'évolution : d'abord la matière, puis la vie végétale, puis l'animal, et enfin l'homme. La raison n'est qu'un instrument élaboré par la volonté pour mieux se servir elle-même. Cette idée sera reprise sous diverses formes par Friedrich Nietzsche, Sigmund Freud ou la psychologie des profondeurs. Le sujet conscient cesse d'être maître de lui-même. L'intellect n'est plus souverain. Il est subordonné aux forces obscures de la vie.

3. La critique de l'individualité

Le centre du passage est peut-être ici : « l'individu n'est qu'apparence ».

Cette formule résume l'un des aspects les plus révolutionnaires du système. L'individu n'est pas une substance autonome. Il n'est qu'une forme temporaire prise par la volonté. L'espace, le temps et la causalité produisent ce que Schopenhauer appelle le : principium individuationis. Nous croyons être séparés les uns des autres. Mais cette séparation appartient uniquement au niveau phénoménal. Au niveau métaphysique, une seule volonté existe, tous les êtres en sont des manifestations.

Cette thèse rappelle les Upanishads, le Vedānta et certains aspects du bouddhisme. C'est l'un des points où Schopenhauer s'éloigne le plus de la tradition occidentale moderne fondée sur l'individu.

4. Une interprétation métaphysique de la mort

Le thème majeur du passage est la mort. Schopenhauer cherche à dissoudre l'angoisse de la disparition. L'individu meurt. La volonté ne meurt pas. Le texte établit ainsi une distinction entre niveau phénoménal (naissance, mort, individu, apparence) et niveau métaphysique (permanence, volonté, chose en soi).  La mort apparaît comme un événement relatif. Elle concerne uniquement la forme particulière sous laquelle la volonté se manifeste. L'être profond du monde demeure intact. Cette thèse constitue une sorte d'immortalité impersonnelle. Elle ne promet pas la survie de la conscience, le paradis chrétien, la résurrection. Elle affirme seulement que la réalité fondamentale continue à se manifester.

5. La symbolique religieuse : Hindouisme et Antiquité

Le texte est remarquable par son recours comparatif aux religions.

- L'exemple hindou : Schopenhauer admire profondément les textes indiens. Il interprète la Trimourti, Brahma (génération), Vishnou (conservation), Shiva (destruction). Mais il souligne que Shiva porte également le lingam, symbole de fécondité. Le sens philosophique est clair :,vie et mort sont inséparables, la destruction est déjà génération, la génération prépare déjà la destruction. Nous retrouvons ici une intuition cyclique du monde très éloignée de la temporalité linéaire chrétienne.

- Les sarcophages gréco-romains :  le même raisonnement s'applique aux représentations antiques, bacchanales, festins, chasses, scènes érotiques. Ces images ne sont pas seulement décoratives. Elles signifient que la vie de la nature triomphe toujours de la mort individuelle. Le mort disparaît, la puissance vitale demeure, l'individu s'éteint, l'espèce continue et la volonté persiste.

 

"Après les trois livres qui précèdent, il est, j'espère, une vérité qui doit être claire et bien établie dans les esprits : c'est que le monde, en tant qu`objet représenté offre à la volonté le miroir où elle prend connaissance d`elle-même, où elle se voit dans une clarté et avec une perfection qui va décroissant par degrés, le degré supérieur étant occupé par l'homme ; c'est aussi que l`essence de l`homme trouve à se manifester pleinement d'abord par l`unité de sa conduite, où tous les actes se tiennent et qu'enfin cette unité, c`est la raison qui lui permet d'en prendre conscience, en lui permettant d'en embrasser l'ensemble, d'un coup d'œil et in abstracto. La volonté, la volonté sans intelligence (en soi, elle n'est point autre), désir aveugle, irrésistible, telle que nous la voyons se montrer encore dans le monde brut, dans la nature végétale, et dans leurs lois, aussi bien que dans la partie végétative de notre propre corps, cette volonté, dis-je, grâce au monde représenté qui vient s`offrir à elle et qui se développe pour la servir, arrive à savoir qu`elle veut, à savoir ce qu'est ce qu'elle veut ; c'est ce monde même, c`est la vie, telle justement qu'elle se réalise là. Voilà pourquoi nous avons appelé ce monde visible le miroir de la volonté, le produit objectif de la volonté. Et comme ce que la volonté veut, c'est toujours la vie, c`est-à-dire la pure manifestation de cette volonté, dans les conditions convenables pour être représentée, ainsi c'est faire un pléonasme que de dire : "la volonté de vivre", et non pas simplement "la volonté", car c`est tout un.

Donc, la volonté étant la chose même en soi, le fond intime, l'essentiel de l`univers, tandis que la vie. le monde visible, le phénomène, n'est que le miroir de la volonté, la vie doit être comme la compagne inséparable de la volonté : l`ombre ne suit pas plus nécessairement le corps: et partout où il y a de la volonté, il y aura de la vie, un monde enfin. Aussi vouloir vivre, c`est aussi être sûr de vivre. et tant que la volonté de vivre nous anime. nous n'avons pas à nous inquiéter pour notre existence, même à l`heure de la mort. Sans doute l`individu, sous nos yeux, naît et passe, mais l'individu n'est qu`apparence; s`il existe, c'est uniquement aux yeux de cet intellect qui a pour toute lumière le principe de raison suffisante, le "principium individuationis" ; en ce sens, oui, il reçoit la vie à titre de pur don, qui le fait sortir du néant. et pour lui la mort c`est la perte de ce don, c`est la rechute dans le néant.

Mais il s'agit de considérer la vie en philosophe, de la voir dans son Idée ; alors nous verrons que ni la volonté, la chose en soi, qui se trouve sous tous les phénomènes, ni le sujet connaissant, le spectateur des phénomènes, n'ont rien à voir dans ces accidents de la naissance et de la mort. Naissance, mort, ces mots n`ont de sens que par rapport à l'apparence visible revêtue par la volonté, par rapport à la vie ; son essence, à elle volonté, c`est de se produire dans des individus, qui, étant des phénomènes passagers, soumis dans leur forme à la loi du temps. naissent et meurent ; mais alors même ils sont les phénomènes de ce qui, en soi, ignore le temps mais qui n'a pas d`autre moyen de donner à son essence intime une existence objective. Naissance et mort, deux accidents qui au même titre appartiennent à la vie ; elles se font équilibre ; elles sont mutuellement la condition l'une de l'autre, ou, si l`on préfère cette image. elles sont les pôles de ce phénomène, la vie, pris comme ensemble. La plus sage des mythologies, celle des Hindous, a bien su rendre cette vérité : Brama, le moins noble et le moins haut des dieux de la Trimourti, représentant la génération, la naissance, et Vichnou la conservation, c'est au dieu qui symbolise la destruction, la mort, à Schiwa, qu'elle a donné, avec le collier de têtes de mort, comme attribut, le Lingam, symbole de la génération. Ici la génération apparaît comme le complément de la mort ; ce qui doit nous faire entendre que ces deux termes sont par essence corrélatifs, ayant pour fonction de se neutraliser mutuellement et de s'annuler.

- C'est dans cette même pensée que les Grecs et les Romains ornaient leurs sarcophages de ces précieuses sculptures où nous voyons encore représentés des fêtes, des danses, des festins, des chasses, des combats de bêtes, des bacchanales, mille tableaux enfin où éclate dans toute sa force l'amour de la vie ; et parfois, ce n'est pas assez de ces images joyeuses, il faut des groupes même licencieux, jusqu'à des accouplements entre chèvres et satyres. De toutes ces images le but évident était de détourner nos yeux de la mort du défunt dont on célébrait le deuil, et, par un effort violent, de les élever jusqu'à considérer la vie immortelle de la nature ; ainsi. sans arriver jusqu'à une notion abstraite de cette vérité, pourtant on faisait entendre aux hommes que la nature entière était la manifestation de la volonté de vivre et son accomplissement. Cette manifestation a pour forme le temps, l'espace et la causalité, puis et par conséquent l'individuation, d'où sort pour l`individu la nécessité de naître et de mourir, sans que d'ailleurs cette nécessité atteigne en rien la volonté même de vivre ; au regard de cette volonté, l`individu n`est qu`une de ses manifestations, un exemplaire, un échantillon." (Le Monde comme volonté et comme représentation, traduction de Roos et Burdeau, éditions P.U.F.) 

 

Plusieurs critiques importantes ont été adressées à ce passage ...

- Nietzsche admire Schopenhauer mais refuse son pessimisme. Selon lui, la volonté n'est pas seulement souffrance, elle est aussi puissance créatrice, la vie doit être affirmée et non niée. La « volonté de puissance » répond directement à la « volonté de vivre ».

- Pour Hegel, Schopenhauer réduit abusivement toute réalité à une force irrationnelle. Il manque l'histoire, les institutions, la rationalité objective.

- Freud ne reprend pas la métaphysique schopenhauerienne mais reconnaît son intuition fondamentale : la conscience n'est pas maîtresse de ses propres déterminations.

- Les biologistes modernes : de nombreux commentateurs ont vu dans cette « volonté de vivre » une anticipation philosophique de certains thèmes évolutionnistes. Mais la comparaison a ses limites. Schopenhauer parle d'un principe métaphysique universel, non d'un mécanisme biologique comparable à la sélection naturelle.

 

Pourtant, ce texte constitue probablement l'une des formulations les plus puissantes du « décentrement » de l'individu dans la philosophie moderne ...

 Bien avant Freud ou Nietzsche, Schopenhauer affirme que la conscience n'est pas le fond du réel, que l'individu n'est qu'une apparence transitoire et que la mort n'affecte pas l'essence du monde. Sa force tient à la combinaison singulière de Kant, des traditions indiennes et d'une méditation existentielle sur la souffrance. Sa faiblesse réside dans le saut métaphysique qui conduit de l'expérience intérieure du vouloir à l'affirmation que tout l'univers n'est qu'une seule et même volonté : c'est précisément ce passage, central dans son système, que ses critiques ont jugé le moins démontré et le plus spéculatif. Pourtant, même lorsque sa métaphysique est rejetée, son intuition d'une vie psychique et vitale plus profonde que la conscience demeure l'une des sources majeures de la pensée contemporaine.


Au nom de Hegel Schopenhauer associe ordinairement ceux de Schelling et de Fichte, ce sont pour lui trois sophistes, les "enfants bâtards" de Kant, dont il est lui, l'héritier légitime, mais dont l'enseignement a été perverti, fondu en des notions obscures, par ses disciples. 

"La manière vraiment philosophique de considérer le monde est celle qui nous apprend à connaître son essence intime et nous fait voir ce qu'il y a derrière les phénomènes, celle qui ne demande pas d'où vient le monde, ni où il va, ni pourquoi il est, mais qui, toujours et partout, veut savoir seulement ce qu'il est" (Die Welt als Wille und Vorstelling, tome I, 53)

Se rattachant au criticisme kantien ainsi qu`à certaines thèses contenues dans son précédent ouvrage "De la quadruple racine du principe de raison suffisante", Arthur Schopenhauer entend exposer une métaphysique infiniment plus conforme, à son sens, aux principes de la philosophie critique que ne le fut jamais celle des grands maîtres de l'idéalisme et, en particulier, celle de Fichte ou de Hegel. 

Et en effet, alors que l'idéalisme part de la critique au concept kantien de "chose en soi" - concept ayant pour les idéalistes une valeur dogmatique -, Schopenhauer va donner de ce même concept une interprétation originale, qui est à la base de sa métaphysique ...

Ce faisant, quelles que soient les incohérences et les propositions arbitraires, parfois obscures, de sa métaphysique, - une métaphysique qui devient une cosmologie, elle interprète les données de l'expérience et explique ce qui es -, son mérite est d'avoir su poser, comme Schelling et Kierkegaard, le problème de la personnalité individuelle, le problème de la nature propre de l'individu spirituel, et d`avoir aperçu avec clarté les déficiences de l`idéalisme classique et de l'historicisme quant à ce problème. Tout comme Kierkegaard et Feuerbach, Schopenhauer a donné naissance à un nouveau courant de pensée qui a amené la philosophie contemporaine à plus de souplesse et à une plus grande compréhension de la complexité de la vie de l'individu ...

Le "monde" n'est que représentation, le monde qui nous entoure, le monde que nous percevons n'est qu'une pure construction de notre esprit, et plus encore "le monde est ma représentation" ... - "Le monde est ma représentation, cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant. bien que, chez l'homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu`il est capable de l'amener à cet état, on peut dire que l`esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l'entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre: il sait, en un mot, que le monde dont il est entouré n'existe que comme représentation dans son rapport avec un être percevant, qui est l'homme lui-même. S`il est une vérité qu'on puisse affirmer a priori, c'est bien celle-là : car elle exprime le mode de toute expérience possible et imaginable, concept de beaucoup plus général que ceux même de temps, d`espace et de causalité qui l'impliquent. Chacun de ces concepts, en effet. dans lesquels nous avons reconnu des formes diverses du principe de raison, n'est applicable qu`à un ordre déterminé de représentations; la distinction du sujet et de l'objet, au contraire, est le mode commun à toutes, le seul sous lequel on puisse concevoir une représentation quelconque, abstraite ou intuitive, rationnelle ou empirique. Aucune vérité n'est donc plus certaine, plus absolue, plus évidente que celle-ci : tout ce qui existe, existe dans la pensée, c'est-à-dire, l`univers entier n`est objet qu`à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l'avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous ; car elle est vraie du temps et de l'espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme ou peut renfermer est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n'existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation..." 


"LE MONDE COMME VOLONTÉ ET COMME REPRESENTATION" est divisé en quatre livres, 

- le premier traite du monde comme représentation (phénomène),

- le second énumère les degrés et les formes de manifestation de la volonté dans la nature, 

- le troisième est consacré à la théorie de l`art, 

- et le quatrième, qui reprend les thèmes des livres précédents, expose les problèmes de la morale et de la philosophie de la religion. 

La seconde édition (1844) comportait un deuxième tome dans lequel l`auteur, adoptant une division analogue à celle du tome I, a pu préciser et compléter sa pensée ..

 

(I) Dans le livre I de "Die Welt als Wille und Vorstellung" (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818), Schopenhauer reprend le point de départ de la philosophie critique de Kant tout en lui donnant une orientation radicalement nouvelle. Son affirmation célèbre : « Le monde est ma représentation » signifie que nous n'avons jamais accès aux choses telles qu'elles seraient en elles-mêmes, mais seulement au monde tel qu'il apparaît à un sujet connaissant. Toute connaissance suppose en effet la relation indissociable d'un sujet et d'un objet : il n'existe aucun objet indépendamment de sa représentation.

Les données sensibles ne constituent cependant pas à elles seules le monde de l'expérience. L'entendement leur applique immédiatement les formes a priori de l'espace, du temps et de la causalité. Schopenhauer simplifie ici considérablement la philosophie kantienne : alors que Kant distinguait sensibilité, entendement et raison, Schopenhauer fait de la causalité la fonction fondamentale de l'entendement. Celui-ci n'est pas un simple récepteur passif de sensations mais une puissance organisatrice qui construit spontanément le monde phénoménal. Le monde empirique apparaît ainsi comme le résultat d'une coopération permanente entre sensation et activité intellectuelle.

Cette analyse conduit Schopenhauer à une forme originale d'idéalisme transcendantal. Le monde que nous connaissons n'est jamais la réalité ultime mais seulement son apparition. Les catégories de l'expérience étant limitées au domaine des phénomènes, elles ne permettent pas d'atteindre la chose en soi. Sur ce point, Schopenhauer demeure fidèle à Kant. Cependant, là où Kant déclarait la chose en soi inconnaissable, Schopenhauer estime qu'une voie d'accès demeure ouverte.

Cette voie est celle de l'expérience intérieure du corps. Mon corps n'est pas seulement un objet parmi les autres ; je l'éprouve également de l'intérieur comme effort, désir, impulsion, besoin ou tendance. Dans cette expérience immédiate, je découvre ce que Schopenhauer appelle la Wille (volonté), réalité plus profonde que la conscience elle-même. Il ne s'agit pas de la volonté rationnelle (Wollen) au sens moral ou délibératif, mais d'une force primitive, pré-réflexive et irrationnelle qui précède toute pensée consciente.

Le geste philosophique décisif consiste alors à généraliser cette découverte. Ce que je découvre en moi comme volonté constitue également l'essence de toute réalité. La chose en soi n'est ni une substance spirituelle, ni un Dieu créateur, ni une raison universelle comme chez Hegel ; elle est une poussée aveugle vers l'existence et la conservation de soi. La nature entière devient dès lors l'objectivation graduelle de cette volonté fondamentale : elle se manifeste dans les forces physiques, les instincts animaux, les pulsions humaines et, finalement, dans l'activité intellectuelle elle-même. La conscience n'est plus le principe du réel mais l'un des instruments produits par la volonté afin d'assurer plus efficacement sa propre survie.

Cette thèse constitue l'une des grandes ruptures de la philosophie moderne. Depuis Platon jusqu'à Hegel, la tradition occidentale avait généralement identifié le fondement du réel à une forme de raison, d'intelligence ou d'ordre. Schopenhauer substitue à cette vision rationaliste une métaphysique de l'irrationnel. L'intellect cesse d'être souverain ; il devient un auxiliaire de forces plus profondes dont il ignore souvent l'origine et les finalités.

Cette conception exercera une influence considérable sur la pensée postérieure. Nietzsche reprendra l'idée d'une énergie fondamentale sous-jacente à la conscience tout en refusant le pessimisme schopenhauerien ; Freud verra en Schopenhauer l'un des premiers penseurs à avoir affirmé la primauté de processus inconscients sur la conscience rationnelle ; quant à la philosophie contemporaine, elle retrouvera souvent cette critique du sujet autonome et transparent à lui-même.

Toutefois, le système schopenhauerien soulève une difficulté majeure. Rien ne permet de démontrer rigoureusement que l'expérience intérieure de ma propre volonté autorise à conclure que l'univers tout entier possède la même essence. Le passage de l'introspection individuelle à une métaphysique universelle demeure le point le plus contesté de sa philosophie. C'est pourtant cette hypothèse audacieuse qui donne à l'ouvrage sa puissance spéculative : derrière la diversité des êtres et des phénomènes se manifesterait partout une seule et même volonté de vivre, éternelle, aveugle et insatiable. 

 

On remarquera que, 

- Schopenhauer simplifie souvent Kant. Pour Kant, la chose en soi est une limite de la connaissance ; pour Schopenhauer, elle devient pratiquement connaissable.

- Son concept de volonté doit beaucoup moins à la psychologie qu'à une métaphysique de la nature influencée par le romantisme allemand et par ses lectures des Upanishads.

- Le Livre I prépare déjà tout le pessimisme du Livre IV : si le fond du réel est désir, alors le manque et la souffrance sont constitutifs de l'existence.

- L'expression « volonté de vivre » (Wille zum Leben) n'est pas encore pleinement développée dans le Livre I ; elle deviendra centrale dans les Livres II et IV, lorsque Schopenhauer analysera les manifestations biologiques, sexuelles et existentielles de la volonté.

C'est précisément cette transition du « monde comme représentation » vers le « monde comme volonté » qui constitue l'originalité philosophique de l'ouvrage : le Livre I reste encore largement kantien ; le Livre II devient véritablement schopenhauerien.

 

(II) Le livre II de Die Welt als Wille und Vorstellung (Le Monde comme volonté et comme représentation) constitue le véritable cœur métaphysique du système schopenhauerien. Après avoir montré dans le premier livre que le monde connu n'est qu'une représentation organisée par les formes a priori de l'espace, du temps et de la causalité, Schopenhauer cherche désormais à déterminer ce qui se cache derrière cette apparence phénoménale.

La découverte fondamentale est que la chose en soi ne peut être identifiée à une substance matérielle, à une intelligence divine ou à une raison universelle. L'expérience intérieure révèle au contraire qu'au fond de notre être agit une force primitive, antérieure à toute conscience réfléchie : la volonté (Wille). Cette volonté n'est ni libre au sens moral, ni rationnelle ; elle est impulsion, effort, désir et tendance à persévérer dans l'existence. Schopenhauer généralise alors cette intuition : ce qui constitue le fond intime de l'homme constitue également le fondement de toute réalité.

Le problème devient alors celui du passage entre cette volonté unique et la multiplicité du monde visible. Pour expliquer cette transition, Schopenhauer introduit la théorie des Idées, directement inspirée de Platon mais profondément remaniée. Les Idées ne sont pas encore les choses particulières que nous rencontrons dans l'expérience ; elles constituent les formes éternelles, les types fondamentaux à travers lesquels la volonté s'objective progressivement. Elles représentent les différents degrés d'objectivation de la volonté : forces physiques, matière inorganique, vie végétale, instinct animal, conscience humaine.

L'originalité de Schopenhauer consiste précisément à articuler Platon et Kant. Les Idées platoniciennes occupent une position intermédiaire entre la volonté, qui demeure hors du temps et de l'espace, et le monde des phénomènes soumis au principe d'individuation. Elles ne sont donc pas la chose en soi elle-même, mais sa première manifestation connaissable. À ce titre, elles permettent de comprendre comment l'unité métaphysique du vouloir se fragmente en une infinité d'individus et de phénomènes.

Toutefois, cette objectivation de la volonté engendre immédiatement un conflit universel. La volonté étant une force unique qui cherche à s'affirmer sous d'innombrables formes, chaque manifestation particulière entre nécessairement en concurrence avec les autres. Dans la nature, cette lutte apparaît partout : compétition pour l'espace, pour la nourriture, pour la reproduction, destruction réciproque des organismes vivants. Chaque être ne subsiste qu'au détriment d'autres êtres. La nature n'est donc pas un ordre harmonieux mais le théâtre d'un affrontement permanent où une même volonté se combat elle-même à travers la multiplicité de ses manifestations.

Cette vision marque une rupture profonde avec l'optimisme rationaliste de Leibniz ou de Hegel. Le monde n'est pas l'expression d'une raison qui se réaliserait progressivement dans l'histoire ; il est le produit d'un vouloir aveugle qui ne poursuit aucune fin ultime. La souffrance ne résulte pas d'un accident ou d'une imperfection provisoire ; elle découle directement de la structure même du réel. Vouloir signifie manquer ; manquer signifie souffrir ; satisfaire un désir ne conduit qu'à l'apparition d'un nouveau désir. Toute existence oscille ainsi entre la douleur du manque et l'ennui qui suit la satisfaction.

C'est pourquoi le pessimisme schopenhauerien ne constitue pas une disposition psychologique mais une conclusion métaphysique. Le malheur n'est pas un phénomène contingent ; il est inscrit dans la nature même du vouloir-vivre. Schopenhauer pense retrouver cette intuition fondamentale aussi bien dans certaines traditions religieuses que dans les grandes œuvres de l'art universel. Le bouddhisme lui apparaît comme la doctrine qui a le plus clairement reconnu le caractère souffrant de l'existence ; le christianisme, notamment dans ses dimensions ascétiques, lui semble également avoir pressenti la nécessité d'un détachement à l'égard du monde.

Cependant, le mal ne provient pas d'une opposition entre les Idées et les choses, ni entre la raison et l'instinct. Il provient plus profondément de la volonté elle-même. Les Idées sont déjà des objectivations de cette volonté ; elles ne constituent pas un royaume autonome du Bien opposé au monde sensible. Dès lors, la délivrance ne peut résulter d'une simple réforme morale ou politique. Tant que subsiste la volonté de vivre, le cycle du désir, de la lutte et de la souffrance se perpétue. La véritable question philosophique devient donc celle de la possibilité d'une suspension, puis d'une négation du vouloir, problème qui sera développé dans les livres III et IV.

 

On remarquera que, 

- 1. Le mal ne naît pas de la lutte entre les Idées et les choses.

C'est une formulation un peu trop platonicienne. Chez Schopenhauer, le mal naît de la contradiction interne de la Volonté elle-même.

2. Les Idées ne sont pas un monde parfaitement serein.

Elles sont certes au-dessus du temps et de l'individuation, mais elles restent des objectivations de la Volonté. Elles ne sont donc pas entièrement étrangères au vouloir.

3. La causalité n'est pas une manifestation de la Volonté.

La causalité appartient au monde comme représentation. Elle est une forme de notre connaissance. La Volonté se manifeste à travers les phénomènes causaux, mais elle n'est pas elle-même causale.

4. Le pessimisme n'est pas encore pleinement démontré dans le Livre II.

Le Livre II en fournit les fondements métaphysiques ; la démonstration existentielle du pessimisme apparaît surtout dans le Livre IV, lorsque Schopenhauer analyse la souffrance, le désir, la sexualité, la mort et la possibilité du renoncement.

On peut même dire que le Livre II contient déjà en germe deux auteurs majeurs du XIXᵉ siècle : Darwin (par la lutte universelle pour l'existence, même si Schopenhauer n'est pas évolutionniste) et Nietzsche (par l'idée que la réalité profonde est une force dynamique et pré-rationnelle), même si tous deux tireront de cette intuition des conclusions radicalement différentes.

 

"... À l’animal sans pensée, le monde et l’existence peuvent paraître des choses qui se comprennent d’elles-mêmes ; pour l’homme au contraire, c’est là un problème que les plus incultes mêmes et les plus bornés se représentent nettement à leurs heures de lucidité. Ce problème fait d’autant plus impression sur la conscience, y laisse une marque d’autant plus durable, que cette conscience est plus éclairée et réfléchie, que l’éducation a fourni plus d’aliments à notre pensée. Enfin chez les esprits philosophiques c’est cet étonnement, dont Platon dit θαυμαζειν, μαλα φιλοσοφικον παθος [L’étonnement, ce sentiment tout à fait propre au philosophe], étonnement qui enveloppe dans toute son étendue le problème dont se préoccupe et se tourmente sans relâche, à toutes les époques et dans tous les pays, la partie la plus généreuse de l’humanité. En fait, cette inquiétude que la métaphysique éternellement renouvelée tient sans cesse en éveil, vient de cette claire représentation, que la non-existence du monde est aussi possible que son existence. C’est pourquoi la conception spinoziste qui fait du monde une existence absolument nécessaire, une existence en soi qui devait être à tous les points de vue, est une façon de voir fausse. Même le simple théisme, dans sa preuve cosmologique, infère tacitement de l’existence du monde sa non-existence antérieure ; en lui-même le monde est donc pour lui quelque chose d’accidentel. 

Il y a plus, peu à peu nous nous représentons le monde comme quelque chose, dont la non-existence non seulement est concevable, mais encore serait préférable à son existence. De l’étonnement nous passons facilement à une sourde méditation sur la fatalité qui, malgré tout, en a pu provoquer l’existence, et grâce à laquelle la force immense que nécessite la production et la conservation du monde a pu être exploitée en un sens aussi défavorable à ses propres intérêts. L’étonnement philosophique est donc au fond une stupéfaction douloureuse ; la philosophie débute, comme l’ouverture de Don Juan, par un accord en mineur. D’où il suit que la philosophie ne doit être ni spinoziste, ni optimiste. – Cette nature particulière de l’étonnement qui nous pousse à philosopher dérive manifestement du spectacle de la douleur et du mal moral dans le monde. Car la douleur et le mal moral, quand même leur rapport réciproque serait le plus juste possible, quand même ils seraient largement compensés par le bien, sont pourtant quelque chose qui en soi ne devrait absolument pas être. Or, rien ne venant de rien, la douleur et le mal doivent avoir leur raison dans l’origine, dans l’essence du monde même. Il nous semble difficile d’admettre cette conclusion, si nous considérons la grandeur, l’ordre et la perfection du monde physique ; nous nous imaginons que la force qui a pu créer celui-ci, aurait pu éviter également la souffrance et le mal moral ..."

Le théisme a bien la peine à reconnaître cette origine, et a donc cherché tout d’abord à se débarrasser du mal moral : à cet effet il a inventé le libre arbitre, puis la souffrance, exprimée comme une nécessité inévitable. Dans la catégorie de la souffrance rentre aussi la mort ; quant au mal moral, il consiste uniquement à nous débarrasser de notre souffrance du moment pour la passer à un autre. C'est donc bien le mal moral, la souffrance et la mort qui confèrent à l’étonnement philosophique sa qualité et son intensité particulières. Et le problème qui remplit l’humanité d’une inquiétude que ne sauraient calmer ni le scepticisme ni le criticisme, consiste à se demander, non seulement pourquoi le monde existe, mais aussi pourquoi il est plein de tant de misères ... (Sur le besoin métaphysique)

 

(III, IV) Les troisième et quatrième livres de l`ouvrage sont consacrés à l`étude de la manière dont l`âme humaine s'affranchit de l`esclavage de la volonté. L'auteur se refuse à admettre que l`humanité progresse au cours de l'histoire : la volonté sous l'impulsion de laquelle se produisent les phénomènes historiques est toujours la même, quelque variées que puissent paraître les formes phénoméniques qu'elle emprunte. C`est pourquoi seul l'individu peut atteindre à cette catharsis. Sur ce point, la pensée de Schopenhauer se sépare très nettement de celle des idéalistes. En effet, pour les idéalistes, le "progrès" ou développement de l`histoire consiste en ce que l'individu s`intègre graduellement à l`humanité universelle, qui réalise, de façon concrète, l`Absolu.

Pour Schopenhauer, en revanche, l`histoire n`est qu`une succession d'apparences trompeuses, et il ne peut exister de "devenir" par rapport à l`Absolu (constitué par la volonté et les idées). D'autre part, un véritable progrès ne peut être obtenu que par l'individu qui accomplit une action visant à détruire les fondements de l'histoire. Cette action s'explíque, en premier lieu, par une inversion de l`ordre volonté-connaissance : la connaissance fait prévaloir son intérêt sur celui de la volonté, se détache de tout besoin pratique et devient contemplation pure, qui n'est autre que l' "art"...

 

(III) Le Livre III de Die Welt als Wille und Vorstellung occupe une position singulière dans l'architecture de l'œuvre. Après avoir montré dans le Livre I que le monde est représentation et dans le Livre II que son essence profonde est volonté, Schopenhauer s'interroge désormais sur la possibilité d'échapper, ne serait-ce qu'un instant, à la domination universelle du vouloir-vivre. Cette recherche conduit à une théorie de l'art qui constitue l'une des contributions les plus originales de son système philosophique.

Dans la vie ordinaire, la connaissance demeure entièrement subordonnée à la volonté. Nous percevons les objets en fonction de leur utilité, de leur danger ou de leur intérêt pour nos besoins. L'intellect est alors au service du vouloir : il classe les phénomènes selon les catégories de l'espace, du temps et de la causalité afin de permettre à l'individu de s'orienter dans le monde et d'assurer sa conservation. Cette connaissance, soumise au principe de raison suffisante, demeure fondamentalement pratique et intéressée.

L'expérience esthétique introduit une rupture exceptionnelle dans cet ordre des choses. Devant une œuvre d'art ou un spectacle naturel saisi dans une contemplation désintéressée, l'individu cesse momentanément de rapporter les objets à ses besoins personnels. Le vouloir se tait ; le sujet ne désire plus rien, ne poursuit plus aucun but. Il devient ce que Schopenhauer appelle le « pur sujet de la connaissance ». Corrélativement, l'objet cesse d'être appréhendé comme phénomène particulier et apparaît comme l'expression d'une Idée au sens platonicien.

L'art n'a donc pas pour fonction d'imiter la réalité empirique ni de reproduire fidèlement les apparences. Son véritable objet est l'Idée, c'est-à-dire le degré éternel et universel d'objectivation de la volonté. Là où la science étudie les phénomènes particuliers et les relations causales qui les unissent, l'art saisit l'essence intemporelle qui se manifeste à travers eux. C'est pourquoi Schopenhauer établit une opposition nette entre connaissance scientifique et connaissance esthétique. La première procède par concepts abstraits, démonstrations et raisonnements ; la seconde repose sur une intuition immédiate de l'universel dans le particulier.

Cette capacité appartient au génie. Le génie n'est pas simplement un individu plus intelligent que les autres. Il se distingue surtout par son aptitude exceptionnelle à suspendre les exigences du vouloir et à contempler le monde de manière désintéressée. Là où l'homme ordinaire demeure prisonnier de ses besoins et de ses préoccupations pratiques, le génie parvient à s'oublier lui-même pour devenir le miroir objectif des Idées. La création artistique naît précisément de cette faculté rare de contemplation pure.

Le Livre III constitue ainsi un moment essentiel dans la progression du système schopenhauerien. Pour la première fois apparaît une possibilité de délivrance à l'égard de la souffrance universelle décrite dans le Livre II. Certes, cette délivrance reste provisoire. Une fois l'expérience esthétique achevée, le vouloir reprend ses droits et l'individu retombe dans le cycle du désir, du manque et de la souffrance. Mais l'art offre néanmoins un avant-goût de la paix qui sera recherchée plus radicalement dans le Livre IV à travers l'ascèse et la négation de la volonté.

Parmi les différents arts, Schopenhauer établit une hiérarchie qui culmine dans la musique. L'architecture exprime les degrés les plus élémentaires de l'objectivation de la volonté ; la sculpture et la peinture révèlent les formes supérieures de la nature ; la poésie et la tragédie dévoilent les conflits du vouloir dans l'existence humaine. Mais la musique occupe une position absolument singulière. Contrairement aux autres arts, elle ne représente pas les Idées. Elle constitue une expression directe et immédiate de la volonté elle-même.

Cette thèse, sans équivalent dans l'esthétique occidentale antérieure, explique la place privilégiée que Schopenhauer accorde à la musique. Les autres arts sont des copies des Idées, lesquelles sont déjà des objectivations de la volonté. La musique, au contraire, entretient avec la volonté un rapport immédiat. Elle exprime directement les mouvements fondamentaux du vouloir : tension, aspiration, conflit, satisfaction provisoire, retombée dans le manque. C'est pourquoi elle possède une portée universelle que ne possèdent ni les concepts ni les images.

La musique et la philosophie tendent ainsi vers une même vérité métaphysique. Toutes deux cherchent à révéler le fond intime du monde. Toutefois, leurs moyens demeurent radicalement différents : la philosophie procède par concepts, tandis que la musique atteint directement l'intuition de ce qui ne peut être entièrement formulé dans le langage. Cette proximité explique la fascination exercée par Schopenhauer sur de nombreux artistes, en particulier Richard Wagner, qui verra dans cette théorie la justification philosophique de la suprématie de l'art musical.

 

On remarquera que, 

1. Le Livre III est le livre le plus platonicien de Schopenhauer.

Le Livre I est dominé par Kant ; le Livre II par la métaphysique de la Volonté ; le Livre III est celui où Platon réapparaît massivement à travers la théorie des Idées.

2. L'art n'est pas encore le salut.

L'esthétique suspend la souffrance, mais ne la supprime pas. Elle est une rémission, non une guérison.

3. Le génie est une figure ambiguë.

Le génie est capable d'échapper au vouloir, mais cette capacité s'accompagne souvent, selon Schopenhauer, d'une certaine inadaptation pratique, d'une fragilité psychologique et d'une proximité avec la mélancolie.

4. La théorie de la musique est probablement la partie la plus influente du Livre III.

Elle exercera une influence immense sur Richard Wagner, Friedrich Nietzsche dans "La Naissance de la tragédie" (1872) et une grande partie de l'esthétique symboliste et moderniste européenne.

5. Une difficulté philosophique demeure.

Schopenhauer affirme que la musique exprime directement la Volonté, mais il ne démontre jamais véritablement pourquoi les structures sonores devraient posséder ce privilège métaphysique. Cette thèse fascinante est aussi l'une des plus spéculatives de tout son système.

On peut même soutenir que le Livre III représente le moment le plus lumineux de l'œuvre : entre le pessimisme cosmique du Livre II et l'ascétisme radical du Livre IV, il offre l'image d'une réconciliation provisoire entre l'homme et le monde par la contemplation esthétique. C'est pourquoi de nombreux lecteurs - de Wagner à Thomas Mann - y ont vu le sommet artistique et littéraire de toute la philosophie de Schopenhauer.

 

(IV) ) Le Livre IV de "Die Welt als Wille und Vorstellung" constitue l'aboutissement de tout le système schopenhauerien.

Après avoir montré que le monde est représentation (Livre I), que son essence profonde est volonté (Livre II), puis que l'art permet une suspension momentanée du vouloir (Livre III), Schopenhauer aborde enfin la question décisive : comment l'homme peut-il se libérer durablement de la domination de la volonté de vivre ?

Dès l'abord, Schopenhauer prend ses distances avec les conceptions traditionnelles de la morale. Il refuse l'idée selon laquelle la philosophie aurait pour mission d'édicter des règles de conduite ou d'imposer des obligations. La tâche du philosophe n'est pas de prescrire mais de comprendre. Une morale purement normative lui paraît illusoire, car elle suppose que l'homme pourrait modifier librement son caractère sous l'effet de commandements rationnels. Or le caractère individuel est lui-même l'expression particulière de la volonté ; il ne peut être transformé par de simples injonctions intellectuelles.

Cette critique vise directement la morale de Kant. Schopenhauer admire profondément la philosophie critique, mais considère que l'impératif catégorique repose encore sur une fiction rationaliste. Le devoir n'explique pas l'action morale ; il la présuppose. La formule kantienne « tu dois » ne permet pas de comprendre pourquoi certains individus accomplissent effectivement des actes moraux tandis que d'autres ne les accomplissent pas. Schopenhauer reproche ainsi à Kant de substituer une loi abstraite à l'analyse concrète des motivations humaines.

La critique s'étend également aux philosophies idéalistes de l'histoire, notamment à celle de Hegel. Pour ces penseurs, la moralité trouve son sens dans le développement historique de l'Esprit ou dans le progrès de la liberté. Schopenhauer rejette radicalement cette perspective. L'histoire appartient au monde phénoménal ; elle n'est qu'une succession d'événements soumis au temps. Or le fond du réel, la volonté, est intemporel. Les siècles passent, les civilisations naissent et disparaissent, mais la structure fondamentale de l'existence demeure identique. L'histoire ne constitue donc pas un progrès mais la répétition indéfinie des mêmes désirs, des mêmes conflits et des mêmes souffrances sous des formes différentes.

Cette négation de l'historicisme est l'un des traits les plus originaux de Schopenhauer. Là où Hegel contemple l'avènement progressif de la raison dans le monde, Schopenhauer ne voit qu'une perpétuelle réapparition du vouloir-vivre. Les innovations politiques, techniques ou culturelles ne modifient pas la condition fondamentale de l'homme. Derrière les transformations apparentes subsistent toujours le désir, la lutte, la rivalité et la souffrance.

Cependant, le Livre IV ne se limite pas à cette critique. Schopenhauer cherche également à comprendre les rares moments où l'homme parvient à dépasser son égoïsme naturel. Dans le monde ordinaire, chaque individu se croit séparé des autres en raison du principe d'individuation qui résulte de l'espace et du temps. Chacun poursuit alors ses propres intérêts au détriment des autres. Mais il arrive que cette illusion de séparation s'affaiblisse. L'individu aperçoit alors, confusément, que la même volonté vit en tous les êtres.

De cette intuition naît la compassion (Mitleid). Celle-ci constitue pour Schopenhauer le véritable fondement de toute morale authentique. Je souffre avec autrui parce que, au-delà des apparences individuelles, je reconnais obscurément en lui la même essence que celle qui m'anime. Contrairement à Kant, qui fonde la morale sur la raison, Schopenhauer la fonde sur une expérience affective et métaphysique de l'unité du vivant.

La justice représente un premier degré de cette prise de conscience. L'individu renonce à nuire aux autres parce qu'il reconnaît en eux une réalité identique à la sienne. Mais la compassion peut aller beaucoup plus loin et conduire à la charité, au sacrifice de soi et à la bienveillance universelle.

Cette progression atteint son sommet dans la figure du saint ou de l'ascète. Là où l'homme ordinaire continue à vouloir vivre, à désirer, à posséder et à lutter, l'ascète reconnaît que la volonté elle-même constitue la source de toute souffrance. Il entreprend alors de la réduire progressivement par le renoncement, la chasteté, le détachement et la pauvreté volontaire. Cette attitude n'est pas la destruction physique de la vie, mais la négation intérieure du vouloir-vivre.

Le Livre IV débouche ainsi sur une conception du salut qui rapproche Schopenhauer de certaines traditions orientales, notamment du bouddhisme, qu'il considérait comme la religion la plus profonde jamais élaborée. Le but ultime n'est ni le bonheur, ni le progrès historique, ni la réalisation de soi, mais l'extinction du désir qui entretient le cycle universel de la souffrance.

L'ensemble du système trouve ici son accomplissement. La volonté était apparue dans le Livre II comme l'essence du monde ; elle apparaît désormais comme la racine du malheur. L'art, dans le Livre III, permettait d'en suspendre momentanément l'action ; l'éthique et l'ascèse cherchent à en obtenir la négation durable. Ainsi la philosophie de Schopenhauer s'achève sur un paradoxe fondamental : la réalité la plus profonde du monde est également ce dont l'homme doit tenter de se délivrer.

 

 

On remarquera que,  

1. Le véritable adversaire du Livre IV est Hegel

Derrière les critiques explicites de Kant se profile constamment la polémique contre Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Pour Hegel, l'histoire possède un sens, la liberté progresse, la raison se réalise dans les institutions. Pour Schopenhauer, l'histoire ne progresse pas, seuls changent les décors, la souffrance demeure identique. On pourrait presque dire que le Livre IV constitue l'anti-Phénoménologie de l'Esprit.

2. Une morale sans liberté ?

Une difficulté majeure apparaît immédiatement. Schopenhauer affirme que le caractère est déterminé,  que la volonté est nécessaire, que l'individu ne choisit pas ce qu'il est. Comment expliquer alors l'apparition du saint ? Cette question demeure l'un des problèmes les plus débattus de son système.

3. La compassion contre Kant

L'une des innovations majeures de Schopenhauer est d'avoir substitué à la raison morale, la pitié, la compassion, la participation à la souffrance d'autrui. Cette idée influencera profondément Léon Tolstoï et une partie de l'éthique contemporaine du "care".

4. Une contradiction centrale

Le système semble hésiter entre deux affirmations, 1) la volonté est l'essence éternelle du réel, 2) la sainteté consiste à nier la volonté. Comme Nietzsche le soulignera plus tard, on peut se demander comment il est possible de nier ce qui constitue précisément notre être le plus profond.

C'est cette tension qui explique que le Livre IV soit à la fois la partie la plus religieuse, la plus pessimiste et la plus controversée de toute l'œuvre. Il marque le passage d'une métaphysique du vouloir à une véritable sotériologie philosophique, c'est-à-dire à une doctrine du salut sans Dieu, probablement sans équivalent dans toute la philosophie moderne occidentale.


"Ce que ce livre, expose est une pensée unique", écrit Schopenhauer dans sa préface. Sous son regard d'artiste et de pessimiste le monde se transformait en une gigantesque illusion produite par un vouloir aveugle et absurde. Mais s'apercevoir que ce monde n'était que "notre" représentation, c'était délivrer l'humanité du cauchemar, c'était anéantir le vouloir-vivre, gagner la paix du nirvana. Ainsi, à trente ans, Schopenhauer a livré définitivement au monde ce qu'il considère comme son message de salut et de délivrance. Le monde va lui répondre par l'incompréhension la plus complète, le laissera dans une solitude qui évoque irrésistiblement celle de Nietzsche. Le succès viendra pourtant vers 1850 pour deux raisons, d'abord parce que Schopenhauer aura trouvé le langage capable d'atteindre le grand public, ensuite parce que le temps lui-même aura mieux disposé les esprits à comprendre son message....


1825, années tristes de solitude et de stérilité. L'éditeur met au pilon une grande partie des exemplaires du Monde comme volonté, qui décidément ne se vend pas. Schopenhauer essaie de faire des traductions d'œuvres étrangères, ne réussit guère qu'à publier une traduction latine de son propre ouvrage. En juin 1833 à Francfort-sur-le-Main, Schopenhauer a quarante-cinq ans, sa vie de célibataire et de rentier va se dérouler monotone et calme jusqu'à sa mort, à soixante-douze ans.

Mais son activité intellectuelle va reprendre. Confrontant son intuition avec les progrès de la science biologique et médicale, il écrit un essai intitulé "De' la volonté dans la nature", qui paraît à Francfort en 1836, collabore à l'édition des œuvres complètes de Kant. En 1839, il obtient un prix de la Société norvégienne des sciences de Drontheim qui avait mis au concours un mémoire sur la liberté de la volonté. En 1840, s'il n'obtient pas le prix de la Société danoise des sciences, du moins a-t-il eu l'occasion de composer pour elle un mémoire sur les fondements de la morale. Les deux mémoires paraissent en 1841 sous le titre : "Les Deux Problèmes fondamentaux de l 'éthique"... 

 

"La véritable manière de considérer philosophiquement l’univers, c’est-à-dire celle qui nous apprend à reconnaître son essence intime et à nous élever ainsi au-dessus du phénomène, c’est précisément celle qui se demande non d’où vient le monde, où il va, pourquoi il existe, mais uniquement ce qu’il est, c est-à-dire, qui ne considère pas les choses dans une quelconque de leurs relations, dans leur devenir et leur disparition, bref, sous l’un des quatre aspects du principe de la raison suffisante. Tout au rebours, elle rejette toute manière de voir qui se rattache à ce principe, mais se rallie à ce qui subsiste, à ce qui apparaît dans toutes ces relations, sans leur être soumis en soi, à l’essence toujours semblable du monde, laquelle a pour objet les Idées de celui-ci. D’une pareille connaissance naît, avec l’art, la philosophie, et même cette disposition du caractère qui seule nous mène à la véritable sainteté et fait de nous les sauveurs du monde  ..."

 

Cette historicité ou atemporalité du vouloir se manifeste dans la vie, qui est la principale actualisation objective du vouloir lui-même : elle n'a ni passé, ni futur, mais est constamment un présent; les individus meurent, mais la vie elle-même ne meurt point : « La terre tourne. va de la lumière aux ténèbres; l`individu meurt; mais le soleil lui brille d'un éclat ininterrompu dans un éternel midi. A la volonté de vivre est attachée la vie ; et la forme de la vie est un présent sans fin" (§ 55). La vie des millions d'hommes qui m'ont précédé est celle-là même qui m'anime, que je sens étrangère au temps, et pour ainsi dire "jetée dans le temps". C'est peut-être ici le plus important des points de départ qu'offrira Schopenhauer à l'existentialisme à venir. Mais la volonté est essentiellement libre : seuls les phénomènes obéissent au principe de raison (dont le principe de cause est un aspect) : la chose en soi (c`est-à-dire la volonté) n`y est pas soumise; la volonté, d`autre part, est l'acte fondamental dont dépend le connaitre. et non l`inverse. La liberté essentielle du vouloir se détermine cependant dans le phénomène de manière nécessaire. 

En ce qui concerne le problème du libre arbitre chez l'individu, Schopenhauer, qui se rapproche ici de Platon et de saint Paul, y voit un libre choix engendrant l`être lui-même qui l`opère : ce choix précède la connaissance et l`existence phénoménique elle-même. qui en demeure déterminée. Mais cette liberté se détermine partout, dans la nature, dans l'espèce, dans les individus, comme besoin, souffrance, douleur : la DOULEUR est la loi universelle du monde phénoménal, et le plaisir n'est qu`une satisfaction momentanée, une cessation de la douleur.

Cela posé, la vie morale consiste précisément dans le fait que la volonté. en se rendant chez l`homme conscient de soi-même et de son destin, et en profitant de sa liberté radicale (grâce à laquelle elle n`est liée à rien, pas même à sa propre existence), opère un choix entre une nouvelle affirmation (dont elle sait déjà ce qu'elle signifie) ou une négation de soi. Le bien, la libération, la catharsis proviennent précisément de cette négation. Cette dernière peut être relative (l`individu peut se borner à décider de ne pas vivre aux dépens de la vie d`autrui : c'est la "justice" ; ou bien, il peut partager, par altruisme, la vie des autres ; mais, la vie étant douleur, cette participation à la vie d`autrui est participation à la douleur, ou "pitié"). 

Cette négation de la volonté de vivre peut aussi être totale : c'est l'abolition en soi de toute volonté, par le moyen de la "sainteté". Cette abolition a une valeur cosmique : en l'être humain, la nature tout entière prend conscience d'elle-même; l'abolition chez celui-ci de la volonté de vivre implique l'abolition de toute la volonté de la nature. C'est pourquoi ce n'est pas par le suicide, qui est acte vital au même titre que le désir de vivre, mais par l`ascèse que l`on arrive à la libération prônée par toutes les grandes religions - en particulier par le bouddhisme, que l'auteur considère comme la religion la plus parfaite, et dont il extrait plusieurs concepts, parmi lesquels le concept capital de "NIRVANA" (extinction de la volonté). Mais, avec le "nirvana", la vie et l'être ne se dissolvent pas dans le néant, et Schopenhauer remarque qu'il s`agit d'un néant relatif : le néant du monde, lequel cependant est pure apparence, non-être; c`est pourquoi le "nirvana" peut avoir également une signification positive, encore qu'indicible, parce que complètement en dehors de toutes les catégories à l'aide desquelles la pensée constitue le monde phénoménal.


"Über den Willen in der Natur" (De la volonté dans la nature, 1836) 

Comme le dit expressément le sous-titre du livre, Schopenhauer expose et explique les plus récentes découvertes scientifiques qui lui semblent confirmer le système philosophique exposé par lui dans son œuvre majeure "Le Monde comme volonté er comme représentation" : ces découvertes tendraient à démontrer, selon lui, que le monde n`est qu`un phénomène et qu'en-dessous de lui agit une ultime réalité, une "volonté de vivre" ou d`exister, inconsciente et irrésistible. Naturellement ces "preuves" sont. en général assez forcées ou superficielles. Schopenhauer s`attache à la lettre de certaines expressions scientifiques : il lui suffit par exemple qu`un savant ait dit qu`un phénomène "semble" être dû à une impulsion aveugle, à une tendance inexplicable, pour qu'il affirme que ce savant a apporté une preuve nouvelle qui confirme l`existence de cette réalité ultime, définie par lui comme une volonté aveugle qui engendre la matière et la pensée. C'est ainsi que Schopenhauer en arrive à accepter la théorie de la génération spontanée de la vie à partir de l'inorganique, théorie, nous le savons, dépassée depuis par la biologie. ll donne le magnétisme animal comme une preuve de la Volonté universelle, car ses théoriciens soutiennent que la volonté est le principe de toute vie spirituelle et corporelle. Il se tourne vers l`Orient, où les penseurs parlaient depuis longtemps d`une volonté inconsciente comme base des fonctions organiques. La seule doctrine scientífique adoptée par Schopenhauer, et qui semble vraiment en accord avec sa théorie de la Volonté, est celle de Lamarck, le Lamarck de la Philosophie zoologique ...

 


"Die beiden Grundprobleme der Etik" (Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique, 1841) 

Deux écrits composent cet ouvrage, "Sur la liberté de la volonté humaine" (Ueber die Freiheit des menschlichen Willens) et "Sur le fondement de la morale" (Ueber das Fundament der Moral), au fil desquels il positionne ses deux thématiques dans la perspective de sa thèse philosophique fondamentale, la volonté est la véritable réalité, et cette volonté n'est pas "libre", au sens habituelle du terme, elle est au-delà de notre connaissance immédiate et donc de notre influence personnelle. Quant à espérer appréhender la source de toute morale, et en quoi consiste la morale, toute l'attitude de Schopenhauer découle de sa position vis-à-vis du formalisme morale de Kant, la volonté ne serait bonne que par ce qu'elle suivrait cette universalité dont est doué tout homme de raison. Ici, l'homme n'est moral que lorsqu'il réussit à "sortir" de lui-même, l'impératif catégorique de Kant ignore les mobiles égocentriques de l'humain...

 


En 1844, Schopenhauer procède à une seconde édition du Monde comme volonté et comme représentation accompagnée de Compléments; en 1847, une seconde édition de la Quadruple racine du principe de raison suffisante, augmentée elle aussi. Toutes ces productions et rééditions, de 1836 à 1847, connaissent toujours le même insuccès. Et voilà que brusquement le cours de sa destinée va se renverser. C'est que Schopenhauer a eu enfin l'idée de présenter sa pensée non plus sous forme d'un lourd traité didactique, mais sous l'aspect d'aphorismes, de pensées détachées, d'essais brillants et courts. Un genre littéraire qui convient mieux d'ailleurs au caractère de cet homme de soixante ans, devenu impitoyable et sarcastique.

Lorsque les "Parerga et Paralipomena" parurent en novembre 1850, ils connurent presque immédiatement le succès, non seulement en Allemagne, mais à l'étranger, par exemple en France, grâce à l'article de Saint-René-Taillandier dans La Revue des Deux Mondes du 1er août 1856. Ce succès se traduit par la réédition de toutes ses œuvres. En 1856, la faculté de philosophie de Leipzig met au concours un mémoire sur la philosophie de Schopenhauer. On vient le visiter avec vénération, dans son cabinet de travail  ...


"Parerga und Paralipomena" (1851) 

Dernier ouvrage publié par Schopenhauer, cet ensemble de "suppléments et omissions" qui touche à nombre de questions, logique, morale, métaphysique, littérature, psychologie, est aussi celui qui lui apporta la notoriété. Le philosophe a délaissé la forme du lourd traité didactique pour des pensées détachées qu'anime un homme de soixante ans devenu impitoyable et sarcastique. La première partie évoque l'histoire de la philosophie, égratigne "philosophes et philosophies", dont Hegel, se penche sur les "apparitions" qui semble confirmer la nécessité de la métaphysique, et se termine avec les Aphorismes sur la sagesse dans la vie. La seconde partie voit Schopenhauer soumettre le monde empirique dans toute sa variété à une analytique qui n'est jamais sans ironie...

(une ancienne présentation française des 'Parerga et Paralipomena", mais qui gagnerait à être réactualisé à la lumière des travaux allemands et anglo-saxons récents)

 

"Lire, au lieu des œuvres originales des philosophes, toutes sortes d’exposés de leurs doctrines, ou l’histoire générale de la philosophie, c’est comme  si l’on se faisait mâcher sa nourriture par un tiers.  Lirait-on l'histoire universelle, si chacun était à  même de contempler de ses propres yeux les événements intéressants du monde primitif ? Mais,  en ce qui concerne l'histoire de la philosophie, une  pareille autopsie du sujet est réellement possible :  on la trouve dans les écrits originaux des  philosophes. D’autant plus qu'on peut toujours, en vue d’abréger, se limiter aux chapitres principaux bien choisis, puisqu’ils abondent tous en répétitions qu’il vaut mieux s’épargner. De cette façon on connaîtra l'essentiel de leurs doctrines, sous une forme authentique et non falsifiée, tandis que des  Histoires de la philosophie publiées maintenant chaque année par demi-douzaines, on reçoit seulement ce qui en est entré dans la tête d’un professeur, et comme la chose lui apparaît. Or, il va de soi que les idées d’un grand esprit doivent considérablement se ratatiner, pour trouver place dans le cerveau du poids de trois livres d’un tel parasite de la philosophie, d’où elles émergent de nouveau, travesties dans le jargon du jour, et accompagnées de ses sagaces jugements. Outre cela, il faut considérer qu’un homme de cette espèce, qui écrit sur la philosophie pour gagner de l’argent, peut avoir lu à peine la dixième partie des ouvrages dont il parle. Leur étude réelle exige toute une longue vie de travail, ..."

 

"Les Parerga und Paralipomena" (Parerga et Paralipomena), publiés en 1851, constituent le dernier grand ouvrage d'Arthur Schopenhauer et celui qui assura finalement sa renommée internationale.

Après l'échec relatif du Monde comme volonté et comme représentation lors de sa publication en 1818 puis de sa seconde édition en 1844, Schopenhauer rassemble ici une vaste série d'essais, de réflexions, de notes et de développements complémentaires destinés à éclairer, préciser ou illustrer son système philosophique. Le titre lui-même est révélateur : les parerga sont les « travaux accessoires », tandis que les paralipomena désignent les « choses omises », c'est-à-dire les développements restés en marge de l'œuvre principale.

L'ouvrage occupe une place singulière dans l'histoire de la philosophie. Il ne possède pas la rigueur architectonique du "Monde comme volonté et comme représentation", mais il présente sous une forme plus libre, plus personnelle et souvent plus brillante les principales intuitions du système schopenhauerien. Son style, remarquablement clair et incisif, contraste avec l'écriture souvent lourde et spéculative de la philosophie universitaire allemande de son temps. Cette qualité littéraire explique en grande partie son succès auprès d'un public cultivé qui découvrait alors une philosophie capable de s'exprimer dans une langue vivante.

 

Le premier volume contient plusieurs des textes les plus célèbres de Schopenhauer. Les Fragments sur l'histoire de la philosophie proposent une lecture extrêmement personnelle de la tradition philosophique occidentale. Contrairement aux grandes reconstructions systématiques de Hegel, Schopenhauer ne cherche pas à montrer un progrès de la raison à travers l'histoire. Il lit les philosophes du passé à partir de quelques problèmes fondamentaux demeurant toujours identiques : la connaissance, la volonté, la souffrance, le salut. Cette histoire de la philosophie est moins une reconstruction historique qu'un dialogue critique avec les penseurs qui lui paraissent avoir approché certaines vérités fondamentales, notamment Platon, les penseurs indiens et surtout Kant.

La place accordée à Kant est particulièrement révélatrice. Schopenhauer se présente constamment comme l'héritier authentique de la philosophie critique. Selon lui, les grands systèmes postkantiens, et plus particulièrement celui de Hegel, ont trahi l'exigence critique en réintroduisant des constructions métaphysiques arbitraires sous couvert de spéculation rationnelle. Les attaques contre Hegel, les professeurs universitaires et la philosophie officielle occupent ainsi une place importante dans les Parerga. Elles témoignent autant d'un désaccord philosophique profond que du ressentiment d'un penseur longtemps marginalisé par les institutions académiques allemandes.

Les Recherches sur les apparitions et les phénomènes apparentés comptent parmi les textes les plus surprenants de l'œuvre. Schopenhauer y examine les rêves prémonitoires, le somnambulisme, le magnétisme animal, les phénomènes de double conscience ou certaines formes de clairvoyance. Il ne s'agit pas tant pour lui de défendre naïvement le surnaturel que de montrer que certains phénomènes semblent échapper au cadre ordinaire de la causalité. Ces observations lui paraissent suggérer l'existence de niveaux plus profonds de réalité et de conscience que ceux auxquels accède la connaissance ordinaire. Aujourd'hui encore, ces pages intéressent davantage les historiens de la psychologie, de l'hypnose ou des sciences occultes du XIXe siècle que les métaphysiciens proprement dits.

Les célèbres Aphorismes sur la sagesse dans la vie constituent sans doute la partie la plus durablement populaire de l'ouvrage. Ils pourraient donner l'impression d'une contradiction avec le pessimisme radical du système. Comment un philosophe qui affirme que l'existence est fondamentalement souffrance peut-il proposer un art de vivre ? En réalité, Schopenhauer distingue ici deux niveaux. Sur le plan métaphysique, la souffrance demeure inhérente à la condition humaine. Mais sur le plan pratique, il existe des manières plus ou moins intelligentes de supporter cette condition. Les Aphorismes ne promettent donc pas le bonheur au sens fort ; ils cherchent plutôt à réduire les causes inutiles de malheur.

Schopenhauer insiste notamment sur la valeur de l'indépendance intérieure, de la solitude, de la culture personnelle et de la modération des désirs. La véritable richesse réside moins dans ce que l'on possède que dans ce que l'on est. L'homme cultivé, capable de trouver en lui-même ses ressources intellectuelles et spirituelles, dépend moins des circonstances extérieures que celui qui cherche son accomplissement dans les honneurs, la carrière ou la reconnaissance sociale. Ces réflexions annoncent certaines formes modernes de critique du conformisme social et expliquent l'influence durable de Schopenhauer sur de nombreux écrivains.

 

 

 

 (Aphorismen zur Lebensweisheit) C'est la partie la plus lue aujourd'hui.

1. « Ce qu'un homme est »

Le célèbre début du chapitre : « Ce qu'un homme est contribue beaucoup plus à son bonheur que ce qu'il a ou représente. » Schopenhauer distingue : ce que l'on est ; ce que l'on possède ; ce que l'on représente aux yeux des autres. Tout le livre est contenu dans cette tripartition.

"NOUS AVONS DÉJÀ RECONNU DE MANIÈRE GÉNÉRALE QUE CE QUE L’ON EST, contribue plus au bonheur que ce que l’on A, ou que ce que l’on REPRÉSENTE. Le principal est toujours ce qu’est un homme, donc ce qu’il possède en lui-même, car son individualité l’accompagne en tout temps, en tout lieu, teinte de sa nuance tous les événements de sa vie. En toute chose, à toute occasion, ce qui l’affecte tout d’abord, c’est lui-même. Cela est vrai pour les jouissances matérielles, à plus forte raison pour celles de l’âme. Aussi l’expression anglaise "to enjoy one’s self" est-elle très bien trouvée : en anglais on ne dit pas Paris lui plaît, on dit "he enjoys himself" at Paris, il SE plaît à Paris. 

Si l’individualité est de mauvaise qualité, toutes les jouissances seront comme un vin exquis dans une bouche imprégnée de fiel. Ainsi, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, sauf dans l’éventualité d’un grand malheur, ce qui arrive à un homme dans sa vie est moins important que la manière dont il le RESSENT, c’est-à-dire à tous points de vue la nature et le degré de sa sensibilité. Ce que nous avons en nous-mêmes et par nous-mêmes, en un mot : la personnalité et sa valeur, voilà le seul facteur immédiat de notre bonheur, de notre bien-être. Tous les autres agissent indirectement, leur action peut être annulée, jamais celle de la personnalité. De là vient que l’envie la plus irréconciliable, la plus soigneusement dissimulée, est celle qui a pour objet les avantages personnels. En outre, la qualité de la conscience est la seule chose permanente, persistante : l’individualité agit constamment, continuellement, plus ou moins à tout instant, les autres conditions n’influent que temporairement, à l’occasion, passagèrement, peuvent changer ou disparaître. Aristote dit : « La Nature est éternelle, non les biens. [377]  » (Éthique à Eudème, VII, 2). C’est pourquoi nous supportons avec plus de résignation un malheur dont la cause est extérieure, que celui dont nous sommes coupables, car le destin peut changer mais notre qualité propre est immuable. Par suite, les biens subjectifs tels qu’un caractère noble, une tête capable, une humeur gaie, un corps bien organisé, en parfaite santé, ou d’une manière générale un esprit sain dans un corps sain [378] , voilà les biens suprêmes les plus importants pour notre bonheur. Aussi devrions-nous nous appliquer à leur développement, à leur conservation, bien davantage qu’à la possession des biens et de l’honneur extérieurs. 

Mais ce qui contribue par-dessus tout le plus directement à notre bonheur, c’est UNE HUMEUR ENJOUÉE, car cette bonne qualité trouve tout de suite sa récompense en elle-même. Celui qui est gai a toujours motif de l’être, par cela même qu’il l’est. Rien ne peut remplacer aussi complètement tous les autres biens, que cette qualité, comme elle-même ne peut être remplacée par rien. Qu’un homme soit jeune, beau, riche, considéré : pour pouvoir juger de son bonheur, la question est de savoir s’il est gai. En revanche, est-il gai, alors peu importe qu’il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu, pauvre ou riche : il est heureux. Dans ma jeunesse, j’ai lu un jour dans un vieux livre la phrase suivante : « Qui rit beaucoup est heureux, qui pleure beaucoup est malheureux. » La remarque est bien niaise, mais à cause de sa vérité si simple, je n’ai pu l’oublier, quoiqu’elle soit le superlatif d’un TRUISME. Aussi devons-nous, toutes les fois qu’elle se présente, ouvrir portes et fenêtres à la gaieté, car elle n’arrive jamais à contretemps, au lieu d’hésiter à l’admettre, comme nous le faisons souvent, voulant d’abord nous rendre compte si nous avons bien sujet d’être contents, ou de peur qu’elle ne nous détourne de méditations sérieuses, de graves préoccupations. Cependant, il est bien incertain que celles-ci puissent améliorer notre condition, tandis que la gaieté est un bénéfice immédiat. Elle seule est, pour ainsi dire, l’argent comptant du bonheur, le reste n’est que billet de banque : seule elle nous offre le bonheur dans le présent immédiat. Aussi est-elle le bien suprême pour des êtres dont la réalité est formée d’un moment présent indivisible entre un passé et un futur infinis. Nous devrions donc aspirer avant tout à acquérir et à conserver ce bien. Il est d’ailleurs certain que rien ne contribue moins à la gaieté que la richesse, et que rien n’y contribue davantage que la santé. C’est dans les classes inférieures, parmi les travailleurs, et particulièrement parmi les travailleurs de la terre, que l’on trouve les visages gais et contents. Chez les riches et les grands, dominent les figures chagrines, les sarcasmes. Nous devrions donc nous attacher avant tout à conserver cet état parfait de santé dont la gaieté apparaît comme la floraison. Pour cela, on sait qu’il faut fuir tous les excès et débauches, éviter toute émotion violente et pénible, ainsi que toute concentration d’esprit excessive ou trop prolongée. Il faut prendre chaque jour au moins deux heures d’exercice rapide au grand air, des bains fréquents d’eau froide, et d’autres mesures diététiques du même genre. Il n’est point de santé si l’on ne se donne tous les jours suffisamment de mouvement. Toutes les fonctions de la vie, pour s’effectuer convenablement, demandent le mouvement des organes de l’ensemble du corps dans lesquels elles s’accomplissent. Aristote dit avec raison : « La vie, c’est le mouvement. [379]  » La vie consiste dans le mouvement, c’est là sa véritable essence. À l’intérieur de tout l’organisme règne un mouvement incessant et rapide : le cœur, dans son double mouvement si compliqué de systole et de diastole, bat impétueusement, infatigablement ; vingt-huit pulsations lui suffisent pour envoyer la masse entière du sang dans le torrent de la grande et de la petite circulation. Le poumon pompe sans discontinuer comme une machine à vapeur, les intestins se contractent sans cesse d’un mouvement péristaltique <motus peristalticus>, les glandes absorbent et sécrètent sans interruption, le cerveau lui-même a un double mouvement pour chaque battement du cœur, chaque aspiration du poumon.

Si, comme il arrive dans le genre de vie entièrement sédentaire de tant d’individus, le mouvement extérieur manque presque totalement, il en résulte une disproportion criante, pernicieuse, entre le repos externe et le tumulte interne. Car ce perpétuel mouvement à l’intérieur demande à être quelque peu aidé par celui de l’extérieur. Cet état disproportionné est analogue à celui où nous sommes tenus de ne rien laisser paraître au dehors, alors qu’une émotion nous fait bouillonner intérieurement. Les arbres même ont besoin d’être agités par le vent pour prospérer. C’est là une règle absolue, que l’on peut énoncer de la manière la plus concise en latin : « Plus il est rapide, plus le mouvement est mouvement. [380]  » Pour bien nous rendre compte à quel point notre bonheur dépend d’une disposition gaie et celle-ci de l’état de santé, nous n’avons qu’à comparer l’impression que produisent sur nous les mêmes circonstances extérieures ou les mêmes événements pendant les jours de santé et de vigueur, avec celle produite lorsque la maladie nous dispose à être maussade, inquiet. Ce n’est pas ce que sont objectivement et en réalité les choses, c’est ce qu’elles sont pour nous, dans notre perception, qui nous rend heureux ou malheureux. C’est ce qu’énonce bien cette sentence d’Épictète : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais leur opinion sur les choses. [381]  » 

2. La solitude

L'un des passages les plus célèbres.  « La solitude est le lot de tous les esprits supérieurs.» Schopenhauer y développe l'idée que plus l'esprit est riche, moins il dépend des autres.

3. L'ennui et le désir

Passage central : la vie oscille comme un pendule entre la souffrance et l'ennui. C'est probablement la formule la plus célèbre de tout Schopenhauer après « Le monde est ma représentation ». Un résumé parfait du pessimisme schopenhauerien.


Le second volume rassemble une série de chapitres consacrés à des sujets extrêmement variés. Les réflexions sur la philosophie de la nature montrent un Schopenhauer attentif aux progrès scientifiques de son époque et soucieux de maintenir un dialogue entre métaphysique et expérience. Contrairement à l'image d'un penseur purement spéculatif, il cherche souvent à confronter sa doctrine aux découvertes de la physiologie, de la biologie ou de la physique contemporaines.

Les chapitres consacrés à la religion développent une critique particulièrement vigoureuse du théisme traditionnel. Schopenhauer considère les religions comme des expressions symboliques de vérités philosophiques plus profondes. Elles constituent, selon sa formule célèbre, une « métaphysique pour le peuple ». Leur fonction historique est réelle, mais leur langage imagé doit progressivement céder la place à une compréhension philosophique plus rigoureuse du monde. Son admiration pour certains aspects du christianisme ne porte donc pas sur ses dogmes mais sur ses dimensions ascétiques et sa conscience aiguë de la souffrance humaine.

Les essais consacrés à l'esthétique reprennent et approfondissent les analyses du Livre III du Monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer y confirme la place privilégiée qu'il accorde à l'art comme suspension momentanée du vouloir-vivre. La musique demeure à ses yeux la forme artistique suprême parce qu'elle exprime directement les mouvements fondamentaux de la volonté sans passer par l'intermédiaire des représentations conceptuelles ou figuratives.

Les "Parerga et Paralipomena" apparaissent ainsi comme le laboratoire intellectuel de la dernière période de Schopenhauer.

On y découvre un penseur moins systématique mais souvent plus vivant, plus concret et plus proche des préoccupations existentielles. L'ouvrage a largement contribué à la diffusion de sa philosophie auprès des écrivains, artistes et intellectuels européens de la seconde moitié du XIXe siècle. C'est principalement à travers lui que Schopenhauer exercera son influence sur Wagner, Nietzsche, Tolstoï, Thomas Mann, Proust ou encore Freud.

 

 On remarquera que, 

1. C'est le vrai livre de la célébrité

Le paradoxe est que le public n'est pas entré dans Schopenhauer par son chef-d'œuvre systématique (Die Welt als Wille und Vorstellung), mais par les "Parerga". C'est seulement après 1851 que naît ce que les historiens allemands appellent parfois la « Schopenhauer-Renaissance ».

2. Un ancêtre de la critique de la culture

Les chapitres sur les professeurs, les universités, la presse, les modes intellectuelles ou les honneurs annoncent certains thèmes que l'on retrouvera plus tard chez Friedrich Nietzsche, Oswald Spengler et Theodor W. Adorno.

3. Le Schopenhauer le plus moderne

Beaucoup de lecteurs contemporains trouvent les "Aphorismes" plus actuels que la métaphysique de la Volonté. On y rencontre déjà une critique de l'accélération sociale, une réflexion sur l'attention, une défense de la vie intérieure, une méfiance envers la reconnaissance publique, une valorisation du temps libre et de la culture personnelle.

4. Une tension persistante

Le livre contient une ambiguïté jamais complètement résolue : d'un côté, Schopenhauer affirme que le bonheur est impossible puisque le désir est insatiable ; de l'autre, les Aphorismes donnent de nombreux conseils pour vivre mieux.

Cette coexistence d'un pessimisme métaphysique radical et d'une sagesse pratique presque stoïcienne explique une grande partie du charme durable des 'Parerga". Ils montrent un Schopenhauer moins prophète du néant que moraliste, observateur des hommes et analyste lucide des illusions sociales.

 

"Sur la philosophie & sa méthode 

§. 1 - LA BASE ULTIME SUR LAQUELLE TOUTE NOTRE CONNAISSANCE ET toute notre science reposent, est l’inexplicable. Toute explication ramène donc à cela par plus ou moins d’étapes intermédiaires. C’est ainsi que dans la mer la sonde trouve le fond tantôt à une plus grande profondeur, tantôt à une moindre, mais elle doit finir par le trouver partout. Ce quelque chose d’inexplicable échoit en partage à la métaphysique. 

§. 2  - Presque tous les hommes pensent toujours qu’ils sont tel ou tel homme <τις ανθρωπος>, avec les corollaires qui en résultent. Mais ils ne réalisent presque jamais qu’ils sont un être humain en général <ó ανθρωπος>, avec tous les corollaires qui en résultent ; et c’est pourtant la question vitale. Ceux, en petit nombre, qui attachent plus d’attention à la dernière proposition qu’à la première, sont des philosophes. Mais la tendance des autres se ramène au fait qu’ils voient surtout dans les choses le particulier et l’individuel, non l’universalité. Seuls ceux qui sont hautement doués, suivant le degré de leur intelligence, voient de plus en plus dans les choses particulières leur aspect universel. Cette distinction importante pénètre entièrement la faculté de connaître au point qu’elle s’étend jusqu’à la perception l’intuitive des objets les plus ordinaires. Aussi cette perception est-elle différente dans un cerveau éminent et dans un cerveau ordinaire. Cette considération de l’universel dans le particulier qui se présente, coïncide avec ce que j’ai nommé le pur sujet sans volonté de la connaissance, et que j’ai exposé comme étant le corollaire subjectif de l’Idée platonicienne. C’est seulement lorsque la connaissance est dirigée vers l’universel qu’elle peut rester sans volonté. Les objets de celui qui est voulant, au contraire, résident dans les choses particulières. Pour cette raison, la connaissance des animaux est strictement limitée aux choses particulières, et leur intellect reste donc exclusivement au service de la volonté. Par contre, la tendance de l’esprit à l’universel est la condition indispensable des œuvres véritables et originales en philosophie, en poésie, et en général dans les arts et les sciences. 

Pour l’intellect au service de la volonté, c’est-à-dire dans l’usage pratique, il n’y a que des CHOSES PARTICULIÈRES ; pour l’intellect qui poursuit l’art et la science – qui en un mot : est actif pour lui-même – il y a seulement les UNIVERSALITÉS, toutes sortes de genres, espèces, classes, d’IDÉES des choses, car même l’artiste plastique veut représenter l’Idée dans l’individu, c’est-à-dire l’espèce. Cela vient de ce que la VOLONTÉ n’est directement dirigée que vers les choses individuelles ; elles sont, à proprement parler, ses objets, car elles seules ont une réalité empirique. Concepts, classes, espèces ne peuvent devenir ses objets que très indirectement. Le vulgaire et l’inculte n’ont donc ni pensée ni désir pour les vérités universelles, tandis que le génie néglige et ignore l’individuel. Être contraint de s’occuper de la chose particulière comme telle, en tant qu’elle constitue la matière de la vie pratique, est pour lui un irritant esclavage. 

§. 3 - Les deux premières conditions pour philosopher sont : premièrement, d’avoir le courage de ne garder aucune question sur le cœur, et deuxièmement, de devenir clairement conscient de tout ce qui EST ÉVIDENT PAR SOI-MÊME pour l’envisager comme un problème. Enfin pour réellement philosopher l’esprit doit être vraiment en repos. Il ne doit poursuivre aucun but et ne pas être guidé par la volonté ; il doit sans partage donner son attention à l’enseignement qui lui est imparti par le monde de la perception intuitive et par sa propre conscience. Les professeurs de philosophie, eux, ont en vue leur intérêt et leur avantage personnels, et ce qui y conduit ; c’est là pour eux le point sérieux. Il y a donc beaucoup de choses sautant aux yeux qu’ils ne voient pas ; en fait, même les problèmes de la philosophie ne les atteignent jamais. 

§. 4 - Le POÈTE amène à l’imagination des images de la vie, des caractères humains et des situations, met tout cela en mouvement, et laisse ensuite chacun penser à propos de ces images tout ce que sa force intellectuelle lui permet. Pour cette raison il peut satisfaire des hommes aux capacités les plus variées, c’est-à-dire à la fois des fous et des sages. Le PHILOSOPHE, de son côté, ne présente pas la vie de cette façon mais expose les idées abouties qu’il en a abstraites, et attend de son lecteur qu’il pense précisément de la même manière et aussi loin que lui ; son public sera donc très restreint. Le poète est comparable à celui qui apporte les fleurs, le philosophe à celui qui en apporte la quintessence. 

Un autre grand avantage des œuvres poétiques sur les œuvres philosophiques, c’est qu’elles peuvent exister toutes les unes à côté des autres sans se contrarier et se gêner les unes les autres ; en fait, même les plus hétérogènes peuvent être estimées et appréciées par un seul et même esprit. Au contraire, un système philosophique est à peine venu au monde qu’il envisage déjà la destruction de tous ses frères, comme un sultan asiatique quand il monte sur le trône. Car de même qu’il ne peut y avoir qu’une reine des abeilles dans la ruche, il ne peut y avoir qu’une philosophie à l’ordre du jour. Les systèmes sont par nature aussi insociables que les araignées, chacune se tenant seule au centre de sa toile, regardant combien de mouches s’y laisseront prendre et ne s’approchant d’une autre araignée que pour la combattre. Ainsi, tandis que les œuvres des poètes broutent pacifiquement les unes à côté des autres comme des moutons, les œuvres des philosophes sont des animaux de proie, semblables, par leur impulsion destructrice, aux scorpions, aux araignées, et aux larves de certains insectes qui s’attaquent de préférence à leur propre espèce. Elles font leur apparition dans le monde comme les hommes en armure nés des dents de dragon semées par Jason, et jusqu’à présent se sont, comme ceux-ci, mutuellement exterminées.

Cette lutte dure depuis plus de deux mille ans ; en résultera-t-il jamais une victoire finale et une paix durable ? 

Par suite de cette nature essentiellement polémique, de cette guerre de tous contre tous <bellum omnium contra omnes> des systèmes philosophiques, il est infiniment plus difficile de se faire reconnaître comme philosophe que comme poète. L’œuvre du poète ne demande au lecteur que d’entrer dans une série d’écrits qui l’amusent ou qui l’élèvent, et de leur consacrer quelques heures. L’œuvre du philosophe, au contraire, essaie de révolutionner tout le mode de pensée du lecteur. Il exige de lui qu’il regarde comme une erreur tout ce qu’il a appris et cru jusque-là dans sa branche de la connaissance, comme perdus le temps et la peine qu’il y a employés, et qu’il reprenne par le commencement. Au mieux elle laisse subsister quelques fragments d’un prédécesseur pour y bâtir sa fondation. Ajoutons qu’elle a un adversaire en chaque professeur d’un système déjà existant, en vertu même de sa fonction. En fait, même l’État prend parfois sous sa protection un système philosophique favori et empêche le succès de tout autre par le biais de puissants moyens matériels. 

En outre, si l’on garde à l’esprit que l’étendue du public philosophique et celle du public poétique sont proportionnées au nombre de gens qui veulent s’instruire par rapport à celui de ceux qui veulent s’amuser, on pourra juger sous quels auspices <quibus auspiciis> un philosophe fait son apparition. Il est vrai, d’autre part, que c’est l’approbation des penseurs, l’élection de tous les pays et après de longs intervalles de temps, sans distinction de nation, qui récompensent le philosophe. Peu à peu la multitude apprend à respecter et honorer son nom par la force de l’autorité. En conséquence, par suite du lent mais profond effet du cours de la philosophie sur celui de l’espèce humaine toute entière, l’histoire des philosophes se déroule depuis des milliers d’années parallèlement à celle des rois, et compte cent fois moins de noms que celle-ci. Aussi est-ce pour quiconque une grande chose que de procurer à son nom une place permanente dans l’histoire des philosophes. 

§. 5 - L’auteur philosophique est le guide, le lecteur est le promeneur. S’ils veulent arriver ensemble, ils doivent avant tout partir ensemble. Cela signifie que l’auteur doit prendre son lecteur à un point indubitablement commun à tous deux, mais celui-ci ne peut être autre que celui de la conscience empirique, commun à tous. Que le philosophe saisisse donc son lecteur fermement par la main et voie à quelle hauteur, par-delà les nuages, il peut atteindre avec lui, pas à pas, sur le sentier de la montagne. Kant procéda de cette façon : il partit de la conscience bien commune des autres choses, ainsi que de celle de son propre MOI. Quelle absurdité de vouloir partir du point de vue d’une prétendue intuition intellectuelle de relations hyper physiques, ou même de faits, ou même d’une raison qui perçoit le suprasensible, ou d’une raison absolue se pensant elle-même ! Car c’est partir du point de vue de connaissances non immédiatement communicables : dès le point de départ le lecteur ignore donc s’il est avec son auteur ou à des kilomètres de lui. 

§. 6 - La CONVERSATION avec un autre au sujet de nos sérieuses méditations propres et de notre profonde contemplation des choses, est comme une machine par rapport à un organisme vivant. Dans ce dernier seul tout est comme taillé d’une pièce ou joué dans la même clé. Aussi peut-il atteindre à la clarté absolue, à l’intelligibilité, à une véritable cohésion ; en un mot : à l’unité. Dans la machine, au contraire, des pièces d’origines très différentes sont jointes ensemble, et l’on obtient par force une certaine unité de mouvement qui s’arrête souvent à l’improviste. On ne comprend donc complètement que soi-même et les autres seulement à moitié, car en effet on ne peut atteindre au plus qu’à la communauté des concepts, et non à l’appréhension intuitive qui en constitue la base. Aussi les profondes vérités philosophiques ne sont-elles jamais mises en lumière par le moyen d’une pensée mutuelle qui dialogue. 

Pourtant ce procédé est très utile à la préparation, à la recherche, à la ventilation des problèmes, et ensuite à la mise à l’épreuve, au contrôle et à la critique de la solution suggérée. Les dialogues de Platon sont composés en ce sens, et les seconde et troisième Académies qui sortirent de son école prirent pour ce motif une direction de plus en plus sceptique. Comme forme de communication des idées philosophiques, le dialogue écrit est approprié là où le sujet admet deux ou plusieurs vues différentes et même opposées, dont le jugement doit être laissé au lecteur, ou qui prises ensemble conduiront à la compréhension complète et exacte du sujet. Au premier cas appartient la réfutation des objections soulevées. La forme dialoguée choisie à cet effet doit d’ailleurs être très dramatique, vu que la diversité des opinions est tirée et élaborée du fond même des choses ; il doit réellement y avoir deux interlocuteurs. Faute de cela, le dialogue n’est qu’un vain jeu, comme c’est le plus souvent le cas...."


"Aphorismen zur Lebensweisheit" (Aphorismes sur la sagesse dans la vie, 1851)

Les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, part du premier volume des Parerga et Paralipomena, tentent de construire une morale du bonheur, ou plutôt du moindre malheur : comment s'assurer une existence heureuse, c'est-à-dire une existence "qui, après froide et mûre réflexion, est préférable à la non-existence !" On l'a dit, le pessimisme de Schopenhauer est ici à son comble, "la vie oscille, de droite et de gauche comme un pendule, de la souffrance à l'ennui." La science du bonheur, si une telle science est possible, consiste d 'abord à reconnaître que ce que je suis ne dépend que de moi, puis à se défier de la contingence des choses comme de la méchanceté et de la bêtise des autres. D'où cette apologie de la solitude : l'homme intelligent ne peut espérer s'épanouir dans une société d'imbéciles...

"On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n`aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d`autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur. En outre un homme est d'autant plus essentiellement et nécessairement isolé, qu'il occupe un rang plus élevé dans le nobiliaire de la nature. C`est alors une véritable jouissance pour un tel homme que l'isolement physique soit en rapport avec son isolement intellectuel : si cela ne peut pas être, le fréquent entourage d'êtres hétérogènes le trouble ; il lui devient même funeste, car il lui dérobe son moi et n'a rien à lui offrir en compensation. De plus, pendant que la nature a mis la plus grande dissemblance, au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, entre les hommes, la société, n'en tenant aucun compte, les fait tous égaux, ou plutôt, à cette inégalité naturelle, elle substitue les distinctions et les degrés artificiels de la condition et du rang qui vont souvent diamétralement à l'encontre de cette liste par rang telle que l'a établie la nature. Ceux que la nature a placés bas se trouvent très bien de cet arrangement social, mais le petit nombre de ceux qu'elle a placés haut n'ont pas leur compte ; aussi se dérobent-ils d'ordinaire à la société : d'où il résulte que le vulgaire y domine dès qu'elle devient nombreuse. Ce qui dégoûte de la société les grands esprits, c`est l'égalité des droits et des prétentions qui en dérivent, en regard de l'inégalité des facultés et des productions (sociales) des autres. La soi-disant bonne société apprécie les mérites de toute espèce, sauf les mérites intellectuels : ceux-ci y sont même de la contrebande. Elle impose le devoir de témoigner une patience sans bornes pour toute sottise, toute folie, toute absurdité, pour toute stupidité ; les mérites personnels, au contraire, sont tenus de mendier leur pardon ou de se cacher, car la supériorité intellectuelle, sans aucun concours de la volonté, blesse par sa seule existence. Donc cette prétendue bonne société n'a pas seulement l`inconvénient de nous mettre en contact avec des gens que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore elle ne nous permet pas d'être nous-même, d'être tel qu'il convient à notre nature ; elle nous oblige plutôt. afin de nous mettre au diapason des autres, à nous ratatiner pour ainsi dire, voire à nous défigurer nous-même..." (Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction de Roos, éditions P.U.F.)


"über das metaphysische Bedürfnis" - "Sur le besoin métaphysique de l'humanité" (chapitre XVII des suppléments au Monde comme volonté et comme représentation)...

Selon Arthur Schopenhauer, la métaphysique concerne "ce qui se cache derrière la nature et la rend possible", le concept de métaphysique apparaît ici comme étroitement lié à un besoin très significatif de l’être humain ...

(“Den Menschen ausgenommen, wundert sich kein Wesen über sein eigenes Daseyn. ... Erst nachdem das innere Wesen der Natur (der Wille zum Leben in seiner Objektivation) sich durch die beiden Reiche der bewußtlosen Wesen und dann durch die lange und breite Reihe der Thiere... gesteigert hat, gelangt es endlich, beim Eintritt der Vernunft, also im Menschen, zum ersten Male zur Besinnung: dann wundert es sich über seine eigenen Werke und frägt sich, was es selbst sei.) "Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence ; c’est pour tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas. De la quiétude du regard des animaux parle encore la sagesse de la nature; car, chez eux, l’intellect et la volonté ne divergent pas encore assez, pour qu’à leur point de rencontre, ils soient l’un à l’autre un sujet d’étonnement. Ici, le phénomène tout entier, est encore étroitement uni, comme la branche au tronc, à la Nature, d’où il sort ; il participe, sans le savoir plus qu’elle-même, à l’omniscience de la Mère Universelle. – C’est seulement après que l’essence intime de la nature (le vouloir vivre (der Wille zum Leben) dans son objectivation) s’est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l’existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux ; c’est alors enfin, avec l’apparition de la raison, c’est-à-dire chez l’homme, qu’elle s’éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s’émerveille de ses propres œuvres et se demande à elle-même ce qu’elle est. Son étonnement est d’autant plus sérieux que, pour la première fois, elle s’approche de la mort avec une pleine conscience (Bewußtsein dem Tode), et qu’avec la limitation de toute existence, l’inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. 

(Mit dieser Besinnung und dieser Verwunderung entsteht daher das dem Menschen allein eigene Bedürfniß einer Metaphysik: er ist sonach ein animal metaphysicum) .... De cette réflexion et de cet émerveillement naît le besoin métaphysique qui est propre à l’homme seul. L’homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s’éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui fut pour ainsi le père de la métaphysique. – C’est en ce sens qu’Aristote a dit, aussi au début de sa Métaphysique : Dia gar to thaumazein hoi anthrôpoi kai nyn kai to prôton êrxanto philosophein. (Propter admirationem enim et nunc et primo inceperunt homines philosophari.) [En effet, c’est l’émerveillement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques]. (Auch besteht die eigentliche philosophische Anlage zunächst darin, daß man über das Gewöhnliche und Alltägliche sich zu verwundern fähig ist) De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l’émerveillement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. 

(Je niedriger ein Mensch in intellektueller Hinsicht steht, desto weniger Räthselhaftes hat für ihn das Daseyn selbst: ihm scheint vielmehr sich Alles, wie es ist, und daß es sei, von selbst zu verstehn) Plus un homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu’il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme partie intégrante d’eux-mêmes, est-il loin de s’abstraire pour ainsi dire de l’ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager objectivement, comme si lui-même, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi. Au contraire, l’étonnement philosophique, qui résulte du sentiment de cette dualité, suppose dans l’individu un degré supérieur d’intelligence, quoique pourtant ce n’en soit pas là l’unique condition : car, sans aucun doute, c’est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie, qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l’explication métaphysique du monde. 

(Wenn unser Leben endlos und schmerzlos wäre, würde es vielleicht doch Keinem einfallen zu fragen, warum die Welt dasei und gerade diese Beschaffenheit habe; sondern eben auch sich Alles von selbst verstehn) Si notre vie était infinie et sans douleur, il n’arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière ; mais toutes choses se comprendraient d’elles-mêmes. Aussi voyons-nous que l’intérêt premiers des systèmes philosophiques ou religieux réside tout entier dans le dogme d’une existence quelconque, qui se continue après la mort. Certes, les religions ont l’air de considérer l’existence de leurs dieux comme la chose capitale, et elles la défendent avec beaucoup de zèle ; mais au fond, c’est parce qu’elles ont rattaché à cette existence leur dogme de l’immortalité, et qu’elles regardent celle-ci comme inséparable de celle-là ; c’est l’immortalité qui est proprement leur grande affaire. Qu’on la leur assure en effet, par un autre moyen, aussitôt ce beau zèle pour leurs dieux se refroidira ; il finirait par faire place à une entière indifférence, si on leur démontrait l’impossibilité absolue de l’immortalité. 

Comment s’intéresser en effet à l’existence des dieux, quand on a perdu l’espérance de les connaître de plus près ? On irait jusqu’au bout, jusqu’à la négation de tout ce qui se rattache à leur influence possible sur les événements de la vie présente. Et si d’aventure l’on pouvait démontrer que l’immortalité est incompatible avec l’existence des dieux, par exemple parce qu’elle supposerait un commencement de l’être, les religions s’empresseraient de sacrifier les dieux à l’immortalité et se montreraient pleines de zèle pour l’athéisme. Et voilà pourquoi les systèmes proprement matérialistes, de même que le scepticisme absolu, n’ont jamais pu exercer une bien profonde ni une bien durable influence.

(Tempel und Kirchen, Pagoden und Moscheen, in allen Landen, aus allen Zeiten, in Pracht und Größe, zeugen vom metaphysischen Bedürfniß des Menschen, welches, stark und unvertilgbar, dem physischen auf dem Fuße folgt.) Les temples et les églises, les pagodes et les mosquées, dans tous les pays, à toutes les époques, dans leur magnificence et leur grandeur, témoignent de ce besoin métaphysique de l’homme, qui, tout puissant et indélébile, vient aussitôt après le besoin physique. Sans doute, un satirique de belle humeur pourrait ajouter que ce besoin-là est bien modeste, et qu’il peut être contenté facilement. La plupart du temps, on se laisse abuser par des fables ridicules et des contes de mauvais goût ; pour peu qu’elles aient été gravées assez tôt, elles constituent des interprétations suffisantes de notre existence et des appuis pour notre moralité. Que l’on considère, par exemple, le Coran ; ce livre a suffi pour fonder une grande religion, satisfaire, pendant douze cents ans, le besoin métaphysique de plusieurs millions d’hommes (dieses schlechte Buch war hinreichend, eine Weltreligion zu begründen, das metaphysische Bedürfniß zahlloser Millionen Menschen seit 1200 Jahren zu befriedigen) ; il a donné un fondement à leur morale, leur a inspiré un singulier mépris de la mort et un enthousiasme capable d’affronter des guerres sanglantes, et d’entreprendre les plus vastes conquêtes. Or nous y trouvons la plus pauvre forme du théisme. Peut-être le sens nous en échappe-t-il en grande partie dans les traductions. Cependant je n’ai pu y découvrir une seule idée un peu profonde. 

Cela prouve que le besoin métaphysique ne va pas de pair avec la capacité métaphysique (Dergleichen beweist, daß mit dem metaphysischen Bedürfniß die metaphysische Fähigkeit nicht Hand in Hand geht). Il paraît pourtant que pendant les premiers âges de notre globe, il n’en était pas ainsi. Les premiers hommes, qui étaient beaucoup plus près que nous des origines de l’espèce humaine et des commencements de la nature organique, avaient aussi, soit une puissance intuitive beaucoup plus énergique, soit une disposition d’esprit plus juste, qui les rendait plus capables de saisir immédiatement l’essence de la nature, et qui par conséquent leur permettait de satisfaire en eux le besoin métaphysique d’une façon plus complète ; ainsi naquirent chez les ancêtres des Brahmanes, les Richis, et ces conceptions presque surhumaines, qui furent déposées plus tard dans les Oupanishads des Védas.

(Niemals hingegen hat es an Leuten gefehlt, welche auf jenes metaphysische Bedürfniß des Menschen ihren Unterhalt zu gründen und dasselbe möglichst auszubeuten bemüht waren; daher es unter allen Völkern Monopolisten und Generalpächter desselben giebt) En revanche, on n’a jamais manqué de gens qui se sont efforcés de tirer leur subsistance de ce besoin métaphysique, et qui l’ont exploité autant qu’ils ont pu ; chez tous les peuples, il s’est rencontré des personnages pour s’en faire un monopole, et pour l’affermer : ce sont les prêtres. Mais afin de s'imposer complètement, il leur fallait obtenir le droit d’inculquer de bonne heure aux hommes leurs dogmes métaphysiques, avant que la réflexion ne fût encore sortie de ses limbes, c’est-à-dire dans la première enfance ; car alors, tout dogme, une fois qu’il est bien enraciné, reste pour toujours, quand bien même il serait absurde (denn da haftet jedes wohl eingeprägte Dogma, sei es auch noch so unsinnig, auf immer); si les prêtres devaient attendre pour faire leur œuvre que le jugement fût déjà mûr, ils auraient alors perdus tous leurs privilèges.

(Eine zweite, wiewohl nicht zahlreiche Klasse von Leuten, welche ihren Unterhalt aus dem metaphysischen Bedürfniß der Menschen zieht, machen die aus, welche von der Philosophie leben) Une seconde, quoique moins nombreuse, catégorie d’individus qui tirent leur subsistance de ce besoin métaphysique de l’humanité, ce sont ceux qui vivent de la philosophie. Chez les Grecs, on les appelait sophistes, et chez les modernes, professeurs de philosophie. Aristote (Métaph., II, 2) range résolument Aristippe parmi les sophistes, et Diogène Laërce (II, 95) nous en fournit l’explication : c’est qu’il fut le premier de l’école socratique, qui se fit payer ses leçons. Lui-même voulut payer Socrate, qui dut lui renvoyer son cadeau. Chez les modernes – en général du moins et sauf de rares exceptions – ceux qui vivent de la philosophie ne sont pas seulement très différents de ceux qui vivent pour elle ; ils sont souvent ses adversaires, ses ennemis irréconciliables ; car toute étude purement et profondément philosophique jetterait trop d’ombre sur leurs travaux, et de plus ne se plierait pas aux vues et aux réglementations de la confrérie ; aussi, en tout temps, s’est-elle efforcée d’étouffer ces études, et suivant les époques et les circonstances, elle a employé habituellement contre elles, tantôt le silence, tantôt la négation, le dénigrement, les invectives, les calomnies, les dénonciations et les poursuites. 

C’est ainsi qu’on a vu maint grand génie se traîner péniblement à travers la vie, méconnu et sans gloire, jusqu’à ce qu’enfin, après sa mort, le monde fût désabusé et sur lui, et sur ses ennemis. Ceux-ci cependant ont atteint leur but, en l’empêchant de se produire, et ils ont vécu de la philosophie avec leurs femmes et leurs enfants, tandis que le grand homme méconnu vivait pour elle. (Ist er aber todt; da kehrt die Sache sich um: die neue Generation jener stets Vorhandenen wird nun der Erbe seiner Leistungen, schneidet sie nach ihrem Maaßstab sich zurecht und lebt jetzt von ihm) Aussitôt qu’il est mort, revirement complet : la nouvelle génération des professeurs de philosophie se fait l’héritière de ses travaux, s’y taille une doctrine à sa mesure, et se met à vivre de lui. Si Kant a pu vivre tout à la fois pour et de la philosophie, et il le doit à une circonstance bien rare, qui ne s’est reproduite qu’une fois depuis les Antonins et les Julien, il y avait alors un philosophe sur le trône. C’est uniquement sous de tels auspices, que la Critique de la Raison pure pouvait voir le jour (nur unter solchen Anspielen konnte die Kritik der reinen Vernunft das Licht erblicken).

Mais à peine le roi est-il mort, qu’aussitôt nous voyons Kant saisi de peur, car il appartenait à la confrérie. Il modifie son chef-d’œuvre, dans la 2° édition, il le mutile, et en fin de compte, il se retrouve en danger de perdre sa place ; à tel point que Campe l’invita à venir chez lui, à Brunswick, pour y vivre comme le chef de sa famille (Ring, Ansichten aus Kants Leben, page 68). (Mit der Universitätsphilosophie ist es in der Regel bloße Spiegelfechterei) En général, la philosophie des universités, c’est de l’escrime en face d’un miroir ; au fond son véritable but est de donner aux étudiants des opinions selon le cœur du Ministre qui distribue les chaires. Rien de mieux, au point de vue de l’homme d’Etat ; mais la conséquence c’est qu’une telle philosophie est, pour ainsi dire, nervis alienis mobile lignum [Une marionnette mise en mouvement par des ressorts étrangers] ; on ne saurait la considérer comme sérieuse ; c’est une philosophie pour rire. Aussi est-il équitable que cette surveillance ou cette direction se borne à la philosophie d’école, et ne s’étende pas jusqu’à la vraie, jusqu’à la philosophie sérieuse. Car s’il y a quelque chose de souhaitable au monde, – et de si souhaitable que la foule grossière et stupide elle-même, dans ses moments lucides, l’estimerait plus que l’or et l’argent, – c’est de voir un rayon de lumière tomber sur l’obscurité de notre existence ; c’est de trouver quelque solution à la mystérieuse énigme de notre vie, dont nous n’apercevons que la misère et la vanité. Et pourtant ce bienfait serait rendu impossible si quelqu’un, en admettant que la chose fût possible, imposait certaines solutions du problème.

Voyons maintenant d’un coup d’œil général les différentes façons de satisfaire ce besoin métaphysique si impérieux.

(Unter Metaphysik verstehe ich jede angebliche Erkenntniß, welche über die Möglichkeit der Erfahrung, also über die Natur, oder die gegebene Erscheinung der Dinge, hinausgeht, um Aufschluß zu ertheilen über Das, wodurch jene, in einem oder dem andern Sinne, bedingt wäre; oder, populär zu reden, über Das, was hinter der Natur steckt und sie möglich macht.) Par métaphysique, j’entends tout ce qui a la prétention d’être une connaissance dépassant l’expérience, c’est-à-dire les phénomènes donnés, et qui tend à expliquer par quoi la nature est conditionnée dans un sens ou dans l’autre, ou, pour parler vulgairement, à montrer ce qu’il y a derrière la nature et qui la rend possible. 

(Nun aber setzt die große ursprüngliche Verschiedenheit der Verstandeskräfte) Mais maintenant la grande diversité originelle des intelligences, à laquelle s’ajoute encore la différence des éducations, qui exigent tant de loisirs, tout cela distingue si profondément les hommes, qu’aussitôt qu’un peuple est sorti de l’ignorance grossière, une même métaphysique ne saurait suffire pour tous (nicht wohl eine Metaphysik für Alle ausreichen kann)...."

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