Mexique - Juan Rulfo (1918-1986), "El llano en llamas" (La plaine en flammes, 1953), "Pedro Paramo" (1955) - Octavio Paz (1914-1998) "El laberinto de la soledad" (Le Labyrinthe de la solitude, 1950), "Libertad bajo palabra" (Liberté sur paroles, 1958) - Adolfo Gilly (1918-2023), "La revolución interrumpida", (1971) - Rosario Castellanos (1925-1974), "Oficio de tinieblas" (1962) - ..
Last update : 03/03/2017
"Pedro Paramo" (1955), du mexicain Juan Rulfo (1918-1986) infuencera fortement des écrivains comme Gabriel Garcia Marquez ou José Saramago en tissant un récit énigmatique sur le pouvoir, la rancoeur, le deuil, et la complexité des relations humaines. Le narrateur, Juan Preciado, se rend à Comala, dans le Nord de l'Etat mexicain, pour accomplir la dernière volonté de sa mère, retrouver Pedro Paramo, son père. A travers les souvenirs, ragots et hallucinations des fantômes qui peuplent le village, il découvre le véritable visage de celui-ci, un petit notable local qui tyrannisait la population. La littérature hispano-américaine va renouer avec la scène internationale avec un autre écrivain mexicain qui, sept années plus tard, avec Carlos Fuentes et "La Muerte de Artemio Cruz", retrace 60 ans de l'histoire du Mexique et dévoile au passage la corruption et la trahison des idéaux révolutionnaires. Entouré d'une famille cupide, d'un prête autoritaire et d'une secrétaire particulièrement tortueuse, Artemio Cruz, un parvenu qui a combattu pour la révolution, se trouve sur son lit de mort et évoque les souvenirs les plus marquants de sa vie ...
Pedro Paramo y El Llano en llamas representan dos aportaciones fundamentales a la literatura contemporanea en lengua castellana. Tanto en la novela como en la coleccion de relatos, Juan Rulfo nos transporta con gran maestria de lo real a lo fantastico por medio de un estilo vigoroso y poetico. Profundamente enraizada en lo popular, la narrativa de Juan Rulfo describe con conmovedora fuerza la cotidiana realidad de un mundo a la vez violento y lirico. Si los cuentos de El llano en llamas describen, con exquisita sobriedad, el mundo de los campesinos de Jalisco, Pedro Paramo lleva el dolor mexicano a su forma mas universal, trascendiendo -sin olvidarla- la historia real. De ahi que, en su conjunto, la obra de Rulfo sea un clasico de las letras hispanoamericanas contemporaneas...
De "La Muerte de Artemio Cruz" (1962) à "La Cabeza de la hidra" (1978), Carlos Fuentes évoquera, quant à lui, l’histoire mexicaine comme un cycle récurrent de trahison et de sacrifice de sang de la conquête à la guerre d’indépendance et de la révolution mexicaine à nos jours, une vision sombre influencée par celle d' Octavio Paz qui dans "El laberinto de la soledad" (1950) soulignait que la première trahison dans l’histoire mexicaine est celle des dieux aztèques, qui ont abandonné leur peuple à la merci des conquistadors. Quatre grands types de déterminisme caractérisent la région : historique, socioéconomique, psychologique et mythique. Le déterminisme socioéconomique est considéré comme opérant le plus fortement sur la vie de ceux au bas de la hiérarchie sociale, dont beaucoup ne peuvent pas trouver une place dans la nouvelle société mexicaine postrévolutionnaire dont le progrès commercial et technologique est si arrogant vanté par un Frederico Robles...
On peut dire que Rulfo, Paz et Gilly forment un triptyque fondateur de la modernité mexicaine ...
Juan Rulfo (1918-1986 en a donné la mythologie poétique, Octavio Paz (1914-1998) en a fait le diagnostic existential et culturel, et Adolfo Gilly (1918-2023) en a fourni la clé de lecture historique et politique. Leur Mexique n'est pas une image folklorique, mais un pays déchiré, violent, solitaire, mais aussi riche d'une profonde spiritualité et d'une capacité de résistance.
Ensemble, ils ont offert aux Mexicains les outils pour se penser eux-mêmes dans toute leur complexité, mettant fin aux simplifications de l'après-Révolution et ouvrant la voie au "Boom" latino-américain et à la création d'une culture résolument moderne et critique.
Il est crucial de les situer aux côtés d'autres géants qui ont participé à cette même modernisation ...
- Carlos Fuentes (1928-2012) : Avec "La Mort d'Artemio Cruz" (1962) et "La région la plus transparente" (1958), il peint une fresque de la société mexicaine contemporaine, notamment urbaine, et explore la construction de l'histoire à travers des techniques narratives modernistes.
- Rosario Castellanos (1925-1974) : Elle apporte la perspective féministe et indigéniste essentielle. Dans "Balún-Canán" (1957), elle aborde la question des rapports de race, de classe et de genre, un angle absent des œuvres de ses homologues masculins.
- Elena Poniatowska (née en 1932) : Héritière de cette veine, elle développe le "testimonio" (témoignage) avec "La Nuit de Tlatelolco" (1971), donnant une voix aux victimes du massacre de 1968.
- José Revueltas (1914-1976) : Romancier et intellectuel militant, il explore les marges sociales et la conscience politique dans des œuvres comme "Le Luto humain" (1943).
Juan Rulfo (1918-1986) ?
- La terre aride du Mexique, le llano, les villages abandonnés, la présence constante de la mort, des personnages sont hantés par le péché, la faute et un catholicisme syncrétique mêlé de croyances préhispaniques.
- Une révolution narrative : avec seulement deux livres - "Le Llano en flammes" (recueil de nouvelles, 1953) et "Pedro Páramo" (roman, 1955), Rulfo change radicalement le cours de la prose hispano-américaine.
- Le réalisme magique avant l'heure : Il ne s'agit pas de fantastique, mais d'une perception du monde où la frontière entre les morts et les vivants est poreuse, héritée des cultures indigènes. Dans "Pedro Páramo", le narrateur parle avec des morts sans même le savoir.
- Une langue novatrice : Il abandonne le baroque et le lyrisme excessif pour une prose sèche, poétique, dépouillée, à l'image du paysage aride du Jalisco. Sa langue est à la fois simple et d'une profondeur abyssale.
- La Fin des mythes révolutionnaires : Il ne montre pas les héros de la Révolution, mais ses victimes oubliées, les paysans écrasés par la fatalité, la violence et la misère.
"Pedro Paramo" (1955), du mexicain Juan Rulfo (1918-1986)
"Nada puede durar tanto, no existe ningún recuerdo por intenso que sea que no se apague” - Natif d'Acapulco, Juan Rulfo vécut dans le petit village de San Gabriel puis fut placé très tôt dans un orphelinat de Guadalajara : il fut ainsi marqué dès son enfance par les retombées de la révolution mexicaine (1910-1920) et par cette guérilla dite "cristera" contre le gouvernement fédéral profondément anticatholique, de 1926 à 1929, qui enflamma l'état déjà si misérable de Jalisco et provoqua près de cent mille morts de part et d'autre des protagonistes. Les années qui suivent le voient se former à l'histoire de l'art à l'université de Lettres et Philosophie à l'université de Mexico, faire de nombreux voyages dans le pays dans les années 30 et 40 et publier ses contes tout en se passionnant pour la photographie. Il est l'homme de deux grands monuments de la littérature mexicaine, un recueil de nouvelles, "El llano en llamas" (La plaine en flammes,1953), centré sur l'existence misérable des paysans de l'aride région de Jalisco, et le roman "Pedro Paramo" (1955), son seul et unique roman qu'il écrivit sur près de trente ans. Les dernières années de sa vie le voient se consacrer à l'édition d'une importante collection d'anthropologie pour l'Instituto Nacional Indigenista de México. "¿La ilusión? Eso cuesta caro. A mí me costó vivir más de lo debido..."
"El llano en llamas" (La plaine en flammes, 1953)
A classic of Mexican modern literature about a haunted village. As one enters Juan Rulfo’s legendary novel, one follows a dusty road to a town of death. Time shifts from one consciousness to another in a hypnotic flow of dreams, desires, and memories, a world of ghosts dominated by the figure of Pedro Páramo – lover, overlord, murderer. Rulfo’s extraordinary mix of sensory images, violent passions, and unfathomable mysteries has been a profound influence on a whole generation of Latin American writers, including Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, and Gabriel García Márquez. To read Pedro Páramo today is as overwhelming an experience as when it was first published in Mexico back in 1955.
"En écrivant "On nous a donné la terre", "Macario" ou "La nuit où on l'a laissé seul", Rulfo invente un langage qui n'appartient qu'à lui seul, comme l'ont fait Giono, Céline ou Faulkner à partir de leur connaissance de la guerre ou du racisme. La langue de Rulfo porte en elle tout son passé, l'histoire de son enfance. Comme l'a dit son ami des débuts, Efrén Hernández, Juan Rulfo est un "escritor nato", un écrivain-né. Son oralité n'est pas une transcription, elle est un art, qui incube le réel et le réinvente. C'est cette appropriation qui donne à son écriture la force de la vérité. Le Llano en flammes brûle dans la mémoire universelle, chacun de ses récits laisse en nous une marque indélébile, qui dit mieux que tout l'absurdité irréductible de l'histoire humaine, et fait naître la ferveur de l'émotion, notre seul espoir de rédemption", écrit en introduction J.M.G. Le Clézio (Trad. de l'espagnol par Gabriel Iaculli, éditions Gallimard). Ce recueil de quatorze nouvelles (La cuesta de las comadres, Diles que no me maten, El Hombre, Luvina, En la Madrugada, Paso del Norte, Es que somos muy pobres, La noche que lo dejaron solo, Macario...) est ainsi reconnu pour son intensité dramatique admirable, le style est laconique, neutre, indifférent, épouse le décor sauvage et aride du sud de l'État de Jalisco, atmosphère de monotonie écrasante, d'irrémédiable ennui où se déroule l'existence des personnages sans espoir, la dimension métaphysique y est présente dès le monologue de Macario, un jeune orphelin, toujours tenaillé par la faim entre sa marraine acariâtre et la servante Felipa qui pour lui se transforme en nourrice: l'indigence, la saleté, les araignées, les scorpions, les cafards ou les grillons, la besogne rebutante et les terreurs de chaque jour, tout est dit d'une voix monocorde qui n'est même pas une plainte....
"ESTOY sentado junto a la alcantarilla aguardando a que salgan las ranas. Anoche, mientras estábamos cenando, comenzaron a armar el gran alboroto y no pararon de cantar hasta que amaneció. Mi madrina también dice eso: que la gritería de las ranas le espantó el sueño. Y ahora ella bien quisiera dormir. Por eso me mandó a que me sentara aquí, junto a la alcantarilla, y me pusiera con una tabla en la mano para que cuanta rana saliera a pegar de brincos afuera, la apalcuachara a tablazos... Las ranas son verdes de todo a todo, menos en la panza. Los sapos son negros. También los ojos de mi madrina son negros. Las ranas son buenas para hacer de comer con ellas. Los sapos no se comen; pero yo me los he comido también, aunque no se coman, y saben igual que las ranas. Felipa es la que dice que es malo comer sapos. Felipa tiene los ojos verdes como los ojos de los gatos. Ella es la que me da de comer en la cocina cada vez que me toca comer. Ella no quiere que yo perjudique a las ranas.
Pero a todo esto, es mi madrina la que me manda a hacer las cosas... Yo quiero mas a Felipa que a mi madrina. Pero es mi madrina la que saca el dinero de su bolsa para que Felipa compre todo lo de la comedera. Felipa sólo se está en la cocina arreglando la comida de los tres. No hace otra cosa desde que yo la conozco. Lo de lavar los trastes a mí me toca. Lo de acarrear leña para prender el fogón también a mí me toca. Luego es mi madrina la que nos reparte la comida. Después de comer ella , hace con sus manos dos montoncitos, uno para Felipa y otro para mí. Pero a veces Felipa no tiene ganas de comer y entonces son para mí los dos montoncitos. Por eso quiero yo a Felipa, porque yo siempre tengo hambre y no me lleno nunca, ni aun comiéndome la comida de ella. Aunque digan que uno se llena comiendo, yo sé bien que no me lleno por mas que coma todo lo que me den. Y Felipa también sabe eso... Dicen en la calle que yo estoy loco porque jamás se me acaba el hambre. Mi madrina ha oído que eso dicen. Yo no lo he oído. Mi madrina no me deja salir solo a la calle. Cuando me saca a dar la vuelta es para llevarme a la iglesia a oír misa..."
Je suis assis près de la gouttière et j'attends que les grenouilles sortent. Hier soir, alors que nous étions en train de dîner, elles ont commencé à faire un grand bruit et n'ont cessé de chanter jusqu'à ce qu'il fasse jour. Ma marraine dit aussi que le cri des grenouilles l'a effrayée et qu'elle s'est endormie. Et maintenant, elle aimerait beaucoup dormir. C'est pourquoi elle m'a envoyé m'asseoir ici, près de la gouttière, et m'a mis une planche à la main pour que toute grenouille qui sauterait de la gouttière, je puisse la réduire en bouillie..... Les grenouilles sont vertes sur toute leur surface, sauf sur le ventre. Les crapauds sont noirs. Même les yeux de ma marraine sont noirs. Les grenouilles sont bonnes pour faire de la nourriture. Les crapauds ne se mangent pas ; mais j'en ai mangé aussi, même si on ne les mange pas, et ils ont le même goût que les grenouilles. C'est Felipa qui dit que ce n'est pas bon de manger des crapauds. Felipa a des yeux verts comme ceux des chats. C'est elle qui me donne à manger dans la cuisine chaque fois que c'est mon tour de manger. Elle ne veut pas que je fasse du mal aux grenouilles.
Mais de toute façon, c'est ma marraine qui m'envoie faire des choses.... J'aime Felipa plus que ma marraine. Mais c'est ma marraine qui sort l'argent de son sac pour que Felipa achète toute la nourriture. Felipa est seulement dans la cuisine en train de préparer la nourriture pour nous trois. Elle ne fait rien d'autre depuis que je la connais. C'est mon tour de faire la vaisselle. Je suis aussi chargée de porter le bois pour allumer la cuisinière. Ensuite, c'est ma marraine qui nous donne à manger. Après avoir mangé, elle fait deux petits tas avec ses mains, un pour Felipa et un pour moi. Mais parfois, Felipa n'a pas envie de manger et les deux tas sont pour moi. C'est pour cela que j'aime Felipa, parce que j'ai toujours faim et que je ne suis jamais rassasié, même si je mange sa nourriture. Même si on dit qu'on est rassasié en mangeant, je sais très bien que je ne suis pas rassasié, même si je mange tout ce qu'on me donne. Et Felipa le sait aussi... Dans la rue, on dit que je suis folle parce que je ne suis jamais rassasiée. Ma marraine a entendu dire que c'est ce qu'on dit. Moi, je ne l'ai pas entendu. Ma marraine ne me laisse pas sortir seule dans la rue. Quand elle me promène, c'est pour m'emmener à l'église écouter la messe...
Recueil de nouvelles de l'écrivain mexicain Juan Rulfo (1917-1986), "El Ilano en llamas" a pour cadre la région rurale natale de l`auteur, Jalisco. Leurs protagonistes sont souvent des âmes élémentaires, vivant avec une violence instinctive la solitude de l'isolement géographique...
Dans "Macario", un simple d'esprit, assis au bord d'une mare, attend pour les tuer les grenouilles qui finiront bien par sortir et qui gênent par leurs cris le sommeil de sa marraine. Avec la faim au ventre, il poursuit une rêverie partagée entre la crainte du châtiment céleste parce qu`il est "plein de démons" et le désir de boire aux seins de la servante Felipa un lait "bon et doux comme le miel qui coule des fleurs de magnolia".
Dans "La Côte des commères" (La cuesta de las comadres), un vieillard cède sans résistance à son instinct et tue à coups d'aiguille de bourrelier son ami et riche voisin qui le menaçait.
Dans "L`Homme" (El hombre), un primitif qui joue les justiciers massacre pendant qu'elle dort toute une famille. à l'exception d'un survivant qui s'élance à sa poursuite à travers la montagne et lui troue la nuque au moment où il se croit sauvé.
Dans "Dis-leur de ne pas me tuer" (Diles que no me maten), c'est encore un justicier, le colonel Terreros. qui fait attacher à une fourche et fusiller par ses soldats un vieillard qui autrefois a assassiné son père car il refusait d`ouvrir ses pâturages à ses troupeaux.
"No necesitaron amarrarlo para que los siguiera. Él anduvo solo, únicamente maniatado por el miedo. Ellos se dieron cuenta de que no podía correr con aquel cuerpo viejo, con aquellas piernas flacas como sicuas secas, acalambradas por el miedo de morir. Porque a eso iba. A morir. Se lo dijeron.
Desde entonces lo supo. Comenzó a sentir esa comezón en el estómago, que le llegaba de pronto siempre que veía de cerca la muerte y que le sacaba el ansia por los ojos, y que le hinchaba la boca con aquellos buches de agua agria que tenía que tragarse sin querer. Y esa cosa que le hacía los pies pesados mientras su cabeza se le ablandaba y el corazón le pegaba con todas sus fuerzas en las costillas. No, no podía acostumbrarse a la idea de que lo mataran.
Tenía que haber alguna esperanza. En algún lugar podría aún quedar alguna esperanza. Tal vez ellos se hubieran equivocado. Quizá buscaban a otro Juvencio Nava y no al Juvencio Nava que era él.
Caminó entre aquellos hombres en silencio, con los brazos caídos. La madrugada era oscura, sin estrellas. El viento soplaba despacio, se llevaba la tierra seca y traía más, llena de ese olor como de orines que tiene el polvo de los caminos.
Sus ojos, que se habían apeñuscado con los años, venían viendo la tierra, aquí, debajo de sus pies, a pesar de la oscuridad. Allí en la tierra estaba toda su vida. Sesenta años de vivir sobre de ella, de encerrarla entre sus manos, de haberla probado como se prueba el sabor de la carne. Se vino largo rato desmenuzándola con los ojos, saboreando cada pedazo como si fuera el último, sabiendo casi que sería el último. Luego, como queriendo decir algo, miraba a los hombres que iban junto a él...."
"Ils n'avaient même pas eu à l'attacher pour qu'il les suive. Il avait marché seul, sans autres menottes que la peur. Ils s'étaient rendu compte qu'il ne pouvait pas courir, avec sa vieille carcasse, ces jambes maigres et sèches comme des baguettes, raidies par la peur de la mort. Parce que c'était là qu'il allait. Vers la mort. On le lui avait dit. Il a tout de suite compris. Il a senti cette brûlure au creux de 1'estomac qui le tourmentait toujours dès qu”il voyait la mort
de près et que l'angoisse lui sortait par les yeux, que sa bouche se remplissait de cette eau amère qu'il devait bien ravaler malgré lui. Il l'a sentie, cette chose qui lui donnait des pieds de plomb tandis que sa tête se ramollissait et que son cœur cognait de toute sa force contre ses côtes. Non, il ne pouvait se faire à l'idée qu'ils allaient le tuer. Il fallait bien qu'il y ait un peu d'espoir. Quelque part, il devait bien rester un peu d'espoir. Peut-être s'étaient-ils trompés. Peut-être recherchaient-ils un autre Juvencio Nava et pas le Juvencio Nava qu'il était. Il avait marché entre ces hommes en silence, les bras le long du corps. Le petit matin était sombre, sans étoiles. Le vent soufflait doucement, emportait la terre poudreuse chargée de cette odeur de pisse qu'a la poussière des chemins, et il en rapportait toujours plus. Ses yeux, qui s'étaient gonflés avec les années, voyaient venir à lui la terre, là, sous ses pieds, malgré l'obscurité. Cette terre, c'était toute sa vie. Soixante ans, il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande. Pendant tout ce long chemin, il n'avait fait que la dévorer des yeux, qu'en savourer chaque morceau comme si c'était le dernier, à peu près sûr que ce serait le dernier. Puis, il avait regardé les hommes qui marchaient près de lui comme s'il voulait dire quelque chose ..."
Dans "Tu n'entends pas les chiens aboyer" (No oyes ladrar los perros) ou dans "L'héritage de Mathilde Arcangel" (La herencia de Matilde Arcángel), Rulfo explore les mécanismes du pouvoir et les visages de la violence souvent dans le cadre de relations familiales en plein déchirement...
"No oyes ladrar los perros", nouvelle de "El Llano en llamas", condense parfaitement les thèmes chers à l'auteur, la relation père-fils dans un contexte de violence et de rancune, le paysage aride et hostile du Mexique rural, qui est plus qu'un décor, mais un personnage à part entière, la fatalité et la solitude de l'être humain....
—Tú que vas allá arriba, Ignacio, dime si no oyes alguna señal de algo o si ves alguna luz en alguna parte.
—No se ve nada.
—Ya debemos estar cerca.
—Sí, pero no se oye nada.
—Mira bien.
—No se ve nada.
—Pobre de ti, Ignacio.
La sombra larga y negra de los hombres siguió moviéndose de arriba abajo, trepándose a las piedras, disminuyendo y creciendo según avanzaba por la orilla del arroyo. Era una sola sombra, tambaleante.
La luna venía saliendo de la tierra, como una llamarada redonda.
—Ya debemos estar llegando a ese pueblo, Ignacio. Tú que llevas las orejas de fuera, fíjate a ver si no oyes ladrar los perros. Acuérdate que nos dijeron que Tonaya estaba detrasito del monte. Y desde qué horas que hemos dejado el monte. Acuérdate, Ignacio.
—Sí, pero no veo rastro de nada.
—Me estoy cansando.
—Bájame.
El viejo se fue reculando hasta encontrarse con el paredón y se recargó allí, sin soltar la carga de sus hombros. Aunque se le doblaban las piernas, no quería sentarse, porque después no hubiera podido levantar el cuerpo de su hijo, al que allá atrás, horas antes, le habían ayudado a echárselo a la espalda. Y así lo había traído desde entonces.
—¿Cómo te sientes?
—Mal.
Hablaba poco. Cada vez menos. En ratos parecía dormir. En ratos parecía tener frío. Temblaba. Sabía cuándo le agarraba a su hijo el temblor por las sacudidas que le daba, y porque los pies se le encajaban en los ijares como espuelas. Luego las manos del hijo, que traía trabadas en su pescuezo, le zarandeaban la cabeza como si fuera una sonaja. Él apretaba los dientes para no morderse la lengua y cuando acababa aquello le preguntaba:
—¿Te duele mucho?
—Algo —contestaba él.
Primero le había dicho: "Apéame aquí... Déjame aquí... Vete tú solo. Yo te alcanzaré mañana o en cuanto me reponga un poco." Se lo había dicho como cincuenta veces. Ahora ni siquiera eso decía. Allí estaba la luna. Enfrente de ellos. Una luna grande y colorada que les llenaba de luz los ojos y que estiraba y oscurecía más su sombra sobre la tierra.
—No veo ya por dónde voy —decía él.
Pero nadie le contestaba.
« — Toi qui es là-haut, Ignacio, dis-moi si tu n'aperçois aucun signe ou si tu vois une lumière quelque part.
— On ne voit rien.
— Nous devons être proches.
— Oui, mais on n'entend rien.
— Regarde bien.
— On ne voit rien.
— Pauvre de toi, Ignacio. »
L'ombre longue et noire des hommes continuait à bouger de haut en bas, à gravir les pierres, diminuant et grandissant au fil de leur avancée le long de la rive du ruisseau. C'était une ombre unique, vacillante.
La lune commençait à sortir de terre, telle une flamme ronde.
« Nous devons arriver à ce village, Ignacio. Toi qui as les oreilles dégagées, fais attention pour voir si tu n'entends pas aboyer les chiens. Souviens-toi qu'on nous a dit que Tonaya était juste derrière la colline. Et voilà des heures que nous avons quitté la colline. Souviens-t'en, Ignacio.
— Oui, mais je ne vois trace de rien.
— Je commence à être fatigué.
— Dépose-moi. »
Le vieux recula jusqu'à rencontrer le mur de pierre et s'y adossa, sans se défaire du fardeau posé sur ses épaules. Bien que ses jambes flageolassent, il ne voulait pas s'asseoir, car ensuite il n'aurait pas pu relever le corps de son fils, qu'on l'avait aidé, quelques heures plus tôt, à charger sur son dos. Et c'est ainsi qu'il le portait depuis.
« Comment te sens-tu ?
— Mal. »
Il parlait peu. De moins en moins. Par moments, il semblait dormir. Par moments, il semblait avoir froid. Il tremblait. Le vieux savait quand les tremblements reprenaient son fils aux secousses qui l'agitait, et parce que ses pieds lui entraient dans les flancs comme des éperons. Ensuite, les mains de son fils, qu'il avait agrippées à son cou, lui secouaient la tête comme une maracas. Il serrait les dents pour ne pas se mordre la langue et, quand cela cessait, il lui demandait :
« Tu as très mal ?
— Un peu », répondait-il.
Au début, il lui avait dit : « Dépose-moi ici… Laisse-moi ici… Va-t'en seul. Je te rattraperai demain ou dès que je serai un peu remis. » Il le lui avait dit cinquante fois. Maintenant, il ne disait même plus cela. La lune était là. En face d'eux. Une lune énorme et rougeâtre qui leur emplissait les yeux de lumière et qui étirait et assombrissait encore plus leur ombre sur la terre.
« Je ne vois plus par où je vais », disait-il.
Mais personne ne lui répondait.
L'autre était là-haut, tout illuminé par la lune, le visage décoloré, exsangue, reflétant une lumière opaque. Et lui, en bas.
« Tu m'entends, Ignacio ? Je te dis que je ne vois pas bien. »
Et l'autre restait silencieux.
Il continua à marcher, en trébuchant. Il se ratatinait puis se redressait pour trébucher à nouveau.
« Ce n'est pas un chemin. On nous a dit qu'après la colline se trouvait Tonaya. Nous avons dépassé la colline. Et on ne voit pas Tonaya, on n'entend aucun bruit qui nous dise qu'elle est proche. Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce que tu vois, toi qui es là-haut, Ignacio ?
— Dépose-moi, père.
— Tu te sens mal ?
— Oui.
— Je t'emmènerai à Tonaya coûte que coûte. Là-bas, je trouverai quelqu'un pour te soigner. On dit qu'il y a un docteur. Je t'emmènerai chez lui. Je te porte depuis des heures et je ne vais pas t'abandonner ici pour que n'importe qui en finisse avec toi. »
Il tituba un peu. Fit deux ou trois pas de côté et se redressa à nouveau.
« Je t'emmènerai à Tonaya.
— Dépose-moi. »
Sa voix devint faible, à peine murmurée :
« Je veux me coucher un moment.
— Dors là-haut. Après tout, je te tiens bien. »
La lune montait, presque bleue, dans un ciel clair. Le visage du vieux, trempé de sueur, se remplit de lumière. Il cacha ses yeux pour ne pas regarder en face, puisqu'il ne pouvait pas baisser la tête, maintenue raide par les mains de son fils.
« Tout ce que je fais, je ne le fais pas pour vous. Je le fais pour votre défunte mère. Parce que vous étiez son fils. C'est pour cela que je le fais. Elle me le reprocherait si je vous avais laissé là, où je vous ai trouvé, et ne vous avais pas pris pour qu'on vous soigne, comme je suis en train de le faire. C'est elle qui me donne du courage, pas vous. D'abord parce que je ne vous dois que des ennuis, que des mortifications, que des hontes. »
Il suait en parlant. Mais le vent de la nuit séchait sa sueur. Et sur la sueur sèche, il suait à nouveau.
« Je vais me briser les reins, mais j'arriverai avec vous à Tonaya, pour qu'on soigne ces blessures qu'on vous a faites. Et je suis sûr qu'à peine vous sentirez-vous mieux, vous recommencerez vos mauvais coups. Cela ne m'importe plus. Pourvu que vous partiez loin, où je n'entende plus parler de vous. Pourvu que... Parce que pour moi, vous n'êtes déjà plus mon fils. J'ai maudit le sang que vous tenez de moi. La part qui me revenait, je l'ai maudite. J'ai dit : "Qu'il pourrisse dans ses reins, le sang que je lui ai donné !" Je l'ai dit depuis que j'ai su que vous écumiez les chemins, vivant du vol et tuant des gens... Et des gens biens. Et sinon, il y a mon compère Tranquilino. Celui qui vous a baptisé. Celui qui vous a donné votre nom. Lui aussi a eu la malchance de vous rencontrer. Depuis lors, j'ai dit : "Celui-là ne peut pas être mon fils."
— Regarde si tu vois quelque chose. Ou si tu entends quelque chose. Toi qui le peux, depuis là-haut, parce que je me sens sourd.
— Je ne vois rien.
— Tant pis pour toi, Ignacio.
— J'ai soif.
— Tiens bon ! Nous devons être proches. Ce qui se passe, c'est qu'il est tard et qu'ils ont dû éteindre les lumières au village. Mais au moins, tu devrais entendre si les chiens aboient. Efforce-toi d'entendre.
— Donne-moi de l'eau.
— Ici, il n'y a pas d'eau. Il n'y a que des pierres. Tiens bon. Et même s'il y en avait, je ne te déposerais pas pour boire. Personne ne m'aiderait à te recharger et tout seul, je ne peux pas.
— J'ai très soif et très sommeil.
— Je me rappelle quand tu es né. Tu étais comme ça à l'époque.
Tu te réveillais affamé et tu mangeais pour te rendormir. Et ta mère te donnait de l'eau, car tu avais déjà épuisé son lait. Tu n'en avais jamais assez. Et tu étais très colérique. Je n'aurais jamais pensé qu'avec le temps, cette colère te monterait à la tête... Mais c'est ce qui est arrivé. Ta mère, qu'elle repose en paix, voulait que tu deviennes fort. Elle croyait qu'une fois grand, tu serais son soutien. Elle n'a eu que toi. L'autre enfant qu'elle allait avoir l'a tuée. Et toi, tu l'aurais tuée une seconde fois si elle était encore en vie aujourd'hui. »
Il sentit que l'homme qu'il portait sur ses épaules cessait de serrer les genoux et commençait à relâcher ses pieds, le faisant balancer d'un côté à l'autre. Et il lui sembla que la tête, là-haut, tremblait comme si elle sanglotait.
Sur ses cheveux, il sentit tomber de grosses gouttes, comme des larmes.
—¿Lloras, Ignacio? Lo hace llorar a usted el recuerdo de su madre, ¿verdad? Pero nunca hizo usted nada por ella. Nos pagó siempre mal. Parece que en lugar de cariño, le hubiéramos retacado el cuerpo de maldad. ¿Y ya ve? Ahora lo han herido. ¿Qué pasó con sus amigos? Los mataron a todos. Pero ellos no tenían a nadie. Ellos bien hubieran podido decir: “No tenemos a quién darle nuestra lástima”. ¿Pero usted, Ignacio?
« Tu pleures, Ignacio ? C'est le souvenir de votre mère qui vous fait pleurer, n'est-ce pas ? Mais vous n'avez jamais rien fait pour elle. Vous nous avez toujours rendu le mal pour le bien. On aurait dit qu'au lieu de tendresse, nous avions rempli votre corps de méchanceté. Et maintenant, voyez ? On vous a blessé. Qu'est-il arrivé à vos amis ? On les a tous tués. Mais eux, ils n'avaient personne. Eux auraient pu dire : "Nous n'avons personne à qui accorder notre pitié." Mais vous, Ignacio ? »
Allí estaba ya el pueblo. Vio brillar los tejados bajo la luz de la luna. Tuvo la impresión de que lo aplastaba el peso de su hijo al sentir que las corvas se le doblaban en el último esfuerzo. Al llegar al primer tejaván, se recostó sobre el pretil de la acera y soltó el cuerpo, flojo, como si lo hubieran descoyuntado.
Destrabó difícilmente los dedos con que su hijo había venido sosteniéndose de su cuello y, al quedar libre, oyó cómo por todas partes ladraban los perros.
—¿Y tú no los oías, Ignacio? —dijo—. No me ayudaste ni siquiera con esta esperanza.
Le village était enfin là. Il vit les toits luire sous la lumière de la lune. Il eut l'impression que le poids de son fils l'écrasait quand il sentit ses jarrets fléchir dans un dernier effort. En arrivant à la première maison, il s'adossa au muret du trottoir et lâcha le corps, mou, comme désarticulé.
Il desserra difficilement les doigts avec lesquels son fils s'était tenu à son cou et, une fois libre, il entendit de tous côtés les chiens aboyer.
« Et toi, tu ne les entendais pas, Ignacio ? dit-il. Tu ne m'as même pas aidé avec cet espoir. »
Chez tous ces êtres dits "primitifs" la violence semble être le seul moyen d`exorciser le spectre quotidien de la misère. Au Mexique. la Révolution a passé, elle s`est officialisée, mais elle a laissé en suspens bien des problèmes. comme ceux de l'emploi et de l'éducation dans les Etats éloignés ou déshérités. Quand elle décide, par exemple, d'appliquer la réforme agraire, son action prend la forme d'une douloureuse supercherie. ..
Ainsi, dans "Ils nous ont donné la terre" (Nos han dado la tierra), quatre paysans marchent dans la plaine pour aller prendre possession du sol que le délégué du gouvernement leur a attribué. Lorsque quelques gouttes d'eau se mettent à tomber, grosses comme des crachats, elles s`enfoncent et disparaissent dans la couche poussiéreuse qui les environne, et les nouveaux propriétaires comprennent alors qu`ici rien ne pourra jamais pousser.
Certains, comme dans "Paso del Norte", tentent d`entrer clandestinement aux Etats-Unis mais sont les victimes de passeurs criminels. À aucun moment les villages évoqués dans "Talpa" ou "Anacleto Morones" n`ont pu se débarrasser des superstitions du passé ou des excès d'un catholicisme archaïque.
La Révolution elle-même, qui avait jusqu'alors inspiré tant de romans historiques et mythifié plusieurs figures comme Pancho Villa, est elle aussi démystifiée.
Dans "Le Llano en flammes", il n`en reste plus que les horreurs : les prisonniers fédéraux avec lesquels on fait la "corrida", les vainqueurs toréant à coups d`aiguillon les vaincus, et leur chef, monté sur son cheval, les mettant à mort; les trains que l'on fait dérailler et les voyageurs que l`on carbonise en les imbibant de pétrole; les partisans que l'on pend par les pieds à un gibet et que les vautours dévorent "par-dedans en les étripant, "ne laissant que la peau" .... (Trad. Lettres nouvelles/Denoël, 1966).
"El gallo de oro" (Le coq d'or et autres textes pour le cinéma , 1993)
"Le coq d'or (nouvelle écrite entre 1956 et 1958) raconte l'ascension et la chute de Dionisio Pinzón, dont la destinée se joue sur un coq doré, puis sur une cantadora, La Caponera, qui sont pour lui, comme dans la fable de La poule aux œufs d'or, des talismans porteurs de richesses. De foire en foire, Dionisio passe de l'arène où ont lieu les combats de coqs au tapis vert des jeux de cartes. Sa vie est suspendue aux faveurs du hasard comme celle de la figure allégorique qui en tournant sur la roue de la fortune, se métamorphose : le pauvre hère s'enrichit, devient don Dionisio, tandis qu'éprise de liberté, La Caponera chante, jusqu'à ce que la main désormais impérieuse de Dionisio se referme sur elle..." (Trad. de l'espagnol par Gabriel Iaculli, éditions Gallimard).
"Pedro Paramo" (1955)
Proche du réalisme magique, "Pedro Paramo montre ce lien indissoluble entre mondes des vivants et des morts si particulier dans la mentalité mexicaine. Tout comme Kafka et Faulkner, Rulfo a su mettre en scène une histoire fascinante, sans âge et d'une beauté rare : la quête du père qui mène Juan Preciado dans son village de Cómala et à la rencontre de son destin, un voyage vertigineux raconté par un chœur de personnages insolites qui nous donnent à entendre la voix profonde du Mexique, au-delà des frontières entre la mémoire et l'oubli, le passé et le présent, les morts et les vivants." (Editions Gallimard, trad. de l'espagnol par Gabriel Iaculli).
Car ces récits sont ceux des fantômes des habitants du village, âmes en peine errantes qui n'ont pu trouver la paix, et l'un des passages les plus célèbres, et troublants, est la révélation de la réelle condition de Juan Preciado, mort et enterré, contant dans sa tombe à un de ses compagnons d'infortune son arrivée à Cómala, et l'histoire du père se substitue alors à celui du fils, un père cacique impitoyable qui a ôté toute vie et toute dignité à ces êtres humains devenus fantômes errant dans un village entre vie et mort...
"Vine a Comala porque me dijeron que acá vivía mi padre, un tal Pedro Páramo. Mi madre me lo dijo. Y yo le prometí que vendría a verlo en cuanto ella muriera. Le apreté sus
manos en señal de que lo haría; pues ella estaba por morirse y yo en plan de prometerlo todo. «No dejes de ir a visitarlo —me recomendó—. Se llama de otro modo y de este otro. Estoy segura de que le dará gusto conocerte». Entonces no pude hacer otra cosa sino decirle que así lo haría, y de tanto decírselo se lo seguí diciendo aun después que a mis manos les costó trabajo zafarse de sus manos muertas.
Todavía antes me había dicho:
—No vayas a pedirle nada. Exígele lo nuestro. Lo que estuvo obligado a darme y nunca me dio… El olvido en que nos tuvo, mi hijo, cóbraselo caro.
—Así lo haré, madre.
Pero no pensé cumplir mi promesa. Hasta que ahora pronto comencé a llenarme de sueños, a darle vuelo a las ilusiones. Y de este modo se me fue formando un mundo alrededor de la esperanza que era aquel señor llamado Pedro Páramo, el marido de mi madre. Por eso vine a Comala.
Era ese tiempo de la canícula, cuando el aire de agosto sopla caliente, envenenado por el olor podrido de las saponarias.
El camino subía y bajaba: «Sube o baja según se va o se viene. Para el que va, sube; para el que viene, baja».
—¿Cómo dice usted que se llama el pueblo que se ve allá abajo?
—Comala, señor.
—¿Está seguro de que ya es Comala?
—Seguro, señor.
—¿Y por qué se ve esto tan triste?
—Son los tiempos, señor.
Yo imaginaba ver aquello a través de los recuerdos de mi madre; de su nostalgia, entre retazos de suspiros. Siempre vivió ella suspirando por Comala, por el retorno; pero jamás volvió. Ahora yo vengo en su lugar. Traigo los ojos con que ella miró estas cosas, porque me dio sus ojos para ver: «Hay allí, pasando el puerto de Los Colimotes, la vista muy hermosa de una llanura verde, algo amarilla por el maíz maduro. Desde ese lugar se ve Comala, blanqueando la tierra, iluminándola durante la noche». Y su voz era secreta, casi apagada, como si hablara consigo misma… Mi madre.
—¿Y a qué va usted a Comala, si se puede saber? —oí que me preguntaban.
—Voy a ver a mi padre —contesté.
—¡Ah! —dijo él.
Y volvimos al silencio..."
Je suis venu à Comala parce qu’on m’a dit que mon père, Pedro Páramo, vivait ici. Ma mère me l’a dit. Et je lui ai promis que je viendrais le voir après sa mort. Je lui serrai la main en signe qu’il le ferait; car elle était sur le point de mourir, et moi sur le point de tout promettre. «Ne manquez pas d’aller le voir, m’a-t-il recommandé. Il s’appelle autrement et de cette autre façon. Je suis sûre qu’il sera heureux de vous rencontrer». Alors je ne pus rien faire d’autre que lui dire que je le ferais, et à force de lui dire, je continuai à lui dire même après que mes mains eurent eu du mal à se débarrasser de ses mains mortes.
Il m’avait encore dit :
- Ne lui demande rien. Oublie ce qu’il a dû me donner. Ce qu’il ne m’a jamais donné... l’oubli qu’il nous a fait, mon fils, Ça coûte cher.
- Je le ferai.
Mais je ne pensais pas tenir ma promesse. Jusqu’à ce moment-là, j’ai commencé à me remplir de rêves, à donner vie aux illusions. Et de cette façon s’est formé pour moi un monde autour de l’espérance qu’était ce seigneur appelé Pedro Páramo, le mari de ma mère. C’est pour ça que je suis venu à Comala.
C’était ce temps de la canicule, quand l’air d’août souffle chaud, empoisonné par l’odeur pourrie des saponarias.
La route montait et descendait : "Elle monte ou descend comme on va ou comme on vient. Pour celui qui va, elle monte ; pour celui qui vient, elle descend".
Quel est le nom du village que vous voyez là-bas ?
-Comala, monsieur.
Es-tu sûr que c'est Comala ?
-Sûr, monsieur.
Et pourquoi ce village a-t-il l'air si triste ?
-C'est l'époque, monsieur.
J'ai imaginé le voir à travers les souvenirs de ma mère ; à travers sa nostalgie, entre des bribes de soupirs. Elle a toujours vécu en se languissant de Comala, du retour ; mais elle n'est jamais revenue. Maintenant, je viens à sa place. J'apporte les yeux avec lesquels elle regardait ces choses, parce qu'elle m'a donné ses yeux pour voir : "Il y a là, après le port de Los Colimotes, une très belle vue d'une plaine verte, un peu jaunie par le maïs mûr. De là, on peut voir Comala, qui blanchit la terre et l'illumine la nuit". Et sa voix était secrète, presque étouffée, comme si elle se parlait à elle-même... Ma mère.
Et pourquoi allez-vous à Comala, si je puis me permettre ? -Je les ai entendus me le demander.
Je vais voir mon père, répondis-je.
-Ah, il a dit.
Et le silence revint ..."
"Pedro Paramo", un bref roman considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature latino-américaine contemporaine. Il appartient au courant dit du réalisme magique ou fantastique. et a pour thème le caciquisme féodal d`avant la Révolution. Sur une route désolée de la province de Jalisco, un homme s'avance sur son âne. ll s'appelle Juan Preciado et, pour répondre à une promesse faite à sa mère sur son lit de mort, il est parti à la recherche de son père, Pedro Páramo, cacique du village de Comala, qui autrefois les a abandonnés. Un muletier au langage étrange auquel il demande son chemin accepte de le conduire jusqu'au village. Mais celui-ci semble désert, et l`inconnu, avant de disparaître, révèle à Preciado que Pedro Páramo, dont il peut voir sur une colline l'immense propriété, est mort depuis longtemps.
Quelques heures plus tard, une vieille femme, l'unique habitante de Comala, qui héberge Juan Preciado, lui apprendra que le muletier qu`il a rencontré est mort lui aussi et qu'il s`est adressé à un fantôme... Peu importe. car bientôt, à la suite du muletier, d'autres morts vont surgir et raconter à Preciado, par bribes, leur aventure humaine au service de Pedro Páramo. Et peu à peu l`histoire du cacique est reconstituée.
"EN LA DESTILADERA las gotas caen una tras otra. Uno oye, salida de la piedra, el agua clara caer sobre el cántaro. Uno oye. Oye rumores ; pies que raspan el suelo, que caminan, que van y vienen. Las gotas siguen cayendo sin cesar. El cántaro se desborda haciendo rodar el agua sobre un suelo mojado.
« ¡Despierta ! » , le dicen.
Reconoce el sonido de la voz. Trata de adivinar quién es ; pero el cuerpo se afloja y cae adormecido, aplastado por el peso del sueño. Unas manos estiran las cobijas prendiéndose de ellas, y debajo de su calor el cuerpo se esconde buscando la paz.
«¡Despiértate ! », vuelven a decir.
La voz sacude los hombros. Hace enderezar el cuerpo. Entreabre los ojos. Se oyen las gotas de agua que caen de la destiladera sobre el cántaro raso. Se oyen pasos que se arrastran. . . Y el llanto. Entonces oyó el llanto. Eso lo despertó : un llanto suave, delgado, que quizá por delgado pudo traspasar la maraña del sueño, llegando hasta el lugar donde anidan los sobresaltos.
Se levantó despacio y vio la cara de una mujer recostada contra el marco de la puerta, oscurecida todavía por la noche, sollozando.
- ¿Por qué lloras, mamá? -preguntó ; pues en cuanto puso los pies en el suelo reconoció el rostro de su madre.
-Tu padre ha muerto - le dijo.
Y luego, como si se le hubieran soltado los resortes de su pena, se dio vuelta sobre sí misma una y otra vez, una y otra vez, hasta que unas manos llegaron hasta sus hombros y lograron detener el rebullir de su cuerpo.
Por la puerta se veía el amanecer en el cielo. No había estrellas. Sólo un cielo plomizo, gris, aún no aclarado por la luminosidad del sol. Una luz parda, como si no fuera a comenzar el día, sino como si apenas estuviera llegando el principio de la noche.
Afuera en el patio, los pasos, como de gente que ronda. Ruidos callados. Y aquí, aquella mujer, de pie en el umbral; su cuerpo impidiendo la llegada del día ; dejando asomar, a través de sus brazos, retazos de cielo, y debajo de sus pies regueros de luz ; una luz asperjada como si el suelo debajo de ella estuviera anegado en lágrimas. Y después el sollozo. Otra vez el llanto suave pero agudo, y la pena haciendo retorcer su cuerpo.
- Han matado a tu padre.
-¿ Y a ti quién te mató, madre ?
Les gouttes dégoulinent l`une après l`autre dans le filtre. Il entend l'eau claire, sortie de la pierre, tomber dans la cruche. Il entend. Il entend des bruits; des pieds qui raclent le sol, se déplacent, vont et viennent. Les gouttes tombent sans arrêt. La cruche déborde et l'eau va rouler sur le sol mouillé.
"Réveille-toi!" lui dit-on.
Il reconnaît le timbre de la voix. Il essaie de deviner de qui il s'agit, mais son corps se dérobe et il sombre dans la torpeur, écrasé par le poids du sommeil. Des mains viennent tirer les couvertures sous lesquelles le corps se tapit dans la chaleur, cherchant la paix, et elles s'y agrippent.
"Réveille-toi!" dit-on encore.
La voix fait tressaillir les épaules, force le corps à se tendre, les yeux à s'entrouvrir. Des gouttes d`eau qui tombent du filtre dans la cruche pleine, des pas traînants se font entendre... Puis une plainte. Alors, il a entendu une plainte. C'est ce qui l'a réveillé : une plainte égale et grêle qui, peut-être parce qu'elle est si grêle, a pu traverser l'écheveau du sommeil et atteindre l'endroit où nichent les alertes. Il s'est relevé tout doucement et a vu le visage d'une femme en larmes, appuyée contre le jambage de la porte et encore enténébrée par la nuit.
"Pourquoi pleures-tu, maman? a-t-il demandé en posant les pieds par terre, quand il a reconnu les traits de sa mère.
- Ton père est mort", lui a-t-elle dit.
Puis, comme si les ressorts de sa douleur avaient lâché, elle a tourné sur elle-même plusieurs fois de suite, jusqu'à ce que des mains la saisissent par les épaules et parviennent à arrêter l'agitation de son corps.
Par la porte, on voyait l"aurore au firmament. Il n'y avait pas d'étoiles, seulement un ciel plombé, gris, que n'éclairait pas encore l'éclat du soleil, et un éclat sourd qui semblait annoncer non pas le lever du jour mais la tombée de la nuit.
Dehors, dans la cour, il y avait ces bruits de pas, bruits étouffés de gens qui guettent, et là, debout sur le seuil, cette femme dont le corps empêchait le jour d`entrer mais laissait passer, à travers ses bras, des lambeaux de ciel et, sous ses pieds, des traînées de lumière, une lumière qui ruisselait comme si le sol, au-dessous d'elle, était inondé de larmes. Puis, il y avait cette plainte.
Une fois encore, ce sanglot égal mais aigu, cette douleur qui la faisait se tordre.
"On a tué ton père.
- Et toi, maman, qui t'a tuée?"
"Il y a là-haut le vent et le soleil; les nuages.
Tout là-haut, au-dessus de nous, il y a un ciel bleu et, derrière lui, peut-être des chants, peut-être des voix sans pareilles... Il y a l'espérance, en somme. Pour nous, malgré notre fardeau, il y a l'espérance."
"Mais pas pour toi, Miguel Páramo, qui es mort sans absolution et qu`aucune grâce ne pourra toucher."
Le père Rentería a tourné le dos au corps et considéré que la messe était dite. Il s'est hâté d'en finir et il est sorti sans donner la bénédiction aux fidèles qui emplissaient l'église.
"Père, il faut nous le bénir!
- Non! a-t-il lancé en secouant énergiquement la tête. Non, je ne le ferai pas. Ç'a été un méchant homme et il n'entrera pas au royaume des cieux. Dieu le prendrait mal, si j'intercédais en sa faveur."
Voilà ce qu'il a dit, en tentant de dissimuler le tremblement de ses mains. Et il l'a pourtant fait. Ce défunt pesait très lourd sur l'esprit de tout le monde. Il reposait sur un catafalque, au
milieu de l'église, avec autour de lui des cierges neufs, des fleurs, et derrière lui, seul, son père qui attendait la fin de l`absoute.
Le père Rentería est passé à côté de Pedro Páramo en essayant de ne pas frôler son épaule.
Il a levé le goupillon et, avec des mouvements mesurés, a aspergé la dépouille d'eau bénite, de la tête aux pieds, tandis que de sa bouche sortait un murmure, peut-être une prière. Puis il s'est agenouillé et tout le monde a fait comme lui.
"Aie pitié de ton serviteur, Seigneur.
- Qu'il repose en paix, amen", ont répondu les voix.
Tandis qu'il sentait la colère le gagner de nouveau, il a vu tout le monde quitter l'église avec le cadavre de Miguel Páramo.
Pedro Páramo s'est approché et s`est agenouillé à côté de lui...."
Dominateur cupide et sensuel, Pedro Páramo règne sur un vaste domaine qu`il a développé grâce à des alliances intéressées - son mariage avec la mère de Preciado, par exemple - ou des procédés d'intimidation souvent criminels. Autour de lui, les haines et les rancunes s'accumulent, mais, dominateur incontrôlé, il asservit le village entier, terrifiant les humbles, soudoyant les forts. Comala se prête à ses appétits sexuels comme à ses caprices de tyran.
Lorsque l`heure de la vengeance semble avoir sonné, lorsque la Révolution éclate, Páramo met sur pied une armée de révolutionnaires à sa solde, qui le protègent au détriment des humiliés. La mort seule le vaincra, mais sa personnalité est telle qu'au moment où, à demi paralysé et obsédé par l'image d'une femme qu'il a aimée, il s'éteint, le village s`éteint avec lui, ayant perdu son terrible animateur. Une fois encore, la mort mène le jeu comme elle le fait si souvent au Mexique où elle hante l'imagination populaire ...
" ... Les deux femmes qui sortaient de l’église vers onze heures du soir ont disparu sous les arcades du porche en regardant l’ombre d’un homme traverser la place en direction de la Media Luna.
« Dites, doña Fausta, vous ne pensez pas que ce monsieur qui marche, là, pourrait bien être le docteur Valencia ? »
— On dirait, encore que j’aie de si mauvais yeux que je ne pourrais pas le reconnaître.
— Rappelez-vous, il porte toujours un pantalon blanc et une veste noire. Je vous parie qu’il se passe quelque chose de terrible à la Media Luna. Regardez à quelle allure il va, on dirait qu’il est rudement pressé.
— Pourvu que ce ne soit pas vraiment quelque chose de grave. J’ai bien envie de retourner dire au père Rentería d’aller faire un tour là-bas ; il ne faudrait pas que cette malheureuse meure sans confession.
— Ça m’étonnerait, Ángeles. Dieu ne le permettrait pas. Après tout ce qu’elle a souffert ici-bas, personne ne pourrait souhaiter qu’elle s’en aille sans les derniers sacrements et que ses peines continuent dans l’autre monde. D’ailleurs, les voyants disent que la confession n’est pas faite pour les fous et que même si leur âme est impure ils sont innocents. Dieu seul le sait… Regardez, la lumière est revenue à la fenêtre. Pourvu que tout tourne bien. Imaginez ce que deviendrait le travail que nous avons fait tous ces derniers jours pour préparer l’église et la faire belle avant Noël, si quelqu’un mourait dans cette maison. Avec le pouvoir qu’a don Pedro, il nous ruinerait la cérémonie en un clin d’œil.
— Il faut toujours que vous imaginiez le pire, doña Fausta. Vous feriez mieux de suivre mon exemple et de tout remettre dans les mains de la Divine Providence. Dites un Ave Maria à la Vierge, et je suis sûre qu’il ne se passera rien d’ici à demain. Et puis, que la volonté de Dieu soit faite ; après tout, elle ne devait pas être si heureuse que ça dans cette vie.
— Croyez-moi, Ángeles, vous me rendez toujours la paix de l’âme. Je vais m’endormir en emportant ces pensées dans mon sommeil. On dit que celles que l’on a en rêve vont tout droit au ciel. Espérons que les miennes monteront aussi haut. À demain.
— À demain, Fausta.
Les deux vieilles, qui logeaient porte à porte, sont rentrées chez elles. Le silence a refermé la nuit sur le village.
« J’ai la bouche pleine de terre. »
— Oui, mon père.
— Ne dis pas “Oui, mon père”, répète après moi ce que je vais dire.
— Qu’allez-vous me dire ? Vous allez me confesser encore une fois ? Pourquoi encore une fois ?
— Ce ne sera pas une confession, Susana. Je suis seulement venu m’entretenir avec toi. Te préparer à la mort.
— Je vais mourir ?
— Oui, ma fille.
— Pourquoi, alors, ne me laisse-t-on pas tranquille ? J’ai envie de me reposer. On doit vous avoir chargé de m’empêcher de dormir. De rester là avec moi jusqu’à ce que le sommeil m’ait quittée. Que pourrai-je faire ensuite pour le retrouver ? Rien, mon père. Pourquoi ne partez-vous pas, plutôt, et ne me laissez-vous pas tranquille ?
— Je te laisserai tranquille, Susana. Pendant que tu répéteras les paroles que je vais dire, tu trouveras le sommeil, tu auras l’impression de te bercer. Et quand tu seras endormie, personne ne te réveillera… Tu ne te réveilleras jamais plus.
— C’est entendu, mon père. Je vais faire ce que vous dites.
Assis sur le bord du lit, les mains posées sur les épaules de Susana San Juan, la bouche presque collée contre son oreille pour ne pas parler fort, le père Rentería lui a instillé une à une, mine de rien, ces paroles : « J’ai la bouche pleine de terre », puis il s’est interrompu. Il a tâché de voir si les lèvres de Susana remuaient, et il les a vues bouger, mais sans laisser échapper un son.
« J’ai la bouche pleine de toi, de ta bouche. Tes lèvres serrées, dures, qui semblent mordre les miennes en les écrasant… »
Elle s’est interrompue elle aussi. Elle a regardé de côté le père Rentería et l’a vu, très loin, comme à travers une vitre embuée.
Puis elle a de nouveau entendu la voix qui réchauffait son oreille :
« J’avale de la salive écumante ; je mâche des morceaux de terre infestée de vers qui me nouent la gorge et m’égratignent le voile du palais… Ma bouche se creuse, se retire en grimaçant, perforée par les dents qui la déchirent et la dévorent. Le nez devient flasque. L’humeur vitrée des yeux se répand. Les cheveux brûlent en un feu de paille… » L’impassibilité de Susana San Juan l’étonnait. Il aurait aimé deviner ses pensées, voir son cœur livrer bataille pour repousser les images qu’il semait en elle. Il l’a regardée dans les yeux, elle lui a rendu son regard, et il lui a semblé que ses lèvres s’efforçaient de sourire.
« Ce n’est pas tout. Il y a encore la vision de Dieu. La douce lumière de Son Ciel infini. La splendeur des chérubins et le chant des séraphins. La joie du regard divin, dernière et fugitive vision des condamnés à la peine éternelle. En outre, tout cela se fond avec une douleur terrestre. La moelle de nos os changée en lumière et le sang dans nos veines devenu filets de feu nous font nous tordre de douleur ; une inconcevable douleur qui jamais ne s’apaise, constamment attisée par la colère de Dieu.
— Il m’abritait entre ses bras. Il me donnait l’amour. »
En attendant le moment ultime, le père Rentería a examiné du regard les figures de ceux qui l’entouraient. Près de la porte, Pedro Páramo qui patientait, les bras croisés ; puis le docteur Valencia et, à côté d’eux, d’autres messieurs ; plus loin, dans l’ombre, quelques femmes brûlant de dire la prière des morts.
Il a été tenté de se lever. D’oindre la malade avec les saintes huiles et de dire : « J’ai terminé. » Mais non, il n’avait pas encore terminé. Il ne pouvait donner les sacrements à une femme sans connaître la mesure de son repentir.
Des doutes lui sont venus. Peut-être n’avait-elle pas de quoi se repentir. Peut-être n’avait-il rien à lui pardonner. Il s’est de nouveau penché vers elle et, en la secouant par les épaules, lui a dit à voix basse :
« Tu vas bientôt paraître devant Dieu. Et son jugement est impitoyable pour les pécheurs. »
Puis, il s’est encore une fois approché de son oreille, mais elle a secoué la tête.
« Maintenant, allez-vous-en, mon père ! Ne vous tourmentez plus pour moi. Je suis en paix et j’ai très sommeil. »
On a entendu le sanglot d’une des femmes cachées dans l’ombre.
Alors, Susana San Juan a paru reprendre vie. Elle s’est dressée dans son lit et a dit :
« Justina, fais-moi le plaisir d’aller pleurer ailleurs ! »
Puis elle a senti que sa tête allait se clouer dans son ventre. Elle a essayé de les séparer, d’écarter ce ventre qui lui pressait les yeux et lui coupait le souffle, mais elle ne faisait que s’enfoncer davantage, comme si elle coulait dans la nuit.
« Moi. Moi j’ai vu mourir doña Susanita. » .... (Éditions Gallimard, 2005, pour la traduction française)
Carlos Velo réalisa en 1967 une adaptation cinématographique très fidèle de "Pedro Paramo", malgré l'énorme difficulté de retranscrire à l'écran l'atmosphère si étrange et troublante du roman, avec John Gavin, Ignacio López Tarso et Pilar Pellicer.
Octavio Paz (1914-1998)?
- l'obsession identitaire du Mexique, qui sommes-nous?, une interprétation critique de la Conquête, de la Révolution et du régime du PRI, qu'il juge fermé et autoritaire, et l'importance de la fête comme le moment où le Mexicain brise son masque et affronte sa solitude fondamentale.
- Un essai fondateur, "Le Labyrinthe de la solitude" (1950), pour la première fois, un intellectuel entreprend une « psychanalyse » du Mexicain.
- la définition des archétypes, une analyse des comportements typiquement mexicains (le "pachuco", la fête du Jour des Morts, la "mascarade" sociale) pour révéler une identité fondée sur la solitude, le déchirement entre une origine indigène niée et un modèle occidental importé.
- une pensée synthétique, Paz mêle histoire, anthropologie, sociologie et poésie pour offrir une vision totale de la culture mexicaine.
- une œuvre poétique (Pierre de Soleil, etc.) qui se révèle tentative de réconciliation des opposés (homme/femme, raison/instinct, histoire/mythologie), cherchant une voie vers la plénitude.
Octavio Paz (1914-1998) "El laberinto de la soledad" (Le Labyrinthe de la solitude, 1950), "Libertad bajo palabra" (Liberté sur paroles, 1958)
Le père d'Octavio Paz fut, pendant la révolution mexicaine, le conseiller d'Emiliano Zapata, promoteur de la réforme agraire et sa mère d'une famille andalouse. Après de premières études aux États-Unis, Paz étudie le droit au Mexique, publie en 1937 des poèmes, "Raíz del hombre", rencontre Pablo Neruda, César Vallejo, Vicente Huidobro, Miguel Hernández, Rafael Alberti, Luis Cernuda pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), y écrit "Bajo tu sombra clara", publié en 1937, fonde à Mexico en 1938 la revue Taller, afin de promouvoir un renouveau poétique, et s'engage politiquement. Il se rapproche par la suite du surréalisme, via Benjamin Péret, rencontre aux États-Unis R. Frost, E. E. Cummings, découvre Yeats.
En 1945, il entre dans la diplomatie, - il est secrétaire d'ambassade à Paris de 1946 à 1951. Il y fait la connaissance d'Alejo Carpentier et d'André Breton. "El Laberinto de la soledad" (Le Labyrinthe de la solitude, 1950), analyse de l'âme de son pays ...
"... LA SOLEDAD, el sentirse y el saberse solo, desprendido del mundo y ajeno a sí mismo, separado de sí, no es característica exclusiva del mexicano. Todos los hombres, en algún momento de su vida, se sienten solos; y más: todos los hombres están solos. Vivir, es separarnos del que fuimos para internarnos en el que vamos a ser, futuro extraño siempre. La soledad es el fondo último de la condición humana. El hombre es el único ser que se siente solo y el único que es búsqueda de otro.
Su naturaleza —si se puede hablar de naturaleza al referirse al hombre, el ser que, precisamente, se ha inventado a sí mismo al decirle "no" a la naturaleza— consiste en un aspirar a realizarse en otro.El hombre es nostalgia y búsqueda de comunión. Por eso cada vez que se siente a sí mismo se siente como carencia de otro, como soledad. Uno con el mundo que lo rodea, el feto es vida pura y en bruto, fluir ignorante de sí. Al nacer, rompemos los lazos que nos unen a la vida ciega que vivimos en el vientre materno, en donde no hay pausa entre deseo y satisfacción. Nuestra sensación de vivir se expresa como separación y ruptura, desamparo, caída en un ámbito hostil o extraño. A medida que crecemos esa primitiva sensación se transforma en sentimiento de soledad. Y más tarde, en conciencia: estamos condenados a vivir solos, pero también lo estamos a traspasar nuestra soledad y a rehacer los lazos que en un pasado paradisíaco nos unían a la vida...."
LA SOLITUDE, le fait de se sentir et de se savoir seul, détaché du monde et étranger à soi-même, séparé de soi-même, n'est pas une caractéristique exclusive du Mexicain. Tous les hommes, à un moment ou à un autre de leur vie, se sentent seuls ; et plus encore : tous les hommes sont seuls. Vivre, c'est se séparer de celui que l'on était pour entrer dans celui que l'on sera, futur étranger pour toujours. La solitude est l'essence même de la condition humaine. L'homme est le seul être qui se sente seul et le seul qui soit à la recherche d'un autre.
Sa nature - si l'on peut parler de nature à propos de l'homme, l'être qui, précisément, s'est inventé en disant "non" à la nature - consiste en une aspiration à se réaliser dans un autre. L'homme est nostalgie et recherche de communion. C'est pourquoi, chaque fois qu'il se sent lui-même, il ressent un manque d'autrui, une solitude. Un avec le monde qui l'entoure, le fœtus est la vie pure et brute, fluide, ignorante d'elle-même. À la naissance, nous rompons les liens qui nous unissent à la vie aveugle que nous vivons dans le ventre de notre mère, où il n'y a pas de pause entre le désir et la satisfaction. Notre sens de la vie s'exprime par la séparation et la rupture, l'impuissance, la chute dans un monde hostile ou étranger. En grandissant, cette sensation primitive se transforme en sentiment de solitude. Et plus tard, en conscience : nous sommes condamnés à vivre seuls, mais nous sommes aussi condamnés à transcender notre solitude et à retisser les liens qui, dans un passé paradisiaque, nous unissaient à la vie.
(...)
Au milieu du XXe siècle, le Mexique se voit confronter aux déceptions de la révolution de 1910 dans un monde qui connaît une transformation radicale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Paz, en essayiste, sait que l’identité, ainsi qu’un labyrinthe, est un problème à résoudre, et pour le Mexique, c’est le labyrinthe de la solitude, condition ultime de l’être mexicain.
Dans les quatre premiers chapitres, Octavio Paz tente de découvrir cette identité hors de ses frontières avant de se tourner vers le cœur du Mexique lui-même, de ses pratiques et rituels, de ses fêtes et de son culte de la mort, perçu comme une revanche sur la vie, à travers la texture de son histoire, la conquête et la colonie, l'indépendance et la révolution, l'intelligence mexicaine et les jours contemporains, Paz donne une forme narrative à la solitude faite corps dans l'imaginaire collectif du Mexique ...
" ... EL HOMBRE contemporáneo ha racionalizado los Mitos, pero no ha podido destruirlos. Muchas de nuestras verdades científicas, como la mayor parte de nuestras concepciones morales, políticas y filosóficas, sólo son nuevas expresiones de tendencias que antes encarnaron en formas míticas. El lenguaje racional de nuestro tiempo encubre apenas a los antiguos Mitos. La Utopía, y especialmente las modernas utopías políticas, expresan con violencia concentrada, a pesar de los esquemas racionales que las enmascaran, esa tendencia que lleva a toda sociedad a imaginar una edad de oro de la que el grupo social fue arrancado y a la que volverán los hombres el Día de Días. Las fiestas modernas —reuniones políticas, desfiles, manifestaciones y demás actos rituales— prefiguran al advenimiento de ese día de Redención. Todos esperan que la sociedad vuelva a su libertad original y los hombres a su primitiva pureza. Entonces la Historia cesará. El tiempo (la duda, la elección forzada entre lo bueno y lo malo, entre lo injusto y lo justo, entre lo real y lo imaginario) dejará de triturarnos. Volverá el reino del presente fijo, de la comunión perpetua: la realidad arrojará sus máscaras y podremos al fin conocerla y conocer a nuestros semejantes.
L'homme contemporain a rationalisé les mythes, mais il n'a pas pu les détruire. Beaucoup de nos vérités scientifiques, comme la plupart de nos conceptions morales, politiques et philosophiques, ne sont que de nouvelles expressions de tendances qui s'incarnaient autrefois dans des formes mythiques. Le langage rationnel de notre époque masque à peine les vieux mythes. L'utopie, et surtout les utopies politiques modernes, expriment avec une violence concentrée, malgré les schémas rationnels qui les masquent, cette tendance qui conduit toute société à imaginer un âge d'or dont le groupe social a été arraché et auquel les hommes reviendront au Jour des Jours. Les festivités modernes - rassemblements politiques, défilés, manifestations et autres événements rituels - préfigurent l'avènement de ce Jour de la Rédemption. Tous attendent que la société retrouve sa liberté originelle et les hommes leur pureté primitive. L'histoire s'arrêtera alors. Le temps (le doute, le choix forcé entre le bien et le mal, entre l'injuste et le juste, entre le réel et l'imaginaire) cessera de nous broyer. Le règne du présent fixe, de la communion perpétuelle reviendra : la réalité tombera ses masques et nous pourrons enfin la connaître et connaître nos semblables.
Toda sociedad moribunda o en trance de esterilidad tiende a salvarse creando un mito de redención, que es también un mito de fertilidad, de creación. Soledad y pecado se resuelven en comunión y fertilidad. La sociedad que vivimos ahora también ha engendrado su mito. La esterilidad del mundo burgués desemboca en el suicidio o en una nueva Forma de participación creadora. Tal es, para decirlo con la frase de Ortega y Gasset, el "tema de nuestro tiempo": la sustancia de nuestros sueños y el sentido de nuestros actos. El hombre moderno tiene la pretensión de pensar despierto. Pero este despierto pensamiento nos ha llevado por los corredores de una sinuosa pesadilla, en donde los espejos de la razón multiplican las cámaras de tortura. Al salir, acaso, descubriremos que habíamos soñado con los ojos abiertos y que los sueños de la razón son atroces. Quizá, entonces, empezaremos a soñar otra vez con los ojos cerrados."
Toute société mourante ou stérile tend à se sauver en créant un mythe de rédemption, qui est aussi un mythe de fertilité, de création. La solitude et le péché se résolvent dans la communion et la fécondité. La société dans laquelle nous vivons aujourd'hui a également engendré son propre mythe. La stérilité du monde bourgeois conduit au suicide ou à une nouvelle forme de participation créative. C'est, pour reprendre l'expression d'Ortega y Gasset, le "thème de notre temps" : la substance de nos rêves et le sens de nos actions. L'homme moderne a la prétention de penser éveillé. Mais cette pensée éveillée nous a conduits dans les couloirs d'un cauchemar sinueux, où les miroirs de la raison multiplient les salles de torture. Lorsque nous émergerons, peut-être découvrirons-nous que nous avons rêvé les yeux ouverts et que les rêves de la raison sont atroces. Peut-être alors recommencerons-nous à rêver les yeux fermés.
Après un nouveau séjour à Paris de 1959 à 1962, Paz est nommé ambassadeur à New Delhi. L'art, la politique, la philosophie, les religions lui inspirent de nombreux essais. Son recueil de poèmes, "Libertad bajo palabra", publié en 1960, évoque tant ses espoirs révolutionnaires déçus que la nécessité de tenter de renouveler la parole poétique qui seule peut dépasser les blessures de l'histoire...
En 1968, il démissionne avec éclat de son poste pour protester contre les massacres d'étudiants à Tlatelolco (le 2 octobre 1968, quelques jours avant le début des Jeux olympiques d'été de Mexico, l'armée mexicaine tirait sur une foule de plus de 8 000 étudiants désarmés pendant une de ces manifestations qui constellaient alors un monde en pleine effervescence). Il devient professeur aux États-Unis et en Angleterre.
Revenu au Mexique en 1971, il fonde la revue Plural. Chargé de conférence à l'université Harvard, il expose la matière de ce qui constituera la matière de "Los Hijos del limo" (Point de convergence), touchant l'art poétique. Reconnu comme un maître à penser au Mexique, célèbre à l'étranger, Octavio Paz, après 1971, publie de multiples livres d'essais ou de poésie, et fonde dans les années 1970 une revue, Vuelta, où se rassemblent beaucoup d'écrivains opposés notamment aux dictatures d'Amérique latine...
"El laberinto de la soledad" (1950)
Le Labyrinthe de la Solitude - C'est l'essai fondateur qui a défini la "mexicanité" pour le XXe siècle. Avant cet ouvrage, le Mexique cherchait son identité dans les mythes révolutionnaires et les représentations folkloriques. Paz propose une psychanalyse collective du peuple mexicain, explorant ses traumatismes et ses masques. C'est une œuvre qui dépasse la simple analyse sociale pour devenir une méditation philosophique sur la condition humaine à travers le prisme mexicain.
L'ouvrage est structuré en neuf chapitres qui forment un parcours progressif ...
- Il commence par analyser des archétypes mexicains comme le pachuco (jeune Mexicain des États-Unis qui exagère ses traits culturels), révélant déjà le déchirement identitaire.
- Paz explore ensuite les "masques" que le Mexicain utilise pour se protéger : la sobriété, la méfiance, la fermeture.
- Le cœur de l'essai examine des phénomènes comme la fête (où l'homme se libère temporairement de ses inhibitions) et la mort (où le Mexicain la défie en la célébrant).
- La partie historique analyse le traumatisme de la Conquête et le complexe de "malinchismo" (préférence pour l'étranger), ainsi que la Révolution comme tentative ratée de réconciliation avec soi-même.
Paz y dépeint le Mexicain comme un être solitaire, déchiré entre son héritage indigène et la modernité occidentale, entre le catholicisme et des croyances préhispaniques. La "solitude" dont il parle n'est pas seulement un isolement, mais une incapacité à être authentique avec soi-même et avec les autres. Ce livre a donné au Mexique un langage pour se comprendre. Il reste controversé (certains lui reprochent des généralisations), mais il est impossible de discuter de l'identité mexicaine sans s'y référer.
"Piedra de sol" (1957)
"Pierre de Soleil est considéré comme le chef-d'œuvre poétique de Paz, c'est un des poèmes les plus importants de la langue espagnole du XXe siècle. Sa structure ambitieuse (584 vers, comme le cycle de Vénus dans le calendrier aztèque) et sa thématique universelle en font une somme poétique.
Le poème commence et se termine par les mêmes six vers, créant un cycle infini qui reflète le temps mythique, par opposition au temps linéaire historique. C'est une méditation sur l'amour érotique, le temps, la mémoire et le pouvoir de la poésie. Le "je" poétique embrasse une femme aimée, mais cette étreinte devient le centre d'un cosmos où défilent l'histoire, les mythes et les visions. Paz convoque ici des figures et des lieux variés (la Commune de Paris, des amants mythiques, des rues de Mexico), créant un collage de l'expérience humaine.
Le poème suggère que l'acte poétique et l'amour peuvent, momentanément, vaincre la solitude et la fragmentation de l'existence.
La poésie comme sacrement laïque, capable de restaurer l'unité perdue de l'homme avec le monde. C'est un flux de conscience lyrique qui fusionne la tradition surréaliste avec les cosmovisions mésoaméricaines.
"Où j’étais, qui je fus, comment tu
t’appelles,
comment moi je m’appelle :
traçais-je des plans
pour l’été — et pour tous les étés —
dans Christopher street, voici dix ans,
avec Phyllis qui avait deux fossettes
ou les moineaux buvaient de la lumière ?,
sur le Paseo de la Reforma, Carmen
me disait-elle
“l'air n’a pas de poids, ici c’est toujours
octobre”
ou I’a-t-elle dit à un autre que j’ai perdu
ou l’inventé-je et personne ne me |’a dit ?
cheminai-je dans la nuit d’Oaxaca,
immense et vert sombre comme un arbre,
parlant seul comme le vent fou
et en arrivant à ma chambre —
toujours une chambre —
les miroirs ne me reconnurent-ils pas ?,
de l’hôtel Vernet avons-nous vu I’aube
danser avec les chataigniers — “il est
très tard”
disais-tu en te coiffant et je voyais
des taches sur le mur sans rien dire ?,
sommes-nous montés ensemble au sommet
de la tour, avons-nous vu
le soir tomber du haut du récif ?,
avons-nous mangé des raisins à Bidart ?,
avons-nous acheté
des gardénias à Perote ?,
noms, lieux,
rues et rues, visages, places, rues,
gares, un parc, chambres seules,
des taches sur le mur, quelqu’un
se peigne,
quelqu’un chante à coté de moi,
quelqu’un s’habille,
chambres, lieux, rues, noms, chambres.
Madrid, 1937,
sur la place de l’Ange les femmes
cousaient et chantaient avec leurs enfants,
puis on sonna l’alarme et il y eut des cris,
des maisons agenouillées dans la
poussière,
des tours fendues, des fronts salis de crachats
et l’‘ouragan permanent des moteurs :
tous deux se dévétirent et s’aimèrent
pour défendre notre part éternelle,
notre ration de temps et de paradis,
toucher notre racine et nous reconquérir,
retrouver notre héritage arraché
par des voleurs de vie il y a mille siécles,
tous deux se dévétirent, ils s’embrassérent
parce que les nudités enlacées
franchissent le temps et sont
invulnérables,
rien ne les touche, elles reviennent
au commencement,
il n’y a toi ni moi, demain ni hier
ni noms,
ni double vérité dans un seul corps,
une seule âme,
être total...
chambres à la dérive
entre des villes qui coulent a pic,
des chambres et des rues, des noms
comme des blessures,
la chambre avec des fenêtres donnant
sur d’autres chambres
avec le même papier décoloré,
ou un homme en chemise lit le journal
ou une femme repasse ; la chambre claire
que visitent les branches du pêcher ;
l’autre chambre : dehors toujours il pleut
et il y a une cour et trois enfants rouillés ;
des chambres qui sont des navires
qui se balancent
dans un golfe de lumière ; des chambres
sous-marines :
le silence se répand en ondes vertes,
tout ce que nous touchons devient
phosphorescent ;
mausolées de luxe, les portraits
déjà rongés, les tapis usés,
pièges, cellules, cavernes enchantées,
volières et chambres numérotées,
tous se transfigurent, tous volent,
chaque moulure est un nuage,
chaque porte
donne sur la mer, les champs, air,
chaque table
est un festin ; fermées comme
des coquillages ..."
(Traduction Benjamin Péret - Editions Gallimard, 1962)
"Sor Juana Inés de la Cruz o Las trampas de la fe" (1982)
"Sor Juana ou les Pièges de la foi" , une biographie intellectuelle qui a révolutionné la compréhension de la plus grande figure littéraire du Siècle d'or espagnol en Amérique. Paz ne se contente pas de raconter une vie ; il reconstruit le monde du XVIIe siècle mexicain pour expliquer le drame de Sor Juana.
Paz situe Sor Juana dans la société coloniale baroque, déchirée entre la raison naissante et l'orthodoxie religieuse contre-réformiste. Il analyse son parcours comme une tragédie : celle d'une intellectuelle et poète de génie, assoiffée de savoir, confrontée au pouvoir absolutiste de l'Église (incarné par le confesseur Núñez de Miranda et l'archevêque Aguiar y Seijas). Paz décrypte ses poèmes, ses pièces de théâtre et surtout sa grande œuvre théologico-politique, La Carta Atenagórica (La Lettre Athenagoric), qui a précipité sa chute.
La renonciation de Sor Juana à ses livres et à l'écriture à la fin de sa vie est interprétée non comme une conversion soudaine, mais comme la défaite de l'intellect face au pouvoir dogmatique.
Paz lit la vie de Sor Juana comme une allégorie de la condition de l'intellectuel face au pouvoir. C'est aussi une réflexion sur la condition féminine dans une société patriarcale. Le livre est un chef-d'œuvre d'érudition et d'empathie, qui a rendu Sor Juana éminemment moderne.
"El arco y la lira" (1956)
"L'Arc et la Lyre" est le grand essai de poétique de Paz, son manifeste sur la nature et la fonction de la poésie. Il y systématise sa pensée et répond à la question : "À quoi sert la poésie à l'ère moderne ?"
L'ouvrage est divisé en trois parties :
- Le poème : Il distingue le "poème" (l'œuvre concrète) de la "poésie" (la force, l'expérience révélatrice qui le sous-tend).
- La révélation poétique : La poésie est présentée comme une expérience qui brise la routine du langage et nous fait voir le monde autrement. Elle est une connaissance sensible, distincte mais aussi valable que la science ou la philosophie.
- L'inspiration et la traduction : Paz analyse le processus créateur et défend la traduction comme un dialogue essentiel entre les cultures et les temps.
Pour Paz, la poésie n'est pas un ornement, mais une activité humaine fondamentale, un moyen de résister à l'aliénation et de retrouver notre être authentique.
"Libertad bajo palabra (1960)
"Liberté sur parole" est le recueil qui rassemble l'essentiel de sa production poétique jusqu'en 1957. C'est la carte d'identité poétique de Paz, montrant l'évolution de sa voix, de son engagement social précoce à sa maturité métaphysique. On y voit le poète passer d'une poésie engagée (influencée par le surréalisme et la guerre d'Espagne) à une poésie plus existentielle, centrée sur l'amour, le temps et la solitude. Il inclut des poèmes majeurs comme "Piedra de sol", mais aussi "Himno entre ruinas" (Hymne parmi les ruines), où les ruines aztèques deviennent le symbole d'un temps cyclique qui absorbe l'histoire.
Adolfo Gilly (1928-2023)?
- un Mexique choisi (il est argentin de naissance) pour ses luttes et ses conflits
- Une relecture matérialiste de l'histoire : Son livre "La Révolution interrompue" (1971), écrit en prison, est devenu un classique. Il analyse la Révolution mexicaine non comme un événement achevé, mais comme un processus "interrompu" et confisqué par la bourgeoisie.
- Gilly donne la parole aux paysans, aux ouvriers, aux zapatistes, montrant la Révolution comme une lutte de classes from below (« par en bas »).
- Historien et militant de gauche, il inscrit l'histoire du Mexique dans une dynamique de lutte pour l'émancipation, reliant le passé aux enjeux politiques du présent.
"La revolución interrumpida", Adolfo Gilly (1971)
Publiée pour la première fois en espagnol en 1971, "La revolución interrumpida" a été saluée par l’auteur mexicain Octavio Paz, lauréat du prix Nobel et l'un des plus grands poètes de langue espagnole du XXe siècle, comme une « contribution notable » à l’histoire et est largement reconnue comme un compte rendu fondateur de la révolution mexicaine. Écrit alors que Adolfo Gilly (1928-2023) était prisonnier politique dans le célèbre pénitencier de Lecumberri au Mexique, l'ouvrage s'est vendu des milliers d’exemplaires dans sa première édition, a connu plus de trente éditions au Mexique et a été traduit en plusieurs langues. Une édition entièrement révisée et mise à jour du texte original ("The Mexican Revolution")est maintenant disponible depuis 2005 avec une préface du chercheur d’histoire latino-américain Friedrich Katz et une nouvelle préface de l’auteur. Véritable « histoire du peuple », la Révolution mexicaine est le récit émouvant et ascendant d’un événement dont les échos se font encore sentir en Amérique latine et dans le reste du monde...
"Bien plus que tout autre pays d’Amérique latine, le Mexique a obtenu son indépendance de l’Espagne par une guerre populaire dont les principaux dirigeants, les ecclésiastiques Miguel Hidalgo et José Maria Morelos, étaient également des représentants de l’aile jacobine de la révolution.
Comme ailleurs en Amérique latine, cependant, ce n’est pas cette aile qui a consommé la victoire ou a commencé la tâche d’organiser le pays nouvellement indépendant, mais plutôt les tendances conservatrices qui au cours de la lutte ont été en mesure d’éliminer l’aile radicale à la suite du déclin de l’intervention du peuple dans la guerre.
« La révolution de l’indépendance était une guerre de classe, et sa nature ne peut être comprise correctement à moins que nous reconnaissions le fait que, contrairement à ce qui s’est passé en Amérique du Sud, il s’agissait d’une révolte agraire en gestation. C’est pourquoi l’armée (avec ses criollos comme [Augustin de] Iturbide), l’Église et les grands propriétaires fonciers ont soutenu la couronne espagnole, et ce sont les forces qui ont vaincu Hidalgo, Morelos et Javier Mina », écrit Octavio Paz dans "Le labyrinthe de la solitude".
Le Mexique a également subi le plein poids de la première poussée expansive du capitalisme américain.
En 1847, suivant une évolution historique entamée des années plus tôt avec la guerre du Texas, les États-Unis ont envahi le pays et ont pris possession de la moitié de son territoire — environ deux millions de kilomètres carrés, comprenant les États actuels du Texas, du Nevada, de l’Utah, du Colorado, du Nouveau-Mexique, Arizona et Californie. Bien que la domination britannique s’accroisse alors dans le monde, et particulièrement en Amérique latine, le jeune capitalisme nord-américain a pu ainsi acquérir son « espace de vie » en s’emparant des terres mexicaines à la manière des anciennes guerres de conquête. Ce pillage, qui a laissé sa marque dans la mémoire du peuple mexicain, a ensuite été légalisé par le traité de Guadalupe Hidalgo, signé en février 1848. Une dizaine d’années s’écoulèrent avant la montée des forces nationales centrées sur Benito Juárez et son groupe de politiciens libéraux qui devaient organiser les fondations du Mexique moderne. Leur base sociale était ces sections de la bourgeoisie émergente qui cherchaient un nouveau mode d’entrée dans le commerce mondial et une restructuration du marché mexicain et de l’espace intérieur...."
Rappelons ici les quelques écrivains de la Révolution mexicaine tels que Mariano Azuela (1873-1952), qui, avec "Los de abajo" (Ceux d'en bas, 1916), le premier roman de la révolution mexicaine, et "Los Fracasados" (Les Ratés de la vie, 1908), dénonce, non sans ironie, les injustices politiques et sociales, voire la réalité de la révolution elle-même, et Martín Luis Guzmán (1887-1977), avec "El Águila y la Serpiente" (1928), "La Sombra del Caudillo" (1929)...
"Oficio de tinieblas" (Le Christ des ténèbres, 1962)
Oeuvre puissante, bouleversante, de l'écrivain mexicain Rosario Castellanos (1925-1974), publié en 1962 qui se déroule vers 1940 dans le sud du Mexique, dans le triangle que forment la ville coloniale de Ciudad Real, le bourg commercial de Comitán et la vallée indigène de Chamula. Une stratification socio-ethnique particulièrement rigide compartimente la société de la région et bloque toute évolution sociale. Au sommet, les fameux propriétaires terriens, aristocrates ou nouveaux riches, soutenus par l'institution ecclésiastique; tout autour, de nombreux intermédiaires métis qui tirent de solides profits du commerce local; au bas de l'échelle, le peuple chamula, maintenu dans la misère, l'alcoolisme et l'ignorance.
S'inspirant d`une authentique révolte indienne du XIXe siècle noyée dans le sang, Castellanos nous entraîne de l'intérieur à la naissance et au développement d'un grand mouvement messianique dont la prophétesse est la femme désignée par les dieux puisque stérile, Catalina. N`ayant d`autres moyens d'exprimer leur désespoir et leur révolte, les Chamulas vont jusqu'à crucifier un de leurs enfants pour avoir, eux aussi, leur Christ; ils se lancent ensuite dans la lutte armée, convaincus d'être désormais invulnérables. Désemparés dès leurs premiers échecs, les Indiens seront rapidement décimés et la vie reprendra son cours, comme avant. (trad. Gallimard, 1971)
