Davos - Klaus Schwab, "The Fourth Industrial Revolution (2016, La Quatrième Révolution Industrielle) - Geoffrey Allen Pigman, "The World Economic Forum: A Multi-Stakeholder Approach to Global Governance" (2007) -  William K. Carroll, "The Making of a Transnational Capitalist Class" (2010) - "Davos Man: How the Billionaires Devoured the World (2022, Peter S. Goodman) - Anand Giridharadas, "Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World "(2018) -  Chrystia Freeland, "Plutocrats: The Rise of the New Global Super-Rich and the Fall of Everyone Else" (2012) - Yanis Varoufakis, "Technofeudalism : What Killed Capitalism" (2023) - Owen Jones, "The Establishment: And How They Get Away With It" (2014) ...

Last update: 02/02/2025


"They Write the Rules for the Rest of the World” - Non seulement le thème de la confiscation du pouvoir politique et économique par une oligarchie ultra-riche, avec la complicité active ou passive des élites dirigeantes, est central dans la critique contemporaine du capitalisme global, mais plus encore les démocraties contemporaines souffrent d'un déficit de délibération et d'un excès de délégation à des "experts" et institutions non élues....

Davos est le symbole suprême de cette évolution, où les décisions qui façonnent notre avenir se prennent de plus en plus en dehors des parlements nationaux, dans des cénacles opaques où la légitimité démocratique est remplacée par la légitimité technocratique et financière.

Paradoxe ultime : pour être élu, il faut promettre de défendre l'intérêt national ; pour gouverner, il faut souvent servir des intérêts transnationaux. Davos est le lieu où cette contradiction se résout - au détriment de la souveraineté populaire...

 

«Améliorer l’état du monde» en réunissant des acteurs de la sphère publique, du secteur privé et de la société civile pour favoriser la coopération, le dialogue, la confiance et des solutions communes face aux défis mondiaux complexes, tel serait la finalité du World Economic Forum (WEF) qui organise le fameux Forum de Davos en Suisse : une réunion annuelle dite « Annual Meeting » à Davos-Klosters (Suisse) presque chaque année fin janvier depuis 1971, et plusieurs rencontres régionales chaque année (en Afrique, Asie, Amériques, Émirats arabes unis, Chine) : on y compte 3000 participants, dont environ 400 dirigeants politiques (et parmi eux, près de 65 chefs d’État ou de gouvernement), 850 PDG et dirigeants d’entreprises mondiales (Members & Partners), 100 dirigeants d’entreprises technologiques innovantes (“Unicorns” et Tech Pioneers), et des acteurs de la société civile, des ONG, représentants académiques, innovateurs, experts thématiques représentant plus de 130 pays.

 

Le pouvoir de Davos ne réside pas dans des décisions formelles, mais dans la fabrique du consensus global parmi les élites, la normalisation d'une idéologie (néolibérale, puis "capitalisme des parties prenantes"), et la création d'un réseau dense de loyautés transnationaux qui court-circuitent les débats démocratiques nationaux. 

Les médias mainstream, souvent financés par ces mêmes acteurs économiques et peuplés de journalistes socialement proches de cette "Culture de Davos", ont tendance à relayer ce consensus comme l'horizon indépassable de la pensée, marginalisant les voix qui remettent en cause les fondements de ce système. Davos n'a pas disparu car il est devenu l'aréopage informel où se négocie l'avenir que les milliardaires veulent nous vendre, avec la complicité structurelle de trop de dirigeants politiques.

 

Bien des ouvrages, collectivement, démontent le mythe de la bienveillance des élites globales. Ils montrent une collusion structurelle entre les détenteurs de capitaux hyper-mobiles et une classe politique (européenne incluse) qui a choisi de servir leurs intérêts – par conviction idéologique néolibérale, par carriérisme, ou par crainte des marchés – au détriment de la souveraineté populaire, de la justice fiscale et de la cohésion sociale ...


Pour retracer l'histoire du Forum Économique Mondial (FEM) de Davos et comprendre son rôle de symbole de la captation du pouvoir par les élites globales, nombre d'ouvrages ont été écrits,  de l'histoire officielle aux analyses critiques les plus acerbes. Mais il est crucial de comprendre le récit des fondateurs (que personnifie Klaus Schwab), et l'on constate un parcours global d'une grande et troublante cohérence : des fondements théoriques dans les années 60-70 (le stakeholder capitalism), une montée en puissance géopolitique dans les années 70-80 (le besoin de gouvernance mondiale), une prophétie technologique avec la "Quatrième Révolution Industrielle", une tentative de synthèse et de leadership idéologique face aux crises (COVID, inégalités, changement climatique) avec la "Grande Réinitialisation" et la promotion acharnée du "Stakeholder Capitalism". 

Ces fondateurs apparaissent moins comme des théoriciens académique profonds que comme des synthétiseurs et un promoteurs d'idées destinées à l'action. Ils savent repérer les grandes transformations (la "Quatrième Révolution Industrielle", la "Grande Réinitialisation"), proposer un cadre idéologique unificateur ("Le Capitalisme des Parties Prenantes") pour y répondre, offrir et animer la plateforme (le FEM) où cette vision peut être adoptée et mise en réseau par les plus puissants acteurs mondiaux.

 

C'est bien un élitisme technocratique qui est ici promu : leur "gouvernance mondiale" repose sur des décisions prises par des experts et des dirigeants non élus, affaiblissant davantage les processus démocratiques nationaux.

Des concepts comme "durabilité" ou "équité" sont intégrés dans un cadre qui ne remet pas fondamentalement en cause les structures de pouvoir et d'inégalité existantes. C'est ce qu'Anand Giridharadas nomme "the elite charade of changing the world". L'optimisme technologique déployé est d'une grande béatitude : leur foi dans les solutions technologiques et les partenariats public-privé minimise souvent la nécessité de régulations contraignantes, de redistribution fiscale ou de changements radicaux de mode de vie.

 

Klaus Schwab est donc l'architecte en chef d'un récit global visant à légitimer et à orienter l'exercice du pouvoir par une élite économique et politique transnationale ...


Klaus Schwab, "The Fourth Industrial Revolution (2016, La Quatrième Révolution Industrielle)

Les Origines et l'Idéologie Fondatrice. Klaus Schwab est un ingénieur et économiste allemand, fondateur et président exécutif du Forum Économique Mondial (FEM) basé à Genève, l'organisation qui organise la célèbre réunion annuelle de Davos. Né en 1938 à Ravensburg, il est diplômé en génieur mécanique et détient un doctorat en économie de l'Université de Fribourg, ainsi qu'une Master of Public Administration de la John F. Kennedy School of Government de Harvard. Son parcours et sa pensée sont marqués par 

- La création du FEM (originellement "European Management Forum") en 1971, visant à promouvoir un modèle de gestion européen, avant de s'élargir à une vision globale.

- La promotion du "Capitalisme des Parties Prenantes" (Stakeholder Capitalism) : une idéologie centrale selon laquelle les entreprises doivent servir les intérêts de toutes les parties prenantes de la société (employés, communautés, environnement) et non seulement leurs actionnaires. C'est l'idéologie officielle, présentée comme une réponse humaniste aux excès du capitalisme. La lecture de ses textes est essentielle pour saisir le discours qui légitime l'institution.

- L'influence sur la gouvernance mondiale : Il a fait de Davos une plateforme unique de réseautage où se côtoient dirigeants d'entreprises, chefs d'État, intellectuels, ONG et célébrités, favorisant un discours sur la "gouvernance mondiale" et les "partenariats public-privé".

Schwab est souvent perçu comme une figure ambivalente : un visionnaire pour ses partisans qui voient en lui un promoteur d'un capitalisme plus responsable, et un symbole de l'élitisme globalisé pour ses détracteurs, qui dénoncent dans son forum le sanctuaire d'une oligarchie déconnectée.

 

The Way Forward

The fourth industrial revolution may be driving disruption, but the challenges it presents are of our own making. It is thus in our power to address them and enact the changes and policies needed to adapt (and flourish) in our emerging new environment.

We can only meaningfully address these challenges if we mobilize the collective wisdom of our minds, hearts and souls. To do so, I believe we must adapt, shape and harness the potential of disruption by nurturing and applying four different types of intelligence:– contextual (the mind) – how we understand and apply our knowledge– emotional (the heart) – how we process and integrate our thoughts and feelings and relate to ourselves and to one another– inspired (the soul) – how we use a sense of individual and shared purpose, trust, and other virtues to effect change and act towards the common good– physical (the body) – how we cultivate and maintain our personal health and well-being and that of those around us to be in a position to apply the energy required for both individual and systems transformation Contextual intelligence – the mind Good leaders understand and master contextual intelligence.

A sense of context is defined as the ability and willingness to anticipate emerging trends and connect the dots. These have been common characteristics of effective leadership across generations and, in the fourth industrial revolution, they are a prerequisite for adaptation and survival.

To develop contextual intelligence, decision-makers must first understand the value of diverse networks. They can only confront significant levels of disruption if they are highly connected and well networked across traditional boundaries. Decision-makers must possess a capacity and readiness to engage with all those who have a stake in the issue at hand. In this way, we should aspire to be more connected and inclusive.

It is only by bringing together and working in collaboration with leaders from business, government, civil society, faith, academia and the young generation that it becomes possible to obtain a holistic perspective of what is going on. In addition, this is critical to develop and implement integrated ideas and solutions that will result in sustainable change.

This is the principle embedded in the multistakeholder theory (what the World Economic Forum communities often call the Spirit of Davos), which I first proposed in a book published in 1971.

 

La voie à suivre

La quatrième révolution industrielle peut bien entraîner des bouleversements, mais les défis qu'elle présente sont de notre propre fait. Il est donc en notre pouvoir de les relever et de mettre en œuvre les changements et les politiques nécessaires pour nous adapter (et prospérer) dans notre nouvel environnement émergent.

Nous ne pourrons relever ces défis de manière significative qu'en mobilisant la sagesse collective de notre esprit, de notre cœur et de notre âme. Pour ce faire, je crois que nous devons adapter, orienter et exploiter le potentiel de la disruption en cultivant et en appliquant quatre types d'intelligence différents :

– Contextuelle (l'esprit) – comment nous comprenons et appliquons nos connaissances

– Émotionnelle (le cœur) – comment nous traitons et intégrons nos pensées et nos sentiments, et comment nous nous relions à nous-mêmes et aux autres

– Inspirée (l'âme) – comment nous utilisons un sens de la finalité individuelle et collective, la confiance et d'autres vertus pour effectuer des changements et agir pour le bien commun

– Physique (le corps) – comment nous cultivons et maintenons notre santé et notre bien-être personnels ainsi que ceux de notre entourage, afin d'être en mesure de déployer l'énergie requise pour transformer à la fois l'individu et les systèmes.

L'intelligence contextuelle – l'esprit

Les bons leaders comprennent et maîtrisent l'intelligence contextuelle.

Le sens du contexte se définit comme la capacité et la volonté d'anticiper les tendances émergentes et de relier les points entre eux. Ce sont là des caractéristiques communes du leadership efficace à travers les générations et, dans la quatrième révolution industrielle, elles sont une condition préalable à l'adaptation et à la survie.

Pour développer l'intelligence contextuelle, les décideurs doivent d'abord comprendre la valeur des réseaux diversifiés. Ils ne peuvent faire face à des niveaux significatifs de disruption que s'ils sont fortement connectés et bien en réseaux par-delà les frontières traditionnelles. Les décideurs doivent avoir la capacité et la volonté de s'engager avec tous ceux qui ont un intérêt dans la question à l'ordre du jour. Ainsi, nous devrions aspirer à être plus connectés et inclusifs.

Ce n'est qu'en rassemblant et en collaborant avec des leaders du monde des affaires, des gouvernements, de la société civile, des religions, du monde universitaire et de la jeune génération qu'il devient possible d'obtenir une perspective holistique de ce qui se passe. En outre, cela est essentiel pour élaborer et mettre en œuvre des idées et des solutions intégrées qui aboutiront à un changement durable.

C'est le principe inscrit dans la théorie des parties prenantes multiples (ce que les communautés du Forum Économique Mondial appellent souvent l'Esprit de Davos), que j'ai proposé pour la première fois dans un livre publié en 1971.

Les frontières entre les secteurs et les professions sont artificielles et se révèlent de plus en plus contre-productives. Plus que jamais, il est essentiel de dissoudre ces barrières en engageant la puissance des réseaux pour forger des partenariats efficaces. Les entreprises et organisations qui échouent à le faire et ne joignent pas le geste à la parole en constituant des équipes diversifiées auront du mal à s'adapter aux bouleversements de l'ère numérique.

Les dirigeants doivent également prouver qu'ils sont capables de changer leurs cadres mentaux et conceptuels ainsi que leurs principes d'organisation. Dans le monde disruptif et en mutation rapide d'aujourd'hui, penser en silos et avoir une vision figée de l'avenir est fossilisant. C'est pourquoi il vaut mieux, dans la dichotomie présentée par le philosophe Isaiah Berlin dans son essai de 1953 sur les écrivains et penseurs, être un renard qu'un hérisson. Opérer dans un environnement de plus en plus complexe et disruptif exige l'agilité intellectuelle et sociale du renard plutôt que la focalisation fixe et étroite du hérisson. Concrètement, cela signifie que les dirigeants ne peuvent pas se permettre de penser en silos. Leur approche des problèmes, des enjeux et des défis doit être holistique, flexible et adaptative, intégrant en continu une multitude d'intérêts et d'opinions divers.

L'intelligence émotionnelle – le cœur

En complément, et non en substitut, de l'intelligence contextuelle, l'intelligence émotionnelle est un attribut de plus en plus essentiel dans la quatrième révolution industrielle. Comme l'a déclaré le psychologue du management David Caruso du Yale Center for Emotional Intelligence, elle ne doit pas être considérée comme l'opposé de l'intelligence rationnelle ou « le triomphe du cœur sur la tête – c'est l'intersection unique des deux ».

Dans la littérature académique, on crédite l'intelligence émotionnelle de permettre aux leaders d'être plus innovants et de leur donner les moyens d'être des agents du changement.

Pour les dirigeants d'entreprise et les décideurs politiques, l'intelligence émotionnelle est le fondement vital des compétences essentielles pour réussir à l'ère de la quatrième révolution industrielle, à savoir la conscience de soi, la maîtrise de soi, la motivation, l'empathie et les compétences sociales.

Les universitaires spécialisés dans l'étude de l'intelligence émotionnelle montrent que les grands décideurs se distinguent des décideurs moyens par leur niveau d'intelligence émotionnelle et leur capacité à cultiver cette qualité en continu.

Dans un monde caractérisé par un changement persistant et intense, les institutions riches en leaders dotés d'une haute intelligence émotionnelle seront non seulement plus créatives, mais aussi mieux équipées pour être plus agiles et résilientes – une caractéristique essentielle pour faire face à la disruption. L'état d'esprit numérique, capable d'institutionnaliser la collaboration transversale, d'aplanir les hiérarchies et de construire des environnements qui encouragent l'émergence de nouvelles idées, dépend profondément de l'intelligence émotionnelle.

L'intelligence inspirée – l'âme

Aux côtés de l'intelligence contextuelle et émotionnelle, il existe une troisième composante critique pour naviguer efficacement dans la quatrième révolution industrielle. C'est ce que j'appelle l'intelligence inspirée. Tirant son origine du latin spirare (respirer), l'intelligence inspirée concerne la recherche continue de sens et de finalité. Elle se concentre sur la nourriture de l'impulsion créatrice et l'élévation de l'humanité vers une nouvelle conscience collective et morale, fondée sur un sentiment partagé de destinée.

Le partage est l'idée clé ici. Comme je l'ai mentionné précédemment, si la technologie est une des raisons possibles pour lesquelles nous évoluons vers une société centrée sur le "moi", il est absolument nécessaire que nous rééquilibrions cette tendance égocentrique avec un sentiment omniprésent de finalité commune. Nous sommes tous dans le même bateau et nous risquons d'être incapables de relever les défis de la quatrième révolution industrielle et d'en récolter tous les bénéfices si nous ne développons pas collectivement un sentiment de finalité partagée.

Pour ce faire, la confiance est essentielle. Un haut niveau de confiance favorise l'engagement et le travail d'équipe, et cela est rendu encore plus crucial dans la quatrième révolution industrielle, où l'innovation collaborative est au cœur du processus. Cette innovation collaborative ne peut avoir lieu que si elle est nourrie dans un environnement de confiance, étant donné la multitude d'acteurs et d'enjeux différents impliqués...."

 

- "Der Doppelcharakter der Unternehmung" (Le double caractère de l'entreprise), publié l'année de la création du Forum (1971), théorise le rôle de l'entreprise. Thèse clé : L'entreprise a une double nature : c'est à la fois une unité économique (devant être compétitive et rentable) et une communauté sociale (avec des responsabilités envers ses employés et la société). C'est la base théorique du "capitalisme des parties prenantes". 

- "Die globale Herausforderung: Perspektiven für die Weltwirtschaft" (1978, Le défi global : perspectives pour l'économie mondiale) défend l'idée que les défis économiques et sociaux (énergie, environnement, relations Nord-Sud) ne peuvent être relevés que par une coopération internationale étroite entre les entreprises et les gouvernements. C'est le manifeste de la vocation mondiale du Forum.

 

- "The Fourth Industrial Revolution (2016, La Quatrième Révolution Industrielle) est son livre le plus influent et diffusé. Il décrit une révolution caractérisée par la fusion des technologies numériques, physiques et biologiques (IA, robotique, Internet des objets, génétique). Thèses clés : 1) Cette révolution va tout transformer : économie, emploi, identité humaine. 2) Elle pose des risques majeurs (inégalités, surveillance, désarroi). 3) Seule une gouvernance mondiale et proactive des acteurs publics et privés réunis peut en canaliser les effets pour le bien commun.

 

- "Shaping the Future of the Fourth Industrial Revolution: A Guide to Building a Better World"(2018, Façonner l'avenir de la quatrième révolution industrielle), un manuel pour les "architectes" du futur. ll ne suffit pas de comprendre la révolution, il faut la "modeler". Il propose un cadre pour que les dirigeants (des entreprises et des États) conçoivent des politiques et des innovations qui intègrent dès le départ des considérations éthiques et sociétales. 

 - "COVID-19: The Great Reset" (2020, COVID-19 : La Grande Réinitialisation) : Ouvrage écrit avec Thierry Malleret en pleine pandémie. Thèse clé : La crise est une fenêtre d'opportunité rare ("un moment de Reset") pour reconstruire l'économie mondiale de manière plus durable, équitable et résiliente. Le livre esquisse des propositions concrètes dans les domaines de l'économie, de l'écologie, de la technologie et de la géopolitique. Il a suscité de vifs débats, certains y voyant un plan progressiste, d'autres un projet autoritaire ou une justification pour renforcer le pouvoir des élites.

- "Stakeholder Capitalism: A Global Economy that Works for Progress, People and Planet" (2021, Le Capitalisme des Parties Prenantes) : Une économie mondiale au service du progrès, des personnes et de la planète) est considéré comme son magnum opus récent, une synthèse de 50 ans de réflexion. Thèses clés : 1) Le capitalisme actionnarial (shareholder capitalism) est dépassé et responsable des maux actuels. 2) Le "capitalisme des parties prenantes" est le seul modèle viable pour le 21ème siècle. 3) Il appelle à une nouvelle mesure de la performance des entreprises et des pays, basée sur les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) et les Objectifs de Développement Durable de l'ONU.


Geoffrey Allen Pigman, "The World Economic Forum: A Multi-Stakeholder Approach to Global Governance" (2007)

Il s'agit d'une des rares études académiques détaillées sur les premières décennies du FEM. Pigman analyse comment le Forum a construit son influence non pas comme un simple lieu de rencontre, mais comme un acteur de la gouvernance mondiale, facilitant des réseaux transnationaux entre entreprises, gouvernements et organisations internationales.

Geoffrey Allen Pigman (né en 1958) est un historien économique et politologue américain, spécialiste des relations économiques internationales, de la diplomatie commerciale et de la gouvernance globale. Il a enseigné dans plusieurs universités aux États-Unis et au Royaume-Uni, et a également eu une carrière dans le secteur privé en tant que trader. Il est connu pour ses analyses des institutions et des réseaux qui structurent la mondialisation, avec un intérêt particulier pour les interactions entre acteurs étatiques et non-étatiques. Son livre sur le Forum Économique Mondial (FEM) est considéré comme l'une des premières et des rares études académiques systématiques de l'institution.

Publié en 2007, juste avant la crise financière, l'ouvrage ne peut pas analyser le rôle du FEM dans la gestion de cette crise et de ses suites (l'austérité, la montée des inégalités). Il ne voit pas non plus l'évolution vers le « Great Reset » et la cristallisation des critiques qui en ont découlé. L'analyse de Pigman correspond à l'apogée du consensus libéral globalisé des années 1990-2000.

 

1. Le FEM comme « institution hybride » unique ...

 Pigman rejette l'idée que Davos ne soit qu'une simple conférence ou un club de networking. Il le présente comme une véritable institution de gouvernance mondiale, opérant selon une logique de « multi-stakeholderism » (approche multipartite). Son pouvoir ne réside pas dans la contrainte légale, mais dans sa capacité à créer des réseaux, à définir des agendas et à fabriquer du consensus parmi les élites globales.

Les trois fonctions clés du FEM :

- Une arène de socialisation et de construction de confiance : Le Forum est un espace où les dirigeants (CEO, ministres, chefs d'ONG) peuvent se rencontrer de manière informelle, en dehors des contraintes protocolaires, pour nouer des relations personnelles qui faciliteront ensuite des accords formels ailleurs.

- Une plateforme de légitimation et d'agenda-setting : Être invité à Davos confère une légitimité globale. Le choix des thèmes annuels (« Le Grand Reset », « La Quatrième Révolution Industrielle ») influence ce que les médias et les décideurs vont considérer comme les priorités mondiales. Pigman montre comment le Forum a été pionnier pour mettre à l'agenda des sujets comme le changement climatique ou les inégalités… mais dans un cadre compatible avec le capitalisme global.

- Un facilitateur d'action collective : Le FEM ne se contente pas de parler. Il initie des partenariats public-privé concrets (Public-Private Partnerships) et des « initiatives » sur la santé, l'éducation ou l'environnement, où ses membres s'engagent à agir. Pour Pigman, c'est là que le Forum devient un acteur de la gouvernance.

 

2. L'évolution historique ...

L'analyse est chronologique, retraçant la transformation du « European Management Forum » (créé en 1971 pour promouvoir les « meilleures pratiques » de gestion à l'américaine en Europe) en un « World Economic Forum » global. 

Ce tournant dans les années 1980 coïncide avec l'avènement du néolibéralisme et la financiarisation de l'économie. Pigman décrit l'élargissement progressif du cercle : d'abord les industriels européens, puis les financiers anglo-saxons, puis les dirigeants politiques du monde entier, et enfin (de manière plus contrôlée) les représentants de la société civile et des stars.

 

3. La théorie du « multi-stakeholderism » ..

C'est le cœur conceptuel du livre. Pigman prend au sérieux la rhétorique de Klaus Schwab sur le stakeholder capitalism. Il analyse comment le Forum tente d'orchestrer un dialogue entre quatre catégories d'acteurs : les gouvernements (détenteurs de la souveraineté), les entreprises (détentrices du capital et de l'innovation), la société civile (détentrice d'une légitimité morale et d'expertise terrain) et les médias (détenteurs du pouvoir de narration). L'enjeu pour le FEM est de maintenir un équilibre entre ces groupes pour préserver sa crédibilité.

 

Pigman offre une cartographie institutionnelle précise du FEM : son financement (basé sur les cotisations des entreprises membres, ce qui crée une dépendance structurelle), sa gouvernance interne, sa stratégie de croissance. Il théorise bien comment le pouvoir dans la mondialisation ne passe pas seulement par les traités, mais par la socialisation des élites, la normalisation des discours et la création de réseaux transnationaux d'influence. Pigman au passage note les tensions internes au modèle, notamment le risque de confiscation par les intérêts corporatifs les plus puissants et la difficulté à intégrer de véritables voix critiques sans les neutraliser.

En termes de critiques, on estime que Pigman tend à adopter le point de vue des organisateurs et des membres du Forum. Son analyse manque parfois de recul critique sur les effets politiques et distributifs de cette gouvernance multipartite. Il décrit le comment, mais questionne moins le au profit de qui ?.

La vision du « multi-stakeholderism » présentée peut paraître naïve. Les critiques (comme Susan Sell ou Branko Milanovic) montrent que dans ces arènes, les acteurs corporatifs, disposant de ressources financières et organisationnelles bien supérieures, dominent toujours l'agenda. La « société civile » invitée est souvent celle qui est compatible avec l'idéologie du marché.

Le livre de Geoffrey Allen Pigman reste la référence académique de base pour comprendre l'anatomie du Forum Économique Mondial. Cependant, pour avoir une vision critique complète, il doit être lu en contrepoint d'analyses plus radicales ..


Part I - Global Pillage - Davos Man dans son Habitat Naturel - January 2017

 "Days before Donald Trump was to be inaugurated president of the United States, a parade of extravagantly wealthy people descended on a village perched high in the snow-encrusted peaks of the Swiss Alps. As they approached the Congress Centre in the middle of Davos, many fresh from the cabins of private jets, they confronted an impediment to their customary freedom of movement: a security check...."

Quelques jours avant l'investiture de Donald Trump en tant que président des États-Unis, un défilé de personnes extravagamment riches descendit sur un village juché dans les pics enneigés des Alpes suisses. Alors qu'ils approchaient du Centre des Congrès au cœur de Davos, fraîchement débarqués pour beaucoup des cabines de jets privés, ils se heurtèrent à un obstacle à leur liberté de mouvement habituelle : un contrôle de sécurité. 

Il y avait là Eric Schmidt, l'ancien président exécutif de Google, qui abandonnait son téléphone Android pour inspection. Jack Ma, dont la société chinoise de commerce électronique Alibaba avait engendré une fortune personnelle d'environ 22 milliards de dollars, vidait ses poches avant d'entrer dans l'enceinte. Michael Dell, dont l'entreprise avait révolutionné les ordinateurs portables, posa son appareil sur un tapis roulant qui l'achemina vers une machine à rayons X, tout comme les gogos qui prennent l'avion commercial à LaGuardia. Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase – dont les investissements toxiques n'avaient valu qu'un examen minimal de la part des régulateurs avant la dernière crise financière – se soumit à l'inspection obligatoire de son manteau. Cette tranche d'humanité extrêmement privilégiée était arrivée à Davos pour le pèlerinage annuel de cinq jours connu sous le nom de Forum Économique Mondial.

Le Forum est supervisé par une organisation nominalement à but non lucratif qui en a fait un lieu de rassemblement essentiel pour ceux qui sont avant tout consumés par le désir de gagner de l'argent. 

En un demi-siècle d'existence, le Forum s'est transformé en une étape indispensable du circuit itinérant de l'élite mondiale – dirigeants d'entreprise, chefs d'État, consultants en management, capital-risqueurs, gérants de hedge funds et intellectuels publics – sans oublier une poignée de célébrités hollywoodiennes, de musiciens et d'artistes, ainsi que des universitaires, des activistes et des hordes grouillantes de journalistes. Chaque janvier, une foule d'environ trois mille personnes envahit la ville, délogeant les skieurs qui y règnent normalement. Les participants vont de séminaires sérieux sur le changement climatique et l'avenir du travail tenus à l'intérieur du Centre des Congrès, aux dîners et cocktails organisés dans les hôtels alentour par les grandes banques et les géants de la technologie.

Cette année, Davos Man était aux prises avec une sensation inhabituelle – pas exactement de la peur, mais un soupçon d'inquiétude que les gens sur le reste de la planète soient de plus en plus enclins à remettre en question la légitimité de sa position. Ce qui avait commencé près de deux décennies plus tôt comme un mouvement inchoatif contre la mondialisation, une série de protestations indisciplinées dominées par des jeunes dénonçant l'Organisation Mondiale du Commerce, avait proliféré en une révolte multigénérationnelle contre l'establishment dans des pays proches et lointains.

Trump était la manifestation la plus évidente de ce soulèvement. Bien que les milliardaires de Davos salivassent tranquillement à l'idée des implications de l'enrichissement que pourrait offrir le passage de la démocratie américaine sous le contrôle de l'un des leurs – ou du moins, de quelqu'un qui jouait un milliardaire à la télévision – ils étaient aussi conscients que son ascension reflétait l'indignation du public face à ce qu'ils représentaient : une cabale gloutonne qui s'était accaparée les gains de la mondialisation tout en laissant la plupart des gens plus pauvres et de plus en plus anxieux.

Les États-Unis avaient été l'architecte principal de l'ordre démocratique libéral de l'après-Seconde Guerre mondiale, qui avait magnifiquement fonctionné pour le genre de personnes qui affluaient à Davos. En confiant la présidence à une star de la télé-réalité connue pour peloter des femmes, pour ses coups de sifflet à l'adresse des suprémacistes blancs, ses multiples faillites et son mépris affiché pour les institutions internationales et les accords commerciaux, l'électorat américain avait en fait mandaté la destruction du statu quo. Trump promettait de faire sauter la mondialisation, vengeant la marginalisation à long terme d'hommes blancs enragés du cœur de l'Amérique, dont le niveau de vie avait chuté.

Les personnes qui comptaient le plus à Davos – les grands chefs d'entreprise et les maîtres de la finance – voyaient généralement dans les démonstrations de brio nationaliste de Trump une mascarade politique, tout en se concentrant sur les baisses d'impôts et autres avantages atteignables sous sa présidence. Mais ils trahissaient une infime inquiétude que le fait d'armer activement des gens en colère qui blâmaient les riches pour leurs problèmes était un scénario qui pouvait évoluer de manière imprévisible, avec des conséquences potentiellement désagréables...." ("Davos Man: How the Billionaires Devoured the World", 2022, Peter S. Goodman)


William K. Carroll, "The Making of a Transnational Capitalist Class" (2010)

Une somme empirique et théorique qui a profondément renouvelé l'étude des élites économiques mondiales.  Son travail offre ainsi le contrepoint essentiel et empiriquement fondé aux descriptions plus neutres ou favorables, comme celle de Pigman.

William K. Carroll est un sociologue canadien renommé, professeur émérite à l'Université de Victoria (Colombie-Britannique). Il est une figure majeure de la sociologie critique et des études sur les élites, la mondialisation et les mouvements sociaux. Ses travaux s'inscrivent dans le courant de l'économie politique critique et utilisent largement les méthodes quantitatives de l'analyse des réseaux sociaux (social network analysis) pour cartographier les structures du pouvoir économique.

 

1. Carroll part du constat que la mondialisation néolibérale a été pilotée par un projet de classe.

Cette Classe Capitaliste Transnationale (CCT) est une formation en devenir, composée de ...

- Les dirigeants de firmes transnationales (FTN) et leurs administrateurs.

- Les gestionnaires de fonds d'investissement mondiaux (fonds de pension, hedge funds).

- Les élites politiques et bureaucratiques favorables à la mondialisation néolibérale.

- Les intellectuels organiques et experts produisant le consentement (think tanks, économistes, médias).

Pour Carroll, le Forum Économique Mondial (FEM) est une « institution intégrative » clé de cette CCT. Son rôle n'est pas seulement de faciliter le réseautage, mais de forger une identité, une vision du monde et un projet politique communs parmi ces acteurs dispersés géographiquement.

 

2. La Démystification du « Multi-Stakeholderism », quatre Articulations Clés ...

a) Une Stratégie d'Hégémonie, pas de Neutralité

Carroll analyse le « multi-stakeholderism » à travers le prisme des théories gramsciennes de l'hégémonie. Pour lui, c'est une stratégie politique sophistiquée visant à étendre et à stabiliser l'hégémonie de la CCT face aux crises de légitimité (inégalités, désastres écologiques, résistances populaires).

Il s'agit d'intégrer de manière sélective et contrôlée certaines demandes des « parties prenantes » (ONG environnementales modérées, syndicats coopératifs, universitaires critiques « constructifs ») pour désamorcer les conflits et reformuler les critiques dans un cadre compatible avec l'accumulation du capital.

Il ne s'agit pas d'un partage égal du pouvoir, mais d'une « cooptation consultative ». Le processus vise à produire un consensus où les solutions proposées (partenariats public-privé, autorégulation, solutions techno-market) évitent les mesures qui remettraient radicalement en cause le pouvoir des grandes entreprises (contrôles stricts, fiscalité redistributive radicale, moratoires sur les activités extractives).

b) Le « Stakeholderism » masque la Concentration du Pouvoir Réel

Toute la force de l'analyse de Carroll repose sur l'analyse de réseaux. Il cartographie les interlocking directorates (les liens créés quand un individu siège aux conseils d'administration de plusieurs grandes sociétés) au niveau mondial.

- Ses données révèlent un réseau dense et de plus en plus intégré d'administrateurs liant les plus grandes entreprises du monde, centré sur les firmes anglo-américaines et européennes, avec des liens forts vers les institutions financières.

- Ce pouvoir structurel concentré et opaque (le vrai « réseau de pouvoir ») contraste violemment avec le discours public du FEM sur la gouvernance ouverte, inclusive et multipartite. Le « multi-stakeholderism » est le théâtre (la scène publique), tandis que les interlocks forment la mécanique (la machinerie réelle du pouvoir économique). Le premier sert en partie à légitimer et à rendre acceptable le second.

c) Une Fabrique Idéologique pour un « Capitalisme à Visage Humain »

Carroll montre comment le FEM et d'autres forums (Club de Rome, Commission Trilatérale) ont été des laboratoires idéologiques. 

Ils ont contribué à faire évoluer le discours dominant du néolibéralisme dur (Reagan-Thatcher, dérégulation, État minimal) vers un néolibéralisme « inclusif » ou « à visage humain » (capitalisme des parties prenantes, responsabilité sociale des entreprises, développement durable). Cette évolution est une réponse stratégique aux critiques antimondialisation des années 1990-2000. Elle permet de récupérer le langage de la justice et de l'écologie tout en vidant ces concepts de leur potentiel transformateur radical. Le but est de sauver le système, pas de le changer. Le « multi-stakeholderism » est le véhicule pratique de cette idéologie réformiste superficielle.

d) La Marginalisation des Véritables Alternatives

Dans le modèle « multi-stakeholder », toutes les voix ne pèsent pas le même poids. Carroll souligne que 

- L'accès est hiérarchisé : Les entreprises membres payantes (les « partenaires ») ont un accès et une influence structurellement supérieurs aux ONG invitées.

- La « société civile » est filtrée : Sont invitées les ONG « pragmatiques », « professionnalisées », prêtes au dialogue dans le cadre existant. Les mouvements sociaux radicaux, anti-systémiques, contestataires (comme ceux du Forum Social Mondial, dont Carroll étudie aussi les réseaux) en sont exclus ou marginalisés.

- La grammaire du pouvoir est préservée : Les débats sont encadrés par des présupposés non-dits : la croissance est nécessaire, l'investissement privé est la solution, les marchés doivent être « corrigés » mais pas supplantés. Cela rend impensables les alternatives véritables (décroissance, socialisation des moyens de production, démantèlement des FTN).

 

Le « Multi-Stakeholderism » comme Moment de la Gouvernance Néolibérale ...

Pour William K. Carroll, le « multi-stakeholderism » promu par Davos n'est ni une façade pure (un simple mensonge), ni une véritable démocratie délibérative. C'est un mécanisme complexe de gouvernance néolibérale avancée, caractéristique d'une phase où la Classe Capitaliste Transnationale doit gérer les contradictions qu'elle a elle-même créées.

C'est un outil de légitimation face à la crise de légitimité, un mécanisme d'intégration cooptative des contre-pouvoirs potentiels, un laboratoire idéologique pour reformuler l'hégémonie du capital, et un écran de fumée qui détourne l'attention des structures de pouvoir réel (les réseaux d'interlocking directorates, la finance globalisée).


Davos est l'aboutissement mondial d'un processus de formation des élites nationales,

le « stakeholderism » est un langage que les élites formées aux grandes écoles comprennent immédiatement, car il est la version cosmétique de leur croyance économique incorporée.

La « gouvernance par les indicateurs » et le « discours de la compétitivité », chers à Davos, sont exactement les formes de pouvoir symbolique qu'ils mettent en scène. Ce sont des outils qui dépolitisent les choix en les présentant comme techniques.

L'homogénéité profonde des élites explique pourquoi la « collaboration » entre politiques et économistes à Davos n'est pas une corruption, mais une collusion naturelle entre des gens qui partagent le même habitus, formés dans les mêmes lieux, et parlant la même langue économique.


Frédéric Lebaron (1968) est un sociologue et économiste français, professeur de sociologie à l'Université Paris-Saclay (anciennement à l'Université de Picardie Jules Verne) et ancien président de l'Association Française de Sociologie. Il est l'un des principaux héritiers contemporains de la sociologie de Pierre Bourdieu dans le domaine de l'économie et des élites. 

Ses travaux combinent sociologie économique, analyse des élites et méthodes statistiques avancées (analyse des correspondances multiples, analyses de réseaux).

Son approche consiste à objectiver les structures sociales invisibles qui organisent le pouvoir, en particulier la croyance dans les dogmes économiques et la formation d'un espace des élites unifié par une culture économique commune.

Contrairement à une analyse purement « complotiste », Lebaron montre que le pouvoir s'exerce moins par une conspiration que par la naturalisation d'une vision du monde. Les dirigeants « croient sincèrement » bien faire en appliquant les recettes économiques dominantes. C'est en cela que leur pouvoir est profondément hégémonique.

Dans le débat sur Davos, le multi-stakeholderism et la capture du pouvoir par les élites transnationales, l'apport de Lebaron est fondamental. Il nous livre en effet, 

1 - Une cartographie rigoureuse du « champ du pouvoir » français et européen ..

Là où Carroll cartographie les réseaux d'entreprises au niveau global, Lebaron cartographie, avec les outils de la statistique, l'espace social des hauts fonctionnaires, dirigeants économiques, politiques et intellectuels : il existe un espace des élites françaises/européennes extrêmement unifié et homogène par :

- Origines sociales (bourgeoisie).

- Formation (grandes écoles).

- Croyances économiques (adhésion à l'orthodoxie).

- Carrières (pantouflage, revolving door).

Cette homogénéité produit une vision du monde partagée qui explique la facilité avec laquelle ces élites dialoguent entre elles et adhèrent aux codes de forums comme Davos. Elles forment un « champ du pouvoir » cohérent et partagent un même « sens du jeu » économique.

2 - Une analyse de la « croyance économique » comme ciment des élites ..

Son apport majeur est d'avoir démontré comment la maîtrise d'un discours économique orthodoxe (néolibéral) et l'adhésion à ses postulats (l'efficacité des marchés, la nécessité de la compétitivité, la rigueur budgétaire) fonctionnent comme un capital symbolique et un marqueur d'appartenance à l'élite dirigeante. Ce n'est pas qu'une idéologie, c'est une croyance incorporée, un habitus. Un « Davosien » français est avant tout un produit d'un système.

3 - Une critique de l'autonomie de la « science économique » dominante ... 

Il déconstruit l'idée que l'économie orthodoxe serait une science neutre. Il la présente comme un discours performatif qui, en se présentant comme technique et apolitique, légitime des rapports de pouvoir et désarme la critique. La gouvernance par les indicateurs (PIB, déficit, notation) est l'incarnation de ce pouvoir symbolique.

 

Frédéric Lebaron, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, éditions du Seuil, collection Liber, Mai 2000

Enquête sociologique sur le champ des économistes français (universitaires, experts, conseillers). Analyse leurs trajectoires, leurs prises de position, leurs réseaux.

La « science économique » dominante est un champ traversé par des luttes, où l'orthodoxie néoclassique occupe une position dominante en s'alliant avec les pouvoirs politique et médiatique. La croyance en ses modèles est une condition d'accès à l'autorité en matière de politique économique. Elle est produite par des institutions spécifiques (universités, think tanks, médias) et fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice. Lebaron insiste sur le fait que cette croyance n’est pas seulement idéologique, mais incorporée (habitus, formations, carrières), ce qui explique sa robustesse.

 

"Les indicateurs de la « confiance des marchés » (2001, article fondateur)

Analyse critique des agences de notation et des indicateurs financiers. Les « marchés » ne parlent pas ; ce sont des acteurs spécifiques (analystes, agences) qui produisent un discurso-chiffré présenté comme une objectivité. Ce discours exerce une violence symbolique massive sur les gouvernements, en imposant ses critères (rigueur budgétaire, réformes structurelles) comme une évidence naturelle. C'est un outil clé de la gouvernance néolibérale. Lebaron parle moins d’un complot conscient que d’un effet de champ : les acteurs croient eux-mêmes à la légitimité de leurs indicateurs.

 

Frédéric Lebaron, Le savant, le politique et la mondialisation, Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, collection "Savoir/Agir", déc. 2003

Réflexion sur le rôle des experts économiques dans la construction de la politique européenne et de la mondialisation. l existe une communauté épistémique transnationale d'économistes et de hauts fonctionnaires qui partagent les mêmes croyances et ont joué un rôle décisif dans la construction de l'Europe économique (marché unique, euro, pacte de stabilité). Leur autorité « savante » a servi à imposer des choix politiques présentés comme sans alternative.

 

Frédéric Lebaron, La crise de la croyance économique, Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, collection "Dynamiques socio-économiques", novembre 2010

Ouvrage collectif analysant les effets de la crise de 2008 sur le discours économique dominant.

La crise a ébranlé, mais n'a pas détruit, la croyance économique. L'orthodoxie a su se réformer superficiellement (en intégrant des éléments comportementaux, par exemple) et garder son emprise sur les institutions. La critique est restée marginale car le champ du pouvoir dans son ensemble reste structuré par cette croyance. L’ouvrage montre aussi une pluralisation apparente du discours économique, qui masque une forte continuité des rapports de pouvoir.


"The Lugano Report: On Preserving Capitalism in the Twenty-first Century" (Éditions originales : 1999, révisé en 2003) - Titre français : Rapport Lugano : Sauver la planète du capitalisme.

Un ouvrage représentatif de la critique systémique et radicale issue de l'altermondialisme des années 1990-2000. Davos est décrit comme l'expression d'un projet conscient et cynique de préservation du capitalisme par tous les moyens. Son arme est la satire pamphlétaire et la démonstration logique. Susan George, intellectuelle américaine naturalisée française, figure phare d'ATTAC (Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l'Action Citoyenne), utilise ici une forme littéraire puissante : un faux rapport d'experts. Elle imagine qu'un groupe anonyme de sages du système capitaliste mondial est mandaté pour répondre à cette question : « Comment préserver le système capitaliste pour le XXIe siècle, quels qu'en soient les coûts humains et environnementaux ? ».

Thèse Centrale : Le capitalisme globalisé, dans sa logique intrinsèque de croissance infinie, de recherche du profit et de compétition, est structurellement incompatible avec la justice sociale, la démocratie et la pérennité écologique. Ses gardiens sont parfaitement conscients de cette incompatibilité et préparent des stratégies cyniques pour le maintenir, quitte à sacrifier des milliards d'êtres humains et à détruire les écosystèmes.

Arguments et Mécanismes Décrits (le « projet » des experts) ...

- La Gestion de la « Population Excédentaire » 

C'est le point le plus provocateur. Le « rapport » préconise de ne pas enrayer, mais d'accompagner « humainement » la propagation de maladies (SIDA, malaria, Ebola), les famines et les conflits dans les régions du Sud, afin de réduire la pression démographique et la demande sur les ressources. C'est une vision malthusienne extrême et cynique.

- La Fin de la Démocratie 

La démocratie est présentée comme un « risque » pour la stabilité du capitalisme, car elle peut conduire des peuples à exiger redistribution et protection. La solution proposée est de la vider de sa substance via l'approfondissement de la mondialisation néolibérale (OMC, traités) pour soustraire l'économie au contrôle politique; le déplacement du pouvoir vers des institutions non-élues (Banque Mondiale, FMI, BCE, agences); la création d'un État policier sécuritaire pour réprimer les contestations.

- La Marchandisation Totale de la Vie (et de la Mort) 

Le rapport préconise d'étendre les logiques de marché à tous les domaines : brevets sur le vivant, privatisation de l'eau, de l'éducation, de la santé, des services publics. Même les « droits à polluer » sont vus comme une excellente nouvelle opportunité de marché.

- Le Rôle des Élites (les « Davosiens » avant l'heure) 

George décrit une classe dirigeante transnationale soudée par ses intérêts, son mode de vie et sa conviction d'être « éclairée ». Les forums comme Davos ou la Commission Trilatérale sont les lieux où cette classe affine son projet et son ethos. Leur philanthropie et leur discours sur le « développement durable » ne servent qu'à légitimer leur pouvoir.

 

En adoptant le point de vue froid et calculateur de l'ennemi, George dévoile la logique systémique du capitalisme avec une clarté terrifiante. Elle évite le procès d'intention pour se concentrer sur les conséquences objectives des politiques menées. Publié avant la crise de 2008, avant l'explosion des inégalités documentées par Piketty, avant l'échec patent des COP sur le climat, le livre semble avoir anticipé les dynamiques les plus sombres des deux décennies suivantes : l'accroissement des inégalités, la crise écologique non traitée, l'érosion démocratique, le pouvoir des GAFA.

Une synthèse des critiques altermondialistes : Il condense en un récit cohérent les critiques éparses sur la dette du Tiers-Monde, l'OMC, la financiarisation, le complexe militaro-industriel.

On peut lui reprocher sa tonalité parfois pamphlétaire et manichéenne ou une vision peut-être trop « conspirative » : L'idée d'un comité secret planifiant froidement l'avenir est une métaphore forte, mais elle risque de simplifier la réalité d'une gouvernance néolibérale plus diffuse, moins centralisée, reposant sur l'idéologie partagée plutôt que sur un plan secret.

L'ouvrage reste la critique la plus radicale, qui refuse tout compromis avec la logique du Forum.


" .... Le thème officiel du Forum cette année était « Un Leadership Réactif et Responsable ». Si le programme en était une indication, Davos Man avait pris conscience que sa propension à truquer le système avait suscité de mauvais sentiments. Il y avait des sessions sur « Mettre fin à la Corruption », « Mettre fin aux Rémunérations des Dirigeants » et « Croissance Inclusive ». Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook – la plateforme sociale dont les algorithmes et la quête de revenus publicitaires en avaient fait un pourvoyeur de masse de fausses nouvelles alimentant la fureur sociale – devait participer à un panel discutant d'« Un Récit Positif pour la Communauté Mondiale ».

Généralement, Davos Man n'était pas très porté sur l'introspection lorsqu'elle entrait en conflit avec la rentabilité. Il était surtout agacé que l'inégalité soit même un sujet, étant donné que cela heurtait son genre d'histoire préféré – celles où tout le monde vivait heureux pourvu que la poursuite effrénée de la richesse soit sacro-sainte.

Ce dont Davos Man était censé se soucier le plus profondément, c'était de canaliser son intellect et sa compassion pour résoudre les grandes crises de l'époque. Il aurait pu se retirer dans son palais montagnard de Jackson Hole ou sur son yacht ancré au large de Mykonos, mais il était trop obsédé par l'idée de sauver les pauvres et d'épargner à l'humanité les ravages du changement climatique.

Alors il était là – payant des frais atteignant plusieurs centaines de milliers de dollars par an pour une adhésion au Forum, plus 27 000 dollars par tête pour assister à la réunion – posant pour des photos avec Bono, félicitant Bill Gates pour ses exploits philanthropiques, tweetant des citations inspirantes de Deepak Chopra, et trouvant encore le temps d'accrocher le chef du fonds souverain d'Abou Dhabi pour obtenir un investissement pour son centre commercial de produits de luxe à Singapour.

C'était ma septième année à Davos en tant que journaliste, mais je me sentais toujours à ma place. Tout au long de ma carrière précédente – travaillant d'abord comme pigiste en Asie du Sud-Est, puis comme jeune reporter en Alaska, plus tard comme correspondant du Washington Post basé à Shanghai, et finalement comme journaliste économique national pour le New York Times – j'avais centré mes reportages sur des gens qui avaient subi les conséquences des déprédations de Davos Man. J'avais écrit sur des familles qui avaient perdu leur maison à cause des saisies en Floride et en Californie, des travailleurs dont les salaires avaient été érodés de l'Ohio à l'Angleterre, des ouvriers agricoles sans terre endurant une pauvreté féodale aux Philippines et en Inde. J'avais l'habitude d'évoluer dans des endroits où les PDG étaient scrutés comme des sources potentielles de nuisance – un contraste saisissant avec Davos, où les dirigeants milliardaires sont célébrés comme des agents bienveillants du progrès, les journalistes étant fréquemment complices de ce récit.

Mais en 2010, j'avais accepté une offre pour superviser la couverture économique et technologique au Huffington Post, qui semblait alors sur le point de dépasser les médias traditionnels. Sa fondatrice, Arianna Huffington, était attirée par tout rassemblement à la mode qui incluait des milliardaires susceptibles de financer sa prochaine entreprise. Elle m'avait emmené à Davos pour projeter l'image qu'elle était l'avant-garde du journalisme, ayant débauché un journaliste de la vieille école du Times..." (P.S. Goodman)


"Davos Man: How the Billionaires Devoured the World (2022, Peter S. Goodman)

Titre français : Davos Man : Comment les milliardaires ont dévoré le monde (traduction 2023)

"L'expression « Davos Man » a été forgée en 2004 par le politologue Samuel Huntington. Il l'a utilisée pour décrire ceux que la mondialisation a tellement enrichis et qui en maîtrisent si naturellement les mécanismes qu'ils sont effectivement apatrides : leurs intérêts et leur richesse traversent les frontières, leurs domaines et leurs yachts sont dispersés à travers les continents, leur arsenal de lobbyistes et de comptables opère à cheval sur les juridictions, éliminant toute loyauté envers une nation particulière..."

Peter S. Goodman est journaliste économique au New York Times et représente la critique journalistique et réformiste de l'ère post-crise financière et post-Trump."Davos Man" est la critique mainstream la plus efficace et actuelle du phénomène. Il rend tangible et compréhensible pour le grand public les mécanismes abstraits décrits par les sociologues. C'est le livre qui fait le pont entre la recherche académique (Piketty, Carroll) et la colère populaire, en désignant clairement une classe et ses lieux de pouvoir, Davos en tête...

 

"Through official pronouncements, Davos Man tends to dismiss money as incidental to the meaningful enterprise: Improving the State of the World. His social media platforms and technology “solutions”—algorithms and devices that give companies Godlike knowledge about customers and employees—are, in the mythology of Davos, expressions of his yearning to foster community. His financial derivatives, the complex instruments that played a central role in producing the 2008 global financial crisis, are a manifestation of his fervor to allow the marketplace to liberate humanity from small-minded minutiae like arithmetic.

You already know that the billionaires have triumphed comprehensively, amassing unprecedented wealth along with defining influence over the course of modern life. What we need to understand is how they have pulled it off—by warping the workings of democracy. Davos Man’s monopolization of the fruits of global capitalism is no accident. He has insinuated into our politics and culture what we may call the Cosmic Lie: the alluring yet demonstrably bogus idea that cutting taxes and deregulating markets will not only produce extra riches for the most affluent, but trickle the benefits down to the lucky masses—something that has, in real life, happened zero times.

The history of capitalism is full of wealthy people applying their riches toward securing power, crafting the rules toward furthering their interests. Davos Man’s most cunning innovation is how he has successfully cast himself as a concerned global citizen, while pervading the idea that his continued victories are a requirement for society to achieve any wins at all.

 

À travers ses déclarations officielles, Davos Man a tendance à balayer l'argent comme un simple accessoire de l'entreprise véritablement significative : Améliorer l'État du Monde. Ses plateformes de réseaux sociaux et ses « solutions » technologiques – algorithmes et appareils qui confèrent aux entreprises une connaissance divine des clients et des employés – sont, dans la mythologie de Davos, l'expression de son aspiration à favoriser la communauté. Ses produits financiers dérivés, ces instruments complexes qui ont joué un rôle central dans la crise financière mondiale de 2008, sont une manifestation de son ferveur à permettre au marché de libérer l'humanité des détails mesquins comme l'arithmétique.

Vous savez déjà que les milliardaires ont triomphé de manière absolue, amassant une richesse sans précédent ainsi qu'une influence décisive sur le cours de la vie moderne. Ce que nous devons comprendre, c'est comment ils y sont parvenus – en faussant les rouages de la démocratie. La monopolisation par Davos Man des fruits du capitalisme mondial n'est pas un accident. Il a insinué dans notre politique et notre culture ce que nous pourrions appeler le Mensonge Cosmique : l'idée séduisante mais démontrablement fausse que réduire les impôts et déréguler les marchés produira non seulement des richesses supplémentaires pour les plus aisés, mais en fera « ruisseler » les bénéfices vers les masses chanceuses – quelque chose qui, dans la vraie vie, ne s'est jamais produit.

L'histoire du capitalisme est pleine de gens riches utilisant leur fortune pour s'assurer le pouvoir, façonnant les règles pour servir leurs intérêts. L'innovation la plus retorse de Davos Man réside dans la manière dont il a réussi à se présenter comme un citoyen du monde concerné, tout en répandant l'idée que ses victoires incessantes sont une condition nécessaire pour que la société puisse remporter le moindre succès."

 

The Robber Barons of the late nineteenth century—industrialists like Andrew Carnegie, and financiers like J. P. Morgan—were by and large satisfied with their wealth as an end in itself. Davos Man’s appetite for affirmation operates on a different level. He is not content with owning homes the way that most people own socks. He pretends that his interests are the same as everyone else’s. He seeks gratitude for his exploits, validation as the product of a just system in which he is a guardian of the public interest, even as he devours all the sources of sustenance. He argues that his own prosperity is a precondition for broader progress, the key to vibrancy and innovation.

This is how Davos Man has managed to turn every crisis into an opportunity for his further enrichment, finding in dire public health emergencies and financial conflagrations a justification for public relief, and implanting in every bailout a mechanism that steers public money his way.

To some degree, we have been titillated by Davos Man’s exploits. We enjoy our billionaire porn—his outlandish birthday parties, glimpses of his trophy real estate, details of his divorce settlements. We watch shows like Billions and see him sweating through the plot twists, and, along the way, we buy into the implicit notion that he has earned his perch.

But now Davos Man’s gluttony is threatening our entire ecosystem. His extreme overconsumption has undermined faith in governance, giving rise to rage among the other creatures in the biosphere.

 

Les « Barons Voleurs » de la fin du XIXe siècle – les industriels comme Andrew Carnegie et les financiers comme J. P. Morgan – se contentaient pour la plupart de leur richesse comme une fin en soi. L'appétit de Davos Man pour la reconnaissance opère à un niveau différent. Il ne se contente pas de posséder des maisons comme la plupart des gens possèdent des chaussettes. Il prétend que ses intérêts sont les mêmes que ceux de tout le monde. Il recherche la gratitude pour ses exploits, la validation en tant que produit d'un système juste dont il serait le gardien de l'intérêt public, même tandis qu'il dévore toutes les sources de subsistance. Il argue que sa propre prospérité est un préalable au progrès collectif, la clé de la vitalité et de l'innovation.

C'est ainsi que Davos Man a réussi à transformer chaque crise en une opportunité pour son propre enrichissement, trouvant dans les graves urgences sanitaires et les conflagrations financières une justification pour des plans de sauvetage publics, et intégrant dans chaque renflouement un mécanisme qui dirige l'argent public vers lui.

Dans une certaine mesure, nous avons été titillés par les exploits de Davos Man. Nous consommons notre « porno des milliardaires » – ses fêtes d'anniversaire extravagantes, les aperçus de ses biens immobiliers trophées, les détails de ses divorces. Nous regardons des séries comme Billions et le voyons transpirer à travers les rebondissements de l'intrigue, et, chemin faisant, nous adhérons à la notion implicite qu'il a mérité sa position.

Mais aujourd'hui, la gloutonnerie de Davos Man menace notre écosystème entier. Sa surconsommation extrême a sapé la confiance dans la gouvernance, faisant naître la rage parmi les autres créatures de la biosphère.

 

In this book, I will argue that Davos Man’s relentless plunder is the decisive force behind the rise of right-wing populist movements around the world. Typically, journalists explain such political shifts by pointing to recent events that have been exploited for electoral gain by fearmongering politicians who tap into nostalgia and nationalist sentiments—an influx of immigrants, the loss of status for a privileged group. But the full causes are deeper, stemming from grievances that have built up over decades as Davos Man has pillaged the gains of capitalism, depriving regular people of basic economic security. This has laid the ground for politicians who weaponize fear and foment hate, while prescribing incoherent solutions to legitimate social problems.

Davos Man’s domination of the gains of globalization is how the United States found itself led by a patently unqualified casino developer as it grappled with a public health emergency that killed more Americans than those who died in World War I, World War II, and the Vietnam War combined. Davos Man’s marauding explains why the United Kingdom was still consumed with Brexit—an elaborate act of self-harm—at the same time that it was failing to get a handle on the pandemic. It explains how France became roiled by a ferocious protest movement, and how even Sweden, a supposed bastion of social democracy, now seethes with anti-immigrant hate.

This is not how history was supposed to unfold.

 

Dans ce livre, je soutiendrai que le pillage incessant de Davos Man est la force décisive derrière la montée des mouvements populistes de droite dans le monde. Typiquement, les journalistes expliquent de tels changements politiques en pointant des événements récents, exploités à des fins électorales par des politiciens alarmistes qui puisent dans la nostalgie et les sentiments nationalistes – un afflux d'immigrants, la perte de statut d'un groupe privilégié. Mais les causes réelles sont plus profondes, découlant de griefs accumulés pendant des décennies alors que Davos Man pillait les gains du capitalisme, privant les gens ordinaires de sécurité économique fondamentale. Cela a préparé le terrain pour des politiciens qui instrumentalisent la peur et attisent la haine, tout en prescrivant des solutions incohérentes à des problèmes sociaux légitimes.

La domination par Davos Man des bénéfices de la mondialisation explique comment les États-Unis se sont retrouvés dirigés par un promoteur de casinos manifestement incompétent au moment où ils faisaient face à une urgence de santé publique qui a tué plus d'Américains que la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la guerre du Vietnam réunies. Les maraudes de Davos Man expliquent pourquoi le Royaume-Uni était encore obnubilé par le Brexit – un élaboré acte d'automutilation – au moment même où il échouait à maîtriser la pandémie. Cela explique comment la France a été secouée par un féroce mouvement de protestation, et comment même la Suède, supposée bastion de la social-démocratie, fermente aujourd'hui de haine anti-immigrés.

Ce n'est pas ainsi que l'histoire était censée se dérouler..."

 

Son livre est une enquête journalistique d'envergure, nourrie de reportages sur le terrain (de l'Ohio à Shanghai, de la Silicon Valley aux bureaux de BlackRock) et d'entretiens avec des acteurs clés (ouvriers licenciés, milliardaires, économistes, politiques).

Thèse Centrale : Une petite classe de super-riches – les « Davos Men » – se sont emparé du processus de mondialisation pour en accaparer tous les bénéfices.

Ces hommes (et quelques femmes), incarnés par les habitués du WEF (Larry Fink de BlackRock, les fondateurs de Google, les financiers de Wall Street), ont utilisé leur fortune et leurs réseaux pour détourner les règles du jeu (fiscales, commerciales, réglementaires) à leur profit, en délégitimant l'État et en exacerbant les inégalités, au point de mettre en péril la démocratie et la cohésion sociale.

 

"Il y a seulement une génération, un chœur triomphant proclamait la fin effective de la lutte des classes. L'Occident, mené par une toute-puissante Amérique, avait gagné la Guerre Froide, ponctuée par une fin hollywoodienne. Les masses euphoriques qui abattirent le Mur de Berlin semblaient certifier que le communisme était mort, laissant le capitalisme comme le modèle économique universellement acclamé.

Francis Fukuyama prononça fameusement « la fin de l'histoire », comme si les éléments qui avaient vaincu l'autoritarisme – la liberté d'expression, le libre-échange, la démocratie, les marchés libéralisés, le consumérisme effréné – deviendraient le modèle de la civilisation à venir.

Fukuyama fut ridiculisé à juste titre pour avoir appliqué le vernis de l'autorité académique à un récit superficiel dans lequel les États-Unis devaient rester la lumière directrice pour l'éternité. Mais sa conception correspondait à la sagesse conventionnelle selon laquelle la démocratie libérale était en effet la forme la plus évoluée de l'organisation sociale, la recette qui protégerait les libertés civiles et permettrait la prospérité, l'une renforçant l'autre.

Au lieu de cela, dans certains pays – parmi lesquels l'Inde, les Philippines et la Hongrie – la démocratie a dégénéré en un mécanisme pour la poursuite d'une vengeance tribale, le moyen par lequel des mouvements populaires exercent un pouvoir tyrannique, s'attaquant au libéralisme lui-même.

Comment le triomphe supposé permanent du libre marché et de l'ordre démocratique libéral a-t-il pu tourner à l'aigre pour devenir le désordre venimeux de la haine de droite ?

Et comment une pandémie mortelle – le genre de danger qui aurait autrefois pu renforcer une réponse collectiviste – est-elle devenue un autre moment de profitation pour les plus riches de la planète ?

Voici, en résumé, ce qui s'est passé.

Davos Man est sorti vainqueur de la Guerre Froide pour piller les avancées matérielles de la paix, privant les gouvernements des ressources nécessaires pour servir leurs peuples.

Les plus grands bénéficiaires du capitalisme mondial ont utilisé leurs gains pour réaliser la reprise hostile ultime : Ils se sont emparés des leviers de la gouvernance démocratique. Ils ont financé des politiciens accommodants, puis ont utilisé leur influence pour influencer le fonctionnement du capitalisme en leur faveur.

Ils ont diabolisé l'État et ont érigé la privatisation en solution, plaçant les biens publics entre les mains d'entreprises à but lucratif.

Ils ont vendu l'austérité comme une vertu et l'ont imposée aux dépenses publiques, coupant dans l'éducation, le logement et les soins de santé. Puis ils ont canalisé les fruits de cette liquidation vers eux-mêmes par des réductions d'impôts. Ils ont répandu l'idée que les pays les plus riches du monde ne pouvaient pas se permettre d'offrir des soins de santé, une éducation et des transports publics fiables à leurs populations.

Ils ont forgé des accords commerciaux internationaux qui générèrent des opportunités magnifiques pour les rangs professionnels, tout en refusant de partager les gains avec le reste de la population. Ils ont attaqué les syndicats et ont transféré le travail vers des pays à bas salaires, étouffant les salaires tout en transformant les emplois à plein temps en petits boulots précaires.

Ils ont dérèglementé le secteur bancaire, dopant leurs rémunérations, tout en déclenchant une crise financière mondiale. Puis ils se sont renfloués eux-mêmes et ont envoyé la facture aux citoyens ordinaires.

Pendant tout ce temps, ils ont empoisonné le débat politique avec le Mensonge Cosmique – l'idée niaise que inonder les riches de réductions d'impôts ferait « ruisseler » les bénéfices sur tous.

Au cours des trois premières décennies après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme dirigé par l'Amérique a réparti les gains de la croissance économique de manière large et progressive. Mais le capitalisme depuis détourné par Davos Man n'est pas vraiment du capitalisme du tout. C'est un État-providence géré au profit des personnes qui en ont le moins besoin ; un sanctuaire pour milliardaires où les menaces systémiques sont éteintes avec l'argent des contribuables, tandis que les calamités ordinaires comme le chômage, les saisies immobilières et l'absence de soins de santé sont acceptées comme les aléas normaux de la libre entreprise.

Les mesures habituelles de l'inégalité extrême sont à la fois familières et stupéfiantes.

Au cours des quatre dernières décennies, le 1 % le plus riche de tous les Américains a gagné 21 000 milliards de dollars de richesse collective. Sur la même période, les ménages de la moitié inférieure ont vu leur fortune diminuer de 900 milliards de dollars.

Depuis 1978, la rémunération totale des dirigeants d'entreprise a explosé de plus de 900 %, tandis que le salaire du travailleur américain typique a augmenté de moins de 12 %.

À l'échelle mondiale, les dix personnes les plus riches valent collectivement plus que les économies des quatre-vingt-cinq pays les plus pauvres réunis.

Saisir de tels chiffres, c'est prendre acte de la réalité que la refonte de l'économie mondiale par Davos Man équivaut à un acte de vol historique.

Si les revenus aux États-Unis avaient continué à être distribués de la même manière que pendant les trois premières décennies d'après-guerre, les 90 % des salariés les moins aisés auraient reçu 47 000 milliards de dollars supplémentaires. Au lieu de cela, cet argent a coulé vers le haut, enrichissant quelques milliers de personnes tout en mettant en péril la démocratie américaine elle-même.

Et cela, c'était avant le COVID-19.

À la suite de la pandémie, l'économie mondiale semble devoir émerger avec une inclinaison encore plus prononcée vers les besoins de Davos Man. Alors que les programmes publics de secours d'urgence seront retirés, certains travailleurs se retrouveront dans une situation désespérée, leurs économies épuisées, les rendant si avides d'emplois qu'ils seront encore plus vulnérables à l'exploitation. Les clivages raciaux et sociaux s'accentueront.

Aux États-Unis et en Europe, Davos Man est en position d'acquérir un avantage encore plus grand sur les petites entreprises, dont beaucoup disparaîtront. Une économie future dominée par les géants sera encore plus rémunératrice pour les actionnaires et plus dure pour les travailleurs.

Le monde en développement, à court de soins médicaux et grouillant de personnes privées de bases comme l'eau potable, pourrait reculer encore plus. Un milliard de personnes risquent de sombrer dans l'extrême pauvreté d'ici 2030..."

 

Arguments et Démonstrations ..

1. - La Généalogie d'une Classe : Goodman retrace l'émergence de cette caste depuis les années 1970 (crise pétrolière, révolution reaganienne). Il montre comment elle a théorisé et financé le passage du capitalisme managérial au capitalisme actionnarial, puis financiarisé, plaçant la « valeur actionnariale » et la mondialisation dérégulée au cœur du nouvel ordre économique.

2. Les Outils de la confiscation ...

- Le Lobbying Transnational : Décrit avec précision comment les grandes entreprises ont rédigé les chapitres clés des traités commerciaux (ALENA, OMC) pour protéger leurs profits.

- L'Évasion Fiscale Systématisée : Il suit les circuits complexes permettant à Apple, Amazon et autres de ne presque pas payer d'impôts.

- La « Revolving Door » Institutionnalisée : Exemples de hauts responsables publics recyclés dans les entreprises qu'ils étaient censés réguler, et vice-versa.

- La Financiarisation de Tout : Critique féroce du rôle de BlackRock et des fonds d'investissement, qui, en contrôlant des pans entiers de l'économie via l'actionnariat, imposent leur logique de rentabilité à court terme aux États comme aux entreprises.

3. Les Conséquences Dévastatrices ..

- Désindustrialisation et « morts de désespoir » aux États-Unis.

- Ajustement structurel et austérité imposés à l'Europe du Sud.

- Affaiblissement délibéré de l'État-providence et des services publics, présenté comme une « modernisation ».

- Crise de légitimité démocratique, nourrissant le populisme de droite et de gauche.

4. Le Rôle Spécifique de Davos ...

Goodman ne fait pas de Davos le centre d'un complot, mais le symptôme et l'accélérateur de ce phénomène. C'est le lieu où cette classe célèbre son pouvoir, où elle construit le consensus (« narrative building ») pour justifier ses actions (discours sur l'innovation, la flexibilité, le « trickle-down »), et où elle noue les alliances nécessaires pour faire avancer son agenda.

 

C'est une enquête imparable et concrète. Goodman ne se contente pas de théories. Il documente, nomme des noms, suit l'argent, cite des courriels internes. Sa force est le reportage factuel qui étaye sa thèse.  Écrit pour un large public, le livre est un récit captivant qui donne un visage humain aux statistiques des inégalités. C'est une œuvre de journalisme d'intérêt public au meilleur sens du terme. Il incorpore l'analyse de la gestion de la pandémie de COVID-19, montrant comment les « Davos Men » (comme les dirigeants de Pfizer ou Moderna) ont encore accru leur fortune et leur influence pendant la crise, creusant le fossé des inégalités. Il sait éviter le fameux ton conspirationniste : les « Davos Men » agissent souvent par opportunisme et conviction idéologique plus que par malice préméditée.

Certes, bien qu'évoquant la Chine et l'Europe, le cœur de l'enquête et la colère qui l'anime sont nourris du désastre américain (désindustrialisation, crise des opioïdes). L'analyse du rôle spécifique des élites européennes est moins fouillée. Et si Goodman dénonce les « excès » et plaide pour un capitalisme réformé (retour d'un keynésianisme, renforcement des États, fiscalité progressive), il ne remet pas en cause le système capitaliste lui-même, mais sa version néolibérale dérégulée. C'est un réformiste indigné, pas un révolutionnaire.

 

"How the World Ran Out of Everything: Inside the Global Supply Chain" (2024) suit logiquement "Davos Man". Si le premier décrivait la capture du pouvoir politique par les milliardaires, le second montre les conséquences catastrophiques, tangibles et systémiques de leur gestion du monde. C'est une critique implacable du court-termisme financier érigé en dogme, et un appel urgent à reconstruire de la robustesse dans un système devenu follement fragile. Goodman prouve que la rupture d'une chaîne logistique en Asie peut, en quelques semaines, paralyser une usine en Ohio et vider les rayons d'un supermarché en Bretagne, révélant l'étendue de notre vulnérabilité commune et la profondeur des erreurs de ceux qui nous gouvernent.

C'est donc sur un symptôme aigu révélé par la pandémie que se focalise Goodman, la fragilité catastrophique des chaînes logistiques mondiales. Son apport est à la fois descriptif, analytique et politique.

L'apport majeur de Goodman est de donner une traduction humaine et concrète à un phénomène abstrait.

Alors que le grand public a vécu la pénurie de masques, de semi-conducteurs ou de bois comme une série de désagréments inexplicables, Goodman remonte la chaîne, interroge des camionneurs coincés dans des ports saturés, visite des entrepôts vides de détaillants américains, décrit le désarroi des petits industriels incapables de produire faute de pièces, expose les stratégies de grossistes opportunistes qui stockent et spéculent sur la rareté. Cette méthode journalistique immersive rend palpable l'ampleur du désordre et ses conséquences immédiates sur l'emploi, les prix et la vie quotidienne.

Une Thèse Centrale : La « Juste-à-temps » comme Mythe Dangereux ...

Goodman identifie la cause racine non pas dans la pandémie, mais dans un choix délibéré de modèle économique adopté depuis des décennies 

- L'idéologie du « Juste-à-temps » (Lean Manufacturing) : Poussée à l'extrême, cette logique vise à éliminer tous les stocks et tous les délais de sécurité pour réduire les coûts et maximiser le retour sur investissement à court terme.

- L'Externalisation Globale et la Recherche du Coût Le Plus Bas : Les entreprises ont délocalisé la production vers des zones lointaines (notamment la Chine) pour profiter de faibles coûts salariaux et de régulations laxistes, créant des chaînes interminables et hyper-complexes.

- La Financiarisation de l'Entreprise : La pression des actionnaires et des fonds d'investissement (comme BlackRock, qu'il critique dans Davos Man) pour dégager des profits trimestriels toujours plus élevés a rendu structurellement impossible d'investir dans la résilience (stocks tampons, usines de secours, diversification des fournisseurs), car cela grèverait la marge à court terme.

La pandémie n'a pas créé la crise ; elle a révélé la vulnérabilité intrinsèque d'un système conçu pour être « efficace » seulement dans des conditions de stabilité parfaite, un état qui n'existe pas dans le monde réel. Et Goodman excelle à montrer l'interconnexion des échecs, dépassant l'explication simpliste des « confinements chinois » : le fétichisme du coût bas a concentré la production de composants vitaux dans quelques usines dans le monde; le sous-investissement chronique dans les infrastructures portuaires, ferroviaires et routières aux États-Unis et en Europe a créé des goulots d'étranglement incapables d'absorber le moindre choc; la dérégulation du transport maritime a conduit à une concentration du secteur entre quelques armateurs géants, qui ont profité de la crise pour multiplier par 10 leurs tarifs, engrangeant des profits records pendant la pénurie générale;  les logiciels de gestion des stocks, optimisés pour le « juste-à-temps », n'ont pas de fonction « crise » et ont amplifié les phénomènes de surcommande panique (bullwhip effect).

Et la Dimension Géopolitique : La Fin de l'Innocence Globalisée ..

Goodman va plus loin que la critique économique. Il montre comment les chaînes logistiques sont devenues un enjeu de puissance et de sécurité nationale : la dépendance envers Taïwan pour les semi-conducteurs ou envers la Chine pour les produits pharmaceutiques de base est désormais perçue comme un risque stratégique inacceptable. Il décrit le dilemme des décideurs pris entre le dogme du libre-échange et la nécessité de « ré-shorer » (reshoring) ou « friend-shorer » certaines productions essentielles. L'ouvrage documente le retour de l'État comme acteur incontournable, devant intervenir pour briser les congestions portuaires ou subventionner la construction de fonderies de puces électroniques, marquant un tournant après 40 ans de dérégulation.

Le Lien avec « Davos Man » et l'Hypocrisie des Élites Globales est l'apport le plus percutant pour notre débat.

Goodman établit un lien direct entre la crise des supply chains et la caste décrite dans son livre précédent : les mêmes « Davos Men » (PDG de grands groupes, financiers, gourous du management) qui ont vanté et mis en œuvre le modèle du « juste-à-temps » et de la délocalisation totale, refusent d'en assumer la responsabilité quand il s'effondre. Ils présentent la crise comme une « tempête parfaite » imprévisible (acte de Dieu), niant que c'est le résultat logique et prévisible de leur quête de rentabilité maximale. Pendant que leurs entreprises annonçaient des profits records (grâce à la hausse des prix et aux réductions de coûts permanentes), ils utilisaient leur influence politique pour combattre toute régulation visant à imposer plus de transparence ou de résilience dans les chaînes logistiques, au nom de la « liberté d'entreprendre ».

Goodman révèle ainsi l'ultime contradiction : la classe qui a construit le système globalisé en réclamant un « État minimal » est la première à exiger son sauvetage par l'État (sous forme d'aides, d'interventions en logistique, de garanties) quand ce système menace ses profits.

Conclusion : Un Plaidoyer pour la Souveraineté Économique, soit Réhabiliter la notion de « capacité productive stratégique » comme bien public, accepter un certain surcoût (une « prime de résilience ») comme nécessaire à la sécurité économique et nationale, rétablir un équilibre entre efficacité marchande à court terme et souveraineté industrielle à long terme, et Re-politiser les choix logistiques, qui ont été abandonnés aux seuls critères financiers des multinationales.


"World leaders, top CEOs gather at Davos" - L'agrégation des élites économiques et politiques à Davos s'explique par un système de récompenses et de contraintes structurelles qui rend cette convergence non seulement logique, mais souvent inévitable pour les acteurs en place.  

 

1. La Matrice Idéologique Commune ...

Les dirigeants politiques et économiques partagent souvent le même cadre cognitif,

- Formation identique (grandes écoles, MBA, facultés de droit d'élite) et maîtrise des concepts du stakeholder capitalism, des ODD, de la "transition juste", qui deviennent la novlangue obligatoire.

- Adoption du paradigme néolibéral comme horizon indépassable

- Croyance en la technocratie comme mode de gouvernance légitime,  « La science économique le dit », « Les marchés l'exigent », « C'est la règle européenne ». La démocratie délibérative est court-circuitée par l'urgence et la complexité supposée.

- Vision de la mondialisation comme processus irréversible et bénéfique.

Cette homogénéité idéologique crée un langage commun et une communauté de vue qui transcendent les frontières nationales. Appartenir au FEM ou à des clubs similaires (Bilderberg, ERT) est un signal de fiabilité et de compréhension des "enjeux globaux".

2. L'Interpénétration Structurelle des Sphères ...

La « Porte Tournante » (Revolving Door) : les hauts fonctionnaires et ministres deviennent conseillers ou dirigeants dans le privé, les lobbyists deviennent régulateurs, les banquiers deviennent ministres des finances.

Globalement les priorités politiques ne peuvent que s'aligner sur les intérêts des financeurs, que l'on évoque le Financement de la Vie Politique (les campagnes électorales coûtent cher, d'où la dépendance aux donateurs) et les think tanks et groupes d'influence le plus souvent financés par les grandes entreprises

3. La maîtrise de l'information et la fabrication du consensus

Les multinationales disposent d'expertises et de données que les États n'ont pas, les cabinets de conseil (McKinsey, Boston Consulting Group) conseillent à la fois les gouvernements et leurs concurrents privés (McKinsey a conseillé 94 des 100 plus grandes entreprises mondiales ET la plupart des gouvernements occidentaux). Et les mêmes experts interviennent dans les médias, les conférences, les commissions gouvernementales. C'est ainsi que se construit un monopole idéologique où les alternatives sembleront d'emblée "irréalistes" ou "dangereuses"

4. Les Bénéfices Concrets pour les Politiques

Nos politiciens nationaux rêvent de légitimation Internationale. La Présence à Davos est le signe sans équivoque de reconnaissance comme acteur global sérieux, un accès aux réseaux d'influence transnationaux, une validation PERSONNNELLE par la "communauté internationale" (celle des citoyens est d'un intérêt des plus médiocres) et des opportunités de Carrière Post-Mandat (les contacts de Davos ouvrent les portes des conseils d'administration et à des conférences des plus lucratives). 

Dans un monde de capitaux d'une si grande mobilité, le soutien des marchés financiers (crucial pour les taux d'emprunt) et le financement des Projets Nationaux sont incontournables, attirer les fameux investissements directs étrangers est désormais un axe de bonne politique de toute nation qui se respecte et qui peut ainsi fournir immédiatement un vernis de richesse globale exploitable électoralement.

5. L'Affaiblissement Structurel des Démocraties Nationales

La Globalisation du Capital est totale : les entreprises peuvent délocaliser, optimiser fiscalement, jouer les États les uns contre les autres. Les États sont donc en concurrence pour attirer et / ou retenir les investissements. Une véritable course au moins-disant fiscal, social et environnemental s'est emparé de toutes les nations. 

L'Érosion de la Souveraineté est une réalité désormais non discutable : les traités commerciaux et d'investissement (CETA, accords UE-Mercosur) limitent la marge de manœuvre des États. Les cours d'arbitrage investisseur-État permettent aux entreprises de poursuivre les gouvernements

6. Le Rôle des Médias

La concentration médiatique s'impose désormais, une poignée de de milliardaires contrôle la majorité des grands médias (la France en est un bon exemple), les lignes éditoriales sont désormais le plus souvent sous dépendance de groupes ou de profils politiquement engagés, priorité est donnée aux "affaires", au divertissement ou au jugement "moral" plutôt qu'à l'investigation ou l'objectivité, ou tout simplement à l'information. C'est bien l'opinion qui domine, une opinion orientée principalement par ce grand cadre idéologique unificateur du "Capitalisme des Parties Prenantes" ...

La Culture de l'« Expert » est un incontournable, et non pas signe d'un traitement plus objectif de l'information : les mêmes économistes orthodoxes, les mêmes dirigeants d'entreprise sont invités partout, la marginalisation des voix critiques (altermondialistes, économistes hétérodoxes, syndicalistes) est une constante, la "naturalisation" du discours dominant est désormais formidablement bien implantée dans les réseaux adoubés par les Etats et leurs gouverments.

7. La stratégie de l'Urgence Permanente

Les effets d'une bonne Gestion de Crise Continue a convaincu bien des dirigeants : crise financière (2008), crise migratoire, crise sanitaire (COVID), crise énergétique. C'est qu'en temps de crise, "il faut des solutions pragmatiques", et certes pas des débats idéologiques ou des quêtes indéfinies de recherche de dialogue et de consensus. La stratégie de l'Urgence Permanente permet désormais de justifier bien des dérogations démocratiques et des partenariats public-privé opaques, et ce d'autant plus que singulièrement l'acceptation des citoyens est à ce jour total, par indifférence ou par méconnaissance, le plus souvent par fabrication de consensus, parfois sous menace répressive ...

9. La Socialisation des Élites

Bien des circuits Parallèles, des Clubs exclusifs (Bilderberg, Siècle, Renaissance), des écoles d'élite (ENA, Sciences Po, Oxford, Harvard), des lieux de villégiature (Saint-Tropez, Courchevel, Hamptons), consolident la création d'une classe sociale transnationale plus liée entre elle qu'à des concitoyens qu'elle est censée représenter. 

 

Dès les années 90, Huntington identifiait la "Culture de Davos" : cette élite globale de quelques milliers de personnes (hommes d'affaires, responsables, intellectuels, journalistes) partageant des valeurs occidentales libérales (individualisme, marché, démocratie), se rencontrant régulièrement et se percevant comme "cosmopolites". Ce concept est fondamental pour analyser le décalage avec les peuples (Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996)

Rothkopf cartographie cette "super-classe" de 6 000 personnes qui, selon lui, contrôlent l'essentiel du pouvoir mondial. Il place explicitement Davos comme le "rendez-vous annuel" de cette caste. L'ouvrage décrit ses mécanismes d'influence et son fonctionnement en réseau, bien au-delà des structures démocratiques nationales.


David Rothkopf, "Superclass: The Global Power Elite and the World They Are Making" (2008)

David Rothkopf (1955) est un universitaire, consultant, auteur et commentateur américain spécialisé dans les questions de politique étrangère, de sécurité nationale et de gouvernance mondiale. Ancien cadre du cabinet de conseil Kissinger Associates et ayant occupé des postes au sein du Département du Commerce sous l'administration Clinton, il est un observateur reconnu des cercles du pouvoir. Il est PDG de The Rothkopf Group, chroniqueur et animateur du podcast Deep State Radio.

L'ouvrage, publié à l'aube de la crise financière de 2008, propose une enquête ambitieuse sur la structuration du pouvoir au XXIe siècle. La thèse fondamentale : Rothkopf affirme qu'une "superclasse" mondiale a émergé, composée d'environ 6 000 à 7 000 individus (soit 0,0001% de l'humanité) qui, par leurs positions, leurs réseaux et leurs ressources, exercent une influence disproportionnée sur les affaires globales, dépassant souvent celle des États-nations.

Il s'agit d'une élite transnationale et diversifiée. Cette élite n'est pas une organisation secrète et homogène, mais un réseau interconnecté de leaders issus de sphères clés :

- Finance et multinationales (PDG de banques, fonds d'investissement, grandes entreprises).

- Politique et haute fonction publique (chefs d'État, ministres influents, dirigeants d'organisations internationales comme le FMI).

- Militaire et sécurité (hauts gradés, responsables du complexe militaro-industriel).

- Religion (papes, grands chefs religieux).

- Médias et culture (propriétaires de grands groupes, stars mondiales).

- Activisme et ONG (têtes de réseaux influents comme Greenpeace).

La primauté des réseaux : Le pouvoir ne réside plus seulement dans les institutions, mais dans les réseaux informels. Les lieux de connexion (Forum de Davos, réunions du G20, clubs privés, universités d'élite) sont aussi importants que les titres officiels.

La superclasse est décrite comme le "meta-influence" du système international. Ses membres façonnent l'agenda mondial (climat, commerce, finances), définissent les cadres de pensée (néolibéralisme) et captent une part colossale des richesses.

Rothkopf a identifié très tôt les dynamiques de la globalisation des élites, l'asymétrie croissante de pouvoir et de richesse, et l'affaiblissement relatif de la démocratie représentative face à des centres de pouvoir non élus.

 

Certes, le chiffre de 6 000 personnes est arbitraire. Les critères d'inclusion (l'"influence") sont subjectifs et difficiles à mesurer. L'approche est davantage journalistique et descriptive que sociologique rigoureuse. Elle s'appuie sur des interviews et des observations plutôt que sur une analyse quantitative systématique. En regroupant sous un même label des acteurs aux intérêts souvent antagonistes (un dirigeant chinois, un hedge fund manager, un pape, un leader altermondialiste), Rothkopf peut gommer les conflits fondamentaux qui divisent ces élites. Le livre sous-estime parfois la compétition féroce au sein de cette "classe". Et malgré ses efforts pour être global, le livre reste centré sur les élites nord-américaines et européennes. Les élites asiatiques, africaines ou moyen-orientales sont moins analysées en profondeur, et leur dynamique propre parfois négligée au profit du modèle de Davos.

La thèse peut laisser penser que tout est décidé en amont par un cercle restreint, minimisant la résistance, l'accident historique, le rôle des peuples et des contre-pouvoirs (syndicats, mouvements sociaux, opinions publiques). La "superclasse" n'est pas toute-puissante, comme les crises politiques imprévues le rappellent. Le rôle des technocrates et des experts (économistes, juristes internationaux) comme colonne vertébrale idéologique de la superclasse aurait mérité plus d'attention. L'impact des nouvelles technologies et l'émergence d'une élite tech (les "ploutocrates de la Silicon Valley"), bien que présents, n'étaient pas encore au cœur de l'analyse en 2008. Le livre semble aujourd'hui préfigurer cette évolution.

 

Malgré ses limites, Superclass reste un ouvrage fondateur et incontournable pour penser le pouvoir contemporain. Il a popularisé un cadre d'analyse essentiel pour comprendre la mondialisation par le haut. Ses concepts résonnent fortement avec les débats actuels sur les "1%", l'"oligarchie" et le "populisme" comme réaction à l'éloignement des élites.

Le mérite de Rothkopf est d'avoir mis des mots et une cartographie sur une intuition largement partagée : celle d'un décalage profond entre les lieux formels de la démocratie et les centres réels, opaques et mondialisés, où se prennent les décisions qui affectent la planète entière. 


Les démocraties contemporaines souffrent d'un déficit de délibération et d'un excès de délégation à des "experts" et institutions non élues. Davos est le symbole suprême de cette évolution, où les décisions qui façonnent notre avenir se prennent de plus en plus en dehors des parlements nationaux, dans des cénacles opaques où la légitimité démocratique est remplacée par la légitimité technocratique et financière...

Cette prolifération des institutions technocratiques non élues qui éclairent, justifient et parfois décident, forme ce que certains nomment l'« État profond » ou l'« État régulateur ».  L'infiltration de réseaux transnationaux comme celui de Davos dans ces structures est un élément clé de leur influence systémique.

 

1. L'Architecture de la Gouvernance Technocratique

Les formes de ces entités ...

- Agences indépendantes (Autorités administratives indépendantes en France, Independent agencies aux États-Unis) : concurrence, données, marchés financiers, etc.

- Conseils économiques, sociaux et environnementaux : instances consultatives où sont représentés les "corps intermédiaires" (patronat, syndicats, associations).

- Comités d'experts (task forces, commissions ad hoc) : créés pour une crise ou une réforme spécifique.

- Banques centrales : souvent indépendantes du pouvoir politique (BCE, FED).

 Cours de justice supranationales (CJUE, CEDH) et organismes de normalisation internationaux.

Leur justification officielle ..

- Expertise : besoin de compétences techniques supposées neutres.

- Stabilité : isoler certaines décisions (monétaires, réglementaires) des cycles électoraux.

- Dépolitisation : traiter des sujets "objectifs" en dehors des clivages partisans.

- Représentation des intérêts organisés : dialogue social structuré.

 

Plus les sociétés sont complexes (ou paraissent se complexifier, par non maîtrise ou par incompétence), plus elles délèguent à des experts non élus ; mais plus cette délégation est grande, plus la démocratie se vide de sa substance.

Les « Davosiens » ne conspirent pas dans l'ombre ; ils incarnent et reproduisent un système de gouvernance global où :

- La légitimité de l'expert (formé dans les mêmes écoles, passant par les mêmes réseaux) se substitue à la légitimité du citoyen.

- L'État n'est plus le cadre souverain de la décision collective, mais un nœud dans un réseau de pouvoir transnational où se mêlent intérêts privés et autorité publique.

- La dépolitisation est une stratégie de pouvoir : en présentant les choix comme techniques et incontournables, on désarme le débat démocratique.

Le défi démocratique du XXIe siècle serait donc de repolitiser ces choix et d'inventer de nouvelles formes de contrôle citoyen sur ces instances opaques qui gouvernent nos vies.

 

L'Union Européenne, archétype du système ...

- Commission européenne : membres non élus, souvent issus de réseaux d'influence, qui ont le monopole de l'initiative législative.

- Banque Centrale Européenne (BCE) : indépendante, son président (Mario Draghi, Christine Lagarde) est un pur produit des élites globales (Goldman Sachs, FMI).

- Processus décisionnel : le diplomate européen et les groupes d'experts (comitology) où le lobbying des multinationales est intense.

 

La France et ses « conseils » ...

Le Conseil d'analyse économique (CAE), le Conseil national du numérique, etc., peuplés de figures proches du monde des affaires et des cabinets de conseil.

Les hauts fonctionnaires formés à l'ENA ayant souvent effectué un passage dans la finance ou le conseil.

Les États-Unis et le « complexe réglementaire-lobbyiste » ...

La Securities and Exchange Commission (SEC) ou la Federal Reserve sont des viviers d'anciens et futurs banquiers.

Le phénomène du « capture réglementaire » est bien documenté : les régulateurs finissent par servir les intérêts des industries qu'ils surveillent.


Anand Giridharadas, "Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World "(2018)

Ancien journaliste pour The New York Times, The Atlantic, et chroniqueur pour Time, conférencier et commentateur régulier dans les médias sur les thèmes de la justice sociale, de la démocratie et du capitalisme, Anand Giridharadas (1981) a suscité un débat international avec son livre "Winners Take All". L'ouvrage est une critique virulente et solidement documentée de l'idéologie dominante au sein de l'élite mondiale, incarnée par des forums comme Davos, la Fondation Gates, les conférences TED ou les business schools.

Sa Thèse centrale : le "Changement qui ne change rien". Giridharadas démonte le récit hégémonique selon lequel les solutions aux grands problèmes (pauvreté, inégalités, changement climatique) viendraient des acteurs du système qui les a créés – milliardaires, grandes entreprises, fondations philanthropiques – et non d'un rééquilibrage du pouvoir par la politique, la fiscalité ou la régulation. 

Cette idéologie repose sur ce qu'il nomme la "MarketWorld" : une caste transpartisane et mondiale qui croit que les outils, la mentalité et les acteurs du capitalisme de marché peuvent résoudre tous les problèmes, sans remettre en cause les fondements du système qui les enrichit. La philanthropie moderne et les initiatives "socialement responsables" des entreprises servent souvent à perpétuer le statuquo, à légitimer le pouvoir des riches et à éviter une remise en cause du système. L'élite a dévoyé des mots comme "innovation", "impact", "durabilité", "changement de monde". Elle propose des "solutions" techniques et philanthropiques (micro-crédits, drones pour livrer des vaccins) tout en combattant activement les "réformes" structurelles (hausse des impôts, renforcement des syndicats, lois anti-monopoles) qui menaceraient sa position.

C'est un "système d'évacuation de la controverse" : Il transforme des questions de pouvoir (qui paie ? qui décide ?) en questions de générosité (qui donne ?).

L'Industrie du "Bien" et ses Courtiers (The Bridgers) : Giridharadas analyse tout un écosystème de "passeurs" – conférenciers TED, professeurs de business school éthique, consultants en "responsabilité sociale des entreprises" – dont le rôle est de jeter un pont moral entre l'élite et le sentiment d'injustice. Ils aident les gagnants du système à se sentir comme une partie de la solution, tout en protégeant le système lui-même. Ces courtiers dépolitisent la justice, la transformant en une quête d'"efficacité" et d'"impact" mesurable, évacuant ainsi les notions de lutte des classes, de pouvoir et de conflit.

La Neutralisation de la Critique : Toute critique fondamentale est immédiatement étiquetée comme "divisive", "idéologique" ou "régressive". Le discours dominant célèbre le "pragmatisme", les "partenariats public-privé" et la "collaboration", rendant toute opposition frontale à l'élite suspecte.

L'ascenseur émotionnel : Les conférences comme TED ou Davos utilisent un storytelling très efficace (récits personnels émouvants, espoir technologique) qui désarme la critique intellectuelle par l'émotion.

Giridharadas fournit la clé pour comprendre le soutien souvent inconscient des médias mainstream. Les médias dominants font partie du même écosystème social et idéologique. Leurs propriétaires, leurs annonceurs premium et une partie de leur lectorat cible appartiennent à la "MarketWorld". Ils partagent ses codes et ses présupposés. Le storytelling de l'"élite éclairée" (le milliardaire génial, le jeune entrepreneur social) est beaucoup plus vendeur, glamour et apolitique qu'une analyse aride des rapports de force, des structures fiscales ou du lobbying. Il fait rêver et ne trouble pas l'ordre établi.

Pour avoir des interviews exclusives avec les puissants, les médias cultivent des relations privilégiées avec eux. Cela crée une censure auto-imposée et une tendance à poser des questions sur les "solutions" plutôt que sur la responsabilité. Ils utilisent un vocabulaire centré sur l'"innovation disruptive", les "leaders d'opinion" et l'"impact", légitimant ainsi le cadre de pensée des élites qu'ils devraient questionner. En somme, les médias ne sont pas nécessairement corrompus ; ils sont culturellement et structurellement alignés avec le récit de Giridharadas. En couvrant Davos comme une grand-messe du "progrès", en interviewant les philanthropes comme des héros, ils participent à la "mascarade" en faisant passer la défense d'intérêts privés pour une croisade morale universelle.

S'il manque de nuances et d'alternatives, "Winners Take All" est l'antidote intellectuel essentiel à l'idéologie de Davos. Il fournit le vocabulaire et le cadre d'analyse pour décoder le langage apparemment généreux de l'élite et y voir une stratégie de conservation du pouvoir.


Chrystia Freeland, "Plutocrats: The Rise of the New Global Super-Rich and the Fall of Everyone Else" (2012)

Que devient une société où les gagnants vivent dans un autre monde que les autres ?

Chrystia Freeland est une observatrice privilégiée de la mondialisation financière, dont l'ouvrage "Plutocrats" offre un récit vivant et inquiétant de l'ascension des super-riches. Son travail se situe à la jonction du journalisme d'enquête, de l'analyse socio-économique et de l'avertissement politique. Son parcours ultérieur en fait un exemple rare d'une théoricienne des inégalités devenue décideuse politique. Correspondante pour le Financial Times à Moscou, Vienne et Londres, rédactrice en chef adjointe du Globe and Mail (Toronto), et collaboratrice au Washington Post et chroniqueuse pour Reuters, elle entama une carrière politique (Canada) et fut Ministre des Affaires étrangères (2017-2019) et Ministre des Finances (2020). Freeland, elle-même issue de ce monde, décrit de l'intérieur la formation d'une classe mondiale de "ploutocrates" qui ont plus en commun entre eux qu'avec leurs concitoyens. Si le livre date de 2012, et que depuis, des phénomènes comme la tech chinoise (Alibaba, Tencent) ou la guerre en Ukraine ont modifié la donne, Chrystia Freeland décrit une tendance qui s'est renforcée et accélérée depuis ..

 

Freeland a identifié un phénomène structurel majeur. La réalité a validé et amplifié sa thèse. Le clivage fondamental aujourd'hui est moins entre les nations qu'entre une "classe globale" hyper-mobile, financiarisée et interconnectée, et le reste de la population, qui reste ancrée dans des réalités nationales, avec des systèmes fiscaux et sociaux qui peinent à suivre cette évolution. Le point commun des super-riches n'est pas un passeport, mais leur capacité à naviguer et profiter d'un système économique mondialisé bien plus efficacement que les États ne peuvent le réguler....

 

Une nouvelle classe dominante… vraiment mondiale

 La caste des super-riches n'est plus le club fermé des vieilles familles industrielles américaines ou européennes. Elle s'est globalisée, intégrant massivement des "nouveaux riches" issus des économies émergentes. Ils viennent aussi de Chine, de Russie, d’Inde, du Moyen-Orient ou d’Amérique latine. Leur point commun n’est pas la nationalité, mais l’accès au capital, aux réseaux et à la mobilité internationale...

 

1. - Le Forbes Global Billionaires List montre une augmentation constante du nombre de milliardaires venant d'Asie-Pacifique, dépassant désormais souvent celui de l'Amérique du Nord. La Chine est le pays qui "produit" le plus de milliardaires au monde après les États-Unis. 

Les Secteurs clés ? Ces fortunes ne proviennent plus uniquement des ressources naturelles (pétrole russe, mines brésiliennes), mais de secteurs capitalistes globaux :

- Chine/Asie : Technologie (Jack Ma - Alibaba, Zhong Shanshan - Nongfu Spring), e-commerce, électronique.

- Inde : Technologie, télécoms, industries diversifiées (Mukesh Ambani - Reliance, Gautam Adani - infrastructures).

- Amérique Latine : Finance, télécoms, consommation de masse (Carlos Slim - América Móvil).

- Moyen-Orient : Pétrole/gaz bien sûr, mais aussi finance, logistique, et fonds souverains qui sont des acteurs majeurs de la finance globale.

Le visage du "plutocrate" est désormais aussi susceptible d'être chinois, indien ou brésilien qu'américain ou européen. Son point commun n'est pas une culture ou une nationalité, mais son positionnement dans l'économie mondiale.

 

2. - La vraie fracture ne sépare plus les nations, mais les "globaux" des "locaux". Les super-riches forment une communauté transnationale unie par des atouts identiques.

A. Accès au Capital (et à sa création)

- Capital financier globalisé : Ils ont accès aux marchés de capitaux internationaux (IPO à New York ou Hong Kong, financement par des fonds de capital-investissement américains, obligations en euros). Leur richesse est libellée en dollars ou en euros, pas seulement en roubles ou en pesos.

- Capital "d'opportunité" : Ils profitent de la financiarisation de l'économie (achat/vente d'actifs, LBO, marchés dérivés) plus que de l'économie productive traditionnelle. Ils maîtrisent les outils complexes qui font fructifier la richesse à une vitesse inédite.

- Capital politique (le "crony capitalism") : Dans de nombreux pays émergents (Russie post-soviétique, Chine des débuts, certains pays du Golfe), l'accès privilégié aux ressources de l'État (licences, contrats, privatisations) a été un accélérateur décisif. Freeland parle d'un "capitalisme de copinage" global.

- B. Accès aux Réseaux Transnationaux

Éducation : Les enfants de l'élite mondiale fréquentent les mêmes institutions : lycées internationaux, puis universités de l'Ivy League (Harvard, Stanford, Wharton), grandes écoles européennes (Oxford, Cambridge, HEC, LSE). C'est là que se forgent les réseaux personnels du futur.

- Écosystèmes professionnels : Ils évoluent dans les mêmes cercles : forums de Davos (World Economic Forum), conférences de Sun Valley, clubs d'investissement exclusifs, conseils d'administration de grandes multinationales.

- Interconnexion des affaires : Un magnat indien peut s'associer à un fonds singapourien pour racheter une entreprise anglaise, conseillé par une banque américaine et un cabinet d'avocats londonien. Leur réseau est leur système nerveux pour l'information et les opportunités.

C. Mobilité Internationale

- Mobilité physique : Résidences multiples (Londres, New York, Monaco, Dubaï), déplacements en jets privés, soins médicaux dans les meilleurs hôpitaux internationaux.

- Mobilité des actifs : Leur fortune est placée dans des juridictions opaques (Suisse, îles Caïmans, Delaware) via des trusts et des structures complexes, à l'abri des fiscalités nationales et des instabilités politiques.

- Mobilité identitaire (le "passporting") : Beaucoup possèdent plusieurs passeports (via des programmes de "citoyenneté par investissement") et peuvent déplacer leur résidence fiscale à volonté. Leur allégeance est à leur patrimoine, pas à un État-nation.

 

Depuis 2012, on observe, 

- Un Renforcement des barrières nationales : Les tensions géopolitiques (USA-Chine, sanctions contre la Russie) ont compartimenté une partie de l'élite. Un oligarque russe sanctionné est désormais exclu de nombreux réseaux occidentaux. La mondialisation des élites est moins fluide.

- La Montée en puissance de l'État : En Chine notamment, l'État a rappelé sa primauté sur certains milliardaires (affaire Jack Ma), montrant que l'accès au capital politique peut être réversible.

- La Tech comme ascenseur ultime : Le secteur technologique a créé une nouvelle génération de plutocrates (les "tech billionaires") dont la fortune et l'influence rivalisent avec les élites traditionnelles, tout en ayant parfois une culture et des réseaux distincts (Silicon Valley vs Wall Street/Londres).

 

Riches par le talent… mais surtout par le système

Contrairement aux vieilles aristocraties, ces plutocrates se présentent comme des méritocrates (finance, tech, entrepreneuriat). Freeland nuance fortement ce récit. Elle ne dit pas que les plutocrates sont sans talent ou sans mérite mais que leur récit méritocratique personnel est un mythe incomplet et souvent commode.

 

1. - Freeland souligne que cette génération a surfé sur une vague unique d'opportunités structurelles ..

- La Financiarisation et la Dérégulation : L'ère Reagan-Thatcher et ses suites (abolition du Glass-Steagall Act aux États-Unis, libéralisation des marchés financiers) ont créé un "Far West" financier. Les gains potentiels dans la finance (bonus, hedge funds, private equity) ont explosé de manière disproportionnée par rapport au reste de l'économie.

- La Mondialisation : L'ouverture des frontières a permis aux entreprises de produire où c'est moins cher (abaissant les coûts) et de vendre sur des marchés géants (maximisant les revenus), tout en affaiblissant le pouvoir de négociation des travailleurs nationaux. Les patrons d'entreprises globales ont capté une part immense de cette valeur créée.

- La Révolution Technologique : Elle a créé des "rendements d'échelle" quasi infinis et des effets de réseau (le gagnant rafle toute la mise, comme avec Google ou Facebook). Le talent d'un fondateur est démultiplié par une dynamique de marché qui conduit à des monopoles ou oligopoles naturels extrêmement lucratifs.

 

2. Le Capitalisme de "Copinage" (Crony Capitalism)

C'est un point crucial, surtout pour les fortunes des économies émergentes (Russie, Chine, etc.).

- Accès aux Biens Publics et aux Ressources de l'État : De nombreuses fortunes colossales proviennent de la privatisation à bas prix d'actifs nationaux (pétrole, mines, télécoms en Russie dans les années 1990), de l'obtention de licences exclusives, ou de marchés publics opaques.

- Accaparement Réglementaire : Les plus riches utilisent leur influence pour modeler les lois et règlements à leur avantage (allègements fiscaux, assouplissement des règles financières, affaiblissement des lois antitrust), créant ainsi un terrain de jeu biaisé en leur faveur.

 

3. L'Effet de Réseau et l'Accès au Capital Social (et non pas seulement financier)

- L'Éducation d'Élite comme Passerelle : Seuls ceux qui ont accès aux meilleures universités (souvent grâce à un capital économique et culturel préexistant) entrent dans le cercle des futurs dirigeants de fonds d'investissement, de grands cabinets d'avocats ou de la tech. Ce n'est pas qu'une question de mérite individuel, mais d'accès à des institutions qui fonctionnent comme des clubs.

- La Circulation entre les Sphères : Freeland décrit une "boucle de rétroaction vertueuse" pour l'élite : les anciens de Goldman Sachs deviennent ministres des Finances, rédigent des lois favorables à Wall Street, puis retournent dans le privé pour en profiter. Le talent est ici moins important que l'appartenance au réseau.

 

4. Le "Mérite" Défini par le Marché… Et Ses Défaillances

Freeland interroge la définition même du mérite dans ce système.

- Les Récompenses Sont-elles Proportionnelles à la Contribution Sociale ? Un trader qui gagne des milliards en spéculant sur les produits dérivés crée-t-il plus de valeur pour la société qu'un chercheur contre le cancer ou qu'un enseignant exceptionnel ? Le système actuel récompense financièrement certains talents (financiers, technologiques) de façon extravagante, et en ignore d'autres tout aussi essentiels.

- L'Effet "Winner-Takes-All" (Le Vainqueur Emporte Tout) : Dans un marché globalisé et numérisé, le meilleur (ou le plus chanceux) dans un domaine peut capter une part énorme des revenus. La différence de talent entre le 1er et le 100ème est souvent minime, mais l'écart de rémunération est astronomique. Ce n'est pas une méritocratie linéaire, mais une loterie extrême où le système amplifie démesurément les gains des gagnants.

 

La « sécession » des riches ...

Un point central du livre et l'un des plus inquiétants : les ultra-riches se détachent progressivement du reste de la société. Chrystia Freeland décrit ainsi non pas une simple inégalité économique, mais un véritable processus de « sécession » ou de « découplage » (decoupling) de l'ultra-richesse par rapport au reste de la société et à l'État-nation. Cette sécession est à la fois physique, sociale, fiscale et politique, et elle corrode le contrat social traditionnel.  

Cette analyse rejoint celles d'autres penseurs comme le géographe Christophe Guilluy sur la « France périphérique » ou le politologue américain Robert Putnam sur l'effritement de la communauté...

 

Christophe Guilluy (Géographe français),"La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires" (2014)

Ses travaux, basés sur des cartographies fines des données socio-économiques, décrivent une fracture spatiale et sociale en France (et dans les pays occidentaux) qui est le reflet direct de la mondialisation des élites et du décrochage des classes populaires.

Il oppose la « France métropolitaine » (les grandes villes globalisées, attractives pour les cadres et les riches, où se concentrent la richesse et les investissements) à la « France périphérique » (les petites villes, les zones rurales, les anciens bassins industriels, où vivent les classes populaires et moyennes précarisées). Les « gagnants » de la mondialisation (les élites urbaines et cosmopolites) se sont éloignés, géographiquement et socialement, des « perdants », créant une crise du « vivre-ensemble ». C'est une forme de sécession territoriale et économique.

Autres ouvrages clés développant cette idée : "Le Crépuscule de la France d'en haut" (2016), "No Society : La fin de la classe moyenne occidentale" (2018)

 

Robert D. Putnam (Politologue américain) célèbre pour ses travaux sur le capital social, c'est-à-dire les réseaux de relations, la confiance et les normes de réciprocité qui permettent à une société de fonctionner : "Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community" (2000). 

Thèse centrale : Depuis les années 1960, le capital social américain s'effrite (moins d'engagement associatif, civique, religieux ; moins de confiance interpersonnelle ; isolement croissant symbolisé par l'image de personnes qui jouent seules au bowling – "bowling alone"). Cela affaiblit la démocratie et la cohésion sociale.

Ouvrage plus récent et plus directement lié à la question des inégalités ...

 

"Our Kids: The American Dream in Crisis" (2015)

Putnam y analyse comment le fossé grandissant entre riches et pauvres se traduit par un écart béant dans les opportunités offertes aux enfants. Les familles aisées investissent massivement dans l'éducation, les activités extra-scolaires et le soutien affectif de leurs enfants, tandis que les familles pauvres, souvent structurellement instables, ne le peuvent pas. Il décrit ainsi la fin de l'expérience commune et de la mobilité sociale, c'est-à-dire l'effritement de la communauté nationale au profit de destins séparés et héréditaires.

 

Les Quatre Piliers de la Sécession selon Chrystia Freeland  ...

1. - Sécession Éducative et Sociale :

- Écoles : Les enfants des élites globales ne fréquentent plus les écoles publiques nationales, mais des écoles internationales privées (type International Baccalaureate) ou des pensionnats d'élite (Suisse, Angleterre), puis les universités de l'Ivy League. Ils forment leurs réseaux entre eux, dans un espace dénationalisé.

- Habitat et loisirs : Ils vivent dans des enclaves résidentielles sécurisées (gated communities), fréquentent des clubs privés, des stations balnéaires exclusives et voyagent en jets privés. Leur quotidien n'a plus de points de contact avec celui des classes moyennes.

2. - Sécession Fiscale et des Services Publics :

- Optimisation fiscale agressive : Grâce à des armées de conseillers, ils placent leurs actifs dans des paradis fiscaux, utilisent des trusts opaques et des montages juridiques complexes pour échapper à l'impôt dans leur pays de résidence ou d'origine. Leur richesse est globale, mais leur contribution fiscale est minimale ou localisée dans des juridictions complaisantes.

- Substitution des services publics : Ils n'ont pas besoin (ou perçoivent comme médiocres) les services publics universels. Ils se paient : Sécurité privée (au lieu de compter sur la police publique), Écoles et universités privées (au lieu de l'éducation publique), Systèmes de santé privés de premier rang mondial (au lieu des hôpitaux publics), Transports privés (jets, hélicoptères, voitures avec chauffeur) (au lieu des infrastructures de transport public).

3. - Sécession Politique et d'Influence :

- Influence disproportionnée : Par le financement des campagnes électorales, des think tanks, des lobbys et des médias, ils façonnent directement l'agenda politique et les lois, souvent en faveur de la dérégulation et de la réduction des impôts pour les plus riches.

- Accaparement de l'État régulateur : Le phénomène du "revolving door" (portes tournantes) assure que les régulateurs et hommes politiques viennent souvent du monde de la finance ou de la tech, et y retournent ensuite. L'État est de moins en moins perçu comme un arbitre neutre, mais comme un instrument potentiel.

4. - Sécession Identitaire et de Loyauté :

- Citoyens du Monde (mais seulement pour eux) : Leur allégeance première n'est plus à un pays, mais à leur patrimoine et à leur réseau. Ils sont les véritables « passagers clandestins globaux » (free riders) : ils profitent de la stabilité, des infrastructures et des marchés ouverts offerts par les États puissants (notamment occidentaux), sans en supporter pleinement le coût par l'impôt.

- La Rupture du Contrat Social : « L'Intérêt à Financer »

C'est ici que la thèse de Freeland rejoint les pires craintes des philosophes politiques. Le contrat social classique (théorisé par Rousseau, incarné par l'État-providence) repose sur une solidarité de fait et un intérêt mutuel : même les riches ont intérêt à payer des impôts pour financer la police qui protège leurs biens, les écoles qui forment leurs futurs employés, les routes qui transportent leurs marchandises, et la stabilité sociale qui évite la révolte.

En se « sécessionnant », les ultra-riches brisent ce lien d'intérêt mutuel.

Leur raisonnement (souvent inconscient, parfois explicite) devient : « Pourquoi paierais-je des impôts élevés pour des écoles publiques que mes enfants ne fréquenteront jamais ? » / « Pourquoi financerais-je un système de santé public alors que je vais me faire soigner à la Mayo Clinic ? » / « Pourquoi soutenir des transports en commun que je n'utiliserai pas ? »

Le risque est l'émergence d'une « société à deux vitesses » (dual society) :

- Une aristocratie financière globale vivant dans un écosystème privé, haut de gamme et transnational.

- Une majorité de la population dépendante de services publics sous-financés et en déclin, car la base fiscale s'érode avec l'évasion des plus riches et les coupes budgétaires qu'ils influencent.

Conséquence Ultime : La Légitimité Même de la Démocratie en Question. Freeland alerte sur le fait que cette sécession ne menace pas seulement la cohésion sociale, mais la légitimité de la démocratie libérale. Si les citoyens perçoivent que les règles sont truquées en faveur d'une petite élite qui ne partage plus leur destin, le consentement à être gouverné et à payer l'impôt s'effrite. Cela nourrit le populisme, la défiance et l'instabilité politique des deux côtés de l'échiquier (extrême-droite et extrême-gauche).

 

Une inégalité qui menace la démocratie ...

Freeland insiste sur le danger politique : elle ne prédit pas un effondrement certain, mais  identifie des tendances lourdes et historiquement dangereuses. Elle rappelle que les périodes de concentration extrême des richesses (le Gilded Age à la fin du XIXe siècle, les années 1920) ont souvent précédé des secousses politiques majeures (Progressisme, Grande Dépression, montée des totalitarismes)...

 

1. - Les "plutocrates" ne sont pas de simples citoyens riches ; ils sont des acteurs politiques de premier plan...

- Financement de la vie politique : Ils sont les principaux contributeurs aux campagnes électorales, notamment aux États-Unis depuis l'arrêt Citizens United (2010) qui a ouvert les vannes aux financements illimités. Cela leur donne un accès direct et une influence démesurée sur les élus.

- Lobbying et "portes tournantes" : Ils financent des armées de lobbyistes pour défendre leurs intérêts sectoriels (réductions fiscales, dérégulation). Les experts qui rédigent les lois viennent souvent de leurs entreprises et y retournent ensuite (revolving door), créant une capture réglementaire.

- Contrôle du récit public : Par l'acquisition de médias ou le financement de think tanks, ils influencent l'opinion publique et le cadre idéologique dominant (en promouvant par exemple le récit méritocratique pur ou la nécessité absolue des baisses d'impôts pour les plus riches).

Résultat : Les règles du jeu économique (fiscales, réglementaires) sont de plus en plus façonnées par et pour les plus riches, cristallisant et accentuant les inégalités initiales. La démocratie cesse d'être un système où les voix sont égales pour devenir un système où les portefeuilles ont plus de poids que les bulletins de vote.

 

2. L'Érosion de la Classe Moyenne, Pilier de la Démocratie

Freeland reprend ici un consensus des sciences politiques, remontant à Aristote et renforcé par l'histoire du XXe siècle : une classe moyenne large et solide est le meilleur rempart contre l'extrémisme. 

- Effritement économique : La mondialisation et la financiarisation, couplées aux politiques favorables aux hauts revenus, ont compressé les salaires moyens, précarisé les emplois et rendu l'accès à des biens fondamentaux (logement, éducation de qualité) plus difficile. La promesse de mobilité sociale s'efface.

- Conséquences politiques : Une classe moyenne appauvrie et anxieuse devient méfiante envers les institutions qu'elle estime truquées. Elle est plus réceptive aux discours populistes, qu'ils viennent de la droite (nationalisme xénophobe, rejet des élites "cosmopolites") ou de la gauche (anti-capitalisme radical). Le centre, lieu du compromis démocratique, s'effondre.

- Fin de l'Intérêt Commun : Historiquement, la classe moyenne avait un intérêt objectif à soutenir des services publics de qualité (écoles, hôpitaux, infrastructures) et un État de droit stable. En se désintégrant, cette demande sociale pour des biens publics universels faiblit, laissant le champ libre à un modèle de société "à deux vitesses".

 

3. Le Cercle Vicieux du Ressentiment et de l'Instabilité

Freeland décrit une réaction en chaîne dangereuse : les inégalités extrêmes génèrent un profond ressentiment dans la population. Ce ressentiment est exploité par des démagogues qui, une fois au pouvoir, démantèlent souvent les garde-fous démocratiques (indépendance de la justice, liberté de la presse, contre-pouvoirs) pour conserver le pouvoir et protéger les intérêts de leurs soutiens oligarchiques. L'affaiblissement des institutions démocratiques permet une nouvelle vague de captation de la richesse par les proches du pouvoir (capitalisme de connivence), aggravant encore les inégalités. Ce cycle mine la légitimité même du système aux yeux des citoyens, pouvant mener à des crises constitutionnelles, des violences politiques ou une apathie civique généralisée.

 

Le mythe du « ruissellement » mis à mal ...

La démolition du "ruissellement" (trickle-down economics, l’idée selon laquelle l’enrichissement des plus riches bénéficierait automatiquement à tous) est l'un des piliers du livre. Freeland démontre, données à l'appui, que cette théorie – qui postule que les gains des plus riches finissent par bénéficier à tous via l'investissement, la création d'emplois et la consommation – ne fonctionne pas dans le capitalisme hyper-financiarisé et globalisé du 21e siècle.

 

 1. Un accaparement disproportionné des Gains de la Croissance

- Les chiffres sont sans appel : Freeland cite des données montrant que depuis les années 1980, une part écrasante de la croissance des revenus s'est concentrée dans le centile supérieur (les 1% les plus riches), et surtout dans le millime supérieur (les 0,1%). Par exemple, aux États-Unis, plus de 50% de la croissance totale des revenus entre 1993 et 2015 est allée aux 1% les plus riches.

- Découplage productivité/salaires : Alors que la productivité des travailleurs a continué à augmenter grâce à la technologie, la rémunération du travail médian a stagné en termes réels (ajustés de l'inflation). Les fruits du progrès technique et de la croissance ont été captés majoritairement par le capital (profits, dividendes, plus-values) et les très hauts salaires (dirigeants, stars de la finance/tech), et non par la masse salariale.

 

2. L'Investissement Productif en Panne : Le Capital ne "Ruisselle" Plus

- L'argument clé du ruissellement est que les riches réinvestissent leurs gains. Freeland montre que ce réinvestissement ne prend plus les formes bénéfiques à la collectivité :

- Finance vs. Économie Réelle : Une part énorme des profits et des surplus financiers est recyclée dans la spéculation financière (rachats d'actions, produits dérivés, fusions-acquisitions) qui enrichit les actionnaires et les gestionnaires de fonds, mais ne crée pas d'emplois ni d'usines nouvelles. Les rachats d'actions (share buybacks), par exemple, servent à augmenter artificiellement le cours pour les actionnaires existants, pas à développer l'entreprise.

- L'Épargne Stérile des Super-Riches : Une grande partie de leur richesse est placée dans des actifs patrimoniaux non productifs (œuvres d'art, immobilier de luxe, bijoux) ou dans des paradis fiscaux, où elle ne génère aucune activité économique locale.

- La Mondialisation des Chaînes de Valeur : Quand un milliardaire de la tech ou de l'industrie fait des profits, il ne les investit pas nécessairement dans une usine dans son pays d'origine, mais là où les coûts sont les plus bas et les profits les plus élevés (délocalisations, centres de profit offshore). Le bénéfice pour sa communauté nationale est donc indirect et faible.

 

3. L'Ascenseur Social ne fonctionne plus, la Mobilité en panne

C'est l'argument le plus puissant contre le ruissellement. Si la théorie était vraie, on observerait une mobilité sociale vigoureuse. Or, Freeland constate le phénomène inverse :

- Rigidification des positions : Les pays anglo-saxons, champions des politiques d'offre (supply-side economics) censées favoriser le ruissellement, sont aussi ceux où la mobilité intergénérationnelle est la plus faible (notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni). Le lieu de naissance et le revenu des parents sont devenus des prédicteurs très forts du destin économique.

- L'Héritage du 21e siècle : La richesse extrême permet aux "plutocrates" d'acheter à leurs enfants les atouts décisifs que le simple "mérite" ne peut plus concurrencer : écoles ultra-selectives, stages prestigieux, réseau professionnel, apport pour l'accession à la propriété, capital de départ pour entreprendre. On assiste au retour d'une aristocratie de fait.

- L'Effondrement des Institutions qui Font le "Niveau" : Le désinvestissement dans les services publics (éducation, santé, formation), souvent promu par la même idéologie qui prône les baisses d'impôts pour les riches, prive précisément les plus modestes des outils de leur mobilité. Le ruissellement supposé est asphyxié à la source.

 

Freeland remplace le mythe du ruissellement par une analyse plus sombre : nous vivons dans une économie de type « Le Vainqueur Remplit Tout » (Winner-Takes-All).

- Les gagnants (les super-riches, les entreprises superstars) captent des rentes disproportionnées grâce aux effets de réseau, à la financiarisation et à la mondialisation.

- Les perdants (la classe moyenne et les travailleurs peu qualifiés) font face à la stagnation salariale, à la précarité et à la fermeture des opportunités.

- Il n'y a pas de mécanisme automatique de redistribution ou de diffusion dans ce système. Au contraire, le pouvoir économique accru des gagnants leur permet de modifier les règles (fiscales, réglementaires) pour concentrer encore plus les gains, créant un cercle vicieux.

Freeland prouve que la réalité des 40 dernières années a invalidé la théorie du ruissellement. La richesse ne s'écoule plus vers le bas ; elle s'accumule au sommet et s'y transmet dynastiquement. Ce constat fait de l'inégalité non pas un mal transitoire, mais une caractéristique structurelle et dangereuse du capitalisme contemporain, qui nécessite une intervention politique délibérée pour être corrigée.


"The other Davos summit : the globalization of resistance to the world economic system", edited by François Houtart and François Polet (2001)

Publié en 2001, au sommet du mouvement altermondialiste (marqué par les grandes manifestations de Seattle en 1999, de Gênes en 2001, et la création du Forum Social Mondial à Porto Alegre la même année), ce livre se présente comme une analyse et un manifeste. Il documente et théorise le contre-sommet organisé à Davos en janvier 1999, parallèlement au Forum Économique Mondial (WEF). Cet "autre Davos" symbolise la cristallisation d'une résistance internationale, diverse mais convergente, contre la mondialisation néolibérale et ses institutions (FMI, Banque mondiale, OMC).  L'ouvrage, issu de milieux intellectuels de gauche et altermondialistes (le CETRI - Centre Tricontinental), a un double objectif : 1) rendre compte de la parole et des analyses des acteurs de cette résistance (syndicats, mouvements paysans, féministes, écologistes, ONG du Sud) ; 2) offrir une critique systémique cohérente du "nouvel ordre mondial" économique.

Publié avant le 11 septembre 2001, la crise financière de 2008, l'essor des BRICS et la montée des populismes de droite nationalistes, l'ouvrage reflète l'optimisme d'une certaine période. La suite de l'histoire a montré la fragmentation et la recomplexification des résistances, ainsi que l'adaptation du système néolibéral. L'ouvrage tend à présenter la "globalisation des résistances" comme plus unifiée et cohérente qu'elle ne l'était en réalité. Les tensions profondes (entre logiques syndicales traditionnelles et mouvements autonomes, entre perspectives réformistes et révolutionnaires, entre priorités écologiques et sociales) sont sous-estimées au profit d'un récit de convergence.

Le livre s'articule autour de plusieurs axes critiques :

Une dénonciation de la "globalisation néolibérale" comme système-monde :

Les auteurs analysent cette globalisation comme un projet politique et idéologique visant à soumettre l'ensemble des activités humaines (sociales, culturelles, environnementales) à la logique du marché et de l'accumulation du capital. Elle est incarnée par les politiques d'ajustement structurel, la dérégulation financière, et les accords commerciaux favorisant les multinationales.

L'exploration des "résistances" plurielles :

Une grande partie du livre est consacrée à cartographier les différents foyers de contestation. L'accent est mis sur :

- Les résistances du Sud global : Luttes paysannes pour la souveraineté alimentaire, mouvements indigènes contre l'exploitation des ressources, mobilisations urbaines contre la vie chère.

- Les résistances ouvrières et syndicales face à la précarisation et à la mise en concurrence internationale des travailleurs.

- Les mouvements féministes critiquant l'économie néolibérale comme productrice d'inégalités de genre.

- Les luttes pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde.

- La défense des biens communs (eau, forêts, savoirs) contre leur marchandisation.

- La recherche d'une alternative systémique : "l'alternative du social" : Au-delà de la critique, les contributeurs plaident pour un nouveau paradigme centré sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux, la reconnaissance des droits sociaux et culturels, la démocratie participative et la soutenabilité écologique. L'idée d'une "démondialisation" ou d'une ré-encastrement de l'économie dans le social est sous-jacente.

- L'appel à la convergence des luttes ("globalisation des résistances") : L'ouvrage insiste sur la nécessité et l'émergence d'une alliance stratégique entre mouvements sociaux du Nord et du Sud, transcendant les spécificités sectorielles pour construire un front commun contre le système. L'"autre Davos" en est l'illustration symbolique.

Le livre offre un instantané précieux de la pensée altermondialiste à son apogée, synthétisant des analyses issues de terrains de lutte variés. Si l'appel à des alternatives est fort, les modalités pratiques de transition, les institutions de gouvernance mondiale alternatives à l'OMC ou au FMI, et les stratégies politiques réalistes pour les mettre en place restent floues ou très générales ("plus de démocratie", "régulation").


Owen Jones, "The Establishment: And How They Get Away With It" (2014)

Owen Jones (1984) est un journaliste, essayiste et militant de gauche britannique, chroniqueur pour The Guardian et  commentateur politique régulier sur les chaînes de télévision britanniques (Channel 4, BBC).. Il est l'une des voix les plus médiatisées de la gauche radicale au Royaume-Uni, critique féroce du néolibéralisme, de l'austérité et du New Labour (Blair). Son livre "The Establishment: And How They Get Away With It" (2014) est une critique virulente des structures de pouvoir britanniques. Il analyse le "cercle de la complicité" au Royaume-Uni (mais applicable ailleurs) : l'entrelacement des mondes politique, médiatique, financier et des affaires. Il montre comment une "classe dirigeante" diffuse une idéologie justifiant son pouvoir et ses privilèges, rendant les alternatives impensables.

 

1. - Jones définit "l'Establishment" non pas comme un groupe secret, mais comme un réseau ouvert et interconnecté de puissants qui défendent les intérêts d'une élite minoritaire et perpétuent un consensus néolibéral. Cet Establishment, selon lui, a survécu et s'est renforcé après la crise financière de 2008.

Les piliers de l'Establishment (selon Jones) :

- Le monde financier de la City : Le cœur du pouvoir économique, dont les intérêts dictent la politique économique.

- Les médias : Détenus par des milliardaires (comme Rupert Murdoch) qui façonnent l'opinion pour servir un agenda pro-marché et pro-élite.

- Les partis politiques (surtout la direction du Parti conservateur et le New Labour) : Inféodés aux intérêts des donateurs riches et des lobbyistes.

- Le monde des affaires et des lobbyistes : Réseaux d'influence qui font passer l'intérêt corporatif avant l'intérêt général.

- La police et l'appareil sécuritaire : Utilisés pour réprimer les mouvements de protestation (comme les manifestations étudiantes de 2010).

 

2. - Mécanismes de reproduction du pouvoir (Comment "ils s'en sortent")

- La "porte tournante" : Circulation des élites entre postes ministériels, banques, cabinets de conseil et médias.

- Le financement des partis politiques : Dépendance envers les dons des grandes entreprises et des riches individus.

- Le contrôle du récit médiatique : Détournement du langage (ex. : l'austérité présentée comme "nécessaire", les protestataires étiquetés comme "perturbateurs").

- La marginalisation des alternatives : Les idées radicales (taxation forte, nationalisations) sont exclues du débat légitime par l'Establishment médiatique et politique.

- La cooptation des critiques : Récupération d'un langage de réforme superficielle pour éviter un changement profond.

 

3. - Owen Jones montre que l'Establishment britannique n'a pas été démantelé par l'ère Thatcher mais reconfiguré et renforcé à travers un processus d'adaptation idéologique et institutionnelle qui a permis de neutraliser les contestations.  

- Avant Thatcher : L'Establishment était une vieille élite conservatrice, parfois paternaliste, qui tolérait un certain compromis social (État-providence, syndicats puissants).

- Thatcher a orchestré une révolution néolibérale qui a détruit les contre-pouvoirs (écrasement des syndicats, désindustrialisation), privatisé les biens publics (logement social, énergie, transports), créant de nouvelles fortunes, financiarisé l'économie en libérant la City de toute régulation. Résultat : L'Establishment n'a pas disparu, il s'est rénové en intégrant les nouveaux riches (financiers, entrepreneurs) et en adoptant une idéologie de marché radicale.

- L'intégration du New Labour (Blairisme), la neutralisation par absorption

C'est le point central de la thèse de Jones. Le Parti travailliste, traditionnel vecteur de contestation sociale, a été accapré par une nouvelle élite pro-marché. Tony Blair et Gordon Brown ont accepté l'héritage thatchérien (dérégulation, faible imposition des riches), cultivé les liens avec la City et les médias de Murdoch, et adopté le langage de la "modernisation" pour justifier des politiques néolibérales (PPP, austérité light). Conséquence : La contestation politique a été désamorcée. Le choix électoral est devenu entre un "néolibéralisme pur" (Conservateurs) et un "néolibéralisme à visage humain" (New Labour). Les alternatives radicales ont été évincées du débat.

4. - Les médias dominants (y compris la BBC) ont internalisé les cadres idéologiques thatchéro-blairistes : promotion du discours sur "l'efficacité du marché", la "nécessité de l'austérité", marginalisation des voix critiques (syndicalistes, intellectuels de gauche). Les think tanks (comme Demos, initialement de centre-gauche) et certaines ONG se sont professionnalisés et ont adopté le langage du marché pour rester "crédibles" auprès du pouvoir.

5. - L'Establishment a développé une capacité à récupérer et vider de leur substance les contestations. Exemple de l'environnement : Le discours sur le "capitalisme vert" et la "croissance durable" permet aux grandes entreprises de paraître progressistes sans remettre en cause la logique de profit. - Exemple des droits sociaux : Une rhétorique "inclusive" (diversité, égalité des chances) est promue par les entreprises pour masquer l'aggravation des inégalités économiques. - Le Mécanisme : Transformer les revendications structurelles (justice fiscale, droits des travailleurs) en problèmes individuels à résoudre par la "responsabilité personnelle" ou la philanthropie.

 6. -  La gestion de la crise de 2008 : l'apogée de la résilience

La crise financière aurait dû être une occasion de remise en cause du pouvoir de la City et des dogmes néolibéraux. Au contraire, l'Establishment a réussi à faire payer la crise au public (austérité, coupes budgétaires), sauver les banques sans contrepartie (nationalisations temporaires sans contrôle), relégitimer le système en quelques années, en présentant l'austérité comme "inévitable". Ainsi, malgré une crise provoquée par la finance, ce sont les banquiers qui ont été protégés et les services publics qui ont été sacrifiés.

7. -  La marginalisation des nouvelles contestations (après 2010)

Jones analyse comment l'Establishment a réagi aux nouveaux mouvements, 

- Mouvements de protestation (comme les manifestations étudiantes de 2010 contre la hausse des frais universitaires) ont été criminalisés par un discours médiatique les présentant comme "violents" ou "irresponsables".

- Populisme de droite (UKIP) a été partiellement récupéré par les Conservateurs (référendum sur le Brexit) pour détourner la colère populaire vers l'immigration plutôt que vers les élites économiques.

- Les figures de la gauche radicale (comme Jeremy Corbyn) ont été systématiquement diabolisées par la presse dominante.

8. L'idéologie comme ciment : le "There is no alternative" (TINA)

L'arme ultime de l'Establishment, selon Jones, est d'avoir installé l'idée que le néolibéralisme est la seule option possible. Cette idéologie est défendue par un réseau dense : politiciens, éditorialistes, chefs d'entreprise, universitaires "experts". Les crises (financière, écologique, sociale) sont présentées comme nécessitant plus de marché, pas moins. Les alternatives (nationalisations, contrôle des capitaux, impôt fortement progressif) sont ridiculisées comme "dépassées" ou "dangereuses".

 

Conclusion de Jones : un Establishment plus fort que jamais ...

La thèse finale est que l'Establishment n'est pas un vestige du passé, mais un système dynamique qui s'est transformé en passant d'une élite aristocratique à une oligarchie financiarisée; a absorbé ses opposants politiques (via le New Labour); a neutralisé les contestations en récupérant leur langage et en contrôlant le débat public; et a survécu à sa propre crise (2008) en faisant payer les plus vulnérables.

Cette analyse explique, selon Jones, pourquoi les inégalités ont continué à croître même après la crise et pourquoi la colère populaire a été canalisée vers des cibles secondaires (immigrants, "assistés") plutôt que vers les véritables centres de pouvoir. L'ouvrage est donc un appel à reconstruire des contre-pouvoirs indépendants (syndicats, médias alternatifs, mouvements sociaux) capables de défier cet Establishment rénové.

Autre ouvrage important ..

- "Chavs: The Demonization of the Working Class" (2011) : Analyse du mépris médiatique et politique envers la classe ouvrière britannique. De Vicky Pollard dans Little Britain à la diabolisation de Jade Goody, les médias et les politiciens rejettent comme irresponsable, criminelle et ignorante une vaste frange défavorisée de la société dont les membres sont désormais stéréotypés par un mot empreint de haine : « chavs ». Dans cette enquête novatrice, Owen Jones explore comment la classe ouvrière est passée de « salt of the earth » à « scum of the earth ». Exposant l'ignorance et les préjugés qui sont au cœur de la caricature des chavs, fondée sur l'obsession inépuisable des médias pour une sous-classe blanche indigente, il dépeint une réalité bien plus complexe....


Wolfgang Streeck est un sociologue et économiste politique allemand, ancien directeur de l'Institut Max Planck pour l'étude des sociétés à Cologne. Il est une figure majeure de la pensée néo-marxiste/évolutionniste et un critique acéré du capitalisme financiarisé contemporain, de la démocratie libérale et de l'intégration européenne. Son style est polémique, érudit et profondément pessimiste. Il décrit un capitalisme qui a vaincu ses ennemis externes (le communisme) mais qui, en se libérant de toutes contraintes (démocratiques, nationales, fiscales), est en train de s'autodétruire, entraînant dans sa chute la démocratie libérale et la stabilité sociale, sans qu'une alternative organisée n'émerge ...

 

"How Will Capitalism End?" (2020 - recueil d'essais)

Le titre est provocateur : Streeck ne prédit pas un effondrement révolutionnaire soudain, mais une lente et longue décomposition due à ses contradictions internes devenues ingérables. Il affirme que le monde est sur le point de changer. Le mariage entre la démocratie et le capitalisme, deux partenaires mal assortis réunis dans l'ombre de la Seconde Guerre mondiale, touche à sa fin. Les institutions réglementaires qui limitaient autrefois les excès du secteur financier se sont effondrées et, après la victoire finale du capitalisme à la fin de la guerre froide, aucune instance politique n'est capable de mettre fin à la libéralisation des marchés. Notre monde est désormais caractérisé par une croissance en déclin, un régime oligarchique, un espace public en rétrécissement, une corruption institutionnelle et une anarchie internationale, et aucun remède à ces maux n'est en vue.

1. - Les Cinq « Disorders » (Troubles) Mortels - Streeck identifie cinq tendances qui se renforcent mutuellement ..

- Stagnation séculaire : La croissance tendancielle s'affaiblit malgré les bulles financières.

- Redistribution oligarchique : Les inégalités explosent, le capital capture une part toujours plus grande du revenu national (écho à Piketty et Freeland).

- Corruption systémique : L'emprise du capital financier sur la politique sape la légitimité des États (lobbying, « revolving doors », capture réglementaire).

- Anarchie globale : La fuite des capitaux et l'évasion fiscale privent les États de leur base fiscale, les rendant incapables de gérer les crises.

- Désétatisation (De-staatlichung) : L'État, vidé de ses ressources et de sa souveraineté, se retire de la régulation économique et de la protection sociale.

2. - La Fin de la Cohabitation Capitalisme-Démocratie 

Sa thèse fondamentale est que l'alliance post-1945 entre capitalisme démocratique et État-providence est rompue. Le capital, désormais libéré des contraintes nationales par la mondialisation, n'a plus besoin de faire des compromis avec la démocratie. Il domine un État devenu « État de la consolidation » (consolidation state), dont le seul rôle est d'imposer l'austérité aux citoyens pour rassurer les marchés.

3. - Scénario d'avenir : Il anticipe une succession de crises de plus en plus graves (financières, sociales, politiques, écologiques), sans révolution ni alternative claire, menant à un « âge des entrailles » (interregnum) de désordre et d'incertitude.

 

"Taking Back Control? States and State Systems After Globalism" (2024)

Reprendre le contrôle ? Les États et les systèmes étatiques après la mondialisation - L'ère de l'hypermondialisation, autrefois saluée comme la « fin de l'histoire », a été caractérisée par une expansion capitaliste sans limites. La révolution néolibérale a donné naissance à une politique d'échelle visant à la centralisation et à l'unification des États et à la gouvernance mondiale, ou, en Europe, au remplacement de l'État-nation par un super-État supranational, l'Union européenne. 

Le « nouvel ordre mondial » proclamé par les États-Unis au lendemain de l'effondrement de l'Union soviétique s'est avéré ingouvernable par des moyens démocratiques. Il a plutôt été gouverné par une combinaison de technocratie et de mercatocratie, échouant de manière spectaculaire à assurer la stabilité politique, la légitimité sociale et la paix internationale. Marquée par une série de crises économiques et institutionnelles, l'hyperglobalisation a donné naissance à divers types de contre-mouvements politiques qui se sont rebellés contre le transfert ascendant de l'autorité étatique et ont finalement mis fin à celui-ci. 

Cet ouvrage analyse le bras de fer actuel entre les forces du mondialisme et de la démocratie, de la centralisation et de la décentralisation, de l'unification et de la différenciation des États et des systèmes étatiques, et la manière dont elles sont liées à l'avancée du capitalisme mondial et aux perspectives de sa régulation sociale et démocratique. Explorant la possibilité pour les États et les sociétés qu'ils gouvernent de reprendre le contrôle de leur destin collectif, cet ouvrage tente de renouveler la théorie de l'État en économie politique.  

1. - Le Retour de la Souveraineté (mais sous quelle forme ?) : Streeck analyse la réaction contre l'« hyperglobalisation » (Brexit, Trump, montée des nationalismes) comme une tentative désespérée et souvent régressive de « reprendre le contrôle ». Cependant, il est sceptique : les États sont trop affaiblis structurellement pour retrouver une souveraineté économique réelle.

2. - Il voit dans l'UE, le FMI ou l'OMC des instruments ayant accéléré la dépossession démocratique et la marchandisation de la vie. La « reprise de contrôle » est un conflit entre une souveraineté démocratique populaire (revendiquée mais inaboutie) et une souveraineté des marchés (toujours dominante).

3. - L'Impasse Actuelle : Nous sommes dans une période de transition chaotique, où l'ancien système globaliste est dysfonctionnel, mais où aucun nouveau système stable d'États-nations n'émerge. Il observe une compétition géopolitique accrue et un capitalisme de plus en plus « politique » (où les États interviennent pour protéger leurs champions nationaux), mais sans garantie de progrès social.

 

Focus sur dépossession démocratique par les institutions transnationales et le conflit des souverainetés ...

 

1. Les institutions transnationales comme accélérateurs de la dépossession démocratique

Streeck développe une critique systématique de ces organisations :

- L'Union Européenne (UE) : Elle est vue comme le dispositif le plus sophistiqué de « dépolitisation ». Son architecture (Commission non élue, Banque Centrale indépendante, primauté du droit européen, règles budgétaires strictes) a constitutionnalisé le néolibéralisme. Elle transforme les choix politiques (économiques, sociaux) en contraintes techniques et juridiques incontestables, empêchant les électorats nationaux de choisir des politiques alternatives (keynésiennes, de relance, protectionnistes). Le « déficit démocratique » n'est pas un accident, mais une caractéristique fonctionnelle.

- Le Fonds Monétaire International (FMI) : 

Il agit comme le gendarme de la discipline financière globale. Ses plans d'ajustement structurel (ou ses conditionnalités dans la zone euro) imposent des politiques d'austérité, de privatisation et de dérégulation qui démantèlent les acquis sociaux et l'État-providence, sans aucun mandat démocratique des populations concernées. Il force l'alignement des États sur les exigences des marchés financiers.

- L'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) 

Elle a pour fonction principale d'approfondir la marchandisation à l'échelle planétaire. En imposant la libéralisation des échanges et des investissements, elle limite la capacité des États à réguler dans l'intérêt de leurs citoyens (protection des travailleurs, de l'environnement, des services publics) si ces régulations sont considérées comme des « barrières non tarifaires » au commerce.

Ensemble, ces institutions forment un « système étatique transnational » qui verrouille les politiques économiques dans une direction néolibérale, rendant les élections nationales largement impuissantes à changer le cours des choses. C'est l'essence de la dépossession démocratique : le peuple perd la capacité de décider collectivement de son avenir socio-économique.

 

2. Le conflit central : Souveraineté démocratique populaire vs. Souveraineté des marchés

C'est le cœur de l'analyse de la « reprise de contrôle » (Taking Back Control).

- La souveraineté des marchés : Elle est toujours dominante et institutionnellement enchâssée. Elle n'est pas un phénomène naturel, mais le résultat d'un projet politique porté par les élites économiques et technocratiques. Elle se manifeste par la libre circulation des capitaux, l'indépendance des banques centrales, les règles de concurrence et les traités de libre-échange. Sa « souveraineté » réside dans sa capacité à imposer des sanctions (fuite des capitaux, attaques spéculatives, mise sous tutelle) aux États ou aux peuples qui dévient de la orthodoxie.

- La souveraineté démocratique populaire : Elle est revendiquée mais inaboutie. Elle émerge comme une réaction de protestation contre la dépossession (cf. Brexit, montée des partis protestataires de gauche et de droite, mouvements sociaux). Elle aspire à récupérer le pouvoir de décision au niveau de la communauté politique (souvent l'État-nation, perçu comme le lieu de la démocratie effective). Cependant, elle reste frustrée car :

- Elle se heurte aux institutions transnationales solidement établies.

- Elle est souvent fragmentée, nationaliste et sans projet cohérent alternatif.

- Et les élites globalisées discréditent systématiquement ces revendications comme étant « populistes », « rétrogrades » ou « irresponsables ».

 

3. La « reprise de contrôle » comme processus conflictuel et incertain

Le slogan « Taking Back Control » (popularisé par le Brexit) saisit, pour Streeck, l'aspiration profonde à renverser la hiérarchie des souverainetés.

- C'est un conflit : Il n'y a pas de résolution pacifique. Réaffirmer la souveraineté populaire nécessite de défaire des décennies de constructions juridiques et institutionnelles au service des marchés. Cela implique des confrontations politiques majeures, potentielles sorties de traités (Frexit, Grexit) et une re-politisation violente de questions économiques considérées comme réglées.

- C'est une aspiration, pas une réalité : La « reprise » est loin d'être garantie. Les forces du globalisme restent extrêmement puissantes. Ce que l'on observe, selon Streeck, est une lutte pour la re-souverainisation de l'État, qui devient l'enjeu central de la politique contemporaine : qui contrôlera l'État ? Les coalitions démocratiques (populaires) ou les coalitions néolibérales (alliées aux marchés) ?

- Les limites de la souveraineté nationale : Streeck est lucide. Revenir à l'État-nation souverain du XXe siècle est impossible dans une économie mondialisée. La « reprise de contrôle » ne signifie pas un isolationnisme pur, mais la tentative de reconstruire des frontières politiques permettant de subordonner les marchés (et les institutions qui les servent) à des décisions collectives et à des protections sociales.

 

4. Conclusion de la thèse de Streeck

La période « post-globaliste » (qui commence avec les crises des années 2010 et les guerres commerciales) est marquée par ce conflit ouvert entre deux principes de légitimité et de souveraineté inconciliables. L'UE, le FMI et l'OMC sont au centre de la tempête car elles incarnent l'ancien régime qui a dépossédé les démocraties. Leur avenir et la possibilité même d'une démocratie sociale dépendront de l'issue de cette lutte pour la « reprise de contrôle », qui reste, selon Streeck, profondément incertaine et conflictuelle.

 

"Critical Encounters: Capitalism, Democracy, Ideas" (2022)

Ce recueil d'essais et de dialogues offre un panorama de ses influences intellectuelles et de ses débats. Capitalisme et Démocratie? Un Mariage Défaillant : Il approfondit le divorce entre les deux, arguant que la démocratie est devenue une coquille vide, un « façade democracy » au service de la légitimation des politiques favorables au marché.

Polémiques Intellectuelles : On y trouve ses critiques célèbres de, 

- Jürgen Habermas et l'illusion d'une démocratie délibérative transnationale (Streeck rejette ce projet comme une « illusion » naïve et dangereuse, un idéalisme qui ignore les réalités du pouvoir et de la conflictualité sociale).

- Les théories de la « modernisation » ou du « progrès » qu'il juge linéaires et naïves.

- L'Économie néoclassique, accusée d'être une idéologie servant les puissants.

Sources d'Inspiration : Il puise chez Karl Marx (contradictions du capital), Karl Polanyi (la réaction de la « société » contre le « marché »), Joseph Schumpeter (désenchantement avec la démocratie) et Max Weber (rationalisation et « désenchantement du monde »).

 Le livre est plus diagnostique que prescriptif, mais on y discerne un appel à repenser la souveraineté populaire et à imaginer des formes de protection sociale et de contrôle démocratique en dehors du cadre libéral actuel, tout en restant très prudent sur les solutions concrètes.


Yanis Varoufakis, "Adults in the Room: My Battle with Europe's Deep Establishment" (2017)

Que se passe-t-il lorsque vous vous attaquez à l'establishment ? Dans ce récit personnel et cinglant, l'économiste de renommée mondiale Yanis Varoufakis lève le voile sur les intentions cachées de l'Europe et dévoile ce qui se passe réellement dans les couloirs du pouvoir. 

Varoufakis a déclenché l'une des batailles les plus spectaculaires et controversées de l'histoire politique récente lorsqu'il a tenté, en tant que ministre des Finances de la Grèce, de renégocier les relations de son pays avec "l'establishment profond" européen (Eurogroupe, BCE, FMI).  Malgré le soutien massif du peuple grec et la logique simple de ses arguments, il n'a réussi qu'à provoquer la fureur de l'élite politique, financière et médiatique européenne. 

Mais la véritable histoire de ce qui s'est passé est presque totalement inconnue, notamment parce qu'une grande partie des activités réelles de l'UE se déroule à huis clos.

Dans ce récit sans concession, Varoufakis révèle tout : une histoire extraordinaire de politique de la corde raide, d'hypocrisie, de collusion et de trahison qui ébranlera profondément les fondements de l'establishment. Il dépeint de l'intérieur le mépris des règles démocratiques, l'intransigeance idéologique et la servilité des dirigeants européens face à la finance. C'est un témoignage cru sur la "participation active" des pseudo-dirigeants.

Comme on le voit aujourd'hui, les mêmes politiques qui ont nécessité la répression tragique et brutale du soulèvement démocratique grec ont conduit directement à l'autoritarisme, à la révolte populiste et à l'instabilité dans tout le monde occidental. « Adults In The Room » est un appel urgent à réveiller les consciences afin de renouveler la démocratie européenne avant qu'il ne soit trop tard.

 

1. La Primauté de la Politique (et de la Discipline) sur l'Économie

Varoufakis arrive avec des arguments économiques solides : les plans d'austérité imposés à la Grèce étaient mathématiquement voués à l'échec, étouffant la croissance et alourdissant la dette. Il propose des alternatives (restructuration de la dette, investissements ciblés).

- La Révélation : Ces arguments sont systématiquement écartés sans débat technique sérieux. Les créanciers (la « troïka » : Commission européenne, BCE, FMI) refusent de discuter du fond. Leur objectif n'est pas de rendre la dette grecque viable, mais d'imposer un exemple (make an example of Greece) pour discipliner les autres pays du Sud (Espagne, Portugal, Italie) et éviter toute remise en question du modèle austéritaire.

- La logique est politique : Il faut briser la résistance du premier gouvernement de gauche radicale élu en Europe, pour démontrer qu'il n'y a pas d'alternative (TINA - There Is No Alternative) aux politiques néolibérales au sein de l'UE.

 

2. Le Théâtre des Négociations et le Refus du Dialogue

Varoufakis décrit des négociations ritualisées et absurdes, où la forme prime sur le fond.

- Les réunions sont des mises en scène : Les documents sont présentés comme des faits accomplis, les délais sont impossibles, et le langage technique sert à masquer des choix politiques brutaux. Les « adultes dans la pièce » (l'establishment européen et les fonctionnaires du FMI) traitent les représentants élus de la Grèce comme des enfants irresponsables qu'il faut remettre dans le droit chemin.

- L'interdiction de l'écrit : Une révélation stupéfiante est que les propositions grecques étaient souvent refusées si elles étaient présentées par écrit, car un document pourrait fuité et devenir la base d'un vrai débat public. Les discussions devaient rester orales, vagues et non engagées.

- Le mépris pour la démocratie : Le message implicite est clair : le verdict des urnes en Grèce est un détail. Les décisions ont été prises ailleurs (à Berlin, Francfort, Bruxelles) et doivent être entérinées. La souveraineté démocratique nationale est perçue comme une nuisance à la « stabilité » financière.

 

3. L'Architecture de l'Euro comme Piège

Varoufakis explique que la crise grecque a mis à nu les défauts de conception originels de la zone euro.

- Une union monétaire sans union politique, fiscale ou bancaire : Cela crée des déséquilibres insoutenables (excédents du Nord, déficits du Sud). La seule réponse possible en cas de crise est l'austérité brutale pour les pays déficitaires, sans mécanisme de solidarité ou de partage des risques.

- La BCE comme acteur politique clé : Il révèle comment la Banque Centrale Européenne a utilisé son pouvoir de fournir (ou de couper) les liquidités aux banques grecques comme une arme de pression politique ultime, menant le pays au bord de l'effondrement financier pour forcer le gouvernement à capituler.

 

4. Les Rapports de Force et la Peur

- L'Allemagne, mais pas seulement : Si le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, est dépeint comme l'acteur le plus intransigeant (proposant même, selon Varoufakis, un « Grexit » temporaire et punitif), le livre montre que l'établissement français, la Commission et de nombreux petits pays étaient alignés sur cette ligne dure.

- La Peur comme outil de gouvernance : La stratégie des créanciers était de semer la peur : peur d'une faillite totale, peur d'une panique bancaire, peur d'une sortie de l'euro encore plus douloureuse. Cette terreur était utilisée pour saper le soutien interne au gouvernement Tsípras et le forcer à accepter l'inacceptable.

 

5. La Trahison des « Adultes » et le Drame Personnel

Le titre est ironique. Les « adultes » sont ceux qui, dans l'ombre, considèrent devoir prendre les « vraies » décisions, au mépris de la démocratie.

- La Lâcheté des élites nationales : Varoufakis décrit l'attitude de nombreux dirigeants européens qui, en privé, lui disaient comprendre son analyse et trouver la politique absurde, mais refusaient de le soutenir en public par peur des marchés, de l'Allemagne ou de briser le « consensus ».

- Le Conflit au sein du gouvernement grec : Il révèle les profondes divisions entre la ligne de résistance qu'il incarnait et la ligne de la « reddition réaliste » défendue par le Premier ministre Aléxis Tsípras, qui finira par céder et signer un troisième mémorandum pire que les précédents, après un référendum où les Grecs avaient pourtant voté « Non » à 61%.

 

La Leçon Fondamentale

Le livre de Varoufakis révèle que l'UE, dans sa gestion des crises, fonctionne comme une « cage de fer » néolibérale. Les règles (les traités, les mémorandums) sont conçues pour éviter les choix politiques démocratiques et imposer une discipline économique unique. La Grèce a été le laboratoire de cette révélation : face à un peuple qui vote pour changer de politique, le système européen a démontré sa capacité à neutraliser la souveraineté démocratique par le chantage financier et la pression politique brutale.

"Adults in the Room" est donc bien plus qu'un récit de crise. C'est une anatomie de l'illibéralisme au cœur même des institutions européennes, où la rationalité économique est sacrifiée sur l'autel de la préservation d'un ordre politique et économique non démocratique...


Yanis Varoufakis, "Technofeudalism : What Killed Capitalism" (2023)

Comment le capitalisme a été remplacé par un système plus exploiteur, le technoféodalisme, dans lequel les propriétaires des grandes entreprises technologiques sont devenus les seigneurs féodaux du monde.

Yanis Varoufakis affirme que le capitalisme est mort et qu'une nouvelle ère économique a commencé. Les sommes folles qui étaient censées relancer nos économies à la suite de la crise financière et de la pandémie ont fini par renforcer l'emprise des grandes entreprises technologiques sur tous les aspects de l'économie. Les deux piliers du capitalisme – les marchés et le profit – ont été remplacés par les plateformes et les rentes des grandes entreprises technologiques. Pendant ce temps, à chaque clic et à chaque défilement, nous travaillons comme des serfs pour accroître leur pouvoir. Bienvenue dans le technoféodalisme. S'appuyant sur des récits tirés de la mythologie grecque et de la culture pop, d'Homère à Mad Men, Varoufakis explique comment cette révolution asservit nos esprits, réécrit les règles du pouvoir mondial et, finalement, ce qu'il faudra pour la renverser.

Nous sommes passés du cycle « Argent → Marchandise → Plus d'Argent » (A-M-A') des capitalistes, au cycle « Cloud → Tribut → Plus de Cloud » (C-T-C') des seigneurs technoféodaux. C'est un changement de paradigme fondamental, où le pouvoir ne réside plus dans la propriété des moyens de production industriels, mais dans la propriété monopolistique des infrastructures numériques essentielles et des données qu'elles capturent. Le livre est une puissante métaphore pour penser la concentration extrême du pouvoir et la fin de l'illusion d'un marché libre et concurrentiel.

 1. La Mort du Capitalisme Classique

Varoufakis soutient que le capitalisme s'est auto-détruit après la crise de 2008. Son mécanisme central – l'accumulation du capital par l'exploitation du travail salarié et l'investissement productif – a été supplanté.

- Fin des marchés concurrentiels : Les géants de la tech (Amazon, Google, Apple, etc.) ne fonctionnent pas comme des entreprises capitalistes traditionnelles en concurrence sur un marché. Ce sont des « fiefs » ou des « écosystèmes » fermés qu'ils administrent et contrôlent de manière quasi souveraine.

- Fin du cycle profit-investissement : Leur richesse ne provient plus principalement de l'exploitation de travailleurs pour produire et vendre des marchandises, mais de l'extraction de rentes via des plateformes privées qui sont devenues l'infrastructure essentielle de la vie économique et sociale.

2. L'Émergence du Technoféodalisme : Les Seigneurs du « Cloud »

Le nouveau système repose sur une hiérarchie féodale numérique :

- Les Seigneurs du Cloud (Cloudalists) : Ce sont les propriétaires des plateformes capitales (Amazon Web Services, l'App Store d'Apple, les magasins d'applications, les réseaux sociaux). Ils possèdent et contrôlent le « terrain numérique » (le cloud) sur lequel toute activité économique doit désormais se dérouler.

- Les Vassaux : Ce sont les entreprises, petites et grandes, qui dépendent de ces plateformes pour exister (les vendeurs sur Amazon, les développeurs sur l'App Store, les annonceurs sur Google/Facebook). Ils doivent payer un tribut (une redevance/commission) au seigneur pour avoir le droit d'opérer sur ses terres. Ce tribut est une rente, pas un profit issu d'un échange marchand classique.

- Les Serfs du Cloud : Nous, les utilisateurs. Nous ne sommes plus seulement des travailleurs ou des consommateurs. Nous sommes des producteurs de données non rémunérés dont le travail gratuit (nos clics, nos likes, nos profils, nos réseaux) alimente et valorise les fiefs numériques. En échange, nous recevons des « services » qui nous lient encore plus à la plateforme.

3. Le Rôle Décisif des Banques Centrales (Les « Sorciers »)

Varoufakis introduit un acteur clé dans cette transition : les banques centrales (la Fed, la BCE), qu'il appelle les « sorciers ».

Après 2008, pour sauver le capitalisme, elles ont lancé le « quantitative easing » (QE), créant d'énormes masses de monnaie. Cette monnaie bon marché n'a pas financé l'investissement productif, mais a inondé les marchés financiers, faisant exploser la valeur des actifs (actions, obligations) et, surtout, a subventionné massivement les géants de la tech en achetant leurs obligations et en finançant les investisseurs qui les soutiennent.

Ainsi, les banques centrales ont involontirement financé la construction des nouveaux fiefs technoféodaux, tuant le capitalisme de marché qu'elles voulaient sauver.

4. La Nouvelle Logique : Le Rente Remplace le Profit

C'est le cœur de la thèse. Dans le capitalisme, le profit vient de la plus-value extraite dans le processus de production. Dans le technoféodalisme, la richesse vient de la rente extraite via le contrôle privatif de l'accès.

Exemple : Apple ne fait pas un « profit » capitaliste classique sur chaque iPhone vendu. Il prélève une rente de 30% sur toutes les transactions dans son fief (l'App Store). C'est un droit de péage, une taxe privée.

Amazon est à la fois le propriétaire du plus grand centre commercial numérique (et prend une commission), le propriétaire de l'infrastructure logistique (et facture son usage), et un commerçant qui utilise les données de tous pour écraser ses propres vassaux.

5. Implications Politiques et la « Double Vie » de la Chine

- Fin de la Démocratie Capitaliste : Le technoféodalisme est intrinsèquement anti-démocratique. Le pouvoir n'est plus contestable via les urnes ou les marchés ; il est détenu par des seigneurs privés opaques dont les algorithmes gouvernent nos vies. L'État devient souvent un vassal de ces seigneurs.

- Le Modèle Chinois : Varoufakis voit en Chine une forme encore plus pure et avancée de technoféodalisme, où l'État-Parti est le Seigneur Suprême. Il contrôle directement le « cloud » (via des champions nationaux comme Alibaba, Tencent) et utilise les données pour un système de crédit social, fusionnant pouvoir numérique et contrôle politique en un féodalisme d'État high-tech.