Psychologie évolutionniste - Steven Pinker (1954), "L'instinct du langage" (TheLanguage Instinct, how the mind creates language, 1994), "How the Mind Works" (1997), "Words and Rules: The Ingredients of Language" (1999), "The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature" (2002), "The Stuff of Thought: Language as a Window Into Human Nature" (2007), ""The Seven Words You Can't Say on Television", "The Better Angels of Our Nature" (2011), "Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress" (2018), "Rationality: What It Is, Why It Seems Scarce, Why It Matters" (2021), "When Everyone Knows That Everyone Knows . . .: Common Knowledge and the Mysteries of Money, Power, and Everyday Life" (2025) - "Do Humankind's Best Days Lie Ahead?" (2015) - "Out of the Wreckage: A New Politics for an Age of Crisis" (2017, George Monbiot) - "Mental Immunity: Infectious Ideas, Mind-Parasites, and the Search for a Better Way to Think" (Andy Norman, 2024) - "The Soul of the Marionette: A Short Inquiry into Human Freedom" (2015, John Gray) - "Straw Dogs: Thoughts on Humans and Other Animals" (2002, John Gray) - ...
Last update : 2024/11/11
"The Language Instinct" (1994) fut l'un des piliers fondateurs du mouvement de la psychologie évolutionniste, dont Pinker est devenu le porte-parole le plus célèbre, un livre qui a su cristalliser le débat entre les "nativistes" (pro-Chomsky/Pinker) et les "émergentistes" ou "constructionnistes" (pro-Tomasello), un débat qui anime toujours la linguistique et les sciences cognitives.
Depuis, Pinker est devenu le chef de file de l'"optimisme rationnel" ou du "nouvel optimisme".
Face à la montée des pessimismes et des anxiétés en tout genre, il s'est engagé dans une oeuvre que résume le titre d'un de ses livres, "Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress". "Rational Optimism" est un terme popularisé par le livre de Matt Ridley, "The Rational Optimist", avec lequel Pinker partage de nombreuses idées. Pinker est souvent associé à ce concept.
Il entend montrer que le Progrès est Réel et Mesurable, et que ce progrès est la conséquence directe des idéaux des Lumières du XVIIIe siècle. L'idée que le bien-être de l'humanité (et non celui d'une divinité, d'une nation ou d'une idéologie) doit être la finalité de nos efforts ...
La position de Steven Pinker est extrêmement influente, mais aussi très controversée...
On peut considérer que les débats dans lesquels il s'investit illustrent les fractures fondamentales de la pensée contemporaine.
- Dans le débat Pinker-Monbiot, Pinker représente l'humanisme libéral des Lumières, confiant dans la capacité de la raison, de la science et du capitalisme à résoudre les problèmes, et considérant la croissance économique comme le prérequis indispensable à toute solution.
Monbiot représente l'écologie politique radicale, qui considère que le système économique actuel est le cœur du problème, et qu'il faut une transformation systémique, même au prix d'une décroissance matérielle, pour éviter la catastrophe.
- Le débat avec l'anthropologue David Graeber incarne une autre fracture, celle qui oppose une vision quantitative et technocratique du progrès à une vision qualitative et anthropologique. Graeber a violemment critiqué la thèse de Pinker sur la réduction de la violence, qu'il jugeait être un plaidoyer complaisant pour le statu quo impérial et capitaliste. Pour Graeber, les données de Pinker ignorent les formes structurelles de violence (comme l'exploitation économique, la domination bureaucratique ou l'humiliation sociale) qui définissent l'expérience moderne. Ce débat oppose ainsi une narration du progrès comme accumulation de bien-être matériel (Pinker) à une analyse qui souligne la perte d'autonomie, de sens et de solidarité communautaire dans les sociétés modernes (Graeber).
- Le débat avec le philosophe John Gray, quant à lui, illustre la fracture entre un optimisme humaniste fondé sur la raison et un pessimisme réaliste quant à la nature humaine. Gray rejette la vision de Pinker comme un "mythe" progressiste hérité des Lumières, qu'il estime être une religion séculière naïve. Pour Gray, la raison humaine n'est pas une force autonome guidant inexorablement vers le mieux, mais un outil au service des passions, des pulsions et des croyances irrationnelles, souvent aussi dangereux que bénéfique. Il argue que l'idée de progrès moral est une illusion ; la civilisation n'est qu'une mince pellicule qui peut se déchirer à tout moment, comme l'histoire du XXe siècle l'a montré. Ce conflit oppose donc la foi inébranlable de Pinker dans le potentiel de l'humanité à la conviction de Gray que l'humain reste un animal profondément irrationnel, incapable d'un progrès moral linéaire.
Ainsi, à travers ces débats, Pinker se trouve au carrefour des grandes batailles idéologiques de notre temps ...
entre capitalisme et écologie, entre quantification et qualification du bien-être, et entre foi rationaliste dans le progrès et scepticisme quant à la perfectibilité humaine...
Steven Pinker, psycholinguiste et scientifique cognitif, a enseigné longtemps au MIT (Massachusetts Institute of Technology) dans le département des sciences cognitives, avant de revenir à Harvard en 2003 où il est professeur de psychologie.
Ses domaines de recherche couvrent la cognition, le langage (psycholinguistique), la perception, le développement du langage chez l’enfant, la nature de l’esprit humain, et plus largement les fondements biologiques et évolutionnistes de la pensée et du comportement.
À travers ses nombreux livres, Steven Pinker cherche surtout ...
- à proposer une vision naturaliste et biologiquement fondée de l’esprit humain, c’est-à-dire considérer que le langage, la pensée, certaines structures psychiques sont en partie innées, façonnées par l’évolution plutôt que entièrement construites socialement ou culturellement.
- à démystifier l’esprit humain et montrer comment nos capacités cognitives, notre langage, nos émotions, notre moralité… peuvent s’expliquer par des mécanismes cognitifs et évolutionnistes, souvent invisibles mais réels.
- et rendre accessibles au grand public des idées complexes venant des neurosciences, de la linguistique, de la psychologie - tout en argumentant avec des données scientifiques.
Les ouvrages de Steven Pinker sont généralement publiés en français par les Éditions Odile Jacob, Les Arcanes ou les Éditions Robert Laffont.
"The Language Instinct: How the Mind Creates Language" (1994, Steven Pinker)
Le langage est une capacité innée, un “instinct” humain, la faculté de langage n’est pas purement acquise ou culturelle. - "L'Instinct du langage" (Odile jacob, 1997), un ouvrage de vulgarisation dans lequel Pinker défend la thèse selon laquelle les humains naissent avec une capacité innée pour le langage. Il reprend le propos de Noam Chomsky selon lequel le langage humain dérive d'une grammaire universelle, mais s'éloigne du scepticisme de Chomsky quant au fait que la théorie de l'évolution peut expliquer l'instinct du langage.
"En lisant ces mots, vous participez à l’une des merveilles du monde naturel. En effet, nous appartenons vous et moi à une espèce dotée d’une capacité remarquable : nous pouvons façonner des représentations dans le cerveau l’un de l’autre avec une extraordinaire précision. Je ne parle pas de télépathie, ni de contrôle de la pensée, ni d’autres obsessions pseudo-scientifiques ; même dans les descriptions de leurs adeptes, ce sont des instruments grossiers au regard d’une aptitude qui est sans conteste présente en chacun d’entre nous. Cette aptitude, c’est le langage. En faisant simplement des bruits avec notre bouche, nous savons que nous pouvons faire surgir de nouvelles combinaisons d’idées bien précises dans l’esprit l’un de l’autre. Cette aptitude est si naturelle que nous avons tendance à oublier à quel point c’est un miracle...."
"The Language Instinct" reste un livre majeur du XXe siècle qui a propulsé Steven Pinker sur le devant de la scène intellectuelle.
Il avait pour ambition de démocratiser la science cognitive et la linguistique auprès du grand public. S'il n'est plus à la pointe de la recherche (publié en 1994, le livre ne reflète pas les avancées majeures en imagerie cérébrale et en génomique des 30 dernières années), sa thèse centrale – que le langage est une adaptation biologique de l'esprit humain – est devenue le paradigme dominant. Best-seller international, salué par la critique, il a remporté plusieurs prix et a été finaliste pour le Pulitzer, et a défini le programme de recherche d'une génération de scientifiques cognitifs et a été le livre d'introduction à la linguistique pour d'innombrables étudiants.
Pinker y défend l'idée que la faculté du langage n'est pas une invention culturelle, qu'on apprendrait par l'instruction, mais un instinct biologiquement programmé, câblé dans notre cerveau par l'évolution. Le langage est, selon sa formule célèbre, un "instinct" au même titre que la toile pour l'araignée ou la marche pour l'être humain. Nous naissons tous avec une "grammaire universelle" qui nous permet d'absorber naturellement la langue de notre environnement.
Partie 1 : L'Instinct en Action
Chapitres 1-3 : Un instinct pour acquérir l'art du mot - Pinker commence par démontrer la nature extraordinaire du langage. Il souligne la complexité des règles grammaticales que même les jeunes enfants maîtrisent sans enseignement explicite, et ce, à partir d'un input linguistique souvent pauvre et erroné (le "problème de la pauvreté du stimulus" de Chomsky). Il compare l'acquisition du langage à d'autres instincts, comme la capacité des oiseaux à apprendre le chant de leur espèce. Cette approche est extrêmement convaincante pour le profane.
Partie 2 : Les Mots, les Règles et les Récursions
Chapitres 4-6 : La mécanique de la grammaire mentale - Pinker plonge dans les mécanismes de la linguistique. Il distingue le lexique mental (notre dictionnaire interne des mots) de la grammaire combinatoire (les règles qui nous permettent d'assembler ces mots en une infinité de phrases). Il explique des concepts comme la récursivité – la capacité d'enchâsser des phrases dans des phrases ("L'homme que la femme que j'ai vue a embrassé portait un chapeau") – qu'il considère comme le cœur de la faculté de langage humaine.
C'est la partie la plus technique du livre. Pinker réussit le tour de force de rendre la grammaire générative passionnante pour un non-spécialiste. Cependant, certains lecteurs peuvent être submergés par la complexité des arbres syntaxiques et des règles.
Partie 3 : La Nature de l'Instinct Linguistique
Chapitres 7-9 : L'architecture cérébrale et l'évolution du langage - Pinker aborde les preuves biologiques de son hypothèse. Il explore les troubles du langage (comme l'aphasie de Broca et de Wernicke) pour montrer que le langage est localisé dans des circuits cérébraux spécialisés. Il consacre un chapitre crucial à la génétique (notamment à l'étude de la famille KE, atteinte d'un trouble grave du langage lié à un gène, le FOXP2) et à l'évolution. Il rejette l'idée que le langage soit un sous-produit accidentel d'un cerveau plus gros (un "by-product") et défend l'idée qu'il a été façonné par la sélection naturelle comme une adaptation pour la communication et la cognition sociale.
C'est ici que le débat est le plus vif. Son adaptationnisme forcené a été contesté par des paléoanthropologues et par des chercheurs comme Stephen Jay Gould, qui défendaient une vision plus gradualiste et moins "optimisée" de l'évolution du langage.
Partie 4 : Le Langage sous Toutes ses Formes
Chapitres 10-12 : Langage des signes, créoles et pensée - Pinker étend sa thèse à d'autres domaines pour en démontrer la robustesse. Le langage des signes est un langage à part entière, avec toute la complexité syntaxique des langues vocales, preuve que l'instinct du langage est indépendant de la modalité (voix ou gestes). Les créoles émergent spontanément en une génération à partir de pidgins rudimentaires, ce qui est une preuve spectaculaire de la grammaire universelle innée en action. Pinker défend l'idée que nous pensons dans un langage de la pensée plus fondamental que n'importe quelle langue naturelle. Le langage n'est pas la pensée, il est son vêtement (la question de la pensée sans langage, le "mentalese").
Partie 5 : L'Impact Social
Chapitres 13 : L'Éducation et les Débats Sociaux - Dans le dernier chapitre, Pinker tire les conséquences pratiques de sa thèse. Il s'attaque aux prescriptivistes qui voient l'évolution de la langue comme un déclin, arguant que l'instinct linguistique des locuteurs est plus puissant que leurs règles arbitraires. Il critique également les théories selon lesquelles le langage détermine rigidement la pensée (l'hypothèse de Sapir-Whorf dite "forte").
Ce chapitre est un plaidoyer pour une approche descriptive et scientifique du langage, qui a influencé une génération de linguistes et d'éducateurs.
"Au début de cet ouvrage, ma question portait sur les raisons qui doivent vous faire croire qu’il existe un instinct du langage. Maintenant que j’ai fait de mon mieux pour vous convaincre que cet instinct existe bien, il est temps de se demander pourquoi c’est important. La possession d’un langage, bien sûr, s’inscrit dans la définition de l’être humain ; il est donc tout naturel qu’il éveille la curiosité. Or la possession de mains qui ne servent pas à la locomotion est encore plus importante pour l’être humain, et, pourtant, il est fort probable que vous ne seriez jamais allé jusqu’au dernier chapitre d’un ouvrage sur la main de l’homme. Ce que l’on éprouve à l’égard du langage, c’est plus que de la curiosité, c’est de la passion. La raison en est évidente. Le langage est la partie la plus accessible de l’esprit. On veut en savoir davantage sur le langage parce qu’on espère, par ces connaissances, trouver la clé de la nature humaine..."
Si Pinker est souvent accusé de présenter une vision trop "modulariste" et "innéiste" de l'esprit, en minimisant le rôle de l'apprentissage statistique, de l'imitation et des fonctions cognitives générales (des chercheurs comme Michael Tomasello (dans "Constructing a Language") ont depuis montré l'importance cruciale des capacités socio-cognitives partagées avec les grands singes), "The Language Instinct" a établi la "marque de fabrique" Pinker : une prose claire, un engagement en faveur de la science et de la raison, et une vision de la nature humaine ancrée dans la biologie. Ses livres ultérieurs (The Blank Slate, The Better Angels of Our Nature, Enlightenment Now) en sont les prolongements naturels.
"How the Mind Works" (1997, Steven Pinker)
"Comment fonctionne l’esprit" (Odile Jacob, 2000), une explication de la cognition humaine (perception, raison, émotions, pensée symbolique…) sous l’angle de la biologie évolutive et de la théorie computationnelle de l’esprit.
Pinker défend l'idée que l'esprit est un système de computation évolué par sélection naturelle.
L'esprit n'est pas une page blanche, mais un ensemble de modules spécialisés, ou "organes mentaux", qui ont évolué pour résoudre les problèmes spécifiques auxquels nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient confrontés.
Pinker combine la psychologie cognitive, les neurosciences et la psychologie évolutionniste pour expliquer le fonctionnement de la pensée, des émotions, de la vision, des relations sociales, etc.
Préface - Pinker présente son projet ambitieux : expliquer ce qu'est l'esprit et comment il fonctionne. Il annonce qu'il va s'appuyer sur deux idées puissantes ...
- L'ordinateur de Von Neumann : La métaphore de l'esprit comme un système de traitement de l'information.
- La théorie de l'évolution de Darwin : Le cadre qui explique pourquoi notre esprit a cette structure et ces capacités.
Il admet que certaines questions (comme la conscience elle-même) restent encore mystérieuses, mais affirme que la science cognitive et la psychologie évolutionniste ont fait des progrès immenses pour expliquer la plupart de ses fonctionnements.
Chapitre 1 : Standard Equipment (Équipement Standard)
Réfuter l'idée de la "table rase" et démontrer que l'esprit humain est doté d'une nature humaine universelle et complexe, fruit de l'évolution. Pinker commence par des exemples de comportements humains qui semblent universels et intuitifs (le langage, l'attirance sexuelle, les émotions) mais qui sont en réalité d'une complexité extraordinaire. Il argumente contre le "Modèle Standard des Sciences Sociales" qui considère que tout comportement est culturellement acquis.
Il introduit le concept de psychologie évolutionniste : tout comme le corps est une machine biologique conçue par la sélection naturelle pour se reproduire, l'esprit est un système d'organes computationnels conçu pour résoudre des problèmes de survie et de reproduction.
L'esprit n'est pas un seul organe général, mais un "couteau suisse" plein d'outils spécialisés (modules) pour des tâches spécifiques.
Chapitre 2 : Thinking Machines (Machines à Penser)
Expliquer comment le cerveau, un objet physique, peut penser. La réponse réside dans le computationnalisme. Pinker explique que la "matière grise" n'est pas qu'une bouillie de neurones ; elle traite de l'information. Il présente la métaphore de l'ordinateur : l'esprit est le software (logiciel) et le cerveau est le hardware (matériel). Il détaille comment les réseaux de neurones peuvent réaliser des calculs et des représentations symboliques. La pensée est un processus de manipulation de symboles selon des règles (des algorithmes).
Ce chapitre fournit le fondement mécanique pour comprendre comment les processus évolutionnistes peuvent se matérialiser en un système qui apprend, raisonne et prend des décisions.
Chapitre 3 : Revenge of the Nerds (La Revanche des Intellos)
Comment la sélection naturelle a pu façonner un esprit aussi puissant que le nôtre. La réponse réside dans les défis uniques de la vie de chasseur-cueilleur. Pinker répond à la question : "Si nous sommes si intelligents, pourquoi tout le monde n'est-il pas un Einstein ?". La réponse est que l'intelligence générale n'était qu'une petite partie de l'équation. Il décrit le mode de vie de nos ancêtres et les problèmes qu'ils devaient résoudre : chasser, cueillir, éviter les prédateurs, naviguer, vivre en groupe, trouver un partenaire. La "revange des intellos" (ou des "têtes d'œuf") est l'idée que la sélection naturelle a favorisé ceux qui étaient capables de résoudre des problèmes techniques et sociaux complexes, menant à une explosion des capacités cognitives. Il introduit le concept clé de l'Environnement de l'Adaptation Évolutive (EAE), le monde pour lequel notre esprit a été "conçu".
Chapitre 4 : The Mind’s Eye (L'Œil de l'Esprit)
Expliquer le miracle de la vision. Pinker montre que voir est un processus computationnel actif et complexe, et non une simple impression photographique. La rétine ne fait que capter des taches de couleur. Le cerveau doit interpréter ces données pour construire une scène en 3D pleine d'objets. Pinker décrit comment le système visuel utilise des "hypothèses" inconscientes sur le monde (par exemple, la lumière vient d'en haut, les objets sont cohérents) pour résoudre l'ambiguïté des images rétiniennes. Il utilise des illusions d'optique pour démontrer que la vision est une inférence et que ces "bugs" révèlent les algorithmes utilisés par le cerveau.
Ce chapitre est un exemple parfait de la thèse de Pinker : un module mental spécialisé, d'une complexité stupéfiante, résout un problème adaptatif crucial (voir le monde correctement).
Chapitre 5 : Good Ideas (Les Bonnes Idées)
Explorer les rouages de la pensée rationnelle, de la prise de décision et de la croyance. Pourquoi sommes-nous si intelligents dans certains domaines et si mauvais dans d'autres ? Pinker discute des heuristiques et des biais cognitifs (travaux de Tversky et Kahneman). Nous n'avons pas une logique pure et parfaite. Il argumente que ces "erreurs" ne sont pas des défauts de conception, mais des compromis adaptatifs. Nos mécanismes de raisonnement sont optimisés pour les problèmes fréquents et importants dans l'EAE, pas pour la logique formelle ou les statistiques.
Notre raisonnement est souvent "bon assez" pour la survie. Nous excellons dans la compréhension des intentions des autres (la "théorie de l'esprit"), un domaine socialement crucial.
Chapitre 6 : Hotheads (Les Têtes Brûlées)
Le rôle des émotions. Pourquoi avons-nous des sentiments ? Sont-ils irrationnels ?
Pinker rejette l'idée que les émotions s'opposent à la raison. Au contraire, elles sont des programmes computationnels cruciales pour la prise de décision. Il présente les émotions comme des "régulateurs de buts" qui nous aident à prioriser nos actions face à des défis communs (la peur pour fuir le danger, la colère pour riposter face à une tromperie, le dégoût pour éviter les contaminants). L'amour romantique et la jalousie sont analysés comme des stratégies adaptatives pour la gestion de l'investissement parental et de la fidélité du partenaire. Les émotions sont des algorithmes qui raccourcissent les délais de décision et nous engagent dans des actions adaptatives.
Chapitre 7 : Family Values (Valeurs Familiales)
Appliquer la logique évolutionniste aux relations sociales les plus fondamentales : le sexe, l'amour, la parentalité et la famille.
Ce chapitre est une exploration de la psychologie évolutionniste des relations humaines.
- Conflits sexuels : Pinker explique les différences psychologiques entre hommes et femmes en termes d'investissement parental différent. Les hommes, en théorie, peuvent avoir plus d'enfants, ce qui mène à des stratégies différentes en matière de jalousie, de recherche de partenaire et de séduction.
- Conflits parent-enfant : Même au sein de la famille, les intérêts ne sont pas parfaitement alignés. Le conflit parent-enfant (par exemple, le sevrage) et la rivalité fraternelle sont analysés comme des conflits d'intérêts génétiques prévisibles.
- L'altruisme et la parentèle : Il explique pourquoi nous aidons préférentiellement nos proches (la sélection de parentèle) et comment nous formons des alliances avec des non-parents (l'altruisme réciproque).
Chapitre 8 : The Meaning of Life (Le Sens de la Vie)
Aborder les questions les plus profondes : l'art, l'humour, la religion, la philosophie. Que signifient-elles dans un univers gouverné par les lois de la physique et de la sélection naturelle ?
Pinker affronte la question : si nous sommes des machines à survivre et à nous reproduire, quelle est la place de la "haute culture" ? L'art et la fiction sont peut-être des "couteaux suisses" cognitifs – des activités qui "piquent" nos circuits mentaux de manière agréable, comme un jeu d'exercice pour nos compétences sociales et notre connaissance du monde. L'humour est souvent un moyen de repérer les absurdités et les contradictions, une compétence sociale précieuse. La religion pourrait être un sous-produit d'autres adaptations, comme notre hyper-sensibilité à détecter des agents intentionnels (mieux vaut supposer qu'un bruit dans les buissons est un prédateur que de l'ignorer).
En conclusion, Pinker affirme que le "sens de la vie" n'est pas un message mystérieux, mais réside dans les connexions riches que nos cerveaux complexes établissent entre eux et avec le monde. Comprendre comment notre esprit fonctionne nous permet de mieux apprécier la vie, l'amour, l'art et les idées, et de prendre notre destin en main.
"Words and Rules: The Ingredients of Language" (1999, Steven Pinker)
Une analyse des mécanismes cognitifs (mémoire & règles grammaticales) qui rendent possible le langage humain -
"Les mots et les règles : origines et mécanismes du langage humain" (Éditions Odile Jacob, 2000) est devenu un classique des sciences cognitives. Il a profondément influencé la recherche en linguistique, en psychologie et en neurosciences
Pinker défend l'idée que la faculté de langage repose sur deux mécanismes cognitifs fondamentaux,
- Un lexique mental ("les mots") : Un dictionnaire interne qui stocke les mots et les formes irrégulières (ex : faire -> il fait).
- Une grammaire mentale ("les règles") : Un système computationnel qui combine les mots et applique des règles (ex : marcher -> il marchait).
Le livre analyse cette dualité à travers l'étude des verbes irréguliers et réguliers, qu'il présente comme une fenêtre sur l'architecture de l'esprit.
Chapitre 1 : L'énigme de la régularité - Pinker pose le problème : pourquoi certains verbes forment leur passé de manière irrégulière (aller -> allé) et d'autres de manière régulière (marcher -> marché) ? Il présente cette distinction comme la clé pour comprendre les deux "ingrédients" du langage. - Une introduction brillante qui rend un problème linguistique complexe passionnant et accessible.
Chapitre 2 : La magie des mots - Ce chapitre est dédié au lexique mental. Pinker décrit comment notre cerveau stocke et récupère les milliers de mots et d'exceptions que nous connaissons. - Solidement ancré dans la psychologie cognitive, ce chapitre montre comment le langage est une faculté de mémorisation exceptionnelle.
Chapitre 3 : Les trous dans les modèles - Pinker s'attaque aux théories qui tentent d'expliquer toutes les formes verbales par l'analogie ou la mémoire seule. Il argue que ces modèles échouent à expliquer la productivité et la régularité du langage. - Un chapitre très technique mais nécessaire, où Pinker, en bon scientifique, démonte les théories rivales avant de construire la sienne.
Chapitre 4 : La régularité à l'œuvre - Résumé : Ici, il se concentre sur la règle. Il montre comment notre cerveau applique instinctivement la règle de formation du passé (ajouter "-é" en français) aux nouveaux verbes ou aux mots inventés. - La démonstration est convaincante et s'appuie sur des preuves expérimentales, comme les tests avec des verbes fictifs.
Chapitres 5 à 7 : Les preuves convergentes - Pinker déploie son arsenal de preuves,
- L'étude des lapsus : Comment nous "régularisons" parfois des verbes irréguliers par erreur (*je suis allé -> je suis allait).
- L'acquisition du langage chez l'enfant : La célèbre phase où les enfants disent "*j'ai prendu", preuve qu'ils ont internalisé la règle.
- Les données de la neurologie : Il cite des études montrant que les lésions cérébrales peuvent affecter sélectivement soit la mémoire des mots irréguliers, soit la capacité à appliquer les règles.
- L'évolution des langues : Comment les verbes irréguliers tendent à se régulariser au fil du temps.
C'est le cœur de l'argumentation. La force de Pinker est de faire converger des données de disciplines variées pour étayer sa thèse. C'est un modèle de raisonnement scientifique interdisciplinaire.
Chapitre 8 : Le problème de l'anglais - Une grande partie du livre est consacrée au passé en "-ed" en anglais. Pinker explique pourquoi ce système, bien que complexe, est néanmoins gouverné par une règle. - Bien que fascinant, ce chapitre est très centré sur l'anglais et peut sembler moins directement pertinent pour un lecteur francophone.
Chapitre 9 : La nature humaine, une fois de plus - Pinker conclut que la dichotomie "Mots et Règles" reflète une organisation plus profonde de l'esprit humain, qui combine de manière optimale la mémoire stockée (pour l'efficacité) et le calcul récursif (pour la flexibilité et la créativité). - Une conclusion puissante qui, comme souvent chez Pinker, relie un mécanisme cognitif spécifique à une vision plus large de la nature humaine.
"The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature" (2002, Steven Pinker)
"Comprendre la nature humaine" (Odile Jacob, 2005), Pinker a attaque frontalement ce qu'il appelle la "triple sacralité" qui domine, selon lui, les sciences humaines et la pensée intellectuelle, et dont les dogmes, bien intentionnés (pour éviter le déterminisme biologique, le racisme, le sexisme), sont scientifiquement infondés et empêchent une compréhension réaliste de l'être humain. Il s'appuie sur la psychologie évolutionniste, les sciences cognitives et la génétique comportementale pour défendre l'idée d'une nature humaine universelle et innée.
Pinker soutient que l'intelligentsia moderne (les universitaires, les artistes, les médias) adhère à un ensemble de dogmes qu'il appelle la "Trinité Sacrée" ...
- La Table Rase ("The Blank Slate") : L'esprit n'a pas de structure innée et est entièrement modelé par l'environnement et la culture.
- Le Bon Sauvage ("The Noble Savage") : L'homme est naturellement bon, pacifique et écologiste ; c'est la société qui le corrompt et le rend violent et égoïste.
- Le Fantôme dans la Machine ("The Ghost in the Machine") : Il existe un "moi" immatériel (une âme, un libre arbitre pur) qui est distinct du corps physique et échappe aux déterminismes biologiques.
Pinker affirme que ces dogmes sont scientifiquement faux, politiquement dangereux, et empêchent une compréhension honnête de la nature humaine, qui est le produit de l'évolution et possède une structure psychologique innée.
"... Tout le monde a une théorie de la nature humaine. Comme chacun doit prévoir le comportement de l’autre, nous avons tous besoin d’une théorie sur ce qui fait réagir l’individu. Notre approche de l’autre répond à une théorie tacite sur la nature humaine, à savoir que les comportements sont dictés par les pensées et les sentiments. Nous étoffons cette théorie en regardant à l’intérieur de nous-mêmes et en supposant que nos congénères sont comme nous, et l’observation de leurs comportements nous permet d’effectuer des généralisations. Nous prenons encore d’autres idées dans notre environnement intellectuel : dans la compétence de ceux qui font autorité et dans la pensée dominante de notre temps.
Notre théorie personnelle de la nature humaine nous influence beaucoup dans ce que nous vivons. Nous la consultons quand nous voulons convaincre ou menacer, informer ou tromper. Elle nous conseille sur la manière de faire vivre notre couple, d’élever nos enfants et de contrôler notre comportement. Ses principes sur l’apprentissage inspirent nos choix éducatifs ; ceux sur la motivation nous dictent nos décisions en matière d’économie, de droit et de criminalité. Et comme elle définit ce que l’individu peut facilement réaliser, ce qu’il ne peut accomplir qu’au prix de sacrifices ou de souffrances, et ce qu’il ne peut faire en aucun cas, elle influence nos valeurs : ce que nous pensons raisonnablement pouvoir rechercher en tant qu’individus et en tant que société. Des théories différentes de la nature humaine sous-tendent des modes de vie et des systèmes politiques différents, et leur affrontement aboutit souvent à ces conflits dont l’Histoire est émaillée.
Depuis des milliers d’années, les plus grandes théories de la nature humaine viennent de la religion. La tradition judéo-chrétienne, par exemple, propose des réponses à la majorité des questions qu’abordent aujourd’hui la biologie et la psychologie. L’homme est fait à l’image de Dieu et n’est pas apparenté aux animaux6 ; la femme est dérivée de l’homme et destinée à être soumise à sa loi7 ; l’esprit est une substance immatérielle : il possède des forces qui ne relèvent d’aucune structure purement physique, et il peut continuer à exister quand le corps meurt8 ; l’esprit est constitué de plusieurs éléments, notamment le sens moral, la capacité d’aimer, celle de raisonner pour savoir si un acte est conforme à l’idéal du bien, et celle de décider de ses comportements ; cette dernière n’est pas soumise aux lois de la cause et de l’effet, mais elle a une tendance innée à choisir le péché. Nos facultés cognitives et perceptives fonctionnent bien parce que Dieu y a implanté des idéaux qui correspondent à la réalité et qu’il coordonne leur fonctionnement avec le monde extérieur ; l’équilibre mental vient de ce que l’on accepte le dessein de Dieu, choisit le bien et se repent de ses péchés, et de ce que l’on aime Dieu et son prochain pour l’amour de Dieu.
La théorie judéo-chrétienne est fondée sur des événements relatés dans la Bible : on sait que l’esprit humain n’a rien en commun avec celui des animaux parce que la Bible dit que l’homme a été créé à part ; on sait que le schéma du corps de la femme est conçu d’après celui de l’homme parce que dans le deuxième récit de la création de la femme, Ève a été façonnée à partir d’une côte d’Adam ; on peut penser que les décisions humaines ne peuvent être les effets inévitables d’une cause parce que Dieu a tenu Adam et Ève responsables d’avoir mangé du fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui implique qu’ils auraient pu faire un autre choix ; en punition de la désobéissance d’Ève, les femmes sont dominées par les hommes, et hommes et femmes héritent de l’état de péché de ce premier couple.
La conception judéo-chrétienne est toujours la théorie de la nature humaine qui prévaut aux États-Unis. Selon de récents sondages, 76 % des Américains adhèrent au récit biblique de la création, 79 % pensent que les miracles de la Bible ont bien eu lieu, 76 % croient aux anges, au démon et à d’autres esprits immatériels, et 67 % sont convaincus qu’ils existeront sous une forme ou sous une autre après leur mort. Enfin, seulement 15 % d’entre eux jugent que c’est la théorie de l’évolution de Darwin qui explique le mieux l’origine de la vie humaine sur la Terre9. Les politiciens de droite adhèrent ouvertement à cette théorie religieuse, et aucun de ceux du courant dominant n’oserait la contredire en public. Or les connaissances dans les sciences modernes de la cosmologie, de la géologie, de la biologie et de l’archéologie sont telles qu’il est impossible pour quiconque possède une certaine culture scientifique de croire que la création a vraiment eu lieu telle qu’elle est décrite dans la Bible. Il en résulte que la majorité des universitaires, des journalistes, des analystes sociaux et autres personnes intellectuellement engagées n’adhèrent plus explicitement à la théorie judéo-chrétienne de la nature humaine.
Pourtant, comme toute société se fonde nécessairement sur une théorie de la nature humaine, notre courant intellectuel dominant adhère à une autre. Il est rare que celle-ci soit clairement exprimée ou professée ouvertement, mais elle sous-tend un grand nombre de croyances et d’attitudes. Bertrand Russell écrivait : « Tout homme, où qu’il aille, est pris dans un nuage de convictions rassurantes qui se déplacent avec lui comme des mouches par un jour d’été. » Pour les intellectuels, beaucoup de ces convictions portent à présent sur la psychologie et les sciences sociales. J’y référerai sous le nom de la Table rase : c’est l’idée que l’esprit humain ne possède pas de structure intrinsèque et qu’on peut y graver à volonté, que ce « on » soit la société ou nous-mêmes.
Cette théorie de la nature humaine – à savoir qu’elle n’existe guère – est le thème de ce livre. De même que les religions ont une théorie de la nature humaine, de même les théories de la nature humaine reprennent certaines fonctions de la religion, et la Table rase est devenue la religion laïque de la vie intellectuelle moderne. Comme on y voit une source de valeurs, on ne lui fait pas grief de se fonder sur un miracle – l’esprit complexe surgi de rien. Si la contestation de cette doctrine par des sceptiques et par des scientifiques a ébranlé la foi de certains croyants, elle a suscité chez d’autres de violentes attaques à l’instar de celles qui visent d’ordinaire les hérétiques et les infidèles. Mais de même que beaucoup de traditions religieuses ont fini par se rallier à de prétendues menaces de la science (comme la révolution copernicienne et la révolution darwinienne), de même, à mon avis, nos valeurs survivront à la disparition de la Table rase.
Dans cette première partie de l’ouvrage, les chapitres traitent de l’ascendant qu’exerce la Table rase sur la vie intellectuelle moderne et de la nouvelle notion de la nature humaine et de la culture qui commence à la battre en brèche. Nous verrons ensuite l’angoisse que suscite cette remise en cause (Deuxième partie), et comment la désamorcer (Troisième partie). J’expliquerai ensuite comment une notion plus riche de la nature humaine permet de mieux comprendre le langage, la pensée, la vie sociale et la morale (Quatrième partie), et éclaire les débats sur la politique, la violence, les sexes, l’éducation de l’enfant et l’art (Cinquième partie). Enfin, je montrerai comment la disparition de la Table rase est moins inquiétante et, à certains égards, moins révolutionnaire qu’elle ne paraissait à première vue (Sixième partie)...."
PART I The Blank Slate, the Noble Savage, and the Ghost in the Machine
La Table rase, le bon sauvage et le Fantôme dans la machine
Cette première partie est consacrée à l'exposition et à la déconstruction du "dogme officiel" qui, selon Pinker, a dominé les sciences humaines pendant une grande partie du XXe siècle.
Chapitre 1 : La Théorie Officielle
Pinker présente les trois concepts intimement liés qui forment la "théorie officielle" de l'esprit humain :
- La Table rase (The Blank Slate) : L'idée que l'esprit naît sans aucun contenu inné, que tout est acquis par l'expérience (via l'éducation, la culture, les sens). Cette métaphore est attribuée à John Locke.
- Le Bon Sauvage (The Noble Savage) : Le concept, popularisé par Rousseau, que l'homme naît fondamentalement bon, paisible et altruiste, et que c'est la société qui le corrompt et le rend mauvais.
- Le Fantôme dans la Machine (The Ghost in the Machine) : L'idée dualiste, issue de Descartes, qu'il existe un "moi" immatériel (une âme, un esprit) distinct du corps physique, qui prend des décisions libres et indépendantes de la biologie.
Pinker explique comment cette trinité conceptuelle est devenue un dogme dans la science et l'intelligentsia modernes, car elle semble compatible avec des idéaux politiques égalitaires et progressistes : si l'esprit est une La Table rase, alors les inégalités sociales ne peuvent être naturelles et peuvent être éliminées par une réorganisation sociale.
Chapitre 2 : La Pâte à Modeler (Silly Putty)
Ce chapitre explore les conséquences de la doctrine de la La Table rase. Si l'esprit est infiniment malléable, alors l'être humain peut être remodelé à volonté. Pinker retrace comment cette idée a séduit des régimes politiques variés :
- Les behavioristes radicaux (comme John B. Watson et B.F. Skinner) qui pensaient pouvoir conditionner n'importe quel comportement.
- Les mouvements utopistes et révolutionnaires (marxistes, jacobins) qui croyaient pouvoir créer un "Homme Nouveau" en changeant les structures sociales.
- Les théoriciens du genre qui nient toute base biologique aux différences de comportement entre les sexes.
Pinker soutient que cette vision de l'humain comme "pâte à modeler" est non seulement scientifiquement fausse, mais aussi dangereuse, car elle justifie des ingénieries sociales radicales au mépris de la nature humaine.
Chapitre 3 : Le Dernier mur à Tomber (The Last Wall to Fall)
Pinker se tourne vers les sciences qui ont progressivement sapé les fondements de la théorie officielle. Il compare la biologie de l'esprit à l'astronomie de Copernic (qui a délogé la Terre du centre de l'univers) et à la biologie de Darwin (qui a inscrit l'homme dans la continuité du règne animal). La "dernière muraille" est la résistance à l'idée que la nature humaine est le produit de l'évolution et de la génétique. Il passe en revue les preuves accablantes venant de la génétique du comportement, des neurosciences et de la psychologie évolutionniste, montrant que l'esprit n'est pas une La Table rase mais un système complexe doté de structures innées.
Chapitre 4 : Les Vautours de la Culture (Culture Vultures)
Ici, Pinker s'attaque à l'argument selon lequel la variabilité culturelle prouverait l'absence de nature humaine. Les "vautours de la culture" sont ceux qui prétendent que la culture est une force autonome qui sculpte des esprits totalement passifs. Pinker réfute cette idée en expliquant que :
- La culture elle-même est un produit de la nature humaine. Notre capacité à acquérir et à générer de la culture est innée.
- Les universaux humains (comme la grammaire, les émotions de base, la réciprocité, l'interdit de l'inceste) existent sous la diversité culturelle.
La psychologie évolutionniste propose que l'esprit est un "système d'organes de computation" adaptés pour résoudre les problèmes auxquels ont été confrontés nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.
Chapitre 5 : Le Dernier Retranchement de la Table rase (The Slate’s Last Stand)
Pinker examine et démonte les derniers arguments utilisés pour défendre La Table rase. Il répond point par point aux objections courantes :
- L'idée que "l'inné" est une notion réactionnaire ou déterministe.
- La peur que reconnaître la nature humaine ne justifie le statu quo social.
- L'accusation de "génétique déterministe".
- La confusion entre "l'universel" et "l'inévitable".
Il conclut que ces objections sont davantage idéologiques que scientifiques et que le modèle de la Table rase est intenable face aux données empiriques.
PART II Fear and Loathing (Peur et Répulsion)
"Dans les années 1970, les idéaux des chercheurs en sciences sociales de la première moitié du siècle avaient remporté une victoire bien méritée. Dans le courant dominant en Occident, l’eugénisme, le darwinisme social, le colonialisme, les mesures rétrogrades qui frappaient les enfants, les propos ouvertement racistes et sexistes dans la bouche des individus éduqués, enfin les discriminations officielles envers les femmes et les minorités, tout cela avait été éradiqué, ou du moins disparaissait rapidement.
Dans le même temps, la doctrine de la Table rase qui avait été estompée par les idéaux d’égalité et de progrès pendant une bonne partie du siècle commençait à laisser apparaître des failles. L’épanouissement des nouvelles sciences de la nature humaine montrait clairement que la pensée est un processus physique, que les individus ne sont pas des clones psychologiques, que les sexes sont aussi différents au-dessus du cou qu’au-dessous, que le cerveau humain n’a pas échappé au processus de l’évolution, et que les individus de toutes les cultures ont en commun des traits mentaux que les idées nouvelles en biologie évolutionniste pourraient mettre au jour.
Ces avancées mettaient les intellectuels au pied du mur. S’ils avaient été moins exaltés, ils auraient pu dire que ces découvertes n’avaient rien à voir avec les idéaux politiques d’égalité des opportunités et des droits, qui sont des doctrines morales sur la façon dont on doit traiter les individus et pas des hypothèses scientifiques visant à décrire l’être humain. Il est sûr qu’indépendamment de toute donnée ou théorie que pourrait présenter un scientifique sensé, l’esclavage, l’oppression, la discrimination ou le meurtre sont condamnables en soi.
Mais le temps n’était pas à la modération. Au lieu de séparer les doctrines morales et les doctrines scientifiques, ce qui aurait assuré qu’on ne reviendrait pas en arrière indépendamment de ce qui sortirait du laboratoire ou du terrain, beaucoup d’intellectuels, notamment parmi les plus grands scientifiques mondiaux, se sont évertués à établir un lien entre les deux. Les découvertes sur la nature humaine ont suscité la peur et l’aversion du public qui y voyait une menace pour les idéaux de progrès...."
Cette partie analyse les motivations politiques et émotionnelles qui rendent la notion de nature humaine si difficile à accepter.
Chapitre 6 : Les Scientifiques Politiques (Political Scientists)
Pinker montre comment la peur des implications politiques a poussé de nombreux intellectuels à adhérer au modèle de la Table rase. Ils craignent que si les inégalités ou les comportements violents ont une base biologique, cela pourrait servir à justifier le sexisme, le racisme, les inégalités de classe ou l'échec des politiques sociales. Pinker soutient que c'est une erreur : la reconnaissance des faits biologiques n'implique pas une approbation morale ("l'être" n'implique pas le "devoir être").
Chapitre 7 : La Sainte Trinité (The Holy Trinity)
Ce chapitre établit un lien direct entre les trois concepts de la théorie officielle et trois peurs politiques fondamentales :
- La Table rase est défendue par crainte des inégalités. Si les gens naissent différents, des inégalités sociales pourraient en découler.
- Le Bon Sauvage est défendu par crainte de l'imperfectibilité. Si l'agression et l'égoïsme sont innés, on ne peut pas espérer créer une société parfaite et pacifique.
- Le Fantôme dans la Machine est défendu par crainte du déterminisme. Si notre cerveau est un système physique obéissant à des lois, le libre arbitre et la responsabilité morale s'effondrent.
Pinker affirme que cette "Sainte Trinité" est un mauvais remède à ces peurs légitimes.
PART III Human Nature with a Human Face (La Nature humaine à visage humain)
"Cette section du livre montre pourquoi une conception renouvelée du sens et de la morale survivra à la disparition de la Table rase. Je le dis tout de suite, je ne propose pas une nouvelle philosophie de la vie comme le ferait le chef spirituel d’un culte nouveau. Les arguments que je présente existent depuis des siècles, et ils ont été avancés par certains des plus grands penseurs de l’Histoire. Mon objectif est de les rassembler et de les relier aux problèmes moraux que semblent présenter les sciences de la nature humaine, afin de rappeler pourquoi ces sciences n’entraîneront pas une éclipse totale de toutes les valeurs, à l’instar de celle de Nietzsche.
L’angoisse que suscite la nature humaine peut se ramener à quatre peurs ..."
Pinker répond directement aux quatre grandes peurs identifiées dans la partie précédente.
Chapitre 8 : La Peur de l'Inégalité
Reconnaître des différences innées ne condamne pas à une société inégalitaire. Pinker distingue soigneusement :
- L'égalité des droits et de la dignité (un principe moral) de l'égalité des facultés (un fait empirique, faux).
- L'égalité des chances (un idéal politique souhaitable) de l'égalité des résultats (un objectif à la fois irréaliste et liberticide).
Il soutient que les politiques qui respectent le mieux la nature humaine sont celles qui reconnaissent les différences individuelles tout en garantissant des droits égaux et une protection contre les abus.
Chapitre 9 : La Peur de l'Imperfectibilité
L'idée du Bon Sauvage est dangereuse car elle nous empêche de comprendre les vraies causes de la violence. La psychologie évolutionniste n'explique pas seulement la compétition et l'agression, mais aussi la coopération, l'altruisme, l'empathie et le sens moral. Comprendre les racines de nos "mauvais" instincts est la première étape pour les contrôler et les canaliser. Notre nature n'est pas parfaite, mais elle contient les germes de la moralité.
Chapitre 10 : La Peur du Déterminisme
La peur que la biologie ne détruise le libre arbitre est, selon Pinker, une confusion. Le "déterminisme" du cerveau n'est pas la même chose que la "contrainte". Nos désirs, nos raisonnements et nos valeurs font partie de la chaîne causale qui mène à nos actions. La responsabilité morale est un concept nécessaire pour réguler le comportement au sein d'une société ; il n'a pas besoin d'un "fantôme dans la machine" pour être justifié. Nous sommes des systèmes complexes dont le comportement est le produit de nos processus cérébraux, et c'est cette complexité même qui nous rend "libres" au sens où nous l'entendons.
Chapitre 11 : La Peur du Nihilisme
Si l'esprit est le produit de l'évolution biologique, la vie n'a-t-elle plus de sens ? Pinker répond par la négative. Les buts et les valeurs ne nous sont pas dictés par l'univers ; nous les créons nous-mêmes. Le sens de la vie émerge de nos connexions avec les autres, de notre travail, de notre quête de connaissance et de beauté. La moralité peut être fondée sur la réciprocité et le bien-être des êtres sensibles, sans avoir besoin d'un commandement divin ou transcendant.
PART IV Know Thyself (Connais-toi toi-même)
"Maintenant que j’ai tenté de réhabiliter l’idée de la nature humaine, il est temps de dire ce qu’elle est et ce que cela change pour notre vie publique et notre vie privée. Les chapitres de cette quatrième partie présentent quelques idées actuelles sur les caractéristiques des facultés humaines de base. Loin de se limiter à figurer dans les programmes de psychologie, elles ont aussi des répercussions dans de nombreux secteurs du discours public. Celles qui touchent le contenu de la cognition – concepts, mots et images – font la lumière sur les racines des préjugés, sur les médias et sur l’art. Celles qui concernent la capacité de raisonner peuvent influencer notre politique vis-à-vis de l’éducation et des applications de la technologie. Celles qui ressortent des relations sociales nous éclairent sur la famille, la sexualité, l’organisation sociale et la criminalité. Enfin, celles qui relèvent du sens moral expliquent comment nous évaluons les mouvements politiques et comment nous effectuons des compromis entre des valeurs différentes.
Dans chacun de ces domaines, les individus évoquent toujours une certaine conception de la nature humaine, qu’ils y souscrivent ou non. Le problème, c’est que ces conceptions sont souvent fondées sur des impressions viscérales, sur des théories populaires et sur des versions archaïques de la biologie. Mon objectif est de montrer clairement en quoi elles consistent, de permettre d’y discerner le vrai et le faux, et d’indiquer certaines incidences qu’elles peuvent avoir. Les idées sur la nature humaine ne peuvent pas, à elles seules, apporter une solution aux questions particulièrement difficiles ou dicter les mesures publiques à prendre. Mais sans elles, il nous est impossible d’agir en connaissance de cause et nous risquons de nous embrouiller inutilement. Comme le disait le biologiste Richard Alexander : « Ce sont sûrement ceux qui ne connaissent toujours pas l’évolution qui crient le plus fort au déterminisme. » ..."
Pinker explore les implications de la nouvelle compréhension de l'esprit pour notre conception de nous-mêmes.
Chapitre 12 : En Prise avec la Réalité (In Touch with Reality)
Contre l'idée que notre perception est une pure construction sociale, Pinker défend l'idée que nos sens et notre cognition sont globalement adaptés pour percevoir la réalité. L'évolution a sélectionné des systèmes perceptuels qui nous donnent une image utile et fidèle du monde.
Chapitre 13 : Nos profonds désarrois (Out of Our Depths)
Ce chapitre est un plaidoyer pour la modération. Pinker admet que la psychologie évolutionniste a ses limites. Nous ne pouvons pas tout expliquer par l'adaptation, et notre cerveau, adapté à la savane pléistocène, peut trébucher face aux problèmes du monde moderne (comme les probabilités ou l'échelle des sociétés modernes).
Chapitre 14 : Les Multiples Racines de Notre Souffrance (The Many Roots of Our Suffering)
Pinker utilise la compréhension de l'esprit pour expliquer pourquoi le bonheur est souvent difficile à atteindre. La sélection naturelle ne favorise pas nécessairement le bonheur, mais la survie et la reproduction. Nos biais cognitifs, nos émotions négatives et nos conflits internes sont souvent les sous-produits de mécanismes adaptatifs.
Chapitre 15 : L’animal moralisateur (The Sanctimonious Animal)
Pinker aborde les origines de la moralité. Notre sens moral n'est pas une invention culturelle pure, mais une faculté innée, façonnée par l'évolution (notamment par la sélection de groupe et la réciprocité). Cependant, il est souvent partial et tribal. Comprendre ses racines biologiques peut nous aider à dépasser ses limites et à développer une éthique plus universelle.
PART V Hot Buttons (Sujets Sensibles)
"Certains débats sont si intimement liés à l’identité morale qu’on pourrait désespérer de jamais pouvoir les résoudre par la raison et par des preuves. Les spécialistes de psychologie sociale ont trouvé que dans les questions morales qui sèment la discorde, en particulier entre les libéraux et les conservateurs, tous ont l’intime conviction d’avoir raison et que leurs adversaires sont de mauvaise foi. Par respect des conventions sociales, on dit bien qu’il faut toujours donner les raisons de ses opinions, mais sitôt un argument réfuté, on s’acharne à en trouver un autre au lieu de changer sa façon de voir. Loin de calmer le jeu, les débats moraux peuvent faire repartir les hostilités de plus belle car si les adversaires ne capitulent pas sur-le-champ, c’est seulement la preuve qu’ils sont hermétiques à la raison.
Nulle part cette idée n’est plus évidente que dans les thèmes que je vais étudier dans cette partie de l’ouvrage. Les opinions des individus sur la politique, la violence, les hommes et les femmes, les enfants et l’art les aident à définir le genre de personne qu’ils croient être et celui qu’ils veulent être. Elles leur prouvent qu’ils sont contre l’oppression, la violence, le sexisme, le manque de raffinement des béotiens, et les différentes formes de maltraitance de l’enfant. Malheureusement, ces opinions sont liées à des présupposés sur la constitution psychologique d’Homo sapiens. On peut donc en toute bonne foi se trouver malgré soi lié à des positions sur des questions empiriques de biologie ou de psychologie. Quand des faits scientifiques sont mis au jour, ils correspondent rarement à nos attentes ; sinon, la recherche serait d’emblée inutile. Si bien que quand certains faits butent sur une vache sacrée, les gens sont tentés de les supprimer pour clore les débats car ils menacent tout ce qui est sacré à leurs yeux. Voilà comment nous pouvons nous retrouver totalement démunis au moment précisément où nous voulons aborder ces problèmes où les données et les analyses récentes sont primordiales.
Le paysage des sciences de la nature humaine est parsemé de ces impasses, de ces zones sensibles, de ces trous noirs et de ces Tchernobyl. J’en ai choisi cinq pour les étudier dans les quelques chapitres qui suivent,..."
Pinker applique son cadre théorique à des domaines controversés de la vie sociale.
Chapitre 16 : La Politique
Il discute de la façon dont la nature humaine (recherche de statut, coalition, réciprocité) éclaire les structures politiques et la manière dont nous pourrions concevoir des institutions qui fonctionnent avec, et non contre, la nature humaine.
Chapitre 17 : La Violence
Il récuse le mythe du Bon Sauvage en présentant des données (notamment celles de l'anthropologue Lawrence Keeley) montrant que la violence était très répandue dans les sociétés pré-étatiques. La violence est une potentialité humaine, et l'État moderne, avec son monopole de la force, a été un facteur majeur de réduction de la violence.
Chapitre 18 : Hommes et femmes
Pinker examine les différences entre les sexes. Il affirme que les données montrent l'existence de différences psychologiques moyennes entre hommes et femmes (par exemple, dans l'agressivité, les préférences sexuelles, certains centres d'intérêt) qui ont en partie une origine biologique. Il insiste sur le fait que reconnaître des différences moyennes n'implique en rien un jugement de valeur, ne justifie aucune discrimination, et n'empêche pas la grande variabilité au sein de chaque sexe.
Chapitre 19 : Les Enfants
Il s'attaque au mythe de la Table rase dans l'éducation. Les enfants ne sont pas des pâtes modelables uniquement par l'éducation ; ils naissent avec des tempéraments et des prédispositions. L'influence des parents (l'"éducation") est bien moins déterminante que ne le pensent les "experts", surtout en dehors des extrêmes de maltraitance. Les gènes et les influences des pairs jouent un rôle immense.
Chapitre 20 : L'Art (The Arts)
Pinker propose une théorie évolutionniste de l'art. La littérature, la musique et les arts ne seraient pas de pures constructions culturelles, mais exploiteraient des facultés cognitives innées. Ils nous procurent du plaisir en nous offrant des "casse-têtes pour l'esprit", en stimulant nos systèmes perceptifs et en traitant des thèmes universels de la condition humaine.
PART VI The Voice of the Species (La Voix de l'Espèce)
"La théorie de la Table rase était une perspective séduisante. Garantissant que le racisme, le sexisme et les préjugés de classe ne résisteraient pas à l’épreuve des faits, elle semblait être un rempart contre la mentalité qui menait au génocide ethnique. Elle voulait empêcher que l’on se résigne trop vite au fatalisme devant les maux de la société qui ont une solution. Enfin, elle attirait l’attention sur le sort réservé aux enfants, aux peuples autochtones et aux classes défavorisées. C’est ainsi qu’elle s’est intégrée dans un credo laïque et qu’elle est passée pour l’orthodoxie consensuelle de notre temps.
Mais cette théorie avait un aspect négatif, et elle l’a toujours. Le vide de la nature humaine qu’elle présupposait a vite été comblé par les régimes totalitaires, et elle n’a rien fait pour empêcher les génocides qu’ils ont perpétrés. Elle pervertit la façon d’élever et d’instruire les enfants et l’art en en faisant de l’ingénierie sociale. Elle accable les mères qui travaillent à l’extérieur et les parents dont les enfants ne sont pas devenus ce qu’ils auraient voulu. Elle menace de faire interdire la recherche biomédicale qui pourrait alléger des souffrances humaines. Son corollaire, la théorie du Bon Sauvage, incite à mépriser les principes de la démocratie et du « gouvernement par les lois et non par les hommes ». Elle nous aveugle sur nos points faibles cognitifs et moraux. Enfin, concernant les mesures à prendre, elle a donné la primauté à des dogmes stupides au détriment de la recherche de solutions positives.
La Table rase n’est pas un certain idéal dont il faut tous espérer et prier qu’il soit vrai. Non, c’est une abstraction théorique qui s’oppose à la vie et à l’humain en ce qu’elle nie notre humanité commune, nos intérêts fondamentaux et nos préférences individuelles. Elle prétend célébrer notre potentiel, mais elle fait l’inverse car il provient de l’interaction combinatoire de facultés merveilleusement complexes, et pas du vide passif d’une ardoise vierge...."
Cette partie conclusive est un plaidoyer vibrant pour la nouvelle compréhension scientifique de la nature humaine.
Pinker récapitule son argument central : rejeter la nature humaine au nom de la Table rase est une erreur aux conséquences potentiellement désastreuses. En niant notre nature, nous nous privons des outils pour comprendre qui nous sommes, d'où viennent nos souffrances, nos conflits et nos aspirations. Accepter que nous ayons une nature humaine, forgée par l'évolution, n'est pas une menace pour les valeurs humanistes, mais au contraire leur fondement le plus solide. Cela nous permet d'assumer notre humanité avec réalisme, sans naïveté ni cynisme, et de construire une morale, une politique et une société qui soient en phase avec ce que nous sommes vraiment. La "voix de l'espèce" est celle de la raison, de la compassion et d'un réalisme éclairé.
Sans doute un des livres de sciences humaines les plus importants et discutés du début ce siècle. Pinker a notamment cristallisé et popularisé un clivage fondamental du 21e siècle : la tension entre les sciences "dures" de l'esprit (neurosciences, génétique, psychologie évolutionniste) et les sciences humaines et sociales traditionnelles. Le livre est un point de référence incontournable dans ce débat.
De nombreux critiques, scientifiques et intellectuels ont salué le livre comme une œuvre majeure, courageuse et libératrice, un nécessaire coup de balai contre le relativisme postmoderne et une défense de la raison et de la méthode scientifique face aux dogmes idéologiques. Les adversaires furent tout auss nombreux, et la critique la plus répandue futt que Pinker minimise l'importance de la culture, de l'éducation et de l'environnement au profit de facteurs génétiques et évolutionnistes. Ses détracteurs craignèrent que sa thèse ne serve à justifier des inégalités sociales (de classe, de genre) en les naturalisant. Le philosophe Massimo Pigliucci a notamment critiqué la surinterprétation des preuves en psychologie évolutionniste, qu'il qualifie souvent de "récits adaptatifs juste-so stories". Dans une recension très hostile, Leon J. Kamin, Hilary Rose et Steven Rose ont accusé Pinker de faire un usage sélectif des données, de promouvoir une vision réductionniste et de ressusciter de vieux démons du déterminisme biologique aux implications sociales néfastes.
Près de 25 ans après sa publication, "The Blank Slate" est encore régulièrement cité, discuté et débattu. Il fait partie du canon des livres "néo-darwiniens" ou "scientistes" qui ont marqué leur époque, aux côtés des travaux de Dawkins ou de Daniel Dennett.
"The Stuff of Thought: Language as a Window Into Human Nature" (2007, Steven Pinker)
Le langage est une "fenêtre sur la nature humaine". "L'Instinct du Langage", était une vue d'ensemble de la faculté du langage : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le langage sans oser le demander. Une langue est une manière de relier le son et le sens, et les deux autres livres se tournent respectivement vers chacune de ces deux sphères.
"Words and Rules" (Des Mots et des Règles) portait sur les unités du langage, la manière dont elles sont stockées en mémoire et dont elles sont assemblées en une multitude de combinaisons qui confèrent au langage son pouvoir expressif.
"The Stuff of Thought" (Matière à Pensée) traite de l'autre versant de cette connexion : le sens. Son paysage intellectuel inclut la signification des mots et des constructions, ainsi que la façon dont le langage est utilisé dans des contextes sociaux – les sujets que les linguistes appellent la sémantique et la pragmatique.
En analysant minutieusement comment nous utilisons les mots au quotidien (pour jurer, promettre, métaphoriser, parler de l'espace et du temps), nous pouvons découvrir les structures profondes et universelles de la pensée humaine. Pinker défend l'idée que la pensée est antérieure et indépendante du langage, qui n'en est que le véhicule. Notre faculté de langage reflète et révèle notre "câblage" cognitif inné, façonné par l'évolution.
Le livre est organisé autour de plusieurs "fenêtres" linguistiques qui ouvrent sur des aspects spécifiques de la cognition.
Préface - « Une théorie de l'espace et du temps est inscrite dans la manière dont nous utilisons les mots. Il y a également une théorie de la matière et une théorie de la causalité. Notre langue contient un modèle du sexe (en réalité, deux modèles), ainsi que des conceptions de l'intimité, du pouvoir et de l'équité. Le sacré, l'avilissement et le danger sont également ancrés dans notre langue maternelle, de même qu'une conception du bien-être et une philosophie du libre arbitre.
Si les détails de ces conceptions varient d'une langue à l'autre, leur logique globale est la même. Elles constituent ensemble un modèle de la réalité proprement humain, qui diffère significativement de la compréhension objective de la réalité, laborieusement élaborée par nos meilleures sciences et notre logique.
Bien que ces idées soient tissées dans le langage, leurs racines sont plus profondes que le langage lui-même. Elles établissent les règles fondamentales qui régissent notre compréhension de notre environnement, la manière dont nous attribuons le mérite et le blâme à nos semblables, et la façon dont nous négocions nos relations avec eux.
Examiner de près notre parole — nos conversations, nos plaisanteries, nos insultes, nos conflits juridiques, les prénoms que nous donnons à nos enfants — peut ainsi nous donner un aperçu de notre identité profonde.... »
Pinker présente le thème central du livre : le langage est une fenêtre sur la nature humaine. La manière dont nous utilisons les mots – leur sens, leur grammaire, les métaphores que nous choisissons, et même les jurons que nous proférons – reflète la structure de nos pensées. En analysant le langage, nous pouvons découvrir les concepts fondamentaux et les modèles cognitifs qui constituent l'essence de l'esprit humain. Le livre se situe à l'intersection de la linguistique, de la psychologie et de la philosophie.
Chapitre 1 : Des Mots et des Mondes (Words and Worlds)
Pinker commence par explorer la relation entre le langage et la réalité. Comment les mots se réfèrent-ils au monde ? Il introduit l'idée que le langage n'est pas une simple copie de la réalité, mais qu'il reflète la manière dont notre cerveau catégorise et conceptualise cette réalité. Il aborde des questions comme :
- Comment un mot comme "livre" peut-il désigner à la fois un objet physique et son contenu abstrait ?
- Comment comprenons-nous les phrases qui décrivent des situations hypothétiques ou contraires à la réalité ?
La thèse est que la sémantique (l'étude du sens) révèle une "langue de la pensée" ou un "métalangage" conceptuel qui est inné et universel.
Chapitre 2 : Au Fond du Terrier (Down the Rabbit Hole)
Ce chapitre plonge dans la sémantique des verbes et de la structure argumentale. Pinker utilise des verbes comme "remplir", "verser", et "décharger" pour montrer que notre compréhension des actions dépend de concepts sous-jacents comme :
- La causalité : Qui fait quoi à qui ?
- La spatialité : Comment les objets se déplacent-ils et s'orientent-ils ?
- La possession et le transfert.
Il explique que les verbes sont encadrés dans des "schémas" cognitifs primitifs qui organisent notre perception des événements. Ces schémas sont les "atomes" de notre pensée.
Chapitre 3 : Cinquante Mille Concepts Innés (Fifty Thousand Innate Concepts)
Pinker s'attaque à un débat central : comment acquérons-nous le sens des mots ? S'agit-il d'un apprentissage par association pure, ou naissons-nous avec des concepts préexistants ? Il critique la théorie "radicale" de Jerry Fodor qui suggère que tous les concepts (comme "carburateur" ou "billet") sont innés. À l'opposé, il examine la théorie de l'"ardoise vierge". Pinker défend une position intermédiaire : nous naissons avec un nombre limité de concepts fondamentaux (espace, temps, causalité, intentionnalité, etc.) et des règles de combinaison qui nous permettent de construire une infinité de concepts complexes à partir de ce petit ensemble de briques de base.
Chapitre 4 : Fendre l'Air (Cleaving the Air)
Ce chapitre explore comment le langage encode nos théories intuitives de la physique et de la causalité. Pinker analyse la polysémie des verbes comme "fendre" (to cleave), qui peut signifier à la fois "séparer" et "adhérer". Il montre que cette ambiguïté n'est pas arbitraire ; elle révèle comment nous concevons les actions comme un changement d'état dans la configuration de la matière. Notre langage est imprégné d'une "physique populaire" intuitive qui nous permet de prédire et de manipuler le monde.
Chapitre 5 : La Métaphore de la Métaphore (The Metaphaphor)
Pinker se penche sur la théorie de la métaphore de George Lakoff et Mark Johnson, selon laquelle la pensée est fondamentalement métaphorique. Il en reconnaît la valeur mais en critique les excès. Pour Pinker, la métaphore est un outil puissant qui exploite des concepts littéraires préexistants plutôt que de les constituer. Il soutient que nous possédons un langage de la pensée abstrait et littéral, et que nous utilisons la métaphore pour le rendre plus concret et compréhensible en le mappant sur des domaines sensorimoteurs plus familiers (ex: "Le temps, c'est de l'argent").
Chapitre 6 : Qu'y a-t-il dans un Nom ? (What's in a Name?)
Pinker explore la philosophie des noms propres. Sont-ils de simples étiquettes sans signification (comme le soutient John Stuart Mill) ou portent-ils une description ? Il utilise des exemples de calembours, de baptême des bébés et de la sémantique des noms de lieux pour montrer que les noms propres activent en fait un réseau complexe de connaissances sociales, de contextes et d'"histoires causalement liées" qui nous permettent de se référer à un individu ou un lieu de manière unique.
Chapitre 7 : Les Sept Mots Interdits à la Télévision (The Seven Words You Can't Say on Television)
C'est un chapitre célèbre sur les jurons et le tabou linguistique. Pinker analyse pourquoi certains mots (notamment ceux liés à la religion, la sexualité, les excréments et les insultes ethniques) ont un pouvoir tabou et émotionnel si fort. Il identifie cinq "canaux" de la malédiction et explique que la puissance des jurons provient de leur capacité à court-circuiter la pensée rationnelle pour toucher directement les centres émotionnels du cerveau. Ce phénomène révèle la séparation dans l'esprit entre la cognition conceptuelle et l'affect.
Chapitre 8 : Les Jeux que l'on Joue (Games People Play)
Pinker aborde la "pragmatique", c'est-à-dire la manière dont nous utilisons le langage dans un contexte social pour accomplir des actions (faire une promesse, insulter, demander). Il s'appuie sur la théorie des actes de langage de John Searle et les maximes conversationnelles de Paul Grice. Il montre que la communication repose sur une inférence constante : nous devons deviner les intentions de l'autre à partir de ce qu'il dit littéralement. Cela révèle que l'esprit humain est une "machine à lire dans les pensées" (mind-reading machine) naturellement douée pour l'attribution d'états mentaux (une "théorie de l'esprit").
Chapitre 9 : Sortir de la Caverne (Escaping the Cave)
Dans ce chapitre de conclusion, Pinker synthétise ses arguments. Le langage, avec toute sa richesse et ses bizarreries, nous offre bien une fenêtre sur la nature humaine. Il révèle un esprit structuré par des concepts de :
- Espace, Temps et Causalité : Une physique intuitive.
- Substance, Entité et Ensemble : Une biologie et une ontologie intuitive.
- But, Cause et Fonction : Une ingénierie intuitive.
- Acte, Intention et Croyance : Une psychologie intuitive (théorie de l'esprit).
Il conclut que cette "langue de la pensée" est le fondement universel qui nous permet de comprendre le monde, de nouer des relations sociales et de créer des connaissances. Comprendre le langage, c'est donc comprendre l'essence de ce qui nous rend humains.
En rassemblant ces différentes fenêtres, Pinker dresse ainsi un portrait de la nature humaine ..
- Nous sommes des êtres rationnels qui modélisons le monde en termes de cause à effet, d'espace, de temps et de substance (sémantique des cadres).
- Nous sommes des êtres émotionnels avec des réponses viscérales que le langage peut directement déclencher (tabou).
- Nous sommes des êtres sociaux qui négocions constamment nos relations et nos statuts via la communication (actes de parole).
- Nous sommes des êtres créatifs qui utilisons la métaphore pour étendre notre compréhension.
Tout cela est enraciné dans une psychologie évolutionniste : notre faculté de langage et les structures de pensée qu'elle révèle sont des adaptations qui ont évolué pour résoudre les problèmes de survie et de reproduction de nos ancêtres.
"The Seven Words You Can't Say on Television" (Steven Pinker)
Un chapitre qui figure dans "The Stuff of Thought" et devenu l'un des plus célèbres et des plus discutés du livre.
Pinker s'appuie sur le monologue culte du comédien George Carlin, qui énumérait les sept mots tabous à la télévision (comme fuck, shit, cunt, etc.), pour lancer une exploration scientifique et linguistique approfondie de la nature du tabou linguistique.
La thèse centrale de Pinker est que les mots tabous ne sont pas des sons arbitrairement interdits. Leur pouvoir et leur statut particulier découlent directement de la psychologie humaine profonde, en particulier,
- De notre cognition (la façon dont notre esprit catégorise le monde).
- De notre émotivité (les réactions viscérales qu'ils déclenchent).
- De nos relations sociales (la façon dont nous négocions la réputation, l'intimité et le pouvoir).
Le tabou linguistique est une fenêtre sur la nature humaine, révélant nos peurs, nos désirs, et les règles non écrites qui régissent la vie en société.
1.Pinker identifie plusieurs mécanismes psychologiques qui expliquent pourquoi certains mots sont chargés d'un pouvoir tabou
- La Pensée Magique et la Contagion : Pinker s'appuie sur les travaux de l'anthropologue James Frazer pour expliquer que l'esprit humain a tendance à croire que le nom d'une chose est inextricablement lié à la chose elle-même. Dire le mot "merde" (shit) est traité par notre cerveau comme un contact symbolique avec la matière fécale elle-même, déclenchant un dégoût de contamination. C'est ce qu'il appelle le "cycle de la bouche sale" (the euphemism treadmill) : les euphémisms finissent par être "contaminés" par le concept qu'ils désignent et doivent être remplacés (ex: "toilettes" -> "WC" -> "restrooms" -> "bathrooms").
Ce "cycle de l'euphémisme" est fondamental pour comprendre l'évolution du langage politiquement correct et les dynamiques sociales derrière le changement lexical.
- La Cognition et les Catégories Essentielles : Notre esprit catégorise le monde. Les mots tabous violent souvent les catégories essentielles que nous établissons. Le mot fuck est tabou car il évoque un acte (la sexualité) que nous considérons comme privé et intime, le sortant de sa catégorie "cachée" pour le mettre en public. Il brise un mur cognitif.
2. Les Domaines du Tabou
Pinker cartographie les domaines conceptuels qui génèrent le plus souvent des tabous linguistiques :
- La Saleté et la Maladie : Lié au dégoût et à la peur de la contamination (ex: shit, piss).
- La Sexualité et la Procréation : Lié à l'intimité, au mystère et aux enjeux de réputation (ex: fuck, cunt, pussy).
- La Religion et le Sacré : Lié à la peur du blasphème et à la pensée magique (ex: God damn it, Jesus Christ).
- La Mort et le Mal : Lié à la peur et à l'angoisse existentielle.
3. Les Usages Pragmatiques des Mots Tabous
C'est la partie la plus novatrice de son analyse. Pinker montre que nous n'utilisons ces mots ni par accident, ni uniquement par manque d'éducation. Leurs usages sont hautement stratégiques et révélateurs :
- L'Apostrophe Abusive (Abusive) : Insulter ou dégraiter quelqu'un. C'est une tentative de dominer en associant symboliquement la personne à quelque chose de dégoûtant.
- L'Apostrophe Exclamative (Expletive) : Exprimer une émotion soudaine (douleur, surprise, colère). Le mot tabou sert de "soupape de pression" émotionnelle.
- L'Apostrophe Sociale (Social) : Créer de la camaraderie ou tester les limites sociales ("décompression" dans un groupe masculin, par exemple). L'usage de gros mots peut signaler la confiance et l'intimité.
- L'Apostrophe Emphatique (Emphatic) : Renforcer un énoncé. Dire "C'est foutrement bien" (It's fucking amazing) a un impact bien plus fort que l'énoncé neutre.
- L'Apostrophe Désinvolte (Dysphemistic) : Choquer délibérément, défier l'autorité ou afficher un rejet des conventions sociales.
La typologie de ces cinq usages pragmatiques est un outil extrêmement utile pour analyser le langage dans la vie réelle, la littérature ou le cinéma.
4. La Neurobiologie de l'Injure
Pinker s'appuie sur des données neuroscientifiques pour étayer son propos. Il cite des études sur des patients atteints du syndrome de Tourette qui ont des tics d'écholalie (répétition de mots) et de coprolalie (cri de mots obscènes). Ces études montrent que les jurons sont traités par des circuits cérébraux différents de ceux du langage ordinaire, impliquant des structures limbiques liées aux émotions (comme l'amygdale) et les ganglions de la base. Cela explique pourquoi :
- On peut jurer après une lésion cérébrale qui nous empêche de parler normalement.
- Les jurons sont si difficiles à contrôler pour les personnes atteintes du syndrome de Tourette.
- L'impact émotionnel d'un juron est immédiat et viscéral.
Ce chapitre illustre parfaitement le projet général de Pinker dans The Stuff of Thought : utiliser les particularités et les énigmes du langage quotidien comme une fenêtre pour illuminer les structures universelles de l'esprit humain. Mais comme souvent chez Pinker, l'analyse est profondément ancrée dans la langue anglaise et sa culture.
"The Better Angels of Our Nature" (2011, Steven Pinker)
Une thèse ambitieuse qui tente de nous démontrer que la violence humaine (meurtres, guerres, génocides) aurait décliné globalement à long terme, grâce au progrès de la civilisation, de la raison, et des institutions...
(Éditions des Arènes, Paris, 2017, pour la traduction française).
Contre toute intuition, la violence sous toutes ses formes (homicide, guerre, génocide, torture, violence envers les minorités et les enfants) a considérablement et dramatiquement diminué au cours de l'histoire humaine, en particulier depuis le Siècle des Lumières.
Nous vivons à l'époque la plus pacifique de l'existence de notre espèce.
"Ce livre traite de la chose la plus importante qui se soit jamais produite dans l’histoire de l’humanité. Qu’on veuille le croire ou non – et je sais bien que la plupart des gens n’y croient pas – la violence n’a cessé de reculer sur de longues périodes, et aujourd’hui il se pourrait bien que nous vivions l’époque la plus pacifique depuis que le genre humain existe. Bien entendu, ce déclin n’a pas été strictement linéaire ; il n’a pas réduit à néant la violence ; et on ne saurait garantir qu’il se poursuivra. Mais la tendance globale est sans équivoque, visible à des échelles qui se comptent en millénaires ou en années..." (avant-propos)
Son véritable argument va au-delà du simple constat statistique. Il s'agit d'une théorie explicative qui tente de répondre à la question : Pourquoi cette réduction s'est-elle produite ? Pour Pinker, ce déclin n'est pas un hasard. Il est le fruit d'un processus civilisateur, rendu possible par une interaction entre les structures de notre psychologie (les "démons" et les "anges") et des forces historiques et institutionnelles spécifiques qui ont permis aux "bons anges" de prendre le dessus.
En définitive, la véritable thèse de Pinker est un plaidoyer pour le libéralisme des Lumières. Il défend l'idée que la combinaison de l'État de droit, des marchés ouverts, de la coopération internationale et de l'application de la raison a été le plus grand facteur de pacification de l'humanité. Même si l'on n'adhère pas à toutes ses conclusions, son livre reste un exercice intellectuel majeur, qui force à reconsidérer nos certitudes les plus ancrées sur la nature humaine et son histoire.
Le Cadre Conceptuel s'appuie sur l’histoire de six tendances, cinq démons intérieurs, quatre bons anges et cinq forces historiques....
Les Cinq "Démons Intérieurs" (Nos pulsions violentes)
Ce sont les tendances psychologiques qui nous poussent à la violence.
- La prédation : Violence utilitaire et froide pour une fin (chasser, éliminer un rival).
- La dominance : Recherche du statut, du pouvoir et de la gloire aux dépens des autres.
- La vengeance : Désir moraliste de rétribution et de punition.
- Le sadisme : Plaisir tiré de la souffrance d'autrui.
- L'idéologie : Système de croyance qui justifie la violence pour un bien supposé supérieur.
Les Quatre "Bons Anges" (Nos inhibiteurs de violence)
Ce sont les tendances psychologiques qui nous poussent à éviter la violence.
- L'empathie : Capacité à se mettre à la place d'autrui et à ressentir sa souffrance.
- La maîtrise de soi : Capacité à contrôler ses impulsions.
- Le sens moral : Adhésion à des normes et des tabous qui interdisent la violence.
- La raison : Capacité de recul, de logique et d'objectivité qui permet de résoudre les conflits sans violence.
Les Cinq "Forces Historiques"
Ce sont les facteurs externes qui, selon Pinker, ont canalisé nos démons et renforcé nos anges.
- Le Léviathan (L'État) : Théorie de Hobbes. Un monopole étatique de la force légitime réduit la vendetta, le brigandage et incite à la coopération pacifique.
- Le Commerce (Doux Commerce) : L'idée que les échanges rendent les autres plus précieux vivants que morts. La coopération est mutuellement bénéfique.
- La Féminisation : La montée de l'influence des valeurs dites "féminines" (coopération, empathie) dans la société a contrebalancé les valeurs "machistes" de l'honneur et de la violence.
- Le Cosmopolitisme (l'"Effet Boomerang") : Le développement de la littérature, du journalisme et des technologies (comme l'imprimerie puis Internet) a élargi le "cercle de l'empathie" au-delà du clan ou de la tribu.
- La Montée de la Raison (Le Siècle des Lumières) : L'application de la raison et de la méthode scientifique a conduit à critiquer les violences justifiées par la superstition, la tradition ou la religion dogmatique.
Les Six Tendances (La chronologie du déclin de la violence)
Ce sont les grandes transitions historiques durant lesquelles la violence a chuté.
- Le Processus de Pacification (Transition des sociétés de chasseurs-cueilleurs vers les États agricoles) : Baisse massive de la violence chronique avec la création du Léviathan.
- Le Processus de Civilisation (Du Moyen-Âge à l'époque moderne) : Consolidation des États, courtoisie, baisse spectaculaire des taux d'homicide en Europe.
- La Révolution Humanitaire (Siècle des Lumières et après) : Abolition de l'esclavage, de la torture judiciaire, humanisation des peines.
- La Longue Paix (Post-1945) : Effondrement sans précédent des guerres entre grandes puissances et des guerres tout court (en proportion de la population).
- La Nouvelle Paix (Post-Guerre Froide) : Diminution des guerres civiles, des génocides et du terrorisme international.
- La Révolution des Droits (Deuxième moitié du XXe siècle) : Droits civiques, droits des femmes, droits des enfants, droits LGBT, diminuant les violences systémiques.
"Le déclin de la violence constitue peut-être le phénomène le plus important et le moins apprécié à sa juste valeur de l’histoire de notre espèce. Ses implications touchent au cœur de nos convictions et de nos valeurs – car que pourrait-il y avoir de plus fondamental que la reconnaissance que la condition humaine s’est, au long de l’histoire, constamment améliorée, constamment détériorée ou n’a pas changé ? Ce qui est en jeu ici, ce sont nos conceptions d’une chute originelle, de l’autorité morale des écrits religieux et des hiérarchies ecclésiastiques, du caractère intrinsèquement bon ou mauvais de la nature humaine, des forces qui commandent l’histoire et de l’importance morale attachée à la nature, à la communauté, à la tradition, à l’émotion, à la raison et à la science.
Ma tentative de documenter et d’expliquer les reculs de la violence a déjà empli un grand nombre de pages, et ce n’est pas l’endroit ici d’en emplir encore beaucoup plus en explorant leurs implications. Mais j’aimerais conclure ce livre par deux réflexions sur les leçons que nous pouvons tirer – peut-être – du déclin historique de la violence.
La première concerne la manière dont nous devrions envisager la modernité – la transformation de la vie humaine par la science, la technologie et la raison, avec l’affaiblissement concomitant des coutumes, de la foi, des communautés, de l’autorité traditionnelle et des conceptions fusionnelles de l’homme et de la nature.
La répugnance à l’égard de la modernité est l’une des grandes constantes de la critique sociale contemporaine. Que la nostalgie s’attache au cadre rassurant de la vie de village, à un environnement préservé, à la solidarité communautaire, aux valeurs familiales, à la foi religieuse, à une existence harmonieuse obéissant aux rythmes de la nature, tout le monde veut reculer les aiguilles de l’horloge. Que nous a apporté la technologie, disent-ils, si ce n’est l’aliénation, la spoliation, des pathologies sociales, la perte de sens, et une culture consumériste qui détruit la planète pour nous offrir des maisons en préfabriqué, des SUV et des émissions de téléréalité ?
Les lamentations autour de la perte d’un paradis originel ont une longue tradition intellectuelle, comme l’a montré l’historien Arthur Herman dans "The Idea of Decline in Western History". Depuis les années 1970 et la large diffusion de cette nostalgie romantique, statisticiens comme historiens ont rassemblé des éléments qui la démentent. Les titres de leurs ouvrages sont suffisamment parlants : "The Good News Is the Bad News Is Wrong", "It’s Getting Better All the Time", "The Good Old Days – They Were Terrible!", "The Case for Rational Optimism", "The Improving State of the World", "The Progress Paradox", et, plus récemment, "The Rational Optimist" de Matt Ridley et "Getting Better" de Charles Kenny.
Ces apologies de la modernité décrivent les épreuves que les êtres humains traversaient au quotidien avant l’avènement de la prospérité et de la technologie. Nos ancêtres, nous rappellent-elles, étaient infestés de vermine et vivaient au-dessus de caves où s’entassaient leurs propres excréments. La nourriture était fade, monotone et rare. Les soins de santé se résumaient à la scie du docteur et à la pince du dentiste. Les humains des deux sexes trimaient dur du matin au soir, qu’ils passaient plongés dans l’obscurité. L’hiver était synonyme de longs mois de faim, d’ennui et de solitude lancinante dans des fermettes recouvertes par la neige.
Or nos ancêtres pas si lointains ne devaient pas seulement se passer de certaines commodités de base, mais aussi des choses les plus élevées, les plus nobles de l’existence, comme le savoir, la beauté et le lien humain.
Jusqu’à une époque récente, la plupart des gens ne sortaient jamais, tout au long de leur vie, d’un rayon de quelques kilomètres autour de leur lieu de naissance. Personne n’avait idée de l’immensité du cosmos, de la préhistoire de la civilisation, de la généalogie du vivant, du code génétique, du monde de l’infiniment petit et des constituants élémentaires de la matière et de la vie. Écouter de la musique enregistrée, se procurer des livres bon marché, disposer d’informations instantanées sur ce qui se passe dans le monde, admirer des reproductions d’œuvres d’art ou regarder de grands films était inconcevable, et à plus forte raison l’idée de pouvoir accéder à tout cela au moyen d’un appareil qui tient dans la poche ...
.. Malgré toutes ces raisons, qui font qu’aucun romantique ne voudrait vraiment grimper à bord d’une machine à remonter le temps, ceux qui affichent une nostalgie du passé ont toujours eu un atout dans leur manche : celui consistant à dénoncer la violence du monde contemporain. Au moins, disent-ils, nos ancêtres ne devaient pas craindre les agressions, les fusillades à l’école, les attaques terroristes, les génocides, les guerres mondiales, les camps de la mort, le napalm, les goulags et l’anéantissement nucléaire ; aucun Boeing 747, aucun antibiotique, aucun iPod n’est en mesure de compenser les souffrances que les sociétés modernes et leurs technologies peuvent infliger.
Et c’est précisément là qu’une historiographie qui évite tout sentimentalisme et la maîtrise de l’outil statistique peuvent changer notre perception de la modernité. En effet, elles nous montrent que la nostalgie d’un passé paisible est la plus grande illusion dont nous puissions être victimes ..."
L'argument du livre de Pinker est à la fois puissant et contestable...
Sa force principale réside dans une accumulation vertigineuse de données historiques, anthropologiques et statistiques. Le simple fait de montrer que le taux d'homicide en Europe médiévale était 10 à 50 fois supérieur à celui d'aujourd'hui est un argument choc. Pinker explique par ailleurs brillamment pourquoi nous avons l'impression que le monde est plus violent (biais de disponibilité, couverture médiatique 24h/24h). Il nous oblige à considérer les faits sur le long terme. La synthèse interdisciplinaire qu'il opère, le fait de lier la psychologie, l'histoire, la sociologie et l'économie est ambitieux. L'explication par le "Léviathan" et le "Commerce" est particulièrement robuste pour les périodes anciennes. Il offre ainsi un récit progressiste et optimiste qui contraste avec le catastrophisme ambiant et suggère que la paix est possible, que les institutions humaines peuvent la favoriser.
Les penseurs les plus critiques estiment que Pinker a une définition de la violence étonnamment étroite pour un livre aussi ambitieux, une définition qui, par construction, favorise la démonstration de sa thèse. Pinker ferme les yeux sur les formes de violence plus subtiles, plus insidieuses et potentiellement tout aussi dévastatrices qui sont les produits directs de la civilisation moderne et "pacifiée" qu'il défend.
Pour John Gray, dans "The Soul of the Marionette" (2015), le tableau idyllique de Pinker est une illusion dangereuse. En ne comptabilisant que la violence qui ressemble à celle du passé (le coup de hache, la bataille rangée), Pinker ferme les yeux sur les formes de violence plus subtiles, plus insidieuses et potentiellement tout aussi dévastatrices qui sont les produits directs de la civilisation moderne et "pacifiée" qu'il défend.
Autre critique, Nassim Nicholas Taleb qui estimera que Pinker analyse les données de violence dans un cadre statistique inadapté...
L'argument principal de Pinker est que la période post-1945 (la "Longue Paix") est une anomalie historique de faible violence. Pour Taleb, c'est une conclusion statistiquement non valide. L'histoire écrite ne nous fournit que très peu de données sur les méga-guerres. Nous n'avons que quelques exemples de conflits de l'ampleur des deux Guerres Mondiales. Affirmer qu'une période de 70 ans sans troisième Guerre Mondiale est une "tendance" est, selon Taleb, comme tirer des conclusions définitives sur les risques de tremblement de terre après une année sans séisme majeur. L'échantillon est trop petit pour détecter un signal dans le bruit. Taleb argue qu'un seul événement futur – une nouvelle guerre majeure – suffirait à invalider complètement la courbe descendante de Pinker. Si une guerre tuait 800 millions de personnes demain, le "taux de violence du XXe siècle" deviendrait soudainement bien plus élevé que celui des siècles précédents. La prétendue "Longue Paix" n'est alors qu'une "inter-war period", une période entre deux guerres extrêmes.
La Métaphore du "Lac de Pinker" - Taleb utilise une métaphore célèbre pour ridiculiser la méthode de Pinker ...
"Imaginons un lac où, en moyenne, la profondeur est de 30 cm. C'est rassurant. Mais ce que Pinker ne vous dit pas, c'est que ce lac contient aussi des trous de 10 mètres de profondeur. En marchant dans le lac, vous avez effectivement de bonnes chances de vous noyer, malgré la faible profondeur moyenne."
La "profondeur moyenne" représente le taux de mortalité moyen calculé par Pinker. Les "trous de 10 mètres" représentent les guerres mondiales et autres catastrophes. Se fier à la moyenne dans un tel système est, pour Taleb, une absurdité dangereuse.
Pour Taleb, Pinker n'a pas démontré que la violence a structurellement diminué. Il a seulement constaté que nous traversons une période sans méga-catastrophe récente. Son optimisme est donc une extrapolation périlleuse basée sur une incompréhension fondamentale de la nature du risque dans les systèmes complexes.
"Straw Dogs: Thoughts on Humans and Other Animals" (2002, John Gray)
Un ouvrage philosophique qui remet en question nos convictions les plus chères sur ce que signifie être humain. De Platon au christianisme, des Lumières à Nietzsche, la tradition occidentale s'est fondée sur des croyances arrogantes et erronées concernant les êtres humains et leur place dans le monde. Des philosophies telles que le libéralisme et le marxisme considèrent l'humanité comme une espèce dont la destinée est de transcender les limites naturelles et de conquérir la Terre. Même aujourd'hui, malgré les découvertes de Darwin, presque toutes les écoles de pensée partent du principe que les humains sont radicalement différents des autres animaux. John Gray soutient que cette croyance humaniste est une illusion. L'objectif de Straw Dogs est d'explorer à quoi ressemblent le monde et la vie humaine une fois que l'humanisme a été définitivement abandonné...
"« Straw Dogs [Les Chiens de paille] est une attaque contre les croyances irréfléchies des gens qui pensent. Aujourd'hui, l'humanisme libéral détient le pouvoir omniprésent qui fut jadis celui des religions révélées. Les humanistes aiment à penser qu'ils ont une vision rationnelle du monde ; mais leur croyance fondamentale au progrès n'est que superstition, plus éloignée de la vérité sur l'animal humain qu'aucune des religions du monde. En dehors de la science, le progrès n'est qu'un mythe. Et chez certains lecteurs de Straw Dogs, cette observation semble avoir provoqué une véritable panique morale. "Nul n'ose remettre en cause l'article principal de leur foi en ces sociétés libérales ?". Sans elle, ne sombrerons-nous pas dans le désespoir ? Tel des Victoriens tremblants, terrifiés à l'idée de perdre leur foi, ces humanistes s'accrochent à la brocante miteuse de l'espérance progressiste... »
Une Critique de l’humanisme, de la croyance en un “progrès moral”, de la prétendue supériorité humaine, réflexion sur l’animalité humaine...
C'est le manifeste de l'anti-progressisme qui servira de base ultérieurement à son rejet de la thèse de Pinker.
John N. Gray est un philosophe politique britannique (1948) tenant d'une posture pessimiste, réaliste et anti-utopique. Pour lui, l’idée d’un progrès moral constant implique des dérives qui ne sont pas dangers : non seulement l’espoir naïf en un avenir “meilleur” aboutit àlégitimer des idéologies utopistes, mais tout autant des interventions politiques autoritaires, ou la rationalisation de violences au nom du “progrès”. L’« anti-Pinker » idéologique?
La thèse fondamentale de Gray est la suivante : L'humanisme (la croyance que l'humain est une espèce exceptionnelle, maître de son destin et en progrès constant grâce à la raison) est une illusion dangereuse, un reliquat des religions que nous prétendons avoir abandonnées. Pour Gray, les humains sont des animaux parmi d'autres, emportés par des forces qui les dépassent (leurs pulsions, l'évolution, les processus historiques aveugles). La "quête du sens" et l'idée de "progrès" ne sont que des fables que nous nous racontons pour nous rassurer.
Le livre est une attaque frontale contre les "idoles" de la modernité occidentale : le Progrès, la Raison, la Liberté et l'Idée de l'Homme. L'idée de "progrès moral" est un mythe. La nature humaine est constante. La cruauté et l'égoïsme n'ont pas disparu ; ils se sont simplement adaptés aux nouvelles technologies et aux nouvelles structures sociales. Il n'y a pas de "leçons de l'histoire" qui nous rendraient plus sages. La civilisation n'est qu'une mince pellère recouvrant nos instincts barbares, prête à se déchirer à tout moment. Les humains d'aujourd'hui ne sont pas différents de ceux qui ont vécu il y a des milliers d'années. Ce qui a changé, c'est la technologie, pas la conscience ..
La Raison n'est qu'un outil, un instrument au service de nos pulsions et de nos objectifs. Elle n'est pas moralement bonne en soi. Le XXe siècle, avec ses génocides et ses totalitarismes, est la preuve que la raison la plus froide et la science la plus avancée peuvent être mises au service des pires atrocités. Les régimes nazi et soviétique étaient des projets "rationnels" et "scientifiques" de transformation de l'humanité. La croyance selon laquelle le monde peut être transformé par la pensée est une superstition."
L'humain n'est pas fondamentalement bon ou mauvais. Il est un animal dont le comportement est déterminé par des instincts et des circonstances. L'idée que nous ayons des "anges" en nous est tout aussi illusoire que l'idée que nous soyons fondamentalement mauvais. Nous sommes ce que nous faisons, et nos actions sont largement imprévisibles et incontrôlables.
L'histoire n'a ni direction, ni sens, ni but. C'est un chaos cyclique, une succession d'événements sans logique supérieure. La "paix" n'est qu'une trêve temporaire entre des périodes de violence. Croire au progrès linéaire, c'est comme croire en la Providence divine.
Gray, dans "Straw Dogs", est un pessimiste post-romantique, influencé par Schopenhauer et Freud. Il voit l'humain comme un animal irrationnel, l'histoire comme un cycle absurde, et la croyance au progrès comme la plus dangereuse des illusions.
"Searching for a meaning in life may be useful therapy, but it has nothing to do with the life of the spirit. Spiritual life is not a search for meaning but a release from it." (Chercher un sens à la vie peut être une thérapie utile, mais cela n'a rien à voir avec la vie spirituelle. La vie spirituelle n'est pas une recherche de sens, mais une libération de celui-ci) ....
"The Soul of the Marionette: A Short Inquiry into Human Freedom" (2015, John Gray)
Bien que ce ne soit pas une critique en ligne, Gray y consacre un chapitre substantiel à démonter la thèse que Pinker expose dans "Better Angels". Il utilise cet ouvrage comme un exemple paradigmatique de ce qu'il rejette, à savoir le "mythe du progrès" propre à l'humanisme laïc occidental.
Gray reproche à Pinker de commettre une erreur de catégorie fondamentale en se focalisant uniquement sur la violence directe et interpersonnelle (guerre, meurtre, génocide) tout en ignorant délibérément les formes de violence indirectes et systémiques qui caractérisent le monde moderne.
Voici les aspects de cette "violence moderne" que Gray estime que Pinker néglige ...
- La Violence Environnementale et l'Écocide : Gray soutient que la civilisation pacifiée et "rationnelle" célébrée par Pinker est la même qui a engendré la crise écologique actuelle. La destruction massive des écosystèmes, la sixième extinction de masse, la pollution des océans et de l'air sont, pour Gray, des formes de violence à grande échelle perpétrées contre le vivant et les générations futures. Cette violence n'est pas moins réelle pour être diffuse et à effet retardé.
- La Violence Technologique et l'Aliénation : Gray évoque les nouvelles menaces liées à la technologie : la surveillance de masse, la possibilité d'un effondrement systémique lié à la cyber-guerre, les armes autonomes, et l'aliénation sociale produite par les nouvelles technologies. Pour lui, le monde "pacifique" de Pinker est un monde où le contrôle et la potentialité d'une déshumanisation systémique n'ont jamais été aussi grands.
- La Violence Économique et Sociale : C'est le cœur de l'argument sur la "violence structurelle". Gray ne parlerait peut-être pas exactement en ces termes (qui viennent plutôt de la philosophie critique), mais son raisonnement est similaire.
Gray considère que le système économique mondial, présenté par Pinker comme un facteur de paix ("le doux commerce"), génère lui-même des souffrances massives ...
- Inégalités extrêmes : L'écart entre les ultra-riches et les pauvres est une forme de violence économique.
- Précarité et exploitation : Les conditions de travail inhumaines dans certaines parties du monde globalisé, les délocalisations qui brisent les communautés, sont des conséquences violentes du système.
- Désespoir et maladies sociales : Gray pourrait pointer la montée des "morts du désespoir" (overdoses, suicides, alcoolisme) dans les pays développés, qui est une conséquence indirecte d'un modèle social et économique.
"What seems to be singularly human is not consciousness or free will but inner conflict – the contending impulses that divide us from ourselves. No other animal seeks the satisfaction of its desires and at the same time curses them as evil; spends its life terrified of death while being ready to die in order to preserve an image of itself; kills its own species for the sake of dreams. Not self-awareness but the split in the self is what makes us human..."
Ce qui semble être propre à l'être humain, ce n'est pas la conscience ou le libre arbitre, mais le conflit intérieur, ces pulsions contradictoires qui nous divisent. Aucun autre animal ne cherche à satisfaire ses désirs tout en les maudissant comme étant mauvais, ne passe sa vie terrifié par la mort tout en étant prêt à mourir pour préserver son image, ne tue ses propres congénères au nom de ses rêves. Ce n'est pas la conscience de soi, mais la division du moi qui fait de nous des êtres humains.
On ne sait pas exactement comment cette division est apparue. Il n'existe aucune théorie scientifique convaincante à ce sujet. La meilleure explication reste celle donnée dans le livre de la Genèse. Mais la meilleure interprétation de ce mythe d'une richesse insondable n'est peut-être pas celle suggérée par Herr C. dans le récit de Kleist. Une version de l'interprétation traditionnelle pourrait être plus vraie et plus subversive par rapport aux modes de pensée actuels.
À l'instar de Herr C., les penseurs modernes ont imaginé que les humains pouvaient atteindre un état de liberté en mangeant davantage du fruit de l'arbre de la connaissance, afin de devenir, à un moment donné dans un avenir lointain, des êtres pleinement conscients. Une fois cela accompli, les humains seraient véritablement libres. Mais même si une telle évolution était possible, quelque chose aurait été perdu en cours de route. Comme l'a observé Herr C., une marionnette pleinement consciente serait un dieu. Elle ne serait pas humaine.
Ceux qui souhaitent créer une version supérieure de l'humanité visent à créer une telle marionnette. Considérant comme acquis que la conscience de soi est l'attribut déterminant des êtres humains, ils passent sous silence le fait que bon nombre des aspects de la vie humaine qui sont les plus distinctifs n'ont que très peu à voir avec la pensée consciente. Nous avons aussi peu d'idée de la façon dont nous nous comprenons les uns les autres que de la façon dont notre corps se régule. Une vie entièrement examinée – si une telle vie était possible – pourrait bien être totalement dénuée de valeur..."
L'Illusion du Contrôle et la Menace Future ...
Le principal désaccord de Gray avec Pinker est philosophique. Pour Gray, Pinker est un "humaniste" qui croit que l'humanité, grâce à la raison, peut et va résoudre ses problèmes. Gray, en pessimiste et en anti-progressiste, considère cette foi comme naïve. Il voit l'histoire comme un cycle, non comme une ligne droite. La "paix" actuelle n'est pour lui qu'une phase fragile, et les forces que Pinker célèbre (la raison, la technologie) sont précisément celles qui pourraient engendrer les catastrophes de demain (par exemple, via l'intelligence artificielle ou le bio-terrorisme).
"The Sense of Style: The Thinking Person’s Guide to Writing in the 21st Century" (2014, Steven Pinker)
Contrairement à ses ouvrages de psychologie et de sociologie, "The Sense of Style" est un guide d'écriture. Pinker, qui est non seulement un scientifique renommé mais aussi un écrivain primé, s'attaque à un paradoxe : pourquoi une si mauvaise prose émane-t-elle de personnes intelligentes ?
Sa thèse centrale est que les guides d'écriture traditionnels sont souvent dogmatiques, arbitraires et fondés sur des "règles" péremptoires ("Ne jamais commencer une phrase par 'and' ou 'but'"). Pinker propose une alternative : un guide d'écriture éclairé par la science cognitive, la linguistique et la psychologie. L'objectif n'est pas d'apprendre à obéir à des règles, mais à comprendre comment l'esprit humain traite le langage, afin d'écrire avec plus de clarté, d'élégance et d'efficacité.
- De bons écrits (Good Writing) - Pinker commence non par des règles, mais par l'analyse des passages d'auteurs reconnus pour leur style (comme Darwin ou un article scientifique bien écrit) pour montrer ce qui fonctionne. Il définit le bon style par sa capacité à communiquer des idées complexes de manière claire et engageante.
- Une fenêtre sur le monde (The Window and the Curtain) - C'est le concept le plus important du livre. Pinker y défend le "style classique", une métaphore popularisée par le philosophe Francis-Noël Thomas et le critique Mark Turner. Le mauvais style "post-moderne" ou "universitaire" attire l'attention sur lui-même, sur le jargon, sur la complexité de la phrase et sur l'auteur ("Il sera argué que..."). Le "style classique" est une fenêtre : il vise à mettre le lecteur en contact direct avec l'objet du discours. L'auteur est un guide qui montre quelque chose au lecteur. La prose est transparente, confiante et directe. Ce chapitre est une critique puissante à l'encontre du jargon inutile et de la prose prétentieuse qui envahit le monde académique et professionnel. Pinker donne au lecteur un principe directeur bien plus utile qu'une liste de règles : une posture d'esprit.
- La Malédiction de la Connaissance (The Curse of Knowledge) - Pinker identifie le principal obstacle psychologique à l'écriture claire : "La Malédiction de la Connaissance". C'est l'incapacité cognitive à imaginer ce que c'est que de ne pas savoir ce que l'on sait. L'expert oublie que le novice ne comprend pas son jargon, ne voit pas les liens logiques qui lui sont évidents, et ne partage pas son cadre de référence. Le joyau du livre. En s'appuyant sur la psychologie cognitive, Pinker fournit une explication scientifique à un problème d'écriture universel. La solution qu'il propose est de se forcer à adopter le point de vue du lecteur, à utiliser un langage concret et à dérouler le fil logique de sa pensée.
- L'Arbre, la Brindille et l'Agrément (The Web, the Tree, and the String) - Pinker utilise la linguistique (notamment la grammaire générative de Chomsky) pour expliquer la syntaxe. Il explique comment les phrases sont construites à partir de structures arborescentes ("l'arbre"). Le problème de nombreuses mauvaises phrases est un "arbre" trop complexe ou déséquilibré, qui embrouille le lecteur. Ce chapitre est à la fois le plus ambitieux et le plus susceptible de dérouter certains lecteurs. Pinker tente de donner une base technique à l'intuition de la "bonne" structure de phrase. Pour les amateurs de grammaire, c'est fascinant. Pour d'autres, cela peut sembler trop technique pour un guide d'écriture pratique.
- Élégance (Arcs of Coherence) - L'élégance n'est pas un ornement ; elle découle de la cohérence. Pinker montre comment maintenir l'attention du lecteur en créant un "arc de cohérence" à travers un paragraphe ou un texte entier. Cela passe par le flux thématique (passer de l'information connue à la nouvelle information), le parallélisme et une ponctuation judicieuse.
- La Bataille du Langage (Telling Right from Wrong) - Pinker entre enfin sur le terrain des règles grammaticales traditionnelles, mais avec l'œil du scientifique. Il distingue les véritables erreurs (celles qui brouillent la communication) des coucous grammaticaux (les "règles" inventées et sans fondement linguistique). Il défend l'usage du "they" singulier pour éviter les lourdeurs de "he or she", l'utilisation de "and" ou "but" en début de phrase, et la split infinitive ("to boldly go"). Il explique pourquoi certaines règles, comme la distinction entre which et that, sont utiles pour la clarté. Pinker démystifie le dogmatisme grammatical avec des arguments linguistiques solides. Il encourage le lecteur à être un utilisateur éclairé et non un esclave de la règle.
"The Sense of Style" est immédiatement devenu une référence, souvent cité aux côtés des classiques de Strunk & White (The Elements of Style) ou de William Zinsser (On Writing Well). Il a modernisé le genre. Une plongée fascinante dans les mécanismes de la pensée et du langage, conçue pour rendre le lecteur non seulement meilleur écrivain, mais aussi meilleur penseur?
"Do Humankind's Best Days Lie Ahead?" (2015)
The seventeenth semi-annual Munk Debates, which was held in Toronto on November 6, 2015, pits Steven Pinker and Matt Ridley against Alain de Botton and Malcolm Gladwell to debate whether humankind's best days lie ahead.
La dix-septième édition semestrielle des Munk Debates, qui s'est tenue à Toronto le 6 novembre 2015, oppose Steven Pinker et Matt Ridley à Alain de Botton et Malcolm Gladwell pour débattre de la question suivante ...
les meilleurs jours de l'humanité sont-ils encore à venir ?
Deux équipes de deux orateurs débattent, un vote du public a lieu avant et après le débat pour mesurer l'évolution des opinions....
Les Intervenants, pour la motion (Optimistes/Opportunistes) ...
- Steven Pinker : Professeur de psychologie à Harvard, auteur de best-sellers comme "The Better Angels of Our Nature" (La Part d'Ange en Nous). Il est célèbre pour son analyse basée sur les données, argumentant que la violence a considérablement diminué au cours de l'histoire.
- Matt Ridley : Auteur scientifique britannique, ancien président de la banque Northern Rock. Il est connu pour ses livres comme "The Rational Optimist", où il défend l'idée que le progrès et l'innovation, générés par l'échange et la spécialisation, améliorent constamment la condition humaine.
Les Intervenants, contre la motion (Pessimistes/Sceptiques) ...
- Alain de Botton : Philosophe et essayiste suisse, auteur de "How Proust Can Change Your Life" et fondateur de "The School of Life". Il aborde la question sous un angle psychologique et philosophique, se concentrant sur la nature du bonheur et les défauts de l'âme humaine.
- Malcolm Gladwell : Journaliste et auteur canadien renommé pour des livres comme "The Tipping Point" et "Blink". Il est connu pour son analyse des phénomènes sociaux contre-intuitifs. Il s'interroge sur la nature réelle du "progrès" et met en garde contre l'arrogance et les risques imprévus.
Thèses et Arguments Détaillés ...
- A. L'équipe POUR la motion : Pinker & Ridley (Les Optimistes)
Leur argumentation repose principalement sur des données empiriques et une vision à long terme de l'histoire humaine. Ils considèrent le progrès comme une force cumulative et irréversible.
1-Les arguments principaux de Steven Pinker ..
- Le déclin de la violence : Il présente des données montrant une baisse spectaculaire des taux de violence (homicides, guerres, génocides) sur plusieurs siècles. Selon lui, nous vivons à l'époque la plus pacifique de l'histoire de l'humanité.
- L'amélioration des conditions de vie : Il cite l'explosion de l'espérance de vie, la réduction drastique de la pauvreté, la diminution de la faim et la propagation de l'alphabétisation et de l'éducation comme preuves d'un progrès matériel et moral.
- La raison et les Lumières : Pinker attribue ce progrès aux valeurs des Lumières : la raison, la science et l'humanisme. Ces forces, une fois enclenchées, continuent de résoudre les problèmes.
- Le problème du "biais de la disponibilité" : Il affirme que notre perception d'un monde en déclin est biaisée par les médias qui rapportent les mauvaises nouvelles (qui sont rares et donc nouvelles) et non les bonnes (qui sont devenues banales).
2-Les arguments principaux de Matt Ridley ..
- L'échange et l'innovation : Le progrès est alimenté par l'échange d'idées et la spécialisation, qui mènent à l'innovation. Cette "idée ayant des rapports sexuels avec une autre idée" génère des solutions aux problèmes.
- L'optimisme rationnel : Il soutient que les humains, en s'engageant dans l'échange volontaire, créent un "jeu à somme positive" où tout le monde s'enrichit. Les problèmes (comme la rareté des ressources) sont surmontés par l'innovation (nouvelles technologies, efficacité).
- La résilience de la civilisation : Ridley rejette les scénarios catastrophistes (effondrement écologique, épuisement des ressources), arguant que le marché et l'ingéniosité humaine ont toujours trouvé des alternatives.
- B. L'équipe CONTRE la motion : de Botton & Gladwell (Les Sceptiques)
Leur argumentation est plus philosophique, psychologique et met en garde contre l'arrogance. Ils ne nient pas certains progrès matériels, mais remettent en cause leur lien avec le "bonheur" et soulignent les nouveaux risques existentiels.
3-Les arguments principaux d'Alain de Botton ...
- La distinction entre progrès matériel et progrès moral/sagesse : Selon lui, nous avons fait des progrès techniques immenses, mais nous n'avons pas progressé dans l'art de vivre, d'être heureux, de gérer nos émotions ou de construire des sociétés justes et épanouissantes.
- L'âme humaine inchangée : Nos faiblesses psychologiques (envie, anxiété, vanité, amour-propre) sont les mêmes qu'à l'époque de Sénèque ou de Shakespeare. La technologie ne les a pas guéries et peut même les exacerber (ex : les réseaux sociaux).
- L'échec du bonheur : Malgré l'abondance matérielle, les taux de dépression, d'anxiété et de solitude n'ont pas diminué, ce qui prouve que le bonheur n'est pas un simple sous-produit du progrès technique.
4-Les arguments principaux de Malcolm Gladwell ...
- Le problème de l'arrogance : Son argument central est que la croyance que "le meilleur est à venir" est dangereuse car elle engendre de l'arrogance. L'humilité, selon lui, est une vertu bien plus précieuse pour affronter l'avenir.
- La loi des conséquences imprévues : Le progrès crée de nouveaux problèmes complexes et souvent invisibles (ex : les bulles financières, la crise des opioïdes, les risques technologiques). Nous ne pouvons pas prédire les conséquences de nos innovations.
- La dilution de la communauté : Il évoque l'affaiblissement des liens sociaux, des institutions traditionnelles et du sens de la communauté comme un coût caché du progrès moderne, laissant les individus plus isolés.
Échanges Clés et Dynamique du Débat ...
- Les optimistes (Pinker/Ridley) ont constamment mis en avant des graphiques et des statistiques pour étayer leur position.
- Les sceptiques (de Botton/Gladwell) ont contesté la pertinence de ces données pour répondre à la question fondamentale du "bonheur" et du "sens", attaquant sur le terrain de la philosophie et de la psychologie.
- Un point de friction important a été la définition du "progrès". Pour Pinker, c'est objectif (moins de morts violentes, plus de richesses). Pour de Botton, c'est subjectif et lié à la sagesse et au bien-être intérieur. Gladwell a efficacement utilisé des récits et des exemples concrets (comme la crise financière) pour illustrer comment la confiance dans le progrès peut mener à l'échec.
- D. Résultat et vote final du public ...
L'équipe CONTRE la motion (Alain de Botton et Malcolm Gladwell) a remporté le débat de manière convaincante, ayant réussi à persuader une nette majorité du public que, malgré les progrès indéniables, il était présomptueux ou erroné d'affirmer que les meilleurs jours de l'humanité étaient nécessairement devant elle. La défense de l'humilité et la mise en garde contre l'arrogance ont particulièrement résonné (pour la motion, 36% (+4%), contre la motion, 56% (+26%), indécis : 8%).
"Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress" (2018, Steven Pinker)
"Le Triomphe des Lumières" (Les Arènes, 2018) - Dans la lignée de son précédent livre, "The Better Angels of Our Nature", Pinker poursuit sa défense d'une vision optimiste et data-driven du progrès humain. "Enlightenment Now" est une apologie des idéaux des Lumières – la raison, la science, l'humanisme – qu'il considère comme les moteurs principaux de l'amélioration de la condition humaine.
Face au pessimisme ambiant, au populisme et au rejet des élites, Pinker entreprend de démontrer, à l'aide d'une multitude de données, que pratiquement tous les indicateurs du bien-être humain sont en nette amélioration à l'échelle mondiale.
Le livre est structuré en trois grandes parties : la présentation des idéaux des Lumières, la démonstration du progrès à travers une quinzaine de domaines, et une réflexion sur les défis actuels et les raisons de l'espérer.
PARTIE I : LES LUMIÈRES
Chapitre 1: Dare to Understand! (Ose savoir !)
Pinker y présente son cadre conceptuel. Il définit les Lumières non comme un dogme, mais comme une "triple quête" :
- La Raison : Comme outil suprême pour comprendre le monde et résoudre les problèmes.
- La Science : Comme application de la raison pour découvrir des vérités objectives.
- L'Humanisme : Comme philosophie morale qui place le bien-être de l'humanité au centre de ses préoccupations, remplaçant les doctrines théocratiques ou tribales.
Il soutient que ce projet, initié au XVIIIe siècle, est le fondement de tout le progrès ultérieur.
Chapitre 2: Entro, Evolo, and Info (Entropie, Évolution et Information)
Pinker utilise des concepts scientifiques pour cadrer l'existence humaine. Il explique que l'univers est gouverné par l'entropie (le désordre croissant, selon la seconde loi de la thermodynamique). La vie, la pensée et le progrès sont des "anti-entropiques" – des poches d'ordre et de complexité qui luttent contre ce déclin. Le progrès humain est ainsi un combat pour utiliser l'énergie et l'information (la connaissance) pour créer de l'ordre, de la valeur et du bien-être.
PARTIE II : LE PROGRÈS
Cette partie est le cœur de l'argumentation de Pinker, où il examine une quinzaine de facettes du progrès.
Chapitre 3: Life (La Vie)
L'espérance de vie a considérablement augmenté. Pinker montre que l'espérance de vie mondiale est passée d'environ 30 ans à la fin du XIXe siècle à plus de 70 ans aujourd'hui. Il attribue cela aux avancées scientifiques (la théorie des germes, les vaccins, les antibiotiques) et aux progrès socio-économiques (nutrition, assainissement).
Chapitre 4: Health (La Santé)
Les maladies reculent, la santé s'améliore. Il documente l'éradication de la variole, le recul spectaculaire de la polio, de la malaria et d'autres maladies infectieuses. Il aborde aussi la baisse de la mortalité infantile et la lutte contre les "maladies de la pauvreté".
Chapitre 5: Sustenance (La Nourriture)
La faim dans le monde a été réduite de manière spectaculaire.
Pinker présente des données sur l'augmentation de la production alimentaire (Révolution verte), la baisse de la proportion de personnes sous-alimentées et l'effondrement du prix réel des denrées alimentaires.
Chapitre 6: Wealth (La Richesse)
La prospérité mondiale explose, réduisant l'extrême pauvreté.
C'est l'un de ses arguments les plus forts. Il utilise le graphique célèbre de "hockey stick" (crosse de hockey) pour montrer que le PIB mondial par habitant est resté plat pendant des millénaires avant de décoller à la suite de la Révolution industrielle. L'extrême pauvreté est passée de 90% de la population mondiale en 1800 à moins de 10% aujourd'hui.
Chapitre 7: Inequality (Les Inégalités)
Les inégalités entre les pays et les individus à l'échelle mondiale diminuent.
Pinker reconnaît que les inégalités à l'intérieur de certains pays riches ont augmenté, mais il insiste sur le fait que c'est un problème secondaire par rapport à la réduction massive des inégalités globales. Le fossé entre les pays riches et pauvres se comble grâce à la croissance des pays émergents.
Chapitre 8: The Environment (L'Environnement)
Le progrès économique est compatible avec la protection de l'environnement.
Il admet les défis comme le changement climatique, mais argue que les sociétés riches développent les technologies et la volonté politique pour protéger l'environnement (couche d'ozone, réduction de la pollution de l'air et de l'eau dans les pays développés). Pour lui, la solution n'est pas la décroissance, mais l'innovation.
Chapitre 9: Peace (La Paix)
La guerre et la violence politique sont en déclin.
Il reprend les thèses de "Better Angels" : nous vivons à l'époque la plus pacifique de l'histoire humaine. Les guerres entre États, les génocides et les décès liés aux conflits ont chuté de manière spectaculaire.
Chapitre 10: Safety (La Sécurité)
Nous sommes de plus en plus protégés des accidents et des catastrophes naturelles.
Pinker montre la baisse des décès par accidents de la route, de travail, d'avion, ainsi que la réduction de la mortalité due aux catastrophes naturelles, grâce à de meilleures normes, technologies et systèmes d'alerte.
Chapitre 11: Terrorism (Le Terrorisme)
La menace terroriste est statistiquement faible et exagérée.
Il souligne que le risque de mourir dans un attentat terroriste pour un Occidental est infime, bien plus faible que celui de mourir noyé dans sa baignoire. Il critique la "cascade d'alarmisme" médiatique et politique qui gonfle cette menace.
Chapitre 12: Democracy (La Démocratie)
La démocratie et les libertés se sont répandues dans le monde.
Il documente l'augmentation du nombre de démocraties et le recul des autocraties et des régimes totalitaires depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Chapitre 13: Equal Rights (Les Droits Égaux)
Les droits des minorités, des femmes et des LGBTQ+ ont progressé.
Pinker retrace les avancées légales et sociales contre le racisme, le sexisme et l'homophobie, les considérant comme une application directe des principes humanistes des Lumières.
Chapitre 14: Knowledge (Le Savoir)
L'alphabétisation, l'éducation et les QI sont en hausse.
Il montre la progression de l'alphabétisation mondiale et le phénomène de "l'effet Flynn" (hausse continue des scores de QI dans le monde), preuves d'une humanité plus instruite et capable de raisonnement abstrait.
Chapitre 15: Quality of Life (La Qualité de Vie)
Le temps de loisirs a augmenté et le travail est moins pénible.
Pinker discute de la réduction du temps de travail, de l'augmentation des loisirs, de l'accès à la culture et de la baisse de la pénibilité physique du travail.
Chapitre 16: Happiness (Le Bonheur)
Les gens sont plus heureux dans les pays riches et libres.
S'appuyant sur des enquêtes mondiales sur le bonheur, il montre une corrélation forte entre le développement économique, la qualité des institutions et le sentiment de bien-être subjectif.
PARTIE III : RAISON, SCIENCE ET HUMANISME
Chapitre 17: The Future of Progress (Le Futur du Progrès)
Pinker aborde les défis futurs (changement climatique, armes nucléaires) et affirme qu'ils ne pourront être résolus qu'en poursuivant le projet des Lumières, et non en le rejetant. Il prône une "éthique de la responsabilité" et un optimisme qui n'est pas un espoir passif, mais un engagement à résoudre les problèmes.
Chapitre 18: Reason (La Raison)
Il défend la raison contre ses détracteurs (postmodernes, relativistes) et montre comment les biais cognitifs nous éloignent d'une pensée rationnelle. Pour lui, la raison est une compétence qui doit être cultivée.
Chapitre 19: Science (La Science)
Pinker fait l'éloge de la méthode scientifique comme le seul moyen fiable de produire des connaissances. Il la défend contre les attaques (dénigrement des "experts", pseudosciences) et argue qu'elle est essentielle pour le progrès moral et matériel.
Chapitre 20: Humanism (L'Humanisme)
Il présente l'humanisme séculier comme la source de nos valeurs morales. Le but de la vie n'est pas de servir un dessein divin, mais de favoriser "le fleurissement" des êtres humains – leur santé, leur liberté, la connaissance, le bonheur et l'amour.
Chapitre 21: Finale
Dans une conclusion enflammée, Pinker réaffirme que les Lumières sont "un projet qui n'est pas encore achevé". Face aux peurs et au tribalisme, il nous appelle à défendre courageusement la raison, la science et l'humanisme, qui sont, selon lui, les seuls fondements solides pour un avenir meilleur.
"Enlightenment Now" de Steven Pinker a été un phénomène éditorial majeur qui a profondément divisé le monde intellectuel. Son succès commercial et médiatique est indéniable, mais il a également suscité des critiques virulentes et structurées....
Le livre s'est classé sur la liste des best-sellers du New York Times et a été un succès de vente international. Il a été largement salué dans la presse généraliste et par des personnalités influentes. L'éloge la plus notable est venue de Bill Gates, qui l'a qualifié de "mon nouveau livre préféré de tous les temps" et en a fait une lecture recommandée pour tous les diplômés universitaire.
Les critiques adressées à "Enlightenment Now" sont aussi nombreuses que ses éloges. Elles viennent de la philosophie, de la science politique, de l'économie et de l'écologie...
Les critiques affirment que Pinker présente une version aseptisée et "whig" de l'histoire, où les Lumières mènent inévitablement au progrès. Il ignore les "Lumières sombres" (Dark Enlightenment) et les liens complexes entre la raison, la science et des projets impérialistes, colonialistes ou eugénistes.
John Gray, dans sa critique cinglante du "New Statesman", résume cette idée : il accuse Pinker d'écrire une "mythologie" qui ignore que la raison et la science ont aussi été utilisées pour justifier l'holocauste, les goulags et les armes de destruction massive. Pour Gray, Pinker confond le progrès scientifique et technique avec le progrès moral, qui n'est ni linéaire ni garanti.
Beaucoup perçoivent le livre comme une apologie de l'ordre néolibéral occidental. En célébrant les tendances positives du monde actuel, Pinker minimiserait les injustices structurelles et les rapports de pouvoir qui le caractérisent. Il est accusé de complaisance envers l'establishment.
Sélection des données (cherry-picking) - Il est reproché à Pinker de choisir les métriques qui arrangent sa thèse et d'ignorer celles qui la contredisent. Par exemple, il se concentre sur l'extrême pauvreté (moins de 1,90$/jour) mais parle moins de la pauvreté relative ou de l'explosion des inégalités de richesse (et non de revenus) dans les pays occidentaux.
En présentant des données moyennes à l'échelle mondiale, il écrase les expériences locales et les souffrances individuelles. Dire que la guerre a diminué est une vérité statistique, mais cela n'aide pas les personnes vivant dans un pays en guerre aujourd'hui. Cette approche est perçue comme froide et déshumanisante.
La Critique Écologique : "Un Optimisme Dangereux" ...
C'est la critique la plus vive.
Des penseurs comme George Monbiot ont accusé Pinker d'être "désinvolte" face à l'urgence écologique. En s'appuyant sur une foi quasi-inébranlable dans l'innovation technologique, Pinker minimiserait l'ampleur et l'imminence des effondrements possibles (biodiversité, climat). Sa confiance dans le découplage entre croissance économique et pression environnementale est considérée comme largement prématurée et non prouvée à l'échelle nécessaire.
La critique la plus structurée de Monbiot à l'encontre des thèses de Pinker est à lire dans son propre ouvrage, "Out of the Wreckage: A New Politics for an Age of Crisis" (2017), et plus encore dans un article de presse retentissant qu'il a publié dans The Guardian pour en résumer les thèses et répondre directement à "Enlightenment Now". L'article, publié le 28 février 2018, a pour titre éloquent : "Finally, a Good News Story. But is it True?" (Enfin, une bonne nouvelle. Mais est-elle vraie ?). Les arguments clés de Monbiot ..
- Accusation de "désinvolture" (complacency) : C'est le cœur de son attaque. Monbiot accuse Pinker de faire preuve d'une tranquillité dangereuse face à l'ampleur de la crise écologique. Selon lui, la foi inébranlable de Pinker dans le progrès technologique et la croissance économique le pousse à minimiser les risques d'effondrement.
- Optimisme basé sur le passé, pas sur le futur : Monbiot concède que les données de Pinker sur les progrès passés sont souvent justes. Son erreur est de supposer que ces tendances vont nécessairement se poursuivre. Pour Monbiot, nous entrons dans une ère nouvelle, celle des "points de basculement" (tipping points) écologiques, où les règles du jeu changent radicalement.
- La foi aveugle dans la "dématérialisation" : Il ridiculise l'argument de Pinker selon lequel l'économie se "dématérialise" (utilise moins de ressources par unité de PIB). Monbiot rétorque que l'économie globale n'a jamais consommé autant de ressources en absolu. La croissance du PIB dépasse largement les gains d'efficacité, ce qui se traduit par une pression écologique totale toujours croissante.
- Une vision politique naïve : Monbiot estime que Pinker ignore délibérément les forces politiques et économiques (comme le pouvoir des lobbies des énergies fossiles) qui s'opposent activement aux solutions et entretiennent un système destructeur.
Pinker présente une vision réconfortante du futur, qui ressemble au présent, en mieux. C'est exactement ce que les gens veulent entendre. Le problème est qu'elle n'est étayée par aucune preuve convaincante. Sa croyance dans un progrès continu nécessite une foi enfantine dans le fait que les tendances technologiques et économiques du passé se poursuivront, quels que soient les bouleversements politiques et environnementaux ...
Le ton du livre, très rationnel et basé sur les données, est perçu par certains comme inadapté face à des réalités humaines comme la peur, l'angoisse existentielle ou le sentiment d'injustice. Le critique Thomas Meaney a écrit dans The Nation que Pinker offre "une consolation pour ceux qui n'ont pas besoin d'être consolés".
Ses détracteurs estiment qu'il ne comprend pas pourquoi les gens se rebellent contre le "progrès". Ce n'est pas par ignorance des données, mais par un rejet d'un système perçu comme injuste, aliénant ou déracinant. Pinker traite le pessimisme comme une erreur cognitive plutôt que comme une réponse compréhensible à des conditions matérielles ou culturelles.
De fait, pour les lecteurs déjà acquis aux valeurs des Lumières, libéraux, et techno-optimistes, le livre a été une bouffée d'air frais et une boîte à outils statistique extrêmement puissante. Il a fourni des arguments solides pour contrer le discours décliniste ambiant.
Mais les critiques philosophiques, écologiques et politiques sont restées largement inchangées. Pour eux, le livre de Pinker est le symptôme du problème qu'il prétend résoudre : une foi excessive dans le rationalisme étroit, l'incapacité à appréhender la complexité du monde et une certaine arrogance intellectuelle. Le débat n'a pas été clos ; il a simplement été déplacé sur le terrain de l'interprétation des données et des présupposés philosophiques.
"Out of the Wreckage: A New Politics for an Age of Crisis" (2017, George Monbiot)
A toxic ideology rules the world – of extreme competition and individualism. It misrepresents human nature, destroying hope and common purpose. Only a positive vision can replace it, a new story that re-engages people in politics and lights a path to a better world. George Monbiot shows how new findings in psychology, neuroscience and evolutionary biology cast human nature in a radically different light: as the supreme altruists and cooperators. He shows how we can build on these findings to create a new politics: a “politics of belonging.”..
Journaliste et chroniqueur (il tient une chronique hebdomadaire très lue dans le journal The Guardian, où il aborde principalement des sujets environnementaux et politiques), George Monbiot est une figure intellectuelle britannique très influente, connue pour ses positions sur l'écologie, la justice sociale et le anticapitalisme. Écrivain et militant, il est l'auteur de plusieurs livres, dont "Out of the Wreckage: A New Politics for an Age of Crisis" (2017) et "Feral: Rewilding the Land, the Sea, and Human Life" (2013), qui plaide pour la "réensauvagement" (rewilding) de la nature.
Intellectuel de la gauche radicale écologiste, son approche est fondamentalement différente de celle de Pinker. Il considère que le système économique néolibéral actuel est structurellement incompatible avec la préservation de la planète. Il prône une transformation profonde de nos modes de vie, de notre économie et de notre politique.
Monbiot a été l'un des premiers intellectuels grand public à plaider pour un Green New Deal, une idée qui a ensuite été reprise et amplifiée par des figures comme Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis et par le Parti Travailliste au Royaume-Uni.
Sa vision d'une démocratie délibérative et d'un pouvoir citoyen renforcé a résonné avec des mouvements comme Extinction Rebellion ou les militants pour la justice climatique, qui réclament des assemblées citoyennes pour décider de l'avenir.
Écrit en 2017, dans un contexte marqué par le Brexit, l'élection de Donald Trump, la crise des migrants et l'aggravation de la crise écologique, "Out of the Wreckage" est un manifeste politique. Monbiot y développe une critique virulente du néolibéralisme, qu'il considère comme la cause fondamentale des crises contemporaines.
Sa thèse centrale est que le néolibéralisme n'est pas seulement une doctrine économique, mais un "récit" dominant qui a colonisé notre imaginaire politique en promouvant l'individualisme, la compétition et la cupidité.
Ce récit est en train de s'effondrer, laissant un vide. Pour éviter que ce vide ne soit comblé par le nationalisme xénophobe et l'autoritarisme, Monbiot appelle à construire un nouveau "récit" politique, fondé sur les valeurs de communauté, de coopération et d'appartenance, qui permettrait de restaurer le pouvoir citoyen et de répondre aux urgences écologiques et sociales.
Le livre est structuré en deux parties : un diagnostic de la maladie (le néolibéralisme) et une ordonnance pour la guérir (la nouvelle politique).
Partie 1 : Le Diagnostic - La Tyrannie du Néolibéralisme
- Le Néolibéralisme comme "Récit" Toxique ...
Monbiot va au-delà de l'analyse économique classique. Il insiste sur le fait que le néolibéralisme, théorisé par des figures comme Hayek et Friedman, est un projet politique délibéré visant à remodeler la société et l'État. Son succès tient à sa puissance en tant que récit : il raconte une histoire où la liberté individuelle, le marché et la concurrence sont les solutions à tous les problèmes.
Cette approche explique pourquoi la doctrine a résisté à tant de crises : elle est ancrée dans une vision du monde séduisante ("devenir millionnaire", "l'État est l'ennemi"). Cependant, Monbiot a parfois tendance à présenter le néolibéralisme comme un acteur monolithique et omnipotent, sous-estimant peut-être les résistances et les hybridations qui ont existé.
- La Destruction du Lien Social et de la Communauté ...
Le récit néolibéral a délibérément détruit les structures communautaires et les solidarités traditionnelles pour les remplacer par l'atomisation individuelle et la consommation de masse. Cela a engendré une épidémie de solitude, d'anxiété et de dépression, créant un terrain fertile pour les politiciens populistes qui promettent de restaurer un sentiment d'appartenance (même s'il est fondé sur l'exclusion).
Son analyse de la crise du lien social est convaincante et étayée par des données sociologiques et psychologiques. C'est un contre-argument puissant aux thèses d'un Steven Pinker qui célèbre les progrès matériels sans toujours considérer leurs coûts psychosociaux.
- La Capture de l'État par les Intérêts Privés ...
Contrairement à son discours de "moins d'État", le néolibéralisme n'a pas supprimé l'État ; il l'a reconfiguré pour qu'il serve les intérêts des grandes corporations au détriment du bien public. La dérégulation, les baisses d'impôts pour les riches et les privatisations sont des outils de cette capture.
C'est une analyse robuste, partagée par de nombreux économistes hétérodoxes. Monbiot illustre bien le mécanisme par lequel l'État néolibéral socialise les pertes et privatise les profits.
Partie 2 : La Solution - Une "Politique de l'Appartenance"
- Le Pouvoir du "Récit" de Remplacement ...
Pour vaincre le néolibéralisme, il ne suffit pas de proposer des politiques ; il faut offrir un nouveau récit, tout aussi puissant et mobilisateur. Il le nomme le "récit de la restauration" (ou de l'appartenance). Ce récit raconte comment nous pouvons, ensemble, restaurer nos communautés, notre environnement et notre pouvoir politique.
L'accent mis sur le "récit" est à la fois la plus grande force et la plus grande faiblesse du livre. C'est une idée cruciale et souvent négligée par la gauche politique, qui a tendance à se concentrer sur des programmes techniques. Cependant, on peut reprocher à Monbiot de parfois sembler croire que trouver le "bon storytelling" est la solution magique, au détriment de l'analyse des rapports de force matériels.
- La Relocalisation du Pouvoir, la Démocratie "Écosociale" ...
Monbiot plaide pour une revitalisation de la démocratie par le bas. Il s'inspire de modèles comme les assemblées citoyennes (comme celle sur le climat en France) et les coopératives. Son objectif est de créer une "démocratie délibérative" où les citoyens reprennent le contrôle des décisions qui les concernent.
Ces propositions sont concrètes, innovantes et s'appuient sur des expériences réelles. Elles constituent la partie la plus tangible et la plus convaincante du livre. La critique serait que la mise à l'échelle de ces modèles locaux à l'échelle nationale ou internationale représente un défi colossal qu'il ne résout pas entièrement.
- Une Nouvelle Économie au Service de la Communauté ...
Monbiot propose une transition vers une économie post-croissance, circulaire et régénérative. Les politiques clés incluent la réduction du temps de travail pour partager les emplois et améliorer le bien-être; un revenu de base universel pour assurer la sécurité économique; la création de "banques de temps" et d'économies de don pour renforcer les liens non-marchands; un "Green New Deal" massif pour créer des emplois tout en restaurant l'environnement.
Ce programme est ambitieux et cohérent avec sa critique. Il a le mérite de proposer une alternative systémique. Les critiques économiques libéraux lui opposeraient un manque de réalisme, un risque pour la compétitivité et un optimisme excessif quant à la capacité de l'État à planifier une telle transition.
Monbiot lie de manière convaincante la crise écologique, la crise sociale et la crise démocratique sous un unique paradigme : le néolibéralisme.
Il identifie avec justesse le déficit narratif de la gauche et propose une piste essentielle pour regagner l'hégémonie culturelle. On peut lui opposer sa foi dans le pouvoir transformateur d'un "récit" qui sembler naïve face aux intérêts matériels colossaux et aux structures de pouvoir en place. Comment ce nouveau récit va-t-il concrètement déloger l'ancien ? Son modèle centré sur la communauté locale peine à répondre à des problèmes intrinsèquement globaux comme le changement climatique ou la régulation de la finance internationale. Enfin Monbiot tend à idéaliser la vie communautaire, occultant ses aspects potentiellement oppressifs, conformistes ou exclusifs. Le livre parle surtout à un public déjà convaincu par les idées de gauche écologiste. Il a peu de chances de convertir ceux qui adhèrent fondamentalement aux valeurs individualistes et méritocratiques du néolibéralisme.
"Rationality: What It Is, Why It Seems Scarce, Why It Matters" (2021, Steven Pinker)
Publié en pleine pandémie de COVID-19 et dans la foulée des crises de la "post-vérité", des théories du complot (comme QAnon) et de la polarisation politique exacerbée par les réseaux sociaux, "Rationality" est une intervention directe de Pinker dans le débat public. Face à la montée de l'irrationalité, il entreprend de réhabiliter la raison non comme un trait élitiste, mais comme un outil essentiel et accessible pour la survie et la prospérité individuelles et collectives.
Si "The Language Instinct" expliquait la faculté de langage et "Enlightenment Now" célébrait ses fruits, "Rationality" en expose le mode d'emploi et défend le moteur même de ce progrès : l'application de la raison...
("Rationalité : ce qu'est la pensée rationnelle et pourquoi nous en avons plus que jamais besoin", traduction Les Arènes, 2021)
La thèse de Pinker est que la rationalité – l'utilisation de la raison et de la logique pour aligner nos croyances et nos actions sur la réalité – est le moteur le plus fiable du progrès humain.
Contrairement à l'idée que nous sommes fondamentalement irrationnels (soutenue par les recherches en biais cognitifs), Pinker argue que les humains possèdent la capacité de raisonner. Cependant, cette capacité est souvent submergée par des biais cognitifs, des motivations tribales et un environnement informationnel défaillant. Le livre est à la fois un manuel de défense intellectuelle et un plaidoyer politique pour que nous cultivions et valorisions collectivement les outils de la raison.
"... BIEN QUE NOUS NE PUISSIONS jamais prouver qu’un raisonnement est solide ou que la vérité peut être connue (puisqu’il faudrait pour cela présumer de la solidité de la raison), il nous est possible d’aiguiser notre confiance dans ces éléments. Lorsque nous appliquons la raison à la raison elle-même, nous découvrons qu’il ne s’agit pas seulement d’une intuition instinctive inarticulée, d’un oracle mystérieux qui nous chuchote des vérités à l’oreille. Nous pouvons exposer les règles de la raison, les distiller et les purifier dans des modèles normatifs de logique et de probabilité. Nous pouvons même les mettre en œuvre dans des machines imitant et surpassant nos capacités de raisonnement. Les ordinateurs sont littéralement des logiques mécanisées, leurs plus petits circuits étant appelés portes logiques.
Une autre assurance de la validité de la raison est qu’elle fonctionne. La vie n’est pas un rêve, dans lequel nous apparaissons dans des endroits déconnectés et où des phénomènes déroutants surviennent sans rime ni raison. En escaladant le mur, Roméo parvient vraiment à toucher les lèvres de Juliette. Et en faisant d’autres usages de la raison, nous allons sur la Lune, inventons les smartphones et éradiquons la variole. Que le monde se plie à notre volonté lorsque nous y appliquons la raison est un indice majeur que la rationalité permet vraiment d’atteindre des vérités objectives...."
Le livre est structuré en deux grandes parties : une boîte à outils des principes de la rationalité, suivie d'une analyse de leurs applications et de leurs échecs dans le monde réel.
Partie I : La Boîte à Outils de la Raison
Pinker présente les fondements de la rationalité, qu'il divise en six domaines clés :
- La Rationalité Bayésienne (Probabilité et Induction)
Pinker fait de la règle de Bayes (mettre à jour ses croyances à la lumière de nouvelles preuves) le cœur de la pensée rationnelle. Il montre comment elle permet de combattre les biais de confirmation et de raisonner correctement sur les risques et l'incertitude.
C'est un pilier central de son argumentation. Pinker réussit à rendre ce concept statistique accessible avec des exemples concrets (comme les tests médicaux). C'est un antidote puissant contre la pensée "tout ou rien".
- La Logique et la Rationalité Déductive
Il présente les bases de la logique (si p alors q, modus ponens, etc.) et explique pourquoi elle est cruciale pour évaluer la cohérence des arguments.
C'est une introduction solide, mais parfois scolaire. Pinker admet lui-même que la logique pure a ses limites dans un monde probabiliste.
- La Prise de Décision et la Rationalité Instrumentale
Il introduit la théorie de la décision rationnelle : comment faire des choix qui maximisent notre bien-être compte tenu de nos préférences et des contraintes. Il aborde des concepts comme l'utilité attendue et la règle de minimax.
Cette section est très utile pour penser systématiquement ses choix, mais elle repose sur l'hypothèse que nous pouvons connaître et quantifier nos propres préférences, ce qui n'est pas toujours le cas.
- La Corrélation et la Causalité
Pinker distingue clairement corrélation et causalité, un écueil majeur du raisonnement quotidien. Il explique l'importance des études randomisées contrôlées pour établir une causalité. C'est une leçon de base en méthodologie scientifique, rendue urgente par la désinformation qui exploite constamment cette confusion.
"Corrélation et causalité - L’une des premières choses que l’on apprend dans les manuels d’introduction aux statistiques, c’est que la corrélation n’est pas la causalité. C’est aussi l’une des premières choses que l’on oublie.– Thomas Sowell
La rationalité embrasse toutes les sphères de la vie – la vie personnelle, la vie politique ou encore la vie scientifique. Rien de surprenant à ce que les théoriciens de la démocratie américaine, inspirés par les Lumières, aient été des fanatiques de la science, ni que les autocrates réels ou en herbe se saisissent de théories de cause à effet délirantes2. Mao Zedong obligeait les agriculteurs chinois à faire des semis très serrés pour renforcer leur solidarité socialiste, et, selon un récent dirigeant américain, il serait possible de soigner le Covid-19 par des injections d’eau de Javel.
De 1985 à 2006, le Turkménistan a été dirigé par le président à vie Saparmourat Niazov. Parmi ses prouesses, il a fait de son autobiographie une lecture obligatoire pour obtenir son permis de conduire et érigé une immense statue dorée à son effigie tournant avec le soleil. En 2004, il avait publié l’avis médical suivant à l’intention de ses adorateurs : « J’ai observé des chiots quand j’étais jeune. On leur donnait des os à ronger. Si certains parmi vous ont perdu des dents, c’est que vous n’avez pas rongé d’os. Voilà mon conseil. »
Comme la plupart d’entre nous ne risquent pas d’être envoyés en prison à Achgabat, nous pouvons identifier la faille dans la leçon de Son Excellence. Le président commet l’une des plus célèbres erreurs de raisonnement qui soit, la confusion entre la corrélation et la causalité. Même s’il est vrai que les Turkmènes édentés n’ont pas rongé d’os, le président n’est pas en droit de conclure que c’est en rongeant des os que l’on renforce ses dents. Peut-être que seules les personnes ayant des dents solides peuvent ronger des os, un cas de causalité inverse. Ou peut-être qu’un troisième facteur – par exemple être membre du parti communiste – a poussé les Turkmènes à ronger des os (pour montrer leur loyauté envers leur chef) et à avoir des dents solides (si les soins dentaires étaient un avantage offert par l’adhésion), ce qui constitue un biais de confusion.
La notion de causalité, en ce qu’elle diffère de la simple corrélation, est la clé de voûte de la science. Quelle est la cause du cancer ? Du changement climatique ? De la schizophrénie ? Ce concept fait partie intégrante de notre langage quotidien, de nos raisonnements et de notre humour. La différence sémantique entre « Le bateau a coulé » et « Le bateau a été coulé » vient du fait que le locuteur affirme l’existence d’un agent causal derrière l’événement plutôt qu’une occurrence spontanée. Nous faisons appel à la causalité chaque fois que nous nous demandons ce qu’il faut faire face à une fuite, un courant d’air, un embarras ou un mal de chien. Une des blagues préférées de mon grand-père était celle du type qui se gave de cholent (le ragoût de viande et de haricots mijoté pendant douze heures et permettant de contourner l’interdiction de cuisiner pendant le sabbat) avec un verre de thé, puis se couche, le ventre distendu, en accusant le thé de l’avoir rendu malade. Il fallait sans doute être né en Pologne en 1900 pour trouver cela aussi hilarant que lui, mais si vous comprenez un tant soit peu la blague, vous pouvez voir que la différence entre corrélation et causalité relève du bon sens.
Reste que les confusions dignes du dictateur turkmène sont courantes dans notre débat public. Ce chapitre examine la nature de la corrélation, la nature de la causalité et les moyens de faire la différence...."
- Les Biais Cognitifs (et comment les contrer)
Contrairement à des auteurs comme Daniel Kahneman ("Thinking, Fast and Slow", 2011) qui insistent sur l'omniprésence des biais, Pinker les présente comme des bugs logiciels que les outils de la rationalité (comme Bayes) peuvent corriger. Il explique des biais comme la disponibilité, le biais de confirmation et l'ancrage. C'est là que la position de Pinker est la plus nuancée.
"Thinking, Fast and Slow" (2011) de Daniel Kahneman est l'ouvrage de référence qui a popularisé l'étude des biais cognitifs et qui sert de point de départ et de contrepoint essentiel au plaidoyer pour la rationalité que Steven Pinker développe dans son livre de 2021...
- Kahneman (dans Thinking, Fast and Slow) : Met l'accent sur la profondeur et l'ubiquité des biais. Il montre à quel point il est difficile, voire souvent impossible, de les surmonter, car notre esprit paresseux (le Système 2) se fie constamment aux intuitions trompeuses du Système 1. Son ton est souvent descriptif et met en garde contre une confiance excessive dans notre propre rationalité.
- Pinker (dans Rationality) : Reconnaît la réalité des biais décrits par Kahneman, mais il adopte une posture plus prescriptive et optimiste. Il les présente comme des "bugs" que nous pouvons apprendre à identifier et à corriger en nous armant délibérément des outils de la rationalité (la logique, les probabilités bayésiennes, la pensée critique). Pour Pinker, la raison n'est pas une illusion ; c'est une compétence que nous pouvons et devons cultiver pour contrecarrer nos tendances naturelles.
"... Les humains divisent leur monde en deux zones. La première est constituée des objets physiques qui les entourent, des congénères avec lesquels ils sont en contact direct, de la mémoire de leurs interactions, et des règles et normes régissant leur vie. Au sujet de cette zone, les gens ont des croyances généralement exactes et ils y raisonnent de manière rationnelle. Ici, ils croient qu’il existe un monde réel et que les croyances le concernant sont vraies ou fausses. Ils n’ont pas le choix : c’est le seul moyen de mettre de l’essence dans la voiture, de l’argent à la banque et de nourrir et d’habiller les enfants. Telle est la mentalité réaliste.
L’autre zone est le monde au-delà de l’expérience immédiate : le passé lointain, l’avenir inconnu, les peuples et les lieux éloignés, les couloirs inaccessibles du pouvoir, le microscopique, le cosmique, le contrefactuel, le métaphysique. Les gens peuvent avoir des idées sur ce qui se passe dans ces zones, mais ils n’ont aucun moyen de les attester et, de toute façon, cela ne fait aucune différence perceptible dans leur vie. Les croyances relatives à ces zones sont des récits, susceptibles d’être divertissants, inspirants ou moralement édifiants. Savoir si elles sont littéralement « vraies » ou « fausses » n’est pas la bonne question à poser. La fonction de ces croyances est de construire une réalité sociale liant la tribu ou la secte, et lui donnant un but moral. Telle est la mentalité mythologique.
C’est une citation célèbre de Bertrand Russell : « Il n’est pas désirable d’admettre une proposition quand il n’y a aucune raison de supposer qu’elle est vraie. » La clé pour comprendre l’irrationalité rampante est de reconnaître que la phrase de Russell n’est pas un truisme mais un manifeste révolutionnaire. Pendant la majeure partie de l’histoire et de la préhistoire de l’humanité, il n’y avait aucune raison de supposer que les propositions relatives à des mondes lointains étaient vraies. Mais les croyances qu’ils suscitaient pouvaient être stimulantes ou inspirantes, et cela les rendait suffisamment désirables.
La maxime de Russell traduit le luxe d’une société technologiquement avancée, dotée de la science, de l’histoire, du journalisme et de leurs infrastructures de recherche de la vérité – archives, bases de données numériques, instruments de haute technologie et communautés d’édition, de vérification des faits et de contrôle par les pairs. Nous, enfants des Lumières, épousons le credo radical du réalisme universel : nous estimons que toutes nos croyances doivent s’inscrire dans une mentalité réaliste. Il nous importe de savoir si nos récits originels, nos légendes fondatrices, nos théories sur les nutriments, les germes et les forces invisibles, nos idées sur les puissants, nos soupçons sur nos ennemis, sont vrais ou faux. C’est parce que nous disposons des outils nécessaires pour obtenir des réponses à ces questions, ou du moins pour leur attribuer des degrés de confiance justifiés. Et parce que nous avons un État technocratique qui devrait, en théorie, mettre ces convictions en pratique.
Mais aussi désirable que soit ce credo, ce n’est pas ainsi que l’humain croit naturellement. En accordant un mandat impérialiste à la mentalité réaliste pour conquérir l’univers des croyances et repousser la mythologie sur le bas-côté, c’est nous les plus bizarres – ou, comme les chercheurs en sciences sociales évolutionnaires aiment à le dire, les plus WEIRD : Occidentaux (Western), Instruits (Educated), Industrialisés, Riches et Démocratiques. On peut du moins estimer que les plus instruits d’entre nous le sont, dans leurs meilleurs moments. L’esprit humain est adapté à la compréhension de sphères d’existence éloignées par le biais d’une mentalité mythologique. Pas parce que nous descendons spécifiquement des chasseurs-cueilleurs du Pléistocène, mais parce que nous descendons de gens qui n’ont pas pu ou pas voulu adhérer à l’idéal du réalisme universel des Lumières. Soumettre toutes ses croyances aux épreuves de la raison et des données factuelles est une compétence non naturelle, comme le sont la lecture, l’écriture et le calcul, qui se doit d’être inculquée et cultivée.
Et malgré toutes les conquêtes de la mentalité réaliste, la mentalité mythologique occupe encore des pans entiers du territoire dans le paysage des croyances dominantes ..."
Partie II : La Raison en Crise
Pinker explore les raisons de l'irrationalité apparente. Il identifie plusieurs coupables :
- La Cognition : Nos cerveaux sont des machines à prendre des raccourcis (les heuristiques) qui fonctionnaient bien dans l'environnement de nos ancêtres, mais qui sont mal adaptées au monde moderne.
- La Motivation Tribale (Rationalisation) : Souvent, nous n'utilisons pas la raison pour trouver la vérité, mais pour justifier nos affiliations au groupe, gagner un statut social ou attaquer nos adversaires. C'est la "rationalité" au service de l'identité, pas de la vérité.
- L'Environnement Informationnel : Les médias traditionnels (qui privilégient les mauvaises nouvelles) et surtout les réseaux sociaux (dont les algorithmes récompensent l'outrance et la polarisation) créent un écosystème toxique pour la pensée rationnelle.
Cette analyse est percutante et constitue le cœur de l'actualité du livre. Pinker évite de simplement traiter les gens "d'idiots" ; il montre comment des structures sociales et technologiques pervertissent les instincts rationnels.
Dans le droit fil de "Enlightenment Now", Pinker affirme que la raison est le fondement du progrès.
La science, la démocratie libérale, les droits de l'homme et la coopération à grande échelle sont tous des produits de l'application de la rationalité à la résolution des problèmes humains. Sans elle, nous retombons dans la magie, la violence tribale et la stagnation.
C'est un plaidoyer passionné et cohérent avec toute son œuvre. Les critiques y verront un plaidoyer trop confiant pour le libéralisme occidental, tandis que ses partisans y trouveront un rempart nécessaire contre le relativisme et l'obscurantisme.
Le livre est une excellente introduction à la pensée critique. Il aborde de front les défis contemporains (fake news, polarisation, complotismes) avec les outils de la science cognitive. Alors que beaucoup déplore l'irrationalité, Pinker propose des solutions et des outils. Il redonne du pouvoir au lecteur. Il rassemble en un seul volume des outils de logique, de statistique et de psychologie qui sont habituellement dispersés.
Mais comme dans le cas de "Enlightenment Now", le livre risque de "prêcher des convertis". Ceux qui en ont le plus besoin sont ceux qui sont le moins susceptibles de le lire. Sa foi dans les institutions libérales et la science comme bastions de la rationalité peut sembler naïve à une époque où ces institutions sont elles-mêmes mises en cause et où la science est instrumentalisée.
Le livre a été un best-seller et a été largement commenté, solidifiant le statut de Pinker comme intellectuel public de premier plan."Rationality" est devenu une référence incontournable dans les discussions sur la désinformation et la crise de la raison publique, offrant une perspective scientifique et historique.
"Mental Immunity: Infectious Ideas, Mind-Parasites, and the Search for a Better Way to Think" (Andy Norman, 2024)
Why do people reject science and believe online conspiracy theories? How are people radicalized online and go on to commit acts of violence? Why is our society so politically polarized? - Avec une préface de Steven Pinker.
Andy Norman, philosophe et cognitiste, développe la métaphore de l'« immunité mentale ». Il argue que, tout comme le corps physique possède un système immunitaire, l'esprit dispose de défenses naturelles contre les « idées infectieuses » ou « parasites de l'esprit » (mind-parasites) – des croyances qui se propagent non parce qu'elles sont vraies ou bénéfiques, mais parce qu'elles sont « contagieuses ». Le livre est un plaidoyer pour renforcer activement cette immunité par la pensée critique, l'épistémologie et la raison.
Dans sa préface, Pinker souligne la pertinence et l'urgence de la thèse de Norman. Il relie le concept d'immunité mentale à ses propres travaux sur la raison, les Lumières et le progrès, voyant dans cet ouvrage un outil essentiel pour lutter contre la polarisation, la désinformation et l'irrationalité qui menacent, selon lui, les sociétés ouvertes...
"Bad ideas have all the properties of parasites. Minds host them, the way bodies host bacteria. When bad ideas spread, they replicate—copies are created in other minds. An idea can even induce its host to infect other minds, just as the flu virus can induce an infection-spreading sneeze. - « Les mauvaises idées possèdent toutes les propriétés des parasites. Les esprits les hébergent, comme les corps hébergent des bactéries. Lorsque les mauvaises idées se propagent, elles se répliquent — des copies sont créées dans d'autres esprits. Une idée peut même inciter son hôte à infecter d'autres esprits, tout comme le virus de la grippe peut provoquer un éternuement qui diffuse l'infection. Enfin, les mauvaises idées sont, presque par définition, nuisibles.
Je préciserai bientôt ce que j'entends par « mauvaise idée » ; pour l'instant, notez simplement trois choses. Premièrement, une idée peut être bénéfique pour son hôte — en le réconfortant ou en l'inspirant, par exemple — mais tout en étant mauvaise au sens où elle est fausse. Deuxièmement, une idée peut être bénéfique à court terme mais nocive à long terme : en procurant par exemple une secousse satisfaisante d'indignation vertueuse, mais en nous poussant à dire des choses que nous regretterons. Troisièmement, une idée peut profiter à son hôte tout en nuisant à autrui — en l'incitant par exemple à escroquer. De telles idées peuvent à juste titre être qualifiées de mauvaises, même lorsqu'elles sont bénéfiques dans un sens limité.
Aujourd'hui, beaucoup ont une réaction presque allergique au fait de parler franchement des mauvaises idées. Nous pensons : « Qui suis-je pour dire que telle ou telle idée est mauvaise ? » Puis nous nous abstenons de tout jugement et nous nous félicitons de notre tolérance. C'est un réflexe conditionné par notre culture, et il ne nous rend pas service. Voici la vérité : c'est à nous de filtrer les mauvaises idées. Comme nous le verrons, éviter ce travail est une forme de fuite des responsabilités qui est injustifiable. Nous devons dénoncer les idées problématiques, tout comme nous dénonçons les comportements problématiques.
Les mauvaises idées sont des parasites. Non pas « analogues à des parasites » ou des « parasites métaphoriques », mais de véritables parasites. » (...)
Introduction : The Cognitive Immune System - Norman introduit le concept fondateur. Il définit les « idées infectieuses » (comme les théories du complot ou les idéologies extrémistes) et explique comment elles court-circuitent nos défenses cognitives en exploitant nos biais, nos émotions et notre besoin d'appartenance. - La métaphore est immédiatement saisissante et puissante. Elle offre un cadre unificateur pour comprendre des phénomènes sociaux apparemment disparates.
Chapitre 1 : The Logic of Infection - L'auteur analyse la "syllogistique" des mauvaises idées. Comment des raisonnements faux ou fallacieux deviennent-ils psychologiquement persuasifs ? Il montre comment les idées infectieuses imitient la logique pour mieux la corrompre. - Un chapitre essentiel pour passer de la métaphore biologique à une analyse logique concrète.
Chapitre 2 : Mind Parasites - Poursuivant sur la métaphore, Norman décrit les propriétés des « parasites de l'esprit ». Comme les parasites biologiques, ils manipulent leur hôte (notre esprit) pour assurer leur propre réplication, souvent au détriment du bien-être ou de la rationalité de l'individu. - La notion de "parasite" est audacieuse et risque d'être perçue comme trop agressive ou déshumanisante pour ceux qui adhèrent à ces croyances. C'est un terme qui présuppose déjà un jugement de valeur.
Chapitre 3 : The Unreasoning - Ce chapitre dresse une typologie des mécanismes de déraillement de la pensée : la pensée magique, le raisonnement motivé, la dissonance cognitive, etc. Norman les présente comme des "points d'entrée" pour l'infection. - Une synthèse très utile de la psychologie de l'irrationalité, bien ancrée dans la littérature scientifique.
Chapitre 4 : The Social Contagion - L'analyse s'élargit au niveau social. Comment les idées infectieuses se propagent-elles dans les groupes, les communautés en ligne et les cultures ? Norman utilise les principes de l'épidémiologie des idées (memetics) et de la psychologie des foules. - Ce chapitre est particulièrement actuel à l'ère des réseaux sociaux, véritables accélérateurs de contagion mentale.
Chapitre 5 : Cognitive Self-Defense - C'est le cœur pratique du livre. Norman commence à esquisser les "antidotes". Il prône le développement d'habitudes intellectuelles qui renforcent l'immunité : le doute méthodique, l'épistémologie, la reconnaissance des biais cognitifs. - Passage crucial du diagnostic au remède. Le défi est de rendre ces techniques accessibles sans les rendre simplistes.
Chapitre 6 : The Intellectual Virtues - L'auteur plaide pour le culte des « vertus intellectuelles » : l'humilité, la curiosité, l'honnêteté, la rigueur. Il les présente non comme des traits de caractère, mais comme des compétences qui se cultivent et qui forment un système immunitaire mental robuste. - Une approche noble et nécessaire, mais qui peut sembler idéaliste face à la puissance des forces qu'il décrit.
Chapitre 7 : The Great Unworming - Dans ce chapitre plus polémique, Norman applique son cadre à des "infections" idéologiques spécifiques qu'il identifie à gauche et à droite de l'échiquier politique. Il s'agit d'un "déparasitage" des débats publics. - C'est le chapitre le plus susceptible de créer la controverse. Qui décide de ce qui est un "parasite" et ce qui est une idée légitime ? Norman risque d'être accusé de parti pris, malgré sa volonté affichée de neutralité.
Chapitre 8 : A New Enlightenment - En conclusion, Norman appelle de ses vœux une « nouvelle Renaissance » ou un « nouvel Âge des Lumières » fondé sur une culture de l'immunité mentale. Il envisage une société où la pensée critique est systématiquement enseignée et valorisée. - Une vision optimiste, très dans l'esprit des Lumières que défend également Pinker. La faisabilité d'un tel projet à grande échelle reste ouverte...
"When Everyone Knows That Everyone Knows . . .: Common Knowledge and the Mysteries of Money, Power, and Everyday Life" (2025, Steven Pinker)
Pinker affirme dans cet ouvrage que le concept de "connaissance commune" (common knowledge) est le "système d'exploitation" de la civilisation humaine.
Il s'agit du pilier cognitif invisible qui rend possible la coopération à grande échelle, la stabilité des systèmes sociaux et la légitimité du pouvoir.
Le livre est un voyage à travers la psychologie, l'histoire et l'économie pour montrer comment ce mécanisme mental abstrait explique des phénomènes concrets, des bulles financières aux révolutions.
"As a cognitive scientist, I have spent my life thinking about how people think. So the ultimate subject of my fascination would have to be how people think about what other people think, and how they think about what other people think they think, and how they think about what other people think they think they think. As dizzying as this cogitation may seem, we engage in it every day, at least tacitly, and in the limit this state of awareness has a technical name, common knowledge." - "En tant que spécialiste des sciences cognitives, j'ai passé ma vie à réfléchir à la façon dont les gens pensent. Le sujet qui me fascine le plus est donc la façon dont les gens pensent à ce que les autres pensent, et la façon dont ils pensent à ce que les autres pensent qu'ils pensent, et la façon dont ils pensent à ce que les autres pensent qu'ils pensent qu'ils pensent. Aussi vertigineuse que cette réflexion puisse paraître, nous nous y adonnons tous les jours, au moins tacitement, et dans la limite où cet état de conscience a un nom technique, la connaissance commune.
Issue de la théorie des jeux et de la philosophie, la théorie de la connaissance commune peut éclairer un large éventail d'énigmes sur la vie sociale humaine. Je l'ai découverte pour la première fois grâce à mon intérêt pour le langage lorsque j'ai écrit The Stuff of Thought. Je me demandais depuis longtemps pourquoi les gens ne disent souvent pas ce qu'ils pensent en autant de mots, mais voilent leurs intentions par des insinuations et des doubles sens, comptant sur leurs auditeurs pour lire entre les lignes. La réponse, selon moi, était que les déclarations sans détour génèrent une connaissance commune, contrairement aux euphémismes raffinés, et que la connaissance commune est ce qui justifie ou annule les relations sociales..."
Steven Pinker s'attaque à un paradoxe central de la condition humaine : pourquoi des comportements collectifs qui semblent irrationnels – des paniques bancaires aux mouvements de masse sur les réseaux sociaux – émergent-ils si souvent ?
Sa thèse, présentée avec la clarté et l'érudition qui le caractérisent, est que le concept de « connaissance commune » (common knowledge) est la clé de déchiffrement. Il ne s'agit pas seulement de savoir quelque chose, mais de savoir que tout le monde le sait, et que tout le monde sait que tout le monde le sait, créant ainsi une boucle récursive infinie. Pinker défend l'idée que cette connaissance commune est le système d'exploitation invisible de la culture humaine, essentiel pour la coordination, le maintien des conventions et l'explication des paradoxes de la vie sociale.
Chapitre 1: The Emperor, the Elephant, and the Matzo Ball
Pinker commence son enquête par trois paraboles fondatrices. « Les Habits Neufs de l'Empereur » illustre la différence cruciale entre une connaissance privée (chacun voit que l'empereur est nu) et une connaissance commune, qui n'émerge que lorsque l'enfant brise le quatrième mur social. « Les Aveugles et l'Éléphant » démontre comment l'absence de connaissance partagée mène à des conflits insolubles. Enfin, la « boule de matzo », issue d'une blague culturelle spécifique, sert d'exemple parfait d'une connaissance commune qui crée une cohésion de groupe immédiate et tacite.
Ce chapitre est un modèle pédagogique. Pinker utilise des récits universels pour rendre un concept abstrait immédiatement saisissable. On pourrait lui reprocher une simplification excessive, mais son objectif en cette introduction est justement de poser des bases solides et accessibles pour le grand public.
Chapitre 2: Common Knowledge and Common Sense
Pinker opère une distinction essentielle entre le « bon sens » (un ensemble de croyances partagées) et la « connaissance commune » (un fait mutuellement reconnu qui structure l'action collective). Il décrit les mécanismes de sa création : un événement public indiscutable, un « point focal » (comme un monument), ou une déclaration d'autorité. Pour Pinker, les sociétés pacifiques et prospères contemporaines reposent sur un socle de connaissances communes qui permet la coopération à grande échelle.
La distinction est fondamentale et bien menée. Toutefois, l'analyse de Pinker, typique de sa vision, pourrait sous-estimer le rôle du pouvoir dans la fabrique de la connaissance commune. Est-ce un processus neutre ou le résultat de rapports de force ? Pinker tend à privilégier la première option, ce qui peut apparaître comme une vision trop consensuelle.
Chapitre 3: Fun and Games
Ce chapitre plonge dans la théorie des jeux. Pinker utilise des jeux classiques (Dilemme du Prisonnier, Chasse au Cerf) pour montrer comment la connaissance commune modifie les stratégies rationnelles. La coordination (où se retrouver ?) et la coopération (puis-je te faire confiance ?) deviennent possibles lorsque les intentions et les croyances sont mutuellement connues. Il introduit aussi les limites de la « connaissance commune de la rationalité », ouvrant la voie aux comportements apparemment irrationnels des chapitres suivants.
Pinker est dans son élément et rend la théorie des jeux compréhensible. Le risque est de présenter un modèle trop « hyper-rationnel » de l'être humain, un écueil souvent reproché à son approche, même s'il prend soin de le nuancer par la suite.
Chapitre 4: Reading the Mind of a Mind Reader
Pinker ancre le concept dans la biologie et la psychologie du développement. Notre capacité à inférer les états mentaux d'autrui (la « théorie de l'esprit ») est le fondement cognitif de la connaissance commune. Il explore son émergence chez l'enfant et son rôle central dans l'évolution du langage, qu'il présente comme l'outil suprême pour créer et manipuler la connaissance commune.
Ce chapitre est robuste et caractéristique de la méthode Pinker : lier le social au biologique. Le lien entre théorie de l'esprit et langage est particulièrement convaincant. On peut regretter qu'il effleure seulement les cas (comme certains troubles du spectre autistique) qui complexifient ce modèle.
Chapitre 5: The Department of Social Relations
Ici, le cadre théorique est appliqué à la vie quotidienne. Les règles de politesse, l'étiquette et la mode sont analysées non comme des futilités, mais comme des systèmes complexes de signaux coordonnés par la connaissance commune. Se conformer à un code vestimentaire, c'est participer à une boucle récursive de reconnaissance mutuelle des normes.
La mise en pratique redonne du sens aux micro-comportements sociaux. L'analyse, très fonctionnaliste, pourrait être enrichie par une perspective critique (comme celle de Bourdieu) sur la façon dont ces « conventions » servent aussi à maintenir des hiérarchies sociales.
Chapitre 6: Laughing, Crying, Blushing, Staring, Glaring
Pinker propose une lecture évolutionniste audacieuse des émotions sociales. Le rire, le rougissement, le regard sont décrits comme des « technologies » biologiques pour gérer la connaissance commune. Le rougissement, par exemple, serait une adaptation pour signaler une conscience des transgressions normatives, désamorçant ainsi préventivement le conflit social en rendant la faute publique.
C'est un chapitre original et stimulant. L'interprétation du rougissement comme stratégie adaptive est séduisante, mais elle frôle parfois le « just-so storytelling » (une histoire évolutive trop parfaite), une critique récurrente adressée à la psychologie évolutionniste.
Chapitre 7: Weasel Words
Dans un chapitre très contemporain, Pinker examine le langage politique et diplomatique. L'ambiguïté, l'euphémisme et le « langage de bois » ne sont pas toujours de la malhonnêteté pure ; ils sont souvent des outils pour éviter de créer une connaissance commune qui serait socialement destructrice. L'opacité stratégique peut être un lubrifiant social nécessaire.
C'est une défense provocante et nuancée de l'hypocrisie sociale. Pinker est courageux de défendre la fonction sociale de l'opacité, mais il court le risque d'offrir une justification intellectuelle à la duplicité des puissants.
Chapitre 8: The Canceling Instinct
Ce chapitre, sans doute le plus commenté depuis la parution du livre en 2025, applique le cadre à la « cancel culture ». Pinker analyse cela comme une dynamique de connaissance commune pervertie : une accusation, une fois devenue connaissance commune via les réseaux sociaux, déclenche un jeu de coordination où il devient rationnel pour les individus de condamner la cible pour protéger leur propre réputation, indépendamment de leur conviction personnelle. C'est une panique bancaire appliquée au capital social.
Pinker utilise la froideur de la théorie des jeux pour désamorcer un débat passionné. En se focalisant sur la mécanique plutôt que sur la moralité du phénomène, il évite partiellement l'écueil de la polarisation. Néanmoins, son analyse sera perçue par certains comme une minimisation des enjeux de justice sociale et une justification du statu quo.
Chapitre 9: Radical Honesty, Rational Hypocrisy
En conclusion, Pinker oppose l'« honnêteté radicale » (une transparence absolue) à l'« hypocrisie rationnelle ». Il argue que la première, bien que séduisante en théorie, est socialement naïve et destructrice. La seconde, qui consiste à doser la vérité en fonction du contexte social et de la connaissance commune, n'est pas une faiblesse morale mais une condition nécessaire à la vie en société. Le défi des sociétés libres contemporaine est de trouver un équilibre entre la transparence nécessaire à la confiance et l'opacité nécessaire à la paix.
Conclusion puissante et typique de la philosophie pinkérienne : un libéralisme éclairé, sceptique vis-à-vis des utopies et ancré dans une vision réaliste de la nature humaine. Elle couronne l'ouvrage de manière cohérente. Ses détracteurs y verront un plaidoyer pour le statu quo, tandis que ses admirateurs une sagesse fondée sur la science et le pragmatisme.
