Carson McCullers (1917-1967) - "The Heart Is a Lonely Hunter" (1940) - Tennessee Williams (1911-1983) - "A Streetcar Named Desire" (1947) - ......

Last Update: 31/12/2016


Carson McCullers (1917-1967)

Née à Colombus (Géorgie), d'un père, Lamar Smith, réparateur de montres, McCullers, aux allures de garçon, erre dans ville provinciale et tombe amoureuse de son professeur de piano, Mary Tucker : elle a quinze ans, nous sommes en 1932, elle semble déjà savoir - elle le dira plus tard -  que "son amour restera solitaire". Elle gagne New York et dès 1936, la prestigieuse revue Story publie sa nouvelle "Wunderkind", l'histoire d'une adolescente de quinze ans, enfant prodige qui découvre en jouant une sonate de Beethoven qu'elle n'est pas la virtuose qu'elle rêvait d'être. En 1937, elle épouse le caporal Reeves McCullers, le plus athlétique soldat de la contrée, et commence à écrire "The Heart is a lonely Hunter" qui est publié en 1940 et qui la rend immédiatement célèbre, à 23 ans. Divorcée de Reeves en 1940, McCullers vit à Broolyn Heights (New York) dans une maison qui devient salon du tout new-york des écrivains et artistes : s'y côtoient Jane et Paul Bowles, Christopher Isherwood, Anaïs Nin, Richard Wright, Leonard Bernstein, Aaron Copland. Un troisième amour surgit dans sa vie, une jeune femme aux cheveux courts et aux yeux gris, Anne-Marie Scwarzenbach, pianiste et devenue écrivain, tout comme elle. En 1941, elle publie "Reflections in a Golden Eye" qui confirme sa réputation de supposée névrosée morbide et perverse. Elle tente une expérience de vie communautaire dans une grande maison de Brooklyn tant les années lui paraissent difficiles. Anne-Marie meurt d'une hémorragie cérébrale et les Etats-Unis entrent en guerre. En 1945, elle ré-épouse Reeves, revenu blessé de guerre et qui se suicidera à Paris en 1953.  Elle écrit et adapte pour la scène "Frankie Adams, The Member of the Wedding" en 1946. En 1961, atteinte d'un cancer et devenant progressivement infirme depuis 1953, McCullers publie "The Ballad of the Sad Cafe and other stories" (1951) et son dernier roman, "Clock without Hands", où les derniers jours sur terre de J.T.Malone, qui se meurt d'une leucémie, rythment une chronique des luttes raciales dans le Sud en 1953-1954, l'année cruciale où l'arrêt de la Cour suprême déclara la ségrégation dans les écoles contraire à la Constitution et où s'enclencha le mouvement pour les droits civiques. Carson McCullers a tenter d'exprimer tout au long son oeuvre, limitée certes, les rapports souvent tragiques de l'amour à la solitude, avec en fond une appréhension constante de la douleur, de l'absence..

 

"The Heart Is a Lonely Hunter" (1940, Le Coeur est un Chasseur solitaire)

Chronique, du printemps 1938 à août 1939 d'une petite ville du Sud, qui survit dans la torpeur poussiéreuse de ses rues écrasées de soleil et où des vies s'épuisent à chercher comment briser leur solitude : se détache la figure adolescente de Mick, qui ressemble étrangement à Carson McCullers, pauvre, passionnée de musique, et qui rôde dans les cours des immeubles pour surprendre les accents d’une symphonie qui s’échappent d’un poste de TSF.. Comme Carson McCullers, la petite Mick, une gamine de douze ans, rêve d'être musicienne. Comme elle, elle porte un short et un polo et des sandales, elle ressemble à un jeune garçon et fume en cachette. Elle est trop grande et trop maigre et souffre de se sentir différente des autres. Bref, Mick (et plus tard Frankie Addams) sont les doubles de l'écrivain. Mick est l'un des personnages du premier roman de Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire, roman qu'elle publie en 1940, alors qu'elle n'a que vingt-deux ans. Le roman, l'un des plus complexes de son auteur, est, comme l'écrit Hector Bianciotti, "une fresque grouillante de personnages. Leur confident à tous est un sourd-muet - plus qu'un personnage, l'image charnelle et mutilée du Dieu, qui ne repond pas". Dans une petite ville américaine en plein cœur du Sud, avec de longs étés brûlants et des hivers froids, des filatures de coton, des ouvriers pauvres, des nègres humiliés, s'entrecroisent des êtres infortunés, pleins d'espoir et de rêve, toujours en quête d'une vérité, et partout la faim et la solitude. Chacun mène son combat, chacun aspire à fuir cette solitude. Singer, vers qui convergent tous ces êtres, écoute, acquiesce, Singer le sourd-muet, lit sur les lèvres et dans les âmes. En toile de fond, très loin et comme assourdis par la distance, Hitler et les rumeurs de guerre. Le Cœur est un chasseur solitaire est un livre désespéré comme le reste de l'oeuvre de Carson McCullers. On y retrouve des êtres blessés et parfois blessés à mort, de cette blessure muette qui est celle de l'animal. Et c'est ce qui rend pathétique l'univers de l'écrivain. Pas de cris d'horreur, d'hystérie mais une passivité douloureuse, une stupeur sourde..." (éditions Stock)

 

"..Dans la nuit secrète et paisible, elle était seule une fois de plus. Il n'était pas tard. Les fenêtres des maisons découpaient des carrés de lumière jaune le long des rues. Elle marchait lentement, les mains dans les poches, la tête de côté. Pendant longtemps elle marcha sans se soucier de la direction. Bientôt les habitations s'espacèrent, s'entourèrent de jardins plantés de grands arbres et de buissons noirs. Elle s'aperçut alors qu'elle était près de la maison où elle était venue si souvent l'été dernier.. Ses pieds l'avaient menée là à son insu. Elle s'assura que personne ne la voyait et entra dans la cour.

La radio marchait comme d'habitude. Pendant une seconde elle resta devant la fenêtre, observant les gens qui se trouvaient à l'intérieur. L'homme chauve et la dame à cheveux blancs, assis à une table, jouaient aux cartes. Mick s'assit par terre. C'était un bel endroit, un endroit secret. Des cèdres épais la cachaient complètement. La radio ne valait rien ce soir... quelqu'un chantait des chansons populaires qui finissaient toutes de la même façon. Elle se sentait vide. Elle fouilla dans ses poches. Elles contenaient des raisins secs, un rang de perles, une cigarette et des allumettes. Elle alluma la cigarette et mit ses bras autour de ses genoux. Elle se sentait vide... comme s'il n'y avait plus en elle ni un sentiment ni une pensée. Les programmes se succédaient et ne valaient rien. Elle les écoutait à peine. Tout en fumant elle arrachait de petits brins d'herbe. Un speaker parla de Beethoven. Elle avait lu quelque chose à la bibliothèque au sujet de ce musicien. Son nom s'orthographiait avec deux e et se prononçait avec un seul. C'était un Allemand comme Mozart. Quand il vivait il parlait une langue étrangère et vivait en pays étranger... ce qu'elle voulait faire. Le speaker dit qu'on allait jouer la troisième symphonie. Elle écoutait vaguement parce qu'elle avait envie de marcher et ne s'intéressait pas à ce qu'ils jouaient.

Puis la musique commença. Mick leva la tête et son poing se porta à sa gorge. Comment cela vint-il ? Pendant une minute l'ouverture hésita. Une promenade ou une marche. Comme si Dieu se pavanait dans la nuit. Brusquement elle se sentit glacée extérieurement et, seule, la première partie de cette musique était chaude dans son cœur. Elle ne put même pas entendre les sons qui suivirent; elle attendait, glacée, les poings serrés. Puis la musique reprit, plus impérieuse et plus puissante. Cela n'avait rien à faire avec Dieu. C'était elle, Mick Kelly, marchant dans la lumière du jour et toute seule dans la nuit. Sous le chaud soleil et dans le noir avec tous ses plans et ses sentiments. Cette musique était elle... son moi réel. Elle ne pouvait pas écouter assez pour tout entendre. La musique bouillonnait en elle. Que faire ? S'attacher à certains passages merveilleux pour ne plus les oublier... ou se laisser aller, écouter ce qui venait sans penser, sans essayer de se rappeler ? Seigneur! le monde entier était cette musique et elle n'avait pas assez de tout son être pour écouter. Puis enfin le thème d'ouverture fut repris par tous les instruments donnant ensemble la même note comme un poing dur, crispé, qui lui martelait le cœur. Et la première partie s'acheva. Cette musique ne durait pas un temps long ou court. Elle n'avait rien à faire avec le temps. Les bras fortement serrés autour de ses jambes, elle mordait son genou salé. Avait-elle écouté pendant cinq minutes ou la moitié de la nuit? La deuxième partie avait une couleur noire... une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu'il fût inutile de se rappeler ce qu'il avait été. Un instrument joua une mélodie triste, argentine. Puis la musique s'éleva furieuse, véhémente. Et finalement, de nouveau la marche funèbre.

Mais peut-être ce qu'elle préféra ce fut la dernière partie de la symphonie - musique joyeuse comme si les plus grands personnages du monde couraient et sautaient, ardents et libres. Une musique merveilleuse comme celle-là causait une souffrance indicible. Le monde entier était cette symphonie et -elle n'avait pas assez de tout son être pour écouter. C'était fini et elle restait raidie, les bras autour des genoux. La radio commença un autre programme et elle se boucha les oreilles. La musique laissait seulement en elle une souffrance et un vide. Elle ne pouvait rien se rappeler de la symphonie, pas même les dernières notes. Elle essaya, sans succès, d'évoquer un passage. Maintenant que c'était fini, il n'y avait plus que son cœur qui battait follement, et cette terrible souffrance.

La radio et les lumières furent éteintes. La nuit était sombre. Brusquement Mick commença à se frapper la cuisse avec ses poings. De toute sa force, elle martela le même muscle jusqu'à ce que les larmes coulassent sur son visage. Mais ce n'était pas assez douloureux. Les graviers étaient pointus sous le buisson. Elle en prit une poignée et les frotta sur le même endroit jusqu'à ce que sa main fût ensanglantée. Puis elle tomba sur le sol de tout son long et regarda la nuit. Cette douleur aiguë à la jambe lui faisait du bien. Elle se détendit sur l'herbe humide et, bientôt, sa respiration redevint normale.

Pourquoi, en regardant le ciel, les explorateurs n'avaient-ils pas compris que la terre était ronde ? Le ciel était courbe comme l'intérieur d'un énorme ballon de verre, et d'un bleu très sombre parsemé d'étoiles brillantes. La nuit était paisible. On sentait l'odeur des cèdres chauds. Elle n'essayait plus de penser à la musique lorsqu'elle lui revint. La première partie se présenta à son esprit exactement comme si elle avait été jouée. Elle écouta sans hâte, pensant les notes comme un problème de géométrie pour les garder en mémoire. Elle pouvait voir clairement la forme des sons et elle ne les oublierait pas. Maintenant elle se sentait bien. Elle murmura quelques mots:  "Que le Seigneur me pardonne, car je ne sais pas c-e que je fais." Pourquoi pensait-elle à ça ? Depuis quelques années, tout le monde savait que Dieu n'existait pas. Quand elle pensait à ce qu'elle avait l'habitude d'imaginer pour se représenter Dieu, elle voyait seulement M. Singer vêtu d'un long drap blanc. Dieu était silencieux - c'était peut-être pour cela qu'elle faisait ce rapprochement. Elle répéta les paroles comme si elle les adressait à M. Singer: «Que le Seigneur me pardonne car je ne sais pas ce que je fais"...(traduction Marie-Madeleine Fayet)

 

"Reflections in a Golden Eye" (1941, Reflets dans un oeil d'or)

La frustration sexuelle est le thème central d'une intrigue qui se déroule dans le champ clos d'une base militaire du Sud : un jeune soldat, vierge et puritain, est fasciné par le corps somptueux de la femme de son capitaine, la première femme qu'il voit nue, mais aussi l'attirance plus morbide et qui ira jusqu'au meurtre, qu'exerce sur le capitaine lui-même ce jeune soldat renfrogné et sauvage, palefrenier des chevaux du camp qu'il monte à cru, nu, dans la forêt, un roman à scandale : "Il y a un fort, dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval. Le soldat dans cette affaire était Elgé Williams. Souvent, à la fin de l’après-midi, on pouvait le voir assis seul sur l’un des bancs qui bordaient le chemin devant la caserne. C’était un joli endroit, où une longue rangée double de jeunes érables dessinait des ombres fraîches, délicates, frissonnant au vent… "

 

"Un poste militaire en temps de paix est morne. ll s'y passe des choses, mais qui reviennent, toujours semblables. Le plan même de l`ouvrage en accroît la monotonie : l`énorme caserne de béton, les rangées proprettes de maisons d'officiers construites toutes sur le même modèle, le gymnase, la chapelle, le terrain de golf et la piscine - ce n'est que lignes rigides. Mais peut-être la tristesse du poste réside-t-elle surtout dans sa solitude et dans l'excès de loisir et de sécurité, car du jour où on s'est engagé dans l'armée, on est destiné à emboîter le pas de celui qui va devant vous. Aussi bien, il arrive parfois des choses dans un poste militaire, qui ont peu de chances de se reproduire. Il y a un fort, dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval. Le soldat dans cette affaire était Elgé Williams. Souvent, à la fin de l'après-midi on pouvait le voir assis seul sur l`un des bancs qui bordaient le chemin devant la caserne. C'était un joli endroit, où une longue rangée double de jeunes érables dessinait des ombres fraîches, délicates, frissonnant au vent. Au printemps les feuilles des arbres étaient d'un vert lumineux, qui, les mois chauds venus, prenait une teinte plus foncée, reposante. Vers la fin de l'automne, elles étincelaient de tons d'or. C'est là que le soldat Williams s'asseyait, attendant la sonnerie du repas du soir. C'était un jeune soldat silencieux, à la caserne il n'avait ni ennemi ni ami. Sa figure ronde, tannée, portait la marque d'une certaine innocence attentive. Ses lèvres pleines étaient rouges et deux mèches de cheveux châtains, épais et serrés, lui recouvraient le front. Ses yeux, d'une couleur curieuse où se mélangeaient l'ambre et le brun, exprimaient la placidité muette que l'on voit dans les yeux des animaux. Au premier abord, le soldat Williams paraissait un peu lourd et gauche. Mais c'était une impression fausse; il se déplaçait avec le silence et l'agilité d'une bête sauvage ou d'un voleur. Souvent, des soldats qui se croyaient seuls avaient tressailli de le voir surgir de nulle part à leur côté. Ses mains étaient petites, aux os effilés, et très fortes.

Le soldat Williams ne s'adonnait ni au tabac, ni à la boisson, ni à la fornication, ni au jeu. A la caserne, il se tenait à l'écart et était quelque peu un mystère pour ses camarades. Le terrain réservé autour du fort, d'une étendue de quinze milles carrés, était une brousse sauvage. On y trouvait des pins géants, vierges de la hache, de nombreuses variétés de fleurs, et même des animaux sauvages comme le cerf, le sanglier, le renard. Si ce n'est l'équitation, le soldat Williams ne se souciait d'aucun des sports que pratiquent les recrues. On ne l'avait jamais vu au gymnase ni à la piscine. On ne l'avait jamais vu rire, se mettre en colère, ni donner aucun signe de souffrance. ll prenait trois repas substantiels et abondants par jour et ne grommelait jamais au sujet de la nourriture comme les autres soldats. Il dormait dans une chambrée où il y avait environ trente-six lits sur deux rangées. Ce n'était pas un endroit tranquille. La nuit, quand les lumières étaient éteintes, on entendait souvent des ronflements, des jurons, des gémissements étranglés de cauchemars. Mais le soldat Williams reposait placidement. Parfois seulement venait de sa couchette le bruit furtif que fait un papier de sucre d'orge, froissé entre les doigts.

Le soldat Williams avait deux ans de service, lorsqu'on l`envoya un jour chez le capitaine Penderton. Cela arriva de la manière suivante. Le soldat Williams était chargé depuis six mois du travail d'écurie, car il s'y connaissait à soigner les chevaux. Le capitaine Penderton avait demandé par téléphone un homme de corvée au sergent-major, et, comme il se trouvait que la plupart des chevaux étaient dehors en manœuvre et qu'il y avait peu à faire à l'écurie, c'est le soldat Williams qu'envoya le sergent. La besogne à accomplir était simple. Le capitaine Penderton voulait faire débroussailler et couper une petite partie du bois derrière sa maison, afin de faire mettre là un fourneau à grillades et d'inviter des amis pour des repas en plein air. Il y avait pour une journée de travail. Le soldat Williams se mit à la tâche vers sept heures et demie du matin. C'était une journée tiède et ensoleillée d'octobre. Il savait où habitait le capitaine, car il était souvent passé devant chez lui en partant en promenade dans les bois. Il connaissait bien aussi le capitaine de vue. A vrai dire, il avait une fois causé, sans le vouloir, dommage au capitaine. Dix-huit mois auparavant, le soldat Williams avait, pendant quelques semaines, servi d'ordonnance au lieutenant de la compagnie. Un après-midi, le lieutenant avait reçu la visite du capitaine Penderton, et, en servant les boissons, le soldat Williams avait renversé une tasse de café sur le pantalon du capitaine. De plus, il voyait souvent maintenant le capitaine à l'écurie, où il avait charge du cheval de la femme du capitaine - étalon bai, qui était sans conteste la plus belle monture du poste.

Le capitaine habitait à la périphérie du poste. Sa maison, à un étage et à huit chambres, crépie de blanc, ressemblait à toutes les autres maisons de la rue, si ce n'est qu'elle était la dernière et formait angle. De deux côtés, la pelouse rejoignait la forêt. A droite, se trouvait le seul voisin du capitaine, le commandant Morris Langdon. Les maisons de cette rue faisaient face à un vaste terrain plat, recouvert de gazon brun et court, qui récemment encore servait pour le jeu de polo. Quand le soldat Williams arriva, le capitaine sortit pour lui expliquer en détail ce qu'il lui demandait de faire. Il couperait au ras du sol les chênes nains et les touffes d'églantiers, et il élaguerait les branches des gros arbres jusqu'à la hauteur de six pieds. Le capitaine désigna un vieux chêne à environ vingt mètres de la pelouse comme limite de la zone à déblayer. Le capitaine portait un anneau d'or à l'un de ses doigts blancs et gras. Il était habillé d'une culotte kaki, de bas de laine roulés au-dessous des genoux et d'une veste de cuir. Les traits de son visage anguleux étaient tendus. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux d'un bleu transparent. Le capitaine ne sembla pas reconnaître le soldat Williams et lui donna ses ordres en homme méticuleux et agacé. Il comptait que le travail serait fini dans la journée et dit qu'il reviendrait à la fin de l'après-midi.

Le soldat travailla ferme toute la matinée. A midi il alla déjeuner au réfectoire de la caserne. A quatre heures la tâche était achevée. Il avait même fait plus que le capitaine n'avait spécifié. Le grand chêne qui marquait la limite avait une forme inusitée : les branches du côté de la pelouse étaient assez hautes pour qu'on pût passer dessous, mais les branches du côté du bois balayaient le sol gracieusement. Le soldat avait, à grand-peine, coupé ces branches à l'extrémité tombante. Ayant tout terminé, il se tenait appuyé contre le tronc d'un pin, attendant son chef. Il semblait satisfait de lui et prêt à rester en cet endroit indéfiniment.

« Eh, que faites-vous là? » s'entendit-il dire tout à coup.

Le soldat avait vu la femme du capitaine sortir de la maison par la porte de derrière et s'avancer vers lui à travers la pelouse. Ses yeux recevaient son image, laquelle cependant ne pénétra dans la région profonde de sa conscience que lorsque la dame lui adressa la parole.

«Je viens de l`écurie, dit Mme Penderton. Mon Oiseau-de-Feu a reçu un coup de sabot.

- Oui, madame », répondit vaguement le soldat. Il attendit un moment pour digérer le sens des paroles qu'on lui adressait. « Comment? 

- Je ne sais pas. C'est peut-être un de ces sacrés mulets, ou bien ils l'ont laissé aller avec les juments. J'étais furieuse et je vous ai demandé. »

La femme du capitaine se coucha dans un hamac tendu entre deux arbres au bord de la pelouse. Même dans le costume qu'elle portait ce soir-là - bottes, culotte de cheval côtelée, assez sale et usée aux genoux, et jersey gris - elle était belle. Son visage avait la placidité rêveuse d'une madone et ses cheveux couleur de bronze, sans frisure, étaient rassemblés en chignon sur la nuque. Tandis qu'elle se reposait ainsi, la servante noire arriva de la maison apportant sur un plateau une bouteille de whisky, un gobelet-mesure et de l'eau. Mme Penderton y allait franchement quand il s'agissait de boire. Elle avala coup sur coup deux gobelets de whisky pur et les fit suivre par une gorgée d'eau froide. Elle n'adressa plus la parole au soldat et ne lui posa plus de questions concernant le cheval. Ni le soldat ni la dame ne semblaient plus s'occuper l`un de l'autre. Le soldat restait appuyé contre le pin et regardait sans un clignement d'yeux l'espace vide. Le soleil de cette fin d'automne versait sur le gazon humide, tout frais poussé, un éclat radieux, et s'infiltrait dans le bois là où les feuilles étaient le moins denses pour dessiner sur le sol des taches d'or étincelant. Puis, tout à coup, le soleil disparut. L'air se rafraîchit en même temps que s'éleva une légère brise. C`était l'heure de rentrer. De loin se fit entendre une sonnerie de clairon, clarifiée par la distance et se répercutant dans les bois en notes profondes, atténuées. La nuit approchait.

A ce moment, le capitaine Penderton revint. Il parqua son auto devant la maison et s'avança aussitôt à travers la pelouse pour voir comment l'ouvrage avait été fait. Il salua de la main sa femme et fit un signe de tête sec au soldat, qui prit vaguement le garde-à-vous devant lui. Le capitaine parcourut du regard l'espace déblayé. Aussitôt il claqua des doigts et ses lèvres s'amincirent en une grimace de mauvaise humeur. Il dirigea ses yeux bleus limpides vers le soldat, puis lui dit posément : «Mon garçon, tout le but de ce travail était de mettre en valeur le grand chêne.» Le soldat écouta ce commentaire en silence. Sa face ronde, attentive, ne changea pas. «Je vous ai demandé de déblayer le terrain jusqu'au grand chêne seulement», continua l'officier en élevant la voix. Il s'avança d'un pas raide vers l'arbre et montra du doigt les branches coupées, étalées. «Ces branches qui balayaient le sol et tendaient leur claire-voie devant le reste du bois faisaient toute la beauté du point de vue. Maintenant c'est affreux.» Le capitaine semblait plus agité que l'accident n'en valait la peine. Debout, seul dans le bois, il paraissait petit.

« Que faut-il que je fasse, mon capitaine? ›› demanda le soldat Williams après une longue pause.

Mme Penderton se mit soudain à rire et sortit une jambe bottée pour balancer le hamac. «Le capitaine vous demande de ramasser les branches et de les recoudre au tronc.»

Son mari ne goûta pas la plaisanterie. «Allez chercher des feuilles, que vous répandrez sur les endroits dénudés d'où vous avez enlevé les broussailles. Après, vous pourrez vous en aller.» Il donna un pourboire au soldat et rentra dans la maison. Le soldat Williams pénétra lentement dans le bois qui s'obscurcissait, pour ramasser des feuilles tombées. La femme du capitaine se balançait et semblait sur le point de s'endormir. Le ciel se remplissait d'une teinte jaune, pâle et froide, et tout était silencieux...."

 

 

John Huston réalisera en 1967, l'année de la mort de Carson McCullers, une adaptation, "Reflections in a Golden Eye " avec Elizabeth Taylor (la femme amoureuse d'un cheval ), Robert Forster (le soldat amoureux de la femme dont il contemple, chaque nuit, le sommeil), Marlon Brando (le colonel, secrètement amoureux du soldat qui épie sa femme) ...

 

 

The Ballad of the Sad Cafe and other stories" (1951) 

"The town itself is dreary; not much is there except the cotton mill, the two-room houses where the workers live, a few peach trees, a church with two colored windows, and a miserable main street only a hundred yards long. On Saturdays the tenants from the near-by farms come in for a day of talk and trade. Otherwise the town is lonesome, sad, and like a place that is far off and estranged from all other places in the world. The nearest train stop is Society City, and the Greyhound and White Bus Lines use the Forks Falls Road which is three miles away. The winters here are short and raw, the summers white with glare and fiery hot..."

 

 

"La ville même est désolée; il n'y a guère que la filature, des maisons de deux pièces pour les ouvriers, quelques pêchers, une église avec deux vitraux de couleur, et une grand'rue misérable qui n'a pas cent yards de long. Les fermiers des environs s'y retrouvent chaque samedi pour se voir et parler des affaires. Le reste du temps, la ville est triste, solitaire, un endroit loin de tout, en marge du monde. La gare la plus proche est Society City; les lignes d'autocar Greyhound et White bus lines passent à trois miles de là, sur la route des Forks Falls. Les hivers y sont vifs et brefs, les étés blancs de chaleur dure et sauvage.."

 


"La Ballade du café triste" (The Ballad of the Sad Cafe, 1951)

Recueil d'une longue et de six courtes nouvelles de la romancière Carson McCullers, mais un recueil bien loin de constituer l'ensemble des nouvelles de l'auteur, puisqu'il en fut encore publié plus d'une douzaine dans le volume posthume intitulé "Le Cœur hypothéqué" (The Mortgaged Heart, 1971). 

Cette "Ballade", au fond un court roman, est un petit chef-d'œuvre, dont Jacques Tournier, biographie de Carson McCullers et traducteur de la correspondance de Truman Capote, en a donné une version française remarquable. On l'a souvent écrit, cette oeuvre recèle quelques-unes des plus belles pages qu'on ait écrites sur la solitude des cœurs et des corps, sur le pathétique des amours croisées, contrariées, impuissantes à parvenir à communiquer entre eux.  "L'amour est une expérience commune à deux êtres, écrit Carson McCullers, mais cette communauté d'experience n'implique pas une similitude d'expérience chez les deux personnes concernées." Oui, le cœur est bien un chasseur solitaire....

Le ércit a pour cadre la prohibition, dans une toute petite bourgade - la gare la plus proche est à Society City - du Sud profond, écrasée de chaleur, de solitude, d'oisiveté et de tristesse. Une grande fille un peu masculine, extrêmement énergique, mais au passé un peu mystérieux, miss Amelia, ouvre un café au rez-de-chaussée de sa propre maison. Celui-ci devient le seul "lieu de plaisir" local. Survient un nain bossu, qui répond au nom de Lymon et qui n'est autre que le cousin d'Amelia. Celle-ci l'accueille d'abord par pitié, avant de s'éprendre de lui. Le voilà donc ne tardant pas à se comporter comme un caïd, en tout cas comme le véritable patron de café. Le drame éclate lorsque revient Marvin Macy, mauvais garçon (il sort de prison) qui n'en a pas moins aimé Amelia, puisqu'il a été son mari, qu'elle a chassé. Elle va se venger de lui en le battant dans un farouche corps à corps physique, à la suite de quoi Lymon décide de le suivre. Brisée, Amelia ferme le café, derrière les volets clos duquel elle s'enferme, apparemment pour toujours (trad. Stock).

 

Frankie Addams , The Member of the Wedding (1946)

"Le monde est séparé de moi", pense Frankie, petite fille trop grande pour son âge, aux prises avec son adolescence, avec une sexualité qu'elle ne comprend pas, et l'accablante sensation de n'être qu'elle-même. McCullers revient à la description des émois du coeur à l'âge incertain où l'on change de peau, son portrait de Frankie Addams, l'adolescente inquiète qui se prépare à assister au mariage de son grand frère et, le coeur battant, moitié expectative moitié de terreur, attend de cet événement qu'il lui fasse franchir le seuil de l'âge adulte, est un petit chef d'oeuvre.  Fred Zinnemann en réalisa une adaptation en 1952 avec Ethel Waters (Berenice Sadie Brown), Julie Harris (Frances 'Frankie' Addams) et Brandon De Wilde (John Henry).

 

"C'est arrivé au cours de cet été si vert qu'on en devenait fou. Frankie avait douze ans. Elle n'était membre de rien, cet été-là. Elle ne faisait partie d'aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle se sentait sans aucune attache, et elle rôdait autour des portes, et elle avait peur. En juin, les arbres avaient été d'un vert à perdre la tête, mais les feuillages s'étaient mis à foncer, peu à peu, et la ville érair devenue noire et comme desséchée par le feu du soleil. Dans les premiers temps, Frankie avait l'habitude de se promener, sans avoir rien à faire de précis. Au petit matin et au crépuscule, les trottoirs de la ville étaient gris, mais le soleil de midi les transformait en miroirs, et le ciment brûlait en scintillant comme du verre. Frankie avait fini par trouver que les trottoirs étaient trop chauds pour la plante de ses pieds et, d'un autre côté, elle commençait à avoir des ennuis. Des ennuis si graves et si personnels, qu'elle avait jugé préférable de rester calfeutrée chez elle - et chez elle il n'y avait que Bérénice Sadie Brown et John Henry West. Ils restaient assis tous les trois autour de la table de la cuisine, parlant de choses toujours les mêmes, les répétant à l'infini, si bien que pendant ce mois d'août les mots s'étaient mis à rimer les uns avec les autres, en produisant une étrange musique. Chaque après-midi, le monde avait l'air de mourir, et tout devenait immobile. Cet été-là avait fini par ressembler à un cauchemar de fièvre verte ou à une jungle obscure et silencieuse derrière une vitre. Et puis, le dernier vendredi du mois d'août, tout avait changé brusquement. Si brusquement que, dans le désert de cet après-midi, Frankie ne savait plus où elle en était, et qu'elle n'arrivait toujours pas à comprendre.

- C'est vraiment trop bizarre, dit-elle. La façon dont c'est arrivé.

- Arrivé ? Arrivé? dit Bérénice.

John Henry les observait et les écoutait calmement.

- Je ne sais plus où j'en suis. A ce point-là, c'est la première fois.

- Où tu en es à cause de quoi?

- De tout ça.

- Le soleil, dit Bérénice, je crois qu'il t'a fait bouillir la cervelle. 

- Moi aussi, murmura John Henry.

Frankie elle-même n'était pas loin de le croire. Il était quatre heures de l'après-midi. La cuisine était calme, grise et carrée. Frankie était assise près de la table, les yeux à moitié fermés, et elle réfléchissait au mariage. Elle voyait une église silencieuse, et de la neige qui s'écrasait bizarrement contre les vitraux de couleur. Le marié était son frère, et il y avait une lumière à la place de son visage. La mariée était là, elle aussi, en robe blanche à longue traîne, et la mariée n'avait pas de visage elle non plus. Quelque chose dans ce mariage faisait éprouver à Frankie une sensation dont elle ne savait pas le nom...."

 


Tennessee Williams (1911-1983)

Tennessee Williams, le "freudien" est associé à Arthur Miller ("Death of a Salesman", 1949), le "marxiste", et Eugene O'Neill (Long Day's Journey into Night, 1956), dans le panthéon du théâtre américain contemporain de l'après-guerre : tous trois eurent un répertoire qui fut immédiatement transposé au cinéma grâce au talent de réalisateurs comme Elia Kazan. Comment se fait-il, s'interroge-t-on encore, que l'oeuvre de Tennessee Williams puisse continue d'exercer une telle fascination, alors qu'il a pratiqué une forme de théâtre qu'on peut estimer par trop conventionnelle? Tennessee Williams, comme Flannery O'Connor ou Carson McCullers, est d'abord associé au genre "southern gothic" qui s'évertue à sonder les âmes tortueuses et torturées qui arpentent l'arrière-cour de la respectabilité du Sud des Etats-Unis.

Né à Colombus (Mississipi), Thomas Lanier Williams est hanté par une mère qui aurait pu être actrice, un père qui incarnera la virilité brutale et violente, ambivalence dramatique ou peu s'en faut du père à qui il voue crainte et admiration, une soeur aînée dont il est brutalement séparé alors enfant et qu'elle devient "femme"...,  - Rose Isabel Williams, née à Gulfport, Mississippi, en 1909, premier enfant d'Edwina et Cornelius Williams, son frère Thomas - Tennessee - naîtra trois ans plus tard, frère et sœur deviendront aussi proches que des jumeaux, (Lyle Leverich, Tom: the unknown Tennessee Williams, 1995), elle sera "Laura Wingfield", handicapée et retirée, qui cherche refuge dans sa collection d'animaux en verre dans "The Glass Menagerie" (son frère Tom déclare : "Oh, Laura, Laura, I tried to leave you behind me, but I am more faithful than I intended to be!"), mais aussi dans "Portrait of a Girl in Glass" (1943) et "The Resemblance Between a Violin Case and a Coffin" (1950) : le même sentiment de frustration tragique, "At fifteen my sister, no longer waited for me". Tennessee vit sa sœur pour la dernière fois en 1939, "her talk was so obscene - she laughed and talked continual obscenities" et resta en lui sa propre obsession de la maladie mentale. D'où cette hypersensibilité qu'on lui attribue et son long cheminement de névrosé, sa difficulté à assumer son homosexualité - à la fin des années 1930 - , un long processus d'autodestruction qui le mène, en janvier 1983, dans un hôtel de New-York, à mourir, tragi-comédie absurde, étouffé par le comprimé qu'il venait de prendre pour sortir d'un coma éthylique : il mourra ainsi seul, comme il l'avait toujours craint.

Jusque-là, c'est dans D.H.Lawrence qu'il va puiser cet instinct primitif fondamental, réprimé par la civilisation, qu'est la sexualité. Il met ainsi en scène des "individus englués dans les circonstances" et des couples qui s'entre-déchirent, tous en proie aux frustrations et aux excès, pris au piège de la société et des limites de la condition humaine.

Sa notoriété débute avec "The Glass Menagerie", représentée à Chicago en décembre 1944, et il s'impose définitivement avec "A Streetcar Named Desire", dont Elia Kazan assure la mise en scène à New-York en décembre 1947. C'est entre 1947 et 1965, qu'il donne parmi les plus grands textes de théâtre américain : " A Streetcar Named Desire" (Un tramway nommé désir, 1947), "The Rose Tattoo" (la Rose tatouée, 1950), "Cat on a Hot Tin Roof" (la Chatte sur un toit brûlant, 1955), "Suddenly, Last Summer" (Soudain l'été dernier, 1958),  "Sweet Bird of Youth" (Doux Oiseau de jeunesse, 1959), "The Night of the Iguana" (la Nuit de l'iguane, 1961). À partir de 1960, le ton de ses pièces se fait plus paisible (Slapstick Tragedy, 1965 ; Small Craft Warnings, 1972). Un roman, "The Roman Spring of Mrs. Stone" (le Printemps romain de Mrs. Stone, 1950), des nouvelles, "One Arm and Other Stories" (la Statue mutilée, 1954), des poèmes (1956) et des Mémoires (1975) complètent l'œuvre théâtrale de Williams qui a considérablement influencé des dramaturges comme Edward Albee et préparé les recherches de Pinter ou de Duras. Dans sa dernière pièce, "Clothes for a Summer Hotel" (1980), Tennessee Williams ressuscite Scott et Zelda Fitzgerald et pose un regard plein de compassion sur ces deux vies ravagées comme la sienne par la hantise d'exprimer une "faille"...

 

"La Ménagerie de verre" (The Glass Menagerie, 1945)

Pièce en sept scènes écrite alors que John Gassner venait de monter un acte de lui, "The Long Goodbye", sa première œuvre présentée à New York, et, en février 1941, écrire une nouvelle, "Portrait d'une jeune fille en verre" (Portrait of a Girl in Glass). dont il tirera un scénario intitulé "Le Soupirant" (The Gentleman Caller) que la M.G.M. lui refuse et qu`il transforme en pièce en un acte sous le même titre. La pièce sera un triomphe à New York, en mars 1945, la grande actrice Laurette Taylor trouve dans Amanda son meilleur rôle, et pour Williams c'est la célébrité. Irving Rapper en en fera une adaptation cinématographique discutable en 1950. On estime que c'est la première et la plus pure des pièces majeures de Williams, on parle de "memory play", ou dramatisation des souvenirs du narrateur Tom

Wingfield, qui n'est autre que Tennessee Williams qui s'avance dès le lever du rideau pour s`adresser directement au spectateur, et qu`il va "lui donner la vérité sous le plaisant déguisement de l'illusion". L`appartement des Wingfield, pauvre et triste, donnant sur cour, évoque la vie trop quotidienne des Williams à Saint Louis dans les années 30. Le seul élément inventé est l'absence du père, qui a abandonné sa femme Amanda et leurs deux enfants Tom et Laura. Amanda vit dans un monde d'illusions fait de clichés moraux et de manières désuètes, de souvenirs d'une Belle du Sud aux trois quarts imaginaire. Laura, infirme (elle boite) et introvertie, a cessé de suivre ses cours et se retranche dans le monde artificiel de sa ménagerie de verre où trône sa licorne. Tom se querelle avec sa mère qu`il ne supporte plus et défend contre elle le droit de ses instincts. Elle le persuade de chercher un soupirant pour sa sœur, et il invite un de ses camarades, Jim O'Connor, dont Laura révèle qu'elle était amoureuse à l`école. Reste seul avec Laura, Jim la met en confiance et elle lui rappelle leurs souvenirs d`enfance. Pour combattre son complexe d'infériorité, il l'invite à danser. mais casse accidentellement la licorne ; Laura l'excuse : « Sans corne. elle est devenue un cheval comme les autres. ›› Cet instant magique culmine dans un baiser. mais Jim révèle alors qu(il est fiancé. Désespérée, Laura lui tend la licorne en cadeau d`adieu. Amanda se penche alors vers Laura pour la consoler, Tom s`enfuit, mais ne réussira jamais à oublier. C'est un émouvant hommage à sa sœur Rose, schizophrène détruite par une lobotomie ...

 

"A Streetcar Named Desire" (Un tramway nommé Désir),

"pièce de 1947, de Tennessee Williams, adapté au cinéma en 1951 par Elia Kazan, avec Vivien Liegh (Blanche DuBois), Marlon Brando (Stanley Kowalski), - "Brando was a brute who bore the truth" (Arthur Miller) - , Kim Hunter (Stella Kowalski), Karl Malden (Harold "Mitch" Mitchell). Le film dut accepter les codes et convenances en cours (cf The Motion Picture Production Code), le langage y est ainsi plus atténué que dans la pièce, les situations moins scandaleuses : Williams et Kazan s'opposèrent ainsi sur le viol de Blanche, sur le fait que son défunt mari était un homosexuel ou sur la fin qui semble indiquer que Stella ne retournera pas vers son mari violent, "He kneels beside her and his fingers find the opening of her blouse", dit-on dans la pièce...

"Blanche, do you want him?" She answers, "I want to rest. I want to breathe quietly again."... Blanche DuBois, femme hypersensible, les nerfs à fleur de peau, qui se veut aristocrate raffinée avec sa robe et sa capeline blanches, ancienne maîtresse de quelques plantations du Sud, se retrouve viscéralement révulsée et troublée par son beau-frère, le polonais immigré Kowalski, bel étalon primitif tout en viande. La pièce peut être vue comme la confrontation entre les mondes de Blanche DuBois et de Stanley Kowalski ("I don’t want realism. I want magic!", revendique Blanche) et Blanche comme un double de Williams ("My heroines always express the climate of my interior world at the time in which those characters were created") : et dans un moment que seul Tennessee Williams sait exprimer, au bord d'une hystérie qui fissure tout en elle, se découvre le secret de Blanche, enfoui sous les apparences et l'imaginaire pathétique dans lequel elle s'est réfugiée, celui d'une traînée qui a descendu tous les degrés de la déchéance jusqu'à se prostituer  dans un camp militaire voisin. Kowalski viole Blanche et la dépossède de toute humanité. Stella Kowalski, la jeune sœur de Blanche, qui possède le même héritage aristocratique que Blanche, mais a fait naufrage à la fin de l'adolescence et quitté le Mississippi pour la Nouvelle-Orléans pour épouser Stanley dans une relation aussi animale que spirituelle, se trouve déchirée entre sa sœur et son mari : finalement, elle se rangera aux côtés de Stanley, peut-être en partie parce qu'elle donne naissance à son enfant vers la fin de la pièce, et lorsqu'elle refuse de suivre les accusations de Blanche selon lesquelles Stanley l'aurait violée, son déni révèle qu'elle a plus en commun avec sa sœur qu'elle ne le pense. Harold “Mitch” Mitchell, quant à lui, compagnon de Stanley au poker, révèle une sensibilité qui semble toucher Blanche, peut-être parce qu'il vit auprès de sa mère mourante, il semble plus humain bien que dépourvu du romantisme que recherche désespérément Blanche. Leur besoin mutuel de soutien les rapproche, Blanche joue avec son intelligence, contient les élans charnels de Mitch, qui va devoir affronter la révélation du passé sordide de celle-ci...

 

SCENE NINE 

A while later that evening--Blanche is seated in a tense hunched position in a bedroom chair that she has re-covered with diagonal green-and-white stripes. She has on her scarlet satin robe. On the table beside chair is a bottle of liquor and a glass. The rapid, feverish polka tune, the "Varsouviana," is heard. The music is in her mind; she is drinking to escape it and the sense of disaster closing in on her, and she seems to whisper the words of the song. An electric fan is turning back and forth across her. Mitch comes around the corner in work clothes: blue denim shirt and pants. He is unshaven. He climbs the steps to the door and rings. Blanche is startled. 

BLANCHE: Who is it, please? 

MITCH [hoarsely]: Me. Mitch. 

[The polka tune stops.] 

BLANCHE: Mitch!--just a minute. 

[She rushes about frantically, hiding the bottle in a closet, crouching at the mirror and dabbing her face with cologne and powder. She is so excited her breath is audible as she dashes about. At last she rushes to the door in the kitchen and lets him in.] 

Mitch!--Y'know, I really shouldn't let you in after the treatment I have received from you this evening! So utterly uncavalier! But hello, beautiful! 

[She offers him her lips. He ignores it and pushes past her into the flat. She looks fearfully after him as he stalks into the bedroom.] 

My, my, what a cold shoulder! And such uncouth apparel! Why, you haven't even shaved! The unforgivable insult to a lady! But I forgive you. I forgive you because it's such a relief to see you. You've stopped that polka tune that I had caught in my head. Have you ever had anything caught in your head? No, of course you haven't, you dumb angel-puss, you'd never get anything awful caught in your head! 

[He stares at her while she follows him while she talks. It is obvious that he has had a few drinks on the way over.] 

MITCH: Do we have to have that fan on? 

BLANCHE: No! 

MITCH: I don't like fans. 

BLANCHE: Then let's turn it off, honey. I'm not partial to them! 

[She presses the switch and the fan nods slowly off. She clears her throat uneasily as Mitch plumps himself down on the bed in the bedroom and lights a cigarette.] I don't know what there is to drink. I--haven't investigated. 

MITCH: I don't want Stan's liquor. 

BLANCHE: It isn't Stan's. Everything here isn't Stan's. Some things on the premises are actually mine! How is your mother? Isn't your mother well? 

MITCH: Why? 

BLANCHE: Something's the matter tonight, but never mind. I won't cross-examine the witness. I'll just--[She touches her forehead vaguely. The polka tune starts up again.]--pretend I don't notice anything different about you! That--music again... 

MITCH: What music? 

BLANCHE: The "Varaouviana"! The polka tune they were playing when Allan--Wait! [A distant revolver shot is heard. Blanche seems relieved.] There now, the shot! It always stops after that. [The polka music dies out again.] Yes, now it's stopped. 

MITCH: Are you boxed out of your mind? 

BLANCHE: I'll go and see what I can find in the way of--[She crosses into the closet, pretending to search for the bottle.] 

Oh, by the way, excuse me for not being dressed. But I'd practically given you up! Had you forgotten your invitation to supper? 

MITCH: I wasn't going to see you any more. 

BLANCHE: Wait a minute. I can't hear what you're saying and you talk so little that when you do say something, I don't want to miss a single syllable of it.... What am I looking around here for? Oh, yes--liquor! We've had so much excitement around here this evening that I am boxed out of my mind! 

[She pretends suddenly to find the bottle. He draws his foot up on the bed and stares at her contemptuously. Here's something. Southern Comfort! What is that, I wonder? 

MITCH: If you don't know, it must belong to Stan. 

BLANCHE: Take your foot off the bed. It has a light cover on it. Of course you boys don't notice things like that. I've done so much with this place since I've been here. 

MITCH: I bet you have. 

BLANCHE: You saw it before I came. Well, look at it now! This room is almost--dainty! I want to keep it that way. I wonder if this stuff ought to be mixed with something? Ummm, it's sweet, so sweet! It's terribly, terribly sweet! Why, it's a liqueur, I believe! Yes, that's what it is, a liqueur!  [Mitch grunts.] I'm afraid you won't like it, but try it, and maybe you will. 

MITCH: I told you already I don't want none of his liquor and I mean it. You ought to lay off his liquor. He says you been lapping it up all summer like a wildcat! 

BLANCHE: What a fantastic statement! Fantastic of him to say it, fantastic of you to repeat it! I won't descend to the level of such cheap accusations to answer them, even! 

MITCH: Huh. 

BLANCHE: What's in your mind? I see something in your eyes! 

MITCH [getting up]: It's dark in here. 

BLANCHE: I like it dark. The dark is comforting to me. 

MITCH: I don't think I ever seen you in the light. [Blanche laughs breathlessly] That's a fact! 

BLANCHE: Is it? 

MITCH: I've never seen you in the afternoon. 

BLANCHE: Whose fault is that? 

MITCH: You never want to go out in the afternoon. 

BLANCHE: Why, Mitch, you're at the plant in the afternoon! 

MITCH: Not Sunday afternoon. I've asked you to go out with me sometimes on Sundays but you always make an excuse. You never want to go out till after six and then it's always some place that's not lighted much. 

BLANCHE: There is some obscure meaning in this but I fail to catch it. 

MITCH: What it means is I've never had a real good look at you, Blanche. Let's turn the light on here. 

BLANCHE [fearfully]: Light? Which light? What for? 

MITCH: This one with the paper thing on it. 

[He tears the paper lantern off the light bulb. She utters a frightened gasp.] 

BLANCHE: What did you do that for? 

MITCH: So I can take a look at you good and plain! 

BLANCHE: Of course you don't really mean to be insulting! 

MITCH: No, just realistic. 

BLANCHE: I don't want realism. I want magic!  [Mitch laughs] Yes, yes, magic! I try to give that to people. I misrepresent things to them. I don't tell truth, I tell what ought to be truth. And if that is sinful, then let me be damned for it!--Don't turn the light on! 

[Mitch crosses to the switch. He turns the light on and stares at her. She cries out and covers her face. He turns the light off again.] 

MITCH [slowly and bitterly]:  I don't mind you being older than what I thought. But all the rest of it--Christ! That pitch about your ideals being so old-fashioned and all the malarkey that you've dished out all summer. Oh, I knew you weren't sixteen any more. But I was a fool enough to believe you was straight. 

BLANCHE: Who told you I wasn't--'straight'? My loving brother-in-law. And you believed him. 

MITCH: I called him a liar at first And then I checked on the story...."

 

Scène 9

Une demi-heure plus tard. Dans la chambre, Blanche, intensément préoccupée, est assise dans un fauteuil, qu'elle a recouvert d'une grande écharpe rayée vert et blanc. Elle porte sa robe en satin rouge. Sur la table, près du fauteuil, une bouteille d'alcool et un verre. On entend la polka "La Varsovienne" rapide, fiévreuse. La musique est dans sa tête; elle boit pour ne plus l'entendre et échapper à l'intuition d'un désastre imminent qu'elle devine autour d'elle. On dirait qu'elle murmure les mots de la chanson. Un ventilateur électrique agite l'air autour d'elle. Mitch paraît au coin de la rue en bleu de travail, chemise et pantalons. Il n'est pas rasé. Il monte les marches et sonne. Blanche sursaute.

BLANCHE. - Qui est là ?

MITCH, d 'une voix enrouée. - Moi. Mitch.

La polka s'arrête. Elle se précipite pour aller cacher la bouteille dans l'armoire, se poudrer et se parfumer devant le miroir. Elle est si excitée que son souflle devient sonore

quand elle ouvre et le fait entrer.

BLANCHE. - Mitch ! - Je me demande si je vous laisse entrer après la façon dont vous m'avez traitée ce soir! Pas très cavalier! Mais, bonjour, mon très beau !

Elle lui tend ses lèvres. Il l'ignore et lui passe devant comme s'il ne la voyait pas pour entrer dans la chambre. Elle le regarde craintivement, alors qu'il pénètre dans la chambre.) 

Mais, mais, quelle froideur ! Et quelle tête vous faites ! Et quelle tenue grossière ! Et même pas rasé - la pire offense pour une dame ! Mais je vous pardonne l Je vous pardonne, car c'est un soulagement de vous voir. Ce qui a chassé aussitôt cette polka qui me trotte dans la tête. Cela vous est déjà arrivé d'avoir un air entêtant qui vous obsède? Des mots, ou un air de musique ? Qui est là, sans relâche ? Non, bien sûr, mon pauvre ange, à vous rien d'affreux ne vous prend la tête !

Il la regarde, alors qu 'elle le suit dans ses déplacements.Il est évident qu 'il a bu quelques verres de trop.

MITCH - Ce ventilateur est indispensable ?

BLANCHE. - Non ! 

MITCH. - Je déteste les ventilateurs. 

BLANCHE. - Alors, on l'éteint, mon cher. Je n'y tiens pas ! 

(Elle appuie sur le bouton et le ventilateur s'arrête progressivement. Elle s'éclaircit la gorge avant de parler, tandis que Mitch se laisse tomber sur le lit et allume une cigarette.) 

Je ne sais pas s'il y a à boire. Je n'ai pas regardé. 

MITCH. - Je ne veux pas boire de l'alcool de Stanley. 

BLANCHE. - Ce n'est pas à Stanley. Tout ne lui appartient pas ici. Il y a des choses qui sont à moi ! Comment va votre mère ? Elle ne va pas bien ? 

MITCH. - Pourquoi ? 

BLANCHE. - Il se passe vraiment quelque chose ce soir, mais peu importe. Je ne vais pas procéder à l'interrogatoire des suspects. Je ferai simplement - (Elle porte la main à son front. L'air de la polka a repris.) - comme si vous étiez le même que d'habitude. Encore cette musique... 

MITCH. _ Quelle musique ? 

BLANCHE. - La "Varsovienne" ? Cette polka qu'on jouait quand Allan - Attendez ! 

(On dirait qu 'on entend au loin un coup de revolver.)

Voilà, maintenant. Après le coup de revolver, ça devrait s'arrêter. Oui, c'est arrêté.

MITCH. - Ça va bien dans votre tête ?

BLANCHE. - Je vais voir ce que je peux trouver - (Elle va jusqu'au placard, à la recherche d'une bouteille.) Et, au fait, excusez ma tenue. Je ne vous attendais pratiquement plus. Aviez-vous oublié mon invitation à dîner ?

MITCH. - Je ne voulais plus vous revoir.

BLANCHE. - Pardon, mais je n'entends pas un mot de ce que vous dites, vous parlez si peu que je ne voudrais pas en perdre une syllabe... Qu'est-ce que je cherchais, déjà? Ah, oui - de l'alcool ! Avec tout ce qui s'est passé ici ce soir, je ne sais plus où j'en suis ! (Elle fait semblant brusquement de découvrir la bouteille. Il étend les jambes sur le lit et la

regarde avec dédain.) Tiens, c'est quoi? Le Réconfort sudiste! Je me demande ce que c'est ?

MITCH. - Si vous ne savez pas ce que c'est, c`est que ça appartient à Stan.

BLANCHE. - Enlevez vos pieds de sur le lit. Le dessus de lit est fragile. Jamais, vous les hommes, vous ne remarquez ça. J'en ai changé des choses ici, depuis mon arrivée.

MITCH. - Je n'en doute pas.

BLANCHE. - Vous connaissiez l'endroit avant, regardez maintenant! Cette pièce est presque devenue coquette ! J'ai l”intention que ça continue. Je me demande avec quel autre style ça pourrait se marier ? Hummm, c'est doux, c'est très doux ! C`est même délicieux, oui, délicieux ! Ce doit être une liqueur ! C'est bien ça, une liqueur ! (Mitch grogne.) Je me demande si ça va vous plaire, mais essayez quand même.

MITCH. - Je vous répète que je ne veux aucun alcool. Vous ne devriez pas en prendre, vous non plus. Il dit que cet été vous lui avez tout lapé mieux qu'une chatte !

BLANCHE. - Alors ça c'est fantastique ! Fantastique qu”il ait dit ça et non moins fantastique que vous veniez me le répéter ! Je ne m'abaisserai pas à relever ces accusations !

MITCH. - Hah.

BLANCHE. - Vous pensez à quoi ? Je vois quelque chose dans vos yeux !

MITCH, se levant. - Il fait sombre.

BLANCHE. - J'aime l`obscurité. L'obscurité me rassure.

MITCH. - Je crois que je ne vous ai jamais vue en pleine lumière. (Blanche a un petit rire.) C'est un fait.

BLANCHE. - Vous croyez ?

MITCH. - Je ne vous ai jamais vue un après-midi.

BLANCHE.- A qui la faute ? 

MITCH. - Vous ne voulez jamais sortir l'après-midi.

BLANCHE. - Mais l'après-midi, vous êtes à l'usine !

MITCH. - Pas le dimanche. Je vous ai proposé plusieurs fois de sortir avec moi le dimanche après-midi et vous aviez toujours une excuse. Vous ne sortez qu`après six heures du soir et dans des endroits peu éclairés.

BLANCHE. - Tout cela doit avoir du sens, mais c'est bien caché.

MITCH. - J'en viens à me dire que finalement, Blanche, je ne vous ai jamais vraiment vue.

BLANCHE. - Où voulez-vous en venir ?

MITCH. - J'aimerais qu'on allume ici.

BLANCHE, effrayée. - Qu'on allume ? De la lumière ? Laquelle ?

MITCH. - Celle-là, avec l'abat-jour. (Il accommode l'abat-jour. Elle sursaute d'effroi. )

BLANCHE. - Mais pourquoi ?

MITCH. - Il y a que je veux vous voir vraiment comme vous êtes !

BLANCHE. - Mais c'est presque une insulte !

MITCH. - Non, c'est être simplement réaliste.

BLANCHE. - Je refuse tout réalisme.

MITCH. - Ouais, j'avais compris.

BLANCHE. - Je vous ai dit ce que je désire. De la magie ! (Mitch rit.) Oui, oui, de la magie ! C'est ce que j'essaie de donner aux autres. Je présente les choses autrement que ce qu'elles sont. Je ne dis pas la vérité. Je dis ce qui aurait dû être la vérité. Et si c'est un péché, j'accepte volontiers d'être damnée ! - N 'allumez pas !

Mitch va appuyer sur l'interrupteur. Lumière. Il la regarde. Elle pousse un cri et se couvre le visage. Il éteint.

MITCH, d'une voix douce-amère. - Je me fiche que vous soyez plus vieille que je croyais. Mais pour le reste - Seigneur ! Votre baratin sur votre côté vieux jeu et toutes les sottises que vous m'avez balancées tout l'été. Oh, je savais bien que vous n'aviez plus seize ans. Mais j'étais assez stupide pour penser que vous étiez quelqu'un de droit.

BLANCHE. - Qui vous a dit que je n'étais pas quelqu'un de "droit"? Mon beau-frère bien-aimé ? Et vous l'avez cru.

MITCH. - J 'ai commencé par le traiter de menteur. Ensuite, je me suis mis à vérifier ce qu'il me racontait...."

 

Quelques semaines plus tard, lors d'une autre partie de poker à l'appartement Kowalski, Stella et sa voisine, Eunice, emballent les affaires de Blanche. Blanche a souffert d'une dépression mentale complète et doit être internée dans un hôpital psychiatrique. Bien que Blanche ait parlé à Stella de l'agression de Stanley, Stella n'arrive pas à croire l'histoire de sa sœur. Lorsqu'un médecin et une matrone arrivent pour emmener Blanche à l'hôpital, elle leur résiste d'abord et s'effondre sur le sol dans la confusion. Mitch, présent au poker, s'effondre en larmes. Quand le médecin aide Blanche, elle va volontiers avec lui en disant : "Qui que vous soyez, j'ai toujours compté sur la gentillesse des étrangers." Le jeu se termine avec Stanley qui continue à réconforter Stella, mais aussi à caresser son chemisier, tandis que le jeu de poker continue sans interruption, comme le dit Steve : "Ce jeu est un stud à sept cartes".

 

"Cat on a Hot Tin Roof" (La Chatte sur un toit brûlant, 1955), 

pièce de Tennessee Williams, adapté par Richard Brooks en 1958,

avec Elizabeth Taylor (Maggie Pollit), Paul Newman (Brick Pollitt), Burl Ives (Big Daddy Pollitt), Judith Anderson (Big Mama Pollitt)...

Dans une villa du sud des États-Unis, alors que toute la famille se réunit pour fêter l'anniversaire du patriarche malade, Big Daddy, Maggie et Brick forment un couple en pleine crise, Maggie, frustrée sexuellement et de ne pas avoir d'enfant, Brick, déprimé par le suicide de son meilleur ami, et en fond, l'image d'un fils, préféré par son père, mais restitué sous les traits d'un alcoolique et d'un homosexuel refoulé.

 

La plus grande plantation de coton du delta du Mississippi fête les 65 ans de son propriétaire, Big Daddy Pollitt. Pendant que l'un de ses fils, Gooper, intrigue pour recueillir l'héritage avec sa femme Mae au profit de leurs cinq "monstres sans cou", l'autre fils, Brick, le pied dans le plâtre, se réfugie dans l'alcool et repousse sa ravissante femme Maggie, qui tente en vain de le reconquérir parce qu'elle l'aime et veut un enfant de lui. Idéaliste fuyant la réalité, Brick avait prolongé la pureté asexuée de l'enfance dans ses liens avec son ami Skipper, que les autres ont pris pour de l'homosexualité. En forçant Skipper à coucher avec elle, Maggie l'a contraint à faire face à la réalité - expérience dont il était incapable et qui l'a détruit. Brick, depuis la mort de son ami, a plongé dans l'alcool et l'inertie. 

Le deuxième acte atteint le sommet de l'intensité dramatique dans la conversation où Big Daddy et Brick se déchirent et se révèlent : Big Daddy découvre qu'on a falsifié les résultats de ses examens médicaux, et qu'íl va mourir d'un cancer; Brick est forcé d'avouer qu'il est coupable de la mort de Skipper, ayant rejeté son ami alors que celui-ci, désespéré, ne pouvait plus compter que sur lui. Ce moment de confrontation de la vérité permet aux deux hommes de communiquer dans l'amour et la douleur. 

Le dernier acte marque le triomphe de Maggie la chatte : elle annonce qu'elle attend un enfant de Brick, qui semble se soumettre à ce mensonge qu'il lui reste à transformer en vérité. Le vieux thème de la vie qui ne prend son sens que dans la confrontation avec la mort s'incarne dans Maggie, qui est désir et plaisir, volonté et amour. Elle se révolte contre la

morale de la réussite sociale et choisit comme valeur suprême,  l'amour, pour lequel elle ne cesse de se battre, car une chatte sur un toit brûlant va au bout de sa passion. 

 

"Suddenly, Last Summer" (Soudain l'été dernier, 1958),  

pièce de Tennessee Williams, adapté par Joseph L. Mankiewicz en 1959,

avec Elizabeth Taylor (Catherine Holly), Katharine Hepburn (Violette Venable), Montgomery Clift (Docteur Cukrowicz)..

"My son Sebastian was chaste, not c h a s e d!" - Violette Venable, richissime veuve de La Nouvelle-Orléans, tient sa nièce Catherine Holly, qui semble avoir perdu toute raison, pour responsable de la mort de son fils en Europe, l'été dernier. Elle fait appel à un jeune neuro-chirurgien, le docteur Cukrowicz, pour la lobotomiser : le médecin, mettant en doute les motivations de Mrs Venable, parvient à mettre à jour, à travers les délires et refoulements de Catherine, la véritable version du drame et des personnalités profondes de la veuve et de son fils...

 

"Suddenly Last Summer", pièce en quatre scènes de Tennessee Williams et publiée en 1958, confession en forme de tragédie qui lui permet de surmonter l'échec de "La Descente d'Orphée" (Orpheus Descending, 195) et une psychothérapie peu concluante. La pièce est vue tout d`abord comme une moderne mise en question de la notion de vérité, dans la tradition de Pirandello, appuyée sur la définition classique du théâtre comme royaume du langage : deux femmes se déchirent en créant deux portraits incompatibles d`un personnage disparu, dont la présence spirituelle repose sur son absence physique. Dans son jardin fantastique, jungle tropicale évoquant les temps préhistoriques, où son fils Sébastien faisait survivre des plantes carnivores, Mrs. Venable, aristocrate épuisée mais indomptable, promène le Dr Cukrowicz à qui elle trace le portrait de son fils, fragile poète ne pouvant lui aussi survivre que protégé du chaos extérieur par sa mère. Celle-ci fait de leur vie un rituel de beauté vainqueur du temps et lui permettant ainsi d'écrire chaque été un poème au bout d'une maturation de neuf mois. Sébastien était en quête de Dieu et l`avait trouvé aux îles Galapagos. en voyant le massacre des petites tortues de mer juste écloses dévorées sur la plage par les oiseaux de proie. Ayant compris la toute-puissance de la violence et du temps, il avait changé - et, "soudain l'été dernier", sa mère ayant eu ce qu`elle refuse d'appeler une attaque, il a pris pour compagne de son voyage annuel sa cousine Catherine Holly, qu'il avait sauvée du désespoir. C'est Catherine qui trace alors le portrait de cet idéaliste impur et tendre, qui, ayant réintroduit la corruption du temps dans sa vie désormais vulnérable, aspira à la destruction purificatrice. La longue vision de poésie exacerbée de Catherine recrée la montée au supplice de Sébastien lorsque, choisissant ce rituel en guise d'exorcisme, poursuivi par de petits enfants nus et affamés qui ressemblent à des oiseaux de proie, il se livre à eux pour être dévoré. Voilà le témoignage que Mrs. Venable ne peut tolérer, exigeant que le docteur pratique sur Catherine une lobotomie qui la réduira au silence. Mais le docteur s'interroge. La force de cette pièce tient à sa tension et à sa densité. Mais aussi à sa construction : les deux scènes extrêmes opposent les monologues lyriques contrastes de Mrs. Venable et de Catherine)....

 

"The Night of the Iguana" (La Nuit de l'Iguane, 1961)

Ultime grand succès de Tennessee Williams, inspiré d'un voyage personnel à Acapulco, dans un hôtel, La Costa Verde, lors de l'été 1940, dans lequel il s'était réfugié après sa rupture avec son ami Kip Kiernan, et qu'adapta au cinéma John Huston, en 1964, avec Ava Gardner (Maxine Faulk), Richard Burton ( le Révérend Dr. T. Lawrence Shannon), Deborah Kerr (Hannah Jelkes), Sue Lyon (Charlotte Goodall), Grayson Hall (Judith Fellowes)..

Le Révérend Dr. T. Lawrence Shannon est devenu guide après avoir tenté d'oublier son passé, sa relation avec une très jeune femme, et prend un groupe d'enseignantes de l'école baptiste, en bus, à Puerto Vallarta au Mexique. Miss Judith Fellowes (Grayson Hall) est à la tête du groupe, mais sa nièce âgée de 17 ans, Charlotte Goodall, tente de séduire Shannon : pour échapper à cet appel de la chair qui ne cesse de le hanter, Shannon échoue le groupe au Costa Verde Hotel, à Mismoloya, un hôtel tenu pour la veuve de son vieil ami Fred, Maxine Faulk. Un dernier visage vient compléter toutes ces portraits de femmes tentatrices, Hannah Jelkes, belle et chaste artiste de Nantucket, esquisse d'une libération...

 

La pièce de théâtre se situe dans la période qui précède de peu l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale : Maxine, veuve depuis moins d'un mois et d'une sensualité exacerbée, exploite un petit hôtel, perché au-dessus du Pacifique, près du village mexicain de Puerto Barrio, où logent des  nazis qui applaudissent au bombardement de Londres. Survient Larry, un pasteur défroqué réduit à être le guide touristique pour Blake Tours d'un groupe de Texanes à travers le Mexique et, parmi elles, Mlle Fellowes, qui veille sur le groupe et s'alarme de l'attention que Shannon porte à la jeune Charlotte, dix-sept ans. Viennent compléter la société, la lumineuse Hannah Jelkes, native de la Nouvelle-Angleterre, et son poète-grand-père et invalide, Jonathan Coffin, dont elle s'occupe, tous deux sans réelles perspectives et aussi dépourvus de tout avenir réel que Larry et Maxine : l'affrontement Maxine-Hannah autour du mâle Larry est au centre de l'intrigue. Pendant ce temps, un jeune autochtone livre un iguane qu'on attache et qu'on laisse engraisser sous la véranda ...