Antonio Gramsci (1891-1937), "Ecrits politiques"
(1914-1926), "Carnets de prison" (1948-51) - ..
Last update : 11/11/2016
Au sortir de la première guerre mondiale, l'Italie connaît un énorme mouvement de contestation, marqué par des occupations d'usines et la création de conseils ouvriers à Turin, notamment en avril 1920. Ces mouvements enthousiasment le jeune Antonio Gramsci, qui fonde avec Togliatti le parti communiste italien. Mais les violences et les succès de l'idéologie révolutionnaire ne tardent pas à susciter l'inquiétude des propriétaires fonciers de la vallée du Pô, auxquels les grèves endémiques des travailleurs agricoles causent des pertes croissantes. Dès le 23 mars 1919, à l'appel de Mussolini, une organisation groupant, sous le nom de Faisceaux de combat, les éléments qui ont favorisé l'intervention italienne dans la guerre, auxquels se sont joints nombre d'officiers et de soldats démobilisés, se constitue place San Sepolcro, à Milan, et donne naissance au mouvement fasciste. Mais ce n'est qu'en septembre 1920, lorsque les grèves s'étendent des services publics aux industries métallurgiques et à l'occupation des usines de Milan et de Turin, que le fascisme en réaction acquiert sa physionomie définitive de mouvement d'extrême droite.
L’importance de la culture dans la lutte des classes est un incontournable de la pensée de Gramsci : la domination des classes dominantes s'exerce par la diffusion d'une culture dominante qui façonne les mentalités, et toute lutte révolutionnaire (s'il en existe encore) doit inclure une lutte idéologique pour créer une contre-hégémonie. Pour ce faire, les changements sociaux nécessitent des intellectuels engagés qui relient théorie et pratique en travaillant à l'émergence d'une conscience critique chez les classes dites subalternes. Quant aux idées, elles ne sont pas simplement des reflets passifs de l'économie ; elles interagissent activement avec la structure matérielle de la société, rendant nécessaire une transformation culturelle pour accompagner tout changement économique.
Selon Karl Marx, les classes possédantes contrôlent l'économie et créent par ce biais des institutions politiques et sociales qui imposent leur domination sur les classes laborieuses. La société est alors conçue en tant que contexte de lutte économique permanente entre deux groupes antagonistes, une classe minoritaire dirigeante et la masse majoritaire des travailleurs. Ce schéma devait déboucher sur une révolution générale triomphante, or Antonio Gramsci constate que ces classes dirigeantes parviennent dans ses années 1920 à conserver leur pouvoir et à un maintenir un ordre social stable, non pas uniquement par leur puissance économique, non pas en pratiquant une répression systématique, mais en propageant leur culture, leur vision du monde. La domination est autant économique que culturelle. La notion d' "hégémonie culturelle" traduit ce dispositif de renforcement du pouvoir grâce auquel une classe dominante s'impose comme une émanation de bon sens, incontestable, et reçoit ainsi comme "naturellement" légitimité, approbation et consentement du peuple.
Pour Antonio Gramsci, la "masse humaine" ne peut espérer se libérer du joug de la classe dirigeante à moins qu'elle ne s'organise, et il n'y pas d'organisation possible sans intellectuels. Chaque classe porte en effet une vision du monde, des valeurs morales, des idées, des croyances, qui orientent, sans que l'on puisse s'en rendre véritablement compte, ce que chacun de nous devrions être. Gramsci, à l'encontre du déterminisme économique prépondérant dans le marxisme orthodoxe, privilégie le rôle des individus et des idéologies dans la lutte à mener pour le progrès social : nous devons donc tenter malgré tout de vivre, sans illusions, certes, mais en tentant de résister au désenchantement que nous pourrions éprouver face aux illusions propagées par les classes dominantes...
Antonio Gramsci (1891-1937)
Originaire d'une famille bourgeoise sarde, Antonio Gramsci adhère en 1913 au parti socialiste, fonde avec Umberto Terracini et Palmiro Togliatti le journal l'Ordine Nuovo, soutient le mouvement d'occupation d'usines que connaît Turin et, en janvier 1921, contribue à la fondation du parti communiste italien. Mais Antonio Gramsci assume dès 1926 une forte divergence avec le communisme soviétique et est aussi éloigné des communistes "critiques" (Korsch, Lukaćs) qui rompent définitivement avec l'Internationale communiste ou seront désavoués par elle. En 1926, il est arrêté, condamné à la déportation deux ans plus tard. Il ne cessera d'écrire jusqu'en 1937. Malade, il est libéré sous condition et meurt quelques jours après.
De sa prison, Gramsci s'interroge sur l'impasse du mouvement révolutionnaire (la Révolution d'Octobre n'a pas réussi à essaimer dans les pays de capitalisme avancé) et sur le rôle de l'idéologie dans l'affermissement de la domination sociale. L'hégémonie d'une classe se fonde sur "une combinaison de la force et du consentement". L'acceptation par les masses de la domination de classe est facilitée par leur croyance en la souveraineté du peuple, la négation de l'existence d'une classe dirigeante au niveau des représentations mentales, la mythologie de l'égalité, autant d'illusions, consolidées par les intellectuels, qui créent les conditions d'un consensus inattaquable autour des institutions politiques que contrôle la bourgeoisie.
"Vie de Gramsci" (ou Antonio Gramsci : Une vie), de Giuseppe Fiori (1965)
C'est le récit fondateur, écrit pat Giuseppe Fiori, Sarde, journaliste, et qui a mené des centaines d'entretiens avec la famille, les amis d'enfance, les camarades de lutte et les compagnons de prison de Gramsci. Son livre est donc nourri de témoignages directs, aujourd'hui disparus. Il excelle à décrire le terreau sarde – la pauvreté, l'isolement, les injustices – qui a forgé la conscience précoce de Gramsci et sa haine des inégalités. Il montre comment le "particularisme sarde" a influencé sa pensée universaliste. Toutes les biographies ultérieures se positionnent par rapport à celle de Fiori, qu'elles la complètent, la nuancent ou la critiquent, mais elles ne peuvent l'ignorer. Écrite en 1965, elle n'a pas pu bénéficier de l'ensemble des travaux d'historiens et des archives qui se sont ouvertes par la suite, notamment sur la complexité des relations avec le Komintern et l'intimité de Gramsci.
"Antonio Gramsci: Towards an Intellectual Biography" (1977) est la première grande biographie intellectuelle en anglais qui tente de relier systématiquement les événements de la vie de Gramsci au développement de ses concepts. Alastair Davidson se concentre sur la formation de la pensée de Gramsci, son évolution politique et ses ruptures intellectuelles.
"Gramsci. Una nuova biografia" (2017), d'Angelo d'Orsi, est la biographie la plus récente et la plus à jour, intégrant toutes les recherches et découvertes des 50 dernières années. D'Orsi rééquilibre le portrait en s'appuyant sur une masse documentaire immense (correspondances, archives du PCI, etc.).Il offre un portrait moins héroïque, plus attentif aux doutes, aux fragilités et aux relations personnelles complexes de Gramsci (notamment avec sa femme Giulia). C'est aujourd'hui la biographie de référence pour la recherche contemporaine. Sa traduction française (Gramsci, une nouvelle biographie, Éditions Delga, 2021) est moins connue que Fiori, mais elle est essentielle. Jean-Yves Frétigné, "Gramsci. Vivre, c'est résister" (Éditions CNRS, 2017 et réédité en poche chez Armand Colin, 2021) a le grand mérite de réussir la synthèse entre le récit de vie (en utilisant Fiori et d'Orsi) et l'explication claire des concepts majeurs des Cahiers de prison.
Antonio Gramsci (1891-1937) est non seulement l’un des penseurs marxistes les plus influents du XXe siècle, mais sa réflexion dépasse le cadre strictement économique du marxisme pour aborder les questions idéologiques et politiques de son temps.
Il reste, oublié ou caricaturé, un penseur incontournable pour comprendre les dynamiques de pouvoir, de l’hégémonie culturelle et du rôle des intellectuels dans la société, toujours d'importance sur nos éventuelles réflexions en la matière. Ses œuvres les plus importantes, "Les Cahiers de prison", rédigées entre 1929 et 1935 alors qu'il était emprisonné par le régime fasciste de Mussolini, ont marqué durablement la pensée politique et philosophique ...
L'Hégémonie ..
C'est l'apport le plus célèbre de Gramsci. Le pouvoir dans les sociétés capitalistes avancées ne repose pas seulement sur la force de l'État (la "domination"), mais aussi et surtout sur le consentement obtenu par la diffusion de valeurs, de croyances et de normes à travers la société civile (écoles, médias, Églises, culture). La révolution ne peut donc se contenter de prendre l'État ; elle doit d'abord conquérir l'hégémonie dans la société civile.
Ce concept a révolutionné la théorie politique, les Cultural Studies et la sociologie. Il permet d'analyser la stabilité du capitalisme en l'absence de coercition directe.
Hégémonie culturelle? "L'hégémonie d'un groupe social se manifeste de deux manières : par la domination exercée sur les groupes adverses, qui tend à leur 'liquidation' ou à leur soumission, et par la direction intellectuelle et morale de groupes apparentés et alliés." - L'idée d'hégémonie culturelle désigne la domination culturelle et idéologique qu'une classe sociale (généralement la bourgeoisie) qui s'exerce sur le reste de la société. Selon lui, la domination capitaliste ne repose pas uniquement sur la force ou la coercition, mais surtout sur le consentement des classes dominées, obtenu par l’imposition d’une vision du monde à travers les institutions (éducation, religion, médias, etc.). Une révolution (si le mot a encore un sens) ne saurait ainsi se limiter à une prise de pouvoir politique ou économique: il est nécessaire de conquérir aussi le terrain de la culture et des idées pour changer profondément la société.
Le Bloc Historique ...
Ce concept décrit l'union structurelle entre la base économique (les forces productives) et la superstructure (la culture, l'idéologie, la politique), rendue possible par l'hégémonie. Ce n'est pas une simple correspondance, mais une fusion organique.
Il offre une vision plus sophistiquée et moins mécanique des rapports base/superstructure que le marxisme orthodoxe.
"La structure et la superstructure forment un 'bloc historique', c'est-à-dire que le complexe de la superstructure est la réflexion de l'infrastructure, mais ce n'est pas une simple réflexion passive, c'est un processus actif." - Gramsci développera l'idée de "bloc historique", qui désigne l'interdépendance entre les structures économiques (infrastructure) et les superstructures (idéologie, politique, culture). Contrairement à une interprétation rigide du marxisme, il soutient que ces deux dimensions sont en interaction constante : la transformation de l'économie n'entraîne pas automatiquement une transformation des mentalités ou de la culture. Il postule donc qu’un changement social véritable nécessite la création d’un nouveau bloc historique où les classes subalternes imposeraient une nouvelle hégémonie culturelle.
Les Intellectuels "Organiques" ...
Chaque classe sociale génère ses propres intellectuels qui lui donnent une "homogénéité et une conscience de sa propre fonction". La bourgeoisie a les siens ; le prolétariat doit former les siens pour conquérir l'hégémonie. Ce ne sont pas des "savants" détachés, mais des penseurs ancrés dans la vie pratique de leur classe.
Cette conception étendue des intellectuels a eu une immense influence, bien au-delà du marxisme.
"Tout groupe social qui naît sur le terrain originel d'une fonction essentielle dans le monde de la production, crée simultanément, organiquement, une ou plusieurs strates d'intellectuels qui lui donnent l'homogénéité et la conscience de sa propre fonction non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans les domaines social et politique." - Pour Gramsci, les intellectuels jouent un rôle central dans la lutte pour l'hégémonie, et il distingue ainsi deux types d'intellectuels. D'une part les "intellectuels traditionnels", ceux qui prétendent être au-dessus des classes sociales et du politique, mais qui, en réalité, servent souvent la classe dominante. D'autre part les "intellectuels organiques", ceux qui émergent de la classe ouvrière ou d'autres classes subalternes et qui s'attachent à développer une vision du monde et une culture capables de porter la transformation sociale. L’intellectuel organique est donc, on le voit, un acteur clé dans la diffusion d’idées nouvelles et dans la création d’un nouveau bloc historique.
Gramsci développera également la notion de "révolution passive". Celle-ci entend décrire des périodes où des changements structurels importants se produisent sans participation active ou intervention directe des masses populaires, souvent sous l’impulsion des élites dirigeantes. - "Par révolution passive, on entend une phase historique où les élites dirigeantes introduisent des changements substantiels dans les structures économiques et politiques, tout en canalisant et neutralisant la capacité de mobilisation des masses." - Une notion qui permettrait d'expliquer comment certaines transformations sociales se produisent sans révolution ouverte ni mobilisation populaire. Il s’agit d’une adaptation des classes dominantes pour maintenir leur pouvoir en introduisant des réformes progressives.
Gramsci accorde une grande importance à la "praxis", c’est-à-dire l’unité de la théorie et de la pratique. La "praxis" n’est pas seulement l'application des idées à la réalité, mais aussi un processus par lequel la théorie évolue et se transforme à travers l’action. Pour lui, la pensée révolutionnaire ne peut pas rester purement abstraite ; elle doit se confronter à la réalité pour évoluer. - "La philosophie de la praxis est la philosophie de l’action, de l’engagement critique et transformateur de la réalité sociale." - La conscience critique est également centrale dans sa réflexion. Il considère que les classes opprimées doivent développer une conscience critique de leur situation pour pouvoir s’organiser et renverser l’hégémonie culturelle dominante.
Il ne cessera d'autre part de formuler nombre de réflexions portant notamment sur l’éducation et la formation des masses ("L’éducation est la lutte pour la conquête d’une conscience supérieure de soi-même et de la réalité extérieure ; c’est un processus qui permet à l’homme de se transformer et de transformer le monde") et sur la notion de révolution culturelle ("La révolution culturelle consiste dans la conquête de l’hégémonie par une nouvelle classe sociale, non seulement dans le domaine politique, mais aussi dans le domaine idéologique et moral") ...
L'édition Gallimard des œuvres de Gramsci constitue la porte d'entrée privilégiée et indispensable pour le public francophone ...
Elle repose sur l'édition scientifique italienne des Cahiers de prison (Quaderni del carcere) et propose une organisation thématique qui diffère de l'ordre chronologique des cahiers originaux. Cette approche a ses avantages (lisibilité, cohérence thématique) et ses inconvénients (risque de décontextualisation).
Elle offre une présentation cohérente et approfondie de l'une des pensées politiques les plus fécondes du XXe siècle. L'organisation thématique est plus accessible pour le lecteur que l'édition intégrale et chronologique des cahiers. Elle permet de se familiariser directement avec les concepts majeurs. Les traductions sont de qualité et les volumes sont accompagnés de préfaces, notes et index qui éclairent la lecture. C'est une édition scientifique rigoureuse. Malgré les limites inhérentes à tout choix éditorial, sa rigueur et son accessibilité en font un outil inestimable.
La lecture de Gramsci aujourd'hui reste d'une grande actualité ...
Ses concepts (hégémonie, guerre de position, intellectuel organique) fournissent des clés puissantes pour analyser les mécanismes du pouvoir dans nos démocraties médiatiques, comprendre la fabrique du consentement et penser les stratégies de transformation sociale dans un monde complexe. Pour une étude sérieuse, il est recommandé de commencer par les Cahiers (en se concentrant sur les concepts clés), de lire les Lettres pour en saisir l'humanité (La publication séparée des Lettres et des Écrits politiques permet une compréhension holistique de la pensée et de la trajectoire de Gramsci), puis de se plonger dans les Écrits politiques pour en comprendre la genèse militante...
Gallimard - Écrits politiques (2 tomes : *1914-1920* et *1921-1926*)
Ces volumes regroupent des articles de journaux (notamment pour L'Ordine Nuovo), des textes de congrès et des documents internes du Parti communiste italien. Ils couvrent la période de l'activisme de Gramsci, des Conseils d'usine à Turin à sa lutte contre le fascisme montant.
Ces textes sont cruciaux pour comprendre la genèse des concepts des Cahiers. On y voit le militant et le stratège en action. La théorie de l'hégémonie, par exemple, émerge de la réflexion sur l'échec des grèves et l'importance de la bataille culturelle. La lecture de ces textes permet de voir la continuité entre le militant et le prisonnier, et évite de faire de Gramsci un simple "théoricien de cabinet".
Ecrits politiques (1914-1926)
"On trouvera dans le volume I (19124-192) un choix d'articles (le Gramsci couvrant les années 1914-1920, Les “Ecrits de jeunesse” (1914-1918) illustrent d'abord à partir du fameux article “mussolinien” de 1914, l'itinéraire socialiste du jeune Gramsci : l'opposition à la guerre et les influences zimmerwaldiennes, le contact de la classe ouvrière turinoise et le spectacle de ses combats, l'effort pour élaborer une voie originale au marxisme par un retour à des positions hégéliennes, la rencontre avec la Révolution russe et l'effort pour définir la révolution bolchévique comme une révolution sans jacobinisme, une révolution aussi contre Le Capital de Marx. Mais ce sont à coup sûr les textes de la période de L'Ordine Nuovo (1919 -1920) qui représentent le temps fort, le moment neuf de l'itinéraire gramscien. Il y a là, en effet, un effort pour définir et promouvoir un socialisme anti-autoritaire, un socialisme par-en bas : sur la base, précisément, des Consigli di fabbrica (Conseils d'usine), organes d'auto-gouvernement que le prolétariat s'est donnés spontanément et qui, pendant un moment privilégié, constituent, face au Parti et aux syndicats, l'expression du mouvement réel. L'ouvrage s'achève avec l'année 1920 : après l'échec de l'occupation des usines, Gramsci, converti enfin à la nécessité de la scission, se prépare à participer, aux côtés de Bordiga, à la fondation du Parti communiste d'Italie.
Écrits politiques, tome III : 1921-1922 - La première partie de ce volume est constituée par un choix d'articles publiés pour la plupart dans le quotidien du Parti communiste d'Italie dont Gramsci assurait la direction. Couvrant la période qui va du congrès de fondation du Parti communiste italien (Livourne, 21 janvier 1921) au départ de Gramsci pour Moscou, en mai 1922, ces textes sont surtout représentatifs de la «forte personnalité» de Bordiga. Dans la second moitié du volume on trouve la Correspondance de Moscou et de Vienne où il s'agit de former un nouveau «groupe dirigeant» qui évite au P.C.I. d'être exclu de l'Internationale communiste ou de se retrouver dans les vieilles ornières du parti socialiste italien.
Écrits politiques, tome III : 1923-1926 - La première partie de ce volume est constituée d'articles parus pour l'essentiel dans L'Unità et dans la IIIe série de L'Ordine Nuovo. Deux grands thèmes, souvent imbriqués, dominent cet ensemble : la crise du fascisme et la «bolchevisation» du parti communiste d'Italie. Ouverte par l'assassinat de Matteoti le 10 juin 1924, la crise du fascisme se poursuivra jusqu'au discours de Mussolini du 3 janvier 1925 pour s'achever par la mise en place de la législation d'exception de 1926 dont Gramsci sera l'une des premières victimes. Convaincu que le fascisme et la démocratie constituent «deux aspects d'une même réalité», c'est en vain que Gramsci tente, tout au long de cette période, de faire du parti communiste une force autonome, voire antagoniste, face à l'opposition démocratique organisée sous le nom d'«Aventin». À dater du Ve congrès de l'Internationale communiste, la «conquête gramscienne» du P.C. d'Italie, entreprise depuis 1923, s'identifie de fait avec sa «bolchevisation». C'est en utilisant toutes les ressources de l'appareil du Parti et en jouant de l'appui de l'Internationale que Gramsci – nommé secrétaire général en août 1924 – fera triompher ses thèses au congrès de Lyon de 1926. La célèbre lettre d'octobre 1926 au Comité central du parti communiste d'Union soviétique constitue le cœur d'un autre dossier – la deuxième partie de ce volume – consacré à la crise qui secoue alors le parti bolchevique. La troisième partie, enfin, présente le texte auquel Gramsci était en train de travailler au moment de son arrestation : les Notes sur la question méridionale." (Gallimard, Trad. de l'italien par Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, Gilbert Moget, Robert Paris et Armando Tassi).
Lutte antibourgeoise - "Pourquoi la classe propriétaire lutte-t-elle avec autant d'acharnement et dépense-t-elle des dizaines de millions pour remporter la victoire aux élections? Pourquoi lancer tant de tracts, pourquoi noircir tant de colonnes de journaux, pourquoi soudoyer autant de sicaires contre le Parti socialiste, contre le parti de la classe ouvrière? La classe propriétaire est désormais convaincue que le mouvement prolétarien tend vraiment à la conquête du pouvoir social; elle est convaincue que les travailleurs, ouvriers et paysans, tendent vraiment à l'expropriation de la grande industrie et de la grande propriété foncière. Elle en est convaincue depuis que la classe ouvrière a démontré qu'elle était capable de s'organiser en État, avec ses méthodes et ses systèmes, qu'elle était capable de créer sa hiérarchie, expression de sa volonté et de ses fins historiques, capable de réorganiser l'appareil national de la production industrielle et agricole, en le transformant selon ses exigences de classe productrice. La classe propriétaire terrorisée se réfugie dans son dernier abri; dans son bastion le plus valide et le plus puissant : l'État parlementaire-bureaucratique, l'organisme central de sa force, l'organisme qui contrôle et dirige toute l'activité économique et spirituelle de la nation, qui réunit la direction de toutes les fabriques, de toutes les entreprises agricoles, en une seule et unique direction suprême de tout l'appareil national de production industrielle et agricole. Posséder le gouvernement cela signifie, pour la classe propriétaire, être en mesure de saboter la révolution; cela veut dire pouvoir embrigader, avec les moyens énormes dont dispose l'Etat, des dizaines de centaines de milliers de gardes blancs; cela signifie avoir la possibilité de manœuvrer, face au flux révolutionnaire; cela signifie la possibilité d'arrêter d'un seul coup, au moment décisif, le mécanisme administratif qui règle la vie de la nation et en plongeant ainsi le pays dans le chaos et le tumulte; créer les conditions qui permettront à une minorité de mercenaires bien armés et bien entretenus, d'avoir raison de la majorité qui voit se dresser devant elle le spectre de la famine. Mais on ne peut posséder le gouvernement qu'autant que sont réunies les conditions qui lui permettent de fonctionner, c'est-à-dire lorsque existe un Parlement susceptible de fournir au gouvernement une majorité stable et sûre. Et voilà pourquoi la classe propriétaire s'acharne tant en ce moment contre le parti socialiste; voilà pourquoi elle dépense des dizaines de millions et lance tant de sicaires stipendiés contre les candidats du socialisme international, contre les candidats du parti de la classe ouvrière. Pour remporter les élections, pour interdire à la classe propriétaire l'exercice du pouvoir social, il n'est pas nécessaire que le parti socialiste obtienne la moitié plus un des sièges parlementaires; il suffit que le Parti socialiste ait plus de cent députés parmi ses militants. La Chambre ne pourrait plus fonctionner comme base du gouvernement, comme base du pouvoir. Il y aurait crise sur crise, agitation sur agitation, les grandes masses seraient contraintes de sortir de leur apathie, de secouer leur veulerie, et d'entrer dans le système des forces révolutionnaires, pour collaborer avec le prolétariat d'avant-garde au renversement de la classe patronale et à la fondation organique de la société communiste. Le Parlement est un organe de libre concurrence. En y gagnant la majorité absolue, la classe propriétaire donne l'illusion à la multitude informe des individus, que les intérêts des coffres-forts s'identifient aux intérêts de la majorité populaire. Puisque cette majorité bourgeoise est divisée en partis qui luttent entre eux pour apporter une solution plutôt qu'une autre aux problèmes inhérents au régime de la propriété privée, on donne l'illusion que ce dernier ne doit pas être remis en question, mais qu'il s'agit tout simplement de la forme extérieure de cette institution et de l'ensemble des rapports qui en forment la superstructure.
Envoyer au Parlement un bon noyau de militants socialistes cela veut dire mettre un terme à ces joutes de politicards. Les socialistes internationalistes détruiront cette illusion; ils contraindront les partis bourgeois à former un trust des défenseurs de la classe propriétaire et à en démasquer la dictature. Pour que la révolution soit intégrale, pour qu'elle ne tombe pas entre les mains de réformistes brouillons et opportunistes du type de Kerenski, il est nécessaire de gagner à la révolution les plus vastes couches de la population, de ceux qui sont engourdis, de ceux qui croient encore possible de sortir de la terrible crise économique et morale dans laquelle la guerre a plongé la nation, par de petites modifications de forme, par un léger remaniement du parti au gouvernement..."
Œuvres Fondamentales (Organisation Gallimard)
Cahiers de prison (6 tomes) - C'est le cœur de l'œuvre, présenté de manière thématique.
Tomes 1 à 5 : Ces volumes regroupent des cahiers thématiques ou des ensembles de notes autour de concepts clés.
On y trouve les célèbres réflexions sur l'hégémonie (la domination par le consentement culturel et idéologique, plus que par la coercition), les intellectuels (leur rôle dans la société et la formation de l'hégémonie), la philosophie de la praxis (son interprétation du marxisme), la distinction entre société politique (l'État coercitif) et société civile (le champ de la bataille pour l'hégémonie), et la révolution passive (les transformations imposées d'en haut pour absorber les revendications populaires).
La grande force de cette édition est de rendre accessible la systématicité de la pensée de Gramsci, malgré la forme fragmentaire des cahiers. Elle permet de saisir l'architecture de concepts qui forment une "boîte à outils" pour analyser le pouvoir dans les démocraties libérales modernes. Le risque est de figer une pensée en mouvement et de gommer les hésitations, les reprises et les contradictions présentes dans les manuscrits originaux.
Tome 6 : Le Folklore (souvent publié à part)
Ce volume est consacré aux notes de Gramsci sur la culture populaire, le sens commun et le folklore. Il y voit le lieu où les conceptions du monde des classes dominantes et les expériences subalternes se mêlent de manière contradictoire.
Ce tome est essentiel pour comprendre l'attention que porte Gramsci à la "culture" au sens large. Il montre que la bataille pour l'hégémonie se joue aussi dans les croyances quotidiennes, les pratiques et le "bon sens". C'est une contribution majeure à la sociologie de la culture et une rupture avec un marxisme économiste qui négligerait ces "superstructures".
Cahiers de prison (Quaderni del carcere)
"Arrêté le 8 novembre 1926 et assigné d'abord à cinq ans de relégation dans une île, Antonio Gramsci sera condamné par le Tribunal spécial à 20 ans, 4 mois et 5 jours de prison : «Pour vingt ans nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner», déclarera le 4 juin 1928 le procureur fasciste. Pressentant que sa peine serait longue, le dirigeant communiste était pourtant déjà résolu à résister par l'étude. «Je suis obsédé – écrit-il dès le 29 mars 1927 – par cette idée qu'il faudrait faire quelque chose für ewig... Je voudrais, suivant un plan préétabli, m'occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui m'absorberait et polariserait ma vie intérieure.» Le 8 février 1929, il entame son premier cahier. Les autres suivront, jusqu'en 1935. Les notes qui constituent l'ensemble des Cahiers de prison étaient connues jusqu'ici à travers les volumes de la première édition italienne (1948-1951), qui en réorganisaient la matière autour de quelques-uns des grands thèmes que Gramsci lui-même s'était proposé d'étudier : Intellectuels, Machiavel, Notes critiques sur un essai populaire de sociologie, Littérature populaire, Risorgimento italien, etc. Soucieuse au contraire d'offrir toutes les garanties scientifiques désirables et de respecter l'authenticité d'une œuvre en train de se chercher et de s'écrire, la présente édition critique (Gallimard) , tout comme la nouvelle édition italienne établie par V. Gerratana (1975), présente la suite des manuscrits originaux des Cahiers tels qu'ils se trouvent conservés dans les archives de l'I.G. Elle restitue ainsi la pensée de Gramsci avec toutes ses hésitations, ses détours et ses va-et-vient, et conserve le caractère fragmentaire et discontinu des textes en les présentant dans l'ordre même où ils ont été écrits.
On reconnaîtra dans ces Cahiers 10, 11, 12 et 13, nombre de pages parmi les plus célèbres du Matérialisme historique et la philosophie de Croce, des Intellectuels et l'organisation de la culture et des Notes sur Machiavel."Malgré sa formidable mémoire, il n'aura pas pu sans doute sauver toutes ses idées sans les visites fréquentes de Tatiana Schucht (1887-1943), sa belle-soeur. Ses Cahiers ne seront publiées que dans les années 1950.
"... Pourquoi et comment les nouvelles conceptions du monde se diffusent-elles, en devenant populaires? Dans ce procès de diffusion (qui est dans le même temps procès de substitution à ce qui est vieux, et fort souvent de combinaison du nouveau et du vieux) quelle est l'influence, comment et dans quelle mesure, de la forme rationnelle dans laquelle la nouvelle conception est exposée et présentée, de l'autorité (pour autant qu'elle est reconnue et appréciée au moins généralement) de celui qui expose et des penseurs et savants dont il se réclame, de l'appartenance à la même organisation que celle à laquelle appartient celui qui soutient la nouvelle conception (après cependant qui on fut entré dans l`organisation pour de tout autres raisons que pour partager cette nouvelle conception)? Ces éléments en réalité varient selon le groupe social et le niveau culturel du groupe donné. Mais la recherche est intéressante spécialement en ce qui concerne les masses populaires, qui changent plus difficilement de conceptions, et qui n'en changent jamais, en tout cas, en les acceptant sous leur forme "pure" - si l'on peut dire - mais toujours et uniquement sous la forme d'une combinaison plus ou moins hétéroclite et bizarre. La forme rationnelle, logiquement cohérente, la complétude du raisonnement qui n'omet aucun argument positif ou négatif de quelque importance, a certes son importance, mais est bien loin d'être décisive; elle peut être décisive par un chemin détourné, quand la personne donnée est déjà dans les conditions d'une crise intellectuelle, qu'elle hésite entre l'ancien et le nouveau, qu`elle a perdu la foi dans le premier et ne s'est pas encore décidée pour l'autre, etc. Quant à l'autorité des penseurs et des savants, on peut en dire à peu près la même chose: elle est très grande dans le peuple, mais il est de fait que chaque conception a ses penseurs et ses savants à mettre en avant, et l'autorité est divisée; en outre il est possible pour chaque penseur de faire des distinguos, de mettre en doute qu'il ait proprement dit ceci ou cela de telle manière, etc. On peut donc conclure que le procès de diffusion des conceptions nouvelles se produit pour des raisons politiques, c'est-à-dire en dernière instance sociales, mais que l'élément formel (de cohérence logique), l'élément de l`autorité et l'élément de l'organisation ont dans ce procès une fonction qui devient très importante aussitôt que l'orientation générale s'est décidée, aussi bien pour les individus singuliers que pour les groupes nombreux. Mais on en conclut également que dans les masses en tant que telles la philosophie ne peut être vécue que comme une foi.
Qu'on imagine du reste la position intellectuelle d'un homme du peuple; celui-ci s`est forgé des opinions, des convictions, des critères de discrimination et normes de conduite. Quiconque soutient un point de vue opposé au sien, dans la mesure où il est intellectuellement supérieur, sait argumenter mieux que lui ses raisons, l'enfonce logiquement, etc. Faudrait-il que pour autant l'homme du peuple change ses convictions? Simplement parce que, dans l'immédiateté de la discussion, il ne sait pas se mettre en valeur? Mais alors il pourrait lui arriver de devoir en changer tous les jours, c'est-à-dire chaque fois qu`il rencontre un adversaire idéologique qui lui est intellectuellement supérieur. Sur quels éléments se fonde donc sa philosophie? et spécialement sous la forme qui a pour lui la plus grande importance, c'est-à-dire sa philosophie en tant que norme de conduite? L'élément le plus important est indubitablement de caractère non rationnel, c'est une foi. Mais foi en qui et en quoi? C'est spécifiquement une foi dans le groupe social auquel il appartient, en tant que ce groupe pense de façon diffuse la même philosophie que lui: l`homme du peuple pense qu`on ne peut pas être si nombreux à se tromper, comme cela en bloc, comme son adversaire voudrait le lui faire croire avec ses argumentations; il pense que lui-même, il est vrai, n'est pas capable de soutenir et de développer ses propres raisons comme l'adversaire fait les siennes, mais que dans son groupe il y a bien quelqu'un qui saurait le faire, et même certainement mieux que cet adversaire donné, et il se souvient en effet d'avoir entendu exposer abondamment, avec cohérence, et d`une façon telle qu'il en est resté convaincu, les raisons de sa foi. Il ne se rappelle pas les raisons concrètement et il ne saurait pas les répéter, mais il sait qu'elles existent parce qu'il les a entendu exposer et qu'il en est resté convaincu. Avoir été convaincu une fois d'une façon fulgurante est la raison permanente de la permanence de sa conviction, même si l'on ne sait plus donner les arguments en faveur de celle-ci. Mais ces considérations conduisent à conclure à une extrême labilité dans les convictions nouvelles des masses populaires, en particulier si ces nouvelles convictions sont en contradiction avec les convictions (également nouvelles) de l'orthodoxie, du conformisme social tel que le veulent les intérêts généraux des classes dominantes. C'est ce qu'on peut voir si l'on réfléchit aux vicissitudes des religions et des Églises. La religion, et une église déterminée, maintient sa communauté de fidèles (dans certaines limites, qui sont celles de la nécessité du développement historique général) dans la mesure où elle entretient en permanence et de façon organisationnelle "la foi qui est la sienne propre, en en répétant l`apologétique inlassablement, en luttant à tout moment et toujours avec des arguments semblables, et en maintenant une hiérarchie d`intellectuels qui donnent à la foi au moins l'apparence de la dignité de la pensée. Chaque fois que la continuité des rapports entre l'Église et les fidèles s'est trouvée violemment interrompue, pour des raisons politiques, comme c'est arrivé pendant la Révolution française, les pertes subies par l'Église ont été incalculables, et si les conditions qui rendaient difficile l'exercice des pratiques ordinaires s'étaient prolongées au-delà de certaines limites de temps, il est à croire que de telles pertes eussent été définitives et qu'une nouvelle religion serait apparue, comme du reste elle est apparue en France dans la combinaison avec le vieux-catholicisme. De là se déduisent certaines nécessités déterminées pour tout mouvement culturel qui tend à remplacer le sens commun et les vieilles conceptions du monde en général: 1)ne jamais se lasser de répéter ses propres arguments (en en variant littérairement la forme): la répétition est le moyen didactique le plus efficace pour agir sur la mentalité populaire; 2)travailler sans cesse à élever intellectuellement des couches populaires toujours plus larges, c'est-à-dire travailler à donner une personnalité à l'élément de masse amorphe, ce qui signifie travailler à susciter une élite d`intellectuels d'un type nouveau qui sortent directement de la masse tout en restant en contact avec celle-ci pour devenir les "baleines" du corset. Cette seconde nécessité, si elle est satisfaite, est celle qui modifie réellement le "panorama idéologique" d'une époque. Ces élites, d'autre part, ne peuvent se constituer et se développer sans qu'à l'intérieur d`elles-mêmes ne se produise une hiérarchisation d'autorité et de compétence intellectuelle, qui peut culminer dans un grand philosophe individuel, si celui-ci est capable de revivre concrètement les exigences de l'idéologie commune à la masse, de comprendre qu'elle ne peut avoir l`agilité de mouvement propre à un cerveau individuel, et partant s'il réussit à élaborer formellement la doctrine collective de la façon la plus fidèle, c'est-à-dire qui colle le mieux aux façons de penser d'un penseur collectif.
Il est évident qu'une construction de masse de ce genre ne peut se produire "arbitrairement", autour de n'importe quelle idéologie, par la volonté formellement constructive d`une personnalité ou d'un groupe qui se la proposerait par fanatisme à l'égard de ses propres convictions philosophiques ou religieuses. L`adhésion de masse à une idéologie, ou la non-adhésion, est la façon dont se produit la critique réelle de la rationalité et de l`historicité des modes de pensée. Les constructions arbitraires sont plus ou moins rapidement éliminées de la compétition historique, même si parfois, par une combinaison de circonstances immédiatement favorables,
elles réussissent à jouir d`une quelconque popularité, tandis que les constructions qui correspondent aux exigences d'une période historique complexe et organique finissent toujours par s`imposer et par prévaloir, même si c'est à travers de nombreuses phases intermédiaires, dans lesquelles elles ne s'affirment que dans des combinaisons plus ou moins bizarres et hétéroclites.
Ces développements posent de nombreux problèmes, dont les plus importants se rassemblent en celui du mode et de la qualité des rapports entre les différentes couches intellectuellement qualifiées, c'est-à-dire en celui de l`importance et de la fonction que doit et peut avoir l'apport créateur des groupes supérieurs en liaison avec la capacité organique de développement et de discussion des nouveaux concepts critiques de la part des couches intellectuellement subordonnées. Il s'agit par conséquent de fixer les limites de la liberté de discussion et de propagande, liberté qui ne doit pas être entendue dans le sens administratif et policier, mais dans le
sens de l'auto-limitation que les dirigeants imposent à leur propre activité, ou encore, au sens propre, de la fixation d'une direction de la politique culturelle. En d`autres termes: qui fixera les "droits de la science" et les limites de la recherche scientifique, et même ces droits et ces limites pourront-ils être à proprement parler "fixés"?
Il semble nécessaire que le travail de recherche de nouvelles vérités et de formulations meilleures, plus cohérentes et plus claires, pour les vérités elles-mêmes, soit laissé à la libre initiative des savants particuliers, même si ceux-ci remettent continuellement en question les principes mêmes qui paraissent les plus essentiels. Il ne sera du reste pas difficile de dévoiler les cas dans lesquels de telles initiatives dans la remise en question auraient des motifs intéressés et non des motifs de caractère scientifique...." (traduction P.Fulchignoni, G.Granet, N.Negri, Cahiers de prison, 10 à 13, Gallimard)
CAHIERS DE PRISON - Publiés en six volumes de 1948 à 1951, trente-deux carnets écrits pendant onze années, de 1926 à sa mort, dans lesquels, malgré le manque de livres et l'impossibilité de trouver sous la main les références indispensables, Gramsci abordera les sujets les plus divers et les plus difficiles de politique, de philosophie, d`histoire intellectuelle et sociale, d'art, de littérature. Ce n'est pas un journal mais une collection d`études autonomes qui nous ainsi présentées , en politique, "Notes sur Machiavel", "La Politique et l'Etat moderne", "Passé et Présent", "Le Risorgimento", avec un Essai sur le développement de la bourgeoisie italienne, "Littérature et vie nationale", considéré comme l'un des plus essentiels de ces essais. On notera par ailleurs "Le Matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce", les réflexions sur Dante, sur Foscolo, sur le roman-feuilleton, sur la langue littéraire et les dialectes, etc.
Marxiste convaincu et rigoureusement orthodoxe, Gramsci apparaît naturellement comme un critique toujours passionné et partisan; mais on n'a pu qu'admirer l'étendue prodigieuse de ses connaissances et son souci constant de ne jamais ramener la culture à une simple superstructure sans réalité propre....
Dans le monde anglophone, l'édition "Lawrence & Wishart" fut pendant des décennies, l'édition standard, traduite et éditée par Quintin Hoare et Geoffrey Nowell-Smith en 1971 (Selections from the Prison Notebooks). C'est une sélection thématique concentrée en un seul volume (très dense), qui extrait les passages les plus importants et les organise par sujets (Intellectuels, État et société civile, Hégémonie, etc.).
Alors que Gallimard a opté pour une présentation thématique, le "Gramsci Project" et l'édition critique complète des Cahiers dirigée par Joseph A. Buttigieg (University of Notre Dame Press) soutiennent une publication chronologique et intégrale, traduisant (édition critique italienne des Quaderni), dans l'ordre où Gramsci les a écrits, révélant ainsi la genèse et l'évolution de sa pensée.
- (Cultural Studies) - Gramsci a été une figure fondatrice pour l'École de Birmingham (Stuart Hall, Raymond Williams). Son concept d'hégémonie a offert un moyen de analyser la culture populaire, les médias et l'idéologie sans tomber dans un déterminisme économique simpliste. Stuart Hall l'a utilisé pour analyser le thatchérisme comme un "projet hégémonique".
- (Post-colonial Studies) - Des penseurs comme Edward Said ou Partha Chatterjee ont utilisé ses concepts sur les intellectuels et l'hégémonie pour analyser les situations coloniales et post-coloniales.
"Cuadernos de la Cárcel" - L'édition de référence en espagnol est celle de l'éditeur Era (Mexique), traduite et présentée par Manuel Sacristán. C'est une édition en plusieurs volumes qui suit un ordre principalement chrono-thématique.
La traduction de Sacristán n'était pas seulement un travail philologique ; c'était un acte politique. Publiée dans les années 1960-70, elle a été diffusée clandestinement en Espagne franquiste et largement lue dans une Amérique Latine en pleine effervescence révolutionnaire et où de nombreuses dictatures sévissaient.
- L'Eurocommunisme et la Transition Démocratique - En Espagne, Gramsci a été l'inspiration théorique majeure du Parti Communiste d'Espagne (PCE) de Santiago Carrillo et de sa stratégie "eurocommuniste" de réconciliation nationale et de transition pacifique vers la démocratie après Franco. La "guerre de position" était vue comme le modèle pour construire une hégémonie démocratique.
- La Théorie de la Dépendance et la Philosophie de la Libération - En Amérique Latine, son influence a été immense. Des penseurs comme José Carlos Mariátegui (bien avant les autres) et plus tard les théoriciens de la dépendance (Ruy Mauro Marini, Aníbal Quijano) ont utilisé Gramsci pour analyser la formation des États en Amérique Latine, le rôle des "élites créoles" et les blocages à la modernisation. Son concept d'"intellectuel organique" a été fondamental pour penser le rôle des militants et des penseurs engagés dans les mouvements populaires.
- Le "Gramscisme Latino-américain" - Il y a eu tout un courant de pensée cherchant à "traduire" les concepts gramsciens dans le contexte spécifique de l'Amérique Latine, en discutant par exemple de la nature de la "société civile" dans des sociétés marquées par de fortes inégalités et un État souvent faible.
Jean-Yves Frétigné, "Gramsci. Vivre, c'est résister" (Éditions CNRS, 2017 et réédité en poche chez Armand Colin, 2021)
"Vivre, c'est résister" est une citation directe d'Antonio Gramsci. Frétigné ne l'a pas inventée, il l'a extraite des Cahiers de prison. En choisissant cette phrase comme titre, le biographe place d'emblée son travail sous le signe d'une idée centrale de Gramsci lui-même. Ce n'est pas une interprétation extérieure, mais le cœur de la pensée et de la vie du révolutionnaire italien.
Le titre est donc bien une thèse : la vie entière de Gramsci, dans toutes ses dimensions, peut se lire comme un acte de résistance. Frétigné démontre que cette résistance n'a pas commencé avec la prison ; elle a été une constante.
Dès son enfance en Sardaigne, le jeune Gramsci, de santé fragile (son dos était voûté) et issu d'une famille pauvre, a dû résister à l'adversité et aux préjugés pour faire des études (résistance physique et sociale). À Turin, il résiste à la fois au capitalisme industriel naissant, aux dérives du socialisme de son époque, et plus tard, à la montée du fascisme. Il fonde L'Ordine Nuovo et le Parti communiste d'Italie comme des instruments de cette résistance (Résistance politique et intellectuelle).
Et c'est évidemment dans la prison fasciste que cette maxime prend tout son sens. Isolé, malade, surveillé, Gramsci résiste par la pensée. Il refuse de signer une demande de grâce qui serait un reniement politique. Il transforme sa cellule en atelier de l'esprit et rédige ses Cahiers de prison, une œuvre monumentale qui est un acte de résistance intellectuelle contre l'écrasement de la pensée libre.
Frétigné montre de même que Gramsci a toujours résisté à l'idée que l'histoire était écrite d'avance (comme le laissait penser une certaine lecture du marxisme). Sa théorie de l'hégémonie, du rôle des intellectuels et de la "guerre de position" est une pensée de la résistance active et stratégique, où la volonté humaine et la culture jouent un rôle central.
Et Frétigné cherche tout autant à briser une image réductrice de Gramsci. Trop souvent, on en fait un théoricien abstrait, dont on ne retient que des concepts complexes ("hégémonie", "bloc historique", "intellectuels organiques") déconnectés de son expérience vitale...
"La biographie reste un des meilleurs antidotes contre un Gramsci réduit à être "dépôt d’armes et boîte à outils ", où les mots hégémonie, guerre de position, sens commun, blocs historiques, intellectuels organiques, cuisinés à toutes les sauces, ressemblent plus à des invocations qu’à des concepts opérants. Si ces recours fréquents à quelques formules sont le signe de la popularité de Gramsci, ils font aussi courir le risque à sa pensée de subir de lourdes mutilations, comme si Machiavel pouvait être réduit au machiavélisme ! Quant à l’extraordinaire postérité de Gramsci, son étude se révèle bien plus porteuse de sens pour qui connaît la vie de Gramsci.
Au risque de simplifier le débat sur la postérité de la pensée gramscienne, nous pouvons affirmer qu’il en existe deux principales interprétations, celle d’un Gramsci communiste et celle d’un Gramsci ayant dépassé cette idéologie.
Au sein de ces deux grandes herméneutiques se décline toute une série de variantes, qui dépendent autant de la géographie – la postérité de Gramsci ne peut pas être la même en Amérique latine qu’en Europe, ni même entre le Royaume-Uni et la France, pour ne rien dire de l’Italie, où elle est encore très prégnante dans le débat politique – que de la chronologie – le revival de Gramsci après 1989 et l’effondrement de l’URSS n’est pas comparable avec son âge d’or qui court des années 1960 au début des années 1980.
Particulièrement important est le débat sur la filiation entre Gramsci et Togliatti, une question qui demeure incontournable et reste toujours passionnée en Italie ; elle l’a été aussi en France de la fin des années 1960 jusqu’à la rupture du programme commun entre le Parti socialiste français et le Parti communiste français. Alors qu’en ce début de XXIe siècle, les références à la pensée de Gramsci oscillent entre citations polémiques et discours spécialisés, tout en continuant de nourrir le débat politique actuel avec plus ou moins de pertinence, nous ne pouvons faire l’économie d’une brève présentation de ce point ; nous le pouvons d’autant moins qu’un des aspects centraux de cette biographie de Gramsci est la relation personnelle et politique que ce dernier entretient avec Togliatti et le Parti communiste d’Italie (PCD’I)..."
Après la mort de Gramsci, se pose naturellement le problème de la réception de son oeuvre, mais celle-ci va subir une certaine normalisation. La divergence porte sur la stratégie révolutionnaire dans les sociétés occidentales complexes et sur la nature du parti communiste. Togliatti, devenu le leader incontesté du PCI après-guerre, devient aussi le gardien de l'héritage de Gramsci. ..
- D'un côté, il promeut Gramsci comme le grand théoricien du communisme italien, le "saint fondateur".
- Mais de l'autre, il vide sa pensée de sa substance la plus radicale et critique. Il présente Gramsci comme un bon léniniste orthodoxe, un fidèle du parti, et gomme soigneusement toutes ses critiques envers Staline et le Komintern. La publication des Cahiers de prison sera lentement orchestrée de manière à ne pas ébranler la ligne du parti. Les passages les plus critiques envers le soviétisme ou la philosophie de Staline sont édulcorés ou omis...
- Pour Gramsci, les sociétés capitalistes avancées (comme l'Italie) possèdent des "sociétés civiles" robustes (écoles, médias, associations, Églises) qui consolident le pouvoir de la classe dominante bien au-delà de la simple coercition de l'État. Prendre le pouvoir par un assaut frontal ("Guerre de Mouvement", comme la Révolution d'Octobre) est voué à l'échec. La stratégie doit être une "Guerre de Position" : un long travail de conquête de l'hégémonie au sein de la société civile. Il s'agit de gagner le consentement des masses par la bataille des idées, de la culture, pour créer une nouvelle "conception du monde" qui devienne "sens commun".
Le parti doit donc être un "Prince moderne", une force éducatrice et culturelle qui forme des "intellectuels organiques" issus de la classe ouvrière.
- Togliatti, fidèle à la ligne stalinienne et aux impératifs de l'Internationale Communiste (Komintern), privilégiait un parti centralisé, discipliné et hiérarchisé, un "parti de nouveau type" sur le modèle bolchévique. Sa priorité était la survie et l'efficacité politique du Parti dans des conditions difficiles (clandestinité sous le fascisme, puis reconstruction après-guerre).
Il était plus sceptique quant à la possibilité d'une stratégie purement "italienne" et devait composer avec la réalité de Moscou et la direction de Staline.
C'est lors de l'emprisonnement de Gramsci que le différend devient une fracture. Les "Thèses de Lyon" (1926), écrites avec Togliatti, analysent la défaite face au fascisme et appellent à une transformation du parti. En 1930, un conflit éclate au sein des communistes italiens en exil. Un groupe (les "conciliateurs") veut un rapprochement avec les socialistes pour lutter contre le fascisme. Togliatti, suivant la ligne "classe contre classe" ultra-sectaire du Komintern stalinien, s'y oppose fermement et exclut les "conciliateurs". Gramsci, en prison, est horrifié. Il voit cette ligne sectaire comme un suicide politique qui isole le parti des masses. Dans ses lettres, il exprime son profond désaccord avec la direction de Togliatti et du Komintern.
L'attitude de Togliatti pendant l'emprisonnement de Gramsci reste une tache sur sa biographie et un sujet de vives critiques. Et, pour préserver l'unité du parti et sa propre position, il ne le soutiendra ni ne relaiera ses critiques. Pire, il a minimisé la gravité de la situation de Gramsci et n'a pas fait assez, selon de nombreux historiens, pour obtenir sa libération par des échanges de prisonniers. C'est une trahison politique et personnelle. Et c'est après la mort de Gramsci que le débat devient crucial pour la pensée gramscienne.
C'est ainsi que le débat entre Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti est devenu l'un des points les plus critiques et controversés de l'histoire du communisme italien et de la réception de la pensée gramscienne. Il ne s'agit pas d'un débat public, mais d'une fracture stratégique et philosophique dont les conséquences ont été immenses. Il est au Cœur de l'Interprétation de Gramsci ...
La question est de savoir si Gramsci était un théoricien de l'autonomie et de l'hégémonie par la société civile (lecture "de gauche" ou "hétérodoxe") ou un bon léniniste adaptant la doctrine aux conditions italiennes (lecture "orthodoxe" de Togliatti). Cette bataille d'interprétation a défini la réception de Gramsci pendant des décennies.
Et malgré la trahison initiale, la lecture de Gramsci par Togliatti va finir par constituer la base théorique pour l'eurocommunisme du PCI. L'idée de "guerre de position" et de conquête de l'hégémonie a justifié la stratégie de participation démocratique, d'enracinement dans la société civile et de rupture progressive avec Moscou. En un sens, Togliatti a utilisé l'œuvre de Gramsci pour une stratégie qu'il n'avait pas su soutenir du vivant de son auteur. Il faudra attendre les années 1960-70, pour que les intellectuels de gauche en rupture avec le PCI se réapproprient un Gramsci "pur", critique du dogmatisme, et en faire un outil pour analyser le pouvoir dans les démocraties libérales....
Frétigné entend ainsi réhabiliter l'image d'un Gramsci "vivant", dont la puissance de la pensée était au service d'une volonté farouche de résister et de transformer le monde. Sa biographie est un long et multiple combat, contre la maladie, la pauvreté, l'injustice sociale, le fascisme, l'emprisonnement et le désespoir. Et sa pensée théorique, une forme suprême de résistance, élaborée dans des conditions hostiles pour perpétuer le combat par d'autres moyens...
L'un des apports majeurs de cette biographie est d'autre part de nous montrer comment la compréhension du fascisme par Gramsci a considérablement évolué, et cette maturation intellectuelle s'articule autour de plusieurs étapes clés...
Au début des années 1920, l'analyse de Gramsci est assez classique dans le milieu marxiste de l'époque. Il voit le fascisme comme un instrument violent et terroriste au service de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens; une réaction à la montée du mouvement ouvrier (les "Biennio Rosso" - les deux années rouges - de 1919-1920). Son but est de briser les organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière pour rétablir l'ordre social et la profitabilité du capital.
À ce stade, pour Gramsci et beaucoup de ses camarades, le fascisme est une forme particulièrement aiguë de la lutte des classes, mais il est perçu comme un phénomène conjoncturel et fragile. Ils pensent que les contradictions qu'il porte le feront s'effondrer rapidement.
C'est durant son emprisonnement (à partir de 1926) et grâce à la réflexion développée dans les Cahiers de prison que l'analyse de Gramsci se raffine et gagne en profondeur. Il dépasse l'analyse purement économique et répressive pour développer des concepts plus subtils...
1. Le fascisme comme "Révolution passive"
C'est un concept clé. Gramsci comprend que le fascisme n'est pas seulement une force destructrice et réactionnaire. C'est aussi un régime qui transforme la société pour moderniser le capitalisme italien et intégrer les masses, mais d'une manière contrôlée et conservatrice.
Il s'agit d'une "révolution par le haut" : le régime opère des changements structurels (corporatisme, grands travaux, législation sociale) sans la participation autonome et démocratique des masses.
Il désamorce ainsi la révolution "active" et socialiste que portaient les ouvriers en leur offrant des concessions dans un cadre autoritaire. Il modernise pour conserver l'essentiel des rapports de pouvoir.
2. La construction d'une "hégémonie" tronquée
Le cœur de la pensée de Gramsci est la théorie de l'hégémonie : pour dominer, une classe ne peut se contenter de la coercition (la force) ; elle doit aussi obtenir le consentement des classes dominées en diffusant ses valeurs, sa culture, sa vision du monde.
Gramsci analyse comment le régime mussolinien tente de construire une nouvelle hégémonie. Il utilise la propagande, les lois, le contrôle de l'éducation, les loisirs organisés (l'Opéra Nazionale Dopolavoro), le nationalisme exalté, pour créer un "sens commun" favorable au régime.
Cependant, Frétigné suggère que Gramsci voyait cette hégémonie comme fragile, superficielle et largement imposée par la coercition. Elle manquait de la profondeur culturelle et de l'adhésion intellectuelle spontanée qui caractérise une hégémonie stable. C'est un consentement forcé, obtenu sous la menace.
3. Un régime "césariste" ou "bonapartiste"
Gramsci utilise aussi le concept de "césarisme" pour décrire le fascisme. Il s'agit d'une situation où les forces en présence (la bourgeoisie et le prolétariat) sont dans une impasse, un équilibre catastrophique. Une troisième force, incarnée par un homme fort (Mussolini), s'impose en apparaissant comme au-dessus des classes pour "trancher" et sauver la société du chaos. Cette analyse lui permet de comprendre la dynamique politique qui a porté Mussolini au pouvoir.
En soulignant cette maturation de la pensée de Gramsci, le biographe démontre ainsi,
- La supériorité de l'analyse gramscienne : Il oppose la vision subtile et complexe du Gramsci de la prison aux analyses plus schématiques de nombreux militants de son époque (y compris sa propre analyse initiale). Gramsci a su dépasser le cadre économique pour intégrer les dimensions culturelles, psychologiques et politiques.
- L'apport du contexte carcéral - Les Cahiers de prison ne sont pas un exercice abstrait. Ils sont le produit d'une réflexion aiguë sur le phénomène historique le plus important de son temps, dont Gramsci était une victime directe. Sa théorie est forgée dans le combat concret contre son oppresseur.
- Et la grande actualité des concepts : En montrant comment Gramsci est passé d'une vision simpliste à une analyse riche (révolution passive, hégémonie), Frétigné nous donne des outils pour comprendre d'autres régimes autoritaires ou populistes modernes, qui ne se maintiennent pas seulement par la force, mais aussi par la séduction, la manipulation du consentement et une forme de modernisation conservatrice.
L’interprétation que Gramsci propose du fascisme comme expression d’une nouvelle forme de commandement et de domination...
Même si le penseur sarde ne consacre pas d’analyse aux techniques modernes de communication mises en place par ce régime, il comprend désormais la nature totalitaire du fascisme qui cherche à transformer en profondeur chaque homme pour créer un conformisme social : « […] Les personnes, prises individuellement, appartiennent à plus d’une société particulière et souvent à des sociétés qui sont essentiellement en désaccord entre elles. Une politique totalitaire tend justement : 1° à obtenir que les membres d’un parti déterminé trouvent dans ce seul parti toutes les satisfactions qu’avant ils trouvaient dans une multiplicité d’organisations, c’est-à-dire à rompre tous les fils qui liaient ses membres à des organismes culturels étrangers au parti ; 2° à détruire toutes les autres organisations ou à les incorporer dans un système où le parti est le seul régulateur. Cela se produit : 1° quand le parti en question est porteur d’une nouvelle culture ; on a alors une phase progressive ; 2° quand le parti veut empêcher qu’une autre force, porteuse d’une nouvelle culture advienne, il devient totalitaire ; on a alors, objectivement, une phase régressive réactionnaire, même si la réaction (comme cela se produit souvent) n’avoue pas être réactionnaire et cherche à apparaître elle-même porteuse d’une nouvelle culture. »
L'évolution de la compréhension du fascisme par Gramsci, telle que racontée par Frétigné, est le signe de la profondeur et de la puissance de sa pensée. Elle montre un intellectuel qui, même enfermé, n'a cessé de perfectionner ses outils d'analyse pour mieux comprendre la nature de l'adversaire qu'il combattait, faisant de sa résistance intellectuelle l'arme ultime...
