Witold Gombrowicz (1904-1969), "Ferdydurke" (1937), "Trans-Atlantique" (1953), "Pornografia" (1960), "Cosmos" (1965), "Yvonne, princesse de Bourgogne" (1938), "Opérette" (1966) - ...
Last update: 03/11/2024
Le monde contemporain semble souvent gombrowiczien. Plus le monde devient spectacle, branding identitaire, compétition de postures et dépendance au regard social, plus il semble donner raison à Witold Gombrowicz. Il avait compris avant beaucoup d’autres que l’homme moderne ne vit pas seulement dans la réalité, mais dans les formes qu’il joue devant les autres...
Witold Gombrowicz est l’un des écrivains européens les plus originaux, provocateurs et prophétiques du XXe siècle. Romancier, dramaturge, diariste, essayiste, il occupe une place singulière : trop ironique pour les orthodoxies nationales, trop indiscipliné pour les écoles littéraires, trop libre pour les idéologies de son temps. Son œuvre n’appartient pleinement ni à la Pologne, ni à l’exil, ni à l’Occident classique : elle se tient à la frontière de plusieurs mondes.
Il est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands écrivains modernes aux côtés de Franz Kafka, Samuel Beckett ou Milan Kundera, tout en conservant une voix absolument personnelle : plus moqueuse que Kafka, plus charnelle que Beckett, plus corrosive que Kundera ..
Né en 1904 dans une famille terrienne de la noblesse polonaise, Gombrowicz grandit dans une Pologne encore marquée par les partages du XIXe siècle. Lorsque le pays retrouve son indépendance en 1918, il renaît politiquement mais demeure fragile, tiraillé entre traditions aristocratiques, catholicisme, aspirations modernes et menaces extérieures.
C'est que Gombrowicz écrit dans un siècle polonais particulièrement tragique : renaissance nationale après 1918, tensions politiques de l’entre-deux-guerres, invasion de 1939 .. La Pologne renaît comme État indépendant en 1918, après cent vingt-trois années d’effacement politique consécutives aux partages entre Russie, Prusse et Autriche. Cette indépendance retrouvée suscite un immense espoir, mais aussi une tension permanente : il faut reconstruire des institutions, unifier des territoires longtemps séparés, refonder une culture politique commune et définir ce que signifie être Polonais après plus d’un siècle d’absence étatique. L’entre-deux-guerres demeure ainsi traversé par de fortes contradictions : enthousiasme national et fragilité institutionnelle, modernisation rapide et poids des traditions sociales, vie intellectuelle brillante et polarisation politique croissante, aspirations démocratiques et dérives autoritaires après le coup d’État de Józef Piłsudski en 1926, tensions ethniques et religieuses dans un pays profondément pluriel.
Lorsque Gombrowicz commence à publier dans les années 1930, il observe déjà une nation inquiète d’elle-même, oscillant entre grandeur rêvée et vulnérabilité réelle.
Puis survient la catastrophe de 1939.
La Pologne est envahie simultanément par l’Germany nazie à l’ouest et l’Soviet Union à l’est, conformément au pacte germano-soviétique. L’État polonais est écrasé en quelques semaines. Commencent alors une occupation brutale, la destruction des institutions, les massacres de masse, l'extermination de la population juive polonaise, le travail forcé, la résistance clandestine. La Seconde Guerre mondiale est pour la Pologne une expérience de ruine totale : Varsovie détruite, des millions de morts, un tissu social brisé. À la fin de la guerre, la libération ne signifie pas la pleine souveraineté retrouvée. La Pologne passe dans la sphère d’influence soviétique et devient un régime communiste étroitement contrôlé par Soviet Union. S’ouvrent alors plusieurs décennies marquées par la censure intellectuelle, la police politique, la répression des opposants, la surveillance idéologique, la falsification partielle de la mémoire nationale et la dépendance géopolitique envers Moscou.
Dans ce contexte, nombre d’écrivains, artistes, universitaires et responsables politiques choisissent ou subissent l’exil. Une partie significative des élites intellectuelles polonaises vit alors à Paris, London, Buenos Aires ou New York City, entre fidélité au pays perdu et distance critique.
C’est dans ce siècle de renaissances avortées, de catastrophes répétées, d’occupations étrangères et de déchirements identitaires que Gombrowicz forge son œuvre. Il voit une nation sommée d’être héroïque tout en demeurant vulnérable, de paraître unie tout en étant traversée de fractures, d’exalter la dignité alors même que l’histoire l’humilie sans cesse. Chez lui, la tragédie historique ne produit pas seulement du pathos ; elle révèle aussi combien les sociétés fabriquent des rôles pour survivre.
Gombrowicz va écrire non pas pour confirmer le monde, mais pour le déranger. Il écrit en effet contre les postures intellectuelles, la solennité nationale, la littérature décorative, les identités figées, la fausse maturité. Il écrit aussi pour explorer une intuition capitale : l’homme n’est jamais achevé ; il est fabriqué par les autres. Cette idée irrigue toute son œuvre. L’individu ne possède pas une identité stable ; il est constamment modelé par la famille, l’école, la nation, le désir, le regard social, les rapports de pouvoir. Écrire devient alors un acte de libération : montrer les mécanismes qui nous modèlent ...
En août 1939, Gombrowicz embarque pour l’Argentine à bord du paquebot Chrobry. Peu après son arrivée, l’Allemagne nazie envahit la Pologne. La guerre éclate. Il choisit de rester à Buenos Aires. Au départ, ce n’est donc pas un exil programmé mais un accident historique. Ensuite, ce choix devient existentiel. Il ne rentra pas, parce que la Pologne a été détruite puis communiste (après 1945, la Pologne passe sous influence soviétique. Pour un esprit aussi indépendant, le retour signifiait censure, instrumentalisation politique, pression idéologique). Parce que l’exil lui permet de penser la Pologne sans se soumettre à ses mythologies. Parce que Gombrowicz préfère la précarité étrangère à l’appartenance forcée : il vivra longtemps pauvrement en Argentine, puis en France à la fin de sa vie, notamment à Vence.
Admiré en Pologne par quelques intellectuels, jugé scandaleux par beaucoup, difficile à classer, longtemps censuré sous le régime communiste, l'Occident le découvre lentement,
soutenu par des écrivains majeurs : il sera reconnu surtout après les années 1960.
Gombrowicz ne correspond ni à la ligne culturelle officielle du régime communiste, ni au modèle de l’écrivain national héroïque. Son œuvre est donc longtemps difficilement accessible en Pologne populaire et souvent censurée, tronquée ou marginalisée sous le régime communiste, même si elle circule dans les milieux lettrés.
L'Occident le découvre d'autant plus lentement qu'il écrit en polonais (une langue peu traduite à l’époque),
- que son humour repose souvent sur des jeux linguistiques difficiles à transposer,
-qu'il n’appartient à aucun courant identifiable,
- qu'il vit loin des grands centres littéraires pendant ses années argentines,
- qu'il est trop ironique pour les orthodoxies politiques de l’après-guerre : et que son œuvre, exigeante, résiste aux résumés les plus simples.
Sa reconnaissance internationale doit beaucoup à plusieurs figures importantes qui ont perçu très tôt son originalité.
Czesław Miłosz, l’un des plus grands écrivains polonais du XXe siècle, futur prix Nobel, contribue fortement à faire connaître Gombrowicz hors de Pologne. Malgré des désaccords intellectuels, Miłosz reconnaît sa puissance critique et son importance majeure pour la littérature polonaise moderne. Konstanty Jeleński, critique, passeur culturel installé en Occident, joue un rôle décisif dans les réseaux intellectuels parisiens. Il aide à introduire Gombrowicz auprès des éditeurs, traducteurs et revues. Dominique de Roux, éditeur audacieux, contribue dans les années 1960 à l’installation française de Gombrowicz, en le publiant et en défendant une œuvre encore perçue comme marginale. Jorge Lavelli, par ses mises en scène, notamment théâtrales, rend Gombrowicz visible auprès du public français et européen. Un peu plus tard, Milan Kundera comptera parmi ses admirateurs les plus influents. Il verra en lui un maître du roman européen moderne et contribuera à sa canonisation intellectuelle. Quant à Susan Sontag, elle défendra, dans le monde anglophone, l’importance de Gombrowicz comme écrivain majeur du XXe siècle.
La France des années 1960 lui offre un moment particulièrement favorable. C'est que le climat intellectuel a changé et que le prestige du roman psychologique traditionnel décline. On s’intéresse davantage à l’absurde, aux formes expérimentales, à la critique du langage, aux structures sociales. Gombrowicz apparaît soudain contemporain. Le public cultivé français est déjà préparé à des œuvres déconcertantes, anti-réalistes, grotesques. Le théâtre et le roman de Gombrowicz deviennent plus lisibles dans ce nouveau contexte. Les années 1960 voient monter des penseurs comme Roland Barthes, Michel Foucault ou Jacques Lacan. Sans appartenir à leurs écoles, Gombrowicz semble dialoguer avec eux (le moi comme construction, les signes sociaux, les dispositifs de pouvoir). Installé à Vence à partir de 1964, il devient plus accessible aux éditeurs, critiques, universitaires et journalistes français. Faut-il ajouter que les années 1960 avaient soif d’écrivains iconoclastes, étrangers, anti-bourgeois, difficiles et Gombrowicz correspondait parfaitement à ce désir.
Gombrowicz va ainsi continuer d’être lu, monté au théâtre, retraduit, enseigné et commenté des décennies après sa mort : parce qu’il a saisi des mécanismes devenus encore plus visibles aujourd’hui, on pense à la fabrication sociale du moi, à la dépendance au regard d’autrui (l’homme se crée à travers le regard d’autrui), à la théâtralisation politique (les débats publics deviennent spectacle, indignation rituelle, costumes idéologiques, rôle du rebelle, rôle du patriote, rôle du moraliste), à l'infantilisation collective (c’est la logique de la pupa (l’infantilisation) dans Ferdydurke). Autrement dit, le monde contemporain confirme souvent ses intuitions.
Dans le monde anglo-saxon, Witold Gombrowicz n’a jamais occupé une place comparable à celle qu’il détient en France, en Pologne, en Allemagne ou dans certaines traditions d’Europe centrale. Son importance y est réelle dans les milieux spécialisés, mais limitée en visibilité publique et en diffusion large. C'est que Gombrowicz est l’un des écrivains européens les plus difficiles à transférer intégralement en anglais : son œuvre repose sur des néologismes, des niveaux de langue changeants, une ironie instable, des parodie des styles polonais, des ambiguïtés grammaticales, voire des concepts intraduisibles (gęba, pupa, forma). Un auteur comme Franz Kafka ou Albert Camus voyage plus facilement, car sa prose se transpose mieux. Chez Gombrowicz, une partie du génie est dans la texture même de la langue.
Mais c'est aussi que le canon anglo-saxon privilégie d’autres modernités. Le monde anglophone du XXe siècle a largement intégré James Joyce, Virginia Woolf, T. S. Eliot, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov, Franz Kafka (traduit tôt et littéralement canonisé). Dans ce paysage déjà saturé de grandes figures modernistes, Gombrowicz arrivait plus tardivement, sans réseau institutionnel comparable.
En Pologne, Witold Gombrowicz est aujourd’hui incontournable, mais sa canonisation fut lente, conflictuelle et progressive. On peut dire qu’il devient véritablement central entre les années 1980 et les années 2000. Avec "Ferdydurke", Gombrowicz devint immédiatement visible dans les milieux littéraires de Varsovie, puis après le dégel de 1956, son nom circule davantage pour une minorité cultivée : les années 1970–1980 lui offrent tournant décisif, une nouvelle génération intellectuelle cherche alors des alternatives au marxisme officiel, au au romantisme figé, au patriotisme cérémoniel, aux langages usés. Ses pièces sont montées avec succès, et dans une société saturée d’idéologie, son ironie devient libératrice. Après sa mort en 1969, il cesse d’être une présence polémique vivante et devient une œuvre à relire.
Après 1989 et la chute du communisme, Gombrowicz peut désormais être publié, enseigné, discuté sans filtre idéologique. Il entre pleinement dans les programmes universitaires et les
grands débats culturels, et c’est probablement entre 1990 et 2000 qu’il devient incontestablement incontournable. Aujourd’hui en Pologne, ignorer Gombrowicz dans la culture littéraire serait comparable à ignorer Franz Kafka en Europe centrale, Marcel Proust en France ou James Joyce dans le monde anglophone. Il a fini par triompher sans doute parce que plusieurs de ses intuitions se sont révélées justes ...
Witold Gombrowicz est né en 1904 dans une famille de la noblesse terrienne, au sud de Varsovie.
Après des études au lycée catholique de Varsovie, il fait des études de droit et obtient sa licence en 1926.
En 1928, il séjourne un an en France, puis retourne en Pologne où il fréquente les cafés littéraires. "Mémoires du temps de l’immaturité" paraît en 1933 (ce recueil de contes reparaîtra, augmenté, en 1957 sous un autre titre : Bakakai). Les publications se succèdent : "Ferdydurke" en 1937, une pièce de théâtre, "Yvonne, Princesse de Bourgogne", en 1938, un roman, "Les Envoûtés", qui paraît en feuilleton en 1939.
Surpris par la guerre alors qu’il se trouve en Argentine, il décide d’y rester. En 1947, il entreprend avec des amis la traduction espagnole de "Ferdydurke" et entre comme employé au Banco Polaco (il y restera huit ans). À partir de 1951, il collabore à la revue polonaise Kultura à Paris. Il fait paraître "Trans-Atlantique" en polonais ainsi que quelques extraits traduits en français. Il décide en 1955 de vivre de ses droits d’auteur et de divers petits revenus. Entre 1959 et 1961, il écrit des textes pour Radio Free Europe, qui seront publiés après sa mort sous le titre "Souvenirs de Pologne" et "Pérégrinations argentines". En 1957, certaines de ses œuvres sont publiées pour la première fois depuis la guerre en Pologne avant d’être rapidement interdites. Elles le resteront jusqu’en 1986. En 1958, "Ferdydurke" paraît en France, en 1960, La pornographie, suivis, en 1964, du premier volume du Journal.
Le 8 avril 1963, il quitte l’Argentine pour Berlin où il séjourne comme invité de la Fondation Ford et du Sénat. À Paris, on joue pour la première fois en Europe une de ses pièces, Le mariage. En 1964, il s’installe à Vence, dans les Alpes-Maritimes. Durant ses dernières années, il publie "Cosmos", qui obtient le Prix International des Éditeurs (1967), une nouvelle partie de son" Journal" (1966) et "Opérette" (1967). "Les Entretiens avec Dominique de Roux" paraissent en 1969. Il meurt quelques mois plus tard, à Vence, le 24 juillet 1969.
"Moi et mon double ; Moi et ma Pologne, extraits de souvenirs de Pologne ;
Bakakaï ; Ferdydurke ; Les envoûtés ; Trans-Atlantique ; La pornographie ; Cosmos"
(Witold Gombrowicz)
Une référence incontournable : Gallimard, Quarto, Paris, 1996 ...
"Ferdydurke" (Witold Gombrowicz, 1937)
C'est l’un des romans les plus singuliers et déstabilisants de la littérature européenne du XXe siècle. Publié à Varsovie en 1937, ce texte hybride - satire sociale, farce philosophique, anti-roman moderniste - attaque frontalement les conventions culturelles, les hiérarchies intellectuelles et l’idée même de maturité. À la fois profondément polonais dans ses références sociales et universel dans sa réflexion sur la fabrication de l’identité, "Ferdydurke" demeure aujourd’hui une œuvre majeure. Le héros du livre, un homme de trente ans, se transforme sous l'influence du professeur de lycée Pimko en un adolescent de quinze ans. Et sa singulière aventure commence, au lycée d'abord, puis chez des particuliers où il loue une chambre, et enfin dans la propriété de sa tante où il se rend en compagnie de son camarade Mientus. Depuis son enfance, notre héros a été enfermé dans des cadres schématiques, obligé d'adopter telle ou telle attitude ...
"ENLÈVEMENT - Ce mardi-là, je m’éveillai au moment sans âme et sans grâce où la nuit s’achève tandis que l’aube n’a pas encore pu naître. Réveillé en sursaut, je voulais filer en taxi à la gare, il me semblait que je devais partir, mais à la dernière minute je compris avec douleur qu’il n’y avait en gare aucun train pour moi, qu’aucune heure n’avait sonné. Je restai couché dans une lueur trouble, mon corps avait une peur insupportable et accablait mon esprit, et mon esprit accablait mon corps et chacune de mes fibres se contractait à la pensée qu’il ne se passerait rien, que rien ne changerait, rien n’arriverait jamais et, quel que soit le projet, il n’en sortirait rien de rien. C’était la crainte du néant, la panique devant le vide, l’inquiétude devant l’inexistence, le recul devant l’irréalité, un cri biologique de toutes mes cellules devant le déchirement, la dispersion, l’éparpillement intérieurs. Peur d’une médiocrité, d’une petitesse honteuses, terreur de la dissolution et de la fragmentation, frayeur devant la violence que je sentais en moi et qui menaçait dehors et le plus grave était que je sentais sur moi, collée à moi, sans cesse, comme la conscience d’une dérision, d’une raillerie, liées à toutes mes particules, d’une moquerie intime lancée par tous les fragments de mon corps et de mon esprit.
Le rêve qui m’avait tourmenté pendant la nuit et réveillé expliquait cette panique. Par une inversion temporelle qui devrait être interdite à la nature, je m’étais vu tel que j’étais à quinze ou seize ans : transféré dans mon adolescence, je me tenais en plein air sur un rocher, juste à côté d’un moulin sur une rivière. Je disais quelque chose, j’entendais ma petite voix de coq, haut perchée, depuis longtemps disparue, je voyais mon nez trop petit dans un visage encore inachevé et mes mains trop grosses ; j’éprouvais tout le désagrément de cette phase d’évolution transitoire, passagère. Je revins à moi mi-amusé, mi-effrayé. Il me semblait que, tel que j’étais ce jour-là, à plus de trente ans, je moquais et singeais le blanc-bec mal léché que j’étais jadis, mais que celui-ci me singeait à son tour et avec autant de raison ; bref, que chacun de nous deux singeait l’autre. Fâcheuse mémoire qui nous rappelle par quels chemins nous sommes parvenus à notre pouvoir présent ! Ensuite, plongé dans un demi-sommeil, mais réveillé pourtant, j’eus l’impression que mon corps n’était pas unifié, que certaines parties en restaient juvéniles et que ma tête se moquait de ma jambe, ma jambe de ma tête, que mon doigt s’en prenait à mon cœur, mon cœur à mon cerveau, mon nez à mon œil, mon œil à mon nez et tous ces morceaux se violentaient sauvagement dans une atmosphère de dérision totale et cruelle. Et quand j’eus repris pleine conscience et me mis à réfléchir sur ma vie, ma crainte ne diminua pas d’un iota et s’accrut même encore, quoiqu’elle fut de temps en temps interrompue (ou augmentée ?) par un petit rire que ma bouche ne pouvait retenir. Au milieu du chemin de ma vie, je me trouvais dans une forêt sombre. Cette forêt, qui pis est, était verte !
À l’état de veille, j’étais aussi indéfini, aussi déchiré qu’en rêve. Je venais de franchir le Rubicon de la trentaine, j’avais passé un certain seuil, les papiers d’identité et les apparences extérieures faisaient de moi un homme mûr – que je n’étais pas – mais qu’étais-je donc ? Un homme de trente ans qui jouait au bridge ? Un homme qui travaillait à l’occasion et par intermittence, qui s’acquittait des petites activités courantes et avait des échéances ?
Quelle était ma situation ? J’allais dans les cafés et dans les bars, je rencontrais des gens et échangeais avec eux des paroles, parfois même des pensées, mais mon état restait peu clair et je ne savais pas moi-même où était l’adulte et où était le blanc-bec. Ainsi, à ce tournant des années, je n’étais ni ceci, ni cela, je n’étais rien et les gens de mon âge, qui étaient mariés et occupaient déjà une position bien définie (sinon devant la vie, du moins dans l’administration), me traitaient avec une méfiance justifiée. Mes tantes, ces nombreuses demi-mères accrochées et collées à moi, mais sincèrement aimantes, essayaient depuis longtemps d’user de leur influence pour que je me range et devienne quelqu’un, par exemple un avocat ou un buraliste. Mon caractère indéfini les peinait à l’extrême, elles ne savaient pas comment me parler puisqu’elles ne savaient pas qui j’étais, donc elles se contentaient de marmotter.
— Mon petit Joseph, disaient-elles entre deux marmottements, il est grand temps, mon chéri ! Qu’est-ce que les gens vont dire ? Si tu ne veux pas devenir un homme de l’art, sois au moins un homme à femmes ou un homme de cheval, mais au moins qu’on sache à quoi s’en tenir… Qu’on sache à quoi s’en tenir…
Et j’entendais l’une chuchoter à l’autre que je manquais de maturité en société et dans la vie, sur quoi elles recommençaient à marmotter, souffrant du vide que j’avais creusé dans leurs têtes. En fait, cette situation ne pouvait durer éternellement. À l’horloge de la nature, les aiguilles avançaient, implacables. Quand eurent percé mes dernières dents, les dents de sagesse, il fallut réfléchir. L’évolution était accomplie, le moment était venu de l’inévitable meurtre, l’homme fait devait tuer le garçon inconsolable, puis s’envoler comme un papillon en abandonnant la chrysalide. Quittant les brumes, le chaos, les troubles effusions, les tourbillons, les courants et les tumultes, les roseaux et les coassements de grenouille, je devais revêtir des formes claires, stylisées, me peigner, m’arranger, entrer dans la vie sociale des adultes et discuter avec eux.
Comment donc ! J’avais essayé, fait des efforts, mais un ricanement me secouait quand je pensais aux résultats. Pour bien m’arranger et m’expliquer dans la mesure du possible, je m’étais mis à écrire un livre. C’est étrange, mais il me semblait que mon entrée dans le monde ne pouvait se faire sans explications, quoiqu’on ne pût imaginer d’explication ne rendant pas les choses plus obscures. Je voulais d’abord, par ce livre, me concilier ses faveurs afin de trouver plus tard, par contacts personnels, le terrain tout préparé : je calculais que si je parvenais à lui inspirer une image de moi favorable, cette image, à son tour, me transformerait, de sorte que, même sans le souhaiter, je deviendrais adulte.
Mais pourquoi la plume m’avait-elle trahi ? Pourquoi une sainte pudeur m’avait-elle empêché d’écrire un roman remarquablement banal ? Au lieu de tirer de mon cœur, de mon âme, une noble intrigue, pourquoi l’ai-je tirée de mes extrémités inférieures, en fourrant dans mon texte des grenouilles, des jambes, des matières mal préparées et en fermentation, en ne me détachant d’elles que par le style, par le ton, par un langage froid et conscient, pour montrer que je voulais rompre avec ces ferments ? Pourquoi, comme pour aller à l’encontre de mes propres intentions, ai-je donné à cet ouvrage le titre Mémoires de l’époque d’immaturité ? C’est en vain que des amis me conseillaient de ne pas choisir ce titre et d’éviter, en général, la moindre allusion à l’immaturité.
— Ne fais pas ça ! disaient-ils. L’immaturité est une idée dangereuse : si toi-même reconnais que tu n’es pas mûr, qui pensera que tu l’es ? Ne comprends-tu pas que la première condition de la maturité, condition sine qua non, c’est de penser soi-même qu’on la possède ?
Mais moi, j’avais l’impression qu’il ne fallait pas me débarrasser du blanc-bec en moi trop vite et trop légèrement, que les adultes étaient trop habiles et pénétrants pour se laisser tromper et que si quelqu’un était sans cesse poursuivi par son blanc-bec, il ne pouvait pas se présenter sans lui en public. Je prenais trop au sérieux le sérieux, je mettais trop haut le caractère adulte des adultes.
Souvenirs, souvenirs ! La tête enfouie dans l’oreiller et les jambes sous la couverture, oscillant entre le rire et la peur, je faisais le bilan de mon entrée parmi les adultes. On ne parle pas assez des maux et accidents que provoque une telle entrée, toujours lourde de conséquences. Les gens de lettres, qui possèdent un admirable talent pour les histoires les plus lointaines et les plus dépourvues d’intérêt, par exemple le drame de conscience de l’empereur Charles II au sujet du mariage de Brunhilde, répugnent à soulever la question la plus importante, celle de leur transformation en hommes publics, sociaux. Ils aimeraient, de toute évidence, que chacun pense qu’ils sont écrivains par la volonté divine, et non pas humaine, qu’ils sont tombés du ciel sur la terre avec leur talent ; ils seraient gênés de révéler par quelles concessions, par quelle défaite personnelle, ils ont acquis le droit d’écrire sur Brunhilde ou simplement sur la vie des apiculteurs. Non, pas un mot sur leur propre vie, seulement sur celle des apiculteurs. Certes, après une vingtaine de livres sur la vie des apiculteurs, on peut devenir un personnage, mais quel lien, quelle relation y a-t-il entre le roi de l’apiculture et l’homme privé, entre cet homme et l’adolescent, entre l’adolescent et le garçon, entre le garçon et l’enfant que l’on était encore avant-hier, quelle consolation votre blanc-bec tire-t-il de votre roi ? Une vie qui ne tient pas compte de ces relations et ne réalise pas sa propre évolution sans solution de continuité est comme une maison construite à partir du haut et elle doit inéluctablement finir par une division schizophrénique du moi.
Souvenirs ! La malédiction de l’humanité est que notre existence dans ce monde n’admet aucune hiérarchie définie et stable, mais que tout s’écoule, tout se répand, tout bouge sans cesse et chacun doit être éprouvé et jugé par chacun, la conclusion des êtres ignares, bornés et obtus n’étant pas moins importante que celle des êtres intelligents, brillants et subtils. L’homme dépend très étroitement de son reflet dans l’âme d’autrui, cette âme fut-elle celle d’un crétin. Là, je m’oppose avec fermeté à l’avis de mes collègues qui, devant l’opinion des obtus, prennent une attitude d’aristocrates en proclamant Odi profanum vulgus. Quelle façon pauvre et médiocre d’échapper à la réalité, quelle misérable fuite dans une fausse supériorité ! J’affirme, juste à l’inverse, que plus une opinion est obtuse et étroite, plus elle est, pour nous, importante et forte, tout comme un soulier étroit se fait mieux sentir qu’un soulier bien adapté au pied. Oh, ces jugements humains sur votre intelligence, votre cœur, votre caractère, sur tous les éléments de votre ensemble, cet abîme de jugements et d’opinions ouvert devant le téméraire qui a imprimé ses pensées et les a lâchées ainsi chez les gens, sur le papier, oh, le papier imprimé ! le papier imprimé ! Et je ne parle pas ici de nos bonnes tantes et de leurs jugements si cordiaux, si gentils, si familiaux, je pense à d’autres : les bonnes tantes de la culture, ces nombreuses demi-femmes de lettres et ces demi-critiques, accrochées à leur proie, qui exposent leurs jugements dans les revues. La culture mondiale est envahie par un troupeau de bonnes femmes cramponnées, collées à la littérature, remarquablement informées des valeurs spirituelles et au courant de l’esthétique, possédant le plus souvent un certain nombre d’idées et de théories, fort conscientes qu’Oscar Wilde a vieilli et que Bernard Shaw « est un maître du paradoxe ». Oui, elles savent très bien qu’elles doivent être indépendantes, fermes et pénétrantes, donc elles sont d’ordinaire indépendantes, pénétrantes et fermes sans excès, pleines aussi de bonté familiale. Ces tantes, ces tantes, ces tantes ! Ah ! Celui qui ne s’est jamais trouvé sur le chantier d’une bonne tante culturelle pour y être accommodé sans bruit par une mentalité qui banalise tout et enlève toute vie à la vie, celui qui n’a pas lu dans un journal ce que l’une d’elles pense de lui, celui-là ne sait pas ce qu’est la petitesse des bonnes tantes.
Allons plus loin : prenons les jugements des propriétaires terriens et de leurs épouses, les jugements des jeunes personnes en pension, les jugements mesquins des petits fonctionnaires et les jugements bureaucratiques des grands, les jugements des avocats de province, les jugements sans nuance des étudiants, les jugements présomptueux des vieillards et ceux des publicistes, les jugements des militants sociaux et ceux des femmes de médecins, enfin les jugements des enfants qui écoutent ceux de leurs parents, les jugements des femmes de chambre, des bonnes et des cuisinières, les jugements des cousines, toute une marée de jugements dont chacun vous définit pour un autre être et vous révèle son esprit. Comme si vous aviez pris naissance dans mille esprits étroits !
Mais ma position était d’autant plus pénible et délicate que mon livre était pénible et délicat pour un lecteur d’esprit mûr. Il m’avait certes valu quelques amitiés non négligeables et, si les bonnes tantes culturelles et les autres représentants du gros public avaient pu entendre comment, dans ce cercle restreint et inaccessible pour eux, même en rêve, j’étais apprécié et célébré par les Célébrés et les Appréciés, comment nous avions des conversations intellectuelles transcendantes, ils se seraient peut-être aplatis devant moi en me léchant les pieds. D’un autre côté, il devait contenir une sorte d’immaturité, quelque chose qui autorisait la familiarité et attirait les personnes moyennes, ni chair ni poisson, la catégorie la plus affreuse des demi-intellectuels : la période de maturation alléchait le demi-monde de la culture. Peut-être se révélait-il trop subtil pour les esprits obtus, mais en même temps trop peu élevé et boursouflé pour les individus sensibles aux seules apparences extérieures du sérieux. Plus d’une fois, au sortir de lieux sacro-saints où l’on m’avait honoré et fêté, j’ai rencontré dans la rue une vague femme d’ingénieur ou une pensionnaire qui me traitaient de la façon la plus désinvolte, comme si j’étais des leurs, et me tapaient sur l’épaule en s’écriant : « Salut Jojo ! Tu es un sot, tu es… tu n’es pas adulte ! »
Ainsi, j’étais sage pour les uns, sot pour les autres, pour les uns important, pour les autres presque insignifiant, ordinaire pour les uns, aristocratique pour les autres...." (traduction française Gallimard)
Le roman commence donc par une situation absurde : Józio Kowalski, narrateur de trente ans, écrivain médiocre ou en devenir, est brutalement kidnappé par son ancien professeur Pimko. Celui-ci le ramène de force au lycée et le replonge dans l’adolescence.
Dès lors, Józio est traité comme un garçon immature, malgré son âge adulte. Cette régression n’est pas psychologique mais sociale : les autres le perçoivent comme un élève, donc il devient élève.
"... Ainsi, j’étais sage pour les uns, sot pour les autres, pour les uns important, pour les autres presque insignifiant, ordinaire pour les uns, aristocratique pour les autres. Écartelé entre le supérieur et l’inférieur, familier avec ceux-ci et avec ceux-là, respecté et dédaigné, glorieux et méprisé, capable et incapable, selon les circonstances ! Ma vie s’était depuis lors déchirée plus encore qu’à l’époque où je restais tranquillement à la maison. Et je ne savais pas de quel côté j’étais : avec ceux qui m’appréciaient ou avec ceux qui ne m’appréciaient pas ?
Le pire était que, détestant la tourbe des demi-intellectuels plus que quiconque ne l’avait jamais détestée, la détestant passionnément, je me trahissais moi-même avec elle. Je m’opposais à l’élite et à l’aristocratie, je fuyais leurs bras grands ouverts pour les grosses pattes de ceux qui me considéraient comme un blanc-bec. En vérité, ce qui est capital pour un homme et décisif pour son évolution future, c’est ce par rapport à quoi il agit et s’organise : dans ses actes, ses paroles, ses marottes, ses écrits, considère-t-il uniquement les gens adultes, accomplis, le monde des idées claires et arrêtées, ou, au contraire, est-il hanté par la vision de la tourbe, de l’immaturité, des écoliers, des pensionnaires, des propriétaires terriens et des ruraux, des bonnes tantes culturelles, des publicistes et feuilletonistes, par la vision d’un demi-monde trouble et suspect qui vous épie et, peu à peu, vous emprisonne dans sa végétation comme les plantes grimpantes et les lianes africaines ? Pas une minute, je ne pouvais oublier cet univers inachevé d’hommes inaccomplis et, pris de panique, d’un horrible dégoût, frémissant à la seule idée de cette verdure marécageuse, je ne pouvais cependant m’en détacher, je restais fasciné par elle comme un oiseau par un serpent. Comme si un démon me poussait vers l’immaturité ! Comme si j’éprouvais un attachement contre nature pour la sphère inférieure parce qu’elle me retenait auprès d’elle sous l’apparence d’un blanc-bec. Je ne pouvais pas, même pour une seconde, parler intelligemment dans la limite de mes moyens, parce que je savais que, quelque part en province, un certain médecin me prenait pour un sot et n’attendait donc de moi que des sottises ; et je ne pouvais absolument pas me conduire en société de manière convenable et sérieuse parce que je savais que certaines lycéennes attendaient de moi les pires inconvenances.
Oui, certes, il existe une violence permanente dans le monde de l’esprit : nous ne sommes pas autonomes, nous sommes seulement fonction d’autrui, nous devons être tels que les autres nous voient et mon désastre personnel venait de ce que, avec une sorte de volupté malsaine, j’acceptais de dépendre des garçons à l’âge ingrat, des petits jeunes gens, des petites jeunes filles et des bonnes tantes culturelles. Mais toujours, toujours avoir une bonne tante sur le dos, être naïf parce que quelqu’un pense que vous l’êtes, être sot parce qu’un sot vous prend pour tel, être un béjaune parce qu’un béjaune vous plonge et vous fait macérer dans sa propre immaturité, il y aurait de quoi devenir enragé – s’il n’y avait pas ce petit mot de « mais » qui rend la vie à peu près possible ! Se frotter à ce monde supérieur et adulte sans pouvoir y pénétrer, se trouver à deux pas de la distinction, de l’élégance, de l’intelligence, du sérieux, des jugements mûris, de l’estime mutuelle, de la hiérarchie des valeurs, et ne contempler ces douceurs qu’à travers la vitrine, les sentir inaccessibles, être de trop… Fréquenter les adultes en ayant sans cesse l’impression, comme à seize ans, qu’on fait seulement semblant d’en être un ? Jouer à l’écrivain, à l’homme de lettres, parodier le style littéraire et ses expressions adultes, recherchées ? Se livrer en tant qu’artiste à une impitoyable bataille publique pour son propre moi tout en favorisant l’ennemi en cachette ?
Dès mon entrée dans la vie sociale, j’avais certes reçu la bénédiction des demi-mondains, l’épaisse onction des sphères inférieures. Et pour compliquer encore un peu plus les choses, mon attitude en société laissait, elle aussi, beaucoup à désirer et restait confuse, pauvre, embrouillée, désarmée devant les lumières du demi-monde. Je ne sais quelle maladresse, due à l’orgueil ou peut-être à la crainte, me privait de tout contact normal avec la maturité et il m’arrivait, dans ma panique, de pincer une personne dont l’esprit faisait au mien des approches flatteuses. J’enviais ces littérateurs raffinés dès le berceau et visiblement prédestinés à un destin supérieur, doués d’une Âme qui marchait tout le temps vers les hauteurs comme si on lui avait taquiné l’arrière-train avec une épingle, ces écrivains graves dont l’Âme se prenait au sérieux et qui, avec une aisance innée, dans un grand effort créateur, opéraient au niveau de conceptions si élevées, nébuleuses et une fois pour toutes consacrées, que Dieu lui-même leur paraissait quelque chose de commun et de peu noble ! Pourquoi chacun n’a-t-il pas la possibilité d’écrire un roman de plus sur l’amour ou de gratter douloureusement une quelconque plaie sociale et de devenir un militant pour la cause des opprimés ? Ou bien d’écrire des vers et de devenir un Poète croyant au « radieux avenir de la poésie » ? D’être talentueux et de nourrir, de soutenir par son esprit celui des foules sans talent ? Quel plaisir, n’est-ce pas, de souffrir mille maux, de se sacrifier, de s’offrir en holocauste, mais toujours à un niveau supérieur, en des catégories si sublimes et si… adultes ! Se contenter soi-même et contenter autrui en gagnant sa vie grâce à des institutions culturelles millénaires, avec autant de sécurité que si l’on avait déposé ses petites économies à la Caisse d’Épargne…
Mais moi, hélas, j’étais un blanc-bec et cette catégorie des blancs-becs était ma seule institution culturelle. Doublement limité et enfermé : d’abord par mon propre passé, par mon enfance que je ne pouvais oublier, ensuite par les imaginations enfantines à mon sujet, par cette caricature que j’étais devenu dans la vision d’autrui, prisonnier mélancolique d’une végétation trop verte, oui, insecte perdu dans la profondeur des fourrés.
Situation non seulement pénible, mais encore menaçante. En effet, les adultes ne détestent rien tant que l’immaturité et rien ne leur répugne davantage. Ils supportent facilement les révoltes les plus agressives pourvu qu’elles se déploient dans le cadre de la maturité, ils ne s’effraient pas d’un révolutionnaire qui combat un idéal d’adulte par un autre idéal d’adulte, comme lorsque, par exemple, il renverse la Monarchie au profit de la République ou, vice versa, qu’il entame et avale la République grâce à la Monarchie. Ils contemplent avec plaisir l’agitation qui se fait autour d’affaires adultes, raffinées. Mais s’ils flairent l’immaturité chez quelqu’un, s’ils subodorent un blanc-bec ou un gamin, ils se jettent aussitôt sur lui, ils le piquent à coups de bec, comme font les cygnes pour un canard, ils l’assassinent de sarcasmes, d’ironie, de moqueries, ils ne laisseront pas attaquer leur nid par l’orphelin d’un monde qu’ils ont depuis longtemps rejeté.
Alors comment cela se terminerait-il ? Où cette voie me mènerait-elle ? Comment donc (me demandais-je) s’étaient produits en moi cet esclavage de l’inaccomplissement, cet abandon à la verdeur enfantine ? Était-ce parce que je venais d’un pays particulièrement riche en créatures inachevées, inférieures, éphémères, où aucun col de chemise ne tient, où l’on voit souvent errer et gémir dans la plaine non seulement le Malheur et la Mélancolie, mais la Balourdise et l’Incapacité ? Ou parce que je vivais à une époque qui, toutes les cinq minutes, adopte de nouveaux slogans et de nouvelles grimaces, avec des rictus convulsifs, autrement dit, une époque de transition ?
Une aube pâle suintait par les stores entrouverts, et moi, en traçant ainsi le bilan de mon existence, je rougissais et je poussais, dans les draps, des ricanements indécents, mais, j’éclatai soudain d’un rire animal, mécanique, un rire de pieds, comme si on m’avait chatouillé les talons et comme si ce n’était pas mon visage mais ma jambe qui riait. Il fallait en finir au plus vite, rompre avec l’enfance, prendre une décision et recommencer à zéro, il fallait faire quelque chose ! ...."
C’est le principe central du roman : nous sommes façonnés par les formes que les autres nous imposent ...
- L’école : tyrannie de la jeunesse fabriquée - Au lycée, Józio observe la violence grotesque du système éducatif. Les professeurs imposent des idées mortes, des admirations obligatoires, des hiérarchies arbitraires. Un célèbre épisode montre des élèves forcés d’admirer un grand poète simplement parce qu’il est canonisé. Le monde scolaire apparaît comme une machine à produire des êtres standardisés : pose intellectuelle, conformisme, rivalité enfantine.
- La famille moderne - Józio fuit ensuite vers la maison d’une famille progressiste, les Młodziak. Ils incarnent la bourgeoisie moderniste : libéralisme affiché, sexualité prétendument libre, culte de la jeunesse et de l’avant-garde. Mais derrière cette modernité se cache une nouvelle hypocrisie. Chacun joue un rôle sophistiqué. La spontanéité revendiquée n’est qu’un masque supplémentaire.
- Le manoir campagnard - Dans la dernière partie, Józio se rend dans une propriété rurale traditionnelle. Il espère y trouver l’authenticité polonaise : noblesse terrienne, simplicité, ordre ancien.Là encore, désillusion : la campagne n’est qu’un théâtre archaïque rempli de poses sociales, servilité et codes vides. Le roman s’achève dans le chaos burlesque, sans résolution.
"LE VALET DE FERME, OU NOUVEL AGRAFAGE - Donc nous allons, Mientus et moi, à la recherche d’un valet de ferme. Nous avons vu disparaître à un tournant la villa où dégoulinait la mêlée des Lejeune, tandis que se déployait devant nous le long ruban brillant de la rue Filtrowa. Le soleil s’est levé, boule jaunâtre, nous déjeunons dans une épicerie-buvette, la ville s’éveille, déjà huit heures, nous continuons, moi avec ma petite valise et Mientus avec un gros bâton. Des oiseaux pépient dans les arbres. En avant, en avant ! Mientus marche d’un pas allègre, entraîné par l’espoir, et l’espoir me vient aussi, à moi son captif !
— Dans les faubourgs, allons dans les faubourgs ! répète-t-il. C’est là que nous trouverons un beau valet de ferme, c’est là que nous en trouverons un !
La matinée dessine en jolies couleurs l’image du valet, il est agréable et amusant de traverser la ville en quête d’un valet ! Que deviendrai-je ? Que fera-t-on de moi ? Quelles péripéties se préparent-elles ? Je n’en sais rien, je marche allégrement derrière mon maître Mientus, je ne peux sentir ni fatigue ni tristesse puisque je suis gai ! Les portes cochères, plutôt rares dans ces quartiers, sont infestées de concierges avec leurs familles. Mientus les inspecte l’une après l’autre, mais quelle distance entre un concierge et un valet de ferme ! Un concierge n’est-il pas tout simplement un paysan en pot ? Çà et là apparaît un petit gardien, mais aucun ne satisfait Mientus, car un gardien n’est-il pas un valet de ferme en cage, en cage d’escalier ?
— Il n’y a pas de vent ici… déclare-t-il. Il n’y a que des courants d’air dans ces portes d’entrée et moi, je ne supporte pas les valets de ferme dans un courant d’air, je les veux par grand vent.
Nous dépassons des bonnes et des nourrices qui promènent des nouveau-nés dans des voitures piaulantes. Elles portent les vieilles toilettes de leurs maîtresses et, juchées sur des talons tordus, lancent des clins d’œil coquets. Deux dents en or à la bouche, un enfant d’autrui dans ses hardes, et en tête des romans de quat’sous. Nous dépassons des chefs de bureau, des fonctionnaires qui, leur serviette sous le bras, se hâtent vers leurs occupations quotidiennes, et tout ça est en papier mâché, bureaucratique, slave(6), avec des boutons de chemise et de manchettes : ils semblent porter leur moi en breloque et être enchaînés à leur propre montre, maris de leurs femmes, patrons de leurs bonnes. Au-dessus d’eux, le ciel immense. Nous dépassons beaucoup de petites dames en petits manteaux très varsoviens, les unes maigres et vives, d’autres plus lentes et douces, enfoncées dans leurs chapeaux et si semblables qu’elles se mélangent. Mientus ne daigne pas jeter un regard, moi, je m’ennuie terriblement et commence à bâiller.
— En banlieue ! s’écria-t-il. C’est là-bas que nous trouverons un valet de ferme, ici ce n’est pas la peine de chercher, tous ces gens ne valent rien, des sous-produits, les chevaux et les vaches de la classe cultivée, des femmes d’avocats avec leurs bonnes et leurs maris, comme des chevaux de manège. Zut, poisse, peste, nom d’un chien, nom d’une vache et nom d’un mulet ! Regarde comme c’est instruit – et comme c’est idiot ! Comme c’est raffiné – et comme c’est vulgaire ! Cucul, quelle saloperie de cucul !"
Chez Gombrowicz, les êtres humains ne sont presque jamais “eux-mêmes”. Ils sont fabriqués par des formes : bourgeois, intellectuel, valet, prolétaire, étudiant, dame distinguée, etc. Ici, Mientus rejette tout ce qui est déjà “contaminé” par la culture, la ville, l’éducation, les codes : le paysan devenu étudiant, le voyou portant un chapeau melon, celui qui dit “toutefois”. Dès qu’un individu entre dans une forme sociale, il cesse d’être “pur”. C’est absurde… mais c’est précisément la satire. Mientus cherche un “valet de ferme” comme s’il cherchait l’homme naturel, brut, intact, non déformé par la civilisation. Mais ce valet n’existe pas. Le texte montre que la ville transforme tout, que la culture imite la culture, que même les classes populaires jouent un rôle, que même la révolte est mimée. Le texte regorge de détails physiques humiliants : Gombrowicz ramène les grandes idées au corps ridicule, à lire comme mise en scène d’un délire social, non comme vérité....
"Au débouché de la rue Wawelska, nous aperçûmes quelques bâtiments publics construits sur une grande échelle, dont l’aspect imposant nourrissait au petit déjeuner des masses de contribuables affamés et affaiblis. Ces édifices nous rappelaient l’école et nous pressâmes le pas. Sur la place Narutowicz, où se trouve la Cité Universitaire, nous rencontrâmes des étudiants aux jambes de pantalon effilochées, mal réveillés, mal rasés, qui couraient à leur classe ou attendaient un tram. Tous, le nez dans leurs bouquins, mangeaient des œufs durs dont ils fourraient la coquille dans leurs poches et respiraient la poussière de la grande ville.
— Quelle saleté, ce sont d’anciens valets de ferme ! s’écria-t-il. Ce sont tous des fils de paysans qui travaillent pour devenir des intellectuels ! Au diable, ces ex-valets de ferme ! Je les déteste ! Ils se mouchent encore avec les doigts et ils étudient déjà des textes ! La science livresque chez un paysan ! Un paysan qui devient avocat ou médecin ! Regarde un peu comme leur caboche se gonfle de déclinaisons latines, regarde leurs grosses pattes ! Quelle catastrophe ! C’est aussi terrible que s’ils entraient au couvent ! Ah, que de beaux et bons valets de ferme on aurait pu trouver parmi eux, mais c’est fini, plus rien, c’est transformé, travesti, tué ! En banlieue, allons en banlieue ! Il y a plus de vent là-bas, il y a plus d’air !
Nous prenons la rue Grojecka, poussière, vacarme, saleté, odeurs, les grands immeubles font place à des petits, d’invraisemblables charrettes transportant toute la richesse des colporteurs juifs, légumes, peaux, laitages, choux, blé, foin, ferraille et ordures, cassent les oreilles avec leur fracas, leurs cliquetis, leur tintamarre. Sur chacune d’elles se trimbale un Juif ou un paysan : paysan urbain ou Juif rural, on ne sait ce qui vaut le mieux. Nous nous enfonçons toujours davantage et toujours plus loin dans cette zone inférieure, dans ces faubourgs inachevés, imparfaits de la ville, où se multiplient les dents gâtées, les cotons dans les oreilles, les doigts emmaillotés d’un bout de chiffon, les cheveux gominés, les hoquets, les visages boutonneux, les odeurs de chou et de moisi. Des langes sèchent aux fenêtres. La radio bavarde sans trêve, on entend se déchaîner la campagne éducative et de nombreux Pimko, d’une voix artificiellement naïve et chaude, ou bien rude et joyeuse, forment l’esprit des droguistes en les instruisant de leurs devoirs civiques et en leur apprenant à aimer Kosciuszko. Les petits épiciers se délectent à lire dans un canard à bon marché des récits sur la vie des milieux distingués et leurs épouses, en se grattant dans le dos, revivent la soirée de la veille avec Marlene Dietrich. On voit déferler la campagne pédagogique et d’innombrables déléguées s’agitent au milieu des masses en enseignant et prêchant, en orientant et développant, en éveillant la conscience et le sens social avec des mines simplifiées pour la circonstance. Ici un groupe de l’association des femmes de conducteurs de tramway danse une ronde, chante avec le sourire et crée la joie de vivre sous la direction d’un intellectuel spécialement joyeux choisi pour cette mission ; ailleurs des cochers entonnent en chœur des hymnes en produisant une bizarre innocence ; ailleurs encore des filles sorties de leur ferme apprennent à découvrir la beauté dans un coucher de soleil. Et par douzaines, rédacteurs, théoriciens, démagogues et agitateurs se dépensent et se démènent pour diffuser leurs conceptions, doctrines, thèses et idées, simplifiées pour la circonstance et adaptées au niveau des plus humbles.
— La gueule, la gueule ! dit Mientus avec sa grossièreté coutumière. Tout à fait comme dans notre école ! Pas étonnant que la maladie les ronge, que la misère les étouffe : une telle racaille est faite pour être rongée et étouffée. Quel diable les a pris ? Je suis sûr que s’ils n’avaient pas été spécialement accommodés, ils ne pourraient pas produire tant d’horreurs et de saletés. Pourquoi est-ce que tout ça sort d’eux, et pas du paysan qui pourtant ne se lave jamais ? Qui, je me le demande, a transformé ces honnêtes prolétaires en fabricants de saletés ? Qui leur a appris ces ordures et ces grimaces ? Abomination et désolation, ce n’est pas ici que nous trouverons un valet de ferme. Allons plus loin, encore plus loin. Quand y aura-t-il du vent ?
Mais aucun vent ne souffle, tout stagne, les hommes baignent dans l’humain comme des poissons dans une mare, une odeur fétide monte vers le ciel, le valet de ferme reste introuvable. Des couturières solitaires maigrissent, des garçons coiffeurs grossissent dans leur élégance au rabais, les petits artisans ont des borborygmes, des servantes sans travail, sur leurs mollets courts et épais, produisent des expressions vicieuses, des tournures boiteuses et des accents prétentieux, une femme de pharmacien qui a des renvois se redresse fièrement devant sa laveuse et sa laveuse se redresse fièrement sur ses souliers à hauts talons. Les pieds sont nus quoique chaussés, ce ne sont pas les vrais pieds des gens, et les gens n’ont pas non plus leurs vraies têtes dans ces chapeaux, ni leurs vrais torses rustiques et ruraux sous ces fanfreluches masculines et féminines.
— La gueule ! répète Mientus. Rien de sincère, rien de naturel, tout est imité, médiocre, faux, menteur.
Et toujours pas de valet de ferme. Nous tombâmes sur un apprenti fort présentable, un beau blond bien fait, mais par malheur il avait acquis une conscience de classe et récitait des morceaux de Marx. – La gueule ! dit Mientus. Qu’est-ce que c’est que ce philosophe ! – Il y en eut un autre, un voyou typique, le couteau entre les dents, un filou des faubourgs : il parut un instant le valet de ferme idéal, mais, hélas ! il portait un chapeau melon. Un autre encore, que nous avions accosté à un coin de rue, semblait parfait sous tous rapports jusqu’au moment où, dans la conversation, il employa le mot « toutefois ».
— La gueule ! murmura Mientus furieux. Ce n’est pas ça. Continuons, continuons ! répétait-il fébrilement. Tout ça est lamentable. Exactement comme à notre école. La banlieue suit les leçons de la ville. Sacré nom d’un chat, les classes inférieures sont vraiment les petites classes d’une école. Les gens vont en classe primaire et c’est pour ça qu’ils sont morveux. Sacré nom d’un bouton, nous n’échapperons donc jamais à l’école ? La gueule, la gueule, la gueule ! Continuons, continuons !
Nous avançons toujours plus loin, il y a des maisonnettes en bois, des mères épouillent leurs filles, des filles leurs mères, des enfants traînent dans les caniveaux, des ouvriers rentrent du travail, de tous côtés retentit un seul et unique mot, un gros mot, qui remplit bientôt la rue, se transforme en un véritable hymne prolétarien, résonne comme un orgueilleux défi, est lancé avec rage pour donner une illusion de puissance et de vraie vie.
— Tu les vois ? dit Mientus étonné. Les voilà qui se remontent le moral exactement comme nous à l’école. Cela ne changera pas grand-chose au cucul de ces petits morveux, un gros cucul classique. C’est terrible, tout le monde se trouve seulement à la période de croissance. En avant, il n’y a pas de valet de ferme par ici !
Et juste au moment où il terminait sa phrase, une brise légère nous caressa les joues, ce fut la fin des maisons, des rues, des égouts, des caniveaux, des coiffeurs, des fenêtres, des ouvriers, des femmes, mères et filles, des parasites, des choux, des odeurs, des ruelles, des poussières, des commerçants, des apprentis, des souliers, des blouses, des chapeaux, des hauts talons, des tramways, des boutiques, des légumes, des voyous, des enseignes, des objets, des regards, des cheveux, des sourcils, des bouches, des trottoirs, des ventres, des instruments, des organes, des hoquets, des genoux, des coudes, des vitres, des cris, des toux, des éternuements, des crachements, des conversations, des enfants et du bruit. La ville avait disparu. Devant nous, des champs et des bois. La grand-route...."
Pour Gombrowicz, l’homme ne naît pas lui-même ; il est fabriqué par les autres. La société vous met en forme.
Gombrowicz part de la société polonaise des années 1920-30 (très hiérarchique, obsédée par le statut, la culture, la respectabilité) pour comprendre l'être humain et va décrire des mécanismes que l’on retrouve partout. Il va ainsi forger deux concepts essentiels, « gueule » et « cucul » ...
- La « gueule » (gęba)
C’est le visage social qu’on vous colle. Une identité imposée. Vous n’êtes pas vous-même mais vous devenez le patriote, l’intellectuel, la mère respectable, le bon élève, le provincial, etc. En Pologne, Gombrowicz visait particulièrement le patriotisme théâtral, la pose intellectuelle, la noblesse décadente, la petite bourgeoisie anxieuse du regard d’autrui, la culture du « qu’en dira-t-on ». "Gęba" reste un mot très vivant culturellement encore, pour exprimer la pression à être « sérieux », l'identité nationale performée, le rôle familial, le regard social pesant, l'importance de la réputation locale.
- Le « cucul » (pupa)
C’est l’infantilisation. Le moment où un adulte est ramené à l’impuissance, à la dépendance, à la puérilité. Ces deux notions montrent que la personnalité n’est jamais purement libre : elle est sans cesse modelée par autrui. Ce thème résonne fortement dans une société historiquement marquée par ses structures paternalistes, sa forte autorité scolaire, la formule Église / État / famille prescriptive, ou la hiérarchie générationnelle.
« Je suis l'auteur de la "gueule" et du "cucul" - c'est sous le signe de ces deux puissants mythes que j'ai fait mon entrée dans la littérature polonaise. Mais que signifie "faire une gueule" à quelqu'un ou "encuculer" quelqu'un ? "Faire une gueule" à un homme, c'est l'affubler d'un autre visage que le sien, le déformer... Et "l'encuculement" est un procédé similaire, à cette différence près qu'il consiste à traiter un adulte comme un enfant, à l'infantiliser. Comme vous le voyez, ces deux métaphores sont relatives à l'acte de déformation que commet un homme sur un autre. Et si j'occupe dans la littérature une place à part, c'est sans doute essentiellement parce que j'ai mis en évidence l'extraordinaire importance de la forme dans la vie tant sociale que personnelle de l'être humain. "L'homme crée l'homme" - tel était mon point de départ en psychologie. » (W. Gombrowicz, Souvenirs de Pologne.)
La "Forme" (en polonais : forma, terme central chez Witold Gombrowicz) n’est pas seulement l’apparence. Elle désigne tout ce qui vous donne une identité de l’extérieur : rôle social, langage codé, posture morale, prestige culturel, hiérarchie, costume psychologique, manière « correcte » d’être Polonais, adulte, cultivé, viril, pieux, moderne, etc.
Selon Gombrowicz, la Pologne rend ce phénomène particulièrement visible pour plusieurs raisons...
- Une nation historiquement fragile, donc obsédée par la dignité
Pendant plus d’un siècle, la Pologne a disparu politiquement à la suite des partages successifs entre la Russie, la Prusse et l’Autriche (1795–1918). Lorsqu’un pays n’a plus d’État, il survit par ses symboles, sa littérature, sa religion, son héroïsme, sa mémoire et son cérémonial patriotique. La nation devient alors une mise en scène d’elle-même. Pour Gombrowicz, le Polonais apprend ainsi à « jouer la Pologne ».
- Une culture aristocratique tardive
La vieille noblesse polonaise (szlachta) a longtemps imposé ses codes d’honneur, une rhétorique grandiose, des manières théâtrales, le prestige du nom et le sentiment d’une supériorité de caste. Même après son déclin politique, les attitudes subsistent. En d’autres termes, on continue parfois à jouer au seigneur lorsqu’il n’y a plus de royaume.
- Catholicisme et romantisme : l’intensité des poses
La culture polonaise du XIXe siècle est profondément marquée par un catholicisme sacrificiel, le thème du martyre national, une poésie messianique et un héroïsme sentimental. On pense notamment à Adam Mickiewicz, figure majeure du romantisme polonais et auteur de "Pan Tadeusz", ou à Juliusz Słowacki, autre grand poète national. Gombrowicz admirait parfois leur grandeur, mais il y voyait aussi un danger : celui d’un pathos obligatoire, d’une noblesse forcée et d’une émotion codifiée.
- Une position périphérique face à l’Occident
La Pologne a souvent regardé vers la France pour la culture, vers l’Allemagne pour l’organisation, et vers la Russie comme menace ou rivale. Elle se compare donc sans cesse. Cette situation peut engendrer des complexes, des comportements d’imitation, des mécanismes de surcompensation et un fort besoin de reconnaissance. Autrement dit : encore de la Forme.
Si, en vérité, tout pays a ses « gueules » et ses « cuculs », c’est bien que ces mécanismes sont universels. Mais dans les pays puissants, stables et prospères, les formes sociales paraissent naturelles et invisibles. En Pologne, selon Gombrowicz, elles apparaissent souvent plus nerveuses, tendues, parfois exagérées. On y perçoit plus nettement la fabrication du patriotisme, la comédie des classes, le théâtre intellectuel, la jeunesse forcée, la virilité surjouée ou la piété démonstrative.
La Pologne constituerait ainsi, dans son regard, un singulier laboratoire anthropologique : non parce qu’elle serait plus artificielle que les autres nations, mais parce qu’elle rend plus visibles les artifices communs à toutes.
Dans "Ferdydurke", Gombrowicz écrivait, "La souffrance primitive et fondamentale n'est autre chose que la douleur née de la contrainte de l'homme par l'homme - c'est-à-dire du fait que nous nous asphyxions et étranglons dans l'étroite et rigide conception que les autres personnes ont de nous".
Dans "Le Trans-Atlantique", il ajoutera, "pour moi, l'homme est constamment créé par les hommes". La pression que les autres exercent sur nous, tel est le grand problème que traite cet ouvrage. Sous l'effet de cette pression nous cessons d'être nous-mêmes, tout devient relatif, vague, obscur.
Entre la défense de l'indépendance de son pays et la défense de sa propre indépendance, Gombrowicz choisira cette dernière ...
"Trans-Atlantique" (Witold Gombrowicz, 1953)
Jusqu’où doit-on aimer son pays sans cesser de s’appartenir soi-même ? La Patrie (en polonais : ojczyzna) et son double parodique, le Fils (ou la synczyzna, néologisme forgé par Witold Gombrowicz), constituent le cœur conceptuel de "Trans-Atlantique".
Dans ce roman publié en 1953, Gombrowicz ne s’attaque pas seulement au patriotisme traditionnel : il interroge la manière dont la nation exige de l’individu qu’il lui appartienne entièrement. Le livre est à la fois satire féroce, autobiographie travestie et réflexion sur l’exil.
L’œuvre s’inspire directement de la propre trajectoire de Gombrowicz. Parti en 1939 pour l’Argentine à bord d’un paquebot, il s’y retrouve bloqué lorsque l'Allemagne nazie envahit la Pologne. Ce déracinement forcé devient la matière romanesque de "Trans-Atlantique".
L'action de Trans-Atlantique est censée durer à peine un mois. Elle commence le 21 août 1939,
quand Witold Gombrowicz débarque à Buenos Aires, dix jours avant l'invasion allemande de la Pologne, elle se termine au lendemain de la défaite définitive de l’armée polonaise, vers le 17 septembre, lorsque, à la suite du pacte Ribbentrop-Molotov, l'armée soviétique franchit la frontière orientale et désarma les dernières unités polonaises qui reculaient devant le foudroyant « Feldzug ». Mais Gombrowicz ne commença à écrire Trans-Atlantique qu'en 1947 et c'est l'expérience des huit premières années de son exil argentin qui est ainsi condensée dans les quelques semaines du temps fictif de son roman ...
"Je ressens le besoin de transmettre à la famille, aux cousins et amis, ce début que voici de mes aventures, déjà vieilles d’une décennie, dans la capitale argentine. Je n’invite quiconque à partager ces miennes Nouilles vétustes, ce Radis Noir peut-être cru, dans cette écuelle en Étain, brouet Maigre, Méchant et qui plus est Honteux, ni cet épais gruau ni cette mienne Kacha de sarrasin noir assaisonnés à l'huile de mes Péchés; ah qu’ils ne s’avisent de les prendre en Bouche, ce serait pour ma Perdition éternelle et mon Humiliation, tandis que sans fin poursuivant le cours de ma Vie je gravis exténué cette mienne Montagne de plomb.
Le vingt et unième d’août de l’an 1939, à bord du Chrobry, j'accostai à Buenos Aires. De Gdynia à Buenos Aires, navigation incomparablement voluptueuse.… Aussi fut-ce à contrecœur que je descendis à terre: vingt jours durant nous avions vécu entre ciel et eau, sans souvenance aucune, baignés d'air, submergés sous les vagues, transpercés des vents. Mon compagnon, Czestaw Straszewicz, partageait ma cabine: tous deux, petits Littérateurs de misère, à peine pourvus de nos premières plumes, avions été conviés à ce voyage d'inauguration du bateau ; s’y trouvaient également Rembielinski sénateur, Mazurkiewicz ministre, et maints autres personnages dont je fis la connaissance. Y figuraient aussi deux Demoiselles faites au tour, Fringantes, avec qui je babillais et badinais tout à mon aise, faisant à grands caquets et parleries tourner leurs petites Têtes, et ainsi, comme j'ai dit, entre ciel et eau nous allions, toujours plus avant, Paisiblement.…
Or, arrivés à terre, moi, M. Czestaw et Rembielinski sénateur, nous nous enfonçons dans la ville absolument à l’aveuglette, aucun de nous n’y ayant jamais mis le pied. À grand déplaisir découvrons-nous — après ce pur Rosaire, salé du sel des vagues, que sur l'Eau nous égrenions — la vaste rumeur, la poussière, le gris du sol.
Toutefois, passé la place Retiro où s’élève la tour construite par les Anglais, gaillardement nous engageons dans la rue Florida où se pressent boutiques de Luxe, fabuleuse abondance d’Articles et marchandises, et la Fleur d’un public distingué parmi grands Magasins et confiseries. Là, Rembielinski sénateur arrête son regard sur des sacoches, et moi j’avise une affiche portant imprimé en toutes lettres le mot CARAVANAS, et tandis que nous déambulons, je dis à M. Czestaw en ce jour tout étincelant, tout Crépitant: - Eh, M. Czestaw, vous avez vu, là, ces Caravanas ..." (Éditions Denoël, 1976, pour la traduction française)
Une intrigue satirique : l’écrivain prisonnier de ses compatriotes?
Le narrateur, nommé Witold Gombrowicz, débarque à Buenos Aires et se retrouve aussitôt absorbé par la petite colonie polonaise expatriée : diplomates, patriotes exaltés, notables ridicules, gardiens autoproclamés de l’honneur national. Tous veulent récupérer l’écrivain pour la cause polonaise, l’assigner à un rôle de représentant moral de la patrie humiliée.
Le héros, sans argent, isolé, dépendant, oscille entre besoin matériel et rejet instinctif de cette communauté empesée. Il rencontre alors l’étrange Gonzalo, aristocrate excentrique et provocateur, qui incarne une force opposée : liberté, désir, jeu, dissolution des identités fixes.
À partir de là, le roman se transforme en farce métaphysique : faut-il se sacrifier à la nation ou s’inventer soi-même ?
Dans "Trans-Atlantique", Gonzalo est un personnage central et complexe, à la fois flamboyant et sulfureux, dont la fonction dépasse largement celle d'un simple protagoniste. Son portrait se décline en plusieurs facettes essentielles.
- Un riche Argentin de Buenos Aires. Il est ouvertement homosexuel, assumant pleinement sa quête de relations, et est qualifié de « puto » dans le texte. Son personnage incarne une masculinité non normative qui contraste fortement avec les modèles hégémoniques polonais. L'intrigue principale se noue autour de sa passion pour un jeune expatrié polonais, Ignace. Face au refus catégorique du père d'Ignace, Tomasz, un homme respectable qui incarne les valeurs traditionnelles, Gonzalo implore le narrateur, un double fictionnel de l'auteur, d'intercéder en sa faveur.
- Un catalyseur de rupture et d'idéologie. Le rôle de Gonzalo est avant tout symbolique. Il agit comme un catalyseur, poussant le narrateur à rompre avec l'idée pesante de la « Patrie » (Ojczyzna). Dans cette logique de subversion, il va jusqu'à projeter le meurtre de Tomasz, ourdi de manière à faire du jeune Ignace un parricide symbolique. Il développe et incarne l'idéologie de la « Synczyzna », un concept forgé en opposition à Ojczyzna (la patrie du père). Ce néologisme, qui peut se traduire par « la patrie du fils », promeut le rejet de l'autorité paternelle et des traditions figées au profit de la jeunesse, de la liberté et de la création de nouveaux liens.
- Un personnage grotesque et symbolique. Gonzalo évolue dans un univers extravagant et grotesque, à l'image de sa demeure où les objets et les êtres s'entrechoquent de manière absurde. Sa relation avec Tomasz met en scène un conflit de valeurs fondamental, où il incarne la « jeunesse, folie et perversion », contre la « maturité, sérieux et retenue » du vieux Polonais.
"... La grille ouverte, nous arrivâmes par une Allée sombre, étouffante, à un Palais rutilant de tous ses ors, dans le style mauresque ou baroque, gothique ou roman, et tout autour frémissants colibris, paradisiers étincelants, papillons bariolés, perroquets de toutes espèces. Gonzalo s’écria : — Nous voici arrivés ! Soyez les bienvenus! Bienvenue à vous! Gonzalo nous serre dans ses bras et, multipliant les révérences, nous guide vers la maison. Je reste ébahi, ébahis aussi Tomasz et son fils, à la vue des Salons, des vastes Salles, du luxe: Plafonds, Parquets, Stucs et Boiseries, Alcôves, Colonnes, Tableaux, Statues et aussi des Angelots, Lutrins, Pilastres, Gobelins et Tapis, et partout des Palmes, Vases d'argent filigrané, de cristal, de jaspe, Patères, Marqueteries sur palissandre, Cuirs repoussés vénitiens ou florentins, plats en Vermeil. Et toutes ces choses pressées l’une contre l’autre, en grappes si compactes que c’est à vous donner le tournis: un Angelot jouxtant une Chimère, une Madone dans un fauteuil, un Vase sur un brocart, un objet sous la table, un autre derrière une amphore, une Colonne, Dieu sait pourquoi et à quoi ça rime, et à côté un Bouclier ou peut-être un Plateau.
Toutefois, le respect nous prend à voir des toiles du Titien, des Raphaël, des Murillo et autres Chefs-d’œuvre.
- Ce sont des trésors, dis-je, des trésors!
- Précisément, dit-il, des trésors. Je n’ai pas lésiné pour les acquérir et je les ai tous entassés ici afin qu’ils se Déprécient un peu. Tous ces Chefs-d’œuvre, ces Peintures, ces Statues enfermés ensemble ici se Dévaluent l’un par lautre du fait de leur profusion, et leur Dépréciation est devenue telle que je peux tranquillement casser ce Vase, par exemple (et le voilà qui fait basculer de son socle un Vase persan ajouré couleur jade en majolique d’'Astrakhan, lequel se brise en mille morceaux). Mais venez, messieurs, il est temps que nous nous restaurions. La collation n’est pas pour les chiens!
Et justement, un petit chien traverse la salle en courant, un Bolognais mais visiblement mâtiné de Caniche: la queue d’un Caniche et le poil d’un Fox-terrier.
Sur ce, le majordome accourt et Gonzalo lui ordonne de dresser la table pour «mes Amis bien-aimés, mes Frères !». Et du coup le voici qui se jette à nouveau dans les bras de Tomasz, puis dans les miens, et dans ceux d’Ignace.
— Tiens, dit à ce moment Tomasz, on dirait que les chiens se mordent par ici!
Deux petits chiens traversent en effet la pièce, l’un trapu, un Pékinois mais pourvu d’une longue queue, l’autre un Berger mais portant queue de rat et gueule de Bouledogue. Ils passent en courant et se mordant mutuellement.
— Hé oui, s’écrie Gonzalo, ils se mordent, ils se mordent! Justement! Voyez donc, cher monsieur, comme cette Madone mord ce Dragon sino-indien, et ce Tapis persan en train de déchiqueter mon Murillo là-bas, et ces Stucs qui mâchonnent les Statues. Diable, je ferais sans doute bien de leur acheter des Cages si je ne veux pas qu’ils s’entredévorent tous! Avec un grand éclat de rire, il saisit une cravache sur la table et commence à en fouetter les meubles: — Tiens, dit-il, tiens, voilà pour toi ! Et pour toi! Tranquille! Cesse de mordre! Couché, couché! Ravi, il nous serre derechef dans ses bras, il embrasse surtout Tomasz mais aussi Ignace.
Cet Entremordre ne vient pas seulement des chiens, c’est bien évident, mais du heurt de tous ces meubles disparates, contradictoires et brouillés l’un avec l’autre.
- Et là, dit à ce moment Tomasz, c’est la Bibliothèque ?
En effet, dans la pièce voisine, grande, carrée, des amas de livres, de manuscrits, à même le plancher, en vrac, comme déchargés d’un tombereau. Cela forme des montagnes jusqu’au plafond, des montagnes avec leurs précipices, leurs falaises, leurs canyons, leurs pics, et une poussière aussi qui vous chatouille le nez.
Sur ces montagnes, assis, des Lecteurs, très maigres, en train de lire tout ça. Environ sept ou huit. Ah, la Bibliothèque! dit Gonzalo, la Bibliothèque, quel casse-tête !
Une vraie malédiction ! Il s’agit bien là des œuvres les plus précieuses, les plus hautement respectées, émanant des génies les plus rares qu’ait jamais engendrés l'Humanité, d’esprits de toute première grandeur, seulement voilà, mes amis, je n’y peux rien, elles se mordent l’une l’autre, se mordent, et se dévaluent du fait de leur profusion, ah il y en a trop, beaucoup trop, et chaque jour il en arrive de nouvelles, et personne ne parvient à les lire. une orgie d’ouvrages une véritable orgie! Jai engagé des Lecteurs et je les paie à prix d’or, car j'ai honte que tous ces livres moisissent là non lus, mais il y en a trop, les Lecteurs n'arrivent pas à tout lire même en s’y appliquant à longueur de journée. Le pire c’est que les livres se mordent l’un l’autre et qu’ils finiront par s’entredévorer comme des Chiens.
Juste à ce moment un petit Chien traversait la pièce, mélange de Loup et de Basset.
De quelle race est-il, celui-ci? demandé-je.
Il fait partie de mon personnel de petits Chiens de chambre, dit-il.
Et celui-là ? dit Tomasz — il avisait un autre chien couché dans l'entrée —, un Braque sans doute, mais pour les oreilles ça ne colle pas, on dirait plutôt des oreilles de Blaireau.
Alors, Gonzalo explique qu’il a eu naguère une femelle de Chien-loup, laquelle dut apparemment s’accoupler dans la cave avec un Blaireau puisque, couverte ensuite par un Braque, elle mit bas des chiots à oreilles de Blaireau. — Allez! couché! s’écrie-t-il.
Nous, d’instant en instant plus maussades.. Contraints par sa libéralité, son affabilité à lui faire bonne figure en retour, nous dissimulons mal le désarroi croissant où nous plonge l’étrangeté de cet homme, de sa maison ..." (Éditions Denoël, 1976, pour la traduction française)
Comme dans "Ferdydurke", Gombrowicz démonte ici un système de formes imposées. Mais la forme dominante n’est plus l’école ou la famille : c’est la Patrie.
La nation demande en effet fidélité absolue, gravité morale, sacrifice héroïque, discipline identitaire, mémoire obligatoire, comportement exemplaire. Dans le contexte tragique de 1939, ces exigences peuvent sembler nobles. Pourtant Gombrowicz montre qu’elles peuvent aussi étouffer l’individu vivant, concret, imparfait.
La « synczyzna », le fils contre le père ...
Le concept le plus original du roman est la "synczyzna" (mot formé sur syn, « fils »). Face à l’ojczyzna — la patrie littéralement liée au père — Gombrowicz imagine une contre-valeur : le monde du fils, de la jeunesse, de l’immaturité créatrice, du refus d’obéir aux ancêtres.
Il ne s’agit pas d’un simple conflit générationnel. C’est une opposition philosophique ...
- Le Père, c'est l'ordre, la tradition, le commandement
- Le Fils, c'est le mouvement, l'invention, la liberté
- La Patrie figée, c'est la forme morte, la Vie individuelle, la forme en devenir. Le tout dans une langue volontairement archaïque ..
Le roman est écrit dans le style de la gawęda, récit oral nobiliaire inspiré du XVIIe siècle polonais. Gombrowicz pastiche ainsi la vieille langue sarmate pour mieux ridiculiser ses valeurs : emphase, virilité codée, culte de l’honneur, noblesse théâtrale. Cette dimension rend l’œuvre difficile à traduire, car une grande partie de son génie repose sur la collision entre archaïsme linguistique et modernité des idées.
Une critique de l’émigration polonaise - Le livre vise aussi un phénomène historique précis : les communautés expatriées qui conservent la nation sous forme figée. Loin du pays réel, la Pologne devient parfois chez eux une relique sacrée, simplifiée, mythifiée. Gombrowicz raille tour à tour les poses patriotiques de salon, la nostalgie transformée en cérémonial, les hiérarchies importées, la surveillance mutuelle entre compatriotes, l’obligation de « bien représenter la Pologne ».
Au-delà du cas polonais, Trans-Atlantique parle d’une condition universelle : que devient-on lorsqu’on perd sa terre, sa langue, ses cadres naturels ?
Le roman répond de manière paradoxale : l’exil peut être une misère, mais aussi une libération. Hors de la nation, l’individu peut enfin se recomposer.
"Trans-Atlantique" est souvent considéré comme l’un des textes les plus audacieux de Gombrowicz, car il ose critiquer le patriotisme au moment même où la Pologne fut victime de l’Histoire. Il transforme une tragédie nationale en comédie philosophique.
En Pologne, le livre fut longtemps explosif. Beaucoup y virent un scandale : comment tourner en dérision la patrie après 1939 ? Avec le temps, il est devenu un classique majeur, mais plus controversé que "Ferdydurke". En Occident, Trans-Atlantique est admiré surtout dans les milieux littéraires et universitaires. Son humour, sa réflexion sur l’exil et sa modernité séduisent, mais sa langue très particulière limite sa diffusion auprès du grand public.
"Pornografia" (1960, Witold Gombrowicz )
Que devient l’innocence lorsqu’elle entre dans l’imagination des adultes ? Le désir, chez Witold Gombrowicz, n’est jamais simple pulsion sexuelle ni quête romantique. Il constitue une force ambiguë, à la fois attirance, domination, fascination, mise en scène et lutte de pouvoir. Dans "Pornografia", cette intuition atteint sa forme la plus sombre.
Publié en 1960, ce roman est l’un des textes les plus dérangeants de son auteur : sous l’apparence d’un récit provincial situé dans la Pologne occupée, il livre une méditation radicale sur l’érotisme, la jeunesse, la corruption du regard adulte et la contamination du jeu par la violence.
Un roman de guerre qui refuse l’héroïsme convenu - L’action se déroule dans la Pologne occupée durant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, contrairement aux récits patriotiques ou tragiques traditionnels, la guerre n’est pas ici représentée par les combats, les exploits ou les grandes décisions historiques. Elle forme plutôt un climat moral : tension diffuse, désordre latent, fragilité des normes, proximité quotidienne de la mort.
Ce déplacement est décisif. Gombrowicz suggère que les catastrophes historiques ne purifient pas l’homme. Même dans les temps extrêmes subsistent désir, jalousie, ennui, cruauté, narcissisme et besoin de manipulation. La guerre ne supprime pas les passions ordinaires mais les rend plus dangereuses encore.
"Je vous conterai une autre de mes aventures et, sans doute, la plus fatale.
En ce temps-là, c'était en 1943, je séjournais dans l’ex-Pologne et dans l'ex-Varsovie, tout au fond du fait accompli. En silence. Le groupe ravagé de mes vieux compagnons et amis des ex-cafés Le Zodiaque, Ziemiañska, Ips, se donnait rendez-vous tous les mardis dans un petit appartement de la rue Krucza et là, tout en buvant sec, nous essayions de continuer d’être des artistes, des écrivains, des penseurs... en reprenant nos anciennes conversations, nos ex-débats sur l’art. Je les revois encore assis ou bien étendus sur les divans dans la fumée épaisse, celui-ci un rien squelettique, cet autre un peu abîmé, mais tous criant et braillant. Lun criait: Dieu, un autre: l’art, un troisième: le peuple, un quatrième: le prolétariat, et nous discutions à perdre haleine et cela durait, durait — Dieu, l’art, le peuple, le prolétariat — mais un jour arriva un homme de trente à quarante ans, noir, sec, au nez aquilin, et il se présenta à chacun selon toutes les formalités d'usage. Après quoi, il n’ouvrit presque plus la bouche.
Il remercia fort cérémonieusement pour le verre de vodka qui lui fut offert et non moins cérémonieusement prononça : — Je vous demanderais encore une allumette, puis il commença à attendre cette allumette, à l’attendre.. et lorsqu'on la lui eut donnée, il se mit à allumer sa cigarette. Entre-temps, la discussion battait son plein — Dieu, l’art, le peuple, le prolétariat — tandis que la puanteur commençait à nous assaillir. Quelqu'un demanda : — Quel bon vent vous amène, M. Frédéric? Ce à quoi il répondit aussitôt de façon parfaitement explicite: — J'ai appris par Eva que Pientak venait souvent ici, alors je suis passé, je cherche à le joindre, jai quatre peaux de lapin et une semelle à vendre. Et, comme pour étayer ses dires, il nous désigna ses quatre peaux de lapin enveloppées dans un papier.
On lui offrit du thé qu’il but, il lui resta un morceau de sucre sur la soucoupe, il étendit la main pour le prendre, mais sans doute dut-il considérer ce geste comme insuffisamment motivé, car il recula sa main ; cependant, le geste de la reculer étant au fond plus immotivé encore, il tendit sa main à nouveau vers le morceau de sucre qu’il porta à sa bouche et mangea — non plus pour le plaisir de le croquer mais pour avoir un comportement à peu près décent... envers le sucre ou envers nous... Voulant sans doute effacer cette impression fâcheuse, il toussa, puis, pour motiver cette toux, sortit de sa poche un mouchoir — mais n’osa plus se moucher et bougea simplement le pied. Mais bouger le pied dut, sans doute, lui créer de nouvelles complications, car il se tut et s’immobilisa tout à fait. Ce comportement singulier (car en fait il ne faisait que «se comporter», il «se comportait» sans cesse) éveilla ma curiosité dès cette première entrevue et fit qu’au cours des quelques mois suivants je me liai avec cet homme, qui se révéla non dépourvu de quelque culture et disposant aussi d’une certaine expérience artistique (il s’était jadis occupé de théâtre).
Bref, nous nous associâmes pour des affaires d’où nous tirions notre maigre subsistance. Tout ceci ne dura guère, car je reçus un jour une lettre d’'Hippo, autrement dit mon ami Hippolyte S., propriétaire d’une terre aux environs de Sandomierz, nous invitant à lui rendre visite — et Hippolyte ajoutait qu’il avait l’intention de nous entretenir de ses affaires de Varsovie pour lesquelles il aurait besoin de notre aide. «Par ici c’est plutôt calme, il n’y a pas à dire, sauf quelques bandes qui pillent, tu comprends, la pression s’est relâchée. Venez tous les deux, on se serrera mieux les coudes.»
Y aller? Tous les deux? Des doutes difficiles à formuler me hantaient quant à l’opportunité de ce voyage .." (Traduit du polonais par Georges Lisowski, Gallimard)
L'intrigue, deux adultes fascinés par deux adolescents ...
Le narrateur, nommé Witold - double fictionnel de l’auteur - rencontre Fryderyk, homme mondain, raffiné, inquiétant, doté d’un pouvoir de suggestion presque démoniaque. Tous deux se rendent dans la propriété rurale d’Hipolit, notable provincial. Ils y observent deux jeunes êtres de seize ans, Henia, fille du maître de maison, et Karol, fils d’un employé du domaine, récemment engagé dans la résistance. Les deux adolescents se connaissent depuis toujours. Leur relation semble simple, fraternelle, spontanée. Rien n’indique nécessairement une passion amoureuse. Pourtant, Witold et Fryderyk projettent sur eux une tension érotique imaginaire. Ils veulent voir naître entre eux un désir qu’ils inventent peut-être eux-mêmes. Le roman repose sur ce glissement : non pas deux jeunes gens qui s’aiment, mais deux adultes qui veulent qu’ils s’aiment.
Le titre, une pornographie sans sexualité explicite ...
Le titre "Pornografia" a souvent dérouté. Le livre ne contient presque rien de pornographique au sens courant. Il n’y a ni accumulation de scènes sexuelles ni complaisance charnelle. La véritable pornographie est ailleurs, dans le regard qui sexualise autrui, dans l’imagination qui transforme chaque geste en signe érotique, dans le plaisir de manipuler des corps étrangers, dans la jouissance intellectuelle tirée du spectacle des autres. Ainsi, un simple contact de main, un vêtement ajusté, un regard distrait deviennent, pour Witold et Fryderyk, des événements chargés d’une intensité fantasmatique. La pornographie est mentale avant d’être corporelle.
La jeunesse comme objet de fascination - Chez Gombrowicz, la jeunesse n’est jamais seulement innocente. Elle représente une puissance encore informe, non fixée par les conventions sociales. Henia et Karol incarnent la fraîcheur, la beauté en devenir, l’énergie non disciplinée, la spontanéité pré-sociale, une violence latente encore sans forme. Les adultes les désirent moins comme individus que comme symbole d’une vie qu’ils ont perdue. Witold et Fryderyk contemplent la jeunesse comme un continent interdit. Leur fascination est aussi envie, nostalgie et ressentiment.
Fryderyk est l’un des personnages les plus énigmatiques de Gombrowicz. Il agit comme un directeur secret du réel. Il rapproche, suggère, provoque, dispose les êtres comme des pièces sur un échiquier. Il n’est pas seulement pervers : il représente l’intelligence séparée de toute morale, le goût de la forme pure, la jubilation de créer des situations sans se soucier des conséquences humaines. En cela, il prolonge un thème central chez Gombrowicz, l’homme façonne l’homme, souvent contre sa volonté.
Une seconde intrigue vient assombrir le roman. Siemian, cadre important de la résistance, souhaite abandonner la lutte clandestine. Les autorités souterraines ordonnent son exécution. Aucun adulte n’ose accomplir cet acte. Fryderyk imagine alors d’utiliser Henia et Karol comme instruments du meurtre. Les adolescents, déjà intégrés malgré eux au jeu érotique des adultes, deviennent maintenant des outils politiques. Le basculement est vertigineux, de l’érotisme à la violence, du fantasme à l’acte, du théâtre à la mort réelle.
La catastrophe finale révèle que toute manipulation finit par rencontrer le réel.
""... Le lendemain Siemian parüt au déjeuner. Je m'étais levé tard et quand je descendis l’on se mettait à table — c’est le moment que choisit Siemian pour faire son apparition, rasé de frais, pommadé et parfumé, une petite pochette au veston. L'apparition d’un cadavre — n’étions-nous pas en train de le tuer depuis deux longues journées ? Cependant le cadavre, avec la grâce et l’allant d’un officier de cavalerie, baisa la main de la maîtresse de maison et, ayant salué tout le monde, commença à expliquer que «l’indisposition qui l’avait retenu dans sa chambre était sur le point de finir», qu’il allait mieux, qu’il en avait assez de moisir tout seul dans sa chambre quand «toute la famille était réunie ici». Hippolyte, personnellement, lui approcha une chaise, on rajouta un couvert, notre prévenance pour lui revint, inaltérée, et il prit place à table — aussi supérieur et écrasant que le soir de son arrivée.
On apporta la soupe. Il demanda un verre de vodka. Il devait faire un effort considérable : son parler était cadavérique, son manger était cadavérique, son boire était cadavérique, arrachés par la peur à la toute-puissance de son apathie. — Je n’ai pas encore trop d’appétit, mais. un peu de soupe. Un petit verre de vodka encore, si vous permettez. Ce repas. brouillé, traversé par un élan sous-jacent, plein de crescendos indomptables et de significations opposées, confus comme un texte que l’on aurait tapé par-dessus un autre texte. ! Albert, à sa place, à côté de Hénia — et il avait dû sans doute lui parler et la «conquérir par sa noblesse» car tous deux se témoignaient les attentions les plus délicates, elle était ennoblie et lui était ennobli, tous les deux étaient nobles. Quant à Frédéric, il était à son habitude, volubile et prévenant, mais manifestement repoussé au second plan par Siemian qui, imperceptiblement, imposa sa présence...
Oui, bien plus encore qu’à sa première apparition, nous nous sentions gagnés par l’obéissance et réduits à accueillir avec une espèce de tension intérieure son moindre désir qui surgissait en lui comme un ordre. Moi qui savais que c'était sa détresse qui se revêtait, par peur, de son ancienne supériorité, morte et bien morte celle-là, je regardais ce spectacle comme une bonne farce! Au début il masqua son état sous une bonhomie d'officier bon-vivant, un peu cosaque, un peu casse-cou, mais bientôt son aigreur commença à suinter par tous ses pores, son aigreur et aussi la froide indifférence faite d’apathie que j'avais déjà remarquée la veille. Il s’'assombrissait et enlaidissait à vue d'œil. Il sentait s’élever en lui une contradiction insupportable quand, mû par la peur, il essayait de s’incarner devant nous dans l’ancien Siemian qu’il n’était plus, qu’il devait craindre plus encore que nous, qui n’était plus à sa mesure — l’ancien Siemian «dangereux», habitué à donner des ordres, à se servir des hommes, à les faire s’entretuer.
— Un peu de sel... oh! merci! — cela vous avait une résonance familière, un peu bonasse et inoffensive, mais c'était agressif et pénétré, quelque part à l’intérieur, de l’irrespect de l'existence d'autrui, et Siemian sentait sa peur se transformer en quelque chose de terrifiant.
Frédéric, je le savais, devait être particulièrement réceptif à cet accroissement de l’épouvante et de la terreur. Mais le jeu de Siemian ne serait jamais devenu tellement impétueux si Karol ne s’était joint à lui de l’autre bout de la table et n’avait fourni à la supériorité de Siemian l’otage de toute sa personne.
Karol mangeait sa soupe, beurrait son pain — mais Siemian, instantanément, avait établi sur lui son règne, de même qu'au premier soir. Le garçon se sentait de nouveau au pouvoir d’un chef. Ses mains devinrent militaires, efficaces. Tout son être inachevé s’était remis de confiance aux mains du chef, remis de confiance et offert — et s’il mangeait, c'était pour le servir, s’il beurrait son pain, c'était avec son assentiment, et sa tête s'était d'emblée soumise à Siemian par ses cheveux coupés à ras, avec leur légère frisure au-dessus du front. Il n'avait pas eu besoin de paroles pour cela — tout simplement il était devenu tel - comme on change sous un autre éclairage. Peut- être Siemian ne s’en était-il pas rendu compte sur-le-champ, mais peu à peu s’était établi entre lui et le garçon un rapport particulier et cette sombre nuée agressive chargée de souveraineté (qui n’était plus que simulée) commença à rechercher Karol pour concentrer sur lui ses terreurs. Albert y assistait, un Albert assis à côté de Hénia, noble à souhait... un Albert pétri de justice, exigeant amour et vertu. regardait le chef s’assombrir du garçon, le garçon — du chef.
Il devait obscurément sentir — Albert — que cette alliance pleine d’animosité était tournée avant tout contre le respect qu’il défendait et qui le défendait, car ce qui naissait entre le garçon et le chef n’était rien d'autre que le mépris, et surtout le mépris de la mort. Si le garçon s’offrait à son chef corps et âme, à la vie et à la mort, n’était-ce pas parce que l’autre ne craignait ni de mourir ni de tuer — ce qui lui permettait de dominer les autres ? Ce mépris de la vie et de la mort entrainait à sa suite toutes les autres possibilités de dépréciation, des océans entiers de dévalorisation. Et la capacité de mépris de l'adolescent s’alliait à la nonchalance supérieure et lugubre du chef - ils s’affirmaient réciproquement, aucun d’eux ne craignant la douleur ni la mort, l’un parce que garçon, l’autre parce que chef. La situation était d'autant plus tendue qu’elle reposait sur des données artificielles — les phénomènes provoqués artificiellement sont toujours les plus effrénés —, car Siemian ne faisait plus que jouer — par peur et par volonté d'échapper à la mort -— le rôle du chef glorieux de naguère.
Et ce rôle, que l’adolescent transformait en vérité, le faisait suffoquer, le terrorisait. Frédéric devait être sensible (jen étais sûr) à la montée violente de la tension entre ces trois personnes, Siemian, Karol, Albert, montée qui laissait augurer une explosion prochaine... tandis que Hénia se penchaït tranquillement sur son assiette. Siemian mangeait. pour prouver qu’il était capable de manger,comme tout le monde ..." (Traduit du polonais par Georges Lisowski, Gallimard).
Le roman peut se lire comme une dénonciation de la manière dont les adultes colonisent la jeunesse. ils projettent leurs fantasmes sur elle, veulent la guider selon leurs désirs, utilisent sa beauté comme miroir et exploitent son énergie pour leurs causes. Henia et Karol ne sont pas seulement victimes de la guerre, mais du besoin qu’ont les adultes de donner un sens dramatique à leur propre vieillissement.
C'est aussi une esthétique de l’ambiguïté. Comme toujours chez Gombrowicz, rien n’est totalement stable. Le désir oscille entre hétérosexualité, homoérotisme diffus et simple fascination formelle, l’innocence peut contenir violence, l’intelligence devient corruption, la morale se révèle impuissante, la guerre extérieure reflète une guerre intérieure.
Enfin, Gombrowicz expliquait vouloir transporter un « venin dernier cri » sur un vieux char à banc provincial. Le livre adopte en effet certains traits du roman de province polonais : domaine rural, relations familiales, figures locales, lenteur apparente de la narration. Mais sous cette surface traditionnelle circulent des pulsions obscures, des tensions sexuelles diffuses, un sadisme discret, une angoisse métaphysique. Le contraste produit une impression de malaise unique.
"... De temps en temps il me souriait, disait quelque chose — mais c'était manifestement dans le but de me rendre son voisinage supportable et sa présence moins écrasante. Je compris soudain ce qu’il y avait eu de hasardeux dans ce projet de le faire sortir de la ville, de le jeter dans l’espace découvert de la campagne, où, dans l’air élargi, sa singulière qualité intérieure pouvait plus à loisir déployer ses ailes. et lui aussi devait s’en rendre compte car je ne le vis jamais plus silencieux, plus insignifiant.
À un certain moment, le crépuscule, cette substance qui engloutit les formes, commença à l’effacer, à le rendre indiscernable dans le wagon lancé à toute allure et cahotant qui pénétrait dans la nuit, invitant au non-être. Mais cela ne suffit pas à atténuer sa présence, qui devint seulement moins accessible aux regards: tapi derrière le voile de l’invisibilité, il restait le même. Tout à coup la lumière s’alluma, l’arrachant à la pénombre, révélant son menton, les commissures crispées de ses lèvres, ses oreilles, mais il ne broncha pas, debout, fixant imperturbablement un cordon ballottant, présent.
Le train s'arrêta de nouveau — la police, quelque part derrière moi des rumeurs et des cris, des bruits de bottes, la foule qui vacille, se presse, nous étouffe, quelque chose se passe, on ne sait quoi — mais lui, toujours pareil à lui-même, présent! Nous redémarrons, il fait déjà nuit, la locomotive crache des étincelles, la course des wagons devient nocturne — pourquoi l’ai-je emmené avec moi ? Pourquoi m'être condamné à cette présence qui, au lieu de me reposer, m’exténue ? De nombreuses heures ensommeillées dura ce voyage, semé de haltes et de perquisitions, devenant peu à peu un voyage pour le voyage, un voyage en soi, endormi et têtu, jusqu’à notre descente à l’arrêt de Cmielow où nous nous retrouvâmes avec nos valises sur un sentier longeant les rails. Le filet fuyant du train dans un vacarme décroissant. Le silence, un curieux petit vent et les étoiles. Un grillon.
Moi, extrait subitement de la bousculade d’un long voyage mouvementé, placé sur ce sentier, à côté de moi Frédéric, un manteau sur le bras, debout et silencieux. — Où étions-nous? Qu'’était-ce? Je connaissais pourtant cette contrée, ce vent m'était familier — mais où étions-nous ? Là-bas de biais, le bâtiment connu de la gare de Cmielow et quelques lampes ballottant dans le noir, mais. où, sur quelle planète avions-nous débarqué ? Frédéric se tenait debout et ne faisait que se tenir debout. Nous partimes vers la gare, moi devant, lui derrière. Voici la calèche, les chevaux, le cocher - la calèche est familière et familier aussi ce geste du cocher ôtant sa casquette - qu’ai-je donc à les observer si attentivement ?.…"
C'est ainsi que "Pornografia" développe plusieurs intuitions majeures ...
- Le désir est mimétique
- Nous désirons souvent ce que les autres nous montrent comme désirable.
- L’homme cherche des "formes"
- Même la passion devient scénario, composition, mise en scène.
- La liberté est fragile
- Les êtres jeunes ou faibles peuvent être absorbés par les jeux des plus puissants.
- L’Histoire n’ennoblit pas automatiquement
- La guerre révèle autant la bassesse que la grandeur.
En Pologne, le livre fut perçu comme scandaleux par certains lecteurs : traiter l’occupation allemande sans pathos patriotique, et lier guerre, sexualité et manipulation, paraissait sacrilège. Il est aujourd’hui tenu pour un classique majeur de la maturité de Gombrowicz.
En Occident, Pornografia est souvent considéré comme l’un de ses romans les plus lisibles : intrigue plus structurée que "Ferdydurke", tension continue, atmosphère prenante. Il a particulièrement intéressé les lecteurs sensibles aux thèmes du désir, du pouvoir et de la perversion psychologique.
Un livre qui parle encore de notre temps : sexualisation constante des regards, instrumentalisation de la jeunesse, confusion entre jeu et violence, manipulation émotionnelle, voyeurisme social, fascination pour la mise en scène des autres. Ce que Gombrowicz montrait dans une ferme polonaise de guerre se retrouve aujourd’hui sous d’autres formes. Un roman cruel, intelligent, profondément inconfortable, "Pornografia" est peut-être le livre où Gombrowicz explore le plus loin la part obscure du désir humain.
Une oeuvre subtile, c’est l’un des grands romans européens sur la contamination du désir par le pouvoir....
"Cosmos" (1965, Witold Gombrowicz)
Si le monde n’a pas d’ordre, pourquoi notre esprit en invente-t-il sans cesse ? Le sens, chez Witold Gombrowicz, n’est jamais donné d’avance. Il naît du regard humain qui relie des signes dispersés, projette des intentions, fabrique des cohérences, parfois jusqu’au vertige. Dans "Cosmos", dernier roman publié en 1965, Gombrowicz pousse cette intuition à son point extrême. Œuvre sombre, labyrinthique, souvent considérée comme son chef-d’œuvre tardif, "Cosmos" est à la fois roman policier sans solution, comédie métaphysique et autopsie de l’esprit humain confronté au chaos.
A cette époque, que Gombrowicz vit entre l’Argentine et la France, "Cosmos" est son dernier roman achevé. Il vient après "Ferdydurke", "Trans-Atlantique" et "Pornografia". Beaucoup y voient la synthèse la plus mûre de ses thèmes : forme, désir, absurdité, immaturité, besoin humain d’ordonner le réel.
L'Intrigue, un faux roman policier ...
Le narrateur, Witold, voyage avec son ami Fuchs dans une station de montagne des Carpates, en Pologne. Ils cherchent simplement un lieu de repos et trouvent pension dans une maison tenue par une famille étrange. En chemin, ils découvrent un moineau pendu dans la forêt. Ce détail macabre agit comme un choc inaugural. Peu après, d’autres éléments paraissent se répondre mystérieusement : une brindille tordue, une bouche déformée, des gestes insignifiants, des regards obliques, des objets déplacés, un chat pendu plus tard.
Witold commence à soupçonner qu’un ordre caché relie ces signes. Il enquête, observe, interprète, combine. Mais rien ne garantit qu’il y ait réellement quelque chose à découvrir.
Le roman devient alors moins une enquête sur le monde qu’une enquête sur l’esprit qui enquête.
"Je vous raconterai une autre aventure plus étonnante…
Sueur. Fuchs. Moi derrière lui, les chaussettes, les talons, le sable, nous marchons, nous marchons lourdement, terre, ornières, sale chemin, reflets de cailloux brillants, lumière éclatante, bourdonnements, tremblements d’air chaud, le tout noir de soleil, et des maisonnettes, des clôtures, des champs, des bois, cette route, cette marche, pourquoi et comment, ce serait long à dire, à la vérité j’en avais assez de mes père et mère, et de toute la famille, d’ailleurs, je voulais réussir au moins un examen, et aussi goûter du changement, m’évader, vivre quelque part au loin. Arrivé au village de Zakopane, je prends la rue Krupowki, je me demande comment dénicher une petite pension bon marché et voilà que je rencontre Fuchs, sa tête de rouquin très blond, ses yeux saillants, son regard graissé d’apathie, mais il est content et moi aussi, comment vas-tu, qu’est-ce que tu fais, je cherche une chambre, moi aussi, j’ai l’adresse d’une maison (me dit-il), ce sera moins cher parce que c’est loin, presque au bout du village. Donc nous y allons, les chaussettes, les talons dans le sable, la route, la chaleur, je regarde, terre et sable, des cailloux étincellent, une-deux, une-deux, les chaussettes, les talons, la sueur, les yeux clignotent, j’ai mal dormi dans le train, et toujours cette marche au ras du sol, écrasée, accablée…
Il s’arrête.
— On se repose ?
— C’est encore loin ?
— Non.
Je regardai aux alentours et vis ce qu’il y avait à voir, et que je ne voulais pas voir parce que je l’avais vu si souvent : des pins et des haies, des sapins et des maisons, du gazon et de la mauvaise herbe, un fossé, des sentiers et des plates-bandes, des champs et une cheminée… l’air… et tout brillait au soleil, mais en noir, le noir des arbres, le noir de la terre, le noir des plantes, le tout était plutôt noir. Un chien aboya. Fuchs obliqua vers des buissons.
— Il fait plus frais.
— Continuons.
— Attends. On se repose un petit moment ?
Il s’enfonça plus avant dans les buissons où s’ouvraient des abris, des recoins obscurcis par des coudriers entrecroisés et des branches de sapins. Je plongeai le regard dans ce fouillis de feuilles, de rameaux, de taches lumineuses, d’épaississements, d’entrebâillements, de déviations, de poussées, d’enroulements, d’écartements, de je ne sais quoi, dans cet espace tacheté qui avançait et se dérobait, s’apaisait, pressait, que sais-je ? bousculait, entrouvrait… Perdu, couvert de sueur, je sentais à mes pieds la terre noire et nue. Là, entre les branches, il y avait quelque chose qui dépassait, quelque chose d’autre, d’étrange, d’imprécis. Et mon compagnon aussi regardait cela.
— Un moineau.
— Ouais.
C’était un moineau. Un moineau à l’extrémité d’un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche.
Bizarre. Un oiseau pendu. Un moineau pendu. Cette excentricité hurlante indiquait qu’une main humaine s’était glissée dans ce taillis. Mais qui ? Qui avait pendu cet oiseau, pourquoi, quel pouvait être le motif ? J’évoquai confusément, dans cette végétation proliférante aux millions de combinaisons, les secousses du voyage en train, le fracas nocturne de la locomotive, le manque de sommeil, l’air, le soleil, la marche avec ce Fuchs, Janina, ma mère, l’affaire de la lettre, le vieux que j’avais « glacé », Roman, et pour terminer les ennuis de Fuchs avec son chef de bureau, les ornières, le sale chemin, les talons, les chaussettes, les cailloux, les feuillages, cet ensemble aboutissant, comme une foule agenouillée, à ce moineau… et lui, l’excentrique, triomphait, il triomphait dans ce coin perdu.
— Qui aura bien pu le pendre ?
— Un gamin.
— Non. C’est trop haut.
— Partons..."
(Éditions Denoël, Georges Sédir, 1966, pour la traduction française)
Le thème central de "Cosmos" est simple et vertigineux : l’être humain ne supporte pas le hasard.
Face à des éléments dispersés, nous cherchons spontanément des causes, des motifs, des messages, des intentions, des structures secrètes. Witold transforme ainsi des détails quelconques en indices. Plus il interprète, plus il s’enferme dans son propre réseau de significations. Gombrowicz montre comment naissent la superstition, l'obsession, la théorie du complot, la jalousie, la paranoïa, les systèmes philosophiques excessifs.
Le roman emprunte bien des codes du polar, il existe un mystère initial, des objets suspects, des comportements troubles, une tension croissante, l'attente d’une révélation finale. Mais Gombrowicz va saboter ces codes. Il n’y a pas de détective rationnel à la Sherlock Holmes, ni de résolution claire à la Agatha Christie. Le vrai mystère est : pourquoi avons-nous besoin qu’il y ait un mystère ?
La famille qui accueille Witold et Fuchs est composée de figures étranges, embarrassées, souvent grotesques. Comme souvent chez Gombrowicz, les corps comptent autant que les idées. Une attention obsessionnelle est portée à la bouche de Lena, aux lèvres, aux gestes inachevés, aux asymétries physiques, aux mimiques. Le corps devient signe. Mais signe de quoi ? Rien n’est stable. Là encore, Gombrowicz montre que nous interprétons même les visages comme des textes.
Comme dans "Pornografia", l’érotisme traverse le roman, mais sous une forme plus abstraite, plus nerveuse. Witold est attiré par Lena, femme mariée, notamment par sa bouche légèrement déformée. Ce détail insignifiant devient centre magnétique de son attention. Le désir déforme la perception : ce que l’on veut devient signe, ce qui manque devient obsession, le hasard devient message. Chez Gombrowicz, l’érotisme et la métaphysique se contaminent.
Le roman interroge aussi la liberté humaine. Sommes-nous libres lorsque nos pensées se laissent capturer par des associations involontaires ? Witold croit penser librement, mais il est entraîné par des automatismes mentaux, des impulsions du désir, le besoin d’ordre ou la fixation imaginaire. La conscience n’apparaît plus souveraine, mais flottante, traversée de forces contradictoires.
"VI - Il fut enterré de l’autre côté de la clôture, au bord de la route. Ce fut le travail de Lucien quand, rentré de son bureau, on lui eut tout raconté. Il eut une expression de dégoût, grommela « sauvagerie », serra Léna contre lui et se mit à enterrer le chat dans le fossé. Moi, j’allais çà et là… Étudier, il n’en était pas question, bien entendu, je sortis sur la route, je rentrai, je marchai dans le jardin. De loin, avec prudence pour ne pas me faire remarquer, j’examinai le pin où j’avais grimpé et la souche sur laquelle Bouboule avait frappé, la porte de la chambre de Catherette, et l’endroit, à l’angle de la maison, où je me trouvais quand j’avais entendu le vacarme de l’étage… Dans ces lieux et dans ces choses, dans l’assemblage de ces choses et de ces lieux, se cachait le sentier qui m’avait conduit à étrangler. Si j’avais su vraiment déchiffrer cet ensemble de choses et de lieux, j’aurais peut-être connu la vérité sur cet étranglement.
Je fis même un tour à la cuisine sous un prétexte quelconque, afin de vérifier une fois de plus la bouche de Catherette. Mais il y avait trop de choses, le labyrinthe se développait, une multitude d’objets, une multitude d’endroits, une multitude d’événements, chaque pulsation de notre vie se décompose en milliards de fragments, que faire ? Voilà, je ne savais que faire de mes mains. Je n’avais absolument rien à faire. J’étais désœuvré.
Je retournai même à la chambre vide où j’avais vu pour la première fois Léna et sa jambe sur le fer du lit ; en revenant, je m’arrêtai dans le corridor pour me rappeler le grincement du plancher sous mes pas quand, cette première nuit, j’étais sorti pour retrouver Fuchs. Que cherchais-je ? Qu’est que je cherchais ? La tonalité de base ? Le thème dominant, l’axe autour duquel j’aurais pu recréer, recomposer mon histoire personnelle ? Mais la distraction, et non seulement la mienne, intérieure, mais aussi celle qui venait de l’extérieur, de la multiplicité et de la profusion, la distraction ne me laissait me concentrer sur rien, une bagatelle me détournait d’une autre, tout avait autant et aussi peu d’importance, je m’approchais et m’éloignais…
Le chat. Pourquoi lui avais-je étranglé son chat ? Je pensai qu’il aurait été plus facile de trouver une réponse si mes sentiments à son égard avaient été moins obscurs. Mais de quoi s’agit-il ? me disais-je en foulant le gazon comme l’autre jour. De quoi s’agit-il ? D’amour ? Quel amour ? De passion ? Oui, mais quelle espèce de passion ? Que voulais-je d’elle ? La caresser ? La torturer ? L’humilier ? L’adorer ? Voulais-je avec elle faire l’ange ou le salaud ? Était-il important pour moi de me vautrer sur elle ou de la prendre dans mes bras ? Le savais-je ? Voilà le problème, je n’en savais rien… Je pouvais lui relever le menton et la regarder dans les yeux, que sais-je, que sais-je… Et lui cracher dans la bouche. Mais elle pesait sur ma conscience, elle émergeait comme d’un rêve, lourde d’un désespoir qui se traînait comme une chevelure dénouée… Et le chat semblait alors plus terrible.
Rôdant, je fis un tour du côté du moineau, malgré mon tourment de voir que ce moineau jouait un rôle disproportionné et que, sans que l’on sût pourquoi, il s’imposait toujours, immobile. Et l’important, c’était que quelque chose semblait bien passer au premier plan, quelque chose de plus en plus significatif… découlant de ce que le chat avait été non seulement étranglé par moi, mais pendu.
D’accord, je l’avais pendu parce que je ne savais que faire de ce cadavre, l’idée de le pendre m’était venue machinalement, après toutes nos scènes avec le moineau et le bout de bois… Je l’avais pendu par colère et même par rage de m’être laissé attirer dans une sotte aventure, par vengeance donc, et aussi pour jouer un mauvais tour, pour rire, et en même temps pour diriger ailleurs les soupçons – d’accord, oui, d’accord – mais en tout cas je l’avais pendu et cette pendaison, quoiqu’elle me fût propre, quoiqu’elle vînt de moi, se rattachait à celle du moineau et du bout de bois : trois pendaisons, c’est autre chose que deux, c’est un fait. Un fait nu. Trois pendaisons. Ainsi la pendaison commençait à grossir par ce temps torride, sans un nuage, et il n’était donc pas tellement absurde d’aller dans les fourrés, jusqu’au moineau, de voir comment celui-ci pendait : cela s’imposait tout seul à moi, qui errais en attendant qu’enfin quelque chose domine, règne. Voir comment il pendait ?… Je m’arrêtai juste avant les buissons et restai là, le pied en l’air, dans l’herbe. Non, mieux vaut pas, laissons ça, si j’y vais la pendaison en deviendra plus puissante, il faut faire attention… Qui sait, oui, c’est même presque sûr, si nous n’avions pas trouvé le moineau en passant, il ne serait pas devenu ce qu’il était, donc il valait mieux être prudent ! Et je restai sur place, sachant très bien que toutes ces hésitations ne pouvaient que renforcer l’importance de ma marche en avant dans les buissons… qui s’ensuivit. J’y allai. Sous les ombrages, il faisait bon. Un papillon s’envola soudain. J’y étais enfin : une voûte de feuillages, une cavité plus sombre… là, pendu à un fil de fer, le voilà.
Toujours occupé à la même chose, faisant toujours la même chose, il pendait, tout comme lorsque Fuchs et moi étions venus ; il pendait, il pendait toujours. J’examinai la petite boule desséchée, de moins en moins semblable à un moineau : amusant, il y avait de quoi rire, ou plutôt non, mais d’un autre côté je ne savais pas trop, puisqu’en définitive j’étais là, ce n’était peut-être pas seulement pour regarder… Je ne trouvais pas le geste approprié, peut-être le saluer de la main, dire quelque chose ? Non, tout de même pas, c’était excessif… Comme ces taches de Soleil s’étendent sur la terre noire ! Et ce ver ! Une souche, un sapin rond. Eh bien, il est évident que je suis venu ici et lui ai apporté ma pendaison du chat, ce n’est pas du tout une plaisanterie, mais un acte conscient et volontaire, amen. Amen. Amen. Les petites feuilles ont leurs bords recroquevillés, c’est à cause de la chaleur. Que pouvait contenir cette boîte qu’on a jetée là, qui l’a jetée ? Oh, des fourmis ! je n’avais pas remarqué. Bon, allons-nous-en. Comme tu as bien fait d’associer ta pendaison du chat à celle du moineau ! Maintenant, c’est tout à fait différent ! Pourquoi différent ? Ne me le demande pas. Allons-nous-en, qu’est-ce que ce chiffon ?
Couvrais déjà la petite porte du jardin et je grillais sous le soleil d’un ciel dilué, tremblant. Le dîner. Justement, comme toujours, Léon plaisanteribus, pâpâté en croûcroûte. Bouboulouloute papapoum, et pourtant la gêne et la tension provenant du chat devenaient contagieuses et, bien que chacun fît des efforts pour se comporter avec le plus grand naturel, ce naturel précisément sentait le théâtre. Ce n’était pas qu’ils se soupçonnassent mutuellement, non, mais ils étaient plongés dans un réseau d’indices, empêtrés désormais dans une enquête et, se heurtant à l’insaisissable, ils sentaient quelque chose de saisissable dans l’atmosphère… Non, personne ne soupçonnait personne, mais personne non plus ne pouvait parier que les autres ne le soupçonnaient pas, donc à tout hasard ils se traitaient avec courtoisie, avec bienveillance… un peu honteux de voir que, malgré tout, ils n’étaient pas assez eux-mêmes et que cela, le plus facile de tout, devenait pour eux pénible, forcé. Mais – car – tout leur comportement avait subi une sorte de déformation, il commençait à se référer, bon gré mal gré, au chat et à toutes les étranges révélations en relation avec lui, ainsi : Bouboule fit des reproches à Léon, ou à Léna, peut-être aux deux, parce qu’ils avaient oublié de lui rappeler quelque chose, et c’était un peu comme si le chat était la cause de son attitude… et les parolibus de Léon comportaient aussi une déviation légèrement morbide, qui lorgnait par là-bas… Je connaissais cela, ils suivaient mes traces, le regard devenait laborieux, il se mettait à éviter la rencontre attendue d’un visage étranger, il furetait dans les coins, il sautait dans les profondeurs, il cherchait, il vérifiait, sur l’étagère, derrière l’armoire… et ce papier peint parfaitement connu, ce rideau familier devenaient des forêts vierges ou atteignaient les distances vertigineuses de ces archipels, de ces continents au plafond. Et si… si peut-être…
La main de Léna. Sur la nappe, comme toujours, à côté de la fourchette, à la lueur de la lampe qui éclairait le tout, je la voyais comme auparavant j’avais vu le moineau, elle reposait ici, sur la table, tout comme il pendait là-bas… il était là-bas, elle était ici. Oh oh ! cette main se rapproche de la fourchette, elle la saisit, sans la saisir, elle rapproche les doigts, elle couvre la fourchette de ses doigts… Ma main, près de ma fourchette à moi, se rapproche, elle la saisit sans la saisir, plutôt elle la couvre de ses doigts… Je baignais dans une silencieuse extase à cause de cette entente, bien qu’elle fût irréelle, unilatérale, arrangée par moi seul. Juste à côté, à un demi-centimètre de ma main, il y avait la cuiller, et, à un demi-centimètre de sa main à elle, il y avait aussi une cuiller, exactement de la même façon. Appuyer sur cette cuiller le bord de ma main ? Je peux le faire sans attirer l’attention de personne, la distance est minime. Je le fais, ma main qui s’est déplacée touche ma cuiller et je vois que sa main aussi s’est déplacée et touche aussi sa cuiller.
Dans une durée qui résonne comme un gong, remplie jusqu’aux bords, cascade, tourbillon, nuages, voie lactée, poussière, sons, faits, ceci, cela, etc., etc. Un tel détail à la limite du hasard et du non-hasard, pouvait-on savoir ? peut-être et peut-être pas, sa main s’était déplacée, peut-être avec intention, ou avec une demi-intention, ou sans intention, fifty-fifty. Bouboule soulève un couvercle, Fuchs tire sa manchette."
Un homme hanté par un acte incompréhensible (le chat étranglé), amoureux de manière trouble de Léna, obsédé par des détails insignifiants, cherchant une logique totale et sombrant dans un monde où tout peut signifier tout : c’est une grande satire de notre besoin humain de sens...
"Le lendemain matin, très tôt nous partîmes en excursion dans les montagnes.
C’était une idée de Léon, déjà ancienne, il nous rasait depuis longtemps : moi je vous donnerai du nouveau, je vous dénicherai dans nos montagnes une étrange douceur, je vous y fabriquerai un véritable régal de gala-gala, qu’est-ce que vos Turnie, vos Koscieliska, vos Morskie Oko [Sites touristiques des Karpates polonaises (N.D.T.)] ? Avec votre permission je dirai que c’est éculé, ce sont des vieilleries, des cartes postales, hi hi, c’est léché, c’est fripé, c’est du tourisme de mes chaussettes, c’est du guano, moi je vous extirperai d’un panorama montagnard le ravissement des ravissements, une suite de paysages first class, je vous le dis, prima, que l’âme zzzzzzzz pour votre vie entière un trésor de rêve, merveille des merveillorum, merveillosité unique unicus enchantementus tresorum tresoribus. Vous allez demander comment je… ? et je vous répondrai que je suis tombé là par hasard, il y a combien d’années déjà ? vingt-sept ans, en juillet, je me rappelle comme si c’était hier, je m’étais perdu dans la vallée de Koscieliska et, à quatre kilomètres sur la droite, j’ai découvert un de ces panoramas de montagnes, on peut y aller en charrette et il y a même un refuge, mais abandonné, et il a été racheté par une banque, oui, je me suis renseigné, ils veulent le transformer, je vous le dis, il faut avoir vu ça ! Cette phénoménalité liée à la guirlande des beautés naturelles, la rêvosité des arbres, des herbes et des fleurs, et une sorte de jaillissement murmure poétiquement parmi les élévations montagnardes et collinardes dans un fond de vert sombre mais avec une majesté majestueuse et unique, tontaine tonton, grand Dieu, tutti frutti, à s’en léchouiller les babinibus ! On pourrait partir là-bas pour un jour ou deux, avec des charrettes, en prenant les couchages et le frichti pour la route, parole d’honneur, pour toute la vie, pour toute la vie, quand on s’est enivré de ce spectacle, ha ha ! Moi, j’ai vécu pour ça jusqu’ici et je me suis juré, une fois encore avant de mourir… grand Dieu, grand Dieu, les années passent, je tiendrai mon serment !
C’est après l’affaire du chat que la perspective de prendre l’air ainsi, de s’amuser, de changer, était devenue d’autant plus tentante que nous étouffions dans la maison… Bouboule, après beaucoup de « tu te fais des idées » et de « tais-toi, Léon, tais-toi », finit par mieux accueillir cette suggestion, surtout quand Léon eut remarqué que ce serait une occasion très convenable de rendre la politesse aux deux amies de Léna qui se trouvaient à Zakopane. Donc aux instances de Léon, demandant « qu’on sorte de sa tanière », succédèrent les activités culinaires et autres de Bouboule, afin que cet événement mondain soit à la hauteur.
Ainsi, pendant que l’ensemble bout de bois-moineau-chat-bouche-main, etc., etc., avec tous ses embranchements, ses ramifications, ses tentacules, pendant que cet ensemble, dis-je, subsistait, un courant frais, plus sain, apparut : tous furent volontiers d’accord. Bouboule avertit Fuchs et moi, dans un accès de bonne humeur, que ça serait « très chaud », parce que ces deux amies de Léna venaient juste de se marier, il y aurait donc à cette excursion trois couples « en lune de miel » et ce serait une agréable distraction de société, bien plus originale que ces excursions ordinaires à des endroits « banalisés ». Naturellement, cela aussi se faisait en relation avec le chat. Le chat était le spiritus movens : sans lui nul n’aurait si vite accepté cette excursion… mais en même temps cela nous détachait de ce chat, nous soulageait… Les derniers jours furent empreints d’une espèce d’immobilité, rien ne voulait se passer, les dîners venaient l’un après l’autre, comme chaque jour le coucher du soleil, sans changement ; et les constellations, les ensembles, les figures semblaient peu à peu s’user, pâlissaient… Je commençais à craindre que cela ne s’englue ainsi pour toujours, comme une maladie chronique, une complexité chronique… Il valait mieux qu’arrivât n’importe quoi, fût-ce cette excursion. En même temps j’étais un peu surpris par la ferveur de Léon, qui revenait constamment sur cette journée lointaine, vingt-sept ans plus tôt, où il s’était égaré et avait découvert un si magnifique paysage (j’ai beau et beau faire, je n’arrive pas à bien me rappeler : j’avais une petite chemise, cher Monsieur, couleur crème, la même que sur la photo, mais quels panpantalons ? Mon Dieu mon Dieu, je ne sais plus, oubliatus, perdutus, hum) : cela m’étonnait, et je trouvais de plus en plus intéressante la coïncidence qui voulait qu’à la fois lui et moi nous nous enfoncions, chacun à sa façon, et chacun pour soi, lui dans le passé, moi dans ces énigmes du présent.
… Sans oublier que mes soupçons revenaient : n’était-ce pas lui qui… avait trempé dans cette affaire de moineau… et de bout de bois ? Combien de fois m’étais-je dit que c’était absurde ! Et pourtant il y avait en lui quelque chose, oui il y avait quelque chose en lui, sa face à binocle, chauve et arrondie, se crispait douloureusement, mais avidement aussi, l’avidité était visible et c’était une avidité rusée… Là-dessus, il se lève de table tout d’un coup et revient aussitôt avec une baguette desséchée :
— Ça vient de là-bas ! Conservatum jusqu’à maintenantibus ! De là-bas, baba, de cet endroit si magnificusissimus, mais que le diable m’emporte si je sais où je l’ai cueillie, dans la prairie ? ou au bord de la route ?
Il reste planté avec sa baguette à la main, tout chauve, et moi je pense confusément « baguette… baguette… bout de bois ? »
Et c’est tout.
Deux jours, trois jours passèrent ainsi. Enfin, quand nous prîmes place à sept heures du matin dans les voitures à chevaux, on aurait pu penser à une véritable rupture : devant nous, la maison semblait abandonnée, déjà marquée par cette soudaine solitude ; elle restait sous la garde de Catherette, qui reçut des instructions concernant diverses précautions à prendre : qu’elle veille bien à tout, qu’elle ne laisse pas la porte ouverte, qu’elle aille appeler les voisins s’il se passait quelque chose – mais ces dispositions concernaient déjà une situation que nous allions laisser derrière nous, à la traîne. Et il en fut ainsi. Les canassons partent dans une aube indifférente, sur la route sablonneuse, la maison disparaît, les deux juments pie trottent, la voiture secoue et grince ; devant nous un montagnard, sur les sièges rembourrés Lucien, Léna et moi (Léon, sa femme et Fuchs, occupaient la première voiture), avec des yeux ensommeillés… Une fois la maison disparue, il n’y eut plus que le mouvement lui-même, les cahots, les bruits endormis du voyage, et le déplacement des choses… mais l’excursion n’était pas encore commencée, nous devions d’abord nous arrêter à une pension pour prendre l’un des deux jeunes ménages. Secousses. Nous nous arrêtons, le jeune couple avec divers petits paquets grimpe dans la charrette, rires, échanges de baisers mal réveillés avec Léna, conversation, mais maladroite, insignifiante…
Nous débouchons sur la grand-route, le paysage s’ouvre devant nous, nous roulons. Trot régulier des chevaux. Un arbre. Il approche, il passe, il disparaît. Une clôture et une maison. Un petit champ planté de je ne sais quoi. Des prés en pente et des collines rondes. Un chariot à ridelles. Une réclame sur un tonneau. Une auto passe et s’enfuit. Les secousses, les grincements, les balancements remplissaient notre course, avec le trot, le derrière et la queue des chevaux, le montagnard et son fouet, et par là-dessus le ciel du petit matin et le soleil, déjà ennuyeux, qui commençait à nous picoter le cou. Léna sautait et oscillait avec la charrette, mais ce n’était pas important, rien n’était important dans cette lente disparition qu’est un voyage en voiture ; j’étais absorbé, mais par autre chose, qui n’avait pas de corps : le rapport entre la vitesse à laquelle passaient les objets les plus proches et le déplacement moins rapide des objets plus éloignés, et aussi de ceux qui étaient très lointains et qui restaient presque sur place. C’est cela qui m’absorbait. Je pensais que, lorsqu’on voyage ainsi, les choses ne se montrent que pour disparaître, elles sont sans importance, et le paysage aussi est sans importance : tout ce qui reste, c’est l’apparition et la disparition. Un arbre. Un champ. Un autre arbre. Il passe.
J’étais absent. D’ailleurs, pensais-je, nous sommes presque toujours absents, ou en tout cas pas entièrement présents, à cause de notre contact fragmentaire, chaotique et superficiel, de notre contact lâche et mesquin avec ce qui nous entoure ; les gens qui participent à une distraction en groupe, disons par exemple à une excursion, sont, calculais-je, absents à dix pour cent. Dans notre cas, ce flot insistant de choses et de choses, de spectacles et de spectacles, la distance qui nous séparait de l’hier si proche où tournaient en rond les mottes de terre, les poussières, les dessèchements, les fissures, etc., les verrues et les verres, les bouteilles, les fils de laine, les bouchons, etc., etc., et les figures qui en résultaient, etc., etc., cette distance devenait dissolvante, comme un fleuve immense, un déluge, un flux infini. Je sombrais et Léna sombrait près de moi. Secousses. Trot. Bribes de conversation somnolente avec le jeune couple. Rien, sauf que je m’éloignais avec Léna de la maison où Catherette restait, et qu’à chaque instant nous en étions plus loin et que l’instant d’après nous serions plus loin encore, et que là-bas étaient restés la maison, la porte du jardin, les arbustes blanchis à la chaux et attachés à leurs tuteurs, tandis que nous roulions, nous, toujours plus loin.
Peu à peu notre voiture s’anima, les jeunes mariés, lui Loulou et elle Louloute, commencèrent à s’enhardir et bientôt, après quelques « oh, Loulou, est-ce que je n’aurais pas oublié la thermos ? » et quelques « Louloute, prends donc ce sac, il me gêne », ils se mirent à loulouter tout leur saoul !
Louloute, plus jeune que Léna, grassouillette et rosouillette, avec de petites fossettes et de petits doigts mignons tout plein, avec un petit sac, un petit mouchoir, une ombrelle, un tube de rouge, un briquet, frétillait dans tout cela et babillait : hi hi hi ! cette grand-route de la Koscieliska, ça secoue, j’aime ça, ça fait longtemps que je n’ai pas eu de secousses, et toi, Loulou, tu aimes les secousses, quel drôle de perron, Léna, regarde, moi je ferais un petit salon pour moi, et Loulou serait là, là où il y a une grande fenêtre, un bureau, seulement je jetterais les petits nains, je ne supporte pas les petits nains, Léna, tu aimes les petits nains ? Tu n’as pas oublié les films, Loulou ? Et les jumelles ? Aïe, comme cette planche me rentre dans les fesses, ouh, ouh, qu’est-ce que tu fais, qu’est-ce que c’est que cette montagne ?
Et Loulou était exactement comme Louloute, bien qu’il fût plus solide, avec de gros mollets : il était joufflu, arrondi aux hanches, avec un petit nez en l’air, des bas à carreaux, un petit chapeau tyrolien, un appareil photographique, de petits yeux bleus, un nécessaire de toilette, des menottes grasses, des culottes de golf. Enivrés de constituer un couple de Loulous, lui Loulou et elle Louloute, ils louloutaient à qui mieux mieux et s’encourageaient mutuellement. Par exemple quand Louloute, au vu d’une jolie villa, eut déclaré que sa maman était habituée au confort, Loulou fit savoir que sa maman à lui allait aux eaux tous les ans à l’étranger et ajouta qu’elle avait une collection d’abat-jour chinois, sur quoi Louloute dit que sa maman avait sept éléphants en ivoire. On ne pouvait refuser un sourire à ce babillage et ce sourire ajoutait à leur verve et ils babillaient de nouveau, et ce babillage se rattachait à l’irréalité qui avançait avec monotonie au trot des chevaux, dans un mouvement d’éloignement qui décomposait la région en cercles concentriques tournant plus ou moins vite. Lucien tira sa montre :
— Neuf heures et demie.
Soleil. Chaleur. Mais l’air restait frais.
— On va manger un morceau.
Ainsi, malgré tout, je m’éloigne vraiment avec Léna : c’est frappant, étonnant, important, comment ai-je pu ne pas saisir aussitôt cette importance ? oui, tout est resté là-bas dans la maison, ou devant la maison, tant de choses, tant de choses, du lit à l’arbuste et même au dernier contact avec la cuiller… et nous, maintenant, sans domicile… ailleurs… et la maison s’éloigne, avec les constellations et les figures, avec toute cette histoire, et elle est déjà « là-bas », elle est « là-bas » désormais, et le moineau est « là-bas » dans les buissons, avec des taches de soleil sur la terre noire, qui sont « là-bas », elles aussi… Oui, important, seulement ma pensée au sujet de cette importance s’éloigne aussi sans trêve et s’affaiblit dans cet éloignement, sous l’afflux des paysages. (Mais en même temps et avec sang-froid, quoique en clignant un peu des yeux, j’aperçus un fait digne d’attention : le moineau s’éloignait, mais son existence ne s’était pas affaiblie, elle était juste devenue une existence en train de s’éloigner, rien de plus.)
— Les tartines, où as-tu mis la thermos, donne le papier, Loulou, arrête, où sont les gobelets que maman nous a donnés, fais attention ! Tu es sot ! Tu es sotte ! Ha ha ha !
Ce qui restait là-bas n’était plus d’actualité ; mais c’était d’actualité en tant qu’inactuel. Le petit visage de Léna était menu, minuscule, mais Lucien aussi avait, comme s’il n’avait pas été en vie, un visage anéanti par l’espace qui s’étirait jusqu’à l’obstacle d’une chaîne montagneuse, laquelle s’étirait à son tour et se terminait, à la distance ultime, par une montagne au nom inconnu. D’ailleurs, j’ignorais la majorité des noms, au moins la moitié des choses me restait anonyme : montagnes, arbres, buissons, légumes, outils, hameaux.
Nous étions sur une hauteur.
Et Catherette ? À la cuisine ? Avec ses lè… et je regardai ce qui se passait avec la petite bouche de Léna, éloignée de l’insinuation de l’autre, je regardai comment elle se portait une fois séparée de… mais rien, ce n’était qu’une bouche allant en excursion sur une charrette ; je mangeai un morceau de dinde, les provisions de Bouboule étaient délicieuses.
Peu à peu une vie nouvelle s’organisa dans la voiture, comme sur une nouvelle planète : Léna et même Lucien se laissèrent entraîner par les Loulous à loulouter et a qu’est-ce que tu fabriques, Lucien ? » criait Léna, sur quoi, lui « du calme, ma petite ! » J’observai discrètement : incroyable… ! ainsi ils pouvaient être aussi comme cela ? Étrange voyage, inattendu, nous commençâmes à descendre, les étendues se raccourcirent, des renflements de terre traînèrent de chaque côté, Léna menaça Lucien du doigt, il cligna de l’œil… Gaieté frivole, superficielle, mais en tout cas ils en étaient capables… curieux… ! Après tout, l’éloignement prévalait et moi-même, à la fin, me laissai aller à quelques plaisanteries, sapristi, on était en excursion !
Les montagnes, qui se rapprochaient depuis longtemps, dévalèrent soudain de partout, nous entrâmes dans une vallée, ici du moins régnait une ombre bienheureuse, tandis que la verdure ensoleillée refleurissait au sommet des pentes. Un calme venu d’on ne savait où, de partout, et un ruisseau de fraîcheur, quel agrément ! Un tournant, sommets de murailles accumulées, c’étaient des brèches brutales, des entassements accablants, des enroulements vert calme, des cimes, ou des pics, des crêtes déchirées et des chutes à la verticale, auxquelles s’agrippaient des buissons, puis des rochers sur les hauteurs, des prés qui s’abaissaient dans le silence, silence qui s’étendit, incompréhensible, immobile, universel, toujours croissant et si puissant que le fracas de notre charrette et son roulement régulier semblaient exister à part. Ce panorama se maintint un certain temps, puis apparut quelque chose de nouveau et d’insistant, c’était dénudé, ou embrouillé, ou miroitant, parfois héroïque, gouffres, noyaux, strates, motifs de pierres suspendues, après quoi, sur des rythmes ascendants et descendant de buissons, d’arbres, de blessures, de plaies, d’éboulis, affluèrent, çà et là, des idylles, tantôt douces, tantôt cristallines. Des choses diverses – toutes sortes de choses – des distances étonnantes, des virages affolants, un espace prisonnier et tendu, qui attaquait ou cédait, qui s’enroulait et se tordait, qui frappait vers le haut ou vers le bas. Un immense mouvement immobile.
— Louloute, obéi !
— Loulou, j’ai peur… ouille, ouille, je tremble !
Accumulation, tourbillon, confusion… c’était trop, trop, trop, pression, poussée, mouvement, entassements, renversements, mêlée générale, mastodontes qui s’étalaient et qui, en une seconde, se décomposaient en milliers de détails, de groupes, de blocs, de heurts, en un chaos maladroit, et soudain tous ces détails se rassemblaient de nouveau dans une structure majestueuse ! Exactement comme avant, dans les buissons, comme en face du mur, devant le plafond, comme devant le tas d’ordures et le timon, comme dans la chambre de Catherette, comme devant les murs, les armoires, les étagères, les rideaux, où se créaient aussi des formes – mais là-bas il s’agissait de petites choses, ici c’était un fracassant orage de matière. Et moi, j’étais devenu un tel déchiffreur de nature morte que, malgré moi, j’examinai, étudiai et cherchai, comme s’il y avait quelque chose à lire, et je m’élançai vers les combinaisons toujours nouvelles que notre voiture minuscule extrayait, bruyamment, du sein des montagnes. Mais rien. Rien. Un oiseau apparut, très haut dans le ciel, immobile – un vautour, un aigle, un épervier ? Non, ce n’était pas un moineau, mais par le fait que ce n’était pas un moineau, c’était un non-moineau et, non-moineau, il avait un peu de moineau en lui…
Dieu ! Comme j’étais comblé par la vue de cet oiseau solitaire, planant au-dessus de tout, suprême ! Point supérieur, point royal. Était-ce possible ? J’étais donc si fatigué par le désordre, là-bas dans la maison, par cette mêlée, par ce chaos de bouches, de pendaisons, chat, théière, Lucien, bout de bois, gouttière, Léon, coups de marteau, coups aux portes, main, épingles, Léna, timon, Fuchs et ses yeux, etc., etc., et ainsi de suite, comme dans le brouillard, comme dans une corne d’abondance, la confusion… Ici, au contraire, un royal oiseau – hosannah ! – par quel miracle ce point si lointain s’était-il imposé comme un coup de canon, terrassant la confusion et le trouble ? Je regardai Léna. Elle avait les yeux fixés sur l’oiseau.
Qui décrivit un arc et s’effaça, nous laissant replonger dans le vacarme furieux des montagnes, derrière lesquelles il y avait d’autres montagnes, chacune composée de lieux divers où les cailloux abondaient (combien de cailloux ?) et ainsi ce qui se trouvait « derrière » se pressait au premier rang de cette armée à l’assaut, dans un calme étrange, dû à l’immobilité d’un mouvement universel. Oh, Loulou, regarde, cette pierre ! Oh, Louloute, regarde, c’est tout à fait un nez ! Loulou, regarde, et ce vieux avec sa pipe ! Regarde à gauche, tu vois, il donne un coup de pied avec son gros soulier ! Un coup de pied à qui, où, c’est une cheminée ! – Un nouveau tournant qui rétrécit, un balcon qui s’avance, encore un triangle – et un arbre, qui se fige aussitôt, accroché quelque part, entre beaucoup d’autres – il s’est figé, dissous, il a disparu. Un prêtre.
En soutane. Assis sur une pierre, au bord de la route. Un prêtre en soutane, assis sur une pierre, en montagne ? Cela me rappela la théière, ce prêtre était comme la théière de là-bas. Cette soutane aussi était en surplus.
Nous arrêtons.
— Monsieur le Curé, nous vous prenons ?
Joufflu, jeune, il avait un nez de canard, sa face ronde de paysan émergeait d’un col dur d’ecclésiastique, il baissa les yeux.
— Dieu vous le rende ! dit-il.
Mais il ne bougeait pas. Ses cheveux étaient collés par la sueur. Quand Lucien demanda où nous devions le déposer, il fit comme s’il n’avait pas entendu et grimpa dans la voiture en marmonnant un remerciement. Les chevaux au trot, on reprend, on roule.
— J’étais dans les montagnes… Je me suis un peu écarté de mon chemin…
— Vous êtes fatigué.
— Oui, j’habite Zakopane.
Il avait une soutane salie dans le bas, des souliers fatigués, des yeux un peu rouges : avait-il passé la nuit en montagne ? Il expliqua lentement qu’il était parti pour une excursion, qu’il s’était égaré… Une excursion en soutane ? S’égarer dans un pays traversé par une vallée ? – Quand était-il parti ? Eh bien, la veille, dans l’après-midi. Une excursion dans l’après-midi ? Sans trop poser de questions, nous lui donnâmes de nos provisions, il mangea avec gêne, puis resta comme il était, embarrassé, et la voiture le secouait, le soleil grillait, nous n’étions plus à l’ombre, nous avions envie de boire, mais non de sortir les bouteilles, il fallait seulement rouler, rouler. Les ombres des rocs en surplomb tombaient à la verticale et on entendit un bruit de cascade. Nous roulions. Pour moi, je n’avais pas remarqué jusque-là ce fait pourtant remarquable que, depuis des siècles, un certain pourcentage de gens se trouve distingué par une soutane et affecté au service de Dieu : une catégorie de spécialistes du divin, de fonctionnaires célestes, d’employés spirituels. Ici, pourtant, en montagne, cet inconnu en noir mêlé à notre voyage était déplacé dans le chaos de cette région… il était en surplus… il bousculait, il encombrait… presque comme la théière ?
Cela me déplut. Curieux, lorsque cet aigle, ou cet épervier, s’était élevé au plus haut, j’avais repris courage, et cela peut-être (pensai-je) parce que, en tant qu’oiseau, il se rapportait au moineau, mais aussi, et peut-être davantage, parce qu’il était resté suspendu dans les airs en associant ainsi moineau et pendaison et en permettant d’associer, dans cette idée de pendaison, le chat pendu et le moineau pendu, oui, oui (je le voyais de plus en plus nettement), il conférait même à cette idée de pendaison un caractère primordial, suspendu au-dessus de toute chose, royal… et si je parviens (pensais-je toujours) à déchiffrer l’idée, à découvrir la trame fondamentale, à concevoir ou tout au moins à pressentir vers quoi cela mène, ne serait-ce que dans le seul secteur du moineau, du bout de bois, du chat, alors il me sera plus facile de me débrouiller avec la bouche et avec tout ce qui tourne autour d’elle. En effet (j’essayais de résoudre la charade) il ne fait pas de doute (et le problème était douloureux) que le secret de la liaison buccale, c’est moi-même : c’est en moi qu’elle s’est accomplie ; c’est moi, et personne d’autre, qui ai créé cette liaison – mais (attention !) en pendant le chat je me suis associé (peut-être ? jusqu’à un certain point ?) à ce groupe du moineau et du bout de bois, j’appartiens donc aux deux groupes ; n’en découle-t-il pas que la liaison de Léna et de Catherette avec le moineau et le bout de bois ne peut s’accomplir que par mon intermédiaire ? En pendant le chat, n’ai-je pas réellement construit un pont reliant le tout… en un sens ?
Oh, ce n’était pas clair, mais quelque chose commençait à se former, l’embryon d’un tout s’était créé et voilà qu’un oiseau immense planait au-dessus de moi, suspendu. Mais nom de nom, pourquoi ce prêtre vient-il parader ici, lui qui vient du dehors, d’une autre farine, inattendu, superflu, stupide ?
Comme cette théière là-bas ! Et mon irritation n’était pas moindre qu’alors, quand elle m’avait jeté sur le chat… (oui, je n’étais pas tellement sûr de ne pas m’être jeté sur le chat à cause de la théière, parce que la goutte d’eau faisait déborder le vase, et peut-être pour obliger, par cet acte, la réalité à se manifester, tout comme nous lançons n’importe quoi dans un buisson si quelque chose paraît y bouger)… oui, oui, l’étranglement du chat était une réponse furieuse à la provocation que constituait pour moi l’absurdité de la théière…
Mais dans ces conditions, attention, curé ! qui pourrait parier que je ne vais pas te lancer quelque chose et te faire… quelque chose… quelque chose…
Il était assis sans se douter de ma colère, nous roulions toujours, montagnes et montagnes, trot des chevaux, chaleur… Un détail me sauta aux yeux : il remuait les doigts…
Il écartait machinalement les doigts épais de ses deux mains et il les entremêlait. Ce travail d’insecte sur des doigts, vers le bas, entre ses genoux, était désagréable, obstiné.
Conversation.
— C’est la première fois que vous venez dans la Koscieliska ?
Louloute répond d’une voix de pensionnaire confuse :
— Oui, Monsieur l’abbé, nous sommes en voyage de noces, nous nous sommes mariés le mois dernier.
Loulou reprend aussitôt, avec une mine tout aussi confuse et ravie :
— Nous sommes un tout jeune couple !
Le prêtre toussa, embarrassé. Alors Louloute, toujours comme une pensionnaire, et comme si elle dénonçait une petite camarade :
— Et eux (elle tendit un doigt menu vers Léna et Lucien), eux aussi, Monsieur l’abbé !
— Il n’y a pas longtemps qu’ils ont la permission de… ! s’écria Loulou.
Lucien fit « Hummmmm ! » d’une voix profonde de basse. Petit sourire de Léna, silence du prêtre, ah ces Loulous, quel ton ils avaient inventé à l’égard de cet ecclésiastique !… qui continuait à tripoter nerveusement ses gros doigts, c’était misérable, maladroit, rustique, et il me parut qu’il avait peut-être une petite chose sur la conscience : que faisait-il avec ses gros doigts ? Et… et… ah… ah… ces doigts remuant entre ses genoux… et les miens… et ceux de Léna… sur la nappe. La fourchette. La cuiller.
… Loulou, lâche-moi, qu’est-ce qu’il va penser, Monsieur le chanoine ! Louloute, que dis-tu, mais il ne pensera pas à mal, Monsieur le chanoine ! Loulou, oh, si tu savais comme ta joue remue ! Et soudain, nous changeons de cap. Nous coupons la vallée, et par un chemin malaisé, mal tracé, nous montons sur les flancs de la montagne ! Nous étions dans un défilé qui se resserrait, derrière lui s’ouvrit un ravin détourné, oblique, et nous roulâmes au milieu de nouveaux sommets et de nouvelles pentes, désormais complètement coupés… et cela aussi était oblique… et avec de nouveaux arbres, herbes, rochers, analogues et cependant tout à fait autres, et toujours marqués par cette obliquité, par ce virage qui nous avait écartés de la grand-route. – Oui, oui, pensais-je, il a dû fabriquer quelque chose, il a quelque chose sur la conscience.
Quoi ? Un péché. Quel genre de péché ? Un étranglement de chat. Sottise, quel péché y a-t-il à estourbir un chat ?… Mais cet homme en soutane issu du confessionnal, de l’église, de la prière, surgit sur la route, monte dans votre charrette et aussitôt, naturellement : péché conscience crime remords tra-la-la tra-la-la (c’est comme tri-li-li…). Il surgit dans votre charrette et voilà le péché.
Le péché, c’est-à-dire que ce collègue, ce collègue prêtre, remue ses gros doigts en ayant quelque chose sur la conscience. Comme moi ! Collègue fraternel, s’il se remue et remue ses doigts, ces doigts ont peut-être étranglé ? Arrivent des entassements, des éboulements tout à fait nouveaux, un nouveau bouillonnement d’un vert et d’un silence merveilleux, mélèze sombre, pin sombre, bleu rêve. Léna est devant moi, avec ses mains, et tout cet ensemble de mains – les miennes, celles de Léna, celles de Lucien – avait été aiguillonné par les mains de ce prêtre aux doigts épais, que je ne pouvais pas suivre avec assez d’attention à cause du voyage, des montagnes, de l’oblique ; Dieu tout-puissant, Dieu de miséricorde, pourquoi ne peut-on rien suivre avec attention ? Le monde est cent millions de fois trop riche et que puis-je faire avec ma distraction, hé, la danse des montagnards, Louloute, laisse-le en paix, Loulou, lâche-moi, Louloute, ale, j’ai la jambe engourdie, nous roulons, en avant ; bon, une chose est claire, cet oiseau était suspendu trop haut et c’est très bien que le collègue prêtre farfouille par en bas, nous roulons, nous roulons, mouvement monotone, fleuve immense, ça avance, ça traverse, trot, roulement, chaleur, sueur, nous arrivons.
Deux heures de l’après-midi. Un endroit plus ouvert, une sorte de vallon, des prés, des sapins et des pins, plusieurs rochers dans la prairie, la maison. En bois, avec une véranda. À l’ombre, derrière la maison, la voiture dans laquelle sont venus les Wojtys et Fuchs avec l’autre couple de jeunes mariés. Ils apparaissent sur le seuil, brouhaha, salutations, nous mettons pied à terre, oui, le voyage s’est bien passé, vous êtes arrivés depuis longtemps ? tout de suite, ici le sac, ce sera vite fait, Léon, prends les bouteilles…
Mais ils venaient d’une autre planète. Et nous aussi. Notre présence ici était une présence « ailleurs »… et cette maison était simplement une autre maison… une autre maison que celle de là-bas...." (Éditions Denoël, Georges Sédir, 1966, pour la traduction française)
Le style de "Cosmos" est particulièrement remarquable : nerveux, précis, drôle, anxieux, parfois haletant. Les phrases suivent le mouvement même de l’esprit qui relie, hésite, recommence, bifurque. Le lecteur fait l’expérience directe de l’emballement interprétatif, de la montée obsessionnelle, la confusion entre dehors et dedans, de la création artificielle de cohérences. Peu de romans parviennent à transformer ainsi un processus mental en forme littéraire.
"Cosmos" anticipe bien des questions devenues centrales au XXe et XXIe siècle ...
- Le cerveau est une machine à motifs : nous détectons des formes même là où il n’y en a pas.
- Le langage organise artificiellement le monde: nommer, c’est déjà découper et hiérarchiser.
- Le réel résiste à nos récits : le monde ne promet aucune signification finale.
- L’identité est instable : nos désirs et pensées nous échappent partiellement.
En Pologne, "Cosmos" est souvent tenu pour l’un des sommets de Gombrowicz, notamment par les lecteurs sensibles à sa dimension philosophique. Il apparaît plus sombre et moins immédiatement satirique que "Ferdydurke".
En Occident, le roman a été particulièrement admiré par les critiques, philosophes et écrivains. Il est souvent comparé, pour son climat mental, à Franz Kafka ou à certains textes de Samuel Beckett, tout en restant profondément original.
Aussi "Cosmos" décrit notre époque de manière bien troublante en évoquant la surinterprétation permanente, la recherche de signaux partout, l'obsession des corrélations, les narrations complotistes, la surcharge mentale, le désir de sens dans un monde fragmenté. C'est l’un des grands livres européens sur la fabrication du sens.
"Bakakaï" (1933, Witold Gombrowicz)
Un livre inégal parfois, mais étincelant, "Bakakaï" n’est pas seulement un premier recueil mais on y voit un grand écrivain découvrir déjà ses armes, celles du rire, de la cruauté, de la poésie et du grotesque. Gombrowicz y montre que l’homme est souvent ridicule, mais jamais réductible à son ridicule. C’est un livre de jeunesse - au meilleur sens du terme : audacieux, nerveux, imprévisible, dangereux.
La première édition polonaise de 1933 comprenait 7 nouvelles (Le danseur de maître Kraykowski, Mémoires de Stefan Czarniecki, Meurtre avec préméditation, Le festin chez la comtesse Fritouille, Virginité , Aventures, Événements sur la goélette Banbury ), puis une version augmentée de douze nouvelles a été publiée en 1957 sous le titre "Bakakaï", qui est la base de l'édition française (les 5 nouvelles ajoutées en 1957, Philidor doublé d'enfant, Philibert doublé d'enfant, Dans l'escalier de service, Le rat, Le banquet).
"PRÉAMBULE - Il est clair que si le lecteur est plus sage, le livre se révélera lui aussi plus sage ; plus le lecteur est bête, plus il est stérile, plus le livre sera bête. Il se peut aussi que ce livre en tant que tel soit bête. Pour ce qui est de ma vision du monde, une vision sinistre, érotico-sensuelle et franchement monstrueuse, je le répète encore une fois : il ne faut pas s’en effrayer. Je ne la renie pas, elle constitue ma propriété légitime, mais qui d’entre vous ne connaît les complexes bénins, les révoltes et les troubles de cette période pénible qui est celle de la maturation – l’affectation et la distance « frivole » qui la caractérisent ? J’envie sincèrement les individus qui, dès l’âge de treize ans, atteignent face à toutes les difficultés contemporaines la plénitude de l’harmonie et l’équilibre psychique. Pour ma part, je n’y suis pas parvenu si facilement. Un lecteur bienveillant s’apercevra cependant que la page de titre de la présente œuvre précise : Mémoires du temps de l’immaturité et non pas Journal du temps de l’immaturité. D’où la conclusion que mon âme a depuis longtemps déjà sorti la tête hors de ce marécage pour promener ses regards sur le monde. […]" (WITOLD GOMBROWICZ, Explication sommaire, in Varia II, Christian Bourgois, 1989).
Le désordre intérieur, chez Witold Gombrowicz, n’est jamais une faiblesse à corriger mais une matière vive à transformer.
Dans "Bakakaï", recueil de nouvelles publié initialement en 1933 sous le titre "Mémoires du temps de l’immaturité" (Pamiętnik z okresu dojrzewania), puis remanié et rebaptisé "Bakakaï" après la guerre, Gombrowicz fait éclater pour la première fois l’univers qui deviendra le sien : absurdité sociale, immaturité fondamentale de l’homme, sexualité trouble, humour ravageur, violence des formes imposées et quête paradoxale d’innocence. Ce livre n’est pas encore la pleine architecture de Ferdydurke, mais il en contient déjà les germes les plus explosifs.
"Bakakaï", un titre étrange viendrait du nom d’une rue de Buenos Aires, où l’auteur vécut en exil. Il sonne comme un mot inventé, enfantin, exotique, absurde - ce qui lui convient parfaitement. Ce n’est pas un recueil homogène au sens classique. Les nouvelles varient de ton, de longueur, de registre, mais elles tournent autour de quelques obsessions constantes, l’humiliation sociale, le grotesque du corps, l’adolescence comme crise permanente, la sexualité ambiguë, les faux-semblants bourgeois...
Le premier titre du recueil est révélateur : "temps de l’immaturité". Chez Gombrowicz, l’immaturité n’est pas simplement l’enfance ou le manque d’éducation. Elle désigne l’état réel de l’homme, toujours inachevé, contradictoire, instable, embarrassé dans son propre corps et ses relations. La société exige des êtres mûrs, cohérents, dignes. Mais sous cette façade persistent confusion, désir mal orienté, honte, maladresse, pulsions absurdes ou besoin d’être reconnu. "Bakakaï" explore précisément cet écart entre la forme adulte et le chaos vivant.
Très tôt, Gombrowicz comprend que le corps ridiculise toutes les grandeurs abstraites. Dans ces nouvelles apparaissent déjà les grimaces, les gestes déplacés, les embarras physiques, les regards insistants, la sensualité incontrôlée. Les personnages veulent être nobles, sérieux, respectables ; le corps les trahit sans cesse. Ce procédé annonce la future théorie de la « gueule » et de la « forme » : nous sommes prisonniers d’images sociales que le corps dément continuellement. Et lL’humour est ici méthode de connaissance, il ne sert pas seulement à divertir mais permet de révéler ce que la gravité cache. Chez Gombrowicz, le rire dissout les mensonges culturels.
Parmi les textes souvent remarqués figurent ceux où un personnage se voit piégé par le regard d’autrui, sa propre vanité, des conventions absurdes, un désir honteux, une situation sociale qui dégénère. La "divine Innocence de l’absurde" : ce qui semblait impur devient poésie, ce qui paraissait honteux devient vérité, ce qui semblait chaos devient création.
"LE BANQUET
Le Grand Conseil tenait séance, tenait secrète séance dans l’historique pénombre de la salle aux portraits, dont l’autorité séculaire surpassait, voire écrasait de son poids l’autorité même du Grand Conseil. Muets et sourds, les portraits crépusculaires contemplaient du haut des antiques cimaises les faces hiératiques des dignitaires qui, à leur tour, contemplaient la silhouette vétuste et desséchée du Grand Chancelier et ministre d’État. Parlant net comme à l’accoutumée, le sec et puissant vieillard ne tentait nullement de cacher sa joie profonde, exhortant les ministres et sous-secrétaires d’État présents à célébrer l’instant historique en se levant de leurs sièges. Voici en effet qu’à l’issue de longs et laborieux pourparlers, va se conclure l’union nuptiale du Roi avec l’archiduchesse Christine-Adélaïde, voici Christine-Adélaïde, enfin arrivée à la cour, voici que dès demain soir, au cours d’un banquet de cour, les augustes promis, qui ne se connaissent encore que par le truchement de portraits échangés, seront enfin l’un à l’autre présentés, voici que cette union à tous égards éclatante viendra accroître à l’infini le prestige et la puissance de la Couronne. La Couronne ! La Couronne ! Néanmoins, un lancinant souci, une inquiétude, pis encore, une terreur térébrante ravinait les visages racés, pleins d’usage et raison, des ministres et sous-secrétaires d’État – oui, disons-le, quelque chose d’informulé et de hautement dramatique hantait en secret toutes ces lèvres aussi vétustes que fanées.
Sur motion votée à l’unanimité, le Chancelier ouvrit les débats… et ce fut le silence, un silence muet et sourd qui parut essentiellement donner le ton à la discussion qui suivit. Le ministre de l’Intérieur, le premier, demanda la parole ; dès qu’il l’eut obtenue, il entreprit de se taire et se tut tout le long de son long discours ; puis il se rassit. Ce fut ensuite au ministre de la Cour de prendre la parole ; cependant, dès qu’elle lui fut donnée, il se leva lui aussi de son siège et tut très exactement tout ce qu’il avait à dire, puis il se rassit. Prenant successivement leur tour, l’un puis l’autre des ministres présents demandait la parole, se levait, se taisait, puis se rasseyait, et le silence, l’obstiné silence du Grand Conseil, décuplé encore par le silence intrinsèque des portraits et celui des murs, ne faisait que croître en puissance. Se mouraient les chandelles. Passaient les heures. Imperturbable, le Chancelier présidait au silence.
De ce silence, quelle était la raison ? Nul parmi ces fonctionnaires d’État n’aurait pu, ni même osé, penser une pensée qui, si elle s’imposait avec une force irrésistible, se révélait être ni plus ni moins qu’un crime de lèse-majesté. Et voilà pourquoi ils se taisaient tous. En effet, comment l’avouer, comment dire que le Roi… que le Roi était… Ah ! non, ça, jamais ! Allons, que le Roi était… Tant pis, que le Roi était vénal ! Vénal était le Roi ! Le Roi… oui, se vendait ! Dans l’arrogance et la vilenie de son avarice proprement insatiable, le Roi était vénal, mais alors, d’une vénalité inouïe, telle que l’Histoire n’en avait jamais connu jusque-là. Oui, vénal, cupide, corruptible, voilà ce qu’était le Roi ! À coups d’onces et de livres tournois, le Roi vendait tout simplement sa propre Majesté.
Tout à coup, les deux battants lourdement sculptés de la porte s’ouvrirent avec fracas pour laisser passer la personne du Roi : coiffé du large tricorne d’apparat, l’épée au côté, Gnouillon Ier arborait l’uniforme de général des Gardes du Corps. Les ministres s’inclinèrent profondément devant le monarque qui, ayant jeté son épée sur la table et son postérieur dans un fauteuil, croisa les jambes et fixa l’assemblée d’un œil roublard.
La présence royale changeait ipso facto le Conseil des ministres en Conseil de la Couronne et ledit Conseil entreprit d’écouter la déclaration du Roi. Or, dans sa déclaration, le souverain donna d’abord libre cours à la joie de voir aboutir ses noces avec la jeune archiduchesse et tint à exprimer à tous sa confiance inébranlable, fortifiée par l’espérance où il était que son auguste personne gagnerait l’amour d’une fille impériale ; il ne laissait pas pour autant de mettre en relief le fardeau des responsabilités qui écrasait ses épaules… À ces mots, il passa dans la voix du Roi quelque chose de tellement cupide que le Conseil de la Couronne frissonna de dégoût au milieu de l’absolu silence.
— Nous ne saurions, messieurs, indiquait le Roi, vous cacher que, pour nous, participer au banquet de demain ne sera pas une petite affaire… Eh oui, il nous faudra, quant à nous, faire un effort sérieux pour que Son Altesse l’archiduchesse reçoive la meilleure impression… Néanmoins, et pour le bien de la Couronne, nous sommes prêts à tout, surtout si… si… hum, hum…
Les doigts du souverain tambourinaient de façon significative, tandis que sa déclaration prenait un tour de plus en plus confidentiel. Il n’y avait plus place pour l’ombre d’un doute. Il s’agissait ni plus ni moins d’un pot-de-vin… oui, d’un pot-de-vin que ce prince, vénal s’il en fut, exigeait en échange de sa participation au banquet ! Et voilà que, de but en blanc, le Roi commença à se plaindre : les temps, vous comprenez, sont difficiles… on ne sait vraiment plus comment joindre les deux bouts… Puis il pouffa de rire… pouffa encore, lança un clin d’œil de connivence au Chancelier, lança une autre œillade et repouffa… enfin, toujours pouffant, du doigt il piqua le vieillard sous les côtes. Dans le silence le plus profond, qui paraissait absolument figé, le Chancelier regardait son souverain s’esclaffer, cligner de l’œil et piquer son monde du doigt, et le silence du vieillard ne cessait de se gonfler du silence des portraits et du silence des murs. Le pouffement royal expira… Alors, le vieillard de fer fit au Roi un salut, les têtes des ministres aussitôt s’inclinèrent, et les genoux des sous-secrétaires d’État fléchirent. Terrible se révélait la puissance de ce salut, adressé sans préavis au Roi, dans une salle écartée du palais, par tout le Conseil. Ah ! le salut frappait ce prince en pleine poitrine, lui figeait raide bras et jambes, le rendait à sa royauté au point que le pauvre Gnouillon gémit atrocement entre ces murs et une dernière fois tenta de s’esclaffer, mais le rire expira sur ses lèvres… Au milieu d’un silence sans appel, le Roi se prit à avoir peur… et comme cette peur ne le quittait pas, il finit par esquisser une retraite, oui, une retraite, devant le Conseil, devant les sous-secrétaires, devant soi-même, jusqu’à ce que le dos royal, drapé dans son uniforme de parade, disparût dans les ténèbres du corridor.
Alors un grand cri, cri aussi atroce que cupide : – Ça, vous me le paierez, vous me paierez ça ! arriva jusqu’aux oreilles des ministres.
Sitôt le Roi sorti, le Chancelier rouvrit incontinent les débats et le silence fut à nouveau le lot du Grand Conseil. Le Chancelier, inflexible, présidait au silence. Se levaient et s’asseyaient les ministres. Passaient les heures. Que faire ? Comment empêcher le Roi, mis en fureur de s’être vu refuser son pot-de-vin, de provoquer un scandale en plein banquet ? Comment défendre le Roi contre Gnouillon ? Quelle impression enfin – à supposer même que par miracle on arrivât à éviter le scandale – allait faire ce pauvre Roi, honteux et portant sa honte, sur une archiduchesse étrangère, fille d’empereur ? Telle était la question dont le Conseil ne voulait simplement rien savoir, oui, la question qu’il rejetait en de silencieuses convulsions, entre ces murs augustes. Les ministres se levaient, puis s’asseyaient… Cependant, lorsque, à quatre heures du matin, le Conseil, unanime, offrit sa démission, le vieux timonier de la nef de l’État la refusa, prononçant en revanche ces paroles mémorables :
— Ce qu’il nous faut, messieurs, c’est contraindre le Roi au Roi, emprisonner le Roi dans le Roi, enclore le Roi dans le Roi…
Or donc, terroriser le Roi, porter jusqu’aux dernières extrémités la pression de la splendeur et de l’Histoire, jusqu’au sommet l’éclat et le cérémonial consacrés par les siècles, tel était, en effet, le seul moyen de sauver la cour du scandale. C’est dans cet esprit que le Chancelier donna des ordres, prit des mesures et voilà pourquoi le banquet, qui eut lieu le lendemain dans la galerie des Glaces, miroita de toutes les splendeurs imaginables, roula et scintilla d’éclat en éclat, de gloire en gloire, éveillant comme les battements d’une cloche les sphères sublimes, quasi célestes, de la magnificence.
Introduite dans la galerie des Glaces par le Grand Maître des cérémonies et Maréchal de la Cour, l’archiduchesse Christine-Adélaïde plissa ses paupières frappées par l’auguste et séculaire éclat de l’archibanquet. Forts de leur discrète puissance, lourds de siècles d’Histoire, les grands noms de ce pays se fondaient dans le nimbe du haut clergé, le clergé à son tour, pris d’ivresse, basculait dans la candeur des vénérables décolletés, qui allaient eux-mêmes glisser et s’évanouir dans les épaulettes des généraux et les écharpes des ambassadeurs, tandis que les longs miroirs ne pouvaient que répéter à l’infini cette splendeur et que le murmure des conversations baignait dans les plus capiteux parfums… Dès que le roi Gnouillon Ier, clignant ses yeux aveuglés par les étoiles de mille lustres, fit son entrée dans la salle, il fut salué par l’acclamation de bienvenue, saisi dans ses tenailles… en même temps, la profonde prosternation de l’assistance l’empêchait de se soustraire à cette clameur et la haie de courtisans aussitôt formée l’obligeait à diriger ses pas vers l’archiduchesse… qui, déchirant en lambeaux les dentelles de sa robe de bal, n’en croyait pas ses yeux. Était-ce le Roi – son roi et futur époux – cet individu vulgaire à la tête de camelot, au regard de vendeur ambulant, voire de maître chanteur à la sauvette ? Mais, ô prodige, cet épicier misérable était-il le Roi glorieux qui approchait justement de sa personne à travers une longue haie de courbettes ? Quand le Roi lui prit la main, elle frissonna de dégoût, mais au même instant le tonnerre des canons et le carillon des cloches battant à toute volée arrachèrent à sa gorge un soupir noyé de ravissement. Le Chancelier lui-même laissa échapper un soupir de soulagement, aussitôt multiplié au centuple par le soupir unanime du Conseil.
Reposant son auguste main, métaphysique et sacrée, sur le pommeau de Pépée royale, le Roi tendit son autre main, toute-puissante et sanctifiante, à l’archiduchesse Christine-Adélaïde et la conduisit à la table du banquet. À sa suite, et faisant traîner leurs semelles, les invités, brillant de tout l’éclat de leurs décorations et de leurs épaulettes, conduisirent leurs cavalières à table..."
"Le banquet" (Bankiet)
« Il nous faut, Messieurs, contraindre le roi au roi, emprisonner le roi dans le roi, il nous faut enfermer le roi dans le roi... »
Écrit en 1946, à la même époque que "Le Mariage", en Argentine, "Le Banquet" fut publié pour la première fois en avril 1953 dans Wiadomości, le journal de l’immigration polonaise à Londres. Witold Gombrowicz a rajouté ce conte à son recueil "Bakakaï" lors de sa publication à Cracovie en 1957. Reprenant une scène typique de conte de fées : un banquet somptueux à l’occasion du mariage du roi Gnouillon avec l’archiduchesse, Witold Gombrowicz fait éclater les lois du genre, en faisant déraper le récit de son niveau stéréotypé dans une grotesque débandade. Au lieu d’illustrer une morale exemplaire, le récit raconte comment un prince laid et cupide, démasque l’hypocrisie de sa cour entraînant à sa suite ses courtisans qui souhaitaient cacher les vices royaux et l’enfermer dans son rang social. Encore une fois, Witold Gombrowicz prend à rebrousse-poil un lieu commun et une Forme idéalisée : le caché et le honteux finissent toujours par dynamiter l’ordre convenu et le carcan des règles sociales.
La scène de banquet à la cour royale se retrouve aussi dans le théâtre de Witold Gombrowicz ..
"Yvonne, princesse de Bourgogne", "Le Mariage" et "Opérette", où le féerique est cassé par un détournement ironique. Le banquet est un exercice de style où Witold Gombrowicz démonte le rouage classique du récit au profit d’une construction neuve, entre grimace et d’ironie....
"... Mais qu’est-ce à dire ? Quel est ce tintement ténu, léger, à peine perceptible et pourtant perfide qui arrive aux oreilles du Chancelier en même temps qu’à celles de ses ministres ? Leur ouïe les tromperait-elle ? ou bien entendent-ils réellement ce son menu, cet infime tintement comme si quelqu’un, à part soi… oui, à part soi, s’amusait à faire sonner des sous… à faire tinter dans sa poche quelque petite monnaie de cuivre ? Que se passait-il donc ? D’un regard sévère et glacial, l’historique vieillard parcourut toute l’assistance pour s’arrêter sur la personne d’un des ambassadeurs. Pas un muscle ne tressaillit sur le visage plénipotentiaire de la puissance ennemie qui, un soupçon d’ironie sur ses lèvres minces, donnait le bras à la princesse Trébizonde, fille puînée du marquis de Frioul… Mais voici que le même et perfide tintement, léger, sournois et pourtant gros de périls, se fit derechef entendre… et voilà que le pressentiment d’une ignominieuse trahison, le fumet de quelque cabale clandestine transpercèrent l’âme dramatique et historique du Grand Chancelier. Y aurait-il eu complot ? Y aurait-il eu trahison ?
Une nouvelle sonnerie de fanfares annonça le début du festin. Obéissant à cet ordre impérieux, Gnouillon Ier plaça son gros derrière de rustre au bord du tabouret royal, et, à peine fut-il assis que l’assemblée entière s’assit mêmement. Tour à tour s’assirent les ministres, les généraux, le haut clergé et la cour. Le Roi approcha sa main royale de la fourchette, saisit la fourchette, à sa bouche porta le premier un morceau de rôti et, à l’instant même, les ministres, le haut clergé, les généraux et la cour portèrent également à la bouche leur premier morceau, cependant que le jeu des miroirs répétait ce geste à l’infini. Saisi de peur, Gnouillon s’arrêta de manger – aussitôt l’assemblée entière de même s’arrêta, et voici que l’acte de non manger se révélait plus puissant que l’acte de manger… Soucieux d’interrompre le non-manger, Gnouillon porta alors son hanap à ses lèvres, en sorte qu’aussitôt chacun leva son hanap jusqu’à ses lèvres en un toast tonitruant qui, mille fois répété, éclata et plana dans les airs au point que Gnouillon s’empressa de poser sa coupe.
Tous, aussitôt, s’empressèrent de poser leur coupe. De nouveau, le Roi colla ses lèvres à son verre et un autre toast éclata. Derechef, Gnouillon posa sa coupe, puis, voyant que tous reposaient en même temps les leurs, il reprit la sienne, et une fois de plus, l’assistance, en levant dans le fracas des fanfares sa coupe aux lèvres, porta sous l’éclat des grands lustres et dans l’étincelante réflexion des glaces crépusculaires la royale gorgée jusqu’aux nues. Saisi de panique, le Roi but une autre gorgée.
Une fois encore, le son perfide – un tintement bas, à peine audible, caractéristique de la menue monnaie remuée dans une poche – parvint aux oreilles du Chancelier et du Conseil tout entier. Une fois encore, l’auguste vieillard planta un regard attentif et mort dans le visage conventionnel du diplomate ennemi, et une fois de plus, plus distinct cette fois, le sournois tintement retentit. De toute évidence, quelqu’un qui tenait à compromettre le Roi et son banquet était en train d’éprouver, par cette ruse, la maladive avidité du souverain. Une fois encore, le son perfide retentit, tellement distinct que Gnouillon l’entendit, et l’on vit la vipère de la cupidité ramper sur sa face vulgaire de camelot de marché aux puces.
Ô honte ignominieuse ! horreur inavouable ! Le cœur du Roi était si endurci dans sa bassesse, si trivial dans sa mesquinerie qu’il ne convoitait point de gains importants – que non ! ce n’était jamais que pour de misérables petites sommes en liquide qu’il était prêt à rouler jusques au fond des enfers. Monstrueux phénomène : les pots-de-vin ne tenaient pas le Roi moitié autant que ne le faisait le plus simple pourboire ; oui, les pourboires étaient pour lui ce que les saucisses sont pour les chiens ! La salle entière se figea dans une muette attente. Ayant perçu le son bien connu, si doux à ses oreilles, le roi Gnouillon reposa sa coupe et, oubliant dans sa bêtise infinie la création entière, il se pourlécha les lèvres subrepticement, c’est du moins ce qu’il croyait. Le pourléchage royal éclata telle une bombe face au banquet qui devint écarlate de honte.
L’archiduchesse Christine-Adélaïde ne put étouffer un cri de dégoût. Les yeux des ministres, de la cour, des généraux et du haut clergé se tournèrent d’un bloc vers la personne du vieil homme qui, dans ses mains usées, maintenait depuis tant de lustres le timon de l’État. Que faire ? Comment réagir ?
Sur les lèvres pâlies de l’homme historique, l’on vit alors lentement glisser une sinueuse et mince langue de vieillard. Le Chancelier venait de se pourlécher ! Il venait de se pourlécher, le Chancelier de l’État ! Une minute encore le Conseil balança, oscilla, luttant contre sa propre stupéfaction. Puis les langues des ministres se décidèrent à glisser hors des lèvres, imitées par les langues des évêques, les langues des comtesses et des marquises… et d’un bout à l’autre de l’immense table du banquet, tous finirent par se pourlécher, sous le mystérieux scintillement des lustres, tandis que le jeu des miroirs répétaient ce geste à l’infini, le baignant dans ses glaciales perspectives.
Alors le Roi, furieux et voyant qu’il ne pouvait plus rien se permettre puisqu’on singeait le moindre de ses gestes, se leva et repoussa la table avec violence. Mais déjà se levait le Chancelier, et à l’instar du Chancelier l’assemblée entière se leva de table..."
"Bakakaï" marque une rupture importante dans la prose polonaise de l’entre-deux-guerres.
Face aux modèles psychologiques, réalistes ou patriotiques dominants, Gombrowicz introduit l’anti-solennité, la déformation grotesque, le jeu avec les conventions narratives, une une modernité ironique radicale. Il ouvre une voie singulière entre modernisme européen et satire spécifiquement polonaise. En Polagne, ces premières nouvelles ont choqué autant qu’intrigué. On y voyait un jeune auteur insolent, difficile à classer, irrespectueux des valeurs littéraires établies. Plus tard, le recueil a été relu comme la matrice de toute l’œuvre future. En Occident, "Bakakaï" reste moins célèbre que "Ferdydurke" ou "Cosmos", mais il est très apprécié des lecteurs qui veulent découvrir une liberté imaginative rare en pleine naissance ...
"Les envoûtés" (1938, Witold Gombrowicz)
Sommes-nous possédés par les autres, ou par ce qu’ils réveillent en nous ? Roman étrange, séduisant, parfois inégal mais souvent brillant, il mérite d’être lu non comme curiosité secondaire, mais comme variation originale sur les grands thèmes gombrowicziens.
Le mystère, chez Witold Gombrowicz, n’est jamais seulement affaire de fantômes ou de secrets extérieurs. Il surgit surtout des zones obscures de la conscience : désir refoulé, dédoublement, honte, fascination, peur de soi-même. Dans "Les Envoûtés" (Opętani en polonais), Gombrowicz s’empare des codes du roman gothique et du feuilleton populaire pour les transformer en laboratoire psychologique. Longtemps considéré comme une œuvre mineure ou marginale, ce livre apparaît aujourd’hui comme une pièce singulière et passionnante de son parcours.
Le roman est rédigé en 1938 et publié en feuilleton durant l’été 1939 dans deux quotidiens polonais, quelques semaines avant l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. La guerre interrompt brutalement sa circulation. Les derniers chapitres, longtemps considérés comme perdus, furent retrouvés en 1986, permettant de restituer l’ensemble et d’éclairer enfin son dénouement. Cette redécouverte a profondément modifié le regard porté sur l’œuvre.
"— Vous ne savez peut-être pas lire, jeune homme ? Ignorez-vous qu’il est interdit de se pencher au-dehors ? fit un voyageur blafard, en rajustant son pince-nez.
Le train venait de quitter Lublin.
— Quelle est la prochaine gare, monsieur ? demanda le jeune homme en se retournant.
— Je croyais vous avoir posé une question, s’offusqua le tatillon personnage aux yeux de carpe, le cheveu raide et le ventre barré d’une chaîne en or. Vous ne pensez pas que la première des choses serait de me répondre et me dire si oui ou non vous savez qu’il est interdit de se pencher par la fenêtre d’un train en marche ?
— Oh, pardon, laissa tomber distraitement le jeune homme.
Cette insouciance, cette désinvolture piquèrent au vif les yeux de carpe. Le conseiller Szymczyk, qui n’adorait rien tant que chapitrer, rappeler à l’ordre, ne pouvait supporter qu’on prît ses observations à la légère. Il toisa sa victime sans aménité.
C’était un garçon d’une vingtaine d’années, blond et bien découplé. Malgré la fraîcheur des soirées de fin d’été, il portait une chemisette bleue légère, un pantalon gris, et il était pieds nus dans ses chaussures de tennis.
« Qui peut-il bien être ? songeait le conseiller. À en juger par les raquettes, ce serait le fils de quelque hobereau des environs. Mais ces grosses mains aux ongles douteux ! Et ces cheveux peu soignés, cette voix plutôt vulgaire… Un prolétaire, alors ? Non, il n’aurait pas ces yeux, ni ces oreilles. La bouche et le menton sont bien communs pourtant ! Il y a quelque chose de suspect dans ce mélange ! »
Les autres voyageurs devaient être du même avis. Eux aussi dévisageaient furtivement le garçon qui restait adossé à la cloison. Finalement la curiosité du conseiller Szymczyk l’emporta. Il renonça momentanément à réclamer toute l’attention que méritaient ses remarques faites par une personne autorisée, pour procéder à l’identification de l’inconnu. Il se retrouvait ainsi dans son élément, car même en congé, il restait au fond de l’âme un fonctionnaire habitué à remplir des formulaires.
— Que faites-vous dans la vie ?
— Moniteur de tennis.
— Âge ?
— Vingt.
— Vingt ? Quoi, vingt ? Vingt ans ? Veuillez être clair ! s’impatienta-t-il.
— Vingt ans.
— Et où allez-vous ? poursuivit le conseiller soupçonneux.
Le personnage lui plaisait de moins en moins. Il se défiait de ceux qui répondent avec promptitude et docilité. Une longue expérience bureaucratique lui avait appris que ces individus n’avaient pas la conscience tranquille ou ne l’auraient bientôt plus.
— Je ne vais pas très loin, dans un domaine des environs où j’ai été engagé comme entraîneur, répondit le garçon.
— Mais alors, s’exclama le conseiller, vous allez à Połyka sans doute, chez les Ochołowski ? Oui, bien sûr. Je l’ai tout de suite pensé ; Mlle Ochołowska est à ce qu’on dit une de nos meilleures raquettes. Et vous comptez séjourner longtemps là-bas ?
— Non. Enfin… Je n’en sais rien. Ça dépendra. Je dois veiller au matériel, remettre le court en état et entraîner cette demoiselle qui semble se trouver sans partenaire.
— Je me rends moi aussi chez les Ochołowski, jugea bon de placer le conseiller.
Et, la main tendue, il laissa tomber :
— Szymczyk.
— Walczak, répondit le moniteur en s’inclinant.
Au même instant, un petit vieux encore vert qui, depuis le début, suivait attentivement la conversation, s’approcha d’eux.
— Ai-je bien entendu ? Ces messieurs se rendent à Połyka ? Quelle heureuse coïncidence ! J’y vais moi aussi.
Et, s’adressant au conseiller :
— Permettez-moi de me présenter : Skoliński, Czesław Skoliński, professeur, ou plus exactement historien d’art. Vous descendez probablement à la pension de famille ? Vous ne sauriez mieux trouver. Le manoir de Połyka est un vrai petit paradis. J’avoue me réjouir parfois du déclin de notre noblesse qui se voit obligée de transformer ses manoirs en pensions. Rien ne vaut le repos à la campagne. J’ai déjà passé quinze jours là-bas et j’y retourne après un saut à Varsovie. Quel pays ravissant ! À propos, s’écria-t-il en se tournant vers le jeune homme, votre future partenaire est dans le même train que nous. Permettez : Skoliński, professeur, ou plus exactement historien. Je vous aurais bien présenté à Mlle Ochołowska, mais je crains d’être indiscret, car elle voyage avec son fiancé… ou plutôt son fiancé accompagne le prince Holszański – vous savez, ce prince de Mysłocz près de Połyka. Bref, M. Cholawicki, le fiancé de Maja Ochołowska, voyage dans le compartiment du prince, tandis qu’elle, la pauvrette, se trouve dans le compartiment voisin. Le prince est un peu… vous voyez ce que je veux dire (il se frappa le front), et son secrétaire ne peut pas le quitter d’une semelle. Quoi qu’il en soit, mieux vaut ne pas déranger le jeune couple.
Le train traversait dans un balancement monotone une campagne triste, verte et plate qu’éclairaient les derniers rayons du soleil. De plus en plus souvent des forêts ondulaient au loin et de jeunes plants de pins surgissaient aux fenêtres. Les deux messieurs avaient engagé une discussion, tandis que Walczak, entraîneur du club « L’Équipe » à Lublin, regardait défiler le paysage en sifflotant.
Il s’ennuyait, ce qui lui arrivait souvent d’ailleurs et parfois même à mourir. Aussi décida-t-il d’aller faire un tour dans le couloir.
Il passa dans le wagon de première qui était presque vide. Toutefois un compartiment attira son attention ..." (Éditions Stock, 1977, 1996 pour la traduction française - Éditions Gallimard)
À première vue, "Les Envoûtés" ressemble à un roman de divertissement (on y trouve un château ou demeure inquiétante, des secrets de famille, des passions contrariées, des personnages ambigus, d'étranges incidents). Gombrowicz joue volontairement avec les recettes du roman noir, du mélodrame et du feuilleton sentimental. Il s’adresse au grand public, mais en glissant sous cette surface accessible ses obsessions les plus personnelles.
Gombrowicz n’avait jamais revendiqué la paternité de ce roman-feuilleton, soit à cause des circonstances de son exil (œuvre interdite en Pologne), soit pour des raisons intellectuelles, parce qu’« il en avait un peu honte et qu’il avait accepté de l’écrire parce que les honoraires étaient élevés » (Jerzy Gombrowicz, L’Herne). Mais, à la fin de sa vie, il en parlait à ses amis, pour finalement le revendiquer (sans l’avoir jamais relu) dans sa biographie dictée quelques jours avant sa mort, en juillet 1969, et destinée au Cahier Gombrowicz que Dominique de Roux préparait aux éditions de L’Herne.
Sans réduire l’œuvre à un simple résumé, on peut dire qu’elle met en scène plusieurs personnages pris dans un réseau de fascination réciproque, de désir contrarié et de rivalités psychologiques. Des figures aristocratiques, des jeunes gens vulnérables, des êtres manipulateurs ou hantés se croisent dans un univers où chacun semble attiré par ce qui le menace. L’« envoûtement » du titre n’est pas forcément surnaturel mais désigne souvent la puissance qu’un être exerce sur un autre.
Comme dans toute l’œuvre de Gombrowicz, l’identité n’est jamais stable. Les personnages des "Envoûtés" sont traversés par des contradictions : ils désirent ce qu’ils redoutent, ils rejettent ce qui les attire, ils jouent un rôle contre eux-mêmes, ils se regardent agir comme étrangers à eux-mêmes Le roman explore ainsi le dédoublement, c’est-à-dire la coexistence de plusieurs moi incompatibles. Un thème qui annonce certains aspects de "Cosmos", où la conscience se fragmente face au chaos du monde. Les relations affectives y sont rarement simples. Aimer signifie souvent vouloir posséder, humilier l’autre ou dépendre de lui, le transformer ou souffrir de sa liberté. Gombrowicz refuse la sentimentalité classique. Chez lui, le lien amoureux est un champ de forces où se mêlent désir, orgueil, peur et culpabilité. Cette intuition rejoint ce qu’il développera plus tard dans "Pornografia" : les êtres n’aiment pas seulement l’autre, ils veulent produire chez lui une certaine forme.
"... Mais trop d’évidences la contredisaient. Qui donc avait bien pu faire le coup, sinon lui ?
Pourtant, une autre vision de Walczak obsédait Maja – quand elle fermait les yeux elle revoyait son visage sincère et amical et le vol semblait impossible.
N’empêche qu’à Połyka il en avait bien commis un déjà.
Quand elle se rappelait avec quelle vulgarité, quelle grossièreté, il avait dévoré cette salade – et en transpirant de surcroît –, elle se rendait compte que cet individu lui était étranger, appartenait à un autre milieu, dont elle ne pouvait rien savoir de certain et chez qui la pire bassesse était possible.
Une autre vision hantait Maja. Walczak les lèvres bleuies et le visage monstrueusement altéré. Il lui semblait que ce devait être un malade, complètement dégénéré, conviction que contredisait l’indubitable forme physique du garçon, évidente du premier coup d’œil. Elle se perdait dans ces contradictions.
Quand, à la sortie du bal, elle l’avait adjuré d’avouer au moins cette fois, il lui avait donné sa parole qu’il n’avait pas volé. Elle n’avait rien pu en tirer, sauf qu’il ignorait qui avait glissé le portefeuille derrière lui. Mais il disait cela bizarrement. Maja sentait de la méfiance à son endroit.
Pouvait-on vraiment s’en étonner ? Elle-même, dès le premier instant qu’elle l’avait connu, ne s’était-elle pas conduite de manière pour le moins excentrique ?
À vrai dire, elle aussi commençait à se traiter elle-même avec une défiance croissante. Le scandale du bal – la gifle allongée à Szulk, le portefeuille qu’elle avait caché – toute cette série d’actions brutales, grossières, voire malhonnêtes aurait pu perturber une femme cent fois plus sûre d’elle que Maja. En même temps, toutes ces impulsions avaient quelque chose de naïf, d’humiliant et d’infantile à la fois, à la limite de la sottise.
De nouveau Maja ne savait plus où elle en était. Était-elle ingénue et puérile ? Corrompue et cynique ? Grossière et banale ? Qui était-elle, de quoi était-elle capable ? Tout n’était que trouble et obscurité, gratuité pure.
Dans le sombre hall du Bristol quelqu’un lui saisit doucement le bras. Elle se retourna...."
Mais ce qui rend "Les Envoûtés" original, c’est l’usage du genre populaire comme masque. Là où un roman gothique classique promettrait une explication finale claire, Gombrowicz maintient souvent l’ambiguïté : le danger vient-il de l’extérieur ou du psychisme ? la menace est-elle réelle ou projetée ? qui domine qui ? où commence la culpabilité ? Le suspense devient intérieur.
Sous l’intrigue romanesque apparaissent aussi des tensions de classe et de statut, une aristocratie déclinante, le prestige des noms, la fascination sociale, le théâtre des apparences. Comme souvent chez Gombrowicz, les rôles sociaux fabriquent des êtres artificiels. La noblesse, la respectabilité ou la supériorité culturelle deviennent des costumes fragiles.
".. Si elle avait peur, que devait-il en être de lui!
Elle ne le voyait pas. Elle ne pouvait deviner dans quel état il se trouvait en cet instant.
Ils se taisaient.
- C’est là-bas? demanda-t-il subitement. De quel côté ? Là ?
Il lui saisit la main et indiqua une direction.
- Oui.
- Ça bouge ?
- Oui, ça bouge.
Ils demeurèrent silencieux. Et de nouveau, la répulsion, la terreur panique, la frénésie qui envahissaient le silence, et ce mouvement convulsif. Maya pensait que maintenant, lui étant ici, entre eux, maintenant tout allait commencer, qu’il devait se passer quelque chose, qu’il n’y avait plus de remède! Et la présence du garçon dans les ténèbres, au lieu de la réconforter, portait sa terreur à son comble.
N’allait-il pas, d'un moment à l’autre, dans un coup de folie, commettre un acte monstrueux ? Tel était, fallait-il croire, leur destin! Blottie dans son coin, elle n’osait faire un geste. Elle attendait.
Et elle ne pouvait se résoudre à poser des questions, trop sûre de déceler dans la réponse les accents de l’épouvante. Elle-même, alors, n’y tiendrait plus et se jetterait tête la première dans la peur.
Elle était certaine que la terreur l’empêchait de bouger et de parler.
Soudain, elle entendit:
- Eh bien? Il n’y a rien? Et moi qui pensais qu’il se passait réellement quelque chose ici.
Elle lui saisit convulsivement la main.
- Vous ne sentez pas. que ça bouge ? que ça s’agite ?
Il se mit à rire.
- Je ne sens rien du tout! Il vous aura semblé! Qu'est-ce qui devrait bouger ! Si vous voulez, je jette ce torchon par la fenêtre et on n’en parle plus!
Était-il devenu fou ? Avait-il oublié où il se trouvait? Le ton dont il
avait prononcé ces mots parut à Maya incroyable, invraisemblable.
- Doucement! fit-elle.
Mais il se dirigea vers le fond de la pièce.
Le cœur de Maya s'arrêta de battre.
Maintenant! S'il y touchait il devait se passer quelque chose. Il ne fallait pas qu’il y touchât!
Elle avait l'impression de percevoir un craquement, un, gémissement, elle s'attendait à une subite apparition ..."
Écrit juste avant la guerre, le roman occupe une position intéressante entre les débuts de Gombrowicz et ses grandes œuvres de maturité. Mais dans une forme plus narrative, plus continue, parfois plus accessible que "Ferdydurke". En Pologne, "Les Envoûtés" a longtemps occupé une place secondaire, éclipsé par les grands romans philosophiques. Sa publication fragmentaire puis sa reconstruction tardive expliquent en partie cette relative marginalité. En Occident, il reste moins connu que "Cosmos" ou "Pornografia", mais intéresse vivement les lecteurs attirés par les hybridations entre roman noir, psychologie et satire. Un Gombrowicz, plus romanesque, plus joueur, mais non moins profond ...
"Le festin chez la comtesse Fritouille : et autres nouvelles" (Witold Gombrowicz)
Le ridicule social, chez Witold Gombrowicz, n’est jamais un simple sujet de moquerie. Il constitue une voie d’accès privilégiée à la vérité humaine. Là où les individus cherchent à paraître nobles, cultivés, innocents ou raisonnables, Gombrowicz introduit un grain de sable qui révèle la comédie des apparences. Le festin chez la comtesse Fritouille : et autres nouvelles rassemble plusieurs récits brefs où éclatent ses thèmes majeurs : grotesque, hypocrisie mondaine, innocence ambiguë, logique poussée jusqu’à l’absurde, violence cachée sous la politesse.
Ce volume français, publié chez Gallimard en collection Folio économique en 2002 (reprise d’une édition antérieure), permet de découvrir Gombrowicz sous la forme qui lui convient souvent admirablement : la nouvelle incisive.
On connaît surtout l’auteur de "Ferdydurke", "Pornografia" ou "Cosmos". Pourtant, le récit court lui permet une efficacité redoutable. En quelques pages, il sait installer un décor social rassurant, des personnages persuadés de leur normalité, une situation apparemment banale, une logique interne cohérente. Puis il détraque progressivement l’ensemble. Le résultat tient de la fable, du cauchemar comique et de l’expérience philosophique.
"Le festin chez la comtesse Fritouille - Il est malaisé d’établir avec une entière certitude les raisons de mon intimité avec la comtesse Fritouille. En parlant d’intimité, je pense bien entendu aux seules relations très réservées qui peuvent exister entre une personne de la société, racée, aristocratique jusqu’à la moelle des os, et un individu issu d’un milieu dignement et honnêtement bourgeois, mais bourgeois seulement. Un certain goût de sublime, qu’il m’arrive parfois de manifester quand les circonstances le permettent, une vision assez profonde et un certain sens de l’idéalisme, voilà peut-être, si je ne me flatte pas, ce qui m’avait conquis la sympathie de la comtesse, qui ne l’accordait qu’à bon escient. Dès l’enfance, en effet, je me suis senti un roseau pensant et me suis distingué par une attirance pour les choses les plus élevées, et je passe de longues heures à méditer sur des thèmes nobles et beaux.
C’est donc cette curiosité désintéressée, cette noblesse d’esprit, cette attitude romantique, aristocratique, idéaliste, légèrement anachronique à notre époque, qui, à ce que je suppose, m’avaient permis d’accéder aux petits fours de la comtesse et à ses extraordinaires déjeuners du vendredi. La comtesse était une femme supérieure, d’esprit évangélique et en même temps digne de la Renaissance : tout en patronnant des ventes de charité, elle cultivait les muses. On admirait ses nombreuses œuvres charitables, on parlait beaucoup de ses thés de bienfaisance, de ses five-o’clock artistiques où elle jouait le rôle d’une Médicis, et l’on convoitait l’accès du petit salon de son palais, très exclusif, où elle ne recevait qu’un petit groupe d’amis très proches et de toute confiance.
Mais ses repas maigres du vendredi étaient les plus célèbres. Ces déjeuners, elle le disait elle-même, avaient le caractère d’une récréation dans la trame de la philanthropie quotidienne, ils étaient une sorte de fête et d’envol.
— Je veux avoir aussi quelque chose pour moi, me dit-elle avec un sourire mélancolique lorsqu’elle m’invita pour la première fois, voici deux mois. Venez chez moi vendredi, il y aura un peu de chant, un peu de musique, quelques intimes, et vous… Et pourquoi vendredi ? Pour que nul ne soit effleuré par la pensée de cette viande (elle eut un léger frémissement), de cette éternelle viande, de ce sang. Trop d’habitudes carnivores ! Trop de relents carnés ! Vous ne pouvez plus voir le bonheur en dehors d’un bifteck saignant, vous fuyez le jeûne, vous dévoreriez toute la journée ces horribles bouts de viande. Je vous jette le gant, ajouta-t-elle avec un clin d’œil subtil, d’une manière significative et symbolique comme de coutume. Je désire convaincre les gens que l’abstinence n’est pas un régime pénible, mais un festin pour l’esprit.
Quel honneur d’être au nombre des dix, quinze personnes au maximum, invitées aux déjeuners maigres de la comtesse !
La haute société m’a toujours attiré et fasciné. Que dire de celle qui assistait à ces déjeuners du vendredi ! Il semble que la pensée secrète de la comtesse Fritouille était de construire un nouveau rempart de la Sainte-Trinité contre la barbarie contemporaine : ce n’est pas en vain que coulait dans ses veines le sang illustre des Krasinski. Elle paraissait convaincue que l’aristocratie n’est pas seulement appelée à illustrer de sa présence les réceptions et les fêtes, mais qu’elle peut, grâce à sa supériorité native, se suffire à elle-même dans tous les domaines, y compris spirituels et artistiques, et qu’ainsi, pour qu’un salon soit vraiment de niveau très élevé, il lui suffit d’être en tout point aristocratique. C’était une idée archaïque et un peu gratuite, mais en tout cas étonnamment hardie et profonde en son archaïsme respectable, et telle qu’on devait s’attendre à la trouver chez une descendante des anciens hetmans.
Et de fait, lorsque, attablés dans une salle à manger ancienne, loin des cadavres et des meurtres, loin d’un milliard de bœufs égorgés, les représentants des plus vieilles familles ressuscitaient sous la présidence de la comtesse les symposiums platoniciens, on aurait cru que l’esprit de la poésie et de la philosophie s’élevait des cristaux et des fleurs, et que les paroles enchantées s’assemblaient d’elles-mêmes pour former des vers.
Il y avait par exemple un certain prince qui, à la demande de la comtesse, assumait un rôle d’intellectuel et de philosophe, et il le faisait de façon si princière, il exprimait des idées si belles et si nobles que si Platon l’avait entendu, il serait resté, honteux, derrière sa chaise, serviette en main, pour lui changer les assiettes. Il y avait une baronne qui avait entrepris d’orner par son chant la réunion, bien qu’elle n’eût jamais appris à chanter : je doute qu’Ada Sari{1} aurait su, en cette occasion, atteindre à un tel bon ton. La tempérance de ces réunions comportait quelque chose de merveilleux, de merveilleusement végétarien, je dirais même de luxueusement végétarien, et le spectacle d’immenses fortunes penchées modestement sur une portion de choux-raves laissait une impression inoubliable, surtout si l’on considère le caractère terriblement carnivore de l’époque présente.
Même nos dents, nos dents de rongeurs, paraissaient perdre la marque funeste de Caïn… En ce qui concerne la nourriture, la cuisine sans viande de la comtesse était vraiment inégalable : le goût de ses tomates farcies au riz était particulièrement bien lié, et ses omelettes aux asperges étaient fantastiques par leur consistance et leur odeur.
Le vendredi auquel je pense, j’avais été, au bout de deux mois, honoré d’une nouvelle invitation. C’est avec un trac inévitable que j’arrivai, dans un modeste fiacre, devant l’antique fronton du palais situé tout près de Varsovie. Mais, au lieu de la douzaine de personnes que l’on pouvait attendre, je ne trouvai en tout et pour tout que deux convives, et non des plus éminents : une vieille marquise édentée, qui, par nécessité, se nourrissait de légumes tout au long de la semaine, et un certain baron, le baron d’Apfelbaum, d’origine assez douteuse, mais qui rachetait par la famille de sa mère, apparentée aux princes Pstryczynski, et par la quantité de ses millions la qualité de ses ancêtres et la forme déplorable de son nez. Je sentis dès l’abord une sorte de dissonance presque imperceptible… un certain manque d’harmonie… et de surcroît la soupe de courge en croûte, spécialité de la maison, la soupe de courge douce cuite à l’étouffée, qui ouvrait le repas, se révéla, ô surprise ! médiocre, claire comme de l’eau et dépourvue de goût. Cependant, je me gardai de trahir le moindre étonnement ou la moindre déception (de telles manifestations eussent été possibles ailleurs, mais non pas chez la comtesse Fritouille) et sur-le-champ, le visage illuminé, ravi, je fis l’effort d’un compliment :
Oui, sans viande ni sang, ce potage est très bon,
Nous nous en convainquons.
Comme je vous l’ai indiqué, les paroles en vers coulaient d’elles-mêmes aux vendredis de la comtesse, grâce à l’harmonie exceptionnelle et à l’élan de ces réunions : il aurait été inconvenant de ne pas entremêler de rimes les passages en prose. Sur ce, à ma stupeur, le baron d’Apfelbaum, qui, en tant que poète d’une extrême délicatesse et que gourmet difficile, admirait à double titre la gastronomie ailée de la maîtresse de maison, se pencha vers moi et marmonna à mon oreille, avec un dégoût mal dissimulé et une méchanceté que je n’aurais jamais attendue de lui :
Ce potage aurait été assez bon
Si le cuisinier n’était pas un…
Stupéfié par cet écart, je toussai. Que voulait-il dire par là ? Par bonheur, il se reprit au dernier moment. Quelque chose était arrivé depuis la fois précédente ; le déjeuner semblait un fantôme de déjeuner, la chère en était médiocre et les nez s’allongeaient. Après le potage, on servit le second plat, un plat de carottes maigres et misérables. J’admirais la force morale de la comtesse ! Pâle dans sa toilette sombre agrémentée de bijoux de famille, elle avalait avec gravité un mets quelconque en obligeant autrui à faire de même et, avec son adresse coutumière, dirigeait la conversation vers les régions les plus élevées. Elle prit la parole avec une grâce non exempte de mélancolie, tout en agitant sa serviette :
Élevons-nous jusqu’aux plus hautes vérités !
Cherchons en quel endroit réside la Beauté.
Je répondis sur-le-champ, en minaudant en cadence et en faisant reluire mon plastron :
La chose la plus belle est l’Amour, sans nul doute,
L’amour est ce flambeau, qui peut nous éclairer,
Nous, oiseaux ne sachant semer ni labourer,
Nous, agneaux en smoking marchant sur la grand-route.
La comtesse me remercia d’un sourire pour la pureté immaculée de cette pensée. Alors, comme un coursier de race saisi d’une noble émulation, le baron enchaîna, en agitant les doigts où brillaient des pierres précieuses et en lançant des rimes dont lui seul avait le secret :
On restera toujours Inspiré par l’Amour,
Mais devant la Pitié il ne pèse pas lourd.
Regardez, regardez, quels malheurs au-dehors !
Il a plu durant trois jours et il pleut encor !
Depuis trois jours le froid, la misère et le vent.
Pensons aux malheureux, pensons aux pauvres gens :
Des pleurs de compassion, de pitié, de bonté,
Voilà la vraie beauté !
— Cher ami, vous avez magnifiquement parlé ! marmotta, ravie, la marquise sans dents. Splendide ! La pitié ! Saint François d’Assise ! Moi aussi j’ai mes pauvres, de petits enfants rachitiques, à qui j’ai consacré toute ma vieillesse sans dents ! Nous devons sans cesse penser aux pauvres, aux malheureux…
— Aux prisonniers, ajouta le baron, et aux infirmes qui ne peuvent pas s’acheter d’appareils orthopédiques… " (Éditions Denoël, 1984, pour la traduction française)
"Le festin chez la comtesse Fritouille" qui donne son titre au volume est exemplaire.
Être invité au dîner du vendredi chez la comtesse Fritouille représente un privilège mondain suprême : des convives choisis, un raffinement des manières, une alimentation délicate et végétarienne, une conversation distinguée, le sentiment d’appartenir à une élite du goût. Tout semble codifié selon les règles de la distinction sociale. Mais chez Gombrowicz, plus la forme est parfaite, plus elle appelle sa chute. Le dîner glisse vers l’étrangeté, l’inconfort, la caricature. Le raffinement devient mécanique, la politesse tourne au rite absurde, l’honneur mondain révèle son vide. Le conte vise la haute société, mais plus largement toute communauté qui confond élégance et valeur.
Un autre récit, "Meurtre avec préméditation" met en scène un juge d’instruction déterminé à prouver qu’Ignace K a été assassiné. Peu importe les faits : il faut qu’il y ait crime. Gombrowicz y démonte un mécanisme essentiel : l’esprit humain préfère souvent une explication fausse à l’absence d’explication. Le magistrat devient caricature de toutes les obsessions interprétatives d'une bureaucratie aveugle, d'une logique sans réel, d'un besoin maladif de causalité, et du pouvoir qui fabrique sa propre vérité. Un thème qui annonce puissamment "Cosmos", où l’on cherche désespérément du sens dans le hasard.
Dans "Virginité", le personnage d’Alice, jeune fille vierge utilisant son innocence avec une naïveté troublante, révèle une autre intuition gombrowiczienne : l’innocence n’est jamais pure transparence. Elle peut devenir tant pouvoir involontaire qu'instrument social, arme inconsciente que provocation sans intention claire. C'est que Gombrowicz se méfie des catégories morales simples. La pureté affichée n’exclut ni trouble ni domination.
Dans ces nouvelles (déjà publiées dans "Bakakaï") , le grotesque n’est pas décoration comique. Il sert à révéler ce que les formes sociales dissimulent, la faim sous le raffinement, la violence sous la courtoisie, la sexualité sous la pudeur, la bêtise sous la culture, l’angoisse sous la maîtrise. Et le grotesque agit ici comme un révélateur chimique. Beaucoup de récits de Gombrowicz obéissent à un schéma remarquable : une convention sociale paraît normale, quelqu’un la prend au sérieux, la logique de cette convention est aors appliquée jusqu’au bout, jusqu'à ce qi'éclate l’absurdité. C’est pourquoi son humour ressemble parfois à celui de Franz Kafka, tout en étant plus charnel et plus moqueur.
Ces nouvelles ont parfois été jugées mineures face aux grands romans. C’est une erreur fréquente. Elles constituent souvent la forme la plus pure de son génie. En Pologne, elles participent au statut de Gombrowicz comme maître du grotesque moderne. En Occident, elles offrent souvent la meilleure porte d’entrée pour un lecteur hésitant devant ses romans plus complexes.
Le traducteur Georges Sédir restitue dans cette édition française une part importante de la nervosité ironique de l’auteur, même si, comme toujours avec Gombrowicz, certains jeux de langue polonais restent difficilement transposables. Un excellent accès à l’univers gombrowiczien : drôle, cruel, vif, intelligent. On y retrouve son intuition la plus constante : plus les hommes veulent paraître civilisés, plus quelque chose en eux grimace.
"Théâtre : Yvonne, princesse de Bourgogne ; Le mariage, L'histoire, opérette ; Opérette" (Witold Gombrowicz, Gallimard, Collection Folio, Paris, 2001-2003)
Le théâtre, chez Witold Gombrowicz, n’est pas un simple genre littéraire parmi d’autres. Il constitue peut-être le lieu le plus naturel de sa pensée. Toute son œuvre repose sur une intuition dramatique fondamentale : l’être humain existe sous le regard des autres, joue des rôles, subit des formes imposées, improvise des identités instables. Ce que ses romans analysent, la scène le rend immédiatement visible. Moins célèbre que ses romans auprès du grand public, Le théâtre de Gombrowicz est parfois encore plus radical.
Ce volume réunit les principales pièces de Gombrowicz et permet de mesurer l’ampleur de son apport dramatique. Longtemps moins connu comme dramaturge que comme romancier, il est aujourd’hui considéré comme l’un des grands auteurs européens du théâtre du XXe siècle.
Gombrowicz n’écrit pas ses pièces comme un prolongement secondaire de ses romans. Le théâtre lui offre un médium idéal pour explorer la fabrication sociale des individus, la violence du cérémonial collectif, l’absurdité des hiérarchies, les métamorphoses identitaires, le grotesque du pouvoir, la collision entre désir et forme. Sur scène, ces thèmes deviennent incarnés, corps, voix, gestes, silences, humiliations visibles. Ses pièces dialoguent avec les grandes révolutions théâtrales du siècle, aux côtés de Samuel Beckett, Eugène Ionesco ou Jean Genet, tout en gardant une tonalité proprement gombrowiczienne : plus aristocratique, plus psychologique, plus satirique.
"Yvonne, princesse de Bourgogne" - Le prince Philippe, par caprice ou provocation, décide d’épouser Yvonne, jeune femme terne, maladroite, silencieuse, presque inerte. Son apparition à la cour agit comme un poison révélateur. La famille royale, les courtisans, les élégants se sentent peu à peu menacés par cette présence passive.
Yvonne ne fait presque rien. Mais elle existe d’une manière qui dérange. Sa simple présence dévoile la fausseté des manières de cour et la violence des codes sociaux. Elle est l’anti-forme absolue : celle qui ne joue pas le jeu. C’est l’une des grandes pièces du XXe siècle sur l’exclusion, le conformisme et la haine du différent. On y voit déjà des thèmes qui résonnent aujourd’hui tels que le harcèlement collectif ou la violence symbolique des groupes.
"Tous s'assoient.
LE ROI : Comme je l’ai indiqué, nous donnons ce repas modeste mais élégant en l’horreur, pardon, en l'honneur de notre future bru, à qui nous décernons par la même occasion le titre de Princesse de Bourgogne in partibus infidelium. Elle est donc l'héroïne de cette fête. Regardez comme elle sourit agréablement!
LES INVITÉS, applaudissent discrètement : Aaaaa!
LE ROI, se servant : Un peu trop d’arêtes, la coquine, mais savoureuse !... La perche, je veux dire. Et quel art dans la préparation! Hmmm.…
LA REINE, se servant: Un peu coriace mais distinguée, avec cette sauce... Et moi, la distinction me
convient infiniment mieux que ce qu’on a coutume d'appeler, d’un nom répugnant, poésie! Peut-être suis-je d’une nature trop peu sentimentale, mais (avec hauteur) je déteste tout ce qui, de près ou de loin, empeste le roseau ou la tige. Je préfère les vieilles dames, les dames au plein sens du mot.
LES INVITÉS : Aaaa!
LE CHAMBELLAN, se servant: On pourrait qualifier ce poisson de modeste, mais en réalité, dans son essence profonde, il est incroyablement, il est follement aristocratique, n'étant pas pourvu d’os mais d’arêtes! Et quelle sauce! Divine! De la crème, dirait-on, mais tellement supérieure à la crème! Et d’une saveur! Piquante, brillante, paradoxale! Je ne doute pas que ce mets de choix ne soit apprécié par une assemblée qui surpasse en raffinement les plus raffinées !.….
LES INVITÉS : Aaaaa!
LE ROI, à Yvonne: Eh bien, ça ne nous plaît pas ? (Menaçant.) Ça ne nous plaît pas?
LE CHAMBELLAN, glacial : Madame souffre d’inappétence ?
LES INVITÉS, choqués : Oh!
Yvonne se met à manger.
LE ROI, lugubre, à Yvonne: Il faut faire attention quand on mange, on peut s’étrangler! Un accident est si vite arrivé... Une perche, ça n’a l’air de rien, et au fond.
LE CHAMBELLAN : Sa Majesté a daigné vous avertir qu’il faut faire attention quand on mange, car on peut s’étrangler. (Sévèrement.) C’est dangereux! C'est un poisson difficile!
LE ROI, menaçant : Je dis que c’est dangereux!
LES INVITÉS, étonnés : Ah!
Ils cessent de manger. Silence.
LA REINE, distinguée: Well, Yvonne, don't you eat, my dear ?
LE CHAMBELLAN, Mettant son monocle: Madame dédaigne les perches de Sa Majesté ?
LE ROI, menaçant : Est-ce possible ?
Yvonne se met à manger, seule. Le Roi désigne Yvonne d'un doigt menaçant.
Elle s’est étranglée! Elle s’est étranglée! Une arête! Une arête dans son gosier! Une arête, dis-je! Na!
Yvonne s étrangle.
LA REINE, ferrifiée : Au secours !
LES INVITÉS : La malheureuse ! Quel accident affreux! Une catastrophe! [Elle est morte! Retirons-nous discrètement !]
Ils se retirent, découvrant le cadavre.
LE PRINCE : Elle est morte ?
LE CHAMBELLAN : Elle s’est étranglée avec une arête.
LE PRINCE : Ah! une arête. Oui, je crois qu'elle est bien morte.
Un silence...."
La scène finale qui toute la cour se liguer silencieusement contre Yvonne et organiser sa mort sous des dehors de cérémonie mondaine est sans doute la plus emblématique. Depuis le début, Yvonne ne fait presque rien : elle est maladroite, muette, passive. Pourtant sa simple présence dérègle tout. Au banquet, on voit clairement que ce n’est pas elle le problème : c’est la cour, incapable de supporter ce qu’elle révèle d’elle-même. La violence va naître du conformisme : personne n’agit par haine personnelle pure, chacun suit le mouvement, par peur, par lâcheté, par désir de rester à sa place. Gombrowicz montre comment une société “civilisée” produit du meurtre avec des manières impeccables. Et c’est l’un des grands tours de Gombrowicz : faire surgir la barbarie depuis le comique social. Mais Yvonne y triomphe paradoxalement : elle ne parle presque pas, ne se défend pas, mais elle oblige tous les autres à se dévoiler. En la supprimant, ils avouent leur faiblesse. Elle perd physiquement, mais gagne symboliquement.
"Le Mariage" - Henri revient de guerre et rêve - ou croit vivre - une série de scènes où ses parents deviennent roi et reine, où lui-même doit épouser sa fiancée, tandis que le monde entier glisse dans une cérémonie délirante.
La pièce interroge la légitimité du pouvoir, la naissance de l’autorité, le besoin de sacralité, une masculinité vacillante. Le mariage y devient rituel de fondation du monde, aussitôt miné par l’absurde. Souvent considérée comme son chef-d’œuvre dramatique, la pièce mêle rêve, tragédie, grotesque et philosophie politique. Elle dialogue avec William Shakespeare, Franz Kafka et le théâtre de l’absurde.
La scène au cours de laquelle Henri transforme son père en roi puis veut se faire lui-même maître du monde par la parole (au début et au cœur de la pièce, quand le rêve s’emballe), est la plus représentative. Elle montre
- que le pouvoir est une fabrication (Dans 'Le Mariage', rien n’est stable : les statuts changent parce qu’on les déclare. Le père devient roi, l’auberge devient palais, Henri devient prince presque par simple énoncé. Gombrowicz montre que l’autorité repose souvent sur des formes, des mots, des rites).
- que me langage crée le réel (ce n’est pas un décor réaliste : on est dans une logique de rêve. Quand Henri parle, il institue. La parole agit comme un acte. Cette scène fait comprendre que toute la pièce explore la puissance — et la fragilité — des mots).
- que le désir d’ordre tourne à la tyrannie (Henri veut restaurer un monde cohérent : retrouver son père, son rang, épouser Mania. Mais plus il veut organiser le chaos, plus il devient autoritaire. La scène montre comment la quête d’ordre peut engendrer domination et violence).
"Opérette" - Dans un monde aristocratique en décomposition, traversé par révolutions, changements de régime et agitation idéologique, les personnages restent obsédés par… les vêtements. La pièce est l’une des plus brillantes allégories du XXe siècle. Ici la mode remplace la métaphysique, le costume fabrique l’identité, les révolutions changent d’uniforme sans changer l’homme, l’Histoire devient défilé vestimentaire.
De fait, la scène finale de dénudement, quand Albertynka apparaît nue au milieu de l’effondrement général des costumes et des conventions, est la plus significative. "Opérette" est en effet une obsession du vêtement, de l’élégance, de la pose, de la mode comme système social. Toute la pièce tourne autour des habits, uniformes, déguisements, apparences. La nudité finale renverse brutalement cet univers. Chez Gombrowicz, les individus sont enfermés dans des formes imposées : rôle social, classe, langage, image. Ici, le vêtement matérialise cette prison. Le fait de s’en débarrasser signifie une tentative de retour à quelque chose de plus vivant, plus vrai, plus immédiat. Mais si la nudité peut signifier innocence, renaissance, vérité, elle peut aussi exprimer la vulnérabilité, le chaos, la perte de repères. Gombrowicz ne donne jamais une solution simple. Que reste-t-il de l’humain quand tombent les apparences ?
"Vent. Tonnerre. Obscurité. Le vent tombe. Le ciel s éclaircit. Entrent Agénor et Firulet, dans des vêtements agrestes. Ils portent des chapeaux de paille. A la main des filets à papillons. Visages maquillés de clowns, contents et hébétés. Derrière eux, les deux Chapardeurs, masqués de noir, déguisés en croque-morts, portent un cercueil noir.
AGÉNOR ET FIRULET, chantant :
Petit papillon bariolé,
Tu voles, tu fuis, je te poursuis!
Petit papillon bariolé,
Je te poursuis et te poursuis.
Petit papillon bariolé,
Je vais te prendre en mon filet,
Rien ne sert de te dérober,
Tu n’esquiveras pas mon filet!
FLOR : Des fous!
LE PRINCE :
Innombrables sont les fous
Par les grands hemins du monde.
LE CURÉ :
Par les chemins illimités du monde
L’infini vortège des fous.
AGÉNOR, ? Firulet: Regarde-le un peu, celui-là!
N’était-ce pas, jadis, un dénommé Flor ?
FIRULET : Peut-être, en effet…
AGÉUOR, à Flor : Si moi, je vois les vestiges de Flor, alors lui, Flor, il voit les épaves d’un certain comte, d’un certain baron.
FLOR : J'étais Flor.
AGÉNOR : J'étais Agénor.
FIRULET : J'étais Firulet.. jadis.
LE PRINCE : Jadis on m’appelait prince.
LA PRINCESSE : Et moi princesse.
HUFNAGEL-CAVALIER : Autrefois j'étais valet, puis je devins Hufnagel, comte et cavalier…
LE CURÉ : Et moi j'étais curé.
LE GÉNÉRAL : Moi général.
LE BANQUIER : Et moi banquier.
LA MARQUISE : Et moi marquise.
TOUS, sauf les valets: Nous étions, j'étais, nous fûmes, vous étiez, ancien, ex, ci-devant, c'était.
Lourdement.
Ca était, ce fût, c'était..
FLOR :
De grâce
Dites-moi cher comte et vous baron
Que signifie ce cercueil ?
AGÉNOR : C’est un camouflage.
FIRULET : Une mesure de prudence.
AGÉNOR : Voyez-vous, Maître, c’est au cas où l’on nous chercherait noise : eh bien, on est devenus fous, on se promène avec un cercueil, on est des fous, voilà tout ! Quant au cercueil. C’est une étrange histoire, une vieille histoire déjà... Il faudrait remonter à ce fameux bal, vous savez, quand Dieu sait pourquoi j'ai eu le malheur de détacher mon Chapardeur.. Hélas, il aurait mieux valu ne pas le libérer, ce fut le début de toutes nos misères.. Mais aussi c’est cette maudite Albertine, toujours à parler de nudité, nudité, nudité et nudité... Alors, moi, j'étais tellement exaspéré par cette nudité, nudité, nudité et nudité, nud.…
FIRULET : Je passe!
AGÉNOR : Je passe! Alors, voilà, nous avons détaché les Chapardeurs, Firulet et moi, afin qu’ils s’en payent, qu'ils se régalent un bon coup... Voyez-vous, quand soi-même on ne peut pas, eh bien on s'arrange pour qu'il y ait au moins un petit voyou en liberté qui, lui…
Enfin, passons! Seulement, quel cauchemar on avait déchaîné ! Quel cauchemar ! N'est-ce pas, Baron ?
FIRULET : Oui... Quel cauchemar!
AGÉNOR :
Ils s’éclipsent, s’évanouissent dans la foule
Et de leurs mains agiles de voleurs
De leurs mains insolentes, ils frôlent
Tous et toutes... Alors dansent les sacs
Sautent les porte-monnaie et les colliers
Les montres et les bracelets... Leurs mains
Se faufilent dans la foule sous les robes
Sous les soies et les velours, sous les uniformes,
Et ils vont droit à la peau nue, ils tâtent, ils palpent
Pelotent et tripotent, et ça piaule et ça piaille
Des glapissements hystériques, des rires fous
C’est la débâcle et le cafouillis général
Alors craquent les coutures, jaillissent les seins
Pantalons et caleçons, tout se défait.
LE PRINCE : Oui, je me souviens, c’est alors que ma valetaille se rua sur mes invités.
FIRULET : Et nous sur Albertinette!
AGÉNOR : Elle n'était plus là!
FIRULET : Disparue!
AGÉNOR : Nous n'avons trouvé que les restes épars de sa garde-robe, y compris sa lingerie.
FIRULET : Y compris sa lingerie.
AGÉNOR : Quel choc!
FIRULET : Quelle affreuse surprise! Où pouvait bien être Albertinette ? ..."
"L'Histoire, opérette" - Texte moins central dans la réception, mais révélateur de son goût pour la parodie historique et les formes légères contaminées par l’angoisse moderne. Chez Gombrowicz, même l’histoire collective devient mascarade.
Gombrowicz dépasse le théâtre de l’absurde classique. Contrairement à Beckett, le vide chez Gombrowicz reste profondément social. Le problème n’est pas seulement l’existence, mais la manière dont les autres nous fabriquent. Ses pièces occupent aujourd’hui une place importante dans le répertoire intellectuel et universitaire. "Yvonne, princesse de Bourgogne" et "Le Mariage" sont régulièrement montées. Cependant, elles demeurent plus prestigieuses que populaires : elles exigent des metteurs en scène inventifs et un public prêt à l’étrangeté. La France a joué un rôle majeur dans sa reconnaissance théâtrale, notamment à partir des années 1960. Jorge Lavelli, Antoine Vitez et d’autres ont contribué à l’installer sur les scènes françaises. Mais sa diffusion reste celle d’un classique moderne exigeant, non d’un auteur grand public.
