FamilyLifeCycle - "The Way We Never Were: American Families and the Nostalgia Trap" (1992, révisée 2000, Stephanie Coontz) - Kath Weston, "Families We Choose: Lesbians, Gays, Kinship" (1991) - Marilyn Strathern, "After Nature: English Kinship in the Late Twentieth Century" (Cambridge University Press, 1992) - Janet Carsten, "After Kinship" (Cambridge University Press, 2004) - Monica McGoldrick, Randy Gerson et Sueli Petry, "Genograms: Assessment and Intervention" (1985 ; 2020) - Monica McGoldrick, Joe Giordano et John K. Pearce (dir.), "Ethnicity and Family Therapy" (1982 ; éd., 1996 ; éd., 2005) - Evan Stark, "Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life" (Oxford University Press, 2007) - Judith Lewis Herman, "Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence - From Domestic Abuse to Political Terror" (Basic Books, 1992) - Betty Carter et McGoldrick, "The Changing Family Life Cycle" (1980, puis plusieurs éditions) - Judith Butler, "Undoing Gender" (2004) -  ....

Last update : 12/31/2025


La formule de Virginia Satir ("Conjoint Family Therapy", 1964) - « La famille est l’usine où se fabriquent les gens » - appartenait à un moment où la thérapie familiale pouvait encore prendre pour objet une unité relativement repérable : un foyer, des parents, des enfants, des rôles et des frontières à observer ou à réorganiser.

Les années 1970 ont ainsi donné une importance nouvelle aux distances, aux regards, aux alliances, aux silences et aux règles implicites qui organisent la vie quotidienne. L’individu n’y était jamais pensé isolément : il était pris dans un système vivant d’interactions dont il portait parfois le symptôme.

Vingt ans après, le paysage intellectuel et clinique a profondément changé. L’intuition systémique demeure : nul ne devient sujet hors des liens qui l’ont porté, contraint, protégé ou blessé. Les distances, les regards, les alliances, les silences et les récits continuent de compter autant que les mots. Mais il devient plus difficile de parler de la famille comme d’une unité stable, homogène et universellement reconnaissable.

À partir des années 1990, la question n’est plus seulement : comment fonctionne une famille ? Elle devient aussi : qui fait famille, selon quelles pratiques, quels droits, quelles obligations et quelles formes de reconnaissance ? La famille ne disparaît pas ; elle cesse d’être une évidence. Elle peut réunir plusieurs foyers après une séparation, associer des parents biologiques, sociaux, adoptifs ou intentionnels, être traversée par la migration et la distance, se constituer autour d’amitiés durables, de solidarités de voisinage ou de communautés choisies. Elle peut aussi être un lieu de protection et de transmission, mais également de domination, d’emprise ou de violence.


"The Squid and the Whale", de Noah Baumbach (2005)

Avec "The Squid and the Whale", le réalisateur américain Noah Baumbach propose l’un des films les plus incisifs sur le divorce, non pas vu comme un événement ponctuel qui sépare un couple, mais comme une reconfiguration profonde de l’ensemble du système familial. 

Situé à Brooklyn en 1986 et nourri d’éléments autobiographiques, le film raconte la séparation de Bernard et Joan Berkman, deux écrivains et universitaires, à travers le regard de leurs deux fils, Walt et Frank. Le titre renvoie à un diorama du Musée américain d’histoire naturelle : un calmar géant et une baleine y sont figés dans un affrontement spectaculaire. Cette image devient une métaphore de la guerre conjugale telle qu’elle est vécue par les enfants : une lutte immense, fascinante et terrifiante, dont ils ne maîtrisent ni les règles ni l’issue.

Le film ne cherche pas à désigner un parent entièrement innocent et l’autre entièrement coupable. Bernard est vaniteux, amer, humilié par le succès croissant de Joan et incapable de percevoir la violence de son mépris ; Joan est elle-même prise dans le désir de sortir d’un mariage étouffant et dans les contradictions de son autonomie nouvelle. Mais l’intérêt du film réside moins dans le diagnostic psychologique du couple que dans ce que leur séparation fait aux enfants. Le divorce n’y crée pas simplement deux domiciles : il transforme les fils en témoins, messagers, confidents et juges involontaires du conflit parental.

1. Walt, l’aîné, s’identifie massivement à son père. Il adopte ses goûts littéraires, ses jugements, ses humiliations et jusqu’à ses mensonges. Il parle comme Bernard, méprise ce que son père méprise et se sert de cette imitation pour se donner une identité. Mais cette loyauté est aussi une défense : choisir son père, c’est tenter de protéger une image de lui-même au moment où l’autorité paternelle vacille. Walt ne peut pas reconnaître pleinement les failles de Bernard sans mettre en danger la représentation de sa propre valeur. Le film montre ainsi avec une grande précision comment un enfant peut devenir le dépositaire narcissique d’un parent blessé.

2. Frank, le cadet, réagit autrement. Il absorbe la violence ambiante sans parvenir à la traduire en récit. Ses gestes répétitifs, son comportement sexuel compulsif et son rapport désordonné au corps indiquent une souffrance qui ne trouve pas de langage. Là où Walt intellectualise et prend parti, Frank exprime par le corps ce que la famille ne parvient pas à élaborer. Les deux frères incarnent donc deux réponses possibles à la crise familiale : l’identification et la mise en scène verbale d’un côté ; le symptôme silencieux et la désorganisation de l’autre.

Le film est particulièrement juste sur la question des récits concurrents ...

Bernard et Joan ne racontent pas seulement deux versions différentes de leur mariage ; ils demandent implicitement à leurs enfants de devenir les garants de leur propre histoire. Bernard veut être reconnu comme le père brillant, trahi par une épouse devenue plus célèbre que lui ; Joan veut faire entendre l’étouffement et la frustration qui ont marqué son existence conjugale. Les enfants ne peuvent pourtant pas choisir sans perdre quelque chose : prendre le parti de l’un, c’est risquer de trahir l’autre ; refuser de choisir, c’est être accusé de ne pas comprendre ou de ne pas aimer suffisamment.

 

Cette situation évoque les conflits de loyauté étudiés par la thérapie familiale, mais Baumbach évite toute abstraction clinique. Il montre comment la loyauté s’inscrit dans des détails : un repas chez l’un ou chez l’autre, une remarque sur un livre, un mensonge répété, un nouvel amant, une phrase dévalorisante, une visite annulée. La coparentalité ne se résume pas ici à une organisation pratique des temps de garde ; elle est le lieu où se rejouent les blessures narcissiques, les rivalités de classe et de réussite, les conflits de genre et les besoins de reconnaissance des adultes.

Situé en 1986, "The Squid and the Whale" appartient encore à un moment où le divorce demeure souvent représenté comme l’échec d’une famille nucléaire, plutôt que comme l’une des formes ordinaires de la pluralité familiale. Mais le film anticipe déjà les interrogations contemporaines sur les familles séparées et recomposées. Il montre que l’enjeu n’est pas de restaurer artificiellement l’unité du foyer, ni de maintenir à tout prix l’illusion d’une harmonie parentale. Il est de protéger les enfants contre leur instrumentalisation dans le conflit des adultes et de leur permettre de conserver un lien avec chacun de leurs parents sans devenir les arbitres de leurs blessures.

La dernière séquence, au musée, donne au film sa portée symbolique. Walt retrouve le diorama du calmar et de la baleine, qu’il avait vu enfant avec son père. Il ne s’agit pas d’une réconciliation simple : Bernard reste un père blessant et fragile, Joan demeure une mère elle-même prise dans ses contradictions. Mais Walt commence à comprendre que l’image héroïque de son père, comme le récit familial qu’il avait adopté, était en partie une construction. Le musée devient alors le lieu d’une prise de distance : l’enfant peut regarder l’affrontement sans être entièrement enfermé dans l’un de ses camps.


Pour beaucoup de parents formés dans les années 1950-1970, la famille restait largement pensée à partir du mariage, de la cohabitation durable, de la filiation biologique et d’une division relativement stable des rôles parentaux ...

Pour leurs enfants, puis pour leurs petits-enfants, l’expérience familiale est plus fréquemment marquée par le divorce, la recomposition, la monoparentalité, la coparentalité entre plusieurs foyers, les mobilités géographiques, les familles homoparentales, l’adoption, les techniques de procréation médicalement assistée, les solidarités amicales et les liens numériques à distance. Il ne s’agit pas de prétendre que ces réalités sont entièrement nouvelles, ni qu’elles ont remplacé la famille nucléaire ; elles sont devenues plus visibles, plus reconnues et plus centrales dans l’expérience sociale.

 

La clinique contemporaine tend donc à parler moins volontiers de la famille comme d’une forme universelle et homogène que de systèmes relationnels, de réseaux de care, de configurations de parenté, de coparentalités et d’entourages significatifs.

Elle demande moins : « Comment fonctionne cette famille ? » que : « Qui prend soin de qui ? Qui transmet, protège, soutient ou contrôle ? Qui exerce une autorité effective ? Qui vit ailleurs mais demeure psychiquement ou matériellement central ? Quels liens permettent l’autonomie, lesquels la limitent, lesquels doivent être réparés, réorganisés ou interrompus ? »

Ce déplacement ne rend pas les concepts de la thérapie familiale classique caducs. Les frontières, les alliances, les conflits de loyauté, la parentification, la différenciation ou l’épuisement des fonctions parentales restent des instruments précieux. Mais ils ne peuvent plus être rapportés à une norme unique : celle d’un foyer stable, d’un couple hétérosexuel marié et d’une filiation exclusivement biologique. Ils doivent être appliqués à des relations concrètes, historiquement situées, parfois dispersées entre plusieurs lieux, plusieurs générations et plusieurs institutions.

 

La famille, au sens traditionnel, n’a donc pas disparu ; elle a perdu son monopole de définition.

Ce qui demeure fondamental est moins la forme familiale elle-même que le travail relationnel qu’elle rend possible ou qu’elle entrave : organiser la dépendance et l’autonomie, le soin et l’autorité, la transmission et la séparation. Entre les années 1970 et aujourd’hui, les générations n’ont pas seulement vécu des familles différentes ; elles ont appris à nommer autrement les liens qui les constituent. La question clinique n’est plus uniquement de savoir comment restaurer une famille, mais comment rendre habitables, sûrs et vivants les réseaux de relations au sein desquels chacun grandit, aime, dépend, se sépare et devient sujet.


"Shoplifters" (Manbiki kazoku, 2018),

de Hirokazu Kore-eda 

Avec Shoplifters - Manbiki kazoku en japonais, littéralement « la famille des voleurs à l’étalage » - le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda propose l’une des représentations les plus puissantes de la famille contemporaine comme réalité construite, fragile et conflictuelle. Le film, récompensé par la Palme d’or au Cannes Film Festival en 2018, ne demande pas simplement ce qu’est une famille ; il oblige à opposer plusieurs réponses qui ne coïncident pas nécessairement : la famille est-elle ce que le sang transmet, ce que le droit reconnaît, ce que le foyer organise, ou ce que des personnes accomplissent concrètement les unes pour les autres ?

Dans un quartier populaire de Tokyo, Osamu Shibata vit avec Nobuyo, une femme âgée appelée Hatsue, Aki et deux enfants, Shota et Jyo. Tous vivent dans une petite maison encombrée, au bord de la précarité, et complètent leurs revenus par des emplois instables, des petits arrangements et des vols à l’étalage. Un soir, Osamu et Shota croisent Jyo, une fillette seule sur un balcon, visiblement négligée et portant des traces de maltraitance. Ils l’emmènent d’abord chez eux pour la nourrir et la protéger ; elle finit par rester auprès du groupe.

Le film ne présente jamais cette communauté comme un modèle idyllique. Les adultes mentent, volent, dissimulent et vivent dans une grande fragilité matérielle. Leur geste d’accueil peut être lu comme une protection, mais aussi comme un enlèvement aux yeux de la loi. Cette ambiguïté est essentielle : Kore-eda refuse de faire de la famille choisie une réponse moralement pure à l’insuffisance de la famille biologique. Il montre plutôt que les liens peuvent être vrais, protecteurs et affectivement fondateurs tout en demeurant juridiquement illégitimes, socialement suspects et matériellement précaires.

Le quotidien constitue le cœur du film. 

La parenté y est produite par des gestes modestes : partager un repas, apprendre à un enfant à voler sans se faire prendre, prendre un bain ensemble, se promener, protéger un secret, donner un surnom, regarder la mer, consoler une peur. Ces gestes ne sont pas tous irréprochables ; certains sont même profondément problématiques. Mais ils font apparaître ce que Janet Carsten appelle la relatedness : les liens ne sont pas seulement donnés par la naissance, ils se fabriquent dans la répétition de pratiques de cohabitation, de soin, de mémoire et d’obligation.

La relation entre Shota et Jyo donne à cette idée une force particulière. Shota a appris d’Osamu les techniques du vol ; il se voit progressivement assigné au rôle de grand frère et de transmetteur. Mais la présence de Jyo modifie son rapport à cette pratique : ce qu’il pouvait accepter pour lui-même devient plus difficile à supporter lorsqu’il comprend qu’il participe à l’intégration de la fillette dans un monde de délinquance et de survie. Le film ne montre donc pas seulement une famille qui accueille ; il montre comment l’arrivée d’un enfant redistribue les rôles, les responsabilités, les culpabilités et les possibilités de transformation de chacun.

Le contraste avec la famille biologique de Jyo est décisif. 

Chez ses parents, l’enfant dispose théoriquement d’un statut légal et d’un lien de sang ; mais elle est négligée, enfermée et maltraitée. Chez les Shibata, elle trouve de l’attention, une place, une écoute et une forme de joie quotidienne ; mais elle ne possède aucun statut légal, et les adultes qui l’accueillent ne peuvent lui offrir ni stabilité économique ni sécurité institutionnelle. Le film refuse ainsi l’opposition trop simple entre famille biologique et famille choisie. La filiation légale ne garantit pas le soin ; le soin ne suffit pas toujours à garantir la protection.

Lorsque l’intervention policière et judiciaire dissout finalement le groupe, le film devient une réflexion douloureuse sur les limites du droit. Les institutions voient des vols, une fraude, une dissimulation et un enlèvement ; elles ne peuvent pas ignorer ces faits. Mais elles peinent à saisir ce qui a existé entre ces personnes : une communauté de survie, des attachements réels, des gestes de protection et des formes de parentalité sans reconnaissance officielle. Kore-eda ne condamne pas simplement la justice ; il montre plutôt l’écart tragique entre les catégories administratives nécessaires à la protection des enfants et la complexité affective des vies réelles.

Le film rejoint ici les interrogations de Kath Weston sur les familles choisies, tout en leur donnant une tonalité plus sombre. La parenté peut se construire hors du sang et du mariage ; mais elle reste vulnérable lorsqu’elle n’est soutenue ni par le droit, ni par les ressources économiques, ni par une reconnaissance sociale. Il rejoint également les analyses d’Eva Illouz : la précarité ne constitue pas seulement un décor social, elle organise les possibilités de vivre ensemble, de protéger les enfants et de choisir librement ses liens. Chez Kore-eda, la famille choisie n’est pas une utopie libérée des contraintes ; elle est une réponse improvisée à l’abandon, à la pauvreté et à l’insuffisance des protections collectives.

 

"Shoplifters" offre ainsi une formulation cinématographique particulièrement juste de la mutation étudiée dans notre chapitre. La famille n’y est ni une essence biologique, ni une simple institution juridique, ni une pure invention affective. Elle est une pratique quotidienne du lien, faite de soin, de partage, de transmission, mais aussi de dépendance, de secret et de vulnérabilité. Le film pose une question que la clinique contemporaine ne peut éviter : lorsque le sang, le droit et le soin ne désignent pas les mêmes personnes, lequel de ces liens doit définir la famille ?

Kore-eda ne donne pas de réponse univoque. Il montre que l’on peut être abandonné par ceux auxquels on est légalement rattaché, et être aimé par ceux qui n’ont aucun droit de vous aimer. Mais il rappelle aussi que l’amour et le soin, lorsqu’ils demeurent sans protection matérielle et juridique, peuvent être brisés par la violence du monde social. La force du film tient précisément à ce refus de choisir entre l’émotion et la règle : il demande comment construire des institutions capables de reconnaître les liens réels sans oublier que les enfants ont besoin, non seulement d’affection, mais aussi de sécurité, de droits et de stabilité.


"The Way We Never Were: American Families and the Nostalgia Trap" (1992, révisée 2000, Stephanie Coontz)

Dans "The Way We Never Were", l’historienne américaine Stephanie Coontz examine près de deux siècles de vie familiale aux États-Unis et démonte une série de mythes qui pèsent sur les débats contemporains. Le livre vise en particulier une idée très répandue : avant les bouleversements associés au féminisme, à la révolution sexuelle, à l’augmentation du divorce ou à l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, il aurait existé une époque où la famille américaine était plus stable, plus solidaire, plus protectrice et plus moralement cohérente.

Coontz montre que cette image est moins un souvenir fidèle qu’une reconstruction idéologique. Elle ne nie ni l’existence de transformations profondes de la famille depuis les années 1960, ni les difficultés que peuvent rencontrer les enfants, les parents et les couples. Mais elle refuse de faire de ces difficultés la preuve d’une décadence par rapport à un passé supposé harmonieux. Les familles d’autrefois étaient elles aussi traversées par la pauvreté, la mortalité infantile, l’abandon, les violences conjugales, l’autoritarisme parental, les séparations de fait, l’instabilité économique, les grossesses non désirées et les inégalités juridiques entre hommes et femmes. Une partie de ces réalités demeurait simplement moins visible, moins dicible et moins facilement prise en charge par les institutions.

L’un des apports essentiels du livre consiste à replacer les transformations de la famille dans l’histoire économique, politique et démographique des États-Unis.

La famille nucléaire stable, organisée autour d’un salaire masculin permettant à une épouse de se consacrer principalement au foyer et à l’éducation des enfants, ne fut ni une forme naturelle ni une norme universelle. Elle correspond à une conjoncture relativement brève et socialement sélective : celle de l’après-guerre, lorsque la croissance économique, les politiques publiques, l’accès au logement et l’élévation des salaires permirent à une partie importante — mais nullement à l’ensemble — des ménages américains d’adopter ce modèle.

Cette configuration reposait en outre sur une division sexuée du travail très marquée.

L’autonomie économique des femmes y était limitée, les tâches domestiques et éducatives étaient largement invisibilisées, et la dépendance au salaire masculin pouvait enfermer certaines femmes dans des unions insatisfaisantes ou violentes. Coontz invite ainsi à ne pas confondre la stabilité statistique du mariage avec l’égalité, la liberté ou le bonheur des personnes qui y vivaient. Une faible visibilité du divorce peut aussi traduire l’absence de ressources matérielles, juridiques ou sociales permettant de quitter une relation devenue intenable.

L’ouvrage examine également les relations entre parentalité, vie privée, amour, sexualité, travail domestique, féminisme et rapports raciaux. Coontz insiste notamment sur le fait qu’il n’existe pas une histoire unique de « la famille américaine ». Les expériences familiales ont toujours varié selon la classe sociale, la race, l’origine migratoire, le lieu de résidence, l’accès au travail salarié et les politiques de logement ou de protection sociale. Le modèle du foyer blanc de classe moyenne, souvent présenté comme une tradition nationale, a longtemps été inaccessible ou inadapté à de nombreuses familles noires, ouvrières, rurales, immigrées ou monoparentales.

Le titre même du livre — "The Way We Never Were", « la manière dont nous n’avons jamais été » — résume cette critique de la nostalgie. Ce que l’on appelle volontiers la famille traditionnelle n’est pas une essence intemporelle, mais une image simplifiée du passé, souvent mobilisée pour juger négativement les formes familiales présentes. La nostalgie transforme en nature ce qui relève de l’histoire ; elle fait d’un arrangement social particulier une norme morale et interprète toute divergence comme un signe de désordre.

L’enjeu de Coontz n’est donc pas de proclamer que toutes les évolutions familiales seraient nécessairement positives. Elle souligne au contraire que la fragilisation des unions, la précarité économique, l’isolement des parents, l’intensification du travail et le recul de certaines protections collectives peuvent peser lourdement sur les relations familiales. Mais elle invite à déplacer la question : plutôt que de demander comment restaurer une famille idéale qui n’a jamais réellement existé, il faut se demander quelles conditions matérielles, juridiques et sociales permettent aux personnes de prendre soin les unes des autres, d’élever des enfants, de quitter des relations dangereuses et de construire des liens plus égalitaires.

À ce titre, "The Way We Never Were" constitue un point de départ particulièrement fécond pour penser la mutation contemporaine de la thérapie familiale. Le livre oblige à renoncer à l’idée d’une structure familiale normale à laquelle les familles réelles devraient se conformer. Il conduit à penser les familles comme des configurations historiques, traversées par les rapports de genre, de classe, de race, de travail et de pouvoir. La question clinique ne peut alors plus être seulement : « Comment rétablir l’équilibre de cette famille ? » ; elle devient aussi : « De quels soutiens, de quelles protections et de quelles formes de reconnaissance cette configuration relationnelle a-t-elle besoin pour que ses membres puissent vivre, se développer et se séparer sans être abandonnés ? »


Kath Weston, "Families We Choose: Lesbians, Gays, Kinship" (1991)

Publié presque simultanément avec "The Way We Never Were" de Stephanie Coontz, "Families We Choose" de l’anthropologue américaine Kath Weston opère un déplacement décisif. Là où Coontz démonte l’image nostalgique d’une famille traditionnelle, Weston montre comment des personnes et des communautés construisent effectivement des liens de parenté lorsque la famille d’origine ne suffit pas, se révèle hostile, ou ne correspond plus aux formes concrètes de la vie affective.

Fondé sur une enquête ethnographique menée aux États-Unis auprès de lesbiennes et de gays, le livre analyse la formation de « familles choisies ». Cette expression ne désigne pas simplement un cercle amical particulièrement proche. Elle renvoie à des relations qui remplissent, dans l’existence quotidienne, des fonctions traditionnellement attribuées à la parenté : héberger, soutenir financièrement, accompagner dans la maladie, aider à élever un enfant, célébrer les étapes importantes de la vie, transmettre une mémoire, prendre des décisions en cas d’urgence, ou assurer une présence durable lorsque les liens biologiques se rompent.

Weston ne prétend pas que la filiation biologique ou les familles d’origine cessent alors d’exister. Son enquête montre au contraire des relations complexes, souvent ambivalentes : certaines personnes sont rejetées par leurs proches, d’autres négocient une reconnaissance progressive, d’autres encore maintiennent des liens intermittents ou sélectifs. Mais la parenté cesse d’être conçue comme un fait purement naturel ou juridique. Elle devient une pratique : elle se construit par des gestes répétés de soin, de loyauté, de responsabilité et de reconnaissance mutuelle.

L’importance historique de l’ouvrage tient aussi à son contexte. Écrit à la fin des années 1980 et publié au début des années 1990, il prend place dans une période où l’épidémie de sida rend particulièrement visible la fragilité des droits des couples homosexuels. Des partenaires ou des amis proches, pourtant centraux dans la vie d’une personne malade, pouvaient être exclus des décisions médicales, des funérailles, du logement ou de la succession au profit de parents biologiques parfois absents ou hostiles. Dans ce contexte, la « famille choisie » n’est pas seulement une métaphore affective : elle constitue une réponse pratique et politique à des formes d’exclusion juridique et sociale.

Le livre a contribué à modifier en profondeur les études de parenté. Il oblige à distinguer plusieurs dimensions que la notion classique de famille tendait à confondre : la généalogie, la cohabitation, le mariage, l’affection, la responsabilité, la sexualité, le droit et le soin. Ces dimensions peuvent coïncider, mais elles peuvent aussi se dissocier. On peut être lié biologiquement sans se protéger ; vivre ensemble sans partager une parenté durable ; aimer sans disposer d’aucun droit ; ou devenir parent par le soin sans avoir transmis de patrimoine génétique.

Cette perspective rejoint directement les déplacements de la clinique familiale contemporaine. Si l’on ne présuppose plus qu’une famille est un foyer nucléaire homogène, la question thérapeutique change. Il ne s’agit plus seulement d’identifier les rôles du père, de la mère et des enfants, mais de comprendre qui, dans une configuration donnée, assure réellement les fonctions de soutien, d’autorité, de protection, de transmission ou de médiation. Un ami, une tante, un ancien partenaire, un voisin, un grand-parent, un éducateur ou une communauté peuvent constituer des figures essentielles de l’entourage significatif, même s’ils ne figurent pas dans le schéma généalogique traditionnel.

Weston ne propose pas pour autant une vision idyllique de la famille choisie. Les liens électifs peuvent être fragiles, inégalitaires, traversés par les conflits, les dépendances matérielles ou les ruptures. Ils ne remplacent pas automatiquement les protections que procurent le droit, la sécurité économique ou la reconnaissance institutionnelle. L’un des enjeux contemporains demeure précisément de savoir comment reconnaître juridiquement et socialement des relations de soin qui ne correspondent pas aux modèles habituels de la parenté.

Après Coontz, Weston permet donc de formuler un tournant majeur : la famille n’est pas seulement une institution héritée, dont il faudrait mesurer la crise ou restaurer la stabilité ; elle est aussi une réalité relationnelle produite par des pratiques de soin, de solidarité, de mémoire et d’engagement.

La question n’est plus uniquement : « Quelle forme familiale faut-il préserver ? » Elle devient : « Quels liens permettent effectivement à des personnes de vivre, d’être protégées, de transmettre et d’être reconnues ? »


Marilyn Strathern, "After Nature: English Kinship in the Late Twentieth Century" (Cambridge University Press, 1992).

Avec "After Nature", l’anthropologue britannique Marilyn Strathern franchit une étape supplémentaire dans la remise en question de la famille comme donnée naturelle. Là où Stephanie Coontz avait montré que la famille dite traditionnelle relevait d’une construction historique, et où Kath Weston avait analysé la parenté comme une pratique de soin et de reconnaissance, Strathern interroge ce qui semblait demeurer le fondement le plus indiscutable de la parenté : le lien entre reproduction biologique, filiation et identité.

Son livre étudie l’Angleterre de la fin du XXe siècle, au moment où les technologies de procréation assistée — fécondation in vitro, don de sperme, don d’ovocytes, congélation d’embryons, gestation pour autrui — rendent visibles des dissociations jusque-là plus difficiles à penser. Dans le modèle ordinaire de la famille, plusieurs dimensions coïncidaient : une personne pouvait être à la fois génitrice, gestatrice, mère légale, éducatrice et figure affective de l’enfant ; un homme pouvait être à la fois père biologique, conjoint de la mère, père légal et responsable quotidien de l’éducation. Les nouvelles techniques ne créent pas ex nihilo des séparations qui n’auraient jamais existé — adoption, adultère, abandon, nourrices et parentés sociales les avaient depuis longtemps rendues possibles — mais elles les organisent de manière explicite, médicale, contractuelle et juridiquement problématique.

La question de la parenté devient alors plus complexe : qu’est-ce qui fait un parent ? Le lien génétique, la grossesse, l’intention d’avoir un enfant, la décision juridique, le travail quotidien du soin, la durée de la cohabitation, ou la responsabilité assumée ? Ces critères peuvent coïncider, mais ils peuvent aussi entrer en concurrence. Un enfant peut ainsi être issu du matériel génétique de personnes qui ne l’élèveront pas, avoir été porté par une autre femme que celle qui sera reconnue comme sa mère, et grandir au sein d’un foyer où les figures parentales ne correspondent pas à la distribution biologique initiale.

Strathern ne se contente pas de décrire une évolution technique ou juridique. Elle montre que ces situations obligent les sociétés occidentales à rendre explicites des choix qu’elles présentaient volontiers comme naturels. Lorsque la procréation passe par des institutions médicales, des contrats, des dons ou des décisions judiciaires, la parenté apparaît moins comme un fait biologique brut que comme une construction où se rencontrent le droit, le désir, l’économie, la médecine, le genre et la morale.

Le titre "After Nature" ne signifie pas que la nature aurait disparu, ni que la biologie serait devenue sans importance. Il désigne plutôt la fin d’une certaine évidence : celle selon laquelle la nature suffirait à déterminer sans ambiguïté les liens de parenté.

La biologie continue de compter, mais elle ne tranche plus seule. Elle devient l’un des éléments d’une configuration plus vaste, où interviennent les intentions, les pratiques de soin, les responsabilités juridiques, les récits familiaux et les conditions matérielles d’existence.

Cette analyse éclaire directement les transformations de la clinique familiale. Le thérapeute ne peut plus supposer que les catégories de « père », « mère », « enfant », « frère » ou « sœur » renvoient immédiatement à des positions simples et partagées. Dans une famille adoptive, recomposée, homoparentale, issue d’un don de gamètes ou d’une gestation pour autrui, ces mots peuvent désigner des expériences affectives, biologiques, juridiques et symboliques différentes. La question clinique devient alors moins : « Qui est le vrai parent ? » que : « Comment les personnes concernées nomment-elles leurs liens, organisent-elles leurs responsabilités, racontent-elles leur histoire et donnent-elles à l’enfant des repères suffisamment stables pour se construire ? »

La contribution de Strathern permet ainsi de comprendre pourquoi la famille contemporaine ne peut plus être définie par une seule structure. Elle est une configuration de parenté où génétique, gestation, filiation légale, désir d’enfant, éducation et attachement peuvent se rejoindre ou se dissocier. Cette pluralité ne signifie pas que tout lien serait interchangeable ; elle oblige plutôt à examiner, dans chaque cas, comment se distribuent concrètement le soin, l’autorité, la responsabilité, la mémoire et la reconnaissance.

Après Coontz et Weston, Strathern complète donc le mouvement général de cette étude. La famille n’est ni un âge d’or perdu, ni une simple donnée biologique, ni seulement un choix affectif. Elle est un ensemble historiquement variable de relations, de pratiques et d’institutions par lesquelles des adultes et des enfants organisent la dépendance, la transmission, l’appartenance et la possibilité de devenir soi.


Janet Carsten, "After Kinship" (Cambridge University Press, 2004)

Avec "After Kinship", l'anthropologue britannique Janet Carsten propose sans doute l'une des réflexions les plus influentes sur la parenté au début du XXI<sup>e</sup> siècle. Son ambition dépasse largement la seule anthropologie : il s'agit de repenser ce que signifie « être parent » dans un monde où les catégories classiques de la famille sont devenues insuffisantes.

Depuis plus d'un siècle, les études de parenté reposaient sur une distinction relativement simple entre deux dimensions : d'un côté les liens biologiques (la filiation, le sang, la reproduction), de l'autre les liens sociaux (l'adoption, le mariage, l'éducation, les obligations juridiques). Cette opposition semblait aller de soi. Carsten montre qu'elle ne correspond pourtant ni à la diversité des sociétés humaines ni même à l'histoire occidentale.

Son concept central est celui de "relatedness". La parenté n'est plus pensée comme une structure déjà donnée mais comme un processus continu de fabrication des relations. Les individus deviennent parents les uns des autres parce qu'ils vivent ensemble, partagent des repas, prennent soin les uns des autres, transmettent des souvenirs, affrontent des épreuves communes, se rendent mutuellement responsables. La parenté est moins un état qu'une activité.

Cette perspective rompt avec une longue tradition qui faisait de la généalogie l'élément fondateur de toute famille. La biologie n'est pas niée ; elle cesse simplement d'occuper une position exclusive. Le lien de sang n'est qu'une modalité parmi d'autres de la relation humaine. Dans certaines sociétés, rappelle Carsten à partir de ses travaux ethnographiques en Malaisie, les personnes deviennent parentes parce qu'elles mangent ensemble, partagent quotidiennement le même foyer ou préparent les mêmes aliments. Ailleurs, c'est l'échange, le travail commun, la mémoire collective ou l'obligation réciproque qui construit progressivement la parenté. L'Occident découvre aujourd'hui, sous l'effet des recompositions familiales et des nouvelles technologies de la reproduction, une pluralité que l'anthropologie connaissait depuis longtemps.

Cette idée éclaire de manière particulièrement féconde les transformations contemporaines de la famille. Une famille recomposée n'est pas seulement la juxtaposition de plusieurs filiations biologiques ; elle est un travail quotidien d'ajustement entre adultes et enfants qui apprennent progressivement à devenir parents, beaux-parents, frères ou sœurs. De même, les familles adoptives, homoparentales ou issues de la procréation médicalement assistée montrent que l'appartenance familiale ne se réduit jamais à la génétique : elle se construit dans la durée par les pratiques du soin, de l'éducation, de la confiance et de la responsabilité.

Pour la thérapie familiale, ce déplacement est considérable. Les pionniers de l'approche systémique s'interrogeaient principalement sur la structure des interactions : frontières, hiérarchies, coalitions, alliances, triangulations. Ces concepts demeurent précieux, mais ils supposaient souvent que la composition de la famille était relativement évidente. Carsten invite à déplacer la question. Avant même d'analyser les interactions, le thérapeute doit comprendre comment les personnes définissent elles-mêmes leurs appartenances. Qui est considéré comme un parent ? Qui est investi d'une responsabilité ? Qui prend soin de l'enfant ? Qui représente une figure d'attachement ? Qui demeure psychiquement présent malgré son absence physique ? Ces questions précèdent désormais l'analyse des rôles familiaux.

Cette évolution rapproche d'ailleurs la thérapie familiale des travaux contemporains sur le "care". La famille cesse d'être définie principalement par la cohabitation ou la filiation ; elle est pensée comme un ensemble de pratiques de soin, de protection, de transmission et de responsabilité. Le foyer n'est plus nécessairement le seul espace où se fabrique la parenté : celle-ci peut se déployer entre plusieurs domiciles, plusieurs générations, plusieurs institutions et plusieurs communautés.

L'apport majeur de Carsten est donc moins de proposer une nouvelle définition de la famille que d'inviter à abandonner l'idée même d'une définition unique. Il n'existe pas une essence de la parenté valable pour toutes les sociétés et toutes les époques. Les liens familiaux apparaissent comme des réalités historiques, culturelles et relationnelles, constamment produites, négociées, transformées et parfois interrompues.

En ce sens, "After Kinship" pourrait  constituer un véritable point d'aboutissement intellectuel de l'évolution amorcée trente ans plus tôt par les pionniers de la thérapie familiale. 

- Minuchin (années 1970) : la famille est un système.

- Coontz (1992) : la famille est une construction historique.

- Weston et Strathern (1991-1992) : la parenté dépasse la biologie et la famille nucléaire.

- Carsten (2004) : la parenté est un processus relationnel ; on ne naît pas seulement parent, on le devient par les pratiques du "care".

Chez Virginia Satir ou Salvador Minuchin, la famille était encore conçue comme un système dont il fallait comprendre les règles internes. Chez Carsten, le système lui-même devient un objet d'enquête : ce ne sont plus seulement les interactions qui sont variables, mais les frontières mêmes de la parenté. La question fondamentale n'est plus : « Comment fonctionne cette famille ? », mais « Comment des personnes en viennent-elles à faire famille ? ». Ce déplacement marque probablement l'une des mutations les plus profondes des sciences humaines contemporaines.


Monica McGoldrick, Randy Gerson et Sueli Petry, "Genograms: Assessment and Intervention" (1985 ; 2020)

La thérapeute familiale américaine Monica McGoldrick s’impose comme une figure-pivot dans la transition entre les modèles systémiques classiques des années 1970 et les transformations critiques du champ à partir des années 1980-1990. Son travail prolonge directement l’héritage de la thérapie familiale, mais il refuse qu’un modèle occidental, blanc, nucléaire, hétérosexuel et de classe moyenne serve de norme implicite à partir de laquelle toutes les autres configurations seraient évaluées.

Publié initialement en 1985 avec Randy Gerson, "Genograms" est devenu l’un des instruments les plus diffusés de la thérapie familiale et, plus largement, de nombreuses professions de santé et du travail social. Dans sa quatrième édition, entièrement revue par Monica McGoldrick avec Sueli Petry, l’ouvrage actualise les usages du génogramme et les adapte à la diversité accrue des configurations relationnelles contemporaines. 

Le "génogramme" est une représentation graphique, généralement construite sur au moins trois générations, qui organise les informations recueillies lors d’une évaluation familiale. À première vue, il peut ressembler à un arbre généalogique. Mais il ne se limite ni à la filiation biologique ni à l’état civil. Il cherche à rendre visibles les relations vécues : séparations, remariages, adoptions, deuils, migrations, maladies, dépendances, ruptures de contact, secrets, conflits persistants, alliances, éloignements affectifs, figures de soutien, transmissions professionnelles ou religieuses, ainsi que les événements historiques qui affectent une lignée familiale.

L’intérêt clinique du génogramme est de transformer une accumulation souvent confuse de récits individuels en une carte relationnelle. Il permet au praticien et aux personnes rencontrées de repérer des répétitions : mariages précoces ou tardifs, séparations récurrentes, deuils non élaborés, violences, exclusions, parentifications, choix professionnels, migrations, maladies, dépendances ou conflits de loyauté.

Mais l’outil ne doit jamais être utilisé comme une machine à produire des causalités. Repérer un motif transgénérationnel ne signifie pas que le présent serait mécaniquement déterminé par le passé ; cela permet plutôt de formuler des questions, de mettre en relation des expériences et d’ouvrir un espace de récit et de choix.

Le génogramme permet également de distinguer ce que les catégories ordinaires de la famille tendent à confondre.

Une personne peut être un parent biologique sans être une figure éducative ; un beau-parent peut devenir une présence quotidienne décisive ; un grand-parent, un frère, une tante, un ami ou un voisin peuvent assurer une fonction de soutien majeure ; un parent absent peut continuer d’exercer une influence considérable dans les représentations, les loyautés ou les conflits. L’outil est donc particulièrement précieux pour les familles recomposées, monoparentales, adoptives, homoparentales, transnationales ou traversées par des séparations et des mobilités multiples.

Cette souplesse fait de McGoldrick une interlocutrice essentielle des travaux de Stephanie Coontz, Kath Weston, Marilyn Strathern et Janet Carsten. 

Comme Coontz, elle rappelle qu’aucune forme familiale ne peut être prise comme norme intemporelle. Comme Weston, elle rend visible l’importance de liens qui ne sont pas réductibles à la biologie. Comme Strathern, elle oblige à distinguer génétique, gestation, filiation légale, parentalité sociale et pratiques de soin. Comme Carsten, elle invite à interroger la manière dont les relations se font, se transmettent, se rompent ou se réparent dans la durée.

 

Mais l’originalité de McGoldrick tient à ce qu’elle ramène ces déplacements théoriques dans la pratique clinique.

1. Là où l’anthropologie et la sociologie analysent les mutations de la parenté, le génogramme donne au thérapeute un moyen de les écouter et de les représenter sans les réduire à une structure familiale prédéfinie. La question n’est plus seulement : « Qui appartient à cette famille selon la généalogie ? »

Elle devient : « Qui compte dans cette histoire ? Qui a pris soin de qui ? Qui a été exclu, oublié ou tenu à distance ? Quelles migrations, pertes, discriminations ou ruptures ont marqué les générations précédentes ? Quels liens continuent d’organiser la vie présente, même lorsqu’ils ne sont ni visibles ni juridiquement reconnus ? »

2. L’ouvrage insiste également sur la nécessité de situer chaque famille dans son contexte culturel et historique.

Les migrations, les expériences de racisme, les différences religieuses, les appartenances ethniques, les inégalités de classe, les rôles de genre et les traumatismes collectifs ne sont pas des données secondaires ajoutées après coup à une structure universelle. Ils modèlent directement les possibilités de mariage, de séparation, de transmission, d’autorité, d’éducation et de mobilité sociale. Le génogramme devient alors non seulement une carte de la famille, mais une carte des contraintes et des ressources qui traversent plusieurs générations.

3. Dans cette perspective, McGoldrick apporte une correction décisive aux premiers modèles systémiques.

Les notions de frontières, de hiérarchies, d’alliances et de triangulations restent utiles, mais elles ne peuvent être appliquées de manière abstraite. Une famille ne peut être comprise sans prendre en compte la place qu’elle occupe dans une histoire de migration, de discrimination, de précarité, de guerre, de deuil, de mobilité sociale ou de changement des normes de genre. 

La thérapie familiale ne consiste donc pas à restaurer un modèle idéal de famille ; elle cherche à comprendre comment des personnes, dans une configuration donnée, héritent de liens, les subissent, les transforment et parfois s’en dégagent.

Pour montrer ce que le génogramme permet de voir lorsqu’on cesse de considérer une personne célèbre comme un individu isolé, les auteurs se saisissent de de la famille Sigmund Freud, qui devient ainsi une sorte de laboratoire pédagogique : le praticien y apprend à repérer les répétitions, les absences, les alliances, les déplacements géographiques et les charges affectives qui organisent une histoire familiale sur plusieurs générations. 

1. Le premier enseignement observé concerne la migration et le sentiment d’appartenance. Freud naît en 1856 à Freiberg, en Moravie, dans l’Empire austro-hongrois, puis sa famille s’installe à Vienne alors qu’il est encore enfant. Le génogramme rappelle que cette trajectoire ne relève pas d’un simple changement de ville : elle s’inscrit dans une histoire juive d’Europe centrale marquée par la mobilité, l’incertitude économique, l’aspiration à l’ascension sociale et la nécessité de négocier une identité minoritaire. La migration, la langue, la religion et les attentes de réussite ne sont donc pas des arrière-plans biographiques ; elles structurent les relations entre générations.

2. Il met ensuite en évidence une configuration familiale atypique et potentiellement chargée de tensions symboliques. Le père de Freud, Jakob, était nettement plus âgé que sa mère, Amalia. Il avait déjà eu des enfants d’un premier mariage, dont certains étaient plus âgés qu’Amalia et pouvaient être proches de l’âge de jeunes adultes de la génération suivante. Freud grandit ainsi dans une famille où les frontières générationnelles et les positions de frère, demi-frère, oncle et neveu étaient moins simples que dans le schéma nucléaire ordinaire. Le génogramme ne permet pas d’en déduire mécaniquement une théorie de l’Œdipe ; il permet en revanche de comprendre que Freud a vécu très tôt dans une organisation de parenté où les générations se superposaient et où les positions symboliques pouvaient être ambiguës.

3. L’exemple fait aussi ressortir l’importance de la fratrie, des décès précoces et de la place assignée à l’enfant. Freud fut l’aîné survivant de la branche formée par Jakob et Amalia, et sa mère le considérait comme un enfant exceptionnel. Dans une famille marquée par des écarts d’âge, des demi-frères, des naissances et des décès infantiles — fréquents à cette époque — la position de « fils privilégié » pouvait concentrer des attentes de réussite, de réparation et de continuité. Le génogramme aide à poser des questions : quelle place est donnée à cet enfant ? Quelles espérances familiales porte-t-il ? Quels deuils, rivalités ou loyautés silencieuses l’entourent ?

4. Il souligne également la continuité entre vie familiale et choix conjugal. Freud épouse Martha Bernays en 1886, issue elle aussi d’une famille juive de la bourgeoisie cultivée. Leur mariage, leur nombre d’enfants, les relations avec les proches et la place importante de sa belle-sœur Minna Bernays peuvent être représentés comme autant d’éléments d’un réseau familial élargi. Le génogramme ne cherche pas à transformer cette carte en explication psychologique définitive ; il permet de voir que le couple, loin d’être une unité autonome, demeure pris dans des lignées, des alliances, des obligations et des proximités.

5. Mais la leçon essentielle de McGoldrick est méthodologique. Un génogramme ne doit pas devenir une machine à interpréter.

Il ne permet pas d’affirmer : « Freud a élaboré telle théorie parce qu’il avait telle famille. » Il sert à remplacer les explications rapides par des hypothèses et des questions. Pourquoi cette famille s’est-elle déplacée ? Comment les écarts de génération étaient-ils vécus ? Que signifiait être le fils investi d’un père plus âgé et d’une mère très valorisante ? Quels récits de réussite, de vulnérabilité ou d’exil circulaient dans la lignée ? Comment ces éléments ont-ils pu compter, parmi beaucoup d’autres, dans la formation de sa sensibilité et de ses intérêts ?

L’exemple de Freud permet ainsi de comprendre toute la portée contemporaine du génogramme. Une personne n’est jamais seulement l’auteur de son histoire individuelle ; elle est aussi située dans une mémoire familiale, sociale et historique. Mais cette mémoire ne détermine pas mécaniquement son destin. Le génogramme rend visibles des contraintes, des héritages et des ressources ; il ne les transforme pas en fatalité.

 

"Genograms" offre ainsi un passage particulièrement critique entre deux époques.

Dans les années 1970, la thérapie familiale avait appris à voir l’individu dans un système d’interactions. Avec McGoldrick, elle apprend à voir ce système lui-même dans l’épaisseur des générations, des cultures, des migrations, des rapports de pouvoir et des formes multiples de parenté. Le génogramme n’est pas seulement une technique de représentation : il devient un instrument critique, capable de rendre visibles les relations qui protègent, celles qui blessent, et celles qui demeurent absentes des définitions ordinaires de la famille.


Monica McGoldrick, Joe Giordano et John K. Pearce (dir.), "Ethnicity and Family Therapy" (1982 ; éd., 1996 ; éd., 2005)

Publié pour la première fois en 1982 sous la direction de Monica McGoldrick, Joe Giordano et John K. Pearce, "Ethnicity and Family Therapy" constitue l’un des ouvrages qui ont le plus profondément déplacé la thérapie familiale américaine. 

Son importance tient à une idée devenue aujourd’hui difficile à contester, mais qui ne l’était nullement dans les années 1970 : il n’existe pas de famille abstraite, universelle, dont les formes culturelles, raciales, religieuses ou sociales ne seraient que des variantes secondaires. Toute famille est située ; elle est inscrite dans une histoire de migrations, de langue, de classe, de croyances, de discriminations, de mobilités ou d’exils.

Les premières théories systémiques avaient appris à ne plus réduire la souffrance d’un individu à sa seule psychologie. Elles invitaient à observer les frontières, les alliances, les hiérarchies, les conflits de loyauté et les règles implicites qui organisent le groupe familial. Mais elles risquaient encore de traiter ces notions comme si elles pouvaient être appliquées à toutes les familles selon une même norme tacite : celle d’un foyer occidental, blanc, de classe moyenne, relativement stable, composé d’un couple hétérosexuel et de ses enfants.

"Ethnicity and Family Therapy" conteste directement cette universalisation. 

Une forte proximité entre générations, par exemple, ne signifie pas nécessairement une absence pathologique de frontières ; elle peut correspondre à une histoire de solidarité familiale, à une économie de survie, à une expérience migratoire ou à une conception culturelle de l’obligation envers les aînés. Inversement, une forte valorisation de l’autonomie individuelle ne constitue pas toujours le signe d’une maturité relationnelle : elle peut aussi traduire l’isolement, la fragilisation des solidarités ou l’impossibilité matérielle de dépendre des siens. Les catégories cliniques doivent donc être interrogées avant d’être appliquées.

 

1. L’ouvrage invite le thérapeute à examiner sa propre position. 

Il ne suffit pas de demander à une famille quelle est son origine ou sa religion ; il faut aussi comprendre depuis quel lieu social et culturel le praticien lui-même regarde cette famille. Quels modèles de communication, d’autorité, d’intimité, de séparation ou d’éducation considère-t-il spontanément comme normaux ? À partir de quel idéal de couple, de parentalité ou d’indépendance juge-t-il qu’une relation est trop fusionnelle, trop autoritaire, trop distante ou trop conflictuelle ? La réflexivité devient ici une exigence clinique : le thérapeute fait partie de la rencontre et ne peut se présenter comme l’observateur neutre d’un système qui lui serait extérieur.

2. Le livre ne réduit pas pour autant l’ethnicité à une identité fixe ou à un ensemble de traditions immuables. 

L’ethnicité y apparaît comme une histoire vécue et transmise : une manière de se situer dans une lignée, de parler ou de taire certaines expériences, de maintenir des liens avec un pays ou une langue, de négocier l’assimilation, de vivre le racisme ou de composer avec des différences de génération. Dans les familles migrantes, les enfants peuvent ainsi devenir médiateurs linguistiques et administratifs de leurs parents ; cette fonction peut leur donner une autonomie précoce, mais aussi les charger d’une responsabilité excessive. Dans d’autres cas, l’écart entre les normes du pays d’origine et celles de la société d’accueil peut créer des conflits autour du mariage, de l’éducation, du travail des femmes, de la religion ou du choix d’un partenaire.

3. L’un des grands mérites de McGoldrick et de ses collaborateurs est d’avoir relié l’histoire familiale à l’histoire collective. 

Une migration n’est pas seulement un déplacement géographique ; elle peut être liée à la pauvreté, à une guerre, à une persécution, à une colonisation, à l’esclavage, à une crise économique ou à la recherche d’une mobilité sociale. Ces expériences se transmettent parfois explicitement sous forme de récits et de valeurs ; elles peuvent aussi se transmettre de manière silencieuse, à travers les peurs, les interdits, les attentes de réussite, les loyautés ou les secrets. Le génogramme culturel et historique permet alors de rendre visibles non seulement les personnes et les événements familiaux, mais les mondes sociaux qui ont rendu certaines trajectoires possibles ou nécessaires.

4. Cette perspective oblige également à penser les rapports de pouvoir. 

La culture ne doit pas devenir une explication commode qui justifierait l’autoritarisme, les violences de genre, l’exclusion d’un enfant ou le contrôle d’un partenaire. Comprendre une pratique dans son contexte ne signifie pas la valider. Le thérapeute doit pouvoir reconnaître simultanément l’importance des appartenances culturelles, le poids des contraintes économiques et institutionnelles, et le droit de chaque personne à la sécurité, à la dignité et à l’autonomie. Cette exigence est particulièrement décisive dans les situations de violence intrafamiliale, où une lecture trop symétrique du « système » risque d’effacer les rapports de domination.

 

Dans l’histoire de la thérapie familiale, "Ethnicity and Family Therapy" marque ainsi un tournant majeur ...

La famille n’y est plus seulement un système d’interactions ; elle devient une configuration relationnelle traversée par des histoires collectives, des appartenances multiples et des inégalités concrètes. Les concepts classiques — frontières, loyautés, différenciation, alliances, transmission — ne sont pas abandonnés, mais historicisés. Ils ne peuvent prendre sens qu’à partir de la manière dont une famille définit elle-même ses obligations, ses solidarités, ses blessures et ses aspirations.

L’apport de McGoldrick est donc double. Elle maintient l’intuition systémique selon laquelle une souffrance individuelle doit être comprise dans le tissu des relations ; mais elle rappelle que ce tissu ne se limite jamais au foyer. Il comprend les générations antérieures, les migrations, les institutions, les langues, les discriminations, les ressources économiques et les normes sociales qui organisent concrètement les possibilités de vivre ensemble. 

Après Minuchin, la question n’est plus seulement : « Quelle est la structure de cette famille ? » Elle devient : « Dans quelle histoire sociale, culturelle et politique cette configuration relationnelle a-t-elle été formée, et comment cette histoire continue-t-elle d’agir dans le présent ? »


Evan Stark, "Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life" (Oxford University Press, 2007).

Evan Stark introduit une limite décisive aux approches systémiques : toutes les relations ne relèvent pas d’un conflit à équilibrer, et certaines doivent d’abord être comprises comme des rapports de domination...

Avec "Coercive Control", le sociologue américain Evan Stark impose un déplacement essentiel pour toute réflexion contemporaine sur la famille, le couple et la thérapie relationnelle. Son ouvrage part d’une critique : les institutions médicales, judiciaires et sociales ont longtemps eu tendance à reconnaître la violence conjugale principalement lorsqu’elle prenait la forme de coups, de blessures ou d’agressions sexuelles visibles. Or, dans de nombreuses situations, ce qui détruit progressivement l’autonomie d’une personne ne se réduit pas à des épisodes de violence physique. Il s’agit d’un ensemble continu de pratiques de surveillance, d’isolement, d’humiliation, de contrôle financier, de menaces, de restrictions imposées aux déplacements, à la sexualité, au travail, aux relations amicales ou à l’usage du téléphone.

Stark appelle cet ensemble le contrôle coercitif. Il ne désigne pas une dispute particulièrement violente, ni une relation où deux partenaires exerceraient symétriquement une influence l’un sur l’autre. Il désigne une stratégie de domination durable par laquelle un partenaire — le plus souvent un homme dans les situations étudiées par Stark — réduit progressivement la liberté, les ressources et les possibilités d’action de l’autre. La violence physique peut en faire partie, mais elle n’en est ni la seule forme ni toujours la plus importante. Le contrôle coercitif fonctionne précisément parce qu’il transforme la vie quotidienne en un espace de surveillance et de contrainte.

Cette analyse oblige à réviser certains réflexes hérités de la thérapie familiale classique. 

Les premiers modèles systémiques invitaient à observer les interactions, les séquences de communication, les alliances et les rétroactions qui maintiennent un problème. Cette attention aux relations demeure précieuse dans de nombreuses situations. Mais elle devient dangereuse si elle conduit à traiter une violence de domination comme un conflit conjugal, une difficulté de communication ou une « danse relationnelle » dont chacun porterait une responsabilité comparable. Dans un contexte de contrôle coercitif, demander à la victime ce qu’elle fait pour entretenir la dynamique, ou chercher à restaurer le dialogue du couple, peut renforcer l’emprise et accroître le danger.

La question clinique doit donc changer. 

Il ne s’agit pas d’abord de savoir comment rétablir l’équilibre d’un système, mais de déterminer si les conditions minimales de sécurité, de liberté et de consentement sont réunies. Qui peut parler sans crainte ? Qui contrôle l’argent, les papiers, les déplacements ou les communications ? Qui décide des relations avec les proches ? Qui est isolé de son entourage ? Qui craint les conséquences d’un désaccord ou d’une séparation ? Ces questions ne sont pas périphériques : elles déterminent si une thérapie de couple ou de famille est même envisageable.

L’apport de Stark est particulièrement important dans le cadre d’une réflexion sur les nouvelles configurations familiales. 

L’élargissement de la notion de parenté, la reconnaissance des familles recomposées, homoparentales, transnationales ou choisies, ne doit jamais conduire à une célébration abstraite de tous les liens. Une configuration relationnelle ne vaut pas parce qu’elle est stable, traditionnelle ou au contraire innovante ; elle doit être évaluée à partir de ce qu’elle permet ou empêche : l’autonomie, la sécurité, la dignité, la parole, l’accès aux ressources et la possibilité de quitter une relation sans danger. Cette perspective rejoint les travaux de Judith Lewis Herman sur le traumatisme. 

Stark apporte ainsi une correction éthique et politique à la pensée systémique. 

Il ne faut pas seulement demander comment les liens s’organisent ; il faut demander qui possède le pouvoir de les définir, qui peut les quitter, qui bénéficie de leur maintien et qui en paie le prix. La famille ou le couple ne doivent jamais être traités comme des entités à préserver indépendamment de la sécurité des personnes qui les composent.

Dans le parcours ouvert par Minuchin, Coontz, Weston, Strathern, Carsten et McGoldrick, "Coercive Control" marque donc une limite fondamentale. Les relations constituent les individus, mais elles peuvent aussi les enfermer. La clinique contemporaine ne peut plus se contenter de cartographier les alliances, les frontières ou les transmissions : elle doit discerner, au sein même des liens, ce qui relève du soin, de la dépendance mutuelle, du conflit ordinaire, de l’inégalité sociale ou de la domination.

La question finale n’est plus seulement : « Comment faire tenir ensemble cette famille ? », mais aussi : « Cette relation permet-elle à chacun d’exister librement et en sécurité ? »


Judith Lewis Herman, "Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence - From Domestic Abuse to Political Terror" (Basic Books, 1992)

Avec "Trauma and Recovery", la psychiatre américaine Judith Lewis Herman fournit l’un des cadres les plus importants pour comprendre ce que la thérapie familiale et les approches relationnelles ne peuvent ignorer : certaines souffrances ne se situent pas dans une interaction à rééquilibrer, mais dans une expérience de violence qui a détruit les conditions mêmes de la confiance, de la parole et de l’autonomie.

Publié en 1992, l’ouvrage rapproche des expériences longtemps étudiées séparément : les traumatismes de guerre, les violences politiques, les violences sexuelles, l’inceste et les violences conjugales. Herman montre que ces expériences ont en commun de placer une personne sous l’emprise d’un pouvoir qui excède ses capacités ordinaires de défense. Le traumatisme ne se réduit pas au souvenir d’un événement terrible : il affecte durablement la perception du danger, la mémoire, les émotions, le rapport au corps, les relations de confiance et la capacité à se projeter dans l’avenir.

1. L’un des apports majeurs de Herman est de rappeler que la reconnaissance du traumatisme est toujours aussi une affaire sociale et politique. 

Les sociétés reconnaissent plus volontiers certaines violences que d’autres. Les traumatismes des soldats ont pu devenir visibles lorsque les guerres rendaient impossible leur dénégation ; les violences faites aux femmes et aux enfants ont longtemps été reléguées dans la sphère privée, considérées comme des affaires familiales, des secrets domestiques ou des malheurs individuels. Or, traiter l’inceste ou la violence conjugale comme de simples problèmes privés revient souvent à prolonger l’isolement de celles et ceux qui les subissent.

2. Cette analyse rencontre directement les limites de certains modèles classiques de thérapie familiale.

 Lorsqu’un symptôme est interprété exclusivement comme l’expression d’un déséquilibre du système, il existe un risque de perdre de vue l’asymétrie réelle des positions. Dans une famille où un adulte exerce une violence physique, sexuelle, psychologique ou économique sur un enfant, un conjoint ou une conjointe, il ne suffit pas d’étudier les règles implicites, les alliances ou les séquences de communication. Il faut nommer la violence, reconnaître la contrainte et protéger la personne exposée. La recherche d’une compréhension relationnelle ne doit jamais devenir une manière de répartir la responsabilité entre victime et agresseur.

3. Herman formule alors une hiérarchie clinique claire. 

- Le premier objectif n’est pas l’interprétation, la réconciliation ou la reconstruction de la relation ; c’est la sécurité. Une personne qui demeure exposée à la menace, à l’emprise ou à la peur ne peut engager librement un travail thérapeutique. La protection matérielle, l’accès à des ressources, l’éloignement d’un agresseur, le soutien juridique, l’aide sociale et la présence de personnes de confiance font partie intégrante du processus de rétablissement. Ils ne sont pas de simples conditions extérieures à la thérapie : ils en constituent le préalable.

- Une fois la sécurité suffisamment restaurée, Herman décrit un second temps : celui du souvenir et du deuil. La personne peut progressivement mettre en récit ce qui s’est passé, non pour revivre indéfiniment l’événement, mais pour l’inscrire dans une histoire qui ne se confond plus entièrement avec le présent. Ce travail demande une grande prudence : il ne s’agit jamais d’exiger une confession, de forcer le pardon ou de faire de la parole un devoir. Le rythme appartient à la personne concernée, qui doit pouvoir conserver un contrôle sur ce qu’elle dit, ce qu’elle tait et la manière dont elle donne sens à son expérience.

- Le troisième temps est celui de la reconnexion avec la vie ordinaire. Il ne signifie pas le retour à un état antérieur supposé intact, mais la possibilité de reconstruire des relations, des projets, des désirs et une capacité d’action. La personne traumatisée ne retrouve pas nécessairement « sa place » dans la famille d’origine ; elle peut avoir besoin de redéfinir ses appartenances, de choisir de nouveaux soutiens, de maintenir une distance avec certains proches ou de constituer autour d’elle un entourage protecteur. Ici, Herman rejoint indirectement les travaux de Kath Weston et de Janet Carsten : les liens qui comptent ne sont pas seulement ceux qui sont donnés par la généalogie, mais ceux qui rendent effectivement possible la sécurité, la reconnaissance et le soin.

 

L’importance de "Trauma and Recovery" pour une réflexion sur les transformations de la famille est donc considérable. L’ouvrage empêche de faire de la continuité familiale une valeur absolue. Il rappelle qu’une famille peut être un lieu de transmission, de protection et de solidarité, mais aussi un espace de secret, de contrainte et de violence. La clinique ne doit pas présupposer que le maintien du lien est toujours préférable à sa rupture ; dans certaines situations, l’autonomie et la survie psychique exigent au contraire une séparation, une mise à distance ou une redéfinition radicale de la parenté.

Dans l’évolution qui mène de la thérapie familiale classique aux approches contemporaines, Herman introduit ainsi une exigence irréductible : aucune analyse des relations ne peut faire abstraction de la question du pouvoir. 

Avant de demander comment une famille fonctionne, il faut pouvoir demander qui y est en sécurité, qui peut parler, qui peut partir, qui est cru, qui est protégé et qui demeure contraint au silence. Cette interrogation ne détruit pas la pensée relationnelle ; elle lui donne sa condition éthique. Une relation ne peut être véritablement thérapeutique que si elle rend à chacun une marge de liberté, de parole et de protection.


Betty Carter et McGoldrick, "The Changing Family Life Cycle" (1980, puis plusieurs éditions) 

Après les limites éthiques posées par Stark et Herman, Carter et McGoldrick permettent de revenir à la clinique, mais à une clinique qui ne traite plus les trajectoires familiales comme une succession universelle et normative ...

Publié pour la première fois en 1980 sous la direction de Betty Carter et de Monica McGoldrick, "The Changing Family Life Cycle" a profondément renouvelé la manière dont les thérapeutes familiaux pensent le temps. Les premières approches systémiques s’étaient principalement intéressées à l’organisation présente des interactions : frontières, alliances, hiérarchies, règles implicites, symptômes et conflits. Carter et McGoldrick rappellent qu’une famille n’est jamais seulement une structure observable à un moment donné ; elle est aussi une trajectoire, traversée par des passages, des crises, des pertes, des séparations et des réorganisations.

Le modèle du cycle de vie familial existait déjà, mais il était souvent présenté sous la forme d’une succession relativement linéaire : formation d’un couple, naissance des enfants, entrée à l’école, adolescence, départ des enfants, retraite, vieillesse et deuil. Ce schéma pouvait être utile pour repérer des transitions prévisibles. Il risquait toutefois de transformer une expérience sociale particulière — celle d’un couple hétérosexuel marié, vivant durablement sous le même toit et ayant des enfants selon une chronologie relativement stable — en modèle implicite de toute vie familiale.

Carter et McGoldrick déplacent cette perspective. Elles conservent l’idée que certaines transitions mettent les familles sous tension : l’entrée dans la vie adulte, la formation ou la dissolution d’un couple, la naissance ou l’arrivée d’un enfant, l’adolescence, le départ d’un jeune adulte, la maladie, le vieillissement, le deuil. Mais elles montrent que la signification de ces événements dépend toujours de l’histoire particulière de la famille, de ses ressources économiques, de son appartenance culturelle, de ses migrations, de sa religion, de son rapport au genre, de son statut juridique et de la manière dont plusieurs générations sont liées entre elles.

Le cycle de vie cesse ainsi d’être une norme chronologique pour devenir une grille d’interrogation. 

Une séparation conjugale ne produit pas les mêmes effets selon qu’elle s’accompagne d’une coparentalité possible ou d’un contrôle coercitif ; un départ du foyer peut être une étape d’autonomie ou, au contraire, une expulsion liée à la précarité ; le maintien d’un jeune adulte chez ses parents peut signaler une dépendance problématique, mais aussi une solidarité intergénérationnelle indispensable ; la proximité entre générations peut être vécue comme une entrave ou comme une ressource, selon les contextes et les personnes concernées.

Cette approche permet également de comprendre que les transitions ne concernent jamais une seule génération. 

L’arrivée d’un enfant transforme non seulement le couple parental, mais aussi les grands-parents, les fratries et parfois les réseaux de soutien ; le divorce d’un adulte peut réorganiser les loyautés de ses enfants, les rapports entre anciens beaux-parents et les possibilités de contact avec les générations suivantes ; le vieillissement d’un parent peut redistribuer les responsabilités entre frères et sœurs, partenaires, enfants adultes, aides à domicile et institutions. La famille apparaît donc comme un système multigénérationnel, mais un système dont les frontières peuvent s’étendre bien au-delà du foyer.

 

L’un des intérêts durables de l’ouvrage est d’avoir fait de la transition un objet clinique à part entière. Les difficultés ne proviennent pas nécessairement d’une famille « dysfonctionnelle » ; elles peuvent surgir lorsqu’une organisation jusque-là viable doit se modifier. Toute transition exige une redistribution des rôles, des responsabilités, de l’autorité et du soin. Une famille peut souffrir non parce qu’elle est anormale, mais parce qu’elle doit inventer une nouvelle manière de vivre ensemble face à une naissance, une migration, une séparation, une maladie, une perte d’emploi, une recomposition ou un deuil.

Dans les éditions ultérieures, le cadre s’élargit progressivement. Les familles monoparentales, recomposées, adoptives, interculturelles, homoparentales ou transnationales ne sont plus traitées comme des exceptions à un modèle central, mais comme des configurations ayant leurs propres transitions, leurs ressources et leurs vulnérabilités. Le modèle du cycle de vie devient alors compatible avec les travaux de Coontz, Weston, Strathern, Carsten et McGoldrick elle-même : il ne demande plus comment une famille doit progresser à travers des étapes universelles, mais comment des personnes, dans une histoire et un contexte déterminés, négocient les passages qui transforment leurs liens.

 

Après les analyses de Stark et Herman, cette approche impose toutefois une précision indispensable ...

Toute transition ne peut pas être pensée comme une crise familiale à résoudre collectivement. Lorsqu’une relation est marquée par la violence, l’emprise ou le danger, la priorité n’est pas de restaurer l’équilibre du cycle de vie, mais d’assurer la sécurité et l’autonomie de la personne exposée. Le langage des transitions doit donc rester attentif aux asymétries de pouvoir : une séparation, une rupture ou une prise de distance peuvent être non un échec de la famille, mais une condition de protection et de reconstruction.

"The Changing Family Life Cycle" marque ainsi une étape décisive dans l’évolution de la thérapie familiale. Le temps familial n’y est plus la simple répétition d’un scénario universel ; il devient une histoire faite de bifurcations, de retards, de ruptures, de recommencements et de transmissions entre générations. La question clinique ne consiste plus à ramener une famille vers une trajectoire idéale, mais à comprendre comment elle traverse les changements qui l’affectent, quels soutiens elle peut mobiliser et quelles formes nouvelles de relation elle doit parfois inventer.


Judith Butler, "Undoing Gender" (2004)

Après avoir montré que les trajectoires familiales sont multiples, Judith Butler permet de poser la question décisive de leur reconnaissance ..

Avec "Undoing Gender", la philosophe américaine Judith Butler déplace le débat sur la famille vers son enjeu politique et normatif. Il ne suffit pas de constater que les formes de couple, de parenté et de filiation se sont diversifiées ; il faut encore demander quelles formes de vie sont reconnues comme légitimes, lesquelles demeurent fragiles, et lesquelles sont rendues socialement moins vivables parce qu’elles ne correspondent pas aux normes dominantes du genre, de la sexualité et de la parenté.

Le livre rassemble des essais écrits dans un contexte où les débats sur le mariage entre personnes de même sexe, l’adoption, la filiation, la transidentité et les techniques de procréation assistée prennent une importance croissante aux États-Unis et en Europe. Butler n’y propose pas une théorie de la famille au sens sociologique ou clinique du terme. Son apport est différent : elle montre que les catégories à partir desquelles nous reconnaissons une personne comme homme, femme, parent, conjoint, enfant ou membre d’une famille ne sont jamais de simples descriptions neutres. Elles sont liées à des normes sociales et juridiques qui distribuent inégalement la reconnaissance, la protection et la possibilité même de mener une vie publiquement intelligible.

La notion centrale est celle de reconnaissance. 

Une relation peut être affectivement réelle, durable et organisée autour du soin, tout en restant juridiquement précaire ou symboliquement dévaluée. Un couple peut vivre ensemble, élever un enfant, partager des responsabilités matérielles et affectives, mais ne pas être reconnu comme une famille par le droit, l’école, l’hôpital, l’administration ou l’entourage. Cette absence de reconnaissance n’est pas seulement une blessure symbolique : elle peut avoir des conséquences concrètes sur la garde des enfants, l’accès aux soins, la succession, le logement, la protection sociale, les décisions médicales ou la possibilité de rester dans un pays.

1. Butler critique ainsi l’idée selon laquelle il existerait une forme familiale naturelle dont les autres configurations ne seraient que des variantes secondaires, incomplètes ou déviantes. 

Le couple hétérosexuel marié, fondé sur une différence stable entre les sexes et sur la filiation biologique, n’est pas simplement une réalité parmi d’autres : il a longtemps fonctionné comme une norme institutionnelle à partir de laquelle les autres relations étaient jugées. Les familles monoparentales, recomposées, homoparentales, transparentales, adoptives ou issues de la procréation assistée ont souvent dû prouver qu’elles étaient capables de fournir aux enfants stabilité, amour et protection, alors que la famille dite traditionnelle était présumée les garantir par elle-même.

2. Cette perspective ne conduit pas Butler à soutenir que toutes les relations seraient équivalentes, ni que toute norme devrait disparaître. 

La question n’est pas de renoncer à toute évaluation, mais de savoir quelles normes permettent réellement aux personnes de vivre avec dignité, sécurité et reconnaissance. Une famille ne devrait pas être jugée à sa conformité à un modèle unique, mais à sa capacité à assurer des conditions de soin, de responsabilité, de non-violence et de développement pour celles et ceux qui la composent.

3. L’intérêt de Butler pour la thérapie familiale est considérable, même si elle ne s’adresse pas directement aux thérapeutes. 

Elle oblige le clinicien à interroger les catégories qu’il utilise spontanément. Que désigne-t-on par « père » ou par « mère » dans une famille homoparentale, recomposée ou transparentale ? Qui peut être considéré comme un parent significatif dans la vie d’un enfant ? Pourquoi un lien biologique serait-il automatiquement plus légitime qu’un lien éducatif et affectif durable ? Comment éviter que la recherche d’un fonctionnement familial « sain » ne reconduise implicitement des normes de genre, de sexualité ou de couple qui ne sont pas celles des personnes rencontrées ?

Dans cette perspective, la thérapie familiale ne peut plus se limiter à cartographier les relations existantes ; elle doit aussi comprendre les conditions sociales qui rendent certaines relations précaires ou invisibles. Les conflits d’une famille homoparentale, par exemple, ne peuvent pas être lus comme s’ils se déroulaient dans un espace social neutre : ils peuvent être aggravés par la discrimination, la peur de perdre la garde d’un enfant, l’absence de reconnaissance de l’un des parents, les difficultés administratives ou l’hostilité de la famille d’origine. De même, les tensions dans une famille transparentale peuvent être liées non seulement aux ajustements intimes de ses membres, mais à la violence symbolique et institutionnelle qui pèse sur leurs identités.

4. Butler rejoint ici les analyses de Monica McGoldrick sur la culture, le genre et le pouvoir, tout en leur donnant une portée plus explicitement politique. Là où McGoldrick demande au thérapeute de situer chaque famille dans son histoire culturelle et sociale, Butler invite à interroger les normes qui déterminent quelles histoires peuvent être dites, quelles parentés peuvent être reconnues et quelles vies peuvent apparaître comme dignes d’être protégées.

 

Après Carter et McGoldrick, "Undoing Gender" permet donc de franchir un pas supplémentaire. Les trajectoires familiales ne sont pas seulement diverses ; elles sont inégalement autorisées, visibles et soutenues. La clinique contemporaine doit ainsi tenir ensemble deux exigences : reconnaître la pluralité des configurations relationnelles sans les réduire à une catégorie abstraite de « nouvelles familles », et comprendre que certaines d’entre elles doivent encore lutter pour obtenir les droits, les protections et la reconnaissance dont d’autres bénéficient comme d’une évidence.

La question finale n’est plus seulement : « Comment cette famille traverse-t-elle ses transformations ? » Elle devient : « Quelles normes rendent cette configuration familiale possible, difficile ou impossible à vivre, et comment permettre à celles et ceux qui la composent d’être reconnus sans devoir renoncer à ce qu’ils sont ? »


Susan Golombok, "Modern Families: Parents and Children in New Family Forms" (2015).

Avec "Modern Families", la psychologue du développement britannique Susan Golombok apporte une contribution essentielle au débat sur les transformations de la parenté : elle ne demande pas d’abord quelle forme familiale paraît la plus conforme à une tradition, mais quelles conditions favorisent concrètement le développement et le bien-être des enfants.

L’ouvrage synthétise plusieurs décennies de recherches menées notamment au Centre for Family Research de l’Université de Cambridge. Golombok et ses collaborateurs ont suivi, parfois sur de longues périodes, des familles qui s’écartent du modèle nucléaire traditionnel : familles homoparentales, familles monoparentales par choix, familles adoptives, familles issues du don de sperme ou d’ovocytes, familles ayant eu recours à la fécondation in vitro ou à la gestation pour autrui. Son projet n’est pas de nier les différences entre ces expériences, mais d’examiner ce qu’elles produisent réellement dans la vie des parents et des enfants.

Le premier résultat majeur est que la structure familiale, prise isolément, prédit beaucoup moins le bien-être de l’enfant que la qualité des relations quotidiennes. La présence de deux parents de sexes différents, le mariage, la filiation génétique ou la cohabitation sous un même toit ne constituent pas, en eux-mêmes, des garanties suffisantes. Ce qui compte davantage est la disponibilité affective des adultes, la stabilité du soin, la capacité à répondre aux besoins de l’enfant, la qualité de la communication, la gestion des conflits, le soutien matériel et l’absence de violence ou de stigmatisation.

Cette conclusion ne signifie pas que toutes les familles rencontrent les mêmes difficultés.

Les familles homoparentales peuvent être exposées à l’homophobie et à des incertitudes juridiques ; les parents seuls peuvent supporter une charge financière et organisationnelle plus lourde ; les familles adoptives doivent parfois aider l’enfant à élaborer une histoire de séparation ou de perte ; les familles issues d’un don de gamètes ou d’une gestation pour autrui peuvent être confrontées à des questions particulières concernant les origines, la transparence et le récit de la conception. Mais Golombok montre que ces difficultés ne sont pas des preuves d’inaptitude parentale : elles dépendent largement des ressources disponibles, de la qualité du soutien social et du degré de reconnaissance accordé à la famille.

Les recherches sur l’homoparentalité occupent une place centrale dans l’ouvrage. 

Elles contestent l’idée selon laquelle le développement équilibré d’un enfant exigerait nécessairement un père et une mère vivant ensemble. Les études examinées ne mettent pas en évidence de désavantage psychologique systématique chez les enfants élevés par deux mères ou par deux pères. Lorsqu’ils rencontrent des difficultés, celles-ci sont plus souvent liées aux réactions hostiles de l’environnement, aux discriminations scolaires ou aux préjugés sociaux qu’à l’orientation sexuelle des parents elle-même. Le problème n’est donc pas la forme familiale, mais la manière dont la société la reçoit.

Golombok aborde également les familles créées grâce au don de gamètes et à la gestation pour autrui.

Ces situations rendent particulièrement visible ce que Marilyn Strathern avait théorisé : les différentes dimensions de la parentalité peuvent se dissocier. La génétique, la grossesse, l’intention parentale, la responsabilité juridique et l’éducation quotidienne ne sont pas toujours assumées par les mêmes personnes. Golombok montre toutefois que cette dissociation n’empêche pas l’établissement d’attachements solides. La question décisive est moins celle de savoir qui serait le « vrai » parent que celle de savoir comment les adultes construisent avec l’enfant une histoire compréhensible, honnête et adaptée à son âge.

L’ouvrage insiste notamment sur l’importance de la transparence concernant les origines. 

Les recherches synthétisées par Golombok suggèrent que les enfants tendent à mieux vivre les particularités de leur conception lorsqu’ils en reçoivent une explication précoce, progressive et non honteuse. Le secret absolu, les révélations tardives ou les récits contradictoires peuvent fragiliser la confiance ; à l’inverse, une parole ajustée permet à l’enfant d’intégrer son histoire sans avoir à choisir entre ses liens génétiques, gestationnels, légaux et affectifs.

Cette approche empirique constitue une réponse utile aux controverses idéologiques. 

Elle ne dit pas que la biologie, la filiation ou les institutions n’ont aucune importance ; elle montre qu’aucun de ces éléments ne suffit, à lui seul, à définir une bonne parentalité. Une famille peut être conforme à toutes les normes traditionnelles et néanmoins offrir peu de sécurité ou de disponibilité affective. Inversement, une famille qui s’écarte de ces normes peut fournir à l’enfant un cadre stable, aimant et protecteur, à condition de disposer de ressources suffisantes et d’être reconnue par son environnement.

Pour la thérapie familiale contemporaine, l’apport de Golombok est particulièrement précieux. Il oblige le clinicien à ne pas faire de la structure familiale le diagnostic avant même d’avoir rencontré les personnes. Une famille homoparentale, monoparentale, adoptive ou issue d’un don de gamètes ne doit pas être abordée comme une version déficitaire de la famille nucléaire. La question clinique est toujours plus concrète : quels adultes prennent soin de l’enfant ? Comment les responsabilités sont-elles partagées ? Quels récits circulent sur les origines ? Quels soutiens extérieurs existent ? Quels préjugés ou obstacles institutionnels pèsent sur cette famille ? Comment l’enfant peut-il poser des questions sans craindre de blesser ou de menacer ses parents ?

 

"Modern Families" offre ainsi une contrepartie empirique indispensable aux analyses de Judith Butler, Marilyn Strathern et Janet Carsten. Butler interroge les normes qui rendent certaines parentés plus ou moins reconnues ; Strathern montre que les techniques de reproduction dissocient les dimensions autrefois réunies de la filiation ; Carsten définit la parenté comme une pratique relationnelle. Golombok apporte des données qui confirment une idée commune à ces travaux : ce qui fait une famille vivable pour un enfant n’est pas la conformité à une forme unique, mais la continuité du soin, la qualité des liens, la possibilité de connaître et de raconter son histoire, ainsi que la reconnaissance sociale et juridique des personnes qui l’élèvent.


Eva Illouz, "Why Love Hurts: A Sociological Explanation" (2012)

La pluralisation des formes de vie ne signifie pas, à elle seule, l’égalité réelle des conditions dans lesquelles les personnes aiment, se séparent, élèvent des enfants ou assument le soin ...

Les transformations contemporaines de la famille, du couple et de la parenté ne doivent pas être célébrées abstraitement comme une simple libération. Elles ont élargi les possibilités de vivre, d’aimer, de se séparer, de recomposer des liens et d’élever des enfants hors du cadre matrimonial traditionnel. Mais elles ont aussi accru, pour beaucoup, l’incertitude des engagements, l’isolement, la charge mentale et la vulnérabilité économique. La liberté relationnelle ne se distribue ni également ni sans coût.

Dans "Why Love Hurts: A Sociological Explanation", la sociologue Eva Illouz propose une analyse de cette ambivalence. Son objectif n’est pas de regretter un âge d’or du mariage ou de la famille patriarcale. Elle montre au contraire que les transformations de l’intimité ont permis à de nombreuses personnes, et notamment aux femmes, de contester des relations fondées sur la dépendance, l’obligation ou la soumission. Mais elle refuse d’en conclure que l’amour contemporain serait devenu libre, égalitaire et transparent.

Illouz part d’un constat : dans les sociétés modernes, les relations affectives sont de moins en moins organisées par des règles sociales explicites et de plus en plus par l’idée du choix individuel. Le mariage, la sexualité, la formation d’un couple, la séparation ou le désir d’enfant sont davantage présentés comme des décisions personnelles, guidées par l’authenticité, le désir et l’épanouissement. Cette individualisation peut constituer un gain réel : elle permet de sortir de mariages imposés, de contester les rôles de genre traditionnels et de reconnaître des formes de vie auparavant stigmatisées.

Mais l’affaiblissement des cadres collectifs ne produit pas nécessairement une plus grande sécurité affective.

Il peut aussi laisser les individus seuls face à des attentes contradictoires : désirer un engagement durable tout en refusant de renoncer à son autonomie ; rechercher une relation profonde tout en se méfiant de la dépendance ; vouloir être choisi sans avoir l’air d’exiger ; exprimer ses émotions tout en conservant une maîtrise de soi. L’amour devient alors un espace où chacun doit sans cesse évaluer ses chances, interpréter des signes ambigus, comparer des possibilités et gérer la crainte d’être remplacé ou abandonné.

L’un des apports les plus marquants d’Illouz est d’avoir montré que cette incertitude ne relève pas seulement de la psychologie individuelle. Elle est liée à la transformation économique et culturelle de l’intimité. Les relations amoureuses sont traversées par les logiques du marché : multiplication des choix possibles, comparaison permanente, valorisation de l’attractivité, mise en concurrence des personnes, recherche d’optimisation, langage de l’investissement et du risque. L’individu est encouragé à se présenter comme un projet, à rendre ses qualités visibles, à mesurer ses attentes et à choisir parmi des partenaires potentiels comme parmi des options.

Cette marchandisation ne signifie pas que l’amour serait faux ou que les sentiments seraient réductibles à l’économie. Elle signifie que les formes mêmes de la rencontre, du désir et de l’engagement sont de plus en plus façonnées par des institutions, des médias, des industries culturelles et des pratiques de consommation. L’intimité devient simultanément plus libre et plus exposée à l’évaluation, à la comparaison et à la déception.

Illouz insiste également sur la persistance des inégalités de genre. 

L’égalité juridique et l’accès accru des femmes à l’autonomie économique n’ont pas supprimé la division du travail affectif. Dans de nombreux couples, les femmes continuent d’assumer une part disproportionnée de l’organisation domestique, de l’éducation des enfants, de l’anticipation des besoins, de la médiation émotionnelle et du maintien des liens familiaux. La possibilité de choisir librement son partenaire ne garantit donc ni une répartition égale du soin ni une égale capacité à quitter une relation. La précarité, la maternité, les écarts de revenus et les normes persistantes de genre continuent de structurer fortement les rapports affectifs.

Pour la thérapie familiale, l’intérêt de cette analyse est considérable. 

Elle rappelle qu’un conflit de couple, un épuisement parental ou une séparation ne peuvent pas être expliqués uniquement par la communication, les styles d’attachement ou les scénarios familiaux. Ils doivent aussi être replacés dans des conditions matérielles : horaires de travail, logement, accès aux services de garde, précarité financière, répartition du travail domestique, inégalités salariales et isolement social. Une clinique attentive aux liens doit donc éviter de psychologiser des difficultés qui sont parfois produites ou aggravées par l’organisation économique et sociale.

 

Après Judith Butler, Illouz apporte ainsi une nuance décisive.

La reconnaissance des formes familiales diverses est indispensable ; mais elle ne suffit pas à assurer des relations justes ou vivables. Une famille homoparentale, recomposée, monoparentale ou hétérosexuelle peut être reconnue en droit tout en restant confrontée à des inégalités de ressources, de temps, de travail domestique ou de protection sociale. La pluralité des formes de vie ne dispense donc pas d’interroger la distribution concrète du pouvoir et du soin.

"Why Love Hurts" invite finalement à reformuler la question familiale contemporaine. Il ne suffit pas de demander qui peut faire famille avec qui. Il faut aussi demander dans quelles conditions les personnes peuvent aimer sans être placées dans une concurrence permanente, prendre soin sans s’épuiser, se séparer sans tomber dans la précarité, et élever des enfants sans que le coût du soin repose de manière disproportionnée sur certains corps et certaines vies.


Arlie Russell Hochschild, "The Second Shift" (1989 ; édition augmentée, 2012).

Avec "The Second Shift", la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild introduit une question décisive dans l’étude des transformations familiales : lorsque les femmes accèdent massivement au travail salarié, qui continue d’assumer le travail nécessaire à la vie quotidienne du foyer ?

Publié en 1989, puis réédité dans une version augmentée en 2012, le livre repose sur des enquêtes menées auprès de couples américains où les deux partenaires travaillent. Hochschild y montre que l’entrée des femmes sur le marché du travail n’a pas entraîné une redistribution proportionnelle du travail domestique et parental. Après leur journée professionnelle, beaucoup de femmes commencent une « seconde journée » : préparer les repas, nettoyer, faire les courses, organiser les rendez-vous, s’occuper des devoirs, anticiper les besoins des enfants, entretenir les liens avec les proches, gérer les imprévus et maintenir l’équilibre émotionnel du foyer.

Cette « seconde journée » ne désigne pas seulement un ensemble de tâches visibles. Elle comprend également ce que l’on appelle aujourd’hui la charge mentale : prévoir, planifier, se souvenir, coordonner, anticiper et réparer. Qui sait que l’enfant doit voir un médecin ? Qui pense aux vêtements trop petits, aux formulaires scolaires, aux anniversaires, aux courses, aux vacances, aux factures ou aux conflits à désamorcer ? Ce travail d’organisation reste souvent invisible précisément parce qu’il est continu, dispersé et difficile à mesurer. Pourtant, il constitue une part essentielle de ce que David Morgan nomme les pratiques familiales.

Hochschild ne soutient pas que tous les hommes refusent de participer à la vie domestique. Elle observe plutôt une tension entre les valeurs affichées et les arrangements réels. Beaucoup de couples se déclarent favorables à l’égalité ; mais lorsque le temps manque, lorsque les enfants sont malades ou lorsque les horaires professionnels deviennent incompatibles avec les besoins du foyer, les anciennes divisions de genre tendent à réapparaître. L’égalité peut alors devenir une conviction abstraite, tandis que la responsabilité concrète du soin demeure largement féminisée.

L’ouvrage introduit notamment l’idée d’« idéologie familiale » : les couples élaborent des récits qui leur permettent de justifier ou de rendre supportable une répartition inégale. Certains présentent le travail domestique comme une préférence féminine ; d’autres valorisent la contribution financière de l’homme comme compensation de sa moindre participation au foyer ; d’autres encore évitent de nommer le déséquilibre afin de préserver la paix conjugale. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers ou cyniques : ils permettent souvent de vivre avec des contraintes réelles. Mais ils peuvent aussi empêcher de reconnaître l’épuisement, le ressentiment et l’inégalité qui s’accumulent dans la vie quotidienne.

Le livre éclaire ainsi une contradiction majeure des familles contemporaines. 

Les transformations juridiques et culturelles ont permis aux femmes de revendiquer l’autonomie économique, l’accès aux études, la maîtrise de leur fécondité et une plus grande liberté conjugale. Mais les institutions du travail, de l’école, de la garde des enfants et de la protection sociale ont longtemps continué de supposer qu’une personne — généralement une femme — restait disponible pour absorber les besoins du foyer. La famille moderne repose donc souvent sur une tension entre l’idéal d’égalité et une organisation sociale qui externalise sur les ménages, et plus particulièrement sur les femmes, une grande partie du travail de soin.

Pour la thérapie familiale, l’apport de Hochschild est fondamental.

Un conflit de couple ne peut pas toujours être réduit à un défaut de communication, à une incompatibilité de tempérament ou à une répétition transgénérationnelle. Il peut aussi être le résultat d’une distribution inégale du temps, de l’argent, de la fatigue et de la responsabilité. Demander à un couple de « mieux communiquer » sans examiner qui porte les tâches invisibles risque de psychologiser une injustice matérielle. La clinique doit pouvoir interroger la division concrète du travail : qui fait quoi, qui décide, qui anticipe, qui renonce à son temps libre, qui voit sa carrière ralentie et qui dispose du droit implicite de se retirer ?

Cette analyse complète les travaux de Monica McGoldrick, Judith Butler et Eva Illouz. McGoldrick rappelle que les rôles familiaux sont culturellement situés ; Butler montre que les normes de genre déterminent quelles vies sont reconnues ; Illouz analyse les contradictions de l’intimité individualisée. Hochschild révèle la matérialité quotidienne de ces rapports : l’égalité ne se joue pas seulement dans les droits ou les discours, mais dans les cuisines, les trajets, les listes de courses, les nuits interrompues, les rendez-vous et les tâches qui rendent possible la vie des autres.

"The Second Shift" oblige ainsi à reformuler la question de la famille contemporaine. Il ne suffit pas de demander quelles personnes font famille ensemble ; il faut aussi demander qui, dans cette configuration, accomplit le travail qui permet à la famille d’exister. La famille est un réseau de liens, mais elle est également une économie du soin. Tant que ce soin demeure invisibilisé, sous-évalué et inégalement réparti, la pluralité des formes familiales ne garantit pas à elle seule une plus grande justice relationnelle.


Arlie Russell Hochschild, "So How’s the Family? And Other Essays" (2013)

Ce recueil de treize essais prolonge l’un des apports majeurs de Hochschild à la sociologie contemporaine : l’idée que la vie affective et familiale ne peut être pensée séparément de l’organisation économique du monde social.

Après avoir analysé le « travail émotionnel » dans les professions de service puis la « seconde journée » accomplie, le plus souvent par les femmes, au sein du foyer, Hochschild examine ici les transformations de l’intimité dans une économie mondialisée, dérégulée et de plus en plus envahissante.

Son point de départ est simple, mais décisif : la famille n’est pas un espace privé préservé du marché. Les horaires de travail, l’insécurité économique, la mobilité, la compétition professionnelle et la culture de la performance déterminent le temps, l’attention et l’énergie affective dont disposent les individus pour leurs proches. La question n’est donc pas seulement de savoir si les familles existent encore sous des formes nouvelles, mais dans quelles conditions matérielles et temporelles elles peuvent encore assurer le soin, la présence, la transmission et la sécurité affective.

Hochschild analyse également la marchandisation croissante de l’intime. Garde d’enfants, aide aux personnes âgées, rencontres amoureuses, gestation pour autrui, organisation domestique ou accompagnement émotionnel : des activités autrefois inscrites dans la parenté, la solidarité ou la réciprocité deviennent de plus en plus souvent des services. Elle ne réduit pas ce phénomène à une condamnation morale du marché ; elle en étudie les effets concrets et les inégalités. Qui peut acheter du temps, du soin ou de la disponibilité ? Qui doit les vendre ? Et que devient le lien lorsque l’attention elle-même devient une ressource rare et distribuée selon les revenus ?

L’un des thèmes les plus féconds du livre est celui des « chaînes mondiales du care ». Hochschild montre comment des femmes migrantes, venues de pays plus pauvres, prennent soin des enfants ou des personnes âgées de familles aisées dans les pays du Nord, tandis que leurs propres enfants restent souvent confiés à des grand-mères, à des sœurs ou à d’autres femmes de leur entourage. Le soin n’est donc pas supprimé par la mondialisation : il est déplacé, hiérarchisé et rendu moins visible. Le confort affectif d’une famille peut ainsi dépendre de l’absence affective imposée à une autre.

La notion de « commun émotionnel » permet enfin de donner une portée politique à cette analyse. Comme il existe des biens communs matériels, il existe des ressources relationnelles collectives : le temps disponible, la confiance, la solidarité de voisinage, les services publics, la possibilité de prendre soin des enfants, des malades et des personnes âgées. Lorsque ces ressources sont érodées par la précarité, l’intensification du travail ou la privatisation du care, ce n’est pas seulement la famille qui est fragilisée, mais la capacité même d’une société à produire de l’attention et de la réciprocité.

L’intérêt de Hochschild est ainsi de déplacer le débat sur la famille. Les difficultés contemporaines ne proviennent pas seulement de l’instabilité conjugale, de la pluralisation des modèles familiaux ou de l’affaiblissement des normes traditionnelles. Elles tiennent aussi à une question plus fondamentale : comment protéger les liens de soin et de dépendance dans un monde où le temps, les émotions et la disponibilité deviennent eux-mêmes des objets de concurrence et de marché ?


Monica McGoldrick, "You Can Go Home Again: Reconnecting with Your Family" (1995)

Dans la tradition de la thérapie familiale intergénérationnelle, Monica McGoldrick propose une réflexion sur le rapport adulte à la famille d’origine. Le titre ne doit pas être compris comme une invitation à revenir à l’ordre familial ancien, ni comme une célébration nostalgique des racines. « Retourner chez soi » signifie plutôt pouvoir revisiter son histoire familiale sans être entièrement repris par elle : retrouver des proches, reconnaître des blessures, comprendre des conflits anciens et redéfinir sa place dans la lignée.

L’ouvrage prolonge les intuitions de Murray Bowen sur la différenciation du soi. Devenir adulte ne consiste ni à rompre radicalement avec sa famille, ni à demeurer soumis aux attentes, aux peurs et aux rôles qui s’y sont formés. Il s’agit de pouvoir entretenir des liens sans perdre sa capacité de jugement, de poser des limites sans confondre séparation et abandon, et de reconnaître les loyautés familiales sans les laisser gouverner silencieusement toute une existence.

McGoldrick accorde une attention particulière aux transmissions intergénérationnelles : secrets, deuils non élaborés, migrations, guerres, ruptures, violences, maladies, différences culturelles ou religieuses, attentes de genre et conflits entre générations. Les familles ne transmettent pas seulement des noms, des biens ou des récits explicites ; elles transmettent aussi des silences, des manières d’aimer, des peurs, des interdits et des scénarios relationnels qui peuvent se répéter sans être reconnus.

Son apport est également méthodologique. Par son travail sur le génogramme, McGoldrick donne à voir la famille comme une histoire relationnelle inscrite dans plusieurs générations. Cet outil ne réduit pas les individus à leur héritage, mais aide à repérer les répétitions, les alliances, les ruptures et les zones de vulnérabilité afin de rendre possible un rapport plus libre à ce qui a été reçu.

Dans une perspective contemporaine, ce livre rappelle que la pluralisation des formes familiales ne fait pas disparaître la question de l’origine. Familles recomposées, monoparentales, adoptives, migrantes ou choisies n’échappent pas à la nécessité de composer avec une histoire, réelle ou imaginaire, et avec les traces laissées par les générations antérieures. La famille n’est pas seulement un foyer présent : elle est aussi un ensemble de relations, de mémoires et de conflits dont chacun cherche à hériter sans s’y dissoudre.


Les thérapies familiales de la seconde moitié du XXᵉ siècle ont profondément modifié le regard. Avec Murray Bowen, Virginia Satir, Salvador Minuchin ou Monica McGoldrick, l’individu cesse d’être pensé comme une unité psychologique isolée : ses difficultés, ses défenses, ses loyautés et ses possibilités de changement s’inscrivent dans un réseau de relations. 

La famille apparaît alors comme un système vivant, organisé par des règles explicites et implicites, des frontières, des rôles, des alliances, des conflits et des transmissions intergénérationnelles. Le symptôme d’un enfant ou d’un adulte ne peut plus être interprété uniquement comme une propriété individuelle ; il peut aussi être compris comme l’expression, parfois coûteuse, d’un équilibre relationnel plus vaste....

 

Cette perspective a permis de comprendre que l’autonomie ne se confond pas avec l’indépendance absolue ... 

Chez Bowen, elle prend la forme d’une différenciation : pouvoir rester en relation avec les siens sans être entièrement gouverné par leurs angoisses, leurs attentes ou leurs conflits. Chez McGoldrick, « retourner chez soi » ne signifie donc pas revenir à une enfance idéalisée, mais reprendre contact avec son histoire familiale afin de reconnaître ce qui se transmet — les fidélités, les silences, les deuils, les migrations, les ruptures — et de ne pas le répéter aveuglément. La famille est à la fois ce qui nous donne une place et ce dont il faut parfois se dégager pour devenir soi.

Mais cette lecture relationnelle ne suffit pas si elle oublie les conditions matérielles et historiques dans lesquelles les familles vivent ...

Une famille n’est jamais un système fermé. Elle est traversée par le travail, le chômage, les inégalités de revenus, les normes de genre, les politiques publiques, les migrations, les discriminations et les transformations du marché. Les frontières familiales étudiées par Minuchin ne sont pas seulement psychologiques ; elles sont aussi fragilisées ou soutenues par les horaires professionnels, le logement, les services de garde, l’école, la protection sociale et la disponibilité effective du temps.

C’est ici que les travaux d’Arlie Russell Hochschild prolongent et déplacent l’héritage systémique. Hochschild montre que le travail émotionnel, le care et la disponibilité affective ne sont pas répartis au hasard entre les membres d’une famille. Ils sont distribués selon le genre, la classe sociale et, dans une économie mondialisée, selon les inégalités entre pays. Lorsque le temps manque, lorsque le soin est marchandisé ou confié à des travailleuses migrantes moins protégées, les difficultés familiales ne peuvent être rapportées seulement à une mauvaise communication ou à des rôles rigides. Elles expriment aussi une organisation sociale qui met les liens à l’épreuve.

 

Le Family Life Cycle du XXIᵉ siècle ne peut donc plus être décrit comme la succession relativement prévisible d’étapes - union, naissance des enfants, départ du foyer, vieillissement - que les premiers modèles avaient tendance à privilégier. 

Il comprend des séparations et des recompositions, des parentalités tardives ou choisies, des adoptions, des migrations, des familles monoparentales, homoparentales, transnationales ou électives, ainsi que des trajectoires marquées par la précarité, l’allongement de la vie et les nouvelles formes de dépendance. Ces expériences ne constituent pas des écarts périphériques par rapport à une famille « normale » : elles obligent à redéfinir ce que l’on entend par famille.

 

La famille contemporaine est ainsi moins une forme stable qu’un travail relationnel et social. Elle demeure l’un des lieux où se jouent la dépendance, le soin, l’autorité, la transmission, la protection et la séparation ; mais elle ne peut plus être comprise indépendamment des institutions et des inégalités qui rendent ce travail plus ou moins possible. Entre l’histoire singulière de chacun et les structures collectives qui organisent les vies, elle reste le laboratoire quotidien où se négocie la possibilité de devenir soi avec les autres.


"The Quiet Girl", de Colm Bairéad (2022) 

 Avec "The Quiet Girl" — An Cailín Ciúin en irlandais — le réalisateur Colm Bairéad propose une méditation d’une grande sobriété sur l’enfance négligée, l’accueil temporaire et la possibilité d’une parentalité née du soin.

Adapté de la nouvelle Foster de Claire Keegan, le film se déroule dans l’Irlande rurale de l’été 1981. Il suit Cáit, une fillette taciturne, envoyée pour quelques mois chez des parents éloignés, Seán et Eibhlín Kinsella, tandis que sa mère, enceinte, ne peut plus faire face à la vie quotidienne d’un foyer déjà surchargé.

Cáit n’est pas maltraitée au sens spectaculaire du terme. Le film montre plutôt une forme de négligence ordinaire, diffuse, presque silencieuse : une enfant trop souvent oubliée, peu regardée, peu interrogée, laissée à elle-même dans une maison où le bruit, les urgences matérielles et les tensions adultes absorbent toute l’attention. Sa pauvreté n’est pas seulement économique ; elle est aussi affective et langagière. Elle a appris à ne pas déranger, à ne pas demander, à se faire discrète pour ne pas devenir une charge supplémentaire.

Chez les Kinsella, le changement ne passe ni par une révélation psychologique ni par une déclaration d’amour. Il se construit par une succession de gestes modestes. Eibhlín lave les cheveux de Cáit, lui achète des vêtements adaptés, lui donne une chambre propre, lui confie de petites tâches, lui apprend à courir, l’écoute lorsqu’elle parle. Seán, d’abord distant et taciturne, l’intègre peu à peu à ses activités quotidiennes. Le film accorde une importance décisive aux rythmes : le temps de la toilette, le repas, la promenade, le travail, le sommeil, l’attente d’une réponse. Le soin apparaît moins comme un sentiment abstrait que comme une manière de régler le temps et l’espace pour qu’un enfant puisse enfin se sentir attendu.

Cette attention aux gestes ordinaires rejoint directement la pensée de Janet Carsten : la parenté ne se réduit pas à la généalogie ; elle se fabrique dans les pratiques de cohabitation, de nourriture, de mémoire et de responsabilité. Les Kinsella ne deviennent pas les parents légaux de Cáit, et le film ne cherche jamais à effacer ses parents biologiques. Pourtant, ils deviennent pour elle des figures parentales parce qu’ils lui offrent ce qui manquait à son existence : une place stable, une parole accueillie, une présence fiable et la possibilité de ne plus vivre dans l’anticipation de l’abandon.

Le film évite cependant toute idéalisation de la famille d’accueil. Les Kinsella sont eux-mêmes marqués par un deuil ancien : leur fils est mort, et cette perte a laissé dans la maison un silence lourd, que Seán transforme parfois en dureté. Cáit ne vient donc pas seulement recevoir du soin ; elle entre dans une histoire blessée et contribue, sans le savoir, à rouvrir une possibilité de relation. Cette dimension rend le film particulièrement juste : l’accueil ne procède pas d’une générosité unilatérale. Il est une rencontre entre des vulnérabilités différentes, où chacun apprend à vivre avec une absence.

Le contraste entre les deux foyers ne repose pas sur une opposition simpliste entre de « bons » et de « mauvais » parents.

La mère de Cáit est elle-même prise dans la fatigue, la pauvreté, la grossesse, la pression domestique et la dépendance à un mari peu présent. Le père, plus brutal et indifférent, incarne davantage l’abandon affectif, mais le film ne transforme jamais la situation en démonstration morale. Il montre plutôt comment des conditions matérielles et relationnelles peuvent priver un enfant de l’attention dont il a besoin, sans que cette privation soit toujours reconnue comme une violence.

Lorsque les parents de Cáit viennent la chercher, la séparation est douloureuse parce qu’elle ne peut être résolue par une décision simple. Les Kinsella n’ont pas le droit de retenir l’enfant ; Cáit ne peut pas choisir librement de rester ; ses parents biologiques demeurent ses parents, même s’ils ne lui ont pas offert la même qualité de présence. Le film donne ainsi une forme très concrète au conflit entre filiation, droit et soin : ceux qui ont donné la vie ne sont pas nécessairement ceux qui ont su donner à l’enfant les conditions d’une vie intérieure plus sûre, mais ceux qui ont su la protéger ne disposent pas nécessairement de la place légale qui correspond à leur rôle affectif.

La scène finale concentre toute la force du film. Cáit court vers Seán et l’appelle enfin « Daddy ». Ce mot ne règle rien juridiquement ; il ne crée ni adoption ni nouvelle filiation officielle. Mais il exprime une vérité affective : l’enfant reconnaît dans cet homme une figure de protection, de confiance et d’attachement. Le film ne prétend pas que cette reconnaissance annule ses origines ; il montre qu’une personne peut avoir besoin de plusieurs liens pour grandir, et que la parentalité se mesure aussi à la capacité de répondre, d’attendre, de nourrir et de consoler.

"The Quiet Girl" apporte ainsi une nuance précieuse au corpus évoqué ici. Là où "Shoplifters" interroge une famille choisie née de la précarité et où "The Squid and the Whale" montre la souffrance des enfants pris dans un divorce conflictuel, le film de Colm Bairéad met en scène une parentalité de relais, temporaire mais décisive. Il rappelle que la famille n’est pas seulement une origine ou une institution ; elle peut être une expérience de l’attention reçue. Sans abolir les liens d’origine, le soin crée une parenté vécue, parfois brève, mais capable de transformer durablement la manière dont un enfant se sait digne d’être aimé.


David Morgan, "Family Connections: An Introduction to Family Studies (1996), "Rethinking Family Practices" (2011).

Le sociologue britannique David Morgan occupe une place importante dans le renouvellement des études sur la famille à partir des années 1990. Ses travaux permettent de formuler avec une grande clarté le déplacement qui traverse l’ensemble de cette étude : la famille ne doit plus être pensée comme une structure fixe, définie une fois pour toutes par le mariage, la cohabitation, la filiation biologique ou la composition d’un foyer ; elle doit être comprise à partir des pratiques par lesquelles des personnes font concrètement famille.

Dans "Family Connections", Morgan critique les définitions trop étroites de la famille. Elles reposent souvent sur une image implicite : un couple marié, hétérosexuel, vivant sous le même toit et élevant ses enfants. Or cette image ne rend compte ni des familles recomposées, ni des foyers monoparentaux, ni des parentés transnationales, ni des solidarités entre générations, ni des relations de soin assumées par des amis, des voisins, des anciens partenaires ou des membres de la famille élargie. Elle risque surtout de transformer une forme historique particulière en norme universelle.

Morgan propose alors de déplacer l’attention de la « famille » vers les pratiques familiales. 

Il ne demande plus principalement : « Quelle est la structure de cette famille ? » mais : « Que font ces personnes ensemble, les unes pour les autres, et comment donnent-elles à ces gestes le sens d’une appartenance familiale ? » Préparer un repas, conduire un enfant à l’école, appeler un parent âgé, envoyer de l’argent à un proche vivant dans un autre pays, organiser une garde alternée, partager une mémoire, se rendre à un enterrement, régler un conflit entre frères et sœurs, prendre une décision médicale ou maintenir un contact après une séparation : toutes ces actions peuvent constituer des pratiques de famille.

Cette approche ne réduit pas la famille à une addition de tâches domestiques. Les pratiques familiales sont aussi symboliques et affectives. Elles incluent les manières de se parler, de se taire, de plaisanter, de transmettre des récits, de célébrer des événements, de distribuer l’attention, de marquer les absences ou de maintenir des liens à distance. Elles révèlent la façon dont des personnes se reconnaissent — ou refusent de se reconnaître — comme appartenant à une même histoire.

L’intérêt du concept est de rendre visibles les liens qui échappent aux catégories juridiques ou généalogiques ordinaires.

Dans une famille recomposée, par exemple, un beau-parent peut ne pas avoir de statut légal équivalent à celui d’un parent biologique, mais participer chaque jour à l’éducation, à la protection et à l’organisation de la vie de l’enfant. Dans une famille transnationale, une grand-mère vivant dans un autre pays peut exercer une présence affective et une autorité considérables grâce aux appels, aux envois d’argent, aux visites ou à la transmission de récits familiaux. Dans une famille monoparentale, des voisins, des amis ou des frères et sœurs peuvent assumer une part essentielle du soin sans jamais être reconnus comme membres de la famille au sens administratif.

Morgan rejoint ainsi Kath Weston et Janet Carsten, mais dans une langue plus directement sociologique.

Weston avait montré que des liens d’amitié et de solidarité pouvaient devenir des « familles choisies » ; Carsten avait proposé de penser la parenté comme un processus de relatedness, produit par la cohabitation, le partage et le soin. Morgan fournit un outil pour analyser ces réalités dans la vie ordinaire : la famille est ce qui se fait, se répète, se négocie et se raconte.

La formulation de Morgan permet également de comprendre que les pratiques familiales sont toujours traversées par des inégalités. Qui prépare les repas, assure les trajets, prend les rendez-vous médicaux, s’occupe des enfants, maintient le lien avec les grands-parents, organise les fêtes, gère les conflits et anticipe les besoins ? La famille est aussi une division du travail, souvent genrée, dont Eva Illouz et Arlie Hochschild ont montré les effets sur les femmes. Parler de pratiques familiales ne doit donc pas conduire à idéaliser le soin : il faut encore examiner qui le fournit, avec quelles ressources, sous quelles contraintes et avec quelle reconnaissance.

Cette attention aux pratiques permet enfin de mieux penser les transformations générationnelles. 

Les générations formées dans les années 1950-1970 ont souvent connu une séparation plus nette entre le foyer, le travail, le mariage et la parenté. Les générations suivantes vivent plus fréquemment des liens distribués entre plusieurs domiciles, des coparentalités après séparation, des relations entretenues à distance, des familles recomposées et des solidarités qui passent par les réseaux numériques. Mais ce changement ne signifie pas que la famille aurait disparu : les pratiques de soin, de transmission et de responsabilité continuent d’exister, sous des formes plus dispersées et plus négociées.

Pour la thérapie familiale, l’apport de Morgan est décisif. Le thérapeute ne peut plus présupposer qui compose la famille avant d’avoir demandé qui, dans la pratique, prend soin de qui, qui est consulté lors des décisions importantes, qui peut apaiser un conflit, qui est absent mais reste central, qui fournit une aide matérielle ou affective, et qui est exclu des récits familiaux. Le génogramme de Monica McGoldrick peut alors être enrichi par une cartographie des pratiques : non seulement les liens de filiation et de couple, mais les circulations de temps, d’argent, de soin, de parole et de responsabilité.

Avec Morgan, la formule de Virginia Satir peut être reformulée ...

La famille n’est plus seulement « l’usine où se fabriquent les gens » ; elle est l’ensemble mouvant des pratiques par lesquelles des personnes organisent, génération après génération, le soin, l’autorité, la mémoire, l’appartenance et la possibilité de devenir soi. Cette famille peut être biologique, adoptive, recomposée, choisie ou transnationale ; elle peut se déployer dans un foyer unique ou entre plusieurs lieux. Ce qui la définit n’est pas une forme préalable, mais le travail relationnel par lequel des personnes font tenir leurs liens — ou décident, parfois, de ne plus les faire tenir.


Rudi Dallos et Arlene Vetere, "Systemic Therapy and Attachment Narratives: Applications in a Range of Clinical Settings" (2009)

Avec "Systemic Therapy and Attachment Narrativesé, les psychologues cliniciens et thérapeutes familiaux britanniques Rudi Dallos et Arlene Vetere proposent l’un des renouvellements les plus féconds de la thérapie familiale au début du XXIe siècle. Leur ouvrage ne cherche pas à remplacer l’approche systémique par la théorie de l’attachement, ni à réduire les difficultés familiales à l’histoire psychique de chaque individu. Il tente au contraire d’articuler trois dimensions longtemps séparées : l’organisation des interactions, la sécurité émotionnelle et les récits par lesquels les familles donnent sens à leur histoire.

Les premières thérapies systémiques avaient appris à regarder ce qui se passe entre les personnes : les frontières entre générations, les hiérarchies parentales, les alliances, les coalitions, les triangulations, les règles implicites et les séquences de communication. Cette perspective avait permis de rompre avec une lecture exclusivement individualisante du symptôme. Mais elle pouvait parfois laisser au second plan l’expérience affective intime des membres de la famille : peur de l’abandon, honte, sentiment de ne pas compter, besoin de protection, difficulté à faire confiance, colère liée à des blessures anciennes.

1. Dallos et Vetere réintroduisent cette dimension à partir de la théorie de l’attachement.

Un enfant, mais aussi un adulte dans ses relations proches, a besoin de pouvoir compter sur des figures suffisamment disponibles, prévisibles et protectrices. La sécurité d’attachement ne signifie pas l’absence de conflit ni une proximité permanente ; elle désigne la possibilité de se tourner vers quelqu’un lorsque survient la peur, la détresse ou l’incertitude, et d’être accueilli sans humiliation ni rejet. Les difficultés familiales peuvent alors être comprises non seulement comme des dysfonctionnements de structure, mais comme des tentatives parfois maladroites de gérer l’insécurité relationnelle.

Une conduite de retrait, une colère excessive, une demande de contrôle, une jalousie, un refus de parler ou une dépendance apparente peuvent ainsi être interprétés autrement. Ils ne sont pas seulement des comportements problématiques à corriger ; ils peuvent être des stratégies de protection élaborées dans une histoire où la disponibilité de l’autre a été incertaine, imprévisible ou menaçante. Le thérapeute ne cherche pas à excuser toute conduite, mais à comprendre ce qu’elle tente d’éviter : abandon, humiliation, perte, impuissance ou désorganisation émotionnelle.

2. L’originalité de l’ouvrage réside dans l’importance accordée aux récits d’attachement.

Les familles ne vivent pas seulement des relations ; elles racontent ces relations. Elles produisent des histoires sur ce qui est arrivé, sur qui a souffert, sur qui a échoué, sur ce que l’on doit à ses parents, sur les raisons d’une séparation, d’une migration, d’un deuil ou d’une maladie. Ces récits peuvent protéger en donnant une cohérence à l’expérience ; ils peuvent aussi enfermer les personnes dans des rôles rigides : « il a toujours été fragile », « elle est incapable d’aimer », « dans notre famille, on ne parle pas de cela », « nous devons rester forts », « il ne faut dépendre de personne ».

La thérapie vise alors à rendre ces récits plus ouverts et plus complexes.

Il ne s’agit pas de remplacer une histoire « fausse » par une histoire « vraie », mais de permettre aux membres de la famille d’entendre des versions jusque-là silencieuses ou disqualifiées. Un adolescent présenté comme agressif peut raconter une peur de n’être jamais pris au sérieux ; un parent qualifié de froid peut évoquer une enfance où l’expression émotionnelle était dangereuse ; un enfant peut découvrir que le silence d’un adulte ne signifiait pas nécessairement l’indifférence, mais parfois la honte, le deuil ou l’impuissance. Cette mise en récit ne supprime pas les responsabilités ni les conflits, mais elle peut réduire la rigidité des identités familiales.

3. Dallos et Vetere insistent également sur la réflexivité du thérapeute.

Celui-ci n’est pas un observateur extérieur qui diagnostiquerait objectivement la famille ; il entre dans un champ relationnel où sa manière de questionner, d’écouter, de reformuler ou de distribuer la parole produit des effets. Ses propres attentes concernant l’autonomie, l’autorité, la proximité, le genre ou la parentalité peuvent influencer ce qu’il considère comme un problème. Cette vigilance rejoint les travaux de Monica McGoldrick : aucune intervention systémique ne peut ignorer la culture, la migration, la classe sociale, le racisme, le genre et les formes diverses de parenté.

 

L’ouvrage offre ainsi une réponse importante à l’idée selon laquelle la thérapie familiale aurait cessé d’évoluer après les grandes écoles des années 1970. L’innovation contemporaine ne prend pas nécessairement la forme d’une nouvelle doctrine totale. Elle se manifeste par des articulations : entre système et sujet, interaction et émotion, attachement et récit, histoire familiale et contexte social. Les frontières et les alliances demeurent utiles, mais elles ne suffisent plus à comprendre pourquoi certains liens deviennent si douloureux, si menaçants ou si difficiles à quitter.

 

Cette approche doit toutefois conserver la prudence apportée par Evan Stark et Judith Lewis Herman.

Comprendre une conduite comme une stratégie d’attachement ne doit jamais effacer les rapports de domination ou la réalité de la violence. Dans une situation de contrôle coercitif, d’abus ou de danger, l’objectif premier n’est pas de reconstruire un récit commun ni de restaurer la proximité ; c’est d’assurer la sécurité, de reconnaître l’asymétrie des positions et de protéger la personne exposée.

"Systemic Therapy and Attachment Narratives" constitue donc une étape importante dans l’histoire récente du domaine.

Après Minuchin, qui avait appris à voir la famille comme une structure d’interactions, Dallos et Vetere invitent à la voir aussi comme un espace de sécurité ou d’insécurité affective, de récits transmis et contestés, de blessures relationnelles et de possibilités de réparation. La question clinique ne se limite plus à : « Comment cette famille est-elle organisée ? » Elle devient : « Comment chacun y apprend-il qu’il peut être entendu, protégé, séparé sans être abandonné, et relié aux autres sans perdre sa place propre ? »


Andrew Cherlin, "The Marriage-Go-Round: The State of Marriage and the Family in America Today" (2009)

Dans "The Marriage-Go-Round", le sociologue américain Andrew J. Cherlin propose une analyse particulièrement éclairante des transformations de la vie conjugale et familiale aux États-Unis. Son idée centrale est résumée par l’expression de « marriage-go-round » : un mouvement récurrent d’unions, de séparations, de divorces, de remariages, de nouvelles cohabitations et de recompositions familiales. La famille contemporaine n’est pas nécessairement moins importante qu’autrefois, mais elle est souvent organisée autour de liens conjugaux plus mobiles, plus négociés et plus réversibles.

Cherlin ne présente pas ce phénomène comme la simple conséquence d’un relâchement moral ou d’un refus de l’engagement. Il le replace dans une histoire longue. Les États-Unis ont connu une valorisation exceptionnelle du mariage : celui-ci demeure un idéal affectif et social très puissant, associé à l’amour, à la réussite personnelle, à la stabilité et à l’accomplissement adulte. Mais, parallèlement, le divorce y est relativement fréquent, les remariages plus courants que dans de nombreux pays européens, et la cohabitation s’est largement développée. Il en résulte une situation paradoxale : le mariage conserve une forte valeur symbolique, mais il est moins durable et moins exclusif comme cadre de la vie familiale.

Le « marriage-go-round » ne signifie donc pas que les Américains auraient cessé de croire au couple ou à la famille.

Au contraire, beaucoup continuent à espérer trouver une relation stable et durable. Mais cette aspiration s’inscrit dans un contexte où l’autonomie individuelle, la recherche de l’épanouissement affectif, l’égalité entre partenaires et la possibilité de quitter une relation insatisfaisante sont devenues des valeurs centrales. Le couple n’est plus maintenu principalement par la pression religieuse, économique ou communautaire ; il doit désormais justifier continuellement son existence par la qualité de la relation qu’il offre à chacun.

Cette évolution rejoint les analyses d’Anthony Giddens sur la « relation pure » et celles d’Ulrich Beck et Elisabeth Beck-Gernsheim sur l’individualisation. Une relation est davantage fondée sur le choix et sur la satisfaction réciproque ; mais elle devient aussi plus vulnérable lorsque le sentiment d’accomplissement disparaît, lorsque les attentes affectives divergent ou lorsque les contraintes matérielles deviennent trop lourdes. Cherlin montre ainsi que la liberté accrue de former et de défaire des unions ne doit pas être pensée uniquement comme une conquête individuelle : elle transforme profondément les trajectoires des adultes et des enfants.

L’un des apports majeurs du livre concerne précisément les enfants. 

1. Cherlin ne soutient pas que le divorce, la monoparentalité ou la recomposition familiale produisent automatiquement des dommages psychologiques. 

Il refuse les discours qui assimilent toute famille non nucléaire à une forme de déficit. Mais il insiste sur les effets possibles de l’instabilité relationnelle répétée : changements de domicile, alternance de figures parentales, pertes de liens avec des beaux-parents ou des demi-frères et demi-sœurs, conflits de loyauté, incertitude économique, réorganisation des règles et des habitudes. Ce qui pèse sur les enfants n’est pas seulement la séparation de leurs parents, mais la succession de ruptures et de réajustements qui peut suivre.

Le point est important : une séparation peut mettre fin à un foyer conflictuel, violent ou destructeur, et constituer pour un enfant une amélioration réelle. La stabilité ne doit jamais être confondue avec le maintien à tout prix d’un couple. Mais lorsque les ruptures, les déménagements, les nouvelles unions et les changements de figures adultes s’accumulent, l’enfant doit sans cesse reconstruire ses repères relationnels. Il peut apprendre à s’adapter, mais cette adaptation a un coût, surtout lorsque les adultes ne parviennent pas à préserver une coparentalité suffisamment fiable.

2. Cherlin souligne également que cette instabilité n’est pas distribuée de manière égale.

Les classes moyennes et supérieures disposent souvent de ressources qui permettent de négocier plus facilement les séparations : revenus plus élevés, logement plus stable, accès au conseil juridique, possibilité de maintenir deux foyers, soutien familial, services de garde, écoles moins fragiles. À l’inverse, les familles précaires peuvent connaître une instabilité conjugale aggravée par la fragilité de l’emploi, les difficultés de logement, l’absence de services publics et les contraintes de la pauvreté. La pluralisation familiale ne peut donc être séparée des inégalités économiques.

3. Cette dimension permet de nuancer certaines formulations trop optimistes sur les « nouvelles familles ».

Une famille recomposée ou monoparentale n’est pas, en elle-même, moins capable de protéger un enfant qu’une famille nucléaire. Mais elle peut être plus exposée à des contraintes matérielles et institutionnelles qui rendent le soin plus difficile : emplois aux horaires irréguliers, éloignement géographique, coûts du logement, insuffisance des aides, conflits juridiques, absence de relais familiaux. La question n’est pas seulement : « Quelle est la structure de cette famille ? » Elle est aussi : « De quelles ressources dispose-t-elle pour rendre cette structure vivable ? »

 

Pour la thérapie familiale, "The Marriage-Go-Round" constitue un rappel utile. Il faut éviter deux erreurs symétriques.

La première serait de considérer le divorce ou la recomposition comme un échec moral ou comme une pathologie familiale.

La seconde serait de traiter la mobilité des unions comme une liberté sans conséquences.

Une clinique attentive doit pouvoir reconnaître que certaines séparations protègent et libèrent, tout en prenant au sérieux les effets des transitions répétées sur les enfants, les liens de fratrie, les relations avec les beaux-parents et la continuité du soin.

 

L’ouvrage de Cherlin complète ainsi les travaux de Stephanie Coontz, David Morgan et Susan Golombok.

Coontz déconstruit le mythe d’un âge d’or familial ; Morgan montre que la famille se définit par des pratiques de soin plus que par une structure unique ; Golombok établit que le bien-être des enfants dépend avant tout de la qualité des relations. Cherlin ajoute une précision décisive : cette qualité relationnelle a besoin de continuité. Les enfants peuvent grandir dans des formes familiales diverses, mais ils ont besoin que les adultes autour d’eux soient capables de rendre les transitions compréhensibles, de préserver les liens importants et de ne pas leur faire porter le coût affectif de leurs propres recompositions.


POUR NE PAS CONCLURE ...

La formule de Virginia Satir n'a pas perdu de sa justesse : les êtres humains se fabriquent toujours dans des relations ; mais les relations qui les fabriquent ne se réduisent plus à un foyer, à un couple marié ou à une filiation biologique. La famille est moins une forme donnée qu’un travail : celui, parfois heureux et parfois conflictuel, par lequel des personnes organisent la dépendance, le soin, l’autorité, la transmission et la possibilité de devenir soi. Elle peut être héritée, choisie, recomposée ou refusée ; elle demeure néanmoins l’un des lieux majeurs où se jouent la protection et la vulnérabilité, l’appartenance et la séparation, la mémoire et l’invention.

Parler d’un "Family Life Cycle" au XXIᵉ siècle ne signifie donc plus décrire une succession universelle d’étapes — formation du couple, naissance des enfants, départ du foyer, vieillissement des parents — mais suivre des trajectoires devenues plus longues, plus discontinues et plus diverses. Les séparations, les recompositions, les monoparentalités, les coparentalités après rupture, les familles homoparentales, les parentalités adoptives ou issues de la procréation médicalement assistée, les solidarités intergénérationnelles renouvelées par l’allongement de la vie et les migrations modifient les formes de la parenté sans abolir les questions fondamentales. Qui prend soin de qui ? Qui décide ? À qui doit-on fidélité ? Comment transmettre sans enfermer ? Comment se séparer sans abandonner ?

La pluralisation des familles ne doit ni être célébrée naïvement comme une libération automatique, ni décrite comme le symptôme d’une désagrégation générale. Elle ouvre des possibilités réelles d’émancipation : quitter une relation violente, inventer une parentalité plus égalitaire, reconnaître des liens longtemps invisibilisés, construire des appartenances choisies. Mais elle peut aussi exposer davantage certains individus — enfants, parents isolés, personnes âgées, proches dépendants — à l’incertitude matérielle, à la discontinuité des liens et à l’inégale distribution du travail de soin. La diversité des formes familiales ne supprime donc pas la nécessité d’institutions, de droits et de solidarités capables de rendre cette diversité vivable.

La question n’est peut-être plus de savoir quelle famille serait la « bonne » famille, mais quelles relations permettent à chacun d’être reconnu, protégé et progressivement capable d’autonomie. Une famille ne se mesure pas à sa conformité à un modèle unique, mais à sa capacité à rendre possible la croissance de ceux qui la composent, y compris lorsque cette croissance exige de transformer ses règles, de redistribuer ses rôles ou de reconnaître la nécessité d’une séparation.

C’est en ce sens que la famille demeure toujours, au XXIᵉ siècle, un laboratoire de la vie sociale tout entière.

Elle est le premier lieu où l’on apprend, parfois douloureusement, que l’autonomie ne s’oppose pas à la dépendance : elle en procède. Nul ne devient soi seul ; mais nul ne peut devenir soi sans pouvoir, un jour, modifier les liens qui l’ont fait naître et se développer ...