Graham Sutherland (1903-1980) - Francis Bacon (1909-1992) - Lucian Freud (1922-2011) - Frank Auerbach (1931) - Leon Kossoff (1926)  -  ...

Last update: 12/29/2016

 


La Figuration de l'après-guerre en Angleterre

La violence de la Seconde Guerre mondiale et l'angoisse qu'elle a entraînée se reflètent dans l'art. La peinture figurative recueille l'héritage de l'expressionnisme et du surréalisme, associant l'âpreté de l'un et l'ambiguïté de l'autre. Les artistes se tournent vers les aspects les plus sombres de l'existence humaine : les artistes représentatifs de la figuration ne peuvent pas retrouver le visage d'avant-guerre de ce mouvement. En Angleterre, Graham Sutherland, Francis Bacon, Lucian Freud manifestent, chacun dans son style propre, les ravages psychologiques provoqués par la guerre.

(Walter Nessler (1912-2001) - "Premonition", 1937, Royal Air Force Museum, Hendon) 

 


Graham Sutherland (1903-1980)

La Seconde Guerre mondiale semble avoir détruit tout espoir de représentation humaine, reste un cri de douleur à tenter de restituer dans les décombres de l'existence ...

Au sortir de la guerre, la figure humaine semble avoir disparu (The Laughing Woman, 1946, New Walk Museum & Art Gallery - Leicester) dans un  chaos organique aux couleurs éclatantes, une sorte de nature instable et menaçante impose ses entrelacs végétaux et animaux (Horned Forms, 1944, Tate Britain - London & Museum of Modern Art - New York) * Green Tree Form: Interior of Woods (1940, Tate Britain, London) * Horned Forms (1944, Tate Britain), Welsh Landscape with Roads (1936, Tate Britain),*  Devastation, 1941: East End, Wrecked Public House (Tate Britain), * Devastation, 1941: East End, Burnt Paper Warehouse (Tate Britain), * Tapping a Blast Furnace (1942, Tate Britain), Feeding a Steel Furnace (1942, Tate Britain), * Furnaces (1944, Tate Britain)...


 

A partir des années 1950, Graham Sutherland réalise de nombreuses œuvres religieuses, et la figure du Christ constitue pour ce catholique converti en 1926 une préoccupation de base :  "The Crucifixion" (1946, St Matthew's church,  Northampton), sorte d'interprétation moderne de la Crucifixion de Matthias Grünewald, dont elle rappelle les distorsions et les audaces de couleur, et une tapisserie, "Christ in Glory in the Tetramorph", dessinée pour la cathédrale de Coventry (1962).


Réapparaissent dans les années 1950 des portraits, œuvres de circonstance commandées par des personnalités célèbres, sobres, réalistes mais visant à restituer la vérité humaine à travers une intense pénétration psychologique : "Graham Vivian Sutherland" (1977, National Portrait Gallery - London; "Edward Sackville-West" (1954, coll. part.), "Helena Rubinstein" (1957, Museum of Modern Art, New York), "Cuthbert Aikman Simpson" (1967, University of Oxford - Christ Church College), "Milner Gray" (1979, National Portrait Gallery - London), "Lord Goodman" (1974, Tate Britain), "Portrait of Somerset Maugham" (1949, Tate Britain - London), "Sir Winston Churchill" (1954, destroyed)...


Graham Vivian Sutherland est né à Londres. Il a d’abord fait des études d’ingénieur et a travaillé à la Midland Railway où il se rend compte que ce n’est pas sa voie. Il étudie  alors pendant cinq ans la gravure au Goldmiths College Il se marie avec Kathleen Barry son amie d’enfance. Il enseigne et pratique la gravure à l’eau-forte et l’illustration. Il est influencé par William Blake et le paysagiste et aquafortiste Samuel Palmer (1805-1881) Avec la crise de 1929 le marché de la gravure s’effondre. L’artiste qui a 35 ans se mets sérieusement à peindre. Il découvre les sites sauvages du Pembrokeshire Bien qu’il n’est jamais appartenu à aucun mouvement, il est alors considéré comme un tenant du « Neo-romanticism » anglais.Il est un moment proche de l’esprit de l’ Euston road school Ses paysages sont ensuite influencés par le peintre surréaliste anglais Paul Nash En 1936 il est artiste invité à la London International Surrealist Exhibition. Il enseigne et travaille le verre, produit des affiches et conçoit des dessins de tissus. Pendant la seconde guerre mondiale il travaille sur le front comme « official war artist  » où il rencontre Henry_Moore. Il est pendant longtemps l’ami de Francis Bacon dont les influences sont réciproques. Juste après la guerre,iI rencontre Picasso et Matisse, lors de séjours dans le Midi de la France. C’est à cette époque qu’il réalise ses  « Horned Forms » A partir des années 1950, ce catholique converti réalise de nombreuses œuvres religieuses. Les plus connues sont, une crucifixion de l’église Saint-Matthieu de Northampton et une immense tapisserie dans la cathédrale de Coventry « Christ in Glory in the Tetramorph » A la même époque et jusqu’au années 1960 il est l’un des artistes de l’ Ecole de Londres avec Lucian Freud, Ronald B. Kitaj , Michael Andrews , Frank Auerbach , Leon Kossoff et Francis Bacon. Ses œuvres s’inspire du Sud de la France. Il y avait acquis la « villa blanche à Menton. Il a aussi réalisé deux suites de lithographies, Bees  et le Bestiaire ou cortège d’Orphée d’Apollinaire  Graham Sutherland est également connu pour ses portraits de commande de personnages célèbres comme Winston Chruchill , Somerset Maughan, Konrad Adenauer, Helena Rubinstein , Edward_Sackville-West, Lord Beaverbrook, Paul Sacher

Son  art a un énorme impact sur la génération des artistes anglais des années 1960. Il a participé  à la 26ème Biennale de Venise en 1952 ou à celle de Sao Paulo en 1955 et à la Documenta de Kassel en 1955,1959 et 1964.  Des rétrospectives ont été organisées à la Tate Gallery en 1982 et en 1998 au Musée Picasso d’Antibes et plus récemment à la Dulwich Picture Gallery. Il était membre de l’American Academy of Arts and Letters. Artcyclopedia dresse la liste de musées qui possèdent certaines de ses œuvres. En France seul le Louvre possède une œuvre,« singe assis sur un trépied » et il est évoqué au Musée Carnoles de Menton. Il faut espérer qu’un jour ou l’autre un conservateur ou un galériste le fera sortir du purgatoire dans lequel ce grand peintre et grand coloriste du 20 ème siècle est relégué. On peut trouver des représentations sur les sites de la Tate,  du Museum of Wales, de Spaight Wood galleries et puis deux vidéos  un entretien avec Umberto Rossi lors d’une Monstra en Italie en 1991 et une autre lors d’une exposition à la Galleria d’Arte Maggiore On trouve quelques  éléments de cotation sur artfacts – Cornette de Saint-Cyr et Christies...


Les tableaux des années 1960 de Sutherland semblent enfin s'apaiser, la lumière estompe les contours heurtés d'hallucinations ou de formes inanimées restaurées dans un milieu naturel (Form over River, 1972, Tate Britain) . Néo-romantique, "War painter", Sutherland est alors l’un des artistes de l’ Ecole de Londres avec Lucian Freud, Ronald B. Kitaj , Michael Andrews , Frank Auerbach , Leon Kossoff et Francis Bacon.


... at Wheeler's Old Compton Street, London, 1963, Lucian Freud, Francis Bacon, Frank Auerbach, Michael Andrews  (The John Deakin Archive)


"In1945, with much of London in rubble, Francis Bacon exhibited "Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion" (Tate). The painter must be a “wild man,” thought the critic John Russell, to loose such monsters upon the world. It was not their darkness per se that alarmed him. Who in 1945 did not despair? It was their peculiar darkness that was troubling. The vulturous figures were gleeful, artless, and grotesque. They all but smacked their lips. And the orange background was vile. The Lefevre Gallery in Mayfair was exhibiting them in a group show beside the work of England’s two most admired living artists, Henry Moore and Graham Sutherland, bothof whom made art that sensitively expressed “the terrible toll of war.” The show was attracting large crowds; the gallery reprinted the catalog three times. But the people who stepped into the gallery hardly had time for the respectable Moores and Sutherlands, not with these gloating ghouls to theirleft. They flinched “in total consternation.” So “shocked” was the writer for Apollo Magazine that he felt “glad to escape.” The colors made him think of “entrails, of an anatomy or a vivisection..." (Francis Bacon, Revelations, Mark Stevens, Annalyn Swan, 2021).


Francis Bacon (1909-1992)

Les personnages de Bacon, à la limite de la désagrégation ou de la déformation d'un phénomène optique, incarnent des forces vitales invisibles à partir de postures paradoxalement quotidiennes... Francis Bacon, c'est quelques 600 peintures ...

 

Francis Bacon (Dublin 1909-Madrid 1992) peintre britannique autodidacte, fils asthmatique

d'un éleveur de chevaux, est éduqué par un précepteur. Chassé par son père, il s'installe à Londres en 1925, séjourne à Berlin, puis à Paris en 1926-1927 où il découvre l'art de Picasso (Bacon reconnaît que jusqu'à "Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion, 1944, Tate, ses tableaux sont alors très marqués par ce qu'il appelle les "formes" de Picasso) et le cinéma de L. Buñuel. Les déformations que Bacon fera subir à la tête humaine sont inspirées pat le cubisme analytique ...

Mais ce n'est qu'en 1944, qu'après avoir détruit un grand nombre des toiles, il n'en conserve qu'une dizaine dont une "Crucifixion", et décide de se consacrer à la peinture: "Trois Études de figures au pied d'une Crucifixion" (1944, Londres) met en scène des créatures monstrueuses, le "Bœuf écorché" de Rembrandt, "Figure dans un paysage" (1945), "Peinture" (1946, New York, M.O.M.A.), où il fait référence à la guerre et à Mussolini qu'il présente en dictateur au rictus inquiétant,  de nombreuses têtes dont "Tête VI" (1949, Londres), études de figures au pied d'une Crucifixion, des personnages physiquement torturés par la peinture de Bacon, prisonniers de leur haine ou de leur douleur physique, qu'ils parviennent parfois à hurler ...Il renforcera cette sensation d'emmurement par des "cages" qui enferment le modèle pour mieux le saisir, que l'on pense à l' "Etude de nu accroupi" ... A retenir donc qu'en 1949 avec "Head", il découvre le langage pictural qui lui est propre ...

(London 1952, photo john Deakin)

 

En 1945, Bacon, révélé au grand public grâce à l'exposition de son tableau révolutionnaire, "Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixíon", 1944 (Tate), vend en 1946 l'une de ses œuvres préférées, "Painting 1946" (MOMA, New York) à la Hanover Gallery : il utilise alors cet argent pour emménager à à Monte-Carlo pour jouer et peindre jusqu'en 1949. Et s'il y peint son premier pape, “Landscape With Pope/Dictator", on découvre la place que prend le jeu dans la vie de Bacon, intense addiction, véritable obsession, mais aussi importance du hasard dans l'esprit de Bacon, "Painting 1946" est venu à lui, dira-t-il, comme un "accident" ...

 

Le succès de Bacon ne va cesser de croître à partir de 1950 et les expositions se succéder à Londres, New York, Venise, Paris. "Etude d'après le portrait du pape lnnocent X de Velazquez" (1955, Des Moines Art Center), goût de la série dans ses nombreux nus comme "Étude de nu accroupi" (1952, Detroit, I.A.), "Étude pour un portrait de Van Gogh III" (1957, Washington, Smithsonian Institution), attitude de la vie quotidienne : "Two Figures in the grass", 1954 (The Estate of Francis Bacon courtesy of Faggionato Fine Arts, London, and Tony Shafrazi Gallery New York) : Bacon dit "dresser un piège au moyen duquel je peux saisir un fait à son point le plus vivant", le voici bouleversant la réalité, privilégiant la dramatisation du quotidien, exhibant le corps de ses personnages en leur infligeant, selon les méandres torturés de son imaginaire, toutes sortes de contorsions parfois poussées à la limite du démembrement ou de la désagrégation. Il va saisir  ces corps dans des postures banales et intimes: assis, couchés, déféquant ou faisant l'amour, la bouche, béante, y tient une place fondamentale. Autant d'attitudes «primaires» qui lui inspirent un rapprochement physique entre l'homme et l'animal ...

Bacon peint d'étranges métamorphoses, préludant à l'apparition de quelque chose de monstrueux. Dans son "Study after Velázquez's Portrait of Pope Innocent X" (1953, purchased with funds from the Coffin Fine Arts Trust; Nathan Emory Coffin Collection of the Des Moines Art Center), la figure du pontife est comme traversée de courants d'énergie destructeurs qui semblent la promettre à la dissolution. C'est une composition d'esprit surréaliste, mais toute chargée d'une angoisse expressionniste poussée à l'extrême. Autant la douleur du cri du peintre Edvard Munch paraissait intériorisée, autant celle de Bacon est dotée d'une puissance sonore lancinante. "Ce pape, déclare-t-il au critique anglais D. Sylvester, me hante et m'ouvre à toutes sortes d'impressions et même, pourrais-je dire, de domaines de l'imagination. » Le pape, bizarrement affublé des lunettes de Pie XII est enserré à la fois par le dossier et les côtés rigides du siège pontifical et, comme souvent les sujets de Bacon, par une cage transparente. Ces cages sont destinées, selon le peintre lui-même, à « enfermer le modèle pour mieux le saisir ». 

L’expression du pape a été inspirée par une image cinématographique puissante – un plan rapproché d’une infirmière hurlante à lunettes du film de Sergei Eisenstein Battleship Potemkin (1925). Ce même cri apparaît dans tout le travail de Bacon : sur les visages des hommes d’affaires, des politiciens et des figures semi-humaines. Il incarne l’horreur que le monde a ressentie à la suite de l’Holocauste nazi après la Seconde Guerre mondiale. Peintre engagé et passionné, Bacon est l’un des artistes britanniques les plus réussis du XXe siècle, produisant de nombreuses images puissantes de l’humanité traumatisée de l’après-guerre... ("Head VI," 1949, Arts Council Collection, Southbank Centre, London) .

 

"Three studies for portrait of George Dyer" (1964) -  Dans les années 1960, il reprend ses thèmes récurrents et les mûrit : "Étude d'après Innocent X" (1962, Humlebaek, Danemark), "Crucifixion" (1965, Munich). Si à partir de 1965, il s'intéresse aux personnages en mouvement ("D'après Muybridge. Étude du corps humain en mouvement. Femme vidant une coupe d'eau, et enfant paralytique marchant a quatre pattes (1965, Amsterdam, S.M.), le portrait demeure une constante dans son oeuvre ; il peint son ami G. Dyer qu`il rencontre en 1964 et avec qui il vit jusqu'au suicide de celui-ci en 1971 (Portrait de George Dyer parlant, 1966; G. Dyer à bicyclette;  Portrait de G. Dyer dans un miroir, 1968, Madrid, Fond. Thyssen-Bomemisza). Il organise en triptyques ses visions personnelles, "Trois Études pour un portrait d'Isabel Rawstborne" (1968, Madrid, Fond. Thyssen-Bornemisza) et "Trois Études de Lucian Freud" (1969, coll. part). Poursuivant sa thématique du nu ou de personnages vêtus, il modifie leur cadrage dans l'espace, "Nu couché avec une seringue hypodermique" (1965, Suisse, coll. part.), "Trois Personnages dans une pièce" (1964, Paris, M.N.A.M.), "Nu couché" (1969, Bâle, gal. Beyeler). De 1969 à sa mort, en 1992, il réalisera des autoportraits...

 

"Three Figures in a room" (1964, Centre Pompidou, Paris, Musée National d'Art Moderne/Centre de Création Industrielle) : utilisant une vision "panoramique", Bacon montre trois personnages nus dans une même pièce; chacun se livre à une occupation banale et quotidienne, dans la plus grande indifférence du voisin. Les figures se situent dans un espace surbaissé par rapport au regard du peintre et à celui du spectateur, comme pour renforcer cet isolement. La neutralité affective et physique est renforcée par cette pièce dénudée et beige. Les nus déformés, devenus des «corps sans organe» (G. Deleuze, 1981) révèlent une plastique bouillonnante où Bacon développe ses propres modes de figuration ....

 

"Trois Études de dos d'homme" (1970, Zurich) et "Trois Études de personnages sur des lits" (1972, coll. part.), Bacon ne cesse de fixer les impulsions génératrices du déplacement, de la mobilité, "Corps en mouvement" (1976, coll. part.), "Personnage en mouvement" (1978, Los Angeles, coll. part.), "Figure en mouvement" (1985, coll. part), et de 1969 à sa mort, en 1992, réalise des autoportraits, "Autoportrait" (1969, coll. part.), "Autoportrait " (1971, Paris, M.N.A.M.), "Trois Études pour un autoportrait" (1972, 1973 et 1979, coll. part.)...

 

"Study from Portrait of Pope Innocent X" (1965), copie d'un tableau de Vélasquez commandé par Louis-Philippe pour les Galeries du Château de Versailles - Sait-on que c'est bien souvent dans des musées français qu'eurent lieu des rencontres décisives pour bien des peintres, on pense au "Massacre des Innocents" de Poussin (1628, musée Condé, Chantilly), Degas est une référence constante pour Bacon, l'inachevé "Figures in a Garden" est une paraphrase d'un tableau de Gauguin ("Arearea", 1892, musée d'Orsay, Paris), cinq compositions centrées sur Van Gogh verront le jour en 1956-1957, Chaïm Soutine qui comme Bacon, peint directement sur la toile, sans esquisses préalables ..

 

1981, le philosophe français Gilles Deleuze publie une étude complète portant sur le peintre Francis Bacon, "Francís Bacon. Logique de la sensation", deux volumes, le premier contenant le texte de Deleuze, et le second un choix d'illustrations des tableaux de Bacon. Le livre est traduit et publié en anglais en 2003, et, depuis sa parution, l'ouvrage, - qui se base sur des entretiens de David Sylvester avec le peintre, dans lesquels ce dernier réfléchit à la nature de sa pratique picturale -, est resté l'une des interprétations les singulières et mal comprises de son art ...

 

Figures in a Garden (1936, Tate Britain - London), Painting (1946, Museum of Modern Art - New York), Study of a Dog (1952, Tate Modern - London), Study for Portrait VII (1953, Museum of Modern Art - New York), Figure with Meat (1954, Art Institute of Chicago), Seated Figure (1961, Tate Britain - London), Portrait of George Dyer in a Mirror (1968, Museo Thyssen-Bornemisza), Study for Bullfight No.1 (1971, Museo de Bellas Artes de Bilbao), Triptych - August 1972 (1972, Tate Britain - London), Three Figures and Portrait (1975, Tate Modern - London), Second Version of Triptych 1944 (1988, Tate Britain - London)...

 

Three Studies for the Portrait of Henrietta Moraes (1963, Museum of Modern Art - New York), Three Studies for a Self-Portrait (1979-1980, Metropolitan Museum of Art - New York, NY), Three Studies of Isabel Rawsthorne (1965, Sainsbury Centre for the Visual Arts (University of East Anglia) - Norwich)  ...


Three Studies for the Portrait of Henrietta Moraes (1963, Museum of Modern Art - New York), Three Studies for a Self-Portrait (1979-1980, Metropolitan Museum of Art - New York, NY), Three Studies of Isabel Rawsthorne (1965, Sainsbury Centre for the Visual Arts (University of East Anglia) - Norwich) ...


Lucian Freud (1922-2011)

Lucian Freud semble esquisser un monde humain essentiellement érotique, mais ce qu'il restitue avec une puissance d'expression inégalable, c'est l'usure inexorable que produit le simple fait d'habiter son corps...

 

Né à Berlin, petit-fils de Sigmund Freud, vivant à part dans une ville qu’il ne quitte presque jamais, travaillant l’attraction et la répulsion de la chair, Lucian Freud semble esquisser un monde humain essentiellement érotique, mais ce qu'il restitue avec une puissance d'expression inégalable, c'est l'usure que produit le fait d'habiter son corps...

 

Graham Sutherland, qui avait six ans de plus que Bacon, fut essentiel à la formation précoce de la sensibilité du peintre, mais n’avait plus grand-chose à ajouter à la fin des années 1940 et dans les années 1950 : c'est dans la sensibilité de Lucian Freud, étranger, séducteur, iconoclaste dans la société anglaise, que Francis Bacon se reconnut et dès la fin des années 1940 débuta une extrême et profonde amitié qui devait durer des décennies. Freud acheta son premier Bacon à l’été 1951 ("Head") et finit par posséder neuf tableaux du peintre, dont l’un de ses plus grands, "Two Figures" (1953)...

 

Dans de multiples portraits de Lucian Freud, des yeux effrayés animent des visages durs, comme façonnés par l'angoisse (John Minton, 1952, London, Royal College of Art; Girl with Roses, 1948, London, The British Council). "Je peins des gens non pas à cause de ce qu'ils sont, ni tout à fait en dépit de ce qu'ils sont, mais selon la manière dont ils sont." Visible dans ses tableaux, on prend souvent comme une forme de cruauté l'intensité du regard scrutateur du peintre anglais, petit-fils du fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud et dont le talent ne sera reconnu que dans les années 1970–1980 avec, en 1974, l'exposition rétrospective de ses œuvres à la Hayward Gallery (London). Au milieu des années 1960, c'est principalement le corps féminin qui anime ses nombreuses oeuvres, et ce sont plus des portraits dénudés que des nus que Freud exécute.

 

Girl with a White Dog (1951-1952, Tate Britain - London), Girl in a Dark Dress (1951), Francis Bacon (1952, Tate Modern - London), John Minton (1952, Royal College of Art), Painter Working, Reflection (1957), A Young Painter (1958), The Painter's Mother II (1972), Frank Auerbach (1976), Susie(1988, Museum of Fine Arts - Boston), Queen Elizabeth II (2000-2001, Royal Collection Trust, Buckingham Palace)...

 

En Grande-Bretagne, le nom de Lucian Freud figure parmi les plus grands artistes du XXe siècle, aux côtés de Stanley Spencer, Henry Moore et Francis Bacon. Aux Etats-Unis, John Russell, le principal critique d’art du New York Times, considérait Freud comme 'le seul peintre réaliste vivant" ("As a witness to human nature in the second half of our century he has no equal, whether in Britain or elsewhere"). A la même époque, le thème de la figuration rapprochait des peintres par ailleurs très différents, R. B. Kitaj, Michael Andrews, Francis Bacon, Leon Kossoff, Frank Auerbach. La plupart des œuvres de Freud sont dans des collections privées ou entre les mains de son marchand (James Kirkman)...

 

C'est en 1920 que Lucie Brasch, la mère du peintre, épouse Ernst Freud, deuxième fils du psychanalyste. Lucian est né deux ans plus tard, à Berlin, où Ernst a exercé comme architecte. La famille vivait près du Tiergarten, un quartier prospère de la ville et c'est chez Ernst que Sigmund Freud rencontra Albert Einstein. En 1933, lorsque le nazisme est arrivé au pouvoir, Ernst fuit avec sa famille à Londres et s’installe, comme de nombreux autres réfugiés, à Hampstead. Sigmund les rejoindra en 1938 (pour y mourir un an plus tard). Lucian Freud est envoyé dans un pensionnat où les élèves n’avaient pas à étudier s’ils ne le voulaient pas, puis intègre la Central School of Art de Londres (1938-1939), suit les cours de Cedric Morris à l'East Anglian School of Painting and Drawing, à Dedham, est mobilisé dans la marine marchande puis démobilisé après trois mois de mer, pour "maladie", dit-on. À Londres, sa première exposition personnelle a lieu en 1944 à la Lefevre Gallery. A cette époque, Stephen Spender le présente à Virginia Woolf, le soir il emmène Pauline Tennant au Gargoyle Club, appartenant à son père et fréquenté par Dylan Thomas, il rencontre également Sonia Orwell, Cecil Beaton, Auden, mais  c’est avec Francis Bacon qu'il entame une relation suivie ("une amitié devait stimuler Freud pendant les trente années suivantes", et les peintres Frank Auerbach et David Hockney, des amis proches. 

Pendant la guerre, Peter Watson, le mécène philanthrope d’Horizon, fournira à Freud et au peintre John Craxton leur premier atelier, à Paddington, à Londres, une zone que Freud s’est rapidement approprié : il resta ainsi toute sa vie un peintre d'intérieur. Et comme Matisse, Freud peindra debout, assez près de ses modèles pour pouvoir se pencher dessus et les toucher, il semblera ainsi planer au-dessus d’eux, et son regard scruter l’apparence extérieure et tous les détails observables les plus infimes, à froid ...

 

Lors du premier voyage de Freud à Paris en 1946, il rencontre les artistes Picasso, Giacometti, André Breton, Alexander Calder et Balthus. Ensuite, un voyage en Grèce puis des voyages dans le sud de la France. D’autres expositions ont suivi à Londres et à Paris, Kenneth Clark a essayé d’acheter un tableau en 1947 pour la Tate, Alfred Barr en a acheté un pour MoMa en 1948, l’année où Freud a épousé sa première épouse Kitty Garman Epstein, la fille du célèbre sculpteur, Jacob Epstein. Elle fut le sujet de certains de ses premiers portraits dans son style méticuleux (Girl with a white Dog, 1950-51), la montrant avec d’énormes yeux illuminés, étranglant un chaton ou une rose rouge emblématique; ils eurent deux filles, Annie et Annabel, qui ont souvent posé pour leur père ... 

 

Figure with Bare Arms (1962), Naked Portrait (1972-1973, Tate Modern - London), Portrait of Rose (1978-1979), Naked Girl with Egg (1980), Naked Portrait with Reflection (1980), Naked Portrait (1980-1981), Reflection (Self Portrait, 1985), Girl with Closed Eyes (1987), Blonde Girl on a Bed (1987), Naked Man Back View (1992, Metropolitan Museum of Art - New York), Evening in the Studio (1993), Small Naked Portrait (1993-1994, Ashmolean Museum - University of Oxford), Big Sue (1995), Naked Portait and a Green Chair (1995), Sleeping by the Lion Carpet (Sue Tilley, 1996), Night Portrait Face Down (1999-2000)...

 

En 1952, il s’enfuit avec Lady Caroline Blackwood à Paris où ils se marient en 1953.  Caroline Blackwood (Girl in a Green Dress, 1952) apparaît également, avec des yeux bleus translucides, dans certaines des images les plus puissantes de Freud, comme "Hôtel Bedroom" (1954), qui marquent une phase de transition entre son style miniaturiste de jeunesse, réalisé avec de fines brosses, et une audace presque expressionniste. "Day after day, through the winter she lay there, frigid under his scrutiny", elle était couchée dans son lit habillée parce que c’était l’hiver, qu'il  faisait froid, et que Lucian avait cassé la fenêtre derrière lui pour faire de la place pour peindre. Un deuxième mariage qui se termine par un divorce en 1958.

 

Par la suite, Lucian Freud vécut ensuite en célibataire, avec des compagnes successives dont il eut de nombreux enfants, quatre enfants nés entre 1957 et 1969 avec Suzy Boyt, quatre autres nés dans la même période avec Kay McAdam. A cette époque, le portrait de Suzy Boyt par Freud, "Woman Smiling" (1958-1959) montre le peintre travaillant avec plus de variété d’effets.

"Lucian just carried on in his own way and knew exactly what he was doing and what he was heading for: what turned out to be an enormous gap in art history where there isn’t anything like Lucian’s lumps of flesh and human animals ... With Lucian it was absolutely new and nobody recognised it", commentera Auerbach.

 

Feaver rapporte un discours que Freud a prononcé aux étudiants de Norwich en 1964 : "You’ll be dead very soon and I want you to do naked self-portraits and put in everything you feel is relevant to your life and how you think about yourself and not think that this is a picture on the way perhaps to doing a better picture; I want you to try and make it the most revealing, telling and believable object ... Take off your clothes and paint yourself. Just once", enlevez vos vêtements et peignez-vous, juste une fois....

 

 Au milieu des années 1960, c'est principalement le corps féminin qui anime ses nombreuses oeuvres, et ce sont plus des portraits dénudés que des nus que Freud exécute. C'est aussi à cette époque que sa rencontre avec Francis Bacon, Frank Auerbach, Leon Kossoff, Michael Andrews (la fameuse "School of London" qui revendique une peinture réaliste), fait basculer sa technique, sa peinture s'épaissit dans des tonalités sourdes, dans les beiges et les gris, rehaussés de blanc.

 


Frank Auerbach (1931)

Peintre anglais appartenant au groupe de peintres dit de « l'École de Londres », avec Francis Bacon, Lucian Freud, Leon Kossoff et Michael Andrews, Auerbach pratique une technique de lourds empâtements pour peindre des portraits de relations très proches et des paysages urbains londoniens. 

Frank Auerbach - Self-portrait, 1958 (Daniel Katz Gallery, London and Marlborough Fine Art) - Half-length Nude (1963, Tate) - The Sitting Room (1964, Tate Modern - London) - The Origin of the Great Bear (1967-1968, Tate Modern - London) - Bacchus and Ariadne (1971, Tate Modern - London) - Rimbaud (1976, Tate Modern - London) - JYM1 (1981, Southampton City Art Gallery) - Interior Vincent Terrace (1982-1984, Tate) - Hampstead Road, High Summer (2010, Tate) - Head of William Feaver (2003 - Tate)...