Alain-Fournier (1886-1914), "Le Grand Meaulnes" (1913) - Blaise Cendrars (1887-1961), "Les Pâques à New York" (1912), "La prose du transsibérien" (1913), "L’Or, la merveilleuse histoire du général Johann August Suter" (1925) - ....
Last update: 31/12/2016
Littératures des années 1910-1920
Cette décennie est tragiquement traversée par la guerre de 1914 : il y a un avant 1914 et un après 1914. Charles Péguy, foudroyé dans les premières semaines du conflit, est le premier d'une longue série d'écrivains et d'artistes de toutes nationalités qui seront victimes de la Première Guerre mondiale, tués ou blessés, meurtris par les horreurs dont ils furent les témoins: Guillaume Apollinaire, mort lui aussi au faîte de sa gloire, mais à la toute fin du conflit mondial, le 9 novembre 1918, à l'âge de 38 ans; Alain-Fournier, tué dans les premières semaines du conflit, le 22 septembre 1914, dans une embuscade en Lorraine; Louis Pergaud, dont la postérité a retenu surtout "La guerre des boutons" avant de redécouvrir récemment ses saisissants "carnets de guerre", tenus jusqu'à sa mort en avril 1915 à Verdun; le poète et aviateur Albert-Paul Granier, abattu avec son avion en août 1917 au-dessus de Verdun; Blaise Cendrars, Français d'origine suisse, amputé de son bras droit en 1915; l'expressionniste allemand August Macke, tué en Champagne en septembre 1914; l'autrichien Oskar Kokoschka grièvement blessé en 1915 ...
(Alice Bailly, Hommage to Alain-Fournier, 1925)
Alain-Fournier (1886-1914)
Alain-Fournier recrée le monde de son enfance et établit une fusion du rêve et de la réalité. Il donne aux paysages et aux individus un charme mystérieux proche du fantastique.
Fils d'un instituteur, Alain-Fournier passe son enfance dans le sud du Berry, puis ira sur Paris suivre ses études dès le secondaire. En 1901, voulant devenir marin, il entre au lycée de Brest pour se préparer à l' Ecole normale supérieure au lycée Lakanal où il rencontre son ami Jacques Rivière, avec lequel il entretient une correspondance jusqu'en 1914. Echouant à l'Ecole normale, il entre dans l'armée où il sera élève-officier puis sous-lieutenant. Après son service, il entre en 1910 comme rédacteur à Paris-Journal et commence parallèlement l'écriture du "Grand Maulnes". Trois ans plus tard, le roman paraît dans la Nouvelle Revue française. En 1914, mobilisé dès le début de la guerre, il sera tué à Dommartin-la-Montagne...
« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement jamais.
Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.
Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie ― demeure d'où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Le hasard des "changements", une décision d'inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comma à chaque "déplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite... Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d'enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à rubans, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va descendre la grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d'autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible ― l'école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite ― est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.
J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe ; et jusqu'au sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.
Après midi, je dus partir seul à vêpres.
"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d'enfant, même s'il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire".
Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père s'en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, pêcher le brochet dans une barque ; et ma mère, retirée jusqu'à la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies, j'attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu'elle ouvrît la porte pour me montrer comment ça lui allait.
Ce dimanche-là, quelque animation devant l'église me retint dehors après vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la théorie...
Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui se serait trompée de jour et d'endroit ; Boujardon et ses hommes, l'arme en bandoulière emmenèrent la pompe au petit trot ; et je les vis disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où je n'osais pas les suivre.
Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite grille.
Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il se passait quelque chose d'insolite.
En effet, à la porte de la salle à manger ― la plus rapprochée des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour ― une femme aux cheveux gris, penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite, coiffée d'une capote de velours noir à l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais ravagé par l'inquiétude ; et je ne sais quelle appréhension, à sa vue, m'arrêta sur la première marche, devant la grille.
"Où est-il passé ? mon Dieu ! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être sauvé..."
Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à peine perceptibles.
Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure...
En effet, lorsque j'eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur la tête des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués d'avoir travaillé à la chute du jour, et s'écria :
"Regarde ! Je t'attendais pour te montrer..."
Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la salle, elle s'arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.
La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commencé de s'expliquer, en balançant légèrement la tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu'elle parla de son fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.
Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d'Angillon, à quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve-et fort riche, à ce qu'elle nous fit comprendre-elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l'école, pour s'être baigné avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre l'aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pût suivre le Cours Supérieur.
Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbée devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.
Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait aussi des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet...
Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma blouse, je regardais Millie avec étonnement.
Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire ; et, déposant avec précaution son "nid" sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...
Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient les pièces d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.
"Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui étais rentré..."
Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le cœur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la cuisine s'ouvrit ; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger.
"C'est toi, Augustin ?" dit la dame.
C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...
Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune explication :
"Viens-tu dans la cour ?" dit-il.
J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit, à la lèvre duvetée.
"Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc jamais regardé ?"
Un seul livre, LE GRAND MEAULNES, a suffi pour placer Alain-Fournier dans les grands sommets de la hiérarchie des lettres françaises.
Un livre de maturité pour la correction du style, la progression du mystère, la rigueur extrême de la composition : rien, ici n`est superflu ; mais aussi livre plein des rêves de la jeunesse, de son désir impatient du bonheur absolu, de son besoin inlassable de mystique et d'irréalité. Il cristallise des thèmes universels, la quête de l'adolescence, le passage à l'âge adulte, la nostalgie d'un "paradis perdu", la frontière floue entre le rêve et la réalité. Cette unité et cette puissance symbolique en font plus qu'un livre, une légende. Le roman est à la fois concret et onirique, simple et profondément mystérieux. Cette ambiguïté, cette "part manquante" (comme la fête étrange elle-même), fascine et invite à des relectures infinies.
Et l''effet de "cathédrale inachevée", parce qu'il n'y a rien d'autre, Henri Alban-Fournier (Alain-Fournier) est mort au combat en septembre 1914, à l'âge de 27 ans, un an seulement après la publication de son roman. Cette disparition brutale, au tout début de la Grande Guerre, a figé son image en "jeune homme éternel", en "romancier du regret", qui incarne lui-même la nostalgie qu'il a décrite. Il n'a pas eu le temps d'écrire autre chose, laissant son œuvre unique, intacte et parfaite.
Une place au panthéon des lettres françaises peut se gagner avec une œuvre unique, encore faut-il qu'elle soit d'une qualité littéraire exceptionnelle. Rimbaud a écrit toute son œuvre entre 15 et 20 ans, puis a complètement arrêté la littérature. Bien qu'il ait produit plusieurs recueils et poèmes, "Une Saison en Enfer" (1873) est souvent considéré comme le sommet, l'acte fondateur de sa légende. C'est l'archétype du génie précoce qui a tout dit en très peu de temps. Boris Vian était un artiste multiple : ingénieur, musicien de jazz, trompettiste, parolier, traducteur, dramaturge et auteur de nombreux romans (souvent sous pseudonymes). Pourtant, dans la mémoire collective, il est l'auteur d'un seul livre : "L'Écume des jours" (1947). Ce roman est un diamant noir, inclassable, mêlant amour, fantaisie poétique, absurde et tragédie sociale. Sa puissance d'évocation et son originalité stylistique ont éclipsé le reste de son œuvre romanesque, pourtant abondante. Radiguet, prodige littéraire et protégé de Jean Cocteau, publie Le Diable au corps à 17 ans. Le scandale (l'histoire d'un adolescent avec une femme dont le mari est au front) et le talent assurent son succès. Il meurt de la typhoïde à 20 ans, laissant un deuxième roman (Le Bal du comte d'Orgel). Comme Fournier, son destin brisé a figé sa gloire autour de ce premier roman, chef-d'œuvre de maturité juvénile.
Dans l`univers le plus immobile. le plus calme. un petit village, une petite école du pays de Sologne, le rêve vient s`insérer tout à coup dans le quotidien.
Augustin Meaulnes, le héros, est à la fois l`instrument et le possédé du merveilleux : son arrivée dans la petite école, son intimité avec le narrateur brisent autour de celui-ci le cercle des accoutumances ...
"... Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme notre voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mére avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie.
Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé a tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.
Des qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-a-dire dés les premiers jours de décembre, l’école cessa d’être désertée le soir, après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir.
Meaulnes ne disait-rien; mais c’était pour lui qu’à chaque instant l’un des plus bavards s’avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin tour à tour chacun de ses compagnons, qui l’approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s’il eût réservé ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n’éclairait plus le groupe confus des jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle pressé : « Allons, en route! » criait-il. Alors tous le suivaient et l’on entendait leurs cris jusqu’à la nuit noire, dans le haut du bourg... "
Mais le "grand Meaulnes", jeune paysan du Cher, est lui-même le prisonnier d`un monde mystérieux: c`est sans le vouloir, une nuit, au hasard d'un accident de route, qu'il a goûté à l`enivrante saveur du Pays perdu. Egaré dans le coin le plus désolé de la Sologne un soir d`escapade, il pénètre dans un château mi-réel, mi-féerique, royaume d'enfants, de forains, de comédiens, d'étranges paysannes en costumes de fête... Augustin Meaulnes, émerveillé, apprend qu`on va célébrer les noces du jeune châtelain et d'une mystérieuse jeune fille de Bourges, que personne n'a vue. Mais la jeune fiancée n'arrive pas. Elle ne viendra pas. Frantz de Galais, le fiancé, est désespéré. La noce s'achève avant de commencer. Il faut rentrer au village et à l'école : mais le grand Meaulnes est ravi par la vision d'une jeune dame magnifique, entrevue dans un salon, et qu'il a suivie dans une promenade en barque.
Avant de la quitter, il lui dit son nom et elle, le sien : elle est Yvonne de Galais, la sœur de Frantz. Meaulnes retourne dans son village, mais il est désormais l`être d'un autre monde, qui apporte "autre chose", la fraîcheur, l'indéfinissable. Ses anciens camarades le sentent bien, qui s`éloignent maintenant de lui, excepté le narrateur, son confident de classe, qui brûle de l'accompagner un soir dans le château des rêves.
Meaulnes ne vit que pour revoir la jeune fille; mais, au retour comme à l'aller de son voyage. il s`est perdu et ne sait plus trouver la route. Un jour arrive à l`école un nouvel élève, bohémien étrange qui tente de ravir à Meaulnes le plan qu'il a commencé de dresser, d'après ses souvenirs, de la région mystérieuse. Mais le bohémien, ôtant plus tard le bandeau qui lui couvrait le front, se fait reconnaître pour le jeune Frantz de Galais : avant de disparaître, il confie à Meaulnes que sa sœur est à Paris, lui donne une adresse et lui fait jurer, ainsi qu'à son compagnon, de se tenir prêts à le secourir s'il les appelle un jour.
Meaulnes part pour Paris, mais n'envoie au narrateur que des lettres désespérées. Son ancien compagnon, au hasard d'une promenade, retrouve le chemin du mystérieux château et cette demoiselle de Galais que Meaulnes alla un jour chercher à Paris. La jeune fille s'émeut au nom de Meaulnes. Les adolescents se marient. Mais, le soir des noces, on entend un cri que seuls connaissent Meaulnes et le narrateur; c`est Frantz qui revient dire son désespoir et demander à Meaulnes de chercher avec lui à travers le monde la fiancée perdue jadis.
Le lendemain, le grand Meaulnes a disparu et Yvonne, sa femme, meurt quelques mois après. Plus tard, le narrateur, devenu instituteur, découvre parmi de vieux cahiers d'élèves le journal intime du grand Meaulnes : arrivé à Paris, cherchant en vain Yvonne, celui-ci a rencontré la fiancée de Frantz. lls se sont aimés et la jeune fille, comme signe de tendresse, lui a donné la dernière lettre qu'elle possédait du jeune noble. Meaulnes s'aperçoit avec horreur que son amour est impossible, et il rejette Valentine. Comment aurait-il pu, après cette aventure, consentir au bonheur alors qu'il avait entendu l'appel de Frantz?
Il devra d'abord réunir les deux fiancés. Quand il aura réussi et qu'il rentrera au pays, sa femme sera morte et il s'en ira, Dieu sait où, avec la petite fille qu`elle lui a laissée.
L`intrigue, assez compliquée, surtout vers la fin du livre. a un sens tout symbolique ; c`est l`art particulier d`Alain-Fournier que de savoir ainsi unir la richesse et la précision des détails à la féerie de l'atmosphère. Il existe un point de félicité qui, une fois atteint, ne le sera plus jamais. Le grand Meaulnes est poursuivi par le rêve d'un bonheur qui le rend désormais inapte à tous
les autres. Tout le livre est ainsi dans le continuel contraste entre cette rêverie infinie, dont les deux personnages principaux sont prisonniers, et l'affection, la simplicité, le réalisme avec lesquels Alain-Fournier peint les circonstances physiques et psychologiques autour d`eux.
L'influence que ce roman a exercée sur la littérature française contemporaine est considérable et nombreuses sont les œuvres, dont l'inquiète et douloureuse aventure de la jeunesse forme la trame même du récit qui ont emprunté au Grand Meaulnes cette atmosphère de rêve ou s'en sont souvenues ...
Blaise Cendrars (1887-1961)
"Le seul fait d'exister est un véritable bonheur" et il y a une sorte de désespoir dans cette perpétuelle fuite en avant, mais aussi un amour profond et respectueux pour toutes les formes de vie : "Aujourd'hui je suis peut-être l'homme le plus heureux du monde, Je possède tout ce que je ne désire pas, Et la seule chose à laquelle je tienne dans la vie, chaque tour de l'hélice m'en rapproche, Et j'aurai peut-être tout perdu en arrivant..."
Son œuvre poétique s’inscrit, d'une part dans le renouvellement des formes qui caractérise le début du XXe siècle (abandon des formes fixes et de la ponctuation, suppression de la mesure régulière du vers et de la rime), mais aussi d'autre part dans un contexte où le chemin de fer et le paquebot ouvre la poésie au monde et à l'aventure. Rimbaud ne parcourait le monde que pour des fugues caractérielles ou des vagabondages limités.
Au contraire Blaise Cendrars fait de l'aventure vécue un mode d'expression. Il devient ce "photographe verbal" qui, dans un langage à l'image détaillée, expriment autant les rues de Paris que la forêt brésilienne ou les solitudes du Grand Nord. Dès son plus jeune âge, Frédéric Louis Sauser, né à La Chaux-de-Fonds dans le canton de Neuchâtel, qui prendra le pseudonyme littéraire de Blaise Cendrars en 1911, voyage...
Au gré des affaires paternelles tout d’abord puis de cette quête de l’ailleurs qui l’animera toute sa vie. A 16 ans il fugue, prend le premier train qui l'emporte jusqu'à Moscou où il fût apprenti chez un horloger. Puis d'autres trains, des paquebots, des avions, des automobiles le menèrent aux quatre coins du monde, de l'Inde au Brésil, de New York à Paris, de Bruxelles à Londres. Pour survivre, il exerce plusieurs métiers, apiculteur, cultivateur de cresson, vendeur de cercueils, de couteaux de poche, de tire-bouchons, scénariste à Hollywood.. Il sait donner à l'Europe qu'il parcourt avec passion une présence, un sentiment de révélation, malgré sa main coupée, au combat, le 28 septembre 1915 : "J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre Dans une cabine du Nord-Express entre Wirballen et Pskow.. Et vous, grandes glaces à travers lesquelles j'ai vu passer la Sibérie et les Monts du Samnium, La Castille âpre et sans fleurs, la mer de Marmara sous la pluie tiède! Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi Vos miraculeux bruits sourds ..."
Sa poésie (les Pâques à New York, 1912 ; la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913), qui influença Apollinaire et les surréalistes, et ses romans, d'inspiration autobiographique (Moravagine, 1926 ; l'Homme foudroyé, 1945), constituent une épopée de l'aventurier moderne.
Fin 1911, Frédéric Louis Sauser devient Blaise Cendrars à New York où il a rejoint Fela Poznańska, une étudiante juive polonaise rencontrée à Berne. Blaise Cendrars, "Blaise" pour braise, "Cendrars" pour cendre, on connaît les raisons de ce choix : "l'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d'idée et qui fait flamboyer des associations d'images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres.." A New-York, Cendrars côtoie et vit la modernité dans lequel le monde s'engage, il y rédige son premier long poème, "Les Pâques à New York".... A New-York, Cendrars côtoie et vit la modernité dans lequel le monde s'engage, il y rédige son premier long poème, "Les Pâques à New York", qui dit avoir rédigé en une seule nuit, en avril 1912. Ses 205 vers influencent fortement Apollinaire et ouvrent une nouvelle ère en poésie...
Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.
Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d’or
Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.
À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,
il travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.
À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour
Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet
Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.
Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.
Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d’or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.
C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.....
....
Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.
Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.
Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.
Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne …
Ma chambre est nue comme un tombeau …
Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre …
Mon lit est froid comme un cercueil …
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents …
Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle …
Cent mille toupies tournoient devant mes yeux …
Non, cent mille femmes … Non, cent mille violoncelles …
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses …
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées …
Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.
Cendrars revient à Paris en 1912 : convaincu de sa vocation de poète, il rencontre Apollinaire et les artistes de l'école de Paris, Chagall, Léger, Survage, Modigliani, Csaky, Archipenko, Delaunay. En 1913, il publie "La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France", un poème-tableau de deux mètres de hauteur, présenté sous forme de dépliant, avec des compositions en couleurs de Sonia Delaunay-Terk : l'intention est d'affirmer une nouvelle émotion artistique suscitée par l'imbrication du texte et de l'image et exprimant le voyage halluciné qu'il fit en Russie dix ans plus tôt. C'est le poème de l'aventure, de la vitesse, dans un monde bouleversé par la guerre à venir et où l'on pressent "la venue du grand Christ rouge de la Révolution".
Paris est alors en pleine effervescence intellectuelle et artitique. On y rencontre l'écclectique italien Ricciotto Canudo (1877-1923), auteur du fameux " La Naissance d'un sixième art - Essai sur le cinématographe", fondateur de la revue Montjoie!, revue "sensuel et cérébral tout à la fois" où se côtoient Fernand Léger, Igor Stravinsky, Albert Gleizes, Raymond Duchamp-Villon, Robert Delaunay, Dunoyer de Segonzac, Erik Satie, Marc Chagall, et Blaise Cendrars. Il a pour maîtresse l'une des grandes figures féminines de l'époque, Valentine de Saint-Point (1875-1953) : elle écrit, peint, pose pour Mucha ou Rodin, monte des chorégraphies, tient Salon, participe à des séances des spiritismes et franchit l'Atlantique en avion. Ses "soirées apolloniennes" accueillent tant Ravel que les futuristes italiens comme Filippo Tommaso Marinetti, Boccioni, ou Severini. La suite de son parcours est dès plus singulier, elle se tourne vers l'Orient et se convertit...
La prose du transsibérien
et de la petite Jehanne de France (1913)
En ce temps-là, j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur tour à tour brûlait comme le temple d' Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout. Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint- Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s'ouvrait comme un brasier
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J'étais à Moscou où je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre
La faim le froid la peste et le choléra
Et les eaux limoneuses de l'Amour charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir tous les dernier trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorod
Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent pour tenter aller faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matins.
On disait qu'il y avait beaucoup de morts.
L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la forêt noire
Un autre, des boites à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un des autres, des cercueils de Malmoë remplis de boites de conserve et de sardines à l'huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entrejambes à louer qui pouvaient aussi servir
Des cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu'il y a avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduit
Et avaient toutes un compte courant à la banque.
Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine
Nous avions deux coupés dans l'express et 34 coffres de joailleries de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m'avait habillé de neuf et en montant dans le train j'avais perdu un bouton
- Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis -
Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné
J'étais très heureux, insouciant
Je croyais jouer au brigand
Nous avions volé le trésor de Golconde
Et nous allions, grâce au Transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde ....
...Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs
En Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
Et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour
Et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l'école buissonnière dans les gares, devant les trains en partance
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris New -York
Maintenant j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid- Stokholm
Et j'ai perdu tous mes paris
Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J'ai toujours été en route
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues
Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t'a nourrie, du Sacré Coeur contre lequel tu t'es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
Il n'y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sibérie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l'air bleui
Le train palpite au coeur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardés obliques sur la route
Les files télégraphiques auxquelles elles pendent
Les poteaux grimaçant qui gesticulent et les étranglent
Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon qu'une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel les locomotives en folie s'enfuient
et dans les trous
les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
Le peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunel
La faim, la putain, se cramponnent aux nuages en débandade et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tcheliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oullitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovovich se ronge les doigts depuis quinze jours...
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ca coûte cent sous, en transsibérien ça coûte cent roubles
En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier
Jusqu'à Kharbine...
Quand la guerre éclate, en 1914, Ricciotto Canudo, Guillaume Apollinaire, l'illustrateur hollandais Léonard Sarlius (1874-1949), le peintre cubiste hongrois Joseph Csaky ( 1888-1971), le peintre lituanien Jacob Lipchitz (1891-1973), et parmi d'autres Blaise Cendrars, lancent un appel de mobilisation aux étrangers vivant en France, et ce dernier s'engage dans la Légion étrangère: "L’heure est grave ! Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir, doit se défendre de rester inactif au milieu de la plus formidable conflagration que l’histoire ait pu enregistrer. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, donc des actes. Des étrangers amis de la France qui ont pendant leur séjour en France appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras. Intellectuels, étudiants, ouvriers, hommes valides de toute sorte, nés ailleurs, domiciliés ici, nous qui avons trouvé en France la nourriture matérielle, groupons nous en un faisceau solide de volontés mises au service de la France." Fin 1914 on comptait ainsi parmi ces engagés 5000 Italiens, 3000 Russes, 450 Suisses, 1300 Austro-hongrois, ; 1000 Allemands, 200 Américains, 900 Espagnols, 380 Anglais, ...
"La Guerre au Luxembourg" (1916)
Le 28 septembre 1915, Cendrars est gravement blessé au bras par une rafale de mitrailleuse lors de l'offensive de Champagne, et doit être amputé de sa main droite. "La Guerre au Luxembourg" mêle le tragique des conséquences humaines de la guerre à l'innocence des jeux d'enfants : c'est son premier poème écrit de la main gauche, illustré par Moïse Kisling, qui s'était engagé volontaire comme lui dans l'armée française et fut grièvement blessé au cours de la même offensive. Cendrars est naturalisé français la même année.
Une deux une deux
Et tout ira bien...
Ils chantaient
Un blessé battait la mesure avec sa béquille
Sous le bandeau son œil
Le sourire du
Luxembourg
Et les fumées des usines de munitions
Au-dessus des frondaisons d'or
Pâle automne fin d'été
On ne peut rien oublier
Il n'y a que les petits enfants qui jouent à la guerre
La
Somme
Verdun
Mon grand frère est aux
Dardanelles
Comme c'est beau
Un fusil
MOI!
Cris voix flûtées
Cris
MOI!
Les mains se tendent
Je ressemble à papa
On a aussi des canons
Une fillette fait le cycliste
MOI!
Un dada caracole
Dans le bassin les flottilles s'entre-croisent
Le méridien de
Paris est dans le jet d'eau
On part à l'assaut du garde qui seul a un sabre authentique
Et on le tue à force de rire
Sur les palmiers encaissés le soleil pend
Médaille
Militaire
On applaudit le dirigeable qui passe du côté de la
Tour
Eiffel
Puis on relève les morts
Tout le monde veut en être
Ou tout au moins blessé
ROUGE
Coupe coupe
Coupe le bras coupe la tête
BLANC
On donne tout
Croix-Rouge
BLEU
Les infirmières ont 6 ans
Leur cœur est plein d'émotion
On enlève les yeux aux poupées pour réparer les aveugles
J'y vois! j'y vois !
Ceux qui faisaient les
Turcs sont maintenant brancardiers
Et ceux qui faisaient les morts ressuscitent pour assister à la merveilleuse opération
A présent on consulte les journaux illustrés...
"Profond aujourd'hui" (1917), "La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D."
Au cours de l'été 1917, Blaise Cendrars se redécouvre poète, poète moderniste et rivé à sa main gauche. C'est à la même époque qu'il écrit, par "l'une de ses plus belles nuit d'écriture", le 1er septembre 1917, pour ses trente ans, un roman-scénario, "La Fin du monde filmée par l'Ange Notre-Dame", qui sera publié avec des compositions en couleur de Fernand Léger. Dieu le Père apparaît ici en business-man à la tête de la Grigri's Communion Trust Co. Ltd pour réaliser les prophéties de saint Jean et d'Ezéchiel, dissoudre le ciel, noyer la terre, plonger les structures humaines dans un chaos géologique total..
"Le Panama ou les aventures de mes sept oncles" (1918)
Avec une couverture de Raoul Dufy, 25 tracés de chemins de fer américains et un prospectus publicitaire, le recueil débute avec le scandale de Panama, qui précipita nombre de spéculateurs à la ruine et touche ici les parents du narrateur : ayant emménagé dans un appartement plus petit, la mère fait le récit de la vie des sept oncles du narrateur durant les quinze premières années du vingtième siècle, et chacun d'entre eux découvrant une portion bien spécifique de la planète. Le poème vaut par son style résolument innovateur, transcrivant en instantané des événements et des sensations... On y trouve aussi bien des vers qui nous apprennent que le "Los Angeles limited" part à 10h02, arrive trois jours plus tard et est le seul train au monde à posséder un salon de coiffure, qu'une bouée de sauvetage mentionnant le nom de l'auteur.
Des livres
Il y a des livres qui parlent du
Canal de
Panama
Je ne sais pas ce que disent les catalogues des bibliothèques
Et je n'écoute pas les journaux financiers
Quoique les bulletins de la
Bourse soient notre prière quotidienne
Le
Canal de
Panama est intimement lié à mon enfance...
Je jouais sous la table
Je disséquais les mouches
Ma mère me racontait les aventures de ses sept frères
De mes sept oncles
Et quand elle recevait des lettres
Ëblouissement!
Ces lettres avec les beaux timbres exotiques qui portent
les vers de
Rimbaud en exergue
Elle ne me racontait rien ce jour-là
Et je restais triste sous ma table
Cest aussi vers cette époque que j'ai lu l'histoire du tremblement de terre de
Lisbonne
Mais je crois bien
Que le crach du
Panama est d'une importance plus universelle
Car il a bouleversé mon enfance.
J'avais un beau livre d'images
Et je voyais pour la première fois
La baleine
Le gros nuage
Le morse
Le soleil
Le grand morse
L'ours le lion le chimpanzé le serpent à sonnettes et la
mouche
La mouche
La terrible mouche
Maman, les mouches! les mouches! et les troncs d'arbres!
Dors, dors, mon enfant.
Ahasvérus est idiot
J'avais un beau livre d'images....
... Nous n'étions plus dans notre villa de la côte
J'étais seul des jours entiers
Parmi les meubles entassés
Je pouvais même casser de la vaisselle
Fendre les fauteuils
Démolir le piano-Puis au bout d'un nombre de jours bien long
Vint une lettre d'un de mes oncles
C'est le crach du
Panama qui fit de moi un poète!
C'est épatant
Tous ceux de ma génération sont ainsi
Jeunes gens
Qui ont subi des ricochets étranges
On ne joue plus avec des meubles
On ne joue plus avec des vieilleries
On casse toujours et partout la vaisselle
On s'embarque
On chasse les baleines
On tue les morses
On a toujours peur de la mouche tsé-tsé
Car nous n'aimons pas dormir.
L'ours le lion le chimpanzé le serpent à sonnettes m'avaient appris à lire..
Oh cette première lettre que je déchiffrai seul et plus
grouillante que toute la création
Mon oncle disait
Je suis boucher à
Galveston
Les abattoirs sont à 6 lieues de la ville
C'est moi qui ramène les bêtes saignantes, le soir, tout
le long de la mer
Et quand je passe les pieuvres se dressent en l'air
Soleil couchant..
Et il y avait encore quelque chose
La tristesse
Et le mal du pays.
Mon oncle, tu as disparu durant le cyclone de 1895
J'ai vu depuis la ville reconstruite et je me suis promené au bord de la mer où tu menais les bêtes saignantes
Il y avait une fanfare salutiste qui jouait dans un kiosque en treillage
On m'a offert une tasse de thé
On n'a jamais retrouvé ton cadavre
Et à ma vingtième année j'ai hérité de tes 400 dollars d'économie
Je possède aussi la boîte à biscuits qui te servait de reliquaire
Elle est en fer-blanc
"J'ai tué" (1918)
Court texte en prose illustré par Fernand Léger et qui exprime une vision de la guerre en total décalage avec la littérature de l'époque, le passage suivant est célèbre : "Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. "Vive l'humanité!" Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre. »
« Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. “Vive l'humanité !” Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre."
"Dix-neuf poèmes élastiques" (1919)
L'amitié liant Cendrars à certains artistes de l'École de Paris conduit Cendrars à la création de poèmes abstraits révolutionnaires, écrits entre 1913 et 1919, qui expriment par instantanés toutes ces années agitées qui ont vu naître le dadaïsme, le cubisme, le simultanéisme... Avec un portrait de l'auteur par Amedeo Modigliani .
Portrait
Il dort
Il est éveillé
Tout à coup, il peint
Il prend une église et peint avec une église
Il prend une vache et peint avec une vache
Avec une sardine
Avec des têtes, des mains, des couteaux
Il peint avec un nerf de boeuf
Il peint avec toutes les sales passions d'une petite ville juive
Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe
Pour la France
Sans sensualité
Il peint avec ses cuisses
Il a les yeux au cul
Et c'est tout à coup votre portrait
C'est toi lecteur
C'est moi
C'est lui
C'est sa fiancée
C'est l'épicier du coin
La vachère
La sage-femme
Il y a des baquets de sang
On y lave les nouveaux-nés
Des ciels de folie
Bouches de modernité
La Tour en tire-bouchon
Des mains
Le Christ
Le Christ c'est lui
Il a passé son enfance sur la Croix
Il se suicide tous les jours
Tout à coup, il ne peint plus
Il était éveillé
Il dort maintenant
Il s'étrangle avec sa cravate
Chagall est étonné de vivre encore
Bombay-Express
La vie que j'ai menée
M'empêche de me suicider
Tout bondit
Les femmes roulent sous les roues
Avec de grands cris
Les tape-cul en éventail sont à la porte des gares.
J'ai de la musique sous les ongles.
Je n'ai jamais aimé Mascagni
Ni l'art ni les Artistes
Ni les barrières ni les ponts
Ni les trombones ni les pistons
Je ne sais plus rien
Je ne comprends plus...
Cette caresse
Que la carte géographique en frissonne
Cette année ou l'année prochaine
La critique d'art est aussi imbécile que l'espéranto
Brindisi
Au revoir au revoir
Je suis né dans cette ville
Et mon fils également
Lui dont le front est comme le vagin de sa mère
Il y a des pensées qui font sursauter les autobus
Je ne lis plus les livres qui ne se trouvent que dans les bibliothèques
Bel A B C du monde
Bon voyage!
Que je t'emporte
Toi qui ris du vermillon
De 1917 à 1923, Blaise Cendrars délaisse un temps la littérature pour le cinéma, en tant que producteur, acteur, réalisateur, accessoiriste et participe à la réalisation de "La Roue" d'Abel Gance (1920-21), puis se met lui-même en scène avec la danseuse hindoue Dourga dans "la Vénus Noire". Mais le succès n'est pas au rendez-vous, il est vrai qu'il a une vision assez particulière du cinématographe : comme on peut tourner au ralenti la germination, la croissance et l'épanouissement, puis la mort d'une plante, le cinéma n'est pas matière à rêver ou s'évader, mais véritable instrument de la "vivisection mentale" : "cent mondes, mille mouvements, un million de drames entrent simultanément dans le champ de cet oeil dont le cinéma a doté l'homme. Et cet oeil est plus merveilleux, bien qu'arbitraire, que l'oeil à facettes de la mouche. Le cerveau en est bouleversé. Remue-ménage d'images. L'unité tragique se déplace. Nous apprenons. Nous buvons. Ivresse. Le réel n'a plus aucun sens. Aucune signification. Tout est rythme, parole, vie."....
Lassé des milieux littéraires parisiens, il part au Brésil en 1924...
Délaissant les poèmes après "Feuilles de route", dernier carnet de bord de son existence, il connaît avec "L’Or, la merveilleuse histoire du général Johann August Suter" (1925) un grand succès de romancier de l’aventure, confirmé avec "Moravagine" (1926), l’épopée picaresque d’un héros monstrueux.
Un beau jour de mai 1834, Suter, "banqueroutier, fuyard, rôdeur, vagabond, voleur, escroc", s`embarque au Havre à destination de New York. ll est d`origine suisse et âgé de trente et un ans. Dès son arrivée en Amérique, Suter est irrésistiblement attiré vers l`ouest et se rend de New York à Saint Louis, tout en exerçant mille métiers successifs. Patiemment, inlassablement, il lie conversation avec tous les aventuriers ou marchands qui reviennent des limites des Etats-Unis. Et toutes les indications qu`il recueille concordent, plus à l`ouest, il existe des terres mystérieuses, fertiles, opulentes. Mais ce n`est qu`à Santa Fe, chez les Indiens, qu`il apprend l`existence d`un "autre pays s'étendant encore beaucoup plus loin à l`ouest, bien au-delà des montagnes Rocheuses, au-delà des vastes déserts de sable". Ce pays, qui cacherait des richesses fabuleuses, s`appelle la
Californie. En 1838, Suter alors tente le grand voyage. Il atteint d`abord Fort Van Couver, puis s`embarque sur un voilier qui se rend aux îles Sandwich. Au printemps de 1839, il est à Honolulu, où il a l`idée de se procurer des travailleurs pour la Californie en faisant la traite des populations canaques des îles ; à cet effet il fonde une société, puis entreprend la dernière partie de son voyage. laquelle le conduit à une plage déserte : celle de San Francisco. En 1839 la Californie est une province de la République de Mexico, mais le pays est à peine exploré et Suter obtient facilement d`importantes concessions. Avec ses esclaves
canaques et la poignée d'aventuriers blancs qu`il a recrutés, il édifie un immense domaine, la "Nouvelle Helvétie". Manœuvrant habilement, entre les intérêts du Mexique et ceux des Etats-Unis, luttant avec sa petite armée contre les tribus indiennes, il devient le propriétaire de terres immenses, aux revenus fabuleux. Suter semble le roi incontesté d`un véritable petit Etat lorsque, en janvier 1848, le coup de pioche d`un charpentier provoque la découverte de gisements d`or sur ses terres. Aussitôt, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre et des dizaines de milliers d`hommes arrivent en Californie et envahissent
la Nouvelle Helvétie : Suter est ruiné. Et comble de malheur pour lui, en cette année 1848, la Californie se voit rattachée aux Etats-Unis, et de nouveaux arrivants exhibent des titres de propriété américains. Réduit à une extrême misère, Suter meurt à soixante-dix-sept ans. Biographie étonnante et tableau des Etats-Unis à une époque fabuleuse de leur histoire ...
Suivent les deux volumes de "Dan Yack" (1929), qui présentent une passion de l’homme moderne écartelé entre utopie et désespoir, son chef-d’œuvre dans le domaine romanesque. "Rhum", vie romancée de Jean Galmot, affairiste et député, conduit Cendrars dans les années trente à devenir grand reporter. Correspondant de guerre dans l'armée anglaise en 1939, il quitte Paris après la débâcle et s'installe à Aix-en-Provence puis, à partir de 1948, à Villefranche-sur-Mer. Après trois années de silence, il commence en 1943 à écrire ses Mémoires : "L'Homme foudroyé" (1945), "La Main coupée" (1946), "Bourlinguer" (1948) et "Le Lotissement du ciel" (1949)...
"L'Homme foudroyé" (1945)
Cendrars écrivit "L'Homme foudroyé" à la suite d'une conversation, dit-il, avec un ami et se retrouvant seul le soir, il fut bouleversé par l'apparition soudaine de souvenirs qu'il ne put s'empêcher de transcrire aussitôt: "et alors j'ai pris feu dans ma solitude.." Il met ainsi en scène au gré de son humeur tel ou tel personnage, de ce siècle ou d'un autre, d'un et plusieurs continents. Ce roman de souvenirs décousus s'ouvre sur un souvenir de guerre, "Dans le silence de la nuit"..
"4 - La Croix. Les hommes n’aimaient pas monter à La Croix. Depuis que ce poste avait été miné par une section du génie, ils prétendaient que le génie voulait nous faire payer le vin volé en nous faisant, un beau jour, sauter en l’air sans crier gare et que, ce jour-là, les artilleurs, qui avaient également un vieux compte de vin à régler avec nous, en profiteraient pour tirer dans le tas et nous écraser par-dessus le marché sous un déluge d’obus. Tel était l’état d’esprit des légionnaires quand ceux du groupe franc montaient à la nuit tombante dans ce maudit petit poste perdu bien en avant du secteur, et jamais encore je n’avais eu affaire à une pareille bande de râleurs découragés.
La vérité était que le petit poste était condamné d’avance et la consigne, qu’en cas d’attaque de grand style, nous devions l’évacuer et nous replier sur notre ligne principale de résistance, et le génie avait l’ordre formel de faire sauter La Croix et le boyau des Zigzags. J’ai déjà dit combien ce secteur modèle était parfaitement organisé, aménagé au point que nous n’avions plus rien à y faire. Les tranchées étaient soigneusement défilées, les postes de mitrailleuses épatamment camouflés, les champs de tir bien dégagés et intelligemment distribués, les crapouillots ou mortiers en batterie derrière une crête dominante, des pièces de 75, montées en éclipse, flanquaient traîtreusement des redans en première ligne. Jamais on n’avait vu ça. L’ensemble de la position était truffé de pièges, farci de chevaux de frise et les réseaux de nos barbelés, touffus à souhait, s’étendaient sur une vaste profondeur. Vraiment, La Croix, qui était en l’air, ne comptait pas pour grand’chose dans un aussi puissant dispositif défensif, c’est tout juste si l’on pouvait se servir de cette excroissance comme d’un petit poste de guet, et c’est bien pourquoi on nous y envoyait chaque nuit ; mais allez faire entendre raison à des légionnaires qui se croyaient brimés par leurs officiers et dont l’imagination travaillait, hantés qu’ils étaient par la présence sous leurs pieds d’une mine formidable qui pouvait éclater d’une minute à l’autre, d’une fougasse qui devait fatalement jouer un jour en ébranlant tout le secteur, ce qui serait le signal de la grande attaque attendue mais dont eux, les légionnaires, et ils en étaient convaincus, feraient les premiers frais, feraient passivement les frais, et ils enrageaient.
— Alors bon, voilà maintenant qu’on est destinés au feu d’artifice. Tu parles d’un 14 Juillet quand on sautera tous en l’air et qu’on leur servira de cible, au secteur. Ils n’auront pas besoin d’illuminer. On sera tous là comme des cons, suspendus entre ciel et terre, avec notre pantet en feu pour faire lampions, tu parles d’une rigolade ! râlaient-ils en s’engageant dans le boyau des Zigzags qui aboutissait à la cave exécrée, et les nuits de garde se passaient sans rien faire d’autre que de sacrer et de jurer et de maudire son mauvais sort.
Pourtant, l’hiver précédent, à Dampierre, sur la Somme, où il y avait le plus grand cratère de mine de tout le front, de la mer du Nord à la Suisse, un entonnoir de 96 mètres de circonférence et de 28 mètres de profondeur, dont nous occupions la lèvre inférieure, j’avais déjà vu les hommes devenir fous ; mais on se battait, on luttait de vitesse, on se battait contre la montre, et l’imminence même du péril auquel on était exposé, et l’énormité et l’urgence du travail de sape à effectuer, et l’épuisement nerveux de cette lutte fiévreuse contre la montre empêchaient les hommes de désespérer. Ce n’était pas tant une bataille à mort entre deux adversaires acharnés à se faire périr qu’une lutte de vitesse d’où chacun des deux partis cherchait à se garer le premier pour avoir la vie sauve ou tout au moins la peau. Mines et contre-mines se succédaient ; il y avait toujours une chance de s’en tirer en agissant le premier, en faisant sauter l’autre. On ne restait que quatre jours en ligne, quatre jours sous terre, quatre jours à l’écoute. On avait le temps de se barrer. On entendait l’ennemi travailler sourdement, gratter, forer, se rapprocher dangereusement et, alors, on en faisait autant, on forait, grattait, fouinait, fouissait fiévreusement la terre, se portant à la rencontre de la galerie ennemie, creusant, s’enterrant, travaillant de la bêche et des ongles pour arriver sournoisement sous l’ennemi, bien dans son axe, et l’on faisait la pause avant de bourrer la chambre d’explosion... et l’on entendait au-dessus de soi l’ennemi en faire autant, entre deux pauses, des chocs sourds qui faisaient se détacher des blocs de terre de notre voûte souterraine..., comme nous, l’ennemi, qui n’en pouvait plus, se hâtait pour être le premier prêt... Dans l’une et l’autre sape les caisses d’explosifs et les sacs de terre passaient de mains en mains sans que les épaules fourbues et les reins cassés et les échines courbatues sentissent le poids écrasant des charges de mort dont les deux fourneaux de mine superposés se remplissaient jusqu’aux bords. Sauve qui peut ! Déjà l’on se ruait vers la sortie du tunnel ; le cordon Bickford se déroulait ; un sergent battait le briquet... C’était l’enfer, mais on avait une chance, la chance de faire vite, d’être le plus leste, d’être le premier à déguerpir. Cela créait une émulation, on avait son sort entre ses mains... une ultime chance... Ce n’était pas comme ici, dans ce secteur modèle où il ne se passait jamais rien mais qui était si dangereusement truqué et avait été conçu par un fort en thème en vue d’une éventuelle attaque allemande, secteur de malheur où l’on restait des vingt jours en ligne sans avoir rien d’autre à faire qu’à attendre... attendre... mais attendre quoi, bon Dieu !... « attendre, finissaient par conclure les hommes, attendre que ce cocu de sergent, le sergent du génie de service dans sa cagna comme un chef de gare dans son cagibi, bouffe la consigne et perde la tête en cas d’attaque et appuie une seconde trop tôt sur le bouton de contact électrique pour envoyer dinguer La Croix et semer les bonshommes dans les airs »...
C’est de cette idée ridicule d’une erreur de minuterie ou d’une fausse manœuvre d’appréciation dont ils seraient victimes que mes lascars se délectaient. Ils râlaient mais se complaisaient à l’idée de leur mort, une mort sans gloire mais due, ce qui était tout de même au comble de l’absurde pour ces insouciants, à je ne sais quelle monstrueuse erreur des bureaux de la guerre et des calculs des états-majors.
« ... Et si le sergent s’endort et appuie comme en rêve sur le truc à ressort, nous n’en serons pas moins flambés, hein ?... » Ils râlaient et ils en avaient plein la gueule de considérations inédites et d’abracadabrantes théories sur la relativité du temps, l’automatisme des réflexes, la trouille, la mort et la combine des décomptes du vin en litige entre la popote du génie, des artilleurs, de MM. les officiers et nous. Je ne reconnaissais plus mes hommes. Ils me dégoûtaient. Je vous parle des gars du corps franc, des durs, des copains qui m’avaient désigné comme le caporal de leur choix, des sûrs, mes meilleurs camarades. Ces furieux me claquaient entre les mains. Et quand je voulus partir en patrouille ils me laissèrent sortir seul. Ça, ça ne s’était encore jamais vu à la Légion ! Les bougres, les sales bougres avaient le cafard. Il n’y avait plus rien à espérer. Ils flanchaient.
« ... Attendre, mais, bon Dieu ! attendre quoi ?... »
C’était le coup de bambou.
Merde. ....."
Si L'Homme foudroyé est une longue promenade spatio-temporelle, le récit est aussi un livre des portraits. Portraits de légionnaires, de groupe autant que d'individus (van Lees, le foudroyé ; Coquoz ; Tarasa ; Faval ; Sawo) ; portraits de mauvais garçons, Victor, Félix; portraits de gens ordinaires, les pécheurs de La Redonne ou Madame Caroline, la couturière ; portraits d'indivdus surprenants comme Jicky, le photographe, qui se conclut sur une comparaison tout aussi surprenante ; portrait du père François, ancien charretier, conducteur d'automobile et propriétaire d'un terrain dans la Zone, portrait de M. Jean, fabriquant de mannequins, sans parler des "gitanes", Le Grélé, le Balafré, Marco le transylvanien, dresseur d'ours et de petits Charlots, sans parler des portraits d'André Gaillard, poète suicidaire, de Gustave Le Rouge, feuilletonniste, journaliste, chimiste, maniant le fouet avec autant de dextérité que le père François, celui de Léger en rôdeur de banlieue, et tant d'autres.
Et surtout portraits de femmes, souvent au vitriol, à commencer par celui de Diane de la Panne (ou la guigne) surnommée Diane pour sa double qualité de chasseresse et de vierge (selon les affirmations du narrateur), et la panne pour avoir été rencontrée alors que sa voiture était en panne.
Celui de la "femme à Mick", Sophie aux "dents de louve".
Celui d'Antoinette, amoureuse de 17 ans se révélant lesbienne et se faisant enlever (ou enlevant) la femme de Le Rouge, Marthe. Celui de Marthe elle-même, personnage trouble et inquiétant autant que douloureux.
Celui de Mme de Pathmos, flamboyante et richissime sud-américaine ou de Paquita, Mexicaine et gitane, mais tout aussi riche que la précédente, initiatrice de l'alphabet aztèque, personnage qui fabrique des poupées en mise en scène de sa vie, comme Manuel Seca, le pompiste de la forêt brésilienne sculpte un chemin de croix dont tous les personnages sont juchés sur des voitures.
Tous les portraits mettent en évidence la dualité des êtres ou plus exactement leur profondeur, l'impossibilité de les comprendre, chaque facette de leur être contredisant la précédente et contredite par la suivante. Non seulement, ils échappent à l'observateur, mais le plus souvent, ils s'échappent à eux-mêmes. Il faut savoir prendre les gens comme ils sont. Les mensonges aussi font partie de la personnalité. (Pléiade I, p. 225)
Mystère des êtres qui est aussi le mystère de leurs rapprochements, et d'abord celui des sexes. Les couples, hormis celui de Tite et de Félix, étant le plus souvent des entreprises de destruction réciproque. Les femmes, à ce jeu pervers, paraissant plus et mieux armées que les hommes. La "Salomé" des symbolistes n'est guère loin. Une quête du sens Des portraits à la géographie poétique du roman, des anecdotes aux digressions, L'Homme foudroyé entraîne son lecteur dans un réflexion métaphysique sur le sens de la vie (l'ombre de Pascal et des Pensées hante tout le premier livre), celle des êtres particuliers, comme celle de la vie en général. Une quête inscrite dans la tension entre la mort et la vie, des tranchées de la Grande Guerre à la plaine ouverte où est exécuté Marco-le-transylvanien ; entre le haut, le ciel, les envols (oiseaux et avions) et le bas, le souterrain, le caché, dont Marseille est emblématique qui occulte dans ses tréfonds ses origines gréco-latines; entre les apparences (multiples, par ailleurs) des êtres et leur vérité (qui n'est sans doute que celle de la superposition, juxtaposition de toutes ces apparences contradictoires). Le narrateur s'y définit comme amant du secret des choses (Pléiade I, p. 517). Le tout aboutissant à l'acceptation, Amen. La cruauté du monde et des êtres, la souffrance et le plaisir, tissent en un seul ensemble les contradictoires. Si Une vie ne prouve rien comme l'affirme le narrateur, de nombreuses vies ne prouvent pas davantage mais font chatoyer les merveilles du "grand livre du monde."
"7. LA FEMME EN NOIR - Le moteur tournant rond, les bagages dans la voiture, Volga à sa place, la maison fermée, la clé rendue à l’agence de location, mes adieux faits à maman Roux, l’épisode de la Femme en Noir mériterait lui aussi d’être interprété psychanalytiquement si je croyais à cette clé, à ce passepartout des songes. En effet, je n’avais pas encore quitté le territoire de La Redonne que le continent sud-américain, sous la forme d’une Rolls-Royce qui obstruait l’étranglement du chemin de La Redonne à son débouché sur la G. C. 30, entre la boucherie et la boutique du coiffeur, à Ensuès, vint s’insinuer entre mon élan de départ et mon lointain but d’arrivée, agir comme frein prémonitoire et m’obliger à stopper, seulement ce n’était pas un rêve, mais un obstacle physique que ma Sunbeam faillit emboutir, et ce n’est pas moi qui délirais, mais bien cette chère et tendre et belle et douce et roucoulante et ardente madame de Pathmos1 qui se jeta à mon cou et que j’emmenai à Marseille dans ma voiture. J’ose espérer que la nuit d’amour que je lui accordai à l’Hôtel Noailles lui épargna une séance médicale car, à moi, elle ne me fit pas rater mon bateau à Boulogne. Néanmoins, symboliquement, cette rencontre inattendue et cette nuit inespérée de passion brûlante mise à nu signifiaient que j’aurais mieux fait de ne pas partir et m’avertissaient des déboires et des désordres qui m’attendaient de l’autre côté de l’eau. Mais comment imaginer qu’une aussi faible, une aussi aimable créature, et par surcroît la plus riche des Argentines, annonçât dans son délire amoureux la révolution au Brésil et le désordre économique qui devait aboutir à la crise financière mondiale de 1929 ! C’est elle qui était folle en se donnant et non pas moi en la prenant, ni en refusant sa main, sa fille, sa fortune.
Primum vivere, deinde philosophari.
L’interprétation est toujours un arrangement posthume. D’où l’inutilité de la psychanalyse qui coupe les cheveux en quatre et dont l’acrobatie symbolique ne séduit que les âmes malades. La vie c’est plus simple que cela et beaucoup, beaucoup plus compliqué. C’est toujours de l’action, de l’action directe et l’action directe ne laisse pas prise au remords malgré ses chocs en retour. On vit, on a vécu. Voyez l’exemple du Christ qui vit même dans la mort et qui défie toute la charlatanerie de la confusion et des refoulements. Car le Christ c’est l’AMOUR et non la libido. Il a triomphé de SATAN.
— Tajito !
— Cajita!
— Oh, chéri, il y a deux ans que je te cherchais !
— Oh dis-moi chérie, comment cela se fait-il que je te rencontre à Ensuès ?
— J’arrive de Venise... Mais je suis folle... Je t’aime, je t’aime !... Le prince... Dis à ton chien de changer de place, je voudrais me frotter contre toi...
Volga n’était pas trop contente mais, enfin, elle se résigna et obéit, et ma belle amie me passa une main derrière le cou, m’enlaça, m’embrassa sur les yeux, me fit faire une embardée qui faillit nous faire entrer dans le décor, croisa ses longues jambes gantées de soie sur les miennes, m’écrasait de tout son poids, cependant que d’une voix essoufflée et rauque, dans un français plein de barbarismes et avec son divin accent instable de Sud-Américaine non encore acclimatée elle me racontait passionnément sa vie depuis deux ans que nous ne nous étions vus : que depuis son arrivée à Paris son mari la négligeait pour courir les maisons de rendez-vous, les femmes à la mode et les demi-mondaines ; que l’année dernière, à Vienne, où elle croyait qu’il s’était rendu pour affaires, elle l’avait surpris à l’hôtel avec une danseuse américaine et qu’après une scène violente qu’elle lui avait faite, au nom de sa fille, il l’avait abandonnée pour suivre sa danseuse et un jazz féminin dans toutes les capitales d’Europe ; qu’elle avait cru devenir folle ; qu’elle avait écrit et télégraphié à son père à Buenos Ayres mais qu’en même temps elle s’était mise à penser à moi pour se venger de son mari, mais aussi par amour ; que cela était devenu une hantise qui la rendait folle, qui l’empêchait de dormir, de penser à autre chose qu’à moi, son amour, l’homme qui lui avait révélé l’amour une première fois, à qui elle ne pouvait penser sans honte et sans une joie qui la bouleversait car notre unique rencontre avait été son unique et seul péché de chair ; qu’elle était prête à divorcer pour moi malgré sa famille et l’énorme scandale que cela susciterait dans la société de Buenos Ayres ; que son père l’adorait ; que son père ferait tout pour elle pour la savoir heureuse ; que j’étais son seul bonheur ; que son père qui était tout-puissant irait personnellement voir le Patriarche d’Athènes pour arranger notre mariage quand elle le lui demanderait, que son père le lui avait promis et qu’elle lui avait tout avoué ; qu’elle savait bien que cela m’agacerait de l’apprendre mais qu’elle me dirait tout, qu’elle n’avait rien de secret pour moi, que je devais tout savoir ; ainsi depuis un an elle me cherchait partout, à Paris et à Londres, qu’elle savait que j’étais retourné au Brésil, qu’elle avait failli devenir folle, enragée de jalousie, et que depuis qu’elle avait appris mon retour d’Amérique, depuis six mois elle cornait les sports d’hiver et les plages me cherchant partout de Font-Romeu à Sestrières et de Biarritz à la Riviera, que la vie n’était plus possible...
— Imagine-toi, Tajito, que je suis même allée au Tremblay.
— Au Tremblay, fis-je suffoqué...
— Oui, Tajito, au Tremblay. Mais William, c’est le chauffeur de la Rolls à papa, le « coche » qui reste à Paris quand papa est en Argentine, William m’a conduite au Tremblay des courses et j’étais si folle de rage que je lui ai donné trois jours pour trouver l’autre Tremblay, le tien, chéri, sinon que je le mettais à la porte et il y a dix-huit ans que William est le chauffeur de papa...
— Alors ?
— Alors, Tajito, William a trouvé l’autre Tremblay. J’ai vu ta petite maison fermée, et la vieille dame qui tient l’hôtel m’a dit que tu étais parti la veille pour le Midi...
— Ce n’était pas de chance !
— Ne te moque pas de moi, sinon je t’arrache les yeux, chéri. Non, ce n’était pas de chance et j’ai pleuré toutes les larmes de mon cœur...
— Pauvre Cajita !
— Pauvre, non ! puisque je t’ai enfin trouvé. Mais je te déteste...
— Tout cela ne me dit pas comment tu m’as trouvé, chérie. Dieu, ce que tu es belle ! Sais-tu qu’il s’en est fallu de peu que tu me manques encore cette fois-ci.
— Ne me dis pas cela, sinon je te tue ! Ne crois pas que je suis une pauvre femme, bien à plaindre. Pendant que je te cherchais de Biarritz au bout de La Riviera, partout où je me montrais les hommes m’entouraient et tout dernièrement, à Venise, le prince Barberini...
— Le jeune ou le vieux ?
— Mais qu’est-ce que cela peut te faire, chéri ?..."
"La main coupée" (1946)
Ce livre de souvenirs est le seul se rapportant à une période précise de sa vie, la Grande Guerre : on est ici très loin des romans de l'époque qui traitaient du sujet, on pense à "Sous Verdun" (1916), de Maurice Genevoix, "Les Croix de bois" (1919), de Roland Dorgelès, "Le Feu" (1916), d'Henri Barbusse : nous sommes plus dans le registre du "Voyage au bout de la nuit" de Céline (1932) dépeignant l'hébétude de tous ces sans-grade promis à l'anéantissement. Mais, ici, les scènes sanglantes sont encore plus atroces, "la mort est le premier personnage du livre", mais une mort d'autant plus absurde qu'elle est abjecte : tous seront « tués, crevés, écrabouillés, anéantis, disloqués, oubliés, pulvérisés, réduits à zéro, et pour rien… ».
"Le Lotissement du ciel" (1948)
Cendrars s'est passionné pour les formes de l'imagination mystique. «Écrire... descendre comme un mineur au fond de la mine avec une lampe grillagée au front, lumignon dont la clarté douteuse fausse tout, dont la flammèche est un danger permanent d'explosion, dont la lueur papillotante dans les poussières de charbon rouge et use les yeux au point que lorsque l'on remonte le mineur de la nuit au jour, la grande lumière du dehors lui fait mal et que l'aveuglé se met à frotter les yeux sanguinolents et enflammés par les ténèbres profondes et balbutie et salive et parle comme un égaré des fantômes apparus entre les blocs d'anthracite, mais ne dira jamais rien de l'empreinte d'une main de femme ou d'un pied d'homme fossile dans les couches de charbon, traces plus consternantes que celles des pas au bord de la mer dans le sable éblouissant de guano de l'île de Robinson Crusoé.»
Hotel Notre-Dame (Au Coeur du Monde) - Blaise Cendrars nous donne ici le merveilleux que le poète voit naître à chaque instant de la vie quotidienne :
"Je suis revenu au Quartier
Comme au temps de ma jeunesse
Je crois que c'est peine perdue
Car rien en moi ne revit plus
De mes rêves de mes désespoirs
De ce que j'ai fait à dix-huit ans.
On démolit des pâtés de maisons
On a changé le nom des rues
Saint-Séverin est mis à nu
La place Maubert est plus grande
Et la rue Saint-Jacques s'élargit
Je trouve cela beaucoup plus beau
Neuf et plus antique à la fois.
C'est ainsi que m'étant fait sauter
La barbe et les cheveux tout court
Je porte un visage d'aujourd'hui
Et le crâne de mon grand-père.
C'est pourquoi je ne regrette rien
Et j'appelle les démolisseurs
Foutez mon enfance par terre
Ma famille et mes habitudes
Mettez une gare à la place
Po laissez un terrain vague
Qui dégage mon origine.
Je ne suis pas le fils de mon père
Et je n'aime que mon bisaïeul
Je me suis fait un nom nouveau
Visible comme une affiche bleue
Et rouge montée sur un échafaudage
Derrière quoi on édifie
Des nouveautés des lendemains.
Soudain les sirènes mugissent et je cours à ma fenêtre
Déjà le canon tonne du côté d'Aubervilliers
Le ciel s'étoile d'avions allemands, d'obus, de croix, de fusées,
Des cris, de sifflets, de mélisme qui fusent et gémissent sous les ponts
La Seine est plus noire que gouffre avec les lourds chalands qui sont
Longs comme les cercueils des grands rois mérovingiens..."
