- David Herbert Lawrence (1885-1930) - ...

Last update: 12/27/2016


David Herbert Lawrence (1885-1930)

D.H.Lawrence est considéré, au même titre que James Joyce et Virginia Woolf, comme l'artisan du renouveau romanesque de la littérature anglaise au début du XXe siècle. Aucun écrivain anglais n'est allé aussi loin dans la dénonciation du conformisme et de la violence des rapports de classe, et de plus est, dans la revendication d'une liberté sexuelle totale, qui non seulement lève tous les tabous mais entend rééquilibrer les relations entre hommes et femmes. L'expérience individuelle ne s'enracine plus dans la simple réalité, mais dans un contexte plus large où s'affrontent des forces contraires, celles de la matière organique et de l'esprit. La sexualité est un exemple de ces forces qui entrent en conflit mais ne peuvent s"abolir l'une dans l'autre. La sexualité féminine y est vue comme organique, celle de l'homme comme rationnelle...

 

Fils d'un mineur méthodiste fruste et sensuel, et d'une maîtresse d'école éprise d'idéal et puritaine, David Herbert naît à Eastwood, dans le sombre pays minier du Nottinghamshire, dans une atmosphère de pauvreté et de conflit parental permanent. Protégé par sa mère en raison de sa santé fragile après une grave pneumonie, il lui restera passionnément attaché. Durant sa convalescence, en 1901, il fit la connaissance de Jessie Chambers, fille d'un fermier des environs, qui l'aide à publier ses premières nouvelles alors qu'il termine sa formation d'instituteur.

Après la mort de sa mère et une forte dépression, il rencontre en 1912 la baronne Frieda von Richthofen, l'épouse d'un de ses anciens professeurs. De six ans son aînée, Frieda l'initie aux plaisirs charnels, alors qu'il lui fait découvrir la poésie. Ils fuient l'Angleterre et voyagent en Europe pendant deux années. Ils rentrent à Londres pour se marier en juillet 1914. Lorsque la Guerre éclate, antimilitariste, antinationaliste, marié à une Allemande, inapte au service militaire, Lawrence et son épouse sont expulsés de Cornouailles où ils s'étaient réfugiés. Son roman "The Rainbow" est condamné pour obscénité en 1915. Dès qu'ils le purent en 1919, les Lawrence fuirent l'Angleterre et allèrent s'installer pendant deux ans en Sicile, puis en 1922, invités par Mabel Dodge, une riche américaine qui aimait s'entourer d'artistes, les Lawrence gagnent l'Amérique via l'Orient, l'Australie, Ceylan. Fatigué par le climat et la maladie, sachant maintenant qu'il était tuberculeux, Lawrence rentra en Europe à la fin de 1925. Il passa par Londres, s'installe près de Gênes. En Italie, Frieda devient la maîtresse du propriétaire des lieux, Angelo Ravagli, qui allait être son troisième mari après la mort de l'écrivain. Puis Lawrence s'installa à Florence.

En 1927, Lawrence entame la rédaction de "Lady Chatterley’s Lover", un roman qu’il publiera l’année suivante, à Florence. Le livre fait scandale et est saisi par les autorités britanniques et américaines (Il faudra attendre 1960 pour que paraisse dans ces pays une version non expurgée du texte). En 1929, il publie un recueil de poèmes "Pansies", qui est confisqué par la justice. Une exposition de ses peintures provoque un scandale à Londres, et ses tableaux sont aussi saisis. En 1930, il publie une "Défense de Lady Chatterley", mais, rattrapé par la tuberculose, Lawrence s’éteint le 2 mars 1930, à Vence.

 

Amants et Fils (Sons and Lovers, 1913)

"Lawrence dépeint de façon passionnante la campagne du Nottinghamshire et la communauté minière à laquelle il se sentait profondément lié. Il explore la famille, la vie domestique, la lutte des classes, les conflits entre sexes, la sexualité, la pauvreté, l'industrialisme, mais aussi la nature avec une grande intensité. La relation qui unit Paul Morel à sa mère, présence maternelle omniprésente, constitue l'élément central du livre. Ce lien très fort existe au détriment du père, mineur à l'éducation réduite, traité avec dédain par sa femme. Paul réalise les aspirations frustrées de sa mère à travers l'art et l'éducation, mais leur relation presque incestueuse menace le développement de son identité d'adulte."

 

"L'Arc-en-ciel" ("The Rainbow", 1915)

"À travers l'histoire de trois générations de femmes, Lydia, Anna et Ursula, D. H. Lawrence livre le premier volet de sa grande fresque des femmes amoureuses. Dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, en pleine mutation, qui, progressivement, passe d'un monde rural à la société industrielle, Ursula Brangwen réalise enfin les aspirations de sa mère et de sa grand-mère, et incarne une jeune femme moderne accédant enfin à la pleine conscience d'elle-même. 

Paru en 1915, L'arc-en-ciel est immédiatement censuré et interdit, en raison d'«outrances» qui paraissent aujourd'hui bien timides. D. H. Lawrence, par la force d'un art qui est toujours au plus près de la vie, par la volonté presque forcenée de rendre compte de ce qui se passe au plus profond d'un être, n'a de cesse de «proclamer que les mystères et les passions de la chair sont aussi sacrés que les mystères et les passions de l'esprit»." (Gallimard)

 

Femmes amoureuses (Women in love, 1920)

"En 1915, Laurence publie le premier volet de la grande fresque qu'il veut faire aboutir, après quatre générations, et à travers les couples qui les incarnent, à la figure d'Ursula, jeune femme moderne accédant enfin à la pleine conscience d'elle-même. Le roman est immédiatement saisi par la censure. Le second volet, écrit pendant l'apocalypse de la Grande Guerre, ne fera que pousser plus loin la volonté, toujours aussi actuelle, de rendre compte des expériences fondatrices de la personne, de «proclamer que les mystères et les passions de la chair sont aussi sacrés que les mystères et les passions de l'esprit»." (Gallimard) 

"...Il comprenait à sa voix qu'elle désirait l'avoir pour elle toute seule dans le bateau et qu'elle était heureuse qu'il fût en son pouvoir. Il consentit avec une soumission étrange. Elle lui tendit les lanternes, tandis qu'elle fixait une canne à l'extrémité du canoë. Il la suivit et resta là, les lanternes se balançant contre ses cuisses couvertes de flanelle blanche, rendant plus noire l'ombre d'alentour.

- Embrassez-moi avant de partir! dit sa voix qui descendait doucement de l'ombre dominante.

Elle interrompit son travail, profondément étonnée.

- Mais pourquoi? s'écria-t-elle, dans sa pure surprise.

- Pourquoi? fit-il ironiquement. 

Elle le regarda fixement pendant quelques instants, puis elle se pencha et l'embrassa; ce fut un baiser lent, voluptueux, qui s'attarda sur sa bouche. Puis elle lui prit les lanternes, tandis qu'il restait défaillant du feu qui lui brûlait dans les membres. Ils soulevèrent le canoë et le mirent à l'eau. Gudrun s'installa et Gérard poussa au large.

- Vous êtes bien sûr de ne pas vous être blessé la main en faisant cela? demanda-t-elle avec sollicitude. Parce que j'aurais parfaitement pu le faire moi-même.

- Je ne me suis pas fait mal, dit-il, d'une voix basse et tendre qui la caressa de son inexprimable beauté.

Et elle le regarda tandis qu'il s'asseyait près d'elle, tout près d'elle, à l'arrière du canoë, ses jambes contre les siennes, ses pieds touchant les siens. Elle pagayait doucement, sans se presser, avec le désir qu'il lui dit quelque chose qui eût un sens. Mais il restait silencieux.

- Vous êtes bien? demanda-t-elle, d'un ton aimable et plein de sollicitude.

Il eut un sourire bref.

- Il y a tout un espace entre nous, dit-il, inconsciemment, comme si une voix étrangère parlait en lui. Et elle avait comme le sentiment magique qu'ils étaient équilibrés dans leur séparation, dans ce bateau. Elle défaillait de plaisir et de parfaite compréhension.

- Mais ne suis-je pas près de vous? dit-elle d'une voix caressante et gaie.

- Et pourtant lointaine, lointaine.

Elle garda le silence, s'abandonnant à son plaisir, avant de répondre d'une voix puissante et vibrante: 

- Nous pouvons difficilement changer, pendant que nous sommes sur l'eau.

Elle le caressait avec une subtilité étrange, l'ayant complètement à sa merci. Une douzaine de bateaux et même davantage balançaient au ras de l'eau leurs lanternes roses et semblables à des lunes, qui se réfléchissaient comme un feu. Au loin, le bateau à vapeur vibrait, bourdonnant, frappant l'eau des aubes de ses roues qui se mouvaient doucement; des lampions étaient accrochés à bord sur des cordes tendues, et de temps en temps toute la scène s'éclairait à demi d'une profusion de fusées, de chandelles romaines, et de gerbes d'étoiles, qui illuminaient la surface de l'eau et y faisait apparaître les barques qui traînaient très bas sur l'eau. Puis les ténèbres adorables retombaient, les lanternes vénitiennes brillaient faiblement, on entendait le choc assourdi des avirons et des bribes de musique. Gudrun pagayait à petits coups imperceptibles. Gérald apercevait à peu de distance devant eux les lanternes d'Ursule, la bleue et la rose qui se balançaient doucement, joue contre joue, tandis que Birkin ramait, et elles en chassaient, dans le sillage, des reflets irisés et prompts à s'évanouir.

Il songeait que ces propres feux, délicatement colorés, répandaient aussi leur douceur derrière eux. Gudrun posa sa pagaie et regarda autour d'elle. Le canoë se soulvait aux plus légers mouvements de l'eau. Les genoux blancs de Gérald étaient tout près d'elle.

- N'est-ce pas beau? dit-elle doucement, comme avec respect.

Elle le regardait, penchée en arrière, contre le léger cristal de lumière. Elle pouvait distinguer son visage bien qu'il ne fût qu'une ombre. Mais c'était un fragment de crépuscule. Sa poitrine s'enflait de passion pour lui, il était si beau dans son calme et son mâle mystère. C'était une pure émanation de force masculine, comme l'arôme de ses formes harmonieuses et solides, une certaine perfection de sa présence qui l'émouvaient  jusqu'à l'extase, la faisaient tressaillir d'une véritable ivresse. Elle aimait le contempler. Pour l'instant, elle ne désirait pas le toucher, connaître mieux la substance de son corps vivant. Il était véritablement intangible, quoique si proche...." 

 

"L'Amant de Lady Chatterley" ("Lady Chatterley's Lover", 1928)

"Le roman le plus connu de D.H. Lawrence. Son succès repose sur l'idée que c'est le chef-d'œuvre de la littérature érotique, l'histoire d'une épouse frustrée, au mari impuissant, et qui trouve l'épanouissement physique dans les bras vigoureux de son garde-chasse. Mais l'importance du livre est dans la peinture d'un choc historique et social qui constitue le monde moderne. Entre la communauté rurale anglaise et le monde industriel, c'est tout le tissu d'un pays qui se déchire. La forêt du roman, où vit Mellors, le garde-chasse, représente le dernier espace de sauvagerie et de liberté ; lady Chatterley l'y retrouve et s'y retrouve, tout en voyant basculer son univers habituel. Ce roman poétique doit être lu comme un mélange de voyage initiatique, de descente aux enfers, comme une grande lamentation sur l'état de l'Angleterre, aux échos bibliques. L'intrigue amoureuse séduit à une première lecture ; mais le roman a une valeur historique et symbolique."