Stanley Milgram (1933-1984), "Behavioral Study of Obedience" (1963), "The Small World Problem" (1967), "Obedience to Authority" (1974) - Muzafer Sherif (1906-1988), "The Psychology Of Social Norms" (1936) - Solomon Asch (1907-1996), ""Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgment" (1951), "Studies of independence and conformity: A minority of one against a unanimous majority" (1956) - Thomas Blass, "The Man Who Shocked the World: The Life and Legacy of Stanley Milgram" (2004) - "The Lucifer Effect: Understanding How Good People Turn Evil" (Philip G. Zimbardo, 2007) ...
Last update: 12/12/2017
LE CONFORMISME - Quel est le poids de la conformité sociale? Jusqu'où nous sentons-nos contraints d'observer des ordres que nous donnent des représentants incarnant ce que nous considérons comme l'autorité?
Solomon Ash dans les années 1950, Stanley Milgram dans les années 1960-1970 instruit successivement ces questions. Et peut-être celles-ci posent-elles un autre problème, celui de l' "AUTORITE", qu'est-ce que l'autorité pour chacun d'entre nous : nous sommes en effet dans des sociétés dans lesquelles l'autorité dite morale n'a guère plus de privilège, mais nous voyons au contraire bien des êtres humains courber l'échine, et ce depuis la nuit des temps, devant un autre être humain parce que tout simplement détenteur d'un pouvoir désormais le plus souvent institutionnalisé, et assisté le plus souvent d'autres humains ayant accepté d'incarner la force de l'ordre et de la contrainte qui peut à tout moment s'exercer à notre encontre ...
En publiant en 1963 "Behavioral Study of Obedience", le psychologue Stanley Milgram modifia profondément la manière dont nous envisagions jusqu'alors cette étrange singularité qui s'empare de tout être humain en société, et ne cesse de s'alimenter au fil des générations, sans la moindre évolution, la SOUMISSION A L'AUTORITE. Son article relatait une expérience semblant indiquer que la majorite des gens sont capables d'infliger d'extrêmes souffrances à autrui si cela leur est demandé par une figure représentative de ce que l'on nomme "l'autorité". Certes l'expérience souleva aussi nombre de questions sur les limites éthiques de toute expérimentation psychologique...
Muzafer Sherif (1906-1988), l’un des fondateurs de la psychologie sociale contemporaine, avait utilisé en 1936 l'effet autocinétique (the autokinetic effect) pour étudier expérimentalement le processus de normalisation : une illusion perceptuelle qui se produit lorsque les gens sont invités à se concentrer sur un point stationnaire de la lumière dans une pièce sombre; dans ces circonstances, les gens perçoivent le mouvement dans la lumière; certains pensent qu’il bouge peu, d’autres beaucoup. Sherif a ainsi constaté que lorsque des groupes de trois personnes ont été rassemblés et demandé de dire à haute voix jusqu’où une lumière a bougé, leurs jugements ont progressivement convergé. Autrement dit, ils ont élaboré une norme de groupe sur la distance parcourue par la lumière et cette norme a eu un impact durable sur les perceptions des participants. La conformité à la norme de groupe était encore évidente un an plus tard. Les participants ont créé une norme grâce à une influence sociale mutuelle, qui a ensuite influencé leurs réponses privées...
Dans les années 1940, Kurt Lewin démontra que le comportement des gens change à mesure que leur situation change. En 1951 se déroula la fameuse "Asch Conformity Experiment", Solomon Asch (1907-1996) menait alors ses premières expériences de "conformité" en laboratoire au Swarthmore College, des étudiants étant amener à générer desréponses fausses par conformisme à un groupe.
En 1963, Stanley Milgram montrait, dans ses travaux sur l'obéissance, que les gens se soumettaient à l'autorité jusqu'à commettre des actes les plus extrêmes. Milgram eut recours, dans son expérience, à la "théorie du conformisme" selon laquelle lorsqu'un individu ne se sent pas assez compétent pour prendre une décision, il s'en remet au groupe, et c'est via le conformisme qu'une réponse individuelle peut être déformée ou limitée, et que se dilue la responsabilité personnelle : un conflit latent entre conscience individuelle et autorité extérieure qui peut engendrer une formidable tension psychologique. Il est vrai qu'il est depuis toujours reconnu comme une évidence que la notion de société implique quelque sacrifice à tout individu d'une partie de son autonomie au profit d'autres individus dotés d'un statut social plus élevé et d'une plus grande autorité. Même les sociétés les plus démocratiques exigent, pour l'intérêt commun et la paix sociale, des règles élaborées par une autorité reconnue comme légitime - le problème reste par ailleurs toujours la définition de cette "légitimité" qui, quoique l'on dise, ne va pas de soi, et l'est pas un concept immuable mais bien une construction des l'esprit -, une autorité acceptée comme telle parce que susceptible de connaître et de prendre, pour le commun des mortels, les décisions de portée générale. Les exemples historiques abondent, parfois dramatiques, sur le détournement de cette notion d'autorité ..
"In democracies, men are placed in office through popular elections. Yet, once installed, they are no less in authority than those who get there by other means. And, as we have seen repeatedly, the demands of democratically installed authority may also come into conflict with conscience. The importation and enslavement of millions of black people, the destruction of theAmerican Indian population, the internment of JapaneseAmericans, the use of napalm against civilians in Vietnam, all are harsh policies that originated in the authority of a democratic nation, and were responded to with the expected obedience. In each case, voices of morality were raised against the action in question, but the typical response of the common man was to obey orders. I am forever astonished that when lecturing on the obedience experiments in colleges across the country, I faced young men who were aghast at the behavior of experimental subjects and proclaimed they would never behave in such a way, but who, in a matter of months, were brought into the military and performed without compunction actions that made shocking the victim seem pallid. In this respect, they are no better and no worse than human beings of any other era who lend themselves to the purposes of authority and become instruments in its destructive processes...."
"Dans les démocraties, les hommes sont élus par le peuple. Pourtant, une fois installés, ils n'ont pas moins d'autorité que ceux qui y parviennent par d'autres moyens. Et, comme nous l'avons vu à maintes reprises, les exigences de l'autorité démocratiquement installée peuvent également entrer en conflit avec la conscience. L'importation et la mise en esclavage de millions de Noirs, la destruction de la population amérindienne, l'internement des Américains d'origine japonaise, l'utilisation du napalm contre les civils au Viêt Nam sont autant de politiques dures qui trouvent leur origine dans l'autorité d'une nation démocratique et auxquelles on a répondu par l'obéissance attendue. Dans chaque cas, des voix morales se sont élevées contre l'action en question, mais la réponse typique de l'homme de la rue a été d'obéir aux ordres. Je suis toujours étonné de constater que, lorsque je donnais des conférences sur les expériences d'obéissance dans les universités du pays, j'étais confronté à des jeunes hommes qui étaient horrifiés par le comportement des sujets expérimentaux et proclamaient qu'ils ne se comporteraient jamais de la sorte, mais qui, en l'espace de quelques mois, étaient enrôlés dans l'armée et accomplissaient sans scrupules des actions qui rendaient l'action de choquer la victime bien dérisoire. À cet égard, ils ne sont ni meilleurs ni pires que les êtres humains de n'importe quelle autre époque qui se prêtent aux objectifs de l'autorité et deviennent les instruments de ses processus destructeurs...."
En 1971, le psychologue américain Philip Zimbardo (1933), réalisait la célèbre expérience, "The Stanford Prison Experiment", à laquelle prirent part 24 étudiants de la bonne bourgeoisie américaine et, tous placés dans une situation carcéral en tant que gardiens et prisonniers, ne tardaient pas à, soit abuser de leur pouvoir soit se soumettre totalement à l'autorité. Il révélait ainsi, écrivait-il, que le pouvoir des forces sociales et institutionnelles peut pousser les êtres humains les meilleurs à s'engager dans les actions les plus extrêmes, il peut suffire d'une simple contrainte situationnelle ...
Stanley Milgram, qui soutint sa thèse en psychologie sociale en 1960 sous la direction de Gordon Allport à Harvard, s'intéressa tout d'abord plus particulièrement à l'étude de l'obéissance pendant le procès du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. La thèse qui prévalait dans les années 1950 privilégiait une singularité du peuple allemand de la première moitie du XXe siècle. Des psychologues comme Theodor Adorno avançaient ainsi que les Allemands possédaient certains traits de caractère susceptibles de les amener à commettre les atrocités de l''Holocauste. Eichman, de son côté, ne cessait d'affirmer qu'il n'avait fait que "se conformer aux ordres". Milgram se posa la question de la réalité de cette assertion : un individu ordinaire peut-il décider d'ignorer ce qu'il sait être bien ou mal simplement parce qu'on le lui ordonne ? L'étude de Milgram mit en évidence des aspects essentiels de la relation entre obéissance et autorité, tout se révélant l'une des expériences les plus controversées de l'histoire de la psychologie. En 1963, sa titularisation à Harvard lui fut refusée en raison de la controverse soulevée par ses travaux et rejoignant l'université de la ville de New York ...
Milgram travailla d'abord avec Solomon Asch sur la "conformité" - celui-ci avait démontré à travers ses travaux le poids de la pression sociale sur le conformisme des gens ("Forming impressions of personality", 1946), "public agreement" (compliance) vs "private agreement" (acceptance) -, puis rejoignit l'université de Yale où il réalisa ses expériences sur la soumission. Milgram pensait que c'est la Seconde Guerre mondiale et l'impérative nécessité d'obéir plutôt qu'une spécificité germanique qui avaient abouti à la cruauté nazie. Il était convaincu que le comportement résulte directement de notre mise en situation, et que n'importe lequel d'entre nous aurait pu se comporter de même dans un contexte identique. À la fin des années 1950, Milgram avait observé comment les sujets peuvent adhérer aux décisions d'un groupe, quand bien même celles-ci seraient erronées. Ces expériences montraient que les individus sont ainsi prêts à dire ou faire des choses s'opposant à leur propre perception de la réalité. Est-ce dire que l'autorité d'un groupe ou d'une personne affecte leur propre jugement moral?
Stanley Milgram entreprit alors de vérifier si des individus naturellement "ouverts" sont capables, sous la férule d'une autorité quelconque, d'agir contre leurs propres valeurs morales. Il conçut ainsi une expérience visant à mesurer le degré d'obéissance d`êtres humains "ordinaires" auxquels une "incarnation de l'autorité" demandait d'envoyer des décharges électriques à une autre personne. L'expérience se déroula en 1961 dans un laboratoire de l'université de Yale, où Milgram enseignait la psychologie. Les participants furent recrutés par petites annonces dans la presse. Les 40 sujets sélectionnés exerçaient des métiers très divers, il y avait là des enseignants, des postiers, des ingénieurs, des ouvriers et des vendeurs. Chacun reçut 4.50 $ pour sa participation. Mílgram avait quant à lui fabriqué un générateur d'électrochocs factice mais parfaitement réaliste et suffisamment impressionnant qui comportait 30 interrupteurs correspondant à une intensité qui pouvait augmenter par tranche de 15 volts, et pour chacun desquels celle-ci était affichée. Le dispositif allait ainsi de "choc léger", à une extrémité du potentiomètre, jusqu'à "choc d'intensité", "choc sévère : danger" et "XXX" à l'autre extrémité du potentiomètre.
Le rôle de l'expérimentateur était endossé par un professeur de biologie qui se présentait aux participants sous le nom de Jack Williams. Pour donner une impression d'autorité, il portait la tenue grise des techniciens de laboratoire et conservait, pendant toute la durée de l'expérimentation, une allure rigoureuse et impassible. On expliqua aux participants que l'étude visait à évaluer les effets de la punition en cours d'apprentissage, et on les informa que, parmi deux volontaires, le tirage au sort désignerait un élève et un enseignant. En fait, chaque couple de "volontaires" était composé non pas de l'un des participants mais d'un complice, M, Wallace, comptable de son état, et qu'on avait entraîné à jouer le rôle de la victime. Il était attaché sur une "chaise électrique", devant chaque participant; on lui fixait au poignet une électrode reliée au générateur d'électrochocs situé dans la pièce voisine et on lui indiquait ostensiblement que si ce qui allait se passer pouvait être extrêment douloureux, cela lui causerait pas de dommages irréversibles....
Le participant gagnait alors la pièce où se trouvait le générateur et on lui demandait d'endosser le rôle de l'enseignant. ll devait lire à haute voix des paires de mots que l'élève devait mémoriser. Suivait une série de mots seuls, l'élève devait alors se rappeler le mot associé à chacun deux dans la série qui lui avait été lue et donnait sa réponse en pressant sur un bouton qui allumait une lumière sur le générateur. Si la réponse était correcte, l'interrogation se poursuivait, mais si elle était fausse, le participant avait pour instruction de donner la bonne réponse à l'élève, de lui annoncer l'intensité du choc qu'il allait recevoir et d'appuyer sur l'interrupteur correspondant. À chaque mauvaise réponse, l'intensité de 15 volts était augmentée selon l'échelle des chocs indiquée sur le potentiomètre.
M. Wallace devait donner une mauvaise réponse à une question sur quatre environ, de manière à ce que le participant progresse régulièrement dans l'intensité des décharges qu'il envoyait. Lorsque l'intensité supposée de l'électrochoc atteignait 300 V, l'«élève» était censé cogner sur le mur en criant qu'il refusait de continuer et demander à partir. Plus l'intensité des chocs augmentait, plus l' "élève" hurlait, mais l'expérimenteur expliquait au participant qu'il devait continuer l'expérimentation et n'avait pas d'autres choix. Les 40 psychiatres composant l'équipe pensaient qu'à peine 5% des participants administreraient des chocs électriques de 300 volts, malgré les hurlements de M. Wallace, tous les participants atteignirent ce niveau et 65% d'entre eux lui envoyèrent une décharge électrique maximale de 450V...
Certes, la plupart de ces participants manifestèrent en cours d'expérience des signes de tension et de nervosité, ils bégayaient, tremblaient, transpiraient, gémissaient, éclataient d'un rire nerveux, tous doutèrent à un moment donné de la validité cette expérience, mais tous étaient convaincus qu'ils avaient participé à une véritable expérience liée à l'apprentissage. Lorsqu'on leur apprit le véritable objectif de l'expérience, les participants eurent à répondre à un questionnaire pour vérifier qu'ils ne souffraient pas de séquelles émotionnelles. ..
Si Milgram distingua plusieurs raisons pouvant justifier leurs contributions à un tel niveau d'obéissance (la crédibilité d'une expérience menée dans un contexte universitaire prestigieux, l'impression de faire avancer la science, le fait d'avoir été rétribué..), il venait semble-t-il d'évaluer si l'inclination à obéir à des figures d'autorité pouvait devenir un facteur déterminant du comportement quelque soient les circonstances les plus extrêmes. Et pour Milgram, ce n'est pas tant le type de personnalité d'un être humain que le type de situation dans lequel il se trouve qui va déterminer ses actes...
Solomon Asch (1907-1996), "Opinions and Social Pressure" (1955)
Pionnier dans le domaine de la psychologie sociale, Solomon Asch naquit dans une famille juive de Varsovie (alors part de l'Empire russe) et émigra à treize ans aux Etats-Unis. En 1932, il obtenait son doctorat en psychologie à l'université de Columbia et fut alors influencé par Max Wertheimer (1880-1943), un des maîtres de l'école gestaltiste qui fit partie du premier groupe de réfugiés qui, en 1933, s'exilent aux États-Unis, chassés par le nazisme (Productive Thinking, 1945). Il occupa de nombreux postes, le Swarthmore College, le Massachusetts Institute of Technology et Harvard où il supervisa le doctorat de Stanley Milgram.
("Effects of Group Pressure Upon the Modification and Distorsion of Judgment", 1951) Lorsqu'il conçut sa célèbre expérience sur le désir de conformité sociale, le socio-psychologue Solomon Asch voulait étudier les effets de la pression exercée par le groupe
sur la prise de décision individuelle et la manière dont les attitudes individuelles pouvaient être influencées par les forces sociales. L'expérience prouva que, en présence d'une opinion majoritaire, notre besoin de conformité peut l'emporter sur ce que nous croyons vrai et que nous ne sommes peut-être pas aussi autonomes que ce que nous pensons. Asch détailla ses résultats en 1955 dans l'article "Opinions and Social Pressure", où il étudiait en détail les influences façonnant nos croyances, nos jugements et nos pratiques individuelles...
De même que le groupe exerce de profonds effets sociaux sur ses membres, l'accession à des fonctions sociales jugées importantes nécessite une certaine dose de conformité. C'est ains que nous pouvons nous sentir obligés de nous conformer pour mieux nous adapter. Nous pouvons en arriver à nous penser en accord avec la majorité de ceux qui nous entourent. Et c'est ainsi que l'envie de de se conformer peut s'imposer à nos valeurs et à nos perceptions initiales ...
"Paradigme de Asch" - Pour Ash, comment mesurer la conformité si ce n'est par la tendance d'un individu à se ranger à l'avis d'un groupe, et être entraîné ainsi, dans une expérience, à donner une mauvaise réponse à un problème ayant une solution évidente. C'est l'objet d'une expérience qu'il mena avec 123 hommes, affectant un sujet à un groupe de cinq à sept personnes informées du but de l'expérience mais présentées comme des participants. L'espace était aménagé de manière à ce que le sujet soit toujours le dernier ou l'avant-dernier à s'exprimer. Le résultat montra que 32% des sujets se conformer à la mauvaise réponse suscitée par le groupe, et ils furent par suite interrogés sur leur attitude. Ash affina ses expériences et mis en lumière le poids que pouvait avoir une petite minorité dissidente pour faire basculer le conformisme d'un individu (cf. les travaux e Serge Moscovici, 1976). La même expérience, réalisée dans les années 1950, alors que régnait en Amérique le maccarthysme, qui pouvait expliquer bien des choses, fut reprise au début des années 1970, époque de pensée libérale, mais le fonds de désir de conformité sociale était bien toujours présent. Ash alerte donc sur la force et le danger de l'influence sociale sur les croyances et les comportements individuels dès lors que s'établit une norme pour un groupe. Et de fait, un tel mécanisme peut affecter d'emblée la notion de "consensus" , une notion essentielle à notre vie en société et qui peut basculer si nous ne la nourrissons pas de notre propre vision et de notre propre expérience ...
Stanley Milgram , "Obedience to Authority" (1974)
"L'obéissance, écrit dans la Préface Stanley Milgram, en raison de son omniprésence, est facilement négligée en tant que sujet d'étude en psychologie sociale. Pourtant, sans une appréciation de son rôle dans la formation de l'action humaine, il est impossible de comprendre un large éventail de comportements significatifs. En effet, un acte exécuté sous commandement est, psychologiquement, d'une nature profondément différente d'une action spontanée. La personne qui, par conviction intérieure, déteste voler, tuer et agresser peut se retrouver à accomplir ces actes avec une relative facilité lorsqu'on lui en donne l'ordre, peut se retrouver à accomplir ces actes avec une relative facilité lorsqu'elle est commandée par l'autorité. Un comportement impensable pour un individu qui agit seul peut être exécuté sans hésitation lorsqu'il est commandé.
Le dilemme inhérent à l'obéissance à l'autorité est ancien, aussi vieux que l'histoire d'Abraham. La présente étude donne à ce dilemme une forme contemporaine en le traitant comme un sujet d'enquête expérimentale, dans le but de le comprendre plutôt que de le juger d'un point de vue moral. La tâche importante, du point de vue d'une étude psychologique de l'obéissance, est d'être capable de prendre des conceptions de l'autorité et de les traduire en expérience personnelle. C'est une chose de parler en termes abstraits des droits respectifs de l'individu et de l'autorité, c'en est une autre d'examiner un choix moral dans une situation réelle.
Nous connaissons tous les problèmes philosophiques de la liberté et de l'autorité. Mais dans tous les cas où le problème n'est pas simplement académique, il y a une personne réelle qui doit obéir ou désobéir à l'autorité, un cas concret où l'acte de défiance se produit. Toute réflexion préalable à ce moment n'est que pure spéculation, et tous les actes de désobéissance sont caractérisés par un tel moment d'action décisive. Les expériences sont construites autour de cette notion. Lorsque nous passons au laboratoire, le problème se réduit : si un expérimentateur demande à un sujet d'agir avec une sévérité croissante à l'encontre d'une autre personne, dans quelles conditions le sujet se conformera-t-il et dans quelles conditions désobéira-t-il ? Le problème du laboratoire est vif, intense et réel. Il ne s'agit pas d'un problème isolé de la vie, mais d'une conclusion extrême et très logique de certaines tendances inhérentes au fonctionnement ordinaire du monde social...."
1. The Dilemma of Obedience
"Obedience is as basic an element in the structure of social life as one can point to. Some system of authority is a requirement of all communal living, and it is only the man dwelling in isolation who is not forced to respond, through defiance or submission, to the commands of others. Obedience, as a determinant of behavior is of particular relevance to our time. It has been reliably established that from 1933 to 1945 millions of innocent people were systematically slaughtered on command. Gas chambers were built, death camps were guarded, daily quotas of corpses were produced with the same efficiency as the manufacture of appliances. These inhumane policies may have originated in the mind of a single person, but they could only have been carried out on a massive scale if a very large number of people obeyed orders. Obedience is the psychological mechanism that links individual action to political purpose. It is the dispositional cement that binds men to systems of authority. Facts of recent history and observation in daily life suggest that for many people obedience may be a deeply ingrained behavior tendency, indeed, a prepotent impulse overriding training in ethics, sympathy, and moral conduct.
C. P. Snow (1961) points to its importance when he writes: When you think of the long and gloomy history of man, you will find more hideous crimes have been committed in the name of obedience than have ever been committed in the name of rebellion. If you doubt that, read William Sbirer’s ‘Rise and Fall of the Third Reich.’ The German Officer Corps were brought up in the most rigorous code of obedience . . . in the name of obedience they were party to, andassisted in, the most wicked large scale actions in the history of the world. (p. 24)"
L'obéissance est un élément aussi fondamental que possible de la structure de la vie sociale. Un certain système d'autorité est présentée comme nécessaire à toute vie en communauté, et seul l'être humain vivant dans l'isolement n'est pas obligé de répondre, par la défiance ou la soumission, aux ordres d'autrui. L'obéissance, en tant que facteur déterminant du comportement, revêt une importance particulière à notre époque. Il a été établi de manière fiable que, de 1933 à 1945, des millions d'innocents ont été systématiquement massacrés sur ordre. Des chambres à gaz ont été construites, des camps de la mort ont été gardés, des quotas quotidiens de cadavres ont été produits avec la même efficacité que la fabrication d'appareils électroménagers. Ces politiques inhumaines ont pu naître dans l'esprit d'une seule personne, mais elles n'ont pu être mises en œuvre à grande échelle que si un très grand nombre de personnes ont obéi aux ordres. L'obéissance est le mécanisme psychologique qui relie l'action individuelle à l'objectif politique. Elle est le ciment dispositionnel qui lie les hommes aux systèmes d'autorité. Les faits de l'histoire récente et l'observation de la vie quotidienne suggèrent que, pour de nombreuses personnes, l'obéissance peut être une tendance comportementale profondément enracinée, voire une impulsion prépondérante qui l'emporte sur la formation à l'éthique, à la sympathie et à la conduite morale. C. P. Snow (1961) en souligne l'importance lorsqu'il écrit : Quand on pense à la longue et sombre histoire de l'homme, on s'aperçoit qu'il y a eu plus de crimes hideux commis au nom de l'obéissance qu'il n'y en a jamais eu au nom de la rébellion. Si vous en doutez, lisez "Rise and Fall of the Third Reich" de William Sbirer. Le corps des officiers allemands a été élevé dans le code d'obéissance le plus rigoureux [...] au nom de l'obéissance, ils ont participé et aidé à commettre les actions à grande échelle les plus malfaisantes de l'histoire du monde. (p. 24)
The Nazi extermination of European Jews is the most extremeinstance of abhorrent immoral acts carried out by thousands ofpeople in the name of obedience. Yet in lesser degree this type ofthing is constantly recurring: ordinary citizens are ordered todestroy other people, and they do so because they consider ittheir duty to obey orders.
Thus, obedience to authority, longpraised as a virtue, takes on a new aspect when it serves amalevolent cause; far from appearing as a virtue, it is transformedinto a heinous sin. Or is it? The moral question of whether one should obey when commands conflict with conscience was argued by Plato, dramatized in “Antigone,” and treated to philosophic analysis in every historical epoch Conservative philosophers argue that the very fabric of society is threatened by disobedience, and even when the act prescribed by an authority is an evil one, it is better to carry out the act than to wrench at the structure of authority. Hobbes stated further that an act so executed is in no sense the responsibility of the person who carries it out but only of the authority that orders it. But humanists argue for the primacy of individual conscience in such matters, insisting that the moral judgments of the individual must override authority when the two are in conflict.
L'extermination des Juifs d'Europe par les nazis est l'exemple le plus extrême d'actes immoraux abominables commis par des milliers de personnes au nom de l'obéissance. Pourtant, dans une moindre mesure, ce genre de choses se répète constamment : des citoyens ordinaires reçoivent l'ordre de détruire d'autres personnes, et ils le font parce qu'ils considèrent qu'il est de leur devoir d'obéir aux ordres.
Ainsi, l'obéissance à l'autorité, longtemps vantée comme une vertu, prend un nouvel aspect lorsqu'elle sert une cause malveillante ; loin d'apparaître comme une vertu, elle se transforme en un péché odieux. Ou bien est-ce le cas ? La question morale de savoir si l'on doit obéir lorsque les ordres sont en conflit avec la conscience a été soulevée par Platon, mise en scène dans "Antigone" et a fait l'objet d'une analyse philosophique à toutes les époques de l'histoire. Hobbes ajoute qu'un acte ainsi exécuté ne relève en aucun cas de la responsabilité de la personne qui l'accomplit, mais uniquement de l'autorité qui l'ordonne. Mais les humanistes défendent la primauté de la conscience individuelle en la matière, insistant sur le fait que les jugements moraux de l'individu doivent l'emporter sur l'autorité lorsque les deux sont en conflit.
The legal and philosophic aspects of obedience are of enormous import, but an empirically grounded scientist eventually comes to the point where he wishes to move from abstract discourse to the careful observation of concrete instances. In order to take a close look at the act of obeying, I set up a simple experimentat Yale University. Eventually, the experiment was to involve more than a thousand participants and would be repeated at several universities, but at the beginning, the conception was simple.
A person comes to a psychological laboratory and is told to carry out a series of acts that come increasingly into conflict with conscience. The main question is how far the participant will comply with the experimenter’s instructions before refusing to carry out the actions required of him.
Les aspects juridiques et philosophiques de l'obéissance sont d'une importance considérable, mais un scientifique empirique finit par souhaiter passer du discours abstrait à l'observation minutieuse de cas concrets.
Afin d'examiner de près l'acte d'obéir, j'ai mis en place une expérience simple à l'université de Yale. À terme, l'expérience devait impliquer plus d'un millier de participants et être répétée dans plusieurs universités, mais au départ, la conception était simple.
Une personne se présente dans un laboratoire psychologique et se voit demander d'accomplir une série d'actes qui entrent de plus en plus en conflit avec sa conscience. La question principale est de savoir dans quelle mesure le participant se conformera aux instructions de l'expérimentateur avant de refuser d'accomplir les actions qui lui sont demandées.
But the reader needs to know a little more detail about the experiment.
Two people come to a psychology laboratory to take part in a study of memory and learning. One of them is designated as a “teacher” and the other a “learner.” The experimenter explains that the study is concerned with the effects of punishment on learning. The learner is conducted into a room, seated in a chair, his arms strapped to prevent excessive movement, and an electrode attached to his wrist. He is told that he is to learn a list of word pairs; whenever he makes an error, be will receive electric shocks of increasing intensity. The real focus of the experiment is the teacher. After watching the learner being strapped into place, he is taken into the main experimental room and seated before an impressive shock generator. Its main feature is a horizontal line of thirty switches, ranging from 15 volts to 450 volts, in 15-volt increments.
Mais le lecteur a besoin de connaître un peu plus en détail l'expérience.
Deux personnes se présentent dans un laboratoire de psychologie pour participer à une étude sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'entre elles est désignée comme "enseignant" et l'autre comme "apprenant". L'expérimentateur explique que l'étude porte sur les effets de la punition sur l'apprentissage. L'apprenant est conduit dans une pièce, assis sur une chaise, les bras attachés pour éviter tout mouvement excessif et une électrode fixée à son poignet. On lui dit qu'il doit apprendre une liste de paires de mots ; chaque fois qu'il fera une erreur, il recevra des chocs électriques d'intensité croissante. Le véritable objet de l'expérience est l'enseignant. Après avoir observé l'apprenant se faire attacher, il est conduit dans la salle d'expérimentation principale et assis devant un impressionnant générateur de chocs. Sa principale caractéristique est une ligne horizontale de trente interrupteurs, allant de 15 volts à 450 volts, par incréments de 15 volts.
There are also verbal designations which range from Slight SHOCK to Danger–Severe SHOCK. The teacher is told that he is to administer the learning test to the man in the other room. When the learner responds correctly, the teacher moves on to the next item; when the other man gives an incorrectanswer, the teacher is to give him an electric shock. He is to start at the lowest shock level ( 15 volts) and to increase the level each time the man makes an error, going through 30 volts, 45 volts, and so on. The “teacher” is a genuinely naive subject who has come to the laboratory to participate in an experiment. The learner, or victim, is an actor who actually receives no shock at all.
The point of the experiment is to see how far a person will proceed in a concrete and measurable situation in which he is ordered to inflict increasing pain on a protesting victim.
At what point will the subject refuse to obey the experimenter?
Conflict arises when the man receiving the shock begins to indicate that he is experiencing discomfort. At 75 volts, the “learner” grunts. At 120 volts he complains verbally; at 150 he demands to-be released from the experiment. His protests continue as the shocks escalate, growing increasingly vehement and emotional. At 285 volts his response can only be described as an agonized scream.
Observers of the experiment agree that its gripping quality is somewhat obscured in print. For the subject, the situation is not a game; conflict is intense and obvious. On one hand, the manifest suffering of the learner presses him to quit. On the other, the experimenter, a legitimate authority to whom the subject feels some commitment, enjoins him to continue. Each time the subject hesitates to administer shock, the experimenter orders him to continue. To extricate himself from the situation, the subject must make a clear break with authority. The aim of this investigation was to find when and how people would defy authority in the face of a clear moral imperative.
Il existe également des désignations verbales qui vont de CHOC léger à CHOC grave-danger. On dit à l'enseignant qu'il doit faire passer le test d'apprentissage à l'homme qui se trouve dans l'autre pièce. Lorsque l'apprenant répond correctement, l'enseignant passe au point suivant ; lorsque l'autre homme donne une mauvaise réponse, l'enseignant doit lui administrer un choc électrique. Il commence par le niveau de choc le plus bas (15 volts) et augmente le niveau à chaque fois que l'homme fait une erreur, en passant par 30 volts, 45 volts, et ainsi de suite. L'"enseignant" est un sujet véritablement naïf qui est venu au laboratoire pour participer à une expérience. L'apprenant, ou la victime, est un acteur qui ne reçoit en réalité aucun choc.
Le but de l'expérience est de voir jusqu'où une personne ira dans une situation concrète et mesurable dans laquelle on lui ordonne d'infliger une douleur croissante à une victime qui proteste.
À quel moment le sujet refusera-t-il d'obéir à l'expérimentateur ?
Le conflit survient lorsque l'homme qui reçoit le choc commence à indiquer qu'il est mal à l'aise. À 75 volts, l'"apprenant" grogne. À 120 volts, il se plaint verbalement ; à 150 volts, il exige d'être libéré de l'expérience. Ses protestations se poursuivent au fur et à mesure que les chocs augmentent, devenant de plus en plus véhémentes et émotionnelles. À 285 volts, sa réaction ne peut être décrite que comme un cri d'agonie.
Les observateurs de l'expérience s'accordent à dire que sa qualité saisissante est quelque peu obscurcie par l'impression. Pour le sujet, la situation n'est pas un jeu ; le conflit est intense et évident. D'un côté, la souffrance manifeste de l'apprenant le pousse à abandonner. D'autre part, l'expérimentateur, autorité légitime envers laquelle le sujet se sent engagé, lui enjoint de continuer. Chaque fois que le sujet hésite à administrer le choc, l'expérimentateur lui ordonne de continuer. Pour s'extraire de cette situation, le sujet doit rompre clairement avec l'autorité. L'objectif de cette enquête était de déterminer quand et comment les gens défieraient l'autorité face à un impératif moral clair.
There are, of course, enormous differences between carrying out the orders· of a commanding officer during times of war and carrying out the orders of an experimenter. Yet the essence of certain relationships remain, for one may ask in a general way: How does a man behave when he is told by a legitimate authority to act against a third individual? If anything, we may expect the experimenter’s power to be considerably less than that of the general, since he has no power to enforce his imperatives, and participation in a psychological experiment scarcely evokes the sense of urgency and dedication engendered by participation in war. Despite these limitations, I thought it worthwhile to start careful observation of obedience even in this modest situation, in dm hope that it would stimulate insights and yield general propositions applicable to a variety of circumstances.
A reader’s initial reaction to the experiment may be to wonder why anyone in his right mind would administer even the first shocks. Would he not simply refuse and walk out of the laboratory? But the fact is that no one ever does. Since the subject has come to the laboratory to aid the experimenter, he is quite willing to start off with the procedure. There is nothing very extraordinary in this, particularly since the person who is to receive the shocks seems initially cooperative, if somewhat apprehensive. What is surprising is how far ordinary individuals will go in complying with the experimenter’s instructions.
Indeed, the results of the experiment are both surprising and dismaying. Despite the fact that many subjects experience stress, despite the fact that many protest to the experimenter, a substantial proportions continue to the last shock on the generator.
Il y a bien sûr d'énormes différences entre l'exécution des ordres d'un commandant en temps de guerre et l'exécution des ordres d'un expérimentateur. Cependant, l'essence de certaines relations demeure, car on peut se poser la question de manière générale : Comment un homme se comporte-t-il lorsqu'une autorité légitime lui demande d'agir contre un tiers ? On peut même s'attendre à ce que le pouvoir de l'expérimentateur soit nettement inférieur à celui du général, puisqu'il n'a pas le pouvoir d'imposer ses impératifs et que la participation à une expérience psychologique n'évoque guère le sentiment d'urgence et de dévouement engendré par la participation à une guerre. Malgré ces limites, j'ai pensé qu'il valait la peine d'entreprendre une observation minutieuse de l'obéissance, même dans cette situation modeste, dans l'espoir qu'elle susciterait des idées et produirait des propositions générales applicables à une variété de circonstances.
La première réaction du lecteur à cette expérience peut être de se demander pourquoi une personne saine d'esprit administrerait ne serait-ce que les premiers chocs. N'aurait-il pas simplement refusé et quitté le laboratoire ? Mais le fait est que personne ne le fait jamais. Puisque le sujet est venu au laboratoire pour aider l'expérimentateur, il est tout à fait disposé à commencer la procédure. Il n'y a rien d'extraordinaire à cela, d'autant plus que la personne qui va recevoir les chocs semble d'abord coopérative, même si elle est un peu craintive. CE QUI EST SURPRENANT, C'EST DE VOIR JUSQU'OU LES INDIVIDUS ORDINAIRES VONT POUR SE CONFORMER AUX INSTRUCTIONS DE L'EXPERIMENTATEUR.
En effet, les résultats de l'expérience sont à la fois surprenants et consternants. Malgré le fait que de nombreux sujets éprouvent du stress, malgré le fait que beaucoup protestent auprès de l'expérimentateur, une proportion substantielle d'entre eux continue jusqu'au dernier choc sur le générateur.
Many subjects will obey the experimenter no matter how vehement the pleading of the person being shocked, no matter how painful the shocks seem to be, and no matter how much the victim pleads to be let out. This was seen time and again in our studies and has been observed in several universities where the experiment was repeated. It is the extreme willingness of adults to go to almost any lengths on the command of an authority that constitutes the chief finding of the study and the fact most urgently demanding explanation.
A commonly offered explanation is that those who shocked the victim at the most severe level were monsters, the sadistic fringe of society. But if one considers that almost two-thirds of the participants fall into the category of “obedient” subjects, and that they represented ordinary people drawn from working, managerial, and professional classes, the argument becomes very shaky.
Indeed, it is highly reminiscent of the issue that arose in connection with HannahArendt’s 1963 book, Eichmann in Jerusalem.
Arendt contended that the prosecution’s effort to depict Eichmann as a sadistic monster was fundamentally wrong, that he came closer to being an uninspired bureaucrat who simply sat at his desk and did his job.
For asserting these views, Arendt became the object of onsiderable scorn, even calumny. Somehow, it was felt that the monstrous deeds carried out by Eichmann required a brutal, twisted, and sadistic personality, evil incarnate. After witnessing hundreds of ordinary people submit to the authority in our own experiments, I must conclude that Arendt’s conception of the banality of evil comes closer to the truth than one might dare imagine. The ordinary person who shocked the victim did so out of a sense of obligation-a conception of his duties as a subject-and not from any peculiarly aggressive tendencies.
De nombreux sujets obéiront à l'expérimentateur, quelle que soit la véhémence des supplications de la personne soumise aux chocs, quelle que soit la douleur apparente des chocs et quelle que soit la force des supplications de la victime pour qu'on la laisse sortir. Ce phénomène a été observé à maintes reprises dans nos études et dans plusieurs universités où l'expérience a été répétée. C'est la volonté extrême des adultes de faire presque n'importe quoi sur l'ordre d'une autorité qui constitue la principale conclusion de l'étude et le fait qui demande l'explication la plus urgente.
Une explication couramment avancée est que ceux qui choquaient la victime au niveau le plus sévère étaient des monstres, la frange sadique de la société. Mais si l'on considère que près des deux tiers des participants entrent dans la catégorie des sujets "obéissants" et qu'ils représentaient des personnes ordinaires issues des classes ouvrières, des cadres et des professions libérales, l'argument devient très fragile.
En effet, il rappelle fortement la question soulevée par le livre de Hannah Arendt de 1963, "Eichmann à Jérusalem".
Arendt soutenait que les efforts de l'accusation pour dépeindre Eichmann comme un monstre sadique étaient fondamentalement erronés, qu'il était plus proche d'un bureaucrate sans inspiration qui s'asseyait simplement à son bureau et faisait son travail.
Pour avoir affirmé ces opinions, Arendt est devenue l'objet d'un mépris considérable, voire de calomnies. D'une certaine manière, on estimait que les actes monstrueux accomplis par Eichmann exigeaient une personnalité brutale, tordue et sadique, le mal incarné. Après avoir vu des centaines de personnes ordinaires se soumettre à l'autorité dans nos propres expériences, je dois conclure que la conception d'Arendt de la banalité du mal est plus proche de la vérité qu'on n'oserait l'imaginer. La personne ordinaire qui a choqué la victime l'a fait par sens de l'obligation - une conception de ses devoirs en tant que gardien de la paix. d'obligation - une conception de ses devoirs en tant que sujet - et non pas en raison de tendances agressives particulières.
This is, perhaps, the most fundamental lesson of our study: ordinary people, simply doing their jobs, and without any particular hostility on their part, can become agents in a terrible destructive process.
Moreover, even when the destructive effects of their work become patently clear, and they are asked to carry out actions incompatible with fundamental standards of morality, relatively few people have the resources needed to resist authority. Avariety of inhibitions against disobeying authority come into play and successfully keep the person in his place.
Sitting back in one’s armchair, it is easy to condemn the actions of the obedient subjects. But those who condemn the subjects measure them against the standard of their own ability to formulate highminded moral prescriptions. That is hardly a fair standard. Many of the subjects, at the level of stated opinion, feel quite as strongly as any of us about the moral requirement of refraining from action against a helpless victim. They, too, in general terms know what ought to be done and can state their values when the occasion arises. This has little, if anything, to do with their actual behavior under the pressure of circumstances.
C'est peut-être la leçon la plus fondamentale de notre étude : des gens ordinaires, qui font simplement leur travail, et sans hostilité particulière de leur part, peuvent devenir les agents d'un terrible processus de destruction.
En outre, même lorsque les effets destructeurs de leur travail apparaissent clairement et qu'on leur demande de mener des actions incompatibles avec les normes morales fondamentales, relativement peu de personnes disposent des ressources nécessaires pour résister à l'autorité. Toute UNE SERIE D'INHIBITIONS CONTRE LA DESOBEISSANCE A L'AUTORITE entrent en jeu et réussissent à maintenir la personne à sa place.
Assis dans son fauteuil, il est facile de condamner les actions des sujets obéissants. Mais ceux qui condamnent les sujets les mesurent à l'aune de leur propre capacité à formuler des prescriptions morales élevées. Ce n'est pas une norme juste. De nombreux sujets, au niveau de l'opinion déclarée, sont tout aussi convaincus que n'importe lequel d'entre nous de l'exigence morale de s'abstenir d'agir à l'encontre d'une victime sans défense. Eux aussi, d'une manière générale, savent ce qu'il faut faire et peuvent exprimer leurs valeurs lorsque l'occasion se présente. Cela n'a pas grand-chose à voir avec leur comportement réel sous la pression des circonstances.
If people are asked to render a moral judgment on what constitutes appropriate behavior in this situation, they unfailingly see disobedience as proper. But values are not the only forces at work in an actual, ongoing situation. They are but one narrow band of causes in the total spectrum of forces impinging on a person. Many people were unable to realize their values in action and found themselves continuing in the experiment even though they disagreed with what they were doing. The force exerted by the moral sense of the individual is less effective than social myth would have us believe. Though such prescriptions as “Thou shalt not kill” occupy a pre-eminent place in the moral order, they do not occupy a correspondingly intractable position in human psychic structure. A few changes in newspaper headlines, a call from the draft board, orders from a man with epaulets, and men are led to kill with little difficulty. Even the forces mustered in a psychology experiment will go a long way toward removing the individual from moral controls. Moral factors can be shunted aside with relative ease by a calculated restructuring of the informational and social field.
Si l'on demande aux gens de porter un jugement moral sur ce qui constitue un comportement approprié dans cette situation, ils considèrent immanquablement que la désobéissance est appropriée. Mais les valeurs ne sont pas les seules forces à l'œuvre dans une situation réelle et permanente. Elles ne sont qu'un petit groupe de causes dans l'ensemble des forces qui s'exercent sur une personne. De nombreuses personnes ont été incapables de réaliser leurs valeurs en action et se sont retrouvées à poursuivre l'expérience même si elles n'étaient pas d'accord avec ce qu'elles faisaient. La force exercée par le sens moral de l'individu est moins efficace que ce que le mythe social voudrait nous faire croire. Bien que des prescriptions telles que "Tu ne tueras point" occupent une place prééminente dans l'ordre moral, elles n'occupent pas une position aussi intraitable dans la structure psychique de l'homme. Quelques changements dans les titres des journaux, un appel de la commission de recrutement, des ordres d'un homme portant des épaulettes, et les hommes sont amenés à tuer sans grande difficulté. Même les forces rassemblées dans le cadre d'une expérience psychologique contribueront largement à soustraire l'individu aux contrôles moraux. Les facteurs moraux peuvent être écartés avec une relative facilité par une restructuration calculée du champ informationnel et social.
What, then, keeps the person obeying the experimenter? First, there is a set of “binding factors” that lock the subject into the situation. They include such factors as politeness on his part, his desire to uphold his initial promise of aid to the experimenter, and the awkwardness of withdrawal. Second, a number of adjustments in the subject’s thinking occur that undermine his resolve to break with the authority. The adjustments help the subject maintain his relationship with the experimenter, while at the same time reducing the strain brought about by the experimental conflict. They are typical of thinking that comes about in obedient persons when they are instructed by authority to act against helpless individuals.
One such mechanism is the tendency of the individual to become so absorbed in the narrow technical aspects of the task that he loses sight of its broader consequences. The film Dr. Strangelove brilliantly satirized the absorption of a bomber crew in the exacting technical procedure of dropping nuclear weapons on a country. Similarly, in this experiment, subjects become immersed in the procedures, reading the word pairs with exquisite articulation and pressing the switches with great care. They want to put on a competent performance, but they show an accompanying narrowing of moral concern. The subject entrusts the broader tasks of setting goals and assessing morality to the experimental authority he is serving.
Qu'est-ce qui fait que la personne obéit à l'expérimentateur ? Tout d'abord, il existe un ensemble de "facteurs contraignants" qui enferment le sujet dans la situation. Il s'agit notamment de facteurs tels que la politesse de sa part, son désir de tenir sa promesse initiale d'aide à l'expérimentateur et la gêne occasionnée par le retrait. Deuxièmement, un certain nombre d'ajustements dans la pensée du sujet se produisent et sapent sa détermination à rompre avec l'autorité. Ces ajustements aident le sujet à maintenir sa relation avec l'expérimentateur, tout en réduisant la tension provoquée par le conflit expérimental. Ils sont typiques des pensées qui apparaissent chez les personnes obéissantes lorsque l'autorité leur donne l'ordre d'agir contre des individus sans défense.
L'un de ces mécanismes est la tendance de l'individu à être tellement absorbé par les aspects techniques étroits de la tâche qu'il en perd de vue les conséquences plus larges. Le film "Dr. Strangelove" a brillamment satirisé l'absorption de l'équipage d'un bombardier dans la procédure technique exigeante du largage d'armes nucléaires sur un pays. De même, dans cette expérience, les sujets s'immergent dans les procédures, lisent les paires de mots avec une articulation exquise et appuient sur les interrupteurs avec beaucoup de soin. Ils veulent se montrer compétents, mais ils font preuve d'un rétrécissement de leurs préoccupations morales. Le sujet confie les tâches plus larges de définition des objectifs et d'évaluation de la moralité à l'autorité expérimentale qu'il sert.
The most common adjustment of thought in the obedient subject is for him to see himself as not responsible for his own actions. He divests himself of responsibility by attributing all initiative to the experimenter, a legitimate authority. He sees himself not as a person acting in a morally accountable way but as the agent of external authority. In the post experimental interview, when subjects were asked why they had gone on, a typical reply was: “I wouldn’t have done it by myself. I was just doing what I was told.” Unable to defy the authority of the experimenter, they attribute all responsibility to him. It is the old story of “just doing one’s duty” that was heard time and time again in the defense statements of those accused at Nuremberg. But it would be wrong to think of it as a thin alibi concocted for the occasion.
Rather, it is a fundamental mode of thinking for a great many, people once they are locked into a subordinate position in a structure of authority. The disappearance of a sense of responsibility is the most far-reaching consequence of submission to authority.
L'ajustement de pensée le plus courant chez le sujet obéissant est de se considérer comme non responsable de ses actes. Il se déresponsabilise en attribuant toute initiative à l'expérimentateur, une autorité légitime. Il ne se voit pas comme une personne agissant de manière moralement responsable, mais comme l'agent d'une autorité extérieure. Lors de l'entretien post-expérimental, lorsque l'on demandait aux sujets pourquoi ils avaient continué, une réponse typique était : "Je ne l'aurais pas fait moi-même. J'ai juste fait ce qu'on m'a dit de faire". Incapables de défier l'autorité de l'expérimentateur, ils lui attribuent toute la responsabilité. C'est la vieille histoire du "je ne faisais que mon devoir" que l'on a entendue à maintes reprises dans les déclarations de la défense des accusés de Nuremberg. Mais il serait erroné de penser qu'il s'agit d'un mince alibi concocté pour l'occasion.
Il s'agit plutôt d'un mode de pensée fondamental pour un grand nombre de personnes dès lors qu'elles sont enfermées dans une position de subordination au sein d'une structure d'autorité. La DISPARITION DU SENS DES RESPONSABILITES est la conséquence la plus profonde de la soumission à l'autorité.
Although a person acting under authority performs actions that seem to violate standards of conscience, it would not be true to say that he loses his moral sense. Instead, it acquires a radically different focus. He does not respond with a moral sentiment to the actions he performs. Rather, his moral concern now shifts to a consideration of how well he is living up to the expectations that the authority has of him. In wartime, a soldier does not ask whether it is good or bad to bomb a hamlet; he does not experience, shame or guilt in the destruction of a village: rather he feels pride or shame depending on how well he has performed the mission assigned to him.
Bien qu'une personne agissant sous autorité accomplisse des actions qui semblent violer les normes de la conscience, il serait faux de dire qu'elle perd son sens moral. Au contraire, il acquiert une orientation radicalement différente. Elle ne réagit pas avec un sentiment moral aux actions qu'elle accomplit. Au contraire, sa préoccupation morale s'oriente désormais vers une réflexion sur la manière dont il répond aux attentes de l'autorité à son égard. En temps de guerre, un soldat ne se demande pas s'il est bon ou mauvais de bombarder un hameau ; il n'éprouve pas de honte ou de culpabilité à détruire un village : il ressent plutôt de la fierté ou de la honte en fonction de la manière dont il a rempli la mission qui lui a été confiée.
Another psychological force at work in this situation may be termed “counter-anthropomorphism.” For decades psychologists have discussed the primitive tendency among men to attribute to inanimate objects and forces the qualities of the human species. A countervailing tendency, however, is that of attributing an impersonal quality to forces that are essentially human in origin and maintenance. Some people treat systems of human origin as if they existed above and beyond any human agent, beyond the control of whim or human feeling. The human element behind agencies and institutions is denied. Thus, when the experimenter says, “The experiment requires that you continue,” the subject feels this to be an imperative that goes beyond any merely human command. He does not ask the seemingly obvious question, “Whose experiment? Why should the designer be served while the victim suffers?” The wishes of a -man-the designer of the experiment-have become part of a schema which exerts on the subject’s mind a force that transcends the personal. “It’s got to go on. It’s got to go on,” repeated onesubject. He failed to realize that a man like himself wanted it to go on. For him the human agent had faded from the picture, and "The Experiment” had acquired an impersonal momentum of its own.
No action of itself has an unchangeable psychological quality. Its meaning can be altered by placing it in particular contexts. An American newspaper recently quoted a pilot who conceded that Americans were bombing Vietnamese men, women, and children but felt that the bombing was for a “noble cause” and thus was justified. Similarly, most subjects in the experiment see their behavior in a larger context that is benevolent and useful to society-the pursuit of scientific truth. The psychological laboratory has a strong claim to legitimacy and evokes ·trust and confidence in those who come to perform there. An action such as shocking a victim, which in isolation appears evil, acquires a totally different meaning when placed in this setting. But allowing an act to be dominated by its context, while neglecting its human consequences, can be dangerous in the extreme.
Une autre force psychologique à l'œuvre dans cette situation peut être qualifiée de "contre-anthropomorphisme". Pendant des décennies, les psychologues ont discuté de la tendance primitive des hommes à attribuer aux objets et aux forces inanimés les qualités de l'espèce humaine. Il existe cependant une tendance inverse, qui consiste à attribuer une qualité impersonnelle à des forces dont l'origine et le maintien sont essentiellement humains. Certains traitent les systèmes d'origine humaine comme s'ils existaient au-dessus et au-delà de tout agent humain, hors du contrôle des caprices ou des sentiments humains. L'élément humain derrière les agences et les institutions est nié. Ainsi, lorsque l'expérimentateur dit lorsque l'expérimentateur dit : "L'expérience exige que vous continuiez", le sujet ressent cela comme un impératif qui va au-delà de tout commandement purement humain. Il ne pose pas la question apparemment évidente : "À qui appartient l'expérience ? Pourquoi le concepteur devrait-il être servi alors que la victime souffre ?" Les souhaits d'un homme - le concepteur de l'expérience - sont devenus partie intégrante d'un schéma qui exerce sur l'esprit du sujet une force qui transcende l'aspect personnel. "Il faut que ça continue. Il faut que ça continue", répétait un sujet. Il ne se rendait pas compte qu'un homme comme lui voulait que cela continue. Pour lui, l'agent humain s'était effacé du tableau, et "l'expérience" avait acquis un élan impersonnel qui lui était propre.
Aucune action n'a en soi une qualité psychologique immuable. Sa signification peut être modifiée en la plaçant dans des contextes particuliers. Un journal américain a récemment cité un pilote qui admettait que les Américains bombardaient des hommes, des femmes et des enfants vietnamiens, mais qui estimait que ces bombardements servaient une "noble cause" et étaient donc justifiés. De même, la plupart des sujets de l'expérience considèrent leur comportement dans un contexte plus large, bienveillant et utile à la société, celui de la recherche de la vérité scientifique. Le laboratoire psychologique a une forte prétention à la légitimité et suscite la confiance de ceux qui viennent y travailler. Une action telle que choquer une victime, qui isolément semble mauvaise, acquiert une signification totalement différente lorsqu'elle est placée dans ce cadre. dans ce cadre. Mais laisser un acte être dominé par son contexte, tout en négligeant ses conséquences humaines, peut être dangereux à l'extrême.
At least one essential feature of the situation in Germany was not studied here-namely, the intense devaluation of the victim prior to action against him. For a decade and more, vehement anti-Jewish propaganda systematically prepared the German population to accept the destruction of the Jews. Step by step the Jews were excluded from the category of citizen and national, and finally were denied the status of human beings. Systematic devaluation of the victim provides a measure of psychological justification for brutal treatment of the victim and has been the constant accompaniment of massacres,
pogroms, and wars. In all likelihood, our subjects would have experienced greater ease in shocking the victim had he been convincingly portrayed as a brutal criminal or a pervert.
Of considerable interest, however, is the fact that many subjects harshly devalue the victim as a consequence of acting against him. Such comments as, “He was so stupid and stubborn he deserved to get shocked,” were common. Once having acted against the victim, these subjects found it necessary to view him as an unworthy individual, whose punishment was made inevitable by his own deficiencies of intellect and character.
Au moins une caractéristique essentielle de la situation en Allemagne n'a pas été étudiée ici, à savoir l'intense dévalorisation de la victime avant l'action contre elle. Pendant une décennie et plus, une propagande antijuive véhémente a systématiquement préparé la population allemande à accepter la destruction des Juifs. Petit à petit, les Juifs ont été exclus de la catégorie des citoyens et des ressortissants, pour finalement se voir refuser le statut d'êtres humains. La dévalorisation systématique de la victime fournit une mesure de justification psychologique au traitement brutal de la victime et a été l'accompagnement constant des massacres, des pogroms et des guerres,
pogroms et des guerres. Selon toute vraisemblance, nos sujets auraient eu plus de facilité à choquer la victime si celle-ci avait été présentée de manière convaincante comme un criminel brutal ou un pervers.
Il est toutefois très intéressant de noter que de nombreux sujets dévalorisent sévèrement la victime après avoir agi contre elle. Des commentaires tels que "Il était tellement stupide et têtu qu'il méritait d'être choqué" sont fréquents. Après avoir agi contre la victime, ces sujets ont jugé nécessaire de la considérer comme un individu indigne, dont la punition était rendue inévitable par ses propres déficiences intellectuelles et caractérielles.
Many of the people studied in the experiment were in some sense against what they did to the learner, and many protested even while they obeyed. But between thoughts, words, and the critical step of disobeying a malevolent authority lies another ingredient, the capacity for transforming beliefs and values into action. Some subjects were totally convinced of the wrongness of what they were doing but could not bring themselves to make an open break with authority. Some derived satisfaction from their thoughts and felt that-within themselves, at least-they had been on the side of the angels. What they failed to realize is that subjective feelings are largely irrelevant to the moral issue at hand so long as they are not transformed into action. Political control is effected through action. The attitudes of the guards at a concentration camp are of no consequence when in fact they are allowing the slaughter of innocent men to take place before them. Similarly, so-called “intellectual resistance” in occupied Europe- in which persons by a twist of thought felt that they had defied the invader-was merely indulgence in a consoling psychological mechanism. Tyrannies are perpetuated by diffident men who do not possess the courage to act out their beliefs. Time and again in the experiment people disvalued what they were doing but could not muster the inner resources to translate their values into action.
De nombreuses personnes étudiées dans le cadre de l'expérience étaient d'une certaine manière opposées à ce qu'elles ont fait à l'apprenant, et beaucoup ont protesté alors même qu'elles obéissaient. Mais entre les pensées, les mots et l'étape critique de la désobéissance à une autorité malveillante se trouve un autre ingrédient, la capacité à transformer les croyances et les valeurs en actions. Certains sujets étaient totalement convaincus du caractère répréhensible de leurs actes, mais ne pouvaient se résoudre à rompre ouvertement avec l'autorité. D'autres ont tiré satisfaction de leurs réflexions et ont eu le sentiment - en leur for intérieur du moins - d'avoir été du côté des anges. Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que les sentiments subjectifs sont largement sans rapport avec la question morale en jeu tant qu'ils ne se transforment pas en action. Le contrôle politique s'effectue par l'action. L'attitude des gardiens d'un camp de concentration n'a aucune importance lorsqu'ils permettent le massacre d'innocents sous leurs yeux. De même, la soi-disant "résistance intellectuelle" dans l'Europe occupée - où les personnes, par un détour de la pensée, avaient l'impression de défier l'envahisseur - n'était qu'une complaisance dans un mécanisme psychologique réconfortant. Les tyrannies sont perpétuées par des hommes timides qui n'ont pas le courage de mettre en pratique leurs convictions. À maintes reprises au cours de l'expérience, des personnes ont désapprouvé ce qu'elles faisaient, mais n'ont pas réussi à rassembler les ressources intérieures nécessaires pour traduire leurs valeurs en actes.
A variation of the basic experiment depicts a dilemma more common than the one outlined above: the subject was not ordered to push the trigger that shocked the victim, but merely to perform a subsidiary act (administering the word-pair test) before another subject actually delivered the shock. In this situation, 37 of 40 adults from the New Haven area continued to the highest shock level on the generator. Predictably, subjects excused their behavior by saying that the responsibility belonged to the man who actually pulled the switch.
This may illustrate a dangerously typical situation in complex society: it is psychologically easy to ignore responsibility when one is only an intermediate link in a chain of evil action but is far from the final consequences of the action. Even Eichmann was sickened when he toured the concentration camps, but to participate in mass murder he had only to sit at a desk and shuffle papers. At the Same time the man in the camp who actually dropped Cyclon-B into the gas chambers was able to justify his behavior on the grounds that be was only following orders from above. Thus there is a fragmentation of the total human act; no one man decides to carry out the evil act and is confronted with its consequences.
The person who assumes full responsibility for the act has evaporated. Perhaps this is the most common characteristic of socially organized evil in modern society.
Une variante de l'expérience de base illustre un dilemme plus courant que celui décrit ci-dessus : le sujet n'a pas reçu l'ordre d'appuyer sur la gâchette qui a provoqué le choc, mais simplement d'effectuer un acte subsidiaire (administrer le test des paires de mots) avant qu'un autre sujet ne délivre effectivement le choc. Dans cette situation, 37 des 40 adultes de la région de New Haven ont continué jusqu'au niveau de choc le plus élevé du générateur. Comme on pouvait s'y attendre, les sujets ont excusé leur comportement en disant que la responsabilité incombait à l'homme qui avait appuyé sur l'interrupteur.
Cela peut illustrer une situation dangereusement typique dans une société complexe : il est psychologiquement facile d'ignorer la responsabilité lorsque l'on n'est qu'un maillon intermédiaire dans une chaîne d'actions malveillantes, mais que l'on est LOIN DES CONSEQUENCES FINALES DE L'ACTION.
Même Eichmann a été écœuré lorsqu'il a visité les camps de concentration, mais pour participer à un meurtre de masse, il lui suffisait de s'asseoir à un bureau et de mélanger des papiers. Dans le même temps, l'homme qui, dans le camp, a largué du Cyclon-B dans les chambres à gaz a pu justifier son comportement en affirmant qu'il ne faisait qu'obéir à des ordres venus d'en haut. Il y a donc une fragmentation de l'acte humain total ; ce n'est pas un seul homme qui décide d'accomplir l'acte maléfique et qui est confronté à ses conséquences.
La personne qui assume l'entière responsabilité de l'acte s'est évaporée. C'est peut-être la caractéristique la plus commune du mal socialement organisé dans la société moderne.
THE PROBLEM OF OBEDIENCE, THEREFORE, IS NOT ONLY WHOLLY PSYCHOLOGICAL. The form and shape of society and the way it is developing have much to do with it. There was a time, perhaps, when men were able to give a fully human response to any situation because they were fully absorbed in it as human beings. But as soon as there was a division of labor among men, things changed. Beyond a certain point, the breaking up of society into people carrying out narrow and very special jobs takes away from the human quality of work and life. A person does not get to see the whole situation but only a small part of it, and is thus unable to act without some kind of over-all direction. He yields to authority but in doing so is alienated from his own actions.
George Orwell caught the essence of the situation when he wrote :
As I write, highly civilized human beings are flying overhead, trying to kill me. They do not feel any enmity against me as an individual, nor I against them. They are only “doing their duty,” as the saying goes.
Most of them, I have no doubt, are kind-hearted law abiding men who would never dream of committing murder in private life. On the other hand, if one of them succeeds in blowing me to pieces with a well- placed bomb, he will never sleep any the worse for it.
Le problème de l'obéissance n'est donc pas entièrement psychologique. La forme de la société et son évolution y sont pour beaucoup. Il fut un temps, peut-être, où les hommes étaient capables de donner une réponse pleinement humaine à n'importe quelle situation parce qu'ils étaient entièrement absorbés par elle en tant qu'êtres humains. Mais dès qu'il y a eu une division du travail entre les hommes, les choses ont changé. Au-delà d'un certain point, l'éclatement de la société en personnes effectuant des tâches étroites et très particulières enlève au travail et à la vie leur qualité humaine. L'homme ne voit pas l'ensemble de la situation, mais seulement une petite partie, et il est donc incapable d'agir sans une certaine direction générale. Il se soumet à l'autorité, mais ce faisant, il s'éloigne de ses propres actions.
George Orwell a saisi l'essence de la situation lorsqu'il a écrit :
Au moment où j'écris, des êtres humains hautement civilisés me survolent pour essayer de me tuer. Ils ne ressentent aucune inimitié envers moi en tant qu'individu, ni moi envers eux. Ils ne font que "leur devoir", comme on dit.
La plupart d'entre eux, je n'en doute pas, sont des hommes de cœur qui respectent la loi et qui ne songeraient jamais à commettre un meurtre dans leur vie privée. En revanche, si l'un d'entre eux réussit à me faire exploser avec une bombe bien placée, il n'en dormira jamais plus mal."
The ability to disobey - La capacité à désobéir ...
Qu'est-ce qui fait qu'une personne est capable de désobéir à l'autorité, alors que les autres ne le peuvent pas ? La désobéissance est difficile. Les sujets de Milgram avaient généralement le sentiment que leur allégeance allait à l'expérience et à l'expérimentateur ; seuls quelques-uns étaient capables de briser ce sentiment et de placer la personne souffrant sur la chaise au-dessus du système d'autorité. Milgram a remarqué qu'il y avait un grand fossé entre le fait de protester contre le mal qui était fait (ce que presque tous les sujets ont fait) et le fait de refuser de poursuivre l'expérience. C'est pourtant le saut que font les quelques personnes qui désobéissent à l'autorité pour des raisons éthiques ou morales. Ils affirment leurs convictions personnelles en dépit de la situation, alors que la plupart d'entre nous se plient à la situation. C'est la différence entre un héros qui est prêt à risquer sa vie pour sauver celle des autres et un Eichmann. La culture nous a appris à obéir à l'autorité, remarque Milgram, mais pas à désobéir à une autorité moralement répréhensible.
L'obéissance à l'autorité ne semble guère nous rassurer sur la nature humaine. Parce que nous avons évolué dans des hiérarchies sociales claires pendant des milliers d'années, une partie du câblage de notre cerveau nous pousse à obéir aux personnes qui sont "au-dessus" de nous. Pourtant, ce n'est qu'en connaissant cette forte tendance que nous pouvons éviter de nous mettre dans des situations où nous pourrions commettre le mal. Toute idéologie nécessite un certain nombre de personnes obéissantes pour agir en son nom et, dans le cas de l'expérience de Milgram, l'idéologie qui a impressionné les sujets n'était ni la religion, ni le communisme, ni un dirigeant charismatique. Apparemment, les gens feront des choses au nom de la science, tout comme les inquisiteurs espagnols torturaient les gens au nom de Dieu. Si la "cause" est suffisamment importante, il est facile de voir comment la douleur infligée à un autre être vivant peut être justifiée sans trop de difficultés.
Le fait que notre besoin d'obéissance l'emporte souvent sur une éducation ou un conditionnement antérieur à la compassion, à l'éthique ou aux préceptes moraux suggère que l'idée chère du libre arbitre humain est un mythe. D'un autre côté, les descriptions de Milgram concernant les personnes qui ont réussi à refuser de donner d'autres chocs devraient nous donner de l'espoir quant à la manière dont nous pourrions agir dans une situation similaire. Il est peut-être dans notre héritage d'obéir aveuglément à l'autorité, mais il est aussi dans notre nature de mettre de côté l'idéologie si cela signifie causer de la douleur, et d'être prêt à placer une personne au-dessus d'un système.
Les expériences de Milgram auraient pu être moins connues si "Obedience to Authority" n'avait pas été une œuvre scientifique captivante. C'est un livre que toute personne intéressée par le fonctionnement de l'esprit devrait avoir dans sa bibliothèque...
"I… comme Icare" (1979)
C'est l’un des grands films politiques français de la fin des années 1970, à la fois thriller, réflexion philosophique sur le pouvoir et méditation sur l’obéissance moderne. Réalisé par Henri Verneuil et sorti en 1979, le film met principalement en scène Yves Montand, Michel Albertini, Roland Amstutz et Jean-Pierre Bagot.
Le film connut un important succès critique et public en France, devenant progressivement une œuvre culte du cinéma politique français. Il reste aujourd’hui encore célèbre pour son atmosphère paranoïaque, sa réflexion sur les mécanismes du pouvoir et surtout pour sa scène inspirée des expériences de Stanley Milgram, devenue quasiment mythique dans la culture intellectuelle française.
Le film se déroule dans un pays fictif rappelant fortement les États-Unis des années Kennedy. Le président de la République est assassiné lors d’une cérémonie publique. Officiellement, un tireur isolé est déclaré responsable. Mais le procureur Henri Volney, interprété par Yves Montand, refuse de signer le rapport officiel et soupçonne un complot politique. Son enquête le conduit progressivement à découvrir manipulations d’État, secrets militaires, raison d’État, mensonges institutionnels, réseaux de pouvoir invisibles.
Le film s’inspire clairement de l’assassinat de John F. Kennedy, de l’affaire Oswald, du climat de paranoïa politique des années 1970 après le Watergate, le Vietnam, les révélations sur les services secrets. Mais Verneuil dépasse largement le simple thriller politique et le film devient une réflexion beaucoup plus profonde sur l’obéissance, la manipulation, la soumission psychologique, la puissance des institutions modernes.
La célèbre séquence inspirée de Milgram - Au cours de son enquête, Volney assiste à une expérience scientifique reproduisant presque exactement les travaux de Milgram à Yale. La scène est construite avec une sobriété quasi documentaire. Un individu ordinaire croit administrer des décharges électriques croissantes à une autre personne lorsqu’elle donne de mauvaises réponses à un test de mémoire. Un scientifique en blouse blanche lui demande calmement de continuer malgré les cris de douleur. Progressivement le sujet hésite, souffre, proteste, mais continue malgré tout ... parce que l’autorité scientifique paraît légitime : la responsabilité semble transférée à l’expérimentateur, la procédure paraît rationnelle, et le cadre institutionnel neutralise peu à peu le jugement moral personnel.
Cette séquence est devenue célèbre parce qu’elle réussit à montrer de manière extraordinairement simple et pédagogique;
- la montée progressive de l’obéissance ;
- le déplacement de responsabilité ;
- le poids de l’autorité légitime ;
- la rationalisation ;
- l’adaptation psychologique graduelle.
Le spectateur comprend alors quelque chose de profondément dérangeant : les individus ordinaires peuvent participer à des actes terribles non parce qu’ils sont monstrueux, mais parce qu’ils s’intègrent progressivement dans une procédure considérée comme normale et légitime.
C’est précisément la thèse de Milgram ; mais aussi celle qu’on retrouvera chez Philip Zimbardo.
Le titre même, « I… comme Icare » renvoie au mythe d’Icare, désir de vérité, transgression et chute provoquée par l’approche du pouvoir. Mais le film développe surtout une vision très moderne et pessimiste des démocraties contemporaines (les appareils sécuritaires peuvent produire manipulation, conformisme, obéissance, aveuglement collectif). Le danger ne vient plus seulement d’un dictateur visible mais de structures impersonnelles, de la raison d’État, de des mécanismes institutionnels.
Le film reste extrêmement moderne parce qu’il montre comment des individus ordinaires acceptent progressivement l’inacceptable ; comment les procédures neutralisent le jugement moral ; et comment les systèmes produisent l’obéissance. Comment préserver une conscience individuelle autonome face à la puissance des institutions, des systèmes et des mécanismes collectifs ? C’est pourquoi beaucoup considèrent encore cette séquence comme la meilleure illustration cinématographique de Milgram ...
"The Lucifer Effect: Understanding How Good People Turn Evil" (Philip G. Zimbardo, 2007)
Zimbardo est surtout devenu célèbre pour le Stanford Prison Experiment (1971) évoquée supra. L’expérience qui devait durer deux semaines, fut interrompue après six jours tant des individus ordinaires semblaient transformés par la situation elle-même.
L’idée centrale de Zimbardo peut se résumer ainsi : le mal n’est pas seulement produit par des individus mauvais ; il peut être généré par des systèmes, des rôles sociaux et des situations.
C’est ce qu’il appelle le passage du « bad apple » (l’individu intrinsèquement mauvais) au « bad barrel » (le système qui corrompt les individus). Autrement dit, certaines structures sociales produisent elles-mêmes brutalité, conformisme, déshumanisation, obéissance, passivité morale.
- Les systèmes fabriquent des situations,
- les situations transforment les comportements,
- et les comportements finissent par transformer les consciences.
Le mal moderne est souvent structurel avant d’être individuel....
Le lien avec Stanley Milgram est fondamental, mais leurs approches diffèrent ...
Dans "Obedience to Authority", Milgram étudie surtout l’obéissance verticale à une autorité légitime...
Dans son expérience, un sujet croit administrer des chocs électriques à une autre personne ; l’autorité scientifique lui demande de continuer ; beaucoup obéissent jusqu’à des niveaux extrêmes. Pour Milgram, c'est traduire que des individus ordinaires obéissent à une autorité reconnue, même contre leur conscience morale. Le mécanisme principal en est la soumission à l’autorité.
Zimbardo va élargir d'une manière conséquente le problème ...
Chez lui, le danger n'est pas seulement produit par un ordre donné par une autorité, mais par un contexte collectif, des rôles sociaux, de l’immersion dans une institution, de la dynamique de groupe, de la déshumanisation, de l’anonymat, de l’adaptation progressive.
Autrement dit, lorsque Milgram s'interroge, « pourquoi obéit-on ? », Zimbardo ajoute, « comment une situation entière transforme-t-elle psychologiquement les individus ? »
Le rôle central de la déshumanisation ...
Dès sa préface, Zimbardo sur cette notion. Il la définit comme une sorte de « cataracte mentale » : les autres cessent d’être perçus comme pleinement humains. C’est capital. Dès que l’autre devient une catégorie, un ennemi, une masse, un objet, numéro, la violence devient psychologiquement plus facile. On retrouve ici directement Auschwitz, Abu Ghraib, les génocides modernes, mais aussi certaines formes contemporaines, haine numérique, harcèlement collectif ou polarisation déshumanisante.
« One of the dominant conclusions of the Stanford Prison Experiment is that the pervasive yet subtle power of a host of situational variables can dominate an individual's will to resist ...
L’une des principales conclusions de l’expérience de la prison de Stanford est que le pouvoir omniprésent, quoique subtil, d’un ensemble de variables situationnelles peut dominer la volonté de résistance d’un individu. Cette conclusion est approfondie dans une série de chapitres détaillant ce phénomène à travers de nombreuses recherches en sciences sociales. Nous voyons comment divers participants à ces expériences — étudiants universitaires comme simples citoyens volontaires — en viennent à se conformer, à se soumettre, à obéir, et à être facilement séduits au point d’accomplir des actes qu’ils n’auraient jamais imaginé commettre en dehors de ces champs de forces situationnels.
Un ensemble de processus psychologiques dynamiques est alors mis en évidence, capable de conduire des individus bons à accomplir le mal : désindividuation, obéissance à l’autorité, passivité face à la menace, autojustification et rationalisation.
Dehumanization is one of the central processes in the transformation of ordinary, normal people into indifferent or even wanton perpetrators of evil. Dehumanization is like a cortical cataract that clouds one's thinking and fosters the perception that other people are less than human. It makes some people come to see those others as enemies deserving of torment, torture, and annihilation.
La déshumanisation constitue l’un des processus centraux dans la transformation de personnes ordinaires et normales en exécutants indifférents, voire zélés, du mal.
La déshumanisation agit comme une sorte de cataracte mentale obscurcissant la pensée et favorisant la perception des autres comme moins qu’humains. Elle conduit certains individus à considérer autrui comme des ennemis méritant tourments, torture et annihilation. »
(...)
Zimbardo cherche en réalité à déplacer entièrement la manière dont nous expliquons le mal, la violence ou les comportements abusifs....
La tendance spontanée des sociétés est généralement de personnaliser le mal ; de chercher des individus pervers ; ou de désigner quelques « monstres ». Zimbardo considère au contraire que cette explication est souvent insuffisante et rassurante.
1. Le modèle classique : « bad apples »
La vision morale traditionnelle repose sur l’idée suivante : si des atrocités se produisent, c’est parce que certains individus sont mauvais. Autrement dit mauvais caractère ; sadisme ; perversité ; cruauté intrinsèque. Dans cette logique, les bourreaux d’Abou Ghraib seraient simplement des soldats déviants ; exceptionnellement brutaux ; et moralement corrompus.
Zimbardo refuse cette explication parce qu’elle permet au système de rester innocent.
2. Son renversement : « bad barrel »
Zimbardo propose une autre image célèbre : ce ne sont pas seulement les « mauvaises pommes » (bad apples) ; c’est parfois le « mauvais tonneau » (bad barrel) qui finit par contaminer les pommes ordinaires.
Autrement dit, certains environnements sociaux produisent eux-mêmes des comportements violents ou immoraux. Le problème n’est donc plus uniquement « qui est mauvais ? », mais « quel système produit ce comportement ? »
3. Les trois niveaux de Zimbardo
L'auteur construit alors une sorte de chaîne explicative.
- Le niveau de la PERSONNE (C’est le niveau classique, personnalité ; morale ; caractère ; intentions individuelles). Certaines personnes peuvent évidemment être plus agressives, plus autoritaires, plus narcissiques, plus sadiques. Mais pour Zimbardo, cela n’explique pas tout. Parce que des individus ordinaires changent radicalement selon le contexte. C’est bien ce que montrait déjà l’expérience de Stanford, mais aussi Milgram.
- Le niveau de la SITUATION : c’est ici que Zimbardo devient vraiment original. La « situation » désigne le cadre immédiat, mais aussi les rôles sociaux, l’environnement, le groupe, les rapports de pouvoir, les attentes implicites, l’atmosphère psychologique. Autrement dit ce que le contexte fait psychologiquement aux individus.
Exemple : Stanford Prison Experiment. Les étudiants ne deviennent pas brutaux parce qu’ils seraient secrètement monstrueux. Ils changent parce que la situation produit de l'anonymat, de la hiérarchie, du pouvoir sans contrôle, de la déshumanisation, de l'esprit de corps ou une logique gardiens/prisonniers. Très rapidement, les rôles acquiert une réalité, les individus intériorisent la fonction, la situation absorbe la personnalité. Les comportements ne viennent plus seulement du caractère, mais du contexte social immédiat.
- Le niveau du SYSTÈME : c’est ici que Zimbardo va plus loin que Milgram.
Le système désigne les institutions, les hiérarchies, les structures politiques, les idéologies, les bureaucraties, les cultures organisationnelles ou les chaînes de commandement. Autrement dit ,
les grandes structures qui produisent les situations elles-mêmes.
Milgram montrait surtout qu’un individu obéit à une autorité. Zimbardo se demande quant à lui qui construit les situations dans lesquelles cette obéissance devient normale ? Il remonte ainsi de l’individu au contexte immédiat, puis à la structure globale.
Abu Ghraib, comme point décisif ...
Abu Ghraib était une prison irakienne située près de Bagdad. Sous Saddam Hussein, elle était déjà célèbre pour ses tortures, sa répression politique, ses exécutions. Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, la prison passe sous contrôle américain. Elle est alors utilisée à détenir des prisonniers irakiens, des insurgés présumés, parfois de simples civils arrêtés massivement. En 2004, des photographies prises par les soldats américains eux-mêmes sont révélées au public et révèlent des humiliations sexuelles, des prisonniers nus empilés, des détenus tenus en laisse, des simulacres de torture, des sévices physiques. Les images vont choquer le monde entier : parce qu’elles contredisent brutalement le discours américain sur la démocratie et les droits humains.
Pour Zimbardo, le point essentiel est le suivant : les soldats impliqués n’étaient pas des monstres exceptionnels, ni des tueurs psychopathes et pas spécialement sélectionnés pour leur cruauté. Mais des réservistes, des militaires ordinaires, souvent jeunes, relativement banals psychologiquement. Exactement comme les étudiants de Stanford ..
Abu Ghraib devient ainsi décisif pour Zimbardo.
Parce qu’il y retrouve presque tous les mécanismes de Stanford :
- déshumanisation, (le mécanisme central pour Zimbardo),
- anonymat et désindividuation (les gardiens portent uniformes, lunettes, équipements, appartiennent au groupe, l’identité personnelle s’efface et les individus agissent davantage comme membres d’un système que comme consciences individuelles),
- dynamique de groupe (le groupe produit normalisation, surenchère, banalisation progressive des abus),
- ambiguïté hiérarchique (les ordres ne sont pas toujours explicitement formulés,
mais les attentes sont implicites, la pression institutionnelle existe, les limites morales deviennent floues).
- culture organisationnelle (l’environnement global (guerre, peur, obsession sécuritaire, pression du renseignement, logique antiterroriste) crée une atmosphère dans laquelle l’humiliation, la brutalité, l’exception morale, semblent progressivement acceptables). L’armée américaine a initialement tenté d’expliquer le scandale ainsi :quelques soldats déviants ont commis des actes isolés. Zimbardo considèrera cela comme moralement rassurant mais intellectuellement faux. Il soutiendra au contraire que le système lui-même a produit les conditions de possibilité des abus. C’est ici qu’intervient sa distinction Person / Situation / System.
Zimbardo va même plus loin et suggère que les structures politiques, les chaînes de commandement, certaines décisions de l’administration Bush, et les ambiguïtés autour des méthodes d’interrogatoire, ont contribué indirectement au climat moral ayant rendu ces comportements possibles. Autrement dit, les violences ne tombent pas du ciel mais émergent d’un environnement institutionnel.
Pour beaucoup d’intellectuels, Abu Ghraib représentera le retour visible des grands problèmes du XXe siècle : déshumanisation, bureaucratie, obéissance, banalisation du mal. Mais dans un contexte nouveau, celui de la démocratie moderne, des médias globaux, de l'armée occidentale et de la société technologique. Le scandale montre que les mécanismes décrits par Arendt, Browning ou Anders ne disparaissent pas avec la fin des totalitarismes classiques.
L'actualité de Zimbardo est extrêmement actuel. Nombre de ses mécanismes se retrouvent dans les réseaux sociaux, les foules numériques, les polarisations idéologiques, les campagnes de harcèlement, les logiques virales ...
Et la psychologie décrite par Zimbardo apparaît aujourd’hui dans l'anonymat numérique, la désindividuation, le comportements de meute, la perte de responsabilité personnelle, la diffusion émotionnelle, la conformité aux groupes idéologiques, la radicalisation collective. Un individu connecté peut participer, amplifier, humilier, déshumaniser, sans percevoir pleinement les conséquences humaines. Le mécanisme devient horizontal, viral, collectif, plutôt que strictement hiérarchique. Son point le plus important : le mal ordinaire, un mal extrême qui ne nécessite pas forcément des monstres exceptionnels ...
« Ce voyage plutôt sombre au cœur des ténèbres humaines s’inverse toutefois dans le dernier chapitre, conclut notre auteur. Il est temps de rappeler une bonne nouvelle concernant la nature humaine : ce que chacun d’entre nous peut faire pour résister au pouvoir des situations et des systèmes. Dans toutes les recherches citées ainsi que dans les exemples réels évoqués, il y eut toujours des individus capables de résister, de ne pas céder à la tentation.
Ce qui les a préservés du mal n’était pas une bonté magique ou innée, mais plus probablement une compréhension — parfois intuitive — des mécanismes mentaux et sociaux de résistance. J’expose donc une série de stratégies et de tactiques destinées à aider chacun à mieux résister aux influences sociales indésirables.
Enfin, lorsque la majorité cède et qu’une minorité se rebelle, ces rebelles peuvent être considérés comme des héros parce qu’ils résistent aux puissantes forces de conformité, d’obéissance et de soumission. Nous avons tendance à considérer les héros comme des êtres exceptionnels, séparés des simples mortels par leurs exploits ou leurs sacrifices. Certes, de tels individus existent, mais ils demeurent rares.
À l’inverse, la plupart des héros sont des héros de situation : des hommes et des femmes ordinaires qui agissent décisivement lorsque l’appel du devoir humain se fait entendre. Ainsi, "The Lucifer Effect" s’achève sur une note positive en célébrant le héros ordinaire présent en chacun de nous.
Face à la “banalité du mal”, selon laquelle des individus ordinaires peuvent devenir responsables des actes les plus abjects de cruauté et de dégradation, je propose l’idée symétrique de la “banalité de l’héroïsme” : celle de l’homme et de la femme ordinaires capables, lorsque le moment vient, de répondre à l’appel du service rendu à l’humanité. Lorsque cette cloche sonnera, ils comprendront qu’elle sonne pour eux. Elle les appelle à défendre ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine contre les puissantes pressions de la Situation et du Système, dans une affirmation profonde de la dignité humaine face au mal. »
"Quiet Rage: The Stanford Prison Experiment" (1992) est l’un des documentaires psychologiques les plus importants de la fin du XXe siècle sur l’obéissance, le conformisme, la dynamique de groupe, et la fragilité morale de l’individu ordinaire face aux systèmes collectifs ...
Réalisé par Ken Musen en 1992, le film revient sur la célèbre expérience menée en 1971 par Philip Zimbardo à l’université Stanford. Contrairement au film de fiction "The Stanford Prison Experiment" (réalisé par Kyle Patrick Alvarez et sorti en 2015), "Quiet Rage" repose directement sur des images originales tournées pendant l’expérience, des archives réelles, les témoignages des participants et les analyses rétrospectives de Zimbardo lui-même. C’est précisément cette dimension documentaire qui lui donne sa force : le spectateur n’assiste pas à une reconstitution dramatique, mais à une expérience réelle où des individus ordinaires semblent progressivement absorbés par un système de domination artificiellement créé.
Le documentaire montre comment une vingtaine d’étudiants ordinaires répondent à une annonce universitaire proposant une rémunération pour participer à une étude psychologique sur la vie carcérale. Les participants sont répartis aléatoirement entre « gardiens » et « prisonniers ». Une prison fictive est installée dans les sous-sols de Stanford. Au départ,
tout paraît rationnel, contrôlé, presque ludique, mais très rapidement, les rapports de pouvoir deviennent psychologiquement réels. Les gardiens développent autoritarisme, humiliations, brutalité , sadisme diffus. Les prisonniers s’effondrent psychologiquement, deviennent passifs, intériorisent la soumission. L’expérience devait durer deux semaines. Elle est interrompue après six jours seulement.
Le documentaire tire son importance de ce qu'il montre très concrètement comment des individus ordinaires peuvent être transformés par une situation institutionnelle. Le point central n’est pas la monstruosité individuelle, mais la puissance du CONTEXTE COLLECTIF.
Le titre, "Quiet Rage" (« rage silencieuse ») est particulièrement révélateur. Le documentaire ne montre pas une explosion spectaculaire de barbarie, mais une brutalisation lente, une adaptation progressive, une violence se normalise. Ce qui inquiète le plus, c’est précisément la banalité des participants, leur apparente normalité, et la rapidité avec laquelle les comportements changent. Le spectateur comprend alors que la frontière entre comportement ordinaire et violence institutionnelle est beaucoup plus fragile qu’on ne l’imagine. Et le documentaire illustre plusieurs notions devenues centrales dans la psychologie sociale moderne : désindividuation ; conformisme ; obéissance implicite ; adaptation progressive ; déshumanisation ; pression du groupe ; intériorisation des rôles ; dilution de la responsabilité. Les gardiens ne deviennent pas brutaux parce qu’ils seraient secrètement pervers, mais parce que le système, le rôle, l’institution, rendent progressivement ces comportements acceptables.
À partir des années 2010, plusieurs chercheurs ont remis en question la rigueur scientifique de l’expérience ; l’influence directe de Zimbardo sur les gardiens ; certaines consignes implicites ; la part de mise en scène. Les comportements observés n’auraient peut-être pas été entièrement spontanés. Cette controverse est importante, mais ces critiques ne détruisent pas totalement la portée du documentaire. Parce que l’expérience continue malgré tout à révéler la malléabilité des comportements humains, la puissance des rôles sociaux, la force du conformisme, et la facilité avec laquelle des structures collectives peuvent modifier les normes morales ordinaires ...
Les critiques contemporaines adressées au "Stanford Prison Experiment" constituent aujourd’hui un débat intellectuel majeur sur l’obéissance, le conformisme, la psychologie des foules, la responsabilité morale, et la fragilité de l’individu face aux systèmes collectifs.
Pendant plusieurs décennies, les travaux d’Philip Zimbardo et d’Stanley Milgram furent interprétés comme une démonstration extrêmement pessimiste de la nature humaine :
des individus ordinaires semblaient pouvoir devenir rapidement obéissants, violents ou moralement passifs sous l’effet :
- de l’autorité ;
- du groupe ;
- des rôles sociaux ;
- des structures institutionnelles.
Mais à partir des années 2000–2010, plusieurs chercheurs et journalistes ont profondément réévalué ces expériences...
Thibault Le Texier, "The History of the Stanford Prison Experiment"
Publié en 2018, cet ouvrage constitue aujourd’hui probablement la critique scientifique la plus importante de l’expérience de Stanford (traduction française, "Histoire d'un mensonge : enquête sur l'expérience de Stanford", Éditions La Découverte, Paris, 2018). L’ouvrage est important parce qu’il ne se contente pas d’une critique idéologique ou polémique. Le Texier a travaillé directement sur les archives originales de Stanford ; les bandes audio ; les notes internes des chercheurs ; les comptes rendus expérimentaux ; les documents administratifs ; ainsi que les témoignages ultérieurs des participants. Son enquête relève donc presque d’un travail d’historien des sciences.
Pendant plusieurs décennies, l’expérience de Stanford fut présentée comme une démonstration spectaculaire et quasi universelle : des individus ordinaires deviennent rapidement brutaux et autoritaires lorsqu’ils sont placés dans certaines structures de pouvoir.
L’expérience semblait confirmer :
- les thèses d’Stanley Milgram sur l’obéissance ;
- la « banalité du mal » d’Hannah Arendt ;
- et plus largement le pessimisme anthropologique de l’après-guerre.
Or, Le Texier montre que la réalité fut beaucoup plus complexe.
Selon lui, les gardiens ne furent pas laissés entièrement libres ; plusieurs comportements furent encouragés ; certaines attitudes furent explicitement suggérées ; et Zimbardo lui-même intervint fortement dans l’expérience. Il montre notamment
- que certains gardiens reçurent des instructions pour créer un climat dur ; - que les chercheurs orientèrent parfois implicitement les comportements attendus ;
- que l’expérience possédait une dimension théâtrale et scénarisée beaucoup plus importante qu’on ne l’a longtemps admis.
Autrement dit, les participants ne révélaient peut-être pas simplement une vérité spontanée et universelle sur la nature humaine, mais répondaient aussi aux attentes de l’expérience ; aux signaux donnés par les chercheurs ; aux rôles sociaux qu’ils pensaient devoir interpréter ; et au contexte culturel des années 1970.
Peut-on vraiment parler de « mensonge » ?
C’est ici le point le plus délicat — et le plus intéressant intellectuellement. Le titre français, "Histoire d’un mensonge", est volontairement fort et polémique. Mais Le Texier ne soutient pas exactement que toute l’expérience aurait été une fraude pure et simple au sens classique du terme. Il ne dit pas que les événements furent entièrement inventés, ni que les comportements observés furent fictifs. Les humiliations, la brutalité psychologique, la dynamique de groupe, et la transformation progressive des comportements ont bien existé.
Le problème soulevé par Le Texier est plutôt le suivant : le récit scientifique et médiatique construit ensuite autour de l’expérience aurait considérablement simplifié, dramatisé et mythifié ce qui s’était réellement passé.
Le « mensonge » désignerait moins une fabrication totale, qu'un" une présentation exagérément démonstrative, une interprétation transformée en vérité générale et une mise en récit scientifique devenue presque légendaire.
C’est donc surtout la prétention universaliste de l’expérience ; son statut de preuve définitive ; et son immense simplification médiatique, qui sont remis en cause.
La critique de Le Texier porte sur plusieurs points essentiels ...
1. La spontanéité supposée des comportements
Le récit classique affirmait que les gardiens devinrent spontanément sadiques. Le Texier montre que les chercheurs donnèrent des orientations ; que les attentes étaient perceptibles ; et que les participants comprenaient parfois ce qu’on attendait d’eux. La violence n’était donc pas totalement « naturelle ».
2. La neutralité des chercheurs
Zimbardo était présenté comme simple observateur scientifique. Or Le Texier montre qu’il joua progressivement le rôle de directeur de prison, d’autorité institutionnelle, et influença lui-même le climat psychologique. Le chercheur faisait donc partie intégrante du système étudié.
3. La généralisation philosophique
L’expérience fut longtemps utilisée comme preuve de la facilité avec laquelle tout homme peut devenir bourreau. Le Texier considère cette conclusion beaucoup trop large. Selon lui, l’expérience ne permettait pas de tirer des lois universelles aussi définitives sur la nature humaine.
Et n'oublions pas que l’importance du livre dépasse largement Stanford ...
Le Texier remet en cause toute une manière de penser née après Auschwitz et Hiroshima.
Pendant des décennies, les sciences humaines furent marquées par une vision profondément pessimiste : conformisme ; obéissance ; fragilité morale ; facilité de la déshumanisation. Stanford était devenu un quasi mythe fondateur moderne, une démonstration emblématique de la plasticité inquiétante de l’être humain.
Le Texier oblige alors à réintroduire nuance, complexité, historicité, influence des attentes sociales et rôle des récits scientifiques eux-mêmes.
L’apport majeur du livre est probablement celui-ci : les comportements humains sont profondément influencés par les contextes sociaux, mais les individus ne sont pas pour autant de simples automates totalement déterminés par les situations.
Le Texier ne détruit donc pas entièrement Milgram, Zimbardo ou les analyses du conformisme moderne, mais montre plutôt que les expériences étaient plus ambiguës, les sujets plus conscients, les situations moins « pures » et et les récits scientifiques plus construits qu’on ne l’a longtemps cru. La leçon devient alors plus subtile : les systèmes sociaux influencent puissamment les comportements humains, mais cette influence passe aussi par les attentes, les rôles, les récits, les croyances collectives, et les interactions entre chercheurs et participants.
C’est précisément cette complexité qui rend aujourd’hui le débat autour de Stanford toujours aussi actuel, à l’époque des réseaux sociaux, des phénomènes de conformité idéologique ; et des environnements psychologiques produits par les systèmes contemporains...
Rutger Bregman, "Humankind: A Hopeful History"
Publié en néerlandais en 2019 puis rapidement traduit en anglais et dans de nombreuses langues, un ouvrage qui propose l’une des critiques contemporaines les plus influentes du pessimisme anthropologique hérité du XXe siècle.Le livre constitue à la fois une synthèse historique, une critique intellectuelle, et une tentative de réhabilitation d’une vision plus confiante de la nature humaine.
Bregman s’attaque frontalement à une idée devenue dominante après Auschwitz, Hiroshima, la guerre froide, le Vietnam, les totalitarismes et les grandes expériences de psychologie sociale : l’idée selon laquelle l’être humain serait spontanément porté vers l’obéissance, la brutalité, le conformisme, la violence collective, ou l’égoïsme fondamental.
Selon Bregman, cette vision pessimiste traverse profondément toute la culture occidentale moderne, de Niccolò Machiavelli, Thomas Hobbes, Sigmund Freud, jusqu’aux théories contemporaines de la compétition et du réalisme politique.
Bregman résume cette tradition par une idée simple : nous gouvernons souvent les sociétés comme si les êtres humains étaient fondamentalement mauvais. Or, selon lui, cette croyance produit elle-même méfiance, autoritarisme; institutions coercitives, cynisme politique et compétition généralisée.
Le projet du livre est donc inverse : montrer qu’il est à la fois réaliste et révolutionnaire de considérer que les humains sont généralement plus coopératifs, altruistes et solidaires qu’on ne le croit.
Le livre est construit comme une vaste réévaluation critique de plusieurs mythes modernes célèbres. Bregman revisite notamment : "Lord of the Flies" ; les récits sur la violence primitive ; les comportements de guerre ; les expériences de psychologie sociale ; et les théories du conformisme. Le sommaire lui-même est révélateur.
Dans,
- « The Real Lord of the Flies » ;
- « Colonel Marshall and the Soldiers Who Wouldn’t Shoot » ;
- « In the Basement of Stanford University » ;
- « Stanley Milgram and the Shock Machine »,
Bregman cherche constamment à démonter les récits noirs sur la nature humaine.
La critique de Stanford et de Zimbardo - L’un des chapitres les plus importants est « In the Basement of Stanford University ». Bregman y reprend les critiques développées notamment par Thibault Le Texier dans "The History of the Stanford Prison Experiment", ainsi que par Ben Blum dans "The Lifespan of a Lie".
Selon Bregman, l’expérience de Stanford fut largement scénarisée, orientée et influencée par les attentes des chercheurs. Les gardiens n’auraient pas spontanément révélé une violence cachée de la nature humaine : ils auraient souvent joué un rôle, répondu aux attentes implicites et interprété ce qu’ils croyaient devoir faire. Autrement dit, les comportements observés révélaient peut-être autant la puissance des attentes sociales que la « vraie nature » humaine.
Cette critique est très importante, car elle remet en cause l’idée devenue célèbre selon laquelle n’importe quel individu ordinaire deviendrait facilement bourreau dans certaines situations.
- Même démarche concernant Stanley Milgram. Dans le chapitre « Stanley Milgram and the Shock Machine », Bregman reprend plusieurs critiques contemporaines montrant que certains participants doutaient du caractère réel des décharges électriques ; d’autres faisaient confiance au cadre scientifique ; et beaucoup hésitaient moralement. Il insiste donc sur le fait que l’obéissance n’était pas purement mécanique; et les motivations étaient psychologiquement plus complexes.
Selon lui, Milgram et Zimbardo ont parfois contribué à construire une vision excessivement sombre de l’être humain ordinaire.
Le livre est particulièrement intéressant parce qu’il représente une réaction intellectuelle contre tout un climat culturel né après Auschwitz, le Goulag, la guerre froide, les génocides du XXe siècle. Après ces catastrophes, beaucoup de penseurs, de Hannah Arendt, Theodor W. Adorno à Philip Zimbardo ou Stanley Milgram avaient insisté sur la banalité du mal, le conformisme, la facilité de l’obéissance, la fragilité morale humaine. Bregman ne nie pas les catastrophes historiques, mais il considère que le XXe siècle a peut-être produit une vision excessivement pessimiste de l’être humain.
Bregman tente, à la place, de réhabiliter la coopération; l'empathie; la solidarité, la confiance, la motivation intrinsèque, la capacité spontanée d’entraide. Il développe notamment l’idée de Homo puppy, une reformulation optimiste de l’évolution humaine : les humains auraient survécu moins grâce à la brutalité que grâce à la sociabilité, à la coopération, à la capacité d’attachement.
Il critique également tous les modèles politiques fondés uniquement sur le contrôle, la discipline, la méfiance, la coercition. L’intérêt majeur de "Humankind" est donc double : réévaluer de manière critique les grands mythes noirs de la psychologie sociale moderne et réintroduire une vision plus nuancée et plus ouverte de la nature humaine.
Un livre qui oblige à se demander : les expériences de Milgram ou de Stanford révélaient-elles réellement la nature humaine, ou bien certaines attentes culturelles et intellectuelles du XXe siècle ?
Mais le grand apport de Bregman n’est certes pas d’avoir « réfuté » totalement Milgram ou Zimbardo (le conformisme, l’obéissance et la pression du groupe existent évidemment), mais rappelle quelque chose d’essentiel, à savoir que les êtres humains ne sont pas seulement capables du pire, mais sont aussi très souvent capables de coopération, de résistance morale et d’altruisme. Autrement dit, les systèmes sociaux influencent profondément les comportements ;
mais les individus ne sont jamais entièrement réduits à ces systèmes. Cette nuance est importante aujourd’hui dans un contexte de polarisations et de défiance généralisée.
Le livre de Bregman tente finalement de rouvrir une question fondamentale : faut-il penser la société à partir de la peur des hommes, ou à partir de la confiance possible entre eux ?
Gina Perry, "Behind the Shock Machine"
Le livre de Gina Perry, "Behind the Shock Machine: The Untold Story of the Notorious Milgram Psychology Experiments" (2012), constitue aujourd’hui l’une des grandes réévaluations historiques et critiques des expériences d’obéissance de Stanley Milgram, au même titre que les travaux de Thibault Le Texier sur l’expérience de Stanford.
L’ouvrage ne nie pas l’existence de comportements d’obéissance dans les expériences de Yale des années 1961-1963, mais il remet profondément en question la manière dont Milgram a construit leur signification scientifique, morale et médiatique.
Contrairement à l’image devenue célèbre - celle d’individus ordinaires infligeant mécaniquement des décharges potentiellement mortelles sous l’effet d’une autorité - Perry montre que la réalité expérimentale fut beaucoup plus ambiguë, instable et interprétative.
Le livre s’appuie sur les archives de Yale, les bandes audio originales, les correspondances internes, les questionnaires, les entretiens avec d’anciens participants et les notes de Milgram et de ses assistants. L’apport majeur de Perry consiste précisément à réintroduire l’épaisseur humaine, psychologique et contextuelle des sujets expérimentaux, souvent réduits par la légende scientifique à de simples automates de l’obéissance.
La thèse classique de Milgram était devenue presque proverbiale : des individus ordinaires seraient capables de commettre des actes extrêmes simplement parce qu’une autorité légitime leur en donne l’ordre.
Perry nuance fortement cette interprétation.
Elle montre notamment que beaucoup de participants doutaient de la réalité des décharges ; certains pensaient que l’expérience n’était qu’une mise en scène ; plusieurs continuaient moins par soumission que par confiance envers Yale et la science ; d’autres cherchaient surtout à « bien faire » dans le cadre expérimental ; certains résistaient davantage qu’on ne l’a ensuite raconté ; et les comportements variaient énormément selon les versions de l’expérience.
Autrement dit, l’expérience mesurerait peut-être moins une « nature humaine fondamentalement obéissante » qu’une situation sociale complexe mêlant confiance institutionnelle ; ambiguïté morale ; conformisme interactionnel ; désir de coopération ; pression psychologique graduelle ; et interprétation subjective de la situation.
Perry insiste ainsi sur un point central : les sujets ne savaient jamais exactement dans quelle réalité ils se trouvaient.
L’un des apports les plus importants du livre est de montrer que l’autorité de Yale jouait un rôle décisif...
Les participants n’obéissaient pas forcément parce qu’ils devenaient moralement « nazifiés » ou transformés en bourreaux passifs. Beaucoup continuaient parce qu’ils supposaient qu’une université prestigieuse ne pouvait pas réellement tuer quelqu’un ; que les chercheurs assumaient la responsabilité morale ; et que l’expérience restait sous contrôle. Cette distinction est essentielle. Chez Milgram, l’expérience fut souvent interprétée comme une preuve anthropologique sombre : l’être humain serait spontanément prêt à commettre l’horreur sous l’autorité. Perry déplace l’analyse : ce qui apparaît surtout, c’est la puissance des cadres institutionnels modernes et de la confiance accordée aux experts. L’obéissance devient alors moins une pulsion automatique qu’un phénomène lié à la crédibilité des institutions, à la délégation morale, à la technocratie, et au contexte bureaucratique moderne.
Le chapitre "Subjects as Objects" est particulièrement important ..
Perry y montre que Milgram traitait parfois les participants davantage comme du matériau expérimental que comme des personnes psychologiquement vulnérables. Elle rappelle les crises émotionnelles provoquées ;
les difficultés de débriefing ; certains malaises durables ; et le fait que plusieurs participants sortirent profondément perturbés de l’expérience. Elle nuance aussi le récit ultérieur selon lequel tous auraient été rapidement rassurés et pleinement réconciliés avec l’expérience. Le livre contribue donc à l’histoire des débats éthiques modernes en psychologie expérimentale.
« Disobedience », une dimension souvent oubliée ..
Perry souligne également un paradoxe important : la mémoire collective a surtout retenu les participants allant jusqu’aux « 450 volts ». Or Milgram lui-même observa aussi des refus, des hésitations, des résistances, des négociations, des stratégies d’évitement, et des formes de désobéissance morale. Mais ces dimensions furent largement marginalisées dans la diffusion médiatique de l’expérience, parce que la thèse d’une obéissance massive était beaucoup plus frappante. Le livre montre ainsi comment une expérience scientifique devient aussi une construction narrative.
L’un des fils directeurs de "Behind the Shock Machine" est précisément la fabrication progressive du « mythe Milgram ».
Perry analyse les films, les conférences, les interviews, les manuels scolaires, les documentaires ; et le livre de Milgram "Obedience to Authority" (1974).
Elle montre comment l’expérience fut progressivement simplifiée jusqu’à devenir une sorte de parabole universelle sur Auschwitz, la bureaucratie moderne, l’obéissance totalitaire et la banalité du mal. L’expérience devint alors un symbole culturel dépassant largement son contenu scientifique réel.
Perry ne dit pas que Milgram aurait entièrement falsifié ses résultats. Elle ne parle pas d’un « mensonge » au sens brutal où certains critiques parleront plus tard de l’expérience de Stanford. Mais elle montre des sélections narratives, des simplifications, des ambiguïtés méthodologiques, des reconstructions rétrospectives, et une forte dramatisation intellectuelle.
L’apport du livre dépasse largement le cas Milgram. Perry aide à comprendre
- comment certaines expériences deviennent des mythes culturels ;
- comment les sciences humaines fabriquent des récits puissants sur la nature humaine ;
- comment les médias simplifient les résultats expérimentaux ;
- et pourquoi certaines expériences correspondent aux angoisses morales d’une époque.
Les expériences de Milgram ont fasciné parce qu’elles semblaient expliquer le nazisme, les génocides, les bureaucraties modernes, les crimes d’État, ou encore la soumission aux systèmes techniques. Perry ne détruit pas totalement cette interprétation, mais elle la rend beaucoup plus prudente.
Son livre réintroduit le doute et le contexte, la complexité des motivations humaines. En ce sens, "Behind the Shock Machine" appartient à une vaste réévaluation critique des grands récits psychologiques du XXe siècle, aux côtés des travaux récents sur l’expérience de Stanford ; les théories situationnistes radicales ; ou certaines généralisations classiques de la psychologie sociale américaine des années 1950-1970. Il constitue donc un ouvrage majeur non seulement pour l’histoire de la psychologie, mais aussi pour réfléchir à la manière dont les sociétés modernes construisent des vérités sur elles-mêmes.
"... (introduction) Despite Milgram’s subsequent publication of results that showed lower levels of obedience, it was the sensationalist version of the experiments that took hold....
« Malgré la publication ultérieure par Milgram de résultats montrant des niveaux d’obéissance plus faibles, c’est la version sensationnaliste des expériences qui s’est imposée. Même si elles sont aujourd’hui des curiosités historiques, impossibles à reproduire dans les conditions actuelles, elles n’ont rien perdu de leur puissance narrative. En réalité, elles ont acquis le statut d’une fable moderne mettant en garde contre les dangers de l’obéissance à l’autorité.
Leur force vient de ce qu’elles prétendent révéler : face à l’autorité, la conscience humaine serait fragile et inconsistante. Les expériences semblent opposer ce que nous croyons être notre comportement moral à la réalité de nos faiblesses, tout en offrant des réponses reconnaissables à des questions impensables — des explications aux actes inimaginables que les êtres humains commettent parfois. Beaucoup considèrent encore les recherches de Milgram sur l’obéissance comme une vérité intouchable concernant le comportement humain, et cette vérité semble gagner en puissance chaque fois qu’on l’invoque — pour éclairer les crimes des nazis durant l’Holocauste, le massacre de civils par des soldats américains à My Lai pendant la guerre du Vietnam, ou encore la torture des prisonniers à Abu Ghraib en Irak.
Pourtant, dans le même temps, nous sommes devenus conscients que la science est autant un processus de construction que de découverte ; que les scientifiques, eux aussi, racontent des histoires. Nous sommes désormais plus sceptiques face aux affirmations de la science. Nous comprenons intuitivement — et disposons de nombreuses preuves — que des chercheurs peuvent produire des résultats soutenant certains agendas politiques ou personnels, et que les espoirs d’un scientifique concernant sa recherche peuvent influencer ses conclusions.
Le récit classique des expériences de Milgram suggère que des individus ordinaires peuvent être manipulés jusqu’à agir contre leurs propres valeurs morales — autrement dit, que vous ou moi pourrions être amenés à torturer un homme. Mais est-ce vraiment le cas ? (But could we?)
Au cours de mes recherches, écrit Perry, j’ai découvert des données inédites ainsi qu’une expérience que Milgram avait gardée secrète — une variante encore plus controversée — qui m’a conduite à remettre en question les résultats que Milgram prétendait avoir obtenus. J’ai compris à quel point nous avions fait confiance à Milgram comme narrateur de sa propre recherche, et combien il était important d’interroger les récits qu’on nous avait transmis.
Si l’on m’avait demandé, cinq ans auparavant, d’où venait ma fascination pour Milgram, j’aurais répondu qu’elle remontait à mes dix-sept ans, lorsque j’étais étudiante en psychologie en Australie, au milieu des années 1970, enfermée dans une formation scientifique qui m’aliénait profondément. Je me demandais pourquoi j’avais choisi la psychologie — peut-être, avec le recul, parce que je cherchais encore qui j’étais et espérais que la psychologie me donnerait une réponse.
L’idée assez vague et romantique que je me faisais de cette discipline était très différente de ce qui était enseigné dans les amphithéâtres et les laboratoires de l’université La Trobe de Melbourne. Je découvris alors que la psychologie — du moins celle qui devait être prise au sérieux, surtout dans une université récente désireuse d’acquérir une réputation scientifique — reposait solidement sur la médecine, la biologie et les statistiques.
Jusqu’à mon entrée à l’université, j’avais étudié les lettres et l’histoire. Désormais, je me retrouvais à conduire des expériences psychologiques et à rédiger des rapports de laboratoire à partir d’études sur le comportement animal. Il me fallait apprendre un langage entièrement nouveau : les singes devenaient des “primates”, les bébés des “néonates”, les intuitions des “hypothèses”. Nous chronométrions des souris cherchant à sortir de labyrinthes, mesurions la vision de poussins fraîchement éclos et étudiions l’effet des neurotransmetteurs chimiques sur le cerveau des rats. J’avais du mal à suivre et à comprendre le lien entre tous ces sujets disparates.
J’aurais dit alors que ce fut la recherche de Milgram — présentée dans un amphithéâtre glacé au milieu de ma première année — qui me sauva. Pour la première fois depuis le début de mes études, je ressentis de l’excitation, presque de l’enthousiasme, prenant soudain conscience du potentiel de ce que j’étudiais. Les méthodes de Milgram ne me troublaient pas ; j’étais surtout fascinée par ses résultats et par sa créativité. Ses recherches étaient ingénieuses et audacieuses ; elles parlaient de politique et d’histoire. Grâce à lui, je compris que la psychologie pouvait être créative, puissante et pertinente pour la société tout entière. Milgram insufflait de la vie dans le monde sec et clinique du laboratoire.
Cela aurait été une manière de raconter l’origine de ma fascination. Mais aujourd’hui, après toutes mes recherches, je ne suis plus certaine de cette version.
Lorsque j’étais lycéenne, je fréquentais ma sœur aînée et ses amis étudiants — certains en psychologie — qui vivaient sur le campus de La Trobe. J’assistais à leurs fêtes, dormais parfois chez eux, et écoutais leurs conversations et leurs ragots sur les professeurs. Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas là, dans ces discussions nocturnes, que j’ai entendu parler pour la première fois de Stanley Milgram.
Peut-être ai-je surpris à voix basse un secret : les expériences d’obéissance étaient reproduites à La Trobe.
Ce fut un fil que je repris trente-cinq ans plus tard en enquêtant pour ce livre, lorsque je découvris que ces rumeurs étaient fondées. Durant ses trois premières années, de 1972 à 1974, le cursus de psychologie de La Trobe obligeait les étudiants à reproduire l’expérience d’obéissance dans le cadre de leurs travaux universitaires. En utilisant tromperie et désinformation, plus de deux cents étudiants recrutèrent amis et camarades pour jouer les “enseignants” à leur insu, ce qui constitua la plus grande reproduction de l’expérience en dehors de Yale.
Plusieurs anciens étudiants de La Trobe me parlèrent de leur expérience. En écoutant leurs récits, je me demandai ce que j’avais moi-même oublié des expériences et à quel point j’avais été proche d’y participer.
Ce dont je suis certaine, c’est que depuis le jour où j’ai entendu parler pour la première fois des expériences d’obéissance, j’ai voulu en savoir davantage. L’histoire m’a toujours semblé incomplète.
Je voulais savoir ce qu’étaient devenus les volontaires après coup : comment avaient-ils concilié ce qu’ils avaient fait dans le laboratoire avec l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes ? Que racontaient-ils à leurs épouses et à leurs enfants en rentrant chez eux ? Que pensaient-ils de leur comportement des semaines, des mois ou des années plus tard ?
J’étais tout aussi intéressée par l’homme derrière la science. Comment Milgram avait-il imaginé une expérience aussi ingénieuse — et, comme je finirais par le comprendre, aussi problématique sur le plan éthique ?
Avant Milgram, des psychologues avaient déjà simulé des crises d’épilepsie afin de mesurer la propension des passants à aider, organisé de faux braquages violents pour étudier les réactions à la violence, ou injecté de la fumée dans des salles de classe afin d’observer comment les étudiants réagiraient à une urgence. La tromperie était un élément courant de la psychologie sociale, mais les critiques publiques étaient rares — jusqu’à la publication du premier article de Milgram, qui déclencha un débat passionné et une profonde remise en question au sein de la profession sur ce qui était acceptable dans le traitement des sujets expérimentaux.
Les opinions étaient profondément divisées : certains considéraient ces expériences comme les recherches les plus importantes du XXe siècle ; d’autres les qualifiaient d’“ignobles” et les comparaient aux expérimentations médicales nazies sur les prisonniers juifs. Certains estimaient que Milgram avait révélé une part jusque-là inexplorée de la nature humaine ; d’autres voyaient dans son travail une simple plaisanterie sadique.
Les recherches de Milgram provoquèrent une véritable crise de confiance dans les sciences sociales, car elles apparaissaient au moment même où montaient les préoccupations relatives aux droits humains. Elles furent publiées dans un contexte marqué par les révélations sur les expériences médicales menées dans les camps de concentration et par les accusations impliquant des scientifiques américains dans le développement de la bombe atomique. Le mouvement des droits civiques battait également son plein, tandis que le mouvement féministe gagnait en importance. Parmi les collègues de Milgram, la sensibilité à la question des droits des sujets expérimentaux devenait de plus en plus forte.
Milgram affirmait que sa recherche était inoffensive et que la détresse des participants était de courte durée. Selon lui, toute angoisse provoquée par l’expérience était dissipée par l’entretien final et le “dehoax” — c’est-à-dire le dévoilement de la supercherie.
Pourtant, Perry découvrit que Milgram utilisait ce terme de manière très vague. Il ne signifiait pas qu’il révélait immédiatement toute la vérité aux participants — que tout était mis en scène, qu’aucune décharge n’avait été administrée et que “l’élève” était un acteur. Au contraire, il cherchait surtout à apaiser leur détresse en leur racontant une autre histoire. Il leur expliquait que leur comportement — qu’ils aient obéi ou non — était normal et compréhensible dans les circonstances. Il minimisait également la gravité apparente des décharges, affirmant que la machine avait été conçue pour de petits animaux et que les inscriptions étaient trompeuses ; il prétendait aussi que l’homme qui criait de douleur avait exagéré. Enfin, il faisait venir l’“élève” afin de montrer qu’aucun mal réel n’avait été causé.
Les notes de Milgram indiquent cependant qu’environ 75 % des 780 participants ne furent pas immédiatement informés de la vérité. Certains attendirent des mois avant d’apprendre ce qui s’était réellement passé ; d’autres près d’un an. Quelques-uns ne le surent jamais....
(...)
Aujourd’hui, alors même que des expériences comme celles de Milgram sont interdites dans les universités, elles ont réapparu sous forme de divertissement télévisuel. Les expériences de Milgram comme celles de Zimbardo ont été recréées pour la téléréalité. Ironiquement, la psychologie sociale expérimentale et la téléréalité ont toutes deux été accusées de devenir de plus en plus manipulatrices et sensationnalistes, s’éloignant de leur ambition initiale : révéler quelque chose d’important sur la société humaine. »
(...)
Ces critiques contemporaines ne détruisent pas totalement l’importance de Milgram ou de Zimbardo; mais elles obligent à les lire de manière beaucoup plus nuancée.
Elles tendent à montrer d’abord que,
- les expériences psychologiques ne sont jamais totalement neutres ;
- les chercheurs influencent parfois les comportements observés ;
- les sujets interprètent eux-mêmes des rôles sociaux ;
- et les grands récits scientifiques peuvent être simplifiés ou dramatisés.
Autrement dit, les individus ne sont pas des automates totalement programmés par les situations. Cependant, les critiques contemporaines ne font pas disparaître l’intuition fondamentale de ces travaux : les comportements humains restent profondément sensibles au contexte social ; le groupe exerce une influence immense ; les institutions modifient les normes morales ; les rôles sociaux transforment les conduites ; et la responsabilité personnelle tend facilement à se diluer dans les systèmes collectifs : avec toujours cette interrogation qui ne peut pas dissiper un doute réel, qu’arrive-t-il à la conscience individuelle lorsque les systèmes collectifs deviennent psychologiquement dominants ?
Et ce d'autant que les nouveaux « systèmes » ne sont plus seulement les armées, les prisons, les bureaucraties classiques, mais désormais des réseaux sociaux, des plateformes numériques, des environnements algorithmiques, des logiques de réputation permanente, des communautés idéologiques en ligne, des dynamiques virales et des formes contemporaines de déshumanisation numérique....
