Rainer Maria Rilke (1875-1926), "Briefe an einen jungen Dichter" (1903-1908), "Das Stundenbuch" (1905), "Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge" (Les carnets de Malte Laurids Brigge, 1910), "Duineser Elegien" (Élégies de Duino , 1922), "Die Sonette an Orpheus" (Les Sonnets à Orphée , 1922-1923) - ...

Last update: 12/20/2016


Rilke est un poète en errance absolue, d'une douloureuse sensibilité, qui se construit hors de ce monde et tente en vain de solidifier une intériorité qui semble le fuir de tous côtés.
"Früher wußte man (oder vielleicht man ahnte es), daß man den Tod in sich hatte wie die Frucht den Kern. Die Kinder hatten einen kleinen in sich und die Erwachsenen einen großen. Die Frauen hatten ihn im Schooß und die Männer in der Brust. Den hatte man, und das gab einem eine eigentümliche Würde und einen stillen Stolz..." (Autrefois; l'on savait (ou peut-être l'on devinait) que l'on portait la mort en soi, comme le fruit son noyau (...) On l'avait en soi, et cela conférait aux gens une dignité particulière et une fierté qui se passait de moi..) (Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge)

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) 

Né à Prague, fils d'une famille de petite extraction, de parents désunis, d'une mère bigote et frustrée à l'autorité tyrannique, d'un officier en retraite devenu inspecteur des chemins de fer, Rainer Maria Rilke a une enfance solitaire, terne et morne. Il est pourtant l'un des plus authentiques et des plus influents poètes de la première moitié du XXe siècle. Sa vie et son oeuvre révèlent un être hypersensible, d'une instabilité chronique, soumis aux caprices de l'inspiration. Très tôt, sa confrontation avec le monde réel sera vécue comme une source d'angoisse et de douleur. Rilke gardera le souvenir de cette enfance mal vécue, hantée de terreurs et d'angoisses, et il l'évoquera souvent dans son oeuvre. Étudiant successivement à Prague, Munich et Berlin, il publie dans chacune de ces capitales, divers textes en prose et recueils de poèmes dans des revues allemandes et autrichiennes: Couronné de rêve (Traumgekrönt, 1896), Offrande aux dieux lares (1896), Avent (1897) et Pour ma joie (Mir zur Feier, 1899).  

Lou Andreas-Salomé (1861 -1937) eut sur Rilke une influence profonde : ils se rencontrèrent le 12 mai 1897. Elle approchait de la quarantaine et Rilke n'avait que vingt et un ans. Et l'amour vint, "sans défi ni sentiment de culpabilité." A son contact, Rilke changea de mode de vie et s'il ne reste que peu de lettres de Lou à Rilke, celui-ci a écrit de saisissantes stances sur leur relation amoureuse : "Ah, ce n'est qu'effondré en toi Que mon visage n'est pas exposé, se confond, Avec toi et se prolonge obscurément A l'infini dans ton coeur protégé." En 1898, Rilke, seul en Italie, tient le fameux "Journal florentin" qu'il adressa à Lou, et c'est là qu'il y élabore les thèmes qui vont progressivement occuper une place prépondérante dans sa vie. Dans les années 1890 puis 1900 se positionne le bien connu voyage en Russie de Rilke et de Lou. Ils se séparent alors, chacun ayant évolué différemment et comblé ses attentes initiales, mais Lou fuyant une relation qui lui semble désormais au bord de la pathologie. A la fin des années 1890, Lou Andreas-Salomé porte son intérêt sur l'amour physique et l'identité sexuelle, deux articles, "L'Humanité de la femme" (1899), "Réflexions sur les problèmes de l'amour" (1900), et un livre, "L'Erotisme" (1909-1910) en témoignent. L'épanouissement de l'esprit passait pour elle, avant sa rencontre avec Rilke, par le refus du corps:  au sortir de son "adolescence amoureuse et charnelle", c'est le féminin qu'elle interroge à présent....

A Worpswede, près de Brême, il fait la connaissance de la peintre Clara Westhoff et l'épouse en 1901, leur fille Ruth naît à la fin de l'année. Rilke arrive  à Paris pour la première fois à la fin du mois d'août 1902. C'est le premier grand tournant dans sa vie et dans son oeuvre. Il découvre une réalité et des exigences poétiques qu'il n'avait pas jusqu'alors pressenties. Dans cette ville, qu'il aimera plus qu'aucune autre, il ne voit au premier moment que de la misère et de l'horreur, que l'on retrouve dans les "Cahiers de Malte Laurids Brigge" . Il rencontre le sculpteur Rodin et surtout le peintre Paul Cézanne, qui déclenchent chez lui une fondamentale «rénovation» de son lyrisme :  "Nouveaux Poèmes" (1906-1908) répond à cette conception et constitue le chef-d'oeuvre de Rilke. L'achèvement des "Cahiers" ouvre dans sa vie une crise profonde et entame une période d'errance et les années de guerre ajouteront encore à sa détresse. Il termine en 1923 la rédaction de ses "Élégies de Duino" qui chantent l'unité de la vie et de la mort (la mort y est perçue par le poète comme une métamorphose de la vie en une réalité intérieure invisible) et, simultanément, compose "cinquante-cinq Sonnets à Orphée" qui célèbrent, quant à eux, l'expérience cosmique, pleine d'images brutales ou étranges, que représente l'union de la vie et de la mort. Ces deux cycles sont considérés comme les formes les plus abouties de son génie poétique. Il meurt d'une leucémie aigüe en 1926. 

 

(1900-1906), première étape dans la carrière littéraire de Rilke, dominée par "Das Stundenbuch" (Le Livre d'heures, 1899-1903), et qui s'inscrit dans un contexte de rencontres et de voyages. A Munich, en 1896, Rilke rencontre Lou Andréas-Salomé qui aura une influence décisive sur sa vocation poétique. Ensemble, ils se rendent en Russie. Après la rupture avec Lou, Rilke se joint à une colonie d'artistes, à Worpswede, près de Brême, y rencontre Clara Westhoff, sculpteur, qu'il épouse et dont il aura une fille, Ruth. C'est Clara qui, à Paris, en 1902, présentera Rilke à son maître Auguste Rodin. Le couple se sépare un an plus tard. Rilke réside à Rome, voyage en Scandinavie.  


Rainer Maria Rilke, "Lettres à un jeune poète"

(Briefe an einen jungen Dichter en allemand, 1903-1908) 

Dix lettres sont adressées par Rilke, entre 1903 et 1908, à un jeune homme qu'il ne connaît pas, Franz Xaver Kappus, cadet à l'école militaire de l'Empire austro-hongrois qui l'a sollicité. Rilke y aborde tous les grands sujets de l'existence :  l'amour, la mort, Dieu, la solitude, ainsi que ses influences. Le succès de ses Lettres tient à l'universalité de ses réflexions, explorant les raisons intimes qui peuvent déterminer des choix d'existence, et montrant à quel point la poésie constitue l'expression la plus authentique de l'existence vécue. 

 

" ... Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez- vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour.

Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre.

Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs.

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit.

Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression.

Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint. Il se pourrait qu’après cette descente en vous-même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire...."

 

Après avoir évoqué l'abandon sans réserve à cette nécessaire solitude que nous découvrons en nous-mêmes, - et c'est d'elle que jaillit toute clarté, et c'est par elle que ce que nous entreprenons sera promu à un avenir durable -, rappelé que ce qui nous pousse à écrire doit être d'importance absolument vitale, - être artiste, "c'est croître comme l'arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant aux grands vents du printemps, sans craindre que l'été puisse ne pas venir. L'été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre" -, Rilke en vient après cet ordre profond de la solitude, à cette autre loi qui nous gouverne, celle de l'amour. 

Comme Platon l'avait déjà fait dans Le Banquet, Rilke reconnaît une égale valeur à la fécondité de la chair et à celle de l'esprit; leur origine est la même : la volupté de la chair ne nous offre-t-elle pas une connaissance illimitée totale, une prise de possession de l'univers tout entier. "En une seule pensée créatrice, revivent mille nuits d'amour oubliées qui en font la grandeur et le sublime". Et Rilke en vient à estimer que les sexes sont plus parents l'un de l'autre qu'on ne le pense généralement, et le e renouvellement du monde passe par une attitude nouvelle de l'homme en face de la femme  ...

 

".. Et vous ne devez pas vous laisser tromper, dans votre solitude, par le fait qu'il y a en vous quelque chose qui voudrait la quitter. C'est précisément ce souhait, si vous en usez calmement, de manière réfléchie et comme d'un instrument, qui vous aidera à étendre votre solitude sur une vaste contrée. Les gens ont l'habitude (grâce aux conventions) de chercher à tout des solutions faciles en choisissant, dans la facilité, ce qui coûte le moins de peine; or il est clair que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile. Tout ce qui vit s'y tient, tout ce qui est dans la nature se développe, se protège selon son espèce, est quelque chose de spécifique par ses propres moyens, cherche à l'être à tout prix et contre tout obstacle. 

Nous savons peu de chose, mais que nous devions absolument nous en tenir à ce qui est difficile, c'est une certitude qui ne nous quittera pas : il est bon d'être seul, car la solitude est difficile; et le fait que quelque chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de le faire.

 

Wir wissen wenig, aber daß wir uns zu Schwerem halten müssen, ist eine Sicherheit, die uns nicht verlassen wird; es ist gut, einsam zu sein, denn Einsamkeit ist schwer; daß etwas schwer ist, muß uns ein Grund mehr sein, es zu tun.

 

Aimer est aussi une bonne chose, car l'amour est dificile. Que deux êtres humains s'aiment, c'est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c'est une limite, c'est le critère et l'épreuve ultimes, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation. C'est pourquoi les jeunes, débutants en toutes choses, ne savent pas encore pratiquer l'amour : il faut qu'ils l'apprennent. De tout leur être, de toutes leurs forces concentrées dans leur cœur solitaire, inquiet, dont les battements résonnent, il faut qu'ils apprennent à aimer.

 

Auch zu lieben ist gut: denn Liebe ist schwer. Liebhaben von Mensch zu Mensch: das ist vielleicht das Schwerste, was uns aufgegeben ist, das Äußerste, die letzte Probe und Prüfung, die Arbeit, für die alle andere Arbeit nur Vorbereitung ist. Darum können junge Menschen, die Anfänger in allem sind, die Liebe noch nicht: sie müssen sie lernen. Mit dem ganzen Wesen, mit allen Kräften, versammelt um ihr einsames, banges, aufwärts schlagendes Herz, müssen sie lieben lernen.

 

Mais le temps de l'apprentissage est toujours une longue période, une durée à part, c'est ainsi qu'aimer est, pour longtemps et loin dans la vie, solitude, isolement accru et approfondi pour celui qui aime.

Aimer, tout d'abord, n'est rien qui puisse s'identifier au fait de se fondre, de se donner, de s'unir à une autre personne (que serait, en effet, une union entre deux êtres indéfinis, inachevés, encore chaotiques ?); c'est, pour l'individu, une extraordinaire occasion de mûrir, de se transformer au sein de soi, de devenir un monde, un monde en soi pour quelqu'un d'autre; c'est, pour lui, une grande et immodeste ambition, quelque chose qui le distingue et l'appelle vers le large. C'est en ce sens seulement, et considéré comme la tâche de travailler sur soi (d'ausculter et de marteler nuit et jour), que l'amour peut être pratiqué par des jeunes gens auxquels il est accordé. La fusion, le don et toute forme de communauté ne sont pas pour eux (qui longtemps encore, longtemps doivent épargner et accumuler) ; c'est le but final, c'est sans doute ce pour quoi, aujourd'hui encore, des vies humaines suffisent à peine.

 

Lernzeit aber ist immer eine lange, abgeschlossene Zeit, und so ist Lieben für lange hinaus und weit ins Leben hinein -: Einsamkeit, gesteigertes und vertieftes Alleinsein für den, der liebt. Lieben ist zunächst nichts, was aufgehen, hingeben und sich mit einem Zweiten vereinen heißt (denn was wäre eine Vereinigung von Ungeklärtem und Unfertigem, noch Ungeordnetem -?), es ist ein erhabener Anlaß für den einzelnen, zu reifen, in sich etwas zu werden, Welt zu werden, Welt zu werden für sich um eines anderen willen, es ist ein großer, unbescheidener Anspruch an ihn, etwas, was ihn auserwählt und zu Weitem beruft. Nur in diesem Sinne, als Aufgabe, an sich zu arbeiten («zu horchen und zu hämmern Tag und Nacht»), dürften junge Menschen die Liebe, die ihnen gegeben wird, gebrauchen. Das Aufgehen und das Hingeben und alle Art der Gemeinsamkeit ist nicht für sie (die noch lange, lange sparen und sammeln müssen), ist das Endliche, ist vielleicht das, wofür Menschenleben jetzt noch kaum ausreichen.

 

Or c'est en cela que si souvent les jeunes gens commettent cette si lourde erreur: ils se précipitent l'un vers l'autre (eux dont c'est la nature que de n'avoir aucune patience) lorsque l'amour les atteint, ils se répandent tels qu'ils sont, avec tout leur désordre, leur incohérence, leur confusion... Mais qu'en sera-t-il?

Qu'importe à la vie cet amoncellement de demi-échecs qu'ils appellent leur union, et qu'ils voudraient bien appeler leur bonheur, si c'était possible, et leur avenir?

 

Darin aber irren die jungen Menschen so oft und so schwer: daß sie (in deren Wesen es liegt, keine Geduld zu haben) sich einander hinwerfen, wenn die Liebe über sie kommt, sich ausstreuen, so wie sie sind in all ihrer Unaufgeräumtheit, Unordnung, Wirrnis...: Was aber soll dann sein? Was soll das Leben an diesem Haufen von Halbzerschlagenem tun, den sie ihre Gemeinsamkeit heißen und den sie gerne ihr Glück nennen möchten, ginge es an, und ihre Zukunft?

 

Chacun se perd alors soi-même pour l'amour de l'autre, perd l'autre et bien d'autres encore qui eussent voulu se présenter. Et chacun s'aliène les grands espaces et les virtualités, échange l'approche et la fuite des choses silencieuses et riches d'intuitions pour un stérile désarroi d'où plus rien ne procédera, rien, sinon un peu de dégoût, de déception, d'indigence, ainsi que le refuge cherché dans l'une des multiples conventions qui ont été installées en grand nombre, tels des abris publics, le long de ces voies très dangereuses. Aucun domaine de l'expérience humaine n'est tant pourvu de conventions : on y trouve des gilets de sauvetage de toutes sortes, des canots et des bouées; la structure sociale a su créer des échappatoires de tout genre puisque, inclinant à prendre la vie amoureuse pour un plaisir, il fallait bien qu'elle lui donne une forme fiivole, ordinaire, dépourvue de risque et sûre, comme c'est le cas des divertissements publics.

 

Da verliert jeder sich um des anderen willen und verliert den anderen und viele andere, die noch kommen wollten. Und verliert die Weiten und Möglichkeiten, tauscht das Nahen und Fliehen leiser, ahnungsvoller Dinge gegen eine unfruchtbare Ratlosigkeit, aus der nichts mehr kommen kann; nichts als ein wenig Ekel, Enttäuschung und Armut und die Rettung in eine der vielen Konventionen, die wie allgemeine Schutzhütten an diesem gefährlichsten Wege in großer Zahl angebracht sind. Kein Gebiet menschlichen Erlebens ist so mit Konventionen versehen wie dieses: Rettungsgürtel der verschiedensten Erfindung, Boote und Schwimmblasen sind da; Zuflüchte in jeder Art hat die gesellschaftliche Auffassung zu schaffen gewußt, denn da sie geneigt war, das Liebesleben als ein Vergnügen zu nehmen, mußte sie es auch leicht ausgestalten, billig, gefahrlos und sicher, wie öffentliche Vergnügungen sind.

 

Nombreux sont, en effet, les jeunes gens qui aiment de manière fausse, c'est-à-dire qui s'en tiennent au seul abandon et refusent la solitude (la majorité médiocre en restera d'ailleurs toujours là...), et qui ressentent le poids d'une faute, qui veulent aussi rendre fructueuse et vivable, à leur manière propre et personnelle, cette situation où ils se retrouvent; en effet, leur nature leur dit bien que, moins encore que tout ce qui par ailleurs est important, les questions de l'amour ne peuvent être résolues de manière publique ni en obéissant à telle ou telle opinion majoritaire; elle leur dit qu'il y a des questions, des questions d'ordre intime, d'homme à homme, qui requièrent chaque fois une réponse inédite, spéciale et strictement personnelle...

(traduction M.B.de Launay, Gallimard) 


Rainer Maria Rilke, "Le Livre d'Heures" (Das Stundenbuch, 1905)

Recueil en trois parties de poésies lyriques, "Vom mönchlichen Leben", Le Livre de la vie monastique, écrit en vingt-cinq jours à Berlin, "Von der Pilgerschaft", Le Livre du pèlerinage, écrit en 1901 à Worpswede, et «"Von der Armut und vom Tode", Le Livre de la pauvreté et de la mort] à Viareggio en 1903. Rilke tente de rejoindre l`image d'une divinité toujours pressentie, mais qui ne se révèle jamais. Il s'imagine prendre la place d`un moine russe, dans un cloître, mais sa passion mystique ne réussit pas à s`apaiser dans la méditation, et il continue à chercher avec toujours plus d'ardeur. Il veut conquérir Dieu par tous les moyens,  et n`aura de cesse que Dieu ne lui soit révélé : alors il se consacrera définitivement à lui. Ce Dieu de Rilke n'est pas une puissance extérieure qui habite dans le ciel, dont on implore le secours et dont on attend un miracle, mais il est la vie même, attentive dans sa plénitude. Le poète le compare à une cathédrale que l'humanité construit pierre par pierre avec des mains tremblantes. Mais Dieu est aussi l`inexprimable, et ce que nous n`avons pas voulu, il l'accomplit. L'esprit du poète oscille ainsi entre mille sujets d'anxiété, s`échappe et retombe pour s`élancer à nouveau. Son inquiétude s`apaise lorsqu'il découvre tout le pouvoir de la prière. Si bien qu'il se soumet aux règles de la vie religieuse et s'efforce de retrouver en toutes choses un aspect d'éternité. 

A la suite de cette tentative. il abandonne le cloître pour se faire pèlerin. Au cours de ses pérégrinations, il sera mis en présence du visage misérable de l'Homme, connaîtra les chambres sordides où se traîne une vie dénuée de sens, végétative et inconsciente, qui s`apparente à une mort progressive. La véritable mort est le privilège de quelques-uns, cette mort qui ennoblit et dont on fait la conquête au grand jour. La pauvreté est considérée par Rilke comme la lumière de l'âme, et avec celui qui l`accepte Dieu se comporte à la manière d'un père avec son enfant. Rilke enfin demande à Dieu que chacun soit mis en possession de sa propre mort ; que cette mort devienne l'accompagnement qui donne une infinie résonance à chacun des actes que nous accomplissons.


"Neue Gedichte" (1907-1908, Nouveaux poèmes)

Un Recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke dédié "à mon grand ami Rodin", deux volumes. respectivement publiés en 1907 et 1908. Un fait nouveau est intervenu dans la vie spirituelle du poète. qui va s`en trouver profondément transformée : récemment arrivé à Paris, il se lie d`amitié avec Rodin, dont il devient pour un temps le secrétaire. 

Au contact de Rodin. Rilke réapprend la beauté du monde sensible ; il découvre, à travers l`œuvre passionnée de l'artiste. que tout ce que les hommes appellent désir, regret, douleur, tendresse ou émotion, se réduit à une "légère modification sur la surface d'un proche visage". Ajoutons à cela que la découverte, en 1905, de la statuaire antique fut, pour Rilke, une véritable révélation et l`on comprendra que le poète, plus familiarisé désormais avec la vie quotidienne, ait entrepris une sorte de retour au réel s`enivrant des beautés que lui offrait soudainement le prodigieux monde des formes. 

 

DER PANTHER

IM JARDIN DES PLANTES, PARIS

 

Sein Blick ist vom Vorübergehn der Stäbe

so müd geworden, daß er nichts mehr hält.

Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe

und hinter tausend Stäben keine Welt.

Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte,

der sich im allerkleinsten Kreise dreht,

ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,

in der betäubt ein großer Wille steht.

Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille

sich lautlos auf –. Dann geht ein Bild hinein,

geht durch der Glieder angespannte Stille –

und hört im Herzen auf zu sein.

 

BLAUE HORTENSIE

So wie das letzte Grün in Farbentiegeln

sind diese Blätter, trocken, stumpf und rauh,

hinter den Blütendolden, die ein Blau

nicht auf sich tragen, nur von ferne spiegeln.

Sie spiegeln es verweint und ungenau,

als wollten sie es wiederum verlieren,

und wie in alten blauen Briefpapieren

ist Gelb in ihnen, Violett und Grau;

Verwaschnes wie an einer Kinderschürze,

Nichtmehrgetragnes, dem nichts mehr geschieht:

wie fühlt man eines kleinen Lebens Kürze.

Doch plötzlich scheint das Blau sich zu verneuen

in einer von den Dolden, und man sieht

ein rührend Blaues sich vor Grünem freuen.

 


Quelques années auparavant, conseillant un jeune poète, Rilke avait écrit, "Le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s'est joint" (cf. Lettres à à un jeune poète). Abandonnant provisoirement cette voie. Rilke va se livrer tout entier à l`expérience du réel; après avoir couru le danger de se perdre dans la fluidité musicale du "Livre d 'heures", il connaît le prestige d'un langage renouvelé aux sources de l'expérience objective. Loin de n'être que le reflet du monde intérieur du poète, l`œuvre témoignera désormais de sa rencontre privilégiée avec l`univers. De là, ce grand poème des formes que constituent, les cent soixante-deux poésies de ces deux volumes. Bien que ce monde nouveau de sensations, de sentiments, d`images et d`inquiétudes. soit contenu et enserré dans les limites d'une forme précise et aiguë, il demeure ondoyant comme la vie et tout frémissant d'une secrète douleur.

 

DIE KATHEDRALE

In jenen kleinen Städten, wo herum

die alten Häuser wie ein Jahrmarkt hocken,

der sie bemerkt hat plötzlich und erschrocken

die Buden zumacht und ganz zu und stumm,

die Schreier still, die Trommeln angehalten,

zu ihr hinaufhorcht aufgeregten Ohrs--:

dieweil sie ruhig immer in dem alten

Faltenmantel ihrer Contreforts

dasteht und von den Häusern gar nicht weiß:

in jenen kleinen Städten kannst du sehn,

wie sehr entwachsen ihrem Umgangskreis

die Kathedralen waren. Ihr Erstehn

ging über alles fort, so wie den Blick

des eignen Lebens viel zu große Nähe

fortwährend übersteigt und als geschähe

nichts anderes; als wäre _das_ Geschick,

was sich in ihnen aufhäuft ohne Maßen,

versteinert und zum Dauernden bestimmt,

nicht _das_, was unten in den dunkeln Straßen

vom Zufall irgendwelche Namen nimmt

und darin geht, wie Kinder Grün und Rot

und was der Krämer hat als Schürze tragen.

Da war Geburt in diesen Unterlagen,

und Kraft und Andrang war in diesem Ragen

und Liebe überall wie Wein und Brot,

und die Portale voller Liebesklagcn.

Das Leben zögerte Im Stundenschlagen,

und in den Türmen, welche voll Entsagen

auf einmal nicht mehr stiegen, war der Tod.

 

DAS EINHORN

Der Heilige hob das Haupt, und das Gebet

fiel wie ein Helm zurück von seinem Haupte:

denn lautlos nahte sich das niegeglaubte,

das weiße Tier, das wie eine geraubte

hilflose Hindin mit den Augen fleht.

Der Beine elfenbeinernes Gestell

bewegte sich in leichten Gleichgewichten,

ein weißer Glanz glitt selig durch das Fell,

und auf der Tierstirn, auf der stillen, lichten,

stand, wie ein Turm im Mond, das Horn so hell,

und jeder Schritt geschah, es aufzurichten.

Das Maul mit seinem rosagrauen Flaum

war leicht gerafft, so daß ein wenig Weiß

(weißer als alles) von den Zähnen glänzte;

die Nüstern nahmen auf und lechzten leis.

Doch seine Blicke, die kein Ding begrenzte,

warfen sich Bilder in den Raum

und schlössen einen blauen Sagenkreis.

 


L'arnbition du poète n`est pas moins grande qu`auparavant, pour différente qu`elle soit dans son but et dans ses moyens. Rilke aspire maintenant à définir les objets et les êtres de telle sorte qu`ils existent à jamais et s'incorporent d`eux-mêmes. comme indépendamment de lui, dans le grand rythme universel auquel ils doivent d'exister. Et dans cette quête du réel, les choses se transfigurent devant le poète et au sein même de leur rayonnante éternité, elles lui dévoilent, ici et là, la secrète angoisse qui les habite. Car il est vrai qu'en maints endroits, frémit une angoisse métaphysique, annonciatrice des "Elégies de Duino". 

 

Opfer

O wie blüht mein Leib aus jeder Ader

duftender, seitdem ich dich erkenn;

sieh, ich gehe schlanker und gerader,

und du wartest nur –: wer bist du denn?

Sieh: ich fühle, wie ich mich entferne,

wie ich Altes, Blatt um Blatt, verlier.

Nur dein Lächeln steht wie lauter Sterne

über dir und bald auch über mir.

Alles was durch meine Kinderjahre

namenlos noch und wie Wasser glänzt,

will ich nach dir nennen am Altare,

der entzündet ist von deinem Haare

und mit deinen Brüsten leicht bekränzt.

 

SELBSTBILDNIS AUS DEM JAHRE 1906

Des alten lange adligen Geschlechtes

Feststehendes im Augenbogenbau.

Im Blicke noch der Kindheit Angst und Blau

und Demut da und dort, nicht eines Knechtes,

doch eines Dienenden und einer Frau.

Der Mund als Mund gemacht, groß und genau,

nicht überredend, aber ein Gerechtes

Aussagendes. Die Stirne ohne Schlechtes

und gern im Schatten stiller Niederschau.

Das, als Zusammenhang, erst nur geahnt;

noch nie im Leiden oder im Gelingen

zusammgefaßt zu dauerndem Durchdringen,

doch so, als wäre mit zerstreuten Dingen

von fern ein Ernstes, Wirkliches geplant.

 


Avec les "Nouveaux Poèmes", la maîtrise de Rilke atteint l`un de ses sommets. C`est dans ce recueil que l`on trouve, outre ceux que l'on retirnt traditionnellement, "Der Panther (Im Jardin des Plantes, Paris)", "Die Kathedrale", quelques-uns des plus beaux poèmes de l`auteur, "Archaïscher Torso Apollos", "Geburt der Venus", "Orpheus. Eurydike. Hermes", "Blaue Hortensie", "Das Einhorn", "Die Gazelle (Antilope dorcas)". On y trouvera aussi un "Portrait du poète par lui-même", daté de 1906, on y décèle quelque chose "de grave et de réel", qui aura son aboutissement deux ans plus tard avec 'Les Cahiers de Malte Laurids Brigge" (- Trad. dans Oeuvres Il, Le Seuil, 1972).


(1906-1910), seconde étape dans la carrière littéraire de Rilke, marquée par l'élaboration des "Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge" (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910). En 1906 il devient le secrétaire de Rodin, mais une brouille sépare les deux hommes. Il s'enthousiasme pour la peinture de Cézanne. Réconcilié avec Rodin, il recommence à voyager, en Afrique du Nord, en Espagne, puis séjourne au château de Duino (1911 et 1912) en Dalmatie, comme hôte de la princesse Marie de la Tour et Taxis.  


Les carnets de Malte Laurids Brigge

(Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge, 1910) 

Jeune Danois arrivé à Paris, Malte Laurids Brigge ne parle pas le français et découvre la ville par les sens : mais les odeurs et le bruit l'agressent rapidement et, au fil des sensations, sa curiosité initiale se change en déception. Il plonge alors au profond de son intériorité et s'il apprend à voir, son regard se porte au-delà des apparences, les visages rencontrés sont autant de masques...

Dans ce récit en prose rédigé sous forme de journal intime, Rilke retrace ses propres expériences et traduit ses propres interrogations. Partagé entre sa volonté de saisir la vie dans tous ses aspects et son angoisse existentielle, Malte est un personnage déchiré par le réel qu'il recherche. Miné par la mort omniprésente, Malte refuse cette rupture totale sans réussir à l'intégrer dans sa quête de plénitude. Rilke lui-même dira des Carnets que l'angoisse qui s'y exprime n'est pas un reproche adressé à l'existence, mais un reproche adressé à l'homme incapable de percevoir les richesses de la vie dans sa totalité. La grande ville, paradigme de la modernité, apparaît comme un lieu de déchéance physique et psychique à caractère apocalyptique. Le poème « Une charogne » de Baudelaire et le conte "la Légende de saint Julien l'Hospitalier" de Flaubert sont la matrice de la nouvelle esthétique du roman.

 

"Und man hat niemand und nichts und fährt in der Welt herum mit einem Koffer und mit einer Bücherkiste und eigentlich ohne Neugierde. Was für ein Leben ist das eigentlich: ohne Haus, ohne ererbte Dinge, ohne Hunde. Hätte man doch wenigstens seine Erinnerungen. Aber wer hat die? Wäre die Kindheit da, sie ist wie vergraben. Vielleicht muß man alt sein, um an das alles heranreichen zu können. Ich denke es mir gut, alt zu sein."

 

"Et l’on n’a rien ni personne, et l’on voyage à travers le monde avec sa malle et une caisse de livres, et en somme sans curiosité. Quelle vie est-ce donc ? Sans maison, sans objets hérités, sans chiens. Si du moins l’on avait des souvenirs ! Mais qui en a ? Si l’enfance était là : elle est comme ensevelie. Peut-être faut-il être vieux pour pouvoir tout atteindre. Je pense qu’il doit être bon d’être vieux."



(1911-1926), troisième étape dans la carrière littéraire de Rilke, qui voit l'achèvement des "Élégies de Duino" (Duineser Elegien, 1921-1922) et la composition des "Sonnets à Orphée" (Die Sonette an Orpheus, 1923), qui affirment la consécration définitive et universelle du poète... Ressortissant autrichien, il est mobilisé en 1916. Après un nouveau séjour à Paris, il se fixe au château de Muzot dans le Valais avec "Merline" (Baladine Klossowska). Atteint d'une leucémie aiguë, il meurt en 1926, à la clinique de Val-Mont. 


Élégies de Duino (Duineser Elegien, 1922) 

Élégies des Duino est un cycle de 10 poèmes en vers libres, commencé le 20 janvier 1912 au château de Duino, sur l'Adriatique, après une grave crise qui avait fait douter Rilke de sa vocation de poète. La Première Guerre mondiale empêcha l'achèvement de l'œuvre, qui fut terminée en février 1922 à Muzot, au cours d'une période d'exaltation créatrice. Ce chant du cygne du symbolisme européen confère à la poésie le rôle de dépositaire de la tradition métaphysique de l'Occident : « Une poésie qui tient lieu de théologie. »

 

Die erste Elegie
Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel
Ordnungen ? und gesetzt selbst, es nähme
einer mich plötzlich ans Herz : ich verginge von seinem
stärkeren Dasein. Denn das Schöne ist nichts
als des Schrecklichen Anfang, den wir noch grade ertragen,
und wir bewundern es so, weil es gelassen verschmäht,
uns zu zerstören. Ein jeder Engel ist schrecklich.
Und so verhalt ich mich denn verschlucke den Lockruf
dunkelen Schluchzens. Ach, wen vermögen
wir denn zu brauchen ? Engel nicht, Menschen nicht,
und die findigen Tiere merken es schon,
daß wir nicht sehr verläßlich zu Haus sind
in der gedeuteten Welt. Es bleibt uns vielleicht
irgend ein Baum an dem Abhang, daß wir ihn täglich
wiedersähen ; es bleibt uns die Straße von gestern
und das verzogene Treusein einer Gewohnheit,
der es bei uns gefiel, und so blieb sie und ging nicht.
O und die Nacht, die Nacht, wenn der Wind voller Weltraum
uns am Angesicht zehrt –, wem bliebe sie nicht, dei ersehnte,
sanft enttäuschende, welche dem einzelnen Herzen
mühsam bevorsteht. Ist sie den Liebanden leichter ?
Ach, sie verdecken sich nur mit einander ihr Los.
Weißt du’s noch nicht ? Wirf aus den Armen die Leere
zu den Raümen hinzu, die wir atmen ; vielleicht daß die Vögel
die erweiterte Luft fühlen mit innigerm Flug.

 Première élégie
Qui donc dans les ordres des anges
m’entendrait si je criais ?
Et même si l’un d’eux soudain
me prenait sur son cœur :
de son existence plus forte je périrais.
Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Tout ange est terrible.
Mieux vaut que je taise la montée obscure de l’appel.
Qui oserons-nous donc appeler ?
Ni les anges, ni les hommes,
et les malins animaux remarquent déjà
que nous ne sommes pas à l’aise dans ce monde défini.
Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie.
                            Et la nuit ! ô, la nuit,
lorsque le vent chargé d’espaces nous mord le visage –,
à qui ne serait-elle, la tant désirée,
la doucement décevante,
cette part difficile des cœurs solitaires ?
Est-elle plus légère aux amants ?
Hélas, l’un à l’autre ils se cachent leur destin.
                            Ne le sais-tu pas encore ?
Largue le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ;
peut-être les oiseaux
ressentiront-ils le plus grand large des airs
dans leur vol ramassé.

 


La multiplicité des thèmes, leur enchevêtrement, la hardiesse et la concision prodigieuse de certains passages, l'étrangeté des images, la nouveauté et l'originalité fondamentale de l'inspiration concourent à rendre la lecture des Elégies difficile.

Les Elégies se situent dans le prolongement du "Livre d 'heures" et des "Cahiers de Malte Laurids Brígge". La vie et la mort ne s'y opposent plus comme une zone de lumière et une zone d'ombre, mais sont représentées comme des moments de l'éternel devenir, forces en elles-mêmes illimitées et ne s'excluant pas l'une l'autre : "L'affirmation de la vie et celle de la mort se révèlent comme n'en formant qu'une... il n'y a ni un en-deçà, ni un au-delà, mais la grande unité, dans laquelle les êtres qui nous surpassent, les Anges, sont chez eux." Des anges qui n'ont rien à voir avec le ciel chrétien, ajoutera-t-il, car c'est en partant de l'être humain que l'ange se révèle, "tout ange est effrayant" et la "la beauté n'est que le premier degré du terrible" (Eligie I), "terrible" parce que nous sommes encore ancrés dans le visible. Dans une lettre à Hulewicz, Rilke définira l'ange comme une "créature" dans laquelle "la transformation que nous réalisons du visible en invisible est déjà réalisée"...

Bien que formant un tout d'une parfaite unité de ton et d'inspiration, les Elégies n'obéissent pas à une composition rigoureuse et stricte; leur rythme se plie aux nécessités d'une expérience intérieure, et les thèmes y sont développés par fragments, abandonnés puis repris, pour s'enrichir, dans cette ascension vers le pays de la douleur et de la mort, d'harmoniques et de résonances nouvelles. 

 

Cette expérience connaît trois moments essentiels..

Les trois premières Elégíes nous décrivent les limites de l'homme et son impuissance à "être". Deux interrogations fondamentales dominent, comment la vie est-elle possible puisque le désir de la possession la fausse à chaque instant dans toutes ses manifestations, et que sur elle pèse continuellement la peur de la mort ..

La seconde Elégie dit toute la fragilité de l'homme, animal ignorant la mort et sans désir de possession, plongé dans le cours universel du Tout, et l'Ange, perfection première, seuil de l'Invisible, lieu d'échange entre le ciel et la terre. L'amour reste cette seule expérience capable de nous emporter au-delà de nos propres limites, l'enlacement des amants est "une promesse d'éternité, mais tout retombe et se meurt, car dans les veines de l'être humain en proie au désir, 

 

Jeder Engel ist schrecklich. Und dennoch, weh mir,

ansing ich euch, fast tödliche Vögel der Seele,

wissend um euch. Wohin sind die Tage Tobiae,

da der Strahlendsten einer stand an der einfachen Haustür,

zur Reise ein wenig verkleidet und schon nicht mehr furchtbar;

(Jüngling dem Jüngling, wie er neugierig hinaussah).

Träte der Erzengel jetzt, der gefährliche, hinter den Sternen

eines Schrittes nur nieder und herwärts: hochauf-

schlagend erschlüg uns das eigene Herz. Wer seid ihr?

 

 

Frühe Geglückte, ihr Verwöhnten der Schöpfung,

Höhenzüge, morgenrötliche Grate

aller Erschaffung, — Pollen der blühenden Gottheit,

Gelenke des Lichtes, Gänge, Treppen, Throne,

Räume aus Wesen, Schilde aus Wonne, Tumulte

stürmisch entzückten Gefühls und plötzlich, einzeln,

Spiegel: die die entströmte eigene Schönheit

wiederschöpfen zurück in das eigene Antlitz.

 

 

Denn wir, wo wir fühlen, verflüchtigen; ach wir

atmen uns aus und dahin; von Holzglut zu Holzglut

geben wir schwächern Geruch. Da sagt uns wohl einer:

ja, du gehst mir ins Blut, dieses Zimmer, der Frühling

füllt sich mit dir ... Was hilfts, er kann uns nicht halten,

wir schwinden in ihm und um ihn. Und jene, die schön sind,

o wer hält sie zurück? Unaufhörlich steht Anschein

auf in ihrem Gesicht und geht fort. Wie Tau von dem Frühgras

hebt sich das Unsre von uns, wie die Hitze von einem

heißen Gericht. O Lächeln, wohin? O Aufschaun:

neue, warme, entgehende Welle des Herzens —;

weh mir: wir sinds doch. Schmeckt denn der Weltraum,

in den wir uns lösen, nach uns? Fangen die Engel

wirklich nur Ihriges auf, ihnen Entströmtes,

oder ist manchmal, wie aus Versehen, ein wenig

unseres Wesens dabei? Sind wir in ihre

Züge so viel nur gemischt wie das Vage in die Gesichter

schwangerer Frauen? Sie merken es nicht in dem Wirbel

ihrer Rückkehr zu sich. (Wie sollten sie’s merken.)

 

Liebende könnten, verstünden sie’s, in der Nachtluft

wunderlich reden. Denn es scheint, daß uns alles

verheimlicht. Siehe, die Bäume sind; die Häuser,

die wir bewohnen, bestehn noch. Wir nur

ziehen allem vorbei wie ein luftiger Austausch.

Und alles ist einig, uns zu verschweigen, halb als

Schande vielleicht und halb als unsägliche Hoffnung.

 

Tout Ange est terrible. Et pourtant, malheur à moi!

pourtant je vous invoque, oiseaux de l'âme, si près

de nous êtres mortels, en toute connaissance. - Où sont-ils

les temps de Tobie, où sur le simple seuil de la maison

se tint le plus resplendissant de vous,

juste un peu déguisé pour le voyage, et qui déjà

n*était plus effrayant? (Un autre adolescent

pour cet adolescent, curieux, qui le voyait paraître.)

Or, maintenant s'il s'en venait, l'Archange, le dangereux,

de derrière les étoiles, s'il faisait un seul pas

pour descendre et s'approcher : si fort

le cœur nous battrait, si haut il bondirait, éclatant,

que nous serions quasi frappés de mort. - Qui êtes-vous?

Réussites heureuses et tôt parfaites, vous, favoris de la création :

lignes des hauteurs, arêtes empourprées à l'aurore

de tout ce qui fut créé, - pollen de la divinité épanouie en fleurs,

articulations de la lumière, passages, degrés, trônes,

espaces, d'essence qui s'est faite espace, boucliers de délices,

tumultes impétueux du sentir en extase, et soudain, solitaires,

miroirs éblouissants de beauté répandue

et puisée à nouveau, reprise en leur propre visage.

Car sentir, c'est, pour nous, se volatiliser; hélas!

notre souffle nous respire : aspire en nous et nous exhale;

flamme après flamme il s'en va, le fumet de nous-mêmes,

et chaque fois plus affaibli. Alors quelqu'un peut bien nous dire : Oui, tu pénètres mon sang et cette chambre, le printemps, sont tout emplis de toi...

Mais à quoi bon? Il n'a pas le pouvoir 

oh! de nous retenir : nous nous épuisons en lui et pour lui. Mais eux, ceux qui sont beaux,

ah! qui donc les retient! L'apparence sans cesse, de leur visage s'ôte et s'en va; ainsi que s'évapore la rosée de l'herbe matinale, de nous s'enlève ce qui est « nous ››,

comme fuit la chaleur d'un plat brûlant. O sourire, où, vers où? Regard levé! c'est une onde nouvelle, chaleureuse,

et qui s'en va du cœur, et qui va s'éloignant...

Malheur à moi! ce que nous sommes, c'est cela, pourtant.

L'espace immense en lequel nous nous résolvons, garde-t-il

une trace, un relent de notre passage?

Les Anges ne reprennent-ils en eux, réellement, que ce qui

est émané d'eux, ou bien s'y trouve-t-il parfois,

comme par mégarde, un peu de notre essence aussi?

Sommes-nous à leurs traits mêlés, - ne serait-ce qu'un peu -

simplement comme est le vague au visage des femmes enceintes. Ils ne s'en aperçoivent nullement dans le cycle pressé de leur retour en eux.

(Et s'en apercevoir, comment le pourraient-ils?)

Oh! les amants sauraient, s'ils comprenaient cela, dans le vent de la nuit, parler une langue merveilleuse. Tout nous occulte, en effet,

semble-t-il. Vois : les arbres existent; les maisons que nous habitons, durent. Nous seuls passons d'un trait, comme un échange aérien, devant tout. Et tout conspire à l'unisson

pour garder sur nous le silence, moitié par honte peut-être, et moitié dans un indicible espoir..."

 


.... c'est "le Dieu Fleuve du sang" qui parle (Elégie III), "Maître de la joie", aveuglant et tyrannique, roulant en nous les forces obscures de la terre, les peurs anciennes, l'horreur et l'épouvante. Dans l'amant a surgi une "sève immémoriale", et la femme ne peut rien d'autre que lui donner "la suprématie des nuits", l'aider à se dépasser, le retenir de tomber dans le monde obscur de la sensualité. ..

Eines ist, die Geliebte zu singen. Ein anderes, wehe,

jenen verborgenen schuldigen Fluß-Gott des Bluts.

Den sie von weitem erkennt, ihren Jüngling, was weiß er

selbst von dem Herren der Lust, der aus dem Einsamen oft,

ehe das Mädchen noch linderte, oft auch als wäre sie nicht,

ach, von welchem Unkenntlichen triefend, das Gotthaupt

aufhob, aufrufend die Nacht zu unendlichem Aufruhr.

O des Blutes Neptun, o sein furchtbarer Dreizack,

o der dunkele Wind seiner Brust aus gewundener Muschel.

Horch, wie die Nacht sich muldet und höhlt. Ihr Sterne,

stammt nicht von euch des Liebenden Lust zu dem Antlitz

seiner Geliebten? Hat er die innige Einsicht

in ihr reines Gesicht nicht aus dem reinen Gestirn?

Du nicht hast ihm, wehe, nicht seine Mutter

hat ihm die Bogen der Braun so zur Erwartung gespannt.

Nicht an dir, ihn fühlendes Mädchen, an dir nicht

bog seine Lippe sich zum fruchtbarern Ausdruck.

Meinst du wirklich, ihn hätte dein leichter Auftritt

also erschüttert, du, die wandelt wie Frühwind?

Zwar du erschrakst ihm das Herz; doch ältere Schrecken

stürzten in ihn bei dem berührenden Anstoß.

Ruf ihn ... du rufst ihn nicht ganz aus dunkelem Umgang.

Freilich, er will, er entspringt; erleichtert gewöhnt er

sich in dein heimliches Herz und nimmt und beginnt sich.

Aber begann er sich je?

Mutter, du machtest ihn klein, du warsts, die ihn anfing;

dir war er neu, du beugtest über die neuen

Augen die freundliche Welt und wehrtest der fremden.

Wo, ach, hin sind die Jahre, da du ihm einfach

mit der schlanken Gestalt wallendes Chaos vertratst?

Vieles verbargst du ihm so; das nächtlich-verdächtige Zimmer

machtest du harmlos, aus deinem Herzen voll Zuflucht

mischtest du menschlichern Raum seinem Nacht-Raum hinzu.

Nicht in die Finsternis, nein, in dein näheres Dasein

hast du das Nachtlicht gestellt, und es schien wie aus Freundschaft.

Nirgends ein Knistern, das du nicht lächelnd erklärtest,

so als wüßtest du längst, wann sich die Diele benimmt ...

Und er horchte und linderte sich. So vieles vermochte

zärtlich dein Aufstehn; hinter den Schrank trat

hoch im Mantel sein Schicksal, und in die Falten des Vorhangs

paßte, die leicht sich verschob, seine unruhige Zukunft.

Und er selbst, wie er lag, der Erleichterte, unter

schläfernden Lidern deiner leichten Gestaltung

Süße lösend in den gekosteten Vorschlaf —:

schien ein Gehüteter ... Aber innen: wer wehrte,

hinderte innen in ihm die Fluten der Herkunft?

Ach, da war keine Vorsicht im Schlafenden; schlafend,

aber träumend, aber in Fiebern: wie er sich ein-ließ.

 

Chanter l'Amante est une chose. C'en est une autre, hélas!

de chanter cet occulte coupable Fleuve-Dieu du sang.

De si loin reconnu, son jeune aimé, lui-même que sait-il

du Maître du Désir qui, souvent, au cœur de sa solitude,

avant qu'elle vînt l'apaiser, souvent encore comme si elle

n'existait pas,

-- ah! ruisselant de quel inconnaissable relève sa tête de

dieu en appelant la nuit à une révolte infinie?

Oh! le Neptune du sang! son trident redoutable!

Oh! le vent sombre en sa poitrine, d'une conque profonde!

Entends combien la nuit s'émeut et se fait creuse. Oh! vous, étoiles

ne descend-il de vous, ce passionné désir de la figure de l'aimée

qui jette vers elle son amant? Et la profonde intelligence

qu'il a de ses traits purs, n'est-ce des astres purs qu'il la tient?

Ce n'est pas toi qui l'as bandé, hélas! et ce n'est pas sa mère,

cet arc de ses sourcils ainsi tendu par l'attente. Et ce n'est

pas sur toi, si frémissante à son contact, oh! ce n'est pas pour toi

que sa lèvre se courbe en une expression plus féconde.

Penses-tu que ta seule venue, réellement, et si légère,

l'aurait bouleversé à ce point, toi qui passes ainsi que le vent

du matin?

Dans son cœur, il est vrai, tu as jeté l'effroi; mais des terreurs

bien plus anciennes, au choc de cette émotion, se sont ruées en lui.

Appelle-le! Ce n'est pas tout entier que tu l'appelleras

hors de son monde obscur. Oh! certes, lui le veut :

voici qu'il s'en dégage ; et allégé, il s'habitue un peu

au profond de ton cœur, se saisit là et se commence.

Mais se commença-t-il jamais?

Mère, oh! toi, tu le fis à son enfance, et tu fus toi ce qui le

commença :

à toi, il te fut neuf; sur ses yeux encor vierges

tu faisais se pencher un monde ami, et l'étranger

tu le chassais. Mais où sont-elles, hélas! ces années

où rien qu'interposant ta silhouette menue,

du bouillonnant chaos, toi, tu le préservais?

Que de choses, ainsi, tu lui cachais! Et sa chambre suspecte,

ténébreuse,

tu la lui rendais sans danger; de ton cœur toujours plein de ressource

tu exprimais un monde plus humain pour le mêler au monde de sa nuit.

Et la veilleuse, oui, tu l'avais mise au cœur, non de l'obscurité,

mais bien de ta présence proche; et elle brillait comme par amitié.

Nul craquement soudain que n'ait expliqué ton sourire,

comme si de longtemps tu le savais, quand le parquet se

mettait à jouer...

 


Les Elégíes IV, V et VI, nous proposent deux types d'humanité qui ont quelque chance d'atteindre leur accomplissement, deux tentatives pour échapper au chaos ancestral, deux degrés dans la marche vers l'ange. L'enfance, qui mesure toute chose par le seul fait d'exister (Elégie IV), le vagabond à l'existence incertaine (Elégie V). Quant à la vie du héros (Elégie VI),  pour lequel chaque instant de sa vie se déverse dans le cours de son noble destin, il est "étrangement proche des jeunes morts", "Durer ne le touche pas. Son ascension est existence" et il apparaît déjà dans sa plénitude...

 

Dans les Elégíes VII à IX, abandonnant le doute et l'incertitude, ayant désormais franchi les cercles de l'angoisse, le poète proclame la valeur de l'existence et exalte le rôle de l'être humain sur terre. C'est tout d'abord un envol d'oiseau dans l'azur serein, une allégresse à découvrir les matins d'été, les prairies dans le soir et, dans les hautes nuits, les étoiles de la terre; car maintenant, exister sur terre est divin et il faut consentir à "être", malgré notre détresse et en dépit de notre douleur, nous sommes en capacité de rendre éternelles les choses du monde, en transposant en lui leur essence pour la transmettre aux générations successives et réduire la vie des choses à l'esprit. Notre devoir, ajoutera Rilke, est "d'imprimer cette terre provisoire, caduque, en nous, si profondément, si douloureusement, si passionnément, que son essence ressuscite en nous, invisible. Nous sommes les abeilles de l'Invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'Invisible". 

Ce destin une fois accepté et compris, il faut toutefois se plier à la loi profonde qui le commande (Elégie VIII) pour s'ouvrír à la "vie ouverte" et admettre pleinement que, "quoi que nous fassions, nous avons cette allure de celui qui s'en va". Il y a d'abord la vie, dans le sein de la terre, qui précéda l'existence, et maintenant il y a la mort, cette autre vie, qui doit suivre l'existence. Car, "la mort est le côté de la vie qui n'est pas tourné vers nous, ni éclairé par nous. Notre existence plonge dans les deux royaumes illimités et se nourrit inépμisablement des deux".

 

Mit allen Augen sieht die Kreatur

das Offene. Nur unsre Augen sind

wie umgekehrt und ganz um sie gestellt

als Fallen, rings um ihren freien Ausgang.

Was draußen ist, wir wissens aus des Tiers

Antlitz allein; denn schon das frühe Kind

wenden wir um und zwingens, daß es rückwärts

Gestaltung sehe, nicht das Offne, das

im Tiergesicht so tief ist. Frei von Tod.

Ihn sehen wir allein; das freie Tier

hat seinen Untergang stets hinter sich

und vor sich Gott, und wenn es geht, so gehts

in Ewigkeit, so wie die Brunnen gehen.

Wir haben nie, nicht einen einzigen Tag,

den reinen Raum vor uns, in den die Blumen

unendlich aufgehn. Immer ist es Welt

und niemals Nirgends ohne Nicht: das Reine,

Unüberwachte, das man atmet und

unendlich weiß und nicht begehrt. Als Kind

verliert sich eins im Stilln an dies und wird

gerüttelt. Oder jener stirbt uns ists.

Denn nah am Tod sieht man den Tod nicht mehr

und starrt hinaus, vielleicht mit großem Tierblick.

Liebende, wäre nicht der andre, der

die Sicht verstellt, sind nah daran und staunen ...

Wie aus Versehn ist ihnen aufgetan

hinter dem andern ... Aber über ihn

kommt keiner fort, und wieder wird ihm Welt.

Der Schöpfung immer zugewendet, sehn

wir nur auf ihr die Spiegelung des Frein,

von uns verdunkelt. Oder daß ein Tier,

ein stummes, aufschaut, ruhig durch uns durch.

Dieses heißt Schicksal: gegenüber sein

und nichts als das und immer gegenüber.

 

Wäre Bewußtheit unsrer Art in dem

sicheren Tier, das uns entgegenzieht

in anderer Richtung —, riß es uns herum

mit seinem Wandel. Doch sein Sein ist ihm

unendlich, ungefaßt und ohne Blick

auf seinen Zustand, rein, so wie sein Ausblick.

Und wo wir Zukunft sehn, dort sieht es Alles

und sich in Allem und geheilt für immer.

 

Und doch ist in dem wachsam warmen Tier

Gewicht und Sorge einer großen Schwermut.

Denn ihm auch haftet immer an, was uns

oft überwältigt, — die Erinnerung,

als sei schon einmal das, wonach man drängt,

näher gewesen, treuer und sein Anschluß

unendlich zärtlich. Hier ist alles Abstand,

und dort wars Atem. Nach der ersten Heimat

ist ihm die zweite zwitterig und windig.

O Seligkeit der kleinen Kreatur,

die immer bleibt im Schooße, der sie austrug;

o Glück der Mücke, die noch innen hüpft,

selbst wenn sie Hochzeit hat: denn Schooß ist Alles.

Und sieh die halbe Sicherheit des Vogels,

der beinah beides weiß aus seinem Ursprung,

als wär er eine Seele der Etrusker,

aus einem Toten, den ein Raum empfing,

doch mit der ruhenden Figur als Deckel.

Und wie bestürzt ist eins, das fliegen muß

und stammt aus einem Schooß. Wie vor sich selbst

erschreckt, durchzuckts die Luft, wie wenn ein Sprung

durch eine Tasse geht. So reißt die Spur

der Fledermaus durchs Porzellan des Abends.

 

Und wir: Zuschauer, immer, überall,

dem allen zugewandt und nie hinaus!

Uns überfüllts. Wir ordnens. Es zerfällt.

Wir ordnens wieder und zerfallen selbst.

 

Wer hat uns also umgedreht, daß wir,

was wir auch tun, in jener Haltung sind

von einem, welcher fortgeht? Wie er auf

dem letzten Hügel, der ihm ganz sein Tal

noch einmal zeigt, sich wendet, anhält, weilt —,

so leben wir und nehmen immer Abschied.

 

A pleins regards, la créature

voit dans l'Ouvert. Nos yeux à nous sont seuls

comme inversés, posés ainsi que pièges

autour d'elle, cernant son libre élan.

Ce qui est au-dehors, c'est par le seul aspect

de l'animal, que nous le connaissons; car le tout jeune enfant,

déjà nous le forçons à contresens, nous le ployons à regarder

en arrière, dans l'Apparence, et non pas dans l'Ouvert,

à la vision de l'animal, si profond. Exempt de mort.

Nous, nous ne voyons qu'elle. Mais le libre animal

a son déclin toujours derrière soi, et devant :

Dieu; quand il avance, il s'avance en l'éternité, comme s'avancent les fontaines.

Jamais nous n'avons, nous, pas un seul jour le pur espace devant nous, où vont les fleurs infiniment s'épanouir. Toujours est là le Monde,

jamais ce Rien sans lieu, ce Nulle Part : le Pur, vierge de tout regard, que l'on respire et qu'on connaît infiniment, sans désir de conquête. Quelqu'un, enfant. dans le silence va s'y perdre,

et il en est bouleversé. Un autre meurt, et l'y voilà, il l'est.

Car tout près de la mort, on ne voit plus la mort, mais

au-delà, où l'on regarde fixement, avec le grand regard, peut-être, de l'animal.

Pour les Amants, si ce n'était que l'autre est là,

qui empêche la vue, ils en sont proches et s'étonnent...

C'est comme par inadvertance ouvert

en arrière de l'Autre... Mais lui, on ne le franchit pas,

nul ne passe outre, et voici de nouveau le monde revenu.

Tournés toujours, retournés sur la Création,

nous y voyons le Libre en reflet seulement, offusqué

par nous-mêmes; ou bien c'est lorsque le regard d'un animal,

muettement levé sur nous, nous traverse et passe outre, calmement.

Ce qui s'appelle le destin, c'est cela : être en face,

rien d'autre que cela et toujours être en face.

S'il existait une conscience à notre ressemblance

dans l'animal très assuré qui s'en vient à notre rencontre

de l'autre direction, - alors c'est lui qui nous entraînerait,

nous emportant dans sa démarche. Mais non : son être lui

est infini, retenu par aucun état, aucune circonstance,

pur et semblable à la vision de son regard.

Et là où nous voyons, nous, l'avenir, il voit tout

et dans ce tout, soi-même, et sauvé à jamais.

Et pourtant il y a, dans cette bête chaude et vive,

la pesanteur et le tourment d'une immense mélancolie.

Car l'animal aussi porte avec soi l'indéfectible sentiment,

qui l'emporte souvent en nous : ce souvenir et ce rappel,

comme si tout, déjà, ce vers quoi nous tendons, avait été

plus proche et fidèle jadis, et sa communion

infiniment suave. Tout ici est distance et séparation,

et là-bas tout était souffle, respiration. Après cette patrie première, l'autre est ici douteuse et de plein vent.

Oh! la félicité de la créature menue

qui habite toujours et reste dans le sein qui l'a portée!

oh! le bonheur du moucheron qui sautille au-dedans toujours encore à l'heure même de ses noces : puisque le sein, c'est tout.

Et vois l'oiseau, sa demi-sûreté, lui qui par origine

presque sait l'une et l'autre patries, étant ainsi que l'âme d'un Étrusque issue d'un mort qu'un espace a reçu,

avec pourtant son portrait de gisant comme couvercle.

Et quel n'est pas le choc et l'émoi chez celui qui doit voler

en prenant hors du sein son élan! Devant lui, quel effroi,

comme il sillonne l'air ainsi qu'une fêlure

se fait dans une tasse! Ainsi fendue par le sillage

de la chauve-souris, est la porcelaine du soir.

Et nous : toujours et partout spectateurs,

tournés vers tout, et jamais au-delà!

Submergés nous voici. Nous y remettons ordre. Et tout

tombe et se brise.

Nous y remettons ordre encore, et nous tombons nous-

mêmes et nous brisons.

Qui nous a donc ainsi retournés de la sorte,

que nous ayons l'allure, et quoi que nous fassions,

de qui s'éloigne'! De même que, sur le dernier coteau,

qui sous ses yeux déploie, une dernière fois, sa vallée tout

entière, ...

 


Avec la neuvième Elégíe commence "le temps des choses dicibles". Rilke réaffirme son consentement à la terre, à la douleur, à la souffrance, à "la longue expérience de l'amour", "à tout ce qui pèse", car ce sont là les seules choses que dans l'autre règne l'on emporte. Toutes les choses fuyantes nous tendent une ancre, car la Terre veut renaître en nous, invisible. Son ordre éternel est la métamorphose. "Terre, toi que j'aime, je consens à toi, de loin, je viens à toi". Ainsi, l'être humain, seigneur de ce qui s'incline vers la mort, en acceptant la loi qui le courbe vers la terre, accède enfin au règne de la mort...

Warum, wenn es angeht, also die Frist des Daseins

hinzubringen, als Lorbeer, ein wenig dunkler als alles

andere Grün, mit kleinen Wellen an jedem

Blattrand (wie eines Windes Lächeln) —: warum dann

Menschliches müssen — und, Schicksal vermeidend,

sich sehnen nach Schicksal?...

 

Oh, nicht, weil Glück ist,

dieser voreilige Vorteil eines nahen Verlusts.

Nicht aus Neugier, oder zur Übung des Herzens,

das auch im Lorbeer wäre .....

 

Aber weil Hiersein viel ist, und weil uns scheinbar

alles das Hiesige braucht, dieses Schwindende, das

seltsam uns angeht. Uns, die Schwindendsten. Ein Mal

jedes, nur ein Mal. Ein Mal und nichtmehr. Und wir auch

ein Mal. Nie wieder. Aber dieses

ein Mal gewesen zu sein, wenn auch nur ein Mal:

irdisch gewesen zu sein, scheint nicht widerrufbar.

 

Und so drängen wir uns und wollen es leisten,

wollens enthalten in unsern einfachen Händen,

im überfüllteren Blick und im sprachlosen Herzen.

Wollen es werden. — Wem es geben? Am liebsten

alles behalten für immer ... Ach, in den andern Bezug,

wehe, was nimmt man hinüber? Nicht das Anschaun, das hier

langsam erlernte, und kein hier Ereignetes. Keins.

Also die Schmerzen. Also vor allem das Schwersein,

also der Liebe lange Erfahrung, — also

lauter Unsägliches. Aber später,

unter den Sternen, was solls: die sind besser unsäglich.

Bringt doch der Wanderer auch vom Hange des Bergrands

nicht eine Hand voll Erde ins Tal, die Allen unsägliche, sondern

ein erworbenes Wort, reines, den gelben und blaun

Enzian. Sind wir vielleicht hier, um zu sagen: Haus,

Brücke, Brunnen, Tor, Krug, Obstbaum, Fenster, —

höchstens: Säule, Turm ... aber zu sagen, verstehs,

oh zu sagen so, wie selber die Dinge niemals

innig meinten zu sein. Ist nicht die heimliche List

dieser verschwiegenen Erde, wenn sie die Liebenden drängt,

daß sich in ihrem Gefühl jedes und jedes entzückt?

Schwelle: was ists für zwei

Liebende, daß sie die eigne ältere Schwelle der Tür

ein wenig verbrauchen, auch sie, nach den vielen vorher

und vor den Künftigen ...., leicht.

 

Hier ist des Säglichen Zeit, hier seine Heimat.

Sprich und bekenn. Mehr als je

fallen die Dinge dahin, die erlebbaren, denn,

was sie verdrängend ersetzt, ist ein Tun ohne Bild.

Tun unter Krusten, die willig zerspringen, sobald

innen das Handeln entwächst und sich anders begrenzt.

Zwischen den Hämmern besteht

unser Herz, wie die Zunge

zwischen den Zähnen, die doch,

dennoch, die preisende bleibt.

 

Preise dem Engel die Welt, nicht die unsägliche, ihm

kannst du nicht großtun mit herrlich Erfühltem; im Weltall,

wo er fühlender fühlt, bist du ein Neuling. Drum zeig

ihm das Einfache, das von Geschlecht zu Geschlechtern gestaltet,

als ein Unsriges lebt, neben der Hand und im Blick.

 

Pourquoi, s'il est loisible aussi bien de remplir son délai d'existence en laurier, sombre un peu plus que tous les autres verts, avec ces vaguelettes (tel un sourire de la brise) au bord de chaque feuille : - alors pourquoi est-on contraint d'être homme et, fuyant sous le Destin, de désirer tant le destin?...

Oh! non parce qu'existe le bonheur, si précipitamment gagné sur une perte très prochaine; ni par curiosité, ou seulement pour exercer notre cœur, qui lui aussi serait dans le laurier...

Mais parce qu'être ici, c'est beaucoup; et que tout, semble-t-il,

tout ce qui est d'ici, le périssable, nous réclame et a besoin de nous; étrangement il nous concerne: nous, périssables plus que tout. 

Une fois chaque chose; une fois seulement. Une fois et pas plus.

Et nous aussi, une seule, une unique fois; jamais plus.

Mais cela : cette seule une fois, l'avoir été, - si ce n'est même qu'une fois, avoir été au monde de la terre, cela paraît n'être pas révocable. 

Ainsi nous nous précipitons, voulant cet accomplissement,

voulant le contenir entre nos simples mains, d'un regard surcomblé et d'un cœur sans parole, voulant le devenir. A qui pourrait-on s'en remettre? Notre prédilection

serait de tout tenir, pour toujours... Mais ah! dans l'autre règne

hélas! qu'emporte-t-on? Non, certes, le regard, appris ici

si lentement, ni rien de tout ce qui advient ici. Aucune chose.

Ce sont donc les douleurs. Par-dessus tout, l'angoissant et le grave; donc, de l'amour, la longue expérience : rien donc que ce qui est proprement ineffable. Mais ensuite, quelle importance?

plus tard, au milieu des étoiles, encore et tellement mieux ineffables!

Du bord des précipices, lui non plus, le voyageur ne redescend à la vallée une main pleine de la terre ineffable à eux tous, mais au contraire avec un mot formé qu'il y cueillit, un mot pur : une gentiane jaune et bleue. Ici, peut-être y sommes-nous pour dire:

Maison, Pont, ou Fontaine, Porte, Verger, Jarre, Fenêtre...

peut-être encore,

au plus, Colonne, Tour?... mais dire, comprends-le, oh! le dire tellement, que les choses jamais, au plus intime

d'elles-mêmes, n'eussent imaginé l'être! Et n'est-ce pas la très secrète ruse de cette terre en silence toujours, quand elle presse les Amants,  afin que toute chose avec leur sentiment, oui toute chose entre en extase?

Le Seuil, qu'est-ce pour deux amants?

si ce même ancien seuil de la porte, ils l'usent, eux aussi un peu, après tant d'autres qui passèrent, et avant ceux qui viendront... - presque sans poids.

Le temps de l'ExprimabIe, c'est ici. Ici est sa patrie.

Parle et avoue. Fidèlement. Plus que jamais les choses

tombent d*ici, que l'on peut vivre; et elles sont perdues

car ce qui les déloge est sans image, un mode fruste.

Un mode enveloppé de croûtes, qui ne demandent qu'à céder

aussitôt que l'action, du dedans, se déploie et va chercher d'autres limites. C'est entre des marteaux que notre cœur subsiste, comme est la langue entre les dents, qui malgré tout demeure

et reste néanmoins glorifiante.

Chante le monde à l''Ange, et non pas l'ineffable;

tu ne peux devant lui te vanter des splendeurs de ton seul

sentiment; dans l'univers

où il éprouve un plus sensible sentiment, toi, tu es un novice;

montre-lui donc, simple, la chose, génération après génération

lentement façonnée, et qui vit comme nôtre,

près de la main et dans notre regard....

 


"Vienne le jour enfin, sortant de la voyance encolérée, où je chante la gloire et la jubilation aux Anges qui l'agréent" - La dixième et dernière Elégie, transfiguration des neuf autres, célèbre la mort comme la seule façon d'ajouter au fini tout l'infini. Par-delà les villes, foires aux vanités qui empêchent de mille façons la connaissance de la douleur, s'ouvre la réalité : faubourgs où sont les êtres les plus proches de la nature, les enfants et les amants. Encore plus loin s'étend le pays des lamentations : une lamentation, tout en guidant le mort à travers cette région mystérieuse, l'initie graduellement à son nouvel état; elle lui fait accomplir un "retour" aux origines de l'humanité, grâce à la révélation d'une foule de symboles, et le conduit enfin au pied de la montagne de la Douleur originelle, où elle l'abandonne à lui-même, car l'être humain ne peut s'acheminer que seul vers sa demeure éternelle, ultime et décisive transformation qui lui permettra de rentrer dans le cercle de la vie universelle...

Naht aber Nacht, so wandeln sie leiser, und bald

mondets empor, das über Alles

wachende Grab-Mal. Brüderlich jenem am Nil,

der erhabene Sphinx —: der verschwiegenen Kammer

Antlitz.

Und sie staunen dem krönlichen Haupt, das für immer,

schweigend, der Menschen Gesicht

auf die Waage der Sterne gelegt.

 

Nicht erfaßt es sein Blick, im Frühtod

schwindelnd. Aber ihr Schaun,

hinter dem Pschent-Rand hervor, scheucht es die Eule. Und sie,

streifend im langsamen Abstrich die Wange entlang,

jene der reifesten Rundung,

zeichnet weich in das neue

Totengehör, über ein doppelt

aufgeschlagenes Blatt, den unbeschreiblichen Umriß.

 

Und höher, die Sterne. Neue. Die Sterne des Leidlands.

Langsam nennt sie die Klage: — Hier,

siehe: den Reiter, den Stab, und das vollere Sternbild

nennen sie: Fruchtkranz. Dann, weiter, dem Pol zu:

Wiege; Weg; Das Brennende Buch; Puppe; Fenster.

Aber im südlichen Himmel, rein wie im Innern

einer gesegneten Hand, das klar erglänzende »M«,

das die Mütter bedeutet ... ... —

 

Doch der Tote muß fort, und schweigend bringt ihn die ältere

Klage bis an die Talschlucht,

wo es schimmert im Mondschein:

die Quelle der Freude. In Ehrfurcht

nennt sie sie, sagt: — Bei den Menschen

ist sie ein tragender Strom. —

 

Stehn am Fuß des Gebirgs.

Und da umarmt sie ihn, weinend.

 

Einsam steigt er dahin, in die Berge des Ur-Leids.

Und nicht einmal sein Schritt klingt aus dem tonlosen Los.

 

Aber erweckten sie uns, die unendlich Toten, ein Gleichnis,

siehe, sie zeigten vielleicht auf die Kätzchen der leeren

Hasel, die hängenden, oder

meinten den Regen, der fällt auf dunkles Erdreich im Frühjahr. —

 

Und wir, die an steigendes Glück

denken, empfänden die Rührung,

die uns beinah bestürzt,

wenn ein Glückliches fällt.

 

 ... Mais voici la nuit proche, et c'est d'un pas plus doux qu'ils vont;

bientôt, lunairement se dresse, veillant sur toutes choses,

le monument funèbre. Et de celui du Nil,

du sphinx auguste, il est le frère,

le visage de la chambre secrète.

Et cette tête couronnée les étonne, qui pour toujours,

silencieuse, a posé le visage humain

sur la balance des étoiles.

 Mais son regard ne saisit point cela, tout au vertige encore

des primeurs de la Mort. Elle, au contraire, sa contemplation,

jusque dessous le bord du pschent, effarouche la chouette.

Et la voici, d'un vol frôleur tout au long de la joue

à la courbe plus mûre, qui délicatement

dessine en cette neuve ouïe de mort,

sur une double feuille ouverte, l'ineffable contour.

Et plus haut, les étoiles. Nouvelles. Les étoiles

de ce pays de la Douleur. Que lentement,

nomme la Doléance : « Ici, tu vois,

le Cavalier, le Bâton, et cette constellation plus accomplie

qui a nom : la Couronne de Fruits. Et plus loin, vers le Pôle :

le Berceau, le Chemin, le Livre Flamboyant, la Poupée, la Fenêtre.

Mais dans le ciel austral, pur ainsi qu'en la paume

d'une main bénie, brille clair le grand M

qui signifie les Mères... ››

Mais le mort doit aller, pourtant; et se taisant, la Doléance

plus vieille l'amène jusqu'au plus haut du val

où resplendit, au clair de lune,

la Source de la Joie. Avec vénération, la nommant

elle dit : « Chez les humains

c'est un fleuve puissant. ››

Ils sont debout au pied de la montagne.

Et là, l'embrassant, elle pleure.

Lui, solitairement, s'enfonce dans les monts de la Douleur

originelle, et son pas, dans le mutisme du destin, pas une

fois ne retentit.

Mais s°ils devaient en nous, les morts infiniment, susciter un

symbole,

regarde : ils nous désigneraient peut-être les chatons

suspendus au noisetier vide, ou ils évoqueraient

la pluie qui vient tomber sur le royaume sombre de la terre,

au printemps.

Et nous, avec le bonheur

qui dans notre pensée est une ascension,

nous aurions l'émotion, voisine de l'effroi, qui nous saisit

lorsque tombe une chose heureuse.

 

(traduction A.Guerne, Seuil)



Rainer Maria Rilke, Les Sonnets à Orphée (Die Sonette an Orpheus, 1922-1923) 

Recueil de cinquante-cinq sonnets paru en 1923, et qui forme, avec les Elégies de Duino, le sommet de la poésie rilkéenne. Composés en février 1922, au château de Muzot, en Suisse, dans le temps même où Rilke écrivait ses cinq dernières Elégies, les Sonnets sont, nous dit le poète, un "monument tumulaire pour Véra Ouckama-Knoop", jeune Hollandaise, fille unique d'un ménage de ses amis, danseuse de grand talent, qui venait de mourir à 18 ans. «Elégíes et Sonnets, ajoute Rilke, se soutiennent mutuellement et constamment, et je vois une grâce infinie dans le fait d'avoir pu, du même souffle, gonfler ces deux voiles : la petite voile, couleur de rouille, des Sonnets et la gigantesque voilure blanche des Elégies".

Les Sonnets, qui s'étaient imposés à Rilke "comme une tempête", ont pour première originalité d'enclore dans la forme la plus concise, une sève poétique mystérieusement jaillie du plus lointain de son expérience. En ce qui concerne l'inspiration, alors que, justifiant leur titre, les Elégies débouchent dans l'au-delà de la mort omniprésente, les Sonnets bourdonnent de vie et de métamorphose (F. Angelloz), sous un dieu doublement révélateur de l`en-deçà et de l`au-delà,  du visible et de l`invisíble, Orphée. 

 

Les Sonnets s'échelonnent comme suit :

 

"Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!"

Première partie. - Sonnet I. L`Arbre, symbole rilkéen par excellence. exprime par son élévation au-delà du réel. le rôle même de la poésie, l'existence à l`état pur et qui toujours se surpasse, "Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung! O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr! Und alles schweig. Doch selbst in der Verschweigung gin neuer Anfang, Wink und Wandlung vor", naît un nouveau commencement, signe et métamorphose...

 

"Und fast ein Mädchen wars und ging hervor

aus diesem einigen Glück von Sang und Leier

und glänzte klar durch ihre Frühlingsschleier

und machte sich ein Bett in meinem Ohr."

- II. Rilke célèbre en Véra Ouckama-Knoop la jeune fille (presque une enfant) sitôt apparue, sitôt endormie. qui fut son ange musicien. On retrouve ici l`idée poétique selon laquelle ses chants, fruits d`une lente maturation, ont pour origine des souvenirs vécus.."Sie schlief die Welt", elle dormait le monde.  III - Rilke reste hanté par le drame de la création poétique, et toujours en quête du divin, met en garde contre un fallacieux éclat obtenu à trop bon compte et que l'on ne saurait prendre pour la véritable inspiration sacrée. "Gesang ist Dasein", le chant est existence, mais quand "sommes-nous", "Wann aber sind wir?", à quel moment ce chant fait-il "servir" la terre et les étoiles à notre être? - IV. Il faut vaincre l`hostilité du monde qui nous entoure. - V. L'être humain désespère de suivre Orphée en ses métamorphoses, il n`est pas de chant que le Dieu n`inspire. - VI. Vie et Mort sont l'une et l`autre le domaine d`Orphée, il n'est pas de rigides frontières entre le réel et l'irréel, entre l'ici-bas et l'au-delà. La beauté est partout. Alors que - X, la deuxième strophe de ce sonnet, dédié aux morts de l'Antiquité, évoque le cimetière des Alyscamps à Arles, - XI. Corps et esprit, réel et irréel aspirent en nous à s'harmoniser comme le cavalier avec sa monture. Mais y parviendront-ils jamais? - XII. La vie des sens souhaite se fondre avec la vie de l'esprit ..

 

XII - Heil dem Geist, der uns verbinden mag

Heil dem Geist, der uns verbinden mag;

denn wir leben wahrhaft in Figuren.

Und mit kleinen Schritten gehn die Uhren

neben unserm eigentlichen Tag.

Ohne unsern wahren Platz zu kennen,

handeln wir aus wirklichem Bezug.

Die Antennen fühlen die Antennen,

und die leere Ferne trug ...

Reine Spannung. O Musik der Kräfte!

Ist nicht durch die läßlichen Geschäfte

jede Störung von dir abgelenkt?

Selbst wenn sich der Bauer sorgt und handelt,

wo die Saat in Sommer sich verwandelt,

reicht er niemals hin. Die Erde schenkt.

 

XII

Salut l'esprit, qu'il nous remette en liaison!

Parce que nous vivons, au vrai, dans les figures

et les horloges, de leur pas menu, cheminent

à côté, tout au long, de notre propre jour.

Nous qui ne savons rien de notre place vraie,

nous fondons notre action sur un rapport réel.

Les antennes avec les antennes se touchent,

et rien n'était porté que parle vide au loin...

Pure tension. O musique des forces!

n'est-ce pas grâce au courant des occupations

que tout dérangement s'est détourné de toi?

Le paysan soi-même, en souci et en peine

sur le champ où, l'été, se transforme le grain,

au grand jamais n'y suffira. La terre est don.

 


XIII - Voller Apfel, Birne und Banane

Voller Apfel, Birne und Banane,

Stachelbeere ... Alles dieses spricht

Tod und Leben in den Mund ... Ich ahne ...

Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.

Wird euch langsam namenlos im Munde?

Wo sonst Worte waren fließen Funde,

aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.

Diese Süße, die sich erst verdichtet,

um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,

doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig —:

O Erfahrung, Fühlung, Freude — riesig!

 

Pomme replète, poire et banane,

groseille verte... Voilà qui tout exprime

vie et mort dans la bouche... Je me doute...

Mais lisez-le sur le visage d'un enfant,

quand il y goûte. Oh! c'est de loin que cela monte.

Lentement vous vient-il en bouche, l'ineffable?

Où n'étaient que des mots, ruissellent des richesses

hors de la chair du fruit, surprises, délivrées.

Ce que vous nommez pomme, allez jusqu'à le dire

cette douceur, qui d'abord se condense

et finement se pose en vous, sur vos papilles,

pour y devenir claire, en éveil, transparente,

nous parlant du soleil, de la terre, d'ici.

L'éprouver, le toucher, en jouir, - ô prodige!

 


XIV - Wir gehen um mit Blume, Weinblatt, Frucht

Wir gehen um mit Blume, Weinblatt, Frucht.

Sie sprechen nicht die Sprache nur des Jahres.

Aus Dunkel steigt ein buntes Offenbares

und hat vielleicht den Glanz der Eifersucht

der Toten an sich, die die Erde stärken.

Was wissen wir von ihrem Teil an dem?

Es ist seit langem ihre Art, den Lehm

mit ihrem freien Marke zu durchmärken.

Nun fragt sich nur: tun sie es gern? ...

Drängt diese Frucht, ein Werk von schweren Sklaven,

geballt zu uns empor, zu ihren Herrn?

Sind sie die Herrn, die bei den Wurzeln schlafen,

und gönnen uns aus ihren Überflüssen

dies Zwischending aus stummer Kraft und Küssen?

 

Nous sommes en rapport avec fleur, pampre et fruit.

Ils ne parlent pas que la langue des saisons.

Du sombre se révèle un monde chatoyant

qui a l'éclat, peut-être, de la jalousie

des morts qui refont, eux, la force de la terre.

Que savons-nous de la part qu'ils y prennent?

Ils ont depuis longtemps leur façon d'imbiber

la glèbe, où de leur moelle ils se libèrent.

Mais il reste à savoir s'ils le font de bon gré...

Et si les fruits, ouvrage de pesants esclaves,

une fois pleins, sont élevés vers nous, leurs maîtres?

Ou s'ils sont maîtres, eux, dormant près des racines,

et qui nous font, pris dans leur superflu, ce don

comme entre la force muette et le baiser?

 


XV - Wartet ..., das schmeckt ... Schon ists auf der Flucht

Wartet ..., das schmeckt ... Schon ists auf der Flucht

.... Wenig Musik nur, ein Stampfen, ein Summen —:

Mädchen, ihr warmen, Mädchen, ihr stummen,

tanzt den Geschmack der erfahrenen Frucht!

Tanzt die Orange. Wer kann sie vergessen,

wie sie, ertrinkend in sich, sich wehrt

wider ihr Süßsein. Ihr habt sie besessen.

Sie hat sich köstlich zu euch bekehrt.

Tanzt die Orange. Die wärmere Landschaft,

werft sie aus euch, daß die reife erstrahle

in Lüften der Heimat! Erglühte, enthüllt

Düfte um Düfte. Schafft die Verwandtschaft

mit der reinen, sich weigernden Schale,

mit dem Saft, der die Glückliche füllt!

 

Attendez..., cet arôme... oh! c'est déjà parti.

 Rien qu'un peu de musique étouffée en murmure

vous, chaleureuses, vous, silencieuses filles

dansez le goût du fruit tel que vous le savez!

Dansez l'orange. Oh! qui pourrait l'oublier, elle :

comme elle résistait, en se fondant en soi,

à sa propre douceur. Vous l'avez possédée.

Précieusement en vous elle s'est convertie.

Dansez l'orange. Et son paysage plus chaud,

rejetez-le de vous, qu'à l'air de sa patrie,

mûre, elle resplendisse. Ouvrez-la, la brûlante

arôme sur arôme! Entrez en parenté

avec l'écorce qui se refuse, la pure,

avec le suc qui la remplit, la bienheureuse!

 


XVI - Du, mein Freund, bist einsam, weil

Du, mein Freund, bist einsam, weil ....

Wir machen mit Worten und Fingerzeigen

uns allmählich die Welt zu eigen,

vielleicht ihren schwächsten, gefährlichsten Teil.

Wer zeigt mit Fingern auf einen Geruch?-

Doch von den Kräften, die uns bedrohten,

fühlst du viele ... Du kennst die Toten,

und du erschrickst vor dem Zauberspruch.

Sieh, nun heißt es zusammen ertragen

Stückwerk und Teile, als sei es das Ganze.

Dir helfen, wird schwer sein. Vor allem: pflanze

mich nicht in dein Herz. Ich wüchse zu schnell.

Doch meines Herrn Hand will ich führen und sagen:

Hier. Das ist Esau in seinem Fell.

 

Solitaire tu l'es, mon ami, parce que...

avec les doigts tendus et avec les paroles

nous prenons peu à peu le monde en possession;

ce qu'il a de plus faible et de moins sûr, peut-être.

Qui désigne une odeur en la montrant du doigt?

mais des forces, pour nous, qui furent menaçantes,

beaucoup te sont sensibles... Tu connais les morts

et tu as peur devant la formule magique.

Or, voici qu'il nous faut, vois-tu, porter ensemble

bribes et morceaux, comme s'ils étaient le Tout.

T'aider, ce sera dur. Mais surtout ne me plante

pas dans ton cœur. Je grandirais trop vite.

Mais la main de mon maître, je veux la guider

et dire : Ici. Revêtu de sa peau, c'est Ésaü.

 


- XIV, XV, le poète part des saveurs, de Ia nature et des saisons pour remonter aux âges antérieurs. - XVI. Dans la nuit. un chien hurle à la mort. Rilke, s'adressant à lui, médite sur les mystères de l'instinct, les limites de notre expression possible, - XVII. Méditation sur nos origines très lointaines, - XVIII. A l`écoute de la civilisation moderne et procès du machinisme, - XIX. Le poète se place est au-dessus des mutations terrestres, Dans une prairie de la Volga. un coursier blanc, une entrave lui battant les jarrets. tente d'échapper aux servitudes quotidiennes, 

19 - Wandelt sich rasch auch die Welt

Wandelt sich rasch auch die Welt

wie Wolkengestalten,

alles Vollendete fällt

heim zum Uralten.

Über dem Wandel und Gang,

weiter und freier,

währt noch dein Vor-Gesang,

Gott mit der Leier.

Nicht sind die Leiden erkannt,

nicht ist die Liebe gelernt,

und was im Tod uns entfernt,

ist nicht entschleiert.

Einzig das Lied überm Land

heiligt und feiert.

 

20 - Dir aber, Herr, o was weih ich dir, sag

Dir aber, Herr, o was weih ich dir, sag,

der das Ohr den Geschöpfen gelehrt? —

Mein Erinnern an einen Frühlingstag,

seinen Abend, in Rußland —, ein Pferd ...

Herüber vom Dorf kam der Schimmel allein,

an der vorderen Fessel den Pflock,

um die Nacht auf den Wiesen allein zu sein;

wie schlug seiner Mähne Gelock

an den Hals im Takte des Übermuts,

bei dem grob gehemmten Galopp.

Wie sprangen die Quellen des Rossebluts!

Der fühlte die Weiten, und ob!

Der sang und der hörte —, dein Sagenkreis

war in ihm geschlossen. Sein Bild: ich weih’s.

 

19

Quand changerait le monde aussi rapidement

que les formations nuageuses,

tout ce qui s'y achève et s'y parfait, revient

échoir à la somme des âges.

Sur ce qui passe et qui s'en va,

avec plus de largesse et plus de liberté

ton chant inaugural reste et persiste,

ô le dieu de la lyre!

Point ne sont les douleurs connues,

point n'est l'amour appris;

et ce qui, dans la mort, nous tient au loin

n'est pas dévoilé. Seul

sur la terre, le chant

célèbre et sanctifie.

 

20

Mais à toi, ô Seigneur, que te vouer, dis-moi,

toi qui as enseigné l'écoute aux créatures?

- Le souvenir que j'ai de ce jour de printemps,

sa soirée, en Russie... - Un cheval...

Tout blanc il s'en venait, seul, là-bas, du village,

un billot entravant ses jambes de devant

afin de rester seul, la nuit, dans les prairies.

Sa crinière onduleuse, oh! comme elle battait

son encolure au rythme de sa pétulance,

dans son galop empêché par la rude entrave!

Oh! le sang du coursier, ses courses jaillissantes!

L'espace, il le sentait, celui-là, et comment!

Tout chant et toute écoute; - ton cycle légendaire

était en lui fermé.

Je te consacre son image.

 


- XXI. Hymne au printemps, - XXII. Le poète; apaisé, a réconcilié en lui le visible et l'invisible, - XXIV. Le progrès a pourtant marché trop vite : quel bonheur en avons-nous tiré ?  - XXV. Sonnet à la mémoire de Véra, la jeune fille qui passa de la vie à la mort après avoir rempli son rôle orphique, - XXVI. La mort d'Orphée, récit inspiré des Métamorphoses d'Ovide...

 

"Atmen, du unsichtbares Gedicht!

Immerfort um das eigne

Sein rein eingetauschter Weltraum. Gegengewicht,

in dem ich mich rhythmisch ereigne..."

Deuxième partie. - I et II. Le poète va créer le monde en le décrivant , mais surtout Rilke apparaît comme le poète de la métamorphose, il faut mourir pour renaître (XII), la transformation étant notre loi, il faut nous séparer de notre être présent pour tendre vers l'être futur (XIII), les fleurs, plus que l'être humain, sont restées fidèles à la terre, comme nous sommes lourds et heureux de notre poids ! (XIX), misères et solitudes humaines, distances entre les êtres (XIX, XX), le sens de notre destin nous échappe tandis que le poète chante des jardins qu'il ne connaît pas (XXI-XXIV), sonnet à la mémoire de Véra, prêtresse d'Orphée (XXIX), et prend fin (XXIX), 

"Dans cette nuit hors de toute mesure, sois / la force magique au carrefour de tes sens, / le sens de leur singulière rencontre. / Et si tu as été oublié du terrestre, / à la terre en repos, dis : Je coule. / A l'eau rapide, dis : Je suis"

"Sei in dieser Nacht aus Übermaß / Zauberkraft am Kreuzweg Deiner Sinne, / ihrer seltsamen Begegnung Sinn. / Und wenn dich das Irdische vergaß, / zu der stillen Erde sag: Ich rinne. / Zu dem raschen Wasser sprich: Ich bin."