Joseph Conrad (1857–1924), "Au coeur des ténèbres" (Heart of darkness, 1902), "An Outcast of the Islands" (1896), "Lord Jim" (1900), "Falk" (1901), "Typhoon" (1903), "Nostromo, a Tale of the Seabord", "The Secret Agent" (1907), "The Shadow Line" (1917) ...

Last update : 18/12/2016


Au XIXème siècle, l'impérialisme britannique est à son apogée. Les écrivains occidentaux sont d'emblée colonialistes et endossent implicitement un complexe de supériorité qui pénètre toute la littérature. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la brutalité et l'arrogance de la "civilisation" à l'encontre de ses immenses territoires asiatiques ou africains puissent commencer à poser question. Mais tout n'est pas aussi tranché. Bien que Kipling ait été considéré comme un défenseur des valeurs impérialistes, il n'en mit pas moins en exergue les problèmes sociaux et éthiques d'une nation régnant sur des gens d'une culture très différente. D'autres écrivains allèrent plus loin sur le sujet. D'autres écrivains allèrent plus loin sur le sujet. Joseph Conrad (1857-1924) vécut physiquement cette entreprise coloniale. Ses romans, comme "Lord Jim" (Lord Jim, 1900) explore les limites des codes de bonne conduite anglais au-delà des frontières du pays natal. Nostromo (Nostromo, 1904) développe les thèmes de la loyauté, de l'innocence, de la connaissance de soi, de la corruptibilité et de l'élévation morale dans les conditions extrêmes de stress et de danger de l'Amérique du Sud. 

«... No, it is impossible; it is impossible to convey the lifesensation of any given epoch of one’s existence, — that which makes its truth, its meaning — its subtle and penetrating essence. It is impossible. We live, as we dream — alone ...» (Non, c’est impossible. Il est impossible de rendre la sensation de vie d’une époque donnée de l’existence, ce qui en fait la réalité, la signification, l’essence subtile et pénétrante. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons, seuls…) - L'œuvre la plus connue de Conrad est toutefois son roman "Heart of Darkness" (Au cœur des ténèbres, 1899). Il y pose explicitement le problème de l'exploitation coloniale, mais à sa façon ... "sentir que la sauvagerie, l’absolue sauvagerie s’est refermée autour de vous, toute cette vie mystérieuse de la sauvagerie, qui remue dans le fourré, dans la jungle, dans le cœur même des hommes sauvages. Et il n’y a pas d’initiation possible à ces mystères-là !… Il lui faut vivre au sein de l’incompréhensible, ce qui en soi déjà est détestable… Et il y a là-dedans une sorte de fascination pourtant qui se met à le travailler. La fascination de l’abominable", des conquérants, ces colonisateurs?  "Ils mettaient la main sur tout ce qu’ils pouvaient attraper, pour le seul plaisir de tenir ce qu’il y avait à posséder. C’était là proprement pillage avec violence, meurtre prémédité sur une grande échelle, et les hommes y allant à l’aveugle, comme font tous ceux qui ont à se mesurer aux ténèbres. "The conquest of the earth", la conquête de la terre, qui consiste principalement à l’arracher à ceux dont le teint est différent du  nôtre ou le nez légèrement plus aplati, n’est pas une fort jolie chose, lorsqu’on y regarde de trop près. "The conquest of the earth, which mostly means the taking it away from those who have a different complexion or slightly flatter noses than ourselves, is not a pretty thing when you look into it too much.."

 

L'exploitation de l'Afrique, du continent noir, par les puissances impérialistes conduit au bout du compte à s'interroger sur soi-même, à remonter en soi, comme le personnage de Marlow remonte le Congo, et se confronter à ces ténèbres qui ont envahi notre esprit humain et nous conduisent à déposséder de leur territoire et de leur humanité des "hommes d'une autre couleur que nous ou dont le nez est un peu plus plat". Son personnage central, Kurtz, est le symbole du mal que la civilisation européenne a assouvi dans ses territoires coloniaux. En 1924, dans "Route des Indes", Edward Morgan Forster s'interrogera avec subtilité sur les liens colon et colonisé...

 

Enfin l'une des nombreuses innovations de Conrad en matière de roman fut de montrer personnages et événements sous différents points de vue - celui du narrateur, du protagoniste et d'autres personnages. ll employa également des sauts dans le temps pour montrer les événements sous d'autres perspectives. Pour Conrad, il n'y a pas un ensemble de règles objectif à partir duquel on pourrait se faire un jugement, pas de système de valeur hégémonique, pas de code éthique partagé. À la place, on y  trouve une certaine complexité morale, le conflit, le malentendu, un sens d'anarchie imminente, la solitude et le pessimisme....

 


Joseph Conrad (1857–1924)

De son vrai nom Teodor Jozef Konrad Nalecz Korzeniowski, Joseph Conrad naît dans la partie de la Pologne occupée par la Russie et perd très jeune ses parents. A 17 ans, il rejoint Marseille et s'engage dans la marine marchande, quitte la France pour l'Angleterre où il apprend l'anglais, grâce aux vers de Shakespeare. Il va alors parcourir les mers du monde jusqu'en 1856, date à laquelle il se marie et se consacre à l'écriture. Naturalisé britannique en 1886, il écrit son premier roman en 1889, "La Folie Almayer". On le compare bientôt à Kipling, exotisme et aventure au service de la Couronne  ("The Nigger of the Narcissus", 1897), mais romantique invétéré, il met à jour la soif du pouvoir, la peur de mourir, la fascination de l'épreuve ("Au Cœur des ténèbres", 1902), construisant une oeuvre anti-impérialiste à l'encontre des idées dominantes du temps. Tant au niveau du contenu que de la forme, Conrad reste partagé entre son idéalisme foncier qui le pousse à défendre les opprimés, et un conservatisme politique qui reste sans illusion; son écriture porte cette même ambivalence, une technique narrative qui porte un récit romanesque, et des expérimentations de style comportant des dislocations chronologiques et des montages de point de vue. "Nostromo" (1904) prédit l'accès à la brutalité capitaliste du continent sud-américain. "L'Agent secret" (1907) analyse le désir de trahison caché dans le ressentiment anarchiste. "Sous les yeux d'Occident" (1911) dit le drame du délateur et la perversité commune de la police tsariste et des révolutionnaires. "Lord Jim" (1900), son roman le plus connu, raconte l'histoire de Jim, un jeune officier britannique marqué d'infamie après avoir abandonné en mer Rouge sans en prévenir ses passagers un navire qu'il croyait sur le point de sombrer, et qui cherche par suite à expier son acte, monologues et dialogues continuellement imbriqués emprisonne cette personnalité déchirée comme dans une toile : il finira par racheter sa faute en se sacrifiant.

 


"Almayer’s Folly", Joseph Conrad, 1892

Almayer’s Folly, le premier roman de Joseph Conrad, est un récit de tragédie personnelle ainsi qu’une méditation plus large sur les maux du colonialisme. Situé dans la jungle luxuriante de Bornéo à la fin des années 1800, il raconte le marchand néerlandais Kaspar Almayer, dont les rêves de richesses pour sa fille bien-aimée, Nina, s’effondrent sous le poids de sa propre cupidité et de ses préjugés...

 

CHAPTER I. - " “Kaspar! Makan!” - The well-known shrill voice startled Almayer from his dream of splendid future into the unpleasant realities of the present hour. An unpleasant voice too. He had heard it for many years, and with every year he liked it less. No matter; there would be an end to all this soon.

He shuffled uneasily, but took no further notice of the call. Leaning with both his elbows on the balustrade of the verandah, he went on looking fixedly at the great river that flowed — indifferent and hurried — before his eyes. He liked to look at it about the time of sunset; perhaps because at that time the sinking sun would spread a glowing gold tinge on the waters of the Pantai, and Almayer’s thoughts were often busy with gold; gold he had failed to secure; gold the others had secured — dishonestly, of course — or gold he meant to secure yet, through his own honest exertions, for himself and Nina. He absorbed himself in his dream of wealth and power away from this coast where he had dweltfor so many years, forgetting the bitterness of toil and strife in the vision of a great and splendid reward. They would live in Europe, he and his daughter. They would be rich and respected. Nobody would think of her mixed blood in the presence of her great beauty and of his immense wealth.

Witnessing her triumphs he would grow young again, he would forget the twenty-five years of heart-breaking struggle on this coast where he felt like a prisoner. All this was nearly within his reach. Let only Dain return! And return soon he must — in his own interest, for his own share. He was now more than a week late! Perhaps he would return to-night. Such were Almayer’s thoughts as, standing on the verandah of his new but already decaying house — that last failure of his life — he looked on the broad river...."

 

 Le fond du tableau est un quartier désolé de Bornéo, capitale de l`ile du même nom. Là, au milieu d`une population de Malais et d`Arabes vit un seul Blanc, le Hollandais Almayer. Le sort l`a jeté sur ce rivage, où il s`abandonne à des rêves de prospérité future. Croyant assurer sa propre fortune, il a épousé une Malaise, fille adoptive d`un vieux et riche pirate, mais à présent, cette femme le hait, et les biens du pirate s`en sont allés en fumée, lentement, dans des entreprises des plus douteuses. Almayer a une unique affection à laquelle il se raccroche, sa fille Nina. ll rêve de refaire sa vie avec elle en Europe, dans un avenir que ses illusions lui font espérer proche. Mais Nina ne désire pas s`éloigner de ce pays, qu`elle est portée à aimer, car l`instinct malais prédomine en elle; elle le désire d`autant moins qu`elle a rencontré un bel indigène, le fils d'un rajah Daïn Maroulla. dont elle s`est éprise. Almayer, qui ne soupçonne pas ce grand amour, voit un précieux ami en Daïn Maroulla : toujours absorbé par ses projets chimériques, il considère que cet homme est apte à commander une expédition dont il a trouvé les plans dans le carnet du vieux pirate, et qui promet une ample moisson de trésors. Daïn se lance dans l`aventure par amour pour Nina : mais, poursuivi par les Hollandais, car il se livre au commerce clandestin de la poudre, il est obligé de faire sauter le navire. Revenu en arrière, il dresse avec Nina un plan pour échapper à ses poursuivants, il revêt les habits d`un de ses marins noyé dans le fleuve en crue et il se cache : Nina le rejoindra ensuite et ils partiront ensemble. Almayer, croyant mort l`homme en qui il avait mis tant d'espoirs, se sent un homme fini: une petite esclave. jalouse de Daïn, lui révèle alors la vérité. ll rejoint les fugitifs et les supplie de ne pas l`abandonner: mais sa fille n`est plus en son pouvoir. Doublement malheureux, Almayer ne sera délivré que par une mort pitoyable. (trad. Gallimard, 1937).


"An Outcast of the Islands",  Joseph Conrad, 1896

"I have been called a writer of the sea, of the tropics, a descriptive writer – and also a realist. But as a matter of fact all my concern has been with the ‘ideal’ value of things, events and people. That and nothing else"  –  Lorsque Willems s’est écarté du droit chemin de sa propre honnêteté particulière, il a pensé que ce serait un court épisode – une phrase entre parenthèses, pour ainsi dire – dans le récit fluide de sa vie. Mais Willems avait tort, car il était sur le point d’entreprendre un voyage de découverte et de découverte de soi qui changerait, sinon détruirait toute tentative de commencer une nouvelle vie. Abandonné par son propre peuple sur le rivage d’une île malaisienne, Willems est entraîné sous l’emprise de sa propre vulnérabilité et de la corruption. Ce deuxième roman (Un paria des îles) de Conrad vaut pour son utilisation impressionniste du paysage, et, déjà, la puissance de son écriture. On y trouve aussi les éléments d'une passion déchaînée entre l'homme blanc et la femme dite indigène, force élémentaire qui met en lumière presque symboliquement le terrible isolement, cette solitude perpétuelle "qui entoure chaque être humain du berceau à la tombe et peut-être au-delà..."

 

(Introduction de l'auteur) "An Outcast of the Islands” is my second novel in the absolute sense of the word; second in conception, second in execution, second as it were in its essence. There was no hesitation, half-formed plan, vague idea, or the vaguest reverie of anything else between it and “Almayer’s Folly.” The only doubt I suffered from, after the publication of “Almayer’s Folly,” was whether I should write another line for print. Those days, now grown so dim, had their poignant moments. Neither in my mind nor in my heart had I then given up the sea. In truth I was clinging to it desperately, all the more desperately because, against my will, I could not help feeling that there was something changed in my relation to it. “Almayer’s Folly,” had been finished and done with. The mood itself was gone. But it had left the memory of an experience that, both in thought and emotion was unconnected with the sea, and I suppose that part of my moral being which is rooted in consistency was badly shaken. I was a victim of contrary stresses which produced a state of immobility. I gave myself up to indolence. Since it was impossible for me to face both ways I had elected to face nothing. The discovery of new values in life is a very chaotic experience; there is a tremendous amount of jostling and confusion and a momentary feeling of darkness. I let my spirit float supine over that chaos.

 

" An Outcast of the Islands" est mon deuxième roman au sens absolu du terme ; deuxième dans la conception, deuxième dans l'exécution, deuxième pour ainsi dire dans son essence. Il n'y a pas eu d'hésitation, de plan à moitié formé, d'idée vague, ou la plus vague rêverie de quoi que ce soit d'autre entre ce roman et "La Folie d'Almayer". Le seul doute dont j'ai souffert, après la publication de "La Folie d'Almayer", était de savoir si je devais écrire une autre ligne pour l'impression. Ces jours, aujourd'hui si sombres, ont connu des moments poignants. Ni dans mon esprit, ni dans mon cœur, je n'avais alors abandonné la mer. En vérité, je m'y accrochais désespérément, d'autant plus désespérément que, malgré moi, je ne pouvais m'empêcher de penser que quelque chose avait changé dans ma relation avec elle. "La folie d'Almayer était terminée. Tout sentiment qui lui était lié avait disparu. Mais elle avait laissé le souvenir d'une expérience qui, tant en pensée qu'en émotion, n'avait aucun rapport avec la mer, et je suppose que la partie de mon être moral qui est enracinée dans une certaine cohérence globale a été sérieusement ébranlée. J'ai été victime de tensions contradictoires qui m'ont plongées dans une apathie quasi chronique dans laquelle je ne parvenais plus à prendre un chemin plutôt qu'un autre.  La découverte de nouvelles valeurs dans la vie est une expérience particulièrement  chaotique ; nous nous retrouvons livrés à de sentiments bruts,  beaucoup de confusion et un sentiment momentané d'obscurité. J'ai laissé mon esprit flotter au-dessus de ce chaos.

 

 A phrase of Edward Garnett’s is, as a matter of fact, responsible for this book. The first of the friends I made for myself by my pen it was but natural that he should be the recipient, at that time, of my confidences. One evening when we had dined together and he had listened to the account of my perplexities (I fear he must have been growing a little tired of them) he pointed out that there was no need to determine my future absolutely. Then he added: “You have the style, you have the temperament; why not  write another?” I believe that as far as one man may wish to influence another man’s life Edward Garnett had a great desire that I should go on writing. At that time, and I may say, ever afterwards, he was always very patient and gentle with me. What strikes me most however in the phrase quoted above which was offered to me in a tone of detachment is not its gentleness but its effective wisdom.

 

C'est une phrase d'Edward Garnett qui est, en fait, à l'origine de ce livre. Premier des amis que je me suis fait grâce à ma plume, il était tout à fait naturel qu'il soit le destinataire, à l'époque, de mes confidences. Un soir, alors que nous avions dîné ensemble et qu'il avait écouté le récit de l'incertitude que je ne parvenais pas à dépasser, il me fit remarquer qu'il n'était pas nécessaire de déterminer mon avenir de façon si absolue. Puis il ajouta : "Vous avez le style, vous avez le tempérament ; pourquoi ne pas en écrire un autre ?" Je crois que, dans la mesure où un homme peut vouloir influencer la vie d'un autre homme, Edward Garnett souhaitait ardemment que je continue à écrire. À cette époque, et je dirais même par la suite, il a toujours été très patient et compréhensif à mon égard. Cependant, ce qui me frappe le plus dans la phrase citée ci-dessus, qui a été prononcé avec tant de détachement, c'est la simplicité de sa résolution ...

 

Had he said, “Why not go on writing,” it is very probable he would have scared me away from pen and ink for ever; but there was nothing either to frighten one or arouse one’s antagonism in the mere suggestion to “write another.” And thus a dead point in the revolution of my affairs was insidiously got over. The word “another” did it. At about eleven o’clock of a nice London night, Edward and I walked along interminable streets talking of many things, and I remember that on getting home I sat down and wrote about half a page of “An Outcast of the Islands” before I slept. This was committing myself definitely, I won’t say to another life, but to another book. There is apparently something in my character which will not allow me to abandon for good any piece of work I have begun. I have laid aside many beginnings. I have laid them aside with sorrow, with disgust, with rage, with melancholy and even with self-contempt; but even at the worst I had an uneasy consciousness that I would have to go back to them.

 

S'il m'avait dit : "Pourquoi ne pas continuer à écrire", il est très probable que cela m'aurait fait renoncer à toute écriture ; mais il n'y avait rien qui puisse effrayer ou susciter des sentiments contradictoires que de simplement suggérer d'en "écrire un autre". Et c'est ainsi qu'une situation de totale irrésolution dans le cours de mon existence fut insidieusement franchie. C'est le mot "un autre" qui l'a fait. Vers onze heures d'une belle nuit londonienne, Edward et moi avons marché dans des rues interminables en parlant de beaucoup de choses, et je me souviens qu'en rentrant chez moi, je me suis assis et j'ai écrit environ une demi-page de "An Outcast of the Islands" avant de m'endormir. Je m'engageais ainsi définitivement, je ne dirai pas dans une autre vie, mais dans un autre livre. Il y a apparemment quelque chose dans mon caractère qui ne me permet pas d'abandonner pour de bon un travail que j'ai commencé. J'ai mis de côté de nombreux débuts. Je les ai mis de côté avec tristesse, avec dégoût, avec rage, avec mélancolie et même avec mépris ; mais même dans le pire des cas, j'avais la conscience inquiète qu'il me faudrait y revenir.

 

“An Outcast of the Islands” belongs to those novels of mine that were never laid aside; and though it brought me the qualification of “exotic writer” I don’t think the charge was at all justified. For the life of me I don’t see that there is the slightest exotic spirit in the conception or style of that novel. It is certainly the most tropical of my eastern tales. The mere scenery got a great hold on me as I went on, perhaps because (I may just as well confess that) the story itself was never very near my heart.  It engaged my imagination much more than my affection. As to my feeling for Willems it was but the regard one cannot help having for one’s own creation. Obviously I could not be indifferent to a man on whose head I had brought so much evil simply by imagining him such as he appears in the novel — and that, too, on a very slight foundation.

 

"An Outcast of the Islands" fait partie de mes romans qui n'ont jamais été mis de côté ; et bien qu'il m'ait valu le titre d'"écrivain exotique", je ne pense pas que cette appellation ait été justifiée. Pour ma part, je ne vois pas le moindre esprit exotique dans la conception ou le style de ce roman. C'est certainement le plus tropical de mes contes orientaux. C'est la relation du paysage qui s'est le plus imposée à moi au fur et à mesure que je progressais, peut-être parce que (je peux tout aussi bien l'avouer) l'histoire elle-même ne m'a jamais en elle-même intéressée.  Elle a mobilisé plus mon imagination que mon inspiration profonde. Quant au sentiment que j'éprouvais pour Willems, il n'était autre que l'estime que l'on ne peut s'empêcher d'avoir pour sa propre création. Il est évident que je ne pouvais pas être indifférent à un homme sur la tête duquel j'avais fait peser tant de problèmes, simplement en l'imaginant tel qu'il apparaît dans le roman - et encore, sans trop approfondir sa situation.

 

 The man who suggested Willems to me was not particularly interesting in himself. My interest was aroused by his dependent position, his strange, dubious status of a mistrusted, disliked, worn-out European living on the reluctant toleration of that Settlement hidden in the heart of the forest-land, up that sombre stream which our ship was the only white men’s ship to visit. With his hollow, cleanshaved cheeks, a heavy grey moustache and eyes without any expression whatever, clad always in a spotless sleeping suit much be-frogged in front, which left his lean neck wholly uncovered, and with his bare feet in a pair of straw slippers, he wandered silently amongst the houses in daylight, almost as dumb as an animal and apparently much more homeless. I don’t know what he did with himself at night. He must have had a place, a hut, a palm-leaf shed, some sort of hovel where he kept his razor and his change of sleeping suits. An air of futile mystery hung over him, something not exactly dark but obviously ugly. 

 

 L'homme en lui-même qu'exprimait Willems n'était pas particulièrement intéressant en soi. C'est plutôt sa situation de dépendance, son statut étrange et litigieux d'Européen méfiant, mal aimé, usé, survivant tant bien que mal dans cette colonie cachée au cœur de la forêt, en amont de ce sombre ruisseau que notre bateau était le seul navire d'hommes blancs à visiter. Avec ses joues creuses et rasées, sa lourde moustache grise et ses yeux sans aucune expression, toujours vêtu d'un vêtement de nuit impeccable qui laissait son cou maigre entièrement découvert, et ses pieds nus dans une paire de pantoufles de paille, il errait silencieusement parmi les maisons à la lumière du jour, presque aussi muet qu'un animal et apparemment sans le moindre refuge possible. Je ne sais pas ce qu'il faisait la nuit. Il devait avoir un endroit, une hutte, un abri en feuilles de palmier, une sorte de masure où il gardait son rasoir et ses vêtements de rechange. Quelque chose de pas vraiment sombre mais de manifestement repoussant semblait flotter autour de lui ...

 

Arrivé à Macassar, dans l`archipel malais comme mousse à bord d'un navire hollandais, le très jeune Willems conquiert l'affection et la protection du capitaine Tom Lingard, qui le guide dans la voie du commerce, lui permettant de faire fortune en peu de temps et de devenir l`homme de confiance de Hudig, le plus riche marchand de l'endroit. Poussé par l'avidité du gain, Willems, à un moment donné, fait "une petite excursion dans les marécages de la malhonnêteté", s`appropriant l'argent d'autrui, qu'il se propose de restituer au plus vite; mais ses collègues, qui le haïssent pour son outrecuidante vanité, le dénoncent à son patron qui le chasse; sa femme aussi, la métisse Joanna, le chasse dans un accès de révolte contre la tyrannie que son mari fait peser sur elle. 

Rempli de douleur et de honte, Willems est sur le point de se suicider quand Lingard vient à son aide et le conduit à l'intérieur des terres, à Sambir, sur le fleuve Pantai que lui seul connaît parmi les Blancs, le confiant à son agent d`affaires Almayer pour qu'il le guide dans le commerce de ces régions ; mais Almayer, esprit obtus et mesquin, enfermé dans l'incompréhensible égoïsme de son affection irraisonnée et violente pour une fillette, Nina, jaloux de la bienveillance de Lingard pour Willems, décourage celui-ci; bien vite, entre les deux hommes, naît et se développe une franche hostilité. Tandis qu`il erre dans l`île, oisif et malheureux, Willems rencontre Aissa, fille d'un chef malais dépossédé, belle femme audacieuse qui lui apparaît comme l`essence même de cette terre mystérieuse. Après avoir cherché à lutter contre la passion qui l'emporte, il pense emmener cette femme loin des siens et, dans ce but, demande l'aide d`Almayer qui le repousse en le raillant ; alors, pour ne pas perdre Aissa, il s`avilit jusqu'à devenir l'instrument de deux aventuriers malais, Lakamba et Babalatchi, qui le persuadent de conduire le navire d`Abdullah, riche commerçant mahométan, sage. pieux et aventureux, rival de Lingard dans le commerce sur le fleuve. 

Lorsque Lingard revient et apprend la trahison de son protégé, indigné, il se rend chez lui pour le tuer : cependant Willems, qui s'est libéré de sa folie amoureuse pour Aissa, demande pardon à Lingard et le supplie de l'emmener; mais celui-ci l'abandonne, lui laissant la vie comme un terrible châtiment. Le silence et la solitude fonde sur Willems : il désire une vie honnête, et il vit et se débat sous les yeux de la taciturne Aissa avec le tumulte inexprimé de ses pensées; celle-ci partage son tourment avec une stupeur douloureuse. mais ne réussit pas à se rapprocher de lui. Cependant Almayer, qui ne peut vivre tranquille tant que Willems se trouve dans l'île, décide de le faire fuir ; il lui envoie sa femme qui, pleine de remords, est venue le chercher pour implorer son pardon. Willems éprouve une vive joie, mais tandis qu'il est sur le point de s`éloigner, Aissa, après une tragique scène d'amour et de désespoir, le tue... - (trad. Gallimard, 1937).

 

Chapter one - "  When he stepped off the straight and narrow path of his peculiar honesty, it was with an inward assertion of unflinching resolve to fall back again into the monotonous but safe stride of virtue as soon as his little excursion into the wayside quagmires had produced the desired effect. It was going to be a short episode — a sentence in brackets, so to speak — in the flowing tale of his life: a thing of no moment, to be done unwillingly, yet neatly, and to be quickly forgotten. He imagined that he could go on afterwards looking at the sunshine, enjoying the shade, breathing in the perfume of flowers in the small garden before his house. He fancied that nothing would be changed, that he would be able as heretofore to tyrannize good-humouredly over his half-caste wife, to notice with tender contempt his pale yellow child, to patronize loftily his dark-skinned brother-in-law, who loved pink neckties and wore patent-leather boots on his little feet, and was so humble before the white husband of the lucky sister. 

Those were the delights of his life, and he was unable to conceive that the moral significance of any act of his could interfere with the very nature of things, could dim the light of the sun, could destroy the perfume of the flowers, the submission of his wife, the smile of his child, the awe-struck respect of Leonard da Souza and of all the Da Souza family.

That family’s admiration was the great luxury of his life. It rounded and completed his existence in a perpetual assurance of unquestionable superiority. He loved to breathe the coarse incense they offered before the shrine of the successful white man; the man that had done them the honour to marry their daughter, sister, cousin; the rising man sure to climb very high; the confidential clerk of Hudig & Co. ..."

 


"Lord Jim",  Joseph Conrad, 1900

Initialement publié en série dans Blackwood’s Magazine d’octobre 1899 à novembre 1900. Jim, jeune marin britannique, devient second à bord du Patna, un navire rempli de pèlerins qui se rendent à La Mecque pour le hadj. Lorsque le navire commence à prendre rapidement l’eau et que la catastrophe semble imminente, Jim se joint à son capitaine et aux autres membres de l’équipage pour abandonner le navire et ses passagers. Quelques jours plus tard, ils sont récupérés par un navire britannique. Cependant, le Patna et ses passagers sont également sauvés plus tard, et les actions répréhensibles de l’équipage sont révélées. Les autres participants échappent à la cour d’enquête judiciaire, laissant Jim en question. Il est publiquement blâmé pour cette action et le roman suit ses tentatives ultérieures de se réconcilier avec son passé.... Le récit, entièrement fait par le vieux Marlow, témoin et soutien de Jim, peut parfois lasser le lecteur, en dépit de son rythme qui épouse à merveille tous les tourments du héros. Mais l`extraordinaire sympathie que l'auteur témoigne à ce dernier, jusque dans sa pire déchéance, fait de ce livre une des plus hautes expressions de la fraternité humaine (Trad. Gallimard. 1934).

 

(Chapter XI) "...  The mists were closing again. I don’t know how old I appeared to him — and how much wise. Not half as old as I felt just then; not half as uselessly wise as I knew myself to be. Surely in no other craft as in that of the sea do the hearts of those already launched to sink or swim go out so much to the youth on the brink, looking with shining eyes upon that glitter of the vast surface which is only a reflection of his own glances full of fire. There is such magnificent vagueness in the expectations that had driven each of us to sea, such a glorious indefiniteness, such a  beautiful greed of adventures that are their own and only reward. What we get — well, we won’t talk of that; but can one of us restrain a smile? In no other kind of life is the illusion more wide of reality — in no other is the beginning all illusion — the disenchantment more swift — the subjugation more complete. Hadn’t we all commenced with the same desire, ended with the same knowledge, carried the memory of the same cherished glamour through the sordid days of imprecation? What wonder that when some heavy prod gets home the bond is found to be close; that besides the fellowship of the craft there is felt the strength of a wider feeling — the feeling that binds a man to a child.

 

 La brume s’épaississait à nouveau entre nous. J’ignore ce qu’il pouvait discerner en moi de maturité ou de sagesse. Certes il ne me croyait pas de moitié aussi vieux que je me sentais, de moitié aussi inutilement sage que je l’étais. Dans nul autre métier autant que dans celui de la mer, le cœur de ceux qui se jetèrent à l’eau, – pour y sombrer ou pour surnager, – n’est attiré vers l’enfant qui se trouve à son tour au bord de l’abîme, et contemple avec des yeux brillants cet étincellement de la vaste surface, qui n’est qu’une réflexion du feu de ses regards. Il y a tant de vagues splendeurs dans l’espoir qui nous poussait vers la mer, tant de gloire brumeuse, une telle soif d’aventures qui trouveront en elles-mêmes leur seule récompense. Ce que nous finissons par trouver…, n’en parlons pas, mais y en a-t-il un de nous qui puisse devant une telle évocation, réprimer un sourire ? Dans nulle autre existence, l’illusion n’est plus éloignée de la réalité ; nulle autre ne comporte des débuts qui ne soient qu’illusions ; aucune ne connaît de désenchantement aussi rapide ou d’aussi complet asservissement. N’avons-nous pas tous commencé avec le même désir, fini avec la même expérience, emporté le souvenir du même espoir splendide, gardé au fond de notre cœur, à travers les jours hideux d’imprécations ? Y a-t-il donc rien d’étonnant à ce que, le jour où quelque rude coup vous atteint, on se sente attaché à cette vie-là par des liens très étroits, à ce qu’à côté des camaraderies de métier, on éprouve la puissance d’un sentiment plus profond, le même qui attache un homme à un enfant ? 

 

He was there before me, believing that age and wisdom can find a remedy against the pain of truth, giving me a glimpse of himself as a young fellow in a scrape that is the very devil of a scrape, the sort of scrape greybeards wag at solemnly while they hide a smile. And he had been deliberating upon death — confound him! He had found that to meditate about because he thought he had saved his life, while all its glamour had gone with the ship in the night. What more natural! It was tragic enough and funny enough in all conscience to call aloud for compassion, and in what was I better than the rest of us to refuse him my pity? And even as I looked at him the mists rolled into the rent, and his voice spoke — ‘“I was so lost, you know. It was the sort of thing one does not expect to happen to one. It was not like a fight, for instance. - “It was not,” I admitted. He appeared changed, as if he had suddenly matured..."

 

Et là, devant moi, avec sa naïve certitude que l’âge et la sagesse peuvent fournir un remède aux douleurs de la vérité, il me donnait le spectacle d’un enfant pris au piège, au plus odieux des pièges, tombé dans un de ces traquenards devant quoi les barbes grises hochent solennellement la tête, tout en dissimulant un sourire. Et il avait songé à la mort, le  misérable ! Voilà le sujet de méditation qu’il avait trouvé, parce qu’il songeait que si sa vie avait été sauvée, toute la magie en avait sombré dans la nuit, avec le navire. C’était, en toute conscience, assez de tragédie et assez de grotesque pour appeler à haute voix la compassion ; avais-je rien de meilleur que les autres, pour lui marchander ma pitié ? Mais au moment où je le voyais ainsi, la brume se referma, et sa voix reprit :

– « Je me sentais si désemparé, vous savez ! C’est une de ces sortes d’aventures auxquelles on ne peut s’attendre. Ce n’est pas comme une bataille, par exemple… »

– « Non, en effet », approuvai-je. Il paraissait changé, comme s’il avait mûri tout à coup...."

 

Dans l`espoir de mener une vie aventureuse, un garçon qui s`appelle Jim s`est mis en tête de devenir marin. Il embarque un jour comme second sur un vieux navire transportant des pèlerins. Une tempête éclate, le bâtiment est tout près de sombrer. Jim, cédant à l`instinct de lâcheté qui sommeille au fond de tout homme. monte avec trois autres lascars dans l'unique chaloupe disponible. abandonnant le navire et toute sa cargaison. Par miracle, ce dernier s`en tire, une canonnière française étant parvenue à le remorquer à terre. On ouvre aussitôt une enquête : moins heureux que ses compagnons, Jim en sort déshonoré. Un brave homme, le vieux Marlow, cherche à percer le mystère de cet acte de lâcheté. Il veut aider Jim à refaire sa vie et le recommande à des amis installés en Orient. En qualité de commis maritime, le héros va d`un port à l`autre, sans pouvoir jamais se fixer, car il entend ne pas révéler sa véritable identité. En fin de compte, il rencontre un étrange trafiquant allemand,  du nom de Stein, qui l'envoie à Patusan, une île perdue de l'archipel malais, théâtre de violentes luttes intestines. Jim échappe de justesse à plus d'un complot.

Devenu ensuite le chef du parti de Doramin, vieil ami de Stein, il parvient à vaincre Ali, homme rapace entre tous,  et à gagner la confiance des indigènes. Sa force et son courage deviennent bientôt légendaires. L`amour lui sourit aussi en la personne de Bijou, fille d`une Malaise qui avait justement épousé en secondes noces ce Cornélius que Jim est venu remplacer. 

Il semble que le passé de Jim ne soit plus qu`un mauvais souvenir. Mais voilà qu'un Blanc, pris en chasse par un navire espagnol pour trafic illicite, débarque à Patusan : ce triste sire répond au nom de Brown et nourrit l'espoir de refaire fortune en mettant le pays à feu et à sang. Tandis que les indigènes se préparent à la résistance, Jim permet à Brown de partir, à la condition que ce dernier ne fasse de mal à personne. Peine perdue : sur les conseils de Cornélius qui voue à Jim une haine mortelle, le bandit surprend les indigènes confiants, les massacre. tuant en même temps le fils de Doramin. Quant à la fin de Jim. elle est assez tragique. Une fois de plus, il se trouve avoir perdu la confiance de ses semblables. Sourd aux prières de Bijou, sa maîtresse, sourd aux prières de ses amis, il ne tente même pas de se justifier : s'étant présenté sans armes devant Doramin, il est abattu comme un chien ...


Le côté sombre de la colonisation européenne ... - "Heart of Darkness", une centaine de pages, débutent dans un climat de sérénité absolue,  cinq hommes se détendant sur un yacht ancré dans la Tamise, regardant vers la mer au coucher du soleil. La vue incite le narrateur, Charles Marlow, capitaine de ce yacht,  à réfléchir aux aventures des « grands chevaliers errants de la mer » (the great knight-errants of the sea) qui s’étaient lancés dans leurs explorations sur les eaux mêmes qu’il arpente : «What greatness had not floated on the ebb of that river into the mystery of an unknown earth! ... The dreams of men, the seed of commonwealths, the germs of empires» (Quelle grandeur n’avait pas flotté sur le reflux de cette rivière dans le mystère d’une terre inconnue ! ... Les rêves des hommes, la semence des biens communs, les germes des empires). Puis soudain, l'ombre surgit, au détour de ses réflexions, au-delà de la Tamise, il se revoit capitaine de ferry-boat en Afrique plongeant dans le commerce de l’ivoire au Congo belge : "Heart of Darkness" va explorer les trois niveaux d’obscurité que le protagoniste, Marlow, a rencontré, l’obscurité de la nature sauvage du Congo, l’obscurité du traitement infligé par les Européens aux indigènes, et l’obscurité profonde dans chaque être humain pour avoir commis des actes les plus odieux.


Au coeur des ténèbres (Heart of darkness, 1902)

"Remonter ce fleuve, le Congo, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde.." - Cette nouvelle fut publiée pour la première fois en 1902, mais parut en trois parties dans le Blackwood’s Magazine en 1899. Le "Cœur des ténèbres" s’inspire d’un épisode de la vie de Conrad. En 1890, il conduit un vapeur décrépit sur le fleuve Congo jusqu’à une station intérieure, dirigée par un directeur mourant, appelé Klein (rebaptisé « Kurtz » dans le roman). Pendant quelques mois, ignorant les préjugés raciaux de son âge et de sa classe, il fut au service d’une agence coloniale dont l’Europe devrait à jamais avoir honte : la Société Anonyme Belge pour le Commerce du Haut-Congo. Le soi-disant État libre du Congo avait été fondé en 1885 par la Belgique, l’une des plus petites nations impériales européennes. Le roi Léopold II cultivait les millions de milles carrés que son pays « possédait » à l’entreprise qui paierait le plus. Ce que l’acheteur a fait par la suite avec son bail colonial était entièrement à eux. Le résultat fut ce qu’on a appelé le premier génocide de l’ère moderne. Conrad l’a qualifié de «the vilest scramble for loot that ever disfigured the history of human conscience». «Before the Congo I was a mere animal», a-t-il dit plus tard. Il a fallu huit ans pour que l’horreur (un mot clé du roman) s’installe suffisamment dans son esprit pour qu’il écrive "Heart of Darkness". 

 

L’histoire est simple. Marlow (le narrateur-héros de Conrad dans un certain nombre de ses romans) divertit quelques amis, alors que le soleil se couche sur le yardarm, sur son bateau, le Nellie, flottant tranquillement dans l’embouchure de la Tamise. Regardant vers Londres, dans une accalmie momentanée, il réfléchit et dit : «This also has been one of the dark places of the earth» (C’est aussi l’un des endroits sombres de la terre). Marlow se rémémore un précédent commandement, il avait alors été recruté à Bruxelles pour partir en mission en Afrique (the heart-shaped ‘dark’ continent) jusqu’au cœur de la colonie belge, où un directeur de station, Kurtz, sombrait dans la folie en pleine récolte de l’ivoire d’éléphant. Le voyage emportera Marlow dans la sombre vérité des "choses",  le capitalisme, la nature humaine, lui-même et, surtout, la nature de l’empire : "To tear treasure out of the bowels of the land was their desire, with no more moral purpose at the back of it than there is in burglars breaking into a safe", arracher des trésors aux entrailles de la terre était leur seul désir, sans plus de préoccupation morale qu’il n’y en a chez le cambrioleur qui fracture un coffre-fort)... Un roman profondément troublant, écrit par un homme profondément troublé par ce qu’il a vu dans le lieu le plus sombre de l'Afrique. Et c'est "Heart of Darkness" qui inspira la trame du film de Francis Ford Coppola, "Apocalypse Now" (1979), consacrée à la guerre du Vietnam....

 

Londres, la Tamise - "The Nellie, a cruising yawl, swung to her anchor without a flutter of the sails, and was at rest. The flood had made, the wind was nearly calm, and being bound down the river, the only thing for it was to come to and wait for the turn of the tide.

The sea-reach of the Thames stretched before us like the beginning of an interminable waterway. In the offing the sea and the sky were welded together without a joint, and in the luminous space the tanned sails of the barges drifting up with the tide seemed to stand still in red clusters of canvas sharply peaked, with gleams of varnished sprits. A haze rested on the low shores that ran out to sea in vanishing flatness. The air was dark above Gravesend, and farther back still seemed condensed into a mournful gloom, brooding motionless over the biggest, and the greatest, town on earth.

The Director of Companies was our captain and our host. We four affectionately watched his back as he stood in the bows looking to seaward. On the whole river there was nothing that looked half so nautical. He resembled a pilot, which to a seaman is trustworthiness personified. It was difficult to realize his work was not out there in the luminous estuary, but behind him, within the brooding gloom..."

 

Le yacht la Nellie évita sur l’ancre, sans un battement dans ses voiles, et se trouva arrêté. La marée était étale, le vent presque tombé ; comme nous avions à descendre le fleuve, il ne nous restait plus qu’à mouiller en attendant le reflux. L’estuaire de la Tamise s’ouvrait devant nous, pareil à l’entrée d’un interminable chenal. Au large, le ciel et la mer se confondaient, sans un joint, et dans l’espace lumineux, les voiles hâlées des barges qui dérivaient avec la marée semblaient s’immobiliser en rouges essaims de toile haut tendue, où les espars polis luisaient. Une brume reposait sur les berges basses dont les lignes fuyantes se perdaient dans la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend, et plus en arrière semblait former en s’épaississant une sorte d’obscurité désolée qui pesait sans mouvement au-dessus de la plus grande ville du monde, la plus illustre aussi.

L’Administrateur de Sociétés était notre capitaine et notre hôte. Tous les quatre nous considérions affectueusement son dos, tandis qu’il se tenait à l’avant, les yeux tournés vers la mer. Rien sur tout le fleuve n’avait l’air plus nautique que lui. Il avait proprement l’aspect du pilote, ce qui pour un marin est la sécurité personnifiée. Il était malaisé d’imaginer que son métier l’appelait, non point dans l’estuaire lumineux, mais là-bas derrière, au sein de cette obscurité en suspens. Il y avait entre nous, comme je l’ai déjà dit quelque part, le lien de la mer. Outre qu’il maintenait le contact entre nos cœurs durant les longues périodes de séparation, il avait pour effet de nous rendre réciproquement tolérants à l’égard de nos histoires, voire de nos convictions. L’Homme de Loi, – le meilleur d’entre tous les camarades, – détenait en raison de ses nombreuses années et de ses maintes qualités le seul coussin qu’il y eût sur le pont et était étendu sur notre unique couverture. Le Comptable avait déjà sorti une boîte de dominos et jouait à faire des constructions avec ses morceaux d’os. Quant à Marlow, il était assis, les jambes croisées, à l’arrière, appuyé au mât d’artimon. Il avait les joues creuses, le teint jaune, le torse droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants, la paume des mains en dehors, il ressemblait à une idole.

L’administrateur s’étant assuré que l’ancre avait mordu, regagna l’arrière et prit place au milieu de nous. Nous échangeâmes quelques mots nonchalamment. Ensuite il se fit un silence à bord du yacht. Pour je ne sais quelle raison, nous n’entamâmes point cette partie de dominos. Nous nous sentions pensifs et disposés à rien d’autre qu’à une placide contemplation. Le jour s’achevait dans une sérénité d’un éclat tranquille et exquis. L’eau brillait paisiblement ; le ciel, sans une tache, n’était que bénigne immensité de lumière pure ; le brouillard même, sur les marais de l’Essex, était pareil à un tissu transparent et radieux qui, accroché aux collines boisées de l’intérieur, drapait les rives basses dans ses plis diaphanes.

 

 Only the gloom to the west, brooding over the upper reaches, became more somber every minute, as if angered by the approach of the sun.  And at last, in its curved and imperceptible fall, the sun sank low, and from glowing white changed to a dull red without rays and without heat, as if about to go out suddenly, stricken to death by the touch of that gloom brooding over a crowd of men.

Forthwith a change came over the waters, and the serenity became less brilliant but more profound. The old river in its broad reach rested unruffled at the decline of day, after ages of good service done to the race that peopled its banks, spread out in the tranquil dignity of a waterway leading to the uttermost ends of the earth. We looked at the venerable stream not in the vivid flush of a short day that comes and departs for ever, but in the august light of abiding memories. And indeed nothing is easier for a man who has, as the phrase goes, “followed the sea” with reverence and affection, than to evoke the great spirit of the past upon the lower reaches of the Thames. 

 

Seule l’obscurité à l’Ouest, suspendue au-dessus des eaux d’amont, se faisait d’instant en instant plus épaisse, comme irritée par l’approche du soleil. Et enfin, dans sa chute oblique et imperceptible, le soleil toucha l’horizon et du blanc incandescent passa à un rouge obscur, sans rayons et sans chaleur, comme s’il allait soudainement s’éteindre, touché à mort au contact de cette nuée qui couvait une multitude d’hommes. L’aspect des eaux aussitôt s’altéra : la sérénité se fit moins brillante mais plus profonde. Le vieux fleuve dans sa large étendue reposait sans une ride au déclin du jour, après tant de siècles de loyaux services à la race qui peuplait ses bords, étendu dans la tranquille dignité d’un chenal menant aux confins les plus reculés du monde.

Nous contemplions le flot vénérable, non à la passagère clarté d’une de ces brèves journées qui s’allument et disparaissent à jamais, mais à la lumière auguste des souvenirs qui durent. Et de fait, rien n’est plus aisé, pour l’homme qui selon l’expression consacrée a « couru les mers » avec respect et ferveur, que d’évoquer la grande âme du passé sur l’estuaire de la Tamise. 

 

The tidal current runs to and fro in its unceasing service, crowded with memories of men and ships it had borne to the rest of home or to the battles of the sea...

 

Le courant de la marée qui va et vient dans son incessant labeur est peuplé du souvenir des hommes et des vaisseaux qu’il a portés vers le repos du foyer ou aux batailles de l’Océan. Il a connu et servi ces hommes dont la nation s’enorgueillit, de Sir Francis Drake à Sir John Franklin, chevaliers tous, titrés ou non, les grands chevaliers errants de la mer ! Il les a tous portés, ces navires dont les noms sont pareils à des joyaux étincelant dans la nuit des temps, depuis le Golden Hind, rentrant au port, ses flancs ronds tout emplis de trésors, pour être visité par une Reine et disparaître aussitôt de la glorieuse légende, jusqu’à l’Erebus et au Terror, partis pour d’autres conquêtes – et qui ne revinrent jamais. Il a connu les navires et les hommes, ceux partis de Deptford, de Greenwich, d’Erith, les aventuriers et les colons, navires du Roi et navires des gens de la Bourse, capitaines et amiraux, sombres « interlopes » du trafic du Levant et « généraux » commissionnés aux flottes des Indes Orientales.

Ceux qui chassaient l’or et ceux qui poursuivaient la gloire, tous avaient descendu ces eaux, portant l’épée et souvent la torche, hérauts de la puissance de cette terre, dépositaires d’une étincelle du feu sacré. Quelle grandeur n’avait dérivé au fil de ce fleuve vers la promesse d’un monde inconnu !… Rêves d’hommes ; semence de dominions ; germes d’empires !…

 

 The sun set; the dusk fell on the stream, and lights began to appear along the shore. The Chapman lighthouse, a three-legged thing erect on a mud-flat, shone strongly.

Lights of ships moved in the fairway — a great stir of lights going up and going down. And farther west on the upper reaches the place of the monstrous town was still marked ominously on the sky, a brooding gloom in sunshine, a lurid glare under the stars.

“And this also,” said Marlow suddenly, “has been one of the dark places of the earth.”

He was the only man of us who still “followed the sea.”

The worst that could be said of him was that he did not represent his class. He was a seaman, but he was a wanderer, too, while most seamen lead, if one may so express it, a sedentary life. Their minds are of the stay-athome order, and their home is always with them — the ship;  and so is their country — the sea. One ship is very much like another, and the sea is always the same. In the immutability of their surroundings the foreign shores, the foreign faces, the changing immensity of life, glide past, veiled not by a sense of mystery but by a slightly disdainful ignorance; for there is nothing mysterious to a seaman unless it be the sea itself, which is the mistress of his existence and as inscrutable as Destiny. For the rest, after his hours of work, a casual stroll or a casual spree on shore suffices to unfold for him the secret of a whole continent, and generally he finds the secret not worth knowing. The yarns of seamen have a direct simplicity, the whole meaning of which lies within the shell of a cracked nut. But Marlow was not typical (if his propensity to spin yarns be excepted), and to him the meaning of an episode was not inside like a kernel but outside, enveloping the tale which brought it out only as a glow brings out a haze, in the likeness of one of these misty halos that sometimes are made visible by the spectral illumination of moonshine....

 

 Le soleil s’était couché : l’ombre tomba sur les eaux, et des lumières commencèrent d’apparaître au long du rivage. Le phare de Chapman, hissé comme sur trois pattes, au-dessus de son banc de vase, jetait un vif éclat. Des feux de navire glissaient dans le chenal, faisaient un grand remuement de lueurs qui avançaient ou s’éloignaient. Et plus à l’Ouest, au-dessus des eaux d’amont, l’emplacement de la ville monstrueuse demeurait sinistrement marqué dans le ciel, nuée pesante durant le jour, reflet livide sous les étoiles.

– « Et ceci aussi, dit Marlow tout à coup, a été un des endroits sauvages de la terre !… »

Il était le seul d’entre nous qui courût encore les mers. Le pis qu’on eût pu dire de lui, c’est qu’il ne représentait pas son espèce. C’était un marin, mais un vagabond aussi, alors que la plupart des marins mènent, si l’on peut ainsi s’exprimer, une vie sédentaire. Leur âme est casanière ; leur maison, le navire, est toujours avec eux et pareillement leur pays, qui est la mer. Aucun navire qui ne ressemble à un autre navire, et la mer est toujours la même. Dans l’immuabilité de ce qui les entoure, les rivages étrangers, les visages étrangers, la changeante immensité de la vie, tout demeure distant à leurs yeux, voilé non pas par le sens du mystère, mais par leur ignorance dédaigneuse : car il n’est rien de mystérieux pour un marin en dehors de la mer elle-même, qui est maîtresse de son existence et aussi impénétrable que la Destinée.

Quant au reste, après les heures de travail, une flânerie fortuite, ou une bordée à terre a tôt fait de lui découvrir le secret de tout un continent et, généralement, il estime que le secret n’en valait pas la peine. Les histoires de marins ont une simplicité directe, dont tout le sens tient dans la coquille d’une noix craquée.

Mais Marlow n’était pas typique (réserve faite pour son penchant à dérouler des histoires) et pour lui la portée d’un épisode, ce n’était pas à l’intérieur qu’il fallait la chercher, comme un noyau, mais extérieurement, dans ce qui, enveloppant le récit, n’avait fait que la manifester, comme la chaleur suscite la brume, à la façon de ces halos de brouillard que parfois rend visibles l’illumination spectrale du clair de lune..."

 

Un marin, du nom de Marlow, est attiré depuis l'enfance par un grand fleuve situé dans une région de l'Afrique encore inexplorée, et rappelant étrangement sur la carte - la forme d'un énorme serpent. Bien des années plus tard, il obtient, de la compagnie exploitant la région, le commandement d`une embarcation destinée au transport de l'ivoire. Après un voyage accablant et interminable comme un cauchemar, il parvient enfin à l'intérieur des terres, au siège de la compagnie où il trouve tout en désordre : habitations, choses et gens, tandis que le silence qui pèse alentour semble être quelque chose d'immense et d'invincible, attendant la fin de cet invraisemblable bouleversement. Marlow se lance alors à la recherche de Mr. Kurtz, agent de la compagnie, qui devrait se trouver au centre du pays de l'ivoire, mais dont on est depuis longtemps sans nouvelles...

 

“Going up that river was like traveling back to the earliest beginnings of the world, when vegetation rioted on the earth and the big trees were kings. An empty stream, a great silence, an impenetrable forest. The air was warm, thick, heavy, sluggish. There was no joy in the brilliance of sunshine. The long stretches of the waterway ran on, deserted, into the gloom of overshadowed distances. On silvery sandbanks hippos and alligators sunned themselves side by side. The broadening waters flowed through a mob of wooded islands; you lost your way on that river as you would in a desert, and butted all day long against shoals, trying to find the channel, till you thought yourself bewitched and cut off for ever from everything you had known once — somewhere — far away — in another existence perhaps. 

 

 « Remonter le fleuve, c’était se reporter, pour ainsi dire, aux premiers âges du monde, alors que la végétation débordait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un fleuve désert, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune joie dans l’éclat du soleil. Désertes, les longues étendues d’eau se perdant dans la brume des fonds trop ombragés. Sur des bancs de sable argentés des hippopotames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte-à-côte. Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d’îles boisées, on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, on se butait à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu’on avait connu autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence peut-être. 

 

There were moments when one’s past came back to one, as it will sometimes when you have not a  moment to spare to yourself; but it came in the shape of an unrestful and noisy dream, remembered with wonder amongst the overwhelming realities of this strange world of plants, and water, and silence. And this stillness of life did not in the least resemble a peace. It was the stillness of an implacable force brooding over an inscrutable intention. 

It looked at you with a vengeful aspect. I got used to it afterwards; I did not see it any more; I had no time. I had to keep guessing at the channel; I had to discern, mostly by inspiration, the signs of hidden banks; I watched for sunken stones; I was learning to clap my teeth smartly before my heart flew out, when I shaved by a fluke some infernal sly old snag that would have ripped the life out of the tin-pot steamboat and drowned all the pilgrims; I had to keep a look-out for the signs of dead wood we could cut up in the night for next day’s steaming. When you have to attend to things of that sort, to the mere incidents of the surface, the reality - the reality, I tell you - fades. The inner truth is hidden - luckily, luckily. 

But I felt it all the same; I felt often its mysterious stillness watching me at my monkey tricks, just as it watches you fellows performing on your respective tight-ropes for - what is it? half-a-crown a tumble - ”

 

Il y avait des moments où le passé vous revenait, comme cela arrive parfois quand on n’a pas un moment de répit, mais il revenait sous la forme d’un rêve bruyant et agité, qu’on se rappelait avec étonnement parmi les accablantes réalités de cet étrange monde de plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes choses n’était rien moins que paisible. C’était l’immobilité d’une force implacable couvant on ne savait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressentiment. Je m’y fis à la longue ; je cessai de m’en apercevoir ; je n’en avais guère le temps. Il me fallait deviner le chenal, discerner –  d’inspiration surtout – les indices d’un fond caché. J’avais à épier les roches recouvertes ; j’apprenais à serrer vaillamment les dents pour empêcher mon cœur de faiblir, quand j’avais frôlé quelque satané tronc d’arbre qui eût éventré mon sabot de bateau et envoyé tous les pèlerins par le fond. Et il me fallait avoir l’œil sur là moindre apparence de bois mort qu’on couperait pendant la nuit pour s’assurer la vapeur du lendemain. Quand vous avez à vous appliquer tout entier à ces sortes de choses, aux seuls incidents de surface, la réalité – oui, la réalité elle-même ! – pâlit. La vérité profonde demeure cachée… Dieu merci ! Je la sentais néanmoins ; souvent je sentais sa mystérieuse immobilité qui épiait mes  malices de singe, – comme elle vous épie aussi, vous autres, tandis que vous vous évertuez, chacun sur sa corde tendue, à faire des culbutes, à – à combien ?… – une demi couronne l’une…"

 

"We penetrated deeper and deeper into the heart of darkness. 

 

" Sometimes we came upon a station close by the bank, clinging to the skirts of the unknown, and the white men rushing out of a tumbledown hovel, with great gestures of joy and surprise and welcome, seemed very strange, - had the appearance of being held there captive by a spell. The word ivory would ring in the air for a while - and on we went again into the silence, along empty reaches, round the still bends, between the high walls of our winding way, reverberating in hollow claps the ponderous beat of the stern-wheel. Trees, trees, millions of trees, massive, immense, running up high; and at their foot, hugging the bank against the stream, crept the little begrimed steamboat, like a sluggish beetle crawling on the floor of a lofty portico. 

It made you feel very small, very lost, and yet it was not altogether depressing, that feeling. After all, if you were small, the grimy beetle crawled on — which was just what you wanted it to do. Where the pilgrims imagined it crawled to I don’t know. To some place where they expected to get something, I bet! For me it crawled toward Kurtz — exclusively; but when the steam-pipes started leaking we crawled very slow. 

 

 Parfois nous rencontrions une station, au bord du fleuve, accrochée à la lisière de l’inconnu, et les blancs qui se précipitaient vers nous du fond d’un hangar croulant  avaient un air  étrange, l’apparence de gens qu’une sorte de charme eût retenu captifs. Le mot ivoire passait dans l’air pendant un moment, et puis nous repartions dans le silence, par les étendues vides, au long des coudes paisibles, entre les hautes murailles de notre route sinueuse dont les échos multipliaient le battement sourd de notre roue unique. Des arbres, des millions d’arbres, massifs, immenses, élancés d’un jet : et à leurs pieds, serrant la rive à contre-courant, rampait le petit vapeur barbouillé de suie, comme un misérable scarabée se traînant sur le sol d’un ample portique. 

On se sentait bien petit, bien perdu, et pourtant il n’y avait là rien de déprimant, car, somme toute, pour être petit, le misérable scarabée barbouillé n’en avançait pas moins, et c’était précisément ce qu’on attendait de lui. Où diable les pèlerins s’imaginaient-ils qu’il se traînait ainsi, je n’en sais rien. Vers un endroit où ils comptaient trouver quelque chose, je pense !… Pour moi, il se traînait vers Kurtz, tout bonnement, mais quand les tubes de vapeur se mettaient à fuir, nous ne nous traînions plus que bien lentement… 

 

The reaches opened before us and closed behind, as if the forest had stepped leisurely across the water to bar the way for our return. We penetrated deeper and deeper into the heart of darkness. It was very quiet there. At night sometimes the  roll of drums behind the curtain of trees would run up the river and remain sustained faintly, as if hovering in the air high over our heads, till the first break of day. Whether it meant war, peace, or prayer we could not tell. The dawns were heralded by the descent of a chill stillness; the woodcutters slept, their fires burned low; the snapping of a twig would make you start. We were wanderers on a prehistoric earth, on an earth that wore the aspect of an unknown planet. We could have fancied ourselves the first of men taking possession of an accursed inheritance, to be subdued at the cost of profound anguish and of excessive toil. 

But suddenly, as we struggled round a bend, there would be a glimpse of rush walls, of peaked grass-roofs, a burst of yells, a whirl of black limbs, a mass of hands clapping, of feet stamping, of bodies swaying, of eyes rolling, under the droop of heavy and motionless foliage.

 

Les longues avenues d’eau s’ouvraient devant nous et se refermaient sur notre passage, comme si la forêt eut enjambé tranquillement le fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y régnait un grand calme. Quelquefois, la nuit, un roulement de tam-tams, derrière le rideau des arbres, parvenait jusqu’au fleuve et y persistait faiblement, comme s’il eût rôdé dans l’air, au-dessus de nos têtes, jusqu’à la pointe du jour. Impossible de dire s’il signifiait la guerre, la paix ou la prière. L’aube toujours s’annonçait par la tombée d’une froide torpeur : les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas et le craquement d’une branche vous faisait sursauter. Nous errions sur un sol préhistorique, sur un sol qui avait l’aspect d’une planète inconnue. Nous eussions pu nous croire les premiers des hommes prenant possession de l’héritage maudit qu’il leur faut s’assurer au prix d’une angoisse profonde et d’un labeur extrême. Mais, subitement, tandis que nous doublions péniblement un tournant du fleuve, une échappée s’ouvrait sur  des murailles de roseaux, des toits de chaume coniques, et c’était une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une multitude de mains qui battaient, de pieds qui frappaient le sol, de corps qui se balançaient, d’yeux qui roulaient, sous la retombée du feuillage pesant et immobile. 

 

The steamer toiled along slowly on the edge of a black and incomprehensible frenzy. The prehistoric man was cursing us, praying to us, welcoming us — who could tell? We were cut off from the comprehension of our surroundings; we glided past like phantoms, wondering and secretly appalled, as sane men would be before an enthusiastic outbreak in a madhouse. We could not understand, because we were too far and could not remember, because we were traveling in the night of first ages, of those ages that are gone, leaving hardly a sign - and no memories.

“The earth seemed unearthly. We are accustomed to look upon the shackled form of a conquered monster, but there - there you could look at a thing monstrous and free. It was unearthly, and the men were - No, they were not inhuman. Well, you know, that was the worst of it - this suspicion of their not being inhuman. It would come slowly to one. They howled, and leaped, and spun, and made horrid faces; but what thrilled you was just the thought of their humanity - like yours - the thought of your remote kinship with this wild and passionate uproar. Ugly. Yes, it was ugly enough;  but if you were man enough you would admit to yourself that there was in you just the faintest trace of a response to the terrible frankness of that noise, a dim suspicion of there being a meaning in it which you — you so remote from the night of first ages — could comprehend. And why not? 

 

Le vapeur côtoyait lentement une noire et incompréhensible frénésie. L’homme préhistorique nous maudissait-il, nous implorait-il, nous souhaitait-il la bienvenue, qui eût pu le dire ? Nous étions coupés de tout ce qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes, étonnés et secrètement épouvantés, comme le serait un homme sain au spectacle d’une émeute enthousiaste dans un asile d’aliénés. Nous ne pouvions pas comprendre, parce que nous étions trop loin et nous ne pouvions pas nous rappeler, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges qui ont passé en laissant à peine une trace…, et pas de souvenir.

« La terre en cet endroit n’avait pas l’air terrestre. Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d’un monstre asservi ; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les hommes étaient… Non, ils n’étaient pas inhumains. Voyez-vous, c’était là le pire, ce soupçon qu’on avait qu’ils n’étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit : Sans doute, ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d’affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la

pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée… – Vilain… Certes, c’était assez vilain… Mais pour peu qu’on en eût le courage, il fallait bien convenir qu’on avait en soi une sorte d’indéfinissable velléité de répondre à la directe sincérité de ce vacarme, l’impression confuse qu’il s’y cachait un sens que vous étiez, vous si loin de la nuit des âges, capable de comprendre… Et pourquoi pas ! 

 

 The mind of man is capable of anything - because everything is in it, all the past as well as all the future. What was there after all? Joy, fear, sorrow, devotion, valor, rage - who can tell? - but truth - truth stripped of its cloak of time. Let the fool gape and shudder - the man knows, and can look on without a wink. But he must at least be as much of a man as these on the shore. He must meet that truth with his own true stuff - with his own inborn strength. Principles? Principles won’t do. Acquisitions, clothes, pretty rags — rags that would fly off at the first good shake. No; you want a deliberate belief. An appeal to me in this fiendish row — is there? Very well; I hear; I admit, but I have a voice too, and for good or evil mine is the speech that cannot be silenced. Of course, a fool, what with sheer fright and fine sentiments, is always safe. Who’s that grunting? You wonder I didn’t go ashore for a howl and a dance? Well, no — I didn’t. Fine sentiments, you say? 

Fine sentiments, be hanged! I had no time. I had to mess about with white-lead and strips of woolen blanket helping to put bandages on those leaky steam-pipes — I tell you. I had to watch the steering, and circumvent those snags, and get the tin-pot along by hook or by crook. There was surface-truth enough in these things to save a wiser man.  

 

L’esprit de l’homme contient tous les possibles, parce que tout est en lui, tout le passé comme tout l’avenir… Qu’y avait-il là-dedans, après tout ?… Joie, frayeur, douleur, vénération, courage, colère, qui saurait le  dire ?… De la vérité en tout cas, de la vérité dépouillée des oripeaux du temps. Que le sot demeure bouche bée et frissonne – l’homme comprend et peut regarder en face sans broncher. Encore faut-il qu’il soit lui-même aussi humain que ceux de la rive… Il faut aborder cette vérité avec ce qu’on a de plus réel en soi, avec notre propre force innée. – Des principes ?… Non, des principes ne suffiraient pas. Ce ne sont là qu’acquisition, déguisement, élégante friperie qui s’envoleraient à la première secousse un peu rude. Ce qu’il faut, c’est une foi délibérée… Y a-t-il pour moi un appel dans ce barbare tumulte ?… Soit, j’entends, j’admets, mais j’ai une voix aussi et qui n’est pas de celles à qui on impose silence… Bien sûr, le sot, – soit frayeur, soit nobles sentiments, – ne court aucun risque… Que marmottez-vous là-bas ?… Vous vous demandez pourquoi je ne

suis pas descendu à terre pour y aller à mon tour de mon hurlement et de ma danse… Je ne l’ai pas fait, j’en conviens…

Nobles sentiments, dites-vous ? Au diable les nobles sentiments ! J’avais bien le temps d’y songer ! J’avais bien assez à faire, avec de la céruse et des bandes coupées dans des couvertures de laine, à envelopper les tubes de vapeur qui fuyaient. J’avais à veiller à la barre, à éviter les troncs d’arbres noyés et, vaille que vaille, à faire avancer mon rafiau de bateau. Ces choses-là contenaient une vérité de surface qui eût suffi à préserver plus sage que moi. 

 

Au cours de la remontée du fleuve, Marlow éprouve l'impression de voyager à reculons dans le temps, vers les plus lointaines origines du monde. L'embarcation avance péniblement comme dans un absurde et ténébreux cauchemar; la terre n'a plus rien de terrestre ; cependant dans les cris lancés par les sauvages alentour persiste quelque chose d'humain et de pur, une réalité dépouillée de toute enveloppe temporelle. 

Arrivés en vue du poste de Kurtz, les navigateurs sont accueillis par une terrible clameur : les sauvages ne veulent pas que les Blancs reprennent Mr. Kurtz, devenu pour eux une sorte de divinité. Kurtz était parti dans l'idée d'évangéliser les sauvages, mais, trahi par ses nerfs, il s'était mis à présider des danses nocturnes préludant à d'innombrables sacrifices offerts en son honneur ; il a depuis tenté plusieurs fois de fuir, mais en vain. 

Malade et presque mourant, il se refuse à quitter la forêt, et c'est à grand-peine que Marlow, presque contraint de se battre avec lui, réussit à le faire monter sur  son bateau qui s`éloigne, tandis que les sauvages regardent partir leur idole et qu`une femme, farouche et somptueusement parée, semble incarner leur angoisse, ses bras nus désespérément tendus vers le fleuve noir et luisant. 

 

Ce long récit a toutes les qualités évocatrices de l'art de Conrad, l’Afrique y est représentée comme le continent noir (the dark continent) par excellence, en référence à ses mystères et à la sauvagerie que les Européens y recherchaient tant : tente, surtout dans la description de la nature vierge et ténébreuse, non seulement de captiver l'intérêt intellectuel du lecteur, mais l'adhésion de son entière personnalité, en l'enveloppant dans un vaste filet de sensations. La jungle vit autour de nous avec ses rumeurs et son étouffant mystère, la figure de Kurtz qui semble par instant l'incarner, possède un pouvoir presque magique de suggestion, qui se mue parfois au cours du récit en un sentiment d'infinie pitié....

 

Après la mort de Kurtz, Marlow trouve un paquet de lettres appartenant à sa fiancée et va les lui remettre dès son retour : mais devant cette femme capable de dévouement, de foi et de souffrance, vivant dans le culte du disparu, il se sent incapable de lui dire la vérité et assure que Kurtz est mort en prononçant son nom. (Trad. Gallimard, 1929)

 


"Typhoon and Other Tales", Joseph Conrad, 1902

Réunit "Typhoon", "The Secret Sharer", "Falk" et "Amy Foster". "Typhoon", l’histoire d’un navire à vapeur et de son équipage assailli par une tempête, est un chef-d’œuvre de virtuosité descriptive et d’ironie morale, tandis que "The Secret Sharer" excelle dans l’ambiguïté symbolique. Les deux histoires présentent clairement la préoccupation constante de Conrad sur le thème de la solidarité, interpellée de l’extérieur par les éléments de la nature et de l’intérieur par les doutes et les peurs humaines. Les expériences de Conrad en tant que capitaine du navire Otago en 1888 ont fourni du matériel pour "The Secret Sharer" et "Falk". "Amy Foster", écrite en 1901, est sombre et austère dans sa représentation de l’isolement humain et de l’incompréhension. 

 

 III - Jukes was as ready a man as any half-dozen young mates that may be caught by casting a net upon the waters; and though he had been somewhat taken aback by the startling viciousness of the first squall, he had pulled himself together on the instant, had called out the hands and had rushed them along to secure such openings about the deck as had not been already battened down earlier in the evening. Shouting in his fresh, stentorian voice, “Jump, boys, and bear a hand!” he led in the work, telling himself the while that he had “just expected this.”

But at the same time he was growing aware that this was rather more than he had expected. From the first stir of the air felt on his cheek the gale seemed to take upon itself the accumulated impetus of an avalanche. Heavy sprays enveloped the Nan-Shan from stem to stern, and instantly in the midst of her regular rolling she began to jerk and plunge as though she had gone mad with fright.

Jukes thought, “This is no joke.” While he was exchanging explanatory yells with his captain, a sudden lowering of the darkness came upon the night, falling before their vision like something palpable. It was as if the masked lights of the world had been turned down. Jukes was uncritically glad to have his captain at hand. It relieved him as though that man had, by simply coming on deck, taken most of the gale’s weight upon his shoulders. Such is the prestige, the privilege, and the burden of command.

Captain MacWhirr could expect no relief of that sort from any one on earth. Such is the loneliness of command. He was trying to see, with that watchful manner of a seaman who stares into the wind’s eye as if into the eye of an adversary, to penetrate the hidden intention and guess the aim and force of the thrust. The strong wind swept at him out of a vast obscurity; he felt under his feet the uneasiness  of his ship, and he could not even discern the shadow of her shape. He wished it were not so; and very still he waited, feeling stricken by a blind man’s helplessness.

To be silent was natural to him, dark or shine. Jukes, at his elbow, made himself heard yelling cheerily in the gusts, “We must have got the worst of it at once, sir.” A faint burst of lightning quivered all round, as if flashed into a cavern — into a black and secret chamber of the sea, with a floor of foaming crests.

It unveiled for a sinister, fluttering moment a ragged mass of clouds hanging low, the lurch of the long outlines of the ship, the black figures of men caught on the bridge, heads forward, as if petrified in the act of butting. The darkness palpitated down upon all this, and then the real thing came at last.

 

 III - Jukes était aussi résolu que n’importe quel autre de ces jeunes seconds comme on en prend à la douzaine en jetant un filet sur les eaux ; si d’abord la brusque malignité du premier grain l’avait quelque peu surpris, il s’était déjà ressaisi, avait rallié l’équipage et fait fermer les ouvertures du pont qu’on n’avait pas encore pris soin de condamner. De sa fraîche voix de stentor, dirigeant la manœuvre, il criait : « Hardi, garçons ! Pressez ! Pressez ! » Et se disait tout bas : « Juste ce que j’avais craint. »

Mais à cette heure, il commençait à penser que tout de même ça dépassait la limite du prévu. Depuis l’instant où il avait senti le premier souffle frôler sa joue, la tempête semblait grossir avec l’élan multiplié d’une avalanche. De lourds embruns enveloppaient de la proue à la poupe le Nan-Shan qui, soudain, comme affolé, à travers son roulis régulier commença de piquer de brefs plongeons.

« Ça n’est plus de la plaisanterie », pensa Jukes. Et tandis qu’il échangeait avec le capitaine des hurlements explicatifs, une brusque recrudescence de ténèbres renforça la nuit, tombant devant leurs yeux comme quelque chose de palpable. On eût dit l’extinction de toutes les lumières voilées de ce monde. Jukes était content, indiscutablement, de sentir à côté de lui son capitaine. Cela le soulageait, tout comme si cet homme, simplement, en s’amenant sur le pont, avait pris le plus lourd de la tempête sur ses épaules.

 Tel est le prestige, le privilège et le poids du commandement.

Mais le capitaine Mac Whirr, lui, ne pouvait espérer de personne sur terre un soulagement analogue. Tel est l’isolement du commandement. Il s’efforçait de scruter les intentions cachées de cette attaque, d’en supputer les directions, les ressources, à la manière des marins vigilants dont le regard plonge dans l’œil du vent comme dans l’œil d’un adversaire. Mais levent qui fonçait sur lui surgissait de l’obscurité. Mac Whirr sentait bien sous ses pieds le malaise de son navire, mais ce navire, il ne le voyait même plus ; il ne pouvait même pas distinguer ses contours. Et Mac Whirr restait immobile ; il attendait, faisait des vœux, figé dans l’impuissante détresse de l’aveugle.

Le silence était son état naturel, nuit et jour. À son côté, Jukes à travers la rafale poussait de cordiaux jappements : « Nous aurons eu tout le pire d’un coup, capitaine. »

Un faible éclair tremblota tout autour comme sur les parois d’une caverne, d’une chambre de la mer secrète et noire, au pavement d’écume et de flots. Sa palpitation sinistre découvrit un instant la masse basse et déchiquetée des nuages, le profil allongé du Nan-Shan, et sur le pont, les sombres silhouettes des matelots à la tête baissée, surpris dans quelque élan, butés et comme pétrifiés. Puis les flottantes ténèbres se rabattirent. Et c’est alors enfin que la réelle chose arriva. 

 

It was something formidable and swift, like the sudden smashing of a vial of wrath. It seemed to explode all round the ship with an overpowering concussion and a rush of great waters, as if an immense dam had been blown up to windward. In an instant the men lost touch of each other.

This is the disintegrating power of a great wind: it isolates one from one’s kind. An earthquake, a landslip, an avalanche, overtake a man incidentally, as it were — without passion. A furious gale attacks him like a personal enemy, tries to grasp his limbs, fastens upon his mind, seeks to rout his very spirit out of him.

Jukes was driven away from his commander. He fancied himself whirled a great distance through the air. Everything disappeared — even, for a moment, his power of thinking; but his hand had found one of the rail-stanchions. His distress was by no means alleviated by an inclination to disbelieve the reality of this experience. Though young, he had seen some bad weather, and had never doubted his ability to imagine the worst; but this was so much beyond his powers of fancy that it appeared incompatible with the existence of any ship whatever. He would have been  incredulous about himself in the same way, perhaps, had he not been so harassed by the necessity of exerting a wrestling effort against a force trying to tear him away from his hold. Moreover, the conviction of not being utterly destroyed returned to him through the sensations of being half-drowned, bestially shaken, and partly choked.

It seemed to him he remained there precariously alone with the stanchion for a long, long time. The rain poured on him, flowed, drove in sheets. He breathed in gasps; and sometimes the water he swallowed was fresh and sometimes it was salt. For the most part he kept his eyes shut tight, as if suspecting his sight might be destroyed in the immense flurry of the elements. When he ventured to blink hastily, he derived some moral support from the green gleam of the starboard light shining feebly upon the flight of rain and sprays. He was actually looking at it when its ray fell upon the uprearing sea which put it out. He saw the head of the wave topple over, adding the mite of its crash to the tremendous uproar raging around him, and almost at the same instant the stanchion was wrenched away from his embracing arms. After a crushing thump on his back he found himself suddenly afloat and borne upwards. His first irresistible notion was that the whole China Sea had climbed on the bridge. Then, more sanely, he concluded himself gone overboard. All the time he was being tossed, flung, and rolled in great volumes of water, he kept on repeating mentally, with the utmost precipitation, the words: “My God! My God! My God! My God!”

 

Ce fut je ne sais quoi de formidable et de prompt, pareil à l’éclatement soudain du grand vase de la Colère. L’explosion enveloppa le navire avec un jaillissement tel qu’il sembla que quelque immense digue venait d’être crevée à l’avant. Chaque homme aussitôt perdit contact. Car tel est le pouvoir désagrégeant des grands souffles : il isole. Un tremblement de terre, un éboulement, une avalanche s’attaque à l’homme incidemment  pour ainsi dire et sans colère. L’ouragan, lui, s’en prend à chacun comme à son ennemi personnel, tâche à l’intimider, à le ligoter membre à membre, met en déroute sa vertu.

Jukes fut balayé d’auprès de son commandant. Roulé par le tourbillon, il lui sembla qu’il était porté dans les airs à une grande distance. Tout disparut devant lui, et durant quelques instants, il perdit la faculté de penser ; mais sa main alors rencontra une des batayoles de la rambarde. La propension qu’il avait à ne pas croire à la réalité de ce qui lui arrivait ne diminuait en rien sa détresse. Bien que jeune encore, il avait eu à essuyer des mauvais temps et se flattait de pouvoir imaginer le pire ; mais voici qui dépassait étrangement ses ressources imaginatives et qu’il n’aurait jamais cru que navire au monde pût supporter. Il eût professé pareille incrédulité à l’endroit de sa propre personne, sans doute, s’il n’avait été tout absorbé par la lutte épuisante qu’il lui fallait soutenir contre cette force qui

prétendait lui arracher son point d’appui. Mais pour se sentir ainsi à moitié noyé, sauvagement secoué, étouffé, maté, il lui fallait tout de même enfin se convaincre qu’il n’était pas encore absolument supprimé.

Il resta ainsi longtemps, très longtemps à ce qu’il crut, misérablement seul, agrippé à la batayole. Une pluie diluvienne tombait par nappes sur ses épaules. Il faisait, pour respirer, de grands efforts convulsifs, et l’eau qu’il avalait était tantôt douce et tantôt salée. La plupart du temps il gardait les yeux énergiquement fermés, comme s’il craignait que l’assaut des éléments n’allât attenter à sa vue. Quand il s’aventurait à entrouvrir une paupière clignotante, il puisait quelque réconfort dans la lueur verte du feu de tribord qui luisait faiblement à travers le pourchas de l’averse et des embruns. Et précisément à l’instant qu’il la contemplait encore, une vague toute droite, que cette lueur désigna, l’étreignit. Il eut juste le temps de voir la crête de la vague s’écrouler, ajoutant son craquement infime à l’effroyable tumulte qui, tout autour de lui, faisait rage. À l’instant suivant la  batayole fut arrachée à l’étreinte de ses bras : d’abord aplati sur le dos, il se sentit ensuite brusquement soulevé, emporté à une grande hauteur. Sa pensée première et irrésistible fut que la mer de la Chine tout entière venait de se vider sur le pont. La seconde pensée, plus saine, fut qu’il venait de passer par-dessus bord. Et tout le temps qu’il se sentit flotter, tandis que le ballottaient, roulaient et culbutaient d’énormes eaux, il n’arrêtait pas de répéter  mentalement, avec une extrême précipitation : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! »

 

 All at once, in a revolt of misery and despair, he formed the crazy resolution to get out of that. And he began to thresh about with his arms and legs. But as soon as he commenced his wretched struggles he discovered that he had become somehow mixed up with a face, an oilskin coat, somebody’s boots. He clawed ferociously all these things in turn, lost them, found them again, lost them once more, and finally was himself caught in the firm clasp of a pair of stout  arms. He returned the embrace closely round a thick solid body. He had found his captain.

They tumbled over and over, tightening their hug. Suddenly the water let them down with a brutal bang; and, stranded against the side of the wheelhouse, out of breath and bruised, they were left to stagger up in the wind and hold on where they could...."

 

Tout à coup, dans un sursaut de détresse et de désespoir, Jukes prit une résolution insensée : se tirer de là ; et il commença aussitôt de s’escrimer des bras et des jambes. Dès les premiers efforts, il découvrit qu’il était empêtré et comme mélangé avec le suroît, les bottes et le visage de quelqu’un. Il s’agrippa férocement à ces objets tour à tour, les lâcha, les ressaisit, les reperdit encore, et finalement fut enlacé lui-même par une paire de robustes bras. Il étreignit en retour étroitement un gros corps solide. Il avait retrouvé son capitaine.

Tous deux carambolèrent de conserve sans desserrer l’embrassement. Soudain l’eau qui se retirait les laissa brutalement retomber, échoués contre les parois de la timonerie, tout meurtris et sans plus de souffle ; ils se relevèrent en chancelant et s’accrochèrent à quoi ils purent...."

 

Conrad fut marin jusqu`à la quarantaine et fit toute sa carrière marchande, de mousse à commandant, sur les différents océans, et eut à connaître les principales routes de l`Orient. "Typhon", comme nombre de ses autres ouvrages, provient directement de ses expériences maritimes. Le roman raconte les péripéties d'un navire pris par un typhon dans les mers de Chine. Le "Nan-Shan", construit en Angleterre pour le compte d`armateurs siamois, part d`un port de l`Orient, pour ramener en Chine deux cents coolies qui rentrent chez eux avec leurs économies, enfermées soigneusement dans des cassettes de bois de santal. Le baromètre descend d'une façon impressionnante et, durant la nuit, un typhon d`une violence inouïe s`abat sur le navire. Le capitaine Mac Whirr ne perd pas son sang-froid : personnage modeste et silencieux, il atteint dans le roman à une véritable grandeur épique. Tandis que le premier lieutenant se laisse envahir par la panique et est contraint de débarquer à la fin de la traversée, Jukes, le second, et Rout, le chef mécanicien, luttent au contraire jusqu'à l`épuisement de leurs forces. Pendant ce temps, à bord, au milieu de ce drame en éclate un autre : les cassettes des Chinois se sont brisées et ils se battent férocement pour récupérer leurs dollars. Le "Nan-Shan" arrive à destination, à moitié démantelé par les lames : le capitaine affronte et dompte avec un calme courage les Chinois en révolte, en leur redistribuant avec équité leurs précieuses économies. En la personne de Mac Whirr, Conrad a peut-être voulu se peindre : nous avons là le modèle du capitaine, calme, tenace et doué d`une confiance quasi mystique en la résistance de son navire contre les assauts de l`océan. Le récit est, surtout vers le milieu, d`une simplicité hardie. Le thème épique est mis en relief par l'exposition directe des faits. André Gide a traduit ce roman en français et c'est là un très remarquable exemple de ce que peut donner la collaboration entre deux illustres écrivains.

(Trad. Gallimard, 1918).


Nostromo (Nostromo: a Tale of the Seaboard, 1904)

"In the time of Spanish rule, and for many years afterwards, the town of Sulaco--the luxuriant beauty of the orange gardens bears witness to its antiquity--had never been commercially anything more important than a coasting port with a fairly large local trade in ox-hides and indigo. The clumsy deep-sea galleons of the conquerors that, needing a brisk gale to move at all, would lie becalmed, where your modern ship built on clipper lines forges ahead by the mere flapping of her sails, had been barred out of Sulaco by the prevailing calms of its vast gulf. Some harbours of the earth are made difficult of access by the treachery of sunken rocks and the tempests of their shores...."

 

"Expérimental par ses perspectives mouvantes, Nostromo décrit l'histoire d'une région de l'Amérique du Sud, depuis l'instabilité de dictatures avides jusqu'à l'ère moderne, faite de démocratie et de capitalisme florissant. Sulaco, Etat imaginaire, lutte pour se séparer du Costaguana et devenir indépendant. Ce roman prophétique montre comment l'impérialisme économique mené par les Etats-Unis est un bienfait ambivalent dans ce pays. L'auteur parsème les grands événements de petites luttes politiques et tensions familiales, alliant le général à l'intime. En suivant la vie de Nostromo, contremaître des dockers, et des divers personnages qui côtoient cet individu fourbe, nous découvrons le coût de l'évolution historique."

 

 "Nostromo" se déroule dans la fictive république sud-américaine de «Costaguana», et plus précisément dans la province occidentale de ce pays et sa ville portuaire de Sulaco. Bien que Costaguana soit une nation fictive, sa géographie décrite dans le livre ressemble à la Colombie. Costaguana a une longue tradition de tyrannies, de révolutions et de guerres en tout genre, mais a récemment connu une période de stabilité sous le dictateur Ribiera. Charles Gould est un natif de Costaguanero d’origine anglaise, il possède une importante concession minière d’argent près du port clé de Sulaco. Fatigué de l’instabilité politique du pays et de sa corruption endémique, il utilise sa richesse pour soutenir le gouvernement de Ribiera, qui, selon lui, apportera enfin la stabilité au pays après des années de gouvernance et de tyrannie. Mais au lieu de cela, la mine d’argent rénovée de Gould et la richesse qu’elle va générer inspirent une nouvelle série de révolutions et l'apparition de seigneurs de guerre autoproclamés, plongeant Costaguana dans le chaos. Entre autres, les forces du général révolutionnaire Montero envahissent Sulaco après avoir sécurisé la capitale intérieure. Gould, insistant pour que son argent ne devienne pas un butin pour ses ennemis, ordonne Nostromo, le fiable "capataz de los cargadores" (chef débardeur) de Sulaco, pour l’exporter et le vendre sur les marchés internationaux.

 

"The Mirror of the Sea", Joseph Conrad, 1906

Publié pour la première fois en 1906, "Le miroir de la mer" est le premier des deux mémoires autobiographiques de Joseph Conrad. En discutant, il a qualifié le livre de "a very intimate revelation (...)  I have attempted here to lay bare with the unreserve of a last hour’s confession the terms of my relation with the sea, which beginning mysteriously, like any great passion the inscrutable Gods send to mortals, went on unreasoning and invincible, surviving the test of disillusion, defying the disenchantment that lurks in every day of a strenuous life; went on full of love’s delight and love’s anguish, facing them in open-eyed exultation without bitterness and without repining, from the first hour to the last.” (révélation très intime [...] J’ai essayé ici de mettre à nu, sans réserve de la confession de la dernière heure, les termes de ma relation avec la mer, qui a commencé mystérieusement, comme toute grande passion que les Dieux impénétrables envoient aux mortels, est allé sur déraisonnable et invincible, survivant à l’épreuve de la désillusion, défier le désenchantement qui se cache dans chaque jour d’une vie ardue; continuer plein de la joie de l’amour et de l’angoisse de l’amour, les affronter dans une exultation aux yeux ouverts, sans amertume et sans repentir, de la première heure à la dernière)....

 


L'Agent secret (The Secret Agent, 1907)

"Mr Verloc, going out in the morning, left his shop nominally in charge of his brother-in-law.  It could be done, because there was very little business at any time, and practically none at all before the evening.  Mr Verloc cared but little about his ostensible business.  And, moreover, his wife was in charge of his brother-in-law. The shop was small, and so was the house.  It was one of those grimy brick houses which existed in large quantities before the era of reconstruction dawned upon London.  The shop was a square box of a place, with the front glazed in small panes.  In the daytime the door remained closed; in the evening it stood discreetly but suspiciously ajar. 

 

The window contained photographs of more or less undressed dancing girls; nondescript packages in wrappers like patent medicines; closed yellow paper envelopes, very flimsy, and marked two-and-six in heavy black figures; a few numbers of ancient French comic publications hung across a string as if to dry; a dingy blue china bowl, a casket of black wood, bottles of marking ink, and rubber stamps; a few books, with titles hinting at impropriety; a few apparently old copies of obscure newspapers..."

À la fin du XIXe siècle, Verloc, agent secret d'une puissance étrangère, infiltre les anarchistes et terroristes de son pays réfugiés à Londres. Il doit mener de front sa vie d'agent secret et sa vie familiale, avec sa femme, accompagnée de sa mère vieille et malade et de son frère, handicapé mental. Sommé par sa hiérarchie de se secouer et de réveiller les Anglais, il va s'impliquer dans un plan visant à poser une bombe à l'observatoire de Greenwich...

 

"Quand il s’absentait le matin, M. Verloc laissait la boutique aux soins de son beau-frère, ce qui n’offrait pas d’inconvénients, car les affaires, en tous moments assez calmes, étaient relativement nulles jusque vers le soir. M. Verloc s’inquiétait peu, d’ailleurs, de cette partie ostensible de ses occupations… En outre, sa femme était là pour surveiller son beau-frère. L’étroite boutique occupait le peu de largeur de la maison, une hideuse maison de brique comme il en existait beaucoup avant que l’on eût commencé à reconstruire les vieux quartiers de Londres, et cette sorte de boîte carrée avait une façade divisée en petits panneaux vitrés.

Pendant le jour, la porte restait fermée ; le soir elle s’entrouvrait discrètement. Derrière le vitrage, s’étalaient des photographies de danseuses plus ou moins déshabillées ; des paquets indéfinissables, emballés comme des spécialités médicales ; des enveloppes en papier jaune très mince, cachetées et étiquetées 2 shillings et 6 pence en larges chiffres noirs. Accrochées à une corde, comme pour sécher, pendaient quelques publications comiques françaises de dates reculées. Il y avait aussi une grande tasse de porcelaine bleu foncé, une cassette en bois noirâtre, des fioles d’encre à marquer et des timbres en caoutchouc ; des livres au titre suggestif ; de vieux numéros de journaux inconnus, mal imprimés, aux dénominations ronflantes : la Torche, le Gong. Et les deux becs de gaz, soit par économie, soit pour le gré de la clientèle, étaient toujours baissés.

Cette clientèle se composait tantôt de tout jeunes gens qui hésitaient un moment devant la montre avant de se faufiler brusquement à l’intérieur ; tantôt d’hommes d’un âge plus mûr et d’aspect plutôt minable. Ceux-ci portaient généralement le col de leur pardessus relevé jusqu’à la moustache, le feutre rabattu sur les yeux ; des traces de boue maculaient le bas de leur pantalon, vêtement de camelote élimé par un trop long usage et recouvrant des jambes qui ne paraissaient pas valoir mieux. Les mains enfoncées dans les poches, ils entraient de biais, l’épaule la première, comme s’ils avaient espéré, par cette tactique, empêcher la sonnette de se mettre en branle ; mais bien qu’irrémédiablement fêlée, cette sonnette suspendue à un ressort en spirale ne manquait jamais, à la moindre provocation, de retentir derrière le dos du client avec une impudente malignité.

À ce signal, du fond de l’arrière-boutique, M. Verloc arrivait à pas pesants ; franchissant une crasseuse porte vitrée, située derrière le comptoir de bois peint, il se présentait, les yeux lourds, avec la mine d’un homme qui a passé la journée couché, tout habillé, sur un lit défait. Tout autre à sa place aurait pris soin de corriger un peu sa mise et sa physionomie, dans le commerce de détail, une bonne part du succès dépendant de la tournure aimable et engageante du vendeur. Mais M. Verloc connaissait son affaire, et n’entretenait pas la moindre inquiétude au sujet de l’impression esthétique qu’il pouvait produire sur sa clientèle.

Avec un aplomb imperturbable et un regard décidé, qui semblait toujours retenir la menace de quelque machination inquiétante, il tendait à l’acheteur, par-dessus le comptoir, un objet qui, selon toute évidence, était loin de valoir le prix scandaleux qu’il en recevait ; par exemple, une petite boîte de carton qui paraissait ne rien contenir, ou l’une de ces minces enveloppes jaunes soigneusement cachetées ; ou bien un livre à la couverture sale, étalant un titre plein de promesses. De temps en temps, il arrivait que l’une des danseuses jaunies trouvait preneur, tout comme si elle avait été vivante. Parfois, c’était Mme Verloc qui répondait à l’appel de la sonnette fêlée. Winnie Verloc était une femme jeune, la poitrine forte sanglée dans un corsage ajusté, et les hanches larges. Le regard assuré et calme, comme celui de son mari, elle gardait, derrière le rempart du comptoir, la plus impénétrable indifférence.

Il arrivait qu’un client de hasard, déconcerté à sa vue, demandait en balbutiant une bouteille d’encre dont il n’avait nul besoin, et qu’il jetait subrepticement dans le ruisseau, une fois dehors, après l’avoir payée trois fois sa valeur. Les visiteurs nocturnes – ceux aux collets relevés et aux feutres rabattus – faisaient un petit salut familier à Mme Verloc, accompagné de quelques brèves paroles de politesse, et, soulevant le battant situé à l’extrémité du comptoir, passaient immédiatement dans le salon. Car la porte de la boutique était l’unique entrée de la maison où M. Verloc se livrait à son négoce interlope, où il exerçait sa vocation de protecteur de la société et cultivait ses vertus domestiques.

M. Verloc pouvait passer essentiellement pour un homme d’intérieur : aucun de ses besoins, d’ordre spirituel, moral ou physique, n’étant de nature à l’attirer beaucoup au-dehors, il goûtait à la maison le bien-être matériel et la paix de l’âme, en même temps que les attentions conjugales de Mme Verloc et les égards déférents de sa belle-mère. La mère de Winnie, respectable dame, corpulente et poussive, au large visage tanné, apparaissait toujours ornée d’une perruque noire que surmontait un bonnet blanc. Ses jambes enflées la rendaient inactive. Elle se prétendait d’origine française, ce qui pouvait bien être vrai. Veuve d’un restaurateur qui la laissa fort démunie, elle s’était créé des ressources en sous-louant sa maison en appartements meublés pour célibataires ; cette maison, située dans le voisinage d’une longue rue déchue de sa splendeur première, était comprise administrativement dans l’aristocratique quartier de Belgravia, répartition topographique qui présentait un incontestable avantage pour la rédaction des annonces captieuses destinées à amorcer les chalands.

Néanmoins, les clients de la digne veuve n’étaient pas précisément de la catégorie la plus distinguée. Quels qu’ils fussent, d’ailleurs, Winnie aidait sa mère à assurer leur confort. En elle aussi on pouvait reconnaître des indices de la descendance française dont se targuait la vieille dame ; par exemple, dans l’art qu’elle apportait à disposer son abondante chevelure ou à ajuster ses vêtements. Winnie joignait à ces talents d’autres charmes : sa jeunesse, son teint clair, ses formes généreuses et son impénétrable réserve qui agissait sur les locataires comme une provocation, et n’allait pas jusqu’à lui interdire des dialogues menés d’une part avec entrain, et d’autre part (la sienne) avec une sereine amabilité. M. Verloc, en tout cas, ne demeura pas insensible à ces attraits. Client intermittent de la logeuse, il arrivait, puis repartait, sans aucun motif apparent.

D’ordinaire, il débarquait à Londres, venant du continent, comme la grippe ; seulement, la presse ne trompettait pas son arrivée, à lui. Ses visites étaient dénuées de tout apparat ; il déjeunait dans son lit où il se prélassait jusqu’à midi – et parfois même plus tard encore. S’il quittait la place Belgravia pour quelque mystérieuse affaire, il en partait tard et y rentrait de bonne heure – aux environs de trois ou quatre heures du matin – et, à suivre les détours qu’il faisait pour revenir, on aurait cru qu’il éprouvait de singulières difficultés à retrouver le chemin de son logis temporaire. À son réveil, vers les dix heures, lorsque Winnie lui apportait son déjeuner, il lui adressait ses civilités sur un ton badin, avec la voix enrouée et épuisée d’un homme qui aurait parlé sans discontinuer pendant plusieurs heures. Ses gros yeux lourds, chargés de regards amoureux et languissants, s’attachaient à chacun des gestes de la belle fille, et ses lèvres épaisses distillaient de mielleuses flatteries...."


"The Secret Sharer and other stories", Joseph Conrad, 1909

"The Secret Sharer", la saga d’un jeune skipper inexpérimenté forcé de décider du sort d’un marin fugitif qui a tué un homme en légitime défense. Alors qu’il fait face à son premier test moral, le capitaine découvre une vérité terrifiante et se retrouve face à face avec le secret lui-même. "The Secret Sharer", tout comme "Heart Of Darkness", s’inspirent d’événements réels et de personnes que Conrad a rencontrées ou dont il a entendu parler au cours de ses nombreux voyages lointains. Dépeindre des hommes au long de leurs plus incroyables voyages sur terre et en mer revient également à retracer des voyages symboliques dans les propres profondeurs les plus mystérieuses de leur intériorité ...

 


"Under Western Eyes" (Joseph Conrad, 1911)

"Sous les yeux de l'Occident" se déroule à Saint-Pétersbourg, en Russie et à Genève, en Suisse. Il est considéré comme la réponse de Conrad aux thèmes explorés dans "Crime et châtiment", car Conrad était réputé avoir détesté Dostoïevski. Ce roman est considéré comme l’une des œuvres majeures de Conrad et est proche du sujet de "The Secret Agent". Il déborde de cynisme et de conflit sur les échecs historiques des mouvements révolutionnaires et des idéaux. Acclamé comme l’une des plus belles réalisations littéraires de Conrad, ce roman saisissant dépeint habilement la tourmente politique de la Russie tsariste du XIXe siècle. Un nommé Haldin a tué un homme d'Etat qui brimait systématiquement le peuple épris de liberté. Désirant quitter le pays à tout jamais, il demande asile à son camarade Razumov. Mais, par crainte de se compromettre, ce dernier l'accueille mal. Davantage : il le dénonce. Bref, Haldin est exécuté. Peu après, Razumov entre au service de la police secrète. ll est envoyé en Suisse pour s'occuper de certain complot qui se trame dans un quartier de Genève appelé "la Petite Russie", là même où Haldin fait figure de glorieux martyr. Dans ce milieu de conspirateurs, une certaine jeune femme occupe une place de choix : Nathalie, la propre sœur de Haldin. N'ayant connu d'autre ami à son frère que Razumov. elle demande à ce dernier de la renseigner sur les derniers jours du

condamné. S'en étant bien tiré, Razumov gagne sa confiance. Pourtant son attitude garde quelque chose d'équivoque : sous des dehors très renfermés, il n'arrive pas à cacher un regard trop inquisiteur. Ce manège éveille bientôt des soupçons : cette situation absurde finit par troubler la cervelle de Razumov. Tout le drame tient justement dans l'antagonisme radical qui existe entre le délateur et Nathalie, dont la beauté se confond avec la bonté. De guerre lasse, Razumov lui confesse son crime, puis s'enfuit pour cacher sa honte. Pas longtemps, il est vrai : la justice immanente voudra qu'il meure écrasé par un train. Ayant

regagné son pays, Nathalie s`emploie désormais à soulager l'atroce misère des uns et des autres. 

La signification du roman apparaît dans les dernières pages du journal laissé par Razumov et qui contiennent sa confession à Nathalie : "I must own to you that I shall never give up looking forward to the day when all discord shall be silenced. Try to imagine its dawn! The tempest of blows and  of execrations is over; all is still; the new sun is rising, and the weary men united at last, taking count in their conscience of the ended contest, feel saddened by their victory, because so many ideas have perished for the triumph of one, so many beliefs have abandoned them without support. They feel alone on the earth and gather close together. Yes, there must be many bitter hours! But at last the anguish of hearts shall be extinguished in love.” 

And on this last word of her wisdom, a word so sweet, so bitter, so cruel sometimes, I said good-bye to Natalia Haldin. It is hard to think I shall never look any more into the trustful eyes of that girl — wedded to an invincible belief in the advent of loving concord springing like a heavenly flower from the soil of men’s earth, soaked in blood, torn by struggles, watered with tears."

 

 « Je dois vous avouer que je ne renoncerai jamais à attendre le jour où toute discorde s’apaisera. Songez seulement à l’aube d’un pareil jour ! C’en est fini de la tempête, des coups et des haines ; tout est paisible ; le soleil nouveau se lève, et unis enfin, les hommes las prennent conscience de la fin de leurs luttes et connaissent la tristesse de leur victoire ! Tant d’êtres ont péri pour le triomphe d’une idée ; tant de croyances les ont laissés en route…

Ils se sentent seuls sur la terre, et se serrent les uns contre les autres. Oui ! il y aura bien des heures amères ! Mais l’angoisse finira par être submergée au fond des cœurs, sous les flots d’amour. »

C’est sur ces dernières paroles de sagesse, paroles si douces, si amères, si cruelles parfois, que je dis adieu à Nathalie Haldin. Il est dur de penser que je ne regarderai plus dans les yeux loyaux de cette jeune fille, invinciblement attachée à sa foi dans la venue d’un règne de concorde et d’amour, qui sortira comme une fleur divine de la terre des hommes, de la terre trempée de leur sang, déchirée par leurs luttes, arrosée de leurs larmes..."

Sous les yeux de cet Occident qui s'obstine à ne pas comprendre, le peuple russe s`est mis en quête d'un amour universel, qu'il ne saura faire triompher qu'à travers beaucoup de douleur et l'expiation de bien des fautes.  (Trad. Gallimard, 1920).


"Chance", Joseph Conrad, 1913

"Fortune" (Chance), publié en feuilleton dans le New York Herald du 21 janvier au 30 juin 1912, puis en volume à Londres, en 1918. On a pu rapprocher ici l`art de Conrad de celui de Henry James. La composition de cette œuvre est, selon Aubry, traducteur de Conrad, "des plus singulières et des plus fortes, l`une de celles qui ont le plus retenu les admirateurs de Conrad".  Le style est admirable, quais humides reflétant les coques et les mâts des silencieux navires, eau vitreuse des bassins, docks de Londres, la campagne anglaise et ses moutons blancs sont peints avec le génie habituel de cet incomparable écrivain. 

Charles Powell, qui vient d'obtenir son brevet de lieutenant de la marine marchande britannique, est engagé par le capitaine Anthony, propriétaire du "Ferndale ", à bord duquel il vit avec sa femme Flora. Le père de Flora, de Barral - financier de la Cité de Londres, a été autrefois condamné à sept ans de réclusion, à la suite d'un krach retentissant. Après ce scandale, Flora, qui était élevée par Mrs. Fyne, sœur du capitaine Anthony, s'était enfuie avec ce dernier quelques jours avant que son père ne sorte de prison, Le capitaine Anthony épousa Flora malgré l'opposition des Fyne, pour permettre au prisonnier libéré d`échapper, sur son bateau, à la curiosité publique. A bord du "Ferndale", Charles Powell s'aperçoit vite que les officiers de l'équipage n`ont pu s'habituer à la présence de Flora, non plus qu'à celle de Barra] qui, sous le nom de Smith, les intrigue et les inquiète tous. Quant au capitaine Anthony. rongé par son amour pour Flora qu`il croit indifférente, il semble se désintéresser de tout. et craint de s`imposer à la jeune femme qui se consacre à son père. Celui-ci déteste son gendre, qu`i1 accuse de le séquestrer: Flora, qui s'en aperçoit, est déchirée entre son amour filial et la reconnaissance qu`elle éprouve envers Anthony. Powell voit un jour de Barral verser un liquide dans un grog destiné à son gendre : aussitôt prévenu, celui-ci décide de débarquer de Barral et Flora; mais Flora, au cours d`une scène pathétique où elle laisse enfin éclater son amour, l`ayant supplié de la garder à bord, de Barral sentant de son côté lui échapper sa fille et la fortune de son gendre avale le grog empoisonné et meurt. 

Après sa mort, Anthony et Flora vivront quelques années de bonheur sur le "Ferndale" avec Powell jusqu`au jour où, au cours d`une collision avec un autre navire, Anthony meurt. Flora, sauvée par Powell, se retire à la campagne et épousera sans doute un jour son sauveteur. Dans cet extraordinaire roman, le peintre de la mer devient le peintre de la fatalité, des forces du hasard et de l`il1usion qui se jouent des êtres humains. La mer n'est qu`une toile de fond: l`intérêt se concentre sur un homme en butte à la société, rejeté par elle, hanté d'irréalisables espérances. C'est aussi le seul livre à se concentrer sur un personnage féminin. (Trad. Gallimard, 1949).


"The Shadow Line" (La Ligne d'ombre, 1917)

Ecrit en 1915, publié en 1917, cette histoire d`un navire aux prises avec les mers de Chine évoque un moment décisif de l'existence de Conrad : son premier commandement. qui fut pour lui en quelque sorte une initiation à la sérieuse et difficile existence d'homme. C`est donc au sens strict une autobiographie et les noms même sont ceux de personnages réels, à deux exceptions près. Au début du récit, Conrad est encore à l'âge des coups de tête : sans aucune raison valable, lassé peut-être par la monotonie d'un service paisible, l`auteur quitte brusquement le poste de second qu'il occupait sur un navire écossais. Il veut rentrer en Europe mais, entre-temps, trouve un engagement comme capitaine sur un voilier qui doit faire route à travers l'océan lndien. Etrange navire et la personnalité du prédécesseur de Conrad est des plus baroques. Ce marin passait son temps à jouer du violon, ne rendait jamais compte de ses périples à ses armateurs et rêvait de voir le bateau et son équipage errer sur les mers sans atteindre jamais son port. Le navire n'a pas levé l'ancre que les ennuis du nouveau capitaine commencent : un steward meurt du choléra, le second est frappé d`une attaque de fièvre, le vent tarde à venir. On part enfin. La fièvre fait ses ravages parmi les membres de l'équipage, les vents contraires s'élèvent et le voilier, comme prisonnier d`un sortilège, n'arrive pas à s`éloigner de l`île de Koh-Ring. Après bien des péripéties, le navire accomplit cependant sa route. Mais le jeune Conrad comprend que la vie exige d`être domptée, que le temps des coups de tête est terminé. 

L`intérêt du livre tient surtout à la méticuleuse exactitude du narrateur, et à la lumière qu'il jette sur une étape capitale de la vie de l`auteur. Mais on y peut trouver, au-delà de l'exactitude, la suggestion d'un mystère supérieur, celui de l'homme seul devant le Destin et qui parvient cependant à en triompher, grâce à sa ténacité et à la fidélité d`un équipage composé de braves gens (Trad. Gallimard, 1929).