Joseph Conrad (1857–1924) - Rudyard Kipling (1865–1936)  -  John Galsworthy (1867-1933) - Edward Morgan Forster (1879-1970)  - ...

Last update : 18/12/2016


Au XIXème siècle, l'impérialisme britannique est à son apogée. Les écrivains occidentaux sont d'emblée colonialistes et endossent implicitement un complexe de supériorité qui pénètre toute la littérature. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la brutalité et l'arrogance de la "civilisation" à l'encontre de ses immenses territoires asiatiques ou africains puissent commencer à poser question. Mais tout n'est pas aussi tranché. Rudyard Kipling semble s'interroger sur la prétendue bienveillance de l'Empire britannique. Joseph Conrad pose à quant à lui explicitement le problème de l'exploitation coloniale dans son court roman, "Au coeur des ténèbres", mais à sa façon : l'exploitation de l'Afrique, du continent noir, par les puissances impérialistes conduit au bout du compte à s'interroger sur soi-même, à remonter en soi, comme le personnage de Marlow remonte le Congo, et se confronter à ces ténèbres qui ont envahi notre esprit humain et nous conduisent à déposséder de leur territoire et de leur humanité des "hommes d'une autre couleur que nous ou dont le nez est un peu plus plat". En 1924, dans "Route des Indes", Edward Morgan Forster s'interroge avec subtilité sur les liens colon et colonisé...


Joseph Conrad (1857–1924)

De son vrai nom Teodor Jozef Konrad Nalecz Korzeniowski, Joseph Conrad naît dans la partie de la Pologne occupée par la Russie et perd très jeune ses parents. A 17 ans, il rejoint Marseille et s'engage dans la marine marchande, quitte la France pour l'Angleterre où il apprend l'anglais, grâce aux vers de Shakespeare. Il va alors parcourir les mers du monde jusqu'en 1856, date à laquelle il se marie et se consacre à l'écriture. Naturalisé britannique en 1886, il écrit son premier roman en 1889, "La Folie Almayer". On le compare bientôt à Kipling, exotisme et aventure au service de la Couronne  ("The Nigger of the Narcissus", 1897), mais romantique invétéré, il met à jour la soif du pouvoir, la peur de mourir, la fascination de l'épreuve ("Au Cœur des ténèbres", 1902), construisant une oeuvre anti-impérialiste à l'encontre des idées dominantes du temps. Tant au niveau du contenu que de la forme, Conrad reste partagé entre son idéalisme foncier qui le pousse à défendre les opprimés, et un conservatisme politique qui reste sans illusion; son écriture porte cette même ambivalence, une technique narrative qui porte un récit romanesque, et des expérimentations de style comportant des dislocations chronologiques et des montages de point de vue. "Nostromo" (1904) prédit l'accès à la brutalité capitaliste du continent sud-américain. "L'Agent secret" (1907) analyse le désir de trahison caché dans le ressentiment anarchiste. "Sous les yeux d'Occident" (1911) dit le drame du délateur et la perversité commune de la police tsariste et des révolutionnaires. "Lord Jim" (1900), son roman le plus connu, raconte l'histoire de Jim, un jeune officier britannique marqué d'infamie après avoir abandonné en mer Rouge sans en prévenir ses passagers un navire qu'il croyait sur le point de sombrer, et qui cherche par suite à expier son acte, monologues et dialogues continuellement imbriqués emprisonne cette personnalité déchirée comme dans une toile : il finira par racheter sa faute en se sacrifiant.

 

Au coeur des ténèbres (Heart of darkness, 1902)

"Remonter ce fleuve, le Congo, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde.."

"Le Cœur des ténèbres s’inspire d’un épisode de la vie de Conrad en 1890 dans l’État libre du Congo mis en coupe réglée au profit de Léopold II. De cette expérience amère, l’écrivain a tiré un récit enchâssé dont chaque élément, à la façon des poupées russes, dissimule une autre réalité : la Tamise annonce le Congo, le yawl de croisière la Nellie le vapeur cabossé de Marlow, truchement de Conrad. Ces changements d’identité sont favorisés par les éclairages instables au coucher du soleil ou par le brouillard qui modifie tous les repères et dont émerge Kurtz. Présenté par de nombreux personnages bien avant d’entrer en scène, celui-ci fait voler en éclats toutes les définitions et finit par incarner le cœur énigmatique des ténèbres : le lieu où se rencontrent l’abjection la plus absolue et l’idéalisme le plus haut." (Livre de poche) 

"The Nellie, a cruising yawl, swung to her anchor without a flutter of the sails, and was at rest. The flood had made, the wind was nearly calm, and being bound down the river, the only thing for it was to come to and wait for the turn of the tide.

The sea-reach of the Thames stretched before us like the beginning of an interminable waterway. In the offing the sea and the sky were welded together without a joint, and in the luminous space the tanned sails of the barges drifting up with the tide seemed to stand still in red clusters of canvas sharply peaked, with gleams of varnished sprits. A haze rested on the low shores that ran out to sea in vanishing flatness. The air was dark above Gravesend, and farther back still seemed condensed into a mournful gloom, brooding motionless over the biggest, and the greatest, town on earth.

The Director of Companies was our captain and our host. We four affectionately watched his back as he stood in the bows looking to seaward. On the whole river there was nothing that looked half so nautical. He resembled a pilot, which to a seaman is trustworthiness personified. It was difficult to realize his work was not out there in the luminous estuary, but behind him, within the brooding gloom..."

 

"Le yacht la Nellie évita sur l’ancre, sans un battement dans ses voiles, et se trouva arrêté. La marée était étale, le vent presque tombé ; comme nous avions à descendre le fleuve, il ne nous restait plus qu’à mouiller en attendant le reflux. L’estuaire de la Tamise s’ouvrait devant nous, pareil à l’entrée d’un interminable chenal. Au large, le ciel et la mer se confondaient, sans un joint, et dans l’espace lumineux, les voiles hâlées des barges qui dérivaient avec la marée semblaient s’immobiliser en rouges essaims de toile haut tendue, où les espars polis luisaient. Une brume reposait sur les berges basses dont les lignes fuyantes se perdaient dans la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend, et plus en arrière semblait former en s’épaississant une sorte d’obscurité désolée qui pesait sans mouvement au-dessus de la plus grande ville du monde, la plus illustre aussi.

L’Administrateur de Sociétés était notre capitaine et notre hôte. Tous les quatre nous considérions affectueusement son dos, tandis qu’il se tenait à l’avant, les yeux tournés vers la mer. Rien sur tout le fleuve n’avait l’air plus nautique que lui. Il avait proprement l’aspect du pilote, ce qui pour un marin est la sécurité personnifiée. Il était malaisé d’imaginer que son métier l’appelait, non point dans l’estuaire lumineux, mais là-bas derrière, au sein de cette obscurité en suspens. Il y avait entre nous, comme je l’ai déjà dit quelque part, le lien de la mer. Outre qu’il maintenait le contact entre nos cœurs durant les longues périodes de séparation, il avait pour effet de nous rendre réciproquement tolérants à l’égard de nos histoires, voire de nos convictions. L’Homme de Loi, – le meilleur d’entre tous les camarades, – détenait en raison de ses nombreuses années et de ses maintes qualités le seul coussin qu’il y eût sur le pont et était étendu sur notre unique couverture. Le Comptable avait déjà sorti une boîte de dominos et jouait à faire des constructions avec ses morceaux d’os. Quant à Marlow, il était assis, les jambes croisées, à l’arrière, appuyé au mât d’artimon. Il avait les joues creuses, le teint jaune, le torse droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants, la paume des mains en dehors, il ressemblait à une idole.

L’administrateur s’étant assuré que l’ancre avait mordu, regagna l’arrière et prit place au milieu de nous. Nous échangeâmes quelques mots nonchalamment. Ensuite il se fit un silence à bord du yacht. Pour je ne sais quelle raison, nous n’entamâmes point cette partie de dominos. Nous nous sentions pensifs et disposés à rien d’autre qu’à une placide contemplation. Le jour s’achevait dans une sérénité d’un éclat tranquille et exquis. L’eau brillait paisiblement ; le ciel, sans une tache, n’était que bénigne immensité de lumière pure ; le brouillard même, sur les marais de l’Essex, était pareil à un tissu transparent et radieux qui, accroché aux collines boisées de l’intérieur, drapait les rives basses dans ses plis diaphanes.

Seule l’obscurité à l’Ouest, suspendue au-dessus des eaux d’amont, se faisait d’instant en instant plus épaisse, comme irritée par l’approche du soleil. Et enfin, dans sa chute oblique et imperceptible, le soleil toucha l’horizon et du blanc incandescent passa à un rouge obscur, sans rayons et sans chaleur, comme s’il allait soudainement s’éteindre, touché à mort au contact de cette nuée qui couvait une multitude d’hommes. L’aspect des eaux aussitôt s’altéra : la sérénité se fit moins brillante mais plus profonde. Le vieux fleuve dans sa large étendue reposait sans une ride au déclin du jour, après tant de siècles de loyaux services à la race qui peuplait ses bords, étendu dans la tranquille dignité d’un chenal menant aux confins les plus reculés du monde.

Nous contemplions le flot vénérable, non à la passagère clarté d’une de ces brèves journées qui s’allument et disparaissent à jamais, mais à la lumière auguste des souvenirs qui durent. Et de fait, rien n’est plus aisé, pour l’homme qui selon l’expression consacrée a « couru les mers » avec respect et ferveur, que d’évoquer la grande âme du passé sur l’estuaire de la Tamise. Le courant de la marée qui va et vient dans son incessant labeur est peuplé du souvenir des hommes et des vaisseaux qu’il a portés vers le repos du foyer ou aux batailles de l’Océan. Il a connu et servi ces hommes dont la nation s’enorgueillit, de Sir Francis Drake à Sir John Franklin, chevaliers tous, titrés ou non, les grands chevaliers errants de la mer ! Il les a tous portés, ces navires dont les noms sont pareils à des joyaux étincelant dans la nuit des temps, depuis le Golden Hind, rentrant au port, ses flancs ronds tout emplis de trésors, pour être visité par une Reine et disparaître aussitôt de la glorieuse légende, jusqu’à l’Erebus et au Terror, partis pour d’autres conquêtes – et qui ne revinrent jamais. Il a connu les navires et les hommes, ceux partis de Deptford, de Greenwich, d’Erith, les aventuriers et les colons, navires du Roi et navires des gens de la Bourse, capitaines et amiraux, sombres « interlopes » du trafic du Levant et « généraux » commissionnés aux flottes des Indes Orientales.

Ceux qui chassaient l’or et ceux qui poursuivaient la gloire, tous avaient descendu ces eaux, portant l’épée et souvent la torche, hérauts de la puissance de cette terre, dépositaires d’une étincelle du feu sacré. Quelle grandeur n’avait dérivé au fil de ce fleuve vers la promesse d’un monde inconnu !… Rêves d’hommes ; semence de dominions ; germes d’empires !… Le soleil s’était couché : l’ombre tomba sur les eaux, et des lumières commencèrent d’apparaître au long du rivage. Le phare de Chapman, hissé comme sur trois pattes, au-dessus de son banc de vase, jetait un vif éclat. Des feux de navire glissaient dans le chenal, faisaient un grand remuement de lueurs qui avançaient ou s’éloignaient. Et plus à l’Ouest, au-dessus des eaux d’amont, l’emplacement de la ville monstrueuse demeurait sinistrement marqué dans le ciel, nuée pesante durant le jour, reflet livide sous les étoiles.

– « Et ceci aussi, dit Marlow tout à coup, a été un des endroits sauvages de la terre !… »

Il était le seul d’entre nous qui courût encore les mers. Le pis qu’on eût pu dire de lui, c’est qu’il ne représentait pas son espèce. C’était un marin, mais un vagabond aussi, alors que la plupart des marins mènent, si l’on peut ainsi s’exprimer, une vie sédentaire. Leur âme est casanière ; leur maison, le navire, est toujours avec eux et pareillement leur pays, qui est la mer. Aucun navire qui ne ressemble à un autre navire, et la mer est toujours la même. Dans l’immuabilité de ce qui les entoure, les rivages étrangers, les visages étrangers, la changeante immensité de la vie, tout demeure distant à leurs yeux, voilé non pas par le sens du mystère, mais par leur ignorance dédaigneuse : car il n’est rien de mystérieux pour un marin en dehors de la mer elle-même, qui est maîtresse de son existence et aussi impénétrable que la Destinée.

Quant au reste, après les heures de travail, une flânerie fortuite, ou une bordée à terre a tôt fait de lui découvrir le secret de tout un continent et, généralement, il estime que le secret n’en valait pas la peine. Les histoires de marins ont une simplicité directe, dont tout le sens tient dans la coquille d’une noix craquée.

Mais Marlow n’était pas typique (réserve faite pour son penchant à dévider des histoires) et pour lui la portée d’un épisode, ce n’était pas à l’intérieur qu’il fallait la chercher, comme un noyau, mais extérieurement, dans ce qui, enveloppant le récit, n’avait fait que la manifester, comme la chaleur suscite la brume, à la façon de ces halos de brouillard que parfois rend visibles l’illumination spectrale du clair de lune..."

 

Nostromo (Nostromo: a Tale of the Seaboard, 1904)

"In the time of Spanish rule, and for many years afterwards, the town of Sulaco--the luxuriant beauty of the orange gardens bears witness to its antiquity--had never been commercially anything more important than a coasting port with a fairly large local trade in ox-hides and indigo. The clumsy deep-sea galleons of the conquerors that, needing a brisk gale to move at all, would lie becalmed, where your modern ship built on clipper lines forges ahead by the mere flapping of her sails, had been barred out of Sulaco by the prevailing calms of its vast gulf. Some harbours of the earth are made difficult of access by the treachery of sunken rocks and the tempests of their shores...."

 

"Expérimental par ses perspectives mouvantes, Nostromo décrit l'histoire d'une région de l'Amérique du Sud, depuis l'instabilité de dictatures avides jusqu'à l'ère moderne, faite de démocratie et de capitalisme florissant. Sulaco, Etat imaginaire, lutte pour se séparer du Costaguana et devenir indépendant. Ce roman prophétique montre comment l'impérialisme économique mené par les Etats-Unis est un bienfait ambivalent dans ce pays. L'auteur parsème les grands événements de petites luttes politiques et tensions familiales, alliant le général à l'intime. En suivant la vie de Nostromo, contremaître des dockers, et des divers personnages qui côtoient cet individu fourbe, nous découvrons le coût de l'évolution historique."

 

L'Agent secret (The Secret Agent, 1907)

"Mr Verloc, going out in the morning, left his shop nominally in charge of his brother-in-law.  It could be done, because there was very little business at any time, and practically none at all before the evening.  Mr Verloc cared but little about his ostensible business.  And, moreover, his wife was in charge of his brother-in-law. The shop was small, and so was the house.  It was one of those grimy brick houses which existed in large quantities before the era of reconstruction dawned upon London.  The shop was a square box of a place, with the front glazed in small panes.  In the daytime the door remained closed; in the evening it stood discreetly but suspiciously ajar. 

 

The window contained photographs of more or less undressed dancing girls; nondescript packages in wrappers like patent medicines; closed yellow paper envelopes, very flimsy, and marked two-and-six in heavy black figures; a few numbers of ancient French comic publications hung across a string as if to dry; a dingy blue china bowl, a casket of black wood, bottles of marking ink, and rubber stamps; a few books, with titles hinting at impropriety; a few apparently old copies of obscure newspapers..."

À la fin du XIXe siècle, Verloc, agent secret d'une puissance étrangère, infiltre les anarchistes et terroristes de son pays réfugiés à Londres. Il doit mener de front sa vie d'agent secret et sa vie familiale, avec sa femme, accompagnée de sa mère vieille et malade et de son frère, handicapé mental. Sommé par sa hiérarchie de se secouer et de réveiller les Anglais, il va s'impliquer dans un plan visant à poser une bombe à l'observatoire de Greenwich...

 

"Quand il s’absentait le matin, M. Verloc laissait la boutique aux soins de son beau-frère, ce qui n’offrait pas d’inconvénients, car les affaires, en tous moments assez calmes, étaient relativement nulles jusque vers le soir. M. Verloc s’inquiétait peu, d’ailleurs, de cette partie ostensible de ses occupations… En outre, sa femme était là pour surveiller son beau-frère. L’étroite boutique occupait le peu de largeur de la maison, une hideuse maison de brique comme il en existait beaucoup avant que l’on eût commencé à reconstruire les vieux quartiers de Londres, et cette sorte de boîte carrée avait une façade divisée en petits panneaux vitrés.

Pendant le jour, la porte restait fermée ; le soir elle s’entrouvrait discrètement. Derrière le vitrage, s’étalaient des photographies de danseuses plus ou moins déshabillées ; des paquets indéfinissables, emballés comme des spécialités médicales ; des enveloppes en papier jaune très mince, cachetées et étiquetées 2 shillings et 6 pence en larges chiffres noirs. Accrochées à une corde, comme pour sécher, pendaient quelques publications comiques françaises de dates reculées. Il y avait aussi une grande tasse de porcelaine bleu foncé, une cassette en bois noirâtre, des fioles d’encre à marquer et des timbres en caoutchouc ; des livres au titre suggestif ; de vieux numéros de journaux inconnus, mal imprimés, aux dénominations ronflantes : la Torche, le Gong. Et les deux becs de gaz, soit par économie, soit pour le gré de la clientèle, étaient toujours baissés.

Cette clientèle se composait tantôt de tout jeunes gens qui hésitaient un moment devant la montre avant de se faufiler brusquement à l’intérieur ; tantôt d’hommes d’un âge plus mûr et d’aspect plutôt minable. Ceux-ci portaient généralement le col de leur pardessus relevé jusqu’à la moustache, le feutre rabattu sur les yeux ; des traces de boue maculaient le bas de leur pantalon, vêtement de camelote élimé par un trop long usage et recouvrant des jambes qui ne paraissaient pas valoir mieux. Les mains enfoncées dans les poches, ils entraient de biais, l’épaule la première, comme s’ils avaient espéré, par cette tactique, empêcher la sonnette de se mettre en branle ; mais bien qu’irrémédiablement fêlée, cette sonnette suspendue à un ressort en spirale ne manquait jamais, à la moindre provocation, de retentir derrière le dos du client avec une impudente malignité.

À ce signal, du fond de l’arrière-boutique, M. Verloc arrivait à pas pesants ; franchissant une crasseuse porte vitrée, située derrière le comptoir de bois peint, il se présentait, les yeux lourds, avec la mine d’un homme qui a passé la journée couché, tout habillé, sur un lit défait. Tout autre à sa place aurait pris soin de corriger un peu sa mise et sa physionomie, dans le commerce de détail, une bonne part du succès dépendant de la tournure aimable et engageante du vendeur. Mais M. Verloc connaissait son affaire, et n’entretenait pas la moindre inquiétude au sujet de l’impression esthétique qu’il pouvait produire sur sa clientèle.

Avec un aplomb imperturbable et un regard décidé, qui semblait toujours retenir la menace de quelque machination inquiétante, il tendait à l’acheteur, par-dessus le comptoir, un objet qui, selon toute évidence, était loin de valoir le prix scandaleux qu’il en recevait ; par exemple, une petite boîte de carton qui paraissait ne rien contenir, ou l’une de ces minces enveloppes jaunes soigneusement cachetées ; ou bien un livre à la couverture sale, étalant un titre plein de promesses. De temps en temps, il arrivait que l’une des danseuses jaunies trouvait preneur, tout comme si elle avait été vivante. Parfois, c’était Mme Verloc qui répondait à l’appel de la sonnette fêlée. Winnie Verloc était une femme jeune, la poitrine forte sanglée dans un corsage ajusté, et les hanches larges. Le regard assuré et calme, comme celui de son mari, elle gardait, derrière le rempart du comptoir, la plus impénétrable indifférence.

Il arrivait qu’un client de hasard, déconcerté à sa vue, demandait en balbutiant une bouteille d’encre dont il n’avait nul besoin, et qu’il jetait subrepticement dans le ruisseau, une fois dehors, après l’avoir payée trois fois sa valeur. Les visiteurs nocturnes – ceux aux collets relevés et aux feutres rabattus – faisaient un petit salut familier à Mme Verloc, accompagné de quelques brèves paroles de politesse, et, soulevant le battant situé à l’extrémité du comptoir, passaient immédiatement dans le salon. Car la porte de la boutique était l’unique entrée de la maison où M. Verloc se livrait à son négoce interlope, où il exerçait sa vocation de protecteur de la société et cultivait ses vertus domestiques.

M. Verloc pouvait passer essentiellement pour un homme d’intérieur : aucun de ses besoins, d’ordre spirituel, moral ou physique, n’étant de nature à l’attirer beaucoup au-dehors, il goûtait à la maison le bien-être matériel et la paix de l’âme, en même temps que les attentions conjugales de Mme Verloc et les égards déférents de sa belle-mère. La mère de Winnie, respectable dame, corpulente et poussive, au large visage tanné, apparaissait toujours ornée d’une perruque noire que surmontait un bonnet blanc. Ses jambes enflées la rendaient inactive. Elle se prétendait d’origine française, ce qui pouvait bien être vrai. Veuve d’un restaurateur qui la laissa fort démunie, elle s’était créé des ressources en sous-louant sa maison en appartements meublés pour célibataires ; cette maison, située dans le voisinage d’une longue rue déchue de sa splendeur première, était comprise administrativement dans l’aristocratique quartier de Belgravia, répartition topographique qui présentait un incontestable avantage pour la rédaction des annonces captieuses destinées à amorcer les chalands.

Néanmoins, les clients de la digne veuve n’étaient pas précisément de la catégorie la plus distinguée. Quels qu’ils fussent, d’ailleurs, Winnie aidait sa mère à assurer leur confort. En elle aussi on pouvait reconnaître des indices de la descendance française dont se targuait la vieille dame ; par exemple, dans l’art qu’elle apportait à disposer son abondante chevelure ou à ajuster ses vêtements. Winnie joignait à ces talents d’autres charmes : sa jeunesse, son teint clair, ses formes généreuses et son impénétrable réserve qui agissait sur les locataires comme une provocation, et n’allait pas jusqu’à lui interdire des dialogues menés d’une part avec entrain, et d’autre part (la sienne) avec une sereine amabilité. M. Verloc, en tout cas, ne demeura pas insensible à ces attraits. Client intermittent de la logeuse, il arrivait, puis repartait, sans aucun motif apparent.

D’ordinaire, il débarquait à Londres, venant du continent, comme la grippe ; seulement, la presse ne trompettait pas son arrivée, à lui. Ses visites étaient dénuées de tout apparat ; il déjeunait dans son lit où il se prélassait jusqu’à midi – et parfois même plus tard encore. S’il quittait la place Belgravia pour quelque mystérieuse affaire, il en partait tard et y rentrait de bonne heure – aux environs de trois ou quatre heures du matin – et, à suivre les détours qu’il faisait pour revenir, on aurait cru qu’il éprouvait de singulières difficultés à retrouver le chemin de son logis temporaire. À son réveil, vers les dix heures, lorsque Winnie lui apportait son déjeuner, il lui adressait ses civilités sur un ton badin, avec la voix enrouée et épuisée d’un homme qui aurait parlé sans discontinuer pendant plusieurs heures. Ses gros yeux lourds, chargés de regards amoureux et languissants, s’attachaient à chacun des gestes de la belle fille, et ses lèvres épaisses distillaient de mielleuses flatteries...."

 


Rudyard Kipling (1865–1936) 

Rudyard Kipling publia ses premières nouvelles en 1887, lesquelles furent suivies de six autres volumes. Ces récits, écrits dans une prose vive, pleine d'humour sont autant de petites réussites nonchalantes et précises. Kipling sait, à force d'anecdotes, de traits saillants et comme esquissés, rendre toute la sève de ses observations. Ses contes très inventifs, spirituels, sont extraordinairement vivants. On lui reproche à juste titre de faire l'apologie de l'impérialisme britannique, mais faut-il lui reconnaître sa capacité à restituer la complexité des sociétés orientales, notamment de l'Inde. "The Jungle Book", 1894 (Le Livre de la jungle, Paris, Mercure de France, 1899) propose en sept récits un voyage fabuleux au coeur de la jungle (Mowgli, petit garçon volé dans un village par le tigre Shere Khan, sauvé par un clan de loups et pris sous leur protection par la panthère Bagheera et l'ours Baloo..); "The Second Jungle Book" (1895) le second opus de cet hymne à la jungle en huit nouvelles; "Captains Courageous: a Story of the Grand Banks" (1897) est le roman d'apprentissage du jeune et arrogant Harvey Cheyne dans le monde des pêcheurs du banc de Terre-Neuve; "Kim" (1901) est un second roman d'apprentissage, celui d'un jeune orphelin irlandais dans lequel Kipling restitue l'expérience de son enfance en Inde et sa double culture anglo-indienne, mais aussi et surtout un magnifique roman d'aventure au sens plein du terme. 

 

If you can keep your head when all about you

Are losing theirs and blaming it on you,

If you can trust yourself when all men doubt you,

But make allowance for their doubting too;

If you can wait and not be tired by waiting,

Or being lied about, don’t deal in lies,

Or being hated, don’t give way to hating,

And yet don’t look too good, nor talk too wise:

 

If you can dream – and not make dreams your master;

If you can think – and not make thoughts your aim;

If you can meet with Triumph and Disaster

And treat those two imposters just the same;

If you can bear to hear the truth you’ve spoken

Twisted by knaves to make a trap for fools,

Or watch the things you gave your life to, broken,

And stoop and build ’em up with worn-out tools:

 

If you can make one heap of all your winnings

And risk it on one turn of pitch-and-toss,

And lose, and start again at your beginnings

And never breathe a word about your loss;

If you can force your heart and nerve and sinew

To serve your turn long after they are gone,

And so hold on when there is nothing in you

Except the Will which says to them: “Hold on!”

 

If you can talk with crowds and keep your virtue,

Or walk with Kings – nor lose the common touch,

If neither foes nor loving friends can hurt you,

If all men count with you, but none too much;

If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run,

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son!

 



John Galsworthy (1867-1933)

Les romans de John Galsworthy (la Saga des Forsyte, 1906-1921 ; Une comédie moderne, 1924-1928) et son théâtre (Justice, 1910) donnent une peinture critique de la grande bourgeoisie et des conventions sociales, critique d'autant plus percutante qu'elle émane d'un nanti, représentatif d'une haute société anglaise qui fut d'abord victorienne, puis édouardienne et georgienne. Il fit des études de droit sans jamais exercer de profession et, parmi ses relations, on compte surtout Joseph Conrad, qu'il soutint financièrement, Gilbert Murray et Ralph Mottram. Il épousa Ada (femme de son cousin Arthur John Galsworthy) après une longue liaison, dont on retrouve le personnage dans son oeuvre.

C'est en 1901, dans une longue nouvelle, "The Salvation of Swithin Forsyte" qu'il introduisit le nom de la célèbre famille de la haute bourgeoisie dont il allait plus tard écrire la chronique. Il peint alors une forte crique d'une société anglaise passionnément attachée à la propriété (The Island Pharisees, 1904; Fraternity, 1909; The Patrician, 1911; The Dark Flower, 1913; A Saint's Progress, 1919), puis avec "The Forsyte Saga" que Galsworthy conquiert la célébrité : The Man of Property, 1906; Indian Summer of a Forsyte, 1918 (nouvelle); In Chancery, 1920;  Awakening, 1920 (nouvelle); To Let, 1921. L'écriture de Galsworthy est d'une telle justesse que ses lecteurs furent innombrables et ce quelque soit leur milieu social. L'auteur fut aussi connu pour son engagement en faveur des victimes de la société.

 

"Au coeur de tout cela, pensa-t-il, est la propriété, mais il y a beaucoup de gens qui n'aimeraient pas qu'on le dise ainsi. Pour eux, il s'agit du caractère sacré du mariage; mais le caractère sacré du mariage dépend du caractère sacré de la famille, et le caractère sacré de la famille dépend du caractère sacré de la propriété" (The core of it all, he thought, is property, but there are many of people who would not like it put that way. To them it is the sanctity of the marriage tie; but the sanctity of the marriage tie is dependent on the sanctity of the family, and the sanctity of the family is dependent on the property..).

 

The Forsyte Saga, six volumes

Chronique de trois générations de Forsyte, représentative de la haute bourgeoisie anglaise édouardienne, mais marquée, sous la respectabilité de façade, par "la perte et la mort de la réalité au coeur de l'intimité domestique".  L'aspect impitoyable de cette collectivité familiale, imposant à chaque membre de la famille une histoire partagée, est personnalisé par Soames Forsyte, que la passion de posséder conduit au viol de sa femme, Irene Heron, drame de rupture et source d'un déséquilibre permanent dans cette quête familiale de la beauté et de la puissance.

"The Man of Property" est considéré comme le roman le plus personnel de Galsworthy et son exploration des différents aspects du mariage dans la grande bourgeoisie rejoint l'expérience qu'il traversa avec Ada, femme divorcée qu'il épousa et qui ne fut jamais reçue dans les salons londoniens si ce n'est lorsqu'il atteint lui-même la gloire littéraire : une femme n'existe que grâce à la situation de son mari, abandonnée ou divorcée, elle perd toute raison d'être et ne peut plus paraître dans les cercles mondains. Et si Galsworthy éprouve tant de sympathie pour ces femmes qui suivent leurs émotions et se rebellent contre la dictature bien-pensante de la société, contre l'obéissance exigée d'elles en échange d'une vie décorative emprunte de luxe, elles n'atteindront ici jamais le statut social des hommes grâce à leurs seules qualités professionnelles. Et plus subtil encore, les incartades d'une femme n'ont finalement que peu d'importance tant qu'elles ne compromettent pas la généalogie de la famille. Irene va ainsi rompre le contrat qui l'unit à Soames, lui qui désirait par-dessus tout une descendance digne de lui, un Soames qui incarne le grand bourgeois typique de l'ère victorienne, mais un Soames qui émeut Galsworthy tant cet homme éprouve de la passion pour sa femme...

 

"..an unhappy marriage. No ill-treatment - only that indefinable malaise, that terrible blight which killed all sweetness under heaven; and so from day to day, from night to night, from week to week, from year to year, till death should end it..."

 

"..un mauvais mariage. Sans maltraitance : seulement ce malaise indéfinissable, ce terrible malheur qui anéantit toute la tendresse du monde; et c'est ainsi jour après jour; nuit après nuit; semaine après semaine, année après année, jusqu'à ce que la mort y mette un terme..."

 


"Le Propriétaire" (The Man of Property, 1906), premier volume de la saga...

Le premier volume de la saga débute par une réunion de famille qui a lieu le 15 juillet 1886 à l'occasion des fiançailles de June Forsyte avec l'architecte Philip Bosinney. Y sont présents les dix enfants de Jolyon Forsyte I. qui fit la fortune de la famille au temps de la grande expansion économique qui marqua la première moitié du siècle. Ce sont dix vieillards solides et résolus (car la longévité, outre le respect des convenances. est l'apanage des Forsyte). Parmi eux se trouvent Jolyon le Vieux, James, George, Timothy. Jolyon le Jeune manque à la réunion; c'est en effet un caractère indépendant, passionné et sentimental. qui est brouillé avec son père et toute la famille à cause de sa rupture avec sa première femme ; il avait refait sa vie. Le représentant typique de la seconde génération est Soames, le fils de James : c'est le "propriétaire" actuel; il est accompagné de sa femme, la belle Irène. Celle-ci et Bosinney. le fiancé de June, se plaisent tout de suite et Soames va favoriser leurs rencontres en chargeant le jeune architecte de construire pour lui la belle demeure de Robin Hill, près de Londres. 

Irène, qui n`a jamais aimé Soames qu`avec tiédeur, en vient à éprouver de l`aversion pour lui; elle le lui avoue avec loyauté. Bosinney rompt avec June. Celle-ci se résigne, mais Soames ne peut admettre que sa femme cesse de lui appartenir. Pour se venger, il intente un procès à Bosinney au sujet de la construction de Robin Hill et obtient le droit de rompre son contrat avec lui. La situation financière de Bosinney devient donc précaire. D`autre part, Soames, sortant de sa réserve de galant homme, use de ses droits envers sa femme de façon brutale. Bosinney, hors de lui, torturé par la jalousie, erre comme un malheureux, parcourant la ville en tous sens, lorsqu'il tombe victime d`un accident. Soames, comme le dit George Forsyte, est responsable de sa mort. 

"Those privileged to be present at a family festival of the Forsytes have seen that charming and instructive sight — an upper middle-class family in full plumage. But whosoever of these favoured persons has possessed the gift of psychological analysis (a talent without monetary value and properly ignored by the Forsytes), has witnessed a spectacle, not only delightful in itself, but illustrative of an obscure human problem. In plainer words, he has gleaned from a gathering of this family — no branch of which had a liking for the other, between no three members of whom existed anything worthy of the name of sympathy — evidence of that mysterious concrete tenacity which renders a family so formidable a unit of society, so clear a reproduction of society in miniature. He has been admitted to a vision of the dim roads of social progress, has understood something of patriarchal life, of the swarmings of savage hordes, of the rise and fall of nations. He is like one who, having watched a tree grow from its planting — a paragon of tenacity, insulation, and success, amidst the deaths of a hundred other plants less fibrous, sappy, and persistent — one day will see it flourishing with bland, full foliage, in an almost repugnant prosperity, at the summit of its efflorescence.

On June 15, eighteen eighty-six, about four of the afternoon, the observer who chanced to be present at the house of old Jolyon Forsyte in Stanhope Gate, might have seen the highest efflorescence of the Forsytes..."

 

RÉCEPTION CHEZ LE VIEUX JOLYON - Ceux qui ont eu le privilège d'assister à une fête de famille chez les Forsyte ont vu ce spectacle charmant et instructif : une famille de la riche bourgeoisie en grand appareil. Mais quelqu'un de ces privilégiés était-il doué de clairvoyance psychologique (un don qui n'a point de valeur monétaire et que les Forsyte ignorent), il a été le témoin d'une scène qui jette une lumière sur un obscur problème humain.

En d'autres termes, de la réunion de cette famille - dont on n'aurait pu désigner trois membres liés seulement par un sentiment qui méritât le nom de sympathie - s'est dégagée pour lui l'évidence de cette mystérieuse et concrète cohésion qui fait de la famille une si formidable unité sociale, une si exacte miniature de la société. Il a été admis à la vision des routes confuses que suit le progrès social, il a compris quelque chose de la vie patriarcale, du fourmillement des hordes sauvages, de la croissance et de la chute des nations. C'est comme si, ayant regardé grandir, depuis le jour de la plantation, un arbre admirable de vitalité, au milieu de cent autres plantes qui, moins riches de fibre. de sève et d'endurance, succombaient, il le voyait épanouir un jour tout son feuillage épais et pacifique, au point culminant de sa prospérité.

Le 15 juin de l`année 1886, vers quatre heures de l`après-midi, un observateur qui se serait trouvé dans la maison du vieux Jolyon Forsyte à Stanhope Gale, aurait pu contempler la suprême efflorescence des Forsyte. La maison célébrait les fiançailles de Mlle June Forsyte, petite-fille du vieux Jolyon, avec M. Philip Businney. Dans ses plus beaux atours, gants clairs, gilets chamois, plumes, robes de cérémonie, la famille entière était présente. La tante Ann elle-même était venue, elle qui ne quittait plus que rarement le coin du salon vert de son frère Timothy où, sous un plumet d`herbe teinte des pampas, s'élevant d`un vase bleu clair, elle restait assise tout le jour, à lire ou à tricoter, entourée par les effigies de trois générations de Forsyte. Oui, la tante Ann elle-même était là, son dos inflexible et la dignité de sa calme vieille figure personnifiant ce rigide esprit de possession qui était l'âme de la famille,

Quand un Forsyte naissait, se fiançait, se mariait, les Forsyte étaient présents : quand un Forsyte mourait - mais aucun Forsyte n`était mort jusqu'à ce jour... lls ne mouraient pas, la mort étant contraire à leur principes; ils prenaient des précautions contre elle, les précautions d'une puissante vitalité qui repousse tout empiétement.

Les Forsyte qui se mêlaient ce jour-là à la foule des autres invités semblaient mieux soignés et plus fringants qu'à l`ordinaire; ils avaient une assurance alerte, un air de respectabilité brillante; on eût dit qu`ils s'étaient parés pour défier quelque chose. L'air de méfiant dédain habituel à la physionomie de Soames Forsyte avait gagné tous les rangs; ils étaient sur leurs gardes. Cette attitude inconsciemment agressive de la famille, ce jour-là, chez le vieux Jolyon, signale un moment psychologique de son histoire et le prélude du drame qui doit la déchirer.

Quelque chose excitait leur hostilité, celle du groupe plutôt que des individus. Ce sentiment s'exprimait par la perfection accrue de leur toilette, par une expansion de cordialité familiale, une exagération de l'importance de la famille et par l'imperceptible expression de méfiance et de dédain. Le danger - qui seul peut faire apparaître la qualité fondamentale de toute société, groupe ou individu, - voilà ce que flairaient les Forsyte, Le pressentiment du danger les mettait dans leur attitude de défense. Pour la première fois, ils paraissaient avoir, comme famille, l'intuition qu`ils sc trouvaient en contact avec une chose étrange et inquiétante.

Appuyé derrière le piano, se tenait un homme de puissante stature, qui portait deux gilets sur sa vaste poitrine, deux gilets et rubis à sa cravate au lieu de l'unique gilet et de l`épingle de diamant qu'il mettait dans les occasions plus ordinaires. Sa vieille figure carrée, couleur de cuir pâle. avec des yeux pâles, portait au-dessus du col de soie son expression la plus digne. C'était Swithin Forsyte. Près de la fenêtre où il pouvait absorber plus que sa part d'air frais, son jumeau James qui était comme le massif Swithin haut de plus de six pieds, mais très maigre comme s'il avait été destiné dès sa naissance à rétablir l'équilibre d'une bonne moyenne - le gros et le maigre de la même tranche, disait le vieux Jolyon en parlant des deux frères - James, toujours courbé, méditait ce qu'il voyait. Ses yeux gris semblaient fixement absorbés par quelque secret tracas. mais de temps à autre faisaient un rapide et furtif examen de ce qui se passait alentour. Ses joues amincies par deux rides parallèles et sa lèvre supérieure longue et rasée étaient encadrées de favoris. Il tournait et retournait dans

sa main un bibelot de porcelaine. Non loin de là, écoutant ce que lui disait une femme en robe marron, son fils unique, Soames, pâle et complètement rasé, brun, un peu chauve, levait obliquement son menton et portait son nez avec cet air de méfiant dédain dont il a déjà été parlé. comme s`il faisait fi d'un oeuf qu'il savait ne pouvoir digérer.

Derrière lui son cousin, le grand George, fils de Roger le cinquième Forsyte. préparait avec un air de pince-sans-rire sur sa figure charnue une de ses sardoniques plaisanteries.

Quelque chose de spécial à la circonstance les affectait.

Trois vieilles dames étaient assises en rang, tout à côté l`une de l'autre : tante Ann, tante Hester, les deux vieilles filles de la famille Forsyte et Juley (diminutif de Julia), qui autrefois, n'étant déjà plus dans sa prime jeunesse, s'était oubliée au point d'épouser Septimus Small, un homme de pauvre santé. Elle lui survivait depuis de longues années. Avec son aînée et sa cadette, elle habitait maintenant la maison de Timothy, leur sixième et plus jeune frère, dans Bayswater Road. Chacune de ces dames tenait un éventail à la main, quelque note de couleur dans leur toilette, quelque broche ou quelque plume évidente attestant la solennité de l'occasion.

Au centre de la pièce, sous le lustre comme il convenait à l'hôte. se tenait le chef de la famille. le vieux Jolyon lui-même. Avec ses quatre-vingts ans, ses beaux cheveux blancs, son front pareil à un dôme, ses petits yeux gris foncé et une énorme moustache blanche qui tombait et s`étalait plus bas que sa forte mâchoire, il avait un air de patriarche et, en dépit de ses joues maigres et des creux de ses tempes, il semblait posséder la jeunesse éternelle. Il se tenait extrêmement droit et son regard sagace et ferme n'avait rien perdu de sa lumière. Il donnait l`impression d'être au-dessus de ces doutes et de ces aversions qui agitent les hommes plus petits. Ayant toujours accompli sa volonté depuis tant d'années qu'on ne les comptait pas, il avait conquis comme un droit imprescriptible à la domination. Il ne serait jamais venu à l'esprit du vieux Jolyon qu`il fût nécessaire d'assumer une attitude d`inquiétude ou de défi...."

 

"The Indian Summer of a Forsyte", 1917

Irène, horrifiée. s'enfuit. On la retrouvera dans ce prélude au deuxième volume qu'est Dernier été (The Indian Summer of a Forsyte, 1917). Elle est alors installée à Robin Hill, que le vieux Jolyon a acheté pour son fils avec lequel il s'est réconcilié. C`est un épisode plein de charme; le vieil homme, le seul des Forsyte qui ait une certaine liberté d'esprit, comprend la jeune femme et l'aime tendrement. Irène l'écoute parler de son fils qui est au loin et qui a perdu la femme qu'il aimait ; elle l`assiste à ses derniers moments : la mort vient le prendre doucement. un bel après-midi d'été. alors qu'il est assis à l'ombre d`un arbre. 

 

"Aux aguets" (In Chancery, 1920), deuxième volume de la saga...

Irène, persécutée par Soames. s`enfuit à Paris où elle retrouve Jolyon le Jeune. Celui-ci, fidèle au désir de son père, l`accueille, et ces deux êtres, blessés par la vie, se rapprochent et finissent par s'aimer. Soames. à Londres, est séduit par la beauté provocante d'une jeune Française, Annette. fille du propriétaire d'un grand restaurant; il décide de divorcer pour des raisons assez obscures qu'il ne s'avoue pas toutes, mais dont les principales sont son mépris pour Irène et le désir d'avoir un fils. Il rompt donc avec la tradition des Forsyte et fait scandale en recherchant les preuves de l'adultère d'Irène avec Jolyon et en la traînant devant les tribunaux pour obtenir le divorce. Irène et Jolyon, quoique innocents, ne se défendent pas; les circonstances les incitent à lier leurs existences et ils se marient. Soames épouse Annette; Fleur, leur fille, naît le jour même de la mort du père de Soames.

 

Ainsi s`achèvent les deux premiers livres, où l'écrivain, après avoir tracé l'histoire de la première génération des Forsyte, solide et immuable, a étudié la crise de la deuxième, c`est-à-dire les heurts entre les principes traditionnels et les passions. ces passions que, dans son puritanisme austère et aveugle, la société victorienne se refusait d'admettre....

 

"A louer" (To Let, 1921), le troisième volume de la saga...

Le récit se place vingt ans plus tard; la Première Guerre mondiale a eu lieu; la mentalité anglaise a évolué; il y a plus d'audace, plus de liberté dans la pensée et dans les mœurs.

La première génération des Forsyte a disparu, la seconde a vieilli et cède la place à la troisième qui a vingt ans : Fleur, fille de Soames et d'Annette; Jon, fils d'Irène et de Jolyon; Holly, fille du premier amour de Jolyon, demi-sœur de Jon, qui, elle aussi a épousé un Forsyte. Ils se retrouvent tous chez June, laquelle tient une galerie de peinture (signe des temps) où Soames, amateur de peinture classique et traditionnelle, contemple, scandalisé, des toiles d'avant-garde. Jon et Fleur s'éprennent l'un de l'autre ; ils ont toutes les facilités, grâce aux mœurs nouvelles, pour se fréquenter. 

Leurs deux familles s'opposent fermement à leur mariage. Jon, qui est très attaché à ses parents, est prêt à se résigner, mais Fleur est plus combative; il y a alors certaines scènes pénibles au cours desquelles Jon apprend les raisons de l'aversion de sa mère pour Soames et sa famille. Jolyon, déjà âgé, meurt, tourmenté de savoir dans quelle situation morale se trouve sa femme. Soames, qui a une adoration pour sa fille, s'humilie devant Irène, mais en vain, car Jon, laissé libre, sacrífie son amour à sa mère. Irène et Jon quittent l'Angleterre pour la Colombie britannique, et l'on voit écrit sur la vieille maison de Robin Hill : "À louer". 

 

Chapitre premier - Une rencontre

"LE 12 mai 1920, dans l'après-midi, Soames Forsyte sortait de l'hôtel Knightsbridge où il était descendu, pour visiter une exposition de peinture à la Galerie de Cork Street, et prendre ainsi un aperçu de l'avenir.

Il allait à pied. Depuis la guerre il ne prenait jamais de taxis sans nécessité, tenant les chauffeurs pour des êtres grossiers; comme tous les gens de leur classe, ils le faisaient penser vaguement à la révolution. La terrible anxiété de la guerre, les émotions plus vives encore que la paix lui avait apportées avaient profondément marqué sa nature tenace. Il avait si souvent envisagé la ruine, qu'il avait cessé de la croire possible. Payer quatre mille livres par an d'impôts sur le revenu et de super-taxe, la situation ne pouvait guère être pire... Une fortune d'un quart de millier de livres, sans autres charges que celles d'une femme et d'une fille, et très divisée comme placements, est une garantie sérieuse, même contre cette idée folle : le prélèvement sur le capital. Quant à la confiscation des profits de guerre, il l'approuvait pleinement, n'en ayant pas réalisé. "C'est bien fait pour eux", se disait-il.

D'autre part le prix des tableaux était plutôt en hausse; sa collection lui avait donné, depuis le commencement de la guerre, plus de satisfaction que jamais. Les raids aériens eux-mêmes avaient exercé une influence favorable sur son esprit trop circonspect et avaient achevé d'endurcir un caractère déjà bien trempé. Le risque d'une dispersion totale de sa personne lui faisait paraître moins redoutables les dispersions partielles telles que les impôts et les prélèvements; son habitude de fulminer contre les Allemands s`était peu à peu transformée en propos indignes contre le parti socialiste, formulés sinon ouvertement, du moins tout bas.

Il marchait, il avait le temps; Fleur lui avait donné rendez-vous à l'exposition, à quatre heures, et il n'était que deux heures et demie. Marcher lui faisait du bien, car il avait mal au foie et les nerfs un peu fatigués. Sa femme, quand elle était en ville, ne restait jamais à la maison, sa fille était toujours en l'air, comme la plupart des jeunes. Encore s`estimait-il heureux qu'elle eût été trop enfant pour entreprendre quoi que ce fût pendant la guerre.

Certes, il avait approuvé la guerre des le début, de toute son âme, mais de là à laisser sa femme et sa fille payer de leurs personnes, il y avait un abîme, que des préventions d'un autre temps, son horreur de toute exagération sentimentale rendaient infranchissable. C'est ainsi qu'il s'était opposé de toutes ses forces à laisser Annette, si séduisante encore à trente-cinq ans, retourner à sa France natale, sa chère Patrie, comme elle l'appelait dans la fièvre du moment, pour soigner ses "braves poilus" au risque de ruiner sa santé, sa beauté, comme si elle était réellement infirmière! Il y avait mis son veto.

Qu`elle tricote pour les blessés, à la maison, ou qu'elle cause! Donc, elle n'était pas partie, mais elle avait changé. La désagréable petite tendance qu`elle avait à se moquer de lui, non pas ouvertement mais d'une façon imperceptible, s'était encore accrue.

Quant à Fleur, la guerre avait tranché l'irritant problème de son éducation à la maison ou en pension. Elle était mieux loin de sa mère dans l'état d'esprit de cette dernière, à l'abri des gothas, et soustraite à la tentation de faire des choses extraordinaires. Il l'avait donc mise dans un pensionnat situé aussi loin dans l'Ouest qu'il était possible sans sacrifier l'excellence de l'instruction. Et elle lui avait terriblement manqué. Fleur! Il n'avait jamais regretté le nom un peu bizarre qu'il lui avait donné le jour de sa naissance, quoique ce fût une concession marquée à l'influence française.

Fleur! Un joli nom. Une jolie enfant, mais qu'elle était donc agitée, trop agitée et volontaire, et connaissant si bien son influence sur son père! Soames réfléchissait souvent aux inconvénients qu'il y avait à gâter sa fille, à être vieux et faible! Soixante-cinq ans. Il vieillissait, mais sans en souffrir, car son second mariage avec Annette, si jeune et si belle, avait heureusement tourné de façon bien calme. Il n`avait aimé avec passion qu'une fois, sa première femme, Irène...."

 

"Le Singe blanc" (The White Monkey, 1924], quatrième livre de la Saga ..

Commence, sous le titre générique de  "Une comédie moderne" (A Modern Comedy) la seconde série du cycle, qui se terminera par "La Cuillère d'argent" (The Silver Spoon, 1926) et "Le Chant du cygne" (Swan Song, 1928). 

Fleur a épousé, sans amour, Michael Mont, le fils d'un baronnet qui est codirecteur d`une grande maison d'édition. Lancée dans une trépidante vie mondaine. elle s'entoure d'une société brillante et disparate qui peuple son "salon chinois" où l'on voit un tableau

représentant un singe blanc tenant un fruit dans sa main. Décidée à jouir de la vie, elle

n`est pas sans avoir quelques flirts, mais elle s'efforce d'éviter toute complication sentimentale. Cette mentalité est bien dépeinte dans l'épisode principal; un jeune poète, Wilfrid Deserd. affolé par sa coquetterie et sa beauté, se prend pour elle d`une violente passion. Michael s`en émeut; conscient de n'avoir jamais inspiré d'amour à sa femme, il est prêt à se sacrifier ; mais Fleur se reprend et rompt cyniquement avec le jeune poète qui, désespéré, part pour les colonies. 

Le sixième volume se déroulera en partie pendant la grève générale de 1926; nous assistons au retour de Jon et à la reprise, entre lui et Fleur, de leur amour d'adolescents. L'énergie de Soames évite de justesse un scandale. Soames meurt dans un incendie, en essayant de sauver sa collection de tableaux, et avec lui disparaît le dernier des "vrais" Forsyte. 

 


Edward Morgan Forster (1879-1970)

Toute l'œuvre romanesque de Forster – six romans et un recueil de nouvelles – a été écrite avant 1925, et, à 33 ans, cesse toute activité proprement littéraire. Né à Londres en 1879, Edward Morgan Forster devient orphelin de père à l'âge de deux ans. Élevé par des femmes, élément de son enfance qui marquera son oeuvre, il commence ses études à Tonbridge School, « enfer en miniature ». Un héritage que lui laisse sa grand-tante Marianne Thornton, dont il écrira la biographie, lui permet de les terminer à Cambridge (King's College) où il fut si heureux qu'il retourna y vivre : c'est là qu'il mourut.

A une époque où Kipling et l'impérialisme britannique sont adulés, il privilégie avec discrétion la liberté intérieure, entend distinguer la réalité des apparences, "donner au corps ce qui lui appartient et à l'esprit ce qu'il revendique". Il se livre à une critique du philistinisme dans "Où les anges n'osent marcher" (Where Angels Fear to Tread, 1905), de la fidélité contrainte dans le mariage dans "Le Plus Long Voyage" (The Longest Journey, 1907), oppose la douceur de vivre des pays méditerranéens à l'austérité de la société britannique dans "Avec vue sur l'Arno" (A Room with a View, 1908), confronte  la liberté des intellectuels progressistes à l'étroitesse d'esprit de la moralité victorienne dans "Howards End" (Howards End, 1910) : l'héroïne, Margaret Schlegel, a pour devise "Only connect", qui résume l'utopie relationnelle de l'auteur. Son chef d'oeuvre, "La Route des Indes" (A Passage to India, 1924), balaye l'héritage colonialiste du 19e siècle et souligne le gouffre qui sépare les cultures malgré la bonne volonté de quelques individus isolés. 

 

Avec vue sur l'Arno (A Room with a View, 1908)

" - “The Signora had no business to do it,” said Miss Bartlett, “no business at all. She promised us south rooms with a view close together, instead of which here are north rooms, looking into a courtyard, and a long way apart. Oh, Lucy!” - “And a Cockney, besides!” said Lucy, who had been further saddened by the Signora’s unexpected accent. “It might be London.” - She looked at the two rows of English people who were sitting at the table; at the row of white bottles of water and red bottles of wine that ran between the English people; at the portraits of the late Queen and the late Poet Laureate that hung behind the English people, heavily framed; at the notice of the English church (Rev. Cuthbert Eager, M. A. Oxon.), that was the only other decoration of the wall. “Charlotte, don’t you feel, too, that we might be in London? I can hardly believe that all kinds of other things are just outside. I suppose it is one’s being so tired.” -  “This meat has surely been used for soup,” said Miss Bartlett, laying down her fork.  -  “I want so to see the Arno. The rooms the Signora promised us in her letter would have looked over the Arno. The Signora had no business to do it at all. Oh, it is a shame!” -  “Any nook does for me,” Miss Bartlett continued; “but it does seem hard that you shouldn’t have a view.” - Lucy felt that she had been selfish..."

C'est une satire brillante de l'Angleterre moyenne du début du XXe siècle et de ses conventions sociales. "Miss Bartlett ne s'en remet pas : pour son premier voyage à Florence, sa jeune cousine Lucy devait bénéficier d'une chambre avec vue. Comment la Signora Bertolini, tenancière de cette pension, a-t-elle pu si cruellement les décevoir ? Tandis que la jeune fille et son chaperon accusent ce terrible coup, M. Emerson et son fils George, également pensionnaires, ont l'impertinence de proposer leurs chambres, qui, elles, ont vue sur l'Arno. Après maintes péripéties et grâce à l'entremise de M. Beebe – curé doté d'un fort sens de l'à-propos –, on procède à l'échange. Son éducation prévient Lucy contre les Emerson, mais son instinct lui suggère que le mal n'est pas grand... Dieu sait quelles passions l'Italie peut éveiller chez la jeunesse. De retour en Angleterre, Lucy est assaillie de doutes et d'interrogations, qui l'embarrassent encore davantage lorsque le hasard place à nouveau George Emerson sur sa route. " (Laffont)

 

Howards End  (Howards End, 1910)

"One may as well begin with Helen's letters to her sister.

Howards End,Tuesday. Dearest Meg,

It isn't going to be what we expected. It is old and little, and altogether delightful--red brick. We can scarcely pack in as it is, and the dear knows what will happen when Paul (younger son) arrives tomorrow. From hall you go right or left into dining-room or drawing-room. Hall itself is practically a room. You open another door in it, and there are the stairs going up in a sort of tunnel to the first-floor. Three bedrooms in a row there, and three attics in a row above. That isn't all the house really, but it's all that one notices--nine windows as you look up from the front garden. Then there's a very big wych-elm--to the left as you look up--leaning a little over the house, and standing on the boundary between the garden and meadow. I quite love that tree already. Also ordinary elms, oaks--no nastier than ordinary oaks--pear-trees, apple-trees, and a vine. No silver birches, though. However, I must get on to my host and hostess. I only wanted to show that it isn't the least what we expected. Why did we settle that their house would be all gables and wiggles, and their garden all gamboge-coloured paths?..."

"Réflexions sur les bouleversements sociaux de l'ère édouardienne, le roman présente deux familles, les Schlegel, idéalistes et intellectuels, et les Wilcox, matérialistes et pourvus de sens pratique. Le livre examine les tentatives de communication entre des personnages magnifiquement élaborés : les deux soeurs Schlegel, Margaret et Helen, vont en effet réagir de façon contrastée aux Wilcox, Helen s'opposant à leurs idéaux, Margaret espérant pouvoir réconcilier les deux approches."

 

Route des Indes  (A Passage to India, 1924)

"Except for the Marabar Caves—and they are twenty miles off—the city of Chandrapore presents nothing extraordinary. Edged rather than washed by the river Ganges, it trails for a couple of miles along the bank, scarcely distinguishable from the rubbish it deposits so freely. There are no bathing-steps on the river front, as the Ganges happens not to be holy here; indeed there is no river front, and bazaars shut out the wide and shifting panorama of the stream. The streets are mean, the temples ineffective, and though a few fine houses exist they are hidden away in gardens or down alleys whose filth deters all but the invited guest. Chandrapore was never large or beautiful, but two hundred years ago it lay on the road between Upper India, then imperial, and the sea, and the fine houses date from that period. The zest for decoration stopped in the eighteenth century, nor was it ever democratic. There is no painting and scarcely any carving in the bazaars. The very wood seems made of mud, the inhabitants of mud moving. So abased, so monotonous is everything that meets the eye, that when the Ganges comes down it might be expected to wash the excrescence back into the soil...."

Une jeune femme anglaise, Adela Quested, qui vient d'arriver en Inde, est agressée dans les grottes de Marabar, une enquête s'ensuit. Elle était accompagnée dans ces grottes par le docteur Aziz, indien, et ce qui s'y déroule entre eux n'est jamais clairement établi. La partie anglaise présume qu'elle a été attaquée par ce dernier, mais Adela elle-même ne le confirme pas. Sa rétractation devant le juge ne va ni clarifier l'incident ni emporter l'assentiment de la communauté britannique. Le vide immense de ces grottes, site plein d'ambiguïté et d'incertitude, se trouve au centre de ce roman qui porte un regard dit progressiste sur les relations anglo-indiennes de l'époque.