Charles Baudelaire (1821-1867), "Les Fleurs du mal" (1857) - Apollonie Sabatier (1822-1890) - Nadar (1820-1910) - ...

Last update: 03/12/2017


L'année 1848, ses journées de juin, sa révolution manquée, marquent, aux dires de nombre de critiques littéraires, une rupture dans la littérature française, rupture qui se traduira quelques années de maturation plus tard, en 1857, par l'émergence soudaine du "réalisme" d'un Flaubert et du "symbolisme" d'un Baudelaire : dans les deux cas, on entend prendre de la distance d'avec le monde, avec l'esprit du temps, refuser de servir cet esprit bourgeois qui s'accapare le monde et tente d'investir l'art, littérature et poésie se cherchent un langage propre, éloigné de toute fonction sociale. Baudelaire vit un âge de transition : l'année 1852 voit débuter le Second Empire, se terminer le Romantisme français, entrer Musset à l'Académie française, et la publication deux recueils poétiques importants, "Émaux et Camées", de Théophile Gautier et "Poèmes antiques" de Charles Leconte de Lisle : tandis que Théophile Gautier rompt avec le romantisme en endossant le bien connu rôle de de défenseur de "l'art pour l'art" ("Sculpte, lime, cisèle") - et sera le futur dédicataire des Fleurs du mal -, Leconte de Lisle et l’esthétique parnassienne prônent le retour à la mythologie antique, considérant que "à génie égal, les œuvres qui nous retracent les origines historiques, qui s’inspirent des traditions anciennes exciteront toujours un intérêt plus profond et plus durable que le tableau daguerréotypé des mœurs et des faits contemporains."

A quelques pas de là, c'est la modernité bourgeoise sous l'angle du progrès technique qui se risque en poésie sous la plume d'un Maxime Du Camp, ainsi dans "Chants modernes" (1855): on chante pêle-mêle la vapeur, le gaz, l'électricité, les expositions universelles, la photographie, les Souvenirs et paysages d’Orient, la fameuse "la locomotive" : "voici le soir de la journée ! Puisque j’ai fini ma tournée Et que ma tâche est terminée,  Je vais aller jusqu’à demain Dans ma large remise en fonte,  Reposer, moi que rien ne dompte, Mes grands membres de mastodonte,  Mes membres de fer et d’airain.  J’ai bien couru depuis l’aurore,  J’ai galopé jusqu’à la nuit ; De mes rudes flancs, chauds encore  De tout le feu que je dévore, J’entends la vapeur qui s’enfuit Et qui s’éparpille à grand bruit..."

Paris se peuple et son quotidien tente d'investir le langage poétique. Baudelaire rejette tant les épanchements romantiques que ce monde matériel qui transparaît sous le vocable du progrès technique, introduit symboles et métaphores, ces fameuses "correspondances" au cours desquelles "les parfums, les couleurs et les sons se répondent", puissances évocatoires du langage à venir des Stéphane Mallarmé (1865), Arthur Rimbaud (1873), Paul Verlaine (1874). Baudelaire évoque les états d'âme de cet homme moderne qui surgit ainsi au-détour de cette deuxième partie du XIXe siècle, alliage d'exaltation et de désenchantement, de quêtes de plaisirs charnels et d'idéal, en quêtes de solutions terrestres pour surmonter cet ennui voire cette peur du vécu donné à vivre (le Spleen), d'un monde en transformation, l'alcool, les drogues, la prostitution entrent dans l'imagination poétique, sculptés par l'alexandrin le plus traditionnel. En 1860, après avoir donné "Les Fleurs du Mal", Baudelaire tente avec ses Petits Poèmes en prose une démarche inédite dans la littérature française : "Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience?"


Charles Baudelaire (1821-1867)

Charles Baudelaire est né à Paris, fils d'un sexagénaire amateur de peinture. Celui-ci meurt alors qu'il est âgé de sept ans, sa mère se remarie avec le commandant Aupick. Il déteste son beau-père et gardera toute sa vie une profonde aversion à son égard. D'un tempérament révolté, solitaire et mélancolique, Baudelaire mène, dès 1839, une vie de bohème qui scandalise ses parents. Il fréquentait notamment la pension Bailly, tenue par un ecclésiastique et remplie de fils de famille: c'est là qu'il rencontra des amis qui lui restèrent fidèles, comme Prarond et Le Vavasseur qui a décrit ainsi le futur poète, brun, maigre, de taille moyenne, «mis comme un secrétaire d'ambassade anglaise », la parole réservée, l'esprit caustique, les mœurs libertines. C'est l'époque où la bourgeoisie d'affaires appelée au pouvoir par la révolution de 1830, et stabilisée par le gouvernement conservateur de Soult-Guizot, remplissait Paris de son luxe souvent grossier, de ses constructions neuves, et de son ridicule. Contre elle se dresse alors le dandysme, protestation du Romantisme mourant contre la vulgarité et la platitude dans la richesse. 

Malgré un voyage de dix mois à l'île Maurice destiné à le remettre dans le droit chemin, Baudelaire reprend son train de vie et, ayant obtenu sa part de l'héritage paternel, se fait dandy, habite le somptueux hôtel Pimodan, situé sur l'île Saint-Louis à Paris, dilapide son argent, fréquente les milieux littéraires, et se lie avec Jeanne Duval, la "Vénus noire", vers 1842, - qu'il gardera comme compagne pratiquement jusqu'à sa mort, malgré les ruptures et les relations conflictuelles - . On ne sait que très peu de choses de Jeanne Duval, dominicaine ou haïtienne, si ce n'est qu'elle était comédienne et fût un temps la maîtresse du photographe Nadar. Certains de ses poèmes des Fleurs du mal jailliront de cette période, la passion sensuelle qui rompt toute monotonie et tout ennui, mais non dépourvue de cruauté et de perversité. Baudelaire voue sa beauté sculpturale à "un serpent qui danse", "un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile et va roulant, Suivant un rythme doux et paresseux et lent" (Le Beau Navire). Dans "La Chevelure" ou dans "Parfum exotique" (Spleen et idéal), les odeurs, les visions, les chants éveillent tout un monde de sensations..  


Parfum exotique

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l’oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,

Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,

Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 

Sed non satiata

Bizarre déité, brune comme les nuits,

Au parfum mélangé de musc et de havane,

OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane,

Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,

L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;

Quand vers toi mes désirs partent en caravane,

Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,

Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;

Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,

Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,

Pour briser ton courage et te mettre aux abois,

Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine !

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,

Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,

Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés

Au bout de leurs bâtons agitent en cadence...



Le serpent qui danse ...

Que j’aime voir, chère indolente,..

 

Que j’aime voir, chère indolente,

De ton corps si beau,

Comme une étoffe vacillante,

Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde

Aux âcres parfums,

Mer odorante et vagabonde

Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille

Au vent du matin,

Mon âme rêveuse appareille

Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle

De doux ni d’amer,

Sont deux bijoux froids où se mêle

L’or avec le fer.

À te voir marcher en cadence,

 Belle d’abandon,

 

 

 

On dirait un serpent qui danse

Au bout d’un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse

Ta tête d’enfant

Se balance avec la mollesse

D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s’allonge

Comme un fin vaisseau

Qui roule bord sur bord et plonge

Ses vergues dans l’eau.

Comme un flot grossi par la fonte

Des glaciers grondants,

Quand l’eau de ta bouche remonte

Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,

Amer et vainqueur,

Un ciel liquide qui parsème

D’étoiles mon coeur ! 



La chevelure ...

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !

 

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d’autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !

Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire

 

À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

 

 

Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse

Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;

Et mon esprit subtil que le roulis caresse

Saura vous retrouver, ô féconde paresse,

Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m’enivre ardemment des senteurs confondues

De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?



Mais cette passion sensuelle qui offre quelques instants de couleurs et de bien-être n'apporte pas la paix de l'âme, un arrière-goût de néant et de perdition ne cesse de hanter le poète, la passion physique porte en elle l'horreur de la décomposition de la chair et la hantise des remords..

"Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,

Femme impure ! L’ennui rend ton âme cruelle.

Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,

Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.

Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques

Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,

Usent insolemment d’un pouvoir emprunté,

Sans connaître jamais la loi de leur beauté.

Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !

Salutaire instrument, buveur du sang du monde,

Comment n’as-tu pas honte et comment n’as-tu pas

Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?

La grandeur de ce mal où tu te crois savante,

Ne t’a donc jamais fait reculer d’épouvante,

Quand la nature, grande en ses desseins cachés,

De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,

– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie ?

Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !"

Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,

Au fond d’un monument construit en marbre noir,

Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir

Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse

Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,

Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,

Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini

(Car le tombeau toujours comprendra le poète),

Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,

De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

 



En 1844, les "parents" de Baudelaire obtiennent une mainmise sur ses finances et il doit travailler pour vivre. Baudelaire se consacre alors à la critique d'art et publie le compte rendu des salons de 1845 et de 1846, l'Exposition Universelle de 1855, et le Salon de 1859 : il assume une vision subjective dans son approche des oeuvres : loin de se contenter de juger à l'aune de principes esthétiques établis et reconnus, il entend donner les raisons de ses choix ou de ses inclinations. On a pu reprocher sa passion quelque peu exclusive pour Delacroix ("le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes"), mais Baudelaire témoigne d'un changement d'atmosphère : "Je me rappelle fort distinctement le respect prodigieux qui environnait au temps de notre enfance toutes ces figures, fantastiques sans le vouloir, tous ces spectres académiques; et moi-même je ne pouvais contempler sans une espèce de terreur religieuse tous ces grands flandrins hétéroclites, tous ces beaux hommes minces et solennels, toutes ces femmes bégueulement chastes, classiquement voluptueuses, les uns sauvant leur pudeur sous des sabres antiques, les autres derrière des draperies pédantesquement transparentes. Tout ce monde, véritablement hors nature, s'agitait, ou plutôt posait sous une lumière verdâtre, traduction bizarre du vrai soleil." (Ingres, Exposition Universelle de 1855). 


Dans le "Salon de 1846", Baudelaire amorce une réflexion plus large sur l'art au travers de la critique : "A quoi bon la critique?" - "L’artiste reproche tout d’abord à la critique de ne pouvoir rien enseigner au bourgeois, qui ne veut ni peindre ni rimer, – ni à l’art, puisque c’est de ses entrailles que la critique est sortie. Et pourtant que d’artistes de ce temps-ci doivent à elle seule leur pauvre renommée ! C’est peut-être là le vrai reproche à lui faire. Vous avez vu un Gavarni représentant un peintre courbé sur sa toile; derrière lui un monsieur, grave, sec, roide et cravaté de blanc, tenant à la main son dernier feuilleton. « Si l’art est noble, la critique est sainte. » – « Qui dit cela ? » – « La critique ! » Si l’artiste joue si facilement le beau rôle, c’est que le critique est sans doute un critique comme il y en a tant. En fait de moyens et procédés tirés des ouvrages eux-mêmes, le public et l’artiste n’ont rien à apprendre ici. Ces choses-là s’apprennent à l’atelier, et le public ne s’inquiète que du résultat. Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament; mais, - un beau tableau étant la nature réfléchie par un artiste, – celle qui sera ce tableau réfléchi par un esprit intelligent et sensible. Ainsi le meilleur compte rendu d’un tableau pourra être un sonnet ou une élégie. Mais ce genre de critique est destiné aux recueils de poésie et aux lecteurs poétiques. Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire: pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons...".

 

C'est dans "le Salon de 1859" que Baudelaire donne toute sa mesure en découvrant une toute autre méthode critique: "J’écris maintenant un Salon sans l’avoir vu, écrit-il à Nadar dans une lettre du 14 mai 1859. Mais j’ai un livret. Sauf la fatigue de deviner les tableaux, c’est une excellente méthode, que je te recommande. On craint de trop louer et de trop blâmer; on arrive ainsi à l’impartialité", et cette surprenante approche aboutira à quelques beaux morceaux relatifs à l'art du temps et montre, comme on l'a par ailleurs souligné, comment la contemplation artistique peut être aussi préparation à la création poétique : certains poèmes de Fleurs du Mal germent en marge d'œuvres d'art (cf. Les Phares, Le Masque, Danse macabre..). Les marines d'Eugène Boudin Baudelaire et ses nuages lui lui montent au cerveau "comme une boisson capiteuse ou comme l'éloquence de l'opium..".

 

Après le critique d'art qui se révéla, Baudelaire publia ses premiers vers  le 25 mai 1845, dans L'Artiste, que dirigeait Arsène Houssaye, la pièce "A une Dame Créole" adressée à Mme Aulard de Bragard, que le poète avait rencontrée lors de son séjour à l'Ile Bourbon. Sa renommée avait précédée ses débuts publics, elle était née dans les cénacles où le poète dandy promenait ses excentricités recherchées et déclamait quelques vers devant des amis choisis. Vers la même époque, Baudelaire s'éprenait, à travers quelques traductions, du génie étrange et morbide de Poe. Il trouvait en lui un frère en souffrance et en poésie, mieux encore, un semblable.. 


En 1846-1847, Baudelaire découvre Edgar Poe (1809-1849), lui consacre une longue étude dans la Revue de Paris en mars et avril 1852 et entreprend de traduire ses Contes, "Histoires extraordinaires", publiées dans un quotidien en 1854, puis "Nouvelles extraordinaires" (1857), les Aventures d'Arthur Gordon Pym (1858) et les Histoires grotesques et sérieuses (1865) : Baudelaire ne s'intéressera qu'à la prose d'Edgar Poe, laissant à Stéphane Mallarmé la traduction de ses poèmes à partir de 1875. Il retrouve en Poe cette "force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte ; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d’actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables. Ces actions n’ont d’attrait que parce que elles sont mauvaises, dangereuses ; elles possèdent l’attirance du gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait que l’homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau..". Au plan de l'esthétique, Poe est l'écrivain pour lequel "l’imagination est la reine des facultés, mais par ce mot il entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun des lecteurs. L’imagination n’est pas la fantaisie ; elle n’est pas non plus la sensibilité, bien qu’il soit difficile de concevoir un homme imaginatif qui ne serait pas sensible. L’imagination est une faculté quasi divine qui perçoit tout d’abord, en dehors des méthodes philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies...". Dès 1841, l'articulation de la poésie avec le mal est plus qu'une tentation pour Baudelaire. Dans un projet de préface aux Fleurs du Mal, il a cette phrase que Poe n'aurait pas désavoué : "Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la beauté du Mal." Plus tard, à propos des Paradis artificiels, et en réponse à une interrogation de Flaubert, il écrira, avec une extrême lucidité : "Étant descendu très sincèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que de tout temps j'ai été obsédé par l'impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l'homme sans l'hypothèse de l'intervention d'une force méchante extérieure à lui. - Voilà un gros aveu dont tout le XIXe s. conjuré ne me fera pas rougir." C'est ce que le XIXe siècle et les siècles à venir retiendront des Fleurs du Mal en l'amplifiant. 

En contrepoint, au moment de la Révolution de 1848, on retrouve Baudelaire dans la rue et publiant quelques articles virulents, mais sans véritable suite : "Être un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux.."


1847 - "La Fanfarlo"

Nouvelle de jeunesse publié pour la première fois en 1847, mais une satire ironique du monde du théâtre et de la littérature, une femme délaissée charge un ami, Samuel Cramer, écrivain raté, de séduire la maîtresse de son mari – la Fanfarlo, actrice excentrique – afin qu’il lui revienne. Mais le héros tombe réellement amoureux de la sulfureuse actrice…

 

"Samuel Cramer, qui signa autrefois du nom de Manuela de Monteverde quelques folies romantiques,  - dans le bon temps du Romantisme, -  est le produit contradictoire d'un blême Allemand et d'une brune Chilienne. Ajoutez à cette double origine une éducation française et une civilisation littéraire, vous serez moins surpris, - sinon satisfait et édifié, - des complications bizarres de ce caractère. - Samuel a le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure prétentieusement raphaélesque. -  C'est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n'a guère eu dans sa vie que des moitiés d'idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l'a doué. Parmi tous ces demi- grands hommes que j'ai connus dans cette terrible vie parisienne, Samuel fut, plus que tout autre, l'homme des belles œuvres ratées; - créature maladive et fantastique, dont la poésie brille bien plus dans sa personne que dans ses œuvres, et qui, vers une heure du matin, entre l'éblouissement d'un feu de charbon de terre et le tic tac d'une horloge, m'est toujours apparu comme le Dieu de l'impuissance,  - dieu moderne et hermaphrodite, - impuissance si colossale et si énorme qu'elle en est épique !

Comment vous mettre au fait, et vous faire voir bien clair dans cette nature ténébreuse, bariolée de vifs éclairs, - paresseuse et entreprenante à la fois, - féconde en desseins difficiles et en risibles avortements; — esprit chez qui le paradoxe prenait souvent les proportions de la naïveté, et dont l'imagination était aussi vaste que la solitude et la paresse absolues? — Un des travers les plus naturels de Samuel était de se considérer comme l'égal de ceux qu'il avait su admirer; après une lecture passionnée d'un beau livre, sa conclusion involontaire était : voilà qui est assez beau pour être de moi ! -  et de là à penser : c'est donc de moi, il n'y a que l'espace d'un tiret.

Dans le monde actuel, ce genre de caractère est plus fréquent qu'on ne le pense; les rues, les promenades publiques, les estaminets, et tous les asiles de la flânerie fourmillent d'êtres de cette espèce. Ils s'identifient si bien avec le nouveau modèle, qu'ils ne sont pas éloignés de croire qu'ils l'ont inventé. — Les voilà aujourd'hui déchiffrant péniblement les pages mystiques de Plotin ou de Porphyre; demain ils admireront comme Crébillon le fils a bien exprimé le côté volage et français de leur caractère. Hier ils s'entretenaient familièrement avec Jérôme Cardan; les voici maintenant jouant avec Sterne ou se vautrant avec Rabelais dans toutes les goinfreries de l'hyperbole. Ils sont d'ailleurs si heureux dans chacune de leurs métamorphoses, qu'ils n'en veulent pas le moins du monde à tous ces beaux génies de les avoir devancés dans l'estime de la postérité. - Naïve et respectable impudence ! Tel était le pauvre Samuel.

Fort honnête homme de naissance et quelque peu gredin par passe-temps, - comédien par tempérament, - il jouait pour lui-même et à huis clos d'incomparables tragédies, ou, pour mieux dire, tragi-comédies. Se sentait-il effleuré et chatouillé par la gaieté, il fallait se le bien constater, et notre homme s'exerçait à rire aux éclats. Une larme lui germait-elle dans le coin de l'œil à quelque souvenir, il allait à sa glace se regarder pleurer. Si quelque fille, dans un accès de jalousie brutale et puérile, lui faisait une égratignure avec une aiguille ou un canif, Samuel se glorifiait en lui-même d'un coup de couteau, et quand il devait quelques misérables vingt mille francs, il s'écriait joyeusement :

— Quel triste et lamentable sort que celui d'un génie harcelé par un million de dettes!

D'ailleurs gardez-vous de croire qu'il fût incapable de connaître les sentiment vrais, et que la passion ne fît qu'effleurer son épidémie. Il eût vendu ses chemises pour un homme qu'il connaissait à peine, et qu'à l'inspection du front et de la main il avait institué hier son ami intime. Il apportait dans les choses de l'esprit et de l'âme la contemplation oisive des natures germaniques, - dans les choses de la passion l'ardeur rapide et volage de sa mère, - et dans la pratique de la vie tous les travers de la vanité française. Il se fut battu en duel pour un auteur ou un artiste mort depuis deux siècles. Comme il avait été dévot avec fureur, il était athée avec passion. Il était à la fois tous les artistes qu'il avait étudiés et tous les livres qu'il avait lus, et cependant, en dépit de cette faculté comédienne, il restait profondément original. Il était toujours le doux, le fantasque, le paresseux, le terrible, le savant, l'ignorant, le débraillé, le coquet Samuel Cramer, la romantique Manuela de Monteverde. Il raffolait d'un ami comme d'une femme, aimait une femme comme un camarade. Il possédait la logique de tous les bons sentiments et la science de toutes les roueries, et néanmoins il n'a jamais réussi à rien, parce qu'il croyait trop à l'impossible. - Quoi d'étonnant? il était toujours en train de le concevoir.

Samuel, un soir, eut l'idée de sortir; le temps était beau et parfumé. - Il avait, selon son goût naturel pour l'excessif, des habitudes de réclusion et de dissipation également violentes et prolongées, et depuis longtemps il était resté fidèle au logis. La paresse maternelle, la fainéantise créole qui coulait dans ses veines l'empêchait de souffrir du désordre de sa chambre, de son linge et de ses cheveux encrassés et emmêlés à l'excès. Il se peigna, se lava, sut en quelques minutes retrouver le costume et l'aplomb des gens chez qui l'élégance est chose journalière; puis il ouvrit la fenêtre. - Un jour chaud et doré se précipita dans le cabinet poudreux. Samuel admira comme le printemps était venu vite en quelques jours et sans crier gare. Un air tiède et imprégné de bonnes odeurs lui ouvrit les narines,  - dont une partie étant montée au cerveau, le remplit de rêverie et de désirs, et en outre lui remua libertinement le cœur, l'estomac et le foie. - Il souffla résolument ses deux bougies dont une palpitait encore sur un volume de Swedenborg, et l'autre s'éteignait sur un de ces livres honteux dont la lecture n'est profitable qu'aux esprits possédés d'un goût immodéré de la vérité.

Du haut de sa solitude , encombrée de paperasses, pavée de bouquins et peuplée de ses rêves, Samuel apercevait souvent, se promenant dans une allée du Luxembourg , une forme et une figure qu'il avait aimées en province, - à l'âge où l'on aime d'amour. -  Ses traits, quoique mûris et engraissés par quelques années de pratique, avaient la grâce profonde et décente de l'honnête femme; au fond de ses yeux brillait encore par intervalles la rêverie humide de la jeune fille. Elle allait et venait, habituellement escortée par une bonne assez élégante, et dont le visage et la tournure accusaient plutôt la confidente et la demoiselle de compagnie que la domestique. Elle semblait rechercher les endroits abandonnés, et s'asseyait tristement avec des attitudes de veuve, tenant parfois dans sa main distraite un livre qu'elle ne lisait pas.

Samuel l'avait connue aux environs de Lyon, jeune, alerte, folâtre et plus maigre. A force de la regarder et pour ainsi dire de la reconnaître, il avait retrouvé un à un tous les menus souvenirs qui se rattachaient à elle dans son imagination; il s'était raconté à lui-même, détail par détail, tout ce jeune roman, qui, depuis, s'était perdu dans les préoccupations de sa vie et le dédale de ses passions.

Ce soir-là, il la salua, mais avec plus de soin et plus de regards. En passant devant elle, il entendit derrière lui ce lambeau de dialogue :

— Comment trouvez-vous ce jeune homme, Mariette?

Mais cela dit avec un ton de voix si distrait, que l'observateur le plus malicieux n'y eût rien trouvé à redire contre la dame.

— Mais je le trouve fort bien, madame. - Madame sait que c'est M. Samuel Cramer?

Et sur un ton plus sévère :

— Comment se fait-il que vous sachiez cela, Mariette?

C'est pourquoi le lendemain Samuel eut grand soin de lui rapporter son mouchoir et son livre, qu'il trouva sur un banc, et qu'elle n'avait pas perdus, puisqu'elle était près de là, regardant les moineaux se disputer des miettes, ou ayant l'air de contempler le travail intérieur de la végétation-. Comme il arrive souvent entre deux êtres dont les destinées complices ont élevé l'âme à un égal diapason, - engageant la conversation assez brusquement, - il eut néanmoins le bonheur bizarre de trouver une personne disposée à l'écouter et à lui répondre.

— Serais-je assez heureux, madame, pour être encore logé dans un coin de votre souvenir? Suis-je tellement changé que vous ne puissiez reconnaître en moi un camarade d'enfance, avec qui vous avez daigné jouer à cache- cache et faire l'école buissonnière ?

— Une femme, - répondit la dame avec un demi-sourire, - n'a pas le droit de reconnaître aussi facilement les gens; c'est pourquoi je vous remercie, monsieur, de m'avoir, le premier, offert l'occasion de me reporter vers ces beaux et gais souvenirs. — Et puis... chaque année de la vie contient tant d'événements et de pensées... et il me semble vraiment qu'il y a bien des années?...

— Années, - répliqua Samuel, - qui pour moi ont été tantôt bien lentes, tantôt bien promptes à s'envoler, mais toutes diversement cruelles !

— Et la poésie?... fit la dame avec un sourire dans les yeux.

— Toujours, madame ! répondit Samuel en riant. - Mais que lisiez-vous donc là?

— Un roman de Walter Scott.

— Je m'explique maintenant vos fréquentes interruptions. - Oh ! l'ennuyeux écrivain ! - Un poudreux déterreur de chroniques ! un fastidieux amas de descriptions de bric-à-brac, - un tas de vieilles choses et de défroques de tout genre : - des armures, des vaisselles, des meubles, des auberges gothiques et des châteaux de mélodrame, où se promènent quelques mannequins à ressort, vêtus de justaucorps et de pourpoints bariolés; - types connus, dont nul plagiaire de dix-huit ans ne voudra plus dans dix ans; des châtelaines impossibles et des amoureux parfaitement dénués d'actualité - nulle vérité de cœur, nulle philosophie de sentiments ! Quelle différence chez nos bons romanciers français, où la passion et la morale l'emportent toujours sur la description matérielle des objets! - Qu'importe que la châtelaine porte fraise ou paniers, ou sous-jupe Oudinot, pourvu qu'elle sanglote ou trahisse convenablement? L'amoureux vous intéresse- t-il beaucoup plus pour porter dans son gilet un poignard au lieu d'une carte de visite, et un despote en habit noir vous cause-t-il une terreur moins poétique qu'un tyran bardé de buffle et de fer?

Samuel, comme on le voit, rentrait dans la classe des gens absorbants, - des hommes insupportables et passionnés, chez qui le métier gâte la conversation, et à qui toute occasion est bonne, même une connaissance improvisée au coin d'un arbre ou d'une rue, - fût-ce d'un chiffonnier, - pour développer opiniâtrement leurs idées. - Il n'y a entre les commis voyageurs, les industriels errants, les allumeurs d'affaires en commandite et les poètes absorbants, que la différence de la réclame à la prédication ; le vice de ces derniers est tout-à-fait désintéressé.

Or, la dame lui répliqua simplement :

— Mon cher monsieur Samuel, je ne suis que public, c'est assez vous dire que mon âme est innocente. Aussi le plaisir est-il pour moi la chose du monde la plus facile à trouver. - Mais parlons de vous ; - je m'estimerais heureuse si vous me jugiez digne de lire quelques- unes de vos productions.

— Mais, madame, comment se fait-il...? - fit la grosse vanité du poëte étonné.

— Le maître de mon cabinet de lecture dit qu'il ne vous connaît pas.

Et elle sourit doucement comme pour amortir l'effet de cette taquinerie fugitive.

— Madame, dit sentencieusement Samuel, le vrai public du XIXe siècle est les femmes; votre suffrage me constituera plus grand que vingt académies.

— Eh bien, monsieur, je compte sur votre promesse. — Mariette, l'ombrelle et l'écharpe; on s'impatiente peut-être à la maison. Vous savez que monsieur revient de bonne heure.

Elle lui fit un salut gracieusement écourté, qui n'avait rien de compromettant, et dont la familiarité n'excluait pas la dignité.

Samuel ne s'étonna point de retrouver un ancien amour de jeunesse asservi au lien conjugal. Dans l'histoire universelle du sentiment, cela est de rigueur. — Elle s'appelait madame de Cosmelly, et demeurait dans une des rues les plus aristocratiques du faubourg Saint-Germain.

Le lendemain il la trouva, la tête inclinée par une mélancolie gracieuse et presque étudiée, vers les fleurs de la plate-bande, et il lui offrit son volume des Orfraies, recueil de sonnets, comme nous en avons tous fait et tous lu, dans le temps où nous avions le jugement si court et les cheveux si longs..."

"....Chose curieuse, cet accord d'opinions pour le bien-vivre, cette similitude de goûts les lia vivement; cette entente profonde de la vie sensuelle, qui brillait dans chaque regard et dans chaque parole de Samuel, frappa beaucoup la Fanfarlo. Cette parole tantôt brutale comme un chiffre, tantôt délicate et parfumée comme une fleur ou un sachet, cette causerie étrange, dont lui seul a connu le secret, acheva de lui gagner les bonnes grâces de cette charmante femme. Du reste, ce ne fut pas non plus sans une vive et profonde satisfaction qu'il reconnut, à l'inspection de la chambre à coucher, une parfaite confraternité de goûts et de sentiments à l'endroit des ameublements et des constructions intérieures, Cramer haïssait profondément, et il avait, selon moi, parfaitement raison, les grandes lignes droites en matière d'appartements et l'architecture importée dans le foyer domestique. Les vastes salles des vieux châteaux me font peur, et je plains les châtelaines d'avoir été contraintes à faire l'amour dans de grands dortoirs qui avaient un air de cimetière, dans de vastes catafalques qui se faisaient appeler des lits, sur de gros monuments qui prenaient le pseudonyme de fauteuils. Les appartements de Pompéi sont grands comme la main; les ruines indiennes qui couvrent la côte de Malabar témoignent du même système. Ces grands peuples voluptueux et savants connaissaient parfaitement la question. Les sentiments intimes ne se recueillent à loisir que dans un espace très étroit.

La chambre à coucher de la Fanfarlo était donc très petite, très basse, encombrée de choses molles, parfumées et dangereuses à toucher; l'air, chargé de miasmes bizarres, donnait en- vie d'y mourir lentement comme dans une serre chaude. La clarté de la lampe se jouait dans un fouillis de dentelles et d'étoffes d'un ton violent, mais équivoque. Çà et là, sur le mur, elle éclairait quelques peintures pleines d'une volupté espagnole : des chairs très blanches sur des fonds très noirs. C'est au fond de ce ravissant taudis, qui tenait à la fois du mauvais lieu et du sanctuaire, que Samuel vit s'avancer vers lui la nouvelle déesse de son cœur, dans la splendeur radieuse et sacrée de sa nudité.

Quel est l'homme qui ne voudrait, même au prix de la moitié de ses jours, voir son rêve, son vrai rêve, poser sans voile devant lui, et le fantôme adoré de son imagination faire tomber un à un tous les vêtements destinés à le protéger contre les yeux du vulgaire? Mais voilà que Samuel, pris d'un caprice bizarre, se mit à crier comme un enfant gâté : — Je veux Colombine, rends-moi Colombine; rends-la-moi telle qu'elle m'est apparue le soir qu'elle m'a rendu fou avec son accoutrement fantasque et son corsage de saltimbanque!

La Fanfarlo, étonnée d'abord, voulut bien se prêter à l'excentricité de l'homme qu'elle avait choisi, et l'on sonna Flore; celle-ci eut beau représenter qu'il était trois heures du matin, que tout était fermé au théâtre, le concierge endormi, le temps affreux, — la tempête continuait son tapage, — il fallut obéir à celle qui obéissait elle-même, et la femme de chambre sortit; quand Cramer, pris d'une nouvelle idée, se pendit à la sonnette et s'écria d'une voix tonnante :

— Eh! n'oubliez pas le rouge? 

Ce trait caractéristique, qui a été raconté par la Fanfarlo elle-même, un soir que ses camarades l'interrogeaient sur le commencement de sa liaison avec Samuel, ne m'a nullement étonné; j'ai bien reconnu en ceci l'auteur des Orfraies. Il aimera toujours le rouge et la céruse, le chrysocale et les oripeaux de toute sorte. Il repeindrait volontiers les arbres et le ciel, et si Dieu lui avait confié le plan de la nature, il l'aurait peut-être gâté.

Quoique Samuel fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour était chez lui moins une affaire des sens que du raisonnement. C'était surtout l'admiration et l'appétit du beau; il considérait la reproduction comme un vice de l'amour, la grossesse comme une maladie d'araignée. Il a écrit quelque part : les anges sont hermaphrodites et stériles. — Il aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur. Mais, comme dans le beau, qui est la cause de l'amour, il y avait selon lui deux éléments : la ligne et l'attrait, — et que tout ceci ne regarde que la ligne, — l'attrait pour lui, ce soir-là du moins, c'était le rouge.

La Fanfarlo résumait donc pour lui la ligne et l'attrait; et quand, assise au bord du lit, dans l'insouciance et dans le calme victorieux de la femme aimée, les mains délicatement posées sur lui, il la regardait, il lui semblait voir l'infini derrière les yeux clairs de cette beauté, et que les siens à la longue planaient dans d'immenses horizons. Du reste, comme il arrive aux hommes exceptionnels, il était souvent seul dans son paradis, nul ne pouvant l'habiter avec lui ; et si, de hasard, il l'y ravissait et l'y traînait presque de force, elle restait toujours en arrière : aussi, dans le ciel où il régnait, son amour commençait à être triste et malade de la mélancolie du bleu, comme un royal solitaire.

Cependant, il ne s'ennuya jamais d'elle; jamais, en quittant son réduit amoureux, piétinant lestement sur un trottoir, à l'air frais du matin, il n'éprouva cette jouissance égoïste du cigare et des mains dans les poches, dont parle quelque part notre grand romancier moderne.

A défaut de cœur, Samuel avait l'intelligence noble, et, au lieu d'ingratitude, la jouissance avait engendré chez lui ce contentement savoureux, cette rêverie sensuelle, qui vaut peut-être mieux que l'amour comme l'entend le vulgaire. Du reste, la Fanfarlo avait fait de son mieux et dépensé ses plus habiles caresses, s'étant aperçue que l'homme en valait la peine ..."


Entre 1852 et 1855, Baudelaire publie des poèmes dans diverses revues, stimulé par l'adoration secrète et quasi-mystique qu'il voue à Apollonie Sabatier (1822-1890), demi-mondaine aux formes généreuses et égérie des artistes du temps, écrivains (Maxime du Camp, Alexandre Dumas père, Ernest Feydeau, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Edmond de Goncourt, Arsène Houssaye, Alfred de Musset, Gérard de Nerval), peintres (Ernest Meissonnier, Charles Jalabert, Gustave Ricard), sculpteurs (Auguste Préault, Auguste Clesinger), compositeurs (Ernest Reyer, Hector Berlioz) durant les décennies 1840-1850. On dit que Gustave Courbet la représenta dans son "'Atelier du peintre", avec son amant Alfred Mosselman, et que ce dernier la fit sculpter par Auguste Clésinger (1814-1883), célèbre objet de scandale au Salon de 1847 ("Femme piquée par un serpent", musée d'Orsay, Paris), puis en 1848, devenue la "Bacchante couchée", qui enthousiasma Théophile Gautier : un "pur délire orgiaque, la Ménade échevelée qui se roule aux pieds de Bacchus, le père de liberté et de joie", "un puissant spasme de bonheur soulève par sa contraction l’opulente poitrine de la jeune femme, et en fait jaillir les seins étincelants…". Le même Théophile Gautier, auteur de la fameuse "Lettre à la Présidente" (1850, à Apollonie Sabatier), fameuse pour son obscénité, évoqua la rencontre que fit Baudelaire de "Mme Sabatier", qui devint, avec Jeanne Duval et Marie Daubrun, l'une des trois femmes inspiratrices de quelques-uns de ses poèmes. Ils semblent avoir été amants entre  1857 et 1862... Et pourtant, Baudelaire ne cesse d'opposer à l'amertume des amours physiques, la pureté de cet amour spirituel que lui inspire Apollonie Sabatier, l'Ange qui le conduit vers la Beauté..


Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! 


L’aube spirituelle

Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille

Entre en société de l’Idéal rongeur,

Par l’opération d’un mystère vengeur

Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,

Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,

S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.

Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies

Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,

À mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies ;

Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,

Âme resplendissante, à l’immortel soleil !

 

Que diras-tu ce soir

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,

À la très belle, à la très bonne, à la très chère,

Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?

– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :

Rien ne vaut la douceur de son autorité ;

Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,

Et son oeil nous revêt d’un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,

Que ce soit dans la rue et dans la multitude,

Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne

Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;

Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »

Réversibilité

 

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,

La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,

Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits

Qui compriment le coeur comme un papier qu’on froisse ?

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,

Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,

Quand la Vengeance bat son infernal rappel,

Et de nos facultés se fait le capitaine ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,

Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,

Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,

Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,

Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment

De lire la secrète horreur du dévouement

Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,

David mourant aurait demandé la santé

Aux émanations de ton corps enchanté ;

Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

 



Dans ses "Notes nouvelles sur Edgar Poe" (1857), Baudelaire introduit et développe sa notion de "correspondances", mystérieuses correspondances entre le monde visible et une réalité "au-delà", extraordinaire chemin de la sensibilité et de l'expression qui donne à la poésie un nouveau langage, une nouvelle inspiration, non loin de cette "sorcellerie évocatoire" qu'exprimera Rimbaud : "C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus évidente de notre immortalité. C'est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau." Le poème "Les Phares" est parmi ceux qui illustrent le mieux cette nouvelle expression poétique, la forme est celle d'un quatrain, mais c'est le contenu qui semble répondre à nos inquiétudes existentielles et nous permettre de déceler l'intuition d'une aspiration fondamentalement étrangère à notre condition mortelle...

Les phares

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,

Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,

Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,

Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,

Où des anges charmants, avec un doux souris

Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,

Et d’un grand crucifix décoré seulement,

Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,

Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules

Se mêler à des Christs, et se lever tout droits

Des fantômes puissants qui dans les crépuscules

Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colère de boxeur, impudences de faune,

Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,

Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,

Puget, mélancolique empereur des forçats,

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,

Comme des papillons, errent en flamboyant,

Décors frais et léger éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant,

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,

De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,

De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,

Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

Ombragé par un bois de sapins toujours vert,

Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,

Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,

Sont un écho redit par mille labyrinthes ;

C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C’est un phare allumé sur mille citadelles,

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

 

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Élévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;

Va te purifier dans l’air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,

Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse

S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,

Vers les cieux le matin prennent un libre essor,

– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes !

 

 


"(...)  Fourier est venu un jour, trop pompeusement, nous révéler les mystères de l'analogie. Je ne nie pas la valeur de quelques-unes de ses minutieuses découvertes, bien que je croie que son cerveau était trop épris d'exactitude matérielle pour ne pas commettre d'erreurs et pour atteindre d'emblée la certitude morale de l'intuition. Il aurait pu tout aussi précieusement nous révéler tous les excellents poètes dans lesquels l'humanité lisante fait son éducation aussi bien que dans la contemplation de la nature. D'ailleurs Swedenborg,  possédait une âme bien plus grande, nous avait déjà enseigné que "le ciel est un très grand homme"; que tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans le "spirituel" comme dans le "naturel", est significatif, réciproque, converse, "correspondant". Lavater, limitant au visage de l'homme la démonstration de l'universelle vérité, nous avait traduit le sens spirituel du contour, de la forme, de la dimension. Si nous étendons la démonstration (non seulement nous en avons le droit, mais il nous serait infiniment difficile de faire autrement), nous arrivons à cette vérité que tout est hiéroglyphique, et nous savons que les symboles ne sont obscurs que d'une manière relative, c'est-à-dire selon la pureté, la bonne volonté ou la clairvoyance native des âmes. 

Or, qu'est-ce qu'un poète (je prends le mot dans son acception la plus large), si ce n'est un traducteur, un déchiffreur? Chez les excellents poètes, il n'y a pas de métaphore, de comparaison ou d'épithète qui ne soit d'une adaptation mathématiquement exacte dans la circonstance actuelle, parce que ces comparaisons, ces métaphores et ces épithètes sont puisées dans l'inépuisable fonds de l'universelle analogie, et qu'elles ne peuvent être puisées ailleurs." (L'Art romantique, XXII, 1861)


En 1857, paraît enfin le recueil "Fleurs du mal", recueil qui ne reçoit qu'un accueil mitigé de la part des critiques, et lui vaut ses fameuses poursuites judiciaires. "Dans ce livre atroce, écrira Baudelaire en 1866, j'ai mis toute ma pensée, tout mon coeur, toute ma religion (travestie), toute ma haine", et c'est bie la tragédie de la créature déchue, de l'homme qui, "à toute heure", est l'objet d'un perpétuel conflit entre "deux postures simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. L'invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre." Aux aspirations vers l'Idéal, auxquelles répondent certains poèmes, succèdent ceux de la chute et du mal, alternance de sentiments que traduit ce mal moral que Baudelaire lui-même appelle le "Spleen". Mais à six mois d’écart, tant Flaubert, pour "Madame Bovary" que Baudelaire, pour "Les Fleurs du Mal" font l'objet d'un procès pour offense à la morale publique et à la religion : "« l’erreur du poète, […], ne saurait détruire l’effet funeste des tableaux qu’il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur..". Les deux hommes échangent quelques lettres, se supportant l'un l'autre, Baudelaire rend hommage à Madame Bovary et remercie "la magistrature française de l'éclatant exemple d'impartialité et de bon goût qu'elle a donné dans cette circonstance": "une véritable oeuvre d'art n'a pas besoin de réquisitoire", la morale qu’on lui concède ne dépend que de l’intelligence de son lecteur. 

Treize poèmes sont donc condamnés, et Baudelaire les fait publier en Belgique en 1866 dans un nouvel ouvrage, "Les Epaves" : le recueil comporte 23 poèmes. Une troisième édition des Fleurs du Mal verra le jour en 1868, reprenant la totalité de l’édition de 1861 ainsi que douze poèmes provenant de l’ouvrage Les Épaves et dix nouveaux poèmes. 


1857 – Les Fleurs du mal 

Dans sa version la plus aboutie - 100 poèmes en 1857 dont 6 pièces à retrancher par décision judiciaire, 126 poèmes dans l'édition de 1861 -, le recueil comprend six parties : "Spleen et Idéal" (poèmes I à LXXXV), "Tableaux parisiens" (poèmes LXXXVI à CIII), "le Vin" (poèmes CIV à CVIII), "Fleurs du mal" (poèmes CIX à CXVII), "Révolte" (poèmes CXVIII à CXX) et "la Mort" (poèmes CXXI à CXXVI). Le titre des Fleurs du mal pose d'emblée, ainsi que la critique littéraire l'a noté, les éléments d'une esthétique nouvelle, où la beauté, le sublime peuvent, grâce au langage poétique, surgir des réalités triviales de la nature et de la chair, du mal et du nauséabond. Autant d'images et d'allusions qui vont solliciter à l'extrême maints artistes, illustrateurs ou pas : Félicien Rops (1866), Auguste Rodin (1867), Odilon Redon (1890), Edvard Munch (1896), Armand Rassenfosse (1899), Henri Matisse (1904)..

 

I - Bénédiction 

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,

Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes

Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:

– «Ah! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,

Plutôt que de nourrir cette dérision!

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères

Où mon ventre a conçu mon expiation!

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes

Pour être le dégoût de mon triste mari,

Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,

Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable

Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,

Et je tordrai si bien cet arbre misérable,

Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés!»

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,

Et, ne comprenant pas les desseins éternels,

Elle-même prépare au fond de la Géhenne

Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,

L'Enfant déshérité s'enivre de soleil

Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange

Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

II joue avec le vent, cause avec le nuage,

Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;

Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage

Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,

Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,

Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,

Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche

Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;

Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,

Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques:

  

«Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,

Je ferai le métier des idoles antiques,

Et comme elles je veux me faire redorer;

Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,

De génuflexions, de viandes et de vins,

Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire

Usurper en riant les hommages divins!

Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,

Je poserai sur lui ma frêle et forte main;

Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,

Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,

J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein,

Et, pour rassasier ma bête favorite

Je le lui jetterai par terre avec dédain!»

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,

Le Poète serein lève ses bras pieux

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

– «Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

Et comme la meilleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au Poète

Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,

Et que vous l'invitez à l'éternelle fête

Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique

Où ne mordront jamais la terre et les enfers,

Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique

Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,

Les métaux inconnus, les perles de la mer,

Par votre main montés, ne pourraient pas suffire

A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,

Puisée au foyer saint des rayons primitifs,

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,

Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!»



Dans "Spleen et Idéal" (poèmes I à LXXXV), Baudelaire entend guérir son âme de l'Ennui de cette existence terrestre, via la Poésie, puis l'Amour, mais ne parvient à dissiper un Spleen insaisissable..

III - L'Albatros 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. 

LXXVIII - Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l'horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l'Espérance, comme une chauve-souris,

S'en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D'une vaste prison imite les barreaux,

Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,

Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 


L'amour est toujours perdition ou rédemption...

Hymne à la beauté

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,

Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,

Verse confusément le bienfait et le crime,

Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l’aurore ;

Tu répands des parfums comme un soir orageux ;

Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore

Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?

Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;

Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,

Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;

De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,

Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,

Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,

Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !

L’amoureux pantelant incliné sur sa belle

À l’air d’un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,

Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton oeil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte

D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,

Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

 

Une charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons.

 

 

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,

Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique

Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,

Une ébauche lente à venir,

Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève

Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète

Nous regardait d’un oeil fâché,

Épiant le moment de reprendre au squelette

Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

À cette horrible infection,

Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés !

 


Nous pouvons gagner avec le poète une contrée idéale, de beauté, luxe et volupté, mais notre âme garde pour autant comme la nostalgie d'un autre monde ...

La vie antérieure

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux,

Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,

Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l’unique soin était d’approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

J'aime le souvenir de ces époques nues

J'aime le souvenir de ces époques nues,

Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.

Alors l'homme et la femme en leur agilité

Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,

Exerçaient la santé de leur noble machine.

Cybèle alors, fertile en produits généreux,

Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,

Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes

Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.

L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit

D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi;

Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,

Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!

Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l'homme et celle de la femme,

Sent un froid ténébreux envelopper son âme

 

Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.

O monstruosités pleurant leur vêtement!

O ridicules troncs! torses dignes des masques!

O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,

Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain!

Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges,

Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,

Du vice maternel traînant l'hérédité

Et toutes les hideurs de la fécondité!

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,

Aux peuples anciens des beautés inconnues:

Des visages rongés par les chancres du cœur,

Et comme qui dirait des beautés de langueur;

Mais ces inventions de nos muses tardives

N'empêcheront jamais les races maladives

De rendre à la jeunesse un hommage profond,

– A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,

A l'œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,

Et qui va répandant sur tout, insouciante

Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,

Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!

 


"L'invitation au voyage" de Baudelaire est reconnue comme l'un des poèmes les plus mélodieux de la langue française, il y fait preuve d'une science des rythmes rarement égalée..

L’invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient notre chambre ;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

À l’âme en secret

Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde ;

C’est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu’ils viennent du bout du monde.

– Les soleils couchants

Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière,

D’hyacinthe et d’or ;

Le monde s’endort

Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

X. – L’ennemi

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,

Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées,

Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie !



"Tableaux parisiens" (poèmes LXXXVI à CIII), ajouté pour l'édition de 1861, est un possible dérivatif au Spleen omniprésent de cette existence, - Baudelaire arpente la ville en flâneur et n'y trouve qu'échos de sa propre misère -, le "Vin" en constituera une autre alternative, mais sans succès..

LXXXVII. – Le soleil

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures

Les persiennes, abri des secrètes luxures,

Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés

Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,

Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,

Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,

Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,

Éveille dans les champs les vers comme les roses ;

Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,

Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.

C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles

Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,

Et commande aux moissons de croître et de mûrir

Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,

Il ennoblit le sort des choses les plus viles,

Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,

Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

XCIII. – À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

 


 "Fleurs du mal" (poèmes CIX à CXVII) est l'ensemble poétique qui tente d'échapper par le "vice" au Spleen de notre existence, la "mystique noire" de "Révolte" est une autre et dernière tentative, toutes les possibilités humaines et terrestres sont ainsi épuisées, reste le grand "Voyage", "La Mort", dernier chapitre des Fleurs du Mal...

CIX. – La destruction

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;

Il nage autour de moi comme un air impalpable ;

Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon

Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,

La forme de la plus séduisante des femmes,

Et, sous de spécieux prétextes de cafard,

Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,

Haletant et brisé de fatigue, au milieu

Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion

Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,

Et l’appareil sanglant de la Destruction !

CXXII. – La mort des pauvres

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;

C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir

Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,

Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir ;

À travers la tempête, et la neige, et le givre,

C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;

C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,

Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;

C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques

Le sommeil et le don des rêves extatiques,

Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,

C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,

C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !



Après la première édition des Fleurs et sa condamnation, Baudelaire doit remplacer six pièces frappées d'interdit mais en écrira davantage: "la Chevelure", "le Cygne", "les Sept Vieillards", "les Petites Vieilles", "le Voyage"..

 

..Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :

Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit

Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,

Nous pourrons espérer et crier : En avant !

De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,

Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres

Avec le coeur joyeux d’un jeune passager.

Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,

Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange

Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;

Venez vous enivrer de la douceur étrange

De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;

Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.

« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre ! »

Dit celle dont jadis nous baisions les genoux...

 

I – Les bijoux

La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,

Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,

Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur

Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,

Ce monde rayonnant de métal et de pierre

Me ravit en extase, et j’aime à la fureur

Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,

Et du haut du divan elle souriait d’aise

À mon amour profond et doux comme la mer,

Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,

D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,

Et la candeur unie à la lubricité

Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,

Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,

Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;

Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,

Pour troubler le repos où mon âme était mise,

Et pour la déranger du rocher de cristal

Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin

Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,

Tant sa taille faisait ressortir son bassin.

Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

– Et la lampe s’étant résignée à mourir,

Comme le foyer seul illuminait la chambre,

Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,

Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

 



Gaspard-Félix Tournachon, dit Nadar (1820-1910), "la plus étonnante expression de vitalité", dira de lui Baudelaire, un touche-à-tout fêru de modernité et reconnu comme "Le" photographe de cette deuxième moitié du XIXe, alors qu'il ne consacra en fait très peu de temps à cette activité (journaliste, auteur de feuilletons, caricaturiste, photographie aérostatique, ..) est sans doute le premier à donner au "portrait" ses titres de noblesse : c'est au début des années 1850 qu'il installe un atelier photographique rue Saint-Lazare, utilise la technique quasi instantanée du collodion sur verre, et reçoit les visites de Baudelaire, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Sarah Bernhardt, Gustave Doré, Gérard de Nerval,Jean-Baptiste Camille Corot, Gustave Courbet, Loïe Fuller, Victor Hugo, Zadoc Kahn, Franz Liszt, Édouard Manet, Guy de Maupassant, Gioachino Rossini, George Sand, Richard Wagner...  qu'il sait surprendre dans leurs attitudes les plus personnelles.Les années 1860 voient se développer très rapidement cette "industrie", le portrait-carte d'un Eugène Disdéri participe à l'extrême essor de ce nouveau medium...


1859 - "Le public moderne et la photographie"

Baudelaire engage une charge bien connue à l'encontre de cette nouvelle idolâtrie qui s'empare de la foule, l' "industrie photographique", "refuge de tous les peintres manqués" et témoin d'une méconnaissance absolue de ce qu'est profondément l'art : l'art est en effet vu, et attendu, par le public contemporain, comme "la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : "Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie." A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D’étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de vouloir bien continuer, pour le temps nécessaire à l’opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l’histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le goût de l’histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant à la fois la divine peinture et l’art sublime du comédien. Peu de temps après, des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur les lucarnes de l’infini. L’amour de l’obscénité, qui est aussi vivace dans le cœur naturel de l’homme que l’amour de soi-même, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se satisfaire..."

Pour Baudelaire, - et son propos n'est pas à évacuer si rapidement, la place prise par la photographie dans notre monde n'est pas sans interrogations -, il faut cantonner cette industrie photographique naissante - elle vient de naître avec Niepce (1824) et Daguerre (1839) - à sa place, rien que sa place : 

"je suis convaincu que les progrès mal appliqués de la photographie ont beaucoup contribué, comme d’ailleurs tous les progrès purement matériels, à l’appauvrissement du génie artistique français, déjà si rare. La Fatuité moderne aura beau rugir, éructer tous les borborygmes de sa ronde personnalité, vomir tous les sophismes indigestes dont une philosophie récente l’a bourrée à gueule-que-veux-tu, cela tombe sous le sens que l’industrie, faisant irruption dans l’art, en devient la plus mortelle ennemie, et que la confusion des fonctions empêche qu’aucune soit bien remplie. La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre. S’il est permis à la photographie de suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude. Il faut donc qu’elle rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l’imprimerie et la sténographie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature. Qu’elle enrichisse rapidement l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu’elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les animaux microscopiques, fortifie même de quelques renseignements les hypothèses de l’astronome ; qu’elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d’une absolue exactitude matérielle, jusque-là rien de mieux. Qu’elle sauve de l’oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s’il lui est permis d’empiéter sur le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l’homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous !"

 

Pour Baudelaire, alors que se libère des décombres de l'Empire une véritable libération de la sensibilité artistique, établissant progressivement de nouveaux rapports entre l'artiste et la nature, l'artiste et sa toile, l'artiste et lui-même, sources de pluralité et de multiplication de genres et de styles, le terme de "réalité" ne peut être associé au reflet objectif des apparences, mais au contraire à une impression subjective et unique du monde...

"L'artiste, le vrai artiste, le vrai poète, ne doit peindre que selon qu'il voit et qu 'il sent. Il doit être réellement fidèle à sa propre nature. Il doit éviter comme la mort d'emprunter les yeux et les sentiments d 'un autre homme, si grand qu'il soit car alors les productions qu 'il nous donnerait seraient, relativement à lui, des mensonges, et non des réalités... Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l'a enfanté, doit être produit comme un monde... Tout l'univers visible n'est qu'un magasin d'images et de signes auxquels l'imagination donnera une place et une valeur relative; c'est une espèce de pâture que l'imagination doit digérer et transformer. Toutes les facultés de l'âme humaine doivent être subordonnées à l'imagination, qui les met en réquisition toutes

à la fois. De même que bien connaître le dictionnaire n'implique pas nécessairement la connaissance de l'art de la composition, et que l'art de la composition lui-même n'implique pas l'imagination universelle, ainsi un bon peintre peut n'être pas un grand peintre. Mais un grand peintre est forcément un bon peintre, parce que l'imagination universelle renferme l'intelligence de tous les moyens et le désir de les acquérir." (Salon de 1859). 


1860 – Les Paradis artificiels    

Dans une première partie, parue le 30 septembre 1858 dans la Revue contemporaine, sous le titre "De l’Idéal artificiel, le Haschisch", Baudelaire rapporte ses observations cliniques sur la prise de "cette pommade verdâtre", - dont il n'abusera pas outre mesure, l'opium lui étant plus familier sous la forme du laudanum prescrit pour apaiser ses douleurs d’estomac -, avec nombre de digressions à vocation pharmacologique, psychologique ou métaphysique. La seconde partie, parue les 15 et 30 janvier 1860 dans la même revue, sous le titre "Enchantements et tortures d’un mangeur d’opium" est un commentaire de "Confessions d'un mangeur d'opium" de Thomas de Quincey, toxicomane convaincu, paru en 1821, et dans son sillage s'abandonne à la description de quelques visions provoquées par l'opium.

LE POEME DU HASCHISCH - Le Goût de l'infini

"Ceux qui savent s’observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs impressions, ceux-là qui ont su, comme Hoffmann, construire leur baromètre spirituel, ont eu parfois à noter, dans l’observatoire de leur pensée, de belles saisons, d’heureuses journées, de délicieuses minutes. Il est des jours où l’homme s’éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles. L’homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. Mais ce qu’il y a de plus singulier dans cet état exceptionnel de l’esprit et des sens, que je puis sans exagération appeler paradisiaque, si je le compare aux lourdes ténèbres de l’existence commune et journalière, c’est qu’il n’a été créé par aucune cause bien visible et facile à définir. 

Est-il le résultat d'une bonne hygiène et d'un régime de sage ? Telle est la première explication qui s'offre à l'esprit; mais nous sommes obligés de reconnaître que souvent cette merveille, cette espèce de prodige, se produit comme si elle était l'effet d'une puissance supérieure et invisible, extérieure à l'homme, après une période où celui-ci a fait abus de ses facultés physiques. 

Dirons-nous qu'elle est la récompense de la prière assidue et des ardeurs spirituelles ? Il est certain qu'une élévation constante du désir, une tension des forces spirituelles vers le ciel, serait le régime le plus propre à créer cette santé morale, si éclatante et si glorieuse ; mais en vertu de quelle loi absurde se manifeste-t-elle parfois après de coupables orgies de l'imagination, après un abus sophistique de la raison, qui est à son usage honnête et raisonnable ce que les tours de dislocation sont à la saine gymnastique ? 

C'est pourquoi je préfère considérer cette condition anormale de l'esprit comme une véritable grâce, comme un miroir magique où l'homme est invité à se voir en beau, c'est-à-dire tel qu'il devrait et pourrait être ; une espèce d'excitation angélique, un rappel à l'ordre sous une forme complimenteuse. 

De même une certaine école spiritualiste, qui a ses représentants en Angleterre et en Amérique, considère les phénomènes surnaturels, tels que les apparitions de fantômes, les revenants, etc., comme des manifestations de la volonté divine, attentive à réveiller dans l'esprit de l'homme le souvenir des réalités invisibles.

D'ailleurs cet état charmant et singulier, où toutes les forces s'équilibrent, où l'imagination, quoique merveilleusement puissante, n'entraîne pas à sa suite le sens moral dans de périlleuses aventures, où une sensibilité exquise n'est plus torturée par des nerfs malades, ces conseillers ordinaires du crime ou du désespoir; cet état merveilleux, dis-je, n'a pas de symptômes avant-coureurs. Il est aussi imprévu que le fantôme. C'est une espèce de hantise, mais de hantise intermittente, dont nous devrions tirer, si nous étions sages, la certitude d'une existence meilleure et l'espérance d'y atteindre par l'exercice journalier de notre volonté. 

Cette acuité de la pensée, cet enthousiasme des sens et de l'esprit, ont dû, en tout temps, apparaître à l'homme comme le premier des biens; c'est pourquoi, ne considérant que la volupté immédiate, il a, sans s'inquiéter de violer les lois de sa constitution, cherché dans la science physique, dans la pharmaceutique, dans les plus grossières liqueurs, dans les parfums les plus subtils, sous tous les climats et dans tous les temps, les moyens de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange, et, comme dit l'auteur de Lazare : « d'emporter le Paradis d'un seul coup. » Hélas ! les vices de l'homme, si pleins d'horreur qu'on les suppose, contiennent la preuve (quand ce ne serait que leur infinie expansion !) de son goût de l'infini ; seulement, c'est un goût qui se trompe souvent de route. On pourrait prendre dans un sens métaphorique le vulgaire proverbe, Tout chemin mène à Rome, et l'appliquer au monde moral ; tout mène à la récompense ou au châtiment, deux formes de l'éternité. 

L'esprit humain regorge de passions ; il en a à revendre, pour me servir d'une autre locution triviale ; mais ce malheureux esprit, dont la dépravation naturelle est aussi grande que son aptitude soudaine, quasi paradoxale, à la charité et aux vertus les plus ardues, est fécond en paradoxes qui lui permettent d'employer pour le mal le trop-plein de cette passion débordante. Il ne croit jamais se vendre en bloc. Il oublie, dans son infatuation, qu'il se joue à un plus fin et plus fort que lui, et que l'Esprit du Mal, même quand on ne lui livre qu'un cheveu, ne tarde pas à emporter la tête. 

 

Ce seigneur visible de la nature visible (je parle de l'homme) a donc voulu créer le Paradis par la pharmacie, par les boissons fermentées, semblable à un maniaque qui remplacerait des meubles solides et des jardins véritables par des décors peints sur toile et montés sur châssis. C'est dans cette dépravation du sens de l'infini que gît, selon moi, la raison de tous les excès coupables, depuis l'ivresse solitaire et concentrée du littérateur, qui, obligé de chercher dans l'opium un soulagement à une douleur physique, et ayant ainsi découvert une source de jouissances morbides, en a fait peu à peu son unique hygiène et comme le soleil de sa vie spirituelle, jusqu'à l'ivrognerie la plus répugnante des faubourgs, qui, le cerveau plein de flamme et de gloire, se roule ridiculement dans les ordures de la route.

Parmi les drogues les plus propres à créer ce que je nomme l’Idéal artificiel, laissant de côté les liqueurs, qui poussent vite à la fureur matérielle et terrassent la force spirituelle, et les parfums dont l’usage excessif, tout en rendant l’imagination de l’homme plus subtile, épuise graduellement ses forces physiques, les deux plus énergiques substances, celles dont l’emploi est le plus commode et le plus sous la main, sont le haschisch et l’opium. L’analyse des effets mystérieux et des jouissances morbides que peuvent engendrer ces drogues, des châtiments inévitables qui résultent de leur usage prolongé, et enfin de l’immoralité même impliquée dans cette poursuite d’un faux idéal, constitue le sujet de cette étude.

Le travail sur l’opium a été fait, et d’une manière si éclatante, médicale et poétique à la fois, que je n’oserais rien y ajouter. Je me contenterai donc, dans une autre étude, de donner l’analyse de ce livre incomparable, qui n’a jamais été traduit en France dans sa totalité. L’auteur, homme illustre, d’une imagination puissante et exquise, aujourd’hui retiré et silencieux, a osé, avec une candeur tragique, faire le récit des jouissances et des tortures qu’il a trouvées jadis dans l’opium, et la partie la plus dramatique de son livre est celle où il parle des efforts surhumains de volonté qu’il lui a fallu déployer pour échapper à la damnation à laquelle il s’était imprudemment voué lui-même..." 


1861 - "Richard Wagner et Tanhauser à Paris"

Dans sa quête d'expression du monde, Baudelaire a toujours assumé l’importance de mettre la poésie en correspondance avec d’autres genres d’expression artistique, tel que la litographie ("Don Juan aux Enfers"), la peinture ("Duellum"), la sculpture ("Danse macabre "), mais aussi la musique. Ainsi, en 1861, Baudelaire prend la défense de Wagner dont la force créative semble comme l’écho de son imaginaire dans sa poétique: "Je me souviens que, dès les premières mesures, je subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil. Je me sentis délivré des liens de la pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l'extraordinaire volupté qui circule dans les lieux hauts. Ensuite je me peignis involontairement l'état délicieux d'un homme en proie à une grande rêverie dans une solitude absolue, mais une solitude avec un immense horizon et une large lumière diffuse; l'immensité sans autre décor qu'elle-même. Bientôt j'éprouvai la sensation d'une clarté plus vive, d'une intensité de lumière croissant avec une telle rapidité, que les nuances fournies par le dictionnaire ne suffiraient pas à exprimer ce surcroît toujours renaissant d'ardeur et de blancheur. Alors je conçus pleinement l'idée d'une âme se mouvant dans un milieu lumineux, d'une extase faite de volupté et de connaissance, et planant au-dessus et bien loin du monde naturel..." 


1861, "RECUEILLEMENT"

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,

Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Poème de Charles Baudelaire  écrit en 1861, et publié dans l'édition posthume de 1868 des Fleurs du mal, quelques six années avant la mort de l'auteur. "Ce n'est pas, écrira Stefan Zweig,  à leur condamnation que "Les Fleurs du mal", ce livre qui, téméraire et sans pitié (...) jetait une lumière crue sur des sentiments volontiers occultés, doivent leur immense succès. Car ni la critique cruelle que Baudelaire adressait, entre autres, à la morale en vigueur, et pas seulement, ni le flagellantisme incandescent avec lequel il cloue sa propre volupté au pilori ne suffisent à traduire la signification historique de cette confession. On a essayé de présenter Les Fleurs du mal et leur succès comme un revers spontané du romantisme, mais il est sans doute vain de prétendre trouver une source dominante expliquant une entité aussi complexe, car chacune des différentes influences dont il est encore possible de clairement remonter les traces est significative et caractéristique en soi. À l'évidence, c'est la traduction du grand Américain Edgar Allan Poe qui a sans doute été la plus déterminante, et a jeté cette ombre trouble sur la poésie de Baudelaire. La prédilection pour l'exotisme et l'Orient s'explique par les voyages dans les îles que le jeune Baudelaire entreprit pour s'initier au commerce, et la peur presque maladive de la normalité, cette «peur d'être trop commun» que lui reproche Sainte-Beuve, n'était pas la marque d'un dandy blasé mais seulement le reflet de sa déchirure et de sa surexcitation intérieures. C'est ce sentiment de déchirement, de différence et de désaccord qui caractérisait son être le plus intime, souffrant d'une insurmontable contradiction entre sa personnalité et l'environnement moderne. Il était pessimiste et schopenhauerien sans avoir jamais lu la moindre ligne du philosophe allemand.

Les exigences accrues d'un raffinement exacerbé lui donnaient l'impression d'être un étranger dans un monde indifférent, dont même les plaisirs les plus artificiels et les plus occultes étaient incapables de le satisfaire, et c'est ainsi que commença lentement de croître en Baudelaire l'ennui de plomb de l'homme cultivé, surexcité et pourtant sans forces, qui ne s'oubliait plus que dans les paradis artificiels, dans une ivresse arbitrairement provoquée... (3 mai 1902, Deutsche Dichtung, trad.R.Laffont, La Chambre aux secrets).


1862 – Le Spleen de Paris ou Petits poèmes en prose 

Aloysius Bertrand avait, avec "Gaspard de la nuit" (1842), inaugurait le poème en prose pour traduire l'atmosphère de cette "vie moderne et plus abstraite" qu'offrait la ville. Baudelaire reprend à son compte cette première tentative et entreprend le projet du Spleen de Paris dès 1855, inventant une prose poétique, sans rythme ni rime, parvenant à ramasser l'émotion, la sensation, dans un texte extraordinairement concis. Certaines pièces sont publiées dès 1857, dans Le Présent, puis en 1861-1862 dans La Revue fantaisiste et La Presse; enfin le recueil, complet, sera publié en 1869, deux ans après la mort de Baudelaire, par l'entremise de son fidèles ami Charles Asselineau (1820-1874) et du poète Théodore de Banville (1823-1891). Le Paris de Baudelaire, celui qu'il contemple des collines de Montmartre à la fin de son recueil, n'est pas celui, aristocratique et financier, de Balzac, ou révolutionnaire, de Victor Hugo, mais celui des maisons closes, des hôpitaux, des mendiants, des ratés et débauchés, celui d'une vie par nature monotone, vide, spleen irrépressible et douloureux contre lequel il n'existe aucun recours, par même celui propre aux romantiques de jadis. Composé de cinquante poèmes en prose, la thématique du Spleen de Paris recoupe celle des Fleurs du mal : ainsi, quand il est trop las de lui-même, il se résigne à se livrer au "bain de la multitude", se mêlant à d'autres existences, à ces individus aux visages identiques qui s'ignorent les uns les autres... 

 

Les Foules 

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. 

Multitude, solitude: termes égaux et convertibles par le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée. 

Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées. 

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente. 

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe. 

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

 

I - L'Étranger 

«Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère? 

– Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère. 

– Tes amis? 

– Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est restée jusqu'à ce jour inconnu. 

– Ta patrie? 

– J'ignore sous quelle latitude elle est située. 

– La beauté? 

– Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle. 

– L'or? 

– Je le hais comme vous haïssez Dieu. 

– Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger? 

– J'aime les nuages. Les nuages qui passent... là-bas...là-bas les merveilleux nuages! » 

 

V - La Chambre double 

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu. 

L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. 

– C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse. 

Les meubles ont des formes allongés, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants. 

Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie. 

Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis à laquelle se mêle une très légère humidité nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude. 

La mousseline pleut abondamment devant fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici? Qui l'a amenée? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté? Qu'importe? la voilà! je la reconnais. 

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration. 

À quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? Ô béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde! 

Non! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices!

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac. 

Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit. 

La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le spectre. 

Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés: la cheminée sans flamme et sans braise souillée de crachats; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l'almanach où le crayon a marqué les dates sinistres. 

Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation. 

Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas! féconde en caresses et en traîtrises. 

Oh! oui! le temps a reparu; le Temps règne en souverain maintenant, et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses. 

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit: – «Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie!» 

Il n'y a qu'une seconde dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur. 

Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j'étais un boeuf, avec son double aiguillon. – «Et hue donc! bourrique! Sue donc, esclave! Vis donc, damné! »

 

VI - Chacun sa chimère 

Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemin, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés. 

Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain. 

Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et puissants; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi. 

Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher. 

Chose curieuse à noter: aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours. 

Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain. 

Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère; mais bientôt l'irrésistible indifférence s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères. 

 

X - À une heure du matin 

Enfin! seul! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous possèderons le silence, le repos. Enfin! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. 

Enfin! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde. 

Horrible vie! Horrible ville! Récapitulons la journée: avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait: «– C'est ici le parti des honnêtes gens» , ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant: «– Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z...; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs; avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez- le, et puis nous verrons»; m'être vanté (pourquoi?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle; ouf! est-ce bien fini? 

Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde; et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise! 

 

XI - La Femme sauvage et la petite-maîtresse 

«Vraiment, ma chère, vous me fatiguez sans mesure et sans pitié; on dirait, à vous entendre soupirer, que vous souffrez plus que les glaneuses sexagénaires et que les vieilles mendiantes qui ramassent des croûtes de pain à la porte des cabarets. 

«Si au moins vos soupirs exprimaient le remords, ils vous feraient quelque honneur; mais ils ne traduisent que la satiété du bien-être et l'accablement du repos. Et puis, vous ne cessez de vous répandre en paroles inutiles: “ Aimez-moi bien! j'en ai tant besoin! Consolez-moi par-ici, caressez-moi par là! ” Tenez, je veux essayer de vous guérir; nous en trouverons peut- être le moyen, pour deux sols, au milieu d'une fête, et sans aller bien loin. 

«Considérons bien, je vous prie, cette solide cage de fer derrière laquelle s'agite, hurlant comme un damné, secouant les barreaux comme un orang-outang exaspéré par l'exil, imitant, dans la perfection, tantôt les bonds circulaires du tigre, tantôt les dandinements stupides de l'ours blanc, ce monstre poilu dont la forme imite assez vaguement la vôtre. 

«Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle généralement “ mon ange! ”, c'est-à-dire une femme. L'autre monstre, celui qui crie à tue-tête, un bâton à la main, est un mari. Il a enchaîné sa femme légitime comme une bête, et il la montre dans les faubourgs, les jours de foire, avec permission des magistrats, cela va sans dire. 

«Faites bien attention! Voyez avec quelle voracité (non simulée peut-être!) elle déchire des lapins vivants et des volailles piaillantes que lui jette son cornac. “ Allons, dit- il, il ne faut pas manger tout son bien en un jour ”, et, sur cette sage parole, il lui arrache cruellement la proie, dont les boyaux dévidés restent un instant accrochés aux dents de la bête féroce, de la femme, veux-je dire. 

«Allons! un bon coup de bâton pour la calmer! car elle darde des yeux terribles de convoitise sur la nourriture enlevée. Grand Dieu! le bâton n'est pas un bâton de comédie, avez-vous entendu résonner la chair, malgré le poil postiche? Aussi les yeux lui sortent maintenant de la tête, elle hurle plus naturellement. Dans sa rage, elle étincelle tout entière, comme le fer qu'on bat. 

«Telles sont les moeurs conjugales de ces deux descendants d'Ève et d'Adam, ces oeuvres de vos mains, ô mon Dieu! Cette femme est incontestablement malheureuse, quoique après tout, peut-être, les jouissances titillantes de la gloire ne lui soient pas inconnues. Il y a des malheurs plus irrémédiables, et sans compensation. Mais dans le monde où elle a été jetée, elle n'a jamais pu croire que la femme méritait une autre destinée. 

«Maintenant, à nous deux, chère précieuse! À voir les enfers dont le monde est peuplé, que voulez-vous que je pense de votre joli enfer, vous qui ne reposez que sur des étoffes aussi douces que votre peau, qui ne mangez que de la viande cuite, et pour qui un domestique habile prend soin de découper les morceaux? 

«Et que peuvent signifier pour moi tous ces petits soupirs qui gonflent votre poitrine parfumée, robuste coquette? Et toutes ces affectations apprises dans les livres, et cette infatigable mélancolie, faite pour inspirer au spectateur un tout autre sentiment que la pitié? En vérité, il me prend quelquefois envie de vous apprendre ce que c'est que le vrai malheur. 

«A vous voir ainsi, ma belle délicate, les pieds dans la fange et les yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour lui demander un roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui invoquerait l'idéal. Si vous méprisez le soliveau (ce que je suis maintenant, comme vous savez bien), gare la grue qui vous croquera, vous gobera et vous tuera à son plaisir! 

«Tant poète que je sois, je ne suis pas aussi dupe que vous voudriez le croire, et si vous me fatiguez trop souvent de vos précieuses pleurnicheries, je vous traiterai en femme sauvage, ou je vous jetterai par la fenêtre, comme une bouteille vide.»


1863 - Le Peintre de la vie moderne    

En 1863, Baudelaire publie ses deux derniers grands morceaux de critique d'art, "L'Oeuvre et la vie d'Eugène Delacroix", qui est mort en août, et "Le Peintre de la vie moderne" : ce recueil d'essais met en lumière un dessinateur peu connu et solitaire, Constantin Guys (1802-1892), auteur de nombre de reportages pour le compte de l'Illustrated London News, puis séjournant à Paris en 1860: connu d'un public restreint (Honoré Daumier, Nadar), il retient l'attention de Baudelaire en tant observateur insatiable de la vie mondaine et populaire du Paris du second Empire ("Annales de la guerre" (la Guerre de Crimée), "Pompes et solennités" célébration de l'indépendance grecque par le roi Othon Ier, Napoléon III passant en revue les troupes), "Femmes et Filles, Voitures, etc.."), mais aussi de par son aptitude à réaliser "des dessins décalés sur la vie elle-même", de mémoire, à un moment où se développe ce nouveau moyen de penser la modernité : la photographie. 

Le Beau, la mode et le bonheur -  

"Il y a dans le monde, et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement, et sans leur accorder un regard, devant une foule de tableaux très intéressants, quoique de second ordre, et se plantent rêveurs devant un Titien ou un Raphaël, un de ceux que la gravure a le plus popularisés; puis sortent satisfaits, plus d’un se disant : « Je connais mon musée. » Il existe aussi des gens qui, ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder l’histoire de la littérature. 

   Par bonheur se présentent de temps en temps des redresseurs de torts, des critiques, des amateurs, des curieux qui affirment que tout n’est pas dans Raphaël, que tout n’est pas dans Racine, que les poetae minores ont du bon, du solide et du délicieux; et, enfin, que pour tant aimer la beauté générale, qui est exprimée par les poètes et les artistes classiques, on n’en a pas moins tort de négliger la beauté particulière, la beauté de circonstance et le trait de mœurs. 

   Je dois dire que le monde, depuis plusieurs années, s’est un peu corrigé. Le prix que les amateurs attachent aujourd’hui aux gentillesses gravées et coloriées du dernier siècle prouve qu’une réaction a eu lieu dans le sens où le public en avait besoin; Debucourt, les Saint-Aubin et bien d’autres, sont entrés dans le dictionnaire des artistes dignes d’être étudiés. Mais ceux-là représentent le passé; or c’est à la peinture des mœurs du présent que je veux m’attacher aujourd’hui. Le passé est intéressant non seulement par la beauté qu’ont su en extraire les artistes pour qui il était le présent, mais aussi comme passé, pour sa valeur historique. Il en est de même du présent. Le plaisir que nous retirons de la représentation du présent tient non seulement à la beauté dont il peut être revêtu, mais aussi à sa qualité essentielle de présent. 

   J’ai sous les yeux une série de gravures de modes commençant avec la Révolution et finissant à peu près au Consulat. Ces costumes, qui font rire bien des gens irréfléchis, de ces gens graves sans vraie gravité, présentent un charme d’une nature double, artistique et historique. Ils sont très souvent beaux et spirituellement dessinés; mais ce qui m’importe au moins autant, et ce que je suis heureux de retrouver dans tous ou presque tous, c’est la morale et l’esthétique du temps. L’idée que l’homme se fait du beau s’imprime dans tout son ajustement, chiffonne ou raidit son habit, arrondit ou aligne son geste, et même pénètre subtilement, à la longue, les traits de son visage. L’homme finit par ressembler à ce qu’il voudrait être. Ces gravures peuvent être traduites en beau et en laid; en laid, elles deviennent des caricatures; en beau, des statues antiques. 

   Les femmes qui étaient revêtues de ces costumes ressemblaient plus ou moins aux unes ou aux autres, selon le degré de poésie ou de vulgarité dont elles étaient marquées. La matière vivante rendait ondoyant ce qui nous semble trop rigide. L’imagination du spectateur peut encore aujourd’hui faire marcher et frémir cette tunique et ce schall. Un de ces jours, peut-être, un drame paraîtra sur un théâtre quelconque, où nous verrons la résurrection de ces costumes sous lesquels nos pères se trouvaient tout aussi enchanteurs que nous-mêmes dans nos pauvres vêtements (lesquels ont aussi leur grâce, il est vrai, mais d’une nature plutôt morale et spirituelle), et s’ils sont portés et animés par des comédiennes et des comédiens intelligents, nous nous étonnerons d’en avoir pu rire si étourdiment. Le passé, tout en gardant le piquant du fantôme, reprendra la lumière et le mouvement de la vie, et se fera présent. 

   Si un homme impartial feuilletait une à une toutes les modes françaises depuis l’origine de la France jusqu’au jour présent, il n’y trouverait rien de choquant ni même de surprenant. Les transitions y seraient aussi abondamment ménagées que dans l’échelle du monde animal. Point de lacune, donc point de surprise. Et s’il ajoutait à la vignette qui représente chaque époque la pensée philosophique dont celle-ci était le plus occupée ou agitée, pensée dont la vignette suggère inévitablement le souvenir, il verrait quelle profonde harmonie régit tous les membres de l’histoire, et que, même dans les siècles qui nous paraissent les plus monstrueux et les plus fous, l’immortel appétit du beau a toujours trouvé sa satisfaction. 

   C’est ici une belle occasion, en vérité, pour établir une théorie rationnelle et historique du beau, en opposition avec la théorie du beau unique et absolu; pour montrer que le beau est toujours, inévitablement, d’une composition double, bien que l’impression qu’il produit soit une; car la difficulté de discerner les éléments variables du beau dans l’unité de l’impression n’infirme en rien la nécessité de la variété dans sa composition. Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce second élément, qui est comme l’enveloppe amusante, titillante, apéritive, du divin gâteau, le premier élément serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine. Je défie qu’on découvre un échantillon quelconque de beauté qui ne contienne pas ces deux éléments. 

   Je choisis, si l’on veut, les deux échelons extrêmes de l’histoire. Dans l’art hiératique, la dualité se fait voir au premier coup d’œil; la partie de beauté éternelle ne se manifeste qu’avec la permission et sous la règle de la religion à laquelle appartient l’artiste. Dans l’œuvre la plus frivole d’un artiste raffiné appartenant à une de ces époques que nous qualifions trop vaniteusement de civilisées, la dualité se montre également; la portion éternelle de beauté sera en même temps voilée et exprimée, sinon par la mode, au moins par le tempérament particulier de l’auteur. La dualité de l’art est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez, si cela vous plaît, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art, et l’élément variable comme son corps. C’est pourquoi Stendhal, esprit impertinent, taquin, répugnant même, mais dont les impertinences provoquent utilement la méditation, s’est rapproché de la vérité, plus que beaucoup d’autres, en disant que le Beau n’est que la promesse du bonheur. Sans doute cette définition dépasse le but; elle soumet beaucoup trop le beau à l’idéal infiniment variable du bonheur; elle dépouille trop lestement le beau de son caractère aristocratique; mais elle a le grand mérite de s’éloigner décidément de l’erreur des académiciens. 

   J’ai plus d’une fois déjà expliqué ces choses; ces lignes en disent assez pour ceux qui aiment ces jeux de la pensée abstraite; mais je sais que les lecteurs français, pour la plupart, ne s’y complaisent guère, et j’ai hâte moi-même d’entrer dans la partie positive et réelle de mon sujet." 


La représentation de la réalité sociale doit interpellée le regard du spectateur, le prendre à témoin, le fameux "Wagon de troisième classe" (1864, Metropolitan Museum of Art) est emblématique de cette approche que mettent en oeuvre Paul Gavarni (1804-1866), avec ses séries lithographiques, ironiques et amers,  portant sur la société parisienne sous Louis-Philippe et le Second Empire, et Honoré Daumier (1808-1879), l'artiste aux quatre mille lithographies et qui révolutionna l'art de la caricature politique...

 

Baudelaire - Le croquis des moeurs 

"Pour le croquis de mœurs, la représentation de la vie bourgeoise et les spectacles de la mode, le moyen le plus expéditif et le moins coûteux est évidemment le meilleur. Plus l’artiste y mettra de beauté, plus l’œuvre sera précieuse; mais il y a dans la vie triviale, dans la métamorphose journalière des choses extérieures, un mouvement rapide qui commande à l’artiste une égale vélocité d’exécution. Les gravures à plusieurs teintes du dix-huitième siècle ont obtenu de nouveau les faveurs de la mode, comme je le disais tout à l’heure; le pastel, l’eau-forte, l’aqua-tinte ont fourni tour à tour leurs contingents à cet immense dictionnaire de la vie moderne disséminé dans les bibliothèques, dans les cartons des amateurs et derrière les vitres des plus vulgaires boutiques. Dès que la lithographie parut, elle se montra tout de suite très apte à cette énorme tâche, si frivole en apparence. Nous avons dans ce genre de véritables monuments. On a justement appelé les œuvres de Gavarni et de Daumier des compléments de La Comédie humaine. Balzac lui-même, j’en suis très convaincu, n’eût pas été éloigné d’adopter cette idée, laquelle est d’autant plus juste que le génie de l’artiste peintre de mœurs est un génie d’une nature mixte, c’est-à-dire où il entre une bonne partie d’esprit littéraire. Observateur, flâneur, philosophe, appelez-le comme vous voudrez; mais vous serez certainement amené, pour caractériser cet artiste, à le gratifier d’une épithète que vous ne sauriez appliquer au peintre des choses éternelles, ou du moins plus durables, des choses héroïques ou religieuses. Quelquefois il est poète; plus souvent il se rapproche du romancier ou du moraliste; il est le peintre de la circonstance et de tout ce qu’elle suggère d’éternel. Chaque pays, pour son plaisir et pour sa gloire, a possédé quelques-uns de ces hommes-là. Dans notre époque actuelle, à Daumier et à Gavarni, les premiers noms qui se présentent à la mémoire, on peut ajouter Devéria, Maurin, Numa, historiens des grâces interlopes de la Restauration, Wattier, Tassaert, Eugène Lami, celui-là presque Anglais à force d’amour pour les éléments aristocratiques, et même Trimolet et Traviès, ces chroniqueurs de la pauvreté et de la petite vie." 


La femme

La présence de la "femme" est omniprésente dans l'oeuvre de Baudelaire. Il est d'usage de répartir les différents poèmes des "Fleurs du Mal" entre les différentes figures féminines qui ont jalonné son existence : les poèmes XXII (parfum exotique) à XXXIX constituent le cycle dédié à Jeanne Duval, les poèmes XI (Semper Eadem) à XLVIII consacrent le cycle dédié à Apollonie Sabatier, les poèmes XLIX (Le Poison) à LVIII forment le cycle de Marie Daubrun, actrice et "femme aux yeux verts" qu'il semble avoir fréquentée aux alentours de 1847 ("Tu charmes comme le soir, Nymphe ténébreuse et chaude. Ah ! les philtres les plus forts Ne valent pas ta paresse, Et tu connais la caresse Qui fait revivre les morts ! Tes hanches sont amoureuses De ton dos et de tes seins, Et tu ravis les coussins Par tes poses langoureuses. Quelquefois, pour apaiser Ta rage mystérieuse, Tu prodigues, sérieuse, La morsure et le baiser ; Tu me déchires, ma brune,..).  Ont été par la suite identifié ou supposé des inspiratrices secondaires,"Sara la louchette" (poèmes XXXII et XXV, "Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle, Femme impure !...",  Élisa Neri (poème LXI), Agathe (poème LXII), Francisca (poème LX), Marguerite (poème LXIV, "Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal : Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite ? – Soi charmante et tais-toi ! Mon coeur, que tout irrite, Excepté la candeur de l’antique animal, Ne veut pas te montrer son secret infernal.."). Enfin, l'une d'entre elles, oeuvre de Manet (1862, Musée d'Orsay, Paris), "Lola de Valence" inspira à Baudelaire quelques vers relativement sensuels devenus célèbres pour préfigurer les futurs scandales du Déjeuner sur l'herbe et d'Olympia : "VII. – Lola de Valence - Entre tant de beautés que partout on peut voir, Je comprends bien, amis, que le désir balance ; Mais on voit scintiller en Lola de Valence Le charme inattendu d’un bijou rose et noir.."

CXI. – Femmes damnées

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,

Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,

Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées

Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,

Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,

Vont épelant l’amour des craintives enfances

Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves

À travers les rochers pleins d’apparitions,

Où saint Antoine a vu surgir comme des laves

Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,

Qui dans le creux muet des vieux antres païens

T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,

Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,

Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,

Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,

L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,

De la réalité grands esprits contempteurs,

Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,

Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,

Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,

Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,

Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins !

 

III. – À celle qui est trop gaie

Ta tête, ton geste, ton air

Sont beaux comme un beau paysage ;

Le rire joue en ton visage

Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles

Est ébloui par la santé

Qui jaillit comme une clarté

De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs

Dont tu parsèmes tes toilettes

Jettent dans l’esprit des poètes

L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème

De ton esprit bariolé ;

Folle dont je suis affolé,

Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin

Où je traînais mon atonie,

J’ai senti, comme une ironie

Le soleil déchirer mon sein,

Et le printemps et la verdure

Ont tant humilié mon coeur,

Que j’ai puni sur une fleur

L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,

Quand l’heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne,

Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné,

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !


"L’être qui est, pour la plupart des hommes, la source des plus vives, et même, disons-le à la honte des voluptés philosophiques, des plus durables jouissances; l’être vers qui ou au profit de qui tendent tous leurs efforts; cet être terrible et incommunicable comme Dieu (avec cette différence que l’infini ne se communique pas parce qu’il aveuglerait et écraserait le fini, tandis que l’être dont nous parlons n’est peut-être incompréhensible que parce qu’il n’a rien à communiquer), cet être en qui Joseph de Maistre voyait un bel animal dont les grâces égayaient et rendaient plus facile le jeu sérieux de la politique; pour qui et par qui se font et défont les fortunes; pour qui, mais surtout par qui les artistes et les poètes composent leurs plus délicats bijoux; de qui dérivent les plaisirs les plus énervants et les douleurs les plus fécondantes, la femme, en un mot, n’est pas seulement pour l’artiste en général, et pour M. G. en particulier, la femelle de l’homme. C’est plutôt une divinité, un astre, qui préside à toutes les conceptions du cerveau mâle; c’est un miroitement de toutes les grâces de la nature condensées dans un seul être; c’est l’objet de l’admiration et de la curiosité la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au contemplateur. C’est une espèce d’idole, stupide peut-être, mais éblouissante, enchanteresse, qui tient les destinées et les volontés suspendues à ses regards. Ce n’est pas, dis-je, un animal dont les membres, correctement assemblés, fournissent un parfait exemple d’harmonie; ce n’est même pas le type de beauté pure, tel que peut le rêver le sculpteur dans ses plus sévères méditations; non, ce ne serait pas encore suffisant pour en expliquer le mystérieux et complexe enchantement. Nous n’avons que faire ici de Winckelman et de Raphaël; et je suis bien sûr que M. G., malgré toute l’étendue de son intelligence (cela soit dit sans lui faire injure), négligerait un morceau de la statuaire antique, s’il lui fallait ainsi perdre l’occasion de savourer un portrait de Reynolds ou de Lawrence. Tout ce qui orne la femme, tout ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d’elle-même; et les artistes qui se sont particulièrement appliqués à l’étude de cet être énigmatique raffolent autant de tout le mundus muliebris que de la femme elle-même. La femme est sans doute une lumière, un regard, une invitation au bonheur, une parole quelquefois; mais elle est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement des ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité; dans le métal et le minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses oreilles. Quel poète oserait, dans la peinture du plaisir causé par l’apparition d’une beauté, séparer la femme de son costume? Quel est l’homme qui, dans la rue, au théâtre, au bois, n’a pas joui, de la manière la plus désintéressée, d’une toilette savamment composée, et n’en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui elle appartenait, faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe, une totalité indivisible? C’est ici le lieu, ce me semble, de revenir sur certaines questions relatives à la mode et à la parure, que je n’ai fait qu’effleurer au commencement de cette étude, et de venger l’art de la toilette des ineptes calomnies dont l’accablent certains amants très équivoques de la nature."


- 1866 - 

De plus en plus endetté, en proie à des complications nerveuses dues à une syphilis contractée très jeune, Baudelaire voit sa production littéraire se tarir. Il entreprend une série de conférences en Belgique, qui n'obtiennent que peu de succès. En 1866, il subit à Namur une violente crise qui le laisse aphasique, et il meurt, l'année suivante, à Paris, à l'âge de 46 ans...

A sa mort, Baudelaire laisse un paquet de manuscrits, griffonnés, remplis de notes, anecdotes, pensées qui seront mises en forme sous des titres divers , "Mon cœur mis à nu", "Fusées", réunis parfois sous le titre de Journaux Intimes, et connus pour leur ton souvent direct et brutal, déconcertants pour le lecteur..