Don DeLillo (1936), "Americana" (1971), "Running dog" (1978), "The Names" (1982), "White noise" (1985) , "Libra" (1988), "Mao II" (1991), "Underworld" (Outremonde, 1997) - Russell Banks (1940), "Continental Drift" (1985) - Paul Auster (1947), ""The New York Trilogy" (1985-1986), "Moon Palace" (1989), "Leviathan" (1992) - T.C. Boyle (1948), "Water Music" (1981) - ....

Last Update : 09/09/2017


Don DeLillo tente de traiter le vaste éventail de la vie américaine dans ses romans fleuves, dès "Americana" (1971) et atteint en quelque sorte son apogée dans ce domaine avec le livre monumental qu'est "Underworld", en 1997 : l'écrivain fait du base-ball la métaphore centrale de son roman qui met en scène des personnages réels et imaginaires dans les années 1950 à 1990 ... 

On qualifie de "romans encyclopédiques" les fictions qui contiennent une grande quantité d'informations mises à contribution à partir de domaines spécialisés; tels que les sciences, les arts ou l'histoire. La trame de ces oeuvres, d'une longueur et d'une complexité considérables, acquiert ainsi une dimension supplémentaire. "Moby Dick", de Hermann Melville (1851) représenterait le premier exemple de création de ce genre : il regorge d'anecdotes de chasse à la baleine, d'évocations de la vie des marins et de référence à la Bible et à Shakespeare. "Gravity's Rainbow" (1973) de Thomas Pynchon traite une infinité de sujets, de la philosophie à la Seconde Guerre mondiale ou à la thermodynamique et compte près de 400 personnages entraînés dans un continuel va-et-vient temporel. Et pour les critiques, l'oeuvre de DeLillo repose sur de multiples narrateurs et points de vue, et représente un très large spectre d'expériences, on tend ainsi à l'associer au post-modernisme....

 

La publication de "Underworld" confirme en 1997, s'il en était besoin, que Don DeLillo est le romancier américain le plus passionnant, le plus original et le plus novateur en cette fin de siècle. Il a été fasciné par ce qui arrive au langage, à la vérité et à la logique au cours d'une phase tardive du capitalisme ; comment une société qui s'est développée autour de rêves d'espoir, d'optimisme infini, s'illusionne et est illusionnée par des rituels, des images et des mots. Il aime la technologie, son mystère et son éclat, son ronronnement et son bourdonnement ; il s'intéresse aux systèmes et aux codes cachés, à la poétique de la paranoïa de la fin du vingtième siècle.

Underworld, avec ses huit cent vingt-sept pages, est son épopée, sa vision panoramique des États-Unis de son époque. Il est obsédé par les déchets et les ordures, notamment par l'inquiétude de J. Edgar Hoover (qui joue plusieurs rôles dans le roman) qui craint que des groupes de protestation ne fouillent ses ordures et ne les exposent publiquement. Le roman est également obsédé par la bombe et la guerre froide, ainsi que par les vastes zones de l'imaginaire américain qui ont été remplies d'images de peur et de destruction. Dans "Underworld", DeLillo présente également une version détendue de la vie ordinaire, des relations familiales intimes, des souvenirs d'enfance, de l'amour tendre et du désir sexuel. Il les place à côté de magnifiques scènes de la vie publique et de l'histoire, et le résultat est un grand monument au pouvoir durable du roman.

 

"As his inert body lay on the water-soaked ground … thunder continued to crack, and from one end of the earth to the other, the gods were silent..” (P.Auster). La décennie 1980, à une époque où se répand au Royaume-Unis, aux Etats-Unis, en Chine les vagues du néo-libéralisme (Deng Xiaoping’s China, Margaret Thatcher’s Great Britain, Ronald Reagan’s United States), est celle des trajectoires météoritiques en fond d'un système économique qui se globalise à une vitesse et une densité inégalées : cocaine, MTV, personal computer, "hello, consumerist desire!" (Frederic Jameson, Postmodernism, or, the Cultural Logic of Late, 1894).

Un écrivain comme Paul Auster, plus que tout autre, a ressenti ce nouveau "flot de conscience" dans lequel nous nous retrouvons plongés, "un flot de conscience" sans conscience, - “the same parents, the same bodies, and the same genetic material” -, dans lequel émerge la nouvelle "Pictures Generation" : et Auster de pointer le moment de notre existence, lorsque celle-ci doit s'engager dans telle ou telle direction, les combinatoires s'avèrent alors si nombreuses et indéchiffrables que nous ne pouvons que nous abandonner aux circonstances, à la chance, jusqu'au prochain seuil d'interrogation ou de lassitude. L'écrivain, lui, a cette faculté de persévérer, quoiqu'il arrive, à déchiffrer ce monde qu'il fait désormais sien...

(Richard Prince, "Untitled (Fashion)", 1982-1984 (Gagosian Gallery), Barbara Kruger, "Untitled (Your body is a battleground)", 1989, "The Inaugural Installation" at The Broad, Los Angeles)


Don DeLillo (1936) 

Né à New York, fils d'immigrés italiens, élevé dans un collège catholique, DeLillo passe son enfance dans le Bronx, se dit sensible à l'écriture cinématographique des Bergman, Antonioni, Fellini, Kurosawa, Godard, et semble perpétuellement fasciné par la supposée face cachée des événements qui constituent la trame à sensations de notre histoire (de l'assassinat de Kennedy en 1963 aux attentats du 11 septembre 2001), derrière la culture consumériste postmoderne qui parcourt ses romans, il y a toujours un mauvais rêve, un cauchemar latent que nourrit l'Amérique face au monde. L'idée surgit, l'événement implose, "I start at street level with voices I hear and people I see and try to refigure them into a language that will make people see more clearly. What happens after that is a mystery...", l'écrivain entre alors dans le chaos et l'obscurité pressentie de l'événement, c'est pour DeLillo une sorte d'intuition de forces invisibles conduisant l'histoire vers la rédemption ou l'annihilation, nul ne le sait encore.. Don DeLillo vit dans la petite ville de Westchester, à une demi-heure de train de Manhattan...

 

"Americana" (1971)

 Le premier roman de Don DeLillo, et qu'il a commencé à écrire en 1966: le personnage principal est un cadre jeune et beau travaillant dans la télévision, David Bell. Celui-ci semble promis à un brillant avenir, mais l'ennui tapisse sa vie, un long flash back sur ses débuts dans l'existence ne nous éclaire pas plus sur cette absence de motivation qui le gagne. Le voici par la suite quittant New York pour réaliser un documentaire sur les Navajos, mais il va progressivement couper les liens avec sa société et entreprend de réaliser, au gré de ses errances et rencontres un projet personnel, œuvre cinématographique autobiographique d'une infinie complexité. (Editions Actes Sud, traduit de l'américain par Marianne Véron)

 

"Libra" (1988)

Développant sa trame autour de l'assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963, "Libra" impose DeLillo au grand public. "Faute d’élucidation crédible, le mystère est resté total et le drame est entré dans la légende américaine. Don DeLillo a puisé dans la vérité historique tous les éléments d’un fantastique roman policier — agents secrets, activistes de droite et de gauche, mafiosi, strip-teaseuses, trafiquants de drogue, CIA, FBI, KGB, Fidel Castro… et un coupable désigné nommé Oswald, né sous le signe de la Balance (Libra, en anglais), meurtrier idéal assassiné à son tour devant les caméras du monde entier. De ce personnage mystérieux, DeLillo a fait l’antihéros d’un roman saisissant qui prouvera une fois de plus que l’intuition d’un grand romancier peut nous emmener plus loin sur le chemin de la vérité que bien des enquêtes." (Editions Actes Sud, traduit par Michel Courtois-Fourcy). Si la trame débute le 17 avril 1963, au cours d'une réunion de quelques responsables de la C.I.A. qui n'ont pas supporté l'échec du débarquement américain dans la baie des Cochons, rendent le président Kennedy responsable de cet échec, et semblent comploter pour monter fausse tentative d'assassinat du président qui provoquera un choc en Amérique, DeLillo s'attache, comme souvent, moins à illustrer la thèse d'un complot qu'à démonter les mécanismes qui conditionnent le psychisme de l'Américain typique...

 

"Running dog" (1978, Chien galeux)

Que peut bien montrer ce film tourné dans le bunker de Hitler juste avant l'anéantissement, et dont l'unique exemplaire vient d'arriver à New York ? S'agit-il - comme l'affirme la rumeur - d'un document pornographique où l'on verrait le Führer lui-même se livrer à... - Sitôt connue la nouvelle, une meute de chiens galeux se met en chasse. Un antiquaire spécialisé, un sénateur aux collections très particulières, un “industriel” du porno, un agent de la CIA, une journaliste, et surtout trois dangereux vétérans du Viêtnam - tels sont les principaux acteurs de cette course poursuite aussi violente que scabreuse. Combinant l'indiscrétion d'un sociologue et la virtuosité d'un maître du roman noir, Don DeLillo substitue au rêve américain la symbolique d'un cauchemar inoubliable de perversité.(Editions Actes Sud, traduit de l'américain par Marianne Véron)

 

"On ne rencontre guère de gens ordinaires, par ici. Pas à la nuit tombée, dans ces rues, sous les marquises délabrées des anciens entrepôts. Tu le sais, bien sûr. Cest toute l'idée. Cest évidemment pour cela que tu es là. Des bouffées de vent venues du fleuve soulèvent l'air empoussiéré des chantiers de démolition. Les sans-abri font du feu dans de vieux bidons rouillés, près des appontements. On les voit agglutinés, emmitouflés dans les vieux chandails ou les manteaux qu'ils ont pu dénicher. Il y a des camions garés près des entrepôts, et d'autres en maraude, avec des types qui fument dans l'obscurité en attendant les homosexuels qui vont redescendre par là en quittant les bars des alentours de Canal Street. Tu allonges le pas, mais pas pour échapper au froid. Tu aimes ce vent qui te raidit. Tu bifurques à un angle et avances un peu dans cette rue, avec l'agréable sensation de tes cuisses moulées par l'étoffe tendue de la robe. Les tessons de bouteilles scintillent comme du mica sur les terrains vagues. Ce soir, il émane du fleuve des effluves musqués. Vers l'est, à présent, tu discernes quatre lettres tracées à la bombe sur le flanc d'un immeuble. Un griffonnement bâtard : ANGW. Mais familier, transperçant soudain le temps. Et cela te revient, maintenant, à plus de vingt ans de distance. La visite à Salzbourg. Les cousins, les jeux, le musée. Quatre lettres gravées sur une hallebarde de cérémonie. L'explication de ton père : Alles nach Gottes Willen. Les armes sont devenues athées, depuis lors. Les armes ont perdu leur religion. Et les enfants ont découvert en grandissant qu”ils avaient parcouru d'étranges distances. Tu sens que c'est imminent, maintenant, encore un coin à passer, et puis quelqu'un, là, et ce marchandage muet qui n'a rien à voir avec un commerce, ni même des services, mais seulement avec ce qu'on est vraiment, des âmes naviguant de nuit et acceptant chacune les conditions de l'autre. Une sombre excitation t'envahit à mesure que tu avances. Tout suivant la volonté de Dieu. Le Dieu du Corps. Le Dieu du Rouge à Lèvres et de la Soie. Le Dieu du Nylon, du Parfum et de l'Ombre. Le jeune homme en voiture banalisée roulait vers le nord dans Hudson Street. Son coéquipier somnolait sur le siège à côté de lui. Bifurquant à l'ouest vers le fleuve, Del Bravo s'attendait à une certaine vision des choses. Des empilages de caisses et de cartons. Un échafaudage devant une vieille bâtisse. Des camions, des pelleteuses, des grues. Des clochards autour d'un feu. L'expérience lui disait que c'était ce qu'il allait voir.

Il ne s'était pas attendu à voir une femme. Venant dans cette direction, de cette démarche fière. Elle avait de longs cheveux châtain clair et, à vingt mètres, en se rapprochant, il put voir qu'elle avait de la classe. Son manteau noir ouvert révélait une robe rouge vif. Aucune professionnelle saine d'esprit n'aurait patrouillé ainsi dans des quartiers déserts. Elle tirait franchement l'oeil. Si elle était du métier, ce n'était certainement pas sur le trottoir. Plutôt liste rouge. Grand immeuble blanc vers la Cinquantième rue Est. Aux yeux de Del Bravo, qui lâchait l'accélérateur, elle jurait dans le paysage. Spectacle apprécié, oui, mais troublant- elle ne cadrait pas.

Après l'avoir croisée, il la regarda dans le rétroviseur, tandis que, de cette démarche alerte et sexy, elle s'approchait du chantier de démolition. Une vraie pro, songea-t-il. La radio grésilla. Il se disait qu'il allait faire le tour du pâté de maisons pour la rattraper au bout de la rue. Faute d'avoir mieux à faire, il voulait un deuxième coup d'oeil.

- Réveille-toi, Gannett.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Ouvre l'oeil, G.G. Il y a un truc que je veux que tu voies.

- Où sommes-nous ?

- Attends que je termine la manoeuvre.

- Je crois que je rêvais.

- Où diable est-elle passée ? grommela Del Bravo.

- Je rêvais de rochers. Plein de gros rochers sur une plage. C'étaient des rochers énormes.

J'y étais, mais sans y être vraiment. La rue était vide. Del Bravo roulait au pas. Personne en vue. Il lui avait fallu très peu de temps pour faire le tour du bloc. A l'allure où elle marchait, elle aurait dû arriver maintenant à cet endroit-là. Le feu était à l'abandon. Il y avait eu plusieurs types rassemblés là, sur le terrain vague, et le feu brûlait encore bien. Mais plus personne. Ça, c'était anormal. Les phares trouaient l'épaisse poussière qui semblait provenir du second étage d'un échafaudage, vers le milieu du bloc. Bizarre. Pas de poussière deux minutes avant. De la poussière maintenant. L'immeuble devait être vide. L'équipe avait dû regagner ses foyers.

- Tu y étais, mais sans y être vraiment.

- C'est comme ça que je rêve, des fois, expliqua Gannett.

- Je veux jeter un coup d'oeil dans cette baraque, là.

- Pour quoi faire, Robby ?

- Passe-moi la lampe.

Del Bravo s'engagea dans un étroit passage, entre le bâtiment à moitié démoli et celui qui se trouvait juste à côté, vers l'est. A l'arrière, il trouva les fenêtres murées comme elles l'étaient sur la rue..."

 


"The Names" (1982, Les Noms)

"Les personnages de ce roman sont des Américains, employés par des multinationales qui essaiment dans les régions les plus névralgiques du globe. Entre aéroports et cités millénaires, ils apprennent à côtoyer la menace du terrorisme des années 1970. L’un de ces nouveaux nomades, entraîné par sa fascination pour une secte criminelle et par sa passion pour la mystique du langage, se livre à une périlleuse enquête qui donne peu à peu un double spectacle : celui de l’Amérique cherchant à s’expliquer le monde, et celui du monde apparaissant, à travers pérégrinations et péripéties, comme une tentative d’explication de l’Amérique.

Avec Les Noms, publié en 1982 aux Etats-Unis, Don DeLillo imposait son impressionnante puissance visionnaire et signait un grand roman politique paranoïaque et labyrinthique." (traduction Marianne Véron, Editions Acte Sud)

 

"Je suis longtemps resté à l'écart de l`Acropole. Elle m'intimidait, cette roche sombre. Je préférais errer dans la ville modeme, imparfaite, assourdissante. Le poids et la force de ces pierres ouvrées annonçaient la difficulté qu'il y aurait à décider de les voir. Il y converge tant de choses. C'est ce que nous avons sauvé de la folie. La beauté, la dignité, l'ordre, la proportion. Certaines obligations s'attachent à une telle visite. Et puis il y avait la question de son renom. Je me voyais grimper dans les ruelles de Plaka, longer les discothèques, les boutiques de sacs, les rangées de sièges en bambou. Peu à peu, de toutes ces voies sinueuses, par vagues de couleur et de bruit, affluaient les touristes en tennis rayées qui s'éventaient avec des cartes postales, les malheureux hellénophiles essoufflés par la montée, et qui formaient une file ininterrompue jusqu'en haut, jusqu'au portail monumental. Que d'ambiguïté dans les choses exaltées. Nous les méprisons un peu.

Je retardais sans cesse ma visite. Les ruines surplombaient la circulation bruyante, tel un monument aux espérances condamnées. J'arrivais à un coin de rue, réglant mon pas sur le mouvement de la foule des chalands, et il était là, marbre tanné chevauchant sa masse de schiste et de calcaire. J'esquivais un.autobus bondé, et il était là, en bordure de mon champ de vision. 

Un soir (nous entrons dans le temps narratif), comme je ramenais des amis à Athènes après un dîner bruyant au Pirée et que nous étions perdus dans un quartier sans caractère, je bifurquai brusquement dans une rue en sens interdit, et il était là, juste devant nous, le Parthénon illuminé pour un événement, une fête, ou simplement le son et lumière de l'été, flottant dans la nuit, feu de blancheur d'une telle clarté et d'une telle précision que la surprise me fit freiner brutalement, envoyant mes passagers dans le pare-brise ou heurter du nez les dossiers des sièges avant.

Nous contemplâmes un moment cette vision. C'était une rue délabrée, bordée de boutiques fermées et de zones de démolition, mais à l'autre extrémité les maisons encadraient parfaitement le temple. J`entendis quelqu'un sur le siège arrière dire quelque chose, puis une voiture arriva sur nous en klaxonnant. Le conducteur passa le bras par la fenêtre pour gesticuler, puis sortit la tête et se mit à crier. Le temple semblait suspendu au-dessus de nous comme une étoile lumineuse. Je le regardai encore un moment, puis quittai la rue en marche arrière.

Je demandai à Ann Maitland, assise à côté de moi, de quoi l'hornme m'avait traité.

- De masturbateur. C'est classique. Un Grec ne dira jamais rien qu'il n`ait déjà dit mille fois.

Son mari, Charles, me réprimanda parce que je ne connaissais pas ce mot. A ses yeux, l'apprentissage des insultes et de la terminologie sexuelle et sécrétive constituait une marque de respect à l'égard des autres cultures. Nous étions tous les trois assis à l'avant. A l'arrière s'entassaient David Keller et sa toute nouvelle jeune femme, Lindsay, ainsi qu'un type nommé Stock, suisse ou autrichien, qui vivait à Beyrouth et se trouvait à Athènes pour traiter des affaires avec David. 

Il y avait toujours à dîner quelqu'un qui était la pour faire des affaires avec l'un des habitués. C'étaient généralement des hommes lourds que ces invités, des hommes du Nord, frustes. Le visage avide, l'accent épais. Ils buvaient trop, et repartaient au matin.

Avec l'aide d'Ann, je repérai où nous étions et me dirigeai vers le Caravel, où était descendu Stock. 

- C'est affreux, non ? dit Lindsay. Je ne suis pas encore allée à l'Acropole. Deux mois et demi - c'est bien cela, David ?

- Tais-toi donc. Ils vont te prendre pour une idiote.

- J 'attends mes rideaux.

Je lui déclarai qu'elle n'était pas la seule à n'y être pas allée, et tentai d'expliquer pourquoi j'avais ainsi retardé le pèlerinage. 

Charles Maitland répliqua:

- Ce truc est juste là, non ? Alors grimpe le talus. A moins que tu ne recherches un genre de célébrité perverse. Le type qui tourne le dos aux sites inégalés.

- Est-ce bien une trace d'envie que je décèle ? Ou bien de l”admiration réticente ?

- Grimpe donc ce talus, James. Le machin est juste là. Au-dessus de nos têtes. Tellement près qu'il pourrait nous bousculer! 

Il avait une manière bien à lui de feindre l'impatience bourrue. Etant l'aîné de nous, il trouvait ce rôle confortable, bien à sa mesure.

- Justement, dis-je. Tout le problème est là.

- Comment cela ? demanda Ann.

- Il nous domine. Il est là avec une telle puissance qu'il nous force presque à l'ignorer. Ou tout au moins à lui résister. Nous avons notre propre importance. Nous avons aussi nos insuffisances. Lesquelles ont précisément inventé notre importance, en désespoir de cause.

- Je ne te savais pas si profond, dit-elle.

- Je ne le suis pas normalement.

- Tu as manifestement étudié le sujet.

- Ce foutu truc est là depuis des millénaires, reprit Charles. Escalade cette colline, regarde bien, et redescends d'un pas égal, un pied devant l'autre, tranquillement.

- Est-ce vraiment si facile ?

Je commençais à l'amuser.

- Je trouve que tu devrais te laisser pousser la barbe ou te raser le crâne, suggéra Ann. Il nous faut une démonstration physique de ton engagement dans ces idées profondes. Je ne suis pas sûre que tu sois vraiment sérieux. Donne-nous quelque chose en quoi nous puissions croire. Un crâne rasé ferait des merveilles pour ce groupe.

Nous longions un trottoir couvert de voitures en stationnement.

- Il nous faut absolument un moine japonais, déclara-t-elle à Charles, comme si c'eût été là une réponse à leurs interrogations. .

- Rase-toi le crâne, conclut Charles d'une voix lasse.

- Voilà pourquoi ta voiture est trop petite pour six, lança Ann. Elle est japonaise. Pourquoi n'avons-nous pas plutôt

pris deux voitures ? Ou même trois.

David Keller, un blond costaud du Nebraska, qui devait avoir une quarantaine d'années, m'expliqua avec ardeur:

- Ce que nos amis essaient de te faire comprendre, Jim, mon gars, c'est que tu es un idiot, faisant un boulot d'idiot, dans un monde d' imbéciles.

- Conduis plutôt, David. Tu es trop saoul pour parler; Lindsay comprend ce que je veux dire.

- Vous ne voulez pas y aller parce qu'il est juste là, dit-elle.

- Lindsay tranche carrément au coeur des choses !

- S'il n'était pas juste là, vous y grimperiez.

- Cette femme a un don, observai-je.

- Nous nous sommes connus en avion, dit David. Quelque part au-dessus de l'océan. Au milieu de la nuit. Heure locale.

Il n'en finissait plus. Elle avait une allure terrible. Avec ses chaussettes de vol Pan Am. On avait envie de la prendre dans ses bras, vous voyez ? Comme une petite fée. Avec ses cheveux délicieusement frisottés. On avait envie de lui donner un biscuit et un verre de lait.

En me garant devant le Caravel, je m`aperçus que Stock dormait. Nous le sortîmes sans trop de mal. Puis je déposai les autres et rentrai chez moi.

Je vivais dans un quartier résidentiel qui s'enroule autour des bas versants du Lycabette. La plupart des gens que je connaissais habitaient là, ou à proximité. Les terrasses profondes débordent de lantaniers et de jasmin, les vues sont panoramiques, et les cafés pleins de conversations et de fumées jusqu'à des heures avancées. Les Américains avaient l'habitude de venir dans des endroits de ce genre pour écrire, peindre, ou étudier, pour y trouver des textures plus riches.

Maintenant, nous y faisons des affaires. Je me versai un verre d'eau gazeuse et m'installai un moment dehors. De la terrasse, je voyais la ville s'étendre jusqu'au golfe en une suite de collines et de vallons brumeux, formant un village de béton sans soudures. Certaines nuits, fort rares, pour je ne sais quelles raisons atmosphériques, on pouvait entendre décoller les avions au bord de l'eau, en contrebas. C'était un bruit mystérieux, plein d'accumulations angoissées, un grondement chargé qui semblait mettre un temps infini à se définir comme autre chose qu'un dérangement de la nature, un genre d'événement précipité et anonyme. 

Le téléphone sonna deux fois, puis se tut. 

Je voyageais beaucoup, bien sûr. Comme nous tous. Nous formions une sous-culture d`hommes d'affaires en transit, vieillissant dans les avions et les aéroports. Nous étions très ferrés sur les pourcentages, les conditions de sécurité, avec un humour de mort violente. Nous savions quelle compagnie aérienne servait de la nourriture avariée qui vous rendait malade, quels parcours permettaient les meilleures correspondances. Nous connaissions les différents types d'appareils et leurs configurations respectives, que nous prenions en compte suivant les distances que nous parcourions. Nous faisions des distinctions entre les divers types de mauvaises conditions météorologiques. et les différents systèmes de pilotage des avions dans lesquels nous nous trouvions. Nous connaissions les aéroports les mieux organisés, et ceux qui constituaient une expérience particulière d`éternité ou d'empire de la populace; nous savions lesquels avaient des radars, et lesquels n'en avaient pas; lesquels risquaient d'être encombrés de pèlerins faisant le hadj. L'entrée dans l'appareil sans réservation de places ne nous prenait jamais au dépourvu, nous repérions immédiatement nos bagages sur la piste là où c'était la pratique, et nous n'échangions pas de regards affolés quand les masques à oxygène descendaient au moment de l'atterrissage. Nous nous informions entre nous sur les villes lointaines qui étaient bien tenues, sur celles que parcouraient la nuit des meutes de chiens sauvages, ou en plein jour, dans le quartier d'affaires, des tireurs embusqués. Nous nous disions les uns aux autres où il fallait signer un document officiel pour boire un verre, où l'on ne pouvait pas manger de viande le mercredi et le jeudi, où il fallait esquiver un homme accompagné d'un cobra en sortant de l'hôtel. Nous savions où s'appliquait la loi martiale, où se pratiquait la fouille corporelle, la torture systématique, le tir groupé en l'air, à la mitraillette, à l'occasion des mariages, l'enlèvement contre rançon des représentants des sociétés industrielles...." 


"White noise" (Bruit de fond, 1985)

"Sur un sujet terrible (une fuite de gaz toxique menace toute une ville), DeLillo propose une analyse implacable et pleine d’humour des clichés, des obsessions et des phobies qui hantent la classe moyenne américaine." (éditions Acte Sud) Dans une ville universitaire du Midwest, Jack Gladney, professeur d'études hitlériennes, sa femme Babette et leurs enfants, issus de leurs précédents mariages, incorporent dans leur existence quotidienne le "bruit de fond" permanent des médias, un monde "mass-médiatisé" où l'épiderme des humains est "d'une couleur que j'appellerai ton de chair", où la télévision est partie intégrante de la vie familiale, où l'on peut murmurer dans un quasi sommeil "Toyota Celica"... 

"Babette est grande et assez forte, elle a des épaules et des hanches. Sa tignasse de cheveux blonds est impressionnante. Elle a cette nuance fauve qu'on désignait naguère sous le nom de blond vénitien. Si elle était petite, ses cheveux seraient trop parfaits, trop dorés, trop présents. Heureusement, sa haute taille donne à son allure ébouriffée un air sérieux. Les grandes femmes, bien plantées, dédaignent toute affectation : elles manquent de la ruse nécessaire pour se faire les complices de leur corps.

“Tu aurais dû être là, dis-je.

- Où ça ?

- C'était aujourd'hui l”arrivée des breaks.

- L'aurais-je encore manquée ? Tu es censé m'y faire penser.

- Ils s'étiraient tout le long du chemin jusqu'à la discothèque et la route nationale. Bleus, verts, bordeaux, bruns, ils scintillaient au soleil comme une caravane dans le désert.

- Tu sais bien, Jack, qu'il faut m'y faire penser.”

Babette, même en négligé, a la dignité naturelle de ceux qui sont trop pris par des sujets sérieux pour se préoccuper de l'allure qu'ils peuvent avoir. Non qu'elle porte en elle ce que le monde appelle généralement des choses d'importance. Elle prend soin des enfants, donne un cours pour adultes, lié au programme d'éducation permanente, et appartient à une association charitable qui demande à ses membres de faire la lecture aux aveugles. Une fois par semaine, elle va lire à haute voix chez un vieillard du nom de Treadwell qui habite à l'orée de la ville. Tout le monde l'appelle Vieux Treadwell, comme s'il était une borne, un rocher ou un étang tranquille. Elle lui lit des faits divers, pris dans le National Enquirer, le National Examiner, le National Express, le Globe, le World, le Star. Le vieux bonhomme exige sa dose hebdomadaire de scandales. Pourquoi la lui refuser ? Tout cela pour dire que Babette, quoi qu'elle fasse, me procure la joie d`être attaché à une femme ayant une âme, à une amoureuse de lumière qui connaît les petites choses nécessaires à une vie de famille épanouie. Je ne me lasse pas de la regarder faire mille merveilles avec pondération, habileté, aisance. Elle diffère en cela de mes précédentes épouses qui avaient une tendance fâcheuse à se sentir perdues dans le monde réel. Elles étaient égocentriques, tendues et, de plus, liées à l'intelligentsia.

“Ce n'étaient pas les breaks que je voulais voir. Mais à quoi ressemblent les gens. Les femmes portent-elles des jupes écossaises, des pull-overs à torsades ? et les hommes des vestes de cheval ? Qu'est-ce que c'est d'ailleurs qu'une veste de cheval ?

- Ils sont extrêmement prospères. Et, en toute naïveté, ils trouvent cela normal. Cette certitude leur donne une sorte de bonne santé paysanne. Ils sont peut-être un peu trop rutilants.

- J 'ai beaucoup de mal à imaginer la mort de ceux qui atteignent un certain niveau de revenus, dit-elle.

- Peut-être que la mort telle que nous l'imaginons n'existe pas. Simplement, certains documents changent de mains.

- Ce n'est pas, évidemment, que nous ne possédions pas nous aussi un break.

- Il est tout petit, gris métallisé, et une de ses portes est rouillée.

- Où est Wilder ?” s'écrie-t-elle, prise tout à coup de panique, selon son habitude. Elle s'éloigne pour appeler le gamin - un de ses enfants - qui est assis, immobile sur son tricycle, dans le jardin. Babette et moi tenons toutes nos conversations dans la cuisine. La cuisine et la chambre à coucher sont pour nous les pièces vraiment importantes, les lieux et la source du pouvoir. Elle et moi nous ressemblons en cela. Nous regardons le reste de la maison comme des espaces où fourrer le mobilier, les jouets, tous les objets inutiles de nos précédents mariages, notre kyrielle d'enfants, les cadeaux de belles-familles, maintenant perdues, la pacotille et les vieilleries. Des choses et des caisses. Pourquoi tous ces objets sont-ils chargés de tant de tristesse ? Une aura sombre s'attache à eux qui ressemble à une malédiction. Ils me rendent circonspect, pas tellement vis-à-vis d'échecs personnels et de déceptions, mais à propos de quelque chose de plus général, de plus important, aussi bien par son étendue que par son contenu.

Elle revient avec Wilder et l'assied sur le plan de travail de la cuisine. Denise et Steffie descendent de leurs chambres, et nous parlons des fournitures scolaires dont elles auront besoin. Bientôt, c'est l'heure du déjeuner. Commence alors un moment de chaos et de bruit. Nous nous agitons, nous nous chamaillons, nous laissons choir toutes sortes d'objets, mais, en fin de compte, nous sommes satisfaits avec ce que nous avons pu arracher aux placards et au réfrigérateur, ou chiper à nos voisins. Nous commençons alors à tartiner de moutarde ou de mayonnaise nos mets multicolores..." 


"White Noise" (1984) est une comédie ironique sur la reproduction massive d’images dans l’Amérique moderne et l’anxiété que la technologie engendre quant à la précarité de l’identité de ses personnages. Avec un professeur paranoïaque d’études hitlériennes dans un collège du Midwest comme personnage central, White Noise s’adresse aux médias et, plus subtilement, à l’idée de la médiation telle qu’elle se produit dans un large éventail de déguisements. DeLillo est concerné ici et ailleurs dans sa fiction, non seulement avec le pouvoir des médias d’envahir la conscience, mais avec l’idée que toute expérience américaine contemporaine est fondamentalement informée par des modes de représentation qui déterminent la conscience à tous les niveaux. Et pas seulement l’expérience américaine contemporaine ... Mao II (1991), par exemple, explorera l’impact de la culture de masse au niveau mondial. Face aux idéologies totalisatrices des médias, le roman demande quelle place il reste à l’individu, peut-être que  « l’avenir appartient aux foules ». Dans le monde fictif de DeLillo, les personnages négocient leur chemin  à travers une culture définie par sa consommation : pas tant du réel que de l’imaginaire, ou du moins l’image  qui leur est offerte à la télévision. DeLillo est, d’une certaine façon, un romancier anthropologue, passant au crible les vies américaines en tant que signifiants de leur culture pour voir quelle place il y a, le cas échéant, pour la notion d’individu ou ou la possibilité d'une certaine authenticité...


"Mao II" (1991)

"Moon, Khomeiny, Mao – vu par Andy Warhol –, le terrorisme et le fanatisme, l’écrivain et son éditeur, une photographe, une téléphage, un archiviste monomane : Mao II prend thèmes et personnages au piège d’une illusion romanesque impitoyable, où la fin du XXe siècle peut se contempler, fascinée et inquiète. Avec la virtuosité qu’on lui connaît, DeLillo métamorphose en une fiction vertigineuse des problématiques aussi fondatrices que la politique à l’échelle internationale, le rôle des médias, la prégnance de l’image, son statut et sa multiplication dans les sociétés contemporaines." (traduction Marianne Véron, Editions Acte Sud).

"Mao II" tire donc son titre d'un des célèbres portraits d'Andy Warhol de Mao Zedong, et ici les images de Warhol incitent à s'interroger sur la façon dont la renommée se transforme en masque d'une tragédie. Le roman commence et se termine par un mariage, l'écrivain solitaire Bill Gray débute son engagement politique par un mariage mené par le révérend Sun Myung Moon, poursuit ce désir d'engagement en rencontrant la photographe Brita, soutient un poète kidnappé à Beyrouth et cesse d'écrire, les personnages les plus absurdes apparaissent en toile de fond, Scott, un fanatique compulsif et maniaque qui a suivi Gray Down et s'est porté volontaire comme assistant, l'amant de Scott, Karen, qui est parfois aussi l'amant de Gray, mais surtout la thématique terroriste semble ainsi tenter de s'incruster dans l'imagination littéraire, la littérature peut-elle devenir l'otage du terrorisme, ou n'est-ce qu'une orientation inéluctable si l'écrivain tend son miroir au monde qui l'entoure? .. 

 

"Underworld" (Outremonde, 1997)

Ce roman encyclopédique raconte à rebours le commencement du XXe siècle jusqu'aux années 1950, au tout début de la guerre froide. "De la chronique des vies ordinaires prises dans l’étau de la guerre froide à la grande — et petite — histoire de la bombe atomique, du légendaire match de baseball disputé à New York en 1951 à l’épilogue crépusculaire en Asie centrale, Outremonde couvre le dernier demi-siècle de l’histoire américaine. Sur l’immense scène du roman, dans un foisonnement d’intrigues, certaines des figures qui ont marqué cette période — J. Edgar Hoover, Frank Sinatra, entre autres — croisent et recroisent les personnages de la fiction. Leurs voix, mêlées, construisent une polyphonie que DeLillo dirige et organise jusque dans ses plus subtiles modulations. Fondant au creuset de son écriture le tout-venant de notre monde, les rebuts de son histoire industrielle comme les errements de son histoire politique, DeLillo fait surgir une éblouissante œuvre d’art, l’autre côté, obscur et souterrain, de l’humanité contemporaine." (traduction Marianne Véron, Editions Acte Sud) Par l'intermédiaire de l'histoire privée de Nick Shay, ce sont toutes les connexions secrètes qui ont régi cette première moitié du XXe siècle qui surgissent ici, et au-delà une méthode d'interprétation de l'histoire politique de notre monde..

 


Paul Auster (1947) 

Natif de Newark, New Jersey, au contact des livres grâce à la bibliothèque d’un oncle traducteur, Paul Auster étudie les littératures française, anglaise et italienne à Columbia University de1965 à 1970 (Master of Arts), publie des articles consacrés au cinéma et commence l’écriture de poèmes et de scénarios pour films muets. De 1971 à 1975, il s’installe à Paris et traduit Breton, Jabès, Mallarmé, Michaux. "Unearth", son premier recueil de poèmes paraît aux Etats-Unis en 1974. En 1979, alors qu'il vient de divorcer et après avoir tenté en vain de faire publier un roman policier sous le pseudonyme de Paul Benjamin (Squeeze Play), la mort de son père lui rapporte un petit héritage, qui le remet à flot et lui inspire "The Invention of solitude" (1982) : mais c'est avec sa "Trilogie new-yorkaise" (1985-1986) qu'il connaît un succès immédiat tant auprès de la presse que du public.Suivront des essais, des recueils de poésie et de nombreux romans, dont "Moon Palace" (1990), "La Musique du hasard" (1990), "Léviathan" (1992), "Mr. Vertigo" (1994), "Timbuktu" (1999), "The Book of Illusions" (2002), "Oracle Night" (2003), "The Brooklyn Follies" (2005), "Travels in the Scriptorium" (2006), "Man in the Dark" (2008), "Invisible" (2009). On évoque Lacan, Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson pour tenter de décrypter l'oeuvre de Paul Auster, la perte du père et la transcendance de la nature sont des constantes de nombre de ses livres, New York est au centre de bien des intrigues, mais l'écrivain et ses personnages acceptent sans mesure de s'abandonner au courant de l'existence, voire de l'univers, l'absurdité du hasard et l'incertitude de l'identité font courir le risque à tout moment de perdre jusqu'au sens commun...

 

"The New York Trilogy" (Trilogie new-yorkaise, 1985-1986)

"De toutes les qualités qui ont justifié le succès de la Trilogie new-yorkaise, l’art de la narration est sans doute la plus déterminante. C’est qu’il suffit de s’embarquer dans la première phrase d’un de ces trois romans pour être emporté dans les péripéties de l’action et étourdi jusqu’au vertige par les tribulations des personnages. Très vite pourtant, le thriller prend une allure de quête métaphysique et la ville, illimitée, insaisissable, devient un gigantesque échiquier où Auster dispose ses pions pour mieux nous parler de dépossession: "il y a longtemps que je me démène pour dire adieu à quelque chose..."" (traduction Pierre Furlan, Actes Sud). Dans ces trois romans qui constituent La Trilogie, "City of Glass" (1985, Cité de verre), "Ghosts" (1986, Revenants) et "The Locked Room" (1986, La Chambre dérobée), Auster utilise le style de l'intrigue policière pour s'interroger sur le sens caché de toutes les coïncidences, accidents ou nécessité de l'existence...

 

"Comme la plupart des gens, Quinn ne savait presque rien du monde du crime. Il n'avait jamais assassiné personne, jamais rien volé et ne connaissait ni assassin ni voleur. Il n'était jamais entré dans un commissariat, n'avait jamais rencontré de détective privé, n'avait jamais parlé à un criminel. Tout ce qu`il en savait, il l'avait appris dans des livres, des films et des journaux. Il ne considérait pourtant pas cela comme un handicap. Ce qui l'intéressait, dans les histoires qu'il écrivait, ce n'était pas leur relation au monde mais leur relation à d'autres histoires. Même avant de devenir William Wilson, Quinn avait été un lecteur assidu de romans policiers. Il savait que la plupart d'entre eux étaient mal écrits et qu'en général ils ne résistaient pas au plus faible des examens critiques, mais malgré tout il y avait en eux une forme qui l'avait séduit. Il lui fallait vraiment tomber sur un spécimen d'une rare médiocrité, incroyablement mauvais, pour refuser de le lire. Alors que ses goûts dans les autres domaines de lecture étaient rigoureux au point de paraître bornes, il n'exerçait dans ce genre-là pratiquement aucune discrimination. Lorsqu'il était dans une disposition favorable, il pouvait en lire dix ou douze d'affilée sans effort. C'était une sorte de faim qui s'emparait de lui, l'envie irrépressible d'un mets particulier, et il ne s'arrêtait pas avant d'avoir mangé tout son soûl. Ce qui lui plaisait, dans ces livres, c'était leur sens de l'abondance et de l'économie. Dans un bon roman policier rien n'est perdu, il n'y a pas de phrase ni de mot qui ne soient pas significatifs. Et même s'ils ne le sont pas en fait, ils le sont potentiellement, ce qui revient à la même chose. Le monde du livre s'anime et foisonne de possibilités, de secrets et de contradictions. Comme toute chose vue ou dite, même la plus petite, la plus banale, peut influer sur le dénouement de l`histoire, rien ne doit être négligé. Tout devient essentiel ; le centre du livre se déplace avec chaque événement qui le pousse en avant. Le centre en est donc partout et on ne peut en dessiner la circonférence avant que le livre n'ait pris fin. Le détective est quelqu'un qui regarde, qui écoute, qui se déplace dans ce bourbier de choses et d'événements à l'affût de la pensée, de l'idée qui leur donnera une unité et un sens. En fait, l'écrivain et le détective sont interchangeables. Le lecteur voit le monde à travers les yeux de l'enquêteur, percevant la profusion des détails comme s'il les rencontrait pour la première fois. Il s'est éveillé aux choses qui l'entourent comme si elles pouvaient lui parler, comme si par l”attention qu'il leur porte désormais elles pouvaient se charger d'une

signification qui dépasse le simple fait de leur existence. Détective privé. En anglais "private eye", ce qui s'entendait aussi "private I" et comportait donc trois sens pour Quinn. D'abord ce "I" était la lettre symbolisant l'Investigateur. Mais c'était aussi le simple "I" signifiant “je”, le petit bourgeon de vie dans un corps pourvu de souffle. C'était aussi l'œil (eye) de l'écrivain, l'œil de l'homme qui jette son regard sur le monde et exige que le monde se révèle à lui..."

 

La "Cité de verre" met en scène un écrivain de fiction plus que de romans policiers, Daniel Quinn, qui se fait passer pour Paul Auster et se retrouve engagé dans la poursuite monomaniaque d'un homme - l'affaire Stillman - qui a essayé à coups de poing de forcer un enfant en bas âge à abandonner le langage humain au profit du divin. Les difficultés de Quinn dans un univers où s'entremêlent différents niveaux d'identité et de réalité, lui ouvre une nouvelle conscience dans un monde qui pourtant s'amenuise et s'obscurcit : "Quand il faisait noir, Quinn dormait ; quand il faisait clair, il mangeait la nourriture et il écrivait dans le cahier rouge. Il ne pouvait jamais savoir avec certitude combien de temps s'écoulait dans chaque phase parce qu'il ne se souciait pas de compter les jours ou les heures. ll lui semblait, pourtant, que petit à petit l'obscurité gagnait sur la lumière. Alors qu'au début la clarté du soleil avait prédominé, elle se faisait graduellement plus faible et plus passagère. Au début il crut à un changement de saison. L'équinoxe était certainement déjà passé et le solstice approchait peut-être. Mais même après l'arrivée de l`hiver, alors que le processus aurait normalement dû commencer à s'inverser, Quinn remarqua que les périodes sombres continuaient toujours à grignoter les périodes de lumière. Il lui apparut qu'il avait de moins en moins de temps pour prendre son repas et écrire. A la fin il lui sembla que ces phases s`étaient réduites au point de s'exprimer en minutes. C'est ainsi qu'après avoir fini de manger il découvrit un jour qu'il n'avait le temps de rédiger que trois phrases dans le cahier rouge. Lorsqu'il fit à nouveau jour, il ne réussit à noter que deux phrases. Il se mit à sauter ses repas pour se consacrer au cahier rouge, mangeant seulement lorsqu'il avait l'impression de ne pas pouvoir tenir. Mais le temps continuait à se rétrécir et bientôt il ne fut plus en mesure de prendre plus qu'une ou deux bouchées avant qu'il fit à nouveau sombre. Il ne pensait pas à allumer la lampe électrique parce qu'il en avait oublié depuis longtemps l`existence. Cette période de ténèbres grandissantes coïncida avec l'épuisement des pages du cahier rouge. Petit à petit, Quinn arrivait au bout. ll y eut un moment où il réalisa que plus il écrirait, plus vite viendrait l'heure où il ne pourrait plus rien écrire du tout. Il se mit à peser très soigneusement ses mots, s'efforçant de s`exprimer le plus économiquement et le plus clairement possible. Il regretta d'avoir gaspillé tant de pages au début du cahier rouge, et, en fait, il déplora d'avoir pris la peine de rédiger quoi que ce soit sur l'affaire Stillman. Car c'était un cas qu'il avait désormais dépassé depuis longtemps et il ne se souciait pas d'y penser. Cette affaire avait servi de pont vers un autre lieu de sa vie, et maintenant qu'il l`avait franchi Quinn en avait aussi perdu le sens. Il ne s'intéressait d'ailleurs plus à lui-même. Il parlait des étoiles, de la terre, de ses espérances pour l'humanité.

Il avait l`impression que ses mots avaient été détachés de lui et qu'ils appartenaient maintenant au monde en général, qu'ils étaient aussi réels et spécifiques qu'une pierre, un lac, une fleur. Ils n'avaient plus rien à faire avec lui. Il se souvint du moment de sa naissance et de comment on l'avait extrait avec douceur du ventre de sa mère. Il se rappela les gentillesses infinies du monde et tous ceux qu'il avait jamais aimés. Rien d`autre n'importait, maintenant, que la beauté de tout cela. Il voulait continuer à écrire à ce sujet, et il souffrait de savoir que ce ne serait pas possible...."

 

"Revenants" déroule un jeu sophistiqué et surréaliste de filatures croisées où les personnages ont des noms de couleurs : "Tout d'abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l'a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s'est fait vieux, Bleu lui a succédé. C'est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais. Bleu se rend à son bureau chaque jour et se tient à sa table de travail en attendant qu'il se passe quelque chose. Pendant longtemps, rien n'arrive, puis un homme du nom de Blanc franchit la porte, et c'est ainsi que ça débute. L'affaire semble relativement simple. Blanc voudrait que Bleu file un dénommé Noir, qu'il le tienne à l'oeil aussi longtemps qu”il le faudra. Lorsqu'il travaillait pour Brun, Bleu s'était chargé de nombreuses filatures : celle-ci ne paraît pas différente, peut-être même est-elle plus facile que la plupart. Bleu a besoin de ce travail ; il écoute donc Blanc et ne pose que peu de questions..."

 

La "Chambre dérobée" (référence au genre "locked room mystery") suit un narrateur anonyme qui s'approprie progressivement la vie d'un ami d'enfance, Fanshawe, disparu, épouse la femme et supervise la publication de son chef d'œuvre littéraire, avant d'être contacté par ledit ami et informé que le scénario a, en fait, été soigneusement orchestré. "Un mois est une longue période, c”est plus qu'assez pour qu'un homme ait le temps de se disloquer. Ces jours-là me reviennent en fragments lorsqu'il leur arrive de réapparaître, en petits bouts qui refusent de s'ajouter les uns aux autres. Je me vois un soir m'écroulant ivre dans la rue, me relevant, titubant vers un réverbère, puis vomissant sur mes chaussures. Je me vois assis dans une salle de cinéma allumée en train de regarder les gens défiler devant moi, incapable de me souvenir du film à la projection duquel je viens d'assister. Je me vois en train de rôder dans la rue Saint-Denis la nuit, puis choisir des prostituées avec qui je vais coucher, et la pensée des corps met ma tête en feu, c'est un fouillis inextricable de seins nus, de cuisses nues, de fesses nues. Je vois ma bite qu'on suce, je me vois sur un lit

avec deux filles qui s'embrassent, je vois une énorme Noire qui se lave le con à cheval sur un bidet. Je ne vais pas dire que ces choses sont irréelles, qu`elles n'ont pas eu lieu. Mais il se trouve simplement que je suis incapable d`en rendre compte. Je baisais à m'en décerveler et je buvais à m'expédier dans un autre monde. Si mon but était d'annihiler Fanshawe, ma débauche était une réussite. Il avait disparu - et moi avec. La fin, pourtant, m'apparaît nettement. Je ne l'ai pas oubliée et j'estime que j'ai de la chance d'avoir sauvegardé au moins cela. L'histoire tout entière se ramène à ce qui s'est passé pour terminer, et si je n'avais pas à présent cette conclusion en moi, je n'aurais pas pu commencer ce livre. Il en va de même pour les deux volumes qui précèdent celui-ci, "Cité de verre" et "Revenants". Ces trois récits, au bout du compte, sont la même histoire, mais chacun représente un stade différent de ma conscience de ce à quoi elle se rapporte. Je ne prétends pas avoir trouvé la solution de quelque problème que ce soit. Je suggère seulement qu'est arrivé un moment où je n'ai plus eu peur de regarder ce qui s`était passé. Si les mots ont suivi, c'est uniquement parce que je n'ai pu faire autrement que de les accepter, de les prendre à mon compte et d'aller là où ils voulaient que j'aille. Mais cela ne rend pas les mots nécessairement importants. Il y a maintenant longtemps que je me démène pour dire adieu à quelque chose et, en réalité, seule cette lutte compte. L'histoire n'est pas dans les mots, elle est dans la lutte..."

 

"The Invention of solitude" (L'lnvention de la solitude, 1982)

"Paul Auster est devenu écrivain parce que son père, en mourant, lui a laissé un petit héritage qui l'a soustrait à la misère. Le décès du père n'a pas seulement libéré l'écriture, il a littéralement sauvé la vie du fils. Celui-ci n'en finira jamais de payer sa dette et de rembourser en bonne prose le terrifiant cadeau du trépassé." Là se trouve, pour Pascal Bruckner, la clef de voûte du système Auster. L'Invention de la solitude est le premier livre du jeune écrivain, c'est aussi le livre fondateur de son œuvre, son art poétique. Dans les deux parties — "Portrait d'un homme invisible" (le père) et le "Livre de la mémoire" —, Paul Auster interroge la mémoire familiale et met en place un univers que l'on retrouvera dans chacun de ses romans." (traduit par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 1988)

 

"Un jour il y a la vie. Voici un homme en parfaite santé, pas vieux, jamais malade. Tout va pour lui comme il en fut toujours, comme il en ira toujours. Il vit au quotidien, s'occupe de ses affaires et ne rêve qu'aux réalités qui se présentent à lui. Et puis, d'un seul coup, la mort. Notre homme laisse échapper un petit soupir, s'affaisse dans son fauteuil, et c'est la mort. Si soudaine qu'il n'y a pas de place pour la réflexion, aucune possibilité pour l'intelligence de se trouver un mot de consolation. Il ne nous reste que la mort, l'irréductible évidence que nous sommes mortels. On peut l'accepter avec résignation au terme d'une longue maladie. On peut même attribuer au destin un décès accidentel. Mais qu'un homme meure sans cause apparente, qu'un homme meure simplement parce qu'il est un homme, nous voilà si près de l'invisible frontière entre la vie et la mort que nous ne savons plus de quel côté nous nous trouvons. La vie devient la mort, et semble en avoir fait partie depuis le début. La mort sans préavis. Autant dire : la vie s'arrête. Et cela peut arriver n'importe quand. J'ai appris la mort de mon père voici trois semaines. C'était un dimanche matin, j'étais dans la cuisine en train de préparer le déjeuner de Daniel, mon petit garçon. Au lit, à l'étage, bien au chaud sous l'édredon, ma femme s'abandonnait aux délices d'une grasse matinée. L'hiver à la campagne : un univers de silence, de fumée de bois, de blancheur. L'esprit occupé des pages auxquelles j'avais travaillé la veille au soir, j'attendais l'après-midi, pour pouvoir m'y remettre. Le téléphone a sonné. Je l'ai su aussitôt : quelque chose n'allait pas. Personne n'appelle un dimanche à huit heures du matin sinon pour annoncer une nouvelle qui ne peut attendre. Et une nouvelle qui ne peut attendre est toujours mauvaise. Je ne fus capable d'aucune pensée élevée. Avant même d'avoir préparé nos bagages et entrepris les trois heures de route vers le New Jersey, je savais qu'il me faudrait écrire à propos de mon père. Je n'avais pas de projet, aucune idée précise de ce que cela représentait. Je ne me souviens même pas d'en avoir pris la décision. C'était là, simplement, une certitude, une obligation qui s'était imposée à moi dès l'instant où j'avais appris la nouvelle. Je pensais : mon père est parti. Si je ne fais pas quelque chose, vite, sa vie entière va disparaître avec lui. Quand j'y repense maintenant, à peine trois semaines plus tard, ma réaction me paraît curieuse. Je m'étais toujours imaginé paralysé devant la mort, figé de douleur. Mais confronté à l'événement je ne versais pas une larme, le monde ne me paraissait pas s'écrouler autour de moi. Bizarrement, je me trouvais tout à fait prêt à accepter cette disparition malgré sa soudaineté. J'étais troublé par tout autre chose, sans relation avec la mort ni avec mon attitude : je m'apercevais que mon père ne laissait pas de traces...."

 

"Moon Palace" (1989)

""Rien ne saurait étonner un Américain." Telle est l’épigraphe empruntée à Jules Verne par laquelle Paul Auster invite le lecteur à suivre les tribulations de son héros. Marco Stanley Fogg (Marco, pour Marco Polo, S comme Stanley, le journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique, et Fogg, qui renvoie au personnage du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne) raconte ici les circonstances étranges qui ont marqué le commencement de sa vie, depuis son arrivée à New York en 1965 jusqu’à ce que, sept ans plus tard, il découvre l’identité de son père… à temps pour assister à son enterrement. Et ses amours, ses rencontres, sa misère, ses errances dans les paysages mythiques de l’Amérique rêvée constituent le matériau d’un formidable roman d’aventures en même temps qu’elles apparaissent comme les étapes d’un voyage initiatique aux confins de la solitude et de la déréliction — thèmes fondateurs de l’œuvre de l’écrivain." (traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud,1990) Le livre peut être vécu comme une méditation sur les liens parfois complexes des relations père-fils, et l'enseigne du "Moon Palace", qui est le nom d’un restaurant chinois que Fogg aperçoit depuis son appartement sombre et minuscule, situé sur une minuscule portion de Broadway, "torche éclatante de lettres roses et bleues", résonne comme un leitmotiv tout au long de la quête de Fogg : "La fièvre devait être très forte, et elle entraînait des rêves féroces, d’inépuisables visions mouvantes qui semblaient naître directement de ma peau brûlante. Aucune forme ne paraissait fixe. Dès qu’une image se dessinait, elle commençait à se transformer en une autre. Une fois, je m’en souviens, je vis devant moi l’enseigne du Moon Palace, plus éclatante qu’elle ne l’avait jamais été en réalité. Les lettres au néon roses et bleues étaient si grandes que leur éclat remplissait le ciel entier. Puis, soudain, elles avaient disparu, seuls restaient les deux o du Moon. Je me vis suspendu à l’un d’eux, luttant pour rester accroché (lui, agonisant, s’accroche à une lueur d’espoir, le O en est une métaphore), à la façon d’un acrobate qui aurait raté un tour dangereux. Puis je le contournais en rampant comme un ver minuscule, puis je n’était plus là du tout. Les deux O étaient devenus des yeux, de gigantesques yeux humains qui me regardaient avec mépris et impatience. Ils continuaient à me fixer, et au bout d’un moment je fus convaincu que c’était le regard de Dieu".

Fogg sombre dans l'errance, perdant une à une toutes ses attaches : la mère de Fogg, qui a souhaité que son fils ne connaisse jamais son père, meurt percutée par un bus, alors qu'il n'a que 12 ans, il est alors élevée par son oncle qui  lui léguera à sa mort "un millier de livres disparates avant de se lancer, clarinette sous le bras, à la conquête du succès vers l'Ouest des États-Unis", rencontre Thomas Effing, peintre solitaire dont il tente d'être le biographe et qui devient son mentor spirituel, mais peu de temps, pour disparaître aussi et s'avérait être son grand-père, et lorsqu'enfin il retrouve son père biologique, ce sera pour le voir mourir. Sa liaison avec Kitty Wu ne résistera pas à ce déterminisme implacable qui l'enferme dans une solitude certes extrême, mais qui semble l'ouvrir à un autre monde : "..Je montai vers la route, avec l'espoir de me faire prendre en stop, mais aucune voiture ne s'arrêta. Je les injuriais au passage, à chacun de ces bolides je criais des obscénités. Le soir tombait, et comme je continuais sur la grand-route à n'avoir pas de chance, il ne me resta plus qu'à m'enfoncer en trébuchant dans les herbes sèches en quête d'un endroit où passer la nuit. La disparition de la voiture m'avait tellement sonné que l`idée ne m'effleura même pas de la signaler à la police. Quand je me réveillai, le lendemain matin, tout grelottant de froid, il m'apparut comme une évidence que le vol n' avait pas été commis par des hommes. C'était une plaisanterie des dieux, un acte de malveillance divine dont le seul but était de m'écraser. C'est alors que je commençai à marcher. J'éprouvais une telle colère, je me sentais si offensé par ce qui était arrivé que je cessai de faire signe aux automobilistes. Je marchai toute la journée, du lever au coucher du soleil, comme si marcher avait été un moyen de me venger du sol sous mes pieds. Le lendemain, je fis de même. Et le lendemain. Et puis

le lendemain. Pendant trois mois, je continuai à marcher. Je progressais lentement vers l`ouest, avec des haltes dans de petites villes d'où je repartais après un jour ou deux, dormant en plein champ, dans des cavernes, dans des fossés au bord de la route. Les deux premières semaines, j'étais comme 'un homme qui a été frappé par la foudre. Au-dedans de moi, c'était la tempête, je pleurais, je hurlais comme un dément ; et puis, petit à petit ma colère parut se consumer d”elle-même, et je m'accordai au rythme de mes pas. J'usai paire de bottes après paire de bottes. Vers la fin du premier mois, je recommençai à adresser un peu la parole aux gens. Quelques jours plus tard, j'achetai une boîte de cigares, et ensuite j'en fumai un chaque soir en l'honneur de mon père. A Valentine, dans l'Arizona, une serveuse potelée, nommée Peg, me séduisit dans un restaurant vide aux confins de la ville, tant et si bien que je restai là avec elle pendant dix ou douze jours. A Needles, en Califomie, je me foulai la cheville gauche et ne pus plus m'appuyer dessus pendant une semaine, mais à part cela je marchai sans interruption, je marchai vers le Pacifique, porté par un sentiment de bonheur croissant. Une fois que j'aurais atteint l'extrémité du continent, j'étais certain qu'une question importante trouverait sa solution. Je n'avais aucune idée de ce qu'était cette question, mais la réponse avait déjà commencé à prendre forme dans mes pas, et il me suffisait de continuer à marcher pour savoir que je m'étais laissé en arrière, que je n'étais plus la personne que j'avais un jour été. J 'achetai ma cinquième paire de bottes dans un endroit qui s'appelait Lake Elsinore, le 3 janvier 1972. Trois jours plus tard, complètement éreinté, je franchis les hauteurs entourant la ville de Laguna Beach avec quatre cent treize dollars en poche. Du sommet du promontoire, j'apercevais déjà l'océan, mais je continuai à marcher jusque tout au bord de l'eau. Il était quatre heures de l'après-midi quand je me déchaussai et sentis le sable sous mes plantes de pied. J'étais arrivé au bout du monde, et au-delà ne se trouvaient que de l'air et des vagues, un vide qui s'étendait sans obstacle jusqu'aux rives de la Chine. C'est ici que je commence, me dis-je, c'est ici que débute ma vie..."

 

"C'était l'été où l'homme a pour la première fois posé le pied sur la Lune. J'étais très jeune en ce temps-là, mais je n'avais aucune foi dans l'avenir. Je voulais vivre dangereusement, me pousser aussi loin que je pourrais aller, et voir ce qui se passerait une fois que j'y serais parvenu. En réalité j'ai bien failli ne pas y parvenir. Petit à petit, j'ai vu diminuer mes ressources jusqu'à zéro ; j'ai perdu mon appartement ; je me suis retrouvé à la rue. Sans une jeune fille du nom de Kitty Wu, je serais sans doute mort de faim. Je l'avais rencontrée par hasard peu de temps auparavant, mais j'ai fini par m'apercevoir qu'il s'était moins agi de hasard que d'une forme de disponibilité, une façon de chercher mon salut dans la conscience d'autrui. Ce fut la première période. A partir de là, il m'est arrivé des choses étranges. J 'ai trouvé cet emploi auprès du vieil homme en chaise roulante.  J 'ai découvert qui était mon père. J 'ai parcouru le désert, de l'Utah à la Califomie. Il y a longtemps,certes, que cela s'est passé, mais je me souviens bien de cette époque, je m'en souviens comme du commencement de ma vie.

Je suis arrivé à New York à l`automne 1965. J'avais alors dix-huit ans, et durant les neuf premiers mois j`ai habité dans une résidence universitaire. A Columbia, tous les étudiants de première année étrangers à la ville devaient obligatoirement résider sur le campus, mais dès la fin de la session j'ai déménagé dans un appartement de la Cent douzième rue ouest. C'est là que j'ai passé les trois années suivantes. Compte tenu des difficultés auxquelles j'ai dû faire face, il est miraculeux que j'aie tenu aussi longtemps. J 'ai vécu dans cet appartement avec plus d'un millier de livres. Dans un premier temps, ils avaient appartenu à mon oncle Victor, qui les avait peu à peu accumulés au long d'environ trente années. Juste avant mon départ pour le collège, d'un geste impulsif, il me les avait offerts en cadeau d'adieu. J'avais résisté de mon mieux, mais oncle Victor était un homme sentimental et généreux, et il n'avait rien voulu entendre. “Je n'ai pas d'argent à te donner, disait-il, et pas le moindre conseil. Prends les livres pour me faire plaisir." J 'ai pris les livres, mais pendant un an et demi je n'ai ouvert aucun des cartons dans lesquels ils étaient emballés. J'avais le projet de persuader mon oncle de les reprendre et, en attendant, je souhaitais qu'il ne leur arrive rien. Tels quels, ces cartons me furent en réalité très utiles. L'appartement de la Cent douzième rue n'était pas meublé et, plutôt que de gaspiller mes fonds en achats que je ne désirais ni ne pouvais me permettre, je convertis les cartons en “mobilier imaginaire”. Cela ressemblait à un jeu de patience : il fallait les grouper selon différentes configurations modulaires, les aligner, les empiler les uns sur les autres, les arranger et les réarranger jusqu'à ce qu'ils ressemblent enfin à des objets domestiques. Une série de seize servait de support à mon matelas, une autre de douze tenait lieu de table, groupés par sept ils devenaient sièges, par deux, table de chevet. Dans l'ensemble, l'effet était plutôt monochrome, avec, où que l'on regardât, ce brun clair assourdi, mais je ne pouvais me défendre d'un sentiment de fierté devant mon ingéniosité. Mes amis trouvaient bien cela étrange, mais ils s'étaient déjà frottés à mes étrangetés. Pensez à la satisfaction, leur expliquais-je, de vous glisser au lit avec l'idée que vos rêves vont se dérouler au-dessus de la littérature américaine du XIXe siècle. Imaginez le plaisir de vous mettre à table avec la Renaissance entière tapie sous votre repas. A vrai dire je ne savais pas du tout quels livres se trouvaient dans quels cartons, mais j'étais très fort à cette époque pour inventer des histoires, et j'aimais le ton de ces phrases, même si elles n'étaient pas fondées. Mon mobilier imaginaire resta intact pendant près d'un an. Puis, au printemps 1967, oncle Victor mourut. Sa mort fut pour moi un choc terrible ; à bien des égards, c'était le pire choc que j'eusse jamais subi. Oncle Victor n'était pas seulement l'être au monde que j'avais le plus aimé, il était mon seul parent, mon unique relation à quelque chose de plus vaste que moi...."

 

"The Music of Chance" (La Musique du hasard, 1990)

"Nashe, ex-pompier de Boston qui a hérité de deux cent mille dollars, rencontre Pozzi, joueur de poker professionnel, alors qu’il sillonne l’Amérique sans but particulier. Fort du soutien de son compagnon de hasard, il décide d’investir le restant de sa fortune dans une partie supposée sans risques contre deux millionnaires excentriques, Flower et Stone. C’est alors que l’extravagant commence…" (traduit par Christine Le Bœuf, Actes Sud,1991) L'héritage conséquent que laisse son père à Jim Nashe lui permet de décider de quitter brusquement son poste de pompier pour partir sans but à travers le pays. Mais s'il envisage la liberté en vivant sans attaches ni relations significatives avec autrui, l'expérience que va faire Nashe de cette vie va le plonger dans un étrange état de stupeur. Et, lorsqu'il aperçoit un jeune garçon sérieusement blessé sur le bord de la route, allant contre ses instincts, il lui offre de l'emmener. Or, ce Jack Pozzi est un joueur de poker professionnel qui essaie d'atteindre le château d'un couple de millionnaires excentriques, Flower et Stones, auxquels il espère soutirer autant d'argent que possible. Mais, chose imprévue, ce sont les millionnaires qui sortent victorieux de la partie, voici donc Nashe et Pozzi obliger d'abandonner leur liberté pour payer leurs dettes, et tout s'enchaîne inexorablement jusqu'à la destruction de leurs univers ...

 

"Nashe n'avait aucun projet particulier. Tout au plus envisageait-il de se laisser flotter pendant un certain temps, de voyager d'un endroit à l'autre et de voir ce qui arriverait. Il pensait qu'au bout de quelques mois il en aurait assez et qu'il s'appliquerait alors à décider ce qu'il devait faire. Mais deux mois s'écoulèrent, et il n'était toujours pas disposé à s'arrêter. Il s'était épris peu à peu de cette nouvelle vie de liberté et d'irresponsabilité, et, dès lors, il n'y avait plus de raisons d'en changer. La vitesse était à la clef, la joie de foncer en avant à travers l'espace, assis dans sa voiture. C'était devenu le bien suprême, une faim qu'il fallait assouvir à tout prix. Rien autour de lui ne durait plus d'un instant et, chaque instant succédant à un autre, lui seul semblait continuer d'exister. Il était un point fixe dans un tourbillon de variables, un corps immobile en parfait équilibre, au travers duquel le monde se précipitait et disparaissait. La voiture était devenue un sanctuaire inviolable, un refuge où rien ne pouvait plus le blesser. Aussi longtemps qu'il roulait, nul fardeau ne pesait sur lui, il ne se sentait plus encombré de la moindre particule de sa vie antérieure. Non que certains souvenirs ne surgissent en lui, mais ils ne paraissaient plus chargés de ses vieilles angoisses.Peut-être la musique y était-elle pour quelque chose, les enregistrements de Bach, de Mozart et de Verdi qu'il écoutait interminablement lorsqu'il se trouvait au volant, comme si les sons avaient en quelque sorte émané de lui pour imprégner le paysage, transformant le monde visible en un reflet de ses propres pensées. Au bout de trois ou quatre mois, il lui suffisait de s'asseoir dans sa voiture pour se sentir libéré de son corps, sachant qu'aussitôt qu'il aurait posé le pied sur l'accélérateur et commencé à rouler la musique l'emporterait dans un royaume d'apesanteur.

Il préférait toujours les voies peu fréquentées aux routes encombrées. Ralentissements et décélérations y étaient moins nécessaires et, puisque son attention n' était pas requise par les autres voitures, il pouvait rouler avec l'assurance de n'être pas interrompu dans ses réflexions. Il avait donc tendance à s'écarter des zones fortement peuplées, à ne circuler qu'en pleine campagne, dans des régions peu habitées : le nord de l`Etat de New York et de la Nouvelle-Angleterre, les plaines agricoles du Centre, les déserts de l'Ouest. Il lui fallait encore éviter le mauvais temps, aussi gênant pour la conduite que le trafic, et quand arriva l'hiver avec ses tempêtes et ses intempéries, il se dirigea vers le sud et, sauf de rares exceptions, y demeura jusqu'au printemps. Même dans les meilleures conditions, Nashe se rendait compte qu'aucune route n' était totalement sans danger. Il devait être constamment sur ses gardes, à tout moment tout pouvait arriver. Un virage imprévu, un nid de poules, l'éclatement d'un pneu, un conducteur ivre, le moindre relâchement de l'attention - en un instant, n'importe quoi pouvait causer la mort. Au cours des mois qu'il passa sur les routes, Nashe fut témoin de plusieurs accidents graves et lui-même se trouva une ou deux fois à un cheveu de la catastrophe. Il se félicitait de ces avertissements, car ils ajoutaient à son existence un élément de risque et c'était bien ce qu”il recherchait par-dessus tout : la sensation de tenir sa vie entre ses propres mains..."

 

"Leviathan" (Léviathan, 1992)

"C’est une course de vitesse qui s’engage dès le premier chapitre de Léviathan. En effet, quand Peter Aaron (P.A. comme Paul Auster) lit dans les journaux que, sur une route du Wisconsin, on a retrouvé le corps défiguré d’un homme qui s’est tué en manipulant un engin explosif, il n’hésite pas : il s’agit à coup sûr de Benjamin Sachs qui fut son très proche ami. Et il entreprend aussitôt de reconstituer et d’écrire l’histoire de Sachs, pour que l’on sache quelles interrogations sur l’identité américaine ont conduit celui-ci à cette fin quasiment prévisible, et pour prévenir ainsi les mensonges des enquêteurs. Dès lors, P.A. se lance sur toutes les pistes qui s’ouvrent, explore les étrangetés de conduite qu’il découvre (en particulier celles des couples et des femmes) et relève avec soin chacune de ces coïncidences qui ont quelque chose d’un rictus du destin. Et soudain l’on comprend que l’une des clefs essentielles dans l’art de ce romancier si "différent", c’est sa manière d’être moins le portraitiste que le biographe de chacun de ses personnages. Le délire parfois mortel qui les anime nous devient aussi présent que si nous vivions parmi eux et, du coup, les lignes de fuite du récit, à la manière d’un trompe-l’œil, s’inscrivent dans la perspective des nôtres." (traduit par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 1993). 

 

"Il y a six jours, un homme a été tué par une explosion, au bord d'une route, dans le nord du Wisconsin. Il n'y a pas eu de témoin, mais on pense qu'il était assis à côté de sa voiture garée sur l'herbe quand la bombe qu'il était en train d'assembler a sauté par accident. Selon le rapport d'expertise qui vient d'être rendu public, sa mort a été instantanée. Son corps a volé en douzaines de petits éclats, et des fragments de son cadavre ont été retrouvés jusqu'à une quinzaine de mètres du lieu de l'explosion. A ce jour (le 4 juillet 1990), personne ne paraît avoir la moindre idée de son identité. Le FBI, qui travaille en collaboration avec la police locale et avec des agents du Bureau des alcools, tabacs et armes à feu, a commencé son enquête par l'examen de la voiture, une Dodge bleue vieille de sept ans, immatriculée en Illinois, mais on a appris presque aussitôt qu'elle avait été volée - piquée en plein jour, le 12 juin, sur un parking de Joliet. La même chose s'est passée lorsqu'on a étudié le contenu du portefeuille qui, par une sorte de miracle, était sorti presque indemne de l'explosion. On croyait avoir découvert une profusion d'indices - permis de conduire, numéro de Sécurité sociale, cartes de crédit - mais une fois soumis à l'ordinateur, chacun de ces documents s'est révélé faux ou volé. Des empreintes

digitales auraient pu représenter l'étape suivante, mais dans cette affaire il n'y en avait pas, puisque les mains de l'homme avaient disparu avec la bombe. Et on ne pouvait rien espérer de la voiture. La Dodge n'était plus qu'une masse d'acier noirci et de plastique fondu où, en dépit des recherches, on n'a pas trouvé une seule empreinte. Peut-être arrivera-t-on à plus de résultat grâce aux dents, à supposer qu'il en reste assez pour qu`on puisse travailler dessus, mais cela ne peut que prendre du temps, peut-être plusieurs mois. On finira certainement par penser à quelque chose, mais tant qu'on n'aura pas réussi à établir l'identité de ce corps disloqué, l'enquête a peu de chances de décoller.

En ce qui me concerne, plus elle dure, mieux c'est. L'histoire que j'ai à raconter est assez compliquée, et si je ne la termine pas avant que ces gens-là n'arrivent avec leur réponse, les mots que je m'apprête à écrire n'auront aucun sens. Aussitôt que le secret sera découvert, toutes sortes de mensonges auront cours, des versions déformées et malveillantes des faits circuleront dans les journaux et les magazines, et en quelques jours la réputation d'un homme sera ruinée. Ce n'est pas que je veuille excuser ses actes, mais puisqu'il n'est plus là pour se défendre lui-même, le moins que je puisse faire est d'expliquer qui il était et de présenter dans leur vérité les événements qui l'ont amené sur cette route au nord du Wisconsin. C'est pourquoi je dois travailler vite : afin d'être prêt quand le moment viendra. Si par hasard le mystère demeure inexpliqué, je n'aurai qu'à garder pour moi ce que j'aurai écrit, et nul n'en aura rien à connaître. Ce serait le meilleur dénouement possible : le calme plat, pas un mot prononcé de part ou d'autre. Mais je ne peux pas compter là-dessus. Si je veux accomplir ce que je dois accomplir, il me faut considérer que déjà ils touchent au but, que tôt ou tard ils vont découvrir qui il était. Et pas juste quand j'aurai eu le temps de finir ceci - mais n'importe quand, n'importe quand à partir de maintenant. Le lendemain de l'explosion, les dépêches ont transmis une information succincte sur l'affaire.

C'était un de ces articles sibyllins, en deux paragraphes, qu'on enterre au beau milieu des quotidiens, mais je suis tombé dessus par hasard dans le New York Times en déjeunant, ce jour-là. De façon presque inévitable, je me suis mis à penser à Benjamin Sachs. Il n'y avait rien dans l'article qui le désignât de façon précise, et cependant tout paraissait correspondre. Nous ne nous étions plus parlé depuis près d`un an, mais il en avait dit assez lors de notre dernière conversation pour me convaincre qu'il se trouvait dans une situation grave, lancé à corps perdu vers quelque sombre et innommable désastre. Si ceci paraît trop vague, je pourrais ajouter qu'il avait aussi été question de bombes, qu'il avait été intarissable là-dessus tout au long de sa visite, et que pendant les onze mois qui ont suivi je me suis trimbalé avec cette peur précise au creux de moi - il allait se tuer -, un jour, en dépliant le journal, je lirais que mon ami s”était fait sauter. Ce n”était rien de plus, à ce moment-là, qu'une intuition irraisonnée, un de ces sauts fous dans le vide, et pourtant une fois que cette idée s'est introduite dans ma tête je n'ai plus réussi à m`en débarrasser. Et puis, deux jours après que j`ai lu cet article, deux agents du FBI sont venus frapper à ma porte. Dès l'instant où ils ont annoncé qui ils étaient, j`ai compris que javais raison. Sachs était l'homme qui s`était fait sauter. Aucun doute n`était permis. Sachs était mort, et la seule aide que je pouvais lui offrir désormais était de garder sa mort pour moi...."

 

Passionné depuis toujours par le cinéma, Paul Auster réalise en 1995, en collaboration avec Wayne Wang, "Smoke" et "Blue in the Face", puis en 1998, "Lulu on the bridge", avec Harvey Keitel, Mira Sorvino et Willem Dafoe, qui conte l'étrange parcours d'un saxophiste de jazz dont l'existence bascule après une tentative d'assassinat. En 2007, Auster poursuit son activité de cinéaste en réalisant "The Inner Life of Martin Frost" d’après un scénario composé à partir de l’une des intrigues de son roman, "Le Livre des illusions", avec David Thewlis et Irène Jacob, mais peu convaincant pour la critique...

 


Russell Banks (1940)

Natif de Newton, Massachusetts, Russell Banks a grandi dans la petite ville de Barnstead, New Hampshire, et est le premier des siens à suivre des études : son père, plombier, abandonna les siens quand Banks avait douze ans, et celui-ci dut subvenir aux besoins de sa mère et de ses trois frères et sœurs, contexte qui donne par la suite à ses nombreux livres une coloration progressiste. Après une première année à la  Colgate University, il envisage de rejoindre l'armée insurrectionnelle de Fidel Castro à Cuba, mais finit par travailler dans un grand magasin à Lakeland, en Floride, puis gagne quelques temps Boston, où il commence à écrire de courtes fictions et de la poésie (Snow: Meditations on a Cautious Man in Winter, 1974). En 1964, il retourne dans le New Hampshire,  entre à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill et y cofonde une petite maison d'édition littéraire et un magazine. Si Russell Banks cite le plus souvent Walt Whitman (1819-1892) comme une référence littéraire capitale, sa brève rencontre en 1967 avec Jack Kerouac, au fond un avatar de Walt Whitman, lui apparaît, dira-t-il, comme décisive : "reading Jack Kerouac, a writer of clear significance, was very liberating—liberating both in literary terms and in sexual terms, as well as in social behavior. He gave me another way to think and walk—validated my life so far and my hopes for that life.." Si son premier roman, "Family Life" (1975), n'obtient pas la reconnaissance critique attendue, ses recueils de nouvelles, "Searching for Survivors" et "The New World" (1978), qui mêlent trames historique et semi-autobiographique, lui apportent une certaine notoriété. Suivent "Hamilton Stark" (1978) et "Trailerpark" (1981), centrés sur New Hampshire revisité à vif, "The Book of Jamaica" (1980), qui marque son intérêt pour les Caraïbes où il s'installe quelques temps, "The Relation of My Imprisonment" (1984), incursion, jugée peu convaincante, dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, "Continental Drift", "Success Stories", "Affliction", "The Sweet Hereafter", "Rule of the Bone" (1995), qui rappelle "The Catcher in the Rye" de J. D. Salinger, "Cloudsplitter", les thèmes de la race et de la violence sont ici transposés via l'histoire de John Brown en une véritable épopée américaine, "The Darling" (2005), la tragédie d'une Américaine radicale dans un Libéria déchiré par la guerre, "The Reserve" (2008), histoire d'amour et de meurtre mystérieux, "Lost Memory of Skin" (2011), sorte de roman de "formation" d'un jeune délinquant sexuel; "The Angel On The Roof" (2000) et "A Permanent Member of the Family" (2013) regroupent des nouvelles. La convergence d'existence a priori différentes et le vécu face à la violence et à la tragédie de l'histoire forment la trame de nombre de ses fictions et Russell Banks, à sa manière, entend redonner voix à ces "lower classes" qui tentent d'exister dans un monde littéraire et culturel dominé par des gens issus de Harvard, Princeton, ou Yale, la fameuse "upper-class white men"...

 

"Continental Drift" (1985, Continents à la dérive)

"À l’orée de l’an 1980, Bob Dubois, réparateur de chaudières dans une petite ville du New Hampshire, convainc sa femme de plaquer travail, maison et amis pour rejoindre avec leurs deux filles son frère, qui a fait fortune en Floride. Nourri de rêves de réussite et de prospérité, Bob espère, à l’aube de ses trente ans, s’élever comme lui au-dessus de sa condition d’ouvrier. À quelques milliers de kilomètres de là, Vanise Dorsinville fuit Haïti, avec son bébé et son neveu Claude, afin de gagner elle aussi la Floride, où le père de Claude les attend. Elle a choisi de quitter la violence institutionnalisée, la pauvreté et le chaos de son pays natal pour atteindre l’Amérique de ses rêves. Quelles forces poussent ces êtres à s’exiler ? Crise existentielle pour l’un, exode contraint pour l’autre, Bob et Vanise aspirent à une seule et même chose : prendre un nouveau départ. Mais au cours de leur voyage, c’est une tout autre réalité qu’ils vont découvrir : celle de l’isolement affectif, de l’injustice, du déclassement social et de l’altérité. Deux égarés dont les destins finiront par se croiser. Dans cette odyssée contemporaine et métaphysique, Russell Banks nous livre une vision désabusée du rêve américain, en même temps qu’un tableau intemporel de la tragique condition humaine. Continents à la dérive est un roman âpre, éminemment politique et d’une justesse imparable, qui, trente ans après sa sortie, continue à entrer en résonance avec notre temps." (traduction Pierre Furlan, éditions Acte Sud)

 

"Affliction" (1989)

"Dans une petite ville du New Hampshire, Wade Whitehouse, la quarantaine passée, est un homme brisé. Abandonné par sa femme, en passe d’être quitté par sa maîtresse, alcoolique, violent à ses heures, dépressif, il rumine ses échecs et vivote en travaillant, tantôt policier municipal, tantôt puisatier. Mais un citoyen en vue est tué. Accident de chasse ou meurtre ? L’événement fait basculer le fragile équilibre mental que Wade avait réussi à préserver. Dès lors, dévoré par l’obsession de découvrir un hypothétique assassin, il s’enfonce, au propre comme au figuré, dans un désert de neige et de glace. Affliction est le récit de l’effondrement d’un homme ordinaire, pris au piège d’une vie ratée depuis l’enfance, confisquée par la tyrannie paternelle. Russell Banks dénonce là magistralement les valeurs viriles véhiculées par un certain mythe américain." (traduction Pierre Furlan, éditions Acte Sud)

 

"The Sweet Hereafter" (1991, De beaux lendemains)

"L’existence d’une bourgade au nord de l’état de New York a été bouleversée par l’accident d’un bus de ramassage scolaire, dans lequel ont péri de nombreux enfants du lieu. Les réactions de la petite communauté sont rapportées par les récits de quatre acteurs principaux. Il y a d’abord Dolorès Driscoll, la conductrice du bus scolaire accidenté, femme solide et généreuse, sûre de ses compétences et de sa prudence, choquée par cette catastrophe qui ne pouvait pas lui arriver, à elle. Vient Billy Ansel, le père inconsolable de deux des enfants morts. Ensuite, Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais qui se venge des douleurs de la vie en poursuivant avec une hargne passionnée les éventuels responsables de l’accident. Et enfin Nicole Burnell, la plus jolie (et la plus gentille) fille de la bourgade, adolescente promise à tous les succès, qui a perdu l’usage de ses jambes et découvre ses parents grâce à une lucidité chèrement payée. Ces quatre voix font connaître les habitants du village, leur douleur, et ressassent la question lancinante — qui est responsable ? — avec cette étonnante capacité qu’a Russell Banks de se mettre intimement dans la peau de ses personnages." (traduction de Christine Le Boeuf, Actes Sud)

 

"Affliction" sera adapté cinématographiquement en 1997 par Paul Schrader, avec Nick Nolte, Willem Dafoe, Sissy Spacek, et James Coburn dans les rôles principaux, et "The Sweet Hereafter" par Atom Egoyan, la même année, avec Ian Holm, Caerthan Banks, Sarah Polley. Russell Banks répondra, à une question d'un journaliste, "the faces, bodies and voices of the movies’ stars have displaced the faces, bodies and voices of my characters, just as they probably have for anyone who has both read the novels and seen the movies..", et d'ajouter, les spectateurs conclueront que “The Sweet Hereafter concerns the erotic familial relationship between Ian Holm and Sarah Polley and Affliction is about the violent father-son relationship between Nick Nolte and James Coburnet : c'est bien là toute l'ambiguïté des adaptations cinématographiques d'oeuvres littéraires...

 

"The Darling" (2004, American darling)

"A cinquante-neuf ans, Hannah Musgrave fait retour sur son itinéraire de jeune Américaine issue de la bourgeoisie aisée de gauche que les péripéties de son engagement révolutionnaire avaient conduite, au début des années 1970, à se "planquer" en Afrique. Ayant tenté sa chance au Libéria, la jeune femme a travaillé dans un laboratoire où des chimpanzés servaient de cobayes à des expériences sur le virus de l'hépatite, pour le compte de sociétés pharmaceutiques américaines. Très vite, elle a rencontré puis épousé le Dr Woodrow Sundiata, bureaucrate local appartenant à une tribu puissante et promis à une brillante carrière politique. Quelques années plus tard, elle est brusquement rentrée en Amérique, laissant là leurs trois enfants, fuyant la guerre civile qui enflammait le pays. Au moment où commence ce livre, Hannah quitte sa ferme "écologique" des Adirondacks, car ce passé sans épilogue la pousse à retourner en Afrique... Evocation passionnante d'une turbulente période de l'histoire des Etats-Unis comme du destin d'un pays méconnu, le Libéria, le roman de Russell Banks tire sa force exceptionnelle de la complexité de son héroïne, et d'un bouleversant affrontement entre histoire et fiction. Petite enfant gâtée de l'Amérique rattrapée par la mauvaise conscience en même temps qu'universelle incarnation de toute quête d'identité en ses tours et détours, mensonges et aveux, erreurs et repentirs, Hannah Musgrave est sans doute l'une des créations romanesques les plus fascinantes du grand écrivain américain." (traduit de Pierre Furlan, Actes Sud)

 

"Lost Memory of Skin" (2011, Lointain souvenir de la peau)

"A l’instar de ses pareils, hommes de tous âges et de toutes conditions que leur addiction au sexe a conduits devant les tribunaux puis relégués loin des “zones sensibles”, le Kid, vingt et un ans, bracelet électronique à la cheville, vit sous un viaduc de Floride. Depuis toujours livré à lui-même, il n’a pour ami qu’un iguane, bizarre cadeau offert par une mère passablement nymphomane. Stigmatisé par une société devenue jusqu’à l’hystérie adepte du “surveiller et punir”, ce jeune homme en rupture suscite l’intérêt d’un certain “Professeur”, universitaire à la curiosité dévorante, sociologue atypique qui, dans le cadre de ses travaux sur les sans-abri, approche le Kid et le prend peu à peu sous son aile. Mais il apparaît bientôt que le génial Professeur pourrait être un fabuleux menteur, et un expert en identités multiples… Par cette fiction magistrale, qui met en scène l’enfer de la “déviance” et le supplice de l’exclusion, Russell Banks stigmatise l’aveuglement de nos sociétés saturées d’images qui semblent vouloir faire disparaître, jusqu’à la pathologie, leur corps collectif dans le rayonnement des écrans de la nuit sexuelle." (traduction Pierre Furlan, éditions Acte Sud)

 

"A Permanent Member of the Family" (2013, Un membre permanent de la famille)

"Douze nouvelles au fil desquelles des couples divorcent, des femmes noires sont traquées par des pit-bulls, où une liste de courses devient un programme de vie, où l’on écoute battre sous la poitrine d’un autre le cœur transplanté d’un amour décédé... Au sommet de son art et avec une superbe économie de moyens, Russell Banks transmue le réel et le quotidien en paraboles métaphysiques." (traduction Pierre Furlan, éditions Acte Sud)

 


Tom Coraghessan Boyle (1948)

Natif de  Peekskill, dans l'État de New York, adolescent des années 1960s flanqué de parents alcooliques, T.C.Boyle connaît sa période de révolte, drogues ("The OD and Hepatitis Railroad or Bust"), alcool, lectures d'Aldous Huxley, de JD Salinger ou de Jack Kerouac, pour, à 17 ans rejoindre le petit collège de Potsdam, New York, avec l'intention de faire de la musique : c'est un premier échec et le voici se tournant vers des matières plus littéraires. T.C.Boyle a suivi, par la suite, comme beaucoup de grands écrivains américains contemporains, les ateliers d'écriture de l'université de l'Iowa (Iowa Writers' Workshop), rencontre Raymond Carver, se tourne vers des auteurs comme Dickens, Gabriel García Márquez, Flannery O'Connor ou Robert Coover, Updike et Bellow, et se lance dans l'écriture dès le milieu des années 1970 par la publication de nouvelles dans de prestigieux magazines, notamment Esquire, The New Yorker et Harper's Magazine. Il enseigne la littérature à l’université de Californie du Sud à partir de 1978 et c'est dans les années 1980 qu'il émerge réellement en tant que romancier satirique et scénariste avec un sens noir de comédie et un style de prose exubérant. Habillé comme une vedette de rock, s'étant choisi un deuxième nom "Cor-rag-essan", il répète souvent que "life is tragic and absurd and none of it has any purpose at all, science has killed religion, there's no hope for the future with seven billion of us on the planet, and the only thing you can do is to laugh in the face of it all". En 1993, il donne une célèbre lecture gratuite dans Central Park avec Patti Smith, et le voici à 60 ans, ayant écrit 12 romans à succès, près de deux cents nouvelles et un volume de récits de 750 pages, et vivant près de Santa Barbara, dans une maison dessinée par l’architecte Frank Lloyd Wright, auquel est consacré un de ses derniers romans, "The Women"...

 

"Water Music" (1981, Water Music)

"Ce roman de plus de 700 pages est le premier de T.C.Boyle, publié au début des années 1980. Il retrace le parcours de plusieurs personnages dans l'Angleterre de la fin du XVIIIè siècle. Mungo Park, jeune explorateur écossais parti à la conquête du fleuve Niger, se démène pour réussir sa mission dans une Afrique encore inexplorée. le jeune homme doit faire face à bien des dangers: échapper au cruel Dassoud dans le désert, traverser le royaume des Bambaras, lutter contre la faim et la soif... Au même instant, à Londres, Ned Rise, petit malfrat, tente de survivre grâce à quelques rapines et échappe plusieurs fois à la mort. le destin se chargera de les réunir. En Europe, alors que le XVIIIe siècle expire en de multiples convulsions et que Paris se fatigue de la guillotine, l’explorateur écossais Mungo Park découvre en Afrique le royaume de Ségou, où la folie humaine s’exprime avec une simplicité biblique. S’il reviendra pourtant au pays où l’attend un monde sur lequel le progrès se fait déjà les dents, Mungo n’aura de cesse, pour éviter de devenir à son tour une marionnette, de répondre au démon du voyage… T. C. Boyle, comparé à García Márquez pour ce roman entremêlant les destins, a réussi le pari parfaitement fou de rassembler en un même creuset toutes les formes de la fiction où le génie anglo-saxon excelle depuis trois cents ans. Et cela du conte libertin au roman noir américain, hissant Water Music au rang de livre culte…" (traduction Robert Pépin, Paris, Libretto).

 

"Budding Prospects" (1984, La Belle Affaire)

"Trois paumés de la belle espèce - nous sommes au coeur de ces années 70, si propices à toutes les déglingues - décident de se faire un joli magot en cultivant dans un endroit retiré, mais sans lésiner sur la quantité cette fois, l'Herbe qui donne goût à la vie... "Parce que la marijuana, il allait te la faire pousser en grand, Vogelsang, comme des plants de tabac ni plus ni moins. Il n'allait pas mégoter. Le grand jeu, quoi, le monumental bras d'honneur tiré à la société..." - Avec la même verve picaresque qui déjà faisait merveille dans Water Music, T. C. Boyle tient ici, des semailles à la moisson, la savoureuse et pastorale chronique d'une plantation lucrative qu'un trio d'associés a « scientifiquement » programmées - et à travers eux, celle d'une génération grande consommatrice de mirages. Car la mirifique récolte ne sera pas seule à partir en fumée." (traduit par Gérard Piloquet, Paris, Phébus, Seuil)

 

"World's End" (1987, Au bout du monde)

"Le jour où il perdit son pied droit, Walter Van Brunt avait reçu la visite tout à fait inopinée des fantômes du passé." Ainsi commence, dans ce livre picaresque, l'aventure des immigrants hollandais qui peuplèrent la vallée de l'Hudson, et ici le lien à la terre et aux ancêtres étouffe toujours le présent. On les retrouvera ici, avec leurs rêves et leurs destins enchevêtrés, de la fin du XVIIe siècle à nos jours. Les protagonistes de cette saga sont nobles, indiens ou bourgeois, et le héros, le fameux Walter Van Brunt, avoue lui-même que son grand plaisir consiste à battre le rappel des générations oubliées. Avec lui, le lecteur plongera donc, corps et âme, dans un passé truculent. Cette histoire, trois cents ans d'histoire et de mythe, T.C. Boyle l'a écrite avec passion, colère et humour. Il a voulu, dans sa langue somptueuse, mêler l'horreur à la dérision, la mémoire à l'espérance. Et c'est en regardant du côté de ses ancêtres en littérature - de Washington Irving à Hawthorne et Melville - qu'il vient, peut-être, de réinventer le roman historique." (traduit par Jef Tombeur, Paris, Grasset, 1991). 

"Le jour où il perdit son pied droit, Walter Van Brunt vit surgir à plusieurs reprises, et chaque fois de manière inopinée, les fantômes du passé. D’abord le matin, quand, éveillé par l’odeur des crêpes de pomme de terre, ce fumet lui rappela sa mère morte de chagrin après les émeutes de Peterskill en 1949. Cela se poursuivit pendant la courte pause du déjeuner alors qu’il se livrait simultanément à l’évocation nostalgique de sa grand-mère paternelle et à la mastication d’un sandwich au pâté de foie qui avait un goût de mort et de produit chimique. Au cours de l’après-midi ponctué par les couinements de la fraiseuse, il se surprit dans un rêve éveillé face à son grand-père, un homme morose et ventru, si poilu qu’on aurait dit l’ogre dans un conte d’enfant. Puis sur le coup de cinq heures il fut saisi par la vision fugitive d’un Hollandais à l’air égrillard en culotte moulante et chapeau conique qui l’épiait à la dérobée.

Le premier fantôme c’est sa mère adoptive, Lola Solovay, qui avec ses doigts de fée l’avait fait jaillir des crêpes qu’elle préparait avec sa dextérité habituelle. Bien que Walter ne fût âgé que de quatre ans lorsque sa mère succomba devant le fanatisme réactionnaire et le patriotisme borné, il se souvenait bien d’elle, et surtout de ses yeux, au regard si intense qu’on y voyait deux âmes, et de ses crêpes si légères et si savoureuses nappées de crème et de sa fameuse compote. Étendu sur son lit, dans l’engourdissement du demi-sommeil, il attendait la sonnerie du réveil qui lui enjoindrait d’aller reprendre son exténuant travail à la Manufacture Depeyster lorsque le parfum de ces crêpes paradisiaques lui titilla les narines et, soudain, sa mère fut là avec lui.

Le fantôme de sa grand-mère Elsa Van Brunt était aussi associé à des odeurs de nourritures. Dépliant le papier enveloppant le sandwich au pain de mie et pâté de foie confectionné par Lola à la pointe de l’aube, il se vit à l’âge de dix ans passant l’été près du fleuve avec ses grands-parents, un jour sombre comme en décembre à cause de l’orage planant au-dessus du mont Dunderberg. Sa grand-mère était descendue de son tour de potier pour préparer son déjeuner en lui racontant l’histoire de la fille de Sachoes. D’après ce que Walter avait retenu des chapitres précédents, Sachoes était le chef des Kitchawanks, tribu qu’une subtile arnaque des fondateurs de Peterskill-sur-Hudson avait dépossédée de ses terres lors de l’établissement de la colonie. En ce temps-là, les Kitchawanks étaient, disait-on, des gens pacifiques et mollassons qui formaient un clan de mangeurs d’huîtres, des traîne-savates vivant dans des cabanes d’écorce. Ils devaient allégeance aux redoutables Agniers du Nord. Si farouches, si belliqueux, sauvages et avides étaient ces Agniers qu’il leur suffisait de dépêcher un seul de leurs guerriers pour être assurés de recouvrer leur dû. Puisse le Grand Manitou prendre en pitié la malheureuse tribu qui aurait manqué à ses devoirs en ne fêtant pas le brave envoyé chez elle comme un dieu, le comblant de wampumpeak et de seawant. Les Agniers se désignaient sous le nom de Kanyengahaga, « ceux d’où est le silex ». Mais les Kitchawanks comme leurs cousins les Mohicans les appelaient les « Mohawks », « ceux qui mangent des hommes », allusion à leur propension à faire rôtir et à dévorer ceux qui n’avaient pas l’heur de leur plaire.

Bref, une fois les tranches de pain de mie étalées sur une assiette, découpées les tomates en rondelles, un rouleau de pâté de foie sous cellophane extrait du réfrigérateur, sa grand-mère raconta..."

 

"East is East" (1990, L'Orient, c'est l'Orient)

"Hiro Tanaka, jeune marin japonais, décide de quitter son navire croisant au large de la Géorgie. Issu d'un hippie américain des années 70 et d'une serveuse de bar japonaise, élevé par sa grand-mère imbue de culture japonaise traditionnelle, il rêve d'Amérique. C'est dire sa déconvenue lorsque, croyant débarquer en pleine civilisation US, il atterrit sur un îlot du grand marécage d'Okefenokee près de Savannah, où loge une colonie loufoque d'artistes et d'écrivains dans la "Maison de Thanatopsie". Les ennuis commencent ; et la galerie des portraits est impressionnante, qui va de ces écrivains dérisoires à des flics abrutis en passant par toutes les variétés d'imbéciles. La morale du livre pourrait être que la culture du samouraï (pauvre andouille de Mishima) est aussi débile que celle du hamburger chips, la seule différence étant l'étendue et la gravité du mal que l'une et l'autre infligent aux humains qu'elles écrasent. Un roman d'autant plus tendre et désopilant que le désespoir est général et irréversible." (traduit par Robert Pépin, Paris, Grasset, 1993)

"Il nageait. Du ventre il roulait sur le dos, battait des bras et des jambes, gonflait les joues, et avait l’impression de nager depuis toujours. Crawl, brasse coulée, ruade de Yokohama. Fatigué, il s’accrocha à la bouée en liège telle l’informe créature surgie des abîmes. Pâle, sa chair l’était, mais attestait son existence. A un moment donné – la cinquième heure était entamée –, il se mit à penser soupe. Miso-shiru, potage au riz, le clair brouet puant l’eau de mer que sa grand-mère lui concoctait avec des anguilles et des têtes de poissons. Puis il rêva d’une bière, vit des canettes ambrées couchées sur un lit de glace. Puis il songea à l’eau, – à l’eau et à rien d’autre.

Lorsqu’en déclinant le soleil embarqua les couleurs avec lui et ne laissa plus qu’une surface aussi dure et froide qu’étain martelé, sa langue avait gonflé et l’étouffait. Profond, le désir de ses tripes le mordait tel un animalcule impérieux. Ses mains avaient enflé, il avait la peau à vif, la bouée de sauvetage le brûlait sous les bras ; avec l’œil du pro, des mouettes tournoyaient au-dessus de lui aux fins d’estimation. Il aurait pu renoncer. S’abandonner à des visions de lits, de soupers et de chez-soi. Lentement glisser au bouillon marin centimètre après centimètre, jusqu’à ce que la bouée reste seule et qu’anonymes, les vagues se referment sur lui. Mais il résista. Il pensa à Mishima, il pensa à Jōchō, il pensa au livre qu’il s’était attaché en travers de la poitrine, là, sous son pull à col roulé maintenant bien mou et trempé de part en part. Enfermés dans divers sacs en plastique hermétiques fixés à son être par du chatterton noir, reposaient le livre et quatre drôles de billets verts américains qui le tiraillaient à l’endroit même où battait son cœur.

« Les grandes idées doivent être prises avec légèreté, disait Jōchō, et les petits riens sérieusement. » Oui. Bien sûr. La belle affaire s’il mourait ou s’il vivait ! La belle affaire si, drossé sur le rivage, il y découvrait une pleine marmite de nouilles mijotantes, avec du porc et des oignons, ou si les requins lui grignotaient les orteils, les pieds, les mollets et les cuisses ! La belle affaire là-dedans, c’était... la lune. Oui : la languette de lune qui, petite et parfaite, se découpait telle une parenthèse sur l’horizon assombri. Blanche et primale, elle se levait, – et était aussi délicate qu’une rognure d’ongle. Il oublia sa faim, sa soif, il oublia les dents innombrables de la mer et la lune qu’il fit sienne.

Naturellement, et dans le même temps, il avait compris qu’il s’en sortirait, ce qui rendait le conseil de Jōchō nettement plus facile à avaler. Ce n’étaient pas seulement les oiseaux, – tous ces pélicans, ces cormorans, ces mouettes qui, à tire-d’aile, vers l’ouest, s’en allaient rejoindre leurs perchoirs –, mais aussi l’odeur du continent qui le lui avaient dit. Les marins aiment à chanter les doux effluves de la terre qui, prétendument, les réveilleraient à trente milles en mer, mais lui, c’était sa première traversée et il n’avait rien remarqué de semblable...."

 

"The Road to Wellville" (1993, Aux bons soins du docteur Kellogg)

"Que se passe-t-il dans la ville-champignon de Battle Creek, aux Etats-Unis, pour qu'elle soit envahie, en cette année 1907, par des célébrités venues du monde entier ? C'est que le Dr Kellogg, l'inventeur du corn-flake, du beurre de cacahuète et des succédanés de café, vient d'y installer son temple de la diététique, attirant des personnages dignes de Dickens, à la recherche de la pilule magique qui prolonge la vie ou des bénéfices juteux de sa commercialisation. L'infortuné héros du livre, Will Lightbody, amoureux de sa femme adonnée furieusement au culte végétarien, ne peut que la suivre dans cet enfer. Vous saurez tout sur cette industrie nouvelle qui rendit la bourgade de Battle Creek célèbre de par le monde et vous hurlerez de rire en découvrant les fondements de la police diététique d'aujourd'hui." (traduit par Robert Pépin,Grasset)

"Le Dr John Harvey Kellogg, inventeur du corn-flake et du beurre de cacahuètes (n’oublions pas non plus le café de céréales caramélisées, le Bromose, la Nuttolene et quelque soixante-quinze autres produits nutritifs tous gastriquement corrects), marqua une pause afin d’abaisser son regard sur la femme imposante installée au premier rang. Il en croyait à peine ses oreilles. Tout comme son auditoire, à en juger par le hoquet qui en était monté lorsque, après avoir levé le doigt, en tremblant un rien, la dame avait exigé de savoir où était le péché : avaler des entrecôtes n’avait-il donc pas pleinement satisfait aux besoins des pionniers ? Et à ceux de son père, et de son grand-père avant lui ?

Méditatif, le docteur tripota la monture impeccablement blanche de ses lunettes. Tous ses airs disaient l’exemple même de la concentration, le savant qui mûrit sa réponse, alors que, de fait, il essayait, et désespérément, de se rappeler le nom de sa patiente... mais enfin, qui c’était, celle-là ? Parce qu’il la connaissait, non ? Ce nez, ces yeux... comme s’il ne connaissait pas tous ses malades, et par leur nom, encore, on avait sa fierté... lorsque, tout soudain, cela lui revint : Tindermarsh. Mme Violet. Problème : l’obésité. Cause sous-jacente : l’auto-intoxication. « Tindermarsh. Mais bien sûr. » Il ne put résister aux petites rougeurs de fierté qui lui venaient... mille malades ou presque, et tous autant qu’ils étaient, il pouvait se les remémorer aussi clairement que s’il avait leurs dossiers sous les yeux. Mais il suffisait : le public s’agitait, force monolithique, était grande âme nue attendant la main qui enfin la vêtirait. Le Dr Kellogg se racla la gorge.

– Ma chère madame Tindermarsh, je vous suis vraiment reconnaissant de m’avoir posé cette question, commença-t-il en ayant bien du mal à empêcher ses pieds de se mettre à danser tandis que la riposte lui jaillissait aux lèvres. Cela dit, combien de vos pionniers accrochés à la viande ont-ils dépassé la quarantaine ? (Murmures dans l’assemblée tandis qu’à tous s’impose l’image de divers squelettes à bonnet de fourrure en raton laveur, celui-ci tué par le porc salé, celui-là succombant à quelque abus de matefaim.) Et combien d’entre eux encore et, oui, vos propres et révérés ancêtres y compris, connaissaient, en allant se coucher, seulement une minute de sommeil qui ne fût point saccagée par la dyspepsie et le cauchemar de la chair qui se corrompt ?

Il marqua une autre pause afin que l’horrible pensée lentement s’enfonce dans les cervelles.

– Non, je vous le dis, madame Tindermarsh, et le dis aussi à vous tous, mesdames et messieurs qui m’écoutez, (pause, un temps, et un temps encore), mortel, le steak l’est tout autant que le fusil. Et même, il est pire : au moins la fin est-elle d’une miséricordieuse rapidité lorsqu’on s’applique le canon d’une arme sur la tempe et presse la détente alors qu’avec un steak... ah, les exquises et incessantes agonies du mangeur de viande, ah, ces côlons tout bouchés par le bol alimentaire en putréfaction, ah, le sang qui s’appesantit dans le boyau, la rage du carnivore qui monte dedans le cœur fragile... non, c’est jour après jour, minute après minute que le steak assassine et que d’un bout à l’autre il fait de la vie un martyre.

Enfin il les tenait. Dans leurs yeux bien il voyait la peur et la révulsion et aussi comment, les mâchoires lugubrement serrées, tout un chacun en soi-même additionnait ses steaks et ses saucisses, ses côtelettes et ses chapons, et toutes les oies qu’oublieux et glouton, on s’était tapées au fil des ans.

– Ne pas s’en aller me faire aveuglément confiance pour autant, reprit-il en ouvrant grands les bras. Non, c’est à la science qu’ici il faut en revenir. Le Sanatorium ne serait-il point, somme toute, monument érigé à la gloire de la vie biologique et de l’analyse scientifique, voire véritable Université de la Santé ? Contentons-nous donc de procéder à une petite expérience... oui, ici même, et au débotté.

Il sortit du rond de lumière et d’une voix de stentor lança soudain :

– Frank ? Docteur Frank Linniman ?

Frissons qui montent des derniers rangs, mouvements divers, trois cents cous que l’on se tord, voilà que brusquement, le menton en avant et le port irréprochable, l’assistant qu’ainsi on avait convoqué s’avançait à grands pas dans l’allée centrale. On le regarda à deux fois, et dans l’instant on sut : c’était là un homme qui, sans ciller, se serait jeté d’une falaise si le Patron l’avait exigé. Le complice du Dr Kellogg s’immobilisa devant l’estrade et, levant les yeux, fixa la lumière aveuglante.

– Oui, docteur ?

– Connaissez-vous la Taverne de Post ? Vous savez bien... la meilleure hostellerie de Battle Creek et même, tenez, pour ce qui nous occupe au moins, de tout ce noble Etat du Michigan qui est le nôtre ?

Broutilles que tout cela, vulgaires astuces de comédien dont le docteur avait usé des dizaines de fois. Il n’empêche : devant lui, tel le poignard de l’assassin, l’image de Charlie Post (l’homme, un vrai Judas, était beau, mais sans excès, et grand, et sans effort) monta lentement et d’un rien lui gâcha l’instant.

– Je la connais en effet, dit le Dr Linniman.

Le Dr Kellogg faisait dans le menu. Ce n’était pas tant qu’il aurait été petit, mais plutôt que, comme il aimait à le dire, ses jambes n’étaient pas assez longues : assis sur une chaise, il était aussi grand que tout un chacun...."

 

"The Tortilla Curtain" (1995, América) 

"Ils ne sont pas humains. Un être humain ne vivrait pas comme eux. Un être humain ne pourrait pas supporter d’être aussi sale et malheureux." (John Steinbeck,Les Raisins de la colère) - "Delaney et Kyra coulent des jours paisibles en Californie. Il est journaliste ; elle est dans l'immobilier. Ils ont choisi de vivre dans un lotissement composés de maisons de style espagnol, ouvert sur les canyons où la nature est restée sauvage. Leurs voisins sont des bourgeois de Los Angeles, qui fuient le centre ville, les immigrés et la délinquance. Et c'est l'accident : Delaney blesse un mexicain qui se jette sous ses roues. Il ne parle pas anglais, refuse l'hôpital et n'accepte qu'un billet de 20... Candido, cet immigré clandestin, vit comme une bête sauvage avec sa femme América. Tous deux ont traversé "le rideau de tortilla" pour vivre le rêve américain : ils ont trouvé la jungle. Bientôt, les incidents se multiplient : un chacal dévore le chien de Delaney et Kyra ; un lobby se crée dans le lotissement pour protéger le quartier avec caméras de surveillance et vigiles. La paranoïa guette, lorsque Candido met malencontreusement le feu au canyon... Est-ce la fin d'un monde ?" (traduit par Robert Pépin, Grasset)

"Plus tard, « accident dans un monde d’accidents », voire « collision de deux forces contraires », il tenta de tout réduire à des termes abstraits, mais le pare-chocs de sa voiture et la silhouette frêle du petit homme au teint basané qui, l’œil fou, s’enfuyait au loin... Il n’y parvint pas vraiment. L’affaire n’avait rien de la donnée statistique factorisée dans une table de primes de risques d’assurances rangée quelque part dans un tiroir, l’affaire ne ressortissait pas davantage au hasard ou à l’impersonnel. C’était à lui, humaniste libéral, à lui, conducteur irréprochable et propriétaire d’une voiture japonaise récemment lustrée et dotée de plaques d’immatriculation personnalisées, à lui, Delaney Mossbacher, Domaines de l’Arroyo Blanco, 32 Piñon Drive, que c’était arrivé, et ça le secouait jusqu’aux tréfonds. Où qu’il se tournât, il revoyait les yeux piqués de rouge de sa victime, le rictus de sa bouche, ses dents pourries, la tache grise qui incongrûment marquait le noir pesant de sa moustache... omniprésents, les traits de l’homme empoisonnaient ses rêves, dans ses heures de veille comme une fenêtre l’ouvraient à d’autres réalités. A la poste, c’était le carnet de timbres qui lui renvoyait l’image de celui qu’il avait renversé, à l’école élémentaire de Jordan, c’était dans le verre sans défauts des doubles portes qui doucement se refermaient que la vision se réfléchissait, chez Emilio, c’était, dès le début de la soirée, de son omelette aux fines herbes qu’elle montait et le fixait du regard.

Tout s’était passé si vite ! Un virage après l’autre, la banquette arrière enfouie sous les journaux, les pots de mayonnaise et les boîtes de Diet Coke à recycler, lentement il remontait le canyon lorsque, d’un seul coup, il s’était retrouvé en travers du bas-côté, dans un nuage de poussière qui peu à peu se dissipait. L’homme devait s’être tapi dans les buissons telle la bête sauvage, tel le chien errant ou le chat qui déchiquette l’oiseau et, au tout dernier moment, s’être rué sur la chaussée pour se jeter au suicide. Alors il y avait eu son regard ahuri, l’éclair de sa moustache, sa bouche qui s’ouvrait puis s’affaissait sur un cri muet, alors il y avait eu le coup de frein, l’impact, le raclement de marimba des pierres sous la voiture et, pour finir, la poussière. Il avait calé, le climatiseur continuant de tourner à fond tandis que la radio marmonnait quotas d’importation et situation de l’emploi en Amérique. L’homme, lui, avait disparu. Delaney ouvrit grand les yeux et desserra les dents. Déjà terminé, l’accident n’était plus qu’histoire ancienne.

A sa grande honte, il pensa d’abord à sa voiture (était-elle souillée ? écorniflée ? cabossée ?), puis à sa prime d’assurance (son bonus en serait-il affecté ?), et après seulement, et avec quelque retard, à la victime. Qui était-ce ? Où avait filé le bonhomme ? Était-il sain et sauf ? Blessé ? Saignait-il ? Était-il en train de mourir ? Ses mains se mirent à trembler sur le volant. Il coupa, machinalement, le contact, et la radio avec. Il était encore sanglé à son siège et tout planant d’adrénaline lorsque la réalité des faits commença enfin à le frapper : il avait blessé, et peut-être même tué, un être humain. Dieu sait que ce n’était pas de sa faute – l’homme était manifestement fou, dément, suicidaire et aucun jury ne le condamnerait –, mais quand même. Le cœur battant fort dans sa poitrine, il se glissa sous sa ceinture de sécurité, déclencha l’ouverture de la portière et, le pied timide, fit quelques pas sur la bande brûlante de roche à nu et couverte de détritus qui tenait lieu de bas-côté.

Dans l’instant, avant même qu’il ait pu reprendre son souffle, une file de voitures se précipitant pare-chocs contre pare-chocs tel un serpent malintentionné vers le haut du canyon, d’une seule expiration le repousssa en arrière. Il s’accrochait encore au flanc de son véhicule lorsque le soleil lui prit la tête dans un étau, la chaleur de l’air non climatisé s’élevant aussitôt du bitume pour proprement l’assommer, comme d’un coup de poing en pleine figure. Deux voitures passèrent encore, comme des bolides. Il eut le vertige. Se prit à suer. Il ne contrôlait plus ses mains. « J’ai eu un accident, se dit-il, et se le répéta comme un mantra : j’ai eu un accident. »

Mais où était passée la victime ? ..."

 

"Riven Rock" (1998, Riven Rock)

"Le sexe est un talent et je ne l’ai pas" (Gabriel Garcia Marquez, De l’amour et autres démons) - "Genève, 1904. Les jeunes mariés Katherine Dexter et Stanley McCormick posent pour la photo sur la pelouse de Prangins, le château de Katherine. A 29 ans, délicieuse innocente, elle est la première femme docteur ès sciences du M.I.T., et l'une des dirigeantes du mouvement féministe. Lui est le plus jeune fils de Cyrus et Nettie McCormick, les inventeurs de la moissonneuse-batteuse. Mondains et millionnaires, Stanley et Katherine sont les mariés de l'année - qui plus est, ils semblent amoureux... Mais Stanley ne va pas bien. Bientôt, il entend des voix et n'arrive plus à contrôler ses accès de violence à l'égard des femmes. Il agresse même la sienne, qu'il aime tendrement. Le diagnostic tombe : Stanley devra être enfermé à Riven Rock, un institut spécialisé. Il ne doit plus voir de femmes. Jamais ! Dès lors, Katherine observe son mari aux jumelles, accroupie dans un massif de bégonias, et attend, telle une naturaliste étudiant les habitudes de quelque animal sauvage. Elle revient chaque année, apportant des cadeaux et des nouvelles du monde extérieur. Un jour, espère-t-elle, un des psychiatres qu'elle a engagés lui rendra Stanley, débarrassé de ses démons et aspirant à l'amour... T.C. Boyle nous conte dans ce roman le destin d'un couple hors du commun, produit de l'histoire américaine - couple mythique, partagé entre l'amour, la violence, les combats du monde extérieur et la fidélité aux êtres chers." (traduit par Robert Pépin, Grasset)

"Vingt années, vingt années mornes, interminables et répétitives avaient passé dans le murmure incessant et endormi de Peau qui s’écoule d’une gouttière, et pas une fois Stanley McCormick n’avait posé les yeux sur une femme. Pas même sa mère, ses sœurs ou son épouse. Aucune infirmière ou bibliothécaire il n’avait regardé, pas la moindre gamine qui, la natte au vent, s’en va à l’école, nulle vieille fille qui balaie sa véranda ou ménagère qui chicane avec l’épicier, pas une seule traînée, dévergondée ou suffragette. Ce n’était pas une question de choix. Stanley aimait sa mère, son épouse et ses sœurs ; il aimait aussi les mères, les épouses, les sœurs et les filles des autres, mais trop, avec une passion incendiaire qui tenait de la haine et, s’en distinguant mal, était à l’origine de tous ses troubles et l’avait, tête la première, jeté dans un monde sans femmes.

Il avait vingt-neuf ans lorsqu’il avait épousé Katherine Dexter – femme de pouvoir, belle, riche et de prestige, la jeune dame était aussi combative et farouche que sa mère à lui, mais avait des regards qui brisaient le cœur et une voix si douce et si pure que c’en était comme une drogue –, à trente et un il avait pour la première fois connu, tels les crocs d’un loup, la froide morsure du drap de contention et s’était enfoncé dans le monde solitaire des hommes. Alors, son esprit s’était vidé. Bloqué, il avait vu des choses qui n’étaient pas, des choses laides et désespérées, des créatures nées de son être le plus profond et brûlant d’une vie plus ardente que tout ce qu’il avait jamais vécu ; et encore il avait entendu des voix qui parlaient sans bouche, gorge ou langue, et chaque fois qu’il levait les yeux, c’était le visage du masculin qu’il découvrait.

Les ans s’étaient accumulés. Il en avait eu quarante, puis cinquante. Et de tout ce temps n’avait vécu qu’en la compagnie d’un sexe et un seul – celui des hommes au poignet velu et à l’œil qui matraque, des hommes à la voix traînarde et pituitaire, au souffle fétide, aux sueurs visqueuses qui luisent dans la barbe et noircissent la chemise à l’aisselle. Ç'avait été comme de se joindre à une fraternité dont les membres jamais ne quittaient sa demeure, comme d’entrer au monastère, comme de marcher au pas avec la Légion étrangère dessus les vastes dunes sans chemin et point d’oasis à l’horizon. Qu’en pensait-il ? Personne ne se donnait la peine de le lui demander. Le Dr Hamilton, certainement pas – ni non plus les Drs Hoch, Brush ou Meyer. Mais lorsque d’aventure il y songeait, lorsque, même seulement une minute, il pensait à la privation et à l’anomalie que c’était, il avait l’impression qu’un gouffre noir et tourbillonnant s’ouvrait en lui, et se vivait siamois arraché à son autre lui-même. Mari sans épouse il était, fils sans mère, frère sans sœurs.

Mais pourquoi donc ? Pourquoi fallait-il qu’il en fût ainsi ? Parce qu’il était malade, très malade même, et le savait. Et savait aussi pourquoi. C’était à cause d’elles, elles, les salopes, elles, les femmes. C’étaient elles les responsables. Et si jamais il revoyait son épouse, si jamais il revoyait sa mère, Anita ou Mary Virginia, il savait ce qu’il ferait, aussi sûrement que le soleil se lève et que la terre tourne sur son axe. Droit sur elles il fondrait, Katherine, Mary Virginia, l’épouse du Président, n’importe laquelle d’entre elles, et leur montrerait à quoi sert un homme, un vrai, et le leur ferait payer, ah ça, oui ! Car c’était ainsi, et pour cela qu’il avait passé dix-neuf années à Riven Rock, dans la propriété de trente-cinq hectares que l’argent de son père avait achetée, dans ce manoir en pierre avec barreaux aux fenêtres et lit vissé au plancher – avec une vue sur le Pacifique, bouclier en acier bleu martelé, et sur les Channel Islands, enceinte dure comme spath adamantin – là, au cœur même du Paradis originel, du Paradis de solitude où nulle femme jamais ne marchait ou respirait.

Comment sa main à lui, O’Kane, avait pu entrer en contact avec son visage à elle, – son petit barbouillis de visage doux et dodu mais si agaçant, qui chaque soir trouvait sa place sur l’oreiller conjugal – lui était mystère aussi grand que la conque du ciel et la pluie qui tombait, telle chose colérique et invétérée, sur ce lambeau fatigué de la terre. Il n’était pas tard – pas même dix heures. Et il n’était pas en colère. Pas encore, en tout cas. Au contraire même, il avait fait la fête – s’était pollué, comme elle dirait, avait brûlé la chandelle par les deux bouts, c’est qu’il est bon camarade et hop, trois hourras pour celui-ci et trois autres pour celui-là, et ran et ran et ran –, avait fait la fête avec Nick, Pat et Mart, avec le Dr Hamilton, oui, même avec lui. Avait fêté ce reste de vie qui brusquement, comme s’il avait appuyé sur un bouton électrique, venait de s’éclairer et l’inondait de lumière, d’une lumière qui lui dégoulinait des narines, des oreilles et de la bouche et aussi, à n’en pas douter, du rectum, quoique là... il n’avait pas encore eu l’occasion d’aller y voir, mais ça viendrait sans doute. Et après, il était rentré chez lui et l’avait retrouvée en train de faire les cent pas dans le salon, petit machin au poil hérissé, manière de rat infatigable et qui, tout remonté, s’apprêtait à lui sauter dessus.

Il n’avait pas l’intention de la frapper – il ne l’avait frappée qu’une fois, ou peut-être deux ? –, et en fait il n’était pas véritablement en colère, seulement... irrité. Et las. ..."

 

"A Friend of the Earth" (2000, Un ami de la Terre)

"Chaque esprit se construit une maison, au-delà de sa maison un monde, au-delà de son monde, un paradis. Sache donc que le monde existe pour toi." (RALPH WALDO EMERSON, Nature) - "L'effet de serre, les pluies acides et les épidémies de Mucosa ont fait disparaître les principaux mammifères et ont ravagé la planète. Ty Tierwater, 76 ans, est responsable d'une ménagerie d'animaux en voie d'extinction et soigne tant bien que mal les derniers spécimens de grands fauves. Lorsqu'Andrea, son ex-femme, débarque à l'improviste, Ty replonge douloureusement dans ses souvenirs « d'éco-guerrier » des années 1980... Il se rappelle ses années de militantisme au sein de l'association « La Terre pour Toujours » et les excès dans lesquels Andrea l'a souvent entraîné. A l'époque, Ty a une fille, Sierra, dont la garde lui a été retirée en raison de son activisme. Ne supportant pas cette séparation, Ty enlève Sierra et ils partent se cacher dans les montagnes avec Andrea. Mais cette vie clandestine est impossible à long terme, et Ty se laisse convaincre de se rendre. Avant de se livrer à la police, il accepte de suivre Andrea dans un coup d'éclat destiné à montrer au grand public la légitimité de la lutte écologiste : ils partent tous deux vivre dans la forêt pendant un mois, nus, avec pour seules ressources celles offertes par Mère Nature... A leur « retour », Ty est arrêté et jeté en prison pour plusieurs années. Cet épisode ne fait que renforcer ses convictions, et à sa libération, il engage une guerre personnelle contre la société en sabotant pylônes électriques et engins industriels. Pour Ty, surnommé la « hyène humaine », « être un ami de la Terre, c'est d'abord être un ennemi du peuple ». Il est à nouveau emprisonné et il ne ressort que quatre ans plus tard, divorcé, ruiné et décidé à se calmer. Mais sa fille Sierra a repris le flambeau..." (traduit par Robert Pépin, Grasset )

"Voici comment ça commence, par une nuit d’été tellement bourrée d’étoiles que la Voie lactée a des airs de sac en plastique étalé sur le toit du ciel. Pas de lune – ça ne conviendrait pas du tout. Pas un bruit non plus hormis celui, discontinu et à peine audible, de l’eau qui goutte, celui, étouffé, de chaussures de tennis sur le revêtement fantomatique de la route, et les vivats soutenus des grillons. C’est une route en terre. De charroi, en fait, mais pas question d’appeler ça une route. Tyrone Tierwater, lui, parlerait de cicatrice, de balafre, de blessure ouverte dans la chair même de la forêt. Mais bon : commodité oblige, nous dirons qu’il s’agit d’une route. Dès qu’il fait jour, des camions s’y ruent, ainsi que de gros D. 7 Cats, des chargeuses et des broyeuses. Une route donc. Où il se trouve.

Il avance d’un air décidé, pratiquement invisible dans l’abîme d’ombres qui s’ouvre sous les grands pins Douglas. Si vos yeux étaient accoutumés à l’obscurité, en y regardant de près vous pourriez déceler ses trois compagnons, là, dans la nuit qui, l’air de rien, se dérange tandis qu’ils passent : un coup on les voit, le coup d’après plus personne. Ils sont tous les quatre habillés de la même manière : tennis bon marché passées au cirage noir, deux paires de chaussettes, T-shirt et sweat noirs et, bien sûr, bonnet de laine noire. Où irait-on sans ça ?

Tierwater avait voulu pousser plus loin, mettre le paquet – des bandes de graisse noire en travers du nez, en belles rayures qui se répandent en éventail sur les pommettes, ou mieux encore : toute la figure barbouillée de noir –, mais Andrea l’avait convaincu de n’en rien faire. Elle est capable de le convaincre de n’importe quoi. C’est vrai qu’elle est plus rationnelle que lui, plus agressive aussi, parce qu’elle maîtrise mieux ses mots, et qu’elle a des yeux qui aboient à la moindre faiblesse, comme des chiens de meute. Cela dit, elle est moitié moins douée pour la paranoïa, les grands déballages névrotiques, le pessimisme ou le désespoir que lui. Parfois, les choses peuvent mal tourner. Tournent mal. Ou tourneront mal. Il a essayé de le lui dire, mais elle n’a pas voulu l’écouter.

Ils se trouvaient alors dans la chambre du motel, aux abords incertains de la bourgade comateuse de Grants Pass, Etat d’Oregon, où ils s’étaient inscrits sous le nom de M. et Mme James Watt. Il se sentait nerveux – papillons dans l’estomac, termites dans le crâne –, nerveux et en colère. Contre les bûcherons, l’Oregon, la chambre de motel, elle. Dehors, à trois pas de la porte, la Chevy Caprice de Teo (gris passe-partout, plaques d’immatriculation habilement maculées) continuait de gîter sur son emplacement de parking. Il venait de sortir de la salle de bain, un crayon à pastel dans une main et un scintillant paquet de maquillage pour Halloween sous plastique dans l’autre. Des doughnuts traînaient sur le lit dans un carton effondré, et quelques gobelets à café en papier achevaient de s’affaisser sur la table basse en aggloméré.

– Tu oublies, d’accord ? lui avait-elle lancé. Je te l’ai déjà dit : ce n’est rien. A peine la première escarmouche dans une bataille d’envergure. Tu crois vraiment que j’emmènerais Sierra si je n’étais pas sûre à cent pour cent qu’il n’y a aucun danger ? Une promenade de santé que ça va être, je te dis.

L’instant s’était évaporé. Il avait regardé sa fille, mais elle n’avait rien à dire. Elle avait certes la tête penchée comme quelqu’un qui écoute, mais seulement pour réfléchir. A la télé on disait : « ... et ces créatures magnifiques, parce que leurs aires de vol ne cessent de rétrécir, n’ont plus d’endroit où se percher, ne parlons même pas de charognes à dépecer. » Il avait tenté de sourire, mais les muscles appropriés n’avaient plus l’air de fonctionner. Toute l’affaire le plongeait dans le doute, surtout pour Sierra – mais là, debout comme il l’était, à écouter les insectes qui grillaient sur le tue-mouches électronique sous la fenêtre, il avait enfin compris que le terme de « doute » n’était pas vraiment celui qui convenait. Des « doutes » ? Et si l’on disait plutôt « terreurs », « sueurs nocturnes » et « frayeurs écrasantes » ? Et cette impossibilité à seulement déglutir, hein ? Ce cœur réduit en miettes de verre ?..."

 

"Drop City" (2003, D'amour et d'eau fraîche)

"Californie, années 70. Star et Pan refusent le confort bourgeois de leur famille et s'installent à Marginocity, une communauté hippie. Norm Sender, le "chef spirituel", y prône le retour à la terre et l'amour libre. Cette vie en marge n'est pas vraiment du goût des autorités locales : à force d'insalubrité et de taxes impayées, les "vagueux" de Marginocity sont contraints de vider les lieux... heureusement, Norm a hérité d'un terrain en Alaska. Il entreprend, avec ses "frères et soeurs", d'y établir une nouvelle communauté. Mais vivre nu et cultiver son jardin se révèlent n'être pas choses faciles dans une contrée où les hivers sont rigoureux... et très longs." (traduit par Bernard Turle, Grasset)

"Le matin était comme un poisson pris dans un filet, il luisait et gigotait aux franges noires et engourdies de sa conscience mais elle n’avait jamais pris de poisson au filet ni même à l’hameçon, alors elle n’aurait guère pu expliquer le si, le comment ou le pourquoi... Le matin était comme un poisson pris dans un filet : elle se répétait ça mentalement, elle en faisait une petite psalmodie, un mantra, lorsqu’elle décapitait l’herbe avec la guillotine de sa sarclette, trayait les chèvres aux yeux en amande ou lorsque, dans la grande salle de réunion parcourue de courants d’air, en compagnie de soixante lumineux communiants qui léchaient leurs cuillers et actionnaient leurs mandibules, elle s’asseyait devant ce que quelqu’un à la cuisine osait appeler du porridge.

Dehors, dans un voile de poussière, le soleil californien proclamait aux dépendances et aux arbres qu’il était vers les dix heures, dix heures trente... Elle était entourée de voix, de rires, de plaisanteries et de jérémiades matinales, mais elle flottait tranquillement en décochant son sourire à fond les watts, avant de prendre son bol en faïence où noix, graines, raisins secs et un rien de biscuit de flocons d’avoine trempaient dans le lait de chèvre. Puis elle sortit dans la cour se poser sur une souche et laisser les chaudes particules de terre se lover entre ses orteils. Se nourrir n’était pas un acte intime à Marginocity (rien ne l’était), mais ici on n’était pas fliqué par des surveillantes, assistantes sociales, parents et autres patrons, et pour une fois elle avait envie de faire ce qui lui plaisait. Plutôt cool, hein ? N’était-ce pas ainsi qu’il fallait prendre la vie ? Le soleil californien te chauffe le visage, loin des faux-semblants et de la société bidon... rien que la liberté et une communauté d’esprit, tous frères et sœurs, non ?

Star – anciennement Paulette Regina Starr, mais son nom et sa personne étaient désormais résumés dans ces quatre lettres essentielles – devait être à Marginocity depuis, disons, trois semaines : devait parce qu’elle aurait été incapable (elle s’en moquait, d’ailleurs) de dire depuis combien de temps elle dormait sur quel matelas précisément dans quelle chambre précisément, avec quelle accueillante flopée d’êtres aussi insouciants qu’imprécis. Elle ne comptait plus les jours, les semaines, les mois... ni les années d’ailleurs. Même pas les millénaires. Le Big Bang. Qui a créé l’univers ? Dieu a créé l’univers. Le matin est comme un poisson pris dans un filet. N’étaient-ils pas arrivés un mardi ? Mardi, soirée musique, et aujourd’hui... aujourd’hui, on était vendredi. Elle le devinait au brouhaha qui entourait la marmite à la cuisine (les hippies du week-end allaient débarquer, sans parler des badauds et des curieux) mais le temps, ce n’était vraiment pas son problème, comme elle l’avait démontré en public, en faisant don de sa montre Tissot (celle avec le bracelet à maillons dorés) à un marmot indien de Taos, alors qu’il ne la dévisageait même pas, qu’il ne cherchait même pas à demander l’aumône, qu’il attendait tout bonnement à l’arrêt de l’autocar, accroché aux basques de sa mère. « Tiens, prends-la... – Star avait fait glisser la montre de son poignet. – Tu la veux ? » C’était la première fois qu’elle venait dans l’Ouest américain et elle n’avait jamais rien vu de pareil : brusquement, elle l’avait aperçu, mèches de jais tombant sur des yeux noir charbon, ce petit marmot indien ténébreux, et elle n’avait pu s’empêcher de lui donner quelque chose. Les collines étaient hérissées de cactus. Les gaz d’échappement de l’autocar étaient remontés dans ses narines et l’avaient fait pleurer.

Elle était venue dans l’Ouest avec un gars de chez elle, Ronnie Sommers, qui se faisait appeler Pan, et leur route avait été riche en aventures, Star et Pan, genre Lewis et Clark1 mais en plus joyeux sur les bords. Ronnie s’arrêtait pour prendre en stop tous les chevelus qu’ils croisaient : formule éminemment profitable qui leur avait ouvert d’infinies perspectives, d’endroits où pieuter, de bouffes gratis et de dope. Au cœur de l’Arizona, ils avaient passé une nuit dans un tipi avec un gars très bronzé, les muscles noueux, les cheveux maintenus en arrière par un bandeau en peau de serpent, qui leur avait préparé du riz complet au chou-fleur sur un feu de camp en avalant des boutons de peyotl qu’il avait ramassés lui-même dans des collines à la blancheur aveuglante. « La chasse et la cueillette, voilà ce pour quoi on a été faits », répétait-il à satiété et, chaque fois, son auditoire ne savait que dire, Ronnie roulait un joint et Star s’était sentie si bien qu’elle avait fait l’amour avec les deux.

Elle continuait de ressasser sa psalmodie, les feuilles sur les arbres grillaient sous son nez et sa portion de biscuit de flocons d’avoine la dévisageait depuis le lait de chèvre jaunâtre qu’on aurait dit jailli de son propre corps, exhalé, vomi, vierge, vivant, lustré par ses propres fluides, lorsqu’une ombre tomba sur elle : c’était Ronnie, justement, en suspension aux confins de la vision de Star comme en négatif, jean frangé et sandales en cuir ajouré. « Hé, s’exclama-t-il en s’accroupissant, tu m’as manqué, t’étais où ? » Il attrapa le pied de Star, le pied droit, celui qui portait une cicatrice en forme d’hameçon imprimée dans la chair, souvenir d’enfance ; il y déposa un baiser, la marque mouillée de ses lèvres luisant sur la peau mate, dans le flou de la réverbération.

Star regarda son pied, la main de Ronnie, ses longs doigts aux ongles rongés, ses bagues en argent et turquoise qui captaient la lumière. « Ringo-Pan... », lâcha-t-elle.

Il rit. Ses cheveux commençaient à rebiquer sur la nuque, ils s’échappaient, comme du fil de la bobine de sa tête, et sa barbe épaississait. Mais son visage... son visage s’amenuisait comme un ballon emporté par le vent tout là-haut dans le ciel. « Je trayais les chèvres », expliqua-t-elle.

Deux gamins – deux bambins – blonds, cul nu, crasseux, apparurent à la périphérie de sa vision, tombèrent par terre et se mirent à se battre. Quelqu’un tapait sur un tambourin et puis voilà qu’une flûte s’en mêla, aiguë, s’interrompant et s’élevant tout à tour comme un chant d’oiseau. « L’herbe, c’est de la bonne, hein ? » fit Ronnie.

Le sourire de Star lui revint aux lèvres, béat, abreuvé de soleil. Tout, partout, palpitait. Elle sentait la planète qui pivotait sous elle comme un gros ballon. « Ouais, fit-elle. Oh, ouais. Vachement bonne. »

Et puis ce fut la nuit. Star était peu à peu redescendue sur terre au cours du long et lent après-midi qui s’était étiré, roulé comme un chien sur un tapis. Elle avait travaillé avec des copines à la cuisine, elle avait haché des aromates, des oignons et des tomates pour la soupe aux lentilles, le tout en fredonnant en chœur les airs de Jefferson Airplane et de Country Joe and the Fish. Quelqu’un avait fait circuler un shilom dont elle avait pris une taf ou deux et elle s’était gardé un cocktail additionné de Spañada pendant toute la préparation, la vaisselle et le repas, qui s’éternisa comme la Cène. Un garçon du nom de Sky Dog (ou peut-être bien Sky Dog Junior) jouait de la guitare acoustique en improvisant des textes poétiques. Il y avait là les gamins blonds, nus comme le matin, le torse strié de projections de soupe aux lentilles telles des peintures de guerre, et aussi un nourrisson dans un porte-bébé en osier, attaché, à l’indienne, dans le dos d’une grande femme décharnée, avec des yeux comme deux cratères perdus au milieu de son visage. Il y avait des gens partout, des gens que Star n’avait jamais vus (les hippies du week-end venus de la ville) et aussi ses frères et ses sœurs de Marginocity. Des volutes de fumée s’élevaient des bâtonnets d’encens, de l’herbe, du hasch, des joints passés méticuleusement de main en main, à la manière d’aiguilles avec lesquelles ils auraient tous, collectivement, cousu une courtepointe dans l’air. Deux chiens errants au pelage ocre reniflaient les pieds des convives et plongeaient le museau dans les bols éparpillés à même le plancher...."

 

"The Inner Circle" (2004, Le Cercle des initiés)

"1956 : Le professeur Kinsey, auteur du célèbre Rapport sur la sexualité des hommes (1948), et des femmes (1953), meurt prématurément d'une crise cardiaque. Partant d'une récente biographie de Kinsey, Boyle invente le personnage de Milk, l'étudiant innocent, « coincé », encore puceau, qui sera toute sa vie l'assistant du professeur. A travers ses mémoires, le lecteur entre dans le « cercle d'initiés » avec lequel Kinsey a effectué ses recherches. Etaient-ils engagés dans une quête scientifique sérieuse, manipulés par le gourou Kinsey, ou avaient-ils viré à la débauche? Milk est d'abord envoyé sur les routes avec son professeur, en quête des confessions intimes de fermiers, prostituées, maîtresses de maison, colocataires et autres (leurs positions préférées ? la fréquence de leurs orgasmes ? le nombre de leurs partenaires ? et autres détails embarrassants) ; mais il passe vite de la théorie à la pratique, devenant le partenaire de Kinsey (« Prok » pour les intimes) pour des expériences érotiques en tous genres : échangisme, sodomie, nécrophilie, zoophilie... Prok, savant fou, à la fois austère et débridé, décidé à briser les tabous de sa société et à révéler la bestialité mécanique du sexe, est un personnage à la fois génial et monstrueux. Iris, la femme de Milk, s'efforce de combattre cette influence, car elle désire retrouver un mode de vie plus conforme à ses valeurs... De scènes de sexe décrites avec une précision clinique en crises conjugales et en relations humaines ambiguës, cette satire de l'Amérique puritaine des années 1940 donne à réfléchir sur les compromis nécessaires à l'ordre social. Les joies de la chair, mais aussi les conséquences de la prétendue « libération sexuelle » sur les âmes faibles tombées à la merci de fanatiques, sont évoquées avec brio et sans moralisme. Avec culot, Boyle s'abstient de prendre parti." (traduit par Bernard Turle, Grasset)

"Bravade ou pas ce jour-là à la brasserie, je dois admettre que la perspective de l’entrevue m’inquiétait légèrement et je sais que ça peut paraître ridicule venant de ma part, puisque mon implication matérielle dans le projet n’a jamais été surpassée que par Corcoran et Prok lui-même, et qu’en fin de compte j’ai mené en personne environ deux mille entrevues mais, pour dire le fond des choses, j’avais la trouille. Ou, plus exactement, j’étais « intimidé ». Comprenez bien qu’à l’époque, le sexe et la sexualité, on n’en parlait pas, nulle part, dans aucun forum, et certainement pas dans un amphi à la fac. On avait vu se multiplier les cours sur le mariage dans d’autres universités aux Etats-Unis, notamment depuis les frayeurs causées par les maladies vénériennes dans les années 30, mais ils étaient insipides, pratiquaient l’euphémisme et, pour ce qui était de conseils en la matière, pour ce qui était de discussions entre quat-z-yeux sur les pathologies et les orientations sexuelles, l’homme de la rue n’avait d’autre recours que le pasteur ou le curé et les banalités qu’ils vous dévidaient.

Donc – le Dr Kinsey le répéta lors de sa dernière conférence –, il se lançait dans un projet de recherche révolutionnaire, visant à décrire et à quantifier le comportement sexuel des humains, dans le but de dévoiler ce qui était resté longtemps caché sous le voile du tabou, de la superstition et de l’interdit religieux ; il rendrait accessibles les données à ceux qui en avaient le plus besoin. Et il nous demandait, à nous, pauvres étudiants lascifs, fébriles, aux mains moites, présents dans l’amphithéâtre ce jour-là, de l’aider. Il venait tout juste de terminer son résumé du cours, de reprendre rapidement ses commentaires sur les variations individuelles et ses remarques sur le contrôle des naissances (ajoutant, comme s’il venait à peine d’y penser, que si les préservatifs manquaient de la lubrification naturelle procurée chez l’homme par les sécrétions des glandes de Cowper, la salive pouvait en faire office) : et le voilà qui se tenait devant nous, visage expressif, mains croisées sur le pupitre.

« Je vous lance un appel, à vous tous, dit-il après une pause. Je vous demande de venir me présenter en privé vos cas individuels, parce qu’ils sont absolument vitaux pour la compréhension de la sexualité humaine. » La lumière était faible et uniforme, l’amphi trop chauffé, une vague odeur de poussière et de cire à parquet flottait dans l’air. Dehors, la première neige de la saison blanchissait momentanément le sol mais nous ne voyions rien de tout cela : autant nous avoir enfermés dans un tombeau scellé ! Nous gigotions sur nos sièges. La fille devant moi regarda discrètement sa montre.

« Voyons, nous connaissons mieux les mœurs sexuelles de la mouche de Hesse, la cécidomiye destructrice, que celles de notre propre espèce ! » La voix assurée, les yeux fixés sur son auditoire, le Dr Kinsey continua : « Nous en savons davantage sur les mœurs des insectes que sur ce qui se passe dans les chambres à coucher de notre propre pays, sur les canapés de nos salons et les sièges arrière de nos automobiles, sur l’acte auquel nous devons tous d’être ici aujourd’hui. Est-ce là une attitude scientifiquement viable ? Est-ce le moins du monde rationnel ou défendable ? »

Laura était encore assise à côté de moi, nous étions encore fiancés « pour de faux », même si, au cours du semestre, elle s’était éprise d’un joueur de l’équipe de basket du nom de Jim Willard et avait été par deux fois surprise en sa compagnie par la doyenne Hoenig, qui savait comme personne flairer les romances de campus. Les deux fois, Laura avait réussi à s’en tirer (Jim était un ami de sa famille, un cousin, en fait, un cousin germain, et elle avait décidé de l’aider dans ses études car le basket lui prenait beaucoup de temps). N’empêche : la doyenne Hoenig nous avait à l’œil. Elle s’était sensiblement hérissée quand nous avions passé la porte ensemble, elle avait même fait une remarque sur les liens sacrés du mariage que j’avais jugée tellement déplacée qu’au milieu de la conférence je fulminais encore. Mais, quoi qu’il en soit, Laura était à côté de moi, tête baissée sur son carnet, faisant mine (que de mensonges !) de prendre des notes alors qu’elle griffonnait, dessinait des silhouettes longilignes vêtues de robes de soirée, de fourrures et de chapeaux à plumes et au moins un cœur palpitant, percé par l’habituelle flèche vagabonde.

Ce que le Dr Kinsey voulait de nous (ce pour quoi il sollicitait notre aide), c’était notre entière collaboration dans l’organisation d’entretiens privés avec lui, au cours desquels nous lui donnerions l’historique de notre carrière sexuelle. Pour l’amour de la science. Toutes nos révélations seraient codées et demeureraient strictement confidentielles : en fait, personne d’autre que lui ne connaissait le code qu’il avait conçu, et personne ne pourrait jamais faire le lien entre la description d’un cas et une personne particulière. « Je dois souligner l’importance de votre entière coopération, ajouta-t-il, avec un geste rapide de la main, parce que tout ce qui serait moins qu’une collaboration franche et entière compromettrait la crédibilité de nos statistiques. Si nous n’enregistrons que les cas de ceux qui viennent à nous de leur propre gré, nous obtiendrons une image faussée de la société, alors que si nous pouvons compter sur cent pour cent des membres de groupes donnés, tous les étudiants présents dans cet amphithéâtre, par exemple, tous les jeunes gens d’une certaine résidence, les membres du club des Elans, le personnel féminin non enseignant, les femmes incarcérées au pénitencier de Putnamville, alors nous aurons une image fiable, du haut en bas de l’échelle sociale. » Il marqua une pause, jeta un regard panoramique sur l’assemblée, de gauche à droite, d’avant en arrière. Plus un bruit, plus un mouvement dans la salle...."