Antipsychiatrie - Ronald D. Laing (1927-1989), "The Divided Self: An Existential Study in Sanity and Madness" (1960), "The Self and Others" (1961), "The Politics of Experience and the Bird of Paradise" (1967), "The Voice of Experience: Experience, Science and Psychiatry" (1982) - Aaron Esterson (1923-1999), "Sanity, Madness, and the Family" (1964), - David Cooper (1931-1986), "Psychiatry and Anti-psychiatry" (1971), "The Death of the Family" - David Rosenhan (1929-2012), « On Being Sane in Insane Places » (1973) - Thomas Szasz (1920-2012), "The myth of mental illness; foundations of a theory of personal conduct" (1961), "Schizophrenia : the sacred symbol of psychiatry" (1988) - .

Last update : 11/11/2016


C'est en 1908 que le psychiatre Eugen Bleuler forge le terme de "schizophrénie" pour qualifier la scission des fonctions mentales. En 1911, Sigmund Freud affirme que la schizophrénie est purement psychologique et ne peut être traitée par la psychanalyse. En 1960, Ronald D. Laing affirme dans "Le Moi divisé" que la famille est une source de maladie mentale. En 1961, Thomas Szasz publie "Le Mythe de la maladie mentale" et devient une figure célèbre et controversée.

En 1978, la topographie du cerveau révèlera des différences physiques entre schizophrènes chroniques et non schizophrènes... 

"Jamais la psychologie, a écrit Michel Foucault, ne pourra dire la vérité sur la folie puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie." Et Laing de surenchérir par sa fameuse remarque : "Je pense que les schizophrènes ont plus de choses à apprendre aux psychiatres sur le monde intérieur que les psychiatres à leurs malades."  

Nous savons que durant les décennies 1960-1970, des psychanalystes (reprenant au fond l'orientation initiale de Freud) et des psychiatres ( Jacques Lacan, Thomas Szasz, Giorgio Antonucci, R. D. Laing, Franco Basaglia, Theodore Lidz, Silvano Arieti, David Cooper), des philosophes (Michel Foucault), des sociologues (Erving Goffman) remettent en cause les méthodes de la psychiatrie classique, jugées répressives.

Thomas Szasz (1920-2012) affirme en 1961 que la maladie mentale n'existe pas (The Myth of Mental Illness: Foundations of a Theory of Personal Conduct). Le psychiatre Franco Basaglia (1924-1980) se tourne la même année vers Sartre pour lui demander "quels sont, d'après vous, les problèmes théoriques et pratiques du technicien en face de la réalité, compte tenu de ce que la réalité elle-même dans laquelle nous vivons n'est que l'idéologie ?", ce qui sous-tend sa remise en question de l'institution asilaire.

David Cooper (1931-1986) invente en 1967 le terme "antipsychiatrie" et écrit en 1971 "Psychiatry and Antipsychiatry".

Progressivement l'antipsychiatrie s'engage dans un projet politique de remise en question plus global, la répression exercée par la psychiatrie s'articule avec la répression générale qui sévit dans toutes les sociétés capitalistes. Le contexte est alors aux débats, l'esprit versus le cerveau, l'inné versus l'acquis, la liberté individuelle et le droit d'être différent.

 

De ce mouvement, il ne reste rien si ce n'est des lieux de vie, des communautés, mais rattachées à la psychiatrie dite traditionnelle. Si l'antipsychiatrie fut un moment important d'interrogation et de vérité de la psychiatrie, au-delà du cadre strict de cette discipline, nous reste des concepts, des notions, des axes de réflexion qui pour certains ont enrichis nos représentations possibles de l'existence.. 


"Vol au dessus d'un nid de coucou"

( One Flew Over the Cuckoo's Nest, Milos Forman, with Jack Nicholson, 1976)

"Dans un hôpital psychiatrique, le refus d'être un patient docile - par exemple, le refus de travailler ou d'être poli avec le personnel - a tendance à être considéré comme la preuve que l'on n'est pas "prêt" pour la liberté et que l'on a besoin de poursuivre le traitement. La question n'est pas de savoir si l'hôpital est un endroit détestable pour les patients, mais si, pour le patient, exprimer la haine de cet endroit, c'est prouver qu'il s'y trouve à juste titre et qu'il n'est pas encore prêt à le quitter."

(Erving Goffman, Asylum) 


Pour faire simple, l'antipsychiatrie part du postulat que l'individu, à un moment de son parcours, affrontant une situation familiale ou sociale qui lui paraît intolérable, se laisse emporter par ce quasi voyage intérieur qu'est la psychose, entre en dépression et retrouve ainsi une nouvelle situation existentielle d'équilibre et de contact avec lui-même : mais cette nouvelle situation se révèle très rapidement en décalage avec le monde social ou familial environnant; l'antipsychiatrie, respectant l'autonomie et encourageant la responsabilité du prétendu "malade", lui propose alors une nouvelle expérience pour l'aider à assumer ses difficultés, à atteindre par lui-même le chemin de la "guérison", quitter son monde familial et social pour s'engager dans ces nouvelles instances autorégulatrices que sont les "communautés thérapeutiques" et  "lieux de vie".

En 1965, Ronald Laing, Aaron Esterson et David Cooper fondent ainsi la "Philadelphia Association" pour créer des lieux d'accueil originaux, comme à "Kingsley Hall". C'est alors l'époque des thérapies de groupe et des techniques de résolution des problèmes à base de psychodrame, mais au-delà ces praticiens entendent agir sur l'environnement institutionnel, la psychose n'est que le reflet d'un processus social qui dévaste l'existence, et l'orientation foncière de cette nouvelle thérapie est bien de supprimer, loin des techniques médicales chimiques,  toutes ces contraintes sociales vécues alors comme aliénantes, ... et le regard institutionnel qui schématise avec outrance la "folie" et ses "fous". 

 

Mary Barnes (1923-2001), une des patientes de Ronal Laing, a décrit son expérience  dans un ouvrage bien connu, "Un voyage à travers la folie" (Two Accounts of a Journey Through Madness, 1991, with Joseph Berke) : c'est en 1965, à 42 ans, éprouvant des symptômes semblant relever de la schizophrénie, après avoir lu le livre de Laing, "The Divided Self", qu'elle entra en thérapie au Kingsley Hall (London) : elle y accepte d'entrer en régression totale de sa vie affective, traverse une mort symbolique qui la délivre, raconte-t-elle, des conflits relationnels qui l'emprisonnaient, pour réapprendre à vivre et à s'épanouir en tant qu'artiste peintre renommée à partir de 1969 ... 


"Un voyage à travers la folie" ("Mary Barnes: Two Accounts of a Journey Through Madness") est un document fondamental et unique dans l'histoire de la psychiatrie et de l'anti-psychiatrie. Son importance est multiple, et sa structure même en fait un témoignage exceptionnel.

Pour la première fois, une patiente ayant traversé une psychose grave dans le cadre d'une communauté thérapeutique (Kingsley Hall) raconte son expérience avec une profondeur et une lucidité remarquables. C'est la voix du patient, longtemps réduite au silence, qui se fait entendre directement. C'est l'incarnation vivante du principe de Laing : il faut écouter la folie pour lui donner un sens.

Le parcours de Mary Barnes est souvent présenté comme la validation pratique et concrète des idées de Laing sur la psychose comme un "voyage" régressif nécessaire pour se reconstruire. Son histoire semble montrer qu'il est possible de "toucher le fond" et d'en revenir transformé, sans électrochocs ni médicaments lourds.

La structure du livre crée un dialogue fascinant entre la perspective du patient et celle du thérapeute (Joseph Berke). Le sous-titre Two Accounts ("Deux récits") est la clé de la structure. Le livre est divisé en deux parties principales qui se répondent ...

- Le Récit de Mary Barnes : c'est le cœur du livre. Mary y raconte son histoire à la première personne, de son enfance jusqu'à son "voyage" à Kingsley Hall. Elle décrit avec une intensité brute sa descente dans la folie, sa régression extrême (retour à un état infantile, incontinence, refus de la nourriture, couverture de ses excréments sur les murs), ses visions et son agonie psychique. Elle explique comment cette régression était, pour elle, un processus nécessaire de "mort" et de "renaissance". Se laisser aller complètement était la seule façon de se débarrasser de son "faux self" et de retrouver un "vrai self".

- Le Récit de Joseph Berke, son thérapeute principal : Berke offre le point de vue du soignant. Il décrit ses observations, ses stratégies thérapeutiques, ses doutes, ses succès et les défis immenses que représentait le suivi de Mary. Il explique la théorie derrière la pratique : pourquoi laisser faire la régression ? Comment contenir le patient sans le contraindre ? Comment interpréter ses actes (comme se peindre avec des excréments) comme une forme de communication archaïque et non comme un simple "comportement problématique" ?

Son récit montre la charge émotionnelle et physique pour le thérapeute dans une telle approche, où les frontières sont fluides et l'engagement, total. 

Cette structure en miroir est extrêmement puissante. Elle permet de confronter l'expérience vécue à l'analyse clinique, et montre parfois leurs divergences, ce qui est tout aussi instructif.

 

Qu'en conclure?

- La Psychose comme Processus de Transformation : On apprend que la folie peut être vécue et comprise comme un processus ayant une logique interne et un but : la guérison par la désintégration. Ce n'est pas un chaos absurde, mais un "travail" psychique extrême.

- Le Rôle Actif du Patient : Mary n'était pas un objet de soin passif. Elle était l'actrice principale de sa propre guérison. Le thérapeute (Berke) était un "compagnon de route", un contenant, un guide, mais c'est elle qui devait accomplir le voyage.

- L'Importance de l'Environnement : Kingsley Hall n'était pas un hôpital. C'était une maison. L'absence de hiérarchie médicale traditionnelle, l'acceptation inconditionnelle (même des comportements les plus régressifs) et le soutien de la communauté étaient des éléments essentiels au processus. Cela valide l'idée que le contexte social est thérapeutique en soi.

- La Violence et la Beauté du Processus : Le livre ne romanticise pas la folie. Il montre sa violence, sa saleté, son odeur, son chaos et sa souffrance abyssale. C'est un processus terrifiant et épuisant pour tous. La "renaissance" a un coût exorbitant.*

Mais cette approche est-elle reproductible ? (Probablement pas à grande échelle). Était-ce vraiment une "guérison" ? Mary Barnes est restée une personnalité très fragile et dépendante toute sa vie. Où est la limite entre l'accompagnement thérapeutique et l'encouragement à la régression ? Le récit de Berke montre les dilemmes constants.

Au-delà de ces interrogations, c'est un document-événement qui a marqué les esprits. Il a offert une validation narrative puissante aux thèses de Laing, mais il en a aussi révélé la radicalité et les exigences presque surhumaines. Il nous apprend que la quête du "soi authentique" peut passer par les chemins les plus sombres et les plus primitifs de l'expérience humaine, et qu'elle nécessite un cadre d'une tolérance et d'un courage exceptionnels. 

Aujourd'hui, il reste une lecture essentielle pour quiconque s'intéresse à l'histoire de la psychiatrie, à la phénoménologie de la folie et aux limites de la relation thérapeutique.



 

"Mad To Be Normal", de Robert Mullan, avec David Tennant, Elisabeth Moss, 2017 - The story of the Scottish psychiatrist RD Laing and his unique community at Kingsley Hall, East London, during the 1960's...

 L'impact le plus direct et le plus significatif du film a été de sortir R.D. Laing et son œuvre de l'oubli relatif où ils étaient tombés pour le grand public. Pour le public né après les années 70/80 : Laing était une figure méconnue. Le film a servi d'introduction puissante et accessible à un personnage complexe, à ses idées radicales et à son expérience la plus célèbre, la communauté thérapeutique de Kingsley Hall. Pour ceux qui l'avaient connu : Il a ravivé les débats et les souvenirs, tant pour les admirateurs que pour les détracteurs de Laing.

Le film ne se contente pas de biographier Laing ; il met en scène ses idées de manière concrète et souvent troublante. En montrant le fonctionnement de Kingsley Hall – sans médication forcée, sans hiérarchie médecin/patient, avec une acceptation des états psychotiques comme des "voyages" potentiels – le film donne une chair dramatique à des concepts abstraits comme l'anti-psychiatrie. Le personnage d'Angie (interprété par Elisabeth Moss) permet de montrer la souffrance, mais aussi la quête de sens d'une personne en proie à la psychose. Cela renvoie directement à l'impératif de Laing : écouter ce que le fou a à dire. La performance de David Tennant a porté le film ...

Le film ne présente pas Laing comme un saint. Il montre son charisme, mais aussi son alcoolisme, son narcissisme et les conséquences parfois ambiguës ou néfastes de ses méthodes. Cela force le spectateur à se poser des questions sans réponses simples : Laing était-il un génie ou un charlatan ? Ses méthodes étaient-elles libératrices ou irresponsables ?


Ronald Laing (1927-1989) 

C'est à Glasgow que Ronald D. Laing naquit et obtint  son doctorat en médecine, puis servit comme psychiatre dans l'armée britannique (1951 à 1953), poursuivit en suite ses travaux à Londres, à la Tavistock Clinic (1957-1961) : à partir de 1960, il renonce à "soigner" selon la tradition psychiatrique du terme et conçoit la maladie mentale comme une réaction à l'environnement familial ou social, mais plus encore... 

En 1964, Ronald Laing (1927-1989) publient avec Aaron Esterson (1923-1999) un ouvrage alors controversé, "Sanity, Madness, and the Family", synthèse de l'expérience vécue par onze familles, considérées comme emblématiques, de London's East End comportant un des leurs diagnostiqué schizophrène. Au fond, s'interrogeaient-ils, la schizophrénie existe-t-elle? ("Our question is: are the experience and behavior that psychiatrists take as symptoms of schizophrenia more socially intelligible than has come to be supposed?"). La psychiatrie et la psychanalyse apposent une grille de référence et d'interprétation à un prétendu patient qui en fait subit au bout du compte une "insécurité ontologique fondamentale" : à un instant donné, nous nous sentons subitement étranger à nous-même et au monde dans lequel nous vivons.

 

Laing partage en fait les positions existentielles de Martin Heidegger, Ludwig Binswanger et Jean-Paul Sartre (Ronald Laing et David Cooper, Reason and Violence: A Decade of Sartre's Philosophy, 1964) : les individus n'ont de cesse de chercher à améliorer leur "pour-soi", et lorsque nous posons notre regard sur les autres, nous les voyant comme des objets situés dans notre propre intentionnalité, dans leur "en-soi". "La conscience de soi, écrit Laing, implique deux choses, la conscience que l'on a de soi-même et la conscience de soi en tant qu'objet de l'observation d'autrui". Les interactions sociales sont en fait un combat permanent que nous livrons pour affirmer la dynamique de notre propre existence, alors qu'autrui se livre à d'incessantes tentatives pour nous objectiver.

 

La conception scientifique qui prédomine dans notre temps est d'une incommensurable violence psychologique : elle est par nature objectifiante, le raisonnement analytique nous réduit à de simples éléments interprétables. Pour Laing, la psychiatrie contemporaine a faussement objectivé nos états psychiques Le psychotique qui cherchent de l'aide parce qu'il a le sentiment d'être un objet brisé, se sent encore davantage paralysés par les interprétations des psychiatres. Le "patient" est examiné par le psychiatre à travers un écran de catégories  objectives, et ce psychiatre peut ainsi effectivement maîtriser parfaitement le domaine de la schizophrénie sans comprendre un seul schizophrène : "comment m'approcher des patients si le langage psychiatrique dont je disposais les tenait à l'écart de moi? Comment démontrer la signification humaine générale de leur état si les mots dont on use sont spécifiquement conçu pour isoler et circonscrire la signification de la vie d'un patient en en faisant une entité clinique particulière?"

Le patient, venu chercher de l'aide, ressort désintégré d'une analyse la plus souvent réductrice de sa souffrance. Le "patient" ajoute ainsi à sa propre psychose un "faux soi" lui permettant de survivre dans un milieu hostile, alors qu'au dedans de lui-même vit un "vrai soi", mais un "soi compensateur" qui risque de plonger progressivement dans l'irréalité et la contradiction. "C'est terrible de réaliser que le médecin ne peut pas voir celui que vous êtes vraiment, qu'il ne ne peut pas comprendre ce que vous ressentez et qu'il va continuer simplement à poursuivre son idée à lui". Ce constat va en fait au-delà de la relation psychiatre-patient, elle concerne tout processus de relation et de communication dans lequel un des protagonistes est détenteur d'un pouvoir ou d'un savoir... 


"The Divided Self: An Existential Study in Sanity and Madness" (Le Moi divisé, 1960)

Une Influence Culturelle et Littéraire Massive, un livre-culte, bien au-delà des cercles psychiatriques. Il a profondément influencé la contre-culture des années 60 et 70 (de Sartre aux Beatles), la philosophie existentialiste, et a offert un langage pour parler de l'aliénation moderne...

 

Dans le contexte des années 1960, dominé par une psychiatrie organiciste et asilaire, le livre de Laing a été un coup de tonnerre.

- Une Compréhension Phénoménologique de la "Folie"...

Laing a refusé de voir la schizophrénie comme une simple "maladie" biologique ou un dysfonctionnement cérébral. Il a proposé de la comprendre comme une stratégie de survie existentielle face à une situation intolérable.

Pour lui, le problème fondamental n'est pas la psychose, mais une insécurité ontologique primordiale : le sentiment de ne pas avoir d'existence stable, autonome et réelle. La "folie" est la tentative désespérée de l'individu pour préserver un "self" intérieur authentique face à un monde extérieur menaçant. Le "moi divisé" est scindé entre un "self" intérieur, irréel, mais vécu comme authentique, et un "self" faux, construit pour faire face aux autres.

- La Critique Radicale de la Famille et de la Société ...

Laing a déplacé la cause du trouble de l'individu vers son environnement, notamment la famille. Il a développé des concepts comme "l'expérience mystifiée" et les "double-bind" (double contrainte), où la communication familiale est si contradictoire et invalidante qu'elle pousse l'individu à se retirer dans un monde intérieur pour survivre.

Cela a fait de lui une figure de proue de l'anti-psychiatrie, un mouvement qui dénonçait la psychiatrie comme un instrument de contrôle social et de normalisation.

- Une Approche Humaniste et Empathique ...

Laing insistait pour "écouter" le fou et chercher la logique et le sens derrière des propos qui semblaient incohérents. Il considérait la psychose comme un voyage potentiellement transformateur, une "expérience intérieure" qui pouvait mener à une reconstruction de soi.

Il a redonné une dignité et une humanité aux patients, trop souvent vus comme des "cas" ou des objets cliniques. Son travail à la communauté de Kingsley Hall, où thérapeutes et patients vivaient ensemble, en est l'illustration pratique.


Dans "The Divided Self", Laing tente d'expliquer le processus par lequel on devient schizophrène.

"Le terme de schizoïde s'applique à un individu dont la totalité de l'expérience a subi un double éclatement. Il y a, d'une part, rupture dans les rapports avec le monde qui l'entoure et, d'autre part, rupture de ses rapports avec lui-même. Un tel individu n'est pas capable de se sentir en harmonie avec les autres ou "chez lui" dans le monde, mais au contraire il éprouve un sentiment de solitude et d'isolement désespérants. "

Laing utilise dans son approche ce qu'il appelle la "phénoménologie existentielle" qui, non seulement "tente de préciser la nature de l'expérience qu'un individu a de son univers et de lui-même", mais surtout permet une "remise en question de toutes les expériences particulières de cet individu dans le contexte de son être-dans-le-monde, dans son monde. Les choses folles dites ou faites par le schizophrène resteront incompréhensibles si on ne les considère pas dans leur contexte existentiel. En analysant une manière de "devenir fou", j'essayerai de montrer qu'il y a une transition compréhensible entre la façon "sainement" schizoïde et la façon psychotique d'être-dans-le-monde."

Ainsi, un individu, frappé d'une interdiction morale lors d'une expérience de sa relation au monde, se voit plongé dans cette fameuse insécurité ontologique qui le divise en deux, l'individu se sent étranger à la fois à lui-même et aux autres : l'une est structurée autour de faux aspects du "soi", qui se présentent au monde extérieur masqués, et une intériorité plus authentique mais qui ne se révèle pas autres. Plus simplement, nous avons tous découvert, dans notre enfance, que nous pouvions dissimuler à nos parents ce que nous savions. Cette division devient permanente lorsque le "faux soi"  devient la structure habituelle de l'existence. Se diviser permet de gérer l'angoisse de la relation avec autrui, mais si le "vrai soi" n'affronte jamais la réalité, à l'angoisse existentielle succède rapidement les angoisses névrotiques.

On retrouve Sartre et son "huit clos", nous offrons aux autres avec la "mauvaise foi" des versions falsifiées de ce que nous sommes. Le comportement schizoïde ne mène pas directement à la schizophrénie, mais c'est lorsque le "soi inauthentique" se laissent totalement envahir par les structures familiales, sociales ou psychiatriques, fait corps avec eux, leur langage, leurs attentes, le "vrai soi" se tourne vers l'imaginaire. Quelque part, sous-jacent, hors de l'interprétation qui fut faite de Laing - "the counterculture rebel, mentor and mystic" -, la psychose réside dans la division entre des catégories de comportements jugés bons ou mauvais, encouragés ou frappés d'interdit, affirmation et soumission, obéissance et révolte. Enfin, la conscience humaine est menacée dès lors qu'elle fait l'impasse sur le "soi réel", le "pour-soi", pour ne devenir rien de plus qu'une chose appartenant au monde des autres..

Dans son autobiographie, "Wisdom, Madness and Folly: The Making of a Psychiatrist 1927-1957", Ronald D. Laing revient sur son parcours, avec humilité, sans au bout du compte de réelles certitudes si ce n'est d'avoir tenter d'être authentique : "I am not trying to justify myself, or prove that I am right ...'' 

 

Ce qu'il reste de "The Divided Self" est moins un corps de doctrine qu'un état d'esprit ...

C'est l'idée tenace qu'il faut chercher l'humain derrière le diagnostic, que la folie a un sens à décrypter, et que la souffrance psychique est inextricablement liée à notre histoire et à notre monde relationnel.

Si ses explications spécifiques sur les causes de la schizophrénie sont largement considérées comme incomplètes ou dépassées, son insistance sur l'empathie, le respect et la compréhension a laissé une empreinte indélébile sur notre façon de concevoir la maladie mentale. Il a forcé la porte que la psychiatrie traditionnelle avait fermée : celle de l'expérience vécue du patient.

Cette porte, aujourd'hui, n'est plus jamais tout à fait close.


La voix de l'expérience (The Voice of Experience, 1982)

On peut douter de Laing l'homme, de ses méthodes thérapeutiques ou de ses positions les plus radicales. Mais on ne peut pas nier la puissance et la fécondité de sa question centrale, qu'il n'a cessé de creuser de "Le Moi divisé" à "La Voix de l'expérience" : « Comment retrouver la voix authentique de l'expérience humaine sous les couches de conditionnements, de traumatismes et de rationalisations qui l'étouffent ? »

Cette question reste un défi pour toute approche de l'esprit humain, qu'elle soit thérapeutique, philosophique ou scientifique.

Nous avons besoin, écrit Laing pour éclairer le "regard objectif" de la science, "des réalités ou fictions de notre monde vécu, ne serait-ce que pour les explications que nous en donnons dans les termes dépourvus de vie des mécanismes de la mathématique et de la physique, qui ne sont vécus par personne". Vient ensuite "le regard diagnostique", via lequel "l'ensemble de notre cycle vital, de la conception jusqu'à la mort, que nous soyons en bonne santé ou malades, est maintenant soumis à cette surveillance scrutatrice." 

Bien des patients sont "traités" par le corps médical, enfermés dans des asiles, parce qu'ils éprouvent des sentiments jugés inappropriés, anormaux. Or, leurs expériences ont leur validité, obéissent à une logique qui leur est propre; et la réponse qu'elles appellent, voire l'aide qu'elles nécessitent sont peut-être d'un tout autre ordre. Laing rejoint ici Foucault, dans la description de ceux qui veulent contrôler nos sentiments ...

 

Si "Le Moi divisé" était un cri de révolte contre un système, il ne s'agit plus dans "La Voix de l'expérience" de critiquer la psychiatrie, mais de retrouver la "voix" de l'expérience primordiale, celle qui est souvent étouffée par le bruit de la raison, du langage conventionnel et des attentes sociales. Laing cherche à réhabiliter les savoirs non-verbaux et corporels : le ressenti, l'intuition, la mémoire du corps. Cette approche est un antidote puissant à une vision purement intellectualiste ou biologique de l'humain.

 

Le livre est une attaque en règle contre la science "objectivante" qui, selon Laing, ignore l'essentiel de l'expérience humaine...

- Il défend une approche phénoménologique et existentielle comme seul moyen d'accéder à la réalité vécue d'un autre être, qu'il soit considéré comme "fou" ou non.

- Il s'intéresse à certaines expériences limites tels que les travaux sur la mémoire prénatale et natale, suggérant que nos premières expériences somatiques et sensorielles fondent notre manière d'être au monde bien avant l'acquisition du langage.

- Il approfondit sa critique de la famille en se penchant sur la façon dont la socialisation et l'éducation peuvent couper l'individu de son "expérience" authentique.

Laing essaye de nous ouvrir à la compréhension de ce qui semble de prime abord étrange ou menaçant, et surtout de nous mettre en garde sur ce qui pourrait bien nous arriver si, renonçant à notre propre expérience, nous laissons d'autres statuer sur elle. En cela, "La Voix de l'expérience" est le manifeste philosophique le plus abouti de Laing. Il justifie et systématise la méthode qui sous-tendait déjà "Le Moi divisé". (Editions du Seuil)

 

"Que nous pensions en termes de liens accidentels ou signifiants, ou en termes de corrélations statistiques, intuitivement nous savons que tous les liens et types de liens s'entremêlent tous dans la trame dynamique d'un même univers qui est un. Et notre pensée est impuissante à jeter un pont sur le gouffre qui la sépare de notre intuition. Mais ce sont justement ce gouffre et cette impuissance qui peuvent produire en nous une humilité salutaire. Quand nous contemplons l'insondable, la stupéfiante, la prodigieuse antinomie qui existe entre ce qui se passe en nous, entre nous et autour de nous et notre aptitude à le concevoir, notre esprit se sent humilié. Nous cherchons gauchement des métaphores et des paradigmes qui présentent moins d'analogie avec les processus de la réalité que le chien qui aboie ne ressemble à la constellation du Chien ou le hurlement du loup n'est identique à la lune.

Hier, tout était machine. Aujourd'hui, ça ressemble à un hologramme. Qui sait quel hochet intellectuel nous agiterons demain pour apaiser notre terreur du vide de notre compréhension des explications de nos corrélations dénuées de sens? Les vibrations cosmiques, les biorythmes, l'harmonie synchrone de tout cela, la déconcertante correspondance ou même l'identité des formes les plus fondamentales des mathématiques et de la matière, etc.. nous rappellent que nous ne pouvons espérer saisir ce qui nous tient dans son étreinte. 

Il ne nous est pas nécessaire, pour être déconcertés, d'aller vers les atomes ou les étoiles. Les événements les plus ordinaires de l'ordinaire humain nous dépassent. Nous voyons bien que nos destinées individuelles s'entremêlent et s'interpénètrent, que d'autres figurent dans nos rêves et nos drames tour comme nous-mêmes jouons un rôle, peut-être méconnaissable, dans les rêves et les drames de ceux-là avec lesquels nos vies se confondent.."

 

"Nous coupons la réalité en tranches intérieures-psychologiques et extérieures-objectives, et pouvons seulement espérer que la réalité se conformera obligeamment à nos divisions. Mais c'est le contraire qui se passe. Ni le morceau subjectif ni le morceau objectif ne veulent rester dans les domaines séparés que nous leur assignons. Chaque morceau est toujours impossible sans l'autre et pour l'autre. La condition de possibilité des deux doit être antérieure à chacun et elle se situe entre, derrière et au-delà de chacun..."


« Comment retrouver la voix authentique de l'expérience humaine sous les couches de conditionnements, de traumatismes et de rationalisations qui l'étouffent ? », question soulevée par bien d'autres auteurs, et c'est peut-être la manière avec laquelle Ronald Laing répond qui peut nous interpeller ...

 

1. R.D. Laing vs. la Psychanalyse (Freud, Lacan) ..

Ilspartagent une mêm croyance en une vie consciente gouvernée par des forces inconscientes et des symptômes quiont un sens. Pour Freud ou Lacan, l'inconscient est structuré et impersonnel (pulsions, complexes, langage). Pour Lacan, le "Réel" est impossible à atteindre. Pour Laing, l'inconscient est avant tout interpersonnel. Ce qui est refoulé, c'est une expérience de relation intolérable. La folie est une réponse compréhensible à une situation insoutenable, pas l'émergence de pulsions archaïques.

 

2. R.D. Laing vs. les Psychologues Humanistes (Carl Rogers, Abraham Maslow) ..

Leur point commun : la croyance en un "soi authentique" ou un "potentiel humain" à actualiser.

Mais alors que Rogers et Maslow partent de l'ordinaire – le patient névrosé ou la personne "normale" cherchant à s'épanouir (Maslow), que leur focus est centré sur la réalisation de soi dans la vie quotidienne, Laing part de l'extrême – la psychose, la schizophrénie. Pour lui, la perte de soi est si radicale qu'elle mène à un effondrement existentiel. Son laboratoire est l'asile et la famille pathogène. Laing thérapeute se fait co-explorateur existentiel, voire "compagnon de voyage" dans la psychose. Il peut être provocateur, interprétatif, et remet en cause la relation d'autorité.

Et pour Laing, la société et la famille sont souvent l'ennemi, des structures essentiellement aliénantes et "mystifiantes". Pour Rogers et Maslow, si la société peut être un obstacle,  l'accent est mis sur la croissance personnelle au sein de la société. Le but est une adaptation créative et non une rupture.

 

3. R.D. Laing vs. les Critiques de la Normalité (Michel Foucault) ..

Tous deux se livrent à une analyse profonde de la façon dont le pouvoir et les institutions (médicales, psychiatriques) définissent et répriment la "folie" et l'authenticité. Mais Foucault analyse les structures de pouvoir, les discours (le "savoir-pouvoir") et les institutions (l'asile, la prison) à l'échelle historique et sociétale. C'est une archéologie des systèmes de pensée. Laing, quant à lui, plonge dans l'expérience vécue intime de l'individu et de sa famille. Il s'intéresse à la phénoménologie de la folie, à ce que le patient ressent.

Foucault semble sceptique quant à la possibilité d'une "libération" authentique. Dénoncer le pouvoir est complexe car nous y sommes tous pris. Il n'offrira pas de méthode thérapeutique. Laing se risque à une voie concrète, la thérapie comme "voyage", la communauté alternative (Kingsley Hall), le décryptage des communications familiales. Il croit en la possibilité d'une guérison par la compréhension existentielle.


Laing travailla donc essentiellement sur la schizophrénie, psychose délirante et chronique qu'il chercha à mieux comprendre et qu'il fit ainsi connaître au grand public. La schizophrénie, pour lui, n'est pas un mal héréditaire, mais une réaction compréhensible à des situations que l'on ne parvient plus à vivre. ll invoqua, pour la décrire, la fameuse théorie de la «double contrainte» de l'anthropologue Gregory Bateson, selon laquelle certaines situations nous placent devant des injonctions paradoxales: quoi que nous fassions, notre geste aura des conséquences négatives, ce qui est source d'une grande détresse mentale.

Et c'est ainsi que Laing révolutionna la pratique psychiatrique en considérant les anomalies de comportement et de langage des schizophrènes comme l'expression légitime d'un état de détresse ...

Pour lui, les épisodes psychotiques sont des tentatives de communiquer un mal-être, qu'il faut assimiler à une expérience cathartique susceptible d'éclairer des pans entiers de la personnalité, Laing admet que ces messages soient difficiles à interpréter, mais cela tient uniquement, selon lui, au fait qu'ils sont enveloppes dans un langage symbolique individuel et hermétique au monde extérieur. La psychothérapie non médicamenteuse de Laing tente donc de décrypter le symbolisme du patient par une écoute attentive forte empathie. L'idée sous-jacente est que les individus sont naturellement en bonne santé mentale et que ce qu'on appelle «maladie mentale» n'est qu`une tentative visant à se réapproprier cet état .. 


"Family Life" (1971), "Reworking of The Wednesday Play: In Two Minds" (1967) that "explored the issue of schizophrenia and the ideas of the radical psychiatrist R. D. Laing". Both were directed by Ken Loach from scripts by David Mercer....

Un exemple rare et réussi de collaboration entre un intellectuel (Laing), un dramaturge (Mercer) et un cinéaste (Loach) pour créer une œuvre d'art engagée et efficace : "Family Life" (1971) et son précurseur "The Wednesday Play: In Two Minds" (1967) sont des œuvres d'une importance considérable. Leur importance ne réside pas seulement dans leur qualité dramatique, mais dans la confluence unique de talents et d'idées qu'ils représentent. 

 

Ken Loach (1936) va braquer sa caméra sur les laissés pour compte  du libéralisme britannique, a violence bureaucratique avec des films comme "Moi, Daniel Blake" (Palme d'or 2016) qui montrent comment les systèmes d'aide sociale deviennent des machines à broyer les individus, l'exploitation économique avec "The Navigateurs" qui dépeint les conséquences humaines de la privatisation des services publics, sa "Trilogie des Midlands" ("Raining Stones", "Riff-Raff", "Ladybird, Ladybird") qui documente les ravages du thatchérisme sur la classe ouvrière britannique. Son regard est fondamentalement politique : il soutient que les difficultés des personnages ne sont pas de simples malheurs personnels, mais le résultat de choix politiques et économiques. Depuis les années 60 jusqu'à aujourd'hui, il n'a jamais dévié de son engagement en faveur de la justice sociale...

 

"Cathy Come Home" (1966) fut bien plus qu'un téléfilm ; c'est un phénomène social et médiatique qui a changé la perception publique du sans-abrisme et démontre la puissance du cinéma de Ken Loach pour agir sur le monde réel.

 Le film raconte l'histoire d'un jeune couple, Cathy et Reg. Au début, ils sont heureux et plein d'espoir, vivant dans un petit appartement à Londres. Cependant, lorsque Reg est victime d'un accident de voiture et perd son travail, leur vie bascule dans la spirale infernale de la précarité. Ils accumulent les dettes, ne peuvent plus payer leur loyer et se retrouvent successivement expulsés, vivant dans des logements de plus en plus insalubres. Leur situation empire jusqu'à ce qu'ils se retrouvent littéralement à la rue, séparés par le système social : Cathy et ses jeunes enfants sont placés dans des foyers d'accueil, tandis que Reg est contraint de vivre ailleurs. Le film se termine sur une scène déchirante où les services sociaux arrachent leurs enfants à Cathy. ourné dans un style quasi documentaire, avec des voix off et une esthétique réaliste, le film brouillait la frontière entre fiction et réalité, renforçant son impact. Sa diffusion à la télévision britannique a choqué toute la nation. Il a provoqué un débat public sans précédent et est directement crédité d'avoir contribué à la création de l'association caritative pour les sans-abri Crisis en 1967, ainsi qu'à l'adoption de lois sur le logement des sans-abris.

 

"Kes" (1969), un chef-d'œuvre du cinéma britannique, l'une des œuvres les plus marquantes de Ken Loach, et l'un des films les plus émouvants jamais réalisés sur la condition ouvrière.

L'histoire se déroule dans une ville minière du nord de l'Angleterre. Elle suit le quotidien de Billy Casper, un garçon d'une quinzaine d'années, maigre, mal aimé et souvent brutalisé. À l'école, il est cancre et insolent ; à la maison, il est négligé par sa mère et maltraité par son demi-frère aîné, Jud. Son avenir semble tout tracé : descendre un jour à la mine, comme la plupart des hommes de la région. Mais la vie de Billy change lorsqu'il capture et entreprend de dresser un jeune faucon crécerelle (un "kestrel" en anglais), qu'il nomme Kes. Cette passion pour la fauconnerie devient une échappatoire à son environnement gris et violent. Elle lui apprend la patience, la discipline et la confiance. Pour la première fois, il excelle dans quelque chose et éprouve un sentiment de fierté. Une scène culte montre Billy expliquer avec une passion et une éloquence rares comment il dresse son oiseau, captivant brièvement sa classe et un professeur compatissant.  Cependant, le monde cruel qui l'entoure n'est jamais loin, et la tragédie guette cette unique source de beauté et de liberté dans sa vie. Le film est une dénonciation puissante du déterminisme social. Il montre comment le système (l'école, la famille, les perspectives d'emploi) prépare les enfants de la classe ouvrière à reproduire le cycle de la vie dans les mines, sans leur offrir d'autre alternative. 

 

"I, Daniel Blake" (2016) : Palme d'or devenue un symbole mondial de la lutte contre la précarité administrative. 

Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, souffre d'un problème cardiaque. Ses médecins lui interdisent de travailler. Pourtant, après une évaluation, l'administration britannique le juge "apte au travail" et le place en arrêt maladie, ce qui le prive de ses allocations chômage et le contraint à demander les minima sociaux. Dans ce parcours du combattant administratif, il rencontre Katie, une jeune mère de deux enfants, également aux prises avec les services sociaux et contrainte à la précarité. Une amitié solidaire et touchante naît entre eux, formant un rempart contre la froideur du système. Loach ne montre pas la pauvreté comme une fatalité, mais comme la conséquence d'un système conçu pour humilier et décourager. Le film illustre avec une précision chirurgicale comment les formulaires en ligne sont une barrière infranchissable pour ceux qui ne maîtrisent pas le numérique (la scène où Daniel, dépassé, tente de remplir sa demande en ligne est devenue culte) ou la logique administrative prime sur le bon sens et l'humain (être déclaré "inapte" par son médecin mais "apte" par un logiciel). Le langage bureaucratique est une forme de violence qui infantilise et déshumanise. Le film a eu un retentissement énorme. Au Royaume-Uni, il a relancé le débat public sur l'austérité et le système des aides sociales. Il est devenu une référence et un cri de ralliement pour les associations luttant contre la pauvreté.

 

"Reworking of The Wednesday Play: In Two Minds" (1967) et "Family Life" (1971), l'Influence de R.D. Laing et de l'« Anti-psychiatrie »

C'est le cœur du projet. Dans les années 60, R.D. Laing était une figure intellectuelle majeure qui remettait en cause les fondements mêmes de la psychiatrie traditionnelle.

- La famille comme source de la folie ...

Laing avançait que la schizophrénie n'était pas une maladie biologique pure, mais une réponse compréhensible à une situation familiale intenable et "folle". Il décrivait la famille comme un système qui, par des messages contradictoires (le "double bind"), des injonctions paradoxales et un climat émotionnel toxique, pouvait pousser un membre (souvent une jeune femme) à la rupture.

Une remise en cause radicale ...

Ces films ne montrent pas une "maladie" qui frappe au hasard, mais un processus social. Le personnage de Janice (joué par Sandy Ratcliff dans Family Life) n'est pas "fou" ; elle est le symptôme vivant d'une famille dysfonctionnelle. Cette perspective était révolutionnaire et profondément politique.

Le Génie Dramaturgique de David Mercer ...

David Mercer était le scénariste idéal pour cette collaboration. Il avait une compréhension profonde des idées de Laing et une capacité à les incarner dans des personnages et des dialogues percutants.

De fait, Mercer ne fait pas un exposé théorique. Il montre le processus de destruction en action. Les dialogues familiaux, apparemment banals, sont en réalité chargés d'agression passive, de contrôle et de déni. La "maladie" de Janice est une réaction à cette impossibilité de communiquer et d'exister en tant qu'individu.

Mercer évite de simplement blâmer les parents. Ils sont eux-mêmes piégés dans des rôles sociaux étouffants (la mère contrôlante, le père autoritaire et distant). Le film montre la tragédie d'un système où tout le monde souffre.

"In Two Minds" (1967) est le Téléfilm Fondateur, diffusé dans la célèbre série "The Wednesday Play" de la BBC (qui avait déjà accueilli Cathy Come Home), ce téléfilm a immédiatement suscité la controverse.

Il suit le parcours de Kate, une jeune femme diagnostiquée schizophrène, ballottée entre des institutions psychiatriques inefficaces et une famille dysfonctionnelle qui est, selon le film, la source principale de sa maladie. Pour la première fois à la télévision, une œuvre affirmait avec une telle force que la "folie" n'était pas une maladie organique, mais une réponse compréhensible à un environnement familial "fou".


"Family Life" (1971) reprend et approfondit l'histoire de "In Two Minds" (le personnage s'appelle ici Janice) ...

Une jeune femme douce et sans défense progressivement étouffée par l'autorité écrasante de ses parents, petits-bourgeois froids et conventionnels. Ses tentatives d'émancipation (un petit ami, un travail) sont systématiquement sabotées. Les traitements psychiatriques (médicaments, électrochocs) ne font qu'aggraver son état, jusqu'à la lobotomiser émotionnellement.

Le titre est une accusation : Ce n'est pas "la folie", mais "la vie de famille" qui est le vrai sujet et le vrai problème.

La schizophrénie n'est pas une maladie à "guérir" par des moyens biologiques. C'est une stratégie de survie, un "voyage intérieur" compréhensible pour échapper à des situations familiales intenables, caractérisées par des "double-bind" (des injonctions contradictoires et paralysantes). La psychiatrie traditionnelle est dénoncée comme un outil de contrôle social qui "normalise" l'individu au lieu de remettre en cause la structure familiale pathogène.

Loach et Mercer pointent du doigt la famille nucléaire répressive et la classe moyenne conformiste comme des machines à broyer l'individu. Les parents de Janice, avec leurs attentes sociales étroites et leur refus de la communication authentique, sont montrés comme les véritables "fous".

Loach applique son réalisme signature à un drame psychologique. Les acteurs (dont une jeune Sandy Ratcliff, remarquable dans le rôle de Janice) improvisent beaucoup pour un naturel saisissant. La caméra est souvent discrète, observant les scènes familiales comme un ethnologue observerait une tribu, révélant la violence sous-jacente des dialogues anodins. Le film est entrecoupé d'interviews fictives d'un psychiatre (inspiré de Laing) qui commente le cas et lui donne un cadre théorique, créant un dialogue constant entre la théorie et la pratique.

Le milieu psychiatrique traditionaliste les a vivement attaqués, les jugeant simplistes et dangereux. Cependant, leur impact a été immense, ils ont popularisé les idées de l'anti-psychiatrie et ouvert un débat public crucial sur le traitement de la folie. Ils ont montré que le cinéma social de Loach pouvait s'attaquer à des sujets intimes (la psyché, la famille) avec la même rigueur politique que des sujets publics (le chômage, le logement)...

 

Ken Loach apporte la dimension qui a rendu ces idées si choquantes et convaincantes : un réalisme cru et immédiat...

- Style documentaire : Tournage en lumière naturelle, décors réels, caméra à l'épaule. Loach efface la frontière entre la fiction et le documentaire, donnant l'impression au spectateur d'être un témoin direct de cette lente décomposition.

- Loach est réputé pour faire jouer ses acteurs de manière très naturelle. Il donnait souvent aux interprètes des scènes et des dialogues juste avant de tourner, pour capter la fraîcheur et la surprise. Sandy Ratcliff, non professionnelle à l'époque, incarne une vulnérabilité et une authenticité déchirantes.

- Les célèbres scènes de thérapie de groupe dans Family Life ont largement été improvisées par les acteurs (dont certains étaient de véritables patients ou thérapeutes), sous la direction de Loach. Cela ajoute une couche de vérité brute et chaotique.


"Soi et les autres" ("The Self and Others", 1961, révisé 1969)

Si "Le Moi Divisé" se concentrait sur l'expérience intérieure de la psychose (l'ontologie du soi), "Soi et les Autres" se tourne vers l'analyse des relations interpersonnelles. La thèse centrale est que le soi ne peut pas se comprendre en dehors de ses relations avec les autres. Notre identité, saine ou perturbée, se construit, se déforme ou se détruit dans le miroir des interactions avec autrui, dès la plus tendre enfance.

Le livre est une exploration philosophique et clinique de la communication, du langage et des attentes qui lient les individus.  S'il est moins célèbre que "Le Moi Divisé", il est peut-être plus fondamental dans sa portée. Il démontre que la question n'est pas simplement "Qu'est-ce qu'un soi divisé ?" mais "Comment les relations avec les autres peuvent-elles diviser, aliéner ou, au contraire, confirmer et valider le soi ?".

Son héritage est immense : on le retrouve dans les thérapies familiales, l'analyse de la communication, et dans toute approche qui considère que la santé mentale est inextricablement liée à la qualité de notre tissu relationnel. C'est un plaidoyer pour une reconnaissance authentique de l'autre, sans laquelle le soi ne peut tout simplement pas exister.

 

1. Les Perspectives et les Échecs de la Communication ..

Laing introduit l'idée que toute situation sociale implique une complexité de perspectives :

- La perspective directe : Ce que je pense de moi-même.

- La perspective méta : Ce que je pense que tu penses de moi.

- La perspective méta-méta : Ce que je pense que tu penses que je pense de toi.

La perturbation psychique survient lorsque ces niveaux de perception deviennent incohérents ou contradictoires, empêchant une expérience relationnelle stable.

 

2. Les "Expériences Mystifiantes" (Mystification)

C'est le concept le plus important du livre. La mystification est un processus par lequel une personne (souvent un parent) déforme la perception de la réalité d'une autre (souvent un enfant) pour imposer sa propre vision.

- Comment ça marche ? En invalidant l'expérience vécue de l'autre ("Tu n'as pas mal", "Tu ne détestes pas ton frère, tu l'aimes"), en attribuant des sentiments ou des intentions qui n'existent pas, ou en créant une confusion telle que l'individu perd confiance en son propre jugement.

- Le résultat : La personne mystifiée en vient à douter de ses propres perceptions, sentiments et même de son existence. Elle peut développer un "faux self" pour se conformer à l'image que les autres ont d'elle, tandis que son "vrai self" se retire ou devient inaccessible.

 

3. Les Attributions et les Injonctions

Laing analyse comment nous "attribuons" des états d'être aux autres et comment nous recevons des "injonctions" de leur part.

- Attributions : Ce sont les jugements que l'on porte sur l'autre ("Tu es égoïste", "Tu es méchant"). Lorsqu'elles sont massives et invalidantes, ces attributions deviennent des étiquettes que l'individu finit par intérioriser.

- Injonctions Paradoxales (Double Bind) : Bien que le concept soit souvent associé à Bateson, Laing l'explore en détail. C'est une situation où un message verbal est contredit par un message non-verbal, et où la victime ne peut ni échapper à la situation ni la commenter. Exemple : Une mère dit "Je t'aime" d'une voix froide et en se détournant. L'enfant est pris au piège d'une demande contradictoire impossible à satisfaire.

 

4. La "Pensation" (Pensation)

Laing invente ce terme pour décrire une forme de pensée malade, détachée de l'expérience corporelle et émotionnelle. C'est une intellectualisation excessive qui sert de protection contre une relation trop dangereuse ou angoissante. La personne "pense" au lieu de "ressentir", coupant ainsi le lien avec son propre vécu authentique.

 

5. Les Études de Cas Littéraires et Cliniques

Contrairement à "Le Moi Divisé", Laing puisse abondamment dans la littérature (Sartre, Beckett, Shakespeare) et dans des vignettes cliniques pour illustrer ses concepts. Il analyse, par exemple, les dialogues de Fin de Partie de Beckett comme une illustration parfaite de relations mystifiantes et aliénées.

 

L'apport le plus durable est d'avoir dépsychiatrisé la folie pour la recontextualiser comme le symptôme d'un système relationnel dysfonctionnel. La pathologie n'est plus dans la tête d'un seul individu, mais dans l'espace entre les individus.

"Soi et les Autres" fournit de plus un vocabulaire et une grille d'analyse pour comprendre les mécanismes subtils par lesquels les relations deviennent aliénantes. Les concepts de "mystification" et de "double bind" sont devenus des outils pour les thérapies familiales et systémiques.

En montrant que la famille et la société sont des acteurs clés dans la genèse de la souffrance psychique, le livre a fourni une base théorique solide à la critique de l'institution psychiatrique traditionnelle, accusée de ne soigner qu'un individu en ignorant le contexte qui l'a rendu malade.


Famille et thérapie familiale ? La psychothérapeute américaine Virginia Satir (1916-1988), associée à l'aventure  du Mental Research Institut of Palo Alto(MRI), qui ouvrira en 1959, créa le premier programme officiel américain de formation de thérapie familiale  ("Conjoint Family Therapy", 1964, "Peoplemaking", 1972, "The New Peoplemaking", 1988).

Pour elle, la famille est une véritable petite "usine" à fabriquer les individus. C'est face aux membres de notre famille que nous apprenons à réagir de certaines façons, et par nos réactions, nous nous forgeons un rôle que nous jouerons particulièrement et pleinement en situation de stress. Un rôle qui peut ainsi en venir à submerger notre véritable moi et nous accompagner toute notre vie d'adulte jusqu'à l'étouffer. Virginia Satir en vient donc à définir ce qu'est une vie familiale "saine" : elle est nourrie par des témoignages d'affection sincères et réciproquement dans un contexte de respect mutuel et de compassion. Et c'est pour compenser l'absence de cette dynamique "saine" que les membres d'une même famille vont concevoir et s'attribuer différents rôles. Virginia Satir en retient cinq, le "réprobateur" (le critique systématique), "l'ordinateur" (l'intellectuel froid), "le distracteur" (celui qui passe sont temps à détourner les charges émotionnelles en cherchant à plaire à tout le monde), "le conformiste" et le 'niveleur" (le seul à assumer une position saine).  La voie qui s'ouvre alors pour sortir de cette dynamique familiale totalement dysfonctionnelle passe par l'établissement d'une communication ouverte et sincère et l'apprentissage de liens émotionnels positifs. Une thérapie familiale à l'américaine, bien loin du combat pour l'existence de l'antipsychiatrie ...


Mettant principalement l'accent sur les structures familiales, Laing voit dans certaines formes de schizophrénie I'expression d'une révolte contre la fonction répressive de la famille.

Dans «La Politique de I'Expérience» (The Politics of Experience and The Bird of Paradise, 1967), il avance I'idée que le schizophrène serait simplement un individu incapable de refouler des instincts "normaux" et de se conformer à une société "anormale". Ronald Laing se déclare convaincu que la psychose porte en elle les germes de sa guérison. ll va même jusqu'à la considérer comme une expérience enrichissante pour l'individu et propose I'usage de drogues psychédélique: pour faciliter le « voyage » dans le « moi intérieur ». Accusé par certains de rendre en quelque sorte un culte à la folie, Ronald Laing a réussi, selon d'autres, à faire mieux comprendre la signification des maladies mentales. Par sa capacité à faire vivre concrètement un être humain à travers le langage du malade, il serait parvenu à faire entrer le profane dans le monde angoisse et aliéné du schizophrène...


David Rosenhan (1929-2012), « On Being Sane in Insane Places » (1973)

Fondateur du Trial Analysis Group, grand défenseur des droits des patients souffrant de troubles mentaux, le psychologue américain David Rosenhan, professeur de droit et de psychologie à l'école de droit de l'université Stanford, se fait connaître en 1973 avec une étude retentissante portant tout simplement sur la validité du diagnostic psychiatrique...

Les psychiatres prétendent que les troubles mentaux peuvent être diagnostiqués avec précision, et cela par l'intermédiaire de symptômes qui peuvent être classés en "maladies". Il est donc concevable de penser qu'un psychiatre est en capacité de distinguer les individus reconnus comme sains des malades mentaux. David Rosenham va donc se livrer à deux expériences...

La première lui montrera que des individus sains d'esprit ont été considérés comme des malades mentaux...

Rosenhan constitua un groupe de 9 hommes et femmes mentalement sains (dont lui-même), d'âge et de profession variés, qui devaient se faire admettre dans divers hôpitaux psychiatriques, répartis dans cinq États américains, après avoir pris rendez-vous par téléphone sous un faux nom. Au bureau des admissions, les pseudo-patients devaient se plaindre d'hallucinations auditives en prétendant entendre des mots comme "vide", "bruit sourd" supposés suggérer une crise existentielle. En dehors de leur nom - et de leur profession, ils ne dissimulèrent rien de leur histoire personnelle. Tous furent admis à l'hôpital psychiatrique avec un diagnostic de schizophrénie (bien que n'en manifestant aucun symptôme). Leur séjour dura en moyenne dix-neuf jours durant lesquels ils se comportèrent normalement et tinrent ouvertement un journal, - Rosenhan découvrit que la rédaction de ce journal était mentionnée dans les dossiers médicaux comme une manifestation de la maladie mentale.

En décrivant leur expérience personnelle, les pseudo-patients rapportèrent tous une importante dépersonnalisation et une ingérence dégradante dans leur vie privée, La moyenne de leurs contacts avec un médecin fut de 7 minutes par jour, et aucun membre du personnel hospitalier ne soupçonna l'imposture. Pour obtenir leur libération, ils durent accepter le verdict du psychiatre - reconnaître donc être mentalement malade - et s'engager à prendre des antipsychotiques ..

Une deuxième expérience livrera que des individus souffrant de réels troubles mentaux ont été considérés comme des simulateurs...

Rosenhan propose ainsi au personnel d'un hôpital universitaire, au courant des résultats de la première expérience, d'identifier les pseudo-patients qui allaient tenter de se faire admettre au cours des trois mois suivants. En fait, aucun faux patient ne se présenta. Et pourtant, sur 193 admissions, 41 malades furent considérés comme des imposteurs et 42 comme suspects...

Rosenhan en vint ainsi à la conclusion qu'on ne savait pas en fait distinguer les individus sains des malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques et que l'objectivité des diagnostics psychiatriques n'était en fait une réalité avérée que dans l'esprit des observateurs. Une étude qui déclencha une très vive controverse mais conduisit de nombreuses institutions à prendre des mesures pour améliorer leurs soins ... 


"The myth of mental Illness : foundations of a theory of personal conduct" - Thomas Szasz (1920-2012) est une figure encore plus radicale que Laing dans la critique de la psychiatrie.

Ils ont co-écrit des articles, participé aux mêmes conférences et se sont mutuellement soutenus dans leurs critiques. Ils étaient les deux figures les plus en vue du mouvement que l'on a appelé, parfois à tort, « l'anti-psychiatrie ». Ils furent des alliés tactiques dans un combat commun, mais avec des philosophies fondamentalement différentes.  

 

La thèse centrale de Szasz, développée dans son livre majeur « Le Mythe de la maladie mentale » (1961), peut se résumer ainsi :

- La « Maladie Mentale » est une Métaphore : Pour Szasz, seules les maladies du corps (avec une lésion organique identifiable) sont de « vraies » maladies. Ce que nous appelons « maladie mentale » est un mythe, une métaphore pour désigner des « problèmes de la vie » : des comportements, des pensées ou des émotions qui dévient des normes sociales, religieuses ou légales.

- La Psychiatrie est un Instrument de Contrôle Social : En médicalisant ces « problèmes de la vie », la psychiatrie se transforme en une institution de contrôle social, comparable à l'Inquisition. L'hôpital psychiatrique est une prison déguisée, et le diagnostic est une étiquette qui sert à justifier la privation de liberté pour ceux qui sont gênants ou incompréhensibles.

 

Sa « Théorie de la Conduite Personnelle » (Theory of Personal Conduct) constitue le socle conceptuel unificateur de toute son œuvre. C'est le cadre qu'il a développé pour remplacer ce qu'il rejetait : le modèle médical de la « maladie mentale ». 

Pour Szasz, les comportements humains – y compris ceux étiquetés comme « fous » – ne sont pas des symptômes de maladies, mais des actions (ou « conduites ») intentionnelles. Par conséquent, ils ne relèvent pas du domaine de la médecine (qui traite des maladies du corps), mais du domaine de l'éthique, du droit et de la communication.

 

Les Trois Piliers de la « Theory of Personal Conduct »

1. L'Être Humain comme « Agent Autonome » ...

Szasz considère l'homme comme un être fondamentalement libre et responsable de ses actes. C'est un agent moral qui fait des choix en fonction de ses raisons, ses désirs et ses objectifs.

-Contre le déterminisme : Il rejette l'idée que les comportements sont « causés » par une maladie. Même les actions les plus étranges sont des stratégies pour communiquer, influencer autrui ou gérer une situation difficile.

-Implication : Traiter une personne comme un « patient » malade, c'est lui nier sa qualité d'agent et sa responsabilité, ce qui est selon lui une forme de déshumanisation.

2. La « Conduite » comme Jeu de Règles et de Communication ...

Toute action humaine est une conduite qui s'inscrit dans un contexte social régi par des règles (explicites ou implicites).

- La « folie » comme jeu : Szasz utilise la métaphore du jeu. Les comportements « fous » sont des mouvements dans un « jeu » de la vie où les règles sont floues, conflictuelles ou impossibles à suivre. La personne qui « fait une dépression » ou qui « a des hallucinations » joue un rôle, même si elle n'en a pas pleinement conscience.

- Le langage des symptômes : Ce que la psychiatrie appelle « symptômes » (délires, hallucinations) sont pour Szasz des actes de communication métaphorique. C'est une façon de dire quelque chose que la personne ne peut ou ne veut pas exprimer directement (ex. : « J'entends des voix qui me critiquent » peut être une manière métaphorique d'exprimer un profond sentiment de culpabilité ou d'échec).

3. Le Rejet de l'Excuse « Maladie Mentale » ...

C'est la conséquence pratique la plus radicale de sa théorie. Si un comportement est une conduite personnelle et non un symptôme, alors on ne peut pas l'excuser par une « maladie ».

-Responsabilité vs. Irresponsabilité : Le système juridique qui utilise l'« irresponsabilité pour cause de trouble mental » est une absurdité pour Szasz. C'est une façon pour la société d'éviter de traiter avec la responsabilité morale des individus.

- Le rôle du thérapeute : Le vrai travail du thérapeute n'est pas de « diagnostiquer » et « traiter » une maladie, mais d'aider la personne à comprendre les règles du jeu qu'elle joue, les buts de sa conduite, et les conséquences de ses actes. C'est un processus éducatif et éthique, non médical.

 

Une Illustration Concrète : La Dépression

Selon le modèle médical : La dépression est une maladie causée par un déséquilibre chimique dans le cerveau. Le traitement est un médicament (antidépresseur).

Selon la théorie de Szasz : La dépression est une conduite personnelle. C'est une stratégie (inconsciente) pour :

- Communiquer une détresse profonde.

- Retirer son engagement d'une vie ou d'une relation qui est devenue intolérable.

- Obtenir de l'aide ou de l'attention d'autrui.

Le « travail » thérapeutique consisterait alors à aider la personne à comprendre les raisons de cette conduite et à explorer des moyens plus efficaces et moins autodestructeurs d'atteindre ses objectifs.

 

La « Theory of Personal Conduct » de Szasz est un cadre cohérent, radical et provocateur qui démédicalise la souffrance humaine et la replace dans le domaine du sens, de la communication et de l'éthique. Son héritage est immense dans les mouvements de défense des droits des patients et dans la critique des diagnostics psychiatriques. Même si peu adoptent sa position extrême, sa théorie force tout clinicien à s'interroger : « En traitant ce comportement comme un symptôme, est-ce que je nie la responsabilité et l'agentivité de la personne en face de moi ? ».