Cultural Anthropology - Ruth Benedict (1887-1948), "Pattern of Culture" (1934) - Margaret Mead (1901-1978), "Coming of Age in Samoa" (1928), "Growing up in New Guinea" (1930), "Sex and Temperament in Three primitive Societies" (1935),  "Male and Female, a Study of Sexes in a Changing World" (1949)- Abram Kardiner (1891-1981), "The individual and his society" (1939, 1949), "The Psychological Frontiers of Society" (1945) - Ralph Linton (1893-1953), "The Study of Man" (1936), "The Cultural Background of Personality" (1945) - ...

Last update : 11/11/2016


L'anthropologue Franz Boas ose avancer à la fin du XIXe siècle l’idée révolutionnaire que l’être humain est fondamentalement façonné par la culture et l’environnement social plutôt que par sa « race » ou une prétendue hérédité biologique...

Nous tirons notre existence individuelle d'une civilisation, d'une histoire familiale et sociale, culturelle et comportementale : d'emblée, nous pourrions orienter notre destin dans ce contexte sans nous poser d'autre question. L'anthropologie qui se construit et se développe sur trois à quatre décennies, 1890-1930, va prolonger cette interrogation et contester cette évidence en mettant à jour d'autres "civilisations", d'autres comportements, et, sous-jacente, la possibilité d'étendre et de modifier nos orientations existentielles au gré de nos expériences...

Le "culturalisme" (ou "Cultural Anthropology" si l'on veut rester fidèle à la dénomination américaine) représente un courant fondateur de l'anthropologie américaine du XXe siècle, associé à des personnalités telles que Franz Boas, Margaret Mead, Ruth Benedict, Ralf Linton, Abram Kardiner : la "Cultural Anthropology" va se définir et se structurer en réaction radicale contre le déterminisme biologique et racial qui prédominait au début du XXe siècle pour expliquer les différences humaines (comportements, "intelligence", organisation sociale) : soutenant avec force que la culture est le facteur déterminant principal de la personnalité et du comportement humain. C'était une révolution conceptuelle ...  


Franz Boas, dans "The Mind of Primitive Man" (1911 ; révisé en 1938) démontre empiriquement qu’aucune différence biologique majeure ne peut expliquer la diversité culturelle humaine. Ses travaux sur les migrants aux États-Unis prouvent l’impact crucial de l'environnement culturel sur les comportements, contredisant l’idée d’une « hérédité raciale ».

Margaret Mead, élève de Boas, montre dans "Coming of Age in Samoa" (1928) que des comportements comme l’adolescence ne sont pas déterminés par la biologie, mais façonnés par la culture.

Ruth Benedict dans "Patterns of Culture" (1934) affirme que les modèles de comportement humain sont entièrement déterminés par la culture et les normes sociales, non par des facteurs raciaux ou biologiques.


Mais le rapport de l'individu à "sa civilisation", à "sa société", est si étroit, écrit Ruth Benedict dans "Échantillons de civilisation" (1950), "qu'il n'est pas possible d'argumenter sur les types de civilisation sans faire entrer spécialement en ligne de compte leurs rapports avec la psychologie individuelle" : "sa civilisation fournit les matériaux bruts avec lesquels l'individu construit sa vie. S'ils sont peu abondants, l'individu en souffre ; s'ils sont nombreux, l'individu a une chance de tirer un profit de cette occasion. Tout intérêt particulier de chaque homme et de chaque femme est servi par l'enrichissement des réserves traditionnelles de sa civilisation." 


S'il est un héritage que nous lègue le "culturalisme historique" (Cultural Anthropology), c'est bien de nous encourager à appréhender la diversité humaine. Le relativisme culturel est par définition l'antidote à l'ethnocentrisme.

Le culturalisme (Cultural Anthropology) soutient en effet fermement :

- le Relativisme culturel ...

Chaque culture est une configuration particulière, autonome et cohérente, qu’il faut comprendre de manière interne (« emic ») sans jugement moral ethnocentrique : les comportements doivent être compris à travers le contexte culturel spécifique. Boas insiste sur l’observation directe, la rigueur empirique, et la critique des généralisations abusives, posant les bases méthodologiques de l’anthropologie moderne.

- la Culture comme force déterminante principale ...

La culture n’est pas une simple conséquence biologique, mais le facteur explicatif central pour comprendre la personnalité, les comportements, les institutions sociales et les systèmes de valeurs. L’être humain est conçu comme une « page blanche » (tabula rasa) façonnée par son contexte culturel spécifique plutôt que par une programmation biologique prédéterminée.

- la critique radicale des théories raciales ...

La perspective culturaliste dénonce activement toute forme de racisme scientifique et biologique. Elle devient le fondement intellectuel d’un antiracisme scientifique militant. Toute intégration passe par un apprentissage social (langue, codes), non par une prétendue "supériorité" d'une culture sur l'autre. Les travaux de l'anthropologue Clifford Geertz (1926–2006), héritier du culturalisme, ont montré que les conflits interculturels sont souvent des conflits de sens ...

 

Né sous l'impulsion de Franz Boa, le culturalisme (Cultural Anthropology) a radicalement modifié la manière d’analyser les sociétés humaines en sciences sociales et posé les bases d’une anthropologie moderne centrée sur l’observation directe, la compréhension interne des sociétés, et une approche respectueuse des différences culturelles.

 

À long terme, cependant, les excès culturalistes (notamment l’idée d’une totale détermination culturelle) seront nuancés par des approches intermédiaires (interactionnisme, structuralisme, cognitivisme culturel, bioculturel) affirmant que la biologie peut interagir avec la culture sans déterminisme rigide.

 

Le culturalisme historique met l'accent sur la puissance formatrice de la culture, mais les recherches contemporaines en psychologie interculturelle montrent que le processus est interactif, dynamique et que l'individu n'est pas totalement passif.

La personnalité résulte d'une interaction constante entre dispositions individuelles (y compris biologiques) et influences culturelles tout au long de la vie. Changer de culture est un défi majeur qui modifie profondément l'expression et le développement de la personnalité, sans nécessairement la remplacer intégralement.

 

Le culturalisme a peu théorisé les rapports de domination (colonialisme, capitalisme). Or, les tensions dans les sociétés multiculturelles sont souvent liées à des inégalités socio-économiques (ghettoïsation, discriminations à l'embauche). Et le relativisme culturel ne dit pas par exemple comment arbitrer entre des valeurs contradictoires. Le culturalisme a évité jusqu'à présent la question des normes communes nécessaires à une société démocratique. 

Les travaux actuels (Appadurai, Hannerz) insistent sur les flux transnationaux et les identités en mouvement. Une culture n'est pas un patrimoine à préserver, mais une ressource réinventée.  L'anthropologie contemporaine (Fassin, Abu-Lughod) lie la reconnaissance culturelle à la lutte contre les inégalités.  La réalité des sociétés multiculturelles exigent d'aller plus loin ...


Franz Boas, "The Mind of Primitive Man" (1911 ; révisé en 1938)

Le comportement humain n’est pas déterminé par sa constitution biologique, mais par la tradition sociale et culturelle dans laquelle il vit.

Un tournant majeur dans l’histoire de l’anthropologie culturelle, marquant la rupture avec les théories raciales dominantes du XIXᵉ siècle.

La grande intuition de Franz Boas fut de déplacer l'explication des différences humaines de la biologie (la race) vers la "culture" (l'histoire, l'apprentissage, le contexte). 

Ce n'était pas une simple théorie, mais une révolution méthodologique et éthique fondatrice de l'anthropologie moderne. Et l'idée centrale du "culturalisme" ne lui est pas venue d'une source unique, mais d'un confluent d'influences intellectuelles, d'expériences personnelles et d'un rejet radical des paradigmes dominants de son époque...

- une synthèse de son héritage philosophique allemand (relativisme, historicisme)...

Les bases de son relativisme culturel et de son intérêt pour les cultures spécifiques dans leur totalité et leur unicité sont à chercher chez Johann Gottfried Herder selon lequel chaque peuple (Volk) possède un esprit unique (Volksgeist), exprimé dans sa langue, son folklore et ses traditions. 

Son particularisme historique, selon lequel chaque culture doit être étudiée dans son propre cheminement historique, est puisé à l'Historicisme des penseur tels que (Dilthey et Humboldt, qui insistent sur la compréhension des phénomènes humains (Geisteswissenschaften) à travers leur contexte historique unique, en opposition aux lois universelles des sciences naturelles (Naturwissenschaften). 

Enfin Boas a été formé en Allemagne dans un milieu sceptique vis-à-vis des théories évolutionnistes unilinéaires et simplistes de Spencer ou Tylor, jugées trop spéculatives et ethnocentriques, 

 

Vinrent les expérience de terrain décisives (chez les Inuits / Kwakwaka'wakw), avant même son émigration aux États-Unis ...

- L'Expédition de Baffin Island (1883-1884) et le séjour chez les Inuits fut un choc épistémologique pour Boas (alors formé en géographie et physique). Vivre avec eux lui révéla l'inadéquation des catégories occidentales pour comprendre leur vision du monde, la logique interne et la cohérence de leur culture (leur perception de l'environnement, leur art). Deplus, la dignité et l'adaptation rationnelle de leur mode de vie, contredisaient les stéréotypes de "primitivité".

- Son immersion prolongée sur la côte nord-ouest chez les Kwakwaka'wakw (à partir de 1886) confirma et approfondit ces intuitions. Il documenta méticuleusement la langue, les mythes, les rituels, l'art et l'organisation sociale, démontrant leur complexité et leur valeur intrinsèque. Il comprit que la culture est un tout intégré qu'on ne pouvait découper en "stades" universels. Une expérience de terrain qui lui révéla la logique et la valeur des cultures non-occidentales.

 

Sa formation scientifique rigoureuse (physique, statistique) lui permit de s'opposer aux théories raciales pseudo-scientifiques (Gobineau, les phrénologues, les anthropomètres comme Morton) alors dominantes, et qui expliquaient les différences culturelles par des différences biologiques et raciales innées et hiérarchisées. ll sut démontrer que la variabilité intra-raciale est plus grande que la variabilité inter-raciale pour la plupart des traits physiques, l'indépendance de la race, de la langue et de la culture, et que les différences comportementales et culturelles ne pouvaient être attribuées à la biologie, mais devaient s'expliquer par l'histoire, l'environnement et l'apprentissage culturel : son célèbre article "The Mind of Primitive Man" (1911) est une réfutation majeure du racisme dit scientifique de l'époque.

 

Dans le même temps, l'idée d'une nature humaine universelle exprimée dans des formes culturelles diverses, trouvait sa matière dans

- les cours d'Adolf Bastian, un ethnologue allemand qui insistait sur l'unité psychique de l'humanité ("Elementargedanken" - idées élémentaires communes) et sur la diversité des "Völkergedanken" (pensées populaires, expressions culturelles spécifiques). 

- les idées de Theodor Waitz qui, dans son ouvrage "Anthropologie der Naturvölker" défendait l'unité psychologique de l'humanité et l'importance de l'environnement et de l'histoire dans les différences culturelles.

 

1887, Franz Boas s'installe aux États-Unis : il y est confronté à une société marquée par le racisme, l'eugénisme et les politiques d'assimilation forcée des immigrants et des peuples autochtones. 

 

 1889-1892 - Naissance de l'anthropologie universitaire - La nomination de Boas en 1889 à l'université Clark marque la naissance de l'anthropologie comme discipline universitaire enseignée aux États-Unis, distincte du travail muséal ou des sociétés savantes qui préexistaient alors. Une nomination qui intervient dans un moment charnière où les sciences sociales émergent comme disciplines académiques aux États-Unis, où le débat sur les origines des différences humaines (race vs. culture) est brûlant (les États-Unis connaissaient une vague d'immigration sans précédent, principalement d'Europe de l'Est et du Sud, suscitant des peurs et des débats sur l'"assimilabilité"), et où la disparition des cultures autochtones crée un sentiment d'urgence (la conquête de l'Ouest s'achevait (massacre de Wounded Knee en 1890) et ces peuples étaient parqués dans des réserves, leurs cultures menacées d'extinction). Portée par l'ambition réformatrice de Clark University et de son président G. Stanley Hall, 

Une nomination plus symbolique qu'effectue tant les conditions précaires et les conflits internes limitèrent son développement immédiat sur place. Cette expérience prépara néanmoins le terrain pour le rôle dominant que Boas et ses étudiants joueraient bientôt à Columbia et ailleurs. 

Après une période de transition (1892-1896) à l'American Museum of Natural History (AMNH) à New York, ses tentatives de recherche et d'exposition basé sur ses idées particularistes et anti-évolutionnistes et ses célèbres expéditions Jesup dans le Pacifique Nord, qu'il organisa et dirigea de 1897 à 1902, Boas est nommé en 1899 professeur d'anthropologie à Columbia, la première chaire permanente d'anthropologie aux États-Unis, consolidant le statut académique de la discipline et lui consacrant un département puissant dont il aura la responsabilité jusqu'en 1936.

C'est là qu'il va former la plupart des grands noms de l'anthropologie américaine de la première moitié du XXe siècle, qui diffusèrent sa pensée (le "boasisme" ou "culturalisme") : Alfred L. Kroeber (fondateur du département à Berkeley), Robert Lowie, Edward Sapir (pionnier de la linguistique anthropologique), Ruth Benedict (prit la relève de son influence à Columbia et dans la discipline), Margaret Mead, Melville Herskovits (fondateur des études afro-américaines), Zora Neale Hurston (figure majeure de la Renaissance de Harlem et anthropologue), Ella Deloria (anthropologue et activiste sioux) ...

Boas fut un combattant infatigable contre les théories raciales et l'eugénisme, très influents aux États-Unis. Il utilisa la science pour démontrer l'absence de fondement biologique aux hiérarchies raciales et culturelles. Il intervint publiquement, écrivit dans la presse populaire (Race and Democratic Society, 1945) et témoigna devant le Congrès contre les lois restrictives sur l'immigration basées sur des critères raciaux (1924). Il prit position contre la censure et le maccarthysme naissant, défendant le droit des scientifiques à exprimer des opinions impopulaires. Il dénonça publiquement le nazisme dès les années 1930.


En France le terme "culturalisme" s'est institutionnalisé comme courant anthropologique distinct dans les années 1930-1950. L'approche comparative de Marcel Mauss (1872-1950), son insistance sur les "faits sociaux totaux" (où toutes les dimensions d'une société sont interconnectées) ont profondément marqué l'anthropologie française, ouvrant la voie au culturalisme. Roger Bastide (1898-1974), le plus souvent identifié comme le chef de file du culturalisme français. Il appliqua cette perspective notamment à l'étude des religions afro-brésiliennes (candomblé) et de la psychanalyse des peuples. Pour lui, chaque culture forme un système cohérent et unique de valeurs, de symboles et d'institutions qu'il faut comprendre de l'intérieur. Georges Devereux (1908-1985), fondateur de l'ethnopsychiatrie, il a développé une approche culturaliste radicale de la psyché, affirmant que la structure de la personnalité est fondamentalement modelée par la culture. 


 L'organisation sociale modèle les besoins de l'individu ...

"Culture and Personality" -

Ruth Benedict et Margaret Mead ont travaillées toutes les deux à la même époque et  mené des enquêtes similaires, l'une auprès d'ethnies indiennes d'Amérique du Nord (1950), l'autre en Océanie (1963), pour aboutir toutes deux à montrer tant la spécificité des cultures que le relativisme culturel ...

Encore faut-il parvenir à trouver les instruments théoriques à même de penser cette diversité. Il appartiendra à l'ethnologue R.  Linton et au psychanalyste A. Kardiner de tenter de franchir cette étape. Ils vont proposer une distinction, institutions primaires et institutions secondaires, pour décrire la génèse de la "personnalité de base" que possèdera chaque individu. Et c'est l'ensemble des institutions d'une société donnée qui constitue sa culture et maintient sa cohérence...

Les institutions primaires, que sont la famille, les petits groupes, le type d'alimentation, etc, qui contribuent donc à forger la personnalité de base de chaque individu, sont par suite relayées par les institutions dites secondaires, la religion, les modes de pensée, etc. 

 


Ruth Benedict (1887-1948)
Déçue par les études de littérature anglaise qu'elle avait entreprises en 1905,  Ruth Benedict s'initia à l'ethnologie au sein de la New School for Social Research et se lia avec Franz Boas, dont elle fut l'assistante (1922-1923). Elle a d’abord étudié la mythologie des Indiens (Zuñi Mythology, 1935). Elle a surtout mis au point un important concept d’analyse, la notion de "pattern culturel", qu’elle a exposée dans "Patterns of Culture" (1934). À partir de la très grande différence de comportement culturel qu'elle avait notée entre les Indiens Pima et les Indiens Pueblo, ces derniers mettant l'accent sur l'harmonie et la modération alors que les premiers prônaient l'excès et l'exaltation, Ruth Benedict en vint à considérer la culture non pas seulement comme une matrice au sein de laquelle les personnalités particulières s'organisent, mais comme ayant elle-même une personnalité propre sur une échelle plus vaste, une tendance psychologique fondamentale, qui est le véritable lieu d'unification de cette culture : "une civilisation comme un individu représente un modèle plus ou moins net de pensées et d'actions. Dans chaque culture, on trouve des buts d'action caractéristiques qui ne sont forcément pas les mêmes dans d'autres types de société. En accord avec ces buts, chaque peuple ne cesse de consolider son expérience, et selon que cette manière de voir exerce une pression plus ou moins forte, les détails hétérogènes de la manière de vivre revêtent une forme plus ou moins adaptées à celle-ci. Adoptés par une culture bien établie, les actes les plus saugrenus reflètent les caractéristiques de ses buts particuliers, en subissant parfois d'incroyables métamorphoses. La forme que prennent ces actes, nous ne pouvons la comprendre qu'en comprenant d'abord les mobiles sentimentaux et intellectuels de cette société." Et c'est par l'intériorisation de cette même tendance fondamentale culturelle que les gens se trouvent avoir les mêmes structures psychologiques de base.


L'héritage le plus durable de Ruth Benedict, "Patterns of Culture", est sans doute d'avoir fait de la tolérance et de la compréhension interculturelle une exigence intellectuelle et morale ...

 

L'idée centrale de "Patterns of Culture" est le produit d'un contexte intellectuel et d'une trajectoire personnelle ...

- L'influence de Franz Boas : Benedict était l'étudiante, puis la collègue de Franz Boas, le père de l'anthropologie américaine. Boas militait pour un relativisme culturel contre le racisme scientifique et l'évolutionnisme culturel dominant à l'époque (qui hiérarchisait les cultures des "primitifs" aux "civilisés"). Il insistait sur l'étude empirique et historique de chaque culture dans sa spécificité.

- La "révolution psychologique" : Les années 1920-1930 voient l'émergence de la psychologie de la forme (Gestalt) et de la psychanalyse. Benedict s'en inspire pour proposer que les cultures ne sont pas de simples collections d'outils ou de coutumes, mais des touts intégrés ayant une "forme" ou une "configuration" psychologique cohérente.

- Un intérêt pour la littérature et la poésie : Avant de devenir anthropologue, Benedict était passionnée de littérature. Cette sensibilité l'a conduite à voir les cultures comme des œuvres d'art dotées d'un "style" unificateur, un peu comme les styles artistiques de la Renaissance ou du Baroque.

 

Benedict a construit sa thèse en trois temps majeurs, illustrée par des études de cas devenues célèbres...

- Le concept de "Pattern" (Modèle ou Configuration Culturelle) 

Elle postule que chaque culture sélectionne, dans le "grand arc" des potentialités humaines, un ensemble de traits (valeurs, comportements, croyances) qu'elle organise en un tout cohérent et unique. Une culture est donc un "personnalité patternée" à grande échelle.

- L'illustration par trois sociétés :

Les Zuñi (Pueblo du Nouveau-Mexique) : Elle les décrit comme une culture apollinienne (empruntant à Nietzsche). Cette culture valorise la modération, la ritualisation, la maîtrise de soi, l'harmonie et rejette les excès, l'individualisme et la violence.

Les Dobu (Mélanésie) : Elle les présente comme une culture paranoïaque et dangereuse. La société Dobu est fondée sur la méfiance, la sorcellerie, la traîtrise et la rivalité. La vie y est perçue comme une lutte où il faut prendre l'avantage sur son voisin.

Les Kwakiutl (Côte Nord-Ouest de l'Amérique) : Elle les caractérise comme une culture dionysiaque. Ils recherchent les excès, l'extase, la démesure. Le potlatch (cérémonie de destruction compulsive de richesses pour humilier un rival) en est l'exemple parfait.

 

La thèse du relativisme culturel radical ...

Il n'existe pas de standard absolu pour juger une culture. Ce qui est "normal" dans une culture (la compétition aux USA, la modération chez les Zuñi) peut être considéré comme "anormal" ou "fou" dans une autre. Elle écrit cette phrase célèbre : « Ce que la société a décrété réel, le devient. » Elle montre que les "déviants" dans une société (par exemple, un homme doux et non-compétitif dans une culture agressive) pourraient être des individus honorés dans une autre.

 

L'apport de Patterns of Culture a été considérable ..

"Patterns of Culture" est un livre qui a formé la vision du monde de millions de lecteurs et reste un classique incontournable...

- Un plaidoyer pour la tolérance et contre le racisme : En montrant la diversité et la logique interne des cultures, Benedict a fourni une arme intellectuelle puissante contre le racisme et l'ethnocentrisme. Son livre, écrit à l'aube du nazisme, est un vibrant appel à accepter la différence.

- La fondation de l'approche "Culture et Personnalité" : Elle a ouvert la voie à une collaboration fructueuse entre anthropologie et psychologie, en cherchant à comprendre comment la culture "imprègne" la personnalité des individus qui y baignent.

- Une vision holiste et symbolique de la culture : Elle a déplacé l'objet d'étude de l'anthropologie des artefacts matériels vers les symboles, les valeurs et les modèles de sens qui donnent une cohérence à la vie sociale.

- Une grille de lecture puissante : L'idée que les organisations, les nations ou les groupes sociaux développent des "patterns" culturels distincts reste extrêmement pertinente pour analyser les chocs culturels dans le monde des affaires, la politique internationale ou simplement pour comprendre les malentendus interculturels.

 

Si l'héritage de Benedict est immense, sa théorie a aussi été critiquée et nuancée ..

- Ce qui reste, le relativisme culturel comme posture éthique, l'idée qu'il faut comprendre une culture dans son propre contexte avant de la juger reste un pilier de l'éthique anthropologique. Mais aussi l'idée de cohérence culturelle : même si on la rejette sous sa forme forte, l'idée que les cultures ont une certaine cohérence et ne sont pas des assortiments aléatoires de traits est toujours valable.

- Les critiques et les limites reconnues : Benedict a été accusée d'avoir "lissé" la réalité pour faire rentrer les cultures dans ses modèles (Apollinien, Dionysiaque). Elle a minimisé les conflits internes, les variations individuelles et la diversité au sein des sociétés qu'elle décrivait. Sa description des Dobu, en particulier, a été vivement contestée. Sa vision peut donner l'impression que les individus sont entièrement programmés par leur culture, sans capacité d'agir (agency) ou de résister. L'individu semble dissous dans le "pattern".

Si toutes les cultures sont également valables, comment condamner des pratiques comme le génocide ou l'esclavage ? Le relativisme de Benedict, poussé à l'extrême, pose un problème moral. Les anthropologues contemporains tentent plutôt de naviguer entre le respect des différences et la défense de valeurs humaines universelles. Enfin, Benedict a été critiquée pour avoir présenté les cultures comme des îles closes et immuables, sans montrer suffisamment leurs interactions, leurs changements et leurs hybridations.


"Intertwined Lives : Margaret Mead, Ruth Benedict, and Their Circle", written by Lois W. Banner (2003) - Ruth Benedict et Margaret Mead se sont rencontrées au Barnard College en 1922, alors que Mead était étudiante et Benedict enseignante. Elles sont devenues partenaires sexuelles (bien que toutes deux mariées) et ont fait œuvre de pionnières dans la discipline de l'anthropologie, alors dominée par les hommes. Elles ont défendu l'égalité raciale et sexuelle et la relativité culturelle en dépit de la tendance généralement raciste, xénophobe et homophobe de leur époque. Les best-sellers de Mead, "Coming of Age in Samoa" (1928) et "Sex and Temperament in Three Primitive Societies" (1935), et de Benedict, "Patterns of Culture" (1934), "Race" (1940) et "The Chrysanthemum and the Sword" (1946), sont des études qui ont fait date et qui ont assuré à leurs auteurs une importance et une influence durables dans le domaine de l'anthropologie et au-delà. Grâce à un accès sans précédent aux archives complètes des deux femmes - y compris des centaines de lettres ouvertes aux chercheurs en 2001 -, Lois Banner examine l'impact de leur enfance difficile et la relation entre elles dans le contexte de leur cercle de famille, d'amis, de maris, d'amants et de collègues, ainsi que les événements calamiteux de leur époque. Elle montre comment Benedict a involontairement exposé Mead à des accusations d'incompétence professionnelle, révèle les graves erreurs commises par l'anthropologue néo-zélandais Derek Freeman dans sa célèbre attaque contre les recherches de Mead sur Samoa, et dévoile ce qui s'est passé en Nouvelle-Guinée lorsque Mead et ses collègues se sont livrés à un rituel visant à renverser toutes les frontières entre les genres et les sexes...


L'approche culturaliste qui privilégie l'institution et la culture dans le développement de la personnalité, a pour premier effet de remettre totalement en cause les conceptions rigides des rôles des sexes et de la sexualité alors dominantes dans les sociétés occidentales : nombre d'attitudes sociales sont ainsi détachées de toute référence biologique au sexe : la distribution sexuelle des rôles est une création sociale et culturelle. Avec la Seconde Guerre mondiale, des millions de femmes britanniques et américaines endossent "le travail des hommes", l'emblématique Rosie the Riveter symbolisant cette gigantesque féminisation qui s'opèrent par exemple dans l'industrie de l'armement.  Vers 1930, Margaret Mead prolonge en le conceptualisant ce mouvement en montrant que les tendances dites "naturelles" des sexes varient selon les culture, thématique à laquelle s'alimentera le mouvement féministe à venir. La voici étudiant la différenciation  des sexes dans trois sociétés océaniennes et aboutissant à la conclusion suivante : la personnalité des hommes et des femmes est moins déterminée par leur sexe biologique que par le modèle (pattern) culturel transmis par chaque société et imposé dès le plus jeune âge ..


"Coming of age : the sexual awakening of Margaret Mead" (Deborah Blum, 2017) - "Coming of Age se concentre sur cinq années de la jeune vie de Mead, au cours desquelles elle a commencé à remettre en question les attitudes traditionnelles à l'égard de la sexualité, des fréquentations et du mariage qui dominaient le début du 20e siècle. L'histoire commence en 1921, alors que Mead est une jeune femme de vingt ans, étudiante au Barnard College de New York. Suffisamment conventionnelle pour accepter le rôle que la société lui a donné, et assez provocante pour s'élever contre elle, elle s'efforce de trouver sa propre voie. La vie commence à changer lorsqu'elle noue de nouvelles amitiés et vit de nombreuses premières fois, notamment un mariage et une liaison. En 1925, suite à son intérêt pour l'anthropologie, Mead prend une décision qui choque à la fois sa famille et ses collègues. Elle décide de se rendre seule à Samoa pour étudier comment les filles de cette culture très différente deviennent des femmes. Là, sur une île minuscule du Pacifique Sud, avec un océan entre elle et les gens qu'elle aime, elle commence à comprendre comment les chaînes invisibles de la société peuvent emprisonner le corps et l'esprit d'une personne. Le voyage de Mead à la découverte d'elle-même est à la fois douloureux, passionnant et instructif. Elle revient de son travail sur le terrain prête à faire ce qu'aucune femme avant elle n'a osé faire : écrire avec franchise et clarté sur l'éveil sexuel des jeunes filles. Et il s'avère que l'Amérique est prête à entendre ce qu'elle a à dire. S'appuyant sur des lettres, des journaux intimes et des mémoires, Blum reconstruit la vie colorée et dramatique de l'un des penseurs les plus provocateurs du XXe siècle... 


Margaret Mead (1901-1978)
Margaret Mead fut une des dernières étudiantes de Franz Boas et publia notamment "Coming of Age in Samoa" (1928), "Sex and Temperament in Three Primitive Societies" (1935) décrivant une société mélanésienne de tolérance, sans conflit, où "l'activité sexuelle est une chose naturelle et agréable", confortant ainsi l'hypothèse culturaliste, par comparaison avec une société américaine puritaine, que les traits de caractère de l’homme et de la femme sont le résultat d’un conditionnement social : la nature est malléable car "elle obéit aux impulsions que lui communique le corps social".

On reprocha à Margaret Mead de s'attacher au comportement des individus sans pour cela décrire les rouages compliqués de l'organisation sociale, ou de dégager des typologies de culture fondées sur des traits trop généraux (le tempérament culturel), comme l'appétit sexuel. Elle n'a certes jamais remis en cause son engagement pour une libération des mœurs dans la société américaine. Après la guerre, en 1948, Margaret Mead publia "Male and Female", où elle discute, à partir de la diversité du comportement humain,  des moyens d'instaurer un certain bonheur entre les hommes et les femmes d'une société industrielle de type américain...

Et, en 1972, dans "Sex, Gender and Society", la sociologue britannique Ann Oakley verra dans la notion de "genre"  un artefact culturel...


Margaret Mead, "Coming of Age in Samoa" (1928)

"Dans notre propre société, l'individu est assiégé de difficultés que nous imputons généralement aux traits fondamentaux de la nature humaine. Quand nous parlons des problèmes de l'enfance et de l'adolescence, nous estimons que ce sont là des périodes d'adaptation inévitables, par lesquelles tout le monde doit passer. Le raisonnement psychoanalytique est, en grande partie, fondé sur cette supposition. L'anthropologue met en doute l'exactitude de cette manière de voir, mais jusqu'à présent, il n'est guère de chercheurs qui aient pris la peine de s'intégrer suffisamment à une population primitive pour parvenir à la compréhension de ces problèmes. Nous sommes donc reconnaissant à Miss Mead d'avoir entrepris de s'intégrer à la jeunesse samoane d'une façon assez complète pour nous donner une image lucide et claire des joies et des difficultés éprouvées par le jeune individu dans une société tellement différente de la nôtre. Les résultats de cette minutieuse enquête confirment ce dont les anthropologues se doutent depuis longtemps, à savoir que bien des comportements que nous attribuons communément à la nature humaine, ne sont en fait que des réactions contre les contraintes que nous impose notre civilisation." (Franz Boas)

 

Le texte fondateur de l’anthropologie culturelle, invitant à repenser les normes occidentales à travers le prisme de cultures différentes. Il contribua à introduire l’idée que les comportements humains, y compris ceux liés à l’adolescence, ne sont pas universels mais dépendent des contextes culturels. Dans les années 1980, l’anthropologue Derek Freeman a vivement critiqué les conclusions de Mead dans son livre "Margaret Mead and Samoa". Il a affirmé que Mead avait été trompée par ses informateurs samoans et que ses observations ne reflétaient pas fidèlement la réalité culturelle. Ces critiques ont suscité des débats intenses sur la méthodologie anthropologique, bien que de nombreux chercheurs continuent de valoriser le travail de Mead pour son innovation et son influence.

Margaret Mead, alors étudiante sous la supervision de Franz Boas, entreprend cette étude pour répondre à une question fondamentale : les défis de l’adolescence sont-ils universels ou culturellement déterminés ? Elle choisit Samoa comme terrain d’étude, pensant que cette société insulaire offrirait un contraste marqué avec les sociétés occidentales. Elle va donc passer neuf mois à vivre parmi les Samoans, avec environ 25 jeunes filles âgées de 9 à 20 ans. Elle utilisera des observations directes et des entretiens pour recueillir des données, se concentrant sur leurs expériences quotidiennes, leurs relations, et leur développement personnel. Que va-t-elle en conclure?

- L’adolescence à Samoa est une période de transition calme et sans les tensions et conflits que l’on retrouve souvent dans les sociétés occidentales. Mead attribue cette différence à une éducation plus décontractée et à une société qui accorde une grande liberté aux jeunes, notamment en matière de sexualité.

- Dans la culture samoane, les jeunes filles ont la possibilité d’explorer leur sexualité de manière ouverte et sans jugement moral strict. Mead suggère que cette liberté sexuelle contribue à réduire les tensions et les crises identitaires souvent associées à l’adolescence en Occident.

- À Samoa, les enfants participent aux tâches quotidiennes dès leur plus jeune âge, intégrant progressivement les responsabilités d'adultes. L’éducation se fait de manière informelle, par observation et imitation, plutôt que par des structures formelles rigides.

- Mead remarque que les relations intergénérationnelles sont moins conflictuelles à Samoa, car les adultes ne cherchent pas à imposer leurs valeurs aux jeunes. Cette harmonie sociale est facilitée par une hiérarchie claire et une forte cohésion communautaire.

- Mead en vient à critiquer la rigidité des sociétés occidentales, notamment en ce qui concerne la sexualité, les rôles de genre, et l’éducation formelle. Elle plaidera pour une approche plus souple et adaptable dans l’éducation des jeunes.

 

"... Dans une communauté primitive homogène, les mesures disciplinaires prises par les parents servent à obtenir de menues concessions, à corriger les légères déviations que pourraient présenter leurs enfants par rapport à la norme de comportement uniformément reconnue. Dans notre société, au contraire, la discipline familiale a pour but d'imposer un certain ordre de valeurs à l'exclusion des autres. Toute famille mène une bataille. Les unes combattent pour un parti moyen, les autres défendent contre vents et marées une cause déjà perdue dans l'ensemble de la communauté, d'autres encore, bien en avance sur leurs voisins, tentent courageusement d'implanter de nouvelles valeurs. Il y a là un esprit de prosélytisme qui augmente considérablement l'importance de la discipline familiale dans la formation et l'évolution de la personnalité d'une fille. Ainsi voyons-nous des parents, dépouillés de leurs pouvoirs “financiers”, essayer de contraindre leur fille, qui vit sous leur toit, à accepter un système de valeurs qui lui est insupportable. Ils y réussissent rarement, et leur autorité s'effondre, au moment même où la fille se trouve devant de nouveaux et graves problèmes à résoudre, et a précisément besoin de s'appuyer sur un milieu familial solide.

Car la sexualité commence à jouer un rôle important dans sa vie, et, là aussi, les solutions sont contradictoires. Si elle choisit la relative liberté de mœurs qui est celle de sa génération, elle entre en conflit avec ses parents et - ce qui est plus important peut-être - avec les idéaux qu'ils lui ont inculqués. Le problème actuel du comportement sexuel des jeunes gens serait grandement simplifié si ce qui n'est que découverte et expérimentation n'était pas interprété comme une révolte, si aucun remords ne venait tourmenter des consciences puritaines. Mais systématiser cette liberté serait, à l'heure actuelle, extrêmement dangereux, parce que la société n'a pas légiféré en la matière. Toute innovation dans le domaine des rapports entre individus consacre la faillite de ceux qui ne sont pas assez forts pour faire face à des situations sans précédent. Ce n'est que lentement que s'édifient des normes de l'honneur, de l'engagement, de la responsabilité personnels; et beaucoup succombent, qui s'aventurent les premiers sur des mers inconnues. Mais lorsque, aux dangers propres à l'entreprise, s'ajoute l'idée qu'elle est répréhensible, lorsqu'elle ne peut se poursuivre que dans la clandestinité, dans une atmosphère de mensonge et de crainte, la tension est si forte que l'échec est le résultat presque inévitable.

Si la fille choisit l'autre voie, si elle décide de rester fidèle aux principes de la génération précédente, elle gagne la sympathie et l'appui de ses parents, mais s'aliène la camaraderie des jeunes gens de son âge. Quel qu'il soit, le choix s'accompagne d'angoisse, et rares sont celles qui y échappent. Quelques-unes, sans doute, y parviennent, si elles font partie d'un groupe assez important pour leur permettre de résister victorieusement soit à leurs parents, soit à la majorité de leur génération; d'autres ont peut-être des aspirations auxquelles elles se consacrent tout entières. Mais, à l'exception des étudiantes, pour qui la solution du problème des rapports personnels est parfois, fort heureusement, remise à plus tard, celles qui préfèrent se laisser absorber par quelque activité plutôt que s'intéresser à l'autre sexe, se retrouvent souvent vieilles filles, alors qu'il est trop tard pour remédier à la situation. Dans les sociétés primitives, jamais la vie d'une femme n'est assombrie par là crainte du célibat, cet autre produit de notre civilisation.

Non seulement la fille doit décider de son comportement dans l'immédiat, mais elle ne peut manquer non plus d'hésiter devant les diverses théories du mariage qui s'affrontent: vaut-il mieux attendre que le futur ménage ait suffisamment de quoi vivre, ou bien se marier et partager les dépenses d'un foyer avec un jeune époux qui n'a pas encore percé ? La possession de techniques anticonceptionnelles a certes donné une nouvelle dignité à la vie humaine puisqu'elle fait intervenir la volonté en un domaine où l'homme avait été, jusque là, esclave de la nature, mais elle complique encore le problème. L'alternative était, ou bien mariage, foyer et enfants, ou bien célibat et indépendance. Maintenant grâce à la liberté de conception, la fille peut envisager tout aussi bien le mariage sans enfants, le mariage précoce, le mariage et une carrière professionnelle, les rapports sexuels sans mariage ni la responsabilité d'un foyer. Mais les filles, dans leur grande majorité, veulent encore se marier, et ne considèrent leur emploi que comme un pis-aller provisoire. Aussi ces problèmes influencent-ils leur attitude à l'égard non seulement des hommes, mais encore de leurs occupations, et les empêchent d'accorder un intérêt soutenu à un travail qu'elles font à contre-cœur..."


Margaret Mead, "Growing up in New Guinea" (1930)

Une étude comparative qui vient élargir les observations de Mead sur les influences culturelles dans le développement humain, amorcées dans "Coming of Age in Samoa": elle explore l’enfance, l’éducation, et les relations intergénérationnelles dans la société des Manus, un peuple vivant sur une petite île de l'archipel Bismarck en Papouasie-Nouvelle-Guinée, une société donc insulaire, isolée, où les structures sociales et les pratiques éducatives diffèrent grandement des modèles occidentaux. L'ouvrage contribuera à renforcer l'idée que le développement humain est profondément influencé par le contexte culturel : il reste une référence pour les études sur l’enfance et le rôle des structures sociales dans le développement humain.

Quelles sont ses conclusions?

- Chez les Manus, l’éducation des enfants est largement informelle. Ils apprennent par observation et imitation plutôt que par instruction directe. Ils sont encouragés à participer aux activités des adultes dès leur plus jeune âge, ce qui leur permet d’acquérir des compétences pratiques en fonction des besoins communautaires.

- Mead observe que les enfants Manus traversent les étapes de la vie sans tensions majeures ou conflits générationnels, contrairement à ce qu’elle perçoit dans les sociétés occidentales. Une harmonie attribuée à la cohérence des attentes culturelles et à la continuité entre les rôles des enfants et des adultes.

- Les enfants passent beaucoup de temps à jouer, ce qui leur permet d’explorer les rôles sociaux et d’apprendre les compétences nécessaires pour leur vie future. Le jeu est un moyen d’apprentissage collectif, renforçant les valeurs communautaires et la coopération.

- Les Manus ne valorisent pas les traditions orales comme des récits mythologiques ou historiques pour éduquer les enfants. Les enseignements sont plutôt axés sur les tâches pratiques, comme la pêche et la gestion du foyer. L'accent est mis sur l’acquisition des compétences nécessaires pour contribuer efficacement à la communauté.

- Contrairement à Samoa, où Mead avait noté une plus grande liberté sexuelle pour les jeunes, les Manus imposent des restrictions sociales plus strictes. Les relations sexuelles prémaritales sont limitées et les unions sont arrangées. Cependant, les Manus partagent une transition fluide vers l’âge adulte, sans rupture marquée entre l’enfance et la maturité.


Margaret Mead, "Sex and Temperament in Three primitive Societies" (1935)

L'objectif de l'ouvrage est d’analyser les différences entre hommes et femmes dans des contextes culturels variés pour démontrer que les tempéraments associés au genre sont largement modelés par la culture. Mead a mené des recherches ethnographiques approfondies en Nouvelle-Guinée, vivant plusieurs mois dans chaque société et utilisant l’observation participante pour recueillir des données. Elle se concentrera sur les interactions sociales, les rituels, les activités économiques, et les relations familiales pour comprendre les dynamiques de genre. Il reste un texte fondateur dans le domaine des études de genre, ouvrant la voie à des recherches sur la construction culturelle du genre.

- Les Arapesh (les Montagnards) : Mead observe une société où les hommes et les femmes présentent des traits que l’Occident associe généralement à la féminité. Tous deux sont doux, coopératifs et axés sur le soin des autres. Les conflits sont évités, et la vie communautaire est organisée autour de la collaboration.

- Les Mundugumor (tribu riveraine) : contrairement aux Arapesh, les Mundugumor valorisent des traits que l’Occident considère comme masculins : agressivité, compétition et indépendance. Les hommes et les femmes partagent ces caractéristiques, créant une société où les relations interpersonnelles sont tendues et marquées par des rivalités.

- Les Tchambuli (tribu lacustre) : cette société présente une inversion des rôles genrés typiques de l’Occident. Les femmes Tchambuli sont dominantes, pragmatiques et responsables des affaires économiques et sociales. Les hommes, en revanche, sont plus émotifs, dépendants et préoccupés par leur apparence.

D'où les thèses suivantes: 

- Flexibilité des rôles de genre : Mead conclut que les traits que l’Occident associe à la masculinité ou à la féminité ne sont ni universels ni biologiquement déterminés, mais sont des constructions culturelles. Ces observations remettent en question les stéréotypes de genre dominants en Occident.

- Mead va soutenir que la biologie établit une base pour les différences entre hommes et femmes, mais que la manière dont ces différences sont interprétées et valorisées dépend entièrement de la culture.

- Les observations de Mead suggèrent que les rôles de genre ne sont pas figés et peuvent être réévalués et transformés dans toutes les sociétés. Elle plaide pour une vision plus flexible et égalitaire des relations entre les sexes.

 

"... Que conclure de ce que nous avons ainsi appris ? Quelle leçon tirer du fait qu'une civilisation est capable de choisir dans la vaste gamme des virtualités humaines un certain nombre de traits, et d'en faire la marque distinctive, soit d'un des sexes, soit de toute la communauté ? En quoi ces observations peuvent-elles intéresser le sociologue ? Avant de répondre à ces questions, il apparaît nécessaire d'analyser plus avant la situation de l'anormal, de l'atypique, de l'individu dont les dispositions innées sont trop étrangères au type de personnalité assigné à son âge, son sexe ou son rang, pour qu'il puisse se sentir à l'aise dans le vêtement que lui a taillé la société.

En quoi les observations que nous venons d'exposer peuvent-elles nous permettre de mieux comprendre l'atypique social ? Dans mon esprit, ce terme « atypique » s'applique à tout individu qui, par disposition innée ou accident dans sa première éducation, ou encore sous l'effet des influences contradictoires d'une civilisation hétérogène, est devenu, sur le plan culturel, un étranger pour sa propre communauté - tout individu à qui les tendances fondamentales de la collectivité apparaissent absurdes, illusoires, irrationnelles, ou même foncièrement mauvaises.

Dans n'importe quelle société, l'homme normal regarde en lui-même et y trouve le reflet du monde qui l'entoure. Le délicat processus éducatif, qui a fait de lui un adulte, lui a assuré cette appartenance spirituelle à sa propre société. Mais cela n'est pas vrai de l'individu qui se trouve posséder des dispositions naturelles dont la société n'a que faire, et qu'elle ne saurait même tolérer. Il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur l'histoire de notre propre civilisation pour s'apercevoir que les dons personnels qu'un siècle honore n'ont plus la faveur du siècle suivant. Des hommes qui auraient été des saints au Moyen Âge sont ignorés de l'Amérique et de l'Angleterre d'aujourd'hui. Si nous considérons ce qui se passe dans des sociétés primitives qui ont adopté des attitudes plus extrêmes, et beaucoup plus tranchées que ne le firent nos ancêtres, le problème s'éclaire encore davantage. Dans la mesure où une société est intégrée et précise dans ses buts, intransigeante dans ses aspirations morales et spirituelles, dans cette mesure même elle condamne certains de ses membres - qui le sont uniquement par leur naissance - à vivre en étrangers en son sein; dans le meilleur des cas, ils s'y sentiront mal à leur aise; au pire ils adopteront une attitude de révolte, qui pourra dégénérer en folie.

C'est devenu une habitude de notre époque de désigner sous le nom de « névrosés » tous ceux qui refusent de se plier aux normes de leur société - les individus qui se sont détournés du « réel » (c'est-à-dire des solutions actuellement préconisées par leur communauté) pour rechercher le réconfort ou l'inspiration que peuvent leur apporter des situations imaginaires, pour trouver refuge dans une philosophie transcendantale, dans l'activité artistique, dans l'extrémisme politique, ou simplement dans l'inversion sexuelle ou quelque autre singularité de comportement, végétarianisme ou port d'un cilice. On considère en outre que le névrosé manque de maturité, qu'il n'a pas évolué suffisamment pour comprendre que sa société obéit à des motifs parfaitement réalistes, et, à tout prendre, fort louables.

Définir ainsi le névrosé, c'est confondre deux notions totalement différentes. Toute société a ses atypiques physiologiques : débiles mentaux, souffrant d'insuffisance glandulaire ou d'une tare physique quelconque, et qui, sous peine d'échec, ne peuvent assumer que les tâches les plus simples. Parfois - c'est un cas extrêmement rare - ils ont presque tous les caractères physiologiques du sexe opposé. Aucun de ces individus ne se trouve réellement tiraillé entre ses aspirations personnelles et les impératifs sociaux; ils constituent une catégorie de débiles et de déficients et sont atypiques en ce sens qu'ils s'écartent trop des normes de l'humanité en général (et non d'une civilisation particulière) pour tenir d'une façon satisfaisante le rôle que la société assigne généralement à ses membres. Toute communauté se doit de les traiter sans dureté, de leur procurer une ambiance protectrice et spécifique, différente de celle où baigne la vie de la plus grande partie de ses membres.

Mais il existe des névrosés d'un autre type, que l'on confond constamment avec les précédents, dont l'infériorité est d'origine purement physiologique : ce sont les «atypiques culturels », c'est-à-dire ceux qui ne s'accommodent pas des valeurs propres à leur société. La psychiatrie moderne tend à imputer ce genre d'inadaptation au conditionnement précoce, et classe ceux qui en souffrent dans la catégorie des malades mentaux. C'est là une interprétation simpliste que ne corroborent aucunement les conclusions d'une étude des sociétés primitives. Car elle n'explique pas que ces inadaptés soient précisément des individus dont les tendances naturelles dominantes s'opposent aux normes de leur communauté, ni que, par exemple, l'inadapté chez les Mundugumor soit différent de l'inadapté chez les Arapesh. Elle n'explique pas pourquoi l'Amérique matérialiste et dynamique, et telle tribu également dynamique et matérialiste des Iles de l'Amirauté produisent toutes deux des clochards, ni pourquoi encore l'individu trop sensible est considéré comme anormal aussi bien chez les Zunais qu'aux Samoa. Il semble bien qu'il existe des inadaptés d'une autre sorte, dont la singularité doit être attribuée non à une débilité ou déficience quelconque, mais à une profonde antinomie entre leurs dispositions innées et les normes de la société à laquelle ils appartiennent.

Dans une société sans classes, où, de plus, la personnalité sociale des deux sexes est  foncièrement la même, ces « atypiques » se recrutent aussi bien chez les hommes que chez les femmes. La violence chez les Arapesh, la confiance et la solidarité chez les Mundugumor, sont signes d'inadaptation pour l'un comme pour l'autre sexe.

L'inadaptation, chez les Arapesh, correspond à une sensibilité interne de sens trop positif; chez les Mundugumor, au même phénomène inverse. Nous avons, dans un chapitre précédent, montré comment les qualités en honneur chez les Mundugumor n'ont aucune signification chez les Arapesh, comment l'existence mundugumor aurait été parfaitement intelligible pour Wabe, Temos et Amitoa, alors que Kwenda et Ombléan ne se seraient pas sentis déplacés chez les Arapesh. Mais les uns et les autres avaient beau vivre comme des étrangers au milieu de leur propre communauté et être incapables dé la faire profiter de leurs dons exceptionnels, ils n'en demeuraient pas moins parfaitement normaux sur le plan psycho-sexuel. Amitoa, toute dynamique qu'elle fût, ne se comportait pas comme un homme, mais comme une femme des Plaines. Ombléan aimait certes les enfants, et ne ménageait pas sa peine pour nourrir une vaste famille : on ne prétendait pas pour cela qu'il n'agissait pas en homme, et personne ne l'accusait d'être efféminé. En aimant les enfants, l'ordre et la tranquillité, il se conduisait peut-être comme certains blancs ou comme les hommes d'une tribu inconnue, mais certainement pas plus comme une femme mundugumor que comme un homme de cette même tribu. Il convient de noter qu'il n'y avait d'homosexualité ni chez les Mundugumor ni chez les Arapesh.

C'est cependant à des inadaptations beaucoup plus graves que s'expose toute société où la personnalité est fonction du sexe, où certains traits de caractère ont été assignés exclusivement aux hommes, d'autres aux femmes, que ce soit l'amour des enfants, les goûts artistiques, le mépris du danger, un penchant au bavardage, la passivité dans les rapports sexuels, en fait une multitude de dispositions naturelles de toutes sortes. Là où n'existe aucune dichotomie de ce genre, il se peut fort bien qu'un homme ne se sente aucunement en sympathie avec le monde qui l'entoure et, cependant, se marie, ait des enfants, et peut-être même découvre un certain palliatif à sa détresse dans cette participation, faite d'un cœur entier. Une femme peut rêver toute sa vie d'un univers où régneraient la dignité et la fierté, au lieu de la mesquine moralité de boutiquier qu'elle doit supporter, et, néanmoins elle accueillera son mari avec un sourire décontracté et se dévouera au chevet de ses enfants diphtériques. Un atypique trouvera peut-être dans la peinture, la musique ou quelque activité révolutionnaire le moyen d'exprimer son sentiment d'isolement; il n'en conservera pas moins, dans sa vie privée, des rapports tout à fait normaux avec les individus de l'un et l'autre sexe. 

II en va autrement, cependant, dans les sociétés qui, telles celles des Chambuli et des peuples modernes d'Europe et d'Afrique, définissent certains traits de caractère comme proprement masculins, d'autres comme spécifiquement féminins. Il est beaucoup d'hommes, dans de telles communautés, qui, non seulement souffrent d'appartenir a une civilisation avec laquelle ils ne se sentent aucune affinité, mais sont, par surcroît, tourmentés dans leur vie psycho-sexuelle. Non seulement ils  réagissent à contresens, mais ils éprouvent des sentiments féminins, ce qui est, pour eux, beaucoup plus grave et beaucoup plus inquiétant. Il importe peu que cette aberration, orientation faussée qui rend incompréhensibles les buts féminins avoués, et ceux des hommes étrangers et désagréables, aboutisse ou non à l'inversion sexuelle. Dans certains cas extrêmes, si le tempérament d'un homme se rapproche étroitement du type de personnalité féminin agréé par la société, et si, de plus, celle-ci comporte une catégorie qui puisse l'accueillir, il se pourra alors qu'il puisse s'adonner ouvertement à l'inversion et au travestissement. Chez les Indiens des Plaines, celui qui préférait la tranquille existence féminine aux activités dangereuses et angoissantes des hommes, avait la faculté d'exprimer son penchant en termes sexuels : il pouvait s'habiller comme une femme, travailler comme une femme, proclamer qu'il était réellement plus une femme qu'un homme.

Chez les Mundugumor, où cette coutume est inconnue, un homme peut vaquer à des occupations féminines, telles que la pêche, sans qu'il ait envie de souligner davantage son comportement en se déguisant en femme. Lorsque le type de personnalité n'est pas différencié selon le sexe, et que n'existe aucune tradition reconnaissant le travestissement, ces déviations de tempérament n'incitent nullement les individus à l'homosexualité, ni à se vêtir comme le sexe opposé. Inégalement répartis dans le monde, les cas de travestissement ne se rencontrent que dans les sociétés où le type de personnalité est différent pour les hommes et pour les femmes, mais ils n'apparaissent pas nécessairement. C'est en fait un phénomène social, qui, s'est stabilisé chez les Indiens d'Amérique et en Sibérie, mais non en Océanie.

(...) Sans doute les différents types d'inadaptation se recoupent-ils parfois, et l'on peut fort bien trouver un inverti congénital parmi ceux qui se sont réfugiés dans le travestissement. Mais les atypiques dont nous voulons parler ici sont des individus dont l'adaptation à la vie est conditionnée par une affinité entre leur tempérament et un type de comportement considéré comme anormal pour leur propre sexe, et naturel pour le sexe opposé. Pour qu'apparaisse ce genre d'inadapté, il est nécessaire, non seulement qu'existe un type de personnalité sociale bien défini, mais aussi qu'il soit strictement réservé à l'un des deux sexes. 

L'un des moyens les plus efficaces qu'ait la société pour modeler l'enfant selon les normes reçues est précisément de le contraindre à se comporter comme un Individu de son propre sexe. Une société sans rigoureuse dichotomie sexuelle dit simplement à l'enfant qui s'écarte de la normale : « Ne fais pas cela », « On ne doit pas faire cela », « Si tu fais cela on ne t'aimera pas », « Si tu te conduis ainsi, tu ne pourras jamais te marier », « Si tu fais cela, on dira que tu es ensorcelé », etc... Pour combattre l'inclination naturelle de l'enfant à rire, pleurer ou bouder mal à propos, à voir l'insulte là où il n'y en a pas, ou au contraire à ne pas la percevoir lorsqu'elle est intentionnelle, la société invoque les normes d'un comportement général humain défini par elle-même, et non d'un comportement tel qu'il pourrait être déterminé par le sexe de l'enfant. En substance, elle dit : « Tu ne seras pas un homme véritable si tu ne supprimes pas ces tendances qui sont incompatibles avec notre définition de l'humain.

» Mais il ne vient à l'idée ni de l'Arapesh ni du Mundugumor d'ajouter : « Tu ne te conduis pas du tout comme un garçon, tu fais comme les filles » - même lorsque c'est bien ce qui se passe en réalité. On se souvient peut-être que, chez les Arapesh, les garçons, élevés d'une façon légèrement différente des filles, pleurent davantage et font des crises de colère jusqu'à un âge plus avancé. Pourtant, c'est un argument que l'on n'invoque jamais, simplement parce qu'on ne conçoit pas que le comportement émotif puisse varier selon le sexe. Dans ce genre de société, l'on ne porte pas atteinte au sentiment qu'a l'enfant de sa position dans le monde, dans un de ses aspects fondamentaux; on ne conteste jamais qu'il appartienne à son propre sexe. Il peut observer les gestes érotiques de ses aînés et là-dessus rêver et bâtir son avenir. Il n'est pas forcé de s'identifier avec celui de ses parents qui n'est pas de son sexe, puisqu'on ne met pas en doute le sien. Si une fille imite un tant soit peu soin père, ou un fils, sa mère, on n'entendra pas de reproches; personne ne prédira à la fille qu'elle sera un garçon manqué, au fils qu'il est une poule mouillée. L'esprit des enfants arapesh et mundugumor n'est pas exposé à de tels désarrois.

Considérons, en revanche, comment, dans notre civilisation, on plie l'enfant aux normes sociales : « Ne te conduis pas comme une fille », entend-on, ou encore : « Les petites filles ne font pas ça. » C'est en faisant craindre à l'enfant que son comportement ne soit pas celui de son sexe qu'on lui inculque mille petits principes, qui touchent aussi bien à la propreté du corps, à la façon de s'asseoir et de se détendre, qu'à l'esprit sportif, la loyauté ou l'expression des émotions, de même que des attitudes distinctes - comme par exemple l'intérêt manifesté pour les vêtements ou pour les événements d'actualité - que nous reconnaissons comme celles fixées pour chaque sexe par la société. Ce sont sans cesse des observations de ce genre : « Les filles ne font pas cela », « Ne veux-tu pas devenir un vrai homme comme papa ? » qui jettent le trouble dans l'affectivité de l'enfant; s'il a le malheur d'être, le moins du monde, porté à réagir comme le sexe opposé, ces interventions peuvent fort bien l'empêcher de s'adapter normalement au monde qui l'entoure. Chaque fois que l'on insiste près d'un enfant pour qu'il se conforme au code établi pour son sexe, chaque fois que l'on invoque son sexe pour l'inciter à préférer les pantalons aux jupons, un ballon de football à une poupée, les coups de poing aux larmes, l'on crée en lui un sentiment de crainte - crainte que, en dépit des apparences physiques, il n'appartienne pas réellement à son sexe. D'ailleurs cette évidence physique a bien peu de poids au regard du conditionnement social ..."

 

Margaret Mead, "Male and Female, A Study of the Sexes in a Changing World" (1949)

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Mead observe des transformations importantes dans les rôles de genre dans les sociétés occidentales, en raison de la participation accrue des femmes au travail et des changements sociaux. Elle va s’inspirer de ses recherches ethnographiques dans les îles du Pacifique (Samoa, Nouvelle-Guinée) et des réflexions sur la société occidentale pour analyser les relations entre les sexes à travers des contextes culturels variés. 

- Mead distinguera la biologie, qui établit des différences physiques et reproductives entre les sexes, et les rôles de genre, qui sont façonnés par la culture. Elle soulignera que la biologie impose certaines contraintes, mais que les attentes sociales et culturelles définissent largement les comportements et responsabilités attribués aux hommes et aux femmes.

- En s’appuyant sur ses observations ethnographiques, Mead montre que les comportements associés à la masculinité et à la féminité varient considérablement selon les sociétés. Par exemple, dans certaines cultures, les femmes occupent des rôles économiques et politiques dominants, tandis que dans d’autres, elles sont reléguées à des tâches domestiques.

- Elle en vient à explorer la manière dont la sexualité est perçue, régulée et vécue dans différentes cultures. Mead met en avant la flexibilité des normes sexuelles, critiquant les sociétés occidentales pour leur vision souvent rigide et répressive de la sexualité.

- Examinant comment les enfants sont socialisés pour adopter des comportements spécifiques à leur genre dès le plus jeune âge, elle en conclut que cette socialisation renforce les stéréotypes de genre, même dans des sociétés où les rôles sont plus flexibles.

- Mead analyse les pressions exercées sur les hommes et les femmes dans des sociétés modernes confrontées à des bouleversements économiques, politiques et sociaux: elle en vient à prédire que les rôles de genre continueront à évoluer à mesure que les femmes accèdent à l’éducation et à des opportunités économiques.

- Mead plaide pour une société où les individus, quel que soit leur sexe, peuvent exprimer un éventail complet de qualités humaines sans être limités par des stéréotypes rigides.


 Ruth Benedict et Margaret Mead incarnaient la première génération dite du mouvement « Culture and Personality ».

Il s'agissait de montrer comment la culture façonne directement les comportements et les personnalités individuelles, avec une approche anthropologique fondée sur l'observation ethnographique directe, souvent qualitative. Cette génération restera surtout focalisée sur la culture comme facteur explicatif dominant.

 

À partir des années 1930-1940, le courant évolue avec deux auteurs majeurs : Ralph Linton et Abram Kardiner. Cette évolution marque une intégration explicite de la psychanalyse dans la compréhension anthropologique des relations culture-personnalité.

 

- Ralph Linton (1893–1953), "The Cultural Background of Personality" (1945), théorise l'idée que la personnalité est au croisement des conditions culturelles (environnement) et de la structure psychologique profonde, marquant un rapprochement assumé avec la psychanalyse.

- Abram Kardiner (1891–1981), psychiatre, psychanalyste américain, va chercher explicitement à articuler l'anthropologie culturelle et la psychanalyse. Dans "The Individual and His Society" (1939) et "The Psychological Frontiers of Society" (1945, avec Linton), élabore le concept de « personnalité de base » (basic personality structure), selon lequel chaque société développe un type psychologique dominant chez ses membres, forgé par des expériences précoces communes (éducation, normes, interdits).

 

La génération Linton-Kardiner en vient ainsi à postuler ...

- Que la personnalité n’est pas seulement structurée par des modèles culturels conscients ou explicites, mais par des mécanismes psychiques inconscients profondément enracinés dans la structure familiale et les expériences précoces.

- Que les modèles culturels collectifs sont inscrits dans les personnalités individuelles par des mécanismes d’identification, de refoulement et d’intériorisation.

Ainsi, la psychanalyse devient un outil d’explication précieux pour comprendre les interactions complexes entre individu et société, donnant naissance à une anthropologie plus fine sur les interactions psycho-culturelles.


Abraham Kardiner (1891-1981)
Né à New York, Abraham Kardiner va séjourner en 1921 à Vienne auprès de Freud, mais ce qu'il poursuit est une théorie de l'adaptation et de la socialisation. Il publiera notamment "The Individual and His Society. The Psychodynamics of Primitive Social Organization" (1939), A. Kardiner, R. Linton et al., "The Psychological Frontiers of Society" (1945); A. Kardiner & E. Prebble, They Studied Man (1961).
Ruth Benedict et Margaret Mead attribuaient une grande importance à la notion de personnalité typique et au rapport de l’individu à la culture, mais sans expliquer le phénomène d’intériorisation des conduites, des valeurs et des normes. Abraham Kardiner se tourne alors vers la psychanalyse pour éclairer ce double processus de transmission de la culture du groupe à l'individu (enculturation) et inversement : il propose les concepts de "personnalité de base" (basic personality type) et d' "institution". On notera que tant Freud que ses disciples n'ont jamais été particulièrement intéressé par ce problème de modelage réciproque où s'interpénètrent personnalité et société.

"Une institution, écrit Kardiner, peut être définie comme tout mode établi de pensée ou de comportement observé par un groupe d'individus (c'est-à-dire une société) qui peut être communiqué, c'est-à-dire reconnu par tous, et dont la transgression ou la dérivation crée un trouble chez l'individu ou dans le groupe." Les individus vivant dans une même société et soumis à un même ensemble d'institutions partagent donc le même type de personnalité. Chaque culture détermine les conditions dans lesquelles se trouvent satisfaits des besoins aussi fondamentaux que la faim et la sexualité. Le concept de personnalité de base rend compte de cet impact du social sur le psychique et garantit la stabilité culturelle. Introjection et projection sont les mécanismes qui président à la fois à la formation de la personnalité de base et à celle de la culture dans ses aspects idéologiques : la religion, la morale, les modes de pensées sont l’effet d’une projection de la personnalité de base, au sens que les psychanalystes donnent à ce terme : ainsi, pour les habitants des îles Marquises, des divinités femelles toutes-puissantes et menaçantes sont la projection des sentiments de crainte due à la carence maternelle.

 

"The Psychological Frontiers of Society"

Cet ouvrage de 1945 suit directement son ouvrage antérieur "The Individual and His Society" (1939) dans lequel il avait déjà posé la notion de personnalité de base et marque une sorte d’élargissement : non seulement pour des sociétés « primitives », mais pour des sociétés variées, et pour relier plus explicitement culture, personnalité, institutions. Il représente un point central de son projet « culture & personnalité ».

 

"They Studied Man"

Publié en anglais en 1961 (éd. Cleveland : World Publishing Co.) - Une édition de poche paraît en 1963 (New American Library/Mentor) - L’ouvrage est traduit en français sous le titre "Introduction à l’ethnologie" (Collection « Idées », Gallimard), en 1966. 

un panorama historique et critique de la discipline ethnologique/anthropologique, vu à travers la vie, les travaux et les contextes de quelques grands savants de l’anthropologie : Charles Darwin (« A second life »), Herbert Spencer (« The binding pin »), Edward Tylor (« Mr. Tylor’s science »), James Frazer (« Labour disguised in ease »), Émile Durkheim (« One must choose »), Franz Boas (« Icy enthusiasm »), Bronisław Malinowski (« The man of songs »), Alfred Louis Kroeber (« Man, whales, and bees »), Ruth Benedict (« Science and poetry »), Sigmund Freud (« Chimney-sweeping. The influence of psychodynamics on the study of culture »). 

Le livre cherche à montrer comment l’anthropologie s’est construite, non seulement en tant que discipline méthodologique, mais aussi socialement, culturellement, à travers les personnalités, leurs contextes, leurs ambitions, leurs limites. L’ouvrage souligne que les savants ne sont pas “au-dessus” de leur culture ou de leur époque, mais souvent profondément imprégnés de leurs valeurs, de leur milieu, de « l’esprit du temps ». Et que l’anthropologie a évolué, des premiers travaux évolutionnistes (Darwin, Spencer) à des institutions plus rigoureuses (Boas, Malinowski), puis à des approches plus psychologiques ou psychodynamiques (Freud). Cette anthropologie est à inscrire dans une perspective biographique et contextuelle, non pas seulement  en "théorie", mais en trajectoires humaines, combats, débats. Ce qui permet de mieux saisir pourquoi certaines orientations ont émergé.


Ralph Linton (1893-1953)
Son œuvre majeure, "The Cultural Background of Personality" (1945), a été le point de départ des recherches modernes sur les phénomènes d'acculturation et de l'ethnopsychiatrie.

Après avoir pratiqué quelques années l'archéologie, Ralph Linton s'orienta vers l'anthropologie culturelle. Nommé en 1922 assistant d'ethnologie au Field Museum, à Chicago, il fut envoyé à Madagascar où il étudia, de 1925 à 1928, les Betsileo et les Tanala. Il devint l'un des chefs de file de l'école « culture et personnalité » en s'associant avec Abram Kardiner pour élaborer la théorie de la personnalité de base.

La culture induit donc des attitudes individuelles ; elle suscite des dispositions à agir et à réagir d’une manière particulière, c’est-à-dire à répondre d’une façon identique à des situations "perçues comme équivalentes". Ces systèmes "valeurs-attitudes" agissent de façon automatique et inconsciente. Linton entreprend ainsi un important travail de conceptualisation, forgeant définitions, articulation des notions (statut, rôle, culture, modèle, etc.), et distinctions entre culture réelle et culture construite, entre acculturation dirigée et acculturation spontanée.

Conscient d'une certaine simplification de son approche face à la complexité des attitudes sociales, Linton développe, à côté de la personnalité de base, la notion de "personnalité de statut", qui tient compte de la place de l’individu dans la hiérarchie sociale, mais aussi de son sexe et de son âge (The Tree of Culture, 1957). 

 

"La culture en tant qu'ensemble fournit aux membres de toute société un guide indispensable pour toutes les circonstances de la vie. [l leur serait impossible, aussi bien qu’à la société elle-même, de remplir efficacement leur fonction sans cette culture. Le fait que la plupart des membres d’une société ont l'habitude de réagir à une situation donnée d’une façon donnée, permet à quiconque de prévoir leur comportement, sinon avec une certitude absolue, du moins avec une forte probabilité. Cette prévisibilité est une condition préalable à toute vie sociale organisée. Si l'individu est sur le point de faire quelque chose pour autrui, il doit être assuré qu'il sera payé de retour. La présence de modèles culturels avec leur arrière plan d'approbation sociale, et la possibilité qui en résulte d'exercer une pression sociale sur ceux qui n'y adhèrent pas, lui fournit cette assurance. En outre, à la suite d'une longue expérience et, dans une large mesure, par l'emploi de la méthode des essais et erreurs, les modèles culturels d'une société ont généralement fini par s’ajuster étroitement les uns aux autres. L'individu peut obtenir de bons résultats s’il y adhère, de médiocres et même de négatifs s'il ne le fait pas.

Si la présence des modèles culturels est nécessaire au fonctionnement de toute société, elle l’est également à sa survie. 

La structure d'une société, c’est-à-dire son système d'organisation, est elle-même une affaire de culture. Sans doute, peut-on, pour la décrire, recourir à des analogies spatiales et dresser le plan du système en termes de positions (positions), mais ces positions ne peuvent se définir de façon adéquate qu’en fonction des comportements que l'on attend de ceux qui s’y trouvent. Certaines caractéristiques d'âge, de sexe ou de parenté biologique peuvent être des conditions préalables déterminant l'individu à occuper des positions particulières, mais l’assignation même de ces positions est affaire de culture. 

Ainsi, l'existence d'une parenté biologique entre le père et le fils ne peut pas éclairer la position précise que chacun d'eux occupe dans notre système social. Il est nécessaire de décrire de quelle manière culturellement modelée (culturally patterned) les personnes qui occupent ces positions se comportent l'une envers l’autre. Si l'on prend des positions comme celles d’employeur et d'employé, il semble impossible de les définir autrement que par ce que l'on attend que chacun fasse envers l'autre (ou peut-être que chacun fasse à l'autre). Une position dans un système social, en tant qu'elle est distincte du ou des individus qui peuvent l’occuper à un moment précis, est en réalité une configuration de modèles culturels. 

Pareillement, le système social pris dans son ensemble est une configuration encore plus vaste de modèles culturels. Cette configuration fournit à l'individu des techniques de vie en groupe et d’interaction sociale, à peu près de la même façon que d’autres configurations de modèles, également inhérentes à la culture totale, lui fournissent des techniques de mise en exploitation de l’environnement naturel ou de protection contre les dangers surnaturels. 

Les sociétés se perpétuent en apprenant aux individus de chaque génération les modèles culturels propres aux positions qu'ils sont censés devoir occuper. Les nouvelles recrues apprennent ainsi la façon dont se comporte le mari, ou le chef, ou l'artisan, et en agissant selon ces modèles elles perpétuent ces positions, et avec elles le système social tout entier. 

Sans la culture il ne pourrait y avoir ni systèmes sociaux de type humain, ni la possibilité d'y ajuster de nouveaux membres. 

Je m'aperçois que dans cette discussion sur société et culture, l'accent a surtout été mis sur le rôle passif de l'individu et sur la manière dont l'individu est formé par les facteurs culturels et sociaux. Il est maintenant temps de montrer l'envers du tableau. Aussi soignée qu'ait été la préparation de l'individu, aussi réussi son conditionnement, il demeure un organisme distinct avec ses propres besoins et avec ses capacités de penser, de sentir et d'agir en toute indépendance. Il conserve même son individualité à un degré considérable. Son intégration à la société et à la culture ne va pas plus loin que les réponses apprises, et même si chez l'adulte celles-ci englobent la plus grande part de ce que nous appelons la personnalité, il y a encore une grande partie de l'individu qui y échappe. Même dans les sociétés et les cultures les plus étroitement intégrées, il n'y a jamais deux individus rigoureusement semblables. 

En réalité, le rôle de l'individu envers la société est double. 

Dans les circonstances ordinaires, plus son conditionnement et son intégration à la culture sociale qui en découle sont parfaits, plus sa contribution au bon fonctionnement de l’ensemble est efficace, et plus sa récompense est assurée. Mais les sociétés doivent exister et fonctionner dans un monde qui change perpétuellement. L'incomparable facilité avec laquelle notre espèce s'ajuste aux conditions changeantes et élabore des réponses toujours plus efficaces pour satisfaire aux conditions constantes, cette facilité repose sur le résidu d'individualité qui survit en chacun de nous après que la société et la culture ont fait tout ce qu'elles peuvent faire. En tant que simple unité dans l'organisme social, l'individu perpétue le statu quo. 

Mais en tant qu ‘individu il contribue à modifier le statu quo lorsque le besoin s'en fait sentir. Puisqu'un environnement n'est jamais complètement statique, aucune société ne peut survivre sans un inventeur occasionnel qui soit apte à trouver des solutions aux nouveaux problèmes.

Même si, fréquemment, il invente pour répondre aux pressions qu'il ressent comme les autres membres de la société, ce sont surtout ses propres besoins qui le talonnent et le poussent à inventer. Le premier homme qui s’enveloppa dans une peau de bête ou qui entretint un feu ne le fit pas parce qu'il était conscient que sa société avait besoin de ces innovations, mais parce qu'il avait froid. 

Pour passer à un niveau plus élevé de complexité culturelle : aussi néfaste que soit une institution immuable pour une société dont les conditions sont en train de changer, ce qui peut conduire à modifier ou à abandonner cette institution, ne provient jamais d’un individu qui n’en souffrirait pas. Les innovations sociales sont faites par ceux qui souffrent des conditions existantes, et non par ceux qui en bénéficient. 

Si l’on comprend le double rôle des individus en tant qu'individus et en tant qu'unités sociales, on aura la clé de quantité de problèmes qui gênent les sciences humaines. 

Pour fonctionner efficacement comme unité sociale, l'individu doit faire siennes certaines formes stéréotypées de comportement, c’est- à-dire certains modèles culturels. La majeure partie de ces modèles vise plus à entretenir la société qu'à satisfaire les besoins individuels. Les sociétés sont des espèces d'organismes, au point qu'il est devenu courant de parler de leurs besoins propres comme s'ils étaient distincts de ceux des individus. 

 

Or cet usage entraîne des conséquences déplorables, parce que les caractères d'une société sont tout à fait différents de ceux d'un organisme vivant...."

 

"The Cultural Background of personality" (1945)

(Le fondement culturel de la personnalité - Traduction Dunod - Bordas 1977) - 

Cet ouvrage de Ralph LINTON a pout objet de déterminer les bases conceptuelles d'une collaboration organique entre la psychologie et l'anthropologie. Première tentative de ce genre, il présente par là-même un intérêt considérable. Mais cet ouvrage témoigne aussi du caractère fondamentalement pragmatique des sciences sociales aux Etats-Unis.  Comme les autres « social-scientists », psychologues ou sociologues, il traduit le sentiment de la responsabilité sociale du savant ès sciences humaines, du fait qu'on attend de lui la constitution d'une technique des relations humaines, dans le cadre du système démocratique américain, dont la légitimité n’est d’ailleurs à aucun moment mise en question. 

L'effort de conceptualisation qu'a effectué LINTON est particulièrement intéressant en ce qui concerne la notion même de culture. Les définitions de la culture abondent. Les ethnologues s'accordent généralement pour dire que la culture s'apprend, qu'elle permet à l'homme de s'adapter à son milieu naturel, qu'elle se manifeste dans des institutions, des formes de pensée et des objets matériels. Mais à quoi peuvent servir de telles approches, si elles désignent pratiquement tout l'héritage social au sein duquel naît et se développe l'individu ..

Or, précisément, LINTON a vu qu'il était absolument nécessaire de donner une consistance à ce concept qui tend à n’en point avoir. Et même si la perspective de sa systématisation est psychologique et réaliste, même si son centre de référence est l'individu qui vit une culture, — du moins cette systématisation a-t-elle l'intérêt de ramener la culture à des faits précis, à savoir des comportements et des résultats de comportement. 

"Dans le chapitre qu'il consacre au concept de culture, trois points au moins doivent retenir l'attention, car c’est là que se trouve son originalité : le rapport qu'il établit entre culture et comportement, l'importance qu'il attribue aux modèles culturels, la distinction qu'il effectue entre « culture réelle » et « culture construite ». 

Certes, toute culture est une totalité organique, ayant une configuration générale, qui peut être étudiée dans ses éléments et leurs rapports, abstraction faite des êtres humains qui composent le groupe : aussi bien toute culture dépasse ce qu’un individu peut saisir et manipuler, se perpétue malgré la disparition des individus, etc. Mais pratiquement l’'ethnologue qui analyse une culture donnée ne trouve qu'une série de réactions, que des conduites, — des gens qui accomplissent des rites, des gens qui raisonnent, etc... C'est pourquoi LINTON se sent autorisé par les ethnologues eux-mêmes à présenter aux psychologues une conception de la culture qui la considère comme une organisation structurée de conduites. 

La culture existe dans et par le comportement individuel ; concrètement, elle est immanente aux conduites, et c’est par le moyen des réponses acquises, par le moyen de l'éducation au sens large qu'elle peut se perpétuer et demeurer relativement stable. 

Aussi LINTON insiste-t-il sur l'idée d'acquisition, de « learning ». Dans ses derniers ouvrages, "Culture and Mental Disorders" et "The Tree of Culture", qui sont parus après sa mort, il donne des définitions de la culture qui reprennent cette idée : il la définit ici, « la masse des comportements que les êtres humains de toute société apprennent de leurs ancêtres et transmettent à la génération plus jeune », et là, (un groupe organisé d'idées et de réponses apprises partagées par les membres d'une société et caractéristiques de cette société». 

C'est en effet grâce aux processus de l'apprentissage social, plus précisément au processus d’ « enculturation » (absorption de la culture par l'individu), qui met en jeu des individus singuliers, que l'influence, ou plutôt la réalité de la culture, est partout et toujours médiatisée. Si donc la culture se saisit complètement comme forme ou modalité de conduite, le concept qui l'exprime ne peut que provenir du comportement et retourner vers le comportement, il doit avoir un contenu "psychologique". C'est en fonction de ce psychologisme qu'il convient de concevoir la notion de "modèle culturel"..." (Préface, par J-C. Filloux)

 

" ... Que la plupart des comportements humains soient enseignés sous forme de configurations organisées, au lieu d’être simplement élaborés par les individus à partir de leur expérience, voilà qui est extrêmement important pour l'étude de la personnalité. Cela signifie en effet que la façon dont une personne répond à une situation donnée fournit souvent une indication plus sur l'instruction qu’elle a reçue que sur sa personnalité. 

En général, tous les individus qui occupent une position donnée dans la structure d’une société particulière répondront à un grand nombre de situations d’une façon à peu près identique. 

Qu'un individu de ce groupe réponde ainsi ne prouve rien quant à sa personnalité, sinon qu'il est normalement doué pour apprendre. Ses prédispositions personnelles seront révélées non pas par ses réponses conformes aux modèles culturels, mais au contraire par celles qui y font exception. Ce n'est pas le thème dominant, ce sont les harmoniques qui dans son comportement signifient son individualité. De là la grande importance des études culturelles pour la psychologie de la personnalité ; tant que le psychologue ne saura pas ce que sont les normes de comportement imposées par une société donnée et qu'il ne pourra pas leur faire leur part dans ce qui révèle la personnalité, Il sera incapable de pénétrer derrière l'écran de conformité sociale et d'uniformité culturelle pour atteindre l'individu authentique..." 


L'objectif central de Linton dans "The Cultural Background of Personality" (1945) est de démontrer le lien inextricable entre la culture d'une société et la personnalité des individus qui la composent.

Il rejette les explications purement biologiques ou raciales de la personnalité et affirme que la culture est le facteur déterminant principal, bien que non exclusif.

 

1. Pour Linton, la culture est l'ensemble des modèles de comportement appris et des résultats de ces comportements, partagés et transmis par les membres d'une société donnée. Elle n'est pas innée mais acquise par l'apprentissage et l'immersion. Elle est sociale : elle existe parce que les individus vivent en groupe. Elle constitue un "plan de vie" qui guide les actions, les pensées et les sentiments des individus.

 

Distinction Culture Explicite et Culture Implicite ...

- Culture Explicite : C'est la culture "officielle", consciente et verbalisée. Ce sont les règles déclarées, les lois, les idéaux moraux, les traditions racontées. Par exemple, "il faut dire la vérité" ou "il est interdit de voler".

- Culture Implicite : C'est la culture "non-dite", inconsciente, composée des habitudes, des préférences, des postulats tacites et des comportements automatiques que les membres d'une société partagent sans même y penser. Par exemple, la distance physique à respecter lors d'une conversation, ou les expressions faciales pour exprimer certaines émotions.

- L'essentiel : La culture implicite est tout aussi importante, sinon plus, que la culture explicite pour comprendre les comportements réels.

 

Distinction Culture Réelle et Culture Construite (ou Modèles Culturels) ...

- Culture Réelle : C'est ce que les gens font réellement dans leur vie quotidienne. C'est la somme des comportements observables de tous les membres de la société. Elle est diverse, parfois contradictoire et pleine de variations individuelles.

- Culture Construite (ou Modèles Culturels) : C'est une abstraction que l'anthropologue construit pour décrire et analyser la culture. C'est une généralisation qui met de côté les variations individuelles pour identifier des régularités et des structures. Le "modèle culturel" est une représentation schématique et simplifiée de la culture réelle.

- L'essentiel : Il ne faut pas confondre le modèle (l'abstraction de l'analyste) avec la réalité complexe et désordonnée qu'il représente.

 

Les Modèles Idéaux ..

C'est un type spécifique de modèle culturel. Les modèles idéaux représentent les comportements tels qu'ils devraient être selon les normes sociales. C'est la version "perfectionnée" et approuvée de la culture.

Les modèles idéaux servent de guides de conduite et de référence pour juger les comportements. L'écart entre le modèle idéal et la culture réelle est une source majeure de tension sociale et de sentiment de culpabilité individuel.

 

2. Structure Sociale et Participation à la Culture

Linton insiste sur le fait que personne ne participe à la totalité de sa culture. L'accès à la culture est médiatisé par la structure sociale.

- Les Sociétés Primaires ..

Ce sont les petits groupes face-à-face auxquels un individu appartient et où il passe la majeure partie de sa vie (famille, voisinage, groupe de pairs). Ces sociétés primaires sont le canal principal de transmission culturelle. C'est en leur sein que l'individu intériorise ses premiers et plus profonds modèles culturels.

- L'Individu dans la Structure Sociale ..

Chaque individu occupe une position spécifique dans la structure sociale, définie par le Statut (la position elle-même, avec ses droits et ses devoirs) et le Rôle (les comportements attendus de quelqu'un qui occupe un statut donné).  L'identité et l'expérience d'un individu sont largement déterminées par l'ensemble des statuts qu'il occupe (statut d'âge, de sexe, de profession, etc.).

 

3. La Personnalité

Linton définit la personnalité comme l'organisation dynamique et unique des facteurs psychologiques au sein d'un individu. C'est le "tout" qui détermine son adaptation unique à son environnement.

Les Situations correspondent aux éléments de l'environnement (physique et social) auxquels l'individu doit réagir. Une situation devient significative lorsqu'elle est perçue et interprétée par l'individu.

Les Réponses constituent les réactions comportementales, émotionnelles ou mentales de l'individu face aux situations. Les réponses deviennent avec le temps des habitudes organisées.

Le Rôle de la Culture dans la Formation de la Personnalité est au cœur de la thèse de Linton. La culture façonne la personnalité de plusieurs manières cruciales ...

- Elle fournit un répertoire limité de réponses : Un individu ne peut répondre à une situation qu'avec les comportements qu'il a appris dans sa culture.

- Elle structure les expériences : Les situations auxquelles un individu est confronté sont largement déterminées par sa culture et sa position sociale (ex: un rite de passage, un type de travail).

- Elle favorise la formation de types de personnalité de base : Parce que les membres d'une société partagent les mêmes modèles culturels fondamentaux et vivent des expériences socialisatrices similaires (notamment dans l'enfance), ils développent des configurations psychologiques communes. C'est ce que Linton appelle, avec Abram Kardiner, la personnalité de base (basic personality). C'est un "dénominateur commun" psychologique partagé par les membres d'une même culture.

: La personnalité est donc, pour Linton, le produit de l'interaction entre les prédispositions biologiques de l'individu et son expérience culturelle unique, filtrée par les statuts qu'il occupe dans la structure sociale. On ne peut comprendre un individu sans comprendre la culture qui l'a formé, et on ne peut comprendre une culture sans observer comment elle se manifeste dans la personnalité de ses porteurs.


On ne peut pas changer une société sans comprendre et sans tenir compte de la manière dont les individus qui la composent pensent, sentent et perçoivent le monde.... 

 

On a pu expliquer ce besoin de « psychologiser » les problèmes sociaux si caractéristique d'un Ralph Linton, par exemple, d'abord, par le fait que les Américains se sont très vite trouvé concrètement en face de problèmes propres posés par la présence de minorités raciales ayant une culture particulière (Indiens par exemple), ou d'immigrants apportant avec eux leurs coutumes : comment réaliser pratiquement l'adaptation d'individus, déjà "enculturés", à de nouvelles formes culturelles ? Pour étudier cette adaptation, cette "acculturation", il faut se placer à la fois du point de vue de la culture nouvelle et du point de vue de l'individualité psychologique...

 

1. - Pour Linton, la culture n'est pas une entité abstraite qui flotte au-dessus des individus. Elle existe concrètement dans les esprits des membres d'une société sous la forme de modèles culturels (cultural patterns). Ces modèles sont des schémas de pensée, de croyance, de valeur et de comportement appris. 

Ainsi l'idée de "réussite professionnelle" n'est pas qu'un concept ; c'est un modèle internalisé qui guide les choix d'études, la recherche d'un emploi, et même le sentiment de satisfaction ou d'échec d'une personne. En conséquence, pour comprendre un phénomène social, il ne suffit pas de le décrire de l'extérieur. Il faut comprendre comment il est vécu, perçu et interprété "de l'intérieur" par les individus. C'est là que la psychologie devient essentielle.

 

2. - Linton a considéré que de nombreux problèmes sociaux (comme les conflits, les discriminations, l'inaptitude à s'adapter à de nouvelles technologies) ne sont que la manifestation visible d'un problème plus profond situé à l'interface entre la culture et la psyché individuelle.

(Conflit de modèles) - Dans des situations de contact culturel (colonisation, migration, modernisation rapide), les individus peuvent être tiraillés entre des modèles culturels contradictoires (ceux de leur culture d'origine et ceux de la nouvelle culture). Ce conflit interne génère de l'anxiété, de la frustration et peut déboucher sur des tensions sociales.

(Frustration des aspirations) -  Si une culture inculque à ses membres des aspirations (comme la richesse matérielle ou un statut social) mais que la structure sociale empêche une grande partie de la population de les atteindre, cela crée une frustration généralisée, source de délinquance, de révolte ou d'apathie.

 

3. - Le Changement social ne peut être imposé de manière purement technique ou structurelle

C'est le point le plus pratique de l'argument de Linton. Il s'oppose à une vision purement "ingénieriale" de la société qui penserait qu'il suffit de changer les lois ou les structures économiques pour résoudre les problèmes.

(La résistance au changement) - Les individus résistent aux changements qui heurtent leurs modèles culturels internalisés, leurs valeurs et leurs sentiments. Une réforme agraire échouera si les paysans ont une conception sacrée de la terre et de la propriété héritée de leurs ancêtres. Une campagne de santé publique échouera si elle contredit des croyances profondes sur le corps ou la maladie.

(La nécessité d'une "préparation psychologique") - Pour qu'un changement social soit efficace et durable, il doit être accepté et intégré par les individus. "Psychologiser" les problèmes, c'est donc comprendre les résistances psychologiques potentielles et travailler à les lever en amont, en rendant le changement compatible avec les motivations et les perceptions des personnes concernées.

 

4. -  Donner aux hommes une "nouvelle prise sur l'histoire"  ...

En "psychologisant" les problèmes sociaux, Linton veut fournir aux décideurs (politiques, administrateurs coloniaux, éducateurs) des outils pour diagnostiquer plus finement les causes des tensions sociales, anticiper les conséquences humaines des politiques qu'ils veulent mettre en œuvre, et concevoir des interventions plus efficaces qui tiennent compte de la dimension humaine et culturelle, et non pas seulement technique ou économique.

Pour Ralph Linton, "psychologiser" les problèmes sociaux, c'est reconnaître que le moteur et le frein de l'histoire se trouvent dans l'esprit des individus. La culture est le logiciel de la société, mais il fonctionne sur le matériel psychique des personnes. Sans une compréhension de ce niveau psychologique, toute tentative d'organisation de la vie sociale ou de maîtrise du changement historique reste superficielle, inefficace, et souvent contre-productive...


On a pu ainsi synthétiser la pensée dite "culturaliste" : 

- ce n'est pas la production matérielle qui caractérise chaque société particulière, mais sa culture, et toute culture peut être définie par un ensemble de traits culturels.

- c'est par le biais d'un sustème de valeurs dominantes qu'un modèle est érigé et que la cohérence de ces traits culturels est assurée.

 

- et c'est par l'intériorisation de cet ensemble de traits culturels que chaque individu, dans une société donnée, acquiert une "personnalité de base" (basic personality) ...

 

Chaque société nous offre donc un ou des types de personnalité de base, une gamme de personnalités de statut, lesquels diffèrent toujours en quelque manière de ce qu’ils sont dans une autre société. Et chaque fois qu'il y a persistance ou transmission de ces méthodes organisées de transmission, nous avons une culture. C'est ainsi que la culture contribue à façonner notre personnalité et nos stratégies existentielles. Il nous appartient d'identifier au mieux ces systèmes de "valeurs-actes" donnés en l'état, pour éventuellement les assumer en toute connaissance. Selon les culturalistes, partout où il y a des groupements organisés d'êtres humains (tribu, clan ...) il y a une certaine régularité de l'organisation des relations entre les individus. Le monde du travail et des interactions sociales fournissent pourtant une logique qui ne parvient pas à s'intégrer totalement dans les analyses proposées. Les notions de rôle et de hiérarchie, de concurrence et de domination viennent complexifier nos désirs de clarification de nos existences. L'ensemble de ces dispositifs de reproduction sociale ou culturelle ne visent au bout du compte qu'à assurer l'homogénéité des comportements et la cohérence globale de nos sociétés ...


Années 1950-1960 - La génération « Culture & Cognition » - La génération qui suit Linton et Kardiner se détourne de la psychanalyse stricte, jugée parfois trop spéculative, pour se tourner vers la psychologie cognitive, les études de la perception, et du langage. Cette orientation cherche à comprendre comment les processus cognitifs individuels sont influencés par les contextes culturels.

- Ward Goodenough (Culture, Language, and Society, 1957)

- Harold Conklin (études ethnocognitives, comme l’ethnoscience, années 1950-1960)

- Charles Frake (travaux sur les catégories culturelles et linguistiques, années 1960)

 

 Années 1960-1970 - Le débat « Nature vs Nurture » réactivé - Dans le contexte de l’anthropologie psychologique des années 60-70, des débats sur les rôles respectifs de l’environnement culturel (nurture) et des prédispositions biologiques (nature) reviennent fortement.

- Clifford Geertz (The Interpretation of Cultures, 1973)

- John Whiting et Beatrice Whiting (Children of Six Cultures, 1975).

- Marvin Harris (Anthropologie culturelle matérialiste, années 60-70)

 

 Années 1980-2000 - La « psychologie culturelle » - Dans les années 80 et 90, la psychologie culturelle comme telle devient une discipline autonome. L’idée de base : la culture et l’esprit humain sont inséparables, la psychologie individuelle ne peut s’analyser hors de ses contextes culturels spécifiques.

- Richard Shweder (Cultural Psychology, 1991)

- Jerome Bruner (Acts of Meaning, 1990)

- Michael Cole (Cultural Psychology: A Once and Future Discipline, 1996)

 

 Années 2000 à nos jours - Anthropologie psychologique renouvelée - À partir des années 2000, l'anthropologie psychologique s’enrichit encore d’approches nouvelles, croisant neurosciences, études émotionnelles, et la cognition incarnée.

- Tanya Luhrmann (When God Talks Back, 2012)

- Joseph Henrich (The WEIRDest People in the World, 2020)

- Thomas Csordas (Embodiment and Experience, 1994, influence persistante)