Alfred Andersch (1914-1980),
"Die Kirschen der Freiheit" (1952, Les Cerises de la liberté), "Sansibar oder der letzte Grund" (1957, Zanzibar ou le dernier motif), "Efraim" (1967), "Winterspelt" (1974) -
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Last update : 01/11/2025
Alfred Andersch (1914-1980) est l’une des figures majeures de la reconstruction intellectuelle et littéraire de l’Allemagne de l’Ouest après 1945.
Il n’a jamais acquis hors du monde germanophone la notoriété d’un Günter Grass ou d’un Heinrich Böll, mais en Allemagne il a joué un rôle central comme écrivain, essayiste, animateur culturel, homme de radio et cofondateur du Gruppe 47, le cercle qui a profondément refondé la littérature allemande après le nazisme.
Et nous verrons, tant Alfred Andersch, par la littérature morale et existentielle, que Christopher Browning, par l’enquête historique empirique, converger vers une même intuition anthropologique fondamentale : la menace moderne ne résulte pas tant uniquement des fanatiques idéologiques que de la capacité d’êtres humains ordinaires à s’adapter progressivement à des systèmes collectifs meurtriers...
(PIC: Andersch in seinem Arbeitszimmer auf Burg Kerpen etwa 1950)
La littérature allemande d’après 1945 occupe une position presque unique en Europe : elle est née au cœur même du pays responsable du nazisme et de la destruction industrielle des Juifs d’Europe.
Cela a créé une pression morale, historique et intellectuelle exceptionnelle presque sans équivalent dans ce pays alors que dans plusieurs autres compromis avec le fascisme, la collaboration ou les violences de guerre — notamment l’Autriche, l’Italie ou la France — la confrontation littéraire avec le passé a souvent été plus tardive, plus ambiguë, plus indirecte ; parfois empêchée par des mythes nationaux très puissants. Depuis les quelques deux à trois générations qui se sont succédées depuis la Seconde Guerre mondiale, près de quatre vingt ans plus tard, on parfois perdu le sens des mots et des réalités, et ne semblent plus véritablement reconnaître ce que fut ni le fascisme ni le nazisme, ni même la colonisation. Les dénonciations sont courtes, à contre-sens, inconsistantes. Il est vrai que qu'il faudra le plus souvent attendre les années 1980-1990 pour que nombre de pays européens entreprennent de revisiter leurs collaborations, leurs violences coloniales, leurs zones grises.
En Allemagne de l’Ouest, après 1945, plusieurs facteurs ont très tôt rendu la confrontation presque inévitable ...
- Parce que le nazisme futt indissociable de l’identité nationale allemande récente
L’État hitlérien fut est allemand, a mobilisé massivement la société allemande, a conduit Auschwitz et a détruit l’Europe. Les écrivains allemands ne pouvaient guère aisément déplacer la faute ailleurs. Et même lorsqu’ils tentaient l’excuse, l’ambiguïté ou le silence, la question revenait constamment.
- Parce que l’Allemagne fut un pays vaincu, occupé, moralement détruit
La défaite totale a joué un rôle immense. Après 1945, il n'existe plus d’État légitime, de continuité morale, tout n'est plus que destruction matérielle, révélation des camps et occupation étrangère. La littérature devint alors un espace de reconstruction morale. C’est pourquoi des auteurs comme Heinrich Böll, Günter Grass, Alfred Andersch ou Peter Weiss considèrent souvent la littérature comme une mission historique.
Le cas autrichien est fondamental. Après 1945, l’Autriche construit un récit national extrêmement efficace : l’Autriche aurait été la « première victime » d’Hitler. Ce mythe permet effectivement de minimiser la participation autrichienne au nazisme, d’éviter une confrontation profonde avec la collaboration et de reconstruire rapidement une identité nationale.
Or historiquement, beaucoup d’Autrichiens ont soutenu l’Anschluss, une proportion importante des cadres nazis étaient autrichiens et Vienne fut un centre majeur de l’antisémitisme européen. Mais pendant des décennies, la société autrichienne préfèrera le silence, la neutralité, une élégante amnésie. C’est précisément ce qu’attaqueront plus tard Thomas Bernhard, Ingeborg Bachmann ou Elfriede Jelinek. Bernhard notamment accuse l’Autriche entière d’avoir transformé le nazisme en hypocrisie bourgeoise silencieuse.
L’Italie développe un autre récit protecteur, le mythe des « Italiens brava gente ». Les Italiens auraient été fondamentalement plus humains que les Allemands. Ce mythe repose sur plusieurs éléments :la chute relativement précoce de Mussolini, la guerre civile complexe d'après 1943, la forte mémoire de la Résistance et l'image d’un fascisme supposé moins radical.
Or cette vision masque la violence coloniale italienne, les lois raciales de 1938, la collaboration active avec l’Allemagne, les crimes fascistes dans les Balkans et en Afrique. La mémoire italienne se divise en antifascisme héroïque d’un côté, et minimisation du consensus fasciste de l’autre.
Pourtant certains écrivains italiens ont affronté ces questions, mais souvent d’une manière moins directement accusatrice que les Allemands. Primo Levi est évidemment la figure majeure, "Se questo è un uomo" (Si c’est un homme) produit l’un des grands témoignages européens sur Auschwitz. Mais Levi écrit surtout comme survivant juif, témoin, analyste moral universel. Il ne reconstruit pas une culpabilité nationale italienne comparable à celle des écrivains allemands. Natalia Ginzburg ou Cesare Pavese évoquent davantage la guerre, le fascisme, la désagrégation morale, mais souvent dans un cadre plus intime ou existentiel.
Le cas français est particulièrement important, on peut parler de mythe "résistancialiste". Après 1945, la France gaulliste construit progressivement une mémoire dominante : la France aurait été essentiellement résistante. Ce récit permet de restaurer rapidement la légitimité nationale, de réintégrer une société profondément divisée et d’éviter une guerre civile mémorielle permanente.
Or historiquement, le régime de Vichy a collaboré activement, une partie importante des élites administratives, policières et intellectuelles a participé et l’antisémitisme français ne fut pas seulement imposé par Berlin. Mais durant longtemps collaboration, antisémitisme français, accommodements ordinaires restent relativement peu explorés frontalement.
Et la littérature française a longtemps hésité ...
- C'est que la Résistance a fourni un récit héroïque disponible Contrairement à l’Allemagne, la France dispose d’un récit national positif, De Gaulle, la Résistance, la Libération. Ce récit absorbe une grande partie de la mémoire publique.
- Mais les élites culturelles furent elles-mêmes compromises. Beaucoup d’intellectuels ont collaboré ou se sont accommodés de Vichy. La question devient donc extrêmement délicate.
- La guerre d’Algérie va de plus déplacer ensuite les débats. Dans les années 1950-1960, une partie de l’énergie morale et intellectuelle française se déplace vers la décolonisation, l’Algérie, le tiers-mondisme, le communisme, Mai 68. Le travail sur Vichy devient relativement secondaire pendant un temps.
- Pourtant certains écrivains français ont fini par affronter ces sujets, mais souvent plus tardivement. Patrick Modiano est probablement la grande figure française de cette mémoire trouble avec "La Place de l'Étoile", "Rue des boutiques obscures", "Dora Bruder". Il explore les zones grises, les disparitions, les compromissions, les identités effacées. Mais son approche reste elliptique, mélancolique, très différente du ton moral explicite d’Andersch ou Böll. Un Louis Malle, avec "Lacombe Lucien", jouera un rôle comparable au cinéma : le film scandalise parce qu’il montre un collaborateur ordinaire, sans idéologie forte, presque banal. Détruisant le mythe héroïque simplifié.
En fin de compte, l’Allemagne a souvent produit la confrontation la plus profonde parce que sans doute ne pouvait-elle pas facilement externaliser la catastrophe. L’Autriche pouvait dire avoir été annexée, l’Italie tenter d'affirmer que le fascisme italien n’était pas le nazisme, et la France souligner sa foncière Résistance, mais l'Allemagne, elle, est restée le centre historique du désastre.
On a souligné une autre raison essentielle, la culture allemande elle-même. Il existe aussi une tradition intellectuelle allemande très particulière, philosophie morale, introspection, poids de la Bildung, idée que la culture porte une responsabilité historique. Le choc fut immense : comment le pays de Goethe, de Kant ou de Beethoven, a-t-il pu générer Auschwitz ? Cette contradiction a alimenté toute la littérature allemande d’après-guerre.
Aussi l’Allemagne -t-elle probablement développé la littérature la plus systématique et la plus autocritique sur la culpabilité historique, le totalitarisme, la mémoire traumatique, et l’effondrement moral européen du XXe siècle.
Toute une partie de la grande littérature allemande d’après-1945 tourne autour des mêmes questions qu’Alfred Andersch : comment vivre après le nazisme ? qu’est-ce que la responsabilité individuelle ? pourquoi tant d’Allemands ont-ils obéi ? peut-on encore croire à la culture allemande après Auschwitz ? comment raconter une catastrophe historique qui semble détruire le langage lui-même ?
Mais chaque écrivain abordera ces questions différemment, certains par la culpabilité, d’autres par la satire, et d’autres encore par la mémoire fragmentée, l’ironie ou la destruction même du récit classique ...
1. - Heinrich Böll, la conscience morale catholique et l’Allemagne ordinaire ..
Lauréat du prix Nobel de littérature en 1972, Böll est probablement celui qui se rapproche le plus d’Andersch par certains aspects moraux. Ancien soldat de la Wehrmacht, profondément marqué par la guerre et par l’effondrement moral allemand, il devient la grande conscience humaniste de la République fédérale d’Allemagne.
Ses œuvres majeures,
- "Wo warst du, Adam?" (Où étais-tu, Adam ?, 1951) ;
- "Billard um halb zehn" (Billard à neuf heures et demie, 1959) ;
- "Ansichten eines Clowns" (Opinions d’un clown, 1963) ;
- "Gruppenbild mit Dame" (Portrait de groupe avec dame, 1971).
Böll s’intéresse moins aux grands idéologues qu’aux gens ordinaires : soldats, femmes, catholiques, marginaux, vaincus silencieux. Son apport essentiel est de montrer comment le conformisme social, religieux et bourgeois a permis le nazisme puis s’est recyclé après 1945. Il est souvent plus chaleureux et plus humain qu’Andersch, moins existentialiste, mais parfois aussi plus directement critique envers la société ouest-allemande.
2. - Günter Grass, la mémoire grotesque et la culpabilité allemande
Prix Nobel de littérature en 1999, Grass représente une autre voie majeure. Né à Dantzig dans une famille mêlant cultures allemande et cachoube, mobilisé à la fin de la guerre, il restera hanté toute sa vie par la catastrophe allemande et révélera tardivement son passage dans la Waffen-SS adolescente, ce qui provoquera un immense débat moral en Allemagne.
Là où Andersch reste sobre et moral, Grass utilise le grotesque, la satire, l’excès baroque. Son œuvre centrale, "Die Blechtrommel" (Le Tambour, 1959), immense roman chaotique et carnavalesque, met en scène Oskar Matzerath, enfant refusant de grandir dans l’Allemagne nazie.
Autres œuvres importantes,
- "Katz und Maus" (Chat et souris, 1961) ;
- "Hundejahre" (Les Années de chien, 1963) ;
- "Beim Häuten der Zwiebel" (Pelures d’oignon, mémoires, 2006).
Grass cherche à montrer la folie collective, la médiocrité bourgeoise, la continuité entre nazisme et société ouest-allemande. Chez lui, le nazisme n’est pas une parenthèse, mais surgit des profondeurs culturelles allemandes. Il refuse toute purification morale simple et son œuvre entière constitue une lutte contre l’amnésie allemande.
3. - W. G. Sebald, mémoire, ruines et impossibilité du récit
Sebald appartient à une génération plus tardive, née pendant la guerre, mais il est fondamental. Universitaire installé longtemps en Angleterre, spécialiste de littérature européenne, il critique justement la génération d’Andersch et de Böll, qu’il accuse parfois d’avoir insuffisamment affronté la destruction allemande.
Ses œuvres majeures,
- "Die Ausgewanderten" (Les Émigrants, 1992) ;
- "Die Ringe des Saturn" (Les Anneaux de Saturne, 1995) ;
- "Austerlitz" (2001).
Sebald estime que l’Allemagne d’après-guerre a souvent refoulé, esthétisé ou simplifié la catastrophe historique. Son écriture fragmentée, mélancolique, remplie de photographies et de souvenirs dispersés, exprime la disparition, les traces, les fantômes de l’Europe détruite. Chez lui, il n’y a presque plus de possibilité de réconciliation morale : c’est une littérature des ruines de la mémoire.
4. - Thomas Bernhard, la haine de l’oubli et de l’hypocrisie
Même s’il est autrichien, Bernhard est incontournable dans cet espace culturel germanophone. Né aux Pays-Bas mais élevé en Autriche, marqué par une enfance difficile, la maladie et un rapport haineux à l’Autriche officielle, il devient l’un des écrivains les plus scandaleux et violents de langue allemande.
Ses œuvres importantes,
- "Heldenplatz" (Place des héros, pièce, 1988) ;
- "Auslöschung" (Extinction, 1986) ;
- "Holzfällen" (Des arbres à abattre, 1984).
Bernhard attaque violemment l’hypocrisie autrichienne, le refoulement du passé nazi et la culture bourgeoise germanophone. Il refuse totalement le patriotisme, les récits de reconstruction morale et les mythes humanistes rassurants. Son œuvre est traversée par la rage, la répétition obsessionnelle et la dénonciation de l’amnésie collective. Il radicalise certains thèmes déjà présents chez Andersch.
5. - Peter Weiss, Auschwitz et la mémoire politique
Né près de Berlin dans une famille juive assimilée, exilé sous le nazisme en Scandinavie, Weiss est capital pour la représentation du nazisme et d’Auschwitz. Il mêle constamment littérature, théâtre, politique et réflexion historique.
Ses œuvres majeures,
- "Die Ermittlung" (L’Instruction, 1965), pièce documentaire fondée sur les procès d’Auschwitz ;
- "Die Ästhetik des Widerstands" (L’Esthétique de la résistance, trilogie publiée entre 1975 et 1981).
Weiss réintroduit la lutte politique, le marxisme, l’antifascisme organisé et les résistances collectives. Là où Andersch privilégie souvent la conscience individuelle, Weiss insiste davantage sur les structures historiques, les classes sociales et les mouvements politiques. "L’Esthétique de la résistance" est considéré comme l’un des plus grands romans européens du XXe siècle sur le fascisme, l’art, la mémoire et la résistance intellectuelle.
6. - Ingeborg Bachmann, le fascisme comme survivance psychologique
Poétesse, romancière et intellectuelle majeure du groupe 47, Bachmann est l’une des grandes voix féminines de la littérature germanophone d’après-guerre. Fille d’un ancien membre du parti nazi, elle développera une réflexion profonde sur la violence, le langage et la domination.
Son œuvre majeure, "Malina" (1971), roman central de la modernité germanophone ; mais aussi les recueils poétiques "Die gestundete Zeit" (Le Temps en sursis, 1953) et "Anrufung des Großen Bären" (Invocation de la Grande Ourse, 1956). Elle montre que le fascisme ne disparaît pas simplement avec 1945, mais survit dans les rapports humains, dans le langage, dans la domination masculine et dans les structures psychologiques. Chez elle, la catastrophe historique devient intime : le nazisme n’est plus seulement un régime politique, mais une structure mentale persistante.
7. - Hans Magnus Enzensberger, modernité, médias et continuités historiques
Poète, essayiste, éditeur et intellectuel public majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Enzensberger appartient lui aussi au groupe 47. Très attentif aux médias, à la société de consommation et aux nouvelles formes de pouvoir culturel, il développe une réflexion plus sociologique que romanesque.
Quelques œuvres importantes,
- "Einzelheiten" (Détails, essais, 1962) ;
- "Der kurze Sommer der Anarchie" (Le Bref Été de l’anarchie, 1972) ;
- "Hammerstein oder der Eigensinn" (Hammerstein ou l’intransigeance, 2008).
Il analyse les continuités autoritaires, les médias de masse, les illusions idéologiques de l’après-guerre et les contradictions des démocraties modernes. Il prolonge certains thèmes d’Andersch mais dans une perspective plus intellectuelle, critique et européenne.
De fait, l’ensemble de cette littérature constitue probablement l’une des plus profondes tentatives européennes pour penser la culpabilité historique, l’effondrement moral, la mémoire traumatique et la survie de l’individu dans les catastrophes politiques modernes.
Alfred Andersch naît à Munich dans une famille marquée par le conservatisme national allemand de l’après-Première Guerre mondiale. Son père, officier durant le conflit, en revient grièvement blessé, ce qui place très tôt l’enfance d’Andersch dans une atmosphère mêlant patriotisme, autorité et traumatisme historique. Pourtant, le jeune Alfred se détourne rapidement du nationalisme ambiant. Son adolescence est marquée par un rejet croissant de la discipline scolaire et des structures autoritaires : renvoyé du lycée Wittelsbacher de Munich en 1928, il entre alors en apprentissage dans une librairie, expérience décisive dans sa formation intellectuelle et littéraire.
À la fin des années 1920, dans le contexte de crise politique et sociale de la République de Weimar, il se rapproche du mouvement ouvrier révolutionnaire. À dix-huit ans, il adhère aux Jeunesses communistes bavaroises puis milite dans les organisations communistes allemandes. Lorsque les nazis prennent le pouvoir en 1933, il est arrêté pour activités politiques et interné plusieurs mois au camp de concentration de Dachau. Cette expérience joue un rôle fondamental dans la formation de son univers moral et littéraire. Toute son œuvre ultérieure reviendra, sous des formes diverses, à quelques interrogations centrales : comment préserver une liberté intérieure face aux systèmes totalitaires ? jusqu’où va la responsabilité individuelle ? comment des sociétés cultivées peuvent-elles basculer dans la soumission et la barbarie ? et que signifie, pour un Allemand d’après 1945, vivre avec l’héritage du nazisme ?
Mobilisé dans la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale, Andersch sert sur le front italien. En 1944, il déserte et se rend aux Américains. Cette désertion deviendra l’un des actes fondateurs de sa propre légende intellectuelle et morale. Dans ses textes autobiographiques, il la présente moins comme un héroïsme spectaculaire que comme un bref instant de reconquête de soi — « un moment de liberté » arraché à l’engrenage historique. Cette expérience nourrit notamment "Die Kirschen der Freiheit" (Les Cerises de la liberté, 1952), récit autobiographique où la désertion devient une réflexion existentielle sur la liberté individuelle dans une société totalitaire.
Après 1945, Andersch appartient à cette génération d’intellectuels allemands qui tentent de reconstruire une culture démocratique dans la jeune République fédérale d’Allemagne. Installé d’abord à Munich puis actif dans plusieurs centres intellectuels de l’Allemagne de l’Ouest, il collabore avec Erich Kästner au journal Neue Zeitung, publié sous contrôle américain. Il participe ensuite à la fondation de la revue Der Ruf, importante plateforme du renouveau intellectuel allemand d’après-guerre. Bien qu’il rompe progressivement avec le communisme et perde ses illusions sur les grands systèmes idéologiques, il conserve toute sa vie une méfiance profonde envers les conformismes politiques, nationaux et moraux.
Parallèlement à son travail journalistique et radiophonique, il construit une œuvre romanesque majeure dans la littérature allemande d’après-guerre. "Sansibar oder der letzte Grund" (Zanzibar ou le dernier motif, 1957), son roman le plus connu à l’international, raconte la fuite de plusieurs personnages hors de l’Allemagne nazie en 1937 ; le livre mêle suspense moral, réflexion sur la résistance individuelle et méditation sur la possibilité de sauver quelque chose de l’humanité au sein d’un monde totalitaire. "Die Rote" (Le Voyage d’Italie, 1960) explore davantage les questions d’aliénation moderne, de désir de fuite et de reconstruction de soi dans l’Europe d’après-guerre. Son œuvre tardive devient plus expérimentale et plus sombre, notamment dans "Efraim" (1967) et "Winterspelt" (1974), où l’histoire allemande apparaît comme un espace de fragmentation morale et de dissolution des certitudes héroïques.
À partir de 1958, Andersch s’installe en Suisse italienne, à Berzona, près de Locarno. Cet éloignement géographique correspond aussi à une prise de distance croissante vis-à-vis de l’Allemagne fédérale et de ses compromis mémoriels. Il y mène une vie relativement retirée tout en restant une figure intellectuelle importante de la littérature germanophone.
Lorsqu’il meurt le 22 février 1980, il vient d’achever son dernier récit, "Der Vater eines Mörders" (Le Père d’un assassin), publié à titre posthume la même année. Dans ce texte très autobiographique, il revient sur un épisode de son adolescence : son exclusion du lycée par un directeur autoritaire qui n’est autre que le père de Heinrich Himmler. Le livre constitue moins une simple évocation scolaire qu’une méditation inquiète sur les rapports entre humanisme, autorité et barbarie. Andersch y pose implicitement une question qui traverse toute son œuvre : comment une culture classique et cultivée a-t-elle pu coexister avec le nazisme ? La conclusion du récit est profondément pessimiste : l’éducation humaniste, à elle seule, ne protège pas nécessairement contre la violence ni contre la servitude morale.
L’importance d’Andersch dépasse largement ses romans ..
Avec Hans Werner Richter, il fonde la revue Der Ruf (« L’Appel »), destinée à reconstruire une culture démocratique allemande après le nazisme. La revue est finalement censurée par les autorités américaines d’occupation, jugée trop indépendante politiquement.
De cette expérience naît ensuite le Gruppe 47, cercle littéraire devenu mythique dans l’histoire culturelle allemande.
Ce groupe rassemble bientôt Ingeborg Bachmann, Paul Celan, Günter Grass, Heinrich Böll, Martin Walser, Hans Magnus Enzensberger, etc. Leur objectif est immense : reconstruire une langue allemande moralement détruite par le nazisme.
Andersch défend alors une idée très importante : la littérature doit redevenir un lieu de conscience critique et de démocratie. Son essai "Deutsche Literatur in der Entscheidung" (« La littérature allemande au tournant décisif ») est considéré comme l’un des textes programmatiques de cette nouvelle littérature allemande.
L’univers d’Andersch est profondément marqué par l’exil intérieur, les marginaux, les fugitifs, les individus refusant l’obéissance, la solitude morale, le besoin d’échapper aux structures oppressives. Il est très influencé par l’existentialisme français (Jean-Paul Sartre, Albert Camus, une certaine idée humaniste et antitotalitaire de la littérature). Pourquoi?
Chez lui, le héros est souvent un homme isolé, moralement ambigu, qui tente malgré tout de préserver une liberté intérieure minimale. Cette problématique est très typique de l’Allemagne d’après-guerre : comment continuer à vivre après le nazisme ? comment redevenir un individu libre ? comment échapper à la masse, à l’obéissance, aux idéologies ?
En Allemagne, Andersch fut longtemps considéré comme une conscience morale de la République fédérale, un architecte du renouveau littéraire, un médiateur culturel essentiel.
Son rôle à la radio culturelle allemande fut également immense : il a contribué à faire connaître de nouveaux auteurs allemands et étrangers. Dans les années 1950-1960, il participe donc à la construction d’une nouvelle culture ouest-allemande démocratique, européenne, antinazie et intellectuellement ouverte.
Jusqu'aux années 1990 : plusieurs critiques - notamment W. G. Sebald - ont remis en question certains aspects de son autobiographie morale. On lui reproche notamment d’avoir reconstruit après coup une image trop héroïque de sa résistance intérieure ; d’avoir simplifié certains épisodes de sa vie sous le nazisme ; et d’incarner parfois les ambiguïtés morales de la génération allemande d’après-guerre. Cette critique est importante. Andersch devient presque un cas d’étude sur la manière dont l’Allemagne de l’Ouest s’est raconté son propre passé après 1945.
Même si sa renommée internationale est moindre aujourd’hui que celle de Grass ou Böll, Andersch reste fondamental pour comprendre la reconstruction intellectuelle allemande après 1945 ; la naissance de la littérature ouest-allemande moderne ; les débats sur culpabilité et responsabilité ; le rôle moral attribué à la littérature dans l’Europe d’après-guerre ; l’idée d’« émigration intérieure » sous le nazisme ; la transformation culturelle de l’Allemagne fédérale. Il représente aussi un moment historique très particulier, celui où la littérature allemande croyait encore pouvoir reconstruire moralement une société détruite.
"Die Kirschen der Freiheit" (1952, Alfred Andersch)
Un récit de désertion devenu texte fondateur de l’après-guerre allemand. Publié en 1952, "Die Kirschen der Freiheit" (« Les Cerises de la liberté ») est sans doute le texte le plus célèbre d’Alfred Andersch (traduction Actes Sud). Ni tout à fait roman, ni simple autobiographie, ni essai politique, le livre appartient à cette littérature allemande de l’après-1945 qui tente de répondre à une question centrale : comment un individu peut-il encore sauver sa liberté intérieure dans une société totalitaire ?
Le texte raconte essentiellement un geste, celui de la désertion d’Andersch de la Wehrmacht en Italie en 1944. Mais autour de cet événement relativement bref, l’auteur construit une vaste réflexion morale sur l’obéissance, la peur, la responsabilité individuelle, la lâcheté collective ; et la possibilité de dire « non ».
L’intrigue, en apparence, est minimale. Le narrateur — Andersch lui-même — est soldat dans la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se trouve en Italie à la fin de la guerre, dans une armée allemande déjà en voie d’effondrement. Peu à peu, il prend conscience de plusieurs choses : le Reich est condamné, la guerre est devenue absurde, l’obéissance militaire n’a plus de justification morale, continuer à servir revient à participer au système nazi.
"Le parc de Schleißheim
Je ne sais plus exactement à quelle saison eut lieu la République des conseils de Munich. C’est facile à vérifier. Au printemps, je crois.
C’était, je crois — “c’était”, dirait K., “croire” ne peut s’appliquer qu’à Dieu —, c’était donc, me semble-t-il, une sombre journée de printemps sale et grise, où l’on faisait avancer des hommes en longues colonnes le long de la Leonrodstraße à Munich, en direction de l’Oberwiesenfeld, afin de les fusiller dans les vastes cours, devant les murs de garages du Kraftverkehr Bayern.
Ceux qui devaient être fusillés tenaient les mains levées au-dessus de la tête ; de fatigue, leurs mains reposaient mollement sur leurs crânes, ou bien l’une tenait l’autre par le poignet. Longues colonnes, groupes irréguliers, toujours d’autres arrivaient encore. Les autres, ceux qui allaient tirer sur eux, avaient déjà leurs fusils en joue.
Je regardais cela du balcon de notre appartement dans une rue latérale, mais à cette époque je ne comprenais pas encore ce qui se passait.
« Cette racaille », entendis-je mon père dire derrière moi, car la République des conseils était terminée ; mais il m’éloigna pourtant du balcon, peut-être parce qu’un frisson d’horreur l’avait saisi, ou parce qu’un important en bas dans la rue avait crié :
« Fermez les fenêtres ! On va tirer ! »
Avec mon visage d’enfant de cinq ans, je regardais alors par-dessus la rambarde du balcon ces hommes en contrebas, mais je ne savais pas encore qu’on les conduisait à l’exécution, que je ne rencontrerais jamais aucun d’entre eux.
Je ne l’ai compris que plus tard, vers quatorze ou quinze ans, autour de 1928.
Je me souviens qu’alors ce qui m’intéressait le plus était de savoir ce que pouvait ressentir quelqu’un qui allait tuer un autre homme. Pas dans la colère — mais quelqu’un qui marchait avec lui le long d’une longue rue de faubourg dans le sombre printemps et qui avait le temps de penser qu’au bout de cette rue il ôterait la vie à cet autre.
La colère ne dure pas aussi longtemps.
Qu’est-ce qui dure le temps d’une rue ?
La stupidité de se croire dans son droit ?
L’ordre reçu ?
La propagande ?
L’esprit brouillé qui ne voit plus dans les autres qu’une racaille ?
Ou le fusil épaulé qui pousse déjà vers la décharge ?
Le regard qui dessine déjà sur sa rétine le corps s’effondrant ?
Je ne comprends en tout cas pas pourquoi celui qui tient le fusil ne s’arrête pas, n’allume pas une cigarette et, pendant les deux secondes où brûle l’allumette, ne murmure pas au suivant, qui attend les mains levées que la marche vers la mort atteigne son terme :
« Par là-bas — la rue, la première porte cochère ! Sauve-toi ! »
J’admets que ce genre de pensées ne m’occupait que rarement à l’époque où je fus confirmé.
Le reste du temps, mon enfance s’écoulait comme un mécanisme d’horlogerie.
Lorsque j’y pense aujourd’hui, le sentiment d’ennui qui me tenait alors prisonnier m’envahit de nouveau, cet ennui au milieu des façades sans caractère des immeubles bourgeois du quartier munichois de Neuhausen où j’ai grandi.
Mes yeux déjà munis de lunettes contemplaient un paysage composé de places d’exercice, de façades rouges délavées, de casernes construites en murs de briques mortes.
La prairie de Lacherschmied était entièrement desséchée l’été, et les cris des joueurs de football montaient faiblement jusqu’à la chambre où j’étais assis, accomplissant sans enthousiasme mes devoirs scolaires.
Aujourd’hui encore, lorsque je retourne à Munich, je ne peux résister à la tentation de prendre le tramway jusqu’à l’Albrechtstraße et, en parcourant les rues de mon enfance, de goûter une fois encore ce sentiment d’attente fade qui entourait alors le garçon que j’étais.
Dans le hall du lycée Wittelsbach, seuls les aquariums placés devant les fenêtres du sud pouvaient me captiver, lorsque le soleil traversait l’eau verte et l’or des corps des poissons.
J’attendais les cours de sciences naturelles du professeur Burckhardt, non parce que la matière m’intéressait, mais parce que j’étais fasciné par cet homme roux à la peau blanche qui, lorsqu’il entrait dans la salle de classe, jetait autour de lui un regard irrité de ses yeux bleu clair protégés par d’épais verres et d’énormes sourcils blancs avant de commencer le cours. Mais la spiritualité délicate de l’enseignement de Burckhardt n’était qu’un intermède dans un monde qui me remplissait de dégoût.
Je dus quitter le lycée dès la fin de la Untertertia. Certes, j’obtenais les meilleures notes en allemand et en histoire, mais je n’ai jamais été capable — ni plus tard dans ma vie — d’apprendre une langue selon des règles grammaticales ou de comprendre des formules mathématiques dépassant les calculs les plus simples ; pas plus qu’il ne m’a été donné de suivre des raisonnements philosophiques lorsqu’ils se déploient dans le langage des déductions abstraites.
Le contraste criant entre mon excellente note en allemand et mon échec en grec amena des professeurs formés dans une conception purement scientifique de l’esprit à penser que je voulais seulement apprendre ce qui me plaisait.
Ils auraient mieux fait de comprendre que je ne voulais rien “apprendre” du tout ; ce que je voulais, c’était voir, sentir et comprendre.
Environ un an avant de quitter l’enseignement secondaire, j’ai été confirmé dans l’église luthérienne du Christ à Munich-Neuhausen. La confirmation fut pour moi, comme tous les événements publics depuis lors, une affaire profondément pénible.
Alors que je marchais en tête du cortège des confirmands classés par ordre alphabétique à travers une haie formée par la foule vêtue de sombre vers l’autel scintillant dans la lumière des cierges, je m’efforçais désespérément de susciter en moi un sentiment solennel.
Je n’y parvenais pas.
Sans véritable conscience de l’acte sacramentel auquel je participais, je ne faisais que mêler mon indifférence à une nuance de moquerie envers l’émotion sacrée qui semblait couler vers moi depuis l’assemblée comme une masse visqueuse.
Même lorsque le pasteur Johannes Kreppel posa l’hostie sur ma langue et porta le calice à mes lèvres, je ne dépassai jamais la simple mécanique du geste. C’est d’autant plus étonnant que ce pasteur protestant vivant en diaspora représentait pour moi une personnalité digne de vénération et pleine d’autorité.
Plutôt petit que grand, avec une peau claire, délicate, presque cireuse — ce qui est toujours un signe de vulnérabilité spirituelle et de fragilité physique, et en effet le pasteur Kreppel mourut d’une pneumonie à cinquante ans à peine — son visage aux yeux pleins de vie demeurait pourtant entièrement marqué par l’orgueil protestant. Il répondait à la condition essentielle de sa confession religieuse : celle-ci dépend entièrement du caractère de celui qui la proclame.
La révolution protestante, qui voulait renverser une domination sacerdotale devenue vide de contenu, a, par l’importance qu’elle accorda à la prédication dans le culte, élevé la fonction du prêtre à la plus haute dignité personnelle.
J’ai quitté plus tard l’Église luthérienne et depuis lors je n’ai professé aucune autre confession chrétienne.
Je laisse aux théologiens et à ma propre conscience le soin de répondre à la question de savoir si j’ai ainsi annulé le sacrement du baptême.
En écrivant ces lignes, je remarque que j’ai abandonné le style du récit immédiat d’une expérience avec lequel j’avais commencé pour adopter celui de la réflexion plus ample, des longues périodes et de l’harmonie stylistique des écoles anciennes.
Peut-être parce que je devais décrire une époque d’ennui ?
Reprenons donc depuis le début !
Le pasteur Kreppel n’était pas seulement un homme pieux ; c’était aussi un homme nationaliste.
C’est probablement pour cela que mon père l’admirait, lui qui, bien que croyant, était avant tout animé par le sentiment national.... »
Le livre ne décrit pas principalement les combats. Ce n’est pas un roman de guerre au sens traditionnel. L’essentiel se déroule dans la conscience du narrateur. Le récit suit donc ses hésitations, sa peur, son isolement, son observation des autres soldats, sa montée progressive vers la décision de déserter. Cette décision apparaît moins comme un acte spectaculaire que comme une rupture intérieure.
- La désertion comme naissance de soi, le cœur symbolique du livre est là ..
Andersch présente la désertion comme un acte de renaissance morale. Le moment où il quitte l’armée devient une séparation avec l’État totalitaire, une reconquête de son individualité, presque une seconde naissance.Les fameuses « cerises » du titre jouent un rôle important dans cette symbolique. Après sa fuite, le narrateur mange des cerises italiennes. Ce détail simple devient un symbole immense, le goût retrouvé du monde, le retour au corps, la redécouverte de la liberté, l'expérience sensorielle opposée à l’univers militaire et totalitaire. Les cerises représentent la vie ordinaire, la nature, la simplicité humaine, tout ce que le système nazi avait détruit ou absorbé. Le titre lui-même est devenu célèbre en Allemagne parce qu’il transforme un acte politique en expérience existentielle intime.
- Un récit contre l’obéissance allemande
L’un des aspects les plus importants du livre est sa critique implicite de la tradition allemande de l’obéissance. Andersch attaque moins le nazisme seul que la soumission, la discipline aveugle, le conformisme, la dissolution de la conscience individuelle dans la hiérarchie.
Le texte affirme que le totalitarisme devient possible lorsque les individus cessent de juger par eux-mêmes et que l’État absorbe toute responsabilité morale. Cette idée rapproche Andersch d’Albert Camus, de certains existentialistes français, mais aussi de la future réflexion allemande sur la culpabilité collective.
Le livre pose implicitement une question essentielle dans l’Allemagne des années 1950 : pourquoi si peu d’Allemands ont-ils refusé ? Et surtout à quel moment un individu devient-il personnellement responsable ?
".. Les camarades
Presque exactement cinq ans plus tard, à la Pentecôte 1944, ma vie arriva enfin au point vers lequel elle avait tenu son cap invisible.
J’en avais parfaitement conscience tandis que je me tenais sur le pont en fumant. Les cyprès derrière lesquels disparaissait le dernier véhicule du deuxième escadron — un camion Peugeot — étaient plus noirs encore que la voûte feuillue des marronniers. Mais la route était blanche, inondée de clair de lune, et le paysage — la plaine méridionale de l’Arno — n’était plus qu’une cendre scintillante, une cendre lunaire. Le lit desséché du fleuve faisait remonter la pâleur crayeuse de ses cailloux.
J’avais accroché mon casque d’acier couvert de boue à mon ceinturon et retiré la carabine de mon épaule. Ma pipe brûlait, vivante. Au loin j’entendais le bruit des colonnes sur la route côtière, la Via Aurelia, grondement mince et régulier. L’escadron devait arriver d’un instant à l’autre. Le lieutenant m’avait ramené jusque-là après qu’on eut désigné l’emplacement du cantonnement, puis il était reparti plein sud sur sa moto. Comme je parlais un peu italien, je devais toujours précéder l’escadron avec lui et ensuite guider les hommes jusqu’au bivouac.
Une nuit viendra, pensai-je, où je serai seul, sans devoir attendre personne. Définitivement seul. Seul et libre. Hors de la loi et des ordres. Recueilli par la nuit et par la sauvagerie de la liberté. Avançant avec précaution à travers l’herbe, sous les arbres et les rochers.
Jeu d’Indien.
Des nuages au-dessus de moi.
Des voix au loin.
Une écoute tapie.
Puis le silence.
Le pas errant du voyageur.
Des fleurs.
Le sommeil libre près d’une colline de genêts.
L’eau qui ruisselle.
Le regard muet des animaux.
Une nuit, un jour, une autre nuit.
Qui sait ?
Des nuits et des jours de liberté entre deux captivités.
Cela sonnait romantique, mais c’était en réalité une chose très simple et très claire.
Il fallait partir.
Je l’avais compris pour la première fois avec certitude lorsque j’étais allongé dans la lande du Jutland, quelque part près de Randers, caché dans la bruyère et observant les canons d’assaut qui avançaient vers nous lors des manœuvres de division en mars 1944.
C’était un sentiment magnifique et exaltant d’être allongé là à y réfléchir.
Le Danemark était un bon pays pour prendre ce genre de décisions ; lorsqu’on était assis dans un café à Aalborg en entendant la pluie clapoter dehors sur les pavés, lorsqu’on montait la garde pendant les exercices et qu’on regardait le lac étendu entre les collines silencieuses de bruyère comme une vache endormie, alors la liberté entrait en moi sous la forme d’une jeune blonde ou d’un faucon vibrant dans le ciel.
Mais elle n’avait même pas besoin de prendre une forme — elle était simplement là, la liberté, au Danemark. Je me souvenais aussi d’un soir d’automne trois ans auparavant, en 1941, lorsque l’idée de partir m’était venue tandis que je traversais la Thuringe dans un train de transport de troupes. J’étais accroupi à la porte du wagon à bestiaux et regardais les grandes fermes rouges défiler dans la lumière du soir. Descendre, avais-je pensé, et entrer dans le pays, louer quelque part une chambre dans une ferme ou une auberge et ensuite rester là, un étranger inconnu logé parmi des étrangers. Un homme sans nom. En uniforme, c’était naturellement impossible. D’ailleurs, ce n’était qu’une idée de livre. Irréalisable.
Dans les criques les plus solitaires de la côte anglaise, il existait des auberges où des étrangers arrivaient, échangeaient d’étranges monnaies et prenaient des noms comme : « Le Vieux Boucanier », « L’Aveugle » ou « Chien Noir ». Des pays et des époques où l’on pouvait vivre sans donner son nom. En Thuringe, en 1941, cela était totalement impossible.
Des arbres déjà nus, d’autres encore colorés, passaient dans le vent le long du train, en cet automne de Thuringe ; puis cette pensée m’avait quitté.
Mais au Danemark elle se remit à marcher à mes côtés, chuchotante, ombre que je protégeais de mon corps lorsque je guettais dans la bruyère tandis que les chars approchaient. Et lorsque je ramassais un caillou sur la plage de Hobro pour le lancer dans le Mariagerfjord, la pierre sifflait pour moi les mots « désertion » et « liberté » au-dessus des vagues avant de sombrer.
Mais dans la nuit de la plaine de l’Arno, cette pensée n’avait même plus besoin de parler.
Elle se taisait. Elle était devenue la nuit, le pont et la pipe. Les choses ne parlent pas. Les choses sont. C’était une chose simple et parfaitement claire. Je les entendis arriver de loin : des voix, un rire, un appel, le cliquetis des armes et des roues. Un sergent-chef qui roulait en tête me cria :
— Qu’est-ce qui se passe ? Combien de temps va encore durer cette merde ?
L’escadron s’arrêta derrière lui. Le sergent-chef était ivre, le sous-officier à côté de lui était ivre, le groupe des estafettes auquel j’appartenais était sobre.
— Encore cinquante kilomètres, Oberfeld, dis-je. Nous rejoignons bientôt l’Aurelia…
— Putain de merde, grommela-t-il, encore cinquante kilomètres. Et sur quelle “Rosalia” allons-nous arriver ?
— Sur la route côtière. L’escadron prendra son cantonnement de jour cinq cents mètres derrière un village nommé Ravi. Les déviations des ponts sont indiquées par la Feldpolizei. Les ponts sont tous foutus.
— Très bien, dit-il soudain redevenu sobre. Nous n’avons donc plus d’aviation ?
Il donna le signal du départ.
— Prenez votre vélo sur le camion et venez ensuite à l’avant !
On avait ordonné l’allégement de marche ; tous avaient retiré leurs casques, ouvert leurs vareuses et retroussé leurs manches. Je pouvais voir leurs visages et leurs cheveux lorsqu’ils passaient. La nuit avait rendu leurs cheveux sombres et leurs visages uniformément pâles ; seuls les cheveux blonds brillaient encore dans le clair de lune. Ils roulaient régulièrement, mais parfois l’un devait freiner parce qu’il allait trop vite. Leurs visages étaient ternes et fixés sur la colonne, mais pas encore fatigués. Les chefs de section et les sous-officiers étaient ivres ; ils zigzaguaient rapidement d’un côté à l’autre de la route, mais se redressaient toujours avant les fossés. Les soldats maintenaient une distance régulière entre eux et les ivrognes, si bien que la colonne ne se rompait jamais.
Ils me sortaient par les yeux, ces soi-disant camarades.
Ils me donnaient littéralement envie de vomir. Le pire chez eux, c’était qu’ils étaient toujours là. La camaraderie — cela signifiait qu’on n’était jamais seul. La camaraderie voulait dire qu’on ne pouvait jamais fermer une porte derrière soi et rester seul. La plupart d’entre eux croyaient encore à la victoire d’Hitler deux jours auparavant, jusqu’au moment où nous avions débarqué à Carrare et appris que la division serait jetée au front en cinq marches de nuit.
Le front se trouvait alors encore au sud de Rome, et l’ennemi — leur ennemi, pas le mien — préparait la percée vers Nettuno et Cassino.
Mais nous ne le savions pas.
Nous savions seulement qu’il fallait débarquer à Carrare, donc encore au nord de l’Arno, parce que le réseau ferroviaire jusqu’à Rome n’était plus utilisable. Nous savions qu’il nous était impossible de nous montrer de jour sur les routes de la péninsule italienne, parce que l’aviation ennemie — leur aviation, pas la mienne — pouvait opérer librement de Bolzano jusqu’à Syracuse, et qu’aucun avion allemand n’osait plus apparaître dans le ciel italien en plein jour.
La situation stratégique des 20e et 21e divisions de campagne de la Luftwaffe était la suivante : des unités entièrement équipées, semi-motorisées, dotées de canons d’assaut et d’artillerie tactique, entraînées pendant un an en Belgique et au Danemark pour la guerre de mouvement et composées de jeunes soldats convaincus de leur mission, arrivaient sur un théâtre d’opérations où les troupes occidentales venaient précisément de remporter une bataille de percée.
Au moment de l’arrivée des deux divisions, le commandement du front sud savait déjà que Rome et l’Italie centrale étaient perdues. Je ne sais pas quelle mission tactique le maréchal Kesselring avait d’abord envisagée pour ces divisions ; peut-être avait-il même voulu lancer une offensive avec elles — ce qui ne lui serait probablement jamais venu à l’idée s’il avait encore disposé d’une reconnaissance aérienne digne de ce nom.
Mais au moment de leur arrivée, il ne lui restait plus qu’à les utiliser pour couvrir la retraite.
C’est pourquoi il conserva sur l’Arno toutes les armes lourdes et moyennes des divisions, pourtant si précieuses pour lui, et lança seulement vers le sud, dans des marches forcées de nuit, les unités d’infanterie des régiments — appelées « escadrons de cavalerie » — armées de carabines et de mitrailleuses légères.
Il perdit ainsi en trois jours deux divisions puissantes, comme l’Allemagne n’en possédait presque plus alors, car les unités tombèrent en plein déploiement en éventail d’une division blindée américaine avançant vers Viterbo et Grosseto (origine : Texas ; emblème tactique : une tête de taureau rouge sur fond noir) et furent tout simplement “ramassées”, presque sans qu’un seul coup de feu soit tiré de part et d’autre. »
(...)
Une œuvre très importante dans l’Allemagne des années 1950 ...
Le contexte est fondamental. En 1952, l’Allemagne de l’Ouest entre dans la reconstruction économique, le « miracle allemand », mais aussi une période de silence massif sur le passé nazi. Beaucoup d’anciens soldats ou fonctionnaires préfèrent minimiser leur rôle, se présenter comme simples exécutants ou éviter toute interrogation morale. Dans ce contexte, "Die Kirschen der Freiheit" aura un impact particulier. Andersch affirme qu’un refus était possible, qu’un individu pouvait désobéir, que la responsabilité personnelle existait malgré la dictature. Le livre devient presque un contre-récit moral face à l’idée « nous n’avions pas le choix ». C’est ce qui explique son importance symbolique dans la jeune République fédérale.
"... « Plus tard, dans l’atmosphère des nuées de moustiques et de la chaleur verte, nous nous y habituâmes. Mais là, aucune liberté n’était possible, aucune interruption, même d’une fraction de seconde, du courant de tension entre la peur et le courage ; c’est pourquoi il fallait conserver la peur afin de rester vivant.
Non, à cette époque-là, au printemps 1940, sur le Rhin supérieur, la liberté avait disparu du monde et de moi-même.
La désertion était impossible, et je ne la désirais même pas ; on ne pouvait pas traverser le courant furieux du Rhin, et même si cela avait été possible, on serait tombé sur une armée dont la défaite était certaine.
Mais ce qui était terrible, c’est que je ne souhaitais même plus déserter.
J’en étais arrivé à un tel degré d’abaissement que je croyais encore possible une victoire allemande.
À cette époque, je laissais encore une chance au rat des canaux. Chaque fois que j’y pense, je crache intérieurement de dégoût. Mais j’avais au moins encore l’instinct de conserver ma peur en moi. Si je l’avais vaincue et détruite, si j’avais laissé le courage triompher d’elle, alors je serais devenu insensible. Le mot utilisé pour cela était : « dur ». Je serais devenu ce que le rat des canaux voulait faire de moi.
Au cours des années de guerre qui suivirent, je sauvai non seulement le courage, mais aussi la peur, jusqu’aux jours où j’osai prendre la fuite.
Jamais je n’aurais trouvé le courage de déserter si je n’avais pas été, dans la même mesure où j’étais courageux, également lâche.
Je l’étais sur la colline de Piombino, devant ce paysage vidé, saisi d’une peur cosmique et traversé par des automates ; et je l’étais encore ce jour-là — le deuxième jour après notre halte sur la colline — lorsque Werner et moi avancions prudemment sur la route à travers la plaine de la Maremme.
À midi, nous aperçûmes Tarquinia étendue sur sa hauteur.
Les gigantesques murailles cyclopéennes étrusques s’élevaient puissamment ; sur elles était construit le château de la margravine de Toscane. La route montait en interminables lacets. Le ciel sous lequel s’étirait la route sans ombre était blanc de plomb sous la chaleur. Il faisait si chaud que nous ne pouvions qu’imaginer la mer, qui pourtant devait être visible, immense et toute proche depuis cette hauteur. Mais elle se dissolvait indistinctement dans la vapeur brûlante du soleil ; seul le fait qu’à l’ouest l’éclat meurtrier du blanc déchaîné de la lumière se mêlait à une obscurité ardoisée, semblable à un mur d’orage, révélait sa proximité.
Il nous fallut deux heures pour parcourir les trois kilomètres qui menaient du pied de la montagne au sommet de la ville. Lorsque nous arrivâmes en haut et nous reposâmes sur une petite place bordée de platanes, les escadrilles réapparurent. Elles arrivaient du côté de la mer ; on pouvait déjà les distinguer de très loin : des centaines d’appareils.
Leur vol lent et imperturbable nous rappela aussitôt la peur.
Il n’existait aucun endroit où nous mettre à couvert ; nous devions supporter leur passage au-dessus de nous, accroupis stupidement et lâchement derrière les arbres. Là-haut, les soutes à bombes s’ouvrirent, et nous vîmes les petites bombes tomber en grappes qui se dispersaient ; nous les vîmes tournoyer en spirale dans les spirales blanches de la lumière solaire bouillonnante ; nous les entendîmes illustrer la chaleur stridente du ciel par leur bruit clair de seaux métalliques déchirant les nerfs.
Mais nous ne nous trouvions pas dans la trajectoire des bombes, qui tombèrent quelque part dans l’arrière-pays de Tarquinia.
Si je n’avais alors été fait que de courage, je n’aurais pas remarqué les taches vert pâle et gris soyeux, se dissolvant comme une aquarelle, dont se composait l’écorce du platane derrière lequel je me cachais au lieu de rester debout calmement.
C’est ainsi que je peux encore aujourd’hui faire remonter du subconscient ces preuves de ma volonté de vivre : des impressions à l’aquarelle auxquelles mon âme se tournait, parce que l’honneur du déserteur consiste précisément à ne pas vouloir mourir inutilement.
Un jour je saurai bien quand il faudra mourir, ou quand mourir aura un sens pour moi.
À cette époque-là, je savais seulement que le moment n’était pas venu pour moi de regarder la mort en face ; et c’est pourquoi je détournai les yeux des bombes pour les cacher dans les arbres. » ...
Le texte a toutefois été fortement réévalué à partir des années 1980-1990..
Des critiques — notamment W. G. Sebald — ont reproché à Andersch plusieurs choses, dont
- une reconstruction autobiographique idéalisée (certains historiens estiment qu’Andersch a reconposé son passé après coup afin d'accentuer son image de résistant moral et simplifier certaines ambiguïtés de sa trajectoire), - autrement dit, la désertion réelle devient dans le livre un mythe personnel -,
- et une opposition parfois simplifiée entre liberté et totalitarisme (le livre tend parfois à présenter la liberté comme un acte purement individuel, presque abstrait, détaché des structures historiques plus complexes, une vision par trop existentialiste, très centrée sur la conscience individuelle et minimisant certains aspects collectifs ou sociaux du nazisme).
Une œuvre typique de la génération ouest-allemande des années 1950 : aujourd’hui, certains voient aussi le livre comme le symptôme d’une époque, celle où l’Allemagne de l’Ouest reconstruisait une identité démocratique à travers quelques figures morales individuelles. Andersch devient ainsi une figure exemplaire mais tout aussi problématique de la mémoire allemande d’après-guerre.
Malgré ces critiques, "Die Kirschen der Freiheit" reste une œuvre importante parce qu’elle formule avec une grande clarté une question universelle : à quel moment l’obéissance cesse-t-elle d’être légitime ? Le livre ne parle pas seulement du nazisme, mais évoque plus largement les systèmes autoritaires, la pression collective, la peur de l’isolement, la difficulté du refus. Son importance historique tient aussi au fait qu’il fut l’un des premiers textes allemands d’après-guerre à affirmer explicitement que la désobéissance pouvait être morale, que la liberté commence parfois par la rupture, et que la responsabilité individuelle ne disparaît jamais totalement dans les systèmes totalitaires.
De la supposée tradition allemande de l’obéissance ...
Chez Alfred Andersch, l’un des thèmes les plus importants n’est pas seulement la condamnation du nazisme comme événement historique exceptionnel, mais une interrogation beaucoup plus profonde sur les conditions psychologiques, culturelles et sociales qui rendent possible l’effacement de la conscience individuelle dans les sociétés modernes.
Son œuvre attaque moins l’idéologie nazie seule que ce qu’il considère comme un danger plus large : la soumission à l’ordre, la discipline intériorisée, le conformisme social et la disparition progressive de la responsabilité personnelle dans les structures collectives.
Andersch se garde pourtant d’élaborer une théorie systématique comparable à celles de sociologues ou de philosophes politiques comme Theodor W. Adorno, Hannah Arendt ou Norbert Elias.
Son approche demeure avant tout romanesque, existentielle et morale. Mais toute son œuvre repose sur une intuition constante : les systèmes totalitaires deviennent possibles lorsque les individus cessent intérieurement de se penser comme responsables de leurs actes.
Autrement dit, une critique moins du nazisme que de la disposition à obéir ...
1. - L’intérêt d’Andersch est précisément qu’il ne réduit pas la catastrophe allemande à une simple parenthèse monstrueuse ou à la seule folie idéologique hitlérienne. Il suggère au contraire que le nazisme a pu prospérer parce qu’il rencontrait certaines dispositions déjà présentes dans la modernité allemande,
- la valorisation du devoir (Pflicht) ;
Chez Andersch, cela ds'exprime souvent en fidélité à la fonction (Treue zur Funktion) ;
l’accomplissement mécanique du rôle ; la soumission intérieure à la nécessité ; ou encore une forme de : « devoir sans conscience ». Dans "Sansibar oder der letzte Grund" comme dans "Winterspelt", ce qui l’inquiète n’est pas le devoir en soi, mais le moment où l’individu cesse de se demander si ce devoir est moralement légitime. Le fonctionnaire, l’officier, le soldat exécutent alors parce qu’ils ont intériorisé l’idée que : « servir correctement » dispense de juger.
- le respect rigide de la hiérarchie ;
Chez Andersch, cela prend souvent la forme de la dépendance à l’autorité (Autoritätsabhängigkeit) ; la sécurité psychologique offerte par l’ordre hiérarchique ; la peur de l’autonomie morale ; ou encore : la délégation de la responsabilité vers le supérieur.
L’univers anderschien est peuplé d’hommes qui préfèrent recevoir des ordres plutôt qu’assumer une décision personnelle. Ce n’est pas uniquement de la lâcheté : c’est souvent une incapacité historique à penser l’individu comme souverain moral.
- la culture de la discipline ;
Andersch parlerait plutôt d’auto-discipline intériorisée ; d’adaptation fonctionnelle ; de dressage social ; d’habitude de l’obéissance. Dans "Entfernung von der Truppe", la désertion devient précisément un acte philosophique : non seulement quitter l’armée, mais rompre intérieurement avec cette discipline automatique qui dissout la conscience individuelle. La discipline chez lui est moins militaire que civilisationnelle.
- le prestige de l’organisation ;
Andersch semble profondément méfiant envers la fascination allemande pour l’efficacité ;
le culte de la structure ; la supériorité accordée au fonctionnement impersonnel. On pourrait résumer cela par la substitution de l’organisation à la conscience. Chez lui, le danger moderne apparaît lorsque une société fonctionne parfaitement, mais sans interrogation morale. C’est très proche par moments des diagnostics de Hannah Arendt sur la banalité bureaucratique du mal, même si Andersch reste beaucoup plus romancier que philosophe.
- l'obéissance administrative ;
Dans le langage d’Andersch, cela se traduit souvent en fonctionnarisme moral, bureaucratisation de la conscience, exécution sans intériorité ; ou neutralisation de la responsabilité personnelle. Ses personnages allemands sont fréquemment enfermés dans des appareils tels que l'armée, l'administration, le parti, l'industrie, l'État. Et plus l’appareil devient rationnel, plus la responsabilité semble se dissoudre.
- la subordination de l’individu au collectif.
C’est peut-être le thème central de toute son œuvre. Andersch oppose constamment
l’individu solitaire à la masse organisée. Son idéal moral ressemble souvent à une conscience individuelle capable de dire non ; une séparation intérieure ; une distance critique ; parfois même une marginalité volontaire. D’où l’importance, chez lui, de figures de déserteurs ; de fugitifs ; d’exilés ; de dissidents intérieurs. Le titre même "Entfernung von der Truppe" (« Éloignement de la troupe ») constitue un programme quasi anthropologique : s’éloigner du groupe pour redevenir moralement responsable.
2. - Mais Andersch évite généralement toute théorie essentialiste d’un prétendu « caractère allemand » immuable.
Le problème n’est pas pour lui une essence nationale mystérieuse ; il réside davantage dans certaines formes historiques de modernité bureaucratique et autoritaire poussées à l’extrême. En cela, il rejoint indirectement des analyses qui verront dans le IIIe Reich moins une rupture totale avec la modernité qu’une radicalisation pathologique de certaines tendances modernes,
- rationalisation administrative ;
- efficacité technique ;
- organisation impersonnelle ;
- fragmentation de la responsabilité.
Ces analyses sont diverses et parfois contradictoires, mais elles convergent autour d’une idée centrale : Auschwitz et le nazisme ne furent pas seulement le retour de l’irrationnel, mais furent aussi produits par des formes modernes de rationalité, d’organisation et de pouvoir. Arendt montrera que le crime totalitaire moderne ne repose pas uniquement sur des monstres fanatiques, mais aussi sur des administrateurs ; des fonctionnaires ; des organisateurs efficaces ; des hommes incapables de penser moralement leurs actes. La fameuse notion de « banalité du mal » désigne précisément : la disparition du jugement personnel derrière l’exécution technique des tâches.
Un Max Weber n'avait pas analysé évidemment le nazisme (il meurt en 1920), mais ses travaux ont profondément influencé les lectures ultérieures. Dans "Economy and Society" (Wirtschaft und Gesellschaft, 1921-1922), il décrit la modernité occidentale comme montée de la rationalité instrumentale ; bureaucratisation croissante ; domination impersonnelle des règles ; administration technique des sociétés. La bureaucratie moderne est efficace parce qu’elle fragmente les tâches ; neutralise les affects ; transforme les individus en fonctions. Après 1945, beaucoup verront dans le IIIe Reich une utilisation extrême de cette rationalité bureaucratique moderne. Le danger n’est plus seulement la violence brute, mais une violence administrée rationnellement.
Zygmunt Bauman, dans "Modernity and the Holocaust" (1989), refuse l’idée selon laquelle Auschwitz serait une anomalie extérieure à la civilisation moderne. Sa thèse, le génocide fut rendu possible par la bureaucratie ; la division technique du travail ; la distance administrative ; la rationalité organisationnelle. Il insiste particulièrement sur la fragmentation de la responsabilité. Personne ne tue directement, chacun accomplit une tâche spécialisée, chacun obéit à une procédure, chacun se considère comme simple rouage. Le meurtre devient industriel, administratif, logistique. Bauman montre ainsi que la modernité peut produire une violence froide, rationnelle, impersonnelle.
Günther Anders (1902-1992), "Die Antiquiertheit des Menschen" (1956, 1980)
Très proche spirituellement d’Andersch malgré leurs différences, dans "Die Antiquiertheit des Menschen", Anders explique que la civilisation technique moderne produit une disproportion entre ce que l’être humain peut faire techniquement et ce qu’il peut moralement imaginer. L’individu moderne agit dans des systèmes gigantesques dont il ne perçoit plus les conséquences humaines. Favorisant ains irresponsabilité diffuse, obéissance fonctionnelle, anesthésie morale ...
(L’Obsolescence de l’homme) - Né à Breslau (aujourd’hui Wrocław) dans une famille juive allemande cultivée, marié un temps à Hannah Arendt, élève indirect du monde phénoménologique allemand, Anders fuit le nazisme en 1933, passe par Paris puis les États-Unis avant de revenir vivre à Vienne après la guerre. Toute son œuvre tourne autour d’une question devenue centrale après Auschwitz ; Hiroshima ; la société industrielle de masse ; les médias modernes ; puis la civilisation technologique globale : l’être humain est-il encore moralement capable de comprendre les conséquences de la puissance technique qu’il a lui-même créée ?
Dans le titre allemand complet, "Die Antiquiertheit des Menschen", le mot "antiquiert" est essentiel : Anders veut dire que l’être humain est devenu inférieur aux systèmes techniques qu’il produit. Non pas biologiquement, mais psychologiquement, moralement, imaginativement.
Anders développe l’idée célèbre du « prometheisches Gefälle » (« décalage prométhéen »).
L’humanité moderne possède désormais une puissance technique gigantesque, mais son imagination morale, sa sensibilité, sa conscience , sa capacité de représentation, restent limitées. Nous pouvons produire la bombe atomique ; des destructions industrielles ; des systèmes techniques planétaires ; des médias de masse (aujourd’hui on dirait intelligence artificielle ; surveillance numérique ; automatisation globale), mais nous sommes incapables de ressentir réellement l’ampleur humaine de ces conséquences.
Pour Anders, Hiroshima constitue une rupture métaphysique.
Dans "Le Temps de la fin" (Éditions de L’Herne, 2007), ainsi que dans ses textes sur l’ère atomique, il explique que l’humanité est entrée dans une situation totalement nouvelle : nous pouvons désormais produire la fin du monde sans être psychologiquement capables de la penser. C’est cela qui l’obsède : notre puissance technique dépasse notre conscience morale. Le danger moderne n’est donc plus seulement la barbarie, la haine ou le fanatisme, mais la normalité technique ; l’exécution fonctionnelle ; la routine industrielle ; la spécialisation.
Alfred Andersch décrit souvent des individus absorbés par les structures ; des consciences neutralisées ; des exécutants fonctionnels. Mais Anders radicalise philosophiquement cette intuition. Chez lui, la technique moderne produit elle-même une anesthésie morale. Parce que chacun n’accomplit qu’une tâche fragmentaire ; personne ne voit l’ensemble ; la responsabilité se dissout ; les conséquences deviennent abstraites. Ainsi l’ingénieur construit ; l’administrateur organise ; le technicien optimise ; le militaire exécute ; le bureaucrate valide ; le scientifique calcule. Et chacun peut dire : « je ne suis qu’un rouage ».
Autre idée importante chez Anders : la « honte prométhéenne » (prometheische Scham). L'être humain moderne finit par admirer les machines plus que lui-même. Parce que les machines sont précises, efficaces, infatigables, parfaitement fonctionnelles. Et que cet être humain apparaît si lent, si fragile, imparfait, émotionnel, irrationnel. Cette fascination produit progressivement adaptation, conformisme et auto-mécanisation des comportements. C’est extrêmement actuel à l’époque des algorithmes, des métriques, e de l’optimisation permanente, de la quantification sociale.
Anders fut aussi l’un des premiers grands critiques de la télévision de masse. Bien avant Internet, il affirme déjà que les médias produisent une pseudo-réalité permanente ; que les individus deviennent spectateurs passifs ; que la catastrophe finit par devenir une image parmi d’autres. Un livre de Konrad Paul Liessmann (2002) insiste justement sur cette actualité étonnante d’Anders à l’ère des chaînes d’information continue et des réseaux numériques.
Christopher Browning, "Ordinary Men" (1992)
Dans "Ordinary Men: Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland", Christopher R. Browning montre comment des policiers allemands ordinaires deviennent des tueurs de masse. Ce qui frappe, c'est l'absence de fanatisme idéologique extrême, le conformisme, la pression du groupe, l'obéissance, et l'adaptation progressive. On retrouve ici très directement les intuitions anthropologiques d’Andersch ...
Christopher Browning est un grand historien américain de la Shoah et des politiques nazies d’extermination. Son livre majeur "Ordinary Men" est devenu un classique de l’histoire du génocide. Browning y étudie un cas précis, le Bataillon de réserve de police 101, une unité allemande opérant en Pologne occupée en 1942. Ces hommes ne sont pas des SS fanatiques, des idéologues majeurs ou des psychopathes. Ce sont surtout des hommes ordinaires, souvent quadragénaires, issus des classes populaires, peu politisés, souvent pères de famille et relativement éloignés du noyau nazi militant. Et pourtant, ils participent aux fusillades de masse, aux rafles, aux déportations de Juifs vers les camps d’extermination.
Le point central du livre est extrêmement dérangeant : la plupart des tueurs ne furent pas des monstres exceptionnels, mais des hommes ordinaires placés dans certaines conditions sociales et institutionnelles ...
Browning insiste sur plusieurs mécanismes ...
conformisme, pression du groupe, obéissance à l’autorité, adaptation progressive, banalisation de la violence, fragmentation morale, désir de ne pas se distinguer, habitude. Autrement dit : les hommes deviennent meurtriers moins par haine fanatique initiale que par intégration au collectif, normalisation progressive, désactivation du jugement personnel.
Le point essentiel est celui de la progression graduelle ..
C’est ici que le rapprochement avec Andersch acquiert sa convergence. Chez Browning, les policiers ne deviennent pas immédiatement des tueurs de masse convaincus. Ils passent par petites étapes, accoutumance, adaptation psychologique, rationalisations successives. La violence devient routine, travail, procédure: et surtout, le groupe va progressivement normaliser l’inacceptable.
Ce qu’Andersch avait intuitivement perçu. Dans les romans et récits d’Andersch, notamment "Entfernung von der Truppe", "Winterspelt", "Sansibar oder der letzte Grund" revient constamment l’idée suivante : ce qui rend possible le totalitarisme, ce n’est pas seulement la croyance idéologique, mais l’effacement progressif de l’individu dans le collectif organisé.
Dans la troupe, le groupe, l'organisation, la hiérarchie, la discipline, la fameuse adaptation fonctionnelle, l’individu cesse progressivement de juger par lui-même. Chez Andersch, déserter signifie sortir psychologiquement du groupe ; retrouver une responsabilité morale individuelle. Browning confirme historiquement cette intuition : la puissance du groupe sur l’individu ordinaire.
Le plus frappant dans "Ordinary Men" est peut-être ceci : les hommes qui refusent de tuer ne sont pas exécutés ; ne sont pas sévèrement punis ; ne sont pas envoyés au camp. C'est dire que la contrainte absolue n’explique pas tout, et que beaucoup participent malgré tout, parce qu’ils ne veulent pas faire preuve de lâcheté, ne veulent pas se singulariser, ne veulent pas rompre la solidarité masculine ; et s’habituent progressivement, préférant continuer plutôt que penser moralement ce qu’ils font. C’est exactement ce qu’Andersch redoute : la dissolution de la conscience dans la normalité collective.
Le livre de Browning est devenu célèbre parce qu’il détruit une illusion rassurante : l’idée selon laquelle seuls des monstres idéologiques commettent les crimes extrêmes.
Au contraire, Browning suggère que dans certaines structures sociales ; sous certaines formes de conformisme ; dans certains appareils bureaucratiques ou militaires, des individus ordinaires peuvent devenir capables de violences immenses.
Andersch comme Browning remettent finalement en cause une idée très moderne : l’idée que l’homme ordinaire serait spontanément moral. Ils montrent au contraire la fragilité du jugement individuel ; la facilité de l’adaptation ; la puissance du conformisme ; l’importance du contexte collectif. Le danger ne se traduit pas seulement en haine, idéologie ou fanatisme, mais en normalisation, habitude, intégration au groupe, la routine organisationnelle. C’est ce qui donne encore aujourd’hui une force considérable à Browning comme à Andersch : combien de personnes résistent réellement lorsqu’un système collectif devient moralement problématique ? Et surtout, qu’est-ce qui permet à certains individus de dire non, alors que la majorité s’adapte, rationalise, obéit ou détourne le regard ?
(...)
3. - La passivité intérieure des individus - Dans les romans d’Andersch, les personnages allemands apparaissent souvent disciplinés, efficaces, organisés,fonctionnels : mais intérieurement désarmés. Ce qui l’inquiète n’est pas seulement la violence idéologique explicite, mais la facilité avec laquelle les individus s’adaptent à l’ordre existant.
Le danger réside dans l’acceptation mécanique, l’habitude, la normalisation, la volonté de ne pas se singulariser, la peur de l’isolement.
Dans "Sansibar oder der letzte Grund" (1957), "Die Rote" (1960), "Entfernung von der Truppe" (1964), la véritable résistance prend presque toujours la forme d’un retrait : quitter, s’éloigner, déserter, désobéir, refuser le rôle assigné. Chez Andersch, la liberté est rarement héroïque au sens traditionnel. Elle consiste plutôt dans la capacité fragile de préserver une distance intérieure face au collectif.
Cette vision est profondément marquée par l’expérience allemande du XXe siècle : mobilisation totale, militarisation des existences, absorption des individus dans les structures étatiques et idéologiques.
4. - L’héritage prussien et la modernité disciplinaire - Andersch appartient à une génération formée par l’école autoritaire, la discipline militaire, le nationalisme bureaucratique, les structures d’obéissance héritées de l’État prussien. Il considère implicitement que l’Allemagne moderne a parfois valorisé l’efficacité, l’ordre, la loyauté hiérarchique, le sens du devoir, au détriment du doute moral, de l’autonomie critique, de la désobéissance civique ou de la responsabilité personnelle.
Mais l’intérêt de son œuvre réside précisément dans le fait qu’il dépasse progressivement la seule question allemande. Car ce qu’il décrit n’est plus uniquement le destin historique de l’Allemagne : c’est déjà celui des sociétés modernes organisées.
5. - La peur des masses organisées - Chez Andersch, les collectivités disciplinées sont souvent inquiétantes. La « troupe » (die Truppe) devient un symbole central : fusion des consciences ; disparition de l’individu ; anonymat moral ; sécurité psychologique offerte par le groupe ; abdication de la responsabilité personnelle. Le collectif rassure parce qu’il dispense de juger. Cette intuition rapproche Andersch de plusieurs penseurs majeurs du XXe siècle. Chez Hannah Arendt, la « banalité du mal » désigne précisément cette capacité d’individus ordinaires à participer à des systèmes monstrueux sans réflexion morale personnelle. Chez Erich Fromm, dans "Escape from Freedom" (La Peur de la liberté, 1941), l’autoritarisme apparaît comme une fuite devant l’angoisse de la liberté individuelle. Chez Theodor W. Adorno, l’analyse de la personnalité autoritaire insiste sur le conformisme psychologique produit par certaines structures sociales modernes.
6. - Une question qui dépasse désormais l’Allemagne - Aujourd’hui, très peu de chercheurs sérieux considèrent encore que le danger proviendrait d’un « caractère allemand » intemporel. L’expérience historique du XXe siècle a plutôt conduit à universaliser le problème. Les mécanismes décrits par Andersch restent profondément actuels :
- conformisme bureaucratique ;
- dilution de la responsabilité ;
- dépendance aux organisations techniques ;
- automatisation des décisions ;
- obéissance institutionnelle ;
- pression du consensus ;
- peur de l’exclusion sociale ;
- recherche de sécurité psychologique.
Mais le danger contemporain a changé de forme. Il ne prend plus nécessairement l’aspect visible du militarisme de masse, de la dictature spectaculaire, ou du totalitarisme classique des années 1930. Les penseurs contemporains décrivent davantage un conformisme diffus; - des mécanismes d’adhésion psychologique, une régulation culturelle permanente, des formes d’auto-surveillance, une dépendance croissante aux systèmes techniques et numériques, une intériorisation des normes sociales. Le risque n’est plus toujours la contrainte brutale ; il peut devenir une adaptation volontaire et confortable.
C’est pourquoi l’œuvre d’Andersch conserve aujourd’hui une portée qui dépasse largement la seule mémoire du nazisme. Sa question centrale demeure : comment préserver une conscience individuelle capable de dire non au sein de systèmes collectifs de plus en plus puissants ?
Et surtout, qu’est-ce qu’un individu encore capable de jugement moral autonome dans des sociétés où l’organisation, la technique, les normes sociales et les appartenances collectives tendent continuellement à absorber la responsabilité personnelle ?
"Sansibar oder der letzte Grund" (1957, Alfred Andersch)
Un roman de fuite, de conscience et de liberté intérieure. Publié en 1957, "Sansibar oder der letzte Grund" (« Zanzibar ou le dernier motif ») est généralement considéré comme le chef-d’œuvre d’Alfred Andersch et l’un des grands romans allemands de l’après-guerre (traduction Seuil). Le livre appartient à cette littérature ouest-allemande des années 1950 qui tente de comprendre comment des individus ont vécu sous le nazisme, pourquoi certains ont obéi, pourquoi quelques-uns ont refusé, et ce qu’il reste de la liberté humaine dans un système totalitaire.
Mais Andersch refuse ici tant le grand roman historique que l’héroïsme spectaculaire ou la fresque politique traditionnelle. Il construit au contraire un récit très resserré, presque minimaliste, centré sur quelques personnages enfermés dans une petite ville portuaire de la Baltique en 1937, au début du durcissement nazi. Le résultat est un roman à la fois politique, existentiel, symbolique, et presque allégorique.
Il faut partir ...
« Der Junger
Le Mississippi serait l’idéal, pensa le garçon ; sur le Mississippi, on pouvait simplement voler un canoë et partir, si ce qu’il y avait dans Huckleberry Finn était vrai. Sur la Baltique, on n’irait pas très loin avec un canoë ; sans compter qu’il n’y avait même pas de canoës rapides et maniables sur la Baltique, seulement de vieux lourds bateaux à rames. Il leva les yeux de son livre ; sous le pont de la Treene, l’eau s’écoulait lentement et silencieusement ; le saule sous lequel il était assis plongeait dans l’eau et, en face, dans l’ancienne tannerie, rien ne bougeait, comme toujours.
Le Mississippi serait mieux que les entrepôts de la vieille tannerie abandonnée et le saule au bord du fleuve lent. Sur le Mississippi, on disparaissait vraiment, alors que dans les entrepôts de la tannerie ou sous le saule on ne pouvait que se cacher. Et encore, sous le saule, seulement tant qu’il avait des feuilles ; mais elles avaient déjà commencé à tomber en grand nombre et dérivaient jaunes sur l’eau brune.
D’ailleurs, se cacher n’était pas la bonne solution, pensa le garçon — il fallait partir.
Il fallait partir, mais il fallait aussi arriver quelque part. Il ne fallait pas faire comme son père, qui avait voulu partir mais s’était toujours contenté de naviguer sans but vers la haute mer. Quand on n’a pas d’autre destination que la haute mer, on finit toujours par revenir. On n’est vraiment parti, pensa le garçon, que lorsqu’on atteint une terre au-delà de la mer ouverte.
Gregor
C’est possible, pensa Gregor, à condition de ne pas être menacé, de considérer les pins clairsemés comme un rideau. À peu près ainsi : une construction ouverte de tiges claires, dont les drapeaux vert pâle se rejoignaient sous le ciel gris en une paroi d’un vert bouteille. La route presque noire et goudronnée formait alors la couture entre les deux pans du rideau ; on les séparait en avançant à bicyclette le long de la route ; après quelques minutes, le rideau s’ouvrirait pour révéler le décor : la ville et la côte marine.
Mais comme on était menacé, pensa Gregor, rien ne ressemblait à autre chose. Les objets se refermaient complètement dans les noms qu’ils portaient. Ils ne renvoyaient plus à rien au-delà d’eux-mêmes.
Il n’y avait donc plus que des constats : forêt de pins, bicyclette, route. Quand la forêt finirait, on apercevrait la ville et la côte — non comme des décors de théâtre, mais comme le lieu même d’une menace qui figeait tout dans une réalité immuable. Une maison serait une maison, une vague une vague, rien de plus et rien de moins.
Ce n’est qu’au-delà du territoire de la menace, à sept milles de la côte, sur un bateau vers la Suède — s’il existait un bateau pour la Suède — que la mer pourrait de nouveau être comparée à une aile d’oiseau, une aile d’ultramarin glacé survolant l’automne tardif de la Scandinavie. Jusque-là, la mer n’était rien d’autre que la mer, une masse mouvante de matière qu’il fallait examiner afin de savoir si elle pouvait porter une fuite.
Non, pensa Gregor, ce n’est pas de la mer que dépend ma fuite. La mer porte. Tout dépend des marins et des capitaines, des marins suédois ou danois, de leur courage ou de leur cupidité ; et s’il n’y a pas de marins suédois ou danois, alors tout dépend des camarades de Rerik, des camarades avec leurs chalutiers ; cela dépend de leurs regards et de leurs pensées, du fait que leurs regards puissent viser une aventure, que leurs pensées puissent accomplir un léger mouvement de voiles qui se déploient. Il serait plus simple, pensa Gregor, de dépendre de la mer plutôt que des hommes.
Der Junger
S’enfuir vers l’intérieur des terres n’avait aucun sens non plus, pensa le garçon assis sous le saule au bord du fleuve. Huckleberry Finn avait eu le choix : partir dans les grandes forêts et vivre comme trappeur, ou disparaître sur le Mississippi ; et il avait choisi le Mississippi. Mais il aurait tout aussi bien pu choisir les forêts. Ici, cependant, il n’existait pas de forêts où l’on puisse disparaître ; il n’y avait que des villes, des villages, des champs et des pâturages, et très peu de bois, même en allant très loin.
D’ailleurs tout cela est absurde, pensa le garçon ; je ne suis plus un petit garçon, je ne vais plus à l’école depuis Pâques, et je ne crois plus aux histoires du Far West. Sauf que Huckleberry Finn n’était pas une histoire du Far West, et qu’il fallait d’une manière ou d’une autre faire comme Huckleberry Finn.
Il fallait sortir de là.
Il y avait trois raisons de quitter Rerik. La première était qu’il ne s’y passait rien. Absolument rien.
Jamais rien ne m’arrivera ici, pensa le garçon en regardant les feuilles jaunes de saule, étroites comme des lances, dériver lentement sur la Treene.
Helander
Knudsen aiderait, pensa le pasteur Helander ; Knudsen n’était pas comme les autres. Il ne gardait pas rancune. Face à l’ennemi commun, il aiderait.
Aucun écho ne venait du dehors. Il n’y avait rien de plus vide que la place Saint-Georges à la fin de l’automne. Pendant un instant, Helander pria avec ferveur contre ce vide. Contre les trois tilleuls déjà dépouillés dans l’angle entre le transept et le chœur, contre le rouge sombre et silencieux du mur de briques dont il ne pouvait mesurer la hauteur depuis la fenêtre de son bureau : le transept sud de l’église Saint-Georges.
Le sol de la place était un peu plus clair que les briques brun rouge de l’église, du presbytère et des petites maisons attenantes, vieilles maisons de briques cuites, maisons à petits pignons à degrés et maisons simples aux toits couverts de tuiles vernissées.
Jamais personne n’a traversé cette place, pensa Helander en baissant les yeux vers le pavage soigneusement balayé. Jamais.
C’était une pensée absurde. Bien sûr que des gens passaient par ce coin mort de la place de l’église où se trouvait le presbytère : les étrangers venus des stations balnéaires en été pour visiter l’église ; les membres de sa paroisse ; le bedeau ; le pasteur Helander lui-même.
Et pourtant, pensa Helander, cette place était la solitude parfaite.
Une place aussi morte que l’église, pensa le pasteur. Voilà pourquoi seul Knudsen pouvait aider.
Il releva les yeux : le mur du transept. Trente mille briques formant une table nue sans perspective, bidimensionnelle : rouge brun, rouge ardoise, rouge jaune, rouge bleu, jusqu’à ne plus former qu’un unique rouge sombre phosphorescent suspendu devant sa fenêtre, son vis-à-vis depuis des décennies, cette table sur laquelle n’apparaissait jamais l’écriture qu’il attendait ; alors il la peignait lui-même avec ses propres doigts, effaçant sans cesse les mots écrits pour en tracer de nouveaux.
Le pavage attendait des pas qui ne résonnaient jamais ; le mur de briques attendait une écriture qui n’apparaissait jamais.
Le pasteur Helander était injuste de rendre les briques responsables de tout cela, les briques sombres des maisons et de l’église. Ses ancêtres étaient venus avec le roi cavalier d’un pays où les maisons étaient construites en bois et peintes de couleurs vives. Là-bas, les pas crissaient joyeusement sur le gravier devant les presbytères de bois, et le message de justice et de paix était gravé dans les poutres.
Ses ancêtres avaient été de joyeux rêveurs lorsqu’ils s’étaient laissés convaincre de venir dans un pays où les pensées étaient aussi sombres et démesurées que les murs de pierre des églises dans lesquelles ils commencèrent à prêcher la vraie parole.
Mais cette vraie parole ne fut pas entendue : les ténèbres étaient restées plus fortes que la petite lumière qu’ils avaient apportée du pays ami.
Les pensées sombres et les immenses églises de briques étaient responsables du fait qu’il devait maintenant aller demander de l’aide à Knudsen, pensa le pasteur.
Son visage rouge, passionné, s’empourpra davantage encore. Sa prothèse grinça lorsqu’il alla vers son bureau pour prendre les clés du presbytère dans le tiroir, et il ressentit la douleur de son moignon, qui recommençait depuis quelque temps à se manifester lorsqu’il marchait trop vite. La douleur avait la forme d’un coup de lance : elle le transperçait.
Le pasteur s’arrêta et serra les poings. Et soudain, tandis que la lance se retirait lentement, il eut l’impression que derrière lui, sur le mur de l’église dont il venait de se détourner, apparaissait enfin l’écriture qu’il attendait. Il se retourna avec précaution. Mais le mur était vide comme toujours.
Der Junge
Certes, il était caché sous un rideau de branches de saule, mais il pouvait voir la tour de Saint-Georges et lire l’heure. Deux heures et demie.
Dans une demi-heure je dois être sur le chalutier, parce que Knudsen veut partir à cinq heures, pensa-t-il ; et alors recommencera l’ennuyeuse pêche, le lent déplacement du bateau près du banc de sable et de la côte, le travail monotone avec le filet plongeant, pendant deux ou trois jours, et la compagnie du pêcheur maussade.
Knudsen ne s’aventurait jamais en haute mer comme son père, bien que le bateau de son père n’eût pas été plus grand que le sien. Mais son père, lui, était mort en mer.
Et c’est aussi pour cela que je dois partir, pensa le garçon, parce que je les ai entendus dire que mon père était encore ivre mort lorsqu’il est mort. Le père de Huck Finn était un ivrogne, c’est pour cela que Huck Finn devait s’enfuir ; mais moi je dois partir non parce que mon père en était un, mais parce qu’ils racontent cela sur lui, parce qu’ils sont jaloux de lui, parce qu’il allait parfois jusqu’en haute mer.
Ils n’ont même pas accroché de plaque pour lui dans l’église, une plaque avec son nom et les mots : “Mort botté”, avec sa date de naissance et sa date de mort, comme ils le font pour tous ceux qui sont restés en mer.
Je les hais tous, et c’est la deuxième raison pour laquelle je dois quitter Rerik.
Knudsen
Knudsen était furieux. Pour se calmer, il faisait une réussite avec des cartes. Avant-hier, Brägevoldt était venu de Rostock lui annoncer qu’un instructeur du Parti passerait cet après-midi.
Knudsen avait répondu à Brägevoldt : le Parti peut aller se faire foutre.
Le Parti aurait dû tirer, au lieu d’envoyer maintenant des instructeurs. Mais ce nouveau système des groupes de cinq, avait dit Brägevoldt, tu verras, c’est très intéressant.
Des foutaises, avait répondu Knudsen ; à Rerik il n’existe plus qu’un seul groupe d’une personne, et c’est moi ..."
L’intrigue paraît simple. Dans une petite ville portuaire allemande battue par le froid et la mer, plusieurs personnages très différents vont se croiser autour d’une tentative de fuite clandestine vers la Suède. Le cœur du récit est l’évasion d’une jeune femme juive, Judith, qui cherche à quitter l’Allemagne nazie avant qu’il ne soit trop tard.
Mais le roman ne repose pas seulement sur cette fuite humaine.
Un autre enjeu central apparaît : sauver une sculpture religieuse menacée par les nazis. Celle-ci, surnommée "Le Lecteur au cloître" (Der lesende Klosterschüler), provient de l’expressionnisme allemand moderne, art considéré comme « dégénéré » par le régime hitlérien.
Ainsi, deux formes de sauvetage vécues parallèlement, sauver une femme, sauver une œuvre d’art. Le roman construit alors un système symbolique particulièrement étoffé : le nazisme détruit à la fois les individus, la liberté et la culture spirituelle européenne.
« … Der Junge
Il fixait des vers de terre artificiels au bas de ligne d’une bobine de fil enroulée autour d’un morceau de bois en croix ; tous les garçons sur les bateaux pratiquaient un peu de pêche privée avec ce genre de lignes appâtées lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire. Il était assis à l’abri du vent dans le cockpit et pensait : si Knudsen embarque un passager, alors il veut forcément le conduire quelque part — certainement pas sur notre portion de côte, mais de l’autre côté de la Baltique.
Jamais je n’aurais cru Knudsen capable de ça, pensa-t-il.
Mais pourquoi, se demanda-t-il, pourquoi faut-il faire passer un homme clandestinement à travers la Baltique ?
Il savait que les pêcheurs faisaient parfois de la contrebande de café ou de thé récupérés sur des bateaux danois en pleine mer — et Knudsen ne participait jamais à ce genre de choses — mais un homme ?
Et soudain le garçon pensa : alors les livres disent donc encore vrai, alors il existe encore aujourd’hui des choses comme celles qu’on raconte dans Huckleberry Finn, L’Île au trésor ou Moby Dick.
Formidable, pensa le garçon. Et c’est Knudsen qui faisait cela.
Judith — Gregor — Helander
Lorsqu’elle se retrouva de nouveau sur le quai, le vapeur derrière elle, Judith sortit machinalement son mouchoir de son sac à main et le pressa contre son visage, bien qu’elle ne pleurât plus. Le quai était plongé dans l’obscurité. Seuls les endroits où les rues débouchaient sur la place étaient éclairés par des réverbères à gaz. La lanterne au-dessus de l’entrée du Blason de Wismar brûlait encore, et les fenêtres de l’auberge diffusaient une lueur rougeâtre.
Le quai était désert.
Quand Judith sentit le vent, elle resserra la ceinture de son manteau.
— Et maintenant, où allez-vous ? demanda une voix derrière elle.
Judith se retourna brusquement.
Voilà donc la fin.
Quelqu’un venait de prononcer d’une voix glaciale et moqueuse la pensée même qu’elle venait d’avoir — la seule pensée dont elle fût encore capable : on l’avait attrapée.
La terreur la saisit si complètement qu’elle se serait enfuie sur-le-champ si elle avait aperçu celui qui parlait. Mais elle ne distinguait rien ; l’homme devait se tenir dans l’ombre la plus profonde projetée par le navire. Elle tenta de percer l’obscurité du regard et finit par distinguer un léger mouvement qui s’approchait d’elle en même temps qu’un murmure presque chuchoté.
— Qu’avez-vous donc l’intention de faire maintenant ?
L’homme s’approcha rapidement et lui saisit le bras. C’était un homme pas plus grand qu’elle, un jeune homme dont j’ai déjà dû voir le visage ce soir, pensa Judith. Quelqu’un que j’ai vu et qui m’a suivie ; quelqu’un qui voulait m’attraper et qui m’a attrapée.
— Vous ne pouvez évidemment plus retourner à l’hôtel, dit Gregor. À moins que vous teniez absolument à récupérer votre valise ?
Judith secoua la tête.
Gregor la regarda et lâcha son bras. Il eut un rire sec.
— Ah, je vois… Vous me prenez pour l’un des autres, dit-il. Excusez-moi de ne pas y avoir pensé. Est-ce que j’en ai l’air ?
Elle le reconnut alors. Il était assis ce soir dans l’auberge, se rappela-t-elle soudain. C’était lui qui avait appelé l’aubergiste au moment où la tension était à son comble — ce jeune homme grisâtre qui avait dîné tout en lisant son journal.
Avait-il l’air de l’un des autres ?
Elle ne savait pas à quoi ils ressemblaient ; elle n’avait aucune expérience d’eux. Elle savait seulement qu’on les fuyait, ou qu’on se suicidait lorsqu’on ne pouvait plus leur échapper.
— Et que feriez-vous maintenant si j’étais l’un des autres ? demanda Gregor.
Une sorte d’aversion l’avait saisi tandis qu’il regardait son visage gâté ; irrité par son impuissance absente et étrangère, il poursuivit un instant le cruel jeu de ses questions. Il suivit son regard qui se perdait sans but dans la nuit, vers la mer.
— Vous jeter à l’eau ? demanda Gregor avec ironie. Vous imaginez à quelle vitesse on vous repêcherait ?
Puis il se reprit :
— Venez. Il existe peut-être un moyen de vous faire sortir d’ici.
Il lui reprit le bras et ne le relâcha que lorsqu’elle se mit à marcher à côté de lui ; à sa surprise, elle marchait très vite, avec une précipitation haletante, si bien que lorsqu’ils tournèrent dans la ruelle Saint-Nicolas, il dut lui dire :
— Doucement, du calme !
Il pensa : pourvu qu’elle ne fasse pas tout échouer avec sa nervosité.
Après avoir marché un moment, elle s’arrêta soudain :
— Mais je ne peux quand même pas abandonner ma valise…
— Vous avez toujours l’argent dans la valise ? l’interrompit-il.
— Non, dit Judith, il est dans mon sac.
— Alors tout le reste est sans importance, répondit Gregor.
Sans importance, pensa-t-elle avec colère en songeant à la robe, au linge et aux deux paires de chaussures qui se trouvaient dans sa valise. Et à ses jolies affaires de toilette.
Comme s’il avait deviné ses pensées, Gregor dit :
— Vous pourrez tout racheter une fois dehors.
— Comment savez-vous que j’ai assez d’argent sur moi ? demanda-t-elle avec indignation.
— Vous avez l’air de quelqu’un qui en a, répondit Gregor sèchement.
Pendant un instant elle le fixa.
— Mais qui êtes-vous donc ? demanda-t-elle.
— Nous n’avons pas le temps pour cela, répondit Gregor en l’entraînant plus loin.
Les maisons étaient sombres. Après onze heures, les habitants de Rerik étaient couchés.
J’ai donc l’air de quelqu’un qui a de l’argent, pensa Judith. Personne ne me l’avait jamais dit.
Elle ne se souvenait pas avoir jamais réfléchi au fait qu’elle possédait peut-être plus d’argent que les autres. Tout cela avait toujours été si naturel : la villa du Leinpfad avec le Degas tant aimé de maman dans le salon — les jockeys sur leurs chevaux aux longues jambes au-dessus d’une pelouse vert chrysoprase sombre ; espérons que Heise pourra mettre le tableau en sécurité —, le jardin avec les roses portugaises en été, les glaïeuls et les dahlias en automne, et l’eau olive et soyeuse du canal de l’Alster, ce canal silencieux et précieux bordé de saules.
Jamais on n’avait vécu dans le luxe ostentatoire ; papa ne s’était jamais acheté de voiture de toute sa vie — et pourtant elle avait donc l’air riche.
Avait-elle aussi l’air d’avoir connu la mort de maman, le poison dans la tasse, la fuite accomplie pour une mère morte qui n’était sûrement même pas encore enterrée, dont on avait peut-être seulement refermé le cercueil cet après-midi même ?
Soudain elle se rappela que la photographie de sa mère était restée sur l’oreiller de son lit dans la chambre d’hôtel.
— Qu’y a-t-il ? demanda son compagnon lorsqu’elle s’arrêta brusquement.
— La photo de maman, murmura-t-elle. Elle est encore dans la chambre.
— Quand vous êtes-vous enfuie ? demanda Gregor.
Enfuie, pensa Judith. C’est ainsi qu’il appelle ce que j’ai fait. “S’enfuir”… Cela convient à une fille légère. Est-ce que cela me convient à moi ?
— Hier, répondit-elle.
— Alors demain matin, grâce à cette photo, ils sauront où vous avez passé cette nuit, dit Gregor. Cela signifie qu’ils vous identifieront très vite.
Il sentait son indignation sans en comprendre la raison.
— Mais ce n’est pas pour cela que je pensais à cette photo, dit-elle. Je dois l’emporter avec moi. C’est la seule chose qu’il me reste de ma mère.
— Impossible, répondit-il. Vous ne pouvez pas tout compromettre pour cela. Votre mère pourra vous envoyer une autre photo plus tard, quand vous serez en sécurité. — Ou bien est-elle morte ? ajouta-t-il.
— Elle est morte, dit Judith.
— Alors adressez-vous à des parents, répondit Gregor. Il doit certainement exister beaucoup de photos de votre mère.
Il s’étonnait lui-même de la patience qu’il manifestait soudain. Qu’est-ce qui le poussait à rester là, à perdre un temps précieux à parler d’une photographie oubliée, au beau milieu d’une opération dont dépendaient la vie de plusieurs personnes et le destin du jeune homme lisant dans l’église ?
D’un autre côté, pensa-t-il, le Lecteur lui aussi n’était qu’une image, et peut-être que la photo de la mère de cette jeune fille valait autant que l’image d’un jeune homme en train de lire.
Il vit les cheveux sombres de Judith flotter dans la lumière d’un réverbère à gaz, lumière qui se brisait sur son front, son nez et ses lèvres ; et il hésita un instant avant de la forcer à continuer.
Il ne remarqua pas qu’avec cette hésitation il avait brisé sa résistance contre lui ; il sentit seulement qu’elle marchait plus lentement, moins nerveusement, qu’elle restait désormais exactement à ses côtés tandis qu’ils poursuivaient leur chemin.
Gregor quitta le plus rapidement possible la ruelle Saint-Nicolas pour pénétrer dans le dédale de ruelles entourant l’église Saint-Georges. Il faisait très sombre dans ces rues étroites, et Gregor cherchait son chemin à l’instinct ou grâce à la tour de l’église apparaissant parfois par fragments — cette poutre noire de pierre découpée sur un ciel nocturne un peu moins noir.
D’ailleurs, dans les rues résidentielles, quelques fenêtres étaient encore éclairées çà et là, tandis que dans la rue commerçante tout était noir ; mais sur la place Saint-Georges, toutes les maisons étaient de nouveau plongées dans l’obscurité. Deux réverbères seulement brûlaient encore : l’un à l’entrée d’une rue, l’autre devant le portail principal de l’église.
Bien que les maisons semblassent dormir, Gregor évita de traverser la place ; il longea les maisons par l’extérieur — comme il l’avait déjà fait dans l’après-midi — jusqu’à atteindre le côté sud de l’église.
Il aperçut de loin la fenêtre éclairée du presbytère. Sa lumière tombait jusqu’aux marches menant à l’entrée latérale de l’église, et dans cette aura lumineuse Gregor put constater que sa bicyclette était toujours appuyée contre le mur du presbytère ; le guidon brillait faiblement sous la lueur jaune — cette même lueur jaune dans laquelle lui et la jeune fille devaient entrer pour atteindre la porte de l’église.
La fenêtre était toutefois placée trop haut pour qu’il puisse voir à l’intérieur.
Judith s’était attendue à tout — non, corrigea-t-elle, je ne m’attendais à rien — sauf à être conduite dans une église, dans l’une de ces églises qu’elle redoutait depuis qu’elle avait aperçu leurs tours.
Que le jeune homme, son compagnon, sorte une lourde clé de sa poche et ouvre la porte de l’église lui semblait incompréhensible.
Et pourtant elle n’avait toujours pas le sentiment de vivre une aventure ; elle ressentait le danger dans lequel elle vivait comme quelque chose de si réel que l’idée que les événements de cette nuit pussent avoir quoi que ce soit de romantique lui demeurait étrangère.
Elle ressentait le miracle, mais elle ne s’en étonnait pas.
Elle glissa à travers l’entrebâillement de la porte ouverte de Saint-Georges dans le secret, comme un poisson plonge de la clarté verte des eaux ouvertes sous l’ombre d’une pierre.
Aveuglée par l’obscurité, elle s’arrêta.
Mais lorsque Gregor eut refermé la porte derrière lui — elle remarqua qu’il ne la verrouillait pas — elle demanda enfin :
— Que signifie tout cela ? Vous devez me dire ce que vous comptez faire de moi ! »
(...)
Le roman est remarquable parce qu’il ne présente presque aucun personnage héroïque au sens classique.
Chaque personnage agit avec peur, hésitation, fatigue, ambiguïté morale. Andersch s’intéresse moins à la Résistance organisée qu’aux moments fragiles où un individu décide - ou non - d’aider quelqu’un.
Parmi les personnages essentiels,
- Judith, la femme juive menacée, qui incarne évidemment la persécution nazie, mais Andersch refuse d’en faire un simple symbole abstrait. Elle apparaît toute autant lucide qu'ironique, souvent détachée, presque étrangère au monde allemand qui l’entoure. Elle comprend que l’Allemagne devient inhabitable. Mais son personnage exprime aussi la solitude, l’exil, l’arrachement à toute appartenance.
- Gregor, le communiste clandestin : il est envoyé dans la ville pour organiser la fuite. Ancien militant révolutionnaire, il représente une autre opposition au nazisme : celle du mouvement ouvrier et communiste détruit par Hitler. Mais Andersch évite encore ici le romantisme politique : Gregor est fatigué, désabusé, presque usé intérieurement. Le roman suggère que les grandes idéologies du XXe siècle ont elles aussi échoué à sauver pleinement l’individu.
- Knudsen, le pêcheur, probablement le personnage le plus important moralement. Simple marin, peu idéologue, il aide pourtant à la fuite. Chez Andersch, la résistance ne vient pas forcément des intellectuels ou des militants : elle peut venir d’une fidélité humaine élémentaire. Knudsen représente une forme de décence ordinaire proche de ce qu’George Orwell appelait la « common decency ».
- Der Junger, le garçon, un adolescent rêve d’un ailleurs mythique, Zanzibar. Zanzibar devient alors un symbole central du roman. Ce n’est pas un lieu réel important géographiquement, mais une projection imaginaire de liberté absolue.
Zanzibar, un symbole de liberté impossible...
Le titre du roman est essentiel. Zanzibar n’est presque jamais décrit concrètement. Le mot fonctionne comme un horizon imaginaire, une échappée mentale, une utopie intérieure. Chaque personnage possède son propre « Zanzibar » , un lieu intérieur,une possibilité de fuite ou une idée de liberté. Le sous-titre implicite du roman pourrait être : qu’est-ce qui pousse encore un individu à agir librement dans un monde totalitaire ?
Le « dernier motif » (der letzte Grund) désigne justement ce point mystérieux où un être humain décide malgré tout d’aider, de désobéir, de risquer sa sécurité, et de rester humain.
Andersch refuse les explications idéologiques simples. Les personnages agissent souvent sans doctrine claire, presque intuitivement, au nom d’une fidélité intérieure difficile à formuler.
"...Knudsen - Gregor - Judith
Vers deux heures, Knudsen amarra la Pauline à un épi de pierre du côté maritime de l’île des pilotes. Il connaissait parfaitement les digues de pierres ; l’épi situé à hauteur du côté ouest du petit bois avançait suffisamment dans la mer pour qu’il puisse approcher jusqu’à son extrémité la large tjalk au fond plat.
Tandis qu’il attachait la Pauline avec deux cordes fixées sous des pierres — il évitait d’utiliser l’ancre afin de ne pas attirer l’attention des hommes du phare — il aperçut le bateau à moteur de la police des douanes sortir de l’embouchure du Haff et prendre la direction nord-nord-ouest.
Knudsen savait qu’ils patrouillaient la mer sur une ligne entre Fehmarn et le Haff de Rerik ; au-delà de cette ligne, le danger devenait faible. Il lui fallait donc mettre le cap aussi droit que possible vers le nord, vers les îles danoises, Lolland et Falster ; sous la protection des eaux territoriales danoises, il pourrait ensuite gagner la côte suédoise et longer le rivage jusqu’à Skillinge.
Avec un bateau comme la Pauline, il serait à Skillinge dans l’après-midi et de retour à Rerik le lendemain matin…
Mais il aurait disparu deux nuits et un jour entier, et il reviendrait sans poisson ; tout le monde s’étonnerait — il lui faudrait de la chance pour que l’affaire ne fasse pas parler d’elle.
Ce serait plus simple de transporter seulement l’idole jusqu’à Falster, pensa Knudsen, mais pour une raison quelconque le pasteur voulait qu’on la conduise jusqu’en Suède.
Knudsen n’avait aucune idée de la manière dont on l’accueillerait au Danemark s’il débarquait là-bas avec une pareille statue ; probablement, pensa-t-il, qu’ils me prendront pour un voleur d’église. Il ne me reste qu’à la remettre au prévôt de Skillinge ; apparemment il sera au courant lorsque j’arriverai avec ce truc.
Merde, pensa Knudsen, toute cette histoire est de la merde.
Et soudain une idée lui vint :
Je vais jeter ce truc par-dessus bord en pleine mer, pensa-t-il. C’est la solution la plus simple. Ensuite j’irai pêcher la morue et demain je rentrerai à la maison avec une cargaison de poissons, auprès de Bertha ; personne ne me posera de questions et je vivrai tranquille.
Il escalada l’épi de pierre jusqu’à atteindre la plage, une plage de galets avec des plaques de sable entre les grosses pierres. Le petit bois se découpait sombre contre le ciel ; Knudsen savait qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une forêt, mais seulement d’une jeune plantation de pins enfermée dans une clôture.
À intervalles réguliers, le faisceau du phare balayait les pins sans les atteindre ; il frappait seulement plus loin à l’ouest la plage de la péninsule.
Knudsen avait bien choisi l’endroit.
Il s’assit sur une pierre, sortit sa pipe, l’alluma de manière à ce que sa silhouette cache l’éclair de l’allumette au phare, puis attendit.
Soudain il se sentit très bien ; il sentit l’inquiétude l’abandonner tandis que son idée se consolidait en lui.
C’est une idée simple et pratique, pensa-t-il. J’ai dû être complètement idiot de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Ce n’était même pas une trahison, se dit-il, car la statue — il ne l’appelait déjà plus « l’idole » dans ses pensées — devait seulement être sauvée des Autres, et ce serait finalement aussi le cas si on la coulait discrètement quelque part dans la Baltique.
La Baltique était une chose propre.
D’ailleurs, il pourrait repérer l’endroit où il la coulerait ; peut-être pourrait-on la repêcher plus tard, lorsqu’il n’y aurait plus les Autres. Il lui faudrait simplement choisir un endroit pas trop profond pour qu’un plongeur puisse l’atteindre.
Mais si les Autres devaient toujours exister — et Knudsen n’arrivait plus à imaginer un monde sans les Autres — alors il était finalement indifférent que ce morceau de bois se trouve dans une église au bout du monde ou au fond de la mer.
L’oppression quittait Knudsen tandis qu’il réfléchissait et fumait ; il oubliait presque son aversion pour Gregor en songeant à quel point il allait désormais pouvoir se tirer facilement de cette histoire.
La mer devant lui était noire. Le bateau des douanes avait disparu depuis longtemps et aucune lumière de bateau de pêche n’était visible.
Le vent poussait les vagues avec violence contre le rivage, où elles éclataient dans un fracas brutal ; mais Knudsen sentait que la tempête allait faiblir. Déjà, le calme entre les rafales reprenait haleine plus longtemps.
En revanche, le ciel se couvrait d’une couche continue de nuages.
Knudsen se leva, rangea sa pipe et se retourna lorsqu’il entendit du bruit.
Il aperçut des silhouettes s’approchant de lui le long de la lisière de la pinède : d’abord le garçon, puis Gregor ; mais une femme marchait aux côtés de Gregor.
Avant même que Knudsen n’ait pleinement conscience de sa surprise, ils étaient déjà arrivés près de lui.
— Salut, dit Gregor. On peut compter sur toi.
Il avait réemballé la statue dans la couverture aussitôt qu’ils avaient atteint l’autre côté de la péninsule. À présent il tendait le paquet à Knudsen.
— Voilà le garçon, dit-il. Fais-le bien passer de l’autre côté !
Knudsen ne bougea pas. Il gardait les yeux fixés sur Judith.
— C’est qui, celle-là ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’elle fait ici ?
— Encore un passager, répondit Gregor avec une gaieté forcée. Une jeune Juive, ajouta-t-il. Elle doit absolument passer de l’autre côté.
— Ah oui ? dit Knudsen d’un ton moqueur. Elle doit absolument passer de l’autre côté…
Il se détourna et dit au garçon :
— Prends le paquet et viens ! On y va.
Gregor bondit vers le pêcheur et le saisit par le bras.
— Ça veut dire que tu refuses de l’emmener ? demanda-t-il.
Knudsen s’arrêta et secoua le bras de Gregor pour s’en dégager.
— Oui, imagine un peu, répondit-il. C’est exactement ce que ça veut dire.
Gregor alla vers le garçon et lui remit le paquet. Il remarqua que le garçon le prenait avec un geste soigneux, presque respectueux.
Puis il revint vers Knudsen. »
(...)
Le roman est aussi une méditation sur la société allemande ...
La petite ville portuaire apparaît figée, silencieuse, oppressée, traversée par la peur. La dictature nazie n’est pas représentée principalement par la violence spectaculaire, mais agit plutôt par atmosphère, par surveillance diffuse, par conformisme, par paralysie morale. C’est l’un des grands apports du livre : Andersch montre comment un système totalitaire transforme progressivement les comportements, les silences, les relations humaines.
Le nazisme devient presque un climat mental.
L’importance de la sculpture expressionniste ...
La statue du Lecteur au cloître joue un rôle central. L’expressionnisme allemand avait été violemment attaqué par les nazis comme « art dégénéré ». Sauver cette sculpture signifie donc sauver une autre Allemagne et préserver une tradition spirituelle et artistique détruite par Hitler. La statue représente l’intériorité, la méditation, la vie de l’esprit. Autrement dit, tout ce que le totalitarisme cherche à écraser. Le roman affirme implicitement que la barbarie politique commence aussi par la destruction culturelle.
Le livre a beaucoup circulé hors d’Allemagne dans les années 1950-1960 ...
Il répondait à une question cruciale de l’après-guerre : existait-il une autre Allemagne que celle du nazisme ? Mais contrairement à certaines œuvres plus héroïques, Andersch ne transforme pas ses personnages en résistants parfaits. C’est précisément ce qui a donné au roman sa crédibilité morale. Il montrait des individus ordinaires, imparfaits, hésitants, mais capables malgré tout d’un refus. Dans le contexte de la guerre froide, le roman fut souvent lu comme une défense humaniste de la liberté, une critique générale des systèmes totalitaires et un plaidoyer pour l’autonomie morale individuelle.
Un roman qui s’inscrit dans une vaste littérature européenne de l’après-guerre consacrée à la responsabilité morale sous les dictatures. En Allemagne, il est contemporain de textes comme "Billard um halb zehn" de Heinrich Böll, où la mémoire du nazisme traverse plusieurs générations allemandes ; ou encore de "Die Blechtrommel" de Günter Grass, immense fresque grotesque et tragique sur la compromission collective allemande. Mais contrairement à Grass, qui insiste sur l’enracinement profond du nazisme dans la société allemande, Andersch privilégie des personnages marginaux, hésitants, capables d’un refus individuel fragile. Cette différence explique en partie pourquoi Andersch fut longtemps perçu comme plus « humaniste » et moralement consolateur que Grass.
Le livre dialogue également avec une tradition existentialiste européenne. On pense notamment à "La Peste" d’Albert Camus, où des individus ordinaires découvrent, dans une situation extrême, une forme de responsabilité morale sans héroïsme absolu. Comme chez Camus, le refus du mal n’est jamais présenté comme spectaculaire : il naît d’une décision intérieure fragile, souvent incertaine.
Dans l’Europe centrale d’après-1945, le roman peut aussi être rapproché de "Žert" (« La Plaisanterie ») d’Milan Kundera, ou des œuvres de Bohumil Hrabal, qui explorent également la manière dont les systèmes idéologiques écrasent les existences ordinaires. Toutefois, Andersch conserve une foi plus marquée dans la possibilité d’une autonomie morale individuelle.
Le roman participe aussi d’une interrogation plus large sur « l’autre Allemagne », thème central de la culture ouest-allemande des années 1950. Cette question apparaît également chez Böll, dans certains textes de Wolfgang Koeppen, ou encore dans les journaux et récits de l’exil allemand. Après Auschwitz, une partie de la littérature allemande tente de démontrer qu’une tradition humaniste allemande a malgré tout survécu au nazisme — ce qui explique à la fois le succès du roman et certaines critiques ultérieures lui reprochant de reconstruire une image moralement acceptable de l’Allemagne.
À cet égard, les critiques postérieures de W. G. Sebald furent importantes : Sebald reprochait à plusieurs écrivains ouest-allemands de l’après-guerre d’avoir parfois transformé la catastrophe allemande en drame existentiel abstrait, au détriment d’une confrontation plus directe avec l’ampleur historique et collective du nazisme.
Malgré ces débats, "Sansibar oder der letzte Grund" demeure une œuvre essentielle parce qu’elle représente une étape importante dans la reconstruction morale de la littérature allemande après 1945. Le roman reste remarquable par son refus du manichéisme, sa vision fragile de la liberté, son attention aux hésitations ordinaires et sa compréhension précoce des mécanismes psychologiques du totalitarisme. Il appartient à cette grande littérature européenne — de Camus à Böll, de Grass à Kundera — qui cherche moins à produire des héros qu’à comprendre ce qu’il reste de la conscience humaine dans les périodes de peur, d’obéissance et de destruction morale
Le livre de W. G. Sebald, "On the Natural History of Destruction" (Luftkrieg und Literatur, publié en allemand en 1999, traduction anglaise augmentée en 2003), est devenu un texte majeur pour comprendre non seulement le silence allemand autour des bombardements alliés, mais aussi la manière dont certains écrivains allemands d’après-guerre — parmi eux Alfred Andersch — ont construit leur propre position morale après 1945.
L’ouvrage est composé des conférences célèbres sur la destruction aérienne de l’Allemagne, mais aussi d’essais consacrés à Andersch, Jean Améry et Peter Weiss. Et c’est précisément l’essai sur Andersch qui a provoqué certaines des réactions les plus violentes en Allemagne.
Le cœur du problème : le « silence allemand » - Sebald part d’un constat historique frappant. Malgré la destruction gigantesque des villes allemandes, les centaines de milliers de morts, l’effondrement matériel total, les traumatismes psychiques massifs, l’expérience quasi apocalyptique des bombardements, la littérature allemande d’après-guerre aurait très peu réellement décrit cette catastrophe.
Selon Sebald, il existe un immense vide littéraire et mémoriel. Les écrivains allemands auraient souvent évité la confrontation directe avec l’expérience ; transformé la destruction en abstraction ; ou rapidement réintégré les récits de reconstruction nationale. Pour Sebald, cette absence n’est pas seulement psychologique : elle relève aussi d’une stratégie culturelle de refoulement.
Et justement, Alfred Andersch intéressait énormément Sebald parce qu’il incarnait précisément la génération des écrivains allemands ayant tenté de reconstruire une légitimité morale après le nazisme. Après 1945, Andersch fut longtemps perçu comme l’écrivain de la désertion intérieure, du refus du conformisme, de l’indépendance morale, et de la liberté individuelle face au totalitarisme. Or Sebald attaque précisément cette image et l'accuse de reconstruction autobiographique, de simplification morale, de stylisation de sa propre biographie.
Le point central concerne surtout le récit de la désertion. Andersch avait construit une grande partie de son autorité morale autour de sa désertion de la Wehrmacht en Italie en 1944, notamment dans "Die Kirschen der Freiheit "(Les Cerises de la liberté). Cette désertion devenait chez lui le moment fondateur de la liberté, la rupture avec le nazisme, la reconquête du sujet moral.
Mais Sebald considère cette mise en récit comme problématique. Sebald estime qu’Andersch dramatise sa rupture, simplifie son rapport réel au régime, reconstruit après coup une cohérence morale, et transforme une expérience ambiguë en geste presque héroïque. Il lui reproche surtout de participer à une tendance plus large de la littérature allemande d’après-guerre : produire des récits de purification morale.
Autrement dit, beaucoup d’écrivains allemands auraient progressivement réécrit leur propre passé afin de minimiser leurs compromissions, mettre en avant leurs résistances, se reconstruire une dignité intellectuelle et réintégrer ainsi la culture démocratique ouest-allemande. La littérature ne décrit plus réellement la catastrophe historique ; elle travaille à rendre le passé supportable...
Et si Sebald est fasciné par le fait que Hambourg, Dresde, Cologne, ou d’autres villes détruites, n’aient pas donné naissance à une immense littérature comparable à celle d’Auschwitz ou du Goulag, c'est parce que, selon lui, les Allemands étaient à la fois victimes et responsables ; la destruction était moralement difficile à intégrer ; le pays voulait reconstruire rapidement, et beaucoup d’écrivains craignaient qu’évoquer les souffrances allemandes ne relativise les crimes nazis. D’où une littérature souvent allusive ou silencieuse. Andersch intéresse Sebald précisément parce qu’il représente une tentative de sauver l’individu et la conscience, une liberté intérieure dans une histoire allemande catastrophique. Et transforme parfois cette liberté en posture esthétique ...
Mais comment raconter honnêtement l’histoire allemande après la catastrophe ...
"Efraim" (1967, Alfred Andersch)
Un grand roman de la mémoire allemande impossible. Publié en 1967, "Efraim" est souvent considéré comme l’œuvre la plus ambitieuse et la plus complexe d’Alfred Andersch.
Là où Die Kirschen der Freiheit ou Sansibar oder der letzte Grund restaient relativement accessibles et narratifs, Efraim marque une rupture : roman fragmenté, introspectif,
expérimental, hanté par la mémoire historique.
Le livre appartient pleinement à la littérature européenne de l’après-Auschwitz, c’est-à-dire à cette tentative profondément problématique de penser la catastrophe nazie, la destruction des Juifs d’Europe, l’effondrement moral allemand, et la possibilité même de continuer à écrire après cela. Le roman pose implicitement une question immense : comment un Allemand - ou plus largement un Européen - peut-il encore habiter l’histoire après Auschwitz ?
1. Londres, exil et mémoire - L’intrigue de "Efraim" est volontairement décentrée et discontinue. Le personnage principal, Efraim, est un Juif allemand exilé à Londres après avoir fui l’Allemagne nazie. Mais contrairement à un roman classique d’exil ou de persécution, Andersch refuse toute continuité narrative et une psychologie stable. Le roman se construit plutôt comme une suite de fragments, de souvenirs, de méditations , de dialogues intérieurs. Le présent londonien du personnage est un espace hanté par l’Allemagne disparue, la mémoire du nazisme, les morts, la destruction européenne. Le récit passe sans cesse du présent au passé, de la mémoire personnelle à l’histoire collective, du réel à la réflexion philosophique. L’effet produit est celui d’une conscience brisée.
2. Efraim, un personnage sans appartenance stable - Le personnage d’Efraim est central parce qu’il incarne une identité devenue impossible. Il est allemand, juif, exilé, intellectuel, mais n’appartient plus réellement à aucun monde. L’Allemagne l’a rejeté, mais l’exil britannique ne lui offre pas non plus de véritable réconciliation. Le roman exprime alors une expérience fondamentale du XXe siècle : celle du déracinement absolu. Efraim vit dans une sorte de suspension historique, sans patrie, sans continuité mais sans possibilité d’oubli.
3. Londres, ville d’exil plutôt qu’un refuge - Le Londres du roman est très important. Ce n’est pas une ville chaleureuse ou salvatrice, mais froide, brumeuse, impersonnelle, un prolongement mental de l’exil. Efraim y erre parmi les cafés, les rues anonymes, les conversations intellectuelles et les souvenirs impossibles à effacer. Au fond, un espace de survivance, un lieu où l’histoire continue de hanter les consciences.
4. Le cœur du livre, l’impossibilité de la réconciliation historique - Le thème central du roman est probablement celui-ci : Auschwitz a détruit toute relation simple à l’histoire allemande. Andersch explore une question extrêmement délicate : peut-on encore aimer la culture allemande après le nazisme ? Efraim reste lié à la langue allemande, à la culture européenne, à la philosophie, à la mémoire intellectuelle allemande, mais cette relation est devenue presque insupportable. D'où cette condition tragique d'une culture allemande qui a tant produit Goethe qu'Auschwitz.
5. Contrairement à certains textes allemands des années 1950 encore centrés sur la culpabilité diffuse ou la reconstruction morale, "Efraim" se rapproche davantage de la conscience historique des années 1960. Le génocide juif devient ici un centre impossible à contourner, mais selon une une voie indirecte, peu de scènes historiques explicites mais une absence, une fracture irréparable. Le roman rejoint ainsi une idée devenue dans la pensée européenne d’après-guerre : certains événements historiques détruisent les formes traditionnelles du récit.
6. Le livre est aussi un roman sur la destruction de la vieille Europe intellectuelle. Efraim appartient à ce monde cosmopolite européen, juif, cultivé, transnational, qui a été anéanti par le nationalisme et le fascisme. Le roman exprime une immense mélancolie, celle d’une civilisation européenne ayant détruit une partie de sa propre conscience. Le roman est important parce qu’il montre que la catastrophe historique ne détruit pas seulement des vies, mais aussi des continuités culturelles, des identités, des langues, des formes narratives elles-mêmes.
"Winterspelt" (Alfred Andersch)
La guerre comme désintégration morale et narrative. Publié en 1974, "Winterspelt" est l’un des romans les plus ambitieux et les plus difficiles d’Alfred Andersch. Souvent considéré comme son grand roman tardif, il marque l’aboutissement de plusieurs thèmes déjà présents dans toute son œuvre : la responsabilité individuelle ; l’effondrement des systèmes politiques ; la solitude morale ; la désobéissance ; l’impossibilité d’un héroïsme simple après le nazisme. Mais contrairement à "Sansibar oder der letzte Grund", encore relativement lisible et symbolique, "Winterspelt" adopte une structure beaucoup plus complexe, fragmentée et moderniste.
Le livre raconte les derniers mois du IIIe Reich, en décembre 1944, pendant l’offensive des Ardennes, dans la région frontalière entre l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg autour du village de Winterspelt.
Cependant, Andersch ne cherche pas à écrire un roman militaire classique, une fresque historique héroïque, ni même un simple roman anti-guerre. Il construit plutôt une immense méditation sur l’effondrement des structures d’autorité, la désintégration morale, la confusion historique, et l’impossibilité de donner encore un sens cohérent à la guerre.
1.- L’intrigue est beaucoup plus diffuse que dans ses romans précédents. Le roman suit plusieurs personnages, officiers allemands, soldats, civils, Américains, femmes prises dans le chaos de la fin de guerre. Au centre se trouve notamment un officier allemand qui envisage secrètement de faciliter une avancée américaine afin d’éviter des destructions inutiles.
Mais Andersch refuse la structure dramatique traditionnelle : pas de véritable héros, nulle progression linéaire claire, nulle pas de résolution morale affirmée. Le récit avance par fragments, changements de points de vue, analyses intérieures, descriptions stratégiques, réflexions philosophiques ou interruptions narratives. Cette fragmentation devient elle-même un thème : la guerre détruit non seulement les sociétés, mais aussi la possibilité d’un récit ordonné.
2. - L’un des grands sujets du roman est la fin psychologique du IIIe Reich. Chez Andersch, l’Allemagne hitlérienne n’apparaît plus comme une machine totalitaire triomphante. Elle est déjà bureaucratiquement paralysée, vidée intérieurement, en voie de désintégration. Les officiers savent souvent que la guerre est perdue, mais les structures hiérarchiques continuent malgré tout à fonctionner mécaniquement. Le roman aborde alors quelque chose de profondément moderne, les systèmes historiques peuvent continuer à produire de la violence même lorsqu’ils ont perdu tout sens. Cette idée rapproche parfois Andersch de Franz Kafka ou de certaines analyses bureaucratiques du pouvoir chez Hannah Arendt.
3. - Le roman est presque une destruction du modèle héroïque classique. Dans les récits de guerre traditionnels, le héros agit et transforme les événements. Dans "Winterspelt", au contraire, les personnages hésitent, se trompent, restent passifs ou prisonniers des structures historiques. Même les tentatives de résistance morale restent ambiguës. L’officier qui veut éviter un massacre agit moins par héroïsme spectaculaire que par fatigue ou refus du chaos final. Andersch montre ainsi que la fin du Reich n’a rien d’épique mais ressemble plutôt à une lente désagrégation administrative et morale.
4. - Le roman insiste constamment sur la confusion, les erreurs, les ordres contradictoires, les malentendus stratégiques. La guerre apparaît comme un immense appareil impersonnel, quasi autonome, produisant destruction et mort sans logique rationnelle. Une vision qui éloigne Andersch de tout patriotisme, mais aussi du récit héroïque antifasciste simplifié. Il ne reste plus que des individus perdus, des fragments de conscience, des tentatives dérisoires de préserver une humanité minimale.
5. - "Winterspelt" est sans doute le roman le plus moderniste d’Andersch, mêlant narration, commentaire, méditation philosophique, descriptions techniques. Andersch brise volontairement l’illusion romanesque classique. Par moments, le narrateur intervient presque comme un analyste du récit lui-même. Après l’effondrement du Reich, les anciennes formes narratives paraissent insuffisantes.
6. - Le paysage, ruine, hiver et fin du monde. Le décor joue un rôle immense. L’hiver des Ardennes devient un paysage de fin, glacé, la neige, le brouillard, les routes détruites, les villages silencieux créent une atmosphère de disparition historique. Le paysage reflète toute la désintégration morale des personnages.
7. - Comme souvent chez Andersch, la question centrale reste : que peut encore faire un individu à l’intérieur d’un système criminel ? Mais "Winterspelt" est plus pessimiste que ses œuvres précédentes, une réflexion tragique sur la responsabilité tardive, l’échec moral, les limites du refus individuel.
8. - Le contexte historique est important. Dans les années 1970, l’Allemagne de l’Ouest entre dans une phase différente de confrontation avec le passé nazi. La génération plus jeune commence à interroger les silences des parents, les anciens fonctionnaires nazis, les mythes de reconstruction morale des années 1950."Winterspelt" appartient à cette période plus sombre et plus autocritique. Le roman ne cherche plus vraiment à sauver une « autre Allemagne », mais insiste davantage sur les ambiguïtés, les compromissions, la désagrégation collective. Aux récits relativement lisibles et moraux des années 1950, succède une écriture beaucoup plus fragmentée et plus sceptique ...
"Der Reise in den Westen letztes Stück
Hainstock machte ihr und sich etwas zu essen zurecht. Sie tranken Kaffee. Sie schlugen die Zeit mit Schweigen und mit Erörterungen über Reidels Motive zu seinem Mord an Schefold tot. (Reidels, dessen Namen sie nicht kannten.)
Hainstock kam auf seine Theorie über Dincklages fehlende Massenbasis zurück, sprach wieder von denjenigen, die sehr auf dem Kiwif sind, wenn sie Unrat wittern, etwas, das gegen die Ordnung geht, gegen Führer und Reich.
»An so einen muß Schefold geraten sein«, sagte er. »Es gibt keine andere Erklärung dafür.«
Er überlegte eine Weile, ehe er sagte: »Aber Dincklage ist da kein Vorwurf zu machen. Mit einem solchen Prachtexemplar von Faschisten konnte er nicht rechnen.«
[597] Der Hanielweg zum zweitenmal. Die unvermuteten Tode.
"... Hainstock leur prépara quelque chose à manger, à elle et à lui. Ils burent du café. Ils tuèrent le temps par le silence et par des discussions sur les motifs qui avaient poussé Reidel à assassiner Schefold. (Reidel, dont ils ne connaissaient même pas le nom.)
Hainstock revint à sa théorie sur l’absence de véritable base populaire de Dincklage ; il reparla de ces gens toujours aux aguets lorsqu’ils flairent quelque chose de suspect, quelque chose qui va contre l’ordre établi, contre le Führer et le Reich.
— « C’est sûrement sur quelqu’un de cette espèce que Schefold est tombé », dit-il. « Je ne vois pas d’autre explication. »
Il réfléchit un moment avant d’ajouter :
— « Mais on ne peut pas faire de reproches à Dincklage. Il ne pouvait pas prévoir un aussi magnifique spécimen de fasciste. »
[597] Le chemin du Haniel, pour la seconde fois. Les morts inattendues.
Käthe pensa : Alors finalement, aujourd’hui à midi, ce n’était donc pas la dernière fois que j’étais dans la cabane de Wenzel.
Une lampe brûlait et éclairait la table à laquelle Wenzel Hainstock était assis, fumant sa pipe. Tout le reste n’était qu’ombre. La chouette hulotte, qui se trouvait probablement dans la cavité de la caisse supérieure, demeurait invisible.
À huit heures, ils partirent. Hainstock avait passé tout ce temps à réfléchir à la manière dont ils pourraient affronter l’obscurité. La nuit serait noire d’encre, la lune étant dans son dernier quartier. Mais il n’était pas question d’emporter une lampe de poche.
Käthe était habillée exactement comme le jour où elle était revenue de son dernier cours d’anglais : tailleur de laine brun, fins bas gris en laine, chaussures solides. Lorsqu’elle voulut mettre son imperméable clair, Hainstock lui dit :
— « Mieux vaut ne pas le mettre. »
Elle avait laissé à Thelenhof son petit drapeau d’été de Prüm, comme tout le reste.
Elle n’avait rien d’autre à emporter. Dans une des poches de son manteau se trouvaient un morceau de savon, du dentifrice, une brosse à dents et un peigne. Son bien le plus précieux était l’étui contenant ses lunettes de rechange. Elle ne devait surtout pas le perdre.
Ils pénétrèrent dans la forêt d’épicéas rouges, au même endroit d’où Schefold surgissait toujours. D’abord il n’y eut que ténèbres, mais ils s’orientèrent finalement mieux que Hainstock ne l’avait craint. Entre les verticales noires des troncs d’épicéas flottait une sorte de tissu gris et transparent. Comme il n’avait pas plu de tout le mois d’octobre, le sol couvert d’aiguilles était sec et craquait sous leurs pas. Il était agréable de marcher dessus, même s’ils devaient avancer lentement, pas après pas.
Il nous faudra une heure pour atteindre Hemmeres, pensa Hainstock.
Par moments, Käthe touchait l’une des verticales noires pour s’assurer qu’elle était bien en bois. Elle sentait sous sa main l’écorce rugueuse des épicéas. De la résine lui restait collée aux doigts.
Une fois, elle s’arrêta, attendit qu’Hainstock s’arrête aussi, puis fit les trois pas qui la séparaient de lui.
— « Tu crois qu’il l’a fait abattre ? » demanda-t-elle à voix basse, presque en chuchotant.
— « Impossible », répondit immédiatement Hainstock, sans baisser la voix. « Ôte-toi ça de la tête. »
Il le dit d’une telle manière que Käthe décida de chasser cette pensée — la plus noire de toutes — hors d’elle-même.
Sans Wenzel, je serais perdue, pensa-t-elle.
En bas, là où les épicéas s’arrêtent, au-dessus du ruisseau, s’étend une prairie d’arnica. Jadis, avant qu’on y plante les épicéas et leur morne forêt de perches, c’était une gorge boisée d’aulnes. Voilà pourquoi poussent encore ici, partout où les aiguilles ne couvrent pas le sol, des violettes sauvages, du sceau de Salomon, de la mousse dormante et de l’arum.
Il se retourna et demanda :
— « Tu sens quelque chose ? »
— « Oui », dit Käthe. « Cette odeur de fleurs dans la forêt est étrange. »
— « Ce sont les monnaies-du-pape, dans le fond du ravin », répondit Hainstock. « Elles fleurissent jusqu’à la fin de l’automne. Leur parfum est le plus fort pendant la nuit. »
Et il mesura ses pas au milieu du séneçon, du mouron étoilé, du compagnon rouge, du bois-gentil, de l’ail des ours, de la scrofulaire, de la valériane, de l’aconit, de l’herbe aux sorcières et de l’euphorbe ; il n’oublia pas non plus les orchidées, l’ophrys bourdon et la jacinthe des bois des montagnes ; il quitta la vallée forestière, erra sur les sols calcaires secs, cueillit germandrée en grappes, ophrys abeille, seslérie bleue, géranium sauvage, hélianthème, saxifrage, pimprenelle et bugle, jusqu’à composer un bouquet d’adieu dont elle se souviendrait longtemps...."
« Sie bewegte sich auf der Hemmeres-Plaine wie ein Geist. » (« Elle avançait sur la plaine de Hemmeres comme un fantôme. ») - Une image qui résume admirablement l’esthétique de "Winterspelt". Käthe ne traverse pas seulement une frontière géographique ; elle devient une silhouette presque irréelle, un être entre deux mondes : entre Allemagne et Amérique, entre guerre et survie, entre passé et futur, entre mort possible et liberté incertaine. Le passage entier de la marche nocturne possède une dimension presque hypnotique. La guerre semble suspendue. Il n’y a ni héroïsme ni bataille spectaculaire. Au contraire, Andersch décrit : le craquement des aiguilles de pin sous les pas ; les odeurs de fleurs nocturnes ; les noms précis des plantes et des herbes ; l’obscurité de la forêt ; le silence angoissant autour des avant-postes américains.
Cette attention obsessionnelle au paysage constitue l’un des procédés les plus caractéristiques d’Andersch. La nature devient une sorte de contre-monde face aux structures militaires et idéologiques. Tandis que les États, les armées et les systèmes totalitaires s’effondrent, la forêt, les fleurs et les odeurs persistent encore. Le passage où Hainstock énumère longuement les plantes — monnaies-du-pape, valériane, aconit, orchidées, ophrys, saxifrages — est particulièrement révélateur : au milieu de la destruction historique, il tente presque désespérément de préserver une mémoire sensible du monde vivant....
Joseph Dincklage ist jetzt am Packen, dachte sie. Vielleicht ist er morgen schon auf dem Weg nach Wesuwe. Dorthin, wo die Windvögel fliegen.
Sie setzten sich auf Baumstümpfe, betrachteten den Weiler Hemmeres, das bleiche Gehöft vor der düsteren Wand des jenseitigen Our-Hangs. Kein Licht, aber sicher nicht wegen der Verdunklung, sondern weil die Leute in Hemmeres schon schliefen.
"... Joseph Dincklage est en train de faire ses bagages, pensa-t-elle. Peut-être sera-t-il déjà demain en route vers Wesuwe. Là où volent les oiseaux du vent.
Ils s’assirent sur des souches d’arbres et contemplèrent le hameau de Hemmeres, la ferme pâle devant la sombre muraille du versant opposé de l’Our. Aucune lumière — mais sûrement pas à cause du black-out : les habitants de Hemmeres dormaient déjà.
— « Les affaires de Schefold sont encore là-dedans », dit Käthe.
Hainstock haussa les épaules.
— « Tu sais ce qu’ils feront de toi quand tu seras de l’autre côté », dit-il, non sur le ton d’une question. « Ils t’enfermeront dans un camp d’internement. Et après la guerre, les Belges te renverront en Allemagne. Voilà tout ce que cela donnera. »
— « Oh, laisse donc ça ! » répondit Käthe.
Il avait probablement raison. Mais il n’était pas nécessaire qu’il lui gâche cette dernière demi-heure.
— « Je trouverai bien un moyen de rester dehors, fais-moi confiance », dit-elle. « Et même si je dois revenir un jour, ce ne sera que pour repartir aussitôt. »
— « Tu sais où me trouver », répondit Hainstock.
Comme pour s’excuser de partir, elle montra la direction qu’elle allait prendre et dit :
— « Il faut bien que quelqu’un leur dise ce qui s’est passé. »
— « Passe à gauche de la ferme ! » dit-il. « Dans cette obscurité, on ne peut pas voir la passerelle d’ici, mais une fois près de la ferme, tu la verras tout de suite. Traverse-la vite et file dans la forêt de l’autre côté, au cas où quelqu’un se réveillerait en entendant tes pas. »
Il avait songé à mettre le fermier de Hemmeres dans la confidence. Le paysan aurait su comment atteindre les avant-postes américains. Mais lorsque Käthe lui avait raconté ce qu’elle savait grâce à la lettre de Dincklage — que Hemmeres serait occupé dès le lendemain matin — il abandonna cette idée. Il ne pouvait pas être sûr que le fermier ne parlerait pas de ses visiteurs nocturnes une fois la ferme sortie du no man’s land. Et alors lui, Wenzel Hainstock, se retrouverait compromis. C’était aussi pour cela qu’ils étaient partis si tard : Hainstock voulait être certain que les habitants de Hemmeres dormaient lorsque Käthe passerait devant la ferme.
— « Quand tu seras là-haut, tu devras crier quelque chose en anglais. Ou même avant. »
— « Tu crois qu’ils tireront ? »
— « Peu probable, s’ils entendent une femme appeler. »
Comme cela aurait été simple s’ils m’avaient laissé tout régler moi-même. Au lieu de cela, Schefold a dû passer à travers les lignes.
Käthe l’embrassa sur la joue.
— « Si je dois vraiment revenir un jour, je viendrai te voir », dit-elle.
— « Bonne chance ! » répondit Hainstock.
Il la regarda sortir de la noirceur de la lisière pour entrer dans l’obscurité sans lumière de l’ancienne clairière, traverser les prés en direction de la ferme. Il constata avec satisfaction qu’elle ne faisait aucun bruit. Elle avançait sur la plaine de Hemmeres comme un fantôme. Lorsqu’il entendit gronder les planches de la passerelle, elle n’était déjà plus qu’une ombre volante.
Il resta assis tranquillement et observa le fermier de Hemmeres sortir de sa maison, fixer un instant la passerelle avant de rentrer.
Hainstock attendit, prêtant l’oreille à d’éventuels cris ou coups de feu, mais il n’entendit rien. Probablement qu’un poste avancé américain l’avait interceptée à mi-chemin, avant même qu’elle ne s’en rende compte.
Il se leva et prit le chemin du retour. Durant un instant, l’obscurité de la forêt l’aveugla.
Il faudrait être une chouette hulotte, pensa-t-il...."
Er stand auf und machte sich auf den Heimweg. Im ersten Augenblick blendete ihn die Finsternis des Waldes. Waldkauz müßte man sein, dachte er...
"Der Vater eines Mörders" (Alfred Andersch)
Der Vater eines Mörders (Le Père d’un assassin, 1980) constitue l’un des textes les plus courts, mais aussi l’un des plus denses et les plus inquiétants de Alfred Andersch.
Publié à titre posthume (traduction Gallimard), ce récit autobiographique revient sur un épisode apparemment banal de son adolescence : une journée de cours au Wittelsbacher-Gymnasium München en mai 1928. Pourtant, derrière cette scène scolaire presque insignifiante se dessine déjà, rétrospectivement, l’ombre du futur IIIe Reich.
Le livre repose sur une unité de temps et de lieu extrêmement resserrée : une salle de classe, un cours de grec, la visite du proviseur. Cette concentration donne au récit une atmosphère étouffante, presque théâtrale. Le directeur de l’établissement, Joseph Gebhard Himmler, exerce sur les élèves une autorité glaciale, méthodique, humiliante. Trois élèves seront exclus : l’un pour insolence et « morgue de hobereau », les deux autres — Franz Kien, double autobiographique d’Andersch, et son frère — pour insuffisance scolaire et incapacité à payer les frais de scolarité, alors même que leur père est gravement malade.
Le personnage de Franz Kien fonctionne explicitement comme un alter ego de l’auteur. À travers lui, Andersch ne raconte pas seulement une humiliation scolaire : il décrit l’expérience précoce d’un ordre autoritaire fondé sur la discipline, la hiérarchie sociale, le mépris des faibles et l’absence totale de compassion. Ce qui frappe dans le texte n’est pas une violence spectaculaire, mais au contraire une brutalité administrative froide, parfaitement légitime aux yeux de l’institution. Le proviseur Himmler apparaît comme une incarnation miniature d’une culture allemande autoritaire où l’obéissance, le devoir et la rigidité morale comptent davantage que l’individu concret.
Toute la force du récit vient du décalage entre la banalité apparente de la scène et ce que le lecteur sait de l’Histoire : ce proviseur est le père de Heinrich Himmler, futur Reichsführer-SS et organisateur central du système concentrationnaire nazi.
Le texte fonctionne ainsi comme une exploration troublante des continuités possibles entre autoritarisme quotidien, culture disciplinaire bourgeoise et catastrophe historique. Andersch refuse cependant toute explication simpliste ou purement déterministe. Dans sa postface, il pose une série de questions qui donnent au livre sa profondeur philosophique :
« Le vieux Himmler était-il prédestiné à devenir le père du jeune ? »
et encore :
« Un tel fils devait-il sortir d’un tel père “par nécessité naturelle” ? »
Ces interrogations dépassent largement le cas Himmler. Andersch cherche à comprendre comment une société cultivée, humaniste, disciplinée, a pu produire le nazisme. Le proviseur enseigne le grec ancien, représente la culture classique allemande (Bildung), défend les valeurs de respectabilité bourgeoise — et pourtant rien, dans cette culture humaniste, ne semble empêcher la dureté morale ni l’inhumanité potentielle. C’est là l’un des thèmes centraux de toute l’œuvre d’Andersch : la civilisation ne protège pas nécessairement contre la barbarie.
Le récit pose aussi implicitement la question du libre arbitre et de la responsabilité. Andersch évoque plusieurs hypothèses : déterminisme familial, poids du milieu social, contexte historique, fatalité historique allemande. Mais il ne tranche jamais complètement. Ce refus d’une réponse simple distingue le livre d’une simple dénonciation morale ou psychologique. Le texte reste volontairement inconfortable : il suggère qu’aucune explication unique — ni le « mauvais père », ni le destin, ni la société — ne suffit à expliquer la catastrophe historique.
Sur le plan stylistique, "Der Vater eines Mörders" est remarquable par son extrême sobriété. L’écriture est froide, précise, presque sèche. Andersch évite toute grandiloquence rétrospective. Cette retenue renforce au contraire la violence du récit : le lecteur perçoit progressivement, derrière la scène scolaire, les structures mentales d’un monde autoritaire déjà prêt à basculer.
L’importance du livre dans la littérature allemande d’après-guerre tient précisément à cette démarche. Contrairement à des œuvres centrées sur les grands événements du nazisme ou sur la culpabilité collective abstraite, Andersch explore ici les microstructures de l’autorité : l’école, la discipline, les humiliations ordinaires, la bureaucratie éducative, le respect automatique de la hiérarchie. Le nazisme n’apparaît pas comme une irruption monstrueuse totalement extérieure à la société allemande, mais comme quelque chose qui trouve aussi ses racines dans certaines habitudes mentales et institutionnelles beaucoup plus anciennes.
Par sa brièveté même, le livre atteint une puissance symbolique considérable. Il constitue à la fois un récit autobiographique, une méditation sur l’éducation allemande, une réflexion sur l’autorité et une interrogation historique sur les origines culturelles du totalitarisme. Beaucoup de critiques considèrent aujourd’hui ce texte comme l’un des sommets tardifs de l’œuvre d’Andersch, précisément parce qu’il concentre en quelques pages l’ensemble de ses grandes obsessions intellectuelles : la responsabilité individuelle, la liberté intérieure, la fragilité de l’humanisme et la proximité inquiétante entre normalité sociale et barbarie historique.
« Le cours de grec allait commencer lorsque la porte de la salle de classe s’ouvrit de nouveau. Franz Kien prêta d’abord peu d’attention à cette ouverture ; ce ne fut que lorsqu’il remarqua que le professeur principal, le conseiller d’études Kandlbinder, se levait, irrité, presque effrayé, se tournait vers la porte et descendait les deux marches menant de son estrade au niveau de la classe — ce qu’il n’aurait jamais fait si celui qui entrait n’avait été qu’un simple élève en retard — que lui aussi regarda avec curiosité vers la porte située à l’avant droit, à côté de l’estrade où se trouvait le tableau.
Mais il vit aussitôt qu’il s’agissait du Rex qui pénétrait dans la salle.
Il portait un costume gris clair léger ; sa veste était ouverte et, sous celle-ci, une chemise blanche se tendait sur son ventre. Clair et corpulent, il se détacha un instant du gris du couloir extérieur, puis la porte se referma derrière lui ; quelqu’un qui l’avait accompagné, mais qui demeura invisible, avait dû l’ouvrir puis la refermer. Elle avait pivoté sur ses gonds comme un automate libérant une marionnette.
Comme les figurines qui sortent de l’horloge de l’hôtel de ville sur la Marienplatz, pensa Franz Kien.
Kandlbinder, déconcerté — il avait toujours l’air de murmurer un « Mon Dieu, viens-moi en aide ! » — lança avec un léger retard : « Debout ! » Mais les élèves s’étaient déjà levés sans attendre son ordre, et ils ne se rassirent pas seulement lorsque leur professeur lâcha un « Asseyez-vous ! » — lui aussi légèrement retardé — mais dès que le Rex leva les mains d’un geste apaisant et dit au jeune professeur :
— Mais laissez-les donc s’asseoir !
Depuis les doubles bancs fixés aux doubles pupitres — ils devaient s’y glisser de force, car la plupart, à quatorze ans, étaient déjà trop grands — ils observaient à quel point Kandlbinder était désorienté et comment le Rex intercepta habilement sa tentative de s’incliner en lui tendant la main.
Bien que Kandlbinder dépassât d’une demi-tête le Rex — qui n’était pourtant pas petit non plus ; Franz l’estimait à un mètre soixante-dix — tous purent soudain voir que leur professeur titulaire, debout à côté du directeur général manifestement robuste et bien portant, n’était rien d’autre qu’un homme maigre, pâle et insignifiant.
Pendant une seconde, ils comprirent pourquoi ils ne savaient rien de lui, sinon qu’il ne savait rien d’eux et qu’il dispensait toujours, d’une voix qui ne montait ni ne descendait presque jamais, un enseignement probablement irréprochable, sauf qu’eux-mêmes, surtout vers la fin des cours, étaient près de s’endormir.
Sacré nom d’un chien, quel ennui ce Kandlbinder, avait parfois pensé Franz.
Et pourtant il était encore jeune ! Son visage était sans couleur, mais ses cheveux noirs restaient toujours un peu décoiffés.
Pendant un temps, Franz et tous ses camarades avaient observé avec attention si Kandlbinder, lorsqu’il avait repris leur classe en Untertertia après Pâques au début de l’année scolaire, allait choisir un favori, ou au contraire un élève qu’il ne pourrait manifestement pas supporter ; mais presque deux mois avaient passé pendant lesquels le professeur avait soigneusement veillé à ne rien laisser paraître de tel.
Seulement lors de l’incident avec Konrad Greiff il avait perdu contenance, pensa Franz.
Lorsqu’ils parlaient de la prudence de Kandlbinder pendant les récréations ou sur le chemin de l’école — ce qui arrivait rarement, car ce professeur ne suscitait guère leur intérêt — il y en avait toujours un pour hausser les épaules et remarquer :
— Celui-là veut simplement se tenir à l’écart de tout.
Le Rex s’était tourné vers la classe.
Il portait des lunettes à fine monture d’or derrière lesquelles des yeux bleus observaient avec acuité ; l’or et le bleu produisaient ensemble quelque chose d’étincelant, de vivant, maintenant teinté de bienveillance, d’une cordialité apparemment sincère dans un visage légèrement rosé sous des cheveux blancs soigneusement lissés.
Mais Franz eut immédiatement l’impression que le Rex, même s’il pouvait se donner une apparence bienveillante, n’était pas inoffensif ; il ne fallait certainement pas faire confiance à son amabilité, même maintenant qu’il regardait jovialement et corpulentement les élèves assis devant lui en trois rangées doubles.
— Alors, alors, dit-il, voilà donc ma Untertertia B ! Je suis heureux de vous voir.
C’est vraiment un Rex, pensa Franz, pas seulement un homme dont le titre avait été abrégé en ce mot au lycée Wittelsbach.
Dans les autres lycées de Munich aussi, les directeurs généraux étaient appelés Rex, mais Franz ne croyait pas que la plupart d’entre eux ressemblassent à des rois.
Celui-ci, oui.
Gris clair et blanc — sur la chemise reposait impeccablement une cravate bleu brillant —, avec cette visière arrondie faite d’or et de bleu dans son visage, il se tenait devant le grand tableau noir ; ni Kandlbinder ni les élèves ne semblaient trouver étrange qu’il désigne la classe avec le pronom possessif.
Suis-je le seul, se demanda Franz, à remarquer qu’il nous parle comme si nous lui appartenions ?
Il décida qu’à la fin du cours il demanderait à Hugo Aletter si lui aussi trouvait en réalité prétentieux que le Rex, simplement parce qu’il était le directeur de l’école, se considère autorisé à appeler leur classe la sienne.
Hugo Aletter, son voisin de banc, n’était pas son meilleur ami dans la classe — Franz n’avait d’ailleurs aucun intime parmi ses camarades — mais c’était le seul à qui il pouvait poser une telle question, parce qu’avec Hugo il pouvait même parler politique ; il leur arrivait parfois de discuter dans un coin de la cour pendant les récréations avec le vocabulaire qu’ils avaient recueilli dans les discours nationalistes allemands de leurs pères.
Et c’était pour cela — non par amitié — qu’ils s’étaient assis côte à côte.
Les autres entendaient eux aussi chez eux les mots qui composaient le discours politique de la petite bourgeoisie munichoise, mais cela leur restait indifférent ; ces enfants-là, comme Franz et Hugo les appelaient avec mépris, ne s’intéressaient pas à la politique.
Mais peut-être même Hugo ne comprendrait-il pas, pensa Franz, ce qui me déplaît dans la manière dont le Rex nous appelle « ma Untertertia B » ; moi-même je ne le sais pas exactement, et ce n’est d’ailleurs pas vraiment une question politique.
Soudain il pensa à son père, qui avait été officier pendant la guerre précédente, même seulement officier de réserve ; lui aussi parlait toujours de « ses hommes » lorsqu’il fouillait dans ses souvenirs du front.
Et jamais, pensa Franz, il ne m’était venu à l’idée que cette manière de parler n’était pas aussi naturelle que lorsque je pense : mon père.
— Le grec ! dit le Rex. J’espère que cela ne vous sera pas aussi difficile qu’à l’Untertertia A !
Il secoua la tête.
— Ceux-là, quels phénomènes ! Tz, tz, tz !
Il annonçait ainsi qu’il avait déjà inspecté leur classe parallèle, et cela devait s’être produit juste avant — il était onze heures — car si le Rex était apparu la veille ou même plus tôt dans la matinée dans la A, les élèves de la B l’auraient appris par leurs amis de l’autre classe, accompagnés des avertissements nécessaires :
— Préparez-vous au Rex !
Il était donc clair que le directeur cherchait à surprendre les classes ; manifestement il savait parfaitement garder ses intentions secrètes au sein du corps enseignant, car même Kandlbinder n’avait eu aucune idée de sa visite en cours, sans quoi il n’aurait pas été si consterné lorsque le Rex était entré. »
(...)
Le récit repose sur une situation extrêmement simple : un élève, Franz Kien — double transparent du jeune Andersch — subit un cours de grec dirigé par le proviseur Himmler. Il ne se passe presque rien : des interrogations ; des humiliations ; des remarques disciplinaires ; des tensions dans la classe ; l’atmosphère pesante d’une autorité scolaire. Et pourtant, tout le livre produit un immense malaise.Pourquoi ?
Parce qu’Andersch transforme cette scène scolaire en anatomie de l’autoritarisme allemand ; préfiguration du totalitarisme ; étude de la soumission ; et réflexion sur les limites du « Bildungshumanismus » allemand. Le père de Himmler, Joseph Gebhard Himmler, est présenté comme cultivé, humaniste, catholique conservateur, spécialiste des humanités classiques et représentant de la bourgeoisie éduquée allemande.Il enseigne le grec, les auteurs antiques, la discipline classique et les valeurs éducatives traditionnelles. Et pourtant, il règne par la peur, par l’humiliation, l’écrasement psychologique, la rigidité hiérarchique et la froideur morale.
C’est là le cœur du livre ...
Comment un univers officiellement humaniste peut-il produire des structures mentales compatibles avec l’autoritarisme ?
Andersch formule lui-même la question décisive dans le postface : « Schützt Humanismus denn vor gar nichts? », ou « L’humanisme ne protège-t-il donc de rien ? »
Cette phrase est devenue célèbre dans les débats allemands d’après-guerre.
Le livre attaque une croyance très importante de la bourgeoisie allemande, l’idée selon laquelle la culture classique, Goethe, le grec, le latin, la musique, ou les humanités protégeraient naturellement contre la barbarie. Or l’Allemagne nazie avait précisément montré le contraire. Des hommes cultivés, raffinés, diplômés, lecteurs de Hölderlin, amateurs de Bach, purent parfaitement participer au système nazi. Le livre comme préhistoire psychologique du nazisme
Andersch ne dit jamais, « le père de Himmler a causé Auschwitz ». Ce serait trop simple. Mais il suggère qu’un certain type d’éducation autoritaire, d’obéissance intériorisée, de rigidité morale, de hiérarchie sacralisée, et de déshumanisation scolaire a préparé certains comportements allemands ultérieurs. Le livre devient ainsi une sorte de micro-généalogie du totalitarisme.
« ... Ce ne fut qu’au moment où il employa l’expression “ces messieurs” que sa voix prit, un instant, une tonalité moins objective, méchante ; mais ce ne fut qu’en affirmant que les ancêtres de Konrad étaient à proprement parler sans nom qu’il cessa ses répugnantes leçons de morale et commença à se venger du fait que Konrad Greiff lui avait déclaré qu’il n’était pour lui “rien d’autre qu’un monsieur Himmler”.
Et même alors il essayait encore de jouer le rôle de l’homme affable, cet acteur, pensa soudain Franz, rempli de haine, lorsqu’il entendit le Rex demander :
— Sais-tu qui m’a expliqué cela très clairement un jour, Greiff ? Ton honorable père ! J’ai eu à plusieurs reprises le plaisir de m’entretenir avec lui. C’est un homme aux opinions très saines, nullement prétentieux à propos de son titre de noblesse.
Il lui a collé une gifle d’une manière atrocement aimable, pensa Franz ; donc cela existe, quelqu’un qui gifle l’autre avec une telle fausse cordialité.
Il jeta rapidement un regard vers Hugo Aletter pour voir si Hugo était aussi indigné que lui, Franz ; mais rien n’apparaissait sur son visage pâle. Il observait seulement, fasciné, la scène qui se déroulait devant le bureau du professeur. Et Konrad lui-même semblait n’avoir remarqué aucune gifle ; ou bien, s’il l’avait ressentie, il secoua l’attaque d’un bref mouvement du corps. Sa colère semblait déjà dissipée ; ses mains crispées derrière son dos se détendirent, et il retrouva la parole.
— Mon père joue toujours les modestes, expliqua-t-il maintenant au Rex d’un ton moqueur et froid. Là-dessus, il est imbattable. Mais en réalité…
Il laissa la phrase en suspens et se contenta de hausser les épaules avant de poursuivre :
— Nous possédons deux châteaux, trois cents hectares de terres et trois cents hectares de forêt.
— Je connais des pairs de ton père qui possèdent trois mille hectares, répliqua le Rex.
Il voulait paraître spirituel et vif, mais cela échoua ; il ne pouvait plus cacher qu’il était irrité.
Il ne s’énerve pas à cause de ce que Konrad a dit, pensa Franz, mais parce qu’il a osé parler tout court. Parce qu’à l’école cela n’existe tout simplement pas qu’un élève contredise son professeur — et encore moins le Rex ! —, et pas seulement qu’il le contredise, mais qu’il fasse comme s’il pouvait parler avec lui comme avec n’importe qui. Formidable, la façon dont Konrad a réussi ça !
Le Rex aurait dû balayer cette insolente vantardise de châteaux, de terres et de forêts d’un simple geste de la main ; au lieu de cela, il s’était laissé entraîner dans une joute verbale avec Konrad et n’arrivait même plus à en sortir.
— Vos châteaux ne sont pas très anciens, raisonna le Rex, qui savait peut-être déjà qu’il avait perdu la partie. Seizième siècle ! dit-il d’un ton comme si cela n’avait aucune importance.
Et il se laissa même pousser à la surenchère.
— Nous autres Himmler sommes beaucoup plus anciens.
Il leva l’index droit.
— Vieille bourgeoisie patricienne du Haut-Rhin, attestée historiquement depuis très longtemps. Il existe une maison Himmler à Bâle et une autre à Mayence. Celle de Bâle porte la date de 1297 !
— Félicitations ! dit Konrad.
Probablement savait-il aussi peu que les autres ce qu’était cette « bourgeoisie patricienne urbaine ». Dans les cours d’histoire qu’ils avaient eus jusque-là, de la Quinta à la Tertia, un mot pareil n’était jamais apparu.
Franz s’ennuyait en cours d’histoire ; il n’avait aucune envie d’apprendre par cœur les dates des batailles dans lesquelles, comme on leur enseignait, se décidait le destin des peuples ou des grands hommes.
« Bourgeoisie patricienne urbaine » — cela devait, à la manière dont le Rex le prononçait, signifier quelque chose de très élevé, quelque chose ressemblant à la noblesse ; ce que ce Konrad von Greiff ne pouvait naturellement pas admettre. Pour lui, rien ne pouvait rivaliser avec la noblesse.
Mais comme il n’était pas capable de se disputer avec le Rex à propos d’un mot qu’il ne connaissait pas, et parce qu’en plus tout lui était désormais égal, pensa Franz, parce qu’il savait parfaitement qu’il ne pourrait jamais réparer l’insulte faite au Rex — déjà le simple fait d’avoir appelé le Rex par son nom violait la première des règles scolaires.
Les professeurs n’avaient pas de noms ; ils avaient des titres.
Dans les rapports entre le professeur principal et ses élèves, il n’existait jamais un « monsieur Kandlbinder », seulement un « monsieur le Professeur ». Et Konrad ne s’était pas contenté d’appeler le Rex par son nom ; il avait explicitement déclaré qu’il n’était pour lui rien d’autre que ce nom : Himmler.
Une offense si grave que rien ne pouvait l’effacer.
Maintenant tout est égal pour Konrad, pensa Franz ; il ne se soucie plus des conséquences, il veut seulement voir jusqu’où il peut aller.
Avec Kandlbinder, il est déjà perdu ; maintenant aussi avec le Rex, définitivement. En réalité, il ne risque plus rien du tout en souhaitant encore, avec une insolence monstrueuse, ses “félicitations” au Rex pour sa bourgeoisie patricienne.
— Félicitations !
C’était le sommet. Cela devait faire déborder le vase. Le professeur principal, réduit pendant toute la scène à une ombre devant le tableau noir, bougea enfin ; il voulait intervenir, venir au secours de son supérieur hiérarchique, peut-être s’exclamer :
— Mais c’est inouï !
Mais, une fois encore, le Rex le devança. Il ne lui restait plus qu’à exercer des représailles. Il ne pourra jamais laisser passer ce “Félicitations !”, pensa Franz. Et de nouveau il admira le Rex parce que celui-ci n’explosa pas, resta calme, ne laissa paraître aucune agitation.
— Eh bien, dit-il d’une voix volontairement indifférente, presque lasse, il semble qu’il n’y ait plus rien à sauver ici.
Puis il prononça la sentence, certainement décidée dès l’instant où Konrad Greiff l’avait désigné comme “rien d’autre qu’un monsieur Himmler”.
— Je vais écrire à ton père et lui demander de te retirer de cette école, dit-il. Tel que je le connais, cela ne l’enthousiasmera pas. Mais il comprendra qu’il n’y a pas de place dans mon école pour un voyou de ton espèce.
Son école, pensa Franz. Comme si elle lui appartenait ! Alors que ce n’est qu’une boîte à bachot comme les autres. Mais il parle de son école, de ma Untertertia B, avec laquelle il peut faire ce qu’il veut. Konrad était donc renvoyé, bien qu’il fût excellent en grec ; mais il était aussi un chien si insolent que le Rex ne pouvait rien faire de lui. Ils n’avaient encore jamais vu un élève être renvoyé. Le mot “relégation” n’était pour eux qu’une menace obscure de punition si lourde qu’elle n’était jamais exécutée.
Comme Konrad tournait toujours le dos à la classe, Franz ne pouvait pas voir quel effet son exclusion produisait sur lui ; manifestement aucun, car il ne resta pas un instant sans voix. Au contraire, ils l’entendirent demander immédiatement, presque joyeusement :
— Alors je n’ai plus besoin de faire mon heure de retenue cet après-midi, n’est-ce pas, monsieur le Directeur général ?
Cette fois, il avait enfin réussi à épuiser la patience du directeur — réelle ou feinte, se demanda Franz. Le directeur se leva derrière le bureau et lança d’un ton brutal :
— Assieds-toi, Greiff ! Tu attendras ce que l’école aura encore à te communiquer. Jusque-là, tu te conformeras à son règlement.
Ils virent Konrad hésiter un instant, hausser les épaules, puis obéir. On aurait dit qu’il voulait dire : “Le plus intelligent cède.” En réalité, il n’avait plus besoin de céder, pensa Franz ; il a été expulsé, il pourrait rassembler ses livres et ses cahiers et partir. Mais Konrad se contenta de se retourner et de retourner à sa place ; seul le sourire oblique qu’il affichait révélait qu’il ne se sentait pas tout à fait victorieux, bien qu’il eût remporté ce duel.
Le Rex ne se rassit pas.
Il quitta sa place surélevée derrière le bureau, resta un moment avec le professeur principal ; les deux hommes se parlèrent à voix basse. Ils parlent certainement de Konrad, pensa Franz ; le Rex donne des instructions à Kandlbinder sur la manière de traiter Konrad tant qu’il sera encore dans l’école. La classe devint agitée parce que la tension était retombée ; le Rex les laissa faire. Mais le silence revint aussitôt lorsqu’il se mit à marcher entre les rangées de bancs : un homme corpulent dans un costume gris clair de tissu fin, la veste ouverte ; la chemise blanche se tendait toujours sur son ventre ; la cravate bleue brillait encore, impeccablement nouée ; derrière les lunettes à fine monture d’or, les yeux bleus étaient redevenus aimables, presque bienveillants.
Le marronnier de la cour filtrait la lumière d’un beau jour de mai sur les vitres fermées de la salle de classe. Munich brillait. Le Rex brillait. Et pourtant tous pensaient ce que pensait Franz : maintenant il va choisir une nouvelle victime. Il ne laisse plus Kandlbinder interroger les élèves. Mon Dieu, pensa soudain Franz, cela peut aussi tomber sur moi ! Il fut saisi d’effroi à l’idée que le vieux Himmler puisse précisément l’appeler au tableau pour l’interroger en grec.
Depuis un moment déjà il pensait “le vieux Himmler” et non plus “le Rex”, parce qu’aussitôt que Konrad Greiff avait donné un nom à cette haute autorité — comme on ne dit pas simplement “le chien” mais Hector ou Médor — il s’était souvenu de la manière dont son père, lorsqu’il était entré au lycée, l’avait mis en garde contre le chef de l’établissement.
— Le directeur du Wittelsbach, c’est le vieux Himmler, avait-il dit. Méfie-toi de lui ! Tu n’auras sans doute presque jamais affaire à lui, surtout dans les petites classes, mais si cela arrive, garde-toi bien de te faire remarquer désagréablement ! Cet homme est dangereux ! » ..."
Ce n’est pas encore le nazisme. Mais c’est déjà le culte de l’autorité ; l’humiliation institutionnelle ; la peur scolaire ; l’obéissance réflexe ; et la destruction de l’individualité.
Ce livre éclaire toute l’œuvre d’Andersch. On comprend mieux ensuite son obsession de la fuite ; la haine de la camaraderie militaire ; la valorisation de la désertion ; le refus des structures collectives ; et son exaltation de la conscience individuelle. Dans "Die Kirschen der Freiheit ;" ou "Sansibar oder der letzte Grund", les personnages cherchent constamment à échapper aux appareils, aux hiérarchies, aux groupes, aux ordres, à la fusion collective. "Der Vater eines Mörders" montre peut-être l’origine psychologique de cette obsession.
Et chez Andersch, la catastrophe allemande a débuté très tôt, dans l’école, la discipline, les structures d’obéissance, les institutions éducatives, le conformisme bourgeois. Ici, le texte est plus resséré que dans ses précents ouvrages, plus réaliste, l’atmosphère y est étouffante, chaque geste du proviseur produit une tension, une terreur silencieuse, une humiliation diffuse. Le livre fonctionne presque comme une étude phénoménologique de l’autorité.
L’ouvrage participe à une grande interrogation allemande d’après-guerre : comment une société cultivée, philosophique, musicalement raffinée, hautement éduquée, a-t-elle pu produire le nazisme ? Andersch répond implicitement : la culture ne suffit pas. Ou pire, certaines formes de culture autoritaire peuvent coexister avec la soumission, la brutalité, l’inhumanité bureaucratique.
"« Évidemment, pensa Franz. Face à une étoile soviétique, le Rex ne pouvait pas se contenter de dire : “Enlève-moi ça !” Là, il devait employer d’autres méthodes.
Bien qu’il ne connût dans la classe — ni même dans toute l’école — aucun élève ou professeur qu’on eût pu soupçonner d’être bolchevique. Une chose pareille n’existait tout simplement pas. Comment le Rex pouvait-il seulement imaginer cela ?
Mais lui pensait à tout. Des partisans de la croix gammée, en revanche, il y en avait un certain nombre ; mais il y avait aussi quelques Juifs parmi les élèves. Dans l’Untertertia B il y avait Bernstein Schorsch.
Bernstein Schorsch était un type formidable.
L’hiver, il allait skier avec eux ; il leur avait appris une excellente technique pour coller les peaux sur les skis afin de rendre la montée plus facile ; et la manière dont il descendait la piste du Brauneck, si raide et pourtant si étroite, c’était tout simplement remarquable.
Chez Bernstein Schorsch, on ne remarquait même pas qu’il était juif. Ses parents étaient d’ailleurs aussi nationalistes allemands que presque tous les autres parents. Franz en avait parlé un jour à son père, et celui-ci avait répondu :
— Oui, oui, il y a quelques Juifs convenables ; malgré tout, méfie-toi aussi d’eux !
Mais sur ce point Franz ne pouvait pas donner raison à son père ; c’était manifestement absurde. Le vieux Bernstein avait été combattant au front pendant la guerre mondiale, comme son père à lui ; lui aussi avait reçu la Croix de Fer de première classe.
Franz ne voyait aucune raison de se méfier de Bernstein Schorsch lorsque celui-ci lui expliquait les avantages de sa vieille fixation Bilgeri pendant qu’ils traversaient, ruisselants de sueur après la descente, les rues de Lenggries. Peut-être le jeune Himmler changerait-il d’avis sur les Juifs s’il fréquentait davantage des Juifs comme Bernstein Schorsch ?
Franz le croyait capable d’un tel changement ; il le souhaitait même, parce que le jeune Himmler lui était sympathique, bien qu’il ne le connût pas.
Il devait forcément y avoir quelque chose de bon chez un fils qui s’était enfui loin de ce père-là, loin de ce vieux disque de Socrate usé et rayé. Seulement, le fait qu’il soit allé rejoindre cet antisémite de Hitler, comme si celui-ci pouvait devenir un nouveau père, cela déplaisait à Franz. Franz avait vu des photographies de Hitler : Hitler avait un visage qui ne l’intéressait pas. Il avait l’air stupide et médiocre. Ainsi Franz prenait-il plutôt le parti du vieux Himmler, qui ne tolérait pas la croix gammée au lycée Wittelsbach parce qu’il devait évidemment empêcher, par exemple, que Hugo Aletter et Bernstein Schorsch se battent ; même s’il se gardait bien d’admettre qu’il avait pour cela traité Hugo si durement.
Car il y avait déjà trop de partisans de la croix gammée dans l’école, avec lesquels il ne voulait pourtant pas se quereller ; il préférait invoquer l’argument de l’étoile soviétique, contre lequel personne ne pouvait protester, dissimulant ainsi qu’il avait un compte personnel à régler avec la croix gammée.
Mais soudain les pensées de Franz Kien cessèrent complètement de bouger, car le Rex laissa retomber la main qui, un instant auparavant, désignait Hugo Aletter, sur l’épaule de Franz et demanda :
— Alors, Kien, où en est ton grec ?
Il accentua le mot “ton”.
Impossible, pensa Franz. Cela ne pouvait pas arriver. Puis immédiatement : cela a eu lieu.
Cela se passe. Le Rex va m’interroger en grec. Nom de Dieu. Nom de Dieu tout-puissant.
Une catastrophe. Une catastrophe est arrivée. Cela doit être ainsi lorsqu’on se fait renverser par une voiture. Quelque chose de métallique vous heurte soudain, vous projette violemment sur la chaussée.
“Rassieds-toi, je préfère en interroger un autre !”
Cette phrase ne serait jamais prononcée ; ce n’était qu’un espoir délirant, rapidement évanoui après que Franz se fut levé, car un élève à qui un professeur s’adressait devait se lever. Et Franz s’était levé et placé à côté du banc parce que lui aussi avait tellement grandi pour son âge qu’il ne pouvait rester debout entre le banc et le pupitre. Il savait qu’il n’avait pas besoin — qu’il n’avait même pas le droit — de répondre à la question de savoir où en était son grec ; il n’aurait d’ailleurs rien pu répondre du tout, tant il était abasourdi à cet instant par l’énormité de ce qui lui arrivait, laquelle descendait sur lui comme un voile. Il sentait réellement ses yeux troublés, son champ de vision rétréci ; il remarquait à peine les visages réjouis des voisins se tourner vers lui.
La question sur son grec avait encore sonné d’un ton affable, comme si le Rex ne s’intéressait qu’à moitié à la manière dont Franz se débrouillait en grec ancien ; mais sa voix devint légèrement plus dure lorsqu’il ajouta :
— J’espère que tu as fait un peu plus d’efforts en grec qu’en latin, où tu ne t’es pas précisément couvert de gloire.
Il démontrait ainsi devant toute la classe qu’il connaissait les résultats scolaires de Franz Kien aussi bien que ceux de Konrad Greiff. Probablement examinait-il les bulletins de chaque élève avant d’inspecter une classe et choisissait-il déjà à l’avance ceux qu’il interrogerait. La classe devait savoir qu’il ne laissait rien au hasard, qu’il préparait soigneusement sa rencontre avec elle — il tenait à ce qu’on le comprenne.
Franz restait debout...»
Sebald reprochait à Andersch de styliser sa propre biographie morale, de reconstruire rétrospectivement une cohérence antifasciste, mais "Der Vater eines Mörders" est peut-être justement l’un des textes où Andersch est le plus convaincant : parce qu’il montre moins un héros moral que la formation lente d’une sensibilité hostile à l’autorité. Le livre apporte surtout une idée très forte : le totalitarisme ne surgit pas seulement dans les partis, les armées ou les dictatures, mais peut débuter dans une salle de classe, dans une pédagogie de l’humiliation, dans la sacralisation de l’autorité, dans l’apprentissage précoce de la soumission. Et c’est précisément ce qui donne à ce court texte une puissance durable dans la littérature allemande de l’après-guerre.
« ... Aujourd’hui pourtant, le Rex n’a pas réussi à me faire rougir écarlate, comme autrefois lorsqu’il s’était approché de moi pour la première fois. Après coup, je ne peux même pas lui faire de reproche ; il avait raison d’attirer mon attention sur ma braguette ouverte, bien qu’il eût peut-être mieux valu que quelques minutes plus tard Hugo ou un autre se mette à ricaner en lançant quelque remarque vulgaire. Cela aurait été moins humiliant que le regard du Rex.
Aujourd’hui, j’aurais préféré lui dire : “Éloignez votre ventre blanc de ma veste !”
J’aurais voulu, pensa Franz. Malheureusement, je ne suis pas Konrad Greiff. Lui, il le lui aurait craché au visage.
Oui, et maintenant il a donc remarqué que son rapprochement, son chuchotement de chiottes, son “je-veux-te-confier-un-secret”, son conseil à la con d’apprendre par cœur ne lui ont servi à rien avec moi ; que je refuse ce conseil à la con parce que je ne veux pas être un élève intelligent, mais ne plus être du tout un élève ; mais qu’est-ce que je veux être alors, nom de Dieu, je n’en sais rien ; plus tard je le saurai, plus tard j’en saurai davantage que tout ce qu’ils peuvent nous apprendre ici dans leur bahut, le conseiller des stupidités et son directeur ventru ; je me l’apprendrai tout seul, sans effort… ah, foutaises, je me raconte des histoires ; je perds des années si je ne me mets pas sérieusement au travail, maintenant, tout de suite…
— Retourne à ta place ! dit le Rex.
Mais Franz comprit aussitôt qu’il ne pouvait pas se permettre d’être soulagé ; il n’aurait même pas eu besoin de son voisin Hugo Aletter, qui marmonnait avec inquiétude en pinçant les lèvres et en balançant la tête, pour comprendre que la scène n’était pas terminée.
— Tu n’aurais pas dû lui montrer aussi ouvertement que tu ne peux pas le sentir,
lui dira Hugo quelques jours plus tard, durant l’un des derniers jours que Franz passerait encore au lycée Wittelsbach.
Hugo restait malgré tout un fayot, et Franz ne répondit à cette sage remarque de bon élève que par un haussement d’épaules : qu’y pouvait-il si le vieux Himmler lui était antipathique ?
Celui-ci était descendu d’une marche du podium, au niveau de la classe ; il se mit à marcher un moment devant les premiers rangs, les bras croisés dans le dos.
Le poseur, pensa Franz.
Puis il s’arrêta, regarda le professeur principal et demanda :
— Que proposez-vous, monsieur le Docteur ?
Kandlbinder quitta enfin sa place près de la porte et s’approcha de deux pas.
— Des cours particuliers, dit-il.
Le Rex sortit les bras de son dos et fit un geste à la fois méprisant et définitif.
Puis il dit quelque chose qui fit de nouveau monter le feu au visage de Franz.
— Les cours particuliers coûtent cher, dit le Rex. Son père ne peut pas les payer. N’oubliez donc pas qu’il n’est déjà pas capable de payer les frais de scolarité. À la demande de son père, nous avons accordé à Kien l’exemption des frais scolaires.
Ce chien, pensa Franz. Ce sale chien !
Annoncer publiquement devant toute la classe que mon père ne peut pas payer les quatre-vingt-dix marks de scolarité par mois ! Les cent quatre-vingts marks, parce qu’il ne peut plus non plus payer pour Karl, depuis qu’il est si malade et qu’il ne gagne presque plus rien.
Cette ordure, pensa Franz ; il faut quand même oser se mettre devant toute la classe pour proclamer que nous sommes devenus pauvres.
Une ordure, voilà ce qu’il est, ce vénérateur de Socrate, un porc !
Mais après tout, peu importe, qu’ils sachent tous que les Kien sont devenus pauvres, si ça leur chante, pensa Franz ; et la peau de son visage reprit sa couleur normale, même s’il continuait à penser : ce chien !
Même ce qui suivit ne parvint plus à le troubler ; il écouta calmement le Rex poursuivre, toujours sous prétexte qu’il ne s’adressait qu’à Kandlbinder :
— Nous avons accordé à Kien l’exemption des frais scolaires à la demande de son père, bien que le règlement ne nous y autorisât pas. L’exemption n’est accordée qu’aux élèves excellents. Mais moi — “moi”, pensa Franz, cette fois il dit “moi” —, moi, j’ai cru pouvoir faire une exception pour le fils d’un officier décoré de hautes distinctions pour bravoure et probablement tombé sans faute de sa part dans une situation économique difficile…
“Probablement”, c’est bien trouvé, pensa Franz ; mon vieux n’était qu’officier de réserve, c’est pour cela qu’il n’a pas de pension.
— J’ai cru, poursuivit le Rex, pouvoir faire une exception pour un tel élève. Et comment récompense-t-il l’école et son pauvre père ?
Il se recueillit un instant avant de porter le coup final, et Franz était désormais assez détaché pour le regarder faire avec froideur..."
« Die Rote » (1960)
« La Rousse » ou « La Femme aux cheveux roux ») appartient à cette génération de romans allemands de l’après-guerre qui tentent de penser à la fois la catastrophe historique du nazisme et le vide moral de l’Allemagne occidentale reconstruite. Le personnage principal est Franziska Lukas, épouse d’un industriel ou cadre allemand prospère. Le couple séjourne à Milan au début du roman. Très vite apparaît le malaise profond qui structure leur relation : politesse froide, domination masculine implicite, existence bourgeoise mécanique. Au cours d’une dispute apparemment banale, Franziska prend une décision soudaine : elle abandonne son mari sans véritable plan et part seule vers Venise. Ce départ constitue l’événement fondateur du roman.
Il ne s’agit pas d’une fuite romantique classique, mais d’une rupture existentielle : Franziska tente littéralement de sortir de la vie qui lui avait été assignée. Le roman se déroule ensuite dans une Venise très éloignée des représentations pittoresques habituelles. Andersch décrit des ruelles désertes, des hôtels anonymes, des cafés mélancoliques, une ville humide et crépusculaire, un espace presque suspendu hors du temps. Cette Venise devient le miroir de l’état intérieur de Franziska : labyrinthe psychologique, espace de transition, lieu d’effacement des identités anciennes. La ville rappelle parfois la Venise inquiète de Thomas Mann et certains films européens modernistes des années 1960.
À Venise, Franziska rencontre plusieurs hommes qui incarnent chacun une facette de l’Europe d’après 1945. Fabio, un musicien italien, ancien résistant et ancien militant communiste, incarne une forme de désillusion politique : les idéaux héroïques de la Résistance semblent désormais épuisés dans l’Europe de la prospérité et de l’oubli. Patrick O’Malley, irlandais, ancien agent engagé contre le nazisme, vit dans une obsession du passé et cherche à retrouver un ancien nazi allemand resté impuni. C'est dire que les anciens nazis se sont intégrés au nouveau système sans difficulté. Andersch montre ainsi une continuité souterraine entre le conformisme du passé et le conformisme prospère de l’après-guerre.
Mais le cœur du roman n’est finalement ni politique ni sentimental au sens classique. La question centrale serait :que signifie devenir libre après une catastrophe historique et dans une société redevenue conformiste ? Franziska cherche à vivre autrement et à à retrouver une existence authentique, mais cette liberté n'est que précaire, angoissante, sans consistance.
Un roman typique de la littérature allemande de reconstruction morale et une critique du miracle économique : de l'impossibilité du retour à l’innocence après 1945.
