What about sex? - Alfred Kinsey (1894-1956), "Sexual Behavior of Human Male" (1945),
"Sexual Behavior in the Human Female" (1953) - "Patterns of Sexual Behavior" (1951) de Clellan S. Ford et Frank A. Beach - "The Little Disturbances of Man" (Grace Paley, 1959) - "The Sexually
Responsive Woman" (1964) par Phyllis et Eberhard Kronhausen - "The Chapman Report" (1962, Irving Wallace) - Masters & Johnson (Human Sexual Response, 1966) - "The Nature and Evolution of
Female Sexuality" (1966, Mary Jane Sherfey) - "The Hite report : a nationwide study of female sexuality" (1977, Shere Hite) - "The Kinsey Institute New Report on Sex: What You Must Know to Be
Sexually Literate" (1990-1994) - ......
Last update : 01/11/2025
Dans l’Amérique de l’après-guerre, la sexualité est omniprésente mais rarement nommée, l’éducation sexuelle est minimale et les normes publiques sont strictes, mais les pratiques privées variées. Kinsey arrive dans une société où tout le monde se pose des questions, mais où personne n’a de chiffres : voici qu'il offre quelque chose de radicalement nouveau, des "données"...
Les Rapports Kinsey ne se présentent pas comme un manifeste moral, un plaidoyer politique, une réforme sociale, mais comme ce que "font" réellement les Américains : il ne dit pas ce qui est bien ou mal, seulement ce qui est fréquent ou rare. Et la science bénéficie d’un immense prestige après la Seconde Guerre mondiale ...
Le "Rapport Kinsey" (1945,1953) s'est imposé comme un puissant levier de sécularisation et de libéralisation des mœurs au XXe siècle, et ses répercussions sur les lois, la médecine, la psychologie et la culture populaire se font encore sentir aujourd'hui.
Il symbolise le moment où la modernité a entrepris de quantifier, analyser et finalement remodeler une sexualité humaine en la traitant comme un fait biologique et comportemental observable et quantifiable, et en faire un objet de science positive. L'entomologiste Alfred Kinsey a tout simplement extrait notre sexualité du seul domaine de la morale, de la religion, de la psychopathologie ou du secret des alcôves, et centrée sur la procréation et le devoir conjugal, vers une sexualité centrée sur l'épanouissement personnel et le plaisir partagé :
ou du moins de l'individu et de son comportement sexuel : "Que font les gens ?" ...
L'après-Kinsey des années 1960 se caractérisera par un glissement conceptuel conséquent vers le système conjugal et son fonctionnement ("Comment le couple fonctionne-t-il ? Comment communique-t-il ?"). Une approche plus clinique, interventionniste et normative que celle de Kinsey, qui ne se contentera pas de décrire, mais proposera un modèle de fonctionnement pour y parvenir, une nouvelle science des relations conjugales et sexuelles qui prendra un temps le chemin des thérapies ...
Au XXIe, on semble observer un puissant retour à l'individu, mais un individu transformé par les décennies de "science du couple". C'est un individu équipé de savoirs psychologiques, revendiquant son droit au bonheur, et pour qui la relation conjugale est devenue un choix contingent et révisable parmi d'autres projets de vie. La "science des relations" ne s'occupe plus seulement du système-couple ; elle est largement mise au service de l'optimisation de l'individu relationnel ...
On désigne sous le titre de "The Kinsey Report", l'ensemble formé par les deux ouvrages des sociologues nord-américains Alfred Kinsey, Pomeroy et Martin, "Le Comportement sexuel de l'homme" ("Sexual Behavior of Human Male"), paru en 1945, et "Le Comportement sexuel de la femme" (Sexual Behavior of Human Female), paru en 1953 ..
Ce qui fit l'intérêt et la nouveauté de ces deux ouvrages, c'est qu'ils résumaient alors les résultats d'une enquête qui, sur ce sujet. est la plus importante jamais entreprise, puisque douze mille interviews ont été rassemblées et étudiés, un échantillon suffisamment important pour faire de cette enquête un événement sans précédent dans l'histoire de la sexologie. On a, de plus, insister sur le caractère exemplaire de cet ouvrage au point de vue méthodologique, dans un domaine où préjugés religieux et moraux, tabous, interdits entravaient si souvent la recherche.
Certes, Kinsey a utilisé un échantillon de convenance plutôt qu'un échantillon aléatoire et représentatif de la population américaine : on a contesté, avec raison, une surreprésentation de Blancs de la classe moyenne et supérieure, de Citadins, notamment de l'Indiana et du Nord-Est, le volontariat, et donc potentiellement des personnes plus ouvertes ou ayant des expériences qu'elles voulaient confesser.; des membres de groupes organisés (étudiants, détenus, communautés homosexuelles). Il était donc statistiquement impossible de généraliser ses pourcentages exacts (comme les fameux 37% ou 10% d'homosexuels exclusifs) à l'ensemble de la population américaine, et encore moins mondiale. Les véritables taux étaient probablement différents.
La méthode d'interview était de même très directive : les entretiens duraient des heures et suivaient un questionnaire fixe de 350 questions. Kinsey, avec son autorité de scientifique, pouvait influencer les réponses par son insistance ou son approbation. Et, en biologiste, avait tendance à cataloguer les comportements sans toujours analyser suffisamment leurs causes sociales, psychologiques ou contextuelles. Des variables clés ont été omises, des facteurs comme l'amour, l'affection, le contexte émotionnel ou le sens donné à l'acte sexuel étaient largement absents de son analyse purement comptable et comportementaliste.
Pour Kinsey, le problème n'est pas de savoir pourquoi tel ou tel individu pratique telle activité sexuelle, mais plutôt pourquoi chacun ne les pratique pas toutes. Un renversement de perspective qui va conduire à une étude ample et précise, où toutes les conduites sexuelles sont comparées dans l'importance respective de leur pratique, et replacées dans leur contexte socio-économico-culturel, sans souci de jugement de valeur. Et avec la conviction qu'une connaissance accrue peut entraîner des progrès dans la législation, l`éducation, la médecine, en face des conséquences des difficultés sexuelles des individus...
Les motivations personnelles et l'idéologie de Kinsey fournirent matière aux polémiques les plus violentes.
D'une part, Kinsey était un réformateur social radical, son objectif avoué était de lutter contre l'ignorance, la répression et les lois qu'il jugeait archaïques en montrant la diversité des pratiques. Pour ses détracteurs, il n'était donc pas un observateur neutre, mais un activiste utilisant la science pour promouvoir un agenda (la libéralisation sexuelle). D'autre part, Kinsey lui-même avait une sexualité complexe (pratiques BDSM, homosexualité, réflexion sur sa propre asexualité potentielle). Les critiques conservateurs y ont vu la source d'un désir de "normaliser" ses propres penchants. Les historiens reconnaissent que sa subjectivité a influencé le choix de ses sujets (il a volontairement cherché des personnes aux expériences marginales) et son interprétation des données.
La controverse la plus extrême concernera la pédophilie et son chapitre 5 du rapport masculin qui contient des données sur l'orgasme d'enfants, basées sur les souvenirs d'adultes et, de manière bien plus problématique, sur les notes d'un pédophile ayant abusé de garçons (sans intervention de Kinsey, qui a pris ses dires pour des données).
Une défaillance éthique impardonnable, mais qui n'effacent certes pas l'importance historique du Rapport Kinsey, mais la nuancent ...
- Son rôle fut plus culturel et politique que statistiquement exact. Il a agi comme un catalyseur et un révélateur.
- Les critiques méthodologiques ont obligé les sexologues suivants (comme Masters & Johnson) à adopter des protocoles plus rigoureux.
Le "paradoxe Kinsey" reste, singulier, étonnant ...
une étude scientifiquement imparfaite, voire défaillante sur certains points, a eu un impact social et libérateur plus grand que la plupart des études parfaitement rigoureuses.
Son pouvoir est venu de son timing (l'après-guerre), de son audace et du fait qu'il a matérialisé par des chiffres des réalités jusqu'alors tues.
En somme, le Rapport Kinsey est un monument fondamental dans l'histoire des mentalités dont la force et les faiblesses sont inextricablement liées.
Les rapports ont mis en lumière de façon chiffrée ce que beaucoup soupçonnaient ...
Les pratiques sexuelles réelles (fréquence, masturbation, rapports pré-maritaux, adultère, homosexualité) étaient très éloignées des normes sociales puritaines officielles.
Quelques-uns des résultats auxquels sont parvenus les enquêteurs les ont surpris eux-mêmes, et ils ont procédé à de nombreuses vérifications : ainsi, le taux d'homosexualité chez les hommes atteint plus du tiers (37%).,en incluant dans ce chiffre tous les cas d`homosexualité passagère ou occasionnelle.
Des résultats qui conduisirent les auteurs à repousser la distinction tranchée entre homosexualité et hétérosexualité, et à la remplacer par une échelle de variation continue entre ces deux orientations.
D`autres résultats sembleront plus spécifiques de la société américaine, comme l'importance du "petting" (caresses très poussées, alors que la virginité de la jeune fille demeure taboue) chez les jeunes gens d'un milieu socio-culturel élevé.
On a souligné de même la distinction par tranches d'âge, qui permet de voir clairement la différence des comportements selon les générations, et de retracer tant les lignes générales de l'évolution de la vie sexuelle des individus que la stabilité des types de comportement sexuel selon les milieux socio-économico-culturels. Une lacune importante fut toutefois notée : les auteurs n`ont pu obtenir assez d`interviews pour étudier un échantillon représentatif de la population noire des Etats-Unis ...
Traduits et débattus dans le monde entier, les rapports ont influencé les débats sur la sexualité, la famille et la loi bien au-delà des États-Unis, notamment en Europe occidentale.
Il a fourni des données cruciales pour contester la pathologisation et la criminalisation de l'homosexualité. Les militants des droits LGBT des décennies 1950-1970 s'en sont servis comme d'un outil scientifique. Il a préparé le terrain intellectuel et culturel de la révolution sexuelle des années 1960 en sapant l'autorité des discours traditionnels. Le volume sur la sexualité féminine, en documentant le désir et l'orgasme des femmes, a contribué à contester l'idée d'une sexualité féminine passive.
La critique de Margaret Mead à l'encontre du travail de Kinsey est l'une des plus importantes et des plus subtiles de l'époque. Elle ne rejette pas ses découvertes, mais en conteste la philosophie et la méthodologie, offrant une perspective anthropologique essentielle....
- Compte-rendu dans The New York Times (1953) ..
À la publication de "Sexual Behavior in the Human Female", Mead écrit une longue critique dans le New York Times Book Review. C'est son intervention publique la plus célèbre.
- Articles dans des revues académiques : Notamment dans The American Anthropologist et d'autres publications savantes, où elle discute la méthodologie de Kinsey.
- Son propre travail anthropologique : Ses études, notamment Coming of Age in Samoa (1928) et Male and Female (1949), servent de contre-modèle implicite à l'approche de Kinsey. Elle y démontre comment la sexualité est modelée par la culture.
Les arguments centraux de Margaret Mead ...
1. Critique du "Réductionnisme Biologique" et de l'Universalisme ..
Pour Mead, Kinsey traite la sexualité humaine comme un phénomène biologique universel, comparable à celui des autres mammifères, en négligeant totalement le fait que le comportement sexuel est fondamentalement encodé culturellement.
Ainsi, chez les Samoans qu'elle a étudiés, l'adolescence n'est pas une période de tension et de conflit sexuel comme dans la société américaine puritaine. Le sens, l'émotion et les règles entourant l'acte sexuel sont radicalement différents. Kinsey, en comptant simplement des "outlets" (sources d'orgasme), rate l'essentiel : la signification.
Elle accuse Kinsey de créer "un robot sexuel" – un être humain réduit à une machine à orgasmes, dont on compte les décharges sans comprendre ce qu'elles signifient pour l'individu et sa société.
2. L'absence de Contexte et de Relation ..
Le questionnaire de Kinsey isole l'acte sexuel de son contexte émotionnel et relationnel. Pour Mead, c'est une aberration. Un rapport sexuel dans le cadre d'un amour profond, un rapport avec une prostituée, un viol, ou un rite initiatique ne sont pas le même phénomène, même si physiologiquement ils se ressemblent.
En mettant sur le même plan toutes les expériences menant à l'orgasme, Kinsey vide la sexualité humaine de sa dimension symbolique, affective et morale (au sens anthropologique du terme). Il ne peut pas distinguer l'intimité de la simple friction.
3. L'Illusion de l'Objectivité "Pure" ..
Mead souligne que Kinsey, en croyant échapper aux jugements de valeur par la quantification, impose en réalité ses propres valeurs. Sa grille de lecture, qui privilégie l'orgasme comme fin ultime et mesure du comportement, est déjà un choix culturel occidental et moderne.
Ainsi, une société qui valorise la chasteté ou la fertilité aurait construit des catégories totalement différentes. L'objectivité de Kinsey est donc un leurre ; c'est une subjectivité déguisée en science dure.
4. Le Danger de la "Normalité Statistique" ..
C'est peut-être sa critique la plus profonde. En définissant ce qui est "fréquent" comme "normal" (ou du moins en laissant le public faire cette équivalence), Kinsey crée de nouvelles normes potentiellement aussi oppressives que les anciennes.
Ainsi, si 90% des gens font X, les 10% restants peuvent se sentir anormaux et misérables. Mead défend l'idée qu'une société saine devrait faire de la place à une diversité de modèles, et non pas simplement remplacer un dogme religieux par un dogme statistique.
Malgré ces critiques féroces, Mead reconnaît l'importance monumentale du travail de Kinsey.
Elle salue le courage d'avoir mis des faits et des chiffres sur la table, brisant le règne de l'ignorance et de la honte. Elle voit dans les rapports un instrument puissant pour réformer des lois archaïques (sur l'homosexualité, la contraception) qui causaient des souffrances réelles.
Pour Mead, la valeur des rapports Kinsey est de soulever les bonnes questions, pas d'y apporter des réponses définitives. Ils ouvrent la voie à des recherches plus riches qui intégreraient le biologique, le psychologique et le culturel.
Le débat Mead vs. Kinsey incarne un clivage fondamental des sciences humaines,
- Kinsey (le naturaliste/zoologiste) : "Qu'est-ce que les gens font ?" (approche quantitative, comportementale, universelle).
- Mead (l'anthropologue culturelle) : "Quel sens cela a-t-il pour eux ?" (approche qualitative, interprétative, relativiste).
Compter les orgasmes sans comprendre leur signification culturelle et affective, c'est passer à côté de l'essentiel de l'expérience sexuelle humaine?
Mead appelle à une science de la sexualité qui serait à la fois rigoureuse et humaine, une voie que la sexologie ultérieure tentera de suivre, en intégrant davantage la psychologie et les sciences sociales.
Even before Kinsey's volume on male sexuality hit the bookstores, the media generated much interest in this college professor's research. This cartoon appeared in the New York Times on January 4, 1948, several months before the release of Sexual Behavior in the Human Male ...
Alfred Kinsey naît à Hoboken, dans le New Jersey, en 1894, et grandit dans l'ombre d'un père très autoritaire, Alfred Seguine Kinsey, un prédicateur laïc méthodiste fervent et un professeur d'ingénierie à l'Institut Stevens de Technologie. Cet environnement était marqué par un puritanisme rigide qui diabolisait toute forme de plaisir corporel, interdisant toute discussion sur la sexualité et associant même la musique et les activités récréatives à la frivolité et au péché. Dans les biographies de Kinsey (comme celle de James H. Jones, Alfred C. Kinsey: A Public/Private Life), c'est bien l'oppression religieuse et le contrôle moral tyrannique exercés par son père qui sont mis en avant comme la force formatrice (et traumatisante) de sa jeunesse. Son rejet de cette morale et son désir de la combattre par la science sont au cœur de sa motivation.
Contre l’avis paternel, il poursuit des études en biologie et obtient son doctorat à Harvard en 1919. L’année suivante, il devient professeur adjoint de zoologie à l’université de l’Indiana à Bloomington. Zoologiste méticuleux, il consacre ses premières recherches aux guêpes gallicoles (Cynipidae), réunissant une collection colossale de spécimens. Son travail se fonde sur l’étude minutieuse des variations morphologiques entre individus – une notion qui deviendra la pierre angulaire de sa pensée : la variation comme fait biologique fondamental. Sur le campus, il passe pour un professeur d’âge moyen, plutôt distant et plus à l’aise avec les insectes qu’avec les gens. Comment ce spécialiste des guêpes est-il devenu l’un des catalyseurs de la révolution sexuelle ?
Le tournant survient à la fin des années 1930. L’association des étudiantes de l’université réclame un cours sur le mariage, destiné aux couples et futurs mariés. Kinsey en hérite la responsabilité. Confronté aux questions pratiques des étudiants – sur l’orgasme, la sexualité prémaritale, la notion de « normalité » –, il constate avec stupeur l’absence totale de données scientifiques fiables. Il découvre qu’on en sait bien plus sur le comportement des insectes que sur la sexualité humaine, celle-ci étant alors cantonnée aux discours religieux, moral ou clinique.
Animé par sa rigueur de naturaliste, il décide d’appliquer la même méthode : collecter, compter, classer. Comme il accumulait des guêpes, il se met à recueillir frénétiquement des « histoires sexuelles », standardisant l’entretien pour en faire un outil scientifique. Son objectif : constituer un échantillon massif pour analyser la diversité des comportements.
Grâce à son prestige universitaire et au soutien de l’administration, il obtient un financement crucial de la Fondation Rockefeller. Cela lui permet de fonder l’Institute for Sex Research en 1947 et de dédier une équipe à cette entreprise sans précédent....
L'équipe de l'Institute for Sex Research (rebaptisé plus tard The Kinsey Institute) était une petite cellule de travail très soudée, mais dont la composition et les méthodes ont effectivement soulevé des questions éthiques sérieuses....
- Alfred Kinsey, le directeur charismatique et autoritaire, chef d'orchestre et principal intervieweur.
- Wardell Pomeroy, un travailleur social devenu le principal collaborateur et "co-intervieweur". Kinsey l'a formé à sa méthode. Il deviendra son co-auteur et le biographe officiel.
- Clyde Martin, un ancien étudiant en statistique de Kinsey. Il était responsable de l'analyse statistique et de la gestion du système de codage complexe (le "code Kinsey"). Il a également conduit des entretiens.
- Paul Gebhard, un anthropologue (doctorat de Harvard) recruté en 1946. Il a apporté une perspective comparative et a succédé à Kinsey à la tête de l'Institut en 1956. Il a co-écrit "Sexual Behavior in the Human Female".
Cette équipe était interdisciplinaire (zoologie, psychologie, statistique, anthropologie) et dévouée à la vision de Kinsey. Ils partageaient un sentiment de mission contre les préjugés et travaillaient dans un climat de secret, conscient du caractère subversif de leur travail. Mais les méthodes de collecte de l'équipe, poussées par l'obsession de Kinsey d'accumuler des "histories sexuelles", ont franchi des lignes rouges éthiques, surtout selon les standards actuels.
- La collaboration avec des délinquants sexuels et des prisonniers
Pour obtenir des "histoires" extrêmes ou rares, l'équipe a activement recruté des voleurs, proxénètes et surtout des délinquants sexuels (dont des pédophiles). Ils interviewaient des centaines d'hommes incarcérés. Plus grave, Kinsey a considéré leurs récits d'abus comme des "données" valides, sans condamnation morale.
- L'équipe a constitué des réseaux de volontaires via des groupes militants (homosexuels, nudistes, communautés swinger naissantes). Cela créait un biais en faveur des personnes ayant des pratiques marginales ou une motivation militante. Ils encourageaient les personnes interviewées à recruter dans leur cercle ("snowball sampling"), amplifiant les biais.
Des membres de l'équipe, notamment Clyde Martin, sont allés bien au-delà de l'observation...
Sous couvert de recherche, ils ont participé à des activités sexuelles de groupe et filmé des actes sexuels dans les sous-sols de l'Institut. Kinsey lui-même filmait des activités sexuelles (avec son équipe et leurs conjoints) dans sa propre maison, arguant que c'était pour l'étude de la physiologie.
Ces films, longtemps gardés secrets, ont alimenté les accusations de voyeurisme scientifique (cf. FBI Report Investigating Alfred Kinsey Violations of Interstate Transportation of Obsene Matter Statutes). Nous sommes à l'époque du maccarthysme (chasse aux communistes et aux "déviants moraux") et les travaux de Kinsey, perçus comme subversifs et immoralistes, font l'objet une enquête du FBI sur Alfred Kinsey et son institut, suspectés d'avoir violé les lois fédérales sur le transport inter-États de matériel obscène (notamment le Tariff Act de 1930 et les lois Comstock). Ces documents sont aujourd'hui accessibles via le Freedom of Information Act (FOIA) et offrent un éclairage singulier sur les pressions politiques et morales subies par Kinsey. Wardell Pomeroy a admis plus tard que l'équipe considérait que participer aux activités était un moyen de gagner la confiance des informateurs et de lever leurs inhibitions...
- Le financement de la Rockefeller Foundation a été suspendu en 1954, en partie à cause des rumeurs sur ces méthodes et de la pression d'un lobby conservateur au Congrès américain.
Des "dérives" donc systémiques mais n'invalident pas l'impact historique colossal des travaux, mais qu'on ne peut passer sous silence ...
Le fruit de ce travail paraît en 1948 : "Sexual Behavior in the Human Male" (le rapport Kinsey).
Le cadre est bio-comportemental, l'unité de mesure est l'orgasme, et la logique de taxonomie par "source d'orgasme" ...
Son impact est foudroyant.
Pour la première fois, il remplace les affirmations morales par des pourcentages, révélant l’immense écart entre les normes sociales publiques et les pratiques privées. En objectivant la sexualité par la statistique, Kinsey a fourni les arguments scientifiques qui allaient profondément ébranler les tabous et participer à l’avènement de la révolution sexuelle.
"Alfred C. Kinsey: A Public/Private Life", de James H. Jones (publié en 1997, réédité ensuite) est considérée comme la biographie de référence, la plus complète et la plus fouillée sur Kinsey.
Cependant, c'est une référence qui est aussi controversée et dérangeante, car elle adopte un point de vue psychologique et critique très prononcé.
Jones a été le premier et le seul biographe à avoir eu un accès illimité aux archives personnelles et professionnelles de Kinsey, conservées à l'Institut Kinsey. Cela inclut ses journaux intimes, ses lettres, ses notes de recherche détaillées et les documents les plus sensibles. D'où sa thèse: Jones démontre de manière convaincante comment les traumatismes, les obsessions et la sexualité personnelle de Kinsey ont directement façonné sa méthodologie et ses théories scientifiques. Il documente en détail l'éducation puritaine violente imposée par son père, explore les conflits profonds de Kinsey avec sa propre sexualité (désirs homosexuels, pratique du masochisme, exploration obsessionnelle de toutes les pratiques), et montre comment cette quête personnelle est devenue une quête scientifique : se libérer, lui et la société, par la collecte de données.
Certains historiens reprocheront à Jones de trop insister sur la psychosexualité de Kinsey, au point d'en faire la clé explicative unique de son œuvre, au détriment d'autres facteurs (le contexte scientifique de l'époque, le milieu universitaire, le climat social). Deux biographies viennent rééquilibrer ce récit,
- Wardell B. Pomeroy, "Dr. Kinsey and the Institute for Sex Research" (1972) : C'est la biographie "officielle", écrite par son plus proche collaborateur. Elle est élogieuse, parfois naïve, et passe sous silence tous les aspects controversés. Elle est utile pour comprendre la vision du mythe, pas la réalité complexe.
- Jonathan Gathorne-Hardy, "Sex the Measure of All Things: A Life of Alfred C. Kinsey" (1998) : Publiée juste après celle de Jones, elle est souvent considérée comme plus équilibrée. Gathorne-Hardy reconnaît les faits troublants révélés par Jones, mais les replace dans un contexte plus large et plus compréhensif, avec moins de jugement moral. Pour beaucoup, c'est le meilleur compromis entre exhaustivité et objectivité.
"Sexual Behavior in the Human Male" (1948)
Ce premier volume a suscité une onde de choc aux États-Unis. Kinsey y révélait que les comportements et fantasmes sexuels étaient bien plus variés que ce que la société acceptait ou imaginait. Il y introduit l’échelle de Kinsey, qui va de 0 à 6 et mesure l’orientation sexuelle sur un continuum allant de l'hétérosexualité exclusive (0) à l'homosexualité exclusive (6), en reconnaissant la fluidité de la sexualité. Il déconstruisait ainsi la vision binaire de la sexualité en tant que phénomène strictement hétéro- ou homosexuel.
La structure du rapport reflète la démarche de Kinsey : 1) Justifier la méthode, 2) Décrire les variations selon le milieu, 3) Cataloguer et quantifier chaque comportement, 4) Tirer les conséquences théoriques et sociales. C'est cette rigueur apparente qui a fait du rapport une arme à la fois scientifique et culturelle d'une puissance inédite. La force de l'ouvrage tient à la présentation froide de données quantifiées sur des sujets tabous (masturbation presque universelle, homosexualité fréquente, adultère commun). Les derniers chapitres (19-23) dépassent la description pour devenir un plaidoyer réformateur visant à changer les lois et l'éducation à partir des données scientifiques.
- Partie I : Introduction et Méthodologie - Chapitre 1 : Problèmes et historique – Présente le vide des connaissances scientifiques et justifie l'étude. - Chapitre 2 : Méthodes de l'enquête – Décrit en détail la technique d'entretien, le codage des réponses, la constitution de l'échantillon (environ 5 300 hommes) et reconnaît ses limites (échantillon non aléatoire). - Chapitre 3 : Statistiques et précautions d'interprétation – Avertit le lecteur sur la lecture des pourcentages et les biais possibles.
- Partie II : Facteurs influençant le comportement sexuel - Chapitre 4 : Facteurs d'âge – Montre comment l'activité sexuelle évolue de l'enfance à la vieillesse. - Chapitre 5 : Facteurs sociaux (statut marital, origine géographique, religion, etc.) – Analyse l'impact du milieu. - Chapitre 6 : Niveau d'instruction – Révèle des différences marquées selon le niveau d'études (l'un des apports les plus surprenants de l'étude). - Chapitre 7 : Génération (groupe d'âge) – Compare le comportement des hommes nés à différentes époques, suggérant une évolution des mœurs.
- Partie III : Les types d'activité sexuelle (le cœur des données) - Chapitre 8 : L'activité sexuelle précoce – Aborde la sexualité infantile. - Chapitre 9 : La masturbation – Donne des chiffres sur la prévalence, la fréquence, les techniques. -Chapitre 10 : Les émissions nocturnes (rêves érotiques aboutissant à l'orgasme). - Chapitre 11 : Les étreintes hétérosexuelles prémaritales – De la simple étreinte aux rapports complets. - Chapitre 12 : Les rapports hétérosexuels prémaritaux – Statistiques sur le coït avant le mariage. - Chapitre 13 : Les rapports hétérosexuels dans le mariage – Fréquence, techniques, variations dans le temps. Chapitre 14 : Les rapports extraconjugaux (adultère). - Chapitre 15 : Les rapports avec des prostituées. - Chapitre 16 : Les contacts homosexuels – Chapitre le plus célèbre et le plus controversé. Introduit l'échelle de Kinsey (de 0, exclusivement hétérosexuel, à 6, exclusivement homosexuel) et révèle que 37% des hommes interrogés ont eu au moins une expérience homosexuelle aboutissant à l'orgasme après l'adolescence.
- Partie IV : Synthèses et conclusions - Chapitre 17 : Interdépendance des sources d'orgasme – Analyse comment les différentes activités se combinent au cours de la vie. - Chapitre 18 : Facteurs biologiques et physiologiques – Examine l'influence possible de l'hérédité, des hormones, etc. - Chapitre 19 : Lois et coutumes sexuelles – Critique sévère des lois américaines sur la sexualité, jugées déconnectées de la réalité biologique et sociale. - Chapitre 20 : Théorie et applications sociales – Synthèse des principaux enseignements et plaidoyer pour une approche scientifique et tolérante. - Chapitre 21 : Références sexuelles individuelles – Insiste sur la singularité de chaque histoire sexuelle. - Chapitre 22 : Implications éducatives – Appelle à une éducation sexuelle basée sur les faits. - Chapitre 23 : Problèmes et besoins de recherche – Esquisse un programme pour les études futures.
Alfred Kinsey a défini et catégorisé les types d'activité sexuelle avec une rigueur de naturaliste, en se basant sur une approche comportementale et quantitative.
Son objectif était de décrire des faits observables plutôt que des désirs, des identités ou des jugements moraux.
1. Le principe fondamental : les "sources d'orgasme"
Kinsey a structuré sa taxonomie autour d'un critère biologique mesurable : l'orgasme (ou "décharge sexuelle", comme il l'appelait). Il considérait que le comportement sexuel visait principalement à atteindre ce point physiologique. Ainsi, chaque activité était classée comme une "voie" ou "source" menant à l'orgasme.
2. Les six catégories principales d'activité ("outlets")
Dans son questionnaire et son analyse, il a distingué six types d'activités, considérées comme des "canaux" indépendants mais pouvant se combiner dans la vie d'un individu :
- Masturbation (auto-érotisme) : définie comme une stimulation génitale délibérée de soi-même. Sous-catégories : Techniques, fréquence, âge de début et de fin.
- Émissions nocturnes (rêves érotiques) : Orgasme survenant pendant le sommeil, sans stimulation consciente. Considérée comme une activité involontaire mais quantifiable.
- Rapports hétérosexuels : Subdivisés en plusieurs contextes sociaux distincts, une innovation majeure : Étreintes prémaritales (petting) : sans coït; Rapports prémaritaux (coït); Rapports dans le mariage (coït conjugal); Rapports extraconjugaux (adultère). Pour chaque contexte, il notait la fréquence, les positions, l'âge du premier rapport.
- Rapports homosexuels : définis strictement par le sexe biologique du partenaire et l'acte physique (contact génital menant à l'orgasme). Il évitait les termes identitaires comme "homosexuel" pour désigner les personnes, préférant décrire des "expériences" ou "contacts". Cela a conduit à la création de l'échelle de Kinsey (0-6), qui classait les individus selon la proportion de leurs expériences et réponses psychologiques entre les pôles hétéro et homo.
- Rapports avec des animaux (bestialité) : Considérée comme une autre source possible d'orgasme, notamment en milieu rural. Un sujet rarement étudié scientifiquement avant lui.
- Contacts avec des prostituées : Traités comme une catégorie séparée des autres rapports hétérosexuels, en raison de leur contexte commercial et de la nature transactionnelle.
Pour chaque activité, Kinsey cherchera à recueillir des données précises et standardisées : âge de la première expérience ("âge au premier orgasme par X"), fréquence à différents âges (par semaine, mois, année), durée de la pratique dans la vie de l'individu, variantes techniques (pour la masturbation ou les rapports), contexte affectif/social (limitée à des données factuelles comme le statut marital, la relation avec le partenaire).
L'innovation : la séparation du comportement et de l'identité - C'est peut-être sa contribution conceptuelle la plus importante. En découplant l'acte de l'étiquette sociale, Kinsey a pu révéler que beaucoup d'hommes ayant des expériences homosexuelles ne s'identifiaient pas comme "homosexuels"; que les comportements variaient énormément au cours d'une vie; que la notion de "normalité" absolue était statistiquement infondée : il existait plutôt une immense variation, un continuum.
Réductionnisme biologique? En se focalisant sur l'orgasme et l'acte physique, Kinsey a largement ignoré la dimension affective, émotionnelle, relationnelle ou symbolique de la sexualité. Ses catégories reflétaient les préoccupations et les tabous de l'Amérique des années 1940 (par exemple, la forte distinction entre prémarital/marital).
A noter que l'absence de consentement comme critère : cette notion n'était pas centrale dans son analyse, ce qui pose problème rétrospectivement ...
Conclusions avérées et validées (l'apport fondamental) ...
1. La grande diversité des comportements sexuels
C'était la conclusion la plus fondamentale. Kinsey a démontré de façon irréfutable que les pratiques sexuelles (masturbation, rapports prémaritaux, expériences homosexuelles, etc.) étaient beaucoup plus répandues que ne le laissaient croire les discours publics et religieux. Il a prouvé l'écart immense entre les normes proclamées et les pratiques réelles.
2. La sexualité comme continuum (l'échelle de Kinsey)
L'idée que l'orientation sexuelle n'est pas une catégorie binaire (hétéro/homo) mais un spectre (de 0 à 6) a été une révolution conceptuelle. Elle correspond aux expériences vécues de nombreuses personnes et a été reprise et validée par de nombreuses études ultérieures. C'est un legs conceptuel majeur.
3. La prévalence significative de l'expérience homosexuelle
Le chiffre de 37% d'hommes ayant eu au moins une expérience homosexuelle aboutissant à l'orgasme après l'adolescence a été un choc. Même si ce pourcentage précis est surestimé (à cause de l'échantillon), il a établi un fait essentiel : l'homosexualité n'est pas un phénomène rare ou limité à une petite minorité visible. Cela a directement sapé les bases de sa pathologisation.
4. L'activité sexuelle commence dans l'enfance
En documentant des comportements sexuels chez l'enfant (éveil, curiosité, masturbation infantile), il a contré l'idée d'une sexualité qui n'apparaît qu'à la puberté, posant des bases pour une compréhension développementale.
5. La masturbation est quasi universelle et sans conséquences néfastes
Il a scientifiquement démonté le mythe des dangers de la masturbation, un apport libérateur considérable.
Conclusions discutables, nuancées ou erronées (les limites) .
1. Les pourcentages précis sont faux
C'est la critique méthodologique principale. Son échantillon n'était pas représentatif (trop de volontaires, de citadins, de détenus, de membres de groupes militants). Ainsi, les chiffres emblématiques comme le 10% d'homosexuels exclusifs ou les 37% mentionnés plus haut sont des surestimations pour la population générale. Les études ultérieures avec des échantillons aléatoires (comme celle de l'INED en France ou les National Health and Social Life Surveys aux États-Unis dans les années 1990) ont donné des pourcentages plus faibles (entre 2% et 7% selon les définitions).
2. Le réductionnisme biologique et comportemental
En se focalisant presque exclusivement sur l'orgasme et l'acte physique, Kinsey a ignoré les dimensions affectives, relationnelles, symboliques et identitaires de la sexualité. Pour lui, un rapport avec une prostituée "comptait" comme un rapport hétérosexuel au même titre qu'un acte amoureux. Cette vision est aujourd'hui considérée comme tronquée.
3. La confusion entre comportement et identité
S'il a inventé l'échelle du continuum, il a parfois mal interprété ses propres données en ne tenant pas assez compte du fait qu'une expérience homosexuelle ne fait pas nécessairement une identité homosexuelle. Cette nuance est centrale dans la recherche contemporaine.
Le rapport reflète les préjugés des années 1940 (peu de données sur les minorités raciales, vision parfois simpliste des rôles de genre). Mais Kinsey a démédicalisé et désacralisé la sexualité pour en faire un objet de science sociale et biologique. Toutes les grandes études qui ont suivi (Masters & Johnson, les grandes enquêtes nationales) sont ses héritières.
En fournissant des chiffres, il a donné aux militants une preuve tangible pour réclamer la décriminalisation et la dépathologisation de l'homosexualité. Son impact sur la révolution sexuelle et les droits LGBT est indéniable.
L'échelle de Kinsey est toujours enseignée et utilisée. Elle a influencé des modèles plus récents comme celui de Klein (grille d'orientation sexuelle). L'idée qu'il existe une diversité "normale" est désormais acquise. Ses erreurs d'échantillonnage ont servi de leçon. Elles ont établi la nécessité de la représentativité statistique et de protocoles éthiques stricts dans la recherche sur la sexualité.
Kinsey a contribué à faire passer la sexualité de la catégorie du péché/secret à celle de la santé publique et du bien-être personnel. Il a ouvert la voie à l'éducation sexuelle fondée sur les faits.
Son éditeur, W. B. Saunders, se fiant à ce qu'il considérait comme « une étude de marché sophistiquée », s'attendait à ce que le livre se vende à environ 10 000 exemplaires. Au lieu de cela, le Rapport est resté entre vingt-sept et quarante-quatre semaines dans les listes nationales des meilleures ventes, avec près de 250 000 exemplaires vendus.
Le livre Sexual Behavior in the Human Male a peut-être été largement lu, mais il a été encore plus largement diffusé grâce au programme de conférences incessant de Kinsey et à la couverture médiatique incessante, des journaux locaux aux magazines nationaux. Le rapport a même été intégré dans les intrigues d'émissions de radio telles que One Man's Family de NBC...
"Sexual Behavior in the Human Male" été suivi cinq ans plus tard par « Sexual Behavior in the Human Female » (comportement sexuel de la femme), un ouvrage de 800 pages écrit avec Paul Gebhard, Wardell Pomeroy et Clyde Martin. Les deux volumes, probablement parce qu'il était gênant de demander leur titre dans une librairie ou une bibliothèque, sont devenus simplement connus sous le nom de « rapports Kinsey ». L'année de la sortie du deuxième livre, en 1953, Kinsey a fait la couverture du magazine Time.
"SEX STUDIES FROM Freud to Kinsey", by Walter S. Keating(1949)
Trilling écrivait un manifeste sur ce que Freud représente et sur ce que l'engouement pour Kinsey révèle de problématique dans la société américaine. Trilling voit dans le succès du rapport Kinsey le symptôme d'une culture américaine "libérale" simpliste, qui préfère les faits mesurables aux vérités ambivalentes de l'expérience humaine. Il accuse Kinsey de créer une "sexualité sans ombre". "Sex Studies from Freud to Kinsey", par Walter S. Keating, vise à expliquer et à relier les grandes théories sur la sexualité pour un large public. « Il y a soixante-dix ans, personne n'aurait compris les termes "repressed desire", "wishful thinking" ou "inhibition" pour la simple raison qu'ils n'étaient pas encore en usage. Cette nouvelle psychologie et la reconnaissance de la sexualité, que nous devons au grand médecin viennois Sigmund Freud, sont implicites dans ce vocabulaire. Comment il en est venu à ces découvertes est une histoire en soi....
« Voyons maintenant les implications de la libido dans la société. Notre civilisation tout entière, selon Freud, repose sur la répression des instincts. Chaque personne, à un certain degré, refoule ses impulsions égoïstes, autoritaires et vindicatives. Pourquoi ? La raison principale est le sentiment familial, fondé sur les premières expériences amoureuses de l'enfant. Le rebelle qui refuse de se refouler devient un criminel, sauf peut-être s'il est exceptionnellement doué et peut se faire respecter sans se conformer, c'est-à-dire s'il est un meneur d'hommes ou un génie.
L'instinct sexuel de l'homme, contrairement à celui des animaux, peut changer de but sans perdre sa force. Ainsi, une réserve d'énergie est libérée pour les activités culturelles. La capacité à passer d'un but sexuel à un but non sexuel, ce qu'on appelle la sublimation, rend la civilisation possible. Malheureusement, dans certains cas, la libido se fixe ; elle ne peut alors être utilisée comme force énergisante pour d'autres activités, et conduit parfois à des anomalies. Sans doute, la libido varie d'une personne à l'autre, tout comme la capacité à sublimer. La sublimation illimitée n'est pas possible. Chaque être humain semble avoir besoin d'une certaine quantité de satisfaction sexuelle directe. Lorsque celle-ci fait défaut, la frustration produira des troubles nerveux.
Il faut se souvenir, souligne Freud, que la libido recherche le plaisir, pas nécessairement la procréation. Dans la petite enfance, diverses zones du corps autres que les organes génitaux procurent du plaisir sexuel ; c'est le stade auto-érotique. Ensuite, l'enfant passe de l'auto-érotisme à l'amour objectal, d'une variété de zones érogènes à la primauté des organes génitaux, dans le cadre de son développement nécessaire. La masturbation et autres formes d'excitation sexuelle sont réprimées, libérant l'énergie libidinale à des fins culturelles... »
"Sexual Behavior in the Human Female" (1953)
Dans ce second volume, Kinsey a exploré la sexualité des femmes, un domaine encore plus tabou que la sexualité masculine à l'époque. Kinsey traite la sexualité féminine avec la même objectivité descriptive que celle des insectes, ce qui était perçu comme soit libérateur, soit choquant.
Le livre compare constamment les données féminines avec celles des hommes (du premier volume, 1948). L'échelle de Kinsey et éaffirmée et appliquée aux femmes pour montrer la continuité entre orientations hétérosexuelle et homosexuelle. L'orgasme féminin est étudié comme un phénomène biologique légitime, contestant l'idée d'une sexualité féminine purement reproductive.
Partie I : Introduction et Méthodologie - Chapitre 1 : Historique et cadre de la recherche – Contexte des études sur la sexualité féminine avant Kinsey. - Chapitre 2 : Méthodes de l'enquête – Explication détaillée des techniques d'entretien, de l'échantillonnage (5 940 femmes interviewées) et des limites méthodologiques.
Partie II : Données biologiques et développementales - Chapitre 3 : Anatomie et physiologie sexuelles – Description des structures et fonctions sexuelles. - Chapitre 4 : La réponse sexuelle – Analyse des processus physiologiques pendant l'excitation et l'orgasme. - Chapitre 5 : Développement sexuel précoce – Sexualité infantile et prépubère. - Chapitre 6 : Puberté et adolescence – Changements physiologiques et comportementaux.
Partie III : Types d'activité sexuelle -
Chapitre 7 : Masturbation – Prévalence, fréquence, techniques et signification psychologique. - Chapitre 8 : Étreintes prémaritales – Comportements sexuels sans coït avant le mariage. - Chapitre 9 : Les rêves érotiques – Orgasmes pendant le sommeil et contenus des fantasmes. - Chapitre 10 : Les contacts hétérosexuels prémaritaux – Coït prémarital, selon l'âge, l'éducation, la religion. - Chapitre 11 : L'activité sexuelle dans le mariage – Fréquence, techniques, variations au cours du mariage. - Chapitre 12 : Les relations extraconjugales – Adultère, contextes et fréquences. - Chapitre 13 : Les contacts avec des partenaires de même sexe – Expériences homosexuelles, identité, variations sur l'échelle de Kinsey (de 0 à 6).
"... Les activités sexuelles peuvent être solitaires, n’impliquant qu’un seul individu, ou sociosexuelles, impliquant deux personnes ou davantage. La masturbation (chapitre 5) et les rêves nocturnes (chapitre 6) constituent les deux principaux types d’activité sexuelle solitaire. À en juger par notre échantillon, ces activités solitaires peuvent fournir environ le quart des orgasmes éprouvés par les femmes (tableau 170, figure 109). Les caresses hétérosexuelles, le coït hétérosexuel et les relations homosexuelles sont les trois principaux types d’activité sociosexuelle. Ils peuvent fournir environ les trois quarts des orgasmes que connaissent les femmes de la population américaine ; et, en raison de leur importance sociale, les activités sociosexuelles revêtent une signification plus grande que ne le laisseraient supposer leurs seules fréquences. Le jeu réciproque de la stimulation et de la réponse qui caractérise une relation sociosexuelle peut lui conférer une importance maximale pour chacun des partenaires et engendrer des situations qui affectent plus que les seuls participants immédiats à la relation. Elles peuvent, par conséquent, avoir une portée sociale considérable.
Les relations sexuelles entre individus du même sexe sont dites homosexuelles ; les relations sexuelles entre individus de sexes opposés sont dites hétérosexuelles. Une relation hétérosexuelle impliquant l’union des organes génitaux féminin et masculin est identifiée comme un coït. Les contacts physiques entre femmes et hommes qui n’impliquent pas l’union des organes génitaux des deux sexes constituent le comportement sociosexuel que la jeunesse américaine a pris l’habitude d’appeler necking ou petting. Les caresses prénuptiales sont très répandues chez presque toutes les femmes et tous les hommes de la jeune génération dans ce pays aujourd’hui, et ne sont pas rares non plus chez de nombreuses personnes plus âgées non mariées.
Dans les histoires prénuptiales comme dans les histoires conjugales, les caresses peuvent servir de prélude au coït proprement dit, mais, dans les parcours prénuptiaux de nombreux Américains et Américaines, elles constituent souvent une fin en soi. Elles peuvent être recherchées pour les satisfactions immédiates qu’elles procurent et peuvent servir de substitut au coït. Bien que les caresses prénuptiales soient fréquemment critiquées par les moralistes, elles ne sont pas condamnées aussi sévèrement que le coït prénuptial, et elles sont acceptées par de nombreuses femmes et de nombreux hommes afin d’éviter le coït. De plus, il n’est pas toujours commode d’avoir des rapports sexuels complets, tandis que les caresses, telles que les conçoit la jeune génération, peuvent avoir lieu presque à tout moment et presque partout. Le coït introduit également la possibilité d’une grossesse, problème que les caresses ne posent pas. En outre, dans les groupes sociaux où les caresses constituent un comportement habituel — par exemple chez la plupart des lycéens et des étudiants — elles peuvent être acceptées en raison du prestige social qui leur est associé et des activités sociales telles que la danse, la consommation d’alcool, les promenades en automobile et d’autres activités qui peuvent les précéder ou les accompagner...."
Partie IV : Facteurs influençant le comportement sexuel
- Chapitre 14 : Facteurs sociaux (éducation, religion, génération) – Impact du milieu socio-culturel. - Chapitre 15 : Facteurs psychologiques – Corrélations entre sexualité et état émotionnel, personnalité. - Chapitre 16 : Facteurs physiologiques – Hormones, cycle menstruel, grossesse, ménopause.
Partie V : Implications sociales et juridiques
- Chapitre 17 : Théorie et application des données – Interprétation des résultats dans un cadre social plus large. - Chapitre 18 : Implications juridiques – Critique des lois régissant la sexualité féminine (adultère, prostitution, homosexualité, etc.). - Chapitre 19 : Éducation sexuelle et morale sociale – Recommandations pour une approche plus scientifique et moins répressive.
"... De manière générale, les hommes sont plus souvent conditionnés par leur expérience sexuelle, ainsi que par une plus grande variété de facteurs associés, que les femmes. Bien qu’il existe une grande variabilité individuelle à cet égard, tant chez les femmes que chez les hommes, de nombreux éléments indiquent que les réponses sexuelles et le comportement sexuel de l’homme moyen sont, dans l’ensemble, plus fréquemment déterminés par son expérience antérieure, par son association avec des objets liés à ses expériences sexuelles passées, par le partage indirect (vicarious) de l’expérience sexuelle d’un autre individu, ainsi que par des réactions empathiques aux réponses sexuelles d’autrui. La femme moyenne est moins souvent influencée par de tels facteurs psychologiques. Il est hautement significatif que des différences de ce type aient également été mises en évidence entre les femelles et les mâles des espèces de mammifères infra-humaines, tout comme entre les femmes et les hommes chez l’être humain.
Bien que nous n’ayons constaté aucune différence fondamentale dans l’anatomie impliquée dans les réponses sexuelles des femmes et des hommes, ni dans les phénomènes physiologiques mis en jeu lorsque femmes et hommes répondent sexuellement, nous trouvons dans ces réponses aux stimuli psychologiques une explication de certaines des différences que nous avons rapportées quant aux incidences, aux fréquences et aux modes de comportement sexuel chez les femmes et les hommes. Nous verrons ultérieurement (chapitre 18) que les différences hormonales entre la femme et l’homme peuvent rendre compte de certaines autres différences entre les deux sexes.
Il ne saurait être trop fortement souligné qu’il existe d’énormes variations individuelles dans la manière dont les différents individus peuvent être affectés par des stimuli psychologiques. Nous avons déjà signalé certaines de ces différences. Ainsi, nous avons montré (p. 164) qu’une proportion importante de femmes se masturbent sans fantasmes associés, et qu’une proportion notable de notre échantillon féminin n’avait jamais eu de rêves spécifiquement sexuels durant le sommeil. À cet égard, ces femmes diffèrent considérablement de l’homme moyen, car presque tous les hommes fantasment pendant la masturbation et presque tous ont des rêves sexuels nocturnes. D’un autre côté, nous avons également observé (p. 164) qu’il existe certaines femmes qui fantasment invariablement lors de la masturbation, qui ont une abondance de rêves sexuels, et qui ont des fantasmes diurnes pouvant les exciter à un point tel qu’elles atteignent l’orgasme sans aucune stimulation physique d’aucune partie de leur corps. Seul un homme sur mille ou deux est capable d’atteindre l’orgasme par le seul fantasme. Dans notre échantillon, l’éventail des variations dans les réponses aux stimuli psychologiques est donc beaucoup plus large chez les femmes que chez les hommes. Ainsi, même si l’on peut souligner les différences existant entre la femme moyenne et l’homme moyen, il faut constamment garder à l’esprit qu’il existe de nombreux individus — et en particulier de nombreuses femmes — qui s’écartent largement de ces moyennes.
1. Observation du sexe opposé.
Un tiers (32 %) des hommes de l’échantillon ont rapporté être régulièrement et fortement excités par l’observation de certaines femmes (vêtues ou nues), y compris leurs épouses, leurs amies ou d’autres femmes avec lesquelles ils souhaiteraient avoir des relations sexuelles. Quarante pour cent supplémentaires ont signalé une certaine réaction. Seulement la moitié de cette proportion de femmes (17 %) dans l’échantillon ont indiqué être particulièrement excitées en observant des hommes, qu’il s’agisse de leurs maris, de leurs compagnons ou d’autres hommes, et 41 % supplémentaires ont noté une certaine réaction.
(..)
Les réponses des hommes à l’observation de femmes consistaient en des réactions physiologiques caractéristiques de l’excitation sexuelle ; elles incluaient souvent des réactions génitales et conduisaient fréquemment l’homme à rechercher un contact physique avec la femme observée. Des femmes présentant des niveaux d’excitation comparables existaient dans l’échantillon, mais la majorité des femmes excitées ne manifestaient pas de réactions physiologiques aussi marquées.
Les réactions à l’observation de partenaires sexuels potentiels sont également caractéristiques des mâles de la plupart des espèces de mammifères infra-humaines, tandis que les femelles de la majorité de ces espèces manifestent moins fréquemment des signes d’excitation érotique avant tout contact physique avec le partenaire sexuel ..." (...)
La structure des types d'activité sexuelle dans "Sexual Behavior in the Human Female" est différente de celle du volume masculin, reflétant à la fois les préjugés de l'époque, des réalités biologiques distinctes et une évolution méthodologique.
Kinsey a adapté sa grille d'analyse, mais reste fidèle à son approche fondée sur l'orgasme comme critère central.
1. En séparant des chapitres par type de partenaire/acte (masturbation, prémarital, marital, homosexuel, prostituées, animaux), chez l'homme, et en les organisant autour de la source d'orgasme, avec un focus accru sur le contexte psychophysiologique, Kinsey reconnaît que la sexualité féminine est plus influencée par le contexte psychologique, relationnel et culturel que celle des hommes (selon les données de l'époque).
2. L'homosexualité masculine est traitée comme une catégorie d'acte parmi d'autres, alors que l'homosexualité féminine ("les contacts avec des partenaires de même sexe") est traitée avec une attention particulière portée à l'aspect affectif** et à la formation de couples stables. Kinsey note que les relations lesbiennes impliquent plus souvent une dimension affective durable et une identification à un "rôle" que chez les hommes. Cela reflète aussi les stéréotypes de l'époque.
3. La prostitution est traitée comme catégorie majeure chez l'homme, à peine évoquée chez la femme : les données montraient une implication féminine bien moindre (en tant que clientes) dans la prostitution commerciale. Kinsey, en naturaliste, écarte ce qui est statistiquement négligeable.
4. L'accent est mis sur la fréquence et la quantité (nombre d'orgasmes par semaine) chez l'homme, alors qu'un chapitre entier est consacré à "La réponse sexuelle" (physiologie de l'excitation et de l'orgasme) chez la femme. On peut évoquer un critère de nécessité scientifique : Il fallait éduquer le public (et la communauté scientifique) sur le fonctionnement physiologique du corps féminin, largement ignoré. Il insiste sur l'orgasme clitoridien comme phénomène central, s'opposant à la vision freudienne qui le dévalorisait.
5. La "normalité" est abordée via la prévalence statistique, chez l'homme, la question "Qu'est-ce qui est normal ?" est posée de manière plus frontale chez la femme, avec une déconstruction explicite des dogmes moraux et médicaux. La pression sur les femmes concernant la "normalité" (désir, orgasme, virginité) étant plus forte, Kinsey y consacre un effort analytique particulier.
6. Le désir est implicitement supposé constant et facilement mesurable chez l'homme, alors que chez la femme le facteur "excitabilité psychique" (capacité à être excitée par des stimuli psychologiques) est introduit comme variable clé. Critère issu semble-t-il des données : Kinsey constate une variabilité immense chez les femmes dans la réponse à des stimuli non physiques (rêves, fantasmes, images). Il tente de la quantifier.
Ces choix peuvent s'expliquer ...
- En 1953, la sexualité féminine était encore plus taboue et mal comprise que celle des hommes. Kinsey doit donc combler un vide descriptif fondamental (anatomie, physiologie) avant de catégoriser les comportements.
- L'influence du débat psychanalytique est une réalité: Kinsey s'engage dans une polémique contre Freud. Il rejette catégoriquement l'idée de la "maturité vaginale" et de l'immaturité clitoridienne. Sa structure reflète ce combat en donnant une place centrale à la biologie clitoridienne.
Les données elles-mêmes ont imposé des catégories différentes,
- Une prévalence des fantasmes : Les femmes rapportaient plus souvent que les hommes avoir des orgasmes via des rêves érotiques ou la masturbation psychique (sans contact). Cela justifie le chapitre sur "l'excitabilité psychique".
- l'importance du contexte relationnel : Les données suggéraient que l'accès à l'orgasme des femmes était plus lié à la qualité de la relation et à l'expérience du partenaire. D'où une analyse plus poussée du contexte marital.
Enfin, entre 1948 et 1953, Kinsey a affiné sa méthodologie et a été confronté aux critiques sur le réductionnisme biologique. Le volume féminin tente (timidement) d'intégrer davantage de facteurs psychosociaux, tout en restant ancré dans le paradigme biologiste.
Le rapport sur les femmes a eu un impact plus radical et libérateur que celui sur les hommes, car il s'attaquait à un tabou plus profond.
Aujourd'hui, ses chiffres bruts sont dépassés, mais ses concepts fondamentaux (centralité du clitoris, diversité comme norme, existence d'une sexualité féminine autonome) sont devenus des acquis. Il reste le document fondateur qui a fait entrer la sexualité féminine, en tant que telle, dans le champ de la science et du débat public. Son héritage le plus durable est peut-être d'avoir permis aux femmes de se penser comme des sujets sexuels, et non plus seulement comme des objets ou des partenaires....
Conclusions avérées et validées (les apports fondamentaux) ...
1. La sexualité féminine est une réalité biologique et comportementale
Kinsey a fourni la première démonstration scientifique à grande échelle que les femmes sont des êtres sexués, capables de désir et d'orgasme en dehors du cadre reproductif. Cela a brisé le mythe de la "passivité" féminine.
2. L'orgasme clitoridien est central
Contre le dogme freudien dominant, Kinsey a établi sur la base de données physiologiques que l'orgasme féminin est principalement clitoridien. Il a contesté la notion hiérarchique d'"immaturité" clitoridienne et de "maturité" vaginale, un apport capital pour la santé des femmes.
3. La grande variabilité des réponses et des expériences
Il a documenté une diversité encore plus large que chez les hommes en termes de fréquence du désir, de capacité à l'orgasme, de réponses aux stimuli. Il a montré qu'il n'existe pas "LA" sexualité féminine normale, mais un éventail très large.
4. La masturbation est une pratique courante et saine
Environ 62% des femmes interrogées rapportaient se masturber, souvent avec orgasme. Cela a aidé à légitimer l'auto-exploration et le plaisir solitaire féminin.
5. L'existence et la prévalence de l'homosexualité féminine
Comme pour les hommes, il a établi que les expériences et les attirances homosexuelles étaient beaucoup plus fréquentes que ne l'admettait la société. Il a noté la forte dimension affective et la tendance à la stabilité des couples lesbiens.
6. L'écart normes/pratiques confirmé
Le rapport a révélé, par exemple, que près de 50% des femmes avaient eu des rapports sexuels avant le mariage, contredisant frontalement l'idéal de virginité prémaritale.
Conclusions discutables, nuancées ou controversées ...
1. Les pourcentages précis, encore une fois, non représentatifs
L'échantillon (près de 6 000 femmes) souffrait des mêmes biais que celui des hommes : surreprésentation de jeunes femmes instruites, urbaines, volontaires. Les chiffres bruts ne sont pas généralisables à l'ensemble de la population féminine américaine.
2. Un "déficit orgasmique" mal interprété
Kinsey a rapporté que les femmes atteignaient moins souvent l'orgasme lors des rapports coïtaux que par la masturbation. Il l'a parfois attribué à une "inhibition psychologique" due à l'éducation puritaine, minimisant le rôle crucial de la technique, de la communication et du contexte relationnel. Cette conclusion a pu culpabiliser les femmes qui ne jouissaient pas pendant le coït.
3. L'approche behavioriste et quantitative, inadaptée ?
En traitant la sexualité féminine avec les mêmes catégories quantitatives (comptage d'orgasmes) que celle des hommes, il a été accusé d'ignorer la dimension subjective, émotionnelle et relationnelle, pourtant plus saillante dans les témoignages des femmes elles-mêmes.
4. Une vision parfois "masculinisante" du désir
En se focalisant sur l'orgasme comme but ultime, il a pu projeter un modèle de la sexualité masculine (désir spontané, objectif orgasmique) sur les femmes, sans explorer suffisamment des modèles alternatifs (désir réactif, importance du contexte).
5. La question du consentement et des abus
Comme dans le volume masculin, les données sur les expériences sexuelles précoces (incluant des abus) ont été traitées de manière clinique, sans analyse critique du pouvoir, de la coercition ou du traumatisme.
Ce qu'il en reste aujourd'hui : l'héritage spécifique
1. Le rapport a armé scientifiquement le mouvement féministe des années 1960-70.
Des autrices comme Betty Friedan (La Femme mystifiée) ou Anne Koedt (Le Mythe de l'orgasme vaginal) s'en sont inspirées pour dénoncer l'oppression sexuelle. Il a inauguré la sexologie féministe.
2. La légitimation du plaisir féminin
Il a ouvert la voie aux travaux de Masters & Johnson (années 1960) qui ont précisé la physiologie de la réponse sexuelle, et plus tard à toute la recherche sur la santé sexuelle féminine.
3. La notion de variabilité comme norme
L'idée qu'il existe un éventail extrêmement large de "normaux" en matière de désir, de fréquence, de facilité orgasmique, est désormais un pilier de l'éducation sexuelle et de la thérapie.
4. La désacralisation de la virginité et du mariage
En objectivant les pratiques prémaritales et extraconjugales, il a contribué à faire évoluer les moeurs et les lois sur le divorce, la contraception et l'avortement.
5. Des limites méthodologiques devenues des leçons
Les critiques ont conduit les enquêtes ultérieures (comme l'enquête Hite Report dans les années 1970, ou les enquêtes nationales françaises) à mieux articuler quantitative et qualitative, et à intégrer les dimensions subjectives du désir et du plaisir.
Avant Kinsey ...
La sexualité conjugale était enfermée dans un silence normatif. Les attentes étaient définies par la religion (devoir conjugal, procréation) et des manuels de mariage souvent vagues ou moralisateurs. La notion de "normalité" était floue et culpabilisante. Les difficultés (désir différentiel, absence d'orgasme féminin, fantasmes "inavouables") étaient vécues dans l'isolement et la honte.
Miriam G. Reumann, "American Sexual Character: Sex, Gender, and National Identity in the Kinsey Reports" (2005),
Le concept d'« American sexual character », - pour désigner l'ensemble des croyances, des normes et des anxiétés liant intimement l'identité sexuelle des individus à la santé, à la moralité et à la puissance de la nation -, est la pierre angulaire de l'analyse de Miriam G. Reumann et constitue son apport théorique le plus significatif. Transformant l'étude de la réception des rapports Kinsey en une histoire totale de la nation américaine à un moment crucial, elle en fait un outil d'analyse historique puissant pour comprendre l'après-guerre américain et traduire les peurs, les aspirations et les fractures profondes de l'Amérique des années 1950. Celles-ci apparaissent ainsi comme une décennie de conflits intenses autour des valeurs, conflits qui préparent le terrain aux révolutions sexuelles et sociales des années 1960...
Dans le discours public des années 1940-1950, l'idée d'un « caractère national » américain (national character) était omniprésente. On débattait des traits (individualisme, conformisme, virilité) qui définissaient les Américains face au fascisme puis au communisme. Reumann observe que la sexualité est devenue un domaine privilégié où ce « caractère national » s'est défini, négocié et contesté.
- La sexualité comme miroir de la nation : Les comportements sexuels (fidélité, hétéronormativité, activité) étaient perçus comme le reflet de la vigueur, de la stabilité et de la moralité publiques. Une sexualité « mal dirigée » (homosexuelle, promiscue, prémaritale) signalait un affaiblissement du caractère national, une vulnérabilité face à la subversion.
- La défense de la famille nucléaire hétérosexuelle : Ce modèle familial était considéré comme la cellule fondamentale de la démocratie capitaliste. Le « sexual character » idéal (un homme viril et pourvoyeur, une femme féminine et mère) soutenait directement ce bastion contre le totalitarisme. Kinsey, en décrivant l'écart massif entre cet idéal et les pratiques, a semblé miner les fondements mêmes de la nation.
- L'anxiété sur la masculinité : Dans un contexte de guerre froide et de bureaucratisation croissante de la société, la peur de l'« efféminement » des hommes américains était forte. Les données de Kinsey sur l'expérience homosexuelle ont alimenté une panique sur la virilité nationale, élément clé du « caractère » censé assurer la domination des États-Unis.
"The liberal imagination: essays on literature and society" (1950, Lionel Trilling)
Lionel Trilling (1905-1975), l'un des intellectuels et critiques littéraires américains les plus influents du XXe siècle, professeur à Columbia. C'est un humaniste qui réfléchit à la culture, à la psychanalyse et à la société. Dans son célèbre recueil "The Liberal Imagination" (195, deux essais sont consacrés à Freud et à Kinsey, "Freud and Literatures" ("La psychologie freudienne est le seul compte rendu systématique de l'esprit humain qui, en matière de subtilité et de complexité, d'intérêt et de puissance tragique, mérite de se tenir aux côtés de la masse chaotique d'aperçus psychologiques que la littérature a accumulés au fil des siècles.") et "The Kinsey Report" : "En vertu de sa nature intrinsèque et aussi en raison de son accueil dramatique, le Rapport Kinsey, comme on a pris l'habitude de l'appeler, est un événement d'une grande importance dans notre culture. Un événement qui est significatif à deux égards distincts : comme symptôme et comme thérapie. La thérapie réside dans le large effet permissif que le Rapport est susceptible d'avoir, dans la longue avancée qu'il accomplit pour établir la communauté de la sexualité. La signification symptomatique réside dans le fait que l'on ait estimé nécessaire ce Rapport, que la communauté de la sexualité doive désormais être établie en des termes quantitatifs explicites.
Rien ne montre plus clairement à quel point la société moderne s'est atomisée elle-même que l'isolement dans l'ignorance sexuelle qui existe parmi nous. Nous avons censuré le savoir populaire des choses les plus primordiales et avons systématiquement tari les affections sociales qui auraient naturellement pu chercher à éclairer et à libérer.
De nombreuses cultures, les plus primitives et les plus complexes, ont entretenu des peurs sexuelles de nature irrationnelle, mais probablement que notre culture est unique dans la manière dont elle isole strictement l'individu dans les peurs que la société a conçues. Maintenant, ayant pris quelque conscience de ce que nous avons perpétré à grand coût et avec peu de bénéfices, nous devons nous assurer par la science statistique que cette solitude est imaginaire.
Le Rapport surprendra une partie de la population par certains faits, et une autre partie par d'autres faits, mais en réalité, tout ce qu'il dit à la société dans son ensemble, c'est qu'il existe un engagement presque universel dans la vie sexuelle et donc une grande variété de conduites. Cela était tenu pour acquis dans n'importe quelle comédie qu'Aristophane mettait en scène. »
Trilling propose une lecture culturelle et philosophique (et non sexologique) des deux géants. Pour lui, Freud et Kinsey représentent deux révolutions successives et opposées dans la façon dont la société occidentale conçoit la sexualité.
1. Freud (La "scène" intérieure, profonde et tragique)
Freud a intériorisé et complexifié la sexualité. Il en a fait le noyau d'un drame psychique intérieur (l'inconscient, les pulsions, le conflit œdipien). Sa vision est tragique : la sexualité est source de conflit, de sublimation, de névrose. Elle est indissociable de la culture, de la famille, du sens. En termes de "scène", c'est un drame intime et profond.
2. Kinsey (La "scène" extérieure, plate et démocratique)
Kinsey, au contraire, a extériorisé et aplati la sexualité. Il l'a transformée en un comportement de surface, observable, quantifiable, comparable. Sa vision est démocratique, statistique et optimiste : il n'y a pas de "normal" profond, seulement des variations de fréquence. Les problèmes viennent de la répression sociale, pas de conflits psychiques innés. En termes de "scène", c'est un panorama statistique, une carte de comportements sans profondeur psychologique.
Trilling respecte le courage de Kinsey mais porte une critique dévastatrice, que l'on peut résumer ainsi :
- Kinsey vide la sexualité de sa signification psychique et symbolique. En la réduisant à un "outlet" (décharge), il rate l'essentiel : le désir, la fantaisie, le sens, la tragédie, la poésie même de la vie sexuelle.
- Kinsey croit échapper aux valeurs en ne parlant que de faits. Mais, argue Trilling, son propre système est porteur d'une valeur fondamentale : l'anti-tragique. Il promeut une vision utilitaire et hygiéniste du sexe, où le but est une satisfaction efficace sans conflit.
- Kinsey représente l'antithèse absolue de Freud. Là où Freud voyait de la complexité, Kinsey voit de la simplicité ; là où Freud voyait de la culture, Kinsey voit de la nature ; là où Freud voyait du conflit, Kinsey voit un problème technique à résoudre.
Le titre indique que Trilling pense au-delà de Kinsey. Il pressent que l'impact de Kinsey ne sera pas seulement scientifique, mais culturel. Il anticipe une société où la sexualité serait démystifiée, mais aussi banalisée, le langage de la statistique remplacerait celui du désir et du mystère. La quête de "performance" et de "normalité statistique" pourrait créer de nouvelles angoisses. Un livre qui donne une dimension philosophique au débat, au-delà des querelles méthodologiques. Il identifie avec une clairvoyance remarquable le changement de paradigme que représente Kinsey : le passage de la profondeur psychanalytique à la surface comportementale et statistique. Il formule, dès 1949, la critique qui hantera la réputation de Kinsey : celle d'avoir créé une vision mécaniste et appauvrie de l'être humain sexué.
L'immédiat "après-Kinsey" (années 1950-60),
Le choc de la révélation et la normalisation ...
1. Une légitimation par les chiffres : Des millions de couples ont découvert, souvent avec stupeur et soulagement, que leurs pratiques (masturbation, préliminaires variés, expériences homosexuelles passées) étaient statistiquement normales. Kinsey a fourni une validation externe et scientifique qui a désamorcé une grande anxiété.
2. L'Objectivation du désir féminin : Le rapport sur les femmes a légitimé le plaisir et l'orgasme féminin comme un droit dans le couple. Il a initié des conversations sur la qualité de la relation sexuelle, au-delà de la simple fréquence des rapports.
3. L'Érosion de l'autorité traditionnelle : En montrant l'écart massif entre les préceptes religieux et les pratiques réelles, Kinsey a sapé l'autorité des discours moralisateurs dans la chambre à coucher. Le couple a gagné en autonomie pour définir sa propre normalité.
Playboy (fondé en 1953) ...
Son fondateur, Hugh Hefner, a utilisé les données de Kinsey pour justifier son entreprise. Le premier numéro incluait un article sur « Le Rapport Kinsey et la Femme ». Playboy a popularisé une vision hédoniste et « sophistiquée » de la sexualité, s'appuyant sur l'autorité scientifique de Kinsey pour briser les tabous.
- TIME, Newsweek, Life, ces grands magazines ont couvert les rapports de façon sensationnelle, les rendant inévitables dans le débat public. Leurs articles mêlaient fascination et condamnation, diffusant les chiffres chocs (comme les 37% ou 50%).
- The New York Times, The Washington Post ont relayé les polémiques scientifiques et morales, donnant une légitimité médiatique au débat.
- ONE (1953) et The Ladder (1956); les premiers magazines américains ouvertement gays et lesbiens. Ils ont cité Kinsey comme une preuve scientifique de la normalité et de la prévalence de l'homosexualité, l'utilisant comme un outil de légitimation politique.
Dans l'immédiat « après-Kinsey » (années 1950-60), ce sont les Rapports Kinsey eux-mêmes, qui, malgré leur ton scientifique et parfois technique, vont assurer la diffusion massive de leurs idées aux États-Unis....
Dans l’Amérique d’après-guerre, la science est associée au progrès, à la vérité, à la modernité, et les chiffres ont une autorité quasi morale. Kinsey ne parle-t-il pas au nom de 18 000 entretiens, ce qui impressionne même ses critiques. Kinsey et ses rapports ont rapidement envahi les grands journaux nationaux, les magazines (Time, Life, Harper’s), la radio, les conversations familiales. Le terme “Kinsey Report” est devenu une expression courante.
Certes les idées ont voyagé plus que les pages, et si beaucoup de gens n’ont pas lu Kinsey, tout le monde savait ce qu’il “disait”. Les médias résumaient, simplifiaient, exagéraient parfois, le message circulait par fragments, détaché du livre original.
Pour beaucoup d’Américains, Kinsey n’a pas modifié leur comportement, mais il va changer leur perception de leur normalité.
"Patterns of Sexual Behavior" (1951) de Clellan S. Ford et Frank A. Beach
Clellan S. Ford (anthropologue) et Frank A. Beach (biologiste spécialiste du comportement animal) publient en 1951 une étude comparative homme/animal et interculturelle qui va fortement conforter, élargir et légitimer la vision naturaliste et relativiste associée à Kinsey — même si elle est méthodologiquement différente. Ce n’est pas une enquête statistique comme Kinsey, mais une comparaison systématique des possibles sexuels dans la nature et les cultures, mais une synthèse comparative à grande échelle, fondée sur des données ethnographiques (environ 200 sociétés humaines), des études de comportement sexuel animal (mammifères, primates, oiseaux, etc.), et visant à identifier des régularités et des variations du comportement sexuel.
Ford & Beach montrent que,
- Chez les animaux, la sexualité n’est pas uniquement reproductive ; masturbation, homosexualité, jeux sexuels, comportements non procréatifs sont courants ; les schémas sexuels varient fortement selon les espèces.
- Chez les humains, les normes sexuelles varient radicalement selon les sociétés ; ce qui est tabou ici est valorisé ailleurs ; aucune configuration unique (monogamie stricte, chasteté prénuptiale, etc.) n’est universelle.
Les comportements sexuels humains s’inscrivent dans un continuum biologique et culturel, et non dans une exception morale absolue.
Avec le recul, Patterns of Sexual Behavior est souvent vu comme un texte fondateur de l’anthropologie sexuelle, de l’éthologie sexuelle, et de la sexologie comparative. L'ouvrage a donné une assise intellectuelle durable à ce que Kinsey avait rendu visible empiriquement ...
"The American Sexual Tragedy" (1954) d'Albert Ellis
Albert Ellis était un psychologue américain formé initialement en psychanalyse, mais très tôt très influencé par les travaux sur la sexualité, y compris ceux d’Alfred Kinsey, et précurseur des approches humanistes/libérales en sexologie dans les années 1950 et 1960.
Un ouvrage critique de la sexualité américaine traditionnelle. Ellis y aborde l’hypocrisie morale de la société américaine puritaine, les effets psychologiques et sociaux de la répression sexuelle, l’impact des normes sociales rigides sur la santé mentale et les relations. Il s’agit d’une critique de l’ordre moral sexuel conservateur de l’époque — une critique qui s’appuie indirectement sur les constats d’hypocrisie et de comportement réel mis en lumière par les travaux de Kinsey et qui s’inscrit dans le même climat intellectuel.
Les résultats de Kinsey avaient montré que la réalité comportementale sexuelle était très différente des normes morales dominantes ; Ellis utilise ces constats comme base psychologique et culturelle pour critiquer la répression et les croyances irrationnelles sur le sexe.
Un texte qui, avec ses autres livres (comme Sex Without Guilt en 1958), contribuera à faire d’Ellis une figure intellectuelle importante pour les courants libéraux de la sexualité qui influenceront ensuite, indirectement, la révolution sexuelle des années 1960.
"The Little Disturbances of Man" (Grace Paley, 1959)
Un livre qui paraît en 1959, à la fin du "Baby Boom" et à l'aube de la révolution sexuelle.
Un Recueil de nouvelles (11 histoires), une voix narrative unique, mélange de réalisme cru et d'humour qui met en scène principalement des femmes juives de la classe ouvrière new-yorkaise (mères, épouses, filles, amantes) qui explore l'expérience vécue, émotionnelle et sociale de la sexualité, du désir et des relations : tandis que Kinsey (et plus tard Masters & Johnson) quantifiait et catégorisait les comportements sexuels. La sexualité dans le tissu ordinaire de la vie, comme imbriquée dans la maternité, le travail, l'amitié, les contraintes économiques. Le corps de ses héroïnes est à la fois source de plaisir, de travail reproductif et de fatigue. Paley ne théorise pas mais montre l'inégalité des charges domestiques, la violence masculine subtile, la résilience féminine...
Grace Paley a publié trois principaux recueils de nouvelles (The Little Disturbances of Man, 1959 ; Enormous Changes at the Last Minute, 1974 ; Later the Same Day, 1985). Objectrice de conscience, elle fut une figure centrale des mouvements antimilitaristes. Elle cofonda le War Resisters League à New York et voyagea au Vietnam du Nord pendant la guerre, et à Moscou pour rencontrer des dissidents.
An Interest in Life
He settles in the kitchen because the children are asleep all over the rest of the house. I unknot his tie and offer him a cold sandwich. He raps my backside, paying attention to the bounce. I walk around him as though he were a Maypole, kissing as I go.
"I didn't like the Army much," he says. "Next time I think I might go join the Merchant Marine."
"What army?" I say.
"It's pretty much the same everywhere," he says.
"I wouldn't be a bit surprised," I say.
"I lost my cufiF link, goddamnit," he says, and drops to the floor to look for it. I go down too on my knees, but I know he never had a cuff hnk in his life. Still I would do a lot for him.
"Got you off your feet that time," he says, laughing. "Oh yes, I did." And before I can even make myself half comfortable on that polka-dotted linoleum, he got onto me right where we were, and the truth is, we were so happy, we forgot the precautions.
Il s’installe dans la cuisine parce que les enfants dorment un peu partout dans le reste de la maison. Je dénoue sa cravate et lui offre un sandwich froid. Il me tape les fesses, s’attardant sur le rebond. Je tourne autour de lui comme autour d’un mât de mai, l’embrassant au passage.
« L’armée, ça ne m’a pas trop plu », dit-il. « La prochaine fois, je crois que je pourrais m’engager dans la Marine marchande. »
« Quelle armée ? » dis-je.
« C’est à peu près pareil partout », dit-il.
« Ça ne m’étonnerait pas du tout », dis-je.
« J’ai perdu mon bouton de manchette, bon sang », dit-il, et il se baisse pour le chercher. Je m’agenouille aussi, mais je sais qu’il n’a jamais eu de bouton de manchette de sa vie. Pourtant, je ferais beaucoup pour lui.
« Je t’ai fait tomber cette fois », dit-il en riant. « Oh oui, c’est bien ce que j’ai fait. » Et avant même que je puisse me mettre à moitié à l’aise sur ce linoléum à pois, il était sur moi, là où nous étions, et la vérité, c’est que nous étions si heureux que nous en avons oublié les précautions...."
"The Sexually Responsive Woman" (1964) par Phyllis et Eberhard Kronhausen
Un ouvrage qui a popularisé l'idée du plaisir féminin autonome, dans la lignée de Kinsey, avec une préface de Simonde de Beauvoir. Sexologues germano-américains proches du courant libéral humaniste (auteurs de "The complete book of erotic art : erotic art, volumes 1 and 2 : a survey of erotic fact and fancy in the fine arts"), s'adressant explicitement au grand public, notamment aux femmes et aux couples :
- contrairement aux travaux académiques de Kinsey, ils soutiennent l'idée que la femme possède une capacité sexuelle autonome, active et variée, qui ne dépend pas uniquement du coït ni du désir masculin...
Part I - Truth and Fiction about Women - Psychoanalysis and Woman’s Sex Response - The Anatomy of Orgasm - The Sociology of Orgasm - Portrait of Four Women
Cette partie pose les fondements théoriques et réfute les mythes. Les auteurs démontent l'idée de la frigidité naturelle de la femme. Ils passent en revue les apports (et limites) de la psychanalyse (Freud, Horney) sur le développement psychosexuel féminin, notamment le complexe de castration et l'envie du pénis. Le chapitre sur l'anatomie de l'orgasme, influencé par Masters & Johnson (dont les travaux venaient de paraître), insiste sur l'importance du clitoris et affirme l'unité physiologique de l'orgasme (contre la dichotomie vaginal/clitoridien de Freud). La "sociologie de l'orgasme" explore l'impact de l'éducation, de la religion et des tabous. Les portraits de quatre femmes (de la "frigide" à la "polymorphe") illustrent la diversité des expériences. La défense du rôle central du clitoris et la normalisation du désir féminin étaient radicales, mais le cadre reste très freudien.
Part Il - The Struggle for Orgasm - Women and Pre-Marital Sex - Women and Auto-Erotism - Women and Extra-Marital Affairs - The Ways of Love - Women and Oral Sex - Mental Aphrodisiacs
Cœur pratique de l'ouvrage, cette section explore les "batailles" pour l'épanouissement. Elle légitime et encourage :
- Le sexe pré-marital comme nécessaire à l'apprentissage et à la compatibilité.
- L'auto-érotisme (masturbation) comme sain et bénéfique, y compris l'usage d'accessoires (vibrateurs).
- Les affaires extra-conjugales comme pouvant être positives, si elles sont assumées et ne nuisent pas au mariage.
- L'importance des préliminaires et de la variété ("Ways of Love").
- Le sexe oral (cunnilingus et fellation) comme une pratique naturelle et gratifiante.
- Les "aphrodisiaques mentaux" : fantasmes, érotisme, comme carburants du désir.
Cette partie est la plus novatrice, offrant des conseils explicites pour contourner la répression. La validation du plaisir solitaire et des fantasmes est majeure. Le cadre reste largement celui du couple hétérosexuel (même si les aventures sont tolérées). Le plaisir est souvent envisagé dans une dynamique de couple, voire comme un "devoir conjugal" amélioré. Sous couvert de libération, émerge une nouvelle norme : la femme doit explorer sa sexualité pour être épanouie.
Part Ill - Are Women “Touch Animals’? - Lesbian Love
Les auteurs développent l'idée que les femmes sont plus sensibles au toucher et à la tendresse, et que cette "sensualité" est la base d'une sexualité épanouie. Le chapitre sur l'amour lesbien est remarquable pour l'époque. Ils le présentent comme une orientation valable, ni une maladie ni une perversion, mais une variation naturelle de l'expression amoureuse et sexuelle. Ils distinguent l'homosexualité exclusive des expériences situationnelles ou "bisexuelles".
Part IV - The Future of Female Sexuality
Les Kronhausen dressent un plaidoyer optimiste. Ils prévoient (ou appellent de leurs vœux) une société future où la sexualité féminine sera pleinement acceptée, où l'éducation sexuelle sera libre, où les doubles standards auront disparu. Ils imaginent une sexualité plus détachée de la procréation, plus variée et plus communicative.
Appendix: The Female Sex Response
Présentation méthodologique et résultats de leur enquête par questionnaire. Ils y documentent la fréquence, les préférences et les difficultés sexuelles de leurs 241 répondantes (un échantillon non représentatif, probablement urbain et éduqué).
C’est une rupture majeure avec la vision dominante de l’époque, la femme passive, la sexualité féminine définie par l’homme, l'orgasme féminin secondaire ou suspect, le désir féminin comme anomalie. Les Kronhausen insistent sur l’orgasme féminin comme phénomène central, la diversité des zones érogènes, la masturbation féminine comme normale, l’importance de la communication sexuelle dans le couple.
Kinsey avait montré que les femmes ont des désirs, des fantasmes et des pratiques variées, les Kronhausen traduisent ces constats en conseils et en idéologie sexuelle libérale. The Sexually Responsive Woman fait partie d’un moment clé entre Kinsey (1948–53) et la révolution sexuelle (fin des années 1960). Il est souvent cité aux côtés de
Helen Gurley Brown (Sex and the Single Girl, 1962) et Masters & Johnson (Human Sexual Response, 1966), comme un texte de transition entre science et culture populaire.
Le livre est libéral mais pas féministe au sens moderne : il reste centré sur le couple hétérosexuel, il conçoit souvent la libération sexuelle comme amélioration de la relation conjugale, et ne remet pas profondément en cause les rapports de genre...
C'est un jalon important sur le chemin menant aux travaux plus radicaux d'une Anne Koedt ("Le Mythe de l'Orgasme Vaginal", 1970) ou de la sexologie féministe des années 1970-80.
Helen Gurley Brown ("Sex and the Single Girl", 1962)
Helen Gurley Brown (1922-2012) fut rédactrice en chef de Cosmopolitan (1965-1997), transformant un magazine littéraire en déclin en un empire mondial axé sur la "Cosmo Girl". Cette dernière était une jeune femme célibataire, indépendante financièrement, ambitieuse dans sa carrière et épanouie dans sa vie sexuelle. Un message controversé mais influent : son credo mélangeait féminisme libéral (autonomie financière, réussite professionnelle) et plaisir féminin (sexualité assumée, séduction). Elle a été critiquée à la fois par les conservateurs pour sa liberté sexuelle affichée et par certaines féministes qui y voyaient une soumission aux désirs masculins et un accent excessif sur l'apparence.
"... NOW WE KNOW WHO the men are and where they are, and we’ve planted ourselves squarely in their paths. Scented and smiling, with charm bracelets dangling, we’ve even invited them to start a conversation. But now with a longing like red blood cells for oxygen, we yearn to exude that old black magic which will have them on the ropes.
Have you got it? Can you get it? Are you sexy? Let’s see.
What is a sexy woman?
Very simple. She is a woman who enjoys sex.
Being sexy means that you accept yourself as a woman … with all the functions of a woman. You like to make love, have babies, nurse them and mother them (or think you would). Being sexy means that you accept all the parts of your body as worthy and lovable … your reproductive organs, your breasts, your alimentary tract. You even welcome menstruation as the abiding proof of your fertility.
A woman who feels all this is sexy. She wears it like perfume. It doesn’t matter how remote she is from the salons of Fifth Avenue and Wilshire Boulevard or whether she knows what Playboy magazine is all about. She’s got smell No. 5, which is even better than Chanel of the same denomination.
The Australian sheepherder’s wife in the movie The Sundowners (played stunningly by Deborah Kerr) had it.
“Older women” often have it.
So if you think only the jeunes filles, the voluptuous or sleek-cat creatures are the sexy ones, you have been living in the rumble seat of an Essex roadster the past twenty-five years.
Gorgeousness has little to do with sexuality either. (And mark this as one of my rare, unbiased appraisals of the advantages of beautiful women over plain ones!) The physiologically sexy woman, be she droop-shouldered, flat-chested, horse-faced or bone-headed, will find somebody to be sexy with. She’s got it. He’ll find it.
Once Upon a Time
Why are some women sexier than others?
Well, the truth is everybody starts out sexy … or with terrific potential. A sixteen-month-old baby girl is the prototype of sexiness. Watch her play peekaboo, wiggle her lovely fanny or turn to give you a last melting look before wriggling off to bed. Furthermore, she likes her body. It feels good when she’s dried off with a terry towel. At night she may fall asleep across her doll because that feels good too.
She will be sexy all her life if nobody interferes...."
(...)
"Maintenant, nous savons QUI sont les hommes et OÙ ils se trouvent, et nous nous sommes placées résolument sur leur chemin. Parfumées et souriantes, avec des bracelets-charmes qui tintent, nous les avons même invités à engager la conversation. Mais maintenant, avec une soif aussi vitale que celle des globules rouges pour l'oxygène, nous aspirons à dégager cette vieille magie noire qui les laissera groggy.
En possédez-vous ? Pouvez-vous l'obtenir ? Êtes-vous sexy ? Voyons cela.
Qu'est-ce qu'une femme sexy ?
C'est très simple. C'est une femme qui aime le sexe.
Être sexy, cela signifie que vous vous acceptez en tant que femme… avec toutes les fonctions d'une femme. Vous aimez faire l'amour, avoir des enfants, les allaiter et les materner (ou vous pensez que vous aimeriez). Être sexy, c'est accepter toutes les parties de votre corps comme dignes de valeur et aimables… vos organes reproducteurs, vos seins, votre tube digestif. Vous accueillez même les menstruations comme la preuve indéfectible de votre fertilité.
Une femme qui ressent tout cela est sexy. Elle le porte comme un parfum. Peu importe qu'elle soit éloignée des salons de la Cinquième Avenue ou de Wilshire Boulevard, ou qu'elle sache ce que représente le magazine Playboy. Elle possède le parfum numéro 5, qui est encore meilleur que le Chanel du même nom.
La femme de l'éleveur de moutons australien dans le film Les Dents du diable (interprétée de façon superbe par Deborah Kerr) l'avait.
Les « femmes mûres » le possèdent souvent.
Donc, si vous pensez que seules les jeunes filles, les créatures voluptueuses ou les félins élancés sont sexy, vous vivez dans le siège arrière repliable d'une vieille Essex depuis vingt-cinq ans.
La beauté éblouissante a aussi peu à voir avec la sexualité. (Et notez ceci comme l'un de mes rares jugements impartiaux sur les avantages des belles femmes par rapport aux autres !) La femme physiologiquement sexy, qu'elle ait les épaules tombantes, la poitrine plate, une tête de cheval ou soit stupide, trouvera quelqu'un avec qui être sexy. Elle l'a, ce je-ne-sais-quoi. Lui, il le trouvera.
Il était une fois
Pourquoi certaines femmes sont-elles plus sexy que d'autres ?
Eh bien, la vérité, c'est que tout le monde naît sexy… ou avec un potentiel formidable. Une petite fille de seize mois est le prototype de la sensualité. Regardez-la jouer à coucou, remuer son adorable petit postérieur ou se retourner pour vous adresser un dernier regard à faire fondre avant de gigoter jusqu'à son lit. De plus, elle aime son corps. C'est agréable quand on l'essuie avec une serviette en éponge. La nuit, elle peut s'endormir sur sa poupée parce que cela aussi, c'est agréable.
Elle sera sexy toute sa vie si personne n'interfère...."
"Sex and the Single Girl" (1962) propulsa Helen Gurley Brown sur le devant de la scène, avant le mouvement de libération sexuelle et en pleine ère du "mariage jeune" obligatoire (comme idéal social dominant), le livre a été un choc culturel. Il s'adressait directement aux millions de femmes célibataires qui travaillaient, un groupe souvent dépeint comme misérable en attendant "le bon parti" (the right match or Mr. Right).
Brown affirme que la vie de femme célibataire peut être "la meilleure période de votre vie", pleine de liberté, de plaisir et d'opportunités. Elle insiste sur la nécessité pour une femme de gagner sa vie et de se bâtir une carrière satisfaisante. L'indépendance financière est la clé de la liberté. Une Sexualité assumée : C'est l'aspect le plus scandaleux pour l'époque. Elle parle ouvertement de plaisir sexuel, de relations avec des hommes mariés ("les loups"), de contraception et du fait de profiter de sa sexualité sans honte, mais toujours avec intelligence et contrôle. Un guide pratique couvrant tous les aspects de la vie : comment s'habiller (bien et pas cher), décorer un petit appartement, entretenir sa beauté, se comporter au travail, gérer les hommes et faire la cuisine pour un dîner en amoureux...
Pour des féministes comme Betty Friedan (auteure de The Feminine Mystique, 1963), son message était trop individualiste et axé sur la séduction, et ne remettait pas assez en cause les structures patriarcales.
"The Modernization of Sex : Havelock Ellis, Alfred Kinsey, William Masters, and Virginia Johnson" (1976) de Paul A. Robinson, historien des idées à l'Université de Stanford, est un ouvrage clé pour comprendre l'évolution de la pensée sexuelle au XXe siècle.
Il ne s'agit pas d'une histoire descriptive, mais d'une analyse intellectuelle critique de ces quatre figures fondatrices, interprétées comme les architectes d'une révolution spécifiquement moderne dans la conception de la sexualité.
- Havelock Ellis, le précurseur qui a commencé à désinhiber le discours sur le sexe à la fin de l'ère victorienne.
- Alfred Kinsey, le modernisateur scientiste et radical, pour qui la sexualité n'est qu'un comportement biologique, quantifiable, comparable à celui d'autres espèces. C'est un "zoologiste" qui applique ses méthodes à l'humain sans ajustement.
William Masters & Virginia Johnson, qui remplacent le modèle psychanalytique complexe (conflits inconscients) par un modèle simple de dysfonction et de rééducation. Le sexe devient une "technique" qu'on peut optimiser.
Robinson soutient que ces quatre auteurs ont opéré la "modernisation" de la sexualité, c'est-à-dire qu'ils l'ont fait passer d'un régime victorien (sexe comme péché, devoir, secret pathologisé) à un régime moderne (sexe comme fait naturel, sain, objet de science et de libération personnelle). Cette modernisation se caractérise par :
- La naturalisation : La sexualité est extraite du domaine du sacré et de la morale pour être considérée comme un phénomène biologique et psychologique.
- La sécularisation : Les arguments religieux sont remplacés par des arguments scientifiques.
- L'optimisme thérapeutique : Les problèmes sexuels sont vus comme guérissables par l'éducation et la technique.
Écrit en 1976, le livre ne pouvait intégrer les critiques féministes ou queer des années 1980-90, qui iront plus loin que Robinson en dénonçant les biais patriarcaux et hétéronormatifs de ces "modernisateurs".
"The Moon Is Blue" (1953), un film d'Otto Preminger, avec William Holden (Donald Gresham), un architecte séduisant, David Niven (David Slater), un playboy cynique, voisin de Donald, Maggie McNamara (Patty O'Neill), la jeune femme au centre de l'histoire, Dawn Addams (Cynthia Slater), la fille de David.
Un film charnière qui illustre parfaitement comment le cinéma hollywoodien a commencé à tester les limites des tabous sexuels, directement influencé par le climat intellectuel ouvert par les rapports Kinsey(il sort la même année que le rapport sur les femmes).
Pour la première fois dans un film grand public américain, on entendait sans équivoque le mot "virgin" (vierge), les mots "pregnant" (enceinte) et "seduction" (séduction) utilisés dans un contexte comique et léger, des discussions frontales sur le mariage, le divorce, et les relations prémaritales, menées par une héroïne (Patty) ouverte, espiègle et maîtresse de sa sexualité – un archétype nouveau.
Lors d'une visite à l'Empire State Building, Donald Gresham aborde Patty O'Neill, une jeune actrice ambitieuse, naïve mais étonnamment franche et moraliste. Sur un coup de tête, il l'invite à dîner dans son appartement. En chemin, ils rencontrent David Slater, le voisin charmant mais roué de Donald, et sa fille Cynthia, une ancienne conquête de Donald.
Le film se déroule principalement en une soirée dans l'appartement de Donald, structuré comme une comédie de boulevard. Patty, vierge revendiquée, discute ouvertement de la séduction, du mariage et de la moralité avec les deux hommes, créant un chassé-croisé verbal et romantique. Elle refuse leurs avances tout en maintenant une relation platonique et philosophique, bouleversant leurs certitudes de séducteurs.
Dans un dénouement typique de la comédie sophistiquée, les masques tombent, les véritables sentiments émergent, et le film se clôt sur une promesse de mariage traditionnelle, mais seulement après avoir subtilement mis à mal les conventions sociales et les hypocrisies des relations hommes-femmes.
Le Production Code Administration (PCA), organe de censure d'Hollywood, a refusé son sceau d'approbation en raison du langage "indécent" et du traitement "immoral" des relations. Le réalisateur Otto Preminger, en véritable provocateur et stratège, a décidé de sortir le film sans le sceau PCA, défiant ouvertement l'autorité du Code Hays. Conséquence : Le film a été un énorme succès commercial précisément à cause de la controverse. Il a prouvé qu'un film pouvait prospérer sans l'approbation des censeurs, fissurant l'autorité du PCA de manière irrémédiable.
"The Chapman Report" (1962, Irving Wallace)
Un roman à scandale de l'auteur américain Irving Wallace, un maître du roman populaire bien documenté, qui a captivé des millions de lecteurs à travers le monde avec ses histoires de scandales et de secrets dans les coulisses du pouvoir. Il ne s'agit pas d'un rapport scientifique, mais d'une fiction grand public qui a joué un rôle important dans la vulgarisation et la dramatisation des enquêtes sur la sexualité de l'époque.
Le roman puise directement son inspiration dans les travaux réels du Kinsey Institute (rapports sur le comportement sexuel de l'homme, 1948, et de la femme, 1953) et, dans une moindre mesure, anticipe la méthodologie de Masters & Johnson. Une fresque dramatique qui utilise le prétexte d'une enquête scientifique pour disséquer les âmes et les désirs secrets d'une communauté américaine typique ...
1. L'histoire suit une équipe de chercheurs (menée par le Dr. Chapman) qui mène une étude statistique sur la vie sexuelle des femmes de la bourgeoisie d'une petite ville américaine.
- Dr. George Chapman : Le chef de l'étude, un homme rationnel, méthodique et froidement scientifique. Il croit en la neutralité absolue de sa recherche, mais sera progressivement confronté à l'impact émotionnel de son travail sur ses sujets et son équipe.
- Paul Radford : Le jeune et idéaliste porte-parole de l'équipe. C'est le principal interviewer. Il est dévoué à la science mais tombe amoureux de l'une des interviewées, Kathleen Ballard, ce qui crée un conflit professionnel et éthique majeur.
- Dr. Roger Hurlon : Un psychologue cynique et manipulateur. Il voit l'enquête comme un jeu de pouvoir et n'hésite pas à exploiter la vulnérabilité des femmes pour obtenir des données, pour son propre amusement pervers.
2. Le récit se focalise sur les vies privées de plusieurs femmes interrogées, révélant adultères, frustrations, perversions et hypocrisie sociale. La vie sexuelle des "femmes ordinaires" apparaît ainsi bien plus complexe et diverse que les apparences ne le laissaient paraître, et la remise en cause de la norme sexuelle unique et de l'hypocrisie du mariage traditionnel plus profonde qu'on ne pouvait le penser. Chaque personnage féminin représente un archétype et une problématique sexuelle/sociale de l'époque.
- Kathleen "Kathie" Ballard : Une jeune veuve, belle et respectable, encore sous le choc de la mort de son mari. Elle se porte volontaire pour honorer la mémoire de son mari, médecin. Au cours des entretiens avec Paul Radford, elle réalise que son mariage était sexuellement immature et frustrant. Une romance naît avec Paul, mais elle doit affronter le scandale et ses propres inhibitions.
- Teresa "Tess" Harnish : Une femme d'affaires séduisante et indépendante, considérée par beaucoup comme une nymphomane. Elle est motivée par un désir de vengeance contre la société hypocrite de Briarwood qui la méprise. Son parcueil explore les thèmes de l'hyper-sexualité féminine stigmatisée et du double standard. Elle entretient une relation complexe avec le Dr. Hurlon.
- Naomi Shields : Une femme d'âge mûr, mariée à un homme plus âgé et politiquement puissant, vivant un mariage dévitalisé. Son histoire illustre la frustration et la solitude au sein d'un mariage de convenance. Sa participation au rapport est un acte désespéré pour attirer l'attention sur son malaise et, peut-être, se libérer.
- Sarah Goldsmith : Une mère au foyer apparemment heureuse, mariée à un avocat ambitieux, avec deux enfants. Elle incarne l'hypocrisie parfaite. Extérieurement, son mariage est un modèle. L'enquête révèle en réalité son profond mal-être, son manque de désir pour son mari et ses tendances lesbiennes refoulées, qu'elle explore avec une amie. Sa storyline est la plus explosive et dangereuse pour sa respectabilité.
- Grace Waterton : Une femme profondément religieuse et puritaine. Elle s'oppose farouchement à l'étude, qu'elle considère comme immorale et diabolique. Elle mène une croisade morale contre le Dr. Chapman, organisant la résistance de la "bonne société". Elle représente la force de la répression et de la censure.
Le roman alterne entre les entretiens cliniques, les drames personnels qui en découlent et la pression sociale grandissante ..
- Conflits intérieurs : Chaque femme est confrontée à la vérité sur sa vie sexuelle.
- Conflits relationnels : Les secrets révélés menacent les mariages et les réputations.
- Conflit social : La communauté, menée par Grace Waterton, tente de faire cesser l'étude, accusant Chapman de détruire les foyers et de promouvoir l'immoralité.
- Conflit éthique : Paul Radford est déchiré entre son devoir scientifique et son amour pour Kathie
Ce fut un best-seller international, massivement censuré ... et vendu à des millions d'exemplaires : le produit parfait de l'ère pré-"Révolution sexuelle". Il a alimenté les débats sur la libération des mœurs, l'émancipation féminine et le fossé entre l'image publique et la vie privée.
L'adaptation cinématographique (1962, "The Chapman Report" ) fut réalisée par George Cukor ...
Le film est sorti à la fin de l'ère du Code Hays (strict code d'autocensure hollywoodienne). Les sujets comme l'adultère, l'homosexualité, la nymphomanie ne pouvaient être traités frontalement. Pour obtenir l'accord de la MPAA (Motion Picture Association of America), le studio a dû édulcorer considérablement le scénario. Par exemple, le personnage de Sarah (Shelley Winters) est présenté comme une femme frustrée cherchant l'amour, mais ses tendances lesbiennes (présentes dans le livre) sont à peine évoquées, et de manière très implicite. Le film a reçu une classification "Adults Only" (réservé aux adultes), ce qui a limité son public mais en a fait un film "audacieux" pour l'époque.
Outre Jane Fonda (Kathleen Barclay , dans l'un de ses premiers rôles majeurs), le film réunit une distribution prestigieuse pour l'époque, Shelley Winters dans le rôle de Sarah Garnell (équivalent de Sarah Goldsmith dans le livre), Claire Bloom dans le rôle de Naomi Shields, Glynis Johns dans le rôle de Teresa Harnish, Efrem Zimbalist Jr. dans le rôle de Paul Radford, Ray Danton dans le rôle du Dr. Roger Hurlon, Andrew Duggan dans le rôle du Dr. George Chapman.
"The Chapman Report" partie d'une vague de films "osés" du début des années 1960 qui ont tenté de briser des tabous, comme "Lolita" (1962) de Stanley Kubrick ou "Advise & Consent" (1962) d'Otto Preminger. Mais il est souvent considéré comme moins réussi artistiquement.
L'"après-Kinsey" consolidé et nuancé (des années 1960 à aujourd'hui)
Kinsey a ouvert la voie à une cascade de recherches qui ont transformé la conception et l'expérience du couple de manière plus concrète, la "science du couple", non pas un terme académique mais plutôt à un ensemble de champs de recherche convergents qui ont fait du couple et de la sexualité conjugale un objet d'étude scientifique à part entière. Ainsi les "Marital and Family Studies" / "Marital Research" et le Journal of Marriage and Family (fondé en 1939) qui devient une référence majeure, ou la "Sex Therapy", ou "Clinical Sexology" avec les travaux de Masters & Johnson (Human Sexual Response, 1966 ; Human Sexual Inadequacy, 1970) ...
Acte 1 : Les années 1960-80
Le "couple-laboratoire" (Love-Lab) et l'âge d'or de la thérapie conjugale
Paradigme : Le couple est un système dont on peut étudier et optimiser le fonctionnement. C'est l'apogée du modèle du mariage-companionat (le mariage d'épanouissement mutuel).
- Masters & Johnson (1966) ont d'abord décrit la mécanique physiologique de la sexualité.
- Helen Singer Kaplan (années 1970-80) a ajouté la dimension psychologique du désir.
- John Gottman (à partir des années 1980-90) a apporté la pièce manquante et essentielle, la dynamique relationnelle et interactive du couple comme fondation de tout, y compris de la santé sexuelle.
Il s'agit de Réparer et d'Optimiser la relation. On analyse la communication, les cycles de conflit, la synchronisation sexuelle. La cible de l'intervention est le "nous". Le succès se mesure à la survie et à l'amélioration de la relation elle-même.
"Sex and the significant Americans: a study of sexual behavior among the affluent" ( by John F. Cuber with Peggy B. Harroff, 1966)
Une contribution fondamentale et distincte de la sociologie à la compréhension scientifique du couple, souvent éclipsée par les modèles psychologiques ou thérapeutiques.
Contrairement aux modèles normatifs (ce à quoi un couple devrait ressembler) ou fonctionnels (comment il fonctionne), Cuber et Harroff ont proposé une typologie descriptive basée sur la qualité de l'interaction et du sens que les partenaires donnent à leur union.
Leur méthode : des entretiens approfondis et répétés avec 437 couples américains aisés, éduqués et considérés comme "bien ajustés" par leur communauté. Ils ont analysé la qualité de la relation, pas sa stabilité formelle.
Les Cinq Types de Mariages Identifiés - Leur grande découverte est que des couples stables en apparence cachaient des réalités relationnelles radicalement différentes. Ils ont établi une typologie en 5 types, souvent résumée en trois catégories principales, avec deux sous-types positifs
1. Les Relations de Dévitalisation (Devitalized)
Le couple a perdu sa passion et son intimité. La relation est devenue une cohabitation fonctionnelle, centrée sur les rôles parentaux, sociaux ou économiques. La vie commune est vide de lien profond, mais se maintient par habitude, devoir ou convenance. Ce concept a mis des mots sur une réalité très répandue mais peu théorisée : le "mariage vide". Il montre que l'absence de conflit ne signifie pas le bonheur.
2. La Relation Habituée au Conflit (Conflict-Habituated)
La dynamique du couple est structurée autour de conflits fréquents, parfois vifs, qui ne se résolvent jamais vraiment. Le conflit est un mode de communication habituel, une façon d'interagir. Il n'y a généralement pas de risque de séparation, car le conflit est le ciment même de la relation. Ils ont décrit, avant Gottman, une forme de relation stable mais pathologique. Cependant, leur analyse est moins focalisée sur la toxicité des conflits (le mépris gottmanien) que sur leur rôle structurel dans l'équilibre du couple.
3. La Relation Passe-Temps (Passive-Congenial)
Similaire au couple dévitalisé mais sans le regret ou l'attente perdue. Dès le départ, le mariage était vu comme une association pratique et confortable, sans prétention à une passion romantique ou une profonde intimité. C'est un arrangement de vie paisible et peu exigeant. Ils ont validé l'existence de couples "satisfaits" par une relation à faible intensité émotionnelle, remettant en cause l'idéal romantique universel.
4. Les Relations Vitales (Vital) & Totales (Total)
Ce sont les deux types "positifs" et intenses, "Vital" (le partage des activités, des intérêts et une intimité profonde sont au centre de la vie des partenaires. Leur bonheur est étroitement lié à la qualité de leur interaction conjugale. Ils résolvent leurs conflits de manière à préserver le lien); "Total" (une version encore plus intense et rare de la relation vitale, où les partenaires partagent tous les domaines importants de leur vie (travail, amis, loisirs, valeurs) de manière extrêmement interconnectée.
Ils ont défini scientifiquement le "couple heureux" non pas comme un idéal abstrait, mais par des caractéristiques observables de partage et d'implication mutuelle. On retrouve ici des échos des "bids" et du "tournage vers" de Gottman.
Leur travail a ainsi montré qu'il existait plusieurs "modèles" stables de couple, y compris des modèles sans amour passionnel ni intimité profonde, et clairement établi qu'un mariage peut durer très longtemps (stabilité institutionnelle) tout en étant de qualité relationnelle très pauvre...
Masters & Johnson (Human Sexual Response, 1966)
En étudiant la physiologie en laboratoire, William Masters & Virginia Johnson ont transformé la sexualité conjugale en un processus physiologique mesurable et "réparable". Leur modèle de la réponse sexuelle (en 4 phases, excitation, plateau, orgasme, résolution) est devenu un temps une grille d'analyse universelle pour les couples et les thérapeutes. L'innovation : traiter les dysfonctions (impuissance, anorgasmie) non comme des symptômes psychanalytiques profonds, mais comme des problèmes d'apprentissage ou de communication au sein du couple, en proposant des exercices comportementaux pratiques (les "tâches" à la maison). Avec eux, la sexologie clinique se structure, et la sexualité conjugale devient un terrain d'apprentissage et de technique, où les problèmes ont des solutions pratiques, et non seulement morales.
Pour la première fois, la sexualité fut ainsi observée et mesurée en laboratoire ...
Masters (gynécologue) et Johnson (psychologue) ont observé et mesuré environ 10 000 cycles de réponse sexuelle complète chez ces 694 volontaires entre 1957 et 1965. Leur approche était purement physiologique et comportementale.
1. Le dispositif expérimental : une observation directe (ils ont filmé et pris des photographies des participants pendant l'activité sexuelle) l'utilisation d'instruments d'enregistrements (les changements dans le rythme cardiaque et la tension artérielle; les réponses cutanées (rougeurs sexuelles ou sex flush); les contractions musculaires). Un élément devenu iconique à noter : un "phallomètre" (une caméra endoscopique placée dans un pénis en plastique transparent) pour filmer les changements physiologiques à l'intérieur du vagin pendant l'excitation et l'orgasme.
2. Le profil des participants : 382 femmes et 312 hommes, principalement des blancs, éduqués et jeunes (majorité entre 18 et 30 ans). Des prostituées furent initialement incluses dans l'échantillon, car les chercheurs pensaient qu'elles seraient plus à l'aise avec l'expérience. Elles furent par la suite exclues de l'analyse finale, Masters et Johnson estimant que leur expérience sexuelle était "atypique".
C'était bien la première collecte de données objectives sur la physiologie sexuelle, rompant avec des siècles de spéculations, de moralisme et de psychanalyse. A été ainsi prouvé, par exemple, que l'orgasme clitoridien et vaginal résultait des mêmes mécanismes physiologiques, invalidant la théorie freudienne de la "maturité vaginale". Les limites de l'expérience sont connues: l'effet "laboratoire", un échantillon non représentatif : Il manquait de diversité ethnique, culturelle, d'âge et d'orientation sexuelle, une focalisation . sur le corps (ils ont ignoré totalement le vécu subjectif, l'émotion, le plaisir et la relation). Les normes de consentement éclairé et de protection des participants dans les années 1960 étaient très différentes des standards actuels. Leur apport fut de rendre la sexualité mesurable mais leur erreur fut de croire que cette mesure suffisait à en saisir l'essence. C'est précisément cette lacune que les modèles postérieurs (Kaplan, Basson) tenteront de combler en réintroduisant le désir, la psychologie et la relation.
Le modèle de Masters & Johnson (1966) a été fondateur, ne serait-ce que pour sa simplicité (les fameuses 4 phases, excitation, plateau, orgasme, résolution), et permettait de sortir du domaine de la morale pour entrer dans celui de la physiologie.
Mais décrivait une séquence obligée menant à l'orgasme comme but ultime, négligeant les sexualités non-pénétratives, sans orgasme, ou plus fluides, et basé sur une réponse physiologique similaire entre hommes et femmes : il a longtemps masqué les spécificités féminines. La phase de "résolution" avec la période réfractaire est typiquement masculine ; les femmes peuvent avoir des orgasmes multiples et une résolution plus lente.
Les thérapeutes utilisent désormais des modèles plus holistiques ...
- Le modèle Triphasique de Helen Singer Kaplan (1979) : il ajoute la phase de DÉSIR en amont (Désir → Excitation → Orgasme). C'est une avancée majeure.
- Le modèle Circulaire de Rosemary Basson (2000) : particulièrement pertinent pour la sexualité féminine. Il met l'accent sur les motivations non-sexuelles pour initier un rapport (recherche d'intimité, de proximité, de bien-être); le désir réactif qui peut naître après des stimulations satisfaisantes; un cycle qui se nourrit de la satisfaction émotionnelle et renforce le lien.
- Le modèle Intimacy-Based de Peggy Kleinplatz (2017) : se concentre sur l'expérience optimale ("great sex") plutôt que sur la fonction, intégrant l'authenticité, la connexion profonde, la communication et la transcendance.
Dans la pratique thérapeutique, un bon sexologue utilisera un modèle intégratif, empruntant la physiologie de Masters & Johnson, la phase de désir de Kaplan, la circularité et le contexte relationnel de Basson, et une approche biopsychosociale plus large.
"The Nature and Evolution of Female Sexuality" (1966, Mary Jane Sherfey)
Mary Jane Sherfey (1918–1983) était une psychiatre, psychanalyste et chercheuse américaine principalement connue pour ses travaux controversés et influents sur la sexualité féminine, écrits dans le contexte des mouvements féministes et de la révolution sexuelle des années 1960.
« La femme primitive, explique Sherfey, faisait preuve de la même sexualité intense dans les premières sociétés matriarcales. À l'aube de la période historique, il y a plus de dix mille ans, le mâle a acquis la suprématie et a réprimé la femelle. Une société patriarcale était nécessaire pour protéger les enfants et les biens, et pour développer la civilisation historique.
Son essai le plus célèbre, “The Nature and Evolution of Female Sexuality” (1966, révisé en 1972), a provoqué un grand débat. Elle y défendait notamment que la sexualité féminine primitive serait naturellement « insatiable » et multi-orgasmique, une idée qu’elle étayait par des arguments embryologiques et physiologiques. Que l’avènement du patriarcat aurait été une réponse culturelle nécessaire pour contrôler cette sexualité féminine puissante et ainsi fonder la civilisation. Cette vision était à la fois radicale (elle célébrait le potentiel sexuel féminin) et polémique (elle semblait justifier historiquement la domination masculine comme une nécessité sociale). Son travail s’inscrivait dans le sillage des recherches de Masters & Johnson (qui documentaient physiologiquement la capacité multi-orgasmique féminine). Les féministes des années 1980–1990 dénonceront le déterminisme biologique sous-jacent à certaines interprétations et insisteront sur la construction sociale du désir : et rejeté l’idée d’une « nature féminine » universelle. On parle désormais de sexualités féminines au pluriel, avec une grande variabilité interindividuelle et culturelle.
John Gottman, "A Couple's Guide to Communication" (1976)
La référence incontournable en psychologie des relations de couple. Alors que Masters & Johnson se concentraient sur la physiologie individuelle de la réponse sexuelle, Gottman, avec sa femme Julie Schwartz Gottman, a focalisé ses recherches sur la dynamique relationnelle du couple, les interactions et les émotions qui prédisent la stabilité ou la rupture. Son apport est considérable pour les thérapeutes de couple, car il a remplacé l'intuition par des données scientifiques rigoureuses.
Gottman a créé le "Love Lab" à l'Université de Washington, où il a observé et analysé des milliers de couples sur plusieurs décennies, enregistrant leurs conversations, mesurant leur fréquence cardiaque, leur stress et en codant leurs expressions faciales et leur langage.
Sa grande découverte : prédire avec plus de 90% de précision si un couple sera toujours ensemble ou divorcé dans 6 ans, en analysant seulement une courte interaction conflictuelle. Il offre ainsi le cadre dans lequel la réponse sexuelle (du modèle de Masters & Johnson ou de Basson) peut s'épanouir ou s'étioler. Une bonne communication et un compte en banque émotionnel positif sont des pré-requis essentiels à une sexualité épanouie.
- Années 1970-80 : Recherches académiques fondamentales au "Love Lab", développement de ses méthodologies d'observation et de codage.
- 1992 : Publication de l'étude séminale avec Robert Levenson qui établit sa capacité à prédire le divorce avec une très grande précision ("Marital Processes Predictive of Later Dissolution: Behavior, Physiology, and Health", Journal of Personality and Social Psychology).
- 1999 : Publication de son guide le plus célèbre et influent : "The Seven Principles for Making Marriage Work". C'est le livre vendu à plusieurs millions d'exemplaires et qui a véritablement démocratisé ses découvertes auprès du grand public et des thérapeutes.
- Années 2000-2010 : Période de grande productivité de guides pratiques et de développement de sa méthode thérapeutique avec son épouse, Julie Schwartz Gottman (The Relationship Cure, 2002, And Baby Makes Three & Ten Lessons to Transform Your Marriage, 2007, What Makes Love Last?, 2013, ...)
"The Hite report : a nationwide study of female sexuality" (1977, Shere Hite)
Shere Hite (1942-2020) est une historienne de la sexualité, féministe et autrice américano-allemande devenue une figure à la fois célébrée et extrêmement controversée de la sexologie et du mouvement féministe des années 1970-80.
Son imposante notoriété est venue d'une méthode radicale et des conclusions explosives de son premier grand ouvrage : en 1976, elle publie "The Hite Report: A Nationwide Study of Female Sexuality". Contrairement à Masters & Johnson (observation en labo) ou aux sondages statistiques, Hite a distribué des questionnaires qualitatifs et anonymes (plus de 3 000 questions ouverts) à des milliers de femmes, principalement via des réseaux féministes, des associations et des magazines. Elle a reçu environ 3 000 réponses.
Elle donnait directement la parole aux femmes pour décrire leur propre expérience du plaisir, de l'orgasme, de la masturbation, de la pénétration et de leur vie émotionnelle, sans le filtre de l'interprétation médicale ou masculine.
Ses conclusions, présentées avec les verbatims crus des répondantes, ont provoqué un séisme médiatique. L'ouvrage est devenu un best-seller mondial (vendus à plus de 50 millions d'exemplaires à travers le monde), car il parlait directement aux femmes et défiait les autorités établies.
- Elle a révolutionné la recherche en sexologie en priorisant la parole subjective et expérientielle des femmes. Son objectif n'était pas de mesurer, mais de comprendre et de libérer la parole.
- Son rapport le plus célèbre a établi que la majorité écrasante des femmes (environ 70%) n'atteignaient pas l'orgasme par la pénétration vaginale seule, mais nécessitaient une stimulation clitoridienne directe. Elle a popularisé et validé scientifiquement ce que les féministes affirmaient : "l'orgasme vaginal est un mythe".
- : Elle a analysé le "coït standard" (pénétration menant à l'orgasme masculin comme fin obligée) comme un rituel souvent insatisfaisant pour les femmes, et a plaidé pour une redéfinition de la sexualité centrée sur le plaisir mutuel et la réciprocité.
- En insistant sur le plaisir clitoridien (organe sans fonction reproductive), elle a contribué à dissocier sexualité féminine et procréation.
- Ses rapports ultérieurs (sur les hommes, 1981 ; sur la famille et l'amour, 1987) ont abordé des sujets comme la fragilité masculine, la peur de l'intimité et la transformation de la famille, souvent de manière provocante.
Shere Hite a payé cher son succès et son audace ..
- La communauté scientifique académique l'a vivement attaquée pour son échantillon non représentatif (volontaires, plutôt blanches, éduquées et féministes) et son analyse qualitative jugée "non scientifique". Elle était accusée de biais idéologique.
- Dans les années 80 et 90, elle a été la cible d'une campagne de dénigrement intense (notamment dans les médias comme Time ou The New York Times), la qualifiant de "pseudo-scientifique" et d'idéologue. Elle a été ostracisée par une partie du monde universitaire et a fini par s'exiler en Allemagne, où elle était mieux reçue.
- Son travail était perçu comme une menace directe pour la sexologie "mainstream" de Masters & Johnson, qui, bien que révolutionnaire, restait dans un cadre médical et fonctionnel.
Aujourd'hui, de nombreuses historiennes, sociologues et sexologues reconnaissent son rôle pionnier et fondamental. Son rapport est vu comme un document historique clé de la deuxième vague féministe. Ses conclusions centrales (sur l'orgasme clitoridien, la critique de la pénétration comme fin en soi) sont entrées dans le sens commun et sont enseignées dans les cours sur le genre et la sexualité. Des mouvements comme #MeToo ou les théories sur le "pleasure gap" lui doivent beaucoup.
« Disorders of Sexual Desire and Other New Concepts and Techniques in Sex Therapy » (1979) -
Helen Singer Kaplan (1929-1995) était une sexologue, psychiatre et psychothérapeute américaine de renom. Elle est considérée comme l'une des figures pionnières dans le domaine de la thérapie sexuelle moderne, en introduisant et développant la dimension psychologique du désir (en le posant comme une phase distincte et préliminaire de la réponse sexuelle)...
Le Modèle Triphasique de la Réponse Sexuelle - Elle a proposé un modèle qui étend et affine le modèle biphasique (excitation et orgasme) de Masters et Johnson. Son modèle comprend trois phases distinctes,
- Le Désir (phase psychologique et motivationnelle)
- L'Excitation (phase vasculaire et physiologique)
- L'Orgasme (phase neuromusculaire)
Cette distinction a été révolutionnaire. Elle a permis de diagnostiquer et de traiter spécifiquement les troubles liés à la baisse ou l'absence de désir sexuel (trouble du désir sexuel hypoactif), un problème souvent négligé auparavant.
Kaplan a fusionné les techniques comportementales et de "rééducation" sensuelle de Masters et Johnson avec les approches psychodynamiques et psychanalytiques. Elle soutenait que pour traiter efficacement un dysfonctionnement sexuel, il fallait non seulement se concentrer sur les symptômes présents, mais aussi explorer les conflits psychologiques profonds, l'anxiété, les traumatismes passés et les dynamiques relationnelles. Son approche est souvent qualifiée de "psychosexuelle" ou "thérapie sexuelle brève et intensive".
Elle a écrit plusieurs livres qui sont devenus des classiques dans le domaine, accessibles à la fois aux professionnels et au grand public : "The Illustrated Manual Of Sex Therapy" (1975), "Making sense of sex : the new facts about sex and love for young people" (1979), "Comprehensive evaluation of disorders of sexual desire" (1985) ...
"The Kinsey Institute New Report on Sex: What You Must Know to Be Sexually Literate" (1990-1994), dirigé par June M. Reinisch avec Ruth Beasley et Debra Kent pour le Kinsey Institute.
Publié près d'un demi-siècle après les premiers rapports révolutionnaires d'Alfred Kinsey, ce livre est une synthèse destinée au grand public. Il représente la volonté de l'Institut Kinsey de continuer sa mission fondatrice : remplacer l'ignorance et les mythes sur la sexualité par des connaissances scientifiques et objectives.
Dans le contexte des années 1990, marqué par la pandémie de SIDA, les débats sur l'éducation sexuelle et la montée des mouvements conservateurs, l'ouvrage se présente comme un guide essentiel pour atteindre une « alphabétisation sexuelle ».
Traduction français: "L'Amour, le désir, le corps : les réponses de l'institut Kinsey" - Paris: R. Laffont, Réponses, Collection "Réponses" (Editions Robert Laffont), Paris, 1993
"Je suis vierge et je songe à me marier. Est-ce que mon premier rapport sexuel sera douloureux ?" - "J'ai soixante-dix ans et j'ai du mal à obtenir une érection. Est-ce juste dû à la vieillesse ? Est-ce la fin de ma vie sexuelle ?" - "La masturbation rend-elle stérile ?" - "Je pense avoir une maladie vénérienne. Que puis-je acheter en pharmacie pour me soigner ? - " Ma femme et moi voulons désespérément un bébé, et nous faisons l’amour tous les jours, mais nous n'arrivons pas à concevoir. Y a-t-il un moyen de multiplier nos chances ? " ...
Il semble que les réponses à de telles questions devraient être simples. Les relations sexuelles sont un thème fréquent dans les débats télévisés et radiodiffusés. Les librairies ont des rayons entiers consacrés à la sexualité ; et bien des magazines populaires ont des colonnes réservées chaque mois à la santé sexuelle. Malgré tout, les milliers de questions que reçoit chaque année l’Institut Kinsey et l’enquête nationale dont les résultats figurent au premier chapitre rendent évident le fait que la plupart des gens semblent ne pas bénéficier d’une information appropriée sur la sexualité, le sexe et la reproduction, sur laquelle fonder leurs décisions concernant leur propre existence et leur santé. Bien que le «sexe» soit partout présent dans les médias, la plupart des données transmises sont superficielles, limitées aux aspects les plus sensationnels, établies sur des sources discutables, voire ne représentant qu’une opinion ou une expérience personnelle...."
Une section fournit des explications claires et illustrées sur l'anatomie masculine et féminine, le fonctionnement hormonal, et le cycle de la réponse sexuelle (excitation, plateau, orgasme, résolution). L'accent est mis sur la diversité normale des corps et des expériences. Le livre aborde la sexualité comme un aspect permanent de la vie humaine, de l'enfance à la vieillesse. Dans la lignée de Kinsey, l'ouvrage présente la diversité des orientations sexuelles (hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle) sur un continuum, en insistant sur leur normalité et en rejetant les modèles pathologisants. Il décrit également une variété de comportements et de pratiques, en soulignant l'importance du consentement et du plaisir mutuel.
Santé Sexuelle et Prévention : cette partie est cruciale pour l'époque. Elle traite en détail des Infections Sexuellement Transmissibles (IST), avec un focus particulier sur le VIH/SIDA, expliquant les modes de transmission et les méthodes de prévention (préservatifs). Elle aborde aussi la contraception, les examens gynécologiques et urologiques, et les problèmes de santé courants (dysfonctions, douleurs).
Acte 2 : La fin du XXe siècle - L'érosion du modèle et la montée de l'individu ...
Chocs externes : L'explosion du taux de divorce (à partir des années 1970), la libéralisation des mœurs sexuelles, et l'entrée massive des femmes sur le marché du travail déstabilisent le modèle du mariage pour la vie.
On passe de "Comment faire durer ce mariage ?" à "Ce mariage est-il encore bon pour moi ?". La question du coût émotionnel de la relation et de l'épanouissement personnel devient centrale.
Le développement du PACS (1999 en France), la reconnaissance des unions homosexuelles, montrent que le cadre légal et social du couple se diversifie bien au-delà du mariage traditionnel....
