"Post-Truth" - Lee McIntyre (The MIT Press, 2018) - "The Post-Truth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary Life", Ralph Keyes (2004) - "La Démocratie des crédules", Gérald Bronner (2013) - Pierre Rosanvallon, "La Contre-Démocratie. La politique à l'âge de la défiance - ...

Last update: 02/02/2025


L'Oxford English Dictionary (OED), qui a élu le terme  (ou phénomène) de "post-truth" mot de l'année en 2016 (notamment suite au Brexit et à l'élection de Donald Trump), le définit comme suit : "Relating to or denoting circumstances in which objective facts are less influential in shaping public opinion than appeals to emotion and personal belief."

("Se rapportant à ou dénotant des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence pour façonner l'opinion publique que les appels à l'émotion et à la croyance personnelle"). 

Très simplement, la post-vérité est une situation socio-politique et médiatique caractérisée par le fait que la vérité objective, les faits établis et les preuves vérifiables, l'argumentaire rationnel et la forme dialogique perdent leur autorité en tant que fondements du débat public

C'est une notion qui s'est imposée  comme le résultat d'une prise de conscience collective  : elle n'établit pas que la quête de la Vérité est tombée en obsolescence, que nous ne nous soucions plus de démêler le vrai du faux, mais que dans le débat public médiatisé à outrance, l'individu ne parvient plus à distinguer le fait objectif ou l'argument rationnel de la construction idéologique ou de la passion partisane. Bien avant l'invention du terme, dans son essai "Vérité et Politique" (1967), Arendt avit décrit la logique totalitaire qui consiste à détruire le sens de la réalité chez les individus. Sa célèbre citation est souvent vue comme la meilleure définition de l'effet de la post-vérité : "Le sujet idéal du régime totalitaire n'est pas le nazi convaincu ou le communiste convaincu, mais l'individu pour qui la distinction entre fait et fiction (c'est-à-dire la réalité de l'expérience) et entre vrai et faux (c'est-à-dire les standards de la pensée) a cessé d'exister."


"Post-Truth", Lee McIntyre (The MIT Press, 2018)

How we arrived in a post-truth era, when “alternative facts” replace actual facts, and feelings have more weight than evidence. - McIntyre, chercheur au Center for Philosophy and History of Science de l'Université de Boston, ne se contente pas de constater le phénomène, mais tente d'en retraces les origines intellectuelles et sociales de manière très pédagogique. Vivons-nous dans un monde post-vérité, où les « faits alternatifs » remplacent les faits réels et où les sentiments ont plus de poids que les preuves ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Dans cet ouvrage de la série Essential Knowledge des éditions MIT Press, Lee McIntyre retrace l'évolution du phénomène post-vérité, depuis le déni scientifique jusqu'à l'essor des « fausses nouvelles », en passant par nos angles morts psychologiques et le repli du public dans des « silos d'information ». 

Qu'est-ce que la post-vérité exactement ? S'agit-il d'un vœu pieux, d'une manipulation politique, d'une illusion collective ou d'un mensonge éhonté ? McIntyre analyse des exemples récents (affirmations sur la taille de la foule lors de l'investiture, statistiques sur la criminalité et vote populaire) et conclut que la post-vérité est une affirmation de suprématie idéologique par laquelle ses adeptes tentent de contraindre quelqu'un à croire quelque chose, indépendamment des preuves

Pourtant, la post-vérité n'a pas commencé avec les élections de 2016 ; le déni des faits scientifiques sur le tabagisme, l'évolution, les vaccins et le changement climatique offre une feuille de route pour un déni plus généralisé des faits. Ajoutez à cela les biais cognitifs qui nous font croire que nos conclusions sont fondées sur un raisonnement solide même lorsqu'elles ne le sont pas, le déclin des médias traditionnels et l'essor des réseaux sociaux, ainsi que l'émergence des fausses informations comme outil politique, et vous obtenez les conditions idéales pour la post-vérité.  McIntyre avance également l'argument provocateur selon lequel la droite (et la gauche) s'est inspirée du postmodernisme, en particulier de l'idée qu'il n'existe pas de vérité objective, dans ses attaques contre la science et les faits. McIntyre soutient que nous pouvons lutter contre la post-vérité et que la première étape pour y parvenir consiste à la comprendre.

 

1 What Is Post-Truth?

McIntyre commence par définir la post-vérité non pas comme un simple mensonge, mais comme un phénomène où les appels à l'émotion et aux croyances personnelles ont plus d'influence sur l'opinion publique que les faits objectifs. Il insiste sur le fait que la post-vérité est une stratégie délibérée, utilisée pour créer un chaos où la vérité devient inaccessible, permettant ainsi à ceux qui la pratiquent de conserver le pouvoir. L'objectif du livre est d'explorer les origines de ce phénomène et de proposer des moyens de le combattre.

McIntyre le distingue de notions voisines comme le mensonge, la bullshit (au sens philosophique du terme, c'est-à-dire une indifférence à la vérité) ou la désinformation. L'élément clé n'est pas que les faits soient niés, mais qu'ils soient rendus "irrelevants". L'audience est encouragée à se fier à son "feeling" plutôt qu'à des preuves. Il utilise des exemples comme le "Rashômon" (où la vérité est multiple et subjective) pour montrer que la post-vérité va au-delà : elle affirme qu'il n'existe aucune vérité objective. McIntyre soutient que la post-vérité est un moyen de s'emparer du pouvoir en sapant l'idée même de vérité factuelle, créant ainsi un environnement où "tout est permis".

2 Science Denial as a Road Map for Understanding Post-Truth

Le Déni de la Science comme Feuille de Route pour Comprendre la Post-Vérité

McIntyre analyse les tactiques des "marchands de doute" qui ont semé le scepticisme sur des questions scientifiques établies comme le lien entre tabagisme et cancer, les pluies acides ou le changement climatique. Il identifie un ensemble de tactiques reproductibles :

- Dissimuler son propre financement et ses conflits d'intérêts.

- Mettre en avant les quelques scientifiques qui doutent, en les présentant comme des "experts".

- Exagérer les incertitudes inévitables de la science.

- Propager le mythe qu'il n'y a pas de consensus scientifique.

- Attendre des "preuves absolues" (une exigence impossible à satisfaire).

Ces tactiques, conçues pour créer une fausse impression de débat, sont directement transposées dans le discours politique post-vérité.

3 The Roots of Cognitive Bias

Les Racines des Biais Cognitifs

L'auteur se tourne vers la psychologie pour expliquer pourquoi les êtres humains sont si vulnérables à la post-vérité.

- Le biais de confirmation : Notre tendance naturelle à rechercher et à croire les informations qui confirment ce que nous pensons déjà, et à rejeter celles qui nous contredisent.

- L'effet de rétention de la croyance : La difficulté à abandonner une croyance, même après que les preuves qui la soutenaient aient été réfutées.

- Le raisonnement motivé : Nous utilisons notre intelligence non pas pour trouver la vérité, mais pour justifier rationnellement les conclusions que nous désirons.

McIntyre explique que ces biais nous rendent "prêts à croire" et que les acteurs de la post-vérité exploitent ces faiblesses cognitives de manière cynique.

 4 The Decline of Traditional Media

Le Déclin des Médias Traditionnels

Ce chapitre analyse comment l'effondrement du modèle économique de la presse a créé un terreau fertile pour la post-vérité.

- La fin de la rentabilité : La chute des revenus publicitaires a conduit à des réductions de personnel, moins de journalistes d'investigation et une course au sensationnalisme.

- Le "Bothsidesism" (l'objectivité des deux côtés) : La pratique médiatique qui consiste à présenter systématiquement deux points de vue pour paraître équilibré, même quand l'un est factuellement faux et l'autre soutenu par des preuves (ex. : créationnisme vs. évolution).

- Le culte de l'"équité" a souvent primé sur celui de la vérité, accordant une plateforme égale à des mensonges et à des faits.

- La confiance du public envers les médias a été érodée, laissant un vide que les sources d'information alternatives ont comblé.

 5 The Rise of Social Media and the Problem of Fake News

L'essor des Médias Sociaux et le Problème des Fausses Nouvelles

McIntyre examine le rôle amplificateur des nouvelles technologies.

- Les bulles de filtres et les chambres d'écho : Les algorithmes des réseaux sociaux nous montrent ce que nous voulons voir, renforçant nos biais et nous isolant des opinions contraires.

- L'économie de l'attention : Sur les plateformes sociales, le contenu qui génère le plus de clics et d'engagement est souvent le plus sensationnaliste, outrageux ou faux. La vérité est moins "virable".

- Les "fake news" prospèrent dans cet écosystème car elles sont conçues pour être partagées, non pour être exactes. Elles exploitent la vitesse de diffusion des réseaux, qui dépasse largement la capacité de vérification des faits.

 6 Did Postmodernism Lead to Post-Truth?

Le Postmodernisme a-t-il Conduit à la Post-Vérité ?

C'est un chapitre crucial où McIntyre aborde une critique fréquente : la gauche académique est-elle responsable de la post-vérité en ayant sapé l'idée de vérité objective ?

Sa thèse : Des penseurs postmodernes comme Foucault, Lyotard ou Derrida ont argumenté que la "vérité" est une construction sociale, un outil de pouvoir utilisé par les élites pour dominer. Les marchands de doute en ont tiré l'idée que "tout n'est qu'une opinion", donc que la science n'a pas plus de valeur qu'une croyance.

L'analyse de McIntyre : Il reconnaît une similitude de surface (la méfiance envers les récits dominants), mais il établit une distinction fondamentale.

- Le but du postmodernisme était émancipateur : démasquer les structures de pouvoir pour donner une voix aux marginalisés.

- Le but de la post-vérité est autoritaire : utiliser le déni de la vérité pour concentrer et conserver le pouvoir.

Sa conclusion est nuancée : bien que la gauche ait fourni des "munitions rhétoriques" en attaquant la vérité objective, elle n'est pas la cause directe de la post-vérité, qui est un phénomène politique de droite, instrumentalisé par des acteurs de mauvaise foi.

 7 Fighting Post-Truth

 Combattre la Post-Vérité

Le livre se termine par des propositions concrètes pour résister à la post-vérité.

- Réformer l'éducation : Enseigner l'esprit critique, la méthode scientifique et la pensée sceptique dès le plus jeune âge. Apprendre aux élèves à évaluer la fiabilité des sources.

- Soutenir un journalisme de qualité : Payer pour une information fiable et exiger des médias qu'ils arrêtent le "bothsidesism" et distinguent clairement les opinions des faits.

- Changer notre comportement individuel : ne pas se moquer des croyants des théories du complot, cela ne fait que renforcer leur position. Pratiquer l'empathie cognitive : essayer de comprendre pourquoi quelqu'un croit quelque chose de faux. Présenter des faits de manière sélective et utiliser des sources qu'ils respectent. Raconter une histoire : Les faits nus sont moins persuasifs qu'un récit cohérent qui intègre ces faits.

L'idée centrale est que nous devons défendre activement l'idée de vérité et ne jamais céder à l'indifférence.

 

Pour McIntyre, la post-vérité n'est pas une erreur passagère mais une menace profonde pour la démocratie et le débat rationnel. Elle est le fruit d'une confluence de facteurs : des biais psychologiques humains, des tactiques éprouvées de déni scientifique, un paysage médiatique affaibli et l'écosystème toxique des réseaux sociaux. La solution ne réside pas dans un retour nostalgique à un passé idéalisé, mais dans un effort conscient et collectif pour renouer avec les valeurs de la raison, de l'évidence et de la vérité objective.


"The Post-Truth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary Life", Ralph Keyes (2004)

L'essayiste américain a été l'un des premiers à utiliser le terme "post-truth" pour décrire une culture où la frontière entre vérité et mensonge devient de plus en plus floue. C'est un précurseur, son livre a été en 2004, bien avant que le terme "post-vérité" ne devienne omniprésent.  *

Là où McIntyre se concentre sur les mécanismes politiques, médiatiques et psychologiques précis, l'analyse de Keyes est plus large et sociologique. Il examine la post-vérité comme un phénomène culturel profond qui imprègne tous les aspects de la vie contemporaine.

Pour Keyes, la post-vérité n'est pas seulement une affaire de politique ou de médias, mais aussi 

- Dans le monde des affaires : le "spin" des relations publiques, les CV embellis.

- Dans la vie quotidienne : les petits mensonges sociaux, les exagérations sur les sites de rencontre.

- Dans le divertissement : les "téléréalités" qui brouillent la frontière entre l'authentique et le scénarisé.

Son argument central est que le mensonge est devenu "normalisé" dans notre culture. Nous vivons dans une société où la frontière entre vérité et mensonge est de plus en plus floue, et où la malhonnêteté est souvent tolérée, voire récompensée.

 

Keyes introduit une distinction cruciale pour comprendre la post-vérité ...

- Nous valorisons de moins en moins la vérité objective (les faits).

- Nous valorisons de plus en plus la sincérité perçue (l'impression que quelqu'un croit à ce qu'il dit, qu'il est "authentique").

Cette idée est fondamentale. Elle explique pourquoi un politicien qui semble dire "ses vérités" (même si elles sont factuellement fausses) peut être perçu comme plus crédible et sympathique qu'un expert qui cite des statistiques ennuyeuses mais exactes. La performance émotionnelle l'emporte sur la fidélité factuelle.

 

Comme McIntyre, Keyes explore les causes de la post-vérité, mais avec un angle légèrement différent ...

- La surcharge d'information : À l'ère numérique, nous sommes bombardés d'informations contradictoires. Il devient difficile de distinguer le vrai du faux, ce qui conduit à un certain cynisme et à un relâchement des standards de vérité.

- Le désir d'apaisement social : Nous préférons souvent les mensonges confortables aux vérités qui dérangent.

- L'érosion des institutions : La perte de confiance dans les institutions traditionnelles (gouvernement, presse, science) crée un vide où toutes les "vérités" se valent.

Ralph Keyes a donc de fait posé les bases du débat et fourni le vocabulaire pour décrire un phénomène qui allait définir la décennie suivante. Sa distinction entre vérité et sincérité reste un outil d'analyse extrêmement puissant pour comprendre la dynamique de la communication politique et médiatique moderne. Il nous rappelle que la post-vérité n'est pas née ex nihilo avec les réseaux sociaux, mais qu'elle est le point d'aboutissement d'une évolution culturelle de long terme vers la normalisation de la malhonnêteté.


"La Démocratie des crédules", Gérald Bronner (2013)

Gérald Bronner est un sociologue français, professeur de sociologie à l'Université Paris-Diderot et membre de l'Académie des technologies. Sa spécialité est la sociologie des croyances collectives et la sociologie cognitive. Ardent défenseur de la rationalité et de la méthode scientifique, il utilise les outils des sciences cognitives et de l'économie comportementale pour analyser pourquoi, à l'âge de la science et de la raison, les théories du complot, les pseudo-sciences et les rumeurs prospèrent.

 

" Ce livre va évoquer les médias, les croyances, l’information, Internet…  mais que l’on n’y voie pas un énième critique du système médiatique explorant avec une fascination indignée l’idée d’un complot contre la vérité pour servir une société de domination. Ce genre de théories, qu’elles relèvent du conspirationnisme ou, de façon plus subtile, d’une pensée qui s’affirme « critique », m’ont toujours semblé l’expression d’une forme de puérilité intellectuelle. Ce n’est pas que les tentatives de manipulation des opinions n’existent pas, ou que la compromission, voire la corruption soient absentes de notre monde, loin s’en faut, mais l’essentiel n’est pas là.

 D’une certaine façon, la réalité me semble plus inquiétante encore que les mythes, aussi sophistiqués soient-ils, qui imaginent que le système médiatique, main dans la main avec le monde industriel et le monde scientifique – qui sais-je encore ? – s’entendent pour détourner le « peuple » de la vérité. Plus inquiétante, parce que les processus qui seront décrits dans ce livre et permettent au faux et au douteux de s’emparer de l’espace public, sont favorisés par le développement de la technologie de l’information, le fonctionnement de notre esprit et la nature même de la démocratie… Plus inquiétante, donc, parce que nous sommes tous responsables de ce qui est en train de nous arriver." (Préambule)

 

Son paradoxe central est le suivant : comment se fait-il qu'à une époque où l'accès au savoir vérifié n'a jamais été aussi aisé, les croyances douteuses prospèrent-elles autant ? 

Sa thèse est que notre architecture cognitive, conçue pour un environnement informationnel rare, est débordée par la surabondance d'information d'Internet. Cette « offre cognitive » pléthorique et non régulée, couplée à notre « avarice mentale » (notre tendance à économiser notre effort de réflexion), crée un marché des idées où les croyances simples et séduisantes rivalisent avec, et souvent battent, les savoirs complexes et exigeants de la science. C'est un danger direct pour la démocratie, qui repose sur une décision collective éclairée.

 

Contrairement à une idée reçue, Internet et l'abondance d'information n'ont pas rendu les gens plus critiques, mais ont au contraire créé un "marché" cognitif où les croyances les plus douteuses tirent profit des faiblesses de notre cerveau et de la structure du web. Nous assistons à une forme de "démocratie" où toutes les idées se valent, au détriment des faits établis.

- Le Marché de l'Information Cognitive ...

Bronner décrit l'espace informationnel comme un "marché" où différentes idées sont en concurrence pour capturer notre attention. Sur ce marché, les idées fausses ou complotistes ont un avantage compétitif structurel : elles sont souvent plus simples, plus narratives, plus anxiogènes et répondent à un besoin de sens immédiat, ce qui les rend plus "viralisables" que les explications scientifiques, complexes et nuancées.

- La Rationalité Limitée et le "Coût Cognitif" ...

Notre cerveau est un organe "paresseux" (principe d'économie cognitive). Nous préférons les explications qui demandent le moins d'effort mental. Une théorie du complot offre une explication unique et globale (ex: "tout est la faute d'un petit groupe secret") qui est cognitivement moins coûteuse que d'assembler les pièces d'une explication multifactorielle et complexe propre à la science.

- Le Biais de Confirmation et les "Communautés Cognitives" ...

Comme McIntyre, Bronner souligne l'importance du biais de confirmation. Internet nous permet de trouver en quelques clics une "preuve" ou une communauté entière qui valide nos croyances les plus farfelues.

- La "démocratisation de la déraison" ...

Autrefois, un individu ayant des croyances marginales était isolé. Aujourd'hui, il peut facilement trouver des milliers de personnes qui pensent comme lui, renforçant ainsi sa conviction et créant une bulle informationnelle imperméable aux faits.

- L'Effet de "Désintermédiation" ...

Internet a supprimé les "intermédiaires" de l'information (journalistes, experts, éditeurs) qui jouaient un rôle de filtre (imparfait, mais existant). Désormais, n'importe qui peut s'ériger en source d'information, et le "député-Renault" (l'expert auto-proclamé) a autant, voire plus, d'audience que le chercheur légitime. Cette désintermédiation a ouvert les vannes à la désinformation.

 

INTRODUCTION - L’empire du doute

Bronner ouvre son propos en constatant la prolifération inquiétante des doutes et des croyances infondées dans l'espace public. Il souligne que le doute, moteur de la science, a été détourné en un doute systématique et stérile qui s'attaque non plus aux dogmes, mais aux faits établis. Il introduit l'idée que nous vivons dans un « marché cognitif » où différentes idées se font concurrence pour captiver notre attention. La nouveauté n'est pas l'existence des croyances irrationnelles, mais leur capacité à atteindre une audience massive et à se parer des atours de la légitimité grâce aux nouveaux médias.

I - Lorsque plus, c’est moins : massification de l’information et avarice mentale ..

Ce chapitre est au cœur de la thèse de Bronner. Il explique que notre cerveau est le produit d'une évolution dans un environnement où l'information était rare. Aujourd'hui, nous sommes submergés. Face à cette surabondance, nous utilisons des « heuristiques » (des raccourcis mentaux) pour trier l'information. La plus problématique est « l'avarice mentale » : nous tendons naturellement vers les explications les moins coûteuses en effort cognitif. Les croyances complotistes ou mystiques offrent souvent des réponses simples, narratives et rassurantes à des phénomènes complexes, là où l'explication scientifique peut être contre-intuitive, technique et anxiogène.

L'argument est robuste et s'appuie sur les sciences cognitives (les travaux de Kahneman et Tversky sur les biais sont en filigrane). Bronner montre bien comment l'économie cognitive favorise la croyance. La limite est que cela peut sembler un peu déterministe : l'individu n'est-il qu'un paresseux cognitif ? L'ouvrage sous-estime peut-être la dimension active, voire militante, de l'adhésion à certaines croyances, qui peut être coûteuse en effort (recherche, lecture de textes complexes, etc.) mais répond à d'autres besoins (identitaires, de sens).

 II - Pourquoi Internet s’allie-t-il avec les idées douteuses ?

Bronner analyse les propriétés structurelles d'Internet qui en font un incubateur idéal pour les croyances. Il identifie plusieurs mécanismes :

- L'effet « chamber » (chambre d'écho) et bulles de filtres : Les algorithmes et nos propres biais de confirmation nous exposent préférentiellement aux informations qui confortent nos opinions préexistantes.

- L'abolition des gatekeepers (gardes-barrières) : Dans la presse traditionnelle, des journalistes et experts filtrent l'information. Sur Internet, tout se vaut, et le professeur d'université côtoie l'illuminé sur un pied d'égalité apparent.

- La logique du clic : Les théories spectaculaires génèrent plus d'engagement (clics, partages, commentaires) que les informations sourdes et nuancées.

Ce chapitre est prophétique. Les mécanismes décrits se sont amplifiés depuis 2013. L'analyse est lucide et décapante. Une critique possible est que Bronner présente Internet comme un espace uniquement négatif, occultant son rôle dans la diffusion justement des savoirs scientifiques (cours en ligne, publications en accès libre) et dans la mobilisation démocratique. Il s'agit moins d'une alliance intrinsèque que d'une asymétrie : la désinformation y est structurellement plus « virale ».

III - La concurrence sert le vrai, trop de concurrence le dessert

Bronner poursuit sa métaphore économique. Historiquement, la concurrence des idées (comme dans l'Athènes antique ou les Lumières) était censée favoriser l'émergence de la vérité. Cependant, il avance que cette loi du marché cognitif a ses limites. Lorsque la concurrence devient trop intense et anarchique (comme sur Internet), elle ne favorise plus la meilleure idée, mais la plus « vendeuse ». Le vrai est souvent complexe, contre-intuitif et demande du temps pour être saisi. Le faux, en revanche, peut être simple, narratif et immédiatement satisfaisant. Dans une surabondance non régulée, c'est ce dernier qui l'emporte souvent.

C'est un argument crucial et sophistiqué. Bronner ne rejette pas le libéralisme intellectuel, il en pointe les conditions de possibilité. La démonstration est convaincante pour expliquer pourquoi les théories du complot résistent si bien à la réfutation. On pourrait lui objecter qu'il présuppose une définition stable et unique du « vrai », alors que certains domaines (les sciences sociales, par exemple) sont traversés par des débats légitimes entre paradigmes concurrents, qui ne relèvent pas de la crédulité.

IV - La matrice du mal : un danger démocratique

Ici, Bronner passe des mécanismes cognitifs et médiatiques aux conséquences politiques. La prolifération des croyances infondées n'est pas un phénomène anodin. Elle sape les fondements de la démocratie délibérative :

- Elle détruit le consensus factuel nécessaire au débat (ex: on ne peut débattre du changement climatique si une partie de la population nie son existence ou sa cause humaine).

- Elle alimente la défiance généralisée envers les institutions (médias, science, gouvernement), présentées comme parties prenantes d'un complot.

- Elle rend impossible la prise de décision collective éclairée sur des enjeux cruciaux (santé publique, environnement).

Ce chapitre est le plus politique et le plus alarmant. Le lien établi entre crédulité et crise démocratique est parfaitement justifié et terriblement actuel (cf. les crises sanitaires, les résultats électoraux influencés par des campagnes de désinformation). Le titre, en référence au film Matrix, est bien choisi : il évoque l'idée d'une réalité cachée et manipulée, qui est le cœur du récit complotiste. La critique serait que Bronner pourrait accorder plus d'attention aux raisons sociales (inégalités, sentiment d'abandon) qui poussent les gens à adhérer à ces « matrices » de sens alternatives.

V - Que faire ? De la démocratie des crédules à celle de la connaissance

Face à ce constat sombre, Bronner esquisse des pistes de solution. Il rejette les réponses autoritaires (censurer, interdire) comme contre-productives et antidémocratiques. Sa proposition centrale est l'éducation. Il ne s'agit pas seulement d'enseigner des faits, mais surtout d'enseigner l'esprit critique, la méthode scientifique, la « suspicion légitime » (savoir douter de manière méthodique) et la sociologie des croyances. Il prône une « inoculation » cognitive : exposer préventivement les élèves aux rhétoriques des théories douteuses pour qu'ils en comprennent les mécanismes et y deviennent résistants.

Les propositions de Bronner sont nobles et essentielles. L'accent sur l'éducation à l'esprit critique est la seule solution durable et démocratique. Cependant, ce chapitre est souvent perçu comme le plus faible, car il semble sous-estimer l'immensité de la tâche. Former des enseignants, réformer les programmes, et surtout, lutter contre l'attrait émotionnel des croyances par la seule raison, est un défi colossal. De plus, il reste vague sur la régulation des plateformes numériques, un enjeu qui est devenu central aujourd'hui.

Bref Epilogue ...

Bronner conclut sur une note à la fois inquiète et déterminée. Il réaffirme que le combat contre la crédulité n'est pas un combat élitiste contre le peuple, mais un combat pour la démocratie elle-même. C'est une bataille pour l'esprit public, qui doit se gagner par la persuasion, la pédagogie et la confiance dans la raison. L'enjeu est de construire une « démocratie de la connaissance » où les décisions collectives sont prises sur la base d'une réalité partagée.

L'épilogue est efficace et clôt l'ouvrage sur son message central. Il souligne l'urgence sans tomber dans le catastrophisme stérile. On peut y voir un plaidoyer humaniste pour la raison, dans la tradition des Lumières. La principale faiblesse de l'ensemble de l'ouvrage, qui transparaît dans cette conclusion, est peut-être son optimisme rationaliste sous-jacent : l'idée que si les gens sont mieux éduqués, ils choisiront la raison. Cela néglige les dimensions affectives, identitaires et sociales des croyances, qui ne se dissipent pas toujours face à un argument logique.


Pierre Rosanvallon, "La Contre-Démocratie. La politique à l'âge de la défiance" (2006, Seuil)

Une même problématique centrale, la défiance civique dans les démocraties contemporaines, mais alors que Bronner est un sociologue des croyances, Rosanvallon est un historien des idées politiques.  De fait leurs approches sont quasi opposées. La thèse de Rosanvallon est la suivante : la défiance n'est pas simplement un symptôme pathologique ou un vide dans la relation entre les citoyens et leurs représentants. C'est une force politique active et organisée qui s'exprime à travers ce qu'il nomme la « contre-démocratie ».

Pierre Rosanvallon, dans "Le Siècle du populisme" (2020) éclaire le lien entre post-vérité et populisme. Le populisme construit un peuple mythique et homogène, opposé à des élites corrompues, et revendique une légitimité basée sur l'expression "immédiate" de ce peuple, court-circuitant les médiations (y compris celle des faits établis).

 

La contre-démocratie n'est pas l'opposé de la démocratie, mais son envers complémentaire et parfois négatif. C'est l'ensemble des moyens de contrôle, d'empêchement et de jugement que les citoyens exercent en dehors et en parallèle des canaux traditionnels de la démocratie élective (le vote, les partis, la représentation).

Rosanvallon structure son analyse autour de trois formes d'action qui caractérisent la contre-démocratie :

1. La Surveillance (Le pouvoir de veiller)

Les citoyens, les médias, les associations, les "lanceurs d'alerte" exercent une surveillance permanente sur les détenteurs du pouvoir. C'est la figure du citoyen comme veilleur ou surveillant. Cette vigilance est une composante essentielle de l'équilibre démocratique.

Exemples : Le journalisme d'investigation, les ONG comme Transparency International, les collectifs citoyens.

2. L'Empêchement (Le pouvoir de bloquer)

Face à la peur de l'abus de pouvoir, les citoyens développent des mécanismes pour entraver l'action gouvernementale. C'est la figure du citoyen comme empêcheur. Cela passe par le droit de manifester, de pétitionner, de faire grève, mais aussi par une culture du veto et de la méfiance systématique qui peut mener à la paralysie politique.

Exemples : Les mouvements sociaux de blocage, les pétitions massives contre une loi, la culture du référendum d'initiative populaire conçu comme un outil de rejet.

3. Le Jugement (Le pouvoir de sanctionner)

Au-delà du jugement électoral périodique, les citoyens exercent un jugement permanent, souvent médiatisé, qui se manifeste par des procès, des commissions d'enquête ou des campagnes de dénonciation publique. C'est la figure du citoyen comme juge. Cette tendance à la judiciarisation de la politique exprime une défiance envers la capacité du système politique à s'auto-corriger.

Exemples : Les procès contre des hommes politiques, la montée des cours des comptes et autres autorités administratives indépendantes, les "tribunaux populaires" sur les réseaux sociaux.

 

Pour comprendre la défiance contemporaine, on peut tenter de lire ensemble Rosanvallon et Bronner ...

- La défiance politique nourrit la défiance épistémique (Rosanvallon / Bronner) :

Le sentiment que le système politique est corrompu, que les élites mentent et que la représentation est défaillante (diagnostic de Rosanvallon sur la contre-démocratie) crée un terrain fertile pour l'émergence et la réception des théories du complot et des récits alternatifs (diagnostic de Bronner). La défiance envers les institutions (gouvernement, médias) pousse à se tourner vers des sources d'information "alternatives", souvent peu fiables.

- La défiance épistémique paralyse l'action politique (Bronner / Rosanvallon) :

La prolifération des croyances infondées et la destruction du consensus factuel (diagnostic de Bronner) rendent le travail de la contre-démocratie inopérant et toxique.

Comment exercer une "surveillance" éclairée si l'on ne partage pas une base de faits communs ? Comment "juger" les gouvernants sur des bases saines dans un océan de désinformation ? La contre-démocratie, privée de fondements rationnels, dégénère en populisme et en impuissance.

 

L'immense valeur de La Contre-Démocratie est de nous montrer que la défiance n'est pas une simple absence de confiance, mais une forme de politique en soi. Elle nous oblige à prendre au sérieux les actions des citoyens, même lorsqu'elles sont négatives, et à les comprendre comme une réponse à des déficits perçus ou réels de la représentation.

Alors que Bronner nous alerte sur les dangers d'un peuple crédule, Rosanvallon nous explique les raisons d'un peuple méfiant. La solution, selon Rosanvallon, n'est pas de vaincre la crédulité par l'éducation (même si c'est nécessaire), mais de reconstruire une démocratie d'expression et de confiance où la contre-démocratie vigilante puisse coexister de manière productive avec une démocratie représentative regénérée, pour éviter qu'elle ne se mue en une pure logique de rejet et de paralysie.


L'effondrement du dialogue ..

- Le débat public, essentiel à la vie démocratique et à l'avancée des idées, se transforme en un choc de croyances, d'idées toutes faites et d'émotions. On a connu jadis le choc des idéologies. Aujourd'hui, on ne discute plus pour se rapprocher d'une vérité commune, mais pour affirmer son identité et sa tribu. Comme le disait le sociologue Gérald Bronner, nous assistons à une "démocratie des crédules" où le marché cognitif est inondé de produits de faible qualité (les fausses nouvelles), étouffant la voix des savoirs établis.

- La perte des références communes : Une société ne tient que par un ensemble de récits, de faits et de valeurs partagés. La post-vérité, en fragmentant la réalité en une multitude de "réalités" parallèles et imperméables, détruit ce socle commun. Comment débattre du changement climatique, de la vaccination ou de l'histoire nationale si nous ne partons pas des mêmes faits fondamentaux ?

 

Aux Luttes idéologiques d'hier, notions tant combattues qu'elles ont acquis une condamnation sans appel au tribunal moral de nos politiciens du XXIe siècle, succèdent "post-vérité" et "polarisation" : celles-ci forment un cercle vicieux auto-entretenu qui fracture le débat public et rend le dialogue quasiment  impossible ..

 

La différence idéologie / post-vérité est fondamentale, elle repose principalement sur le rapport à la vérité elle-même. 

Lors d'un choc idéologique, nous sommes dans un contexte d'affrontement entre idées, Deux vérités s'affrontent. Ici chaque camp propose sa propre version des faits, mais reconnaît le concept de vérité. L'idéologie est un cadre d'interprétation : les faits sont filtrés, sélectionnés et interprétés à travers un prisme idéologique cohérent (marxisme, libéralisme, etc.). L'objectif est de convaincre que sa grille de lecture est la plus juste. On peut mentir, dissimuler des informations ou diffuser de la propagande, mais ces actions sont menées dans le but de faire triompher "sa" vérité contre celle de l'adversaire. Le mensonge est un moyen tactique au service d'une vérité supérieure (l'idéologie).

La propagande traditionnelle tentait de construire un argumentaire logique, même sur des bases fausses. Elle s'adressait à la fois aux émotions et à la raison. Globalement, nous assistions à une bataille dont l'enjeu était la vérité, chaque camp cherchant à imposer sa version comme la seule légitime.

 

A l'Ère de la Post-Vérité, il ne s'agit plus d'une bataille pour la vérité, ou entre deux vérités, mais d'un combat au-delà de la vérité, où celle-ci a cessé d'être l'enjeu principal...

Peu importe qu'un fait soit vrai ou faux ; ce qui compte, c'est son utilité (sert-il mon camp ?), son impact émotionnel (me révolte-t-il ?) et sa capacité à renforcer mon identité tribale. Contrairement à l'idéologie, qui repose sur un système d'idées plus ou moins cohérent, la post-vérité peut s'accommoder de contradictions flagrantes. L'important n'est pas la cohérence logique, mais la résonance émotionnelle immédiate.

De plus, les faits sont "négociables" ou "alternatifs" : Le concept même de "fait" est considéré comme relatif. L'expression "faits alternatifs" est l'archétype de cette ère : elle postule qu'il peut exister plusieurs versions également valides de la réalité, selon sa préférence.

Quant à l'argumentation rationnelle, elle  est souvent perçue comme élitiste ou suspecte. Le discours vise directement les affects (peur, colère, nostalgie) sans passer par la case "validation factuelle".

 

La post-vérité n'est pas un simple désaccord sur l'interprétation des mêmes faits ; elle crée des univers informationnels totalement étanches...

- Avant (désaccord idéologique) : Deux personnes regardent les mêmes données économiques. L'une dit "la croissance est faible", l'autre dit "le chômage baisse". Ils s'opposent sur l'interprétation et la priorité, mais les chiffres de base sont les mêmes.

- Aujourd'hui (post-vérité) : Deux personnes n'ont tout simplement pas les mêmes faits. L'une s'informe sur des sites de vérification, l'autre via des chaînes complotistes. Ils ne débattent plus d'une interprétation, mais de la nature même de la réalité.

- Conséquence : Il n'y a plus de terrain d'entente (common ground). Comment débattre de la solution à un problème si vous n'êtes même pas d'accord sur l'existence du problème lui-même ?

On peut dénonce, dans la foulée de celle des réseaux sociaux, le renforcement des "Bulles de Filtres", les fameux algorithmes conçus pour maximiser l'engagement et qui  nous montrent prioritairement ce qui confirme nos opinions. Mais ce système n'est pas l'apanage que des réseaux sociaux, il est un élément structurant du phénomène de post-vérité.

 

... et la Diabolisation de l'Autre ...

Le phénomène de post-vérité n'est pas seulement un problème "épistémologique" (un mauvais rapport à la vérité), mais un problème social et politique majeur qui détruit le tissu même du débat démocratique...

Elle remplace la délibération collective fondée sur une réalité partagée par une guerre quasi tribale fondée sur des émotions et des croyances irréconciliables. La conséquence n'est pas simplement un désaccord, mais une fracture profonde où l'autre n'est plus un concitoyen avec lequel on discute, mais un étranger dont on conteste l'existence même en tant que membre à part entière d'une communauté politique. L'adversaire politique devient un ennemi irrationnel, un "complice" des "élites corrompues" ou une menace pour "l'arc républicain". On ne cherche plus à le convaincre par des arguments (puisqu'il est imperméable aux "faits"), mais à le vaincre, à l'humilier ou à l'exclure du débat.


L'Émotion comme Ciment de la Polarisation ...

La post-vérité fonctionne à l'émotion. La colère, la peur et l'indignation sont des moteurs bien plus puissants pour créer de la cohésion de groupe et de la polarisation qu'un débat rationnel et froid. Les récits post-vérité sont souvent conçus pour provoquer une réaction émotionnelle forte (ex: "On veut vous empoisonner", "Ils vous cachent la vérité"). Cette émotion partagée soude le groupe contre un ennemi commun présumé, creusant encore le fossé avec les autres.

 

Le cercle infernal de la post-vérité et de la polarisation ...

Le phénomène de post-vérité installe les éléments d'un véritable "cercle vicieux", un cercle potentiellement auto-entretenu et aggravant, générant une spirale descendante où la régression des savoirs n'est plus un simple constat, mais un processus dynamique et accéléré. Hannah Arendt a montré comment la destruction de la réalité factuelle (la "post-vérité" de l'époque) est une condition préalable à la domination totale. La perte des savoirs historiques et scientifiques rend la population plus malléable.

Ces mécanismes forment une boucle de rétroaction infernale, ainsi, parmi bien des exemples, 

- La polarisation initiale pousse les individus vers des sources d'information qui confirment leurs biais.

- Ces sources, pour garder leur audience, diffusent des récits post-vérité de plus en plus extrêmes et éloignés des faits.

- Ces récits créent des réalités parallèles de plus en plus divergentes.

- La divergence des réalités accroît l'incompréhension et la méfiance, ce qui aggrave la polarisation.

- et ainsi de suite ...

 

Et plus encore, en fin compte, la boucle de rétroaction infernale du phénomène post-vérité / polarisation apparaît désormais, plus elle s'entend et s'affirme, en capacité d'absorber tant les médias traditionnels que les quelques idéologies politiques qui subsistent encore : le recul des idées et de l'intelligence politiques, l'extrême simplification de l'argumentaire de nombre de gouvernants au pouvoir démesuré, la disparition du pluralisme par indifférence ou égocentrisme exacerbé, ne sont que les quelques éléments d'un constat dont on parle, pour ne rien en conclure, la lente érosion de la démocratie ....