HUNGARY (Central Europe)

Sándor Márai (1900-1989), "Les Braises" (A gyertyák csonkig égnek, 1942) - László Németh (1901–1975), "Égető Eszter" (Eszter la Dévorante, 1956) - Imre Kertész (1929–2016),  "Sorstalanság" (Être sans destin, 1975)  - Magda Szabó (1917–2007), "La Porte" (Az ajtó, 1987) - Péter Nádas (1942), "Le Livre des mémoires" (Emlékiratok könyve, 1986) - ... 

Last update 11/11/2024


La Hongrie, deux fois plus étendue que la Slovaquie (presque 100 000 kilomètres carrés, soit un sixième de la France actuelle) et deux fois plus peuplée, est au contraire de celle-ci l'un des États les plus anciens de l'Europe centre-orientale. Continentale, pays de plaine, peu favorisé par sa géographie, située à l'est de l'Autriche, dans un espace entouré par les Carpates (un espace qu'elle partage avec la Slovaquie, la Transylvanie roumaine, le nord de la Serbie, de la Croatie et de la Slovénie), elle fut réduite en 1920 (Traité de Trianon) à un tiers de son territoire d'autrefois, les conséquences se font encore sentir aujourd'hui. Et la diaspora hongroise (Magyar diaspora) est un phénomène significatif, avec une présence mondiale estimée à 5 à 6 millions de personnes, soit près de la moitié de la population actuelle; environ 2,5 millions de Hongrois ethniques vivent dans des pays institués voisins, comme la Roumanie, la Slovaquie, la Serbie, ou l'Ukraine (mais la langue hongroise reste un marqueur fort d'identité dans ces communautés historiques); et depuis son entrée dans l’Union européenne en 2004, de nombreux Hongrois ont émigré vers d'autres pays de l'UE (Allemagne, Autriche, Royaume-Uni) en quête de meilleures opportunités économiques. 

Il n'y eut pas d'autre révolution pour les Hongrois que celle de 1956, une révolution violemment réprimée, qui conduisit à une émigration massive d’environ 200 000 personnes, notamment vers l’Occident, une révolution qui, dans la conscience nationale, symbolisa les débuts de la rupture « mentale » avec le communisme...

Budapest, sur les deux rives du Danube (Buda d'un côté, Pest de l'autre), était avec Vienne et Prague l'une des trois capitales impériales. Mieux située que les deux autres au coude du Danube, elle reste la ville dominante de l'Europe centrale. Indépendante depuis 1918, mais rapetissée (il existe des minorités hongroises en Serbie et dans les montagnes de Transylvanie, en Roumanie), elle s'allia à l'Allemagne hitlérienne par dépit d'avoir perdu son rang. Elle a expié cette erreur par ses révoltes contre les Soviets (celle de 1956 fut sanglante). La Hongrie est une immense et riche plaine agricole (la Puszta). Singulier et fier (les Hongrois sont, dit-on, les Castillans de l'Europe centrale), le peuple parle le magyar, langue ouralo-altaïque proche du finlandais.


Parmi les lieux réputés incontournables de la Hongrie, citons, 

- Budapest, la perle du Danube, la capitale hongroise et le cœur culturel et historique du pays, divisée par le Danube en deux parties : Buda et Pest. Côté Pest, la Basilique Saint-Étienne , où est conservée la main momifiée de Saint-Étienne, et la rue Andrássy, classée à l'UNESCO, et menant à la place des Héros. Budapest est aussi célèbre pour ses bains thermaux.

- Ses lacs et paysages naturels, le lac Balaton (la "mer hongroise", e plus grand lac d'Europe centrale), les gorges de Bükk et Aggtelek, inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO.

- Ses villes historiques, Debrecen (la deuxième plus grande ville de Hongrie), Eger, ville baroque avec un château historique, Pécs et sa nécropole paléochrétienne (UNESCO), sa mosquée de Pacha Qasim et la cathédrale Saint-Pierre; Szentendre, réputée pour ses galeries d'art, ses musées et son architecture méditerranéenne; Esztergom,  sa basilique, le berceau du christianisme hongrois; Visegrád, et ses vues spectaculaires sur la courbe du Danube.


Il existe un "génie hongrois" qui se traduit par un apport d'importance de la Hongrie - à la science, la philosophie, les arts, et la pensée politique -, mais  que sa taille démographique et géographique ne peut expliquer. On pense à ces scientifiques hongrois exilés au XXᵉ siècle, dont plusieurs ont révolutionné la physique, la chimie, et les mathématiques (Eugene Wigner (prix Nobel de physique, 1963), John von Neumann, pionnier de l’informatique moderne et des théories des jeux, Edward Teller, "père de la bombe H"), à d'importantes figures du marxisme occidental, comme György Lukács, dont l'œuvre sur l'aliénation et la réification a influencé des générations de penseurs critiques; Karl Polanyi, économiste et anthropologue, auteur de "La Grande Transformation", analysant les effets sociaux de l'économie de marché; Ágnes Heller (figure de l'École de Budapest), connue pour ses travaux sur la philosophie morale et politique.

La Hongrie a produit des écrivains et poètes majeurs, tels que Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, pour son œuvre explorant les traumatismes de l'Holocauste (Être sans destin) ou Sándor Márai, célèbre pour ses réflexions sur l’exil et la société hongroise (Les Braises); Magda Szabó, romancière renommée pour des œuvres comme "La Porte", qui examine les relations humaines complexes. Franz Liszt et Béla Bartók ont porté la musique hongroise sur la scène internationale tandis que Zoltán Kodály  a développé sa célèbre méthode pour l'éducation musicale, largement adoptée dans le monde. En arts visuels, Victor Vasarely, le père de l'op-art (art optique), a influencé l'art contemporain avec ses illusions visuelles; László Moholy-Nagy, artiste et photographe, fut une figure clé du Bauhaus au XXᵉ siècle.

On cite parmi les principaux éléments qui définissent cette spécificité, son héritage historique et son contexte culturel (de multiples cultures, notamment autrichienne, ottomane, slovaque et roumaine), Budapest, un centre intellectuel majeur sous l''Empire austro-hongrois (1867-1918). Mais on évoque aussi une combinaison de traditions éducatives solides, d’un passé complexe stimulant la réflexion identitaire, et d’une ouverture au monde malgré ses défis historiques...


"The Hungarians : A Thousand Years of Victory in Defeat", Paul Lendvai (2003)

Qui est Paul Lendvai, auteur de "One Day That Shook the Communist World : The 1956 Hungarian Uprising and Its Legacy" (date, apport?) et d'un "Orbán : Hungary's Strongman" (date, contenu?), et de "Hungary: Between Democracy And Authoritarianism" (date, contenu). 

Une grande synthèse historique nationale, du royaume médiéval à l’époque contemporaine et qui insiste tant sur la singularité hongroise qu'il explique la relation à l’empire, au nationalisme, à la défaite, à la survie. 

Paul Lendvai (né en 1929 à Budapest) est un journaliste, essayiste et grand spécialiste de l’Europe centrale. Né dans une famille juive hongroise, survivant de la période nazie, puis témoin du communisme, il quitte la Hongrie après l’écrasement de l’insurrection de 1956 et s’installe à Vienna, où il devient l’un des grands commentateurs du bloc de l’Est. Cette trajectoire lui donne un regard à la fois intérieur et distancié sur la Hongrie. Lendvai n’est pas un historien académique au sens strict, mais un intellectuel public, remarquable par sa capacité à relier histoire, politique et psychologie nationale

Le sous-titre “A Thousand Years of Victory in Defeat”,  volontairement paradoxal, signifie que la Hongrie a souvent subi des défaites politiques, militaires ou territoriales, tout en conservant une étonnante continuité nationale et culturelle : vaincue à Battle of Mohács, mais survivante ; amputée après le Traité de Trianon, mais toujours consciente d’elle-même ; dominée par les Habsburg, les nazis puis les soviétiques, mais restée nation historique ; battue en 1956, mais victorieuse moralement. La “victoire dans la défaite” marque la survie identitaire malgré les revers de l’histoire. 

Dans son interprétation de la trajectoire hongroise, Paul Lendvai insiste sur plusieurs constantes historiques qui aident à comprendre la Hongrie contemporaine. Ces traits ne sont pas des fatalités, mais des lignes de force qui traversent les siècles 

1. Singularité linguistique et culturelle

La Hongrie se distingue en Europe centrale par sa langue, le hongrois (magyar), qui n’appartient ni à la famille slave ni à la famille germanique, mais au groupe finno-ougrien. Cette singularité a longtemps nourri un sentiment d’exception nationale. Là où les voisins peuvent souvent se comprendre partiellement entre eux, le hongrois constitue une frontière culturelle nette.

Cette différence linguistique a eu plusieurs effets. Elle a renforcé la cohésion interne autour de la langue comme marqueur identitaire. Elle a aussi produit une conscience aiguë d’être “seuls” dans la région, entourés de peuples parlant d’autres langues. Enfin, elle a favorisé un patriotisme culturel intense : la littérature, la poésie et la défense de la langue ont joué en Hongrie un rôle politique majeur.

Au XIXe siècle, la magyarisation linguistique devint même un instrument de construction nationale. Aujourd’hui encore, la langue reste un élément central de la fierté hongroise et du lien avec les minorités magyares vivant hors des frontières actuelles.

2. Géopolitique tragique

La Hongrie occupe une position stratégique dans le bassin des Carpates, espace ouvert reliant l’Europe centrale, les Balkans et les plaines orientales. Cette situation lui a donné de grands avantages — fertilité agricole, circulation commerciale, centralité régionale — mais aussi une vulnérabilité constante.

Au fil des siècles, la Hongrie a dû composer avec des puissances concurrentes : pression ottomane au XVIe et XVIIe siècle ; domination des Habsbourg ; voisinage russe puis soviétique ; tensions balkaniques ; rivalités germaniques et centre-européennes.

Lendvai souligne que la Hongrie s’est souvent pensée comme rempart : rempart de la chrétienté face aux Ottomans, rempart national face aux empires, rempart identitaire face aux ingérences extérieures. Cette conscience géopolitique nourrit encore aujourd’hui une sensibilité très forte à la souveraineté, à la sécurité des frontières et à la méfiance envers les grandes puissances.

3. Grandeur impériale puis traumatisme territorial

Pendant des siècles, le royaume de Hongrie fut une puissance majeure d’Europe centrale. Avant 1526 puis au sein de la Monarchie des Habsbourg, la Hongrie disposait d’un prestige historique et d’un vaste territoire multinational comprenant des populations hongroises, roumaines, slovaques, croates, serbes, allemandes et autres. Le choc majeur du XXe siècle fut le Traité de Trianon, qui réduisit drastiquement le territoire hongrois et laissa des millions de Magyars en dehors des nouvelles frontières, notamment en Romania, Slovakia, Serbia et Ukraine. Pour Lendvai, ce traumatisme structure encore la mémoire nationale : sentiment de perte historique ;

importance des minorités hongroises extérieures ; sensibilité aux frontières ; nostalgie du royaume historique.

4. Alternance liberté / autorité

L’histoire hongroise est marquée par une oscillation entre aspirations libérales et traditions autoritaires. La Hongrie a produit de puissants mouvements réformateurs : révolution de 1848 ; soulèvement de 1956 ("One Day That Shook the Communist World: The 1956 Hungarian Uprising and Its Legacy", 2008) ; transition démocratique de 1989. Mais elle a aussi connu des régimes fortement centralisés : absolutisme impérial ; autoritarisme de Miklós Horthy ; communisme d’État ; centralisation contemporaine sous Viktor Orbán ("Orbán: Hungary's Strongman", 2017). 

Lendvai ne présente pas cela comme une contradiction insoluble, mais comme une tension récurrente : désir d’autonomie nationale et recherche d’ordre politique fort. La liberté est valorisée lorsqu’elle sert l’indépendance ; l’autorité est acceptée lorsqu’elle promet stabilité et protection.

5. Élites brillantes, société fracturée

La Hongrie a produit une densité remarquable d’intellectuels, scientifiques, artistes et innovateurs, disproportionnée par rapport à sa taille démographique. Budapest fut au tournant du XXe siècle l’un des grands centres culturels européens. Mais cette vitalité des élites a souvent coexisté avec des fractures sociales profondes : opposition ville/campagne ; inégalités régionales ; tensions entre classes moyennes urbaines et populations rurales ; question rom ; clivages entre cosmopolitisme et national-conservatisme. Budapest concentre richesse, universités, médias et ouverture internationale, tandis qu’une partie des provinces se sent plus éloignée de cette modernité.

 

Dans "Hungary: Between Democracy and Authoritarianism" (2012), une analyse des premières années du retour d’Orbán au pouvoir après 2010, dans laquelle Lendvai montre que la Hongrie devient un laboratoire européen de la démocratie illibérale ...

C'est l’un des premiers ouvrages substantiels à analyser le retour au pouvoir de Viktor Orbán après les élections de 2010. Avec la majorité des deux tiers obtenue par Fidesz, Orbán dispose alors des moyens constitutionnels de transformer profondément l’État hongrois. Lendvai montre que la Hongrie n’abandonne pas formellement la démocratie électorale, mais entre dans une zone grise : élections compétitives maintenues, pluralisme partiel conservé, mais concentration croissante du pouvoir. C’est ce qu’on appellera ensuite la démocratie illibérale.

Le point de départ du livre est simple : la victoire de 2010 n’est pas seulement une alternance.

Elle fournit à Orbán une supermajorité parlementaire permettant de modifier la constitution ; de nommer durablement aux postes clés ; de redessiner les institutions ; de gouverner sans coalition. Lendvai insiste sur le fait que ce type de majorité transforme une victoire électorale ponctuelle en capacité de remodeler durablement l’État.

Le gouvernement adopte en 2011 une nouvelle Loi fondamentale. Pour ses partisans, il s’agit d’une renaissance nationale post-communiste. Pour Lendvai, c’est aussi un moyen d'inscrire idéologiquement le conservatisme national ; de renforcer l’exécutif ; de verrouiller certaines orientations ; de marginaliser l’opposition du moment. La constitution devient non seulement cadre juridique, mais outil de pouvoir.

Lendvai décrit une stratégie méthodique de prise de contrôle des institutions indépendantesCour constitutionnelle ; banque centrale ; autorités de régulation ; parquet ; administration ; médias publics. L’idée n’est pas de supprimer toutes les institutions, mais de les reconfigurer de l’intérieur afin qu’elles cessent de limiter le pouvoir politique.

Le livre souligne que la presse d’opposition continue d’exister, mais dans un environnement de plus en plus déséquilibré : médias publics alignés ; autorités de surveillance favorables au pouvoir ; pressions économiques ; concentration progressive des propriétaires.

Lendvai anticipe ainsi une logique centrale des régimes illibéraux : conserver des médias critiques marginaux tout en dominant l’espace informationnel principal.

Orbán construit un récit puissant fondé sur une dignité nationale retrouvée : refus des élites post-communistes ; défense des Hongrois de l’étranger ; mémoire du Traité de Trianon ; critique des influences extérieures. Lendvai montre que ce récit donne au pouvoir une profondeur émotionnelle que l’opposition peine à contrer.

L’ouvrage insiste aussi sur l’économie. Le pouvoir combine rhétorique souverainiste ; taxes ciblées sur certains secteurs ; interventionnisme accru ; et proximité entre État et milieux d’affaires alliés. Lendvai y voit les prémices d’un capitalisme de connivence, où loyauté politique et réussite économique se rapprochent.

La Hongrie reste profondément intégrée à l’Union européenne (fonds structurels ; investissements étrangers ; accès au marché unique), mais politiquement, Orbán développe une confrontation régulière avec Bruxelles. Lendvai identifie déjà ce paradoxe : bénéficier de l’Europe tout en mobilisant contre elle.

 

Paul Lendvai cherche à comprendre comment un ancien opposant libéral est devenu l’architecte d’un régime illibéral.

Pour notre auteur, cette trajectoire résulte moins d’une conversion idéologique soudaine que d’un mélange de pragmatisme stratégique, d’ambition personnelle et de lecture aiguë de la société hongroise ...

1. Le premier Orbán, jeune libéral et héros de 1989

Orbán apparaît sur la scène publique à la fin du communisme comme l’un des visages de la nouvelle génération démocratique. Cofondateur de Fidesz, alors mouvement libéral et anticommuniste, il se distingue par son style direct, énergique, anti-establishment. Son moment fondateur est le discours de 1989, lors de la réinhumation symbolique de Imre Nagy, où il réclame le départ des troupes soviétiques. Il incarne alors la rupture avec l’ancien régime ;

l'aspiration occidentale ; la liberté politique ; la modernité générationnelle. Lendvai reconnaît l’importance réelle de cette période.

2. La mutation des années 1990 : comprendre où se trouve le pouvoir

Selon Lendvai, Orbán comprend rapidement que l’espace libéral hongrois est déjà occupé par des intellectuels urbains, des anciens dissidents, les partis centristes, une presse libérale dominante dans certaines élites. Face à cette réalité politique, Il perçoit au contraire un vaste espace politique disponible, un électorat conservateur, des classes moyennes patriotes, des provinces méfiantes envers Budapest , un vaste sentiment national frustré et des électeurs hostiles aux anciens communistes. Le virage idéologique va s'opère à ce point précis : moins une conversion doctrinale qu'un repositionnement stratégique.

3. De libéral à national-conservateur

Au milieu des années 1990, le mouvement Fidesz (un un mouvement de jeunesse anti-communiste ; libéral ; pro-occidental ; générationnel ; et opposé aux vieux cadres du régime communiste) évolue progressivement : abandon du libéralisme classique, valorisation de la nation, discours sur l’ordre, famille, christianisme culturel, protection des Hongrois de l’étranger et critique des élites cosmopolites. Pour Lendvai, Orbán comprend qu’en Europe centrale, le vocabulaire national peut mobiliser davantage que le vocabulaire purement libéral.

4. Le traumatisme de la défaite de 2002

Lendvai insiste sur un moment clé : la défaite électorale de 2002 après un premier mandat (1998–2002). Orbán vit cette défaite non comme une alternance normale, mais comme une injustice. À partir de là, il tire plusieurs conclusions : ne plus laisser intactes les institutions ; construire un camp durable ; contrôler davantage les relais culturels et médiatiques ; ne plus dépendre du seul verdict électoral cyclique. Cette expérience radicalise sa stratégie future.

5. Une vision plébiscitaire de la démocratie

Lendvai estime qu’Orbán adopte progressivement une conception particulière de la démocratie : gagner les élections donne le droit de restructurer l’État en profondeur. Dans cette logique : la majorité prime sur les contre-pouvoirs ; les institutions indépendantes sont vues comme obstacles ; l’opposition est souvent présentée comme anti-nationale ; le peuple est incarné par le leader victorieux.

6. Le rôle de la personnalité

Lendvai décrit aussi Orbán comme : extrêmement intelligent ; tacticien remarquable ; lecteur précis des rapports de force ; loyal envers ses réseaux ; peu enclin au compromis durable. Selon lui, Orbán n’est pas un idéologue rigide, mais un politicien de puissance utilisant l’idéologie comme instrument. 

7. Pourquoi son évolution a fonctionné, un temps ...

Orbán réussit parce qu’il va capter plusieurs frustrations réelles, les inégalités de la transition post-communiste ; la corruption des gouvernements précédents ; le déclassement provincial ;

inquiétudes identitaires ; la fatigue envers les élites libérales.Lendvai souligne que le succès d’Orbán ne vient pas seulement de lui-même, mais aussi des faiblesses de ses adversaires.

La thèse implicite de Lendvai est que Orbán n’a pas “trahi” un libéralisme profond ; il a surtout révélé que son engagement initial contenait déjà l'ambition de leadership ; un nationalisme latent ; le goût de la confrontation ; la  volonté d’efficacité plutôt que procéduralisme libéral.

8. Le livre ne critique pas seulement Orbán mais aussi la faiblesses de l’opposition démocratique : discrédit des anciens gouvernements socialistes ; divisions de l’opposition ; incapacité à parler aux classes populaires ; absence de récit national crédible. Le système Orbán va progresser aussi grâce aux erreurs de ses adversaires.

9. La Hongrie est ainsi devenue un laboratoire européen : Lendvai comprend très tôt que la Hongrie expérimente une formule exportable : des élections régulières ; une légitimité populaire ; des institutions vidées de leur autonomie ; des médias déséquilibrés ; un nationalisme démocratique ; une intégration économique internationale. Autrement dit, un régime pouvant dire : nous sommes démocratiques parce que nous gagnons les élections, tout en affaiblissant les garanties libérales.

 

Le conservateur pro-européen Peter Magyar remportera les élections législatives en Hongrie en avril 2026, avec une majorité des deux tiers qui devrait lui laisser les mains libres pour défaire le système installé par le nationaliste Viktor Orban qui a concédé sa défaite après 16 ans de pouvoir ....


La littérature hongroise du XXe siècle reflète les bouleversements historiques majeurs que connaît le pays, la dislocation de l'Empire austro-hongrois (1918), les régimes autoritaires, la Seconde Guerre mondiale, la période communiste, et les transformations post-communistes. Ses écrivains vont, de même que dans les autres pays de l'Europe centrale, combiner tradition littéraire forte (lyrisme, introspection) et courants internationaux (modernisme, existentialisme, surréalisme, réalisme magique), qui de nos jours, n'ont plus d'existence, ressentie.

Fin XXe siècle, nous verrons Péter Nádas s’inscrit encore dans une tradition littéraire hongroise influencée par des écrivains tels que Sándor Márai (Les Braises), pour l’exploration des conflits moraux et de la mémoire, Imre Kertész (Être sans destin, prix Nobel), pour sa réflexion sur les traumatismes historiques, Dezső Kosztolányi (Anna la douce), pour son attention aux subtilités psychologiques des personnages ...

 

Le poète Endre Ady (1877-1919) est l’une des figures majeures du modernisme hongrois (Blood and Gold, Vér és arany, 1907). - Dezső Kosztolányi (1885–1936) interroge les dilemmes intérieurs, les désirs humains et la fragilité de la vie quotidienne dans "Édes Anna" (Anna la Douce), 1926) "Skylark" (Pacsirta), 1924. - Miklós Radnóti (1909–1944), un destin dramatique marqué par sa mort dans un camp de travail nazi et des poèmes écrits en captivité, témoignant de la souffrance humaine et de l’espoir, vain (Avance, condamné à mort !, 1936).  -  Gyula Illyés (1902–1983), poète et écrivain engagé, "Puszták népe" (1936) est une œuvre emblématique sur la vie rurale... 



László Németh (1901–1975), figure essentielle du réalisme psychologique en Hongrie, est connu pour ses romans psychologiques qui analysent avec profondeur les conflits moraux, les dilemmes personnels et les tensions sociales : "Iszony" (L'Horreur, ou Une Possédée, trad. Gallimard, 1947) relate l'histoire d'une femme enfermée dans un mariage qui lui fait horreur, et nous découvrons à travers son point de vue, toute la complexité de ses émotions et les raisons de son rejet du monde conjugal. Dans "Égető Eszter" (Eszter la Dévorante, 1956), il dépeint la vie d'Eszter, une femme prise entre ses ambitions personnelles et les attentes de sa famille. Dans "Az én népem" (Mon peuple, 1935), Németh réfléchit sur la société hongroise, ses forces et ses faiblesses. Dans "Gyász" (Seuil, 1935), c'est une femme confrontée à la perte de son mari et à l'effondrement de ses illusions sur la vie qu'il nous livre. Le rôle des femmes dans la société traditionnelle hongroise et leur lutte pour l'émancipation est, ainsi que nous le voyons, un de ses motifs récurrents ...   

Parmi l’œuvre abondante de László Németh, le livre le plus souvent tenu pour son chef-d’œuvre est "Égető Eszter" (1956), même si certains critiques placent aussi très haut "Iszony" (Dégoût / Répulsion). Si l’on devait n’en retenir qu’un, Égető Eszter s’impose par son ampleur humaine, sa finesse psychologique et la maturité de sa vision morale.

Ce livre concentre les grandes qualités de Németh : une analyse psychologique d’une rare précision, une réflexion exigeante sur la responsabilité individuelle, l’étude des tensions entre famille, devoir et liberté intérieure, une écriture dense mais limpide, attentive aux nuances morales. Németh excelle à montrer non les événements spectaculaires, mais les drames silencieux : ceux qui se jouent dans les maisons, les consciences, les compromis quotidiens. En cela, il appartient à la grande tradition du roman moral européen.

Au centre du roman se tient Eszter Égető, femme intelligente, sensible et profondément droite, mariée à un homme énergique mais dominateur, plus habile à vivre qu’à aimer. Le couple évolue dans la province hongroise, au sein d’un univers bourgeois traversé par les attentes sociales, les intérêts matériels, les rivalités familiales et les frustrations affectives.

Eszter est l’axe silencieux autour duquel gravite tout un monde. Elle observe, supporte, tente d’ordonner le chaos domestique, de préserver une dignité intime au milieu des égoïsmes ordinaires. Son existence semble extérieurement calme, mais intérieurement elle est faite de renoncements, de lucidité douloureuse et de combats invisibles.

Le roman suit moins une succession d’actions qu’une érosion morale : celle d’une femme confrontée à la médiocrité des autres, à la fatigue du devoir, et à la question centrale du livre : jusqu’où peut-on se sacrifier sans se perdre soi-même ?

 

"... Lorsqu’un jour Józsi annonça qu’il avait vendu la pharmacie de Szeghát et qu’ils allaient acheter, là-bas, à Csomorkány, deux moitiés de pharmacie, Eszter en fut accablée. En dix ans, elle s’était attachée à Szeghát ; elle croyait y vieillir. On ne pouvait même pas comparer les deux villes. Chaque fois qu’elle revenait de chez ses morts et qu’elle rentrait à pied, le soir, depuis le train, sur le beau pavé sonore, elle se réjouissait de nouveau de leur petite ville propre. Le chef-lieu du comitat, devenu bastion du parti gouvernemental, recevait chaque année un nouvel édifice public : poste, caserne de gendarmerie, école d’agriculture ; l’asphalte gagnait toujours plus loin sur les trottoirs des rues latérales et, après une averse de printemps qui, chez eux, noyait tout dans la boue, la ville ici semblait se redresser, lavée, ranimée, avec ses plates-bandes de pétunias et de mufliers qui séchaient au soleil.

Elle était satisfaite aussi de sa propre situation. La maison neuve ne surprenait plus personne ; tout au plus, lorsqu’on faisait visiter la ville à quelque étranger, les habitants se rappelaient-ils, à ses questions étonnées, leur ancien étonnement à eux-mêmes. Ceux qui passaient regardaient désormais plutôt la vie visible à travers la grille : les trois enfants joliment vêtus, dans des robes de toile coupées par leur mère ; Lőrinc, dirigeant le petit bateau d’Eszti sur le bassin ; Józsika, lisant au bord de l’eau et leur donnant parfois des ordres. Grâce aux enfants, un petit cercle s’était formé peu à peu autour d’eux. Dans la famille Máté, il y avait beaucoup d’enfants ; d’abord ce furent eux seuls qui se fréquentèrent, puis d’autres amitiés d’école se prolongèrent en invitations et en goûters d’enfants. Les mères venaient d’ordinaire chercher leurs petits un peu plus tôt et, pendant que ceux-ci suppliaient encore pour une dernière partie, elles s’asseyaient entre elles devant les restes de pâtisserie pour échanger leurs observations de mères, les adresses de leurs couturières et leurs recettes. L’été, ce même petit monde campait à la nouvelle plage, à la place de l’ancienne petite piscine. On pouvait louer autour du bassin de petites cabanes de week-end ; devant la leur, il y avait toujours huit ou dix enfants à bâtir des constructions ou à suivre des pistes sous les ordres de Józsika, et le sac qu’elle ouvrait voyait généralement ses fruits décrire un cercle assez large, à mesure que les mamans assises là et les pères s’approchant furtivement en l’honneur de la belle dame y puisaient tous quelque chose.

Ses amies lui disaient souvent que c’était là son « plus bel âge » ; les regards des hommes semblaient dire la même chose. Mais elle sentait aussi qu’on ne la regardait pas comme l’élève-comédienne au maillot audacieux, dont on détaillait le dos enfoncé dans le sable comme un rôti qu’on pourrait consommer, ni non plus comme cette beauté froide de l’hôtelière qui contemplait ses bracelets. Ce qu’on trouvait beau en elle, c’était sa démarche droite, son regard calme et bienveillant, sa douceur : le jeu des mêmes forces grâce auxquelles elle maintenait en équilibre sa propre vie et celle des siens. Il lui plaisait de sentir que cela rayonnait aussi au-dehors, leur assurait une petite considération, et même, dans une certaine mesure, à Józsi lui aussi.

À Csomorkány, certes, il y avait son père, mais il vivait la plus grande partie de l’année dehors, à la ferme. Il avait une maisonnette dans son verger et exploitait la terre avec deux jardiniers à moitié. En vérité, à Csomorkány, seuls l’attendaient encore le souvenir des deux vieux, la maison vendue de la rue Rákóczi, les fermes livrées à la rapine. Elle savait désormais que personne ne l’aimerait jamais comme ses grands-parents l’avaient aimée. Grand-maman et grand-père étaient les derniers à l’avoir aimée de cette manière qui réchauffait ; ses enfants, eux, attendaient déjà d’elle cette chaleur. Lorsqu’elle passait là-bas, elle se sentait aussitôt redevenir petite fille, orpheline ; une odeur de tablier blanchi au bleu, le chatouillement d’une moustache lui tiraient les larmes des yeux. Si elle devait vivre là, elle avait l’impression qu’elle penserait sans cesse à eux, et elle était encore trop jeune pour qu’il lui fût doux d’habiter dans une ville avec ses morts. Mais la ville elle-même, ses rues bâties sur un ancien bras d’eau, sur des fonds de mare, l’inquiétaient aussi. Dans le soin qu’elle prenait des enfants, dans les craintes qu’elle nourrissait pour eux — surtout depuis la grave maladie de Józsika — elle s’était elle aussi prise au jeu de cet entourage carrelé, traversé de tuyaux métalliques, qui lui avait d’abord semblé avoir l’odeur d’une salle d’opération. Elle regardait avec la peau de ses enfants les grandes fenêtres de la chambre à coucher tournées vers le sud-est, la douche à tuyau flexible au-dessus de la baignoire, le sable devant le corridor ouvert, où leur vie s’écoulait du printemps à l’été de la Saint-Martin. Chez eux, il n’y avait pas de maison où leurs corps soigneusement lavés eussent pu recevoir la lumière, l’eau et l’air auxquels ils étaient habitués. Chez les parents Tunyogi, on entendait sans cesse parler d’un cas de tuberculose ; la belle-sœur de madame Víg János venait de mourir, Bora, leur ancienne servante, était à l’hôpital. Sa mère aussi lui revenait de plus en plus souvent à l’esprit ces derniers temps. Elle avait l’âge qu’elle-même avait maintenant lorsqu’elle sanglotait là, dans la chambre. Et son père, n’était-ce pas les miasmes de cette ville qui l’avaient tué ? Elle commençait à sentir que son propre destin non plus n’avait rien d’accidentel ; à Szeghát, il n’y avait pas un seul homme qui eût autant de savoir et d’ardeur, mais il n’y en avait pas non plus qui, après tant de flambées, en fût arrivé là.

Mais Józsi, lui, s’était lassé de Szeghát. Son âge d’or avait été les premières années passées là-bas ; alors toute la ville avait les yeux sur lui. Les gens étaient curieux : eh bien, le rejeton du maire, le petit-fils des Máté ! De la petite pharmacie négligée qui enlaidissait la place de l’Hôtel de Ville — à laquelle il avait ajouté la boutique voisine — il avait fait une brillante pharmacie d’angle ; leur maison avait été, après la guerre, la première grande construction privée ; il avait fait circuler un autobus, lancé l’affaire de la plage. Depuis, il avait encore entrepris diverses choses : il avait monté une société de fabrication d’eau gazeuse, possédé un temps une automobile privée avec laquelle il apportait médecin et médicaments dans les villages et centres de fermes dépourvus de docteur. Mais ces entreprises-là ne le satisfaisaient déjà plus lui-même ; au bout d’un an, il revendit la machine à soda, et le jeune médecin qui devait tenir consultation dans les écoles des fermes obtint, au grand soulagement de Józsi, un poste dans un organisme d’assurances d’une autre ville. Eszter voyait que, depuis un certain temps, son humeur n’était plus la même. Il aimait encore davantage rester seul et, lorsque dans une société la conversation tournait aux questions techniques, il n’exposait plus ses projets ; il s’appliquait plutôt à démontrer l’ignorance des autres. Comme si un petit soupçon s’était éveillé en lui, à l’égard de lui-même ou du monde. Il parlait peu de ses affaires, achetait et revendait actions et parts commerciales sans que personne sût au juste où il en était.

Eszter remarqua ce changement pour la première fois précisément après l’affaire Adél. Pour la pharmacie de Lúdvár, on était convenu qu’Adél recevrait la moitié des revenus en échange de la gestion et eux l’autre moitié. Mais, à l’heure des comptes, il n’y eut pas de revenu ; et lorsqu’Adél se maria, on découvrit qu’elle avait un contrat de cinq ans : le plus simple était de lui vendre la pharmacie. Il y eut sans doute, dans ce revers, des détails qu’Eszter ne connut jamais. Elle n’en vit que le résultat ..."

 

Németh donne une profondeur exceptionnelle à son personnage féminin. Eszter n’est ni victime passive ni héroïne flamboyante : elle incarne l’intelligence empêchée, la force sans reconnaissance, la grandeur discrète. Le roman montre que les vraies tragédies naissent souvent des petites lâchetés répétées, des habitudes, des concessions, des silences. Eszter voit clair sur les êtres. Mais voir clair n’apporte ni bonheur ni puissance ; cela isole.

Ancré dans la Hongrie provinciale du XXe siècle, le livre dépasse largement son contexte : il parle de tous les milieux où l’on étouffe sous les rôles sociaux.

L’un des grands mérites de Égető Eszter est d’avoir donné à la littérature hongroise un grand roman de conscience féminine, comparable par ambition psychologique à certaines œuvres de Henry James, Thomas Mann ou George Eliot. Németh y propose aussi une vision exigeante de l’éthique : il ne juge pas grossièrement ses personnages, il montre comment chacun devient prisonnier de ses limites.

Un roman comprend une vérité durable : les vies apparemment modestes peuvent contenir des drames aussi vastes que ceux des épopées. Chez Németh, la cuisine, le salon, les conversations familiales deviennent le théâtre d’une lutte essentielle entre dignité et usure....

Mais on notera qu'à la différence de Sándor Márai ou Imre Kertész, Németh n’a pas bénéficié d’une grande redécouverte éditoriale internationale ...

 

"Iszony" (1947), traduit en français sous les titres L’Horreur ou "Une Possédée" (Gallimard), est l’un des romans les plus puissants de László Németh. C’est une œuvre d’une intensité rare, à la fois roman psychologique, drame conjugal et exploration presque clinique du dégoût intérieur. Peu de livres ont décrit avec autant de franchise l’impossibilité d’aimer lorsque le corps, la sensibilité et la volonté se révoltent ensemble. Un chef-d’œuvre sombre sur l’impossibilité d’aimer, où le vrai scandale n’est pas la haine, mais l’obligation du bonheur conjugal.

Le titre hongrois Iszony signifie moins « horreur » au sens spectaculaire que répulsion profonde, aversion viscérale, effroi intime. Le roman raconte l’histoire de Nelli, jeune femme intelligente, réservée, indépendante de tempérament, que les conventions sociales conduisent à un mariage avec Sanyi, homme jovial, robuste, expansif, sincèrement attaché à elle.

Extérieurement, rien ne justifie le drame : Sanyi n’est ni monstre ni tyran. Il est plutôt un homme ordinaire, affectueux à sa manière, plein d’énergie vitale. Mais précisément, cette vitalité envahissante devient pour Nelli insupportable. Tout en lui — sa présence physique, sa familiarité, son besoin d’intimité, sa manière d’occuper l’espace — lui inspire une résistance croissante.

Le roman suit donc non une passion malheureuse, mais l’échec radical d’une union imposée entre deux êtres incompatibles jusque dans leur structure sensible.

 

Nelli a grandi dans un univers où la discipline, la pudeur et le contrôle de soi tiennent lieu de morale. Très tôt, elle développe une intériorité dense, presque fermée, et une exigence de pureté personnelle. Elle observe les autres avec lucidité, mais reste distante. Le mariage lui apparaît moins comme un désir que comme une obligation sociale.

Lorsqu’elle épouse Sanyi, la catastrophe n’est pas immédiate ; elle s’installe progressivement. Ce que la société présente comme l’ordre naturel — la vie conjugale, la proximité des corps, les habitudes domestiques — devient pour Nelli une forme d’invasion.

Chaque geste banal prend une dimension insupportable : les repas, la chambre, la parole familière, les attentes du mari. Là où l’entourage ne voit qu’une vie normale, elle éprouve une suffocation.

Nelli tente d’abord de se corriger, de remplir son rôle, de s’adapter. Mais plus elle se force, plus la répulsion grandit. Elle ne hait pas seulement Sanyi ; elle hait la situation elle-même, l’obligation de se donner, l’idée qu’un être puisse revendiquer un droit sur son intimité.

Le roman devient alors l’histoire d’un siège intérieur. Nelli vit dans une tension constante entre la culpabilité sociale (« une femme doit aimer son mari ») et la vérité de son corps, qui refuse.

Pour survivre, elle se réfugie dans le travail, l’organisation de la maison, les tâches concrètes, parfois même dans une dureté volontaire. L’activité devient un rempart contre la vie affective. Mais ce rempart ne résout rien : il ne fait que différer l’explosion.

Sans révéler chaque détail, le roman conduit à une issue sombre où la violence psychique accumulée finit par produire une catastrophe morale et humaine. Chez Németh, les drames naissent moins d’un crime spectaculaire que de l’impossibilité prolongée d’être vrai.

 

Que devient une personne lorsque la société exige d’elle un sentiment qu’elle ne peut éprouver ?

Nelli est un personnage exceptionnel parce qu’elle échappe aux catégories simples. Elle n’est ni victime innocente ni monstre froid. Elle souffre, fait souffrir, comprend beaucoup, aime peu. Sa vérité intérieure entre en collision avec les attentes collectives. Le lecteur oscille sans cesse : faut-il la plaindre, la condamner, l’admirer pour sa lucidité, la craindre pour sa rigidité ? C’est la marque des grands personnages romanesques.

Le corps comme destin - Le roman montre une idée radicale, la volonté ne suffit pas toujours à vaincre la nature intime. On peut vouloir être une bonne épouse et en être incapable. On peut respecter un homme et ne pas supporter sa proximité. Cette dissociation entre morale sociale et vérité corporelle donne au livre une modernité saisissante.

Németh démonte le mythe selon lequel le mariage résout les existences. Ici, il révèle au contraire des incompatibilités invisibles. Le couple devient une machine sociale indifférente aux singularités psychiques.

Le style est dense, analytique, souvent tendu. L’auteur dissèque les sensations, les mouvements d’âme, les humiliations minuscules. Il y a chez lui quelque chose du roman russe, de la précision centre-européenne et de la rigueur morale.

Iszony compte parmi les grands romans européens sur l’aliénation conjugale, la sexualité vécue comme contrainte, la solitude féminine, la culpabilité née du refus d’aimer, bien avant que ces thèmes deviennent centraux dans la littérature contemporaine, Németh les traitait avec une profondeur remarquable.


Sándor Márai (1900-1989) est une autre figure majeure de la littérature hongroise, une figure dramatique qui naquit dans l'ancien Empire austro-hongrois, fut dès les années 1930 reconnu comme écrivain d'importance, s'exila en 1948 par opposition au régime communiste, et se suicida, en exil, à San Diego, en Californie, en 1989. Il ne sera redécouvert qu'après la chute du rideau de fer. Márai incarne, écrit-on le plus souvent, l’introspection bourgeoise explorant les dilemmes moraux et les relations humaines dans un contexte de déclin social.

 

"Les Braises" (A gyertyák csonkig égnek), 1942, son oeuvre la plus célèbre, est bien davantage qu’un simple récit de retrouvailles : c’est un roman de la mémoire, du jugement intérieur et de la fidélité aux passions anciennes. Le succès international tardif du roman a contribué à remettre en lumière la grande littérature d’Europe centrale du XXe siècle.Un roman qui pose une question que peu de livres affrontent aussi directement : Que reste-t-il d’une vie lorsque l’on a organisé toute son existence autour d’une blessure jamais refermée ? C’est ce qui fait des Braises un roman non seulement sur la trahison, mais sur la manière dont les êtres habitent leurs blessures jusqu’au dernier âge.

Dans un château isolé des anciennes terres de l’Empire austro-hongrois, le général Henrik, vieil aristocrate retiré du monde, attend depuis des décennies le retour de Konrad, son ami d’enfance. Les deux hommes ont grandi ensemble, ont partagé la même éducation militaire, les mêmes codes d’honneur, la même jeunesse privilégiée — mais non la même nature profonde.

Henrik est un homme d’ordre, de discipline, attaché aux hiérarchies et à la tradition. Konrad, plus secret, plus sombre, issu d’un milieu plus modeste, porte en lui une tension sociale et existentielle. Entre eux s’est toujours glissée une dissymétrie silencieuse : affection sincère, admiration mêlée de rivalité, proximité entachée d’incompréhension.

Le point de rupture survient autour de Krisztina, l’épouse de Henrik. Belle, intelligente, sensible, elle introduit dans ce duo masculin une vérité que les hommes refusaient de voir : leurs liens reposaient autant sur le besoin que sur l’amitié. Lors d’une chasse en forêt, un geste ambigu — peut-être une tentative de meurtre, peut-être une hésitation fatale — détruit définitivement leur relation. Konrad disparaît aussitôt et ne reviendra qu’après quarante et un ans.

Le roman se déroule presque entièrement au cours d’un dîner nocturne. Plus qu’un dialogue, il s’agit d’un face-à-face métaphysique. Henrik parle longuement, interroge, accuse, se souvient, tente de comprendre ce qui a été trahi : l’amitié ? l’amour ? la loyauté ? la jeunesse elle-même ? Konrad, lui, demeure presque silencieux, ce qui renforce la tension dramatique.

Le lecteur comprend peu à peu que la véritable question n’est pas : Que s’est-il passé ? mais plutôt : Peut-on vivre toute une vie avec une seule blessure ?

 

"À l’aube, le vieux général était allé dans la vigne pour s’occuper, avec le vigneron, de deux fûts en fermentation.

Il avait passé la matinée dans le cellier. Le tirage du vin dans la cave l’avait retenu jusqu’à onze heures, après quoi il était rentré chez lui. Dans la fraîcheur du vestibule à colonnes, le garde-chasse attendait son maître pour lui remettre une lettre.

— Que fais-tu là ? s’écria le général en s’arrêtant interloqué.

En même temps, il fit glisser sur sa nuque son chapeau de paille aux larges bords, ce qui mit son visage rougi en pleine lumière. Depuis des années, il n’avait ouvert ni lu une seule lettre. À son arrivée, le courrier était remis à l’économat où il était trié par un intendant.

— Un messager a apporté cette lettre, dit l’homme se tenant au garde-à-vous.

Le général reconnut alors l’écriture de l’enveloppe. Il prit la lettre et la mit dans sa poche. Puis il pénétra dans le vestibule et, sans mot dire, tendit son chapeau et sa canne au garde-chasse. De son étui à cigares, il tira ses lunettes. Par les fentes des jalousies, à moitié baissées, il pénétrait assez de lumière dans la pénombre de la pièce pour déchiffrer la lettre près de la fenêtre.

— Attends ! lança le général par-dessus son épaule au garde qui s’apprêtait à se retirer pour ranger le chapeau et la canne.

Il froissa la lettre et la remit dans sa poche.

— Dis à Kalman d’atteler à six heures, … le landau, car le temps est à la pluie. Et qu’il mette sa livrée de gala. Toi de même ! ajouta-t-il avec une certaine violence, comme contrarié soudain. Et que tout reluise ! Mettez-vous immédiatement à nettoyer les harnais et la voiture. Tu ne mettras qu’ensuite ta livrée et tu t’assiéras à côté du cocher. Compris ?

— Parfaitement, Excellence ! répondit le garde forestier en regardant fixement son maître. À six heures, tout sera prêt.

— À six heures et demie vous vous mettrez en route, ordonna le général et il parut s’absorber dans un calcul mental, tandis que ses lèvres remuaient silencieusement. En ville, vous vous présenterez à l’auberge de l’Aigle Blanc. Là, tu diras seulement que c’est moi qui t’envoie et que la voiture attend monsieur le Capitaine. Répète.

Le garde répéta. Quand il eut terminé, le général leva la main et laissa errer son regard vers la voûte, comme s’il avait encore quelque chose à dire. Mais il n’ajouta rien et monta l’escalier conduisant à l’étage.

Toujours au garde-à-vous, l’homme suivit son maître d’un regard inexpressif, jusqu’à ce que la silhouette trapue, aux larges épaules, eut disparu au tournant de l’escalier, derrière la rampe en pierre sculptée.

Le général entra dans sa chambre, se lava les mains et s’approcha du secrétaire haut et étroit. Sur le tapis vert, maculé de taches d’encre, les porte-plume et l’encrier s’alignaient en ordre militaire. À côté, se trouvait une pile de cahiers strictement rangés, de ces cahiers d’écoliers dont la couverture en toile cirée est quadrillée noir et blanc. Au milieu du bureau, une lampe à l’abat-jour vert veillait sur le bon ordre.

Le général alluma cette lampe car il faisait sombre dans la pièce. Cependant, derrière les jalousies baissées, dans le jardin roussi et flétri, l’été jetait ses dernières lueurs comme un incendiaire qui, dans un accès de rage aveugle, livre tout aux flammes autour de lui, avant de s’éclipser. Le général sortit la lettre de sa poche, la déchiffonna soigneusement et, les lunettes sur le nez, les mains croisées derrière le dos, il relut attentivement les lignes courtes et droites de l’écriture aux caractères anguleux.

Un calendrier dont les chiffres étaient grands comme la main pendait au mur et indiquait : 14 août. Le général rejeta la tête et calcula : 14 août, 2 juillet. Entre ces deux dates, dont l’une si lointaine, que de temps écoulé ! « Quarante et un ans », finit-il par dire à mi-voix. Depuis un certain temps, il parlait souvent seul. « Non, quarante ans », rectifia-t-il, troublé, et il rougit comme un jeune écolier qui, au milieu des difficultés d’un devoir imprévu, ne s’y retrouve plus.

Lorsqu’il pencha davantage la tête en arrière et ferma ses yeux larmoyants de vieillard, son cou rouge se gonfla au-dessus du col de son veston jaune maïs. « Oui, le 2 juillet 1899, c’était bien le jour de cette chasse ! », murmura-t-il. Puis, il se tut et, l’air soucieux, s’accouda sur le secrétaire, exactement comme l’aurait fait un élève qui s’applique. Ses yeux se fixèrent sur les quelques lignes de la lettre. « Quarante et un, dit-il enfin d’une voix enrouée. Quarante et un ans et quarante-trois jours. Oui, c’est exactement cela, »

Il se mit alors à se promener dans la chambre comme si cette constatation lui avait rendu le calme. Au milieu de la pièce se dressait une colonne qui soutenait le plafond voûté. Autrefois, deux pièces se trouvaient là au lieu d’une : une chambre à coucher et un cabinet de toilette. Il y avait de nombreuses années – le général ne comptait plus que par dizaines d’années et n’aimait pas les chiffres précis qui lui rappelaient des choses qu’il valait mieux oublier – il avait donné l’ordre de démolir la paroi entre les deux pièces.

Le château avait été bâti deux siècles auparavant. Un fournisseur des armées l’avait fait construire, lequel livrait de l’avoine à la cavalerie autrichienne et, plus tard, fut fait prince. Le général avait vu le jour dans cette pièce même. Celle du fond, plus sombre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin et sur les bâtiments d’administration, était la chambre à coucher de sa mère. L’autre pièce, plus claire et plus sympathique, lui servait de cabinet de toilette. Il avait donc fait enlever, dans cette aile du bâtiment, le mur de séparation et les deux pièces avaient formé cette salle assez mal éclairée. Dix-sept pas de la porte au lit, dix-huit pas du mur côté jardin jusqu’au balcon. C’était exactement cela ; il avait bien souvent compté ses pas.

Comme quelqu’un qui finit par s’habituer à l’étendue de son mal, il vivait dans cette pièce faite à sa mesure. Les années passèrent et jamais on ne le vit se rendre dans l’autre aile du château, où se suivaient des salons verts, bleus et rouges avec des lustres dorés. Là-bas, les fenêtres donnaient sur le parc et sur les marronniers dont les branches garnies de fleurs se penchaient, au printemps, par-dessus les balcons. Devant l’aile sud du château, les arbres s’alignaient en demi-cercle le long des balustrades en pierre soutenues par des angelots aux bras dodus.

Quand il sortait, il allait seulement au cellier ou dans la forêt et chaque matin – même en hiver ou sous la pluie – à l’étang aux truites. Rentré à la maison, il traversait le vestibule pour rentrer dans sa chambre, où il prenait tous ses repas.

« Le voilà donc revenu, dit à haute voix le général. Après quarante et un ans et quarante-trois jours. »

Après ces paroles, une grande fatigue sembla l’accabler. Il chancela, comme s’il venait de se rendre compte combien quarante et un ans et quarante-trois jours étaient un long temps et il se laissa tomber dans un fauteuil de cuir usé. Sur la petite table à portée de sa main, se trouvait une clochette en argent qu’il agita.

— Que Nini monte me voir, ordonna-t-il au domestique. Je la prie de monter, ajouta-t-il poliment.

 

Il resta assis, avec la clochette à la main, sans faire le moindre mouvement jusqu’à l’arrivée de Nini...." (1958, Buchet-Chastel/Corrêa, pour la traduction française, Éditions Albin Michel S. A., 1995)

 

Les grands thèmes ...

L’amitié comme passion absolue - Le livre montre une amitié virile, exclusive, presque amoureuse dans son intensité. Márai suggère que certaines amitiés exigent autant que les passions sentimentales.

La trahison aux multiples visages - La trahison n’est jamais réduite à l’adultère ou au complot. On peut trahir par silence, par jalousie, par refus d’être soi-même, ou simplement en ne répondant pas aux attentes d’un autre.

Le temps et la survivance du passé - Les personnages sont âgés, mais rien n’est éteint. Le temps n’a pas guéri : il a seulement conservé les braises sous la cendre.

La fin d’un monde - Le château, les domestiques fidèles, l’étiquette militaire, la noblesse déclinante : tout évoque la disparition de l’Europe centrale aristocratique d’avant 1914.

 

Sans action spectaculaire, Márai crée une intensité remarquable par la parole, l’attente et la précision émotionnelle. Le roman touche tout lecteur ayant connu une amitié perdue, un ressentiment ancien ou la difficulté de tourner la page. Le huis clos, les silences, la nuit, la confrontation finale donnent au texte la force d’une tragédie classique.

 

".. XIII - Comme Conrad ne proteste pas et ne manifeste d’aucune façon avoir entendu l’accusation formulée, le général reprend :

— Il ne faisait pas encore bien clair. C’était le moment où la nuit cède la place au jour, moment où se décident bien des choses sur terre.

L’autre ne réagissant toujours pas, il poursuit sur le ton d’un chasseur qui raconte ses aventures :

— J’ai toujours aimé cet instant du jour, instant splendide mais redoutable aussi. À cette heure-là, je me mets parfois à songer que le jour, avec sa belle ordonnance et la lumière qu’il apporte, démêle et libère tout ce qui était passion chaotique la nuit. Chasseurs et gibier affectionnent pareillement cette heure. La forêt répand alors une extraordinaire senteur sauvage, vivifiante, et le vent se lève doucement, une odeur âcre émane des feuilles mouillées, des fougères, des écorces garnies de mousse ainsi que des aiguilles et des pommes de pin qui pourrissent sur les sentiers baignés de rosée, odeur semblable à celle que dégagent les corps ruisselants de sueur des bêtes en rut. Tu excuseras, je l’espère, ces digressions lyriques mais, chaque fois que j’évoque ces matins-là qui rendent poétiques leurs admirateurs, je le fais avec des mots qu’habituellement je n’emploie jamais. Je te demande pardon ; je me rends compte que c’est un peu ridicule, dit-il d’un ton embarrassé. Mais c’est aussi que je n’ai plus personne à qui parler.

— Tu évoques, dit Conrad aimablement, des souvenirs qui te sont chers. Parles-en, je t’en prie, tant qu’il te plaira.

— Dans les temps anciens, reprend le général, au fond des bois, les païens, les bras levés, célébraient pieusement cet instant. Moment inquiétant aussi, celui où le gibier se met en mouvement pour se désaltérer aux sources. La nuit n’est pas complètement achevée, la grande lutte et la garde vigilante des bêtes nocturnes n’ont pas encore pris fin… Le chat sauvage – je l’ai souvent observé – se tient encore aux aguets et, avec un peu de chance, on peut apercevoir quelque ours arrachant un dernier morceau de charogne. Et le cerf donc ! À cette heure-là, le cerf en rut se remémore ses instants de passion au clair de lune. Il s’arrête au milieu de la clairière, où le féroce combat de l’amour s’est déroulé… Il lève fièrement sa tête couverte de blessures et de ses yeux brillants, injectés de sang, de ses yeux sérieux et tristes d’animal, il regarde autour de lui, comme s’il ne pouvait plus s’arracher aux lieux de sa profonde passion. Oui, la passion est une force énorme. Je l’ai bien souvent constaté et j’en ai fait l’expérience moi-même.

Il parle doucement et avec hésitation, mais aussi avec la vivacité et la satisfaction des solitaires qui ont la possibilité de s’entretenir avec un de leurs semblables.

— J’en sais aussi quelque chose, dit Conrad. Bien que je ne sois pas chasseur, je connais pourtant ces heures matinales…

— J’en doute, réplique le général. En tout cas, tu te trouvais ce jour-là effectivement dans la forêt à l’aube et tu avais un fusil. Nous avons commencé par vouloir mettre en doute, à tout prix, le vrai sens de cette passion, mais l’essence véritable de celle-ci a prévalu sur notre volonté ; elle ne s’est pas laissé entamer, elle est restée entière. La vérité est que durant vingt-deux années tu m’avais haï, dit-il d’une voix forte.

— Tu l’avais compris ? demande Conrad.

Le général réfléchit un instant et répond :

— Peut-être ! Je l’ai compris, mais non pas avec ma raison. Tu me haïssais non seulement dans l’acception courante du mot, mais avec une passion rappelant celle des liaisons intimes. N’oublions pas que la passion n’est pas soumise aux lois de la raison.

— Tu ne t’es jamais trahi…, dit Conrad sans assurance, mais le général ne le laisse pas continuer et reprend :

— La passion ne se soucie pas de ce qu’elle recevra en échange. Ce qu’elle veut, c’est pouvoir s’exprimer entièrement, même si, en contrepartie, on ne lui accorde que sentiments tendres, amitié et indulgence. Aussi, toute vraie passion est sans espoir… et les autres n’ont-elles que la valeur d’un pacte, d’un compromis avantageux ou d’un échange d’intérêts mesquins. Tu m’as haï et ta haine est devenue un lien aussi fort entre nous que celui de l’amour.

Il fixe la lueur des chandelles et puis, sans regarder Conrad, il lui demande :

— Pourquoi me haïssais-tu ? J’ai essayé de le comprendre. Tu n’as jamais accepté d’argent de moi, tu refusais le moindre cadeau. Tu n’as pas voulu que notre amitié devînt une véritable fraternité ! Si je n’avais pas été trop jeune à l’époque, j’aurais compris à quel point ces indices étaient révélateurs et dangereux. Celui qui refuse une partie veut sans doute le tout. Tu me haïssais déjà lorsque nous n’étions que des enfants : oui, dès le tout premier instant, quand j’ai fait ta connaissance dans cette école, où des représentants choisis de notre monde étaient dressés et éduqués. Pourquoi me haïssais-tu ? répète-t-il en élevant la voix.

— Haïr n’est pas le terme exact, dit Conrad avec calme. Tu n’as pas bien interprété mes sentiments.

— Si, rétorque le général avec une colère sourde. Tu me haïssais parce que je possédais ce qui te faisait défaut. Quoi au juste ? N’étais-tu pas toujours le mieux élevé des deux, un assemblage parfait d’application, de vertu et de toute sorte de capacités ? N’étais-tu pas doué de toutes les manières, puisque tu possédais même un talent que tu cachais, celui de la musique ? Tu étais de la famille de Chopin, un être réservé et orgueilleux. Cependant, au fond de ton âme, se terrait, prêt à bondir, ton désir absurde d’être différent de ce que tu étais réellement. C’est là le fléau le plus cruel dont le destin peut affliger un homme, dit-il d’un ton grave.

— Je suis parti, dit Conrad sèchement. J’ai donc cherché à être ce que je suis.

Le général le regarde avec méfiance et dit :

— Non, tu voulais être un autre. Être différent de ce que l’on est… est le désir le plus néfaste qui puisse brûler dans le cœur des hommes. Car la vie n’est supportable qu’à condition de se résigner à n’être que ce que nous sommes à notre sens et à celui du monde. Nous devons nous contenter d’être tels que nous sommes et nous devons aussi savoir qu’une fois que nous aurons admis cela, la vie ne nous couvrira pas de louanges pour autant. Si, après en avoir pris conscience, nous supportons d’être vaniteux ou égoïstes, d’être chauves ou obèses, on n’épinglera pas de décoration sur notre poitrine. Non, nous devons nous pénétrer de l’idée que nous ne recevrons de la vie ni récompense ni félicitations. Il faut se résigner, voilà tout le grand secret.

— Nous résigner à quoi ? demande Conrad.

Le général répond promptement :

— À notre caractère et à notre nature dont les défauts, tels que l’égoïsme et l’avidité, ne peuvent être corrigés ni par l’expérience ni par l’intelligence. Nous devons admettre que des personnes que nous aimons ne correspondront pas à notre amour comme nous l’espérions. Nous devons supporter la trahison et l’infidélité. Nous devons aussi – ce qui est le plus difficile au monde – savoir admettre que d’autres nous surpassent par leur caractère et leur intelligence. Voilà ce que j’ai appris ici, au milieu de la forêt, au cours de ces années. Toi, tu n’as pu supporter tout cela, conclut-il à voix basse, mais avec fermeté.

— Du temps de notre enfance, dit Conrad, nous étions pourtant amis.

— Mais durant notre enfance, tu ignorais encore tout ceci, reprend le général. C’était la belle époque, une époque merveilleuse. Dans la vieillesse, la mémoire agrandit chaque détail et nous donne une image claire et parfaite du passé. Nous étions enfants et nous étions amis : dons merveilleux du sort. Remercions-le de nous avoir permis d’en bénéficier. Mais par la suite, ton caractère s’est affirmé et tu n’as pu supporter qu’il te manquât ce qui m’était échu comme un don des dieux, grâce à mon origine et à mon éducation.

— Quel était ce privilège ? demande Conrad avec intérêt.

Le général répond avec simplicité :

— La différence consistait en ce que le monde te voyait avec indifférence et parfois avec antipathie, alors que les gens m’accueillaient en souriant et m’accordaient leur confiance. Tu as dédaigné la confiance et l’amitié que le monde te témoignait, mais, en même temps, tu m’enviais terriblement. Peut-être pensais-tu – évidemment pas de façon bien nette et, sans doute, uniquement en raison de tes sentiments naissants – que le caractère d’un être privilégié, comme moi, qui étais la coqueluche du grand monde, devait ressembler à celui des filles de joie. Il y a des gens que tout le monde chérit… On leur réserve bon accueil et on les comble de gâteries. Ces gens-là paraissent en effet s’offrir à tout venant et ont en eux des penchants qui caractérisent généralement les prostituées. Tu remarques que les mots ne me font plus peur, dit-il en souriant.

— En effet, reconnaît Conrad. Tu n’as vraiment plus l’air d’hésiter à dire ce que tu penses, avec les mots qui te viennent.

— Dans la solitude, dit le général, nous apprenons à tout comprendre et à ne plus rien craindre. Des individus qui portent sur leur front la marque de faveur des dieux se sentent vraiment des élus et ils se présentent dans le monde avec un aplomb présomptueux. Pourtant, si c’est ainsi que tu m’as imaginé, tu as commis une grave erreur. Seul le miroir déformant de l’envie pouvait donner de moi une telle image. Je ne veux pas me défendre, parce que c’est la vérité que je cherche et parce que celui qui veut la vérité doit commencer ses investigations en lui-même. Ce que tu as considéré en moi et autour de moi comme une grâce et un don des dieux n’était que de la candeur. J’étais confiant jusqu’au jour où… eh bien ! oui ! Jusqu’au jour où je suis allé chez toi, dans ta maison que tu avais quittée comme pour t’enfuir.

— As-tu eu confiance en moi ? demande Conrad d’un air intrigué.

— Oui, car j’étais candide. Peut-être est-ce précisément cette candeur qui a poussé les gens à me témoigner des sentiments amicaux et bienveillants, à me sourire et à m’accorder leur confiance. Il y avait certainement quelque chose en moi… – je parle du passé et tout ce dont je parle est déjà tellement loin que je pourrais évoquer mon moi d’alors comme s’il s’agissait d’un étranger ou d’un mort –, sans aucun doute, je possédais une sorte de légèreté et d’indulgence qui désarmaient les gens. Il y a une époque dans ma vie, une dizaine d’années de ma jeunesse, pendant laquelle le monde a toléré patiemment mes prétentions. Je pourrais appeler ce temps-là l’époque bénie, dit-il sur un ton d’humilité et il reprend ensuite plus vivement : On se précipitait au-devant de moi, comme si j’étais un conquérant qu’il fallait fêter avec des coupes remplies de vin, des jeunes filles vêtues de blanc et des fleurs. Réellement, après que nous eûmes quitté l’Académie militaire, pendant les dix années de notre existence à Vienne, puis à l’armée, la confiance que j’avais en moi ne m’a pas quitté un seul instant. Je me laissais bercer de l’illusion que les dieux m’avaient passé au doigt un anneau magique, invisible, grâce auquel je devais être entouré d’affection et de confiance et à l’abri de tout déboire. Ce sont là les biens suprêmes de l’existence.

— Tu as raison, dit Conrad. Ce sont des privilèges précieux qui ne t’ont pas été refusés.

— Somme toute, poursuit le général, ce sont même les privilèges les plus précieux. Celui qui, en pareilles circonstances, devient présomptueux, fait le pitre, celui qui n’est pas capable de recevoir ces faveurs du sort avec humilité et ne se rend pas compte que cet état de grâce ne dure qu’autant que les dons du ciel ne sont pas dilapidés, celui-là est infailliblement perdu. Le monde ne pardonne qu’à ceux qui, en leur cœur, restent compréhensifs et humbles… et même à ceux-là, pour quelque temps seulement… En ce qui nous concerne, toi, tu as accumulé de la haine contre moi, conclut-il d’un ton ferme.

— C’est ta conviction, dit Conrad. Je te laisse parler mais sache que je ne partage pas ton opinion...."  (1958, Buchet-Chastel/Corrêa, pour la traduction française, Éditions Albin Michel S. A., 1995)

 

Dans "L’Héritage d’Eszter" (Eszter hagyatéka, 1939), il nous raconte l’histoire de la vie d'Eszter, une femme vieillissante marquée par un amour non partagé et une trahison. "Divorce à Buda" (Válás Budán, 1935) relate la vie d’un médecin impliqué dans un divorce complexe, révélant des secrets et des conflits moraux. Son "Journal intime" (Napló, publié en plusieurs volumes)couvre des décennies et offrent un aperçu sa vie tant intellectuelle qu'émotionnelle et constitue un témoignage précieux sur la Hongrie d’avant et d’après-guerre, ainsi que sur son exil. "Confession d’un bourgeois" (Egy polgár vallomásai, 1934) se veut autobiographie dans le contexte de la société bourgeoise hongroise...

 

Géza Ottlik (1912–1990) est surtout reconnu pour son roman "Une école à la frontière" (Iskola a határon, 1959), considéré comme l'une des œuvres majeures de la littérature hongroise du XXe siècle, un roman, largement autobiographique, se déroule dans une école militaire à la frontière entre la Hongrie et l'Autriche dans les années 1920...



Magda Szabó (1917–2007) naquit à Debrecen, l’une des grandes villes culturelles et religieuses (calviniste) de la Hongrie : elle a connu la chute de l’Empire austro-hongrois après la Première Guerre mondiale et les régimes totalitaires, notamment l’occupation nazie, puis le régime communiste, qui ont profondément affecté son œuvre et sa vie personnelle (elle a été interdite de publication entre 1949 et 1958 pour des raisons politiques).

Sa notoriété prend une ampleur certaine avec un roman, "La Porte" (Az ajtó, 1987), un roman sur la relation complexe entre une femme écrivain (la narratrice) et sa domestique, Emerence, personnage énigmatique au caractère insoumis. Au fil du récit, les tensions et les paradoxes de leur relation révèlent des questions profondes sur la loyauté, le pouvoir, la culpabilité, et l’intimité. "La Porte" fait référence à la porte littérale et symbolique qui sépare le monde intérieur d’Emerence de son environnement extérieur...

"Je rêve rarement. Quand cela se produit, je me réveille en sursaut, baignée de sueur. Alors je me rallonge, j’attends que mon cœur cesse de battre la chamade, puis je médite sur le pouvoir magique, irrésistible de la nuit. Dans mon enfance, dans ma jeunesse, je n’avais pas de rêves, ni de bons ni de mauvais. À présent, c’est l’âge qui charrie sans relâche les alluvions du passé en une masse de plus en plus compacte, horreur dense d’autant plus alarmante qu’elle est plus étouffante, plus tragique que ce que j’ai jamais vécu.

Car ce dont je me réveille en hurlant n’est jamais arrivé dans la réalité.

Mes rêves sont des visions absolument identiques qui reviennent inlassablement, je fais toujours le même rêve. Je suis sous le porche de notre immeuble, au pied de l’escalier, derrière la porte cochère au verre armé inexpugnable, renforcée d’une armature de fer, et j’essaie d’ouvrir la serrure. Il y a une ambulance dans la rue, les silhouettes des infirmiers, floues à travers la vitre, sont d’une taille surnaturelle, leurs visages enflés sont entourés d’un halo, comme la lune. La clé tourne, mais je m’escrime en vain, je ne peux pas ouvrir la porte, pourtant je dois faire entrer les ambulanciers, sinon ils arriveront trop tard. La serrure reste bloquée, la porte reste fermée, soudée à l’encadrement métallique. J’appelle à l’aide, mais aucun des habitants de nos trois étages ne me prête attention, ils ne le peuvent pas, car, je m’en rends compte, je ne fais que remuer les lèvres tel un poisson, sans qu’aucun son ne s’en échappe, et ma terreur atteint son comble quand je prends conscience que non seulement je ne peux pas ouvrir la porte aux secours, mais qu’en plus je suis devenue muette. C’est à ce moment que mon hurlement me réveille, j’allume la lumière, j’essaie de combattre l’asphyxie qui me saisit toujours après ce rêve, autour de moi les meubles familiers de la chambre, au-dessus de notre lit l’iconostase familiale, mes aïeux parricides, vêtus de dolmans soutachés, à la mode baroque ou Biedermeier, mes aïeux qui voient tout, qui comprennent tout, qui sont les seuls à savoir combien de fois j’ai couru la nuit ouvrir la porte aux premiers secours, à des ambulances, combien de fois – tandis qu’à travers la porte close on n’entendait que le bruissement de branches ou des pas feutrés de chats – au lieu de la rumeur familière de la rue à présent silencieuse, je me suis demandé ce qui arriverait si un jour je m’escrimais en vain avec la clé, si elle ne tournait pas.

Ces portraits savent tout, surtout ce que je m’efforce d’oublier, et qui n’est plus un rêve : une unique fois dans ma vie, dans la réalité et non pas dans l’état d’anémie cérébrale dû au sommeil, une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissante, même si son toit en feu avait crépité au-dessus de sa tête. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure : celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur, elle qui avait confiance en moi, et moi qui péchais par excès d’assurance. À présent, cela n’a plus d’importance, on ne peut pas réparer ce qui s’est passé. Qu’elles viennent donc de temps en temps, ces Érinyes aux bottes sanitaires transformées en cothurnes, au masque tragique sous le bonnet d’infirmier, qu’elles montent la garde autour de mon lit, brandissant les épées à double tranchant que sont mes rêves. Chaque soir, en éteignant la lumière, je les attends, je me prépare à entendre retentir dans mon sommeil la sonnette qui fera s’avancer cette horreur sans nom vers la porte qui ne s’ouvrira jamais.

Ma religion ne reconnaît pas la confession individuelle. Ce sont les paroles du pasteur qui nous font savoir que nous sommes pécheurs, voués à la damnation car nous avons péché de toutes les manières possibles contre les commandements. Nous recevons l’absolution sans que Dieu exige de nous ni explications ni détails.

C’est ce que je vais donner à présent.

 

Je n’ai pas écrit ce livre pour Dieu, il connaît mes entrailles, ni pour les ombres, elles sont témoins de tout, me surveillent à chaque instant, éveillée ou endormie, mais pour les hommes. J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien..."  (Traduction française Éditions Viviane Hamy, août 2003)

 

"Freskó" (1958, The Fawn) nous plonge dans les profondeurs psychologiques des tensions familiales lors d’un enterrement : les souvenirs et les conflits latents remontent à la surface. "Pilátus" (1963, "Katalin Street" en trad. anglaise) est souvent considéré comme l’un des plus puissants de Szabó pour son évocation de la vie de trois familles voisines à Budapest, marquées par des amitiés, des amours et des trahisons, dans le contexte des bouleversements historiques de la Hongrie (de l’avant-guerre à l’après-guerre) : elle y retrace notamment les cicatrices laissées par l’occupation allemande et soviétique sur plusieurs générations...

"Abigaïl" (1970) est le récit d’une jeune fille de 14 ans, Gina Vitay, qui, dans la Hongrie de la Seconde Guerre mondiale(sous emprise nazie), a été envoyée par son père dans un pensionnat religieux strict pour la protéger des bouleversements de l’époque. Gina y découvre la statue d'Abigaïl dans le jardin de l’école, une figure mystérieuse à laquelle les élèves confient leurs secrets et demandent conseil, et dont l'identité sert de fil conducteur à l'intrigue. Deux romans pleinement reconnus tant en Hongrie qu'au niveau international et la statue d’Abigaïl est devenue un élément emblématique de la culture populaire hongroise.

 

"... Ils partirent de bonne heure le lendemain matin sans avoir dit où, ni pour combien de temps.

János, l’ordonnance du général qui avait préparé la voiture, ainsi que Róza, qui dirigeait la maison Vitay bien avant la naissance de Gina, ou Ili, la femme de chambre, imaginèrent que le général et sa fille partaient pour une dernière excursion avant la rentrée scolaire. Ils étaient encore dans le hall quand le téléphone sonna. Avant que quelqu’un ne décrochât, le général cria en sortant que quel que fût le correspondant, ils n’étaient plus à Budapest, et Gina entendit Ili répondre :

– Je regrette, ils sont déjà partis.

« C’est tante Mimó, pensa la jeune fille, elle a essayé une dernière fois. La pauvre, elle a dû avoir du mal à se lever si tôt ! »

Elle avait déjà fait ses adieux la nuit à la maison et à ceux qu’elle aimait, aussi ne jeta-t-elle pas un regard en arrière, ni vers la maison, ni vers Róza qui agitait fidèlement la main tandis que le général démarrait. À quoi bon, alors que tout et tous allaient devenir de plus en plus petits en s’éloignant ? Elle regardait droit devant, en essayant de deviner où on l’emmenait. La route qu’elle connaissait le mieux était celle du lac Balaton, parce qu’ils allaient souvent sur la côte Adriatique, mais au lieu de rester du côté de Buda, la voiture traversa le pont. « Nous n’allons pas vers le lac, pensa Gina. Les trains vers l’ouest partent de Keleti, la gare de l’Est. Est-ce que nous allons vers l’ouest ? Quelle est la plus grande ville sur la ligne de Vienne ? Győr ? Pas Sopron, tout de même ! »

Sur la place Kálvin, elle pensa à ses deux meilleures amies, Edit et Alice. Edit habitait à proximité, près de l’hôtel Astoria, Alice un peu plus loin, derrière l’église de l’Université. C’était inconcevable de les quitter ainsi, sans un au revoir, sans une explication, et de leur annoncer ensuite dans une lettre qu’elles ne se reverraient jamais. La circulation était déjà dense à cette heure pourtant matinale ; en attendant le feu vert, le général lâcha le volant et la regarda longuement d’un air grave. « Lui aussi pense à Edit et Alice, songea la jeune fille, et à ce qu’il ne m’ait pas permis de leur dire au revoir. Et il regarde quelle tête je fais. Aucune. De toute façon, ça m’est égal. »

Ils sortirent de la ville. Ils ne parlaient pas, Gina avait l’impression qu’ils n’auraient rien à se dire, et le général était concentré sur la route. Il lui paraissait étrange en civil, presque inconnu, et d’une certaine manière plus âgé qu’il n’était en réalité. Gina suivait les noms des agglomérations qu’ils traversaient, elle connaissait assez la géographie de la Hongrie pour se rendre compte qu’ils se dirigeaient vers l’est, et lorsque vers huit heures ils arrivèrent au bord de la Tisza, elle sut qu’elle avait vu juste. Ils s’arrêtèrent dans cette ville pour prendre un petit déjeuner, sans appétit, faisant assaut de politesses. Le général dit qu’il avait les jambes ankylosées à force de rester assis et proposa de faire quelques pas. Il lui prit le bras ; Gina était grande, plus grande que les filles de son âge et en se redressant elle avait à peine une tête de moins que son père. Ils se promenèrent en regardant les vitrines, le général s’arrêtait de temps en temps, lui montrait une écharpe, des gants, un foulard, n’en avait-elle pas besoin, voulait-elle qu’il les achète ? Gina refusa d’un ton vif qui la surprit elle-même. Non, ce n’était pas aussi simple, on ne pouvait pas arranger les choses comme ça ! Quand elle était petite, si elle rechignait à prendre un médicament, son père venait près de son lit, derrière Marcelle, et faisait soudain apparaître un cadeau dans le dos de la gouvernante, alors elle se dépêchait avec une grimace de dégoût d’avaler le remède administré afin d’obtenir ce que son père lui avait fait miroiter. Mais c’était du passé, de même que la rougeole, les maladies infantiles et l’inconscience. Elle était maintenant capable d’avaler le remède toute seule, sans cadeau ni menace.

Ils virent une bijouterie dans une rue adjacente. Bien sûr il n’y avait pas d’or en vitrine, l’or avait disparu dès le début de la guerre, mais quelques chaînes et médaillons en argent brillaient sur des coussinets de velours.

– Je vais quand même t’acheter quelque chose, dit le général. Arrête cette comédie. Tu n’es pas comme cela d’habitude, tu es contente de faire les magasins. Allez, viens.

Il faisait étonnamment clair dans la boutique, en fait c’était dû à une lampe très puissante sous laquelle le bijoutier réparait une montre. Le petit homme courtois fit tout son possible pour trouver quelque chose qui leur plaise. Mais Gina était une cliente difficile, elle n’aurait eu aucun mal à faire son choix, car l’assortiment modeste du petit bijoutier se composait de jolies pièces témoignant d’un exigeant travail d’orfèvre, seulement elle ne voulait pas de cadeau, elle refusait de voir sa tristesse et sa déception dissipées par une quelconque babiole. Le général finit par décider à sa place et choisit un pendentif représentant une petite lune au bout d’une fine chaîne, un bijou qui plut tout de suite à Gina malgré sa résistance lorsqu’on le lui accrocha autour du cou. C’était une petite lune sévère avec sa bouche fermée, elle n’était pas communicative, plutôt mystérieuse, prenant un air sérieux, ce n’était pas une lune d’opérette, elle n’était pas gaie. Et voilà, Gina avait quand même eu un cadeau, elle le portait à présent autour du cou, elle ne pouvait pas le reposer. Mais elle devait faire sentir à son père que cela ne changeait rien, qu’elle l’acceptait tout en ne l’acceptant pas. Elle regarda autour d’elle. Dans un des casiers, il y avait des objets en argent, des sceaux, des figurines et des cendriers. Gina montra un cendrier de forme allongée, sans ornement, et sortit son porte-monnaie. Elle avait toujours beaucoup plus d’argent de poche que son père ne lui en donnait. Tante Mimó intervenait régulièrement.

– Moi aussi, je veux t’acheter quelque chose, dit Gina. En souvenir. Pour que tu penses à moi, même si tu ne me vois pas.

Ils se regardèrent dans les yeux, puis se détournèrent soudain comme s’ils en avaient trop dit en silence. Le bijoutier les observait sans pouvoir déchiffrer leurs regards. Comment aurait-il pu savoir que les yeux de Gina disaient : « Je te rends tout de suite la pareille, sans attendre une occasion de cadeau. Et je t’offre un cendrier, père, pour que tu comprennes que c’est par pure politesse, par convenance, car je sais bien que tu ne fumes pas. Non, au cours de ce voyage, alors que je ne sais pas où et pourquoi il me mène loin de toi, tu ne peux pas me faire de cadeaux comme avant. »« Je t’en prie, répondaient les yeux du général, rends-moi la pareille comme à un étranger, si cela te plaît. Marcelle et moi t’avons appris que lorsqu’on accepte le cadeau d’un étranger, il convient de lui en faire un aussi. Un jour, tu me demanderas pardon pour cet instant. Dieu veuille que nous vivions cela l’un et l’autre. » (Éditions Viviane Hamy pour la traduction française, septembre 2017)

 

"Régimódi történet" (1977) est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Szabó en Hongrie : centré sur le rôle des femmes, c'est une vaste fresque familiale qui évoque les relations intergénérationnelles dans une famille hongroise traditionnelle. En 2002, elle écrira "Für Elise", un roman semi-autobiographique qui conte l’enfance de Magda Szabó, avec ses joies et ses désillusions, dans le contexte d’une société hongroise en pleine transformation.


 

Imre Kertész (1929–2016) est le seul écrivain hongrois à avoir reçu le Prix Nobel de Littérature (2002).

"Sorstalanság" (Être sans destin, 1975) est un récit semi-autobiographique sur un adolescent hongrois déporté à Auschwitz, puis à Buchenwald, et survivant de l'Holocauste ; ce dernier, plus qu’un événement historique, est pour Kertész une métaphore de la condition humaine moderne. Un roman considéré comme l’un des récits les plus novateurs sur l’Holocauste, parce qu'il refuse tout pathos pour privilégier une narration froide et clinique. Il ira jusqu'à montrer que survivre à l’Holocauste ne confère pas un sens particulier à l’existence, mais renforce plutôt son absurdité...

 

"... C’est à ce moment que notre attention fut attirée, plus sérieusement cette fois, par l’odeur. J’aurais du mal à la définir : elle était douceâtre et en quelque sorte gluante, elle rappelait un peu le produit chimique que je connaissais déjà, et tout cela à un point tel que je craignais que cela ne me fasse rendre le pain que je venais de manger. Nous n’avons eu aucun mal à trouver le coupable : c’était une cheminée, à gauche, du côté de la route, mais beaucoup plus loin. Renseignements pris auprès de notre chef, c’était une cheminée d’usine, cela se voyait tout de suite, mais beaucoup ont su tout de suite que, de surcroît, il s’agissait d’une tannerie. Effectivement, je me suis souvenu que le tramway passait devant une tannerie quand, autrefois, il m’arrivait d’aller avec mon père voir un match de football, le dimanche à Újpest, et alors je devais toujours me boucher le nez. Par ailleurs, le bruit courait déjà qu’heureusement nous ne travaillerions pas dans cette usine : si tout allait bien, si le typhus, la dysenterie ou quelque autre épidémie ne se déclarait pas parmi nous, nous irions dans un endroit plus accueillant, nous assurait-on. 

C’est pourquoi, en attendant, nous n’avions pas encore de numéro sur nos habits, ni sur la peau, comme par exemple notre chef, “le chef de bloc” comme on l’appelait désormais. Beaucoup avaient vu ce numéro de leurs propres yeux : il était inscrit à l’encre vert clair – c’est le bruit qui s’est répandu – sur le poignet, gravé de façon indélébile avec des aiguilles prévues à cet effet, tatoué, comme ils disaient. 

A peu près au même moment, j’ai entendu la conversation des volontaires qui portaient la soupe. Eux aussi, ils avaient vu les numéros gravés dans la peau des anciens détenus, à la cuisine. La réponse qui allait de bouche à oreille, dont on cherchait la signification et qu’on répétait souvent autour de moi, était celle que l’un de ces prisonniers avait donnée à la question qu’on lui avait posée. Il aurait dit “Himmlische Telephonnummer”, c’est-à-dire “le numéro du ciel”. Je voyais que cela avait rendu tout le monde songeur, et bien que je n’y aie rien compris, je trouvais moi aussi ces paroles indubitablement bizarres. Quoi qu’il en fût, les gens se sont mis alors à s’affairer autour du chef de bloc et de ses deux aides, à aller et venir, à les interroger, les accabler de questions et à échanger immédiatement les nouvelles, demandant par exemple s’il y avait une épidémie. “Oui” – telle fut la réponse ; et ce qu’il arrivait aux malades ? “Ils meurent.” Et les morts ? “On les brûle”, nous a-t-on dit. 

A vrai dire, il s’est avéré petit à petit, et je ne sais plus très bien de quelle manière, que cette cheminée, là en face, n’était en réalité pas la cheminée d’une tannerie, mais celle d’un “crématorium”, c’est-à-dire d’un four d’incinération, comme on me l’expliqua. Alors je l’ai regardée plus attentivement : c’était une cheminée trapue, carrée, à large gueule, comme si on lui avait donné un coup sur le sommet. Je peux le dire, à part un certain respect – et puis l’odeur, naturellement, dans laquelle nous étions englués comme dans une espèce de bouillie épaisse, de marécage –, je ne sentais rien. 

Mais dans le lointain, nous avons aperçu encore une cheminée, puis une autre, et encore une à l’horizon lumineux, et chaque fois, nous étions étonnés, deux d’entre elles crachaient de la fumée, comme la nôtre, et ceux qui distinguaient au loin, derrière une sorte de forêt au feuillage rabougri, un nuage de fumée qui s’élevait, avaient sans doute raison, et ils se demandaient, à juste titre selon moi, si l’épidémie était importante au point de faire tant de morts.

Je peux affirmer qu’avant que le soir du premier jour ne soit tombé j’étais en gros à peu près précisément au courant de tout. Entre-temps, il est vrai, on avait visité la baraque des lieux d’aisances, c’était un endroit qui comportait sur toute sa longueur trois niveaux rappelant des estrades avec, sur chacun, deux trous, c’est-à-dire en tout six rangées : il fallait grimper dessus ou viser dedans, ça dépendait, selon le besoin du moment. 

En tout cas, on n’a pas eu trop de temps, parce qu’un détenu avec un brassard noir est arrivé, il était en colère, il tenait cette fois-ci dans la main un gourdin qui semblait lourd, et on a tous dû partir comme on était. Quelques détenus, anciens mais ordinaires, y flânaient encore : ils étaient plus doux et donnaient volontiers quelques mots d’explication. Le chemin aller et retour que nous dûmes faire sous la direction du chef de bloc fut assez long, et ce chemin nous conduisit à côté de baraquements intéressants : derrière les barbelés, il y avait les granges habituelles parmi lesquelles se tenaient des femmes étranges (j’ai même tourné la tête à la vue de l’une d’elles, parce que de sa robe ouverte pendait une chose à laquelle se cramponnait un bébé chauve dont la tête brillait au soleil), et des hommes encore plus étranges, en costume en général usé, certes, mais comme en portent les gens à l’extérieur, en liberté, pour ainsi dire. 

Au retour, je n’avais plus de doute : c’était le camp des Tziganes. Cela m’étonna un peu : chez nous, à peu près tout le monde, moi aussi, naturellement, exprimait quelques réserves à propos des Tziganes, mais jusqu’alors je n’avais jamais entendu dire qu’ils étaient eux aussi des criminels. Juste alors, derrière leur grillage, arriva un chariot tiré par de petits enfants qui avaient des harnais sur les épaules, comme des poneys, un homme à grande moustache marchait à côté d’eux avec un fouet à la main. Le chargement disparaissait sous des couvertures, mais à travers les nombreuses fentes et les chiffons, on pouvait voir du pain, on apercevait sans erreur possible des miches blanches : j’en ai déduit que, visiblement, ils étaient malgré tout logés à meilleure enseigne que nous. 

Un autre tableau de cette promenade m’est également resté en mémoire : dans l’autre direction et sur la route principale, en habit blanc, pantalon blanc avec une large bande rouge sur le côté, avec un grand béret noir d’artiste comme en portaient, à en croire les tableaux, les peintres qui vivaient au Moyen Age, avec à la main une grosse canne de grand seigneur, marchait un homme, jetant des regards au loin à droite et à gauche, et j’ai eu beaucoup de mal à croire – alors qu’on l’affirmait – que cet homme si distingué n’était qu’un détenu comme nous.

Je pourrais le jurer : personnellement, je n’ai parlé avec aucun étranger sur cette route. Et pourtant, c’est de ce moment-là que datent mes connaissances les plus précises. 

A cet instant-là, là-bas, en face, brûlaient nos compagnons de voyage, tous ceux qui avaient voulu monter dans les camions, ceux qui s’étaient avérés inaptes aux yeux du médecin à cause de leur âge ou pour tout autre raison, de même que les petits enfants, leurs mères et les futures mères pour lesquelles ça se voyait déjà, comme ils disaient. Eux aussi étaient allés de la gare aux douches. Eux aussi avaient eu des explications concernant les crochets, les numéros, les modalités de la douche, exactement comme nous. Il y avait eu des coiffeurs, assurait-on, et ils avaient reçu un morceau de savon. Ensuite, eux aussi étaient entrés dans le local des douches où, à ce qu’on me dit, il y avait aussi des tuyaux et des pommes : sauf qu’on ne leur a pas envoyé de l’eau, mais du gaz. Je n’ai pas appris tout cela d’un coup, plutôt petit à petit, complétant sans cesse mes connaissances avec de nouveaux détails, en ôtant quelques-uns, en laissant d’autres et en rajoutant de nouveaux. 

Cependant, disait-on, ils sont très gentils avec eux, ils les entourent de soins et d’affection, les enfants chantent et jouent au ballon et l’endroit où on les asphyxie est très beau, il se trouve au milieu d’une très belle pelouse, d’un bosquet et de plates-bandes : voilà pourquoi cela éveillait en moi une impression de plaisanterie, d’une espèce de blague de potache. A cela venait s’ajouter, quand j’y pensais, l’habileté avec laquelle on m’avait fait changer d’habit grâce à la trouvaille du crochet avec son numéro, ou bien la manière dont ils avaient fait peur à ceux qui possédaient des biens avec cette histoire de radiographie qui est restée des paroles en l’air. 

Bien sûr, j’admettais que tout ceci n’était pas vraiment une plaisanterie, si je le considère d’un autre point de vue, puisque j’ai pu m’assurer du résultat – pour m’exprimer ainsi – de mes propres yeux et surtout avec mon estomac qui se retournait sans cesse ; mais voilà, c’était l’impression que j’avais, et fondamentalement – c’est du moins ce que je m’imaginais – cela ne pouvait pas se dérouler d’une manière très différente. Finalement, là aussi ils s’étaient réunis, ils avaient très vraisemblablement rapproché leurs têtes, dirais-je, même si ce n’étaient pas des écoliers, naturellement, mais des hommes d’âge mûr, des adultes, peut-être et même très certainement, à bien y penser, des messieurs en costumes chic, avec des cigares, des décorations, sûrement rien que des chefs qu’on ne peut pas déranger à ce moment-là : voilà comment je me les imaginais. L’un d’eux tombe sur l’idée du gaz ; dans la foulée, un autre trouve la douche, un troisième le savon, un quatrième ajoute les fleurs, et ainsi de suite. 

Certaines idées ont peut-être été discutées longuement, modifiées, d’autres en revanche ont été immédiatement acceptées avec joie, et en sautant en l’air (je ne sais pas pourquoi, mais j’insiste : ils sautaient en l’air), ils se frappent les mains les uns les autres – tout cela était parfaitement imaginable, du moins en ce qui me concernait. 

Ensuite, grâce à de nombreuses mains zélées et un grand remue-ménage, les idées des chefs étaient devenues réalité, et l’application, je le voyais bien, ne laissait planer aucun doute quant à son succès. C’est sans aucun doute ce qui était arrivé à la vieille femme qui avait obéi à son fils à la gare, au petit garçon en chaussures blanches et à sa maman blonde, à la dame corpulente, au vieillard en chapeau noir ou au névropathe devant le médecin. L’Expert me vint à l’esprit : il avait dû être très surpris, le pauvre. Rozi dit avec un hochement de tête compatissant : “Pauvre Moskovics”, et nous étions tous du même avis que lui. Même Joli-Cœur s’écria : “Jésus Marie !” Effectivement, il confirma nos soupçons : entre lui et la fameuse fille de la briqueterie, “cela s’était passé”, et maintenant, il pensait qu’elle aurait à subir les conséquences de son acte, qui risquaient de devenir visibles avec le temps. Nous avons reconnu que son souci était légitime, néanmoins son visage semblait refléter non seulement de l’inquiétude, mais encore un autre sentiment, plus difficile à définir, et à ce moment-là, les gars le considéraient plutôt avec une sorte de respect, ce que je n’avais aucun mal à comprendre, naturellement...." (Actes Sud, 1998, pour la traduction française)

 

Dans "A kudarc" (Le Refus, 1988), Kertész interroge l'écrivain qu'il est devenu confronté à la difficulté de poursuivre son œuvre après avoir écrit un livre sur son expérience de l’Holocauste. - "Kaddis a meg nem született gyermekért" (Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, 1990) est un monologue particulièrement sombre dans lequel un homme refuse d’avoir un enfant parce qu'il ne veut pas le condamner à vivre dans un monde marqué par l’Holocauste. "Felszámolás" (Liquidation, 2003) sonde le suicide d’un écrivain survivant de l’Holocauste, par le biais de ses amis qui tentent de comprendre sa décision en explorant ses œuvres. "Gályanapló" (Journal de galère, 1992) est un mélange de mémoires, de réflexions philosophiques et d’analyses littéraires, et le "Dossier K" (Le Dossier K, 2006), une autobiographie sous la forme d’un dialogue introspectif.... 


Péter Nádas (1942) est considéré comme l'un des plus grands écrivains contemporains, tant par la profondeur de ses analyses psychologiques et sociales, que par la complexité de ses structures narratives. Il naquit à Budapest, en pleine Seconde Guerre mondiale, dans une Hongrie sous occupation nazie : orphelin dès l’âge de 16 ans, son père, un communiste convaincu, se suicida après une disgrâce politique. Et lui-même grandit ainsi sous un régime communiste imposé par l’Union soviétique. La censure, la surveillance de l’État, et les dilemmes moraux sont donc des thèmes profondément vécus...

 

"Le Livre des mémoires" (Emlékiratok könyve, 1986) est un roman monumental, souvent considéré comme son chef-d'œuvre, qui explore la mémoire et l'identité à travers des récits entrelacés. Le narrateur principal est un écrivain hongrois exilé en Europe occidentale, qui se remémore sa jeunesse, ses amours homosexuelles, ses relations complexes avec sa famille et sa quête identitaire; inséré dans le récit principal, un manuscrit fictif vient mettre en scène un fonctionnaire allemand sous le nazisme, permettant une évocation parallèle des thèmes du pouvoir, de la culpabilité et de l'aliénation. Une voix féminine, aussi brève que mystérieuse intervient ici et là, apportant une perspective poétique et fragmentaire qui éclaire les thèmes centraux. Le récit quant à lui navigue entre passé et présent, réalité et fiction, mémoire personnelle et mémoire collective. On peut affirmer que le texte met non seulement en lumière les dilemmes moraux et les stratégies de survie dans un monde marqué par la surveillance, la censure et la trahison, mais que la mémoire ici mise en oeuvre traverse tout à la fois l’esprit que le corps. On peut deviner que le livre, qui  ne fut pas sans controverses : comme dans le livre suivant, l'auteur nous la sexualité de manière explicite et intime, met en évidence le rôle du désir dans la construction de l’identité, et ses descriptions du corps humain (parfois crues) reflètent sa volonté d’intégrer les sensations corporelles dans la narration; la sexualité devient ainsi un mode d’exploration des relations humaines et des tensions historiques...

 

"Le charme de ma marginalité - Mon dernier domicile berlinois se trouvait dans le quartier de Schöneweide, chez les Kühnert, au premier étage d’une villa aux murs couverts de vigne vierge.

Les feuilles de vigne commençaient à rougir et les fruits noircis étaient la proie des oiseaux. C’était l’automne.

Rien d’étonnant à ce que tout cela me revienne maintenant à l’esprit : trois années ont passé, trois automnes, et plus jamais, je le sais, je ne retournerai à Berlin, je n’aurai plus de raison à cela, plus personne à y voir, c’est aussi la raison pour laquelle j’écris qu’il s’agissait de mon dernier domicile berlinois, je le sais, voilà tout.

J’ai voulu qu’il en soit ainsi, mais, que je l’aie voulu ou non, ainsi en alla-t-il, ainsi en est-il simplement allé, peu importe, à présent, alors que je soigne un rhume d’automne fort désagréable et – comme mon cerveau n’est bon à rien d’autre, mais que, pour enchifrené qu’il soit, il rumine des choses essentielles – me console en évoquant les automnes berlinois.

Non qu’il soit possible d’oublier quoi que ce soit.

Cet appartement au premier étage de la Steffelbauerstrasse, par exemple.

Bien entendu, j’ignore complètement qui d’autre que moi-même cela peut bien intéresser.

Je ne cherche à coup sûr pas à écrire un carnet de voyage, je ne puis écrire que ce qui m’appartient en propre, comme, disons, l’histoire de mes amours, et encore, car je ne m’estime pas capable d’entreprendre de parler de ce qui aurait une portée plus vaste que de simples expériences personnelles, et je ne crois d’ailleurs même pas qu’il puisse exister quoi que ce soit qui ait plus de portée que ces expériences en elles-mêmes parfaitement banales et dénuées d’intérêt, ou, plus exactement, je n’en sais rien, c’est une supposition de ma part, alors je suis prêt au compromis : que cet écrit soit une sorte de recueil de souvenirs ou d’aide-mémoire, quelque chose de lié à la douleur et à la volupté de la réminiscence, quelque chose que l’on est censé rédiger sur ses vieux jours, un avant-goût de ce que seront peut-être mes sentiments dans quarante ans, s’il m’est donné d’atteindre les soixante-treize ans et d’être encore capable, à cet âge, de me souvenir.

Mon rhume me fait tout percevoir avec une netteté extraordinaire : ce serait dommage de laisser passer l’occasion.

Je pourrais par exemple préciser que ce fut Thea Sandstuhl qui m’amena chez les Kühnert, dans la Steffelbauerstrasse, dans ce quartier sud de Berlin qu’on appelle Schöneweide, « joli pâturage », à une demi-heure de trajet de l’Alexanderplatz, au cœur de la ville, ou à quarante minutes, voire une heure, si vous manquez la correspondance, d’une ponctualité sans faille, et que vous soyez dans l’obligation d’attendre sous la pluie.

C’est elle, Thea, qui a fait le nécessaire ou, plus exactement, magouillé pour me procurer cette chambre, et, naturellement, c’est d’elle aussi que je me suis souvenu durant ces derniers jours de rhume, mais, chose assez étrange, sans que me revienne à l’esprit cet attirail voyant au moyen duquel elle cherchait à attirer l’attention sur elle – son pull-over rouge, son manteau rouge souple, tout cet amoncellement de rouge qu’elle portait, et les rides de son visage de fillette, ces sillons pâles et tremblants qu’elle n’essayait pas véritablement de dissimuler, mais dont on sentait qu’ils lui répugnaient au maintien raide de son cou – son air de le projeter en avant comme pour dire, Allez-y, regardez, voilà mon visage, voyez combien je suis devenue vieille et moche, quand bien même j’ai été jeune et jolie, moi aussi, allez-y, riez un bon coup, ce que personne, bien sûr, ne songeait à faire, car elle n’était pas laide du tout, même si son complexe à l’égard de ses rides avait peut-être été à l’origine de ses déboires en amour, mais non, ce n’est pas cela qui maintenant me revenait à l’esprit, ni non plus la façon dont elle se tenait assise sur le fauteuil rouge de sa chambre aux rideaux de mousseline et au tapis rouge, c’est sa façon de rire et de pleurer, ses grosses dents de cheval jaunies par la nicotine, non pas ses pleurs et ses éclats de rire théâtraux, qui ne ressemblaient guère à des pleurs et des rires authentiques, et ce que je voyais, c’était la malignité dans le plissement dédaigneux de ses yeux qui tendait sa peau sèche sur son menton, en même temps que cet arbre dans la cour de la synagogue de la Rykestrasse, cet acacia desséché qui avait avec elle comme un lien de parenté, l’écriteau épinglé sur son tronc disant qu’il était interdit d’y grimper, mais qui en aurait eu l’idée un vendredi soir, dans la cour d’une vieille synagogue de Berlin-Est, près de trente ans après la fin de la guerre, qui en aurait eu la moindre envie ? et, tandis que s’écoulait le flot des ombres étirées des juifs qui sortaient de la synagogue illuminée dans la lumière mordorée de la cour, je lui dis que j’avais de la fièvre, et elle posa d’un geste maternel sa main sur mon front, mais je voyais à son visage, et je sentais aussi au mien, qu’elle s’intéressait moins à vérifier ma température qu’à jouir du contact de ma peau, jeune encore et exempte de rides.

D’où cette précaution oratoire précipitée et peut-être absurde pour affirmer que ce qui va suivre ne saurait en aucune manière être un récit de voyage, et qu’il ne faudrait en aucune manière me comparer à Arno Sandstuhl, le mari de Thea, qui est une sorte d’écrivain-voyageur, même si je suis bien sûr conscient que mon mépris affiché pour lui, sans doute attribuable à la jalousie, ne concerne pas sa passion innocente pour la visite des contrées lointaines et la narration de ses expériences, encore que ces déplacements aient, de toute évidence, éveillé mes soupçons, car très peu de gens obtiennent ici l’autorisation de voyager et la plupart ne connaissent que par ouï-dire les joies du tourisme, alors que lui, l’écrivain privilégié, avait même été, si j’ai bonne mémoire, jusqu’au Tibet et en Afrique, et pourtant je crois que mon antipathie injustifiable pour Arno n’est due ni à ce soupçon fugitif, ni à ce mépris, ni même à la jalousie, mais au manège douteux de Thea, et à son allusion, involontaire bien entendu, à une période secrète de ma vie.

La première fois que nous leur avons rendu visite, c’était chez eux, dans un tout autre quartier de la ville, assez excentré, quelque part aux environs de Lichtenberg, mais je ne sais pas exactement où, car chaque fois que nous y faisions le chemin ensemble, je me fiais entièrement au sens de l’orientation de Melchior dont le visage, depuis le jour de notre rencontre, me fascinait, m’habitait au point que j’étais incapable d’accorder la moindre attention à des vétilles telles que notre itinéraire, et tandis qu’il regardait la route devant lui, moi je le regardais, pendant toute la durée de notre trajet, et la dernière fois que j’ai rencontré Thea, c’était dans le S-Bahn, après que Melchior eut déjà disparu de Berlin, alors que Thea était seule, elle aussi, car Arno avait déserté leur domicile – nous nous sommes retrouvés nez à nez au terminus de Friedrichstrasse, quelques minutes avant minuit, et elle m’a dit en ayant presque l’air de s’excuser : « Ma voiture est de nouveau en panne » –, je rentrais du théâtre et je suis resté en sa compagnie jusqu’à Ostkreuz, où je devais changer pour Schöneweide (j’habitais toujours chez les Kühnert), mais elle continua sur la même ligne, ce dont je déduisis qu’elle habitait quelque part à proximité de Lichtenberg, là où ce dimanche après-midi, lors de notre première visite chez eux, j’avais eu avec Arno un entretien qui ressemblait beaucoup à une conversation entre écrivains : circonspect, sérieux, assommant.

En fait, c’était au petit manège douteux de Thea qu’il fallait attribuer cela, car c’était elle qui était responsable du caractère guindé et cérémonieux de la rencontre, elle qui, dès qu’Arno entra dans la pièce, avec un peu de retard, et que je me levai pour le saluer, nous prit tous les deux par le coude et nous empêcha bel et bien de nous serrer la main, comme pour nous faire comprendre qu’elle était l’intermédiaire exclusive de tout contact entre nous, quand bien même nous pourrions avoir aussi quelque chose en commun, en dehors de la relation qu’elle nous offrait – « Deux écrivains en pleine crise de création », dit-elle, en faisant allusion à une confidence dont je lui avais fait part – et qu’elle jugeait à l’évidence plus importante que la poignée de main contrariée, puisque ses paroles me révélaient sans vergogne les affres d’Arno, en même temps qu’elles lui révélaient les miennes, mais c’était Arno qu’elle avait désiré aider par cette trahison à double face, aider à travers moi, en se servant de moi pour instituer entre nous trois une totale communion, tout en nous mettant à part tous les deux, Arno et moi, dans le même sac, nous qui évitions de croiser nos regards, car on n’aime pas être si complètement percé à jour – même par une personne animée des meilleures intentions – et l’on aime encore moins être présenté à un alter ego auquel on ne ressemble pas, ni ne veut ressembler.

Cette situation ne m’était que trop familière, mais tous deux bien sûr n’en savaient rien.

Melchior riait également derrière notre dos – le spectacle de deux écrivains empotés doit lui avoir paru assez comique – et c’est à ce moment que, par déconvenue ou par dépit, je me suis mis à penser que, si on laissait Arno courir ainsi le monde, c’est qu’il était un agent secret occasionnel, un indicateur, un espion, mais il était tout à fait possible, pensai-je aussi alors, qu’il se fiche éperdument que je croie cela de lui, vu qu’il savait sur mon compte quelque chose que j’eusse préféré garder secret, lui qui avait remarqué les regards que Melchior ne cherchait pas à se retenir de lancer devant Thea, de sorte que ce que nous avions voulu dissimuler, à savoir que nous n’étions pas seulement de bons amis, mais des amants, Melchior et moi, n’était à coup sûr pas un secret pour lui.

Pour couronner le tout, il me fallait lui témoigner un certain respect, en partie parce qu’il était nettement plus âgé que moi, autour de la cinquantaine, en partie parce que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il écrivait, sinon qu’il s’agissait de récits de voyage, publiés à des centaines de milliers d’exemplaires, qui néanmoins, pour autant que je le sache, étaient peut-être des chefs-d’œuvre, mais quoi qu’il en soit, j’estimais que l’attitude la plus judicieuse était d’envelopper ma circonspection dans une politesse respectueuse, et cette conversation où chacun s’employait à ménager l’autre, tandis que Thea, telle une employée de bureau durant ses journées de congé, dressait la table pour le thé en écoutant Melchior lui seriner à l’oreille des propos sur mon compte, nous mettait tous les deux mal à l’aise.

Arno faisait tout pour se montrer à la hauteur du rôle qui lui était assigné, et il y avait un certain charme viril dans sa façon de s’enquérir de la nature de mes études théâtrales et du genre de nouvelles que j’écrivais, un charme né de la force masculine face à une situation embarrassante, l’une de ses remarques semblant, en fait, destinée à m’offrir galamment une porte de sortie en laissant entendre qu’il ne souhaitait pas trop approfondir les choses, « pour avoir une simple indication, en quelques mots, bien sûr, il ne saurait en être autrement », dit-il, avec un sourire, mais les petits sillons autour des commissures de ses lèvres indiquaient que ses méditations plus profondes ne trouvaient que rarement leur issue dans un sourire, qu’il était, semble-t-il, d’un naturel introverti, et que c’était la raison pour laquelle il ne vous regardait pas tout de suite droit dans les yeux, comme s’il dissimulait quelque chose dont il aurait eu honte.

Mais alors que je lui répondais, il me regarda soudain dans les yeux, et, bien que son intérêt n’allât point à mes propos, c’était un regard dont j’aurais dû apprécier la sincérité, car, chaque fois qu’un regard cherche ce qu’il y a derrière nos paroles – comme, dans ce cas précis, où il cherchait à découvrir la relation entre le fait que j’écrive et celui que, étant homme, je sois amoureux d’un autre homme, car je suis persuadé que c’était ce qu’il avait en tête pendant que je lui parlais –, bref, chaque fois que l’attention se détourne du sens et du sujet du discours pour tenter de se concentrer sur ce qui meut en profondeur celui qui parle, ce moment est un moment précieux qu’il convient de prendre très au sérieux.

Mais moi, j’étais parfaitement conscient de m’être déjà trouvé dans une situation semblable, en tête à tête avec un autre homme, dans une chambre, entièrement livré à sa merci.

Par ce regard, Arno qui, apparemment, se pliait à toutes les extravagances de Thea, essayait à présent de nous délivrer des rôles fastidieux que celle-ci nous avait imposés, comme on ne pouvait pas manquer de le voir à contempler ses beaux yeux marron foncé, mais j’étais trop absorbé dans mes propres souvenirs, plus attentif aux messes basses de Melchior à Thea sur mon compte qu’à ce que je disais à Arno de mes écrits, pour m’apercevoir que ce regard aurait pu avoir pour nous deux un effet libérateur, car il me scrutait avec une curiosité enfantine, d’une franche avidité, de sorte que quelques mots justes, ou même le fait de s’abstenir d’en prononcer un seul, auraient suffi à rendre notre conversation non seulement plaisante mais enrichissante, et pourtant je n’y prêtai aucune attention, à ce regard, je ne le lui rendis point, et, arrivé à la fin de mon monologue, je m’arrangeai pour gaffer dans mon désir d’être poli et, cédant à la facilité, me contentai de réitérer à son adresse la question qu’il m’avait posée, pour ne m’aviser de la muflerie inhérente à cette répétition qu’à la disparition soudaine de son regard derrière ses deux mains, en un geste bizarre d’autodérision par lequel on s’attribue des bois de cervidé, qu’on agite ensuite comme pour chasser une mouche.

Cette façon d’agiter les mains ne traduisait aucun dénigrement de son activité ou de son œuvre, mais plutôt un certain étonnement, la blessure et le malaise de celui qui a définitivement renoncé à se faire comprendre – « Oh ! je ne suis qu’un alpiniste », disait ce geste qui, en effet, ressemblait à celui d’un excursionniste que l’on interroge de façon routinière sur sa randonnée et le temps qu’il a fait – mais qu’y a-t-il jamais à dire sur pareils sujets ?

Arno ne manqua bien sûr pas de me répondre, lui qui, après tout, avait également bénéficié d’une solide éducation bourgeoise et donc appris l’art de combler par un bavardage inoffensif les moments d’inattention, de trouble, voire d’aversion, et il parlait comme le font en général les Berlinois de souche, en émettant ses mots comme s’il se gargarisait, mais même à supposer que je lui aie prêté attention, cependant que Melchior murmurait à l’oreille de Thea ce que j’avais préparé pour le déjeuner, même à supposer que j’eusse compris ce qu’il disait, le langage de son corps, son dos courbé me signalaient que ce n’était rien d’intéressant, rien que du blablabla, pour entretenir la conversation, au point que je perdis même un instant le son de sa voix, en partie parce que j’étais furieux des indiscrétions de Melchior et cherchais le moyen de l’arrêter, de lui faire boucler son clapet, mais aussi parce que j’avais découvert ou cru découvrir pourquoi ce visage buriné qui s’adressait à moi m’était si familier, à savoir qu’il aurait pu être celui de mon grand-père, si mon grand-père avait été allemand de naissance, un visage qui respirait le sérieux, la tolérance, la dignité et l’absence d’humour, un visage démocratique, s’il existe une chose pareille, et donc je perdis non seulement le sens de ses paroles, mais aussi le son de sa voix, je n’avais plus debout devant moi qu’une sorte d’enveloppe vide, dont tout ce que je saisissais c’est qu’elle continuait à me regarder d’un œil circonspect, en prenant bien soin de ne rien dire d’intéressant, de ne pas m’embarrasser par des propos qui eussent véritablement requis mon attention, et avant même que Thea ait fini de dresser la table, il m’avait planté là, me laissant debout, à moitié appuyé contre un fauteuil, en train de me balancer légèrement, pour regagner vite sa chambre après s’être excusé.

Comme elles se superposent gentiment, ces images automnales !

Jamais je n’ai expérimenté solitude plus grande...." (Plon, 1998, pour la traduction française)

 

"Histoires parallèles" (Párhuzamos történetek, 2005) nous offre une trilogie ambitieuse, parfois comparée à un "Guerre et Paix" du XXIe siècle, tissant au long de ses 1500 pages une multitude d'histoires indépendantes qui se fondent en une seule narration, explorant les relations humaines et les événements historiques. Une traduction en français serait semble-t-il un défi majeur en raison de la complexité de l'œuvre. Au moins peut-on indiquer que le roman se déroule sur une période couvrant près de 50 ans, principalement en Hongrie, mais également en Allemagne, autour de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre froide et du communisme; que ce roman déroule ensemble trois grandes intrigues principales, qui racontent la vie de plusieurs personnages sur des décennies :  Hans von Wolkenstein, un homme d’origine allemande lié aux mystères autour du nazisme et de l’après-guerre; Ágost Lippay-Lehr, un personnage hongrois lié aux cercles communistes; Gyöngyvér, une femme hongroise dont la sexualité et les relations complexes fournissent le prisme qui permet de traduire les tensions psychologiques et sociales. Le roman débute avec la découverte du corps d’un homme sur les rives d’un lac à Berlin ...

En 2001, dans "Saját halál" (La Mort propre, 2001), Nádas racontera son expérience d’une mort clinique survenue en 1993, suivie de sa réanimation et de son retour à la vie, avec une réflexion sur la mortalité, le corps et la conscience; il décrira une expérience de "rien" et de lumière, une sorte d’absence absolue, qui contraste avec les représentations classiques de la mort dans les cultures occidentales. La réintégration de la conscience dans son corps sera décrite comme une transition violente mais révélatrice sur ce que signifie être "vivant" ...

Et livrera en 2017, pour ne pas conclure, une autobiographie monumentale, "Világló részletek" (Détails lumineux) ...


La Hongrie fut donc un pays marqué par des traumatismes successifs qui ont nourri sa littérature, l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, la Seconde Guerre mondiale, l’occupation nazie, et le communisme sont des thèmes toujours présents à la fin du XXe siècle. László Krasznahorkai et Péter Nádas incarnent une certaine continuité entre cette époque et un XXIe que structure la mondialisation et une profonde internationalisation des thématiques littéraires. Mais là où de nombreux écrivains hongrois, à l'image de Nádas, explorait les effets corrosifs des régimes autoritaires sur les individus, où les écrivains comme les lecteurs cherchaient leur place dans un monde en transition, tiraillés le plus souvent entre des influences occidentales (l’Europe de l’Ouest) et orientales (l’Union soviétique), les générations suivantes n'ont sans doute pas encore découvert les nouveaux territoires de l'imagination qui leur seraient nécessaires pour emboîter le pas de ceux qui les ont précédés. 

Aussi ne citerons pour l'heure que les auteurs suivants de ce XXIe à peine débutant, László Krasznahorkai, avec "Tango de Satan" (Sátántangó, 1985) et "Le Baron Wenckheim est de retour" (Báró Wenckheim hazatér, 2016), György Spiró, ("Captivité", Fogság, 2005), Krisztina Tóth ("Pixel", 2011), - un livre qui aborde des thèmes comme le corps, les souvenirs et les blessures émotionnelles -, György Dragomán ("Le Roi blanc" (A fehér király, 2005), - histoire d'un enfant vivant dans un État totalitaire inspiré de la Roumanie de Ceaușescu, où l’absurde et la violence se mêlent au quotidien -, Noémi Szécsi ("Communista Monte Cristo", 2006) ...