Truman Capote (1924-1984), "Breakfast at Tiffany's" (1958), "In Cold Blood" (1966) - Gore Vidal (1925-2012),"Myra Breckinridge" (1968), "Palimpsest: A Memoir" (1995) - ...
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Lastupdate: 31/12/2016
Avec Truman Capote, une nouvelle forme de roman apparaît, "le roman non fictionnel" : l'intrigue ne naît plus de l'imagination d'un auteur, elle ne se fonde pas plus sur des faits réels, mais émane de la réalité même. L'auteur se saisit donc de cette trame de la réalité, la décrit avec minutie et va s'efforcer d'analyser les motivations des personnages pour les livrer dans leur pleine humanité au lecteur. 'In Cold Blood" est emblématique de ce nouveau style littéraire. Ce n'est pas seulement le récit d'un crime horrible, c'est une œuvre qui a créé un nouveau genre et a profondément interrogé la nature de la violence et de l'identité américaine ...
Truman Capote (1924-1984)
De son vrai nom Truman Streckfus Persons, Truman Capote est né à La Nouvelle-Orléans et a été élevé dans une plantation de l'Alabama, son père avocat épouse une Miss Alabama de seize ans qui enferme son fils dans un placard pour vivre sa vie : le mariage finit dans l'alcoolisme et la rupture. Truman prend le nom de son beau-père, vit avec des cousines, retrouve son père : il quitte définitivement à 17 ans le système scolaire et travaille de 1941 à 1945 comme pigiste au New Yorker. Il manifeste très tôt un grand don d'observation et une virtuosité littéraire dans ses premières nouvelles, rapidement remarquées par le milieu littéraire new-yorkais. Son premier roman "Les domaines hantés" (Other Voices, Other Rooms, 1948) remporte un vif succès mais la couverture de son livre qui le représente en starlette androgyne allongé langoureusement sur un sofa fait scandale. Truman Capote lance ainsi, en toute "innocence" selon lui, l'une des carrières littéraires américaines les plus flamboyantes, avant de sombrer dans l'alcoolisme et la cocaïne à la fin des années soixante. "Other Voices, Other Rooms" raconte la rencontre du jeune Joel Knox, à la recherche de son père, et d'un vieil homme muet et infirme qui ne communique qu'en lançant des balles de tennis rouges dans l'escalier. En 1949, il publie un recueil de contes, "L'arbre de nuit" (The Grass Harp). Suivent "Local color", en 1950, "La harpe d'herbes" en 1951, "Les muses parlent" en 1956. Sa créativité littéraire s'achève avec "Breakfast at Tiffany's" (1958) et "In Cold Blood" (1966), deux énormes succès et le début de sa lente descente aux enfers...
"Other Voices, Other Rooms" (Les Domaines hantés, 1948)
Un petit garçon nommé Joel Harrison Knox (nom de jeune fille de sa mère, qu'il vient de perdre) se rend seul de La Nouvelle-Orléans à un lieu perdu dans l'arrière-pays, pour y vivre avec son père qu'il ne connaît pas et dont il n'a jamais porté le nom de famille, Sansom. Dans, ou autour de cette demeure, jadis patricienne qui, en se délabrant, a pris un caractère primitif et hanté, Joel rencontre sa belle-mère Amy, son languissant cousin Randolph, ainsi que diverses figures qui contribuent à l'atmosphère extrêmement féerique du lieu : Idabel et Florabelle, les farouches jumelles d'une ferme voisine; Jesus Fever, le nain noir qui conduit la charrette; Zoo, sa petite-fille, la servante au cou zébré de rouge ; Little Sunshine, ermite noir vivant seul dans les ruines marécageuses du Cloud Hotel, splendide au XIXe siècle. Sans compter l'apparition à une fenêtre d'une dame étrange, qui semble appartenir à un siècle encore plus lointain... Joel ne désire toutefois qu'une chose : voir son père. Quand, après bien des hésitations, on l'y autorise enfin, c'est pour découvrir un paralytique quasiment muet, qui fait rebondir des balles de tennis rouges depuis son lit quand il a besoin de quelque chose, et auquel son fils doit faire la lecture après lui avoir donné à manger cuillerée par cuillerée. Dès lors, qu`est-ce que le jeune garçon pourrait bien encore attendre d`une maison construite autour d'un vide ("Mr. Sansom? Et qui était-ce? Personne, le néant. Un nom qui semblait n'avoir aucun sens" et, plus loin, "On aurait dit que l'édifice reposait sur un cône de verre"), maison qui se nomme "Skully”s Landing", sorte de "débarcadère du crâne"? En dépit du beau récit fait par Randolph de ses mésaventures avec Pepe Alvarez, le boxeur mexicain trop aimé, en dépit d'une escapade à la foire en compagnie d'ldabel, Joel ne va plus aspirer qu'à repartir de ce domaine hanté. Il le fera avec Randolph, dont l'ambiguïté en fait une sorte de passeur d`identités : "Randolph avait autant de facettes que l'œil d'une mouche. Ni homme ni femme, ses différentes identités s'annihilaient les unes les autres. Assortiment de mascarades, Randolph c'était qui, quoi? X, un contour que l`on remplit d`une personnalité à l`aide de crayons de couleur". Et c'est au Cloud Hotel, autre domaine hanté ("l'endroit où se trouvaient les gens qui avaient été rayés de la surface de la terre, ceux qui mouraient sans être morts"), que Joel va se transfigurer en lui-même et ressortir de l`épreuve, s'écriant vainqueur et joyeux : "Je suis moi".
C'est à neuf ans que Truman Streckfus Persons devint le plus légalement du monde Truman Garcia Capote .... (trad. Gallimard,1949).
"Petit déjeuner chez Tiffany" (Breakfast at Tiffany's, 1958)
Le roman, qui connaît un grand succès, est récit de la rencontre et d'un amour sans retour d'un écrivain débutant, le narrateur, avec sa voisine du dessous, une jeune femme déroutante, Holly Golightly, anticonformiste d'à peine dix-neuf ans, femme-enfant qui vit aux crochets de quelques riches amants. "J'avais été au cinéma, j'étais rentré et je m'étais mis au lit avec un grog au rhum et le dernier Simenon. C'était tellement mon idée d'une soirée confortable que je ne parvenais pas à comprendre le sentiment de malaise qui s'amplifia en moi au point que je pouvais entendre les battements de mon cœur... Le sentiment que l'on m'épiait. Que quelqu'un était dans la chambre. Puis il y eut une succession de coups secs sur la vitre, une apparition d'un gris spectral. Je renversai le grog. Il me fallut un certain temps avant que je me décide à ouvrir la fenêtre et à demander à Miss Golightly ce qu'elle voulait."...
1 million d'exemplaires de "Breakfast at Tiffany's" seront vendus en 6 mois (1958), un succès qui tient à la combinaison d'un personnage mythique et insaisissable, porté par une prose étincelante
- La Création d'un Personnage Iconique et Inoubliable : Holly Golightly...
C'est la raison la plus évidente et la plus cruciale. Holly Golightly n'est pas un personnage, c'est un archétype, un mythe moderne, une anti-héroïne complexe : Holly est un paradoxe vivant. Elle est à la fois sophistiquée et naïve, libre et profondément vulnérable, cynique et romantique. Cette complexité psychologique la rend fascinante et impossible à réduire à une simple étiquette. Capote dépeint une femme indépendante, qui vit des cadeaux d'hommes ("rats" et "super-rats") et fréquente des gangsters, mais il le fait avec une telle tendresse et une telle nuance qu'elle échappe au jugement moral. Le lecteur est séduit par son charme, son énergie et sa quête désespérée de beauté et de sécurité.
Son vrai nom, Lula Mae Barnes, et son passé rural contrastent avec son personnage fabriqué de Holly Golightly. Elle incarne le rêve américain de se réinventer, mais aussi la mélancolie et la perte d'identité qui peuvent l'accompagner. Elle est "une voyageuse", en transit perpétuel, cherchant un lieu qui lui ressemble, symbolisé par la quiétude de Tiffany's.
- Une Écriture Éblouissante et Économique ...
Capote était un styliste obsessionnel. Breakfast at Tiffany's est un chef-d'œuvre de concision et d'évocation. En quelques phrases, Capote campe une atmosphère, un personnage secondaire ou un lieu. La description de l'appartement dépouillé de Holly, avec ses caisses en guise de meubles, en dit long sur son état d'esprit. L'histoire est racontée par un jeune écrivain, voisin de Holly, qui est à la fois observateur et amoureux transi. Ce point de vue permet une proximité avec le personnage tout en maintenant une certaine distance, renforçant le mystère qui l'entoure. Le ton oscille constamment entre la comédie légère (les fêtes folles, les répliques cinglantes de Holly) et une tristesse profonde, une sensation de solitude urbaine et d'égarement. Cette ambivalence est au cœur du livre.
- Bien que moins explicite que ne l'aurait souhaité Capote (son éditeur a censuré certains passages), la novella était extrêmement audacieuse. Les implications sur la vie sexuelle de Holly, ses relations avec des hommes riches et puissants, et surtout l'homosexualité à peine voilée du personnage de José Ybarra-Jaegar étaient très en avance sur son temps. Le personnage de Holly elle-même défie les conventions genrées de l'époque. Le livre esquisse une critique du matérialisme et des illusions de la haute société new-yorkaise, que Holly fréquente mais à laquelle elle n'appartient jamais vraiment.
- La fin du livre est l'une des plus belles et des plus tristes de la littérature américaine ...
Holly ne trouvera pas le bonheur conventionnel. Elle disparaît, laissant derrière elle un mystère et le chat sans nom, qui symbolise son refus de s'attacher et de définir les choses. Cette fin ouverte, mélancolique et anti-conformiste, est bien plus puissante qu'une résolution traditionnelle. Le titre lui-même est un symbole génial. Tiffany & Co. représente un idéal de beauté, de calme, de permanence et de luxe inatteignable pour Holly. C'est un sanctuaire où "rien de mal ne peut vous arriver". Ce lieu devient le cœur métaphorique de sa quête existentielle.
"Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu ; les maisons et leur voisinage. Ainsi par exemple cette maison brune dans le quartier des Est-Soixante-Dix, où, pendant les premières années de la guerre, j'eus mon premier appartement new-yorkais. Il consistait en une pièce encombrée d'un mobilier de grenier : sofa et chaises bouffies, recouvertes de ce velours râpeux et d'un rouge particulier que l'on associe aux voyages en été dans un train. Les murs étaient revêtus de stuc et d'une couleur assez analogue au jus de chique. Partout, même dans la salle de bain, ils s'ornaient de gravures représentant des ruines romaines tavelées par l'âge. L'unique fenêtre s'ouvrait sur l'échelle d'incendie. Malgré cela, je me sentais ragaillardi lorsque je tâtais dans ma poche la clef de cet appartement. En dépit de sa mélancolie c'était tout de même un endroit à moi, le premier, et j'y avais mes livres et des pots pleins de crayons à aiguiser, tout ce dont j'avais besoin — je le sentais — pour devenir l'écrivain que je voulais être.
Il ne me serait jamais venu à l'esprit, à cette époque, d'écrire au sujet de Holly Golightly, et encore maintenant je n'y aurais pas pensé, si une conversation que j'eus avec Joe Bell, n'avait remis en marche les rouages du souvenir qu'elle m'avait laissé.
Holly Golightly avait été une des locataires de la vieille maison brune. Elle occupait l'appartement au-dessous du mien. Quant à Joe Bell, il tenait un bar au coin de Lexington Avenue. Il y est encore. Holly et moi nous avions l'habitude de nous y rendre six ou sept fois par jour, pas pour boire, du moins pas toujours, mais pour téléphoner. Pendant la guerre ce n'était pas facile d'avoir un téléphone particulier. Qui plus est, Joe Bell avait la gentillesse de prendre les communications, ce qui, dans le cas de Holly, n'était pas une mince faveur, car elle en recevait une fameuse quantité.
Bien entendu cela remonte loin. Et jusqu'à la semaine dernière j'étais resté des années sans revoir Joe Bell. Par-ci, par-là nous avions gardé le contact, et à l'occasion je m'arrêtais à son bar quand je passais dans le quartier, mais en fait, nous n'avions jamais été de grands amis, sauf dans la mesure où nous étions l'un et l'autre des amis de Holly Golightly. Joe Bell n'a pas un caractère facile, il le reconnaît lui-même. Il dit que c'est parce qu'il est célibataire, et sensible de l'estomac. N'importe qui, le connaissant bien, vous dira qu'il n'est pas d'un abord commode, et qu'il est même franchement impossible pour qui ne partage pas ses manies dont Holly fait partie. Parmi les autres il y a le hockey sur glace, les chiens de Weimaraner, « La fille du dimanche » série offerte par une marque de savon et qu'il écoute depuis quinze ans, et Gilbert et Sullivan. Il prétend qu'il est parent d'un des deux mais je ne me souviens pas duquel.
Et c'est pourquoi, lorsque le téléphone sonna en fin d'après-midi mardi dernier et que j'entendis « Ici, Joe Bell », je sus qu'il s'agissait de Holly. Il ne me le dit pas, mais simplement : « Pouvez-vous vous amener en vitesse ? C'est important . » Une raucité d'excitation faisait vibrer sa voix de crapaud.
J'arrêtai un taxi dans un déluge de pluie d'octobre et le long du chemin je me demandai si elle ne serait pas là-bas et si je n'allais pas revoir encore Holly.
Mais il n'y avait personne dans l'établissement que son propriétaire. Le bar de Joe Bell est tranquille si on le compare à la plupart des bars de Lexington. Il ne se pique ni de néon ni de télévision. Deux vieux miroirs reflètent le temps qu'il fait dehors, et derrière le bar, dans un renfoncement entouré de photographies de champions de hockey sur glace, il y a toujours un grand vase de fleurs fraîches que Joe lui-même arrange avec un soin de mère. C'est ce qu'il était en train de faire lorsque j'entrai.
« Bien entendu, dit-il, plantant à fond un glaïeul dans le vase, bien entendu je ne vous aurais pas dérangé si ce n'est que j'avais besoin de votre avis. Il est arrivé quelque chose de bizarre.
— Vous avez des nouvelles de Holly ? »
Il tripota une feuille comme s'il ne savait quoi me répondre. Petit avec une belle toison de cheveux blancs, son visage osseux et fuyant conviendrait mieux à quelqu'un de beaucoup plus grand. Son teint est généralement hâlé, mais me parut plus coloré que d'habitude. « Je ne peux pas dire exactement que j'ai de ses nouvelles, du moins je ne crois pas. C'est pour ça que j'aimerais votre opinion. Laissez-moi vous préparer un verre. Quelque chose de nouveau. On appelle ça un Ange blanc », ajouta-t-il, mélangeant de la vodka et du gin, moitié moitié, mais pas de vermouth. Tandis que j'avalais cette combinaison, Joe Bell se tenait debout, suçant une pastille digestive et retournant dans son esprit ce qu'il avait à me dire. Puis : « Vous souvenez-vous d'un certain Mr. I. Y. Yunioshi ? Un citoyen venu du Japon ?
— De Californie », rectifiai-je. Je me souvenais parfaitement de Mr. Yunioshi. Il est photographe dans un magazine illustré, et quand je l'ai connu il vivait dans l'appartement-atelier, au dernier étage de la maison brune.
« Ne m'embrouillez pas. Tout ce que je vous demande c'est si vous savez de qui je parle. Bon, parfait. Eh bien, hier soir, qui est-ce qui se dandine ici, sinon ce même Mr. Yunioshi. Je ne l'avais pas vu, disons, depuis plus de deux ans. Et où pensiez-vous qu'il était, pendant ce temps-là ?
— En Afrique. »
Joe Bell, les yeux rétrécis, s'arrêta de sucer sa pastille.
« Non ! Comment le savez-vous ?
— Je l'ai vu dans Winchell. » Ce qui en fait était la vérité.
Joe fit sonner sa caisse enregistreuse et en sortit une enveloppe bulle.
« Et ça ? Est-ce que vous l'avez lu aussi dans Winchell ? »
L'enveloppe contenait trois photographies se ressemblant plus ou moins, bien que prises sous des angles différents. Celles d'un grand Nègre délicat, vêtu d'une chemise de calicot et qui, avec un sourire timide et pourtant affecté, exhibait entre ses mains une bizarre sculpture sur bois, la sculpture étirée d'une tête de jeune fille aux cheveux de garçon, courts et lisses, ses yeux de bois trop grands et obliques dans un visage effilé, la bouche large, exagérée, assez semblable à des lèvres de clown. Au premier coup d'œil cela ressemblait à une sculpture des plus primitives. Mais ce n'était pas le cas. C'était l'effigie toute crachée de Holly Golightly, du moins pour autant que ce sombre objet immobile pût l'être.
« Et maintenant, qu'est-ce que vous en dites ? demanda Joe Bell, ravi de ma perplexité.
— Ça lui ressemble.
— Ecoutez-moi bien, mon garçon ». Et il claqua le bar de sa main. « C'est elle. Aussi sûr que je suis un homme en âge de porter des culottes. Le petit Japonais l'a reconnue, la minute où il l'a vue.
— Où l'a-t-il vue ? En Afrique ?
— Non. La statue seulement. Mais ça revient au même. Lis plutôt toi-même », ajouta-t-il retournant une des photographies.
On pouvait lire à l'envers : Sculpture sur bois. Tribu S. Tococul. East Anglia. Jour de Noël 1956.
Il continua : « C'est ce que dis le Japonais ». Et voilà l'histoire : Le jour de Noël, Mr. Yunioshi avec son appareil photographique traversa Tococul, un village perdu dans une brousse préhistorique et totalement dénué d'intérêt, tout au plus une agglomération de huttes de boue avec des singes dans les cours et des busards sur les toits. Il se décidait à s'en éloigner quand il vit soudain un Nègre accroupi sous une porte en train de sculpter des singes sur une canne. Son travail frappa Mr. Yunioshi qui demanda à en voir davantage. C'est là-dessus que lui fut montrée la sculpture d'une tête de jeune fille. Il eut alors l'impression, comme il le dit à Joe Bell, qu'il rêvait. Mais quand il offrit de l'acheter, le Nègre soupesa de la main ses parties intimes (apparemment un geste tendre comme de désigner son coeur) et dit non. Une livre de sel et dix dollars, une montre-bracelet, deux livres de sel et vingt dollars, rien ne l'ébranla. Mr. Yunioshi était décidé en tout cas à se faire dire comment la sculpture avait pu être faite. Cela lui coûta son sel et sa montre, et l'aventure lui fut contée en africain, en anglais petit nègre, et en gestes de la main. Il semble qu'au printemps de cette année-là, un groupe de trois Blancs était arrivé de la brousse à cheval. Une jeune femme et deux hommes. Les hommes, l'un et l'autre les yeux rouges de fièvre, durent rester enfermés et grelottant pendant plusieurs semaines dans une hutte isolée, tandis que la jeune femme ayant présentement éprouvé un attrait pour le sculpteur partageait sa paillasse.
— Je ne crois pas ce détail-là, dit pudiquement Joe Bell. Je sais bien qu'elle avait ses idées. Mais je ne crois pas qu'elle les aurait poussées jusque-là.
— Et après ?
— Après, rien. » Il haussa les épaules. « Le moment venu, elle s'en fut à cheval comme elle était venue.
— Seule ou avec les deux hommes ? »
Joe Bell cligna des yeux. « Avec les deux hommes je suppose. Quant au Jap il interrogea tout le monde à son sujet d'un bout à l'autre du pays. Mais personne d'autre ne l'avait jamais vue. »
Ce fut alors comme s'il sentait ma propre impression de découragement le gagner, et qu'il ne voulait pas y participer. « Il y a une chose qu'il faut que vous admettiez, c'est que ce sont les seules nouvelles précises qui nous soient parvenues depuis je ne sais combien d'années. » Il compta sur ses doigts et il n'y en avait pas assez. « Tout ce que j'espère c'est qu'elle est riche. Il faut être riche pour s'en aller se baguenauder en Afrique.
— Elle n'a probablement jamais mis le pied en Afrique », dis-je avec conviction. Et cependant je pouvais l'imaginer là-bas. C'était un pays qui devait la tenter ! Et puis cette tête sculptée… je regardai de nouveau les photographies.
« Vous qui savez des tas de choses, où est-elle ?
— Morte. Ou dans un asile de fous. Ou mariée. Je crois qu'elle est mariée, qu'elle s'est assagie, et qu'elle est probablement ici même dans cette ville. »
Il réfléchit un instant.
« Non, dit-il, et il secoua la tête. Je vais vous dire pourquoi. Si elle était dans cette ville je l'aurais vue. Imaginez un homme qui aime marcher, un homme comme moi qui a parcouru les rues pendant dix ou douze ans, et qui, pendant toutes ces années, a cherché une même personne et ne l'a jamais rencontrée… Est-ce que ça ne tombe pas sous le sens qu'elle n'est pas là ? Je vois des fragments d'elle tout le temps, un petit derrière plat, n'importe quelle fille mince qui marche vite et droit. »
Il s'arrêta, comme trop conscient de la manière intense dont je le regardais.
« Vous trouvez que je déraille ?
— C'est simplement que je ne savais pas que vous l'aimiez. Pas à ce point-là. »
Je regrettai ce que je venais de dire. Cela le déconcerta. Il rassembla les photographies, les remit dans leur enveloppe. Je consultai ma montre. Je n'avais aucun rendez vous, mais je me dis que je ferais mieux de partir.
« Un instant, fit-il, agrippant mon poignet. Bien sûr que je l'aimais. Mais ce n'était pas parce que j'avais envie d'elle. » Et il ajouta sans sourire :
« Non pas que je ne considère pas ce côté-là de la question. Même à mon âge, et je vais avoir soixante-sept ans le 10 janvier… Mais c'est un fait curieux. Plus je vieillis et plus je pense à ces choses-là. Je ne me souvenais pas y avoir tellement pensé quand j'étais jeune et maintenant c'est une minute sur deux. C'est peut-être que plus on vieillit et que moins on arrive à transformer la pensée en action, plus on renferme tout ça dans sa tête jusqu'à ce que ça devienne une obsession. Chaque fois que je lis dans le journal qu'un vieux bonhomme s'est compromis, je sais que c'est à cause de cette obsession. Mais (il se versa un whisky qu'il avala tel quel) je ne me suis, moi, jamais compromis. Et je jure que ça ne m'a jamais traversé l'esprit en ce qui concerne Holly. Vous pouvez très bien aimer quelqu'un sans en passer par là. Et le respecter comme un étranger qui serait un ami. »
Deux hommes entrèrent dans le bar et le moment me parut choisi pour partir. Joe Bell me suivit jusqu'à la porte. De nouveau il me saisit le poignet.
« Vous le croyez n'est-ce pas ?
— Que vous n'avez pas eu envie de Holly ?
— Je veux dire à propos de l'Afrique. »
Je crois qu'à ce moment, je ne me souvenais plus de l'histoire, seulement de cette vision d'elle s'éloignant à cheval. «De toute façon, elle est partie.
— Oui, fit-il en ouvrant la porte. Partie tout simplement. »
Dehors la pluie avait cessé. Il n'en restait qu'une vapeur dans l'air. Je pris le tournant et suivis la rue jusqu'à l'endroit où se dresse la maison de pierre brune. C'est une rue avec des arbres qui en été dessinent des ombres fraîches sur le trottoir. Mais en cette saison les feuilles avaient jauni et la plupart étaient tombées ; la pluie les avait rendues glissantes et elles dérapaient sous les pieds. La maison brune est à mi-chemin du bloc, contre une église où l'horloge bleue du clocher sonne les heures. On lui a redonné du lustre depuis mon départ. Une élégante porte noire a remplacé l'ancienne, en verre dépoli, et de distingués volets gris habillent les fenêtres. Aucun des locataires d'autrefois n'y habite encore, à l'exception de Mme Sapphia Spanella, chanteuse à la voix rauque, qui, chaque après-midi, allait patiner à roulettes dans Central Park. Je sais qu'elle est encore là parce que j'ai gravi les marches et inspecté les boîtes à lettres. C'est une de ces boîtes qui m'avait autrefois révélé Holly Golightly.
J'étais dans la maison depuis une semaine lorsque je m'étais avisé que la boîte à lettres affectée à l'appartement 2 portait, insérée, une carte libellée curieusement. Elle disait, imprimée et non gravée : Miss Holiday Golightly ; et en dessous, dans l'angle : Voyageuse de commerce. Cela m'obséda comme un air de musique. Miss Holiday Golightly. Voyageuse de commerce.
Un soir, longtemps après minuit, je m'éveillai au son de la voix de Mr. Yunioshi qui parlait du haut de l'escalier. Comme il occupait l'appartement du dernier étage, sa voix, exaspérée et réprobatrice, résonnait dans toute la maison : « Miss Golightly, je proteste ! »
La voix qui remonta vers la sienne, s'enflant du bas de l'escalier, bêtifiait juvénilement et gaiement.
« Oh ! chéri, je suis tellement désolée mais j'ai perdu cette clef de malheur !
— Vous ne devez pas persister à sonner mon appartement. Vous devez, je prie vous, avoir pour vous-même une clef faite.
— Mais je les perds toutes.
— Je travaille. Dormir je dois ! hurla M. Yunioshi. Mais toujours vous chez moi sonnez...."
Blake Edwards adapta au cinéma en 1961 "Breakfast at Tiffany's" avec, dans le rôle de la naïve et excentrique Holly Golightly, déterminée à épouser un millionnaire brésilien, Audrey Hepburn, devenue mythique, tout autant que la chanson qu'elle interprète, "Moon River", de Henry Mancini et Johnny Mercer. George Peppard joue le rôle de son voisin de palier, un écrivain qui est "parrainé" par une riche Patricia Neal....
Mais si le film mythique de Blake Edwards a considérablement accru la notoriété de l'œuvre de Capote, il illustre parfaitement comment le système hollywoodien de l'époque, régi par le Code Hays, gommait systématiquement les aspérités, les ambiguïtés et les non-conformismes d'une œuvre littéraire pour la rendre acceptable pour le grand public américain ...
- Dans le livre de Capote, Holly est une anti-héroïne amorale :c'est une escorte de luxe qui vit des cadeaux d'hommes ("rats" et "super-rats"). Elle est cynique, manipulatrice et son passé est trouble. À l'écran, Audrey Hepburn incarne une excentrique romantique et innocente. Le scénario transforme ses "cadeaux" en pourboires de 50 $ qu'elle reçoit pour "visiter" le mafieux Sally Tomato à Sing Sing, officiellement pour lui donner des "leçons de météo". Toute référence explicite à la prostitution est évacuée. Son côté calculateur est adouci par un charme espiègle et une vulnérabilité qui la rendent immédiatement sympathique et "acceptable".
- Le livre de Capote regorge de sous-textes sexuels et aborde des sujets tabous, tels que l'homosexualité (le personnage de José Ybarra-Jaegar, l'amant brésilien de Holly, est clairement suggéré comme étant gay ou bisexuel dans le livre. Au cinéma, il devient un aristocrate brésilien conventionnel, simplement un peu distant), la grossesse et l'avortement (dans la novella, Holly tombe enceinte et évoque froidement se faire avorter ("I'm going to have a baby. […] I could have it down there. But… the cost."). Le film supprime entièrement cet élément, l'un des plus sombres du livre), le passé de Holly (son mariage avec Doc Golightly est révélé comme étant une union avec un homme beaucoup plus âgé, mais légitime. Le film en fait un mariage d'enfance presque innocent, qu'elle a fui pour chercher une vie meilleure, ce qui justifie moralement sa fuite).
- Le livre est une histoire de solitude, d'aliénation et de quête d'identité dans la jungle new-yorkaise. La fin est ouverte et mélancolique. Le film devient une comédie romantique classique. L'arc narratif est recentré sur la relation entre Holly et Paul (le "Fred" du livre, rebaptisé et transformé). La quête existentielle est reléguée au second plan par la romance.
L'objectif n'était pas de servir l'intégrité artistique de l'œuvre de Capote, mais de créer un produit commercial grand public, rentable et inoffensif.
"De Sang froid" (In Cold Blood, An unspeakable crime in the heartland, 1966)
Truman Capote invente le genre du "roman-vérité" en 1966 avec "De Sang Froid", et atteint la consécration : il retrace le meurtre de la famille Clutter, au
Kansas, en 1959, par deux inadaptés sociaux, Dick Hickock et Perry Smith, le procès et leur exécution. Capote recontruit cette Amérique du début des années 1960 et tente de comprendre ce qui a pu
conduire à ces excès meurtriers ...
"I—THE LAST TO SEE THEM ALIVE
Editor’s note: All quotations in this article are taken either from official records or from conversations, transcribed verbatim, between the author and
the principals.
The village of Holcomb stands on the high wheat plains of western Kansas, a lonesome area that other Kansans call “out there.” Some seventy miles east
of the Colorado border, the countryside, with its hard blue skies and desert-clear air, has an atmosphere that is rather more Far West than Middle West. The local accent is barbed with a prairie
twang, a ranch-hand nasalness, and the men, many of them, wear narrow frontier trousers, Stetsons, and high-heeled boots with pointed toes. The land is flat, and the views are awesomely
extensive; horses, herds of cattle, a white cluster of grain elevators rising as gracefully as Greek temples are visible long before a traveller reaches them.
Holcomb, too, can be seen from great distances. Not that there is much to see—simply an aimless congregation of buildings divided in the center by the
main-line tracks of the Santa Fe Railway, a haphazard hamlet bounded on the south by a brown stretch of the Arkansas (pronounced “Ar-kan-sas”) River, on the north by a highway, Route 50, and on
the east and west by prairie lands and wheat fields. After rain, or when snowfalls thaw, the streets, unnamed, unshaded, unpaved, turn from the thickest dust into the direst mud. At one end of
the town stands a stark old stucco structure, the roof of which supports an electric sign—“dance”—but the dancing has ceased and the advertisement has been dark for several years.
..."
Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l'ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent "là-bas". A quelque soixante-dix miles à l'est de la frontière du Colorado, la région a une atmosphère qui est plutôt Far West que Middle West avec son dur ciel bleu et son air d'une pureté de désert. Le parler local est hérissé d'un accent de la plaine, un nasillement de cow-boy, et nombreux sont les hommes qui portent d'étroits pantalons de pionniers, de grands chapeaux de feutre et des bottes à bouts pointus et à talons hauts. Le pays est plat et la vue étonnamment vaste; des chevaux, des troupeaux de bétail, une masse blanche d'élévateurs à grain, se dressent aussi gracieusement que des temples grecs, sont visibles bien avant que le voyageur ne les atteigne.
On peut également voir Holcomb de très loin. Non pas qu'il y ait tellement à voir - rien qu'une agglomération de bâtiments sans objet séparée au centre par les rails de la grande ligne du Santa Fe Railroad, un hameau construit au petit bonheur et limité au sud par une partie boueuse de la rivière Arkansas (se prononce « Ar-kan-sas ››), au nord par une grand-route, la Route 50, et à l'est ainsi qu'à l'ouest par des terres de pâturage et des champs de blé. Après la pluie, ou à la fonte des neiges, les rues sans nom, sans ombre et sans pavés, passent de la poussière la plus épaisse à la boue la plus affreuse. A un bout de la ville s'élève une vieille structure rigide en stuc dont le toit supporte une enseigne lumineuse - DANCING - mais on a cessé d'y danser et le panneau est éteint depuis de nombreuses années.
"A côté, un autre édifice avec une enseigne manque d'à-propos, en lettres d'or craquelées sur une vitre sale - Banque de Holcomb. La banque ferma ses portes en 1933, et ses anciens bureaux de comptabilité furent transformés en appartements. C'est l'un des deux "immeubles de rapport" de la ville, le deuxième étant une vieille demeure délabrée connue sous le nom de "Maison des enseignants" parce qu'une bonne partie du professorat de l'école locale y vit. Mais la plupart des habitations de Holcomb sont des maisons en bois sans étage avec des vérandas sur le devant. Près de la gare, la receveuse des postes, une femme décharnée qui porte une veste en cuir brut, des treillis et des bottes de cow-boy, préside à un bureau de poste qui tombe en ruine. La gare elle-même, avec sa peinture écaillée couleur de soufre,est également mélancolique; le Chief, le Superchief, le El Capitan passent tous les jours, mais ces fameux express ne s'arrêtent jamais là. Les trains de voyageurs ne s'arrêtent jamais - sauf de temps à autre un train de marchandises. Sur la route, il y a deux postes d'essence dont l'un est aussi une épicerie pauvrement approvisionnée tandis que l'autre fait fonction de café - Chez Hartman - où Mrs. Hartman, la propriétaire, sert des sandwiches, du café, des sodas et de la bière à 3,2 degrés. (Holcomb, comme tout le reste du Kansas, est "sec".)
Et c'est vraiment tout. A moins d'inclure, comme il se doit, l'École de Holcomb, un édifice de bonne apparence qui révèle une circonstance que l'aspect de la communauté camoufle par ailleurs : que les parents qui envoient leurs enfants à cette école "unifiée" moderne et pourvue d'un personnel enseignant qualifié - les classes vont du jardin d'enfants à la première, et une lotte d'autobus transporte les étudiants dont le nombre habituel se chiffre aux environs de trois cent soixante, d'aussi loin que seize miles - sont en général des gens prospères. Gros fermiers pour la plupart, ce sont des gens de plein air de souches très variées : Allemands, Irlandais, Norvégiens, Mexicains, Japonais. Ils élèvent du bétail et des moutons, cultivent le blé, le millet, la graine fourragère et la betterave à sucre. L'exploitation agricole a toujours été une affaire hasardeuse, mais dans l'ouest du Kansas ceux qui la pratiquent se considèrent des "joueurs-nés", car ils doivent lutter contre une précipitation de pluie extrêmement faible (la moyenne annuelle est de dix-huit pouces) et d'angoissants problèmes d'irrigation. Cependant, les sept dernières années ont été des années de bénéfique absence de sécheresse. Les fermiers du comté de Finney, dont Holcomb fait partie, ont fait de bonnes affaires; ils ont fait de l'argent non seulement grâce à l'agriculture mais aussi grâce à l'exploitation d'abondantes ressources en gaz naturel, et cette richesse se reflète dans la nouvelle école, les intérieurs confortables des fermes, les élévateurs à grain verticaux et pleins à craquer.
Jusqu'à un matin de la mi-novembre 1959, peu d'Américains - en fait peu d'habitants du Kansas - avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l'éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d'événements exceptionnels, ne s'était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu'il en fût ainsi, tout à fait heureux d'exister à l'intérieur d'une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des "4-H" (Head (tête), Heart (cœur), Hands (mains), Health (santé)). Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l'hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d'ecballium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissante des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n'entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu'alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner que rarement la peine de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces sombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards..."
L'Invention du "Non-Fiction Novel" (Roman de non-fiction) - C'est l'innovation la plus célèbre du livre. Capote a délibérément brouillé la frontière entre le fait et la fiction, appliquant les techniques narratives du roman (développement psychologique, structure dramatique, symbolisme, dialogues reconstitués) à une histoire vraie et minutieusement documentée.
Il a ainsi créé un genre hybride d'une puissance inédite. Le livre se lit avec la tension et l'immersion d'un thriller, tout en ayant le poids et l'autorité du journalisme. Cette approche a ouvert la voie au Nouveau Journalisme (Tom Wolfe, Norman Mailer) et à la vague des romans documentaires et des "true crime" que nous connaissons aujourd'hui.
Capote a passé six ans sur ce projet, se rendant sur place juste après le meurtre et menant des milliers d'heures d'entretiens avec les habitants de Holcomb, les enquêteurs et surtout les deux meurtriers. Il a su gagner la confiance de Perry Smith et Dick Hickock, créant une proximité troublante, surtout avec Perry. Cette immersion lui a permis d'obtenir un niveau de détail et une profondeur psychologique que le simple reportage judiciaire n'aurait jamais pu offrir.
Contrairement le journalisme "objectif" de l'époque, Capote assume un point de vue. Il reconstruit les pensées et les sentiments des victimes et des assassins avec une intimité déconcertante, nous plaçant littéralement dans leur esprit au moment des faits.
Mais Capote ne se contente pas de décrire un crime ; il explore les racines de la violence américaine. Le livre est autant l'histoire du meurtre que le portrait de Perry Smith. Capote détaille son enfance traumatique, ses rêves brisés, sa sensibilité d'artiste et sa quête désespérée d'affection. Il en fait une figure tragique et complexe, presque sympathique, sans jamais excuser ses actes. Cette ambiguïté morale est au centre de la puissance du livre : peut-on à la fois haïr le crime et compatir au criminel ?
Le livre met en scène le choc entre l'Amérique rurale, ordonnée et pieuse des Clutter, et l'Amérique marginale, violente et désenchantée de Smith et Hickock. Ce double portrait interroge les failles du rêve américain.
La prose de Capote est précise, froide et pourtant incroyablement évocatrice. Le titre est parfait, le récit est mené avec une froideur clinique, un détachement qui contraste violemment avec l'horreur des événements, renforçant ainsi l'impact émotionnel. Et ici tout est symbolique, du paysage plat et désolé du Kansas à la dernière scène où l'ami des Clutter, Alvin Dewey, croise la tombe de Nancy Clutter et celle de Perry Smith au cimetière, mettant fin au livre sur une note de mélancolie et de réconciliation tragique. La construction alternée entre les Clutter qui vaquent à leurs dernières occupations et les assassins qui se rapprochent inexorablement crée un suspense insoutenable, digne des plus grands thrillers.
"... Dewey introduisit une clé dans la serrure de la porte d’entrée de la demeure des Clutter. A l’intérieur, la maison était chaude car le chauffage n'avait pas été arrêté. et les pièces dont les parquets luisants sentaient l’encaustique parfumée au citron ne semblaient inoccupées que momentanément ; comme si c'était un dimanche et que la famille allait revenir de l’église d’un moment à l’autre. Les héritières, Mrs. English et Mrs. Jarchow, avaient enlevé un plein fourgon de vêtements et de meubles, et malgré tout, l’atmosphère d’une maison encore habitée n’en avait pas été diminuée pour autant. Dans le salon, une partition de musique, Comin’ Thro’ the Rye, était ouverte sur le pupitre du piano. Dans le vestibule, un grand chapeau de feutre taché de sueur, celui de Herb, était accroché à un porte-chapeaux. En haut, dans la chambre de Kenyon, sur une étagère au-dessus du lit, les verres des lunettes du jeune mort luisaient en réfléchissant la lumière.
Le détective passa d’une pièce à l’autre. Il avait fait le tour de la maison plusieurs fois ; en effet, il s’y rendait presque chaque jour, et, dans un sens, on pourrait dire qu’il tirait un certain plaisir de ces visites car l’endroit, contrairement à sa propre demeure ou au bureau du shérif avec son remue- ménage, était paisible. Les téléphones dont les fils avaient été coupés étaient silencieux. Le grand calme de la plaine l’entourait. Il pouvait s’asseoir dans le rocking-chair de Herb dans le salon, se balancer et réfléchir. Quelques-unes de ses conclusions étaient inébranlables ; il croyait que l’assassinat de Herb Clutter avait été le but principal des criminels, le mobile étant une haine de psychopathe, ou peut-être un mélange de haine et de vol, et il croyait que les meurtres avaient été perpétrés posément, deux heures ou même plus s'étant écoulées entre l’arrivée des tueurs et leur départ. (Le coroner, le Dr. Robert Fenton, signalait une différence
appréciable dans la température des corps des victimes, et en déduisait que l’ordre d’exécution avait été Mrs. Clutter, Nancy, Kenyon et Mr. Clutter.) Sa certitude que la famille connaissait très bien les personnes qui l’avaient anéantie reposait sur ces convictions. Au cours de sa visite, Dewey s’arrêta près d’une fenêtre de l’étage supérieur, ses regards se fixant sur une chose qu’il avait aperçue pas trop loin, un épouvantail à moineaux dans le chaume. L’épouvantail portait une casquette de chasseur et une robe de calicot, à fleurs passé (certainement une vieille robe de Bonnie Clutter ?). Le vent soulevait la jupe et faisait osciller l’épouvantail, donnant l’impression que c'était un personnage qui dansait tristement dans le champ froid de décembre. Sans trop savoir pourquoi, Dewey se souvint du rêve de Marie. Récemment, un matin, elle lui avait servi un petit déjeuner qui était un incroyable gâchis d'œufs sucrés et de café salé, puis elle en avait rendu responsable un « rêve idiot », mais un rêve que la puissance de la lumière du jour n’avait pas dissipé. «C'était tellement réel, Alvin, dit-elle. Aussi réel que cette cuisine. C’est là que j'étais. Ici dans la cuisine. Je préparais le dîner et soudainement Bonnie est entrée par la porte ..."
Enfin, le livre soulève des questions troublantes sur le rôle de l'écrivain et la relation entre l'artiste et son sujet. Exploitation ou empathie ? Capote a-tie exploité la tragédie des Clutter et la détresse de Smith pour faire une œuvre d'art ? A-t-il manipulé les meurtriers pour obtenir leur histoire, leur promettant une aide juridique qu'il ne pouvait pas fournir ? "De Sang Froid" a consumé Capote. Sa relation ambiguë avec Perry Smith, qu'il admirait et utilisait, l'a hanté jusqu'à la fin de sa vie. Il n'a jamais achevé un autre livre après celui-ci. Cette histoire derrière l'histoire ajoute une couche de mystère et de tragédie à l'œuvre elle-même ...
"In Cold Blood" fut porté à l'écran en 1967, produit et réalisé par Richard Brooks, avec Robert Blake dans le rôle de Perry Smith et Scott Wilson dans celui de Richard "Dick" Hickock, deux hommes qui assassinent une famille de quatre personnes à Holcomb, au Kansas ...
Brooks y ajoutera un personnage fictif, "The Reporter", joué par Paul Stewart. Le film est tourné en noir et blanc, avec une photographie granuleuse et réaliste (signée Conrad Hall) qui évoque le photojournalisme et les documents policiers. Il évite le sensationnalisme et conserve une froideur clinique qui correspond parfaitement au titre.
Le film suit scrupuleusement la structure en deux parties du livre :
- La première partie alterne entre la vie de la famille Clutter à Holcomb, Kansas, et la route des assassins, Perry Smith et Dick Hickock, qui se dirigent vers leur maison sans savoir pourquoi ils vont les tuer. Cette construction crée un suspense tragique et une tension insoutenable.
- La seconde partie se concentre sur l'enquête, l'arrestation, le procès et l'exécution des deux hommes.
- Les lieux réels - Brooks a tourné plusieurs scènes sur les véritables lieux du drame : dans la maison des Clutter (avec l'accord des nouveaux propriétaires), à Holcomb, et dans la prison de Kansas où les meurtriers ont été détenus. Cette authenticité renforce l'impact documentaire.
- La précision des faits - Le scénario de Brooks reprend la plupart des événements et des dialogues tirés directement du livre. Les personnages secondaires (les voisins, les agents du FBI) sont souvent joués par des acteurs non professionnels ou des habitants de la région, accentuant le réalisme.
- La psychologie des assassins C'- est le point de fidélité le plus crucial. Brooks, comme Capote, consacre une grande partie du film à explorer la relation complexe et dysfonctionnelle entre Perry et Dick, et surtout la psyché torturée de Perry Smith. La scène où Perry raconte son passé tragique à un agent du FBI est presque mot pour mot tirée du livre.
Mais un livre de 300 pages doit être condensé. Certains détails de l'enquête, certains portraits de membres de la communauté de Holcomb sont nécessairement réduits ou omis pour la fluidité du film.
La différence la plus notable est l'omission du rôle de Capote. Dans le livre, la présence de Capote et de son amie Harper Lee en tant qu'enquêteurs et narrateurs est centrale. Le film va les exclure complètement. L'histoire est racontée sans médiation d'un auteur-narrateur. Ce choix renforce l'objectivité apparente du film et évite de faire de Capote un personnage de sa propre histoire.
Brooks insiste peut-être un peu plus que Capote sur la dimension de pitié que l'on peut éprouver pour Perry Smith, notamment grâce à la performance extraordinaire de Robert Blake.
Le film de Richard Brooks n'est donc pas une copie conforme du livre, mais en est une interprétation cinématographique extrêmement fidèle sur le fond...
Après "In Cold Blood", Truman Capote n'a pas vraiment retrouvé l'inspiration sous sa forme la plus pure et puissante. Le livre l'a épuisé émotionnellement, son succès l'a détourné de son art, et sa tentative de le dépasser (Answered Prayers) s'est soldée par un désastre social et créatif qui a accéléré sa chute. Sa vie est devenue une tragédie où l'écrivain, incapable d'écrire, s'est auto-détruit sous les yeux de tous, transformant sa propre existence en une sorte de prolongement macabre et public de son œuvre...
L'écriture de "In Cold Blood" a été une entreprise épuisante qui a duré six ans. Capote a vécu une immersion totale et traumatisante dans l'univers violent du crime et de la peine de mort.
Capote a développé une relation complexe et ambiguë avec le meurtrier Perry Smith. Il éprouvait à la fois de l'empathie et de l'horreur. L'exécution de Smith en 1965 l'a profondément affecté, le plongeant dans une dépression et un sentiment de culpabilité dont il ne s'est jamais vraiment remis. Il aurait déclaré : "Je l'ai connu et je l'ai aimé... Et j'ai aussi été son bourreau".
Comment surpasser un livre que l'on a soi-même présenté comme une révolution littéraire ? Le succès de "In Cold Blood" a créé une pression immense. Le livre ne fut pas seulement un best-seller, mais une œuvre qui avait changé le paysage littéraire. La peur de ne pas pouvoir se renouveler ou d'être comparé défavorablement à son propre travail a contribué à une paralysie créative.
Enfin, le succès a propulsé Capote au sommet de la notoriété publique. Il est devenu une vraie célébrité, adoubé par le gotha new-yorkais et le monde du glamour. Il a délaissé le travail d'écriture solitaire pour les mondanités, les fêtes, l'alcool et la drogue. Son temps et son énergie étaient siphonnés par sa vie publique. Son blocage d'écrivain le frustrait, ce qui le poussait à davantage boire pour oublier, ce qui, en retour, anéantissait sa discipline et sa capacité à travailler.
L'Échec de "Answered Prayers" (Prières exaucées) : c'était censé être son grand œuvre, son "À la recherche du temps perdu" américain, un roman romain à clé sur la haute société new-yorkaise qu'il fréquentait.
En 1975, il publie des extraits (La Côte basque, 1965) dans Esquire. Le texte était une chronique cruelle et méchante, dévoilant les secrets les plus scandaleux de ses amies riches et puissantes (dont Babe Paley, son amie proche). La haute société new-yorkaise, se sentant trahie, l'a mis au ban. En brûlant ses sources (son cercle d'amis), Capote a perdu le sujet de son livre et le public qui l'adulaient. Isolé, rongé par les rancunes et les addictions, il n'a jamais pu terminer "Answered Prayers". Le livre est resté un fragment publié à titre posthume.
Certes, il a tout de même publié après "In Cold Blood", mais ces œuvres étaient des variations sur son passé ou de moindre envergure. "Music for Chameleons" (1980) est un recueil de textes hétéroclites (nouvelles, portraits, un récit de fait divers). Le texte principal, "Handcarved Coffins", est une tentative de retrouver la magie du non-fiction novel, mais il est bien plus court et moins percutant. Le livre a été bien reçu, mais c'était l'ombre de son talent passé. Ses publications sont devenues de plus en plus sporadiques et souvent autobiographiques, comme s'il ne parvenait plus à inventer, seulement à se souvenir.
La comparaison entre Gore Vidal et Truman Capote est naturelle et souvent établie, car ils partageaient un monde, une époque et une certaine forme de célébrité ...
Tous deux étaient des écrivains américains gay (bien que Vidal rejetait l'étiquette), issus de milieux privilégiés mais dysfonctionnels, et devenus des stars médiatiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Ils évoluaient dans les mêmes cercles mondains et littéraires de New York, d'Hollywood et de l'Europe. Tous deux étaient réputés pour leur esprit acéré, mordant et souvent cruel. Leurs bons mots et leurs insultes étaient légendaires. Ils excellait dans l'art de la conversation et du spectacle télévisuel. Et tous deux compris avant beaucoup d'autres le pouvoir des médias. Ils ont cultivé leur image publique avec soin, devenant des personnages plus grands que nature, reconnaissables à leur voix, leur diction et leur style distinctifs.
Leur point de rapprochement le plus célèbre est peut-être leur haine mutuelle, devenue légendaire ...
Leur rivalité, faite de jalousies, d'insultes publiques et de piques télévisées, résume leurs différences,
- Vidal voyait Capote comme un talent gâché, un amuseur frivole.
- Capote méprisait ce qu'il percevait comme la grandiloquence et la prétention aristocratique de Vidal.
Leur affrontement culmine en 1975 dans une émission télévisée où Capote, ivre, lance à Vidal : "Je pense que vous êtes un esprit faux et un écrivain amer. Et que vous n'avez rien écrit de bon depuis dix ans." Vidal répliqua avec son flegme habituel.
Gore Vidal (1925-2012)
Issu d'une famille politique prestigieuse (son grand-père était le sénateur Thomas Gore), Vidal a rejeté les études universitaires pour se consacrer très jeune à l'écriture. Fils d'une famille brisée (un père absent, une mère alcoolique), il se présentera comme un enfant autodidacte et précoce, qui a trouvé dans les livres et l'écriture sa seule véritable famille et son seul héritage. Il raconte la genèse de ses premiers romans (Williwaw, The City and the Pillar), ses succès précoces et son entrée précoce dans le monde littéraire. Vidal exprime un dédain profond pour la psychanalyse, la confession publique des sentiments, le culte de la "vie intérieure" et tout ce qu'il regroupe sous le terme d'"émotionnel". Son style est à l'opposé : classique, ironique, distant, raisonné. Il analyse plus qu'il ne ressent, ou du moins, il présente ses sentiments comme des faits historiques à archiver...
Son premier roman, "Williwaw" (1946), écrit à 19 ans, s'inspire de son expérience dans l'armée. Il s'est engagé dans l'U.S. Army en 1943, à l'âge de 17 ans, a servi comme enseigne (mate) dans l'armée des transports (Army Transportation Corps) dans les îles Aléoutiennes, en Alaska. Son affectation l'a éloigné des fronts de combat européen ou pacifique les plus médiatisés, mais l'a placé dans un environnement isolé et périlleux, marqué par des conditions météorologiques extrêmes. Un "williwaw" est un terme météorologique désignant un vent violent et soudain qui dévale des montagnes vers la mer dans cette région. Cette tempête constitue le cœur dramatique et symbolique du roman, écrit dans un style dépouillé, objectif et presque naturaliste, influencé par des auteurs comme Stephen Crane (The Red Badge of Courage) ou Ernest Hemingway.
Vidal s'installera en Italie dans les années 1960, d'abord à Rome, puis dans une somptueuse villa à Ravello, sur la côte amalfitaine. Ce départ était une façon de se soustraire à ce qu'il appelait "les États-Unis d'Amnésie" – une société qu'il jugeait puritaine, anti-intellectuelle et de plus en plus dominée par un capitalisme vulgaire. L'Italie représentait la civilisation, la culture ancienne, une certaine liberté de mœurs et une distance salutaire. Comme d'autres écrivains américains de la "Génération perdue" (Hemingway, Fitzgerald), il a utilisé cette distance pour forger son regard. Ses essais les plus cinglants sur l'empire américain sont souvent écrits depuis sa villa italienne. Sa relation avec Howard Austen (rencontré en 1950) est l'un des piliers secrets de sa vie, et à ce titre, hautement significative : leur union a duré plus de 50 ans, jusqu'à la mort d'Austen en 2003.
Auteur prolifique dans des genres très variés, on compte parmi ses romans historiques et satiriques, "Julien" (1964), dans lequel il idéalise le monde classique gréco-romain comme un âge de rationalisme, de pluralisme religieux, de tolérance sexuelle relative et d'excellence esthétique; "Myra Breckinridge" (1968), une satire transgressive sur le genre et Hollywood, qui fit scandale; "Burr" (1973) et "Lincoln" (1984), parts de sa série "Narratives of Empire", réexaminant l'histoire américaine à travers des figures fondatrices avec un œil critique.
Gore Vidal est considéré comme l'un des plus grands essayistes américains du XXe siècle. Ses recueils, comme "United States: Essays 1952-1992" (Prix National Book Award), couvrent la politique, la littérature, la sexualité et la culture avec une intelligence mordante. Il a écrit des pièces à succès (comme "The Best Man", 1960) et a travaillé sur le scénario du film "Ben-Hur" (1959).
"Gore Vidal: A Biography" (1999) par Fred Kaplan constitue sans doute la meilleure biographie de l'écrivain ...
L'intérêt de Gore Vidal pour l'empereur romain Julien (dit "l'Apostat"), au point d'en faire le sujet d'un de ses romans historiques les plus célèbres en 1964, n'est pas un hasard ...
Il découle de plusieurs aspects fondamentaux de sa personnalité, de ses obsessions intellectuelles et du contexte de l'époque.
Vidal admirait les figures historiques qui combinaient le pouvoir politique et l'intellect. Julien était un empereur-philosophe, un homme d'action érudit qui écrivait lui-même (des discours, des satires, des traités). Vidal, qui se rêvait en homme d'État et se vivait comme un aristocrate des Lumières, voyait en Julien une incarnation de cet idéal : un dirigeant guidé par la raison et la culture grecque classique, qu'il chérissait.
Julien a tenté de renverser la religion d'État (le christianisme, récemment imposé par son oncle Constantin) pour restaurer une forme de paganisme philosophique et tolérant. Cette rébellion contre une orthodoxie montante et intolérante résonnait profondément avec Vidal. Pour ce dernier, le christianisme (surtout sous sa forme institutionnelle et dogmatique) représentait l'ennemi de la raison, de la liberté sexuelle et de la pensée classique. Julien était l'anti-dogmatique par excellence, luttant contre ce que Vidal considérait comme une "superstition orientale" devenue tyrannique. C'était un parfait porte-parole pour exprimer la critique de Vidal envers tous les monothéismes autoritaires.
Comme pour tous ses romans historiques, Vidal utilisait le passé pour critiquer le présent. L'Empire romain christianisé lui servait d'analogie à l'Empire américain en pleine Guerre Froide.
Il voyait dans le christianisme triomphant du IVe siècle une forme précoce de totalitarisme idéologique, similaire au maccarthysme qu'il avait combattu et au conformisme patriotique de l'Amérique des années 1950-60. Julien, en combattant cette orthodoxie, devenait une figure de l'intellectuel libre résistant à l'empire, tout comme Vidal se positionnait en critique de l'empire américain.
Julien avait une sexualité complexe (son amour intense pour son cousin l'empereur Constance II, ses relations avec son épouse, son célibat final). Vidal, qui écrivait ouvertement sur l'homosexualité et la bisexualité dans un contexte très répressif, trouvait en Julien un prétexte pour explorer ces thèmes avec la distance "sécurisante" de l'Histoire. Il pouvait ainsi dénoncer l'hypocrisie des normes sexuelles imposées, qu'il associait souvent à la montée du dogme chrétien.
Dans "Empire: A Novel" (1987), quatrième volume de sa série "Narratives of Empire", Gore Vidal offre une satire historique cinglante et une analyse des forces qui ont transformé les États-Unis en une puissance impériale à l'aube du XXe siècle.
La Période 1898 - 1907 couvre une décennie charnière traversée par des événements historiques majeurs : Guerre hispano-américaine (1898), annexion des Philippines, guerre américano-philippine (très brutale), présidence de Theodore Roosevelt, et un essor phénoménal de la presse à sensation.
"Empire" est un réquisitoire contre le mythe de l'innocence américaine. Pour Vidal, les États-Unis ne sont pas "tombés" dans l'impérialisme par accident ; ils l'ont méthodiquement construit, poussés par une élite économique avide de nouveaux marchés et de ressources, et une classe politique assoiffée de gloire. C'est une critique des médias comme premier pouvoir, capable de créer des réalités factices, et une déconstruction des héros nationaux (Roosevelt), présentés comme des produits médiatiques et des agents du nouvel ordre impérial.
C'est aussi le chapitre crucial de sa grande fresque historique montrant comment, en l'espace d'un siècle, les idéaux de 1776 ont été subvertis par ce qu'il appelait le "système de sécurité nationale" et l'empire...
Vidal soutient que les États-Unis, nés d'une rébellion contre un empire, sont devenus un empire à leur tour pendant cette période, mais en refusant hypocritement de s'appeler ainsi ...
- Le prétexte fut la Guerre hispano-américaine (la "splendide petite guerre"), présentée comme une croisade humanitaire pour libérer Cuba, mais dont le but réel était d'arracher à l'Espagne ses dernières colonies (Porto Rico, les Philippines, Guam). Le roman décrit la conquête violente et la répression des Philippines, un épisode souvent oublié de l'histoire américaine. Pour Vidal, c'est le moment où la république trahit ses idéaux et adopte les méthodes des anciennes puissances coloniales européennes.
Les Mécanismes du Pouvoir (Les Véritables Sujets du Roman) : Vidal explore comment cet empire naissant fonctionne, à travers les yeux de ses personnages, réels et fictifs.
- La Presse comme Machine à Fabriquer des Consentements : le personnage de William Randolph Hearst (propriétaire du Journal) est central. Vidal le dépeint comme un magnat de la presse cynique et démiurge, qui invente des guerres pour vendre des journaux. La célèbre phrase attribuée à Hearst — "Vous fournissez les images, je fournirai la guerre" — est mise en scène.
- La presse machine à créer des héros (comme Theodore Roosevelt et ses "Rough Riders"), des hystéries nationalistes et des récits simplistes pour manipuler l'opinion publique.
- L'Aristocratie de l'Argent et du Sang : à travers la famille fictive des Sanford (notamment Caroline Sanford, l'héroïne, qui devient une puissante éditeur de journaux en rivalité avec Hearst), Vidal montre comment les vieilles fortunes de la Côte Est (les "bonnes familles") s'allient ou s'opposent aux nouveaux riches de l'industrie et de la presse. Le pouvoir se transmet dans des salons feutrés, lors de dîners et de mariages arrangés. La démocratie est une façade ; le vrai pouvoir est exercé par une oligarchie.
- La Fabrication des Héros Nationaux : Theodore Roosevelt, un personnage clé du roman, présenté avec un mélange de fascination et de mépris. Vidal le dépeint comme un névrosé hyperactif, un impérialiste belliciste et un habile manipulateur des médias. Son populisme énergique et son slogan du "gros bâton" (Big Stick) masquent, selon Vidal, une volonté de puissance et une contribution essentielle à la construction de l'empire.
- L'Hypocrisie Morale comme Fondement : la société décrite est d'une hypocrisie totale. Les apparents puritanisme et moralisme victorien cachent une corruption généralisée, des affaires extra-conjugales, des intrigues financières et une soif de pouvoir sans limite. L'empire se construit au nom de la liberté et de la civilisation, mais par la cupidité, la duplicité et la violence.
Dans "The Holy Family" (originellement publié dans The Nation en 1967, puis inclus dans ses recueils d'essais), Gore Vidal livre une charge féroce et définitive contre la famille Kennedy, dépassant la simple critique politique pour en faire une analyse mythologique et sociologique de ce qu'il appelle le "règne des Kennedy".
Ce n'est pas un pamphlet haineux, mais une déconstruction glaciale et ironique. Gore Vidal et John F. Kennedy avaient une relation complexe, faite de proximité sociale et de divergences intellectuelles profondes.
Pour comprendre la position réelle de Vidal sur JFK, il faut lire ses mémoires : "Palimpsest: A Memoir" (1995) : bien plus qu'une autobiographie conventionnelle, c'est un texte littéraire complexe, élégant et impitoyablement franc, qui incarne parfaitement l'esprit et la méthode de Gore Vidal. Vidal y retrace avec une précision à la fois nostalgique et sarcastique son éducation au sein de ce qu'il appelle la "classe régnante" de la Côte Est. Il décrit les grands noms (les Gore, les Auchincloss, les Kennedy par alliance), leurs codes, leurs mariages arrangés, leur sentiment de supériorité naturelle. Il se pose en témoin et en fossoyeur de ce monde, décrivant son effritement face à la nouvelle Amérique mercantile et médiatique. Avec une franchise qui fit sensation, il raconte ses expériences homosexuelles et bisexuelles, dès l'adolescence, notamment sa grande histoire d'amour à l'école militaire avec Jimmie Trimble (tu à Iwo Jima), qu'il érige en amour idéal et perdu, hantant tout le livre...
"Palimpsest" est aujourd'hui considéré comme l'un des grands mémoires américains du XXe siècle, au même titre que ceux de Nabokov (Autres Rivages). C'est un document irremplaçable sur la vie intellectuelle et mondaine de l'après-guerre....
Vidal était un cousin éloigné de Jacqueline Kennedy (ils partageaient le même beau-père, Hugh D. Auchincloss). Cette parenté lui donnait un accès privilégié, bien que parfois tendu, au cercle Kennedy. Ils se connaissaient depuis les années 1950, fréquentant les mêmes milieux. Vidal était à la fois fasciné et critique. Il voyait en JFK un charmeur brillant mais un politicien souvent superficiel, un produit de l'ambition dynastique de son père, Joseph P. Kennedy. - La rupture : En 1961, après la publication d'un article de Vidal critique envers la Maison-Blanche, Robert F. Kennedy (le frère du président, que Vidal détestait) a exigé que Vidal soit banni des événements officiels. JFK a cédé. Cette exclusion a blessé Vidal et a alimenté son cynisme envers le clan.
Vidal affirme que les Kennedy ne sont pas une simple famille politique, mais une création consciente et artificielle, une "sainte famille" laïque mise en scène pour le peuple américain, la première dynastie médiatique américaine, créée de toutes pièces par l'argent et l'ambition d'un patriarche cynique.
Joseph P. Kennedy, le patriarche est dépeint comme l'architecte cynique et calculateur de la dynastie. Avec sa fortune immense (acquise, suggère Vidal, par des moyens souvent illicites comme la prohibition), il a acheté, formé et promu ses fils pour qu'ils conquièrent le pouvoir suprême. Il a "fabriqué" des produits politiques.
Leur règne a été marqué par une hypocrisie fondamentale entre une image de vertu progressiste et une réalité de pouvoir dur, cynique et impérial.
Pour Vidal, ils incarnent le moment où la République américaine a définitivement cédé la place à un système de célébrité politique et de monarchie élective, alimenté par des médias complaisants. C'est l'un de ses textes polémiques les plus aboutis et les plus durables.
John F. Kennedy est présenté comme un produit fini de cette machine. Son charme, son héroïsme de guerre (l'affaire du PT-109), son style, son mariage avec Jacqueline (elle-même une icône de goût) sont les éléments d'un scénario hollywoodien soigneusement écrit. Pour Vidal, JFK était un personnage plus qu'une personne, habilement dirigé par son père et servi par une presse complaisante.
Vidal s'attache à démonter le contraste entre l'image publique vertueuse et la réalité privée, qu'il juge brutale et amorale. Il souligne l'ironie d'une famille se présentant comme le fer de lance du libéralisme progressiste tout en étant profondément enracinée dans une Église catholique conservatrice, patriarcale et souvent réactionnaire. Cette dualité lui semble typique de l'hypocrisie américaine. Derrière le sourire et le style "Camelot", Vidal voit une machine politique impitoyable, prête à tout pour gagner et se maintenir au pouvoir. Il associe les méthodes des Kennedy à celles de leur père : le chantage, les alliances avec des figures douteuses (comme le mafieux Sam Giancana, évoqué pour son rôle supposé dans l'élection de 1960), et un mépris aristocratique pour la démocratie électorale classique.
Vidal, critique de l'empire américain, ne voit en JFK et Robert Kennedy (le "Procureur Général R. F. Kennedy", qu'il méprise particulièrement) que des gestionnaires de l'impérialisme, pas de réels réformateurs.
Il leur reproche d'avoir enfoncé les États-Unis plus avant dans la Guerre Froide (la Baie des Cochons, le début de l'escalade au Vietnam, la crise des missiles de Cuba présentée comme une bravade risquée). Pour lui, ils ont servi les intérêts du "système de sécurité nationale" qu'il dénonce.
Leur libéralisme lui semble cosmétique, destiné à apaiser les masses sans s'attaquer aux structures de pouvoir économique et militaire. Ils sont les visages présentables d'un establishment qui ne change pas.
"Gore Vidal: Sexually Speaking: Collected Sex Writings 1960-1998"
De la Révolution sexuelle à la crise du SIDA, en passant par la montée du féminisme et des mouvements LGBT. Ni manuel érotique ni manifeste militant, c'est l'arsenal intellectuel d'un esprit libre qui considérait la sexualité comme le dernier champ de bataille contre l'autorité arbitraire.Ses idées sur la sexualité éclairent ses romans, "Myra Breckinridge" devient la mise en scène fantasmagorique de sa théorie de la fluidité des genres; "The City and the Pillar" (1948), son roman "homosexuel" précoce, est recontextualisé par ses essais ultérieurs. Sa position pourrait se résumer à un classicisme libertaire : le sexe est un fait naturel et divers, qu'il faut soustraire au contrôle de l'État, de la religion et des tribus identitaires.
Sa position la plus célèbre est résumée dans sa formule : "Il n'y a pas de personnes homosexuelles ou hétérosexuelles. Il n'y a que des actes homosexuels ou hétérosexuels." Il rejette les étiquettes ("gay", "hétéro") comme des constructions sociales réductrices et aliénantes, préférant le terme archaïque et neutre de "homosexuel" (celui qui commet des actes avec son propre sexe).
Grand critique de l'« Empire américain », polémiste virulent, Vidal Gore dénonçait la politique étrangère des États-Unis, ce qu'il appelait le "système de sécurité nationale" et l'emprise des grandes corporations sur la vie politique ("parti unique à deux têtes").
"Perpetual War for Perpetual Peace", publié en pleine vague de patriotisme post-11 septembre, est un pamphlet incendiaire qui, au lieu de chercher des excuses externes à la haine envers les États-Unis, en pointe les causes dans la politique étrangère américaine elle-même. C'est un plaidoyer pour un retour à une république constitutionnelle et une dénonciation d'un empire en guerre permanente, dont le moteur serait la cupidité et la soif de pouvoir d'une élite. Bien que controversé, il reste une pierre angulaire de la critique anti-impériale la plus radicale aux États-Unis. Le livre est devenu un texte culte pour la gauche radicale américaine, les libertariens et tous les critiques de l'impérialisme américain. Il a anticipé et nourri le débat qui s'est intensifié après l'invasion de l'Irak.
Il a plusieurs fois tenté d'obtenir un mandat électoral (Chambre des Représentants en 1960, Sénat en 1982) sous l'étiquette démocrate, sans succès. Ses débats télévisés sont légendaires, ses joutes verbales, notamment avec William F. Buckley Jr. en 1968 (qu'il traita de "crypto-nazi") et avec Norman Mailer, sont restées célèbres. Il est resté une figure intellectuelle majeure, un sceptique radical et un styliste brillant, admiré pour sa capacité à analyser et à critiquer les fondements du pouvoir et de la société américaine.
"Myra Breckinridge" (1968)
Une attaque de front grivoise contre la décence et la politesse. Choquant à l'époque de sa parution - pour son contenu et ses grossièretés -, il le paraît encore plus si I'on considère que huit ans auparavant Gore Vidal s'était présenté aux élections législatives.
Le roman est présenté comme le journal intime de Myra Breckinridge, une créature d'une beauté glaciale, d'une intelligence supérieure et d'une certitude absolue dans sa mission. Veuve récente de Myron Breckinridge, elle arrive à Los Angeles dans les années 1960 pour réclamer sa part d'héritage auprès de son oncle, Buck Loner, un macho propriétaire d'une misérable école d'art dramatique pour futures vedettes et starlettes hollywoodiennes. Plus féminine qu'une véritable femme, plus masculine qu'un homme, elle est tellement libérée qu'elle remet en question les stéréotypes sexuels et la moralité primaire.
Myra a un double projet, matériel, - S'emparer de l'école et de l'argent de son oncle -, philosophique ou métaphysique, - "Rétablir l'équilibre des sexes" et venger le déclin de la masculinité américaine, qu'elle incarne dans la figure mythique de l'acteur de cinéma des années 1930-40 (Gary Cooper, John Wayne). Pour Myra, l'Âge d'Or d'Hollywood est la religion moderne, et le film est l'outil suprême de conditionnement psychique. Pour ce faire, elle va s'attaquer à deux jeunes archétypes,
- Rusty Godowski : un étudiant beau, stupide et hyper-viril, incarnation de la masculinité américaine dégénérée.
- Mary-Ann Pringle, une jeune femme naïve, pure et conventionnelle, représentant la féminité traditionnelle.
Le cœur transgressif du roman est la scène du viol, où Myra, utilisant un gode-ceinture, viole Rusty. Il ne s'agit pas d'un acte de désir, mais d'un rituel punitif et pédagogique visant à détruire sa virilité arrogante et à le rééduquer. Parallèlement, elle séduit et corrompt Mary-Ann.
Le récit bascule lorsqu'on découvre que Myra est en réalité Myron, son défunt mari, ayant subi une opération de changement de sexe en Copenhague. Cette révélation déplace la lecture : Myra n'est plus une "simple" femme castratrice, mais un être qui a transcendé le genre, utilisant sa connaissance intime des deux côtés pour mener à bien son projet de déconstruction.
Le roman se conclut de manière ambiguë. Après un accident, Myra perd sa personnalité dominante et semble "redevenir" Myron, un homme doux et effacé, épousant Mary-Ann et menant une vie banale. La fin laisse planer le doute : est-ce une vraie métamorphose, une ruse de plus, ou la défaite finale de l'utopie transgressive de Myra ? Elle n'a peut-être pas réussi à incarner la femme triomphante, mais a forcé l'hypocrisie et l'égocentrisme américains à capituler ... Chef-d'œuvre pour certains, exercice de cynisme outrageant pour d'autres, il reste un jalon incontournable dans l'histoire de la littérature transgressive et une clé essentielle pour comprendre l'audace intellectuelle et la volonté de provocation de Gore Vidal...
Le livre fut immédiatement interdit dans plusieurs villes et États aux États-Unis pour obscénité. Des procès retentissants eurent lieu, le propulsant dans l'actualité.
1 - I am Myra Breckinridge whom no man will ever possess. Clad only in garter belt and one dress shield, I held off the entire elite of the Trobriand Islanders, a race who possess no words for "why" or "because." Wielding a stone axe, I broke the arms, the limbs, the balls of their finest warriors, my beauty blinding them, as it does all men, unmanning them in the way that King Kong was reduced to a mere simian whimper by beauteous Fay Wray whom I resemble left three-quarter profile if the key light is no more than five feet high during the close shot.
Je suis Myra Breckinridge, que nul homme ne possédera jamais. Vêtue uniquement d'un porte-jarretelles et d'un protège-soutien-gorge, j'ai repoussé toute l'élite des insulaires de Trobriand, une race qui ne possède pas les mots « pourquoi » ou « parce que ». Brandissant une hache en pierre, j'ai brisé les bras, les membres et les couilles de leurs meilleurs guerriers, ma beauté les aveuglant, comme elle aveugle tous les hommes, les rendant impuissants, tout comme King Kong a été réduit à un simple singe gémissant par la belle Fay Wray, à qui je ressemble de profil si la lumière principale n'est pas à plus d'un mètre cinquante de hauteur lors d'un gros plan.
2 - The novel being dead, there is no point to writing made-up stories. Look at the French who will not and the Americans who cannot. Look at me who ought not, if only because I exist entirely outside the usual human experience... outside and yet wholly relevant for I am the New Woman whose astonishing history is a poignant amalgam of vulgar dreams and knife-sharp realities (shall I ever be free of the dull lingering pain that is my peculiar glory, the price so joyously paid for being Myra Breckinridge, whom no man may possess except on her... my terms!). Yet not even I can create a fictional character as one-dimensional as the average reader. Nevertheless, I intend to create a literary masterpiece in much the same way that I created myself, and for much the same reason: because it is not there. And I shall accomplish this by presenting you, the reader (as well as Dr. Randolph Spenser Montag, my analyst, friend and dentist, who has proposed that I write in this notebook as therapy), with an exact, literal sense of what it is like, from moment to moment, to be me, what it is like to possess superbly shaped breasts reminiscent of those sported by Jean Harlow in Hell's Angels and seen at their best four minutes after the start of the second reel. What it is like to possess perfect thighs with hips resembling that archetypal mandolin from which the male principle draws forth music with prick of flesh so akin--in this metaphor--to pick of celluloid, blessed celluloid upon which have been imprinted in our century all the dreams and shadows that have haunted the human race since man's harsh and turbulent origins (quote Levi-Strauss). Myra Breckinridge is a dish, and never forget it, you motherfuckers, as the children say nowadays.
Le roman étant mort, il est vain d'écrire des histoires inventées. Voyez les Français qui ne veulent pas et les Américains qui ne peuvent pas. Voyez-moi, moi qui ne devrais pas, ne serait-ce parce que j'existe entièrement en dehors de l'expérience humaine ordinaire... en dehors et pourtant absolument pertinente, car je suis la Femme Nouvelle dont l'histoire stupéfiante est un poignant amalgame de rêves vulgaires et de réalités acérées comme des couteaux (serai-je jamais libérée de cette douleur sourde et persistante qui est ma gloire particulière, le prix si joyeusement payé pour être Myra Breckinridge, qu'aucun homme ne peut posséder sauf à ses... propres conditions !). Pourtant, même moi je ne peux créer un personnage de fiction aussi unidimensionnel que le lecteur moyen. Néanmoins, je compte créer un chef-d'œuvre littéraire de la même manière que je me suis créée moi-même, et pour la même raison : parce qu'il n'existe pas. Et j'y parviendrai en vous offrant, à vous le lecteur (ainsi qu'au Dr Randolph Spenser Montag, mon analyste, ami et dentiste, qui m'a suggéré d'écrire dans ce carnet comme thérapie), une sensation exacte, littérale, de ce que c'est que d'être moi, instant après instant, ce que c'est que de posséder des seins superbement galbés, rappelant ceux qu'arborait Jean Harlow dans Les Anges de l'Enfer et vus sous leur meilleur jour quatre minutes après le début de la deuxième bobine. Ce que c'est que de posséder des cuisses parfaites avec des hanches évoquant cette mandoline archétypale d'où le principe mâle tire sa musique avec un picot de chair si semblable – dans cette métaphore – au plectre de celluloïd, béni celluloïd sur lequel ont été imprimés en notre siècle tous les rêves et toutes les ombres qui ont hanté la race humaine depuis les origines rudes et tumultueuses de l'homme (citation de Lévi-Strauss). Myra Breckinridge est un plat de choix, et ne l'oubliez jamais, bande d'enculés, comme disent les enfants de nos jours.
3 - I shall not begin at the beginning since there is no beginning, only a middle into which you, fortunate reader, have just strayed, still uncertain as to what will be done to you in the course of our common voyage to my interior. No, to our interior. For we are, at least in the act of this creation, as one, each trapped in time: you later, I now, carefully, thoughtfully forming letters to make words to make sentences. I shall begin by putting my cards on the table. At this moment (writing the word "moment"), I am not the same Myra Breckinridge who was the scourge of the Trobriand Islanders. She is a creature of fantasy, a daydream revealing the feminine principle's need to regain once more that primacy she lost at the time of the Bronze Age when the cock-worshipping Dorians enslaved the West, impiously replacing the Goddess with a god. Happily his days are nearly over; the phallus cracks; the uterus opens; and I am at last ready to begin my mission which is to re-create the sexes and thus save the human race from certain extinction. Meanwhile, I live no longer in the usual world. I have forsaken the familiar. And soon, by an extreme gesture, I shall cease altogether to be human and become legend like Jesus, Buddha, Cybele. But my immediate task is to impress upon you how disturbingly beautiful I am with large breasts hanging free, for I am wearing nothing but black mesh panties in this overheated room, whose windows I have shut because it is the rush hour (6:07 P.M., Thursday, January 10) and beneath my window the Strip (Sunset Boulevard in Hollywood, California) is filled with noisy cars, barely moving through air so dark with carbon monoxide that one can almost hear in the drivers' lungs the cancer cells as they gaily proliferate like spermatozoa in a healthy boy's testicles.
Je ne commencerai pas par le commencement puisqu'il n'y a pas de commencement, seulement un milieu dans lequel vous, lecteur fortuné, venez de vous égarer, encore incertain de ce qui vous sera fait au cours de notre voyage commun vers mon intérieur. Non, vers notre intérieur. Car nous sommes, du moins dans l'acte de cette création, un seul être, chacun piégé dans le temps : vous plus tard, moi maintenant, formant soigneusement, pensivement, des lettres pour faire des mots pour faire des phrases. Je commencerai en abattant mes cartes. À cet instant (en écrivant le mot « instant »), je ne suis pas la même Myra Breckinridge qui fut le fléau des habitants des Îles Trobriand. Elle est une créature de fantasme, un rêve éveillé révélant le besoin du principe féminin de reconquérir une fois encore cette primauté qu'elle perdit à l'âge du Bronze, quand les Doriens adorateurs de phallus asservirent l'Occident, remplaçant impieusement la Déesse par un dieu. Heureusement, ses jours sont presque révolus ; le phallus se fendille ; l'utérus s'ouvre ; et je suis enfin prête à commencer ma mission qui est de recréer les sexes et ainsi sauver la race humaine d'une extinction certaine.
Cependant, je ne vis plus dans le monde habituel. J'ai abandonné le familier. Et bientôt, par un geste extrême, je cesserai tout à fait d'être humaine pour devenir légende, comme Jésus, Bouddha, Cybèle. Mais ma tâche immédiate est de vous imprimer à quel point je suis si singulièrement belle, avec de larges seins libres, car je ne porte rien d'autre qu'un string noir en résille dans cette pièce surchauffée, dont j'ai fermé les fenêtres parce que c'est l'heure de pointe (18h07, jeudi 10 janvier) et qu'en dessous de ma fenêtre le Strip (Sunset Boulevard à Hollywood, Californie) est rempli de voitures bruyantes, avançant à peine dans un air si obscurci de monoxyde de carbone que l'on peut presque entendre dans les poumons des conducteurs les cellules cancéreuses gaiement proliférer comme des spermatozoïdes dans les testicules d'un garçon en bonne santé.
4 - From where I sit, without turning my head, I can see a window covered by venetian blinds. The fourth slat from the bottom is missing and so provides me with a glimpse of the midsection of the huge printed plaster chorus girl who holds a sombrero in one hand as she revolves slowly in front of the Château Marmont where Greta Garbo stays on her rare visits to Hollywood. The window is set in a white wall on which a damp splotch resembles an upside-down two-leaf clover--or heart or male scrotum as viewed from behind. But no metaphors. Nothing is like anything else. Things are themselves entirely and do not need interpretation, only a minimal respect for their precise integrity. The mark on the wall is two feet three inches wide and four feet eight and a fraction inches high. Already I have failed to be completely accurate. I must write "fraction" because I can't read the little numbers on the ruler without my glasses which I never wear.
De l'endroit où je suis assise, sans tourner la tête, je peux voir une fenêtre recouverte de stores vénitiens. La quatrième latte en partant du bas manque, ce qui m'offre un aperçu de la section médiane de l'énorme fille de chorus en plâtre peint qui tient un sombrero d'une main tandis qu'elle tourne lentement devant le Château Marmont, où séjourne Greta Garbo lors de ses rares visites à Hollywood. La fenêtre est encastrée dans un mur blanc sur lequel une tache d'humidité ressemble à un trèfle à deux feuilles renversé – ou à un cœur, ou à un scrotum mâle vu de derrière. Mais pas de métaphores. Rien ne ressemble à rien d'autre. Les choses sont entièrement elles-mêmes et n'ont pas besoin d'interprétation, seulement d'un respect minimal pour leur intégrité précise. La marque sur le mur mesure soixante-huit centimètres de large et cent quarante-deux centimètres et une fraction de haut. Déjà, j'ai échoué à être complètement précise. Je dois écrire « une fraction » parce que je ne peux pas lire les petits chiffres sur la règle sans mes lunettes, que je ne porte jamais.
5 - I am certain that I can eventually capture the reality of Myra Breckiriridge, despite the treachery and inadequacy of words. I must show you as I am, at this instant, seated at a small card table with two cigarette burns at the edge; one is about the size of a quarter, the other the size of a dime. The second is perhaps the result of a burning ash, while the first... But there is to be no speculation, only simple facts, simply stated. I sit now, perspiring freely, the odor of my lovely body is like that of new bread (just one metaphor, then I shall be stylistically pure), mingled with a subtle ammoniac smell that I find nearly as irresistible as all men do. In addition to my extraordinary physical presence, I studied the classics (in translation) at the New School, the contemporary French novel on my own, and I learned German last year in order to understand the films of the Thirties when UFA was a force to be reckoned with. Now, at this arbitrary instant in time, my hand moves across the page of an oblong black notebook containing three hundred blue-lined pages. I have covered eighteen pages already; that leaves two hundred eighty-two yet to be filled, if one counts the present page of which I have used twelve of thirty-two lines--thirteen with these last words, now fourteen. The hand is small, with delicate tapering fingers and a slight golden down at the back near the wrist. The nails are exquisitely cared for (lacquered silver) except for the right index fingernail, which is cracked diagonally from the left side of the tip to the part where the flesh begins, the result of trying to pry loose an ice cube from one of those new plastic ice trays which so freeze that unless you half melt them under the hot-water tap you can never get the ice out. There are limits, however, to describing exactly what I see as I write and you read. More to the point, one must accept the fact that there are no words to describe for you exactly what my body is like as I sit, perspiring freely, in this furnished room high above the Strip for which I am paying $87.50 a month, much too much, but I must not complain for a life dream has come true. I am in Hollywood, California, the source of all this century's legends, and tomorrow it has been arranged for me to visit Metro-Goldwyn.-Mayer! No pilgrim to Lourdes can experience what I know I shall experience once I have stepped into that magic world which has occupied all my waking thoughts for twenty years. Yes, twenty years. Believe it or not, I am twenty-seven years old and saw my first movie at the age of seven: Marriage Is a Private Affair, starring Lana Turner, James Craig and the late John Hodiak; produced by Pandro S. Berman and directed by Robert Leonard. As a small girl I used to yearn for Lana Turner to crush me against her heavy breasts, murmuring, "I love you, Myra, you perfect darling!" Fortunately this Lesbian phase passed and my desires were soon centered upon James Craig. I saw every film he ever made. I even have recordings of his voice. In Parker Tyler's masterpiece Magic and Myth of the Movies, he refers to James Craig's voice as "some kind of Middle Southwest drawl, a genuine lulu." I can certify that James Craig was in every way a lulu and for years I practiced self-abuse thinking of that voice, those shoulders, those powerful thighs thrust between my own and, if I may be candid, no matter what condition James Craig is in today, married or not, decrepit or not, Myra Breckinridge is ready to give him a good time for old times' sake.
Je suis certaine de pouvoir finalement saisir la réalité de Myra Breckinridge, malgré la traîtrise et l'insuffisance des mots. Je dois vous montrer telle que je suis, à cet instant, assise à une petite table de jeu avec deux brûlures de cigarette sur le bord ; l'une fait à peu près la taille d'une pièce de vingt-cinq cents, l'autre celle d'une pièce de dix cents. La seconde est peut-être le résultat d'une cendre incandescente, tandis que la première... Mais il ne doit y avoir aucune spéculation, seulement des faits simples, simplement énoncés. Je suis assise maintenant, transpirant abondamment, l'odeur de mon adorable corps est comme celle du pain frais (une seule métaphore, ensuite je serai stylistiquement pure), mêlée à une subtile senteur ammoniacale que je trouve presque aussi irrésistible que tous les hommes. Outre ma présence physique extraordinaire, j'ai étudié les classiques (en traduction) à la New School, le roman français contemporain par moi-même, et j'ai appris l'allemand l'année dernière pour comprendre les films des années Trente, quand l'UFA était une force avec laquelle il fallait compter.
Maintenant, à cet instant arbitraire dans le temps, ma main se déplace sur la page d'un cahier noir rectangulaire contenant trois cents pages lignées de bleu. J'ai déjà couvert dix-huit pages ; il en reste donc deux cent quatre-vingt-deux à remplir, si l'on compte la page actuelle dont j'ai utilisé douze des trente-deux lignes — treize avec ces derniers mots, maintenant quatorze. La main est petite, avec des doigts délicats et effilés et un léger duvet doré à l'arrière près du poignet. Les ongles sont exquisiment soignés (laqués argent) sauf l'ongle de l'index droit, qui est fendu diagonalement du côté gauche de l'extrémité jusqu'à l'endroit où la chair commence, résultat d'une tentative pour faire levier sur un glaçon dans l'un de ces nouveaux bacs à glaçons en plastique qui gèlent à tel point que, à moins de les faire à demi fondre sous le robinet d'eau chaude, on ne peut jamais en sortir la glace.
Il y a cependant des limites à décrire exactement ce que je vois en écrivant et que vous lisez. Plus important, il faut accepter le fait qu'il n'existe pas de mots pour vous décrire exactement ce qu'est mon corps alors que je suis assise, transpirant abondamment, dans cette chambre meublée très au-dessus du Strip pour laquelle je paie 87,50 dollars par mois, beaucoup trop cher, mais je ne dois pas me plaindre car un rêve de vie s'est réalisé. Je suis à Hollywood, Californie, la source de toutes les légendes de ce siècle, et demain il a été arrangé pour moi de visiter les studios Metro-Goldwyn-Mayer ! Aucun pèlerin à Lourdes ne peut ressentir ce que je sais que je ressentirai une fois que j'aurai pénétré dans ce monde magique qui a occupé toutes mes pensées éveillées pendant vingt ans. Oui, vingt ans. Croyez-le ou non, j'ai vingt-sept ans et j'ai vu mon premier film à l'âge de sept ans : Marriage Is a Private Affair, avec Lana Turner, James Craig et feu John Hodiak ; produit par Pandro S. Berman et réalisé par Robert Leonard. Petite fille, je rêvais que Lana Turner m'écrase contre ses lourds seins en murmurant : « Je t'aime, Myra, ma parfaite chérie ! » Heureusement, cette phase lesbienne est passée et mes désirs se sont bientôt concentrés sur James Craig. J'ai vu tous les films qu'il a jamais tournés. J'ai même des enregistrements de sa voix. Dans le chef-d'œuvre de Parker Tyler, Magic and Myth of the Movies, il évoque la voix de James Craig comme « une sorte de traînante du Moyen-Sud-Ouest, un vrai phénomène ». Je peux certifier que James Craig était en tout point un phénomène et pendant des années je me suis livrée à des pratiques solitaires en pensant à cette voix, à ces épaules, à ces puissantes cuisses s'insérant entre les miennes et, si je puis être franche, peu importe dans quel état est James Craig aujourd'hui, marié ou non, décrépit ou non, Myra Breckinridge est prête à lui offrir une nuit mémorable, pour le bon vieux temps.
(...)
Le film (1970) avec Raquel Welch (Myra), Mae West (à 77 ans) et John Huston (en Buck Loner) fut un fiasco monumental ...
Vidal désavoua le scénario, qu'il n'avait pas écrit. Le film, tentant d'exploiter le corps de Raquel Welsh et le scandale tout en édulcorant le propos, tomba dans la farce lourde et vulgaire, ratant complètement la satire intellectuelle et la complexité du livre. La performance de Raquel Welch en Myra manque cruellement de la folie méthodique et de la rhétorique qui fait la force du personnage littéraire. Dans le roman, l'écriture du viol de Rusty par Myra avec un gode-ceinture est un point culminant de sa "mission" est terriblement efficace, mais transformé dans le film en une farce burlesque et grotesque. Raquel Welch (Myra), vêtue d'un costume de cowboy en cuir criard, poursuit Rusty (Roger Herren) dans un décor de western de pacotille en poussant des cris de guerrière. Le film est par ailleurs émaillé de séquences musicales désastreuses ("You've Got to Taste All the Fruit" chanté par Mae West (Leticia Van Allen), le flashback chirurgical de Copenhague)...
Il acheva cependant d'ancrer le personnage dans la culture pop.
La rivalité entre Gore Vidal et Norman Mailer est l'une des guerres littéraires les plus célèbres et théâtrales du XXe siècle américain.
Elle était bien plus qu'une simple querelle d'ego ; elle incarnait un choc fondamental de visions du monde, de la littérature, de la masculinité et du rôle de l'écrivain.
"The Dick Cavett Show: The Famous 1971 Gore Vidal-Norman Mailer Interview and Other Appearances" (2006) contient la transcription intégrale de leur affrontement télévisuel le plus célèbre, avec des analyses contextuelles. C'est la source primaire essentielle. "Mailer: A Biography" par Hilary Mills (1982), la biographie autorisée de Mailer explore en détail sa rivalité avec Vidal, de son point de vue.
Deux Univers Antithétiques ...
- Vidal était un styliste classique, un rationaliste, un moraliste héritier des Lumières. Il croyait à l'intelligence, à l'ironie, à la clarté de la phrase et au roman comme outil d'analyse historique et sociale.
- Mailer était un romantique, un existentialiste, un prophète des passions. Il cherchait la "grande bosse" du roman américain, explorait la violence, la psyché, le "côté obscur" et la métaphysique. Pour lui, l'écriture était un acte héroïque et dangereux.
- Vidal considérait la sexualité comme un fait divers biologique et les catégories (hétéro/homo) comme des constructions sociales aliénantes. Sa posture était détachée, cérébrale, androgyne.
- Mailer faisait de la virilité hétérosexuelle agressive un pilier de sa philosophie et de son personnage public. Il célébrait (et angoissait de) la puissance sexuelle. L'homosexualité, pour lui, était souvent liée à la décadence, à la lâcheté ou à l'échec existentiel. L'attitude de Vidal était donc une provocation directe à son fonds de commerce identitaire.
- Vidal se positionnait en patricien critique, en analyste extérieur du système impérial américain, qu'il démontait avec froideur.
- Mailer se voyait en rebelle anarchique, en insurgé contre l'establishment, mais plongé dans le chaos viscéral de la culture américaine. Son approche était viscérale, pas politique au sens classique.
Les Épisodes Clés de la Guerre Publique ..
- L'étincelle : "The City and the Pillar" (1948)
Le deuxième roman de Vidal, l'un des premiers à traiter frontalement de l'homosexualité, scandalisa l'establishment. Mailer, bien que lui-même provocateur, en fera plus tard un point d'attaque, assimilant implicitement l'homosexualité de Vidal à une faiblesse littéraire et morale.
- L'Affrontement Télévisuel Légendaire (1971)
Sur le plateau de The Dick Cavett Show, les deux hommes, invités ensemble, se livrent à un échange d'une hostilité rare. Mailer, qui vient de publier un long article féroce sur les féministes (The Prisoner of Sex), est sur la défensive et agressif. Il tente de dominer la conversation. Vidal, maître de l'ironie froide, le laisse s'enferrer. Le moment le plus célèbre arrive quand Mailer, vexé, demande : "Écoutez, on se reparle quand tu auras été battu à la convention démocrate" (allusion à la candidature ratée de Vidal). Vidal, sans sourciller, rétorque : "Eh bien, on se reparle quand vous aurez écrit un bon roman." Un échange qui résume tout : Vidal frappe là où Mailer est le plus vulnérable (sa prétention au génie romanesque), avec le mépris élégant de l'aristocrate envers le parvenu tapageur.
- La gifle aux Partisan Review (1971) : lors d'une soirée de célébration de la revue, les deux hommes en viennent aux mains. Mailer aurait jeté son verre à la tête de Vidal (le manquant) et lui aurait porté un coup de tête. L'affrontement physique, presque ritualisé, était l'aboutissement parfait de leur antagonisme : la brute existentielle contre l'esthète cérébral.
- Dans ses essais, Vidal qualifiait souvent Mailer de "détenu de la masculinité", moquant ses obsessions sexuelles et sa philosophie "barbare". Il voyait en lui le symptôme d'une maladie américaine : la glorification de la bêtise virile.
- Mailer, de son côté, dépeignait Vidal comme un "faux brillant", un écrivain froid, sans chair, dont l'homosexualité expliquait, à ses yeux, le manque de profondeur existentielle. Dans The Prisoner of Sex, il écrit : "Vidal est sans liquide séminal... Son style est sec, dur, comme si les mots étaient des cailloux qu'il aurait dans la bouche."
Au-delà de la haine, leur relation était symbiotique. Ils avaient besoin l'un de l'autre comme repoussoir et comme public.
Tous deux étaient des monstres sacrés de la littérature américaine, des narcissiques suprêmes, des maîtres de l'autopromotion et des provocateurs nés. Leur combat définissait les pôles du débat intellectuel de l'époque. Leurs joutes étaient des spectacles médiatiques qui divertissaient et scandalisaient le public, faisant d'eux des personnages publics bien au-delà du cercle littéraire.
Beaucoup d'analystes pensent que Mailer, obsédé par sa place dans le panthéon littéraire (face à Hemingway, Faulkner), enviait et redoutait la facilité, la productivité et le détachement aristocratique de Vidal. L'insulte de Vidal ("écrire un bon roman") touchait au cœur de cette angoisse.
