Post-politique et technocratisme - ACTE II - Jacques Rancière, "La Mésentente : politique et philosophie" (1995) - Chantal Mouffe, "On the Political" (2005) - Colin Crouch, "Post-Democracy" (2004) - Marcel Gauchet, "La démocratie contre elle-même" (2002), "Tome IV : Le Nouveau Monde" (2017) - Pierre Manent, "La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe" (2006) - Pierre Rosanvallon, "La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France" (2000), "La Légitimité démocratique" (2008), "Le Bon gouvernement" (2015) - ...
Last update: 02/02/2025
Post-politique, Technocratie et Affaiblissement de la pensée politique classique peuvent être interprétés comme une évolution de la démocratie, mais une évolution ambiguë, qui peut aussi être comprise comme une dépolitisation voire une régression démocratique selon les critères que l’on adopte ...
1. - L'apparition du terme de "post-politique" décrit une situation dans laquelle
- les grands clivages idéologiques (gauche/droite, capitalisme/socialisme, progrès/conservation) s’estompent,
- la politique se réduit à la gestion, au consensus, à l’optimisation technique,
- les conflits sont présentés comme des problèmes techniques plutôt que comme des désaccords de valeurs.
Des auteurs comme Chantal Mouffe, Jacques Rancière ou Slavoj Žižek y voient une neutralisation du politique : le conflit n’est pas supprimé, mais dénié.
2. - La montée en puissance de la technocratie repose sur l’idée que
- les décisions doivent être prises par des experts (économistes, juristes, ingénieurs),
- la complexité du monde moderne dépasse les capacités du débat citoyen,
- la rationalité scientifique garantirait de meilleures politiques publiques.
Cette évolution a un coût démocratique : réduction de la souveraineté populaire, sentiment de dépossession politique, distance accrue entre gouvernants et gouvernés.
3. - La disparition (relative mais réelle) de la pensée politique classique, qui reposait sur des visions du monde antagonistes, des projets de société clairement formulés, une conflictualité assumée, semble céder
- à une moralisation du débat (bien/mal plutôt que choix collectifs),
- à une économicisation (ce qui « marche » plutôt que ce qui est juste),
- à une personnalisation (leadership, communication, storytelling).
donnant l’illusion d’une démocratie apaisée, alors que tout concourt à penser que nous affrontons de plus en plus une démocratie appauvrie sur le plan symbolique et conflictuel.
La post-politique et la technocratie ne sont pas la fin de la démocratie, mais une mutation de ses formes, qui tend à réduire le politique à la gestion, au risque de vider la démocratie de sa substance conflictuelle et délibérative...
S'agit-il d’une évolution que nous subissons, ou d’un choix normatif que nous assumons, et dans ce cadre, souhaite-t-on une démocratie efficace sans conflit, qui tend à se dépolitiser ou une démocratie vivante, traversée de désaccords assumés? Avons-nous réellement les leviers en main d'un tel choix?
Dans les démocraties contemporaines, les conditions d'un tel choix que sont un sujet capable de choisir (le peuple), des alternatives réellement ouvertes, et des leviers effectifs de transformation, semblent fragilisées.
Si le choix normatif existe en théorie, le sujet qui pourrait le porter est éclaté : le « peuple » n’est plus un acteur unifié ne serait-ce que par l'individualisation des trajectoires, la segmentation sociale et culturelle, et l'affaiblissement des médiations sociales et politiques (partis, syndicats).
Et quand bien même une majorité pourrait-elle s’exprimer, qu'elle se heurte à des structures qui limitent foncièrement sa marge de manœuvre ...
- des contraintes économiques et juridiques, souvent présentés comme non politiques, alors qu’elles sont le produit de choix antérieurs devenus quasi irréversibles (marchés financiers, dette publique, traités internationaux, normes supranationales).
- des catégories de pensée dominantes qui imposent leur langage, - l’austérité devient « rigueur », la dérégulation devient « modernisation », l’absence d’alternative devient « réalisme », une certaine simplification de la réalité et un découpage moral du social qui mène parfois à des exclusions de catégories entières de la population et à une intolérance exacerbée.
- une conflictualité omniprésente et diffuse, qui, s'est déplacée vers des enjeux identitaires, culturels, voire moraux, et le plus souvent dans des formes moins structurées idéologiquement que celles qui les ont précédées ..
Certes, tant les mobilisations et expérimentations sociales que le suffrage peuvent encore produire des ruptures symboliques, mais dans un cadre global que nous n'avons pas réellement choisi et en dépendance de crises aussi soudaines que brutales.
La véritable question n’est-elle peut-être plus de savoir si nous avons effectivement des leviers pour agir sur notre démocratie, mais plutôt comment pourrions-nous redevenir capables de les forger collectivement....
Colin Crouch, "Post-Democracy" (2004)
" Le concept de post-démocratie ne signifie pas que la démocratie va disparaître. Ses institutions subsistent et fonctionnent ; mais le système politique n’est plus contrôlé par des organisations fondées sur une véritable démocratie de base, et l’énergie qui l’animait emprunte désormais de petits circuits fermés reliant les élites politico-économiques." (traduction française diaphanes 2013) - Un texte clé pour comprendre le rôle structurel de la technocratie.
Les institutions démocratiques subsistent formellement, mais les décisions réelles sont prises ailleurs (experts, marchés, administrations).
Un livre qui montre empiriquement ce que Mouffe et Rancière théorisent. La technocratie est le mode normal de gouvernement des démocraties affaiblies.
Colin Crouch (n1944) est un sociologue et politologue britannique, professeur émérite à l'Université de Warwick et associé de recherche à l'Institut des sciences humaines de Vienne. Il est une figure majeure de la sociologie politique contemporaine, reconnu pour ses analyses critiques du néolibéralisme, de la démocratie et des relations entre État, marché et société. Ses travaux se concentrent sur les transformations du capitalisme, le rôle des grandes entreprises et l'affaiblissement des contre-pouvoirs dans les sociétés occidentales.
« Sociologie de l'Europe : Marché, institutions, social-démocratie » (ouvrages plus anciens mais fondateurs) - Avant ses best-sellers sur la post-démocratie, Crouch s'était fait connaître dans le monde académique par ses travaux comparatifs sur les sociétés européennes, le corporatisme, les relations industrielles et l'avenir de la social-démocratie face au marché. Ces livres ont établi sa réputation de spécialiste des modèles socio-économiques en Europe.
Crouch publie "Post-Democracy" au début des années 2000, dans un contexte de triomphalisme du modèle démocratique libéral après la chute du communisme.
Sa thèse, provocante et prémonitoire, soutient que nous sommes entrés dans une ère de « post-démocratie ». Il ne s'agit pas d'un retour à un régime autoritaire, mais d'un système où les formes institutionnelles de la démocratie (élections libres, multipartisme, libertés civiles) subsistent, mais où leur substance et leur énergie se sont érodées. Le pouvoir réel se déplace vers un réseau fermé d'élites politiques et économiques (grandes entreprises, cabinets de lobbying), tandis que la participation citoyenne se réduit à un spectacle médiatique et que les inégalités sociales s'accroissent.
0- Preface
Crouch présente son concept central et son paradoxe. La post-démocratie émerge paradoxalement au moment où la démocratie libérale semble n'avoir plus de rival idéologique. Il annonce son analyse des mécanismes de cette dévitalisation : la domination de la grande firme globale, la transformation des classes sociales, l'évidement des partis politiques et la marchandisation de la citoyenneté.
La force de la préface est de poser d'emblée un diagnostic clair et contre-intuitif. La limite potentielle est que le concept de « post- » peut sembler trop vague ou fataliste. S'agit-il d'une phase historique distincte ou d'une dégénérescence interne de la démocratie ?
1- Why Post-Democracy?
Ce chapitre théorise le concept. Crouch décrit un cycle historique :
- Pré-démocratie (avant le XXe siècle) : élites au pouvoir.
- Âge d'or démocratique (environ 1945-1970) : forte participation, syndicats puissants, partis de masse, compromis social, mobilité sociale.
- Post-démocratie (à partir des années 1980) : retour à une domination de l'élite, mais en gardant les formes démocratiques. Le néolibéralisme, en promouvant la dérégulation et le pouvoir du marché, a fourni l'idéologie et les outils pour ce renversement. La démocratie devient un « simulacre » compétitif entre équipes dirigeantes professionnalisées.
La schématisation en trois phases est éclairante mais peut être jugée trop simplificatrice et nostalgique (l'« âge d'or » était-il si démocratique et inclusif ? Il excluait souvent les femmes, les minorités). L'analyse est centrée sur l'Occident, particulièrement le Royaume-Uni et les États-Unis.
2- The Global Firm: The Key Institution of the Post-Democratic World
Le Cœur de l'analyse. La firme globale n'est plus un acteur économique parmi d'autres, mais l'institution centrale qui structure la post-démocratie. Grâce à sa mobilité, son poids financier et son accès privilégié aux gouvernements, elle,
- Impose ses priorités (profit, compétitivité, dérégulation) comme l'intérêt général.
- Pratique un lobbying intensif pour modeler les législations.
- Utilise la menace de délocalisation pour obtenir des avantages.
- Capture les élites politiques via le pantouflage et les partenariats public-privé.
Chapitre très fort et toujours actuel. Crouch anticipe les débats sur le pouvoir des GAFAM et l'impuissance des États-nations. On peut lui reprocher de sous-estimer les divisions et concurrences entre grandes firmes, et de minimiser le rôle d'autres acteurs (États autoritaires, institutions financières).
3- Social Class in Post-Democracy
Crouch revisite la question de classe. L'idéologie post-démocratique proclame la « mort des classes » dans une société d'individus consommateurs. En réalité, les inégalités de revenus et de patrimoine se creusent spectaculairement. Mais la conscience de classe et les organisations qui la portaient (syndicats, partis ouvriers) s'effritent. La classe dominante (managers, financiers, experts) est soudée et consciente de ses intérêts, tandis que les classes populaires sont fragmentées, démobilisées et attirées par des politiques identitaires ou populistes.
Analyse pertinente du paradoxe d'inégalités croissantes dans un discours de méritocratie individuelle. Cependant, Crouch a peut-être sous-estimé la capacité de résurgence de conflits de classe sous de nouvelles formes (mouvements sociaux urbains, « gilets jaunes »). Son analyse des classes reste assez traditionnelle (marxisante) et moins fine sur les clivages culturels qui traversent toutes les classes.
4- The Political Party under Post-Democracy
C'est le chapitre sur la machinerie politique. Les partis de masse, avec leurs adhérents et leurs idéologies, se transforment en « machines électorales professionnalisées ». Leur objectif n'est plus la transformation sociale mais la conquête et la conservation du pouvoir.
- Ils se financent auprès des grandes entreprises.
- Ils adoptent un discours centriste et technocratique (« triangulation ») pour séduire l'électeur médian fantasmé.
- Ils s'appuient sur des sondages, des spin doctors et des campagnes marketing.
La compétition politique devient un duel entre des élites similaires, privant les citoyens d'un choix substantiel.
Description extrêmement lucide de l'évolution des partis, qui explique bien le sentiment d'impuissance des électeurs. Toutefois, après 2004, l'émergence de partis « anti-système » (de gauche et de droite) a complexifié ce paysage. Ces partis représentent-ils un retour de la conflictualité politique ou une pathologie de la post-démocratie ? Crouch aurait pu explorer cette tension.
5- Post-Democracy and the Commercialization of Citizenship
L'analyse s'étend à la sphère civique. La citoyenneté n'est plus un statut politique actif mais est réduite à un rôle de consommateur. Le citoyen est invité à « choisir » des services publics comme il choisit une marque. L'espace public est colonisé par la logique marchande (sponsoring, privatisations). Les médias de masse, souvent contrôlés par de grands groupes, transforment la vie politique en spectacle et en divertissement, favorisant le cynisme et le désengagement.
Chapitre visionnaire sur la « marchandisation du monde vécu ». On peut critiquer une vision parfois trop passive du citoyen-consommateur, ignorant les capacités de résistance et de réinterprétation des individus. L'avènement des réseaux sociaux après 2004 a complexifié le tableau : ils peuvent à la fois commercialiser encore plus l'attention et permettre de nouvelles formes de mobilisation (mouvements des places).
6- Conclusions: Where Do We Go From Here?
Crouch refuse le fatalisme. La post-démocratie n'est pas un aboutissement inéluctable. Il esquisse des pistes pour revitaliser la démocratie :
- Défendre et étendre les espaces non-marchands (services publics, associations, syndicats).
- Imposer une régulation forte et démocratique aux grandes firmes.
- Expérimenter avec des formes de démocratie participative et délibérative (jurys citoyens, budgets participatifs) pour compléter et ranimer la démocratie représentative.
- Recréer des contre-pouvoirs forts et indépendants.
Les solutions proposées peuvent sembler modestes ou utopiques face à la puissance du diagnostic. Crouch reste dans le cadre d'un réformisme radical et ne prône pas une révolution. Certains lui reprocheront de ne pas proposer de véritable acteur historique pour porter ce changement (la classe ouvrière étant affaiblie). Néanmoins, ce chapitre évite le pessimisme absolu et ouvre des perspectives pratiques.
« Post-démocratie » est devenu un outil analytique essentiel pour comprendre le XXIe siècle politique (montée des populismes, crise de la représentation, pouvoir des oligarchies). Crouch a anticipé avec une clarté remarquable les dynamiques qui ont conduit aux crises politiques et sociales des années 2010 (rejet des élites, inégalités).
Il lie de manière convaincante l'économie (firme globale), le social (classes) et le politique (partis, citoyenneté).
Le modèle en trois phases peut paraître réducteur. L'histoire de la démocratie est plus chaotique. Les mouvements sociaux altermondialistes (très visibles en 2004) ou l'impact futur d'Internet et des réseaux sociaux sont peu traités. Le pouvoir des élites est bien décrit, mais les pratiques de résistance, d'appropriation ou les conflits au sein des élites sont moins explorés. L'analyse est centrée sur les démocraties libérales avancées, avec moins de regards sur le Sud global.
« L'Étrange Non-Mort du néolibéralisme » (The Strange Non-death of Neo-liberalism, 2011)
Écrit après la crise financière de 2008, ce livre explique pourquoi le néolibéralisme, dont l'échec était alors patent, n'a pas été renversé mais s'est au contraire maintenu et renforcé. Crouch analyse sa capacité de résilience, son ancrage dans les structures de pouvoir et les institutions internationales, et le fait qu'aucune alternative crédible et organisée n'a émergé pour le remplacer.
« Le Règne des géants : Pourquoi il n'y a pas d'alternative au pouvoir des grandes entreprises » (« The Globalization Backlash », 2018)
Crouch y examine la montée du populisme de droite comme une « réaction » (backlash) toxique à la fois contre les excès de la globalisation néolibérale et contre le « cosmopolitisme » des élites post-démocratiques. Il montre comment cette colère est exploitée par des forces politiques qui, une fois au pouvoir, servent souvent les intérêts des mêmes grandes entreprises.
Dans "Social Europe: A Manifesto" (publié en 2020 en anglais), Colin Crouch, en collaboration avec d'autres intellectuels sociaux-démocrates, propose une réponse constructive aux crises de l'Union européenne, en particulier après le choc de la pandémie de Covid-19.
L'ouvrage est un plaidoyer pour une relance radicale du projet européen fondé sur la justice sociale, la solidarité et la démocratie, loin de l'orthodoxie néolibérale qui a
dominé les décennies précédentes.
Crouch part du constat que l'UE est minée par des contradictions :
- Un déficit démocratique et social persistant : Les politiques économiques (austérité, libre-échange sans protection sociale forte) sont perçues comme imposées d'en haut, alimentant l'euroscepticisme.
- La montée des nationalismes : Les réactions aux crises (crise financière de 2008, crise des réfugiés) ont vu les États se replier sur leurs intérêts nationaux, fragilisant la solidarité européenne.
- L'urgence de la pandémie : Le Covid-19 a révélé à la fois l'interdépendance des sociétés européennes et la faiblesse des mécanismes communs de réponse. Elle a aussi montré l'importance cruciale des services publics (santé, recherche).
Le manifeste défend une "Europe sociale" qui ne soit pas un simple appendice au marché unique, mais son fondement. Cette Europe sociale repose sur :
- La démocratie délibérative et participative : Associer davantage les citoyens et la société civile aux décisions européennes.
- La justice sociale et la réduction des inégalités : Au sein des États et entre les régions de l'UE.
- La soutenabilité écologique : Lier justice sociale et transition verte (préfiguration du "Pacte vert européen").
- La régulation du capitalisme : Contre le pouvoir excessif des grandes firmes globales (thème cher à Crouch) et la financiarisation.
Des Propositions Clés Concrètes ...
Le manifeste est remarquable car il avance des mesures institutionnelles et politiques précises :
- Un "New Deal" social européen : Établir des standards sociaux minimums contraignants dans tous les États membres, au-delà de la simple "coordination". Cela pourrait inclure un salaire minimum décent, des droits renforcés pour les travailleurs des plateformes, une protection sociale robuste.
Une réforme fiscale et budgétaire majeure :
- Un budget européen significatif financé par de véritables ressources propres (par exemple, une taxe sur les transactions financières, une taxe carbone aux frontières, une harmonisation de l'imposition des multinationales).
- Une capacité d'emprunt commune permanente (sur le modèle de l'emprunt lancé pour le plan "NextGenerationEU") pour investir dans les biens publics européens (transition écologique, infrastructures numériques, recherche).
- Renforcer le pouvoir des acteurs sociaux : Redonner un rôle central au dialogue social européen et aux syndicats, affaiblis par des décennies de libéralisation.
- Une politique industrielle stratégique : L'UE doit soutenir activement les secteurs clés de l'avenir (green tech, numérique, santé) pour éviter la désindustrialisation et la dépendance, tout en conditionnant les aides au respect de normes sociales et environnementales.
- Une gouvernance économique démocratisée : Réformer les règles du Pacte de stabilité et de croissance pour qu'elles ne bloquent plus les investissements sociaux et écologiques. Créer un "Comité de coordination économique" plus démocratique et transparent que l'Eurogroupe informel.
- Protéger les citoyens, pas seulement les marchés : Renforcer les mécanismes de stabilisation automatique en cas de choc (ex : un régime européen d'assurance-chômage partiel).
Une Vision Politique : Sauver l'UE par le Social
L'argument profond de Crouch est politique : sans un progrès social tangible et partagé, le projet européen se délite, car il perd sa légitimité aux yeux des citoyens ordinaires. La seule manière de contrer les populistes nationalistes est de prouver que l'UE est le meilleur outil pour améliorer les conditions de vie, protéger les travailleurs et réguler la globalisation, et non son accélérateur.
C'est un programme pour une UE qui utilise sa puissance collective non pour discipliner les États membres selon une doctrine économique étroite, mais pour les élever vers un modèle de société plus juste, démocratique et durable. Il représente la phase "constructive" de sa pensée, après les diagnostics critiques de Post-Democracy et de The Strange Non-Death of Neoliberalism. L'actualité montre que certains de ces arguments ont été partiellement entendus, mais la bataille pour une "Europe sociale" reste largement à gagner.
Ces réformes ambitieuses se heurtent à la souveraineté nationale (notamment sur la fiscalité et le salaire minimum) et à l'opposition des pays "frugaux" ou libéraux. Peut-on approfondir l'intégration sociale sans approfondir parallèlement l'intégration politique (fédéralisme) ? Le manifeste reste parfois flou sur la gouvernance finale.
La notion de post-politique suppose qu’il y aurait eu une « vraie » politique, qui serait aujourd’hui remplacée par autre chose (gouvernance, normes, expertise).
Gauchet refuse ce schéma.
La notion de « post-politique » ne rentre pas dans le cadre de ses réflexions. Pour lui, la politique ne disparaît pas, elle change de forme, parfois profondément. Il ne croit pas à une sortie de la politique, mais à sa reconfiguration historique.
Gauchet pense en termes de longue durée historique, travaille avec des processus de plusieurs siècles, des transformations lentes, des contradictions internes. Aussi la notion de post-politique lui paraît trop conjoncturelle, trop polémique, et insuffisamment historique. Il préfère analyser la montée de l’administration, la centralité du droit, l’individualisation, comme phases normales de la modernité démocratique. Et tenter de comprendre pourquoi les sociétés modernes fonctionnent ainsi et quelles contraintes internes les y conduisent.
La Thèse centrale de Gauchet est la suivante : la démocratie moderne tend structurellement à réduire la conflictualité politique...
1. - La démocratie moderne est intrinsèquement dépolitisante, elle est le prix de l’autonomie moderne, du primat des droits individuels, de la méfiance envers l’autorité, du rejet des décisions tranchées.
2. - L’administration n’est pas une usurpation, mais la traduction organisationnelle de la démocratie. Les sociétés modernes veulent des règles impersonnelles, préfèrent des procédures aux décisions autoritaires, et délèguent à des experts. Ce n’est pas une fuite hors de la politique, mais une politique de l’anti-arbitraire.
3. - La technocratie est ambivalente, mais n'est pas illégitime. L'expertise protège contre l’abus de pouvoir, mais peut tout autant produire de l’impuissance collective. Le problème n’est donc pas la technocratie en soi, mais son déséquilibre.
4. - Contrairement à la thèse post-politique, les conflits persistent, mais ils sont désormais juridiques, culturels, identitaires, ou sociaux. La politique est bien toujours là, mais méconnaissable pour les catégories classiques.
Marcel Gauchet, "La démocratie contre elle-même" (2002)
La démocratie moderne a perdu sa capacité d’orientation collective et la technocratie compense l’effondrement du projet politique en administrant ce qui n’est plus pensé. Si Gauchet est probablement l’un des plus clairs sur ce point, on notera qu'il ne fait pas une critique classique de la technocratie à la manière d’un Hayek (contre les experts), ou d’un populisme anti-élites, mais qu'il vise quelque chose de plus profond : la transformation anthropologique du rapport au savoir, qui fait croire que la politique peut être remplacée par la cognition. Autrement dit : la technocratie n’est pas seulement un mode de gouvernement, c’est le symptôme d’une société qui ne croit plus à la décision politique comme telle.
Gauchet soutient ainsi que la démocratie a triomphé comme valeur, mais s’est effondrée comme capacité collective à se projeter.
AVANT-PROPOS - "Ce livre rassemble les principaux articles politiques, au sens large, que j'ai eu l'occasion d'écrire pour Le Débat depuis sa création, voici un peu plus de vingt ans. Leur rédaction s'est trouvée prise, de par les circonstances, dans la grande transformation qui s'est jouée au cours de la période. Elle leur donne une unité qu'il n'y a pas eu besoin de construire artificiellement : elle s'est imposée naturellement. Elle s'exprime dans la continuité de préoccupation qui court du premier texte de 1980, « Les droits de l'homme ne sont pas une politique », au dernier texte de 2000, « Quand les droits de l'homme deviennent une politique ».
D'un bout à l'autre, il s'agit d'une seule et même chose : de déchiffrer et de comprendre les déconcertants visages de la démocratie nouvelle qui s'installe, triomphante, exclusiviste, doctrinaire et autodestructrice.
Car tel est le phénomène inattendu à tous les égards dont nous avons été témoins au cours des ces vingt années. Nous avons vu la démocratie l'emporter sans coup férir et sans même combattre sur un ennemi formidable contre lequel on la croyait mal armée. Nous l'avons vue rallier, au-dedans, les contradicteurs qu'on pensait les plus réfractaires.
Et nous l'avons vue, au milieu de cette victoire intellectuelle et morale totale, perdre ses couleurs, se vider de sa substance, s'ou blier dans un activisme où elle se nie en voulant se parachever. La réalité de son exercice recule avec l'avancée de ses principes.
Mieux, au nom de ses valeurs suprêmes, la voici qui sape souterrainement ses propres bases. Nous avions beau savoir déjà que l'histoire n'avance que de surprises en surprises, celles-là sont de taille. Nul n'avait vu venir le retour de faveur qui a transmué un régime décrié en horizon indépassable de nos destinées politiques. Mais il était encore moins possible de prévoir la déconstitution paradoxale qu'allait amener avec elle cette fortune que rien n'annonçait.
C'est autour de ce revirement à double détente que se développent les réflexions réunies ici. Elles en scrutent les tenants et les aboutissants sous différents angles. Si elles ont une ambition, c'est de percer le secret de cette adversité intime qui constitue désormais le problème primordial de nos sociétés politiques..." (La démocratie contre elle-même, éditions Gallimard, 2015)...
« Ce que l’on désigne couramment comme “technocratie” apparaît chez Gauchet moins comme un mode de gouvernement constitué que comme le symptôme d’une démocratie entrée dans une phase de désorientation, où l’on se réfugie dans la gestion, l’expertise et les procédures faute de pouvoir définir et assumer collectivement des fins politiques.
L’analyse est pessimiste et sans illusions, et fait écho aux diagnostics de Pierre Rosanvallon sur la “contre-démocratie” ou de Colin Crouch sur la “post-démocratie”, tout en s’en distinguant par la profondeur historique et anthropologique propre à Gauchet. »
C'est dans le "Tome IV : Le Nouveau Monde" (2017) de sa série en 4 tomes (2007-2017), "L'Avènement de la démocratie", que Gauchet formule avec le plus de force l'idée que la démocratie libérale moderne est entrée dans une phase de "désorientation" et de "dépolitisation".
L’un des axes centraux du livre est l’analyse de la mutation des démocraties modernes depuis les années 1970, marquée par la crise économique, l’individualisme, l’hégémonie des droits et une capacité diminuée de gouverner collectivement malgré l’abondance d’instruments techniques et juridiques (paradoxe de démocraties « incapables de se gouverner »). Gauchet ne se livre pas à une critique explicite de la technocratie, son approche est plutôt conceptuelle et traversante : il analyse la perte de repères politiques, la domination des moyens (juridique, administratif, économique) sur les finalités politiques, et le déséquilibre entre expertise et souveraineté collective, ce qui implique une critique de l’emprise des logiques technocratiques sans en faire un label de chapitre.
Les tomes précédents (notamment Tome II : La Crise du libéralisme, 2007) posent les fondements de cette analyse en retraçant l'évolution historique qui a conduit à cette impasse : l'"autonomie" moderne (l'idée que les sociétés se font elles-mêmes leurs lois) a fini par se retourner en une perte de maîtrise collective, le système devenant trop complexe et les individus trop tournés vers leurs droits privés.
Dans le chapitre consacré à "La Méconnaissance de la connaissance", Gauchet analyse ce qu’il appelle la « société de la connaissance » non pas comme un progrès politique, mais comme une illusion réflexive, une société qui croit se maîtriser parce qu’elle accumule des savoirs, alors qu’elle ne sait plus ce qu’elle fait politiquement. Son idée centrale est que la modernité tardive confond augmentation des savoirs spécialisés et capacité collective de se gouverner. C’est précisément là que se trouve la racine théorique de ce qui deviendra, plus tard, sa critique de la dépolitisation.
Pour Gauchet, la « société de la connaissance » fragmente le savoir en expertises sectorielles, substitue des procédures cognitives (évaluation, expertise, indicateurs) à la délibération politique, et produit une hétéronomie masquée : on obéit à des savoirs réputés neutres, objectifs, inéluctables. Il parle bien d’une méconnaissance, parce que la société ne reconnaît pas que ces savoirs sont eux-mêmes historiquement et politiquement situés, et parce qu’elle dépolitise ses propres décisions en les présentant comme des nécessités techniques.
On est déjà très proche d’une critique de la technocratie, même si Gauchet évite encore le terme comme catégorie centrale.
(CHAPITRE XI - L’IMPOSSIBLE ET LE POSSIBLE / CE QUE MÉCONNAÎT LA CONNAISSANCE)
"Tout se joue, à la base, sur le retournement de la méconnaissance en connaissance. La méconnaissance primordiale, en l’occurrence, est celle qu’engendre d’elle-même la structuration autonome. Nul besoin d’aller chercher des menteurs intéressés ou des propagandistes appointés. C’est le politique qui tend de son propre mouvement à se cacher derrière la politique, à faire croire à l’autosuffisance de celle-ci. De la même façon, la société des individus tend à se faire oublier au profit de l’individu de droit, comme l’auto-constitution historique tend à s’effacer derrière l’action au présent par laquelle elle s’exprime.
Le premier défi de la société structurellement autonome, c’est-à-dire la société par principe à portée de l’intelligence de ses acteurs et ouverte à leur pouvoir de la changer, c’est de ne pas être transparente pour ceux-ci. Elle se présente à eux sous un jour spontanément trompeur. Elle se prête à une interprétation tronquée et illusoire de son fonctionnement, celle qu’orchestre le discours néolibéral dans ses multiples versions.
En outre et surtout, là réside le point de bascule, cette méconnaissance fournit le support d’un déploiement sans précédent de la connaissance.
Elle offre le champ social en son entier à une entreprise de redéfinition à la lumière des savoirs positifs apportés par le droit, l’économie et les technosciences. Qui plus est, point d’arrivée décisif, elle donne cet horizon pour celui de la pleine réalisation de l’autonomie — ne s’y dessine-t-il pas la promesse d’une société en pleine possession de ses raisons dans le détail de ses rouages et sous l’ensemble de ses aspects ?
En fait, cet horizon est celui de l’aliénation complète, dans la rigueur du concept — le devenir étranger de chacun à soi et aux autres, de la société à elle-même et de la communauté humaine au monde environnant.
Au bout de la « société de la connaissance » supposée assurer le développement des germes inscrits dans notre neuve émancipation des tyrannies du passé et du groupe, il y a l’ignorance mortelle de ce qu’est une existence proprement humaine, de ce qui constitue une société pourvue de sens pour ses membres et de ce qui garantit, pour finir, une vie biologiquement soutenable.
Telle est la menace dernière qui habite l’autonomie structurelle : l’illusion à son propre sujet dont elle est porteuse la tourne vers l’auto-dépossession et, au-delà encore, vers l’autodestruction. Mais elle nous offre aussi les moyens de comprendre cette menace et de l’affronter.
L’individualisation juridique constitue, ici, de nouveau, la donnée-source en même temps que la donnée organisatrice. Elle a changé l’image sociale du droit, pour commencer. Celui-ci était communément assimilé, par une longue tradition, à un organe de domination. Il était considéré comme un instrument d’imposition et de défense d’un ordre social arbitraire qui, dans sa version libérale-bourgeoise, cachait sa violence derrière la mystification.
Sa fondamentalisation, la mise en relation de ses codifications positives avec les droits fondamentaux reconnus aux individus, l’a lavé de ce soupçon. En plus d’en faire le canal privilégié d’expression des individualités, elle l’a érigé en vecteur préférentiel de la rationalité au sein de la vie collective...."
"... la société qui fonctionne aux savoirs croit se savoir ; elle donne à croire à ses acteurs qu’ils disposent, eux ou leurs pareils, dont on peut toujours mobiliser les services — il y a forcément un spécialiste quelque part —, de tout ce qu’il y a à savoir, même si ces savoirs sont perfectibles, bien entendu, tellement que l’on ne saurait trop investir pour les accroître — mais ceux qui viendront s’y ajouter seront du même type..."
Gauchet propose donc une critique de la « société de la connaissance » montrant qu’elle ne correspond pas à un accroissement de la réflexivité collective, mais qu’elle repose sur une méconnaissance structurelle propre aux sociétés modernes autonomes....
La société de la connaissance accroît indéfiniment sa capacité d’agir sur elle-même, tout en perdant la capacité de se penser, de se juger et de se gouverner politiquement...
- Les questions collectives ne sont plus formulées en termes de choix, de fins ou de conflits de valeurs, mais comme des problèmes techniques appelant des solutions optimales. La capacité de la société à se donner un avenir commun est ainsi neutralisée au profit d’une gestion continue du présent. On peut parler de dépolitisation.
- L’expertise devient le principe dominant de légitimation de l’action collective.
Elle n’éclaire plus la décision : elle tend à s’y substituer. Le savoir spécialisé fonctionne comme une autorité impersonnelle, réputée neutre, qui dispense d’interroger les présupposés normatifs et historiques des choix opérés. Le citoyen est moins exclu que tout simplement dépossédé, puisque ce qui est présenté comme nécessaire ou rationnel ne se discute plus.
- La technocratie, même si le terme n’est pas employé explicitement, apparaît ici comme le symptôme politique d’une société qui ne se pense plus historiquement et ne se projette plus politiquement. Elle est diffuse, entendue non comme un régime formel, mais comme une logique de gouvernement, gouvernement par les procédures, par l’optimisation, par l’adaptation permanente à des contraintes réputées objectives.
"La disparition des cadres qui maintenaient autrefois les savoirs relativement cloisonnés a permis leur expansion, leur interconnexion et leur déploiement sans limite. Toutefois, cette dynamique cumulative ne corrige pas l’aveuglement initial : elle en constitue au contraire la traduction pratique et amplifiée, en conférant une efficacité opératoire à des processus dont le sens et les effets globaux ne sont pas interrogés.
Cette dynamique repose sur ce que l’auteur appelle une réflexivité opérationnelle. Celle-ci consiste à reprendre les pratiques sociales existantes pour les redéfinir, les optimiser et les rationaliser au moyen de dispositifs juridiques, techniques, organisationnels ou marchands. La connaissance est ainsi injectée dans l’ensemble des activités collectives afin d’en améliorer la performance et la conformité aux exigences de la rationalité instrumentale.
Cependant, cette réflexivité opératoire engendre paradoxalement une irréflexion radicale. La société qui se transforme en permanence par l’usage de savoirs spécialisés se révèle incapable de se penser comme totalité historique. Elle exclut toute interrogation sur ses propres conditions de possibilité, sur sa place dans l’histoire ou sur les formes alternatives d’organisation collective. Elle admet tacitement comme définitive la structure même qui rend possible son mouvement de transformation.
Cette incapacité réflexive n’est pas imputable à une disposition morale ou psychologique, mais aux caractéristiques intrinsèques des savoirs mobilisés. Leur organisation interne et leurs critères de scientificité tendent à disqualifier les questions portant sur leur fondement, leurs limites ou leur signification historique. Il en résulte une forme d’anti-réflexivité, dans laquelle la société gouvernée par les savoirs se croit pleinement consciente d’elle-même, convaincue que toute difficulté peut être résolue par le recours à une expertise spécialisée...."
Gauchet évoque donc un « aveuglement initial » qui n’est ni accidentel ni moral, mais constitutif de l’autonomie moderne....
Quand Gauchet parle d’« aveuglement initial », il désigne le fait que les sociétés modernes autonomes ne reconnaissent pas ce qui rend possible leur propre fonctionnement. Autrement dit, elles produisent elles-mêmes leurs normes, organisent leur monde par le droit, la science, la technique, l’économie, MAIS ne se représentent pas cette production comme un fait historique et politique. Cet aveuglement porte donc sur les conditions de possibilité de la modernité et le caractère construit, contingent et révisable de ses formes d’organisation.
Avant leur disparition, les savoirs étaient encastrés dans des cadres religieux, symboliques, institutionnels ou politiques, hiérarchisés, et limités dans leur portée. Ces cadres contraignaient les savoirs, mais leur donnaient aussi un sens explicite (cosmologique, théologique, politique). La modernité les a levés au nom de l’autonomie, ce qui a permis leur expansion, leur interconnexion, et la puissance opératoire de ces savoirs.
Mais en supprimant ces cadres, elle a aussi supprimé la question du pourquoi et du vers quoi...
L’aveuglement initial consiste ainsi à croire que ...
- le déploiement des savoirs va spontanément produire du sens,
- l’accroissement de la rationalité instrumentale va engendrer une rationalité collective,
- la maîtrise technique équivaut à la maîtrise politique.
Or, pour Gauchet, les savoirs expliquent comment agir, mais ne disent jamais pour quoi ni au nom de quoi.
Et cet aveuglement peut être décrit comme « initial » parce qu’il est présent dès le geste d’émancipation qui fonde la modernité : en se libérant des cadres hétéronomes, la société oublie qu’elle doit se donner elle-même ses propres finalités.
La « société de la connaissance » ne va (et ne peut pas) corriger cet aveuglement parce que
- elle transforme la méconnaissance en efficacité pratique,
- elle donne l’impression que « ça marche », donc que le sens est inutile.
Et chaque nouvel apport de connaissance, s'il améliore l’adaptation et renforce l’illusion de maîtrise, éloigne davantage la question du sens global et du projet collectif.
Cet aveuglement initial explique pourquoi la politique est remplacée par la gestion, les choix deviennent des nécessités, et les conflits de valeurs sont traduits en problèmes techniques. La société ne se sait plus historique, mais seulement fonctionnelle.
Ce n’est pas qu’elle ne pense pas, mais c’est qu’elle ne pense plus ce qui la rend pensante.
"D’où le paradoxe de notre société de la connaissance, qui réclame de ses acteurs un niveau de formation toujours plus élevé et qui ne cesse d’en appeler à l’application de savoirs toujours plus sophistiqués, tout en étant en proie, par ailleurs, à un mouvement profond de désintellectualisation et de déculturation. Des notions vagues, il est vrai, mais que le contexte a la vertu de permettre de préciser.
L’« intellectualité » renvoyait au rôle des idées dans la vie collective, à l’exigence d’une compréhension générale susceptible de guider l’expérience commune. À cet égard, la figure de « l’intellectuel » n’aura pas connu par hasard son moment faste à l’âge totalitaire. Son apothéose aura coïncidé significativement avec la phase de crédibilité relative de l’ambition idéocratique, celle-ci constituant une version dévoyée de cette aspiration à une intelligibilité d’ensemble, au nom de prétendues « sciences » de l’histoire et de la société.
Au moins, les nôtres, de sciences, sont vraies ; c’est leur emploi qui fait question. Quant à la « culture », qu’on l’appelle « humaniste » ou « générale », elle désignait l’exigence de liaison entre des connaissances spéciales, la capacité d’articuler des informations disparates au sein d’une vision cohérente, cela en vue toujours de la participation de cette culture détenue par les personnes à la vie sociale. Elle renvoyait, en dernier ressort, à la nécessaire inter-compréhension des pensées dans la délibération et la décision communes — une société authentiquement démocratique est forcément, en ce sens, une société de citoyens cultivés.
Or c’est une banalité de constater que le débat démocratique au sein de la société de la connaissance s’organise exactement au rebours de la recherche de pareilles communautés d’inter-compréhension.
Disons pour résumer qu’il est régi par un partage des tâches entre l’autorité d’experts ésotériques et le simplisme démagogique d’un personnel politique vantant sa proximité avec des citoyens présumés ignares.
Ni recherche d’une culture unificatrice, ni encore moins appel à une intelligence d’ensemble là-dedans. C’est que la nature des savoirs réputés efficaces que promeut la société de la connaissance s’y oppose. Les savoirs positifs spécialisés qui incarnent pour elle la connaissance — dont elle a une conception très arrêtée, même si jamais formulée — tournent le dos, par construction, à semblable réunion. Il ne manque pas, certes, de sympathiques appels à la pluridisciplinarité, à la liaison des connaissances.
Mais qui ne voit qu’ils sont en vain, tellement la pente des dites disciplines les emporte, à l’opposé, vers la démultiplication et le compartimentage en sous-disciplines, dans une surenchère ultra-spécialitaire ?
Il y a un modèle à l’œuvre là-derrière, un très puissant modèle qu’il faudra disséquer à son heure, mais dont il s’agit juste, ici, de pointer la caractéristique majeure, en ce qu’elle s’oppose à celle qui forma l’âme de la « culture » classiquement entendue.
Un modèle à base de coordination extrinsèque entre les acteurs, par ajustement automatique des propositions et des demandes des uns et des autres — modèle dont les marchés économiques offrent l’illustration la plus courante et la plus massive, mais qui possède, en fait, une généralité bien plus grande.
Un modèle qui s’oppose point pour point à celui de la coordination intrinsèque produite dans chaque esprit par la construction réfléchie d’une intelligence d’ensemble de son monde, grâce à l’échange des idées, au sein d’une communauté d’esprits, en vue d’un possible accord explicite sur les orientations à lui donner. D’où l’importance primordiale que les arts de l’expression et de la compréhension revêtaient dans ce modèle de la culture générale.
Il y va dans cette opposition, on le pressent, de deux visions de l’être-en-société, de deux manières fondamentales d’articuler la liberté de chacun et la coexistence de tous dont il y aurait beaucoup plus à dire que cette typification sommaire.
L’objet de ces notations, à ce stade, est juste de marquer l’enjeu de l’irrésistible déclassement de l’ancien modèle de culture qu’entraîne le surgissement de la société de la connaissance. Il comporte une dimension de révolution culturelle dont les conséquences se lisent au quotidien, au premier chef dans l’état de la langue. La société de l’irréflexion savante, pour en préciser le concept, a son régime propre de discours, tendu entre les jargons qui se cultivent entre initiés et l’ultra-basique des échanges familiers. Même dans la parole de tous les jours, l’oscillation est remarquable entre la subtilité créative des connivences et la pauvreté d’une communication réduite à l’élémentaire.
Ne pas surestimer cette disposition, cela dit, si solidement installée qu’elle paraisse. Il se pourrait que cette société, qui, non contente de s’ignorer, est organisée pour ignorer qu’elle s’ignore, se révèle à l’arrivée la société la plus obligée qui soit de se penser, en fonction des ravages de cette méconnaissance. Mieux, il se pourrait que la radicalité de cette méconnaissance ait pour effet de rendre pour de bon accessible ce qu’une société se doit de connaître d’elle-même pour véritablement se gouverner. Après, l’autonomie consiste précisément dans la liberté d’exploiter ou non les possibilités qui se présentent. ..."
Dans "La Méconnaissance ...", la connaissance se substitue au jugement politique. Dans "Le Nouveau Monde", la démocratie devient incapable de se gouverner, car elle a externalisé son pouvoir dans le droit, l’économie, l’expertise, la gestion.
La « société de la connaissance » est ainsi l’un des vecteurs majeurs de la désorientation démocratique parce qu'elle produit des citoyens informés mais désarmés politiquement, et des gouvernants entourés d’experts mais privés de finalité collective...
Dans "La Condition politique" (2005), et notamment dans l’article « Le gouvernement représentatif et la légitimité démocratique », Marcel Gauchet analyse la transformation du gouvernement représentatif dans les démocraties contemporaines.
Il montre comment l’affaiblissement de la souveraineté populaire comme principe actif de structuration collective conduit à une autonomisation des institutions, des procédures et des formes d’expertise, tandis que la politique tend à se réduire à une gestion pragmatique et communicative des affaires publiques. Cette évolution s’inscrit dans le contexte de l’effondrement des grands récits d’émancipation, qui laisse un vide symbolique que la rationalité technicienne et procédurale vient combler sans pouvoir le résoudre politiquement.
Concluons en rapprochant quatre auteurs ...
- Gauchet soutient que la démocratie a confié au savoir ce qu’elle ne sait plus décider ...
Le problème n’est pas l’expertise en soi, mais le fait que la démocratie moderne attend du savoir ce qu’elle ne sait plus vouloir politiquement. Elle transforme la connaissance en principe de légitimation à la place de la décision collective.
Mais ce savoir est en fait fragmenté en expertises, présenté comme neutre, et utilisé pour neutraliser le conflit politique. Ce qui mène pour la démocratie à la dépolitisation, du fait que l'on gouverne par les moyens (procédures, normes, indicateurs) et que l'on a perdu toute capacité à formuler des fins communes
- Habermas croit encore, quant à lui, que le savoir peut servir la démocratie...
Habermas a très tôt reconnu et alerté sur le danger technocratique (La technique et la science comme idéologie, 1968), mais sa solution est normative : le problème n’est pas l’expertise, mais son découplage de la discussion publique. Il distingue rationalité instrumentale (science, technique) et rationalité communicationnelle (délibération démocratique). L’expertise est légitime si elle éclaire les options sans se substituer à la volonté collective. La démocratie reste possible grâce à l’espace public, à la discussion argumentée, aux procédures délibératives.
Contrairement à Gauchet, Habermas reste confiant dans la capacité des institutions modernes à intégrer le savoir sans se dissoudre. Là où Habermas ne voit qu'une pathologie institutionnelle corrigible, Gauchet suppose une mutation historique profonde de la démocratie
- Rosanvallon entend montrer comment la démocratie se recompose avec le savoir ...
Rosanvallon n’aborde pas le savoir par l’épistémologie, mais par la légitimité démocratique. Dans "La Contre-démocratie" et "La Légitimité démocratique", il énonce que l’expertise participe de nouvelles formes de légitimité : impartialité, réflexivité, proximité. Les autorités indépendantes (cours, agences, experts) compensent la crise de la représentation, mais fragmentent la souveraineté. L’expertise est un substitut fonctionnel à la confiance politique perdue. Là où Gauchet évoque un affaiblissement du politique comme tel, Rosanvallon décrit un réagencement de la démocratie,
- Foucault défendait l'idée que le savoir gouverne avant même la démocratie...
Foucault ne parle pas de démocratie « affaiblie », car il ne raisonne pas en termes de souveraineté. Pour lui, le savoir produit des formes de pouvoir, l’expertise est une technologie de gouvernement. Biopolitique, gouvernementalité, normes, ou statistiques, le savoir organise les conduites, et ce sans passer par la décision politique classique. L’expertise n’est ni légitime ni illégitime, elle est un fait stratégique. Le problème n’est pas la dépolitisation, mais la naturalisation du pouvoir.
Là où Gauchet voit une perte du politique, Foucault traduit une reconfiguration du pouvoir.
Pierre Manent, "La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe" (2006)
Pierre Manent, directeur d'études à l'école des hautes études en sciences sociales, est l'auteur notamment d'une "Histoire intellectuelle du libéralisme : dix leçons" (1987), de "La Cité de l'homme" (1994), et de "Cours familier de philosophie politique" (2001, rééd. coll. « Tel », 2004).
Pierre Manent défend l’idée que la NATION demeure la forme politique décisive de la démocratie moderne, malgré les tentatives contemporaines (notamment européennes) de la dépasser au nom des droits de l’homme, du marché ou du cosmopolitisme.
Comme Marcel Gauchet, Manent soutient que le politique contemporain a renoncé à se définir par des finalités explicites. Tous deux analysent une transformation profonde de l’action publique, désormais dominée par la gestion des contraintes juridiques, économiques et normatives plutôt que par la poursuite de fins collectives. Mais alors que Gauchet propose une analyse historico-anthropologique des conditions qui rendent cet effacement des fins structurellement intelligible dans les démocraties modernes, Manent adopte une posture normative visant à réhabiliter la finalité politique, notamment à l’échelle nationale. Et pour Manent, ce n’est pas la technocratie qui détruit la politique, c’est la fuite hors de la politique qui engendre la technocratie (Quand on ne veut plus gouverner politiquement, on administre).
AVANT-PROPOS - "Depuis maintenant trente ans, je me suis attaché à l’étude des philosophes politiques parce que ce sont leurs travaux qui jettent le plus de lumière sur notre vie de citoyens. Si Montesquieu a donné la description la plus convaincante du rôle des partis dans un gouvernement représentatif, si Tocqueville est entré le plus profondément dans la compréhension du mouvement de la démocratie, c’est en lisant ces auteurs le plus soigneusement possible que l’on comprend le mieux les choses mêmes. Telle a du moins été mon expérience. Je n’ai donc écrit jusqu’ici que pour m’aider à lire, et aider ceux qui me lisaient.
Ce livre-ci est différent. Non parce que, fatigué de mes longues études, j’aurais soudain décidé d’entrer dans la conversation civique et de « vider mon carquois ». Ces pages sont en vérité la condensation d’un long travail, enclenché par la perception presque douloureuse d’un phénomène à la fois immense et qui pénètre jusqu’au plus intime de chacun. Et si le désir de publier cette recherche l’a emporté sur tant de raisons de ne pas le faire, c’est parce que j’ai eu le sentiment — qu’on me pardonne ! — que ce phénomène échappait de plus en plus à la conscience commune en même temps qu’il s’amplifiait chaque jour davantage. Or, ici, les philosophes politiques nous retirent, étrangement, leur aide, et il me faut m’avancer seul.
Le phénomène dont je parle, c’est l’effacement, peut-être le démantèlement, de la forme politique qui, depuis tant de siècles, a abrité les progrès de l’homme européen, à savoir la nation. Une forme politique — la nation, la cité —, ce n’est pas un léger vêtement que l’on peut prendre et déposer à volonté en restant ce que l’on est. Elle est ce Tout dans lequel tous les éléments de notre vie se rassemblent et prennent sens. Si notre nation disparaissait soudainement, et que ce qu’elle tient ensemble se dispersât, chacun de nous deviendrait à l’instant un monstre pour lui-même. Ceux qui se croient le plus émancipés de leur nation vivent encore très largement de sa fécondité. Mais comme il est difficile de décrire ce qu’elle est et ce qu’elle opère !
C’est pourtant ce que j’essaie de faire dans les pages qui suivent. Par des moyens que je ne recommanderai pas, car ce travail ne suit pas de méthode, je m’efforce d’entrer dans le long processus, riche en métamorphoses, par lequel la nation européenne s’est construite, puis a commencé à se déconstruire. Ces métamorphoses sont lentes mais violentes.
Elles tendent à l’extrême les ressorts de notre âme. L’analyse qui veut en rendre compte fidèlement ne peut manquer de présenter parfois un caractère abrupt dont je dois avertir le lecteur.
Une dernière indication. La religion, ou les religions, occupent une grande place dans ces pages. On s’en étonnera peut-être. Mais si la séparation de l’Église et de l’État est précieuse comme règle de nos actions, elle deviendrait ruineuse si nous en faisions la règle de notre pensée. Le politique et le religieux ne sont jamais entièrement séparés ni séparables. On ne peut donc comprendre l’un et l’autre que si on ne les sépare pas."
"La Raison des Nations" ne fait pas de la technocratie le cœur explicite de sa critique, mais la technocratie est présente comme symptôme et instrument d’un problème plus fondamental...
Manent ne construit pas son livre comme une dénonciation prioritaire des élites administratives, ni une critique sociologique des experts, ni même une analyse des mécanismes techniques de gouvernance.
Ici la technocratie est décrite comme conséquence, et non comme une cause : pour Manent, la technocratie apparaît quand la politique a renoncé à se penser comme action collective souveraine. Autrement dit, la technocratie remplit un vide, elle devient nécessaire là où il n’y a plus de volonté politique collective clairement assumée.
Après le refus, l'effacement, peut-être le démantèlement, de la forme politique qui, depuis tant de siècles, a abrité les progrès de l’homme européen, à savoir la "NATION", est pour Manent la plus importante menace qui guette nos sociétés ...
Pour Manent, la nation n’est pas une communauté de sang, une identité culturelle fermée, ou un simple appareil étatique ou bureaucratique. Elle est avant tout une forme politique, la forme politique dans laquelle un peuple accepte de se gouverner lui-même.
Autrement dit : un corps politique délimité, doté de frontières, capable de vouloir, décider et agir collectivement.
Manent insiste sur le fait que les libertés modernes, l’État de droit, la démocratie représentative, la protection des individus, se sont historiquement développés dans le cadre national. La nation n'est donc pas .un accident, mais le milieu historique concret de la liberté européenne.
Reprenant cette intuition classique selon laquelle il n’y a pas de gouvernement du peuple sans un peuple identifiable, Manent affirme que la Nation est indispensable tout simplement parce qu’il n’y a pas de démocratie sans peuple délimité.
Prenons les droits de l’homme : ils sont universels, mais c'est bien la nation qui transforme l’humanité abstraite en peuple politique réel.
Avec le "cosmopolitisme", la gouvernance technocratique, les instances supranationales s'installent le rejet de la nation comme forme légitime du gouvernement démocratique, la volonté de gouverner sans frontières, sans peuple délimité, et sans possibilité de décision politique forte. Or, c'est bien la nation qui rend possible la responsabilité politique : la démocratie en effet suppose des gouvernants identifiables, des gouvernés capables de juger et sanctionner, une responsabilité collective.
Manent insiste sur un point fondamental : la liberté moderne ne peut survivre sans autorité politique. La nation permet tant l’obéissance à des lois que l’on s’est données, que l'exercice d'une autorité tant politique que partagée. Sans nation, l’autorité devient extérieure (experts, juges, normes).
Pour Gauchet, la nation a été historiquement nécessaire. Mais la démocratie moderne peut se reconfigurer autrement, sur des bases post-nationales. L’enjeu n’est plus de « revenir » à la nation. La nation fut une étape, elle n'est pas un absolu. L’intégration est un processus historique, à soutenir, en renforçant les institutions démocratiques et en réduisant les fractures sociales. Gauchet croit à la dynamique longue de la modernité...
Quelle forme politique permet à des hommes de vivre ensemble et de se gouverner collectivement ?
La nation est la forme politique normative de l’Europe moderne, répond Manent, et c'est le christianisme qui a rendu possible la séparation du politique et du religieux. Et, actualité critique de notre temps, l'Islam pose un problème non par sa foi, mais par sa structure politico-religieuse potentielle....
Pour Manent, la nation, forme politique de l’autogouvernement, est la condition historique et normative de la démocratie européenne. Et pour lui, la nation européenne n’est pas intelligible sans le christianisme : il ne dit pas que la nation est religieuse, mais que le christianisme a rendu possible la nation.
C'est que le christianisme a introduit une séparation décisive, Dieu n’est pas la cité, le salut n’est pas politique, la loi religieuse n’épuise pas la loi civile (« Rendez à César ce qui est à César »). Cette distinction permet l’autonomie du politique, l’existence de plusieurs cités légitimes, et donc donc la pluralité des nations. La nation est, selon Manent, l'héritière sécularisée du christianisme ...
La nation a repris certaines fonctions intégratrices de la religion (produire un « nous », fonder l’obéissance légitime, rendre supportable l’autorité), mais elle l'a fait sans promettre le salut ni absorber toute la vie humaine. La nation est une forme politique modérée, précisément parce qu’elle est issue d’un christianisme qui a désacralisé la politique. Manent insiste de plus sur le fait que la nation a besoin d’un arrière-plan moral et symbolique, même dans un cadre laïque : aucune communauté politique ne tient sans mœurs communes, et les mœurs européennes sont historiquement chrétiennes.
La religion ne gouverne pas, mais elle soutient le sens de l’autorité et du bien commun. La religion est centrale car elle structure le rapport entre loi, autorité et liberté.
Mais alors que pour Manent, l’homme est durablement un animal politique enraciné, qui a besoin de formes communes héritées, et pour lequel la religion reste une ressource toujours active, pour Gauchet, l’homme moderne est structurellement autonome, il peut se donner seul ses lois : la religion appartient au passé structurant, la nation n’est pas héritière du christianisme, elle est une forme transitoire dans l’histoire de l’autonomie humaine. La question qui se pose alors est plutôt la suivante : où en sommes-nous de la sortie de la religion dans les sociétés modernes ?
Surgit dans la trame de l'analyse de Manent la question de l'Islam. L'auteur ne nous dit pas que « l’Islam est incompatible avec l’Europe », ni même que « l’Islam est un danger en soi », mais identifie un "conflit de formes".
A la différence du christianisme, l’Islam (dans sa forme classique), nous explique-t-il, ne sépare pas nettement loi religieuse et loi civile, se comprend comme une communauté globale (umma), et propose une loi complète de la vie humaine. Mais le point le plus critique est sans doute que cette "forme politique" met à l’épreuve une nation européenne déjà dépolitisée ...
Ce n’est pas l’Islam qui met l’Europe en crise, c’est l’Europe qui ne sait plus ce qu’elle est. L’Europe refuse de se penser comme nation, ne propose plus de mœurs communes, et ne sait plus ce qu’elle peut exiger. L’Islam « révèle » cette crise plus qu’il ne la provoque.
La "NATION" n’est pas un absolu moral, mais la condition pratique de la responsabilité politique..
Dans "La Raison des Nations" (2006), Manent ne propose pas un programme institutionnel, mais une réorientation intellectuelle et politique ...
- Réhabiliter la nation comme sujet politique non pas comme identité fermée, mais comme cadre intelligible de la décision collective.
- Reprendre le langage de la finalité : le politique doit à nouveau dire pour quoi il agit, en vue de quel bien commun.
- Refuser l’illusion post-politique européenne selon laquelle le droit, le marché et les normes peuvent remplacer le gouvernement.
- Soutenir l’idée que la religion serait seulement une composante privée que le droit suffit à intégrer est une erreur
- La seule voie possible est une nation consciente d’elle-même, qui assume ses lois, ses mœurs, ses frontières, sa continuité historique.
Pierre Rosanvallon, "La Légitimité démocratique" (2008)
Alors que Gauchet reste un penseur du tragique du politique (centralité du conflit, nécessité de la décision collective, importance du sujet politique et de l’auto-institution), Rosanvallon accompagne intellectuellement la mutation post-politique via les notions de souveraineté fragmentée, décision décentrée, primat des procédures, et démocratie évaluative et régulatrice.
En ce sens, Rosanvallon fournit une théorie de légitimation sophistiquée de la gouvernance européenne, là où Gauchet en propose une critique anthropologico-politique....
Pierre Rosanvallon est historien des idées politiques, professeur au Collège de France (chaire d’histoire moderne et contemporaine du politique), fondateur de la Fondation Saint-Simon (avec François Furet), figure centrale de la pensée démocratique française depuis les années 1980. Il n’est ni philosophe spéculatif (comme Manent), ni sociologue empirique, mais un théoricien historico-normatif de la démocratie.
Rosanvallon part d’un constat fondamental : La démocratie moderne ne fonctionne plus selon le modèle classique de la souveraineté populaire. Son œuvre vise à comprendre cette transformation, la rendre intelligible, et surtout la légitimer théoriquement : il ne cherche pas à « sauver » la démocratie classique, mais à refonder la démocratie dans un monde post-souverain. Si Rosanvallon n’utilise presque jamais le terme de « post-politique », il en assume toutes les conséquences théoriques.
Dans "Le Peuple introuvable" (1998), Pierre Rosanvallon montre que le « peuple » n’est plus une entité unifiée, mais une réalité fragmentée, pluralisée et sociologiquement éclatée. Cette analyse contribue à une justification intellectuelle de la sortie du peuple comme sujet politique unifié.
Dans "Le Siècle du populisme" (2020), le populisme est analysé comme une réponse simplificatrice à une démocratie devenue complexe. Il ne s’agit pas pour l’auteur de promouvoir un retour à une souveraineté nationale homogène, mais plutôt de penser une régulation démocratique du populisme.
Dans "La Contre-démocratie" (2006), Rosanvallon montre que la démocratie ne se réduit plus à l’élection, à la décision majoritaire ou à la souveraineté populaire classique, mais qu’elle fonctionne désormais aussi par la défiance, le contrôle et la surveillance exercés par la société sur les gouvernants.
Dans "La Légitimité démocratique" (2008), il soutient que la légitimité politique ne repose plus principalement sur l’élection, mais qu’elle est devenue plurielle : elle se fonde sur l’impartialité (autorités indépendantes), la réflexivité (juridictions) et la proximité (instances intermédiaires). Il en résulte une décision politique décentrée et une souveraineté fragmentée : gouverner ne consiste plus seulement à décider, mais à organiser des procédures légitimes.
Enfin, dans "Le Bon gouvernement" (2015), Rosanvallon infléchit son analyse. S’il réaffirme que le cœur du problème démocratique n’est plus la souveraineté au sens classique, il soutient désormais que l’enjeu central réside dans la qualité du gouvernement. L’action politique est alors évaluée comme une performance : le conflit idéologique devient secondaire et la démocratie tend à se transformer en un régime de standards, dans un langage proche de celui de la gouvernance européenne.
Le peuple n’est plus un sujet politique unifié (Le Peuple introuvable), la décision politique n’est plus centralisée, et la légitimité se diffuse dans une pluralité d’instances (juridictions, autorités indépendantes, contre-pouvoirs)...
La vision de Rosanvallon correspond très étroitement à la gouvernance européenne, qui repose sur ...
- une souveraineté fragmentée,
- une multiplication d’acteurs (Commission, BCE, cours, agences),
- une dilution de la responsabilité politique.
À l’inverse, Gauchet continue de penser la démocratie comme un régime d’auto-institution collective, fondé sur la capacité d’un peuple à se donner ses propres lois. Même critique à l’égard de l’État-nation, il maintient la centralité du politique comme lieu du conflit et de la décision.
1. De la décision politique à la régulation procédurale ...
Rosanvallon affirme que « gouverner, ce n’est plus décider, mais organiser des procédures légitimes ». La démocratie devient alors procédurale, réflexive, évaluative.
Cela correspond exactement à la logique européenne de la régulation, où l’action publique vise moins à trancher politiquement qu’à encadrer, arbitrer, normer, et stabiliser des processus.
Chez Gauchet, au contraire, la démocratie suppose toujours un moment décisionnel fort, conflictuel, irréductible aux procédures. La politique ne peut être remplacée par des mécanismes de régulation sans perte démocratique.
2. Défiance, surveillance et neutralisation du conflit
Dans "La Contre-démocratie", Rosanvallon valorise les formes de démocratie négative : surveillance, contrôle, empêchement, dénonciation. Ces mécanismes deviennent constitutifs du fonctionnement démocratique normal.
Or la gouvernance européenne repose précisément sur :
- la méfiance à l’égard de la décision majoritaire,
- la priorité donnée au contrôle ex ante et ex post,
- la limitation du pouvoir discrétionnaire des gouvernants.
Chez Gauchet, cette montée de la défiance est au contraire analysée comme un symptôme de dépolitisation : elle affaiblit la capacité collective à se projeter politiquement et à produire du sens commun.
3. La politique comme performance et régime de standards
Dans "Le Bon gouvernement", Rosanvallon franchit un pas supplémentaire. La qualité démocratique est désormais évaluée à l’aune de la performance gouvernementale (efficacité, transparence, lisibilité, responsabilité).
On retrouve ici presque mot pour mot le vocabulaire de la gouvernance européenne : indicateurs, bonnes pratiques, standards, benchmarking, évaluation continue des politiques publiques.
Le conflit idéologique est relativisé, voire marginalisé. La démocratie devient un régime de bonne gestion.
Pour Gauchet, au contraire, cette transformation marque un appauvrissement du politique : sans conflictualité structurante ni projet collectif, la démocratie se réduit à une administration du présent.
4. Le populisme, une pathologie à réguler vs symptôme politique
Rosanvallon voit dans le populisme une réaction simplificatrice à la complexité démocratique, qu’il faut encadrer, réguler, neutraliser institutionnellement.
Cette lecture est très proche de celle des institutions européennes, qui perçoivent le populisme comme un risque systémique, non comme un moment politique révélateur.
Chez Gauchet, le populisme est au contraire interprété comme un symptôme de la désintégration de la souveraineté démocratique : il révèle une crise réelle du politique, même s’il en apporte une réponse illusoire.
"La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France" (2000, Pierre Rosanvallon)
Rosanvallon montre dans cet ouvrage que la souveraineté n’est ni une donnée naturelle (le peuple préexistant), ni un simple mécanisme institutionnel (le vote), ni même une volonté unifiée. Mais une construction historique instable, produite par des dispositifs, des conflits, des médiations. C’est le cœur théorique de "La Démocratie inachevée".
Dans le langage politique courant, la souveraineté populaire est traitée comme un fait simple : le peuple est souverain, donc il décide. Rosanvallon montre que cette évidence est trompeuse.
Historiquement, le peuple n’a jamais existé comme sujet unifié, capable de vouloir et d’agir immédiatement. Il n’y a pas de « volonté générale » immédiatement donnée, de sujet collectif homogène préexistant. Le peuple est produit par des procédures (élections, débats), des catégories (citoyen, électeur, travailleur), des formes symboliques (nation, opinion publique).
En 1789, le peuple n’existe pas encore comme sujet unifié : contrairement au roi (souverain incarné), il est juridiquement fragmenté, socialement hiérarchisé, politiquement muet. Ce sont les dispositifs révolutionnaires (suffrage, clubs, presse, représentation) qui le font exister comme acteur. La souveraineté populaire doit être fabriquée pour exister politiquement...
Construction historique, la souveraineté du peuple va changer selon les époques : 1791 (souveraineté de la Nation, représentation élitaire), 1793 (souveraineté du peuple insurrectionnel), 1848 (souveraineté électorale), Second Empire (souveraineté plébiscitaire), IIIᵉ République (souveraineté parlementaire), XXᵉ siècle (souveraineté encadrée par l’État de droit).
Aucune forme n’épuise le principe mais chaque configuration va prétendre résoudre le problème :
- la représentation dit « faire parler le peuple »,
- le vote dit « compter le peuple »,
- l’insurrection dit « révéler le peuple »,
- le droit dit « protéger le peuple ».
Mais aucune ne parvient à incarner durablement la souveraineté. D’où l’idée d’une démocratie « inachevée ».
Construction, historique, mais aussi construction instable, et instable parce que toujours contestée ...
La souveraineté populaire repose sur des tensions insolubles, - unité du peuple vs pluralité sociale, volonté majoritaire vs droits des minorités, immédiateté démocratique vs médiation institutionnelle -, et de fait toute démocratie oscille entre des excès, fétichisation du vote, césarisme, juridicisme, insurrection permanente, ne se « stabilise » jamais et se rééquilibre toujours provisoirement.
C'est refuser de réduire la politique à l’irruption événementielle du peuple (vs. Rancière), et dire que l'opposition entre démocratie représentative vs démocratie directe est stérile et sans grand intérêt...
Sans DISPOSITIFS, le peuple est une abstraction muette. Pour exister, le peuple souverain a besoin de dispositifs concrets : élections, parlements, référendums, partis, syndicats, médias, procédures juridiques. Des dispositifs qui permettent de cette souveraineté visible, mais vont en même temp la transformer. Mais un même dispositif peut autant renforcer la souveraineté (délibération réelle) que la réduire (plébiscite, manipulation). Ceci montre à quel point la démocratie est une ingénierie fragile, et non pas ce principe pur par lequel on veut la définir. Non seulement ces dispositifs ne sont jamais neutres, mais contre la vision consensuelle ou gestionnaire, le peuple, la souveraineté se constitue dans et par le conflit (conflits sociaux, luttes politiques, affrontements symboliques). Chez Rosanvallon, le peuple n’est pas un donné sociologique mais un acteur conflictuel. Mais contrairement à Rancière, Rosanvallon ne sacralise pas le moment conflictuel et rejette le fantasme du peuple immédiat. C’est ici que Rosanvallon est le plus original (et le plus critiqué). Il n’y a pas de souveraineté populaire immédiate, pas de volonté collective spontanée, pas de peuple transparent à lui-même. Un peuple ne peut exister politiquement sans MEDIATIONS (institutions, discours, expertises, organisations). la question démocratique n'est plus « le peuple gouverne-t-il ? », mais « comment est-il rendu présent et actif ? »
En rupture avec la conception jacobine classique du politique, Rosanvallon introduit cette idée décisive selon laquelle la souveraineté du peuple ne s’exerce pas en un lieu unique. Cette souveraineté circule en effet entre nos institutions, l'opinion publique, les mouvements sociaux, les pratiques sociales (travail, associations, expertise). C'est légitimer des formes extra-électorales de politisation et éviter de réduire la démocratie à la seule participation électorale.
Ainsi, le peuple n’est jamais souverain « par nature » ; il le devient partiellement, temporairement, conflictuelllement, à travers des formes historiques toujours imparfaites.
Contre le populisme, Rosanvallon peut dire, "il n’y a pas de volonté populaire immédiate", contre la technocratie, "la souveraineté ne se réduit pas à la compétence", contre la post-politique, "le politique ne disparaît pas, il se reconfigure" ...
Le peuple n’est jamais un sujet donné : il est ce qui se forme, se déforme et se reforme dans les dispositifs, les conflits et les médiations qui rendent la démocratie possible — sans jamais l’achever...
Isabelle Stengers, "Une autre science est possible" (2013)
Dans "Au temps des catastrophes" (2009) et "Une autre science est possible" (2013), Isabelle Stengers évoque le schéma de transformation de la science en autorité de gouvernement qui, au final, participe à la neutralisation du politique. Elle dépasse toute critique classique de la technocratie, le fameux pouvoir des experts, pour s'attaquer au régime de savoir qui rend le pouvoir incontestable : nous sommes collectivement pris dans des régimes de savoir qui nous empêchent de penser ...
Et propose une éthique de résistance en appelant les scientifiques à ralentir, à refuser certaines commandes, à prendre soin des conséquences, à réapprendre à habiter les controverses.
Lorsque Alain Supiot, dans "La gouvernance par les nombres" (2015), décrit le passage de l'action gouvernementale par la loi à la programmation par objectifs, de la substitution qu'il opère des normes juridiques par indicateurs, benchmarks, classements,, contrats de performance, il montre comment le "nombre" devient norme, sans débat sur le sens (une normativité algorithmique). Stengers décrit quant à elle une science intégrée à des dispositifs de décision, sommée de fournir des certitudes actionnables, sous contrainte de temporalités (urgence, innovation, compétitivité). Le savoir devient ainsi un outil de pilotage, non plus un espace de controverse et de dialogue (des savoirs qui font taire). Ce qui n’est pas mesurable devient inaudible, nous explique Stengers, les indicateurs scientifiques définissent ce qui compte, disqualifient les savoirs non conformes, et excluent les profanes du débat.
L’urgence (crise climatique, compétitivité, innovation) tend à s'imposer comme le temps politique de la gouvernance par les nombres : elle rend toute objection irresponsable, empêche de poser les bonnes questions, et oblige à agir selon des cadres préexistants. La science est ainsi plus que jamais mobilisée pour gouverner : elle sert d’argument d’autorité, dessaisit les décideurs de leurs choix : « Ce n’est pas politique, c’est scientifique », vous rétorque-t-on ...
("Une autre science est possible ! : Manifeste pour un ralentissement des sciences suivi de Le poulpe du doctorat", Isabelle Stengers, William James, Les empêcheurs de penser en rond, La Découverte, Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2012)
Hélène Landemore, "Open Democracy" (2020)
Qui prend les meilleures décisions collectives ? Hélène Landemore (1976) est une politologue franco-américaine et professeure de sciences politiques à Yale University (États-Unis). Elle est spécialisée en théorie démocratique, démocratie participative et épistémologie politique. Elle défend dans Dans "Democratic Reason: Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many" (2011, Princeton University Press), l'idée que la démocratie n’est pas seulement légitime, mais aussi cognitivement supérieure à d’autres formes de gouvernement lorsque l’on combine inclusion, délibération et majorité. Elle y explore comment l’intelligence collective des citoyens, correctement organisée, peut produire de meilleures décisions politiques que celles prises par une élite restreinte. faut-il encore s'entendre sur le terme d'organisation "correcte".
"Open Democracy: Reinventing Popular Rule for the Twenty-First Century" (2020, Princeton University Press) est l’un de ses ouvrages les plus influents et médiatisés sur les innovations démocratiques contemporaines. Elle critique la démocratie représentative classique et soutient qu’un modèle plus ouvert (intégrant tirage au sort, participation directe et délibération étendue) peut mieux incarner l’idéal démocratique. Elle expose des principes structurants (participation, transparence, principe majoritaire, etc.) pour une démocratie qui ne soit pas seulement représentative mais aussi effective et inclusive.
"Debating Democracy: Do We Need More or Less?" (2021) est un dialogue structuré entre deux positions philosophiques antagonistes, celle de Landemore (plus de démocratie) et celle de Jason Brennan (sceptique quant à la capacité démocratique à produire de bonnes décisions).
De fait, Hélène Landemore a adopté une lecture très positive (souvent jugée dithyrambique) de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), alors que beaucoup y voient, non sans raison, au contraire, un dispositif de gouvernement post-politique soigneusement encadré par l’exécutif. La CCC est défendue par l'auteur comme un extraordinaire “laboratoire délibératif”, et beaucoup moins comme un objet de pouvoir. Chantal Mouffe interprère un tel dispositif comme de la dépolitisation consensuelle, Jacques Rancière comme une police du consensus, et Alain Supiot comme une gouvernance par dispositifs. Les propositions sont massivement filtrées, certaines sans aucune véritable portée, pour beaucoup d'analystes, la CCC ne sera qu'un dispositif de légitimation d'un pouvoir sans consistance, et non de transfert de pouvoir. Landemore confond souvent qualité délibérative et pouvoir politique réel. La démocratie ne se joue pas seulement dans la délibération, mais dans le rapport de force et la décision finale...
