CZECH REPUBLIC (Central Europe)
La République tchèque, grande comme l'Autriche, mais plus peuplée qu'elle (10 millions d'habitants au lieu de 8), est la plus occidentale des anciens pays du bloc communiste (ex-RDA exceptée), une situation qui a grandement favorisé l'intégration de son économie dans l'Union européenne dont elle est devenue membre en mai 2004. Elle s'est longtemps appelée la Bohême. Prague, sa capitale, qui demeure l'une des plus belles villes baroques d'Europe, occupe le centre d'une vaste et fertile plaine, entourée du quadrilatère des monts de Bohême, jadis peuplés d'Allemands sudètes qui donnèrent à Hitler prétexte à les annexer : aujourd'hui, les Sudètes ayant été expulsés par Staline, la Bohême est peuplée d'une population homogène de Slaves, mais n'a pu empêcher la sécession de la Slovaquie, partageant avec elle une frontière longue de 252 kilomètres : le territoire tchèque est limitrophe de l'Allemagne réunifiée, à l'ouest et au nord, sur 810 kilomètres, sa frontière méridionale longe l'Autriche sur 466 kilomètres et au nord-est, la frontière avec la Pologne est longue de 761 kilomètres. Trois grandes régions géographiques et culturelles composent l'actuelle République tchèque , la Bohême (Prague), cœur historique et culturel, la Moravie (Brno), délimitée par les montagnes des Carpates blanches au sud-est et les Monts Jeseníky au nord, à l'identité régionale forte, et une partie de la Silésie (Ostrava).
Parmi les lieux incontournables de la République tchèque, citons,
- Ses villes principales, Prague (capitale), son Château de Prague, l'un des plus grands complexes de châteaux au monde, avec la Cathédrale Saint-Guy et l'Ancien Palais Royal, l'emblématique Pont Charles (Karlův most), la Vieille ville (Staré Město) ; Český Krumlov et son Château classé au patrimoine mondial de l'UNESCO; Karlovy Vary, célèbre pour ses sources thermales; Brno, la Villa Tugendhat et la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul ...
- Ses nombreux Châteaux et forteresses, le Château de Karlštejn, une impressionnante forteresse médiévale; le Château de Hluboká, Inspiré du château de Windsor; le Château de Lednice-Valtice, un complexe majestueux; le Château de Konopiště ..
- En terme de nature, le Parc national de la Suisse bohémienne, la Porte Pravčická (Pravčická brána), la plus grande arche de grès d’Europe; les Monts des Géants (Krkonoše), le plus haut massif montagneux du pays; Snezka, le point culminant de la République tchèque à 1 603 mètres; les Grottes de Moravie ..
- Au titre du patrimoine, Kutná Hora, la Cathédrale Sainte-Barbe, chef-d'œuvre gothique inscrit au patrimoine mondial; le célèbre et si singulier Ossuaire de Sedlec, une chapelle décorée avec les ossements de milliers de personnes; Plzeň, la ville natale de la bière Pilsner ..
- Son patrimoine juif, le quartier juif et la basilique Saint-Procope de Třebíč, le quartier juif de Prague, la Synagogue Vieille-Nouvelle (Staronová synagoga), la plus ancienne synagogue encore en activité en Europe, le Cimetière juif de Prague, Mikulov, célèbre pour ses synagogues et son cimetière juif ..
La scission de la Tchécoslovaquie, effective au 1er janvier 1993 (la décision politique fut prise en 1992), constitue l’un des événements majeurs de l’Europe post-communiste.
Bien que pacifique, cette séparation entre ...
- la République tchèque (Česká republika),
- et la Slovaquie (Slovensko),
résulte d’un processus complexe où se sont conjugués rivalités politiques, divergences économiques, mémoires historiques distinctes et faiblesse d’une identité nationale tchécoslovaque commune.
La question de la légitimité de cette scission demeure centrale. L’élément le plus frappant est que la division ne fut pas directement voulue par les populations, mais décidée par les élites politiques des deux républiques fédérées.
1. Un divorce sans consultation populaire
Contrairement à une idée répandue, la partition de la Tchécoslovaquie n’est pas née d’un mouvement populaire massif réclamant l’indépendance. Aucun référendum national ne fut organisé sur la dissolution de la fédération. Or, les enquêtes d’opinion de l’époque indiquaient qu’une majorité de Tchèques comme de Slovaques préféraient le maintien d’un État commun, certes réformé.
La disparition du pays s’explique donc moins par une poussée nationaliste populaire que par l’incapacité des responsables politiques à s’accorder sur une nouvelle architecture constitutionnelle viable après la chute du communisme.
2. Un jeu politique plus qu’un soulèvement national
L’historien Jan Rychlík souligne que le destin de la fédération fut scellé par les élections législatives de juin 1992. Ces élections portèrent au pouvoir deux dirigeants aux visions opposées :
- Václav Klaus à Prague, partisan de réformes économiques rapides et d’un État central efficace ;
- Vladimír Mečiar à Bratislava, favorable à une souveraineté slovaque accrue et à une transition plus protectrice.
Face à l’impossibilité de trouver un compromis sur une nouvelle fédération ou confédération, la séparation apparut progressivement comme la solution la plus simple politiquement. Certains chercheurs estiment même qu’elle fut davantage construite par les appareils partisans que réclamée par la société.
Pourquoi la Tchécoslovaquie n’a-t-elle pas survécu ?
1. L’absence d’une identité tchécoslovaque forte
Malgré 74 années d’existence commune (1918-1939 puis 1945-1992), une véritable conscience nationale partagée ne s’est jamais pleinement enracinée. Pour beaucoup de Tchèques, la Tchécoslovaquie apparaissait comme le prolongement naturel de leur propre État historique centré sur la Bohême et la Moravie. Pour nombre de Slovaques, elle représentait davantage un cadre protecteur, mais aussi un système dominé par Prague. Le sentiment slovaque d’être le “partenaire junior” de la fédération demeura puissant.
2. Des visions économiques divergentes
Après la Révolution de velours de 1989, la transition vers l’économie de marché imposa des choix difficiles. Les dirigeants tchèques, menés par Klaus, défendaient une thérapie de choc libérale : privatisations rapides, discipline budgétaire, ouverture immédiate au marché. Les dirigeants slovaques craignaient que cette stratégie ne frappe durement une économie plus dépendante de l’industrie lourde et de l’armement. La fédération devint ainsi politiquement fragile et économiquement ingouvernable.
3. La disparition de la contrainte géopolitique
Durant la Guerre froide, la coexistence tchèque et slovaque bénéficiait d’un cadre stratégique imposé par le bloc soviétique. Avec l’effondrement de l’URSS, cette contrainte disparut. Les deux peuples n’avaient plus besoin de rester unis pour des raisons de sécurité extérieure. Les tensions internes purent alors s’exprimer plus librement.
Le « Divorce de velours » : une séparation méthodique
La dissolution de la Tchécoslovaquie est restée célèbre sous le nom de “Divorce de velours”, en écho à la Révolution de velours de 1989.
Étapes principales ...
- Juin-juillet 1992 : l’impasse politique
Après les élections, les négociations entre Klaus et Mečiar échouent rapidement.
- Le 17 juillet 1992, le Parlement slovaque adopte une déclaration de souveraineté. Quelques jours plus tard, Václav Havel, partisan résolu du maintien de la fédération, démissionne.
- Août 1992 : accord sur la dissolution
Klaus et Mečiar conviennent d’une séparation au 1er janvier 1993, sans consultation référendaire.
- Novembre 1992 : légalisation parlementaire
L’Assemblée fédérale adopte la loi constitutionnelle mettant fin à la fédération et organisant la succession des deux États.
- Partage des biens
Les actifs et passifs (armée, monnaie, ambassades, archives, dette publique) furent répartis selon un ratio approximatif de 2 pour 1, reflétant le poids démographique tchèque.
Deux trajectoires nationales distinctes
Les différences entre les deux sociétés, longtemps contenues par la structure fédérale, apparurent plus nettement après l’indépendance.
- Des Héritages historiques contrastés : forte tradition étatique liée au Royaume de Bohême et à l’héritage austro-hongrois développé (République tchèque) vs. longue intégration au Royaume de Hongrie, puis accès tardif à la pleine souveraineté (Slovaquie).
- Des Évolutions politiques différentes : consolidation démocratique rapide et stabilité institutionnelle (République tchèque) vs. des années 1990 marquées par les dérives autoritaires du gouvernement Mečiar, avant normalisation puis intégration euro-atlantique (Slovaquie).
- Des Profils sociétaux divergents : société très sécularisée, urbaine et relativement libérale (République tchèque) vs. société plus religieuse, plus conservatrice et plus rurale, avec une importante minorité hongroise (Slovaquie). De nombreux observateurs ont relevé chez certains Tchèques une perception paternaliste envers les Slovaques : idée d’un développement économique supérieur, d’une administration plus moderne ou d’une culture politique plus “occidentale”. Cette attitude, réelle sans être universelle, a nourri des ressentiments slovaques durables et renforcé la volonté d’émancipation politique.
Bilan historique : un succès inattendu
1. Une séparation pragmatique et pacifique
À la différence de la Dislocation de la Yougoslavie, la séparation tchécoslovaque s’est faite sans guerre ni violences massives.
2. Des relations aujourd’hui excellentes
Le divorce a paradoxalement apaisé les tensions. Les deux États entretiennent aujourd’hui des liens très étroits : coopération économique, proximité linguistique, mobilité étudiante et relations politiques fluides. Les Tchèques et les Slovaques sont souvent décrits comme “le couple divorcé le plus amical d’Europe”.
3. Une double réussite européenne
Les deux pays ont rejoint l'Organisation du traité de l'Atlantique nord et l'Union européenne en 2004. Ils ont ainsi réalisé leur objectif commun de “retour à l’Europe”, dans un cadre occidental partagé.
La fin de la Tchécoslovaquie ne fut ni un drame national ni un grand mouvement populaire, mais plutôt la solution politique choisie par deux élites incapables de refonder la fédération. Elle révèle qu’un État multinational peut disparaître non par la guerre, mais par épuisement institutionnel. Pourtant, loin d’avoir créé une hostilité durable, cette séparation a permis l’émergence de deux États souverains demeurés exceptionnellement proches.
"Czechoslovakia: The Short Goodbye" (Abby Innes, 2001)
Une thèse percutante : un État dissous contre ses citoyens - Publié chez Yale University Press, ce livre s’est imposé comme l’un des essais les plus influents sur la fin de la Tchécoslovaquie. Abby Innes y défend une idée simple mais explosive : la Tchécoslovaquie n’est pas morte d’un nationalisme irrésistible venu d’en bas, mais d’une décision opportuniste venue d’en haut.
Selon elle, la séparation de 1993 fut moins l’aboutissement naturel d’un conflit historique entre Tchèques et Slovaques qu’un échec politique fabriqué par les dirigeants de la transition postcommuniste.
Le point le plus fort du livre repose sur un constat incontestable : aucun référendum n’a été organisé ; les sondages de 1991-1992 montraient qu’une majorité de citoyens souhaitait conserver un État commun, souvent réformé ; la dissolution fut décidée dans des négociations fermées entre appareils politiques. Pour Innes, cela retire à la scission sa légitimité romantique. Ce ne fut pas “l’éveil des nations”, mais une solution de convenance institutionnelle.
Elle insiste sur ce paradoxe : l’un des rares États multinationaux postcommunistes à pouvoir survivre pacifiquement fut démantelé, alors que d’autres plus fragiles tentèrent de rester unis.
Le livre met au centre deux acteurs, Klaus et Mečiar.
Innes les présente non comme des porte-voix populaires, mais comme des entrepreneurs politiques.Elle voit en Klaus un libéral centralisateur, peu attaché à l’idée tchécoslovaque, préférant un État tchèque homogène où appliquer rapidement ses réformes économiques. Tandis que Mečiar apparaît comme un populiste national, utilisant la souveraineté slovaque comme ressource politique.
Leur convergence sera paradoxale. Ils s’opposaient idéologiquement, mais partageaient un intérêt : se débarrasser du niveau fédéral, gouverner sans compromis permanent et consolider leur base électorale nationale. La séparation devient alors une transaction rationnelle entre élites.
Innes conteste frontalement la lecture selon laquelle Tchèques et Slovaques étaient “destinés” à se séparer. Elle rappelle
- La coexistence pacifique remarquablement longue
Entre 1918 et 1992 (hors parenthèses de guerre et d’occupation), Tchèques et Slovaques ont vécu dans un même cadre politique durant près de trois quarts de siècle.
Comparativement à d’autres États multinationaux européens, on constate ni guerre civile tchéco-slovaque ; ni nettoyage ethnique ; ni sécession armée ; ni terrorisme nationaliste durable. Cela compte énormément. Beaucoup d’États réputés “naturels” ont connu plus de violences internes que la Tchécoslovaquie. Innes suggère donc qu’on ne peut pas qualifier d’“impossible” un État qui a fonctionné si longtemps sans affrontement majeur entre ses deux peuples constitutifs.
- Une proximité linguistique exceptionnelle
Le tchèque et le slovaque sont deux langues slaves occidentales très proches.
Pendant des décennies, les médias fédéraux diffusaient dans les deux langues ; les citoyens comprenaient spontanément les discours, films et journaux de l’autre partie ; la communication administrative ou universitaire se faisait souvent sans traduction. Cette situation est rare : peu d’États bilingues disposent d’une telle intercompréhension mutuelle. Là où d’autres multinationalismes butent sur la langue, la Tchécoslovaquie possédait un avantage structurel réel. Innes utilise cet état de fait pour montrer que la fracture nationale n’avait rien d’insurmontable culturellement.
- L’absence de violences interethniques massives
Au moment de l’effondrement du communisme (1989-1992), l’Europe centrale et orientale connaît plusieurs tensions nationales. Or, entre Tchèques et Slovaques, on observe aucune émeute communautaire majeure ; aucune milices nationales ; aucun massacres ; aucune haine populaire généralisée. Même lors du débat sur l’avenir de la fédération, la conflictualité reste surtout parlementaire, constitutionnelle, médiatique, élitaire. C’est essentiel pour Innes : si les sociétés avaient été profondément antagonistes, la rue l’aurait montré.
- Une forte interdépendance économique
La fédération reposait sur une économie intégrée : chaînes industrielles communes ; infrastructures fédérales ; commerce intérieur dense ; monnaie commune ; complémentarités régionales. La République tchèque était plus industrialisée et prospère, mais la Slovaquie était loin d’être extérieure ou coloniale au système : elle en faisait pleinement partie. Innes souligne donc que la séparation n’était pas économiquement “naturelle”. Elle imposait au contraire un redécoupage monétaire, un partage de la dette, de nouvelles frontières administratives, une réorganisation productive. Un État économiquement imbriqué n’est pas spontanément destiné à éclater.
- Un capital symbolique commun puissant : 1918, 1968, 1989
C’est peut-être l’argument le plus subtil. 1918, naissance commune - La Tchécoslovaquie naît à la fin de la Première Guerre mondiale comme projet d’émancipation nationale face aux empires centraux. 1968 - Printemps de Prague et fédéralisation. Le Printemps de Prague puis la fédéralisation reconnaissent institutionnellement la dualité tchèque/slovaque. 1989 - Révolution de velours. La Révolution de velours est vécue comme une libération commune du communisme. Ces dates fondatrices créent une mémoire partagée. Innes insiste : les nations ne vivent pas seulement de différences, mais aussi de récits communs. La Tchécoslovaquie possédait ces récits.
Mais ce que critique réellement Innes, c'est le piège du rétroviseur
Après 1993, beaucoup ont relu tout le XXe siècle comme une marche inévitable vers la séparation, 1918 est devenue année de construction artificielle, 1938, la preuve de l'échec de cette construction, 1968 a été réinterprété comme le prélude à la rupture, et 1992, la conclusion logique de ce processus. Innes rejette cette lecture linéaire. Elle soutient que l’histoire était ouverte : fédération réformée possible, confédération possible, maintien souple possible, la séparation comme une option parmi d’autres.
Au fond, pour elle, les Tchèques et les Slovaques n’étaient pas condamnés à se quitter ; ils ont été gouvernés par des dirigeants qui n’ont pas voulu trouver les moyens de rester ensemble.
On peut toutefois nuancer Innes : coexistence pacifique ne signifie pas absence de frustrations ; intercompréhension linguistique n’efface pas les asymétries de prestige ; mémoire commune n’empêche pas deux nationalismes distincts. Elle corrige donc utilement le déterminisme, mais tend parfois à sous-estimer la profondeur du malaise slovaque.
Mais Innes rappelle une vérité fondamentale : les nations ne sont pas des destinées biologiques. Elles sont des constructions politiques réversibles. La Tchécoslovaquie n’était ni un mariage parfait ni un faux État condamné : c’était un cadre politique imparfait que l’on pouvait encore réformer — ou dissoudre. Les élites ont choisi la seconde option.
On notera par ailleurs l'intuition juste de l'autricde sur les transitions postcommunistes. Innes montre que la chute du communisme ne produit pas mécaniquement la démocratie consensuelle. Elle libère aussi des luttes d’appareils ; de la captation institutionnelle ; des compétition identitaire ; des calculs de court terme. Le livre rappelle que les sociétés étaient souvent plus modérées que leurs dirigeants.
Tandis qu'Innes avance une proposition nette, "la Tchécoslovaquie n’était pas condamnée ; elle a été dissoute par des élites politiques", qui peut être discutable, mais qui ose dire ce qui fut principal, secondaire, décisif, contingent. A comparer avec un ouvrage académique tel que "The End of Czechoslovakia" (sous la direction de Jiří Musil, 2022) plus dense, parfois hétérogène avec très peu de synthèse tranchée, un ouvrage collectif et savant réunissant des experts tchèques, slovaques et internationaux pour disséquer les causes profondes de la scission et partager des éléments issus d’ateliers tenus en 1992-1993.
L’académie contemporaine valorise souvent une sorte de neutralité, de distance, de prudence, tout en défendant ici implicitement une thèse, celle d'un État miné de longue date par l'asymétrie entre Tchèques majoritaires et Slovaques minoritaires ; une industrialisation inégale ; des traditions politiques distinctes ; un centralisme pragois ; une question nationale jamais résolue depuis 1918. La séparation de 1993 n’est pas un accident de trois années postcommunistes, mais serait l’aboutissement d’un siècle de tensions incomplètement arbitrées. A la question Qui a tué la Tchécoslovaquie ? Musil et son collectif proposent une autre approche, Quelles tensions rendaient la fédération si fragile ? ...
"The Czechs and the Lands of the Bohemian Crown" (HOOVER INST PRESS PUBLICATION) (Hoover Institution Press Publication Book 526) - by Hugh Agnew (2004)
Une synthèse ambitieuse de l’histoire tchèque sur la longue durée, depuis les premières implantations slaves jusqu’à l’intégration de la République tchèque dans l’Union européenne. L’auteur cherche à dépasser les lectures strictement nationales ou idéologiques en combinant trois approches : politique, socio-économique et culturelle.
L’ouvrage répond à un contexte particulier : après la fin de la Guerre froide, l’Europe centrale redevient un objet d’intérêt majeur, notamment aux États-Unis. Agnew entend ainsi fournir une introduction fiable et nuancée à un public non spécialiste, tout en intégrant les renouvellements historiographiques post-communistes.
1 - Origines et formation médiévale - Agnew commence par retracer la formation des territoires de la Couronne de Bohême (Bohême, Moravie, Silésie), insistant sur leur rôle au sein du Saint-Empire romain germanique. Il montre que l’identité tchèque ne naît pas d’un peuple homogène, mais d’un processus historique complexe mêlant influences germaniques, slaves et chrétiennes. Le Moyen Âge est présenté comme un âge d’or relatif, notamment sous Charles IV, mais aussi comme une période de tensions religieuses, illustrées par le mouvement hussite. Agnew insiste ici sur l’importance de la religion dans la structuration politique et identitaire.
2. - Époque moderne : domination et transformations
La défaite des élites tchèques lors de la Bataille de la Montagne Blanche marque un tournant : la Bohême passe sous domination des Habsbourg. L’auteur décrit cette période comme ambivalente : d’un côté, une perte d’autonomie politique et une germanisation partielle; de l’autre, une intégration dans un ensemble impérial stable et économiquement dynamique. Agnew nuance donc fortement le récit nationaliste traditionnel d’une « oppression totale », en montrant les mécanismes d’adaptation et de continuité.
3. - XIXe siècle : naissance du nationalisme moderne
Le XIXe siècle est central dans l’analyse d’Agnew. Il y décrit la « renaissance nationale tchèque », portée par des intellectuels, linguistes et historiens. Ce nationalisme est présenté comme culturel avant d’être politique, fondé sur la langue et l’histoire, en tension constante avec la population germanophone. Agnew souligne que cette construction nationale est en partie une invention intellectuelle, ce qui le rapproche des approches modernes du nationalisme (inspirées notamment de Benedict Anderson, même s’il ne s’y limite pas).
4. - XXe siècle : entre démocratie, catastrophe et communisme
- La Première République tchécoslovaque - Après la Première Guerre mondiale, la création de la Tchécoslovaquie est présentée comme une réussite démocratique fragile. Agnew insiste sur ses contradictions internes : diversité ethnique,tensions avec les Allemands des Sudètes,centralisation politique.
- Crise et occupation : les événements liés aux Accords de Munich et à l’occupation nazie sont analysés comme une rupture majeure. L’auteur met en évidence : la vulnérabilité géopolitique du pays et les conséquences durables de la Seconde Guerre mondiale.
- Le régime communiste : Agnew consacre une large place à la période communiste (1948-1989), qu’il analyse sans simplification idéologique. Il examine les mécanismes du pouvoir autoritaire, les transformations sociales (industrialisation, urbanisation), les moments de contestation comme le Printemps de Prague. Il insiste sur l’ambivalence du régime : répressif mais aussi porteur de certaines formes de modernisation.
5. - Transition et époque contemporaine
Enfin, l’auteur aborde la Révolution de Velours et la transition vers la démocratie, suivie de la séparation pacifique entre Tchèques et Slovaques en 1993. L’intégration européenne est présentée comme l’aboutissement d’un long processus de réinscription dans l’espace occidental.
L’un des grands apports du livre est de croiser histoire politique, histoire sociale et histoire culturelle. L’auteur intègre à la fois les apports de l’historiographie marxiste, les perspectives occidentales et les travaux récents des historiens tchèques post-1989. Ce positionnement en fait un ouvrage de transition entre anciennes et nouvelles écoles historiques.
Certes, malgré ses efforts, Agnew reste parfois prisonnier d’un cadre national. Les dynamiques transnationales (notamment centre-européennes) auraient pu être davantage développées. Certaines populations (femmes, minorités non germano-slaves, classes populaires) sont moins présentes, même si cela tient en partie au format synthétique. L’ambition de couvrir toute l’histoire tchèque rend parfois la lecture dense, surtout pour un public totalement novice.
Une synthèse de référence sur l’histoire tchèque.
"Economics of Good and Evil: The Quest for Economic Meaning from Gilgamesh to Wall Street" (Tomas Sedlacek, 2009)
Tomáš Sedláček est un économiste tchèque né en 1977, devenu très connu en Europe centrale pour avoir conseillé le gouvernement tchèque à un jeune âge et pour sa capacité rare à rendre l’économie philosophique, culturelle et accessible. Il a été conseiller économique du président tchèque Václav Havel puis membre du Conseil économique national à Prague. Son originalité : remettre en cause l’idée que l’économie serait une science purement neutre et technique.
Son livre "Economics of Good and Evil" est devenu un best-seller international car il propose une thèse simple mais puissante : L’économie n’a jamais été une science froide. Elle a toujours été une histoire morale sur le bien, le mal, le désir, la justice, la richesse et le sens de la vie.
Sedláček critique la vision moderne de l’économie comme discipline mathématique autonome. Selon lui,
- toute théorie économique repose sur des valeurs implicites
- les marchés ne sont pas moralement neutres
- la croissance n’est pas forcément synonyme de progrès
- les chiffres cachent souvent des choix philosophiques
- les humains ne sont pas des machines rationnelles
Il veut replacer l’économie dans la grande histoire humaine : mythes, religion, philosophie, littérature.
"Nous avons étudié le développement de l’âme économique depuis les fondations mêmes de la mémoire humaine écrite sur cette planète. Tout cela a laissé des traces, y compris à notre époque. Nous portons tous en nous les histoires que nous vivons ainsi que celles que nos ancêtres nous ont transmises. Nous en avons aussi hérité d’autres, souvent sans le savoir. Il y a en chacun de nous une part du sauvage Enkidu, un peu du tyrannique et héroïque Gilgamesh, une large part de l’influence de Plato, des rêves mécaniques partagés avec René Descartes, et bien d’autres encore. Il y a les paroles et les actes de Jesus et des prophètes que nous entendons résonner dans nos esprits depuis des millénaires. Ils nous aident à construire nos propres récits de vie et donnent une raison ou un sens à nos actes. Et ces parties souvent inconnues de nos histoires personnelles (ainsi que de l’histoire de notre civilisation) resurgissent et se révèlent surtout dans les temps de crise.
Nous avons tenté de montrer l’histoire du manque depuis les tout débuts de la Création dans l’Ancien Testament. Le « péché originel » pourrait aussi être interprété en termes de consommation excessive. Les Grecs anciens ont consacré une grande partie de leur philosophie aux questions économiques. Le christianisme aussi. Leurs mots-clés et principes dans les Évangiles sont d’origine économique ou sociale. Thomas Aquinas et d’autres encore ont grandement contribué à des principes qui furent plus tard attribués à Adam Smith, lequel les a exposés au bon moment de l’histoire. Nous avons essayé d’étudier l’héritage de l’approche scientifique cartésienne et mis en lumière certains aspects de l’économie du bien et du mal dans les écrits de Bernard Mandeville et de Adam Smith.
Dans la seconde partie du livre, j’ai essayé de montrer que l’énigme de la consommation a toujours été avec nous, que les humains sont naturellement contre nature, et que nous chercherons toujours davantage, quelle que soit l’abondance qui nous entoure. Ce désir hideux nous accompagne depuis Pandora et Eve, et il est lié aux peines du travail. Même les civilisations les plus anciennes savaient déjà ce que nous redécouvrons aujourd’hui — au prix de grands efforts. Je montre aussi comment nous avons choisi le programme des hédonistes (augmenter l’offre de biens) plutôt que celui des stoïciens (réduire notre demande de biens). La quête de la maîtrise de soi dépend de nous. Ce n’est pas pour rien qu’il est écrit dans l’Ancien Testament : « Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu’un héros, et celui qui se maîtrise mieux que celui qui prend une ville. » Ou, comme le dit John Milton : « Celui qui règne sur lui-même et gouverne ses passions, ses désirs et ses peurs vaut plus qu’un roi. »
Le deuxième chapitre de cette seconde moitié, le chapitre 9, traite de l’idée de progrès, que nous cherchons à montrer comme une eschatologie sécularisée, et remet en question la notion de nécessité de la croissance. Il réintroduit également le concept des années sabbatiques et souligne les limites du progrès. La fin de ce chapitre propose un message pratique de l’antique Joseph, adressé au souverain égyptien : des budgets équilibrés de manière cyclique grâce à une formule budgétaire dynamique. Joseph a mieux réussi à transmettre ce message simple que l’économie contemporaine avec ses modèles (trop) sophistiqués. Le chapitre 10 traite de l’économie du bien et du mal et propose un résumé des approches, tout en remettant en question l’impératif de l’économie du MaxU (maximisation de l’utilité). Il suggère que MaxG (maximisation du Bien) serait plus adapté pour décrire le même objectif de manière tout aussi tautologique — à condition d’autoriser l’économie à être plus philosophique et moins calculatrice.
Le chapitre 11 présente l’histoire ancienne — souvent invisible — de la main invisible et de l’homo economicus. Cette idée nous accompagne depuis les débuts mêmes de notre civilisation : dans l’épopée de Gilgamesh, la Torah hébraïque, et la pensée grecque et chrétienne antique, plus particulièrement chez Thomas Aquinas. Le chapitre 12 propose une autre idée intéressante, peu développée dans le concept mystique des animal spirits — une sorte de contrepartie à l’homo economicus. Dans ce chapitre, nous élargissons l’interprétation traditionnelle du terme et cherchons à voir quelle part animale subsiste en chacun de nous. Cet animal, comme Enkidu, ne vit plus dans un état naturel mais dans la ville, la civilisation. Nous avons tous emporté une part d’Enkidu dans les cités — et nous craignons à la fois la sur-rationalisation de l’humain (devenir semblable à un robot) et la sur-spontanéité (devenir semblable à un animal). Notre voie, en tant qu’êtres humains, est celle du juste milieu.
Ensuite, le chapitre 13 traite de la beauté et de la séduction des mathématiques. Il cherche à montrer que les mathématiques sont un langage efficace, un outil, mais que ce marteau ne peut résoudre toutes les pièces du puzzle de l’économie, encore moins celles de la vie. Nous abordons également l’histoire mystique de la croyance dans les nombres comme fondement de l’existence.
Le dernier chapitre traite de la question de la vérité. Nous distinguons la vérité des poètes de celle des scientifiques ; nous abordons les aspects normatifs d’une économie prétendument positiviste ainsi que les valeurs d’une économie prétendument neutre en matière de valeurs. La vérité, ce qui compte réellement, est comme une matière vivante ; elle ne se prête pas facilement aux équations analytiques. D’autres choses, si." (2011 Tomas Sedlacek. Published by Oxford University Press, Inc. 198 Madison Avenue, New York, New York 10016).
Tomáš Sedláček écrit comme un intellectuel typiquement centre-européen : cultivé, ironique, anti-dogmatique, traversé par l’Histoire. Son livre parle d’économie, mais son ton et ses intuitions parlent surtout d’un pays comme la Czech Republic. ..
1. Méfiance envers les grands systèmes idéologiques
La Tchéquie a vécu successivement l'empire austro-hongrois, la démocratie libérale, le nazisme, le communisme soviétique, le capitalisme de transition, l'intégration européenne. Résultat : une culture politique souvent sceptique envers les vérités absolues. Sedláček ne croit ni au marxisme scientifique, ni au marché parfait, ni à la technocratie omnisciente, ni au progrès automatique. C’est très tchèque : on a vu trop de systèmes promettre le paradis.
Sedláček affirme que l’économie est née sous forme de récits, bien avant les équations ...
Tomáš Sedláček entend replacer l’économie dans la grande histoire humaine en contestant d’abord l’idée moderne selon laquelle elle serait une discipline autonome, purement technique et gouvernée uniquement par les mathématiques. Pour lui, cette vision est récente, partielle et trompeuse. L’économie n’est pas née dans les universités ni dans les modèles statistiques : elle est apparue dès que les sociétés humaines ont commencé à se demander comment vivre ensemble, partager les ressources, organiser le travail, limiter le pouvoir, définir la justice ou donner un sens à la richesse. Autrement dit, les premières questions économiques sont aussi anciennes que la civilisation elle-même.
C’est pourquoi Sedláček remonte aux mythes fondateurs. Il mobilise notamment Epic of Gilgamesh, où apparaissent déjà des thèmes essentiels : la quête de puissance, l’obsession de l’efficacité, la peur de la mort, la recherche de limites à l’ambition humaine. Selon lui, ces récits anciens montrent que les sociétés se demandaient déjà ce qu’il fallait produire, jusqu’où il fallait croître, et si l’accumulation rendait réellement heureux. Les mythes deviennent alors des laboratoires primitifs de pensée économique. Il fait ensuite appel à la religion, non pour prêcher, mais parce que les traditions religieuses ont longtemps structuré les comportements matériels. Dans Old Testament, il voit une réflexion sur la dette, la redistribution, le repos, le pardon des créances et la protection des plus faibles. Dans le christianisme, il repère une tension féconde entre richesse matérielle et exigence morale, entre usage légitime des biens et dénonciation de l’avidité. Ces traditions montrent que la richesse n’a jamais été perçue comme neutre : elle engage toujours une responsabilité.
Sedláček replace également l’économie dans la philosophie. Avec Aristotle, il rappelle la distinction entre la bonne gestion de la maison (oikonomia) et la recherche illimitée de l’argent. Avec René Descartes, il montre comment la modernité a transformé le monde en mécanisme mesurable, préparant une économie fascinée par le calcul. Avec Adam Smith, il souligne que l’auteur fondateur du libéralisme économique était aussi moraliste, attentif à la sympathie, à la justice et aux sentiments humains. 2. L’économie classique n’était donc pas séparée de l’éthique.
La littérature joue enfin un rôle central dans sa démarche. Sedláček estime que les romans, les tragédies et les récits comprennent souvent mieux les passions humaines que les équations. Là où un modèle suppose un individu rationnel, la littérature montre un être traversé par la jalousie, la peur, le désir de reconnaissance, la honte ou la générosité. Elle révèle ce que les chiffres simplifient : les contradictions de l’âme humaine. C’est pourquoi il cite aussi des œuvres modernes et la culture populaire pour éclairer le consumérisme, la frustration ou le vide du désir contemporain.
En procédant ainsi, Sedláček veut démontrer que l’économie est avant tout une science morale racontée sous différentes formes selon les époques. Tantôt mythe, tantôt théologie, tantôt philosophie, tantôt théorie savante. Les modèles modernes ne seraient donc qu’un langage récent parmi d’autres pour traiter des mêmes questions éternelles : qu’est-ce qu’une vie bonne ? combien suffit-il ? que vaut la richesse sans justice ? peut-on tout faire techniquement sans se demander si l’on doit le faire moralement ?
Son projet n’est pas de rejeter les outils économiques, mais de les réinscrire dans une vision plus large de l’homme. Il souhaite rappeler que derrière chaque indicateur se cachent des choix de civilisation, et que derrière chaque marché se trouvent des croyances, des récits et des valeurs. En ce sens, il ne réduit pas l’économie à la grande histoire humaine : il affirme qu’elle en a toujours été une composante essentielle.
Cela contraste avec la gravité doctrinale anglo-saxonne ou française.
3. Refus de réduire l’homme à une machine
Les pays sortis du communisme connaissent bien les dégâts de la réduction de l’humain à une
unité de production, à variable statistiqueou à un rouage collectif. Puis la transition post-1989 a parfois remplacé cela par le consommateur rationnel, l'agent de marché, le chiffre de PIB.
Sedláček rejette les deux versions et dit en substance : l’homme n’est ni un camarade planifié, ni un consommateur calculateur. C’est une critique profondément post-totalitaire.
4. L'Expérience directe des illusions économiques
La Czech Republic a connu en quelques décennies : une économie administrée, des privatisations rapides, une corrup, la corruption de transition, une ouverture mondiale, la montée du confort matériel. Donc les Tchèques savent que ni l’État seul, ni le marché seul ne sauvent une société. Le livre reflète cette maturité désabusée.
5. Central Europe mindset : entre Est et Ouest
Sedláček pense comme beaucoup de Tchèques cultivés, ni totalement occidentaux ni orientaux,
entre germanité, latinité et monde slave, entre rationalité et tragédie historique. Ce qui produit une pensée hybride, technique mais littéraire, sceptique mais morale, moderne mais historienne.
6. Le besoin de sens après la prospérité
Après 1989, beaucoup de sociétés post-communistes ont cru que la liberté se résolvait en termes de marché et de consommation, puis se sont imposés les inégalités, le vide symbolique, le cynisme, la fatigue démocratique. Pour Sedláček, une économie sans sens moral produit du confort, mais non une civilisation. C’est très représentatif d’une interrogation tchèque contemporaine.
7. Petite nation mais haute culture
Les petites nations d’Europe centrale compensent souvent leur taille par la littérature, la musique, la philosophie, une sophistication intellectuelle. Le livre montre cette ambition : nous sommes un petit pays, mais nous pouvons encore proposer une grande idée. C’est une posture tchèque classique.
8. Pourquoi ce livre a plu à l’étranger
Parce qu’il venait d’un endroit ayant connu les erreurs des deux camps, le collectivisme dogmatique et le capitalisme naïf. Un auteur tchèque pouvait dire ce que Londres ou New York voyaient moins clairement : les systèmes économiques deviennent vite des religions.
9. Ce que cela dit de la Tchéquie de 2026
On retrouve encore aujourd’hui ce pragmatisme social, un faible goût pour les grandes croisades idéologiques, un scepticisme envers Bruxelles comme envers Moscou, l'attachement à la stabilité, un humour défensif et un matérialisme modéré mêlé de désenchantement. Sedláček exprime fortement cet état d'esprit.
"VIVRE SUR LE FIL - Il semble que l’économie contemporaine (et aussi certaines politiques économiques fondées sur elle) devrait à la fois accueillir de nouvelles idées et, d’un autre côté, revenir à beaucoup d’anciennes. Elle devrait abandonner l’insatisfaction permanente, les manques socio-économiques artificiellement créés, tout en redécouvrant le rôle de la suffisance, du repos et de la gratitude pour ce que nous possédons. Et, soit dit en passant, nous possédons réellement beaucoup ; d’un point de vue matériel et économique, davantage que n’importe quelle époque de l’histoire de la civilisation occidentale gréco-judéo-chrétienne… ou de toute civilisation ayant jamais foulé cette planète. Nous devrions donc laisser derrière nous cette préciosité matérielle et l’accent excessif mis sur le bonheur que la prospérité matérielle peut procurer.
La raison de cette remise en question est qu’une politique économique poursuivant uniquement des objectifs matériels finit inévitablement par se heurter à l’endettement. Toute crise économique devient bien plus grave si nous portons constamment ce fardeau de la dette. Ce poids devrait être remboursé rapidement — avant que la prochaine crise économique, plus grave encore, ne frappe notre système et ne nous trouve mal préparés : n’ayant rien appris de nos erreurs et vivant dans la facilité.
Ceux qui vivent constamment sur le fil ne devraient pas s’étonner lorsque ce fil coupe. Ceux qui aiguisent l’avantage compétitif ne devraient pas se plaindre lorsqu’il les blesse à son tour. Ceux qui volent trop haut et trop près du soleil, comme le mythique Icarus, ne peuvent s’étonner lorsque leurs ailes fondent ; plus il s’élevait, plus sa chute était grande. Et nous avons patiné trop longtemps sur une lame très tranchante. Patiner et voler modérément ne nous suffisaient pas ; peut-être est-il temps de revenir à des altitudes plus sûres et plus agréables.
Une chanson dit que les règles et les lois sont créées par les juristes et les poètes. Les poètes (au sens large du terme) donnent aux règles leur sens et leur esprit ; les juristes leur donnent leur forme et leur lettre. De même, on pourrait dire qu’un grand économiste peut être soit un mathématicien remarquable, soit un excellent philosophe. Il me semble que nous avons donné aux juristes et aux mathématiciens un rôle trop important au détriment des poètes et des philosophes. Nous avons troqué trop de sagesse contre de la précision, trop d’humanité contre de la mathématisation. Cela évoque une tour d’ivoire extrêmement détaillée, mais dont les fondations reposent sur le sable. Il va sans dire qu’une parabole raconte comment un sage bâtisseur accorde plus d’attention à ses fondations qu’aux décorations baroques au sommet de ses tours. Quand la pluie vient, la cathédrale ne s’effondre pas comme une maison de sucre.
Puisque nous parlons de tours, la confusion du langage scientifique — l’incapacité de compréhension entre disciplines scientifiques — n’est-elle pas aussi le résultat de chaque domaine grimpant toujours plus haut, là où l’air devient vide et solitaire, laissant les plaines communes désertes ? Ce langage scientifique confus ne ressemble-t-il pas à ce qui arriva jadis lors de la construction de la Tower of Babel ? Certes, rester près du sol n’offre pas une vue aussi lointaine, mais c’est là que vivent les hommes. Et n’est-il pas préférable, comme on le dit souvent, d’avoir approximativement raison que précisément tort ?
Si nous relâchions un peu notre sophistication et parlions clairement et simplement, nous nous comprendrions davantage. Et nous serions plus conscients de combien ces disciplines isolées ont besoin les unes des autres pour que l’édifice tienne solidement ensemble.
Si j’ai écrit sur ce que nous devrions abandonner, la question de ce à quoi revenir devrait être plus simple. La réponse semble être la suivante : descendre de la tour babylonienne d’ivoire avant que la confusion des langues (plus personne ne comprenant personne ni rien) ne soit achevée.
Je ne reproche pas les progrès accomplis par la science jusqu’à présent, mais, en tant qu’économistes, nous devons sans cesse répéter ce que nous savons, ce que nous ne savons pas — et ce que nous croyons. Nous savons beaucoup, mais il ne fait aucun doute qu’il existe encore davantage de choses que nous ignorons et que nous n’apprendrons probablement jamais.
Nous avons fui trop joyeusement les principes moraux sur lesquels l’économie devrait reposer. La politique économique a été livrée à elle-même, et une psychose du déficit sous forme d’une dette gigantesque en est le résultat. Avant de partir à la conquête de nouveaux horizons, il est temps d’un retour en arrière économique.
En fin de compte, lorsqu’un mathématicien découvre une erreur dans un calcul, il ne continue pas malgré tout. Cela ne masquerait pas l’erreur ni ne la résoudrait. Il doit revenir au point où l’erreur s’est produite, la corriger, puis poursuivre le calcul.
Apprendre de la crise semble être notre seul espoir. En période faste, ce n’est pas le moment propice à l’examen critique ni à la réflexion, encore moins à un changement substantiel de direction, dans le sens originel du mot repentir.
La vérité apparaît dans la crise — souvent dans sa nudité désagréable (l’empereur est nu !), mais avec toute sa force.
La crise de la dette n’est pas seulement une crise économique ou de consommation. Elle est bien plus profonde et plus vaste. Notre époque manque de modération. Je n’appelle pas ici à un retour à la nature ou à l’état naturel des choses, ni au rejet du matériel. Le matériel a sa place, et il constitue l’une des nombreuses sources du bonheur (mais non la seule, comme nous avons agi ces dernières années). J’appelle à prendre conscience de notre satiété ; j’appelle à prendre conscience que nous devons être reconnaissants pour ce que nous avons. Et nous avons réellement beaucoup.
Nous sommes si riches et si puissants que nous n’avons plus de limites extérieures. Nous avons presque tout surmonté et, depuis longtemps, nous pouvons faire ce que bon nous semble. Le fait que nous n’ayons pas fait beaucoup de bien avec cette liberté ces dernières années est un constat triste.
LA VIE EST AILLEURS, EN NOUS - Parfois, il me semble que notre histoire humaine peut se résumer ainsi : nous devons être de plus en plus avancés pour apprécier et accepter les choses simples de la vie. Nos pères et nos mères jouaient avec des jouets en bois — en réalité, toutes les générations depuis des temps immémoriaux l’ont fait — et ils y trouvaient autant de bonheur que nos enfants avec leurs appareils électroniques. Mais les jouets en bois ne suffisent plus à nos enfants — comme ils suffisaient encore il y a deux générations. Il nous faut des jouets, des théories et des livres toujours plus sophistiqués pour redécouvrir et savourer les aspects simples de la vie. Notre savoir abstrait et technique semble progresser sans cesse ; notre compréhension de la vie réelle en nous et autour de nous semble rester constante.
Nous vivons tous dans des récits, qu’il s’agisse d’histoires pour enfants ou pour adultes. En vérité, la vie semble faite de peu d’autre chose que d’histoires. Voilà pourquoi nous aimons tant parler : les scientifiques racontent leurs propres histoires les uns aux autres et, comme l’a noté Roy Weintraub, « toute théorie est autobiographie ». Comme dans les récits, nous savons tous, comme un enfant le sait, que nos histoires ne représentent pas fidèlement le monde qui nous entoure, mais qu’elles entretiennent avec lui un lien que nous peinons parfois à définir.
Dans l’ensemble, ce livre tente de montrer qu’il existe une histoire de l’économie bien plus vaste et fascinante que sa simple perception mathématique. D’une certaine manière, ce livre représente peut-être une tentative maladroite de révéler l’âme de l’économie et de la science économique, leurs animal spirits. Et, comme toute âme, celle-ci doit être soignée, entretenue et nourrie. L’économie a une âme, que nous ne devrions pas perdre — une âme que nous devrions connaître et apprécier avant de prétendre expliquer le monde extérieur. Même l’économie a besoin d’un soin de l’âme.
L’un des plus grands paradoxes de la vie est que nous ne semblons pas savoir (ni intuitivement ni de manière très sophistiquée) ce qui est bon pour nous. Depuis les premières mémoires écrites de l’humanité, nous cherchons le sens et la vie — comme Gilgamesh. Et comme lui, nous semblons souvent échouer. Dans la quête d’une vie heureuse, l’eudaimonia, devons-nous être égoïstes et maximiser notre utilité, ou devons-nous au contraire nous oublier nous-mêmes, nous « vider », pour ainsi dire, et minimiser nos exigences, comme l’enseignent les stoïciens et d’autres écoles ? Le bonheur peut-il réellement devenir un objectif de vie, ou ne vient-il à nous que comme sous-produit d’une quête plus haute ?
Ce livre cherche aussi à être l’antithèse de l’économie dominante qui se veut sans valeurs, sans morale, positiviste et simplement descriptive. Il y a bien plus d’éléments normatifs dans l’économie que nous ne sommes prêts à l’admettre et à travailler avec eux. Il y a davantage de valeurs et de normativité dans l’économie que de neutralité axiologique et de simple descriptivité positiviste.
Ce livre tente d’offrir un contrepoids à l’approche réductionniste, analytique et fondée sur des modèles mathématiques. Il essaie aussi, modestement, de renouer le dialogue avec d’autres disciplines — philosophie, théologie, anthropologie, histoire, culture, psychologie, sociologie et autres. En réalité, j’ai voulu montrer qu’il y a beaucoup plus de tout cela que de mathématiques et d’analyse derrière nos modèles ; que les mathématiques ne sont que la partie visible de l’iceberg économique, tandis que le reste du problème est plus souple, plus mystérieux, et se prête mal à une modélisation déterministe...." (2011 Tomas Sedlacek. Published by Oxford University Press, Inc. 198 Madison Avenue, New York, New York 10016).
"The Czech Reader: History, Culture, Politics" (Jan Bažant, Nina Bažantová, Frances Starn, Duke University Press, 2010).
Publié par Duke University Press en 2010, "The Czech Reader" est une anthologie monumentale consacrée à l’histoire tchèque sur plus de mille ans. Dirigé par Jan Bažant, Nina Bažantová et Frances Starn, l’ouvrage rassemble plus de 150 documents : textes historiques, discours, lettres, poèmes, chansons, extraits littéraires, photographies, affiches et illustrations. Son ambition n’est pas seulement de raconter l’histoire de la Czech Republic, mais de faire entendre directement les voix tchèques à travers les siècles. C’est ce qui en fait un livre exceptionnel. C'est bien plus qu’une anthologie : c’est une biographie intellectuelle d’un peuple. Un ouvrage exigeant, dense, parfois fragmentaire, mais remarquable. Pour qui veut comprendre « l’âme tchèque », ses contradictions, sa ténacité et son génie culturel, c’est probablement l’un des meilleurs livres disponibles. Si vous ne deviez lire qu’un seul livre pour comprendre les Tchèques, leur histoire et leur imaginaire collectif, ce serait un excellent choix.
L’ouvrage suit un ordre chronologique allant du Xe siècle au XXIe siècle. Cette progression permet de comprendre la continuité historique d’un peuple souvent dominé politiquement mais remarquablement résilient culturellement.
1. La formation médiévale de la Bohême
Le livre commence avec l’émergence de l’État tchèque médiéval, autour de la Bohemia et de la dynastie des Přemyslides. On y découvre la christianisation du pays, l’insertion dans le Sait Empire romain, la naissance d’une conscience politique tchèque. Cette partie montre déjà un trait central de l’histoire tchèque : être situé entre autonomie locale et domination impériale.
2. Jan Hus et la tradition de la dissidence morale
Une section majeure est consacrée à Jan Hus, exécuté en 1415. Sa lettre au peuple tchèque figure parmi les textes fondateurs. Le livre montre très bien que Hus n’est pas seulement un réformateur religieux, mais aussi un défenseur de la langue tchèque, une conscience morale face au pouvoir, l’ancêtre spirituel des dissidents modernes. Cette filiation implicite entre Hus et Václav Havel est l’un des fils rouges les plus intelligents de l’ouvrage.
3. Habsbourg, nationalisme culturel et renaissance tchèque
La longue domination de la monarchie des Habsburgs est présentée non comme une simple oppression, mais comme un cadre ambigu, centralisateur, modernisateur, mais germanisant.
Face à cela se développe au XIXe siècle la renaissance nationale tchèque, centrée sur la langue,
l’histoire, la musique, la littérature. On y croise Bedřich Smetana, Antonín Dvořák, ainsi que les grands historiens et patriotes du siècle.
L’ouvrage souligne avec justesse que chez les Tchèques, la nation s’est d’abord construite culturellement avant de se construire politiquement.
4. La naissance de la Tchécoslovaquie en 1918
La création de Czechoslovakia après la Première Guerre mondiale apparaît comme un moment d’accomplissement historique. La figure dominante est Tomáš Garrigue Masaryk, présenté comme un démocrate libéral, humaniste et philosophe politique. Le livre restitue bien l’optimisme de la Première République tchécoslovaque, souvent considérée comme l’une des démocraties les plus solides d’Europe centrale entre les deux guerres.
5. Nazisme, occupation et tragédie
La période 1938-1945 est traitée avec sobriété et force. On y trouve notamment un discours de Reinhard Heydrich. Le contraste entre langue bureaucratique totalitaire et résistance culturelle tchèque est saisissant. Le livre rappelle que les terres tchèques furent annexées, terrorisées,
instrumentalisées économiquement. C’est l’une des meilleures sections du volume.
6. Communisme, Printemps de Prague et dissidence
La période communiste est particulièrement réussie car elle évite la caricature. On y suit la prise du pouvoir communiste en 1948, la normalisation idéologique, le fameux Printemps de Prague, l’écrasement soviétique, la dissidence intellectuelle. Le texte de la Charter 77 occupe une place centrale. L’épisode des Plastic People of the Universe montre admirablement comment la culture rock devient un acte politique.
7. Havel, 1989 et la République tchèque
Les derniers chapitres portent sur la Révolution de Velours, l’ascension de Václav Havel, la séparation pacifique de 1993, la naissance de la Czech Republic. L’ouvrage se conclut sur une nation moderne, européenne, prospère, mais toujours hantée par son passé.
Les grands thèmes du livre ...
1. La survie culturelle face aux empires. C’est probablement la thèse centrale : les Tchèques ont survécu à l’Empire germanique, aux Habsbourg, à l’Empire austro-hongrois, au IIIe Reich, au bloc soviétique. Cette continuité culturelle est fascinante.
2. Le pouvoir de la langue
La langue tchèque apparaît comme un instrument de résistance nationale. Là où d’autres nations ont eu l’armée, les Tchèques ont souvent eu des grammairiens, des écrivains, des compositeurs, des dramaturges.
3. Morale et politique
De Hus à Havel, le livre montre une tradition tchèque où la politique se pense moralement : vérité, responsabilité, conscience individuelle.
4. Ironie et scepticisme tchèque
À travers Franz Kafka, Milan Kundera ou Jaroslav Hašek (en filigrane), on retrouve un humour désabusé typiquement centre-européen.
Une immersion directe : au lieu d’un récit académique abstrait, on lit des textes originaux. Cela donne une proximité rare et peu de pays disposent d’une anthologie aussi vaste et bien construite. Le livre montre que l’histoire tchèque ne se réduit ni aux guerres ni aux élections : musique, architecture, littérature comptent tout autant.
Certes, le livre valorise légitimement la continuité tchèque, mais minimise parfois les tensions internes, la pluralité ethnique, la dimension allemande, juive ou slovaque. Or Prague fut longtemps multiculturelle et la Slovaquie reste en arrière-plan (dans un ouvrage couvrant la Tchécoslovaquie, la composante slovaque paraît parfois secondaire). Mais l'ouvrage permet de comprendre des traits toujours visibles de la société tchèque contemporaine : méfiance envers les grands empires, attachement à la souveraineté, scepticisme politique, valorisation de la culture, humour défensif, importance de la liberté individuelle. Il aide aussi à comprendre pourquoi Prague n’est pas seulement une belle ville touristique, mais le produit d’une histoire dense et souvent tragique.
"Valérie et sa semaine des merveilles" (Valerie a týden divů, 1945), Vítězslav Nezval (1900–1958)
Nezval fut le fondateur du poétisme tchèque ; vers 1934, il commença à écrire une poésie inspirée par André Breton et les surréalistes français. Les titres de ses recueils de cette période — La Femme au pluriel, Prague aux doigts de pluie, Le Fossoyeur absolu — témoignent de cette nouvelle orientation. Son conte surréaliste Valérie et sa semaine des merveilles fut écrit en 1935, mais ne fut publié qu’en 1945, alors qu’il s’était déjà éloigné du surréalisme. Dans une préface, il résuma avec justesse la nature de cette étrange fantaisie érotique :
« Ne souhaitant égarer personne avec mon “roman gothique” — surtout pas ceux qui craignent de regarder au-delà des frontières du “présent” —, je m’adresse à ceux qui, comme moi, aiment parfois s’arrêter devant les secrets de certaines vieilles cours, de certaines voûtes, de pavillons d’été et de ces boucles mentales qui tournent autour du mystère. Si, avec ce livre, j’ai pu leur offrir l’évocation de ces sensations rares et ténues qui m’ont poussé à écrire une histoire frôlant le ridicule et le banal, alors je serai satisfait. »
Nezval avait adhéré au Parti communiste en 1924 ; entre 1945 et 1950, il dirigea le département du cinéma du ministère de l’Information. En 1970, "Valérie et sa semaine des merveilles" fut adapté avec succès au cinéma par Jaromil Jireš.
"Une cour magique
Valérie, une lampe à huile à la main, entra dans la cour. La lune était pleine… Ses pieds nus touchaient le clair de lune. Elle percevait aussi le parfum du jardin. Le vacarme de la volaille ne cessait pas. De la main droite, elle serrait sa veste de nuit contre elle.
— Qui est là-haut ? appela-t-elle en faisant un pas vers le poulailler.
Un papillon de nuit tournoya autour de la lampe. Puis un deuxième, puis un troisième.
— C’est un putois, se dit-elle.
Mais soudain, elle remarqua que la cour était méconnaissable.
— Où est mon pommier ?
Le bûcher avait lui aussi disparu, et le mur était deux fois plus haut que d’habitude. Elle crut entendre grincer le treuil du puits.
Puis elle entendit la conversation suivante :
— Ayez pitié de moi.
— Où as-tu mis ses boucles d’oreilles ?
— Mais vous savez bien que j’ai été avec vous tout le temps.
— Je te préviens encore une fois.
— Depuis quand ne me faites-vous plus confiance, Monsieur le Garde ?
— Ne te moque pas de moi.
— Je suis innocent.
— Nous verrons bien qui est le maître !
— Pour l’amour de Dieu, vous ne voulez tout de même pas… ?
— Tu seras soumis au supplice de l’eau.
— Tyran !
Valérie crut entendre un gémissement. Involontairement, elle porta la main droite à son oreille, comme pour vérifier que ses boucles étaient toujours en place. Toutes deux avaient disparu.
Elle s’approcha tout près du poulailler, d’où venaient les deux voix qui se disputaient et les piaillements terrifiés des oiseaux. Soudain, une main se tendit vers sa lampe, et avant qu’elle ait pu crier d’effroi, elle sentit quelqu’un remettre en place ses boucles d’oreilles perdues. Aussitôt, elle revit le pommier et le bûcher, et les voix se turent.
Sa main retomba sur sa poitrine. Sous sa douce courbe, son cœur battait comme si elle avait couru longtemps. Pourquoi tenait-elle une lampe alors qu’il y avait tant d’étoiles au-dessus d’elle ? D’ailleurs, la lampe était à peine reconnaissable : des papillons venus de tous les jardins alentour tourbillonnaient autour d’elle.
Elle la posa sur la marche et s’assit à son tour. Ses oreilles résonnaient encore de la voix qui avait prononcé ce mot désespéré : « Tyran ». Et les mots concernant le supplice de l’eau restaient accrochés à son esprit.
Elle ôta sa boucle d’oreille droite et joua avec. Le silence était si intense qu’elle entendait le ruisseau couler. Quelque part, de l’eau gouttait. Le bruit était insupportable, et elle frissonna. Les poules dormaient de nouveau.
— Je ne retournerai pas me coucher maintenant, dit-elle à voix haute.
Laissant la lampe dans l’embrasure de la porte, elle alla jusqu’à l’autre bout de la cour. La voiture était là, avec sa capote attachée. Elle s’y assit et regarda le ciel.
La lune jouait avec ses boucles d’oreilles. Elle vit un rayon de lumière jaillir d’elles sur la capote de la voiture. Elle aurait voulu entendre de nouveau les deux voix querelleuses.
— Je me demande ce qui arrivera si j’enlève mes boucles d’oreilles.
— Monsieur le Garde, entendit-elle à l’instant où le rayon doré cessa de jouer dans la voiture, Monsieur le Garde, j’avoue tout.
— Qui aurait cru, grogna l’autre homme, qu’Orlík deviendrait un jour mon ennemi juré ?
— Vous vous trompez, Monsieur le Garde. Orlík sait qu’il vous est lié par une dette de reconnaissance.
— Belle reconnaissance !
— Je ne savais pas que ces breloques comptaient autant pour vous.
— Menteur !
— Vous me l’avez fait payer !
— La prochaine fois, je doublerai la torture.
Terrifiée à l’idée d’en entendre davantage, Valérie remit ses boucles d’oreilles.
— Alors, c’est Orlík !
À cet instant, les cris effrayés des poules s’élevèrent de nouveau du poulailler, et les voix continuèrent à parler.
— Descends, Orlík, et tiens-moi l’échelle.
— Vous agissez comme un vrai vieillard, Monsieur le Garde.
— Silence, petit louveteau de dix-sept ans !
— Mon âge exactement, pensa Valérie.
— Il n’y a pas d’échelle ici, Monsieur le Garde.
— N’espère pas que je me brise le cou !
— Voilà de belles choses que vous me prêtez, gardien.
Incrédule, Valérie constatait qu’elle entendait la conversation malgré ses boucles d’oreilles. Qu’elle les porte ou non ne changeait rien : les voix étaient parfaitement audibles dans les deux cas.
— Eh bien, je vais descendre alors, Monsieur le Garde.
La jeune fille se blottit sous la capote de la voiture et, bien qu’elle craignît qu’ils ne la découvrent, elle pencha légèrement la tête dehors pour observer ce qui se passait au pied du poulailler.
L’histoire ne tarda pas à se dérouler. Un jeune homme, de quelques centimètres plus grand que Valérie, sauta à terre et mit un canotier de paille.
— Orlík, dit une voix venue d’en haut, penche-toi pour que je puisse descendre sur ton dos.
— Êtes-vous vraiment si faible, Monsieur le Garde ?
— Veux-tu encore le supplice de l’eau ?
Cela sembla effrayer le jeune homme. Il se pencha, offrant son dos aux énormes bottes de son supérieur. Puis, progressivement et doucement, il se courba davantage, et Valérie vit apparaître un homme corpulent, porté sur le dos d’Orlík sous l’ouverture du poulailler.
Le visage d’Orlík était caché, ce qui laissait à Valérie tout loisir d’examiner l’autre, qui, à en juger par ce qu’elle avait entendu, exerçait un pouvoir illimité sur le plus jeune. La lune éclairait directement le visage de l’homme qui descendait du poulailler.
Ce n’était pas un visage humain. C’était le visage d’un putois.
— Monsieur le Garde, dit Orlík, où avez-vous laissé les oiseaux que vous avez étranglés ?
Mais à cet instant, le Putois tira sur une ficelle qu’il tenait, et, comme s’il s’agissait d’un chapelet de perdrix, plusieurs poules étranglées surgirent sous les yeux de Valérie.
— Ma poule mouchetée à crête est morte, soupira la jeune fille.
Elle voulut crier : « Voleurs ! », mais sa voix resta coincée dans sa gorge.
L’homme qui se laissait appeler « Monsieur le Garde » et Orlík traversèrent la cour vers le portail, indifférents à tout.
— Voleurs ! cria la jeune fille.
Mais il était trop tard. Le portail s’était refermé, et les visiteurs nocturnes avaient disparu parmi les jardins.
Au loin, un coq chanta. Puis un deuxième, puis un troisième.
— Orlík, se dit Valérie.
Elle s’allongea dans la voiture comme dans un lit et se mit à examiner ses pieds nus dans le clair de lune.
Tandis qu’elle les observait, elle sentit qu’une minuscule araignée tissait un fil le long de l’intérieur de sa cuisse. Elle leva les yeux vers le ciel et ne pensa plus à cette sensation étrange.
— Orlík a dix-sept ans, dit-elle malgré elle.
Mais elle ajouta aussitôt :
— Ma pauvre poule.
Un autre coq se mit à chanter, auquel deux autres répondirent au loin. Mais la nuit demeurait inchangée. Lorsque la jeune fille regarda de nouveau vers la porte, elle vit une dizaine de papillons de nuit tourner obstinément autour de la lampe.
Elle sentit que la petite araignée avait atteint la cheville de son pied gauche. Elle baissa les yeux vers elle et vit, avec un grand effroi, un mince filet de sang couler sur sa cheville.
— Le Putois ! hurla-t-elle avec horreur.
Bondissant hors de la voiture, elle se précipita vers la porte.
Les papillons suivirent la lampe lorsqu’elle l’emporta avec elle pour éclairer le long couloir menant à sa chambre.
Tout près, quelque part, un coq chanta.
Valérie se jeta dans son lit et plaqua ses poings sur ses oreilles pour étouffer les sons de la nuit qui disparaissait…
Le châtiment
De nouveau, les coqs chantaient.
— Les étoiles pâlissent, comprit Valérie, tandis qu’elle se retrouvait au-delà de ce spectacle qui, pour tant de raisons, l’avait retenue.
— Tout ce que je peux faire, c’est errer dans les jardins, soupira-t-elle.
Les jardins étaient froids. Çà et là, une pomme tombait, ou une étoile. Des feuilles laissaient tomber la rosée de leurs plis nocturnes sur ses épaules nues.
— Comme c’est magnifique !
Et de nouveau, le silence était si profond qu’elle entendait couler le ruisseau.
— Ce serait merveilleux de se baigner dans le clair de lune, pensa-t-elle.
Le ruisseau traversait les jardins. Valérie trottina vers lui comme vers un conte de fées. Tout ce qu’elle avait vu semblait incroyable."
Vladislav Vančura (1891–1942)
Après Karel Čapek, Vančura fut le romancier le plus marquant de la République de Tomáš Garrigue Masaryk. Il fut le premier président du groupe d’avant-garde Devětsil, et sa trajectoire au sein du Parti communiste tchèque suivit celle de Jaroslav Seifert ; en 1929, il en fut exclu.
Aujourd’hui, Vančura serait qualifié d’écrivain postmoderne, car il brise volontairement la narration et détruit toute illusion de réalité. Ses œuvres varient par leurs thèmes et leurs formes, mais se distinguent toutes par leur langue singulière. Tandis que Čapek utilisait une langue plutôt familière, Vančura recourt abondamment à des expressions littéraires, à des archaïsmes bibliques, à des tournures populaires — et surtout, ses textes sont un feu d’artifice ininterrompu de métaphores audacieuses.
"Rozmarné léto" (Un été capricieux, 1926), dont est tiré cet extrait, est un roman emblématique des années 1920, devenu un classique et adapté avec succès au cinéma dans les années 1960 par Jiří Menzel dans le cadre de la Nouvelle Vague tchèque. L’arrivée d’un magicien et de sa compagne dans une paisible ville thermale déclenche une série d’événements qui bouleversent la vie de tous les habitants de « Petit Karlsbad ». Situé sur seulement trois jours de juin, ce roman à la fois poétique et comique capture avec finesse l’atmosphère d’une petite ville, où Vančura juxtapose la banalité du quotidien à la majesté du langage. Le récit, ludique, virtuose sur le plan linguistique et marqué par une dimension métatextuelle, n’a cessé de gagner en richesse au fil des décennies et constitue une œuvre majeure du modernisme de l’entre-deux-guerres.
Comme souvent chez Vančura, l’intrigue est minimale, presque inexistante, et laisse place à la rêverie : un été pluvieux, un magicien ambulant, sa belle compagne et trois amis — un employé de plage, un colonel à la retraite et un prêtre. Malgré son engagement politique passé, on ne trouve ici aucune trace explicite de ses convictions communistes.
Après l’occupation nazie, Vančura rejoignit la résistance tchèque ; en 1942, il fut arrêté par la Gestapo, torturé, puis exécuté.
"L’arsenal de Satan
— « Si ce diable qui est le vôtre se tenait juste derrière nous, Padre, » déclara Antoine, « il pourrait empaler n’importe lequel d’entre nous sur sa fourche, car, ne vous y trompez pas, nous avons un faible pour le beau sexe et nous nous précipitons pour voir les tours du magicien.
« Voyez-vous, ce vaurien d’Ernesto a dû courir dans toute la ville en se faisant de la publicité, sinon comment aurait-il attiré une telle foule ? »
— « Je vous prie de vous expliquer, Antoine, » répondit le chanoine. « Je n’ai pas de diable et le diable n’a pas de fourche. »
— « Par Dieu ! Vous êtes un libertin, » s’exclama le major. « Votre perversion colore votre manière de voir les choses. Le pauvre capitaine ne se trompe pas. Le diable tient fermement le manche de sa fourche, et Ernesto a bel et bien couru partout en ville. »
Jiří Weil (1900–1959)
Convoqué en 1942 pour être déporté dans un camp de concentration, Jiří Weil fit croire aux autorités qu’il s’était suicidé et survécut à l’occupation nazie en se cachant. Cette expérience inspira son œuvre la plus célèbre, "Une vie avec une étoile" (Život s hvězdou, 1949).
Ce roman de Jiří Weil est l’une des œuvres majeures de la littérature tchèque sur la Shoah.
Le livre se déroule à Prague après octobre 1940, lorsque tous les Juifs durent s’enregistrer non seulement auprès d’une « communauté » (terme désignant un prétendu « autogouvernement » juif), mais aussi auprès d’un « Office central pour l’émigration juive », euphémisme désignant un organisme contrôlé par la Gestapo chargé d’administrer le génocide. Avant la « solution finale », l’étoile que les Juifs devaient porter sur leurs vêtements (d’où le titre du livre) n’était qu’une des nombreuses mesures discriminatoires, dont certaines sont décrites ci-dessous.
À partir de novembre 1941, les Juifs tchécoslovaques furent concentrés à Terezín, d’où ils étaient envoyés vers les camps d’extermination. Le roman s’achève durant l’hiver 1942, lorsque son héros, Josef Roubíček, en vient finalement à la conclusion qu’il doit cesser de se cacher et agir — même si cela signifie se suicider.
Écrit sous forme de journal, comme beaucoup d’œuvres tchèques d’après-guerre, le livre est proche de l’existentialisme littéraire français. Publié en 1949, il fut rapidement interdit par le régime communiste tchèque, jugé « décadent » et « réactionnaire ». En Tchécoslovaquie, la persécution des Juifs et d’autres minorités fit place à celle des « ennemis de classe ».
— « Enlevez votre chemise, » dit le médecin. « Non, pas besoin de l’enlever complètement — relevez-la simplement au-dessus de votre tête. »
On m’examinait encore une fois. Pendant longtemps, je restai debout dans le couloir sale de la Communauté, puis je m’assis sur un banc en bois quand je réussis à trouver une place. Des portes menaient à divers bureaux, mais on m’avait ordonné de me présenter à celle du fond, portant l’inscription PREMIERS SOINS. J’avais appris à ne plus croire à rien de ce que je voyais ou entendais ces jours-ci. Je savais que derrière cette porte se trouvait un bureau de recrutement envoyant les gens dans les carrières, les fermes, les mines ou les briqueteries. Je ne pensais pas recevoir d’aide ici, mais j’étais relativement calme : avec mon corps, je ne pouvais ni casser des pierres ni pelleter de l’argile. Pourtant, j’avais un peu peur : peut-être que tout le monde travaillait déjà ou occupait un bureau ; peut-être ne restions-nous plus que quelques maigres survivants. Et peut-être nous enverrait-on pelleter de l’argile.
— « Je vous donne la catégorie quatre, » dit le médecin après m’avoir examiné. « Vous n’êtes pas apte au travail pénible. »
— « Merci, » dis-je.
— « Mais je ne sais pas si cela vous servira à quelque chose. » Le médecin était gros ; les boutons de sa blouse blanche n’étaient pas tous fermés. Il se déplaçait lentement et parlait d’une voix rauque. « J’ai honte de faire cela. C’est une honte. Je devrais soigner les gens. »
— « Je ne peux pas vous aider, » répondis-je. « Je ne peux aider personne. Je suis seul. »
Je sortis dans la rue. Je dus me forcer à ne pas vomir de faim. Je n’avais pas d’argent, même pas pour un pain. Ces derniers jours, je n’avais mangé que les légumes de mon jardin. C’était une chance, mais ils ne suffisaient pas à calmer ma faim et, en grande quantité, ils me donnaient mal au ventre. Tomas, le chat, refusait d’en manger. Je n’avais plus rien à vendre. Il fallait que je trouve un peu d’argent. J’allai en emprunter à mon oncle. J’y allai lentement, à contrecœur. Je savais que ce ne serait pas simple.
Mais j’avais ce « quatre » écrit sur une feuille contenant toutes sortes d’informations sur moi. C’était précieux : cela signifiait que je ne serais pas envoyé au travail forcé, que j’avais le droit d’être malade. Et dans ma poche, j’avais un permis pour un trajet en tramway, que l’on m’avait donné à la Communauté. Je pourrais rentrer chez moi, à la périphérie, si j’obtenais un peu d’argent. Ce permis était valable toute la journée. C’était une grande chose.
Je traînais dans les rues, m’arrêtant parfois pour lutter contre la nausée. C’était une chaude journée d’été. Je voyais des gens monter dans les tramways pour aller vers les plages au bord de la rivière. Je voyais des visages bronzés et satisfaits. Des jeunes filles en robes légères, avec des sacs colorés. Je passai près d’un parc, où des gens nourrissaient les oiseaux. Je m’en approchai et laissai une branche me frôler. Ce n’était pas une caresse tendre, mais les feuilles touchèrent mon visage et je respirai soudain l’odeur du vert.
J’aurais préféré m’allonger chez moi, près des plates-bandes. Je n’allais plus sur la colline, trop fréquentée désormais. J’avais mal à la tête. J’étais très faible et vacillais, mais je devais atteindre la maison de mon oncle. Peut-être me donnerait-il au moins de quoi payer le tramway.
Je dus attendre longtemps avant qu’on ouvre. Je savais qu’ils étaient là — ils n’osaient plus sortir. J’entendis quelqu’un marcher à pas feutrés, puis ouvrir lentement le judas.
— « Qui est là ? » demanda une voix étouffée.
— « Ouvrez, c’est moi, Josef. »
La porte s’ouvrit lentement. L’intérieur était sombre. Mon oncle referma aussitôt derrière moi. Ils me semblèrent terriblement vieux. Il était voûté, comme écrasé sous un poids invisible.
La table n’était pas débarrassée, des objets encombraient les chaises. L’air était lourd. Les fenêtres étaient fermées, les rideaux tirés. Le visage de mon oncle était pâle, ses yeux enfoncés.
— « Ta tante est malade. Elle est au lit. Nous n’avons rien à t’offrir. »
Il ne m’invita même pas à m’asseoir. Je repoussai des pelotes de laine et m’assis.
— « Ils sont venus, » cria-t-il soudain. « Hier soir. Regarde ce désordre. Ils ont tout pris. »
— « Ils ont pris le dernier saindoux ! » hurla ma tante depuis la chambre. « Trois kilos ! Et les confitures ! Et le goulasch caché depuis le début de la guerre ! Nous n’avons plus rien ! »
Leurs plaintes continuaient, mêlant peur, colère et reproches.
Je murmurai :
— « Je n’ai rien. Pas même un morceau de pain. Juste Tomas, le chat… et il n’est même pas à moi. »
— « Un chat ! » cria mon oncle. « Et tu dépenses pour ça ! »
Puis il ajouta avec inquiétude :
— « Tu sais que nous n’avons pas le droit d’avoir des animaux ? »
Je n’avais plus le courage de répondre. Je dus me lever, malgré la douleur. Je n’osai pas demander de l’argent.
Je serrai la main de mon oncle et sortis.
Dans la rue, je marchais lentement, accablé. Je devais m’arrêter souvent. Je pensais que j’allais tomber. Les gens passeraient sans me regarder. Peut-être appelleraient-ils une ambulance — mais même cela nous était interdit.
Je me soutenais aux murs, essayant de me rappeler si quelqu’un pouvait m’aider. Puis je pensai à un ancien camarade de lycée, devenu avocat riche. Je me souvins vaguement de son adresse.
Je décidai d’y aller.
Je trouvai la maison et sonnai.
J’attendis longtemps.
Je savais qu’ils hésitaient, comme tout le monde désormais, à ouvrir la porte..."
"Femmes allemandes pavant les rues à Prague, peu après le 9 mai 1945". L’Allemagne nazie est en train de s’effondrer, les forces allemandes occupent encore la Bohême-Moravie, l’Armée rouge approche depuis l’est. Le "Prague Uprising" (une révolte armée qui s’est déroulée à Prague du 5 au 9 mai 1945, dans les tout derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en Europe) organisée par la résistance tchèque, commença le 5 mai. Des barricades sont érigées dans toute la ville. Les insurgés affrontent les troupes allemandes encore présentes.
Une aide inattendue arrive brièvement : des unités de l’Armée de libération russe (anti-nazie mais anti-soviétique). Le 8 mai, c'est capitulation des forces allemandes à Prague. Et le 9 mai, c'est l'entrée de l’Armée rouge dans la ville (environ 3 000 Tchèques tués).
Cette photographie ne put être publiée qu’après 1989, car elle montrait l’insurrection de Prague sous un angle différent de celui de la propagande officielle ; on y remarque la croix gammée dans le dos de la femme à gauche et le visage barbouillé de celle au premier plan. (Photographie de Svatopluk Sova / Ondřej Neff).
"Cours d’éducation socialiste à Lomnice, 1988". Pendant la période du « socialisme réel », l’enseignement communiste était entièrement ritualisé : des rangées de sièges vides n’empêchaient pas l’orateur d’accomplir son devoir idéologique. Public et conférencier étaient prêts à partir à l’instant même où la conférence se terminait ; les instruments de propagande devant l’orateur (papiers et montre-bracelet) sont prêts à être rangés dans sa serviette. (Photographie de Jindřich Štreit).
Božena Němcová (1820–1862) est souvent considérée comme une figure fondatrice du roman tchèque moderne, et son chef-d'œuvre, "Babička" (La Grand-Mère), un classique de la littérature tchèque, célèbre les traditions et les valeurs de la culture tchèque, en les opposant à l'influence germanique et autrichienne...
Němcová grandit dans le village de Ratibořice, où ses parents adoptifs étaient au service du château de la duchesse Kateřina Zaháňská. C’est là qu’elle passa plusieurs années auprès de sa grand-mère, simple paysanne qui est au cœur de La Grand-mère (Babička), publié en 1855. Le livre fut écrit à une époque de grande détresse émotionnelle et matérielle. La Grand-mère est en réalité un roman à dimension mythologique, comme le montre l’histoire de Viktorka, racontée par un garde forestier. Viktorka la folle est « sombre », aux cheveux et aux yeux noirs ; elle ne parle pas, vit dans la nature sauvage et s’oppose en tout point à l’héroïne « blanche », la sage grand-mère. Mais Viktorka est aussi son double. La Grand-mère fascine encore aujourd’hui par la conviction de Němcová d’interconnexions universelles reliant les hommes et la nature, la ville et le village, les riches et les pauvres, les aristocrates et les gens du peuple, et enfin les Tchèques et les Allemands.
« Viktorka est la fille d’un paysan de Žernov. Ses parents sont morts depuis longtemps, mais son frère et sa sœur vivent encore. Il y a quinze ans, elle était une jeune fille belle comme une fraise, vive comme un faon, travailleuse comme une abeille ; à la ronde, nul ne lui était comparable, et personne n’aurait pu souhaiter meilleure épouse. Une telle jeune fille, avec une dot en perspective, ne reste pas longtemps cachée. Sa réputation se répandit partout, et les prétendants se succédaient à sa porte. Certains plaisaient à ses parents, certains étaient de riches paysans — si bien que, comme on dit, elle aurait eu une maison bien remplie ; mais elle ne voyait pas les choses ainsi, et seuls trouvaient grâce à ses yeux ceux qui dansaient le mieux, et encore, seulement au bal.
Le père n’était nullement satisfait de voir sa fille éconduire ses prétendants avec tant de désinvolture ; parfois, il la réprimandait, lui disant qu’il choisirait lui-même un mari pour elle et l’obligerait à l’épouser. Alors elle pleurait et suppliait son père de ne pas la chasser de la maison ; elle lui assurait qu’elle avait encore le temps de se marier, puisqu’elle n’avait que vingt ans, qu’elle voulait profiter de la vie et que Dieu seul savait si elle serait heureuse une fois mariée. Le père aimait profondément sa fille ; lorsqu’elle parlait ainsi, il s’attendrissait, et en regardant son joli visage pensait : « C’est vrai, il est encore temps, les prétendants ne manqueront pas. »
Mais les gens du village voyaient les choses autrement : ils disaient que Viktorka était fière, qu’elle attendait qu’un prétendant vienne la chercher en voiture ; ils prophétisaient que l’orgueil précède la chute et que qui choisit trop finit par choisir mal. Ils tenaient ce genre de propos.
À cette époque, des hussards étaient cantonnés dans le village, et l’un d’eux se mit à suivre Viktorka. Lorsqu’elle allait à l’église, il y allait aussi et se plaçait toujours là où il pouvait la regarder en face. Lorsqu’elle allait couper l’herbe, il n’était jamais loin ; en somme, il la suivait comme une ombre. Les gens disaient qu’il n’était pas sain d’esprit ; lorsqu’on parlait de lui devant elle, elle répondait : « Pourquoi ce soldat me suit-il ? Il ne parle pas, il est grossier ; il me fait peur. Je sens un frisson glacé me parcourir chaque fois qu’il est près de moi, et ses yeux me donnent le vertige. »
Ses yeux, ses yeux ! Tout le monde disait qu’ils ne présageaient rien de bon ; certains affirmaient qu’ils brillaient la nuit comme des charbons ardents, et que ses sourcils noirs, semblables à des ailes de corbeau, qui se rejoignaient au milieu, étaient le signe certain qu’il possédait le pouvoir du « mauvais œil ». Certains le plaignaient pourtant, disant : « Seigneur ! peut-on reprocher à quelqu’un un défaut qu’il a en naissant ? Et puis, de tels yeux ne nuisent qu’à certaines personnes ; d’autres n’ont rien à craindre. »
Néanmoins, lorsqu’il arrivait qu’il regarde un enfant du village, la mère se hâtait d’essuyer le visage de l’enfant avec un linge blanc ; et lorsqu’un enfant tombait malade, les commères disaient aussitôt que le sombre hussard lui avait jeté un sort. Finalement, les gens s’habituèrent à son teint basané, et certaines jeunes filles allèrent jusqu’à dire qu’il serait assez beau s’il était plus aimable. Leur opinion se résumait ainsi : « Que faire d’un tel homme ? Dieu seul sait d’où il vient ; peut-être n’est-il même pas humain ; on a envie de faire le signe de croix en sa présence et de dire : que Dieu soit avec nous et que le mal s’en aille ! Il ne danse pas, ne parle pas, ne chante pas ; laissons-le. » Et ils le laissèrent tranquille. Mais il leur était facile de dire : « Laissons-le », puisqu’il ne faisait pas attention à elles ; pour Viktorka, c’était bien différent.
Elle craignait de sortir seule de peur de croiser ces yeux maléfiques. Elle ne prenait plus plaisir aux danses, car elle savait que ce visage sombre l’observait depuis un coin de la salle ; elle allait rarement aux veillées, car sinon à l’intérieur, le hussard se trouvait dehors, à la fenêtre, et sa voix s’étranglait, son fil se rompait. Elle souffrait beaucoup. Les gens remarquaient son changement, mais personne n’imaginait que le sombre soldat en fût la cause. Ils pensaient qu’elle le laissait la suivre parce qu’elle ne savait pas comment s’en débarrasser. Un jour, elle dit à ses amies : « Croyez-moi, les filles, si un prétendant venait maintenant, je l’épouserais, qu’il soit riche ou pauvre, beau ou laid, pourvu qu’il vienne d’un autre village. »
— « Que te passe-t-il par la tête ? As-tu des ennuis chez toi, pour vouloir ainsi nous quitter ? »
— « Ne pensez pas cela de moi ! C’est ce soldat ; tant qu’il est là, je ne peux plus rester ici ; vous ne pouvez imaginer comme il me tourmente ! Je ne peux même plus prier correctement ni dormir en paix ; ses yeux me poursuivent partout », dit Viktorka en éclatant en sanglots.
— « Pourquoi ne lui fais-tu pas dire de ne plus te suivre, que tu ne peux pas le supporter ? » dirent ses compagnes.
— « Mais je l’ai fait ! Bien sûr, je ne lui ai pas parlé moi-même ; comment l’aurais-je pu, puisqu’il apparaît comme une ombre ? Mais j’ai fait passer le message par un de ses camarades. »
— « Et qu’a-t-il répondu ? »
— « Il a dit que personne n’avait le droit de lui dire où aller ou ne pas aller ; qu’en outre, il ne m’avait pas encore déclaré son amour, et que par conséquent je n’avais pas à lui faire dire que je ne voulais pas de lui ! »
— « Quelle grossièreté ! » s’indignèrent les filles. « Pour qui se prend-il ? Il faudrait se venger. »
— « Mieux vaut laisser tranquille un homme pareil ; il pourrait vous ensorceler », dirent les plus prudentes.
— « Allons donc ! Que pourrait-il nous faire ? Pour cela, il lui faudrait quelque chose que nous aurions porté sur nous, et aucune de nous ne lui donnerait cela ; et nous n’accepterons rien de lui ; de quoi aurions-nous peur ? Alors, chère Viktorka, ne crains rien ; nous irons partout avec toi, et un jour ce rustre recevra ce qu’il mérite », dirent les plus courageuses.
Mais Viktorka regardait autour d’elle avec inquiétude et ne se sentait nullement rassurée. Elle soupira : « Ah ! si Dieu lui-même pouvait me délivrer de cette croix ! »
Ce que Viktorka avait confié à ses amies ne resta pas secret ; on le raconta partout, jusqu’à ce que l’histoire franchisse les champs vers le village voisin ..."
"Golem" ("Staré pověsti české" (Anciennes légendes tchèques), 1894, Alois Jirásek)
Alois Jirásek (1851–1930) fut le Walter Scott tchèque, et un contemporain du romancier lauréat du prix Nobel Henryk Sienkiewicz. Contrairement à eux, il était d’origine modeste, comme la plupart des écrivains tchèques de cette époque. Jirásek était professeur de lycée, doté d’une connaissance approfondie de l’histoire tchèque. Ses nombreux romans historiques furent regroupés en cycles épiques. Ils étaient, comme on pouvait s’y attendre, engagés, anti-habsbourgeois et anticatholiques.
Son ouvrage "Temno" (Ténèbres, 1915) est en grande partie responsable de la vision négative de l’époque baroque dans les pays tchèques, car il la décrivait comme une période de déclin de la nation tchèque, son âge sombre. Il jouissait d’une immense popularité en son temps, et ses Anciennes légendes tchèques, dont « Golem » fait partie, présentaient les caractéristiques d’une véritable mythologie nationale. Il les conçut comme un substitut aux fameux manuscrits falsifiés de Zelená Hora et de Dvůr Králové. Anciennes légendes tchèques demeure encore aujourd’hui l’un des livres tchèques les plus populaires.
"Le rabbin Yohudi Löw ben Bezalel, homme d’un savoir et d’une intelligence profonds, vivait dans le ghetto de Prague sous le règne de Rodolphe II. Il en vint à être connu comme « le Grand Rabbin », tant pour sa stature que pour son érudition. Il était expert en Talmud et en Cabale, ainsi qu’en mathématiques et en astronomie. Il connaissait de nombreux secrets de la nature, cachés aux autres, et pouvait accomplir diverses prouesses étranges, si bien que les gens s’émerveillaient de ses pouvoirs magiques. Sa réputation se répandit partout, jusqu’au château sur la colline, à la cour du roi Rodolphe, dont l’astronome, Tycho Brahe, estimait beaucoup son collègue juif.
Le roi fit la connaissance de Löw d’une manière singulière. Un jour, alors qu’il se rendait en grande pompe vers la Vieille Ville, dans son carrosse royal, entouré de courtisans à cheval, il avait ordonné que tous les Juifs quittent le ghetto et la ville de Prague. Le rabbin Löw s’était rendu au château pour plaider leur cause, mais sans succès : il n’avait même pas été admis en présence du souverain.
Ayant appris que le roi allait traverser le pont, il se posta au milieu de celui-ci pour l’attendre. Lorsque les gens aperçurent le magnifique carrosse royal, tiré par quatre chevaux richement harnachés, et les courtisans splendidement vêtus, ils crièrent à Löw de se pousser. Mais le Juif resta immobile, sans prêter attention, droit sur le passage du roi. La foule s’indigna : on ne se contenta pas de crier, on se mit à lui jeter des pierres. Mais celles-ci n’atteignirent jamais leur but : elles se transformaient en fleurs en tombant sur son manteau, sur sa tête et à ses pieds, et s’arrêtaient d’elles-mêmes devant lui.
Alors seulement, couvert de fleurs, il s’avança vers le carrosse, s’agenouilla et implora la clémence du roi pour les Juifs. Le roi, stupéfait par cette apparition, lui ordonna de se présenter au château — ce qui était déjà une grande concession.
Lors de l’audience qui suivit, Löw obtint gain de cause : les Juifs n’eurent pas à partir en exil. Par la suite, le rabbin fut souvent invité à la cour, où ses prodiges magiques divertissaient le souverain.
Un jour, le roi lui demanda de lui montrer les patriarches Abraham, Isaac, Jacob, ainsi que les fils de Jacob. Le rabbin hésita, puis accepta à une condition : que personne ne rie ni ne sourie à la vue de ces figures sacrées. Le roi et sa cour promirent de rester sérieux.
Dans une grande salle du château, tous fixaient une alcôve obscure où se tenait le rabbin. Soudain, il disparut dans un nuage gris, duquel surgit la forme d’un vieillard gigantesque, enveloppé d’un manteau lumineux : c’était Abraham. Il avança majestueusement, puis disparut. Apparurent ensuite Isaac, puis Jacob, puis les fils de Jacob — Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, et les autres — les uns après les autres.
Les spectateurs regardaient en silence, jusqu’à ce qu’apparaisse la figure de Nephtali, tacheté de rousseur et roux, courant çà et là comme pour ne rien manquer. Le roi ne put se contenir et éclata de rire, bientôt imité par toute la cour.
Mais à peine avait-il ri que la vision disparut, et le plafond de la salle commença à descendre lentement. Les courtisans, terrifiés, tentèrent de fuir, mais restèrent paralysés. Tous supplièrent le rabbin d’arrêter le plafond. Celui-ci sortit de l’alcôve, leva les mains, prononça une incantation — et le plafond s’immobilisa.
Le roi, bouleversé, refusa de voir davantage. Il quitta la salle précipitamment, suivi de toute la cour. Le plafond ne remonta jamais à sa hauteur initiale ; il resta là où le rabbin l’avait arrêté. Le roi ne remit jamais les pieds dans cette pièce, qu’il fit condamner.
Malgré cet épisode, le rabbin ne tomba pas en disgrâce. Au contraire, le roi lui rendit visite chez lui — un honneur exceptionnel pour le ghetto. Löw avait préparé une surprise.
Sa maison paraissait modeste, mais à l’intérieur, elle ressemblait à un palais : plafonds voûtés, murs décorés, escaliers de marbre, tapis précieux, et salles richement ornées. Il y offrit au roi un somptueux banquet, digne d’un souverain. Impressionné, celui-ci manifesta à plusieurs reprises son estime.
Le rabbin fit ensuite sculpter un lion de pierre qu’il plaça près de l’enseigne de sa maison.
La plus grande création du rabbin fut le Golem, son serviteur, qu’il modela en argile et anima en plaçant un bouchon de bois dans sa bouche.
Le Golem travaillait sans relâche, accomplissant plus que deux serviteurs réunis. Il allait chercher l’eau, coupait le bois, nettoyait, balayait, exécutait les tâches les plus pénibles. Il ne mangeait ni ne buvait, et n’avait besoin d’aucun repos.
Mais chaque vendredi au coucher du soleil, au début du sabbat, le rabbin retirait le bouchon de sa bouche. Aussitôt, le Golem se figeait, immobile comme une statue, inerte comme l’argile, et ne reprenait vie qu’après le sabbat, lorsque le rabbin remettait le bouchon à sa place...."
"Le Roman tchèque" ( Český román, Klima, Ladislav, 1910)
L’ouvrage "Le Roman tchèque" (écrit entre 1908 et 1910) de Ladislav Klíma s’inscrit dans une œuvre singulière, à la frontière de la littérature et de la philosophie. Auteur marginal mais profondément original, Klíma (1878–1928) occupe une place à part dans la culture tchèque du début du XXe siècle. Influencé par Friedrich Nietzsche, il développe une pensée radicale centrée sur la souveraineté absolue du sujet, allant jusqu’à une forme de solipsisme où le monde est envisagé comme une projection de la conscience individuelle.
Son apport est double. D’une part, il propose une critique virulente de la société moderne, qu’il perçoit comme dominée par l’hypocrisie, la médiocrité et le conformisme. D’autre part, il expérimente une forme d’écriture hybride, mêlant fiction, satire, réflexion philosophique et provocation.
Parmi ses œuvres majeures figurent Le Monde comme conscience et rien d’autre (1904), Tractatus logico-metaphysicus (1907), Le Grand Roman (publié en 1929) ou encore Les Souffrances du prince Sternenhoch (1928), sans doute son texte le plus connu.
Dans "Le Roman tchèque", Klíma met en scène une famille liée à un député tchèque en campagne dans l’Empire austro-hongrois. À travers ces personnages, il explore la tension entre philosophie vécue et vie philosophée, c’est-à-dire entre les idées que l’on revendique et les compromis que l’on accepte dans la réalité sociale et politique. L’humour y est souvent féroce, presque corrosif, et vise à dévoiler les contradictions du discours politique, les illusions idéologiques et la fragilité des convictions individuelles.
» Attendu toutefois que c’est la bassesse, la fausseté qui domine, il peut arriver que l’idéaliste, c’est-à-dire l’homme véridique, ne soit pas d’emblée à même de bien s’orienter dans ce monde si pur, qu’il soit donc relativement irréel, là où dans l’absolu il est la réalité même —, — nous vous saluons, cher confrère !… »
L’épicier aborda le marchand de tissus :
« Alors, comment c’est-y que ça nous a plu, m’sieu Plátěný ? C’était rien beau, s’pas ?
— Tout jusse, m’sieu Rozinka ! Joli tout plein, comme c’est pas permis ! C’était, comme qui dirait, un mot après l’aut’. Eh oui, un vrai foud’ d’élégance ! Et c’était du conséquent, z’êtes ben d’accord ? Conséquent et estruit, comme c’est pas permis !
— Du conséquent, c’est ben vrai ! Il a pas regardé ses notes, pas une fois ! C’est ça qu’y nous faut ! Ça serait du prop’, l’orateux qu’i lirait ses notes !
— Tout jusse, Augusse ! c’est comme j’décesse pas d’le dire : les bons horateux, c’est ça qui nous manque et rien d’aut’. Si qu’on en aurait vingt comme çui-là, rien qu’ça, not’ position serait bien plus meilleure, comme c’est pas permis !
— Un orateux comme du p’tit-lait ! Et sa d’moiselle, quoi que nous en disons ? Jolie, s’pas ?
— Hé ben, c’est pas le mot que j’aurais choisi, elle est bizarde, elle t’ vous fiche carrément les jetons, j’en voudrais pas moi, même si on me payait pour. Mais, poursuivit Plátěný en baissant la voix, z’avez bien remarqué comment qu’elle l’regardait en roulant des yeux d’merlan frit, comme s’il était une idole, et comment qu’elle lui tripotait les mains ? Ça sera tout d’même vrai…
— Ma foi, y’a pas d’fumée sans… C’est pas nous qu’ça regarde, mais un aut’ jour, je vous en dirai plus. Enfin finalement c’qui compte, c’est qu’ c’est un bon politique et un patriote, je vais pas schloffer d’la nuit, à force de penser à son bagout, çui-là y sait faire aimer la nation, — à propos, vous allez d’main au bal des Anciens combattants ? Moi j’y serai !
— Moi itou ! Et comment ! À c’t’heure déjà on a pavoisé la salle comme c’est pas permis, on a acheté un portrait de Sa Majesté l’emp’reur, c’est rien beau — — »
« Ohé ! attendez-moi donc, maît’ Volotrk ! Attendez que j’vous dis ! J’veux z’aussi savoir ce qu’vous en pensez d’ce discou’ ! criait pendant ce temps le boucher en courant après un petit paysan.
— Ce qu’j’pense, m’sieu Darmosmrad ? Bon ben, j’dirais que c’était un peu là, aux p’tits oignons ! Juste eun peu dur pou’ ma comprenette !
<image-Un orateux comme du p’tit-lait !>
— Moi alors, j’ai tout pigé. Vous voulez savoir quoi que c’est-y qu’y a voulu dire ? Ben, que pissque nous sommes une p’tite nation, faut êt’ les premiers par les bouquins et les z’arts, et c’est la sainte vérité, eh oui, j’ai tout pigé. On a pas d’soldats, alors faut qu’on s’en fasse avec les scribouilleux, les z’artisses, les comédiens, les essperts et les professeux qui nous conquiéront l’indépendance à coups d’plume. Dès qu’y aura dans chaque patelin paumé une école primaire supérieure à fabriquer les grands hommes, on aura une d’ces culdures qu’après ça, faudra tirer l’échelle. Les Angliches pourront s’la mett’ quéqu’part. — Ah, ouat ! tout pigé qu’je vous dis !
— Ben, à c’t’heure j’pige aussi ! Les bouquins, c’est… machin, euh… le progrès… pour pas l’nommer. À c’t’heure oui-dà, j’pige, mais sur l’coup c’était tellement fortiche et estruit que j’ai pas compris, mais c’est ben vrai, c’est pas d’la blague. Comme quoi, des métingues comme ça, faudrait en faire plus souvent, pour raffuter l’esprit au peup’ ignorant. Mais quoi que c’est-y qu’c’te force ou quoi, m’sieu Darmosrad, qu’y en a causé sans arrêt ?
— Voyons, c’est tout simp’, maît’ Volotrk ! Havlíček déjà disait “not’ devise : force et franchise”, — alors c’est tout vu, hein ! Mais parlons affaires, d’compère à compère ! Moi, vous savez, ça m’fait ni chaud ni froid, moi, c’est seulement pour vous que j’m’en mêle, pour pas qu’vous loupiez une occase. Allez, j’vous ajoute un jaunet, huit jaunets, ça vous va ? Topons là, allez, illico !
— Pas si vite, compère ! C’est quinze ou r’en ! J’aime mieux la mett’ en terre, j’suis eune tête d’cochon, moi !
— Mais non, vous ostinez pas, vous vous en mordrez les pouces ! C’est une vache qu’on dirait plutôt une chèvre, et vous m’connaissez, j’m’laisse pas entôler !
— À c’t’heure c’est moi que j’vous l’dis : z’avez déjà vu une chèv’ qu’all’ allait chercher dans ses quat’ quintaux ? Et all’ a crevé d’gonflement, ma tête à couper, le bonguieu m’est témoin !
— Vous m’prenez pour qui ? L’vieux Darmosmrad, vous l’traitez en andouille d’la dernière pluie ? Si qu’elle aurait crevé d’gonflement, c’est-y qu’elle aurait des taches bleuses et une éruption sur tout l’cuir ? Va falloir aussi que j’l’enterre, et ça fera vot’ affaire ! Quand même, sa barbaque fait pas d’mal, rapport à la santé, là c’est moi que j’vous l’dit, l’honnête homme que j’suis, pas tombé d’la dernière pluie… Mes couleurs : le rouge et…
— Ouais, mais les docteurs z’y disent qu’si. N’en j’tez plus, pissque c’est interdit !
— Les docteurs z’y comprennent rien, z’y sont là pour guérir les gens, et ça, y s’y connaissent, j’dis pas non. D’un aut’ côté, c’est moi que j’connais les bestiaux, pissque j’en suis ! J’fais ça seulement pour vous, maît’ Volotrk, personne d’aut’ va vous l’acheter, et huit jaunets, c’est pas rien.
— C’est ben vrai, mais dites pas qu’personne en veut, vous vous mettez l’doigt dans l’œil. Aujourd’hui y’a trois bouchers, pas du coin, qu’y viennent m’sercher. Dieu sait comment qu’y z’en ont eu vent, ma légitime a dit qu’y flairent la charogne d’loin, comme les vautours, all’ s’l’esplique pas sinon. Nezdara de Baisecour m’en donne quinze jaunets et c’est seulement pou’ l’amou’ d’vous qu’j’ai pas topé avec lui, le bonguieu m’est témoin !
— Quinze qu’y vous donne ? À d’aut’ ! Mais j’suis bon prince, moi, j’vous en donne neuf » — —
Les deux compères, liés d’un si tendre amour du prochain, tombèrent enfin fraternellement d’accord à douze florins, mais le lendemain seulement, après que Darmosmrad se fut rendu encore à trois reprises chez Volotrk pour, par deux fois, claquer la porte en se fâchant tout rouge.
« Alors, qu’est-ce que t’en dis, d’ce baratin, Venda ? demandait en attendant un jeune ouvrier aux traits francs et au regard sombre, se tournant vers un camarade plus âgé, l’air pensif..
— J’dirais pas, Jenda, que c’était du baratin. J’suis bon démocrate, mais ce m’sieu le député, y avait aut’ chose dans c’qu’il a raconté — quéqu’chose de plus haut, si tu veux savoir !
— Mon œil ! Y avait que dalle, bougonna Jenda d’un ton pourtant mal assuré. Rien qu’des mots chez ces borgeois, rien pour d’vrai ! Pas d’justice !
— Il est démocrate, lui aussi ! Il a dit que le peuple vaut mieux que le troupeau des gens instruits et la racaille des rupins, qu’il a plus de courage et de droiture ! Même le Právo lidu ose pas nous dire des choses aussi fortes — et c’est la vérité vraie !
— Ouais, acquiesça Jenda, manifestement songeur.. Mais tu sais pourquoi il a dit tout ça ? Pour nous mett’ dedans, que les prolos votent pour lui l’an prochain ! Tout est faux chez la bourgeoiserie ! Et t’as entendu ce qu’il a dit ensuite ? “Espérons que les dieux nous plongent dans la souffrance” — Texto, une dinguerie pareille ! Tu vas pas m’dire que c’est pas d’un dingo !
— Ben justement, j’dirais qu’non ! Il a espliqué ça, à c’t’heure j’sais plus comment, mais sur l’coup ça avait bien un sens. C’était un sacré discours, on se sent tout bête en écoutant ça !
— Mais non ! Du baratin de dingo, voilà c’que c’était ! Tu vas voir, Venda, un d’ces quat’ y va finir chez les loufs, paraît de toute façon qu’il est essentrique et pas normal… Vive le suffrage universel ! lança-t-il à pleins poumons dans le passage.
— Messieurs ! intervint alors, en se joignant à eux, le jeune homme à lunettes déjà mentionné. Pardonnez-moi de vous importuner ! Cheminant derrière vous, j’ai suivi le fil de votre entretien et je me vois contraint de déclarer que je ne puis aucunement souscrire à l’opinion selon laquelle monsieur le député aurait “baratiné”. Je me présente : Jan Tupý, bachelier. J’aime à fréquenter les classes populaires, un intellectuel peut apprendre même à leur contact.
— Enchanté, répondit posément Venda, tandis que le regard de Jenda s’assombrissait encore d’un cran.." (Le Roman tchèque, Traduit du tchèque par Erika Abrams, Editions du Canoë, 2020)
L’importance de Klíma pour son pays est réelle mais paradoxale.
Il n’est pas un auteur “canonique” au même titre que d’autres grandes figures tchèques.
Son influence est longtemps restée marginale, en raison de son style difficile, sa pensée radicale,
sa position en dehors des institutions littéraires. Cependant, il est aujourd’hui considéré comme un précurseur de la modernité littéraire et une figure essentielle pour comprendre les courants intellectuels non conformistes en Bohême. Son œuvre éclaire aussi un aspect souvent négligé de l’Europe centrale : une tradition critique, ironique et profondément sceptique vis-à-vis du politique.
"Le brave soldat Švejk" (1921–1923, Jaroslav Hašek)
Principalement connu pour "Osudy dobrého vojáka Švejka za světové války" (traduction littérale : « Les destinées du bon soldat Švejk pendant la guerre mondiale »), né à Prague, Hašek mène une existence instable et bohème, abandonne ses études assez tôt, enchaîne les petits métiers (journaliste, employé, vagabond), fréquente les milieux anarchistes et marginaux. Son goût pour la provocation le pousse même à fonder un « Parti du progrès modéré dans les limites de la loi », parodie de parti politique, illustrant son humour absurde. Pendant la Première Guerre mondiale, il est mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Fait prisonnier par les Russes, il rejoint ensuite les légions tchécoslovaques puis, de manière surprenante, collabore avec les bolcheviks. Cette trajectoire chaotique nourrit profondément son œuvre.
Švejk, l’antihéros du chef-d’œuvre satirique de Jaroslav Hašek, était un soldat tchèque dans l’armée de l’Empire austro-hongrois. Les dernières années de cet empire en décomposition furent un cauchemar de bureaucratie absurde mêlée aux massacres indiscriminés de la Première Guerre mondiale. Le « brave soldat » Švejk survit à cette folie générale grâce à son comportement absurdement rusé, qui tourne en dérision les actions ridicules de ses supérieurs militaires et civils. Ses aventures se déroulent dans une succession apparemment désordonnée, que l’on peut aussi interpréter comme une contribution tchèque au dadaïsme.
Le récit original, écrit dans un tchèque familier mêlé de hongrois, de polonais et d’allemand, combine argot vulgaire, jargon bureaucratique et militaire, et même un pseudo-langage scientifique. Pourtant, ce flot apparemment décousu de paroles, de situations et d’images produit non seulement une farce divertissante, mais aussi une puissante dénonciation de la guerre. L’œuvre est inachevée (Hašek meurt en 1923) mais est devenue un classique mondial de la littérature antimilitariste.
"« Alors, ils nous l’ont fait, dit la femme de ménage à monsieur Švejk. Ils ont tué notre Ferdinand. »
Švejk avait été réformé de l’armée des années auparavant, après qu’une commission médicale militaire l’eut officiellement déclaré idiot. Il gagnait maintenant sa vie en vendant des chiens — de hideux bâtards qu’il faisait passer pour des chiens de race en falsifiant leurs pedigrees. En plus de ce métier peu reluisant, Švejk souffrait de rhumatismes et se frictionnait justement les genoux avec du camphre glacé.
— « Lequel Ferdinand, madame Müller ? demanda-t-il. J’en connais deux. L’un est le commis du pharmacien Průša, qui a bu par erreur une bouteille entière de lotion capillaire. Et puis il y a Ferdinand Kokoška, qui ramasse des crottes de chien. Aucun des deux ne serait une grande perte. »
— « Mais, monsieur Švejk ! Ils ont tué l’archiduc Ferdinand, celui de Konopiště, le gros, le pieux. »
— « Jésus-Marie ! s’écria Švejk. Voilà qui est grave ! Et où cela lui est-il arrivé ? »
— « À Sarajevo. Ils lui ont tiré dessus avec un revolver pendant qu’il roulait en automobile avec son archiduchesse. »
— « Eh bien, vous voyez, madame Müller, en automobile ! Un grand seigneur peut se le permettre, mais il ne pense pas qu’un tel voyage puisse mal finir. Et Sarajevo, en plus ! C’est en Bosnie, ça. Ce sont sûrement les Turcs qui ont fait le coup. On n’aurait pas dû leur prendre la Bosnie-Herzégovine. Alors, l’archiduc repose déjà dans la vérité du Seigneur. A-t-il souffert longtemps ? »
— « Pas du tout, il est mort sur le coup. Vous savez, un revolver, ce n’est pas un jouet ! »
(Suit une longue conversation où Švejk raconte anecdotes absurdes, réflexions naïves et comparaisons grotesques…)
Au fil de ses propos, Švejk mêle :
des anecdotes triviales (crimes de village, suicides absurdes),
des observations grotesques,
et des commentaires pseudo-logiques sur la politique internationale.
Par exemple :
— « Si vous vouliez tuer un archiduc, vous demanderiez conseil à plusieurs personnes. Plus on est nombreux, plus on a d’idées ! »
— « Moi, à sa place, j’aurais acheté un Browning. En deux minutes, on peut abattre vingt archiducs, maigres ou gros ! »
Arrivé à la taverne « Au Calice », Švejk rencontre un policier en civil cherchant à provoquer des propos subversifs.
— « On est tristes à Vienne aujourd’hui, dit Švejk en buvant sa bière. En deuil. »
— « À Konopiště, il y a dix drapeaux noirs », ajoute le policier.
— « Il devrait y en avoir douze. C’est plus facile à compter, et par douzaine, c’est moins cher. »
Švejk continue :
— « C’est une grande perte pour l’Autriche. Mais si Ferdinand avait été plus gros, il aurait sûrement eu une attaque avant ! »
Puis il enchaîne avec une série d’histoires absurdes pour illustrer le destin, la mort et l’Empire, mélangeant tragédie et comique grotesque.
Enfin, il conclut sur un ton à la fois patriotique et ironique :
— « Si quelque chose éclatait aujourd’hui, je m’engagerais pour servir notre Empereur jusqu’à ce que mon corps soit mis en pièces. »
Puis il avala une longue gorgée de bière et continua…
« Vous croyez que notre Empereur va laisser passer ça ? Alors vous ne le connaissez pas assez. Il faut faire la guerre aux Turcs. Ils ont tué le neveu impérial, donc il faut aller leur botter le derrière. La guerre est inévitable. La Serbie et la Russie nous aideront dans cette guerre. Ça va barder. »
Švejk rayonnait en cet instant de prophétie. Son visage de simple d’esprit brillait d’enthousiasme. Tout lui semblait clair.
— « Il se pourrait aussi, poursuivit-il dans son analyse de l’avenir de l’Autriche, que si nous faisons la guerre aux Turcs, les Allemands nous attaquent, parce qu’ils sont alliés avec eux. Ce sont les plus grands traîtres qui soient. Mais nous pouvons nous unir à la France. Elle attend depuis 1871 une occasion de se battre contre l’Allemagne. Et alors, c’est sûr, tout commencera. Il y aura la guerre, et je n’en dirai pas plus. »
Bretschneider se leva et déclara, avec satisfaction et gravité :
— « Tu n’as pas besoin d’en dire davantage. Viens avec moi dans le couloir, je vais te dire quelque chose. »
Švejk suivit le policier en civil. À sa grande surprise, cet homme aimable qui buvait avec lui quelques instants plus tôt releva le revers de son manteau et lui montra son « petit aigle », l’insigne de la police politique. Il annonça qu’il l’arrêtait et qu’il allait immédiatement le conduire au poste.
Švejk tenta de protester :
— « Il doit y avoir une erreur, je suis complètement innocent, je n’ai rien dit qui puisse offenser qui que ce soit. »
Mais Bretschneider lui répondit qu’il avait commis plusieurs infractions, dont une constituait un crime de haute trahison.
Ils retournèrent à la taverne, et Švejk dit à l’adresse de M. Palivec :
— « J’ai bu cinq bières et mangé un petit pain avec saucisse. Maintenant, servez-moi vite un verre de slivovitz, parce que je dois partir tout de suite. Je suis en état d’arrestation. »
Bretschneider montra son insigne à Palivec, le fixa un instant, puis demanda :
— « Êtes-vous marié ? »
— « Oui. »
— « Votre femme peut-elle tenir l’établissement pendant votre absence ? »
— « Oui. »
— « Alors très bien, monsieur le cabaretier, dit-il avec satisfaction. Appelez votre femme et remettez-lui la gestion, car nous viendrons vous chercher ce soir. »
— « Ne vous en faites pas trop, dit Švejk pour le consoler. Moi, c’est pour haute trahison qu’on m’arrête. »
— « Mais pourquoi moi ? gémit Palivec. J’ai pourtant fait très attention. »
Bretschneider esquissa un sourire ironique :
— « Vous êtes arrêté parce que vous avez dit que les mouches faisaient leurs besoins sur l’Empereur. Ils sauront bien vous enlever ce genre d’idées de la tête. »
Švejk quitta la taverne sous escorte. Une fois dehors, il demanda avec un large sourire :
— « Est-ce que je dois descendre du trottoir ? »
— « Pourquoi donc ? »
— « Je pensais que, puisque je suis arrêté, je n’ai plus le droit de marcher sur le trottoir. »
Arrivés devant le poste de police, Švejk dit :
— « Le temps est passé agréablement. Vous venez souvent au Calice ? »
Pendant que Švejk était interrogé, Palivec confiait la gestion de la taverne à sa femme en pleurs, en tentant de la rassurer à sa manière :
— « Ne pleure pas. Qu’est-ce qu’ils peuvent me faire pour une histoire de tableau de l’Empereur couvert de saletés ? »
Ainsi, le brave soldat Švejk entra dans la guerre mondiale à sa façon, pleine de bonhomie et de charme. Les historiens noteront qu’il avait entrevu l’avenir avec une certaine clairvoyance. Si les événements ont ensuite évolué différemment de ce qu’il avait prédit au Calice, il faut se souvenir qu’il n’avait reçu aucune formation en diplomatie...."
Le personnage de Švejk est devenu une attraction touristique (statues, pubs comme « U Kalicha », souvenirs), mais bien etendu le plus souvent dépouillé de sa portée subversive. La culture tchèque privilégie souvent l’humour noir, l’auto-dérision, le détournement de l’autorité.Švejk démolissait l’autorité par l’absurde, révèlait l’inhumanité de la machine militaire, incarnait une forme de résistance passive, il est devenu un « bon vivant un peu idiot » ...
La littérature tchèque du XXe est mondialement reconnue via notamment ses auteurs les plus célèbres et ses oeuvres incomparables toutes habitées par une étrange sentiment d'absurdité insurmontable notre condition humaine, à laquelle on ne peut répondre que par "le rire et l'oubli".
On pense bien évidemment à l'incontournable Franz Kafka (1883–1924), avec "Le Procès" (1925), "La Métamorphose" (1915), "Le Château" (1926), miracle de la littérature. Karel Čapek (1890–1938) est un auteur de science-fiction prophétique avec "R.U.R. (Rossum's Universal Robots)" (1921), une pièce de théâtre introduisant le terme de "robot", et un roman, "La Guerre des salamandres" (1936). Jaroslav Hašek (1883–1923) nous conte les mésaventures emblématiques de Švejk, un soldat maladroit et plus que rusé, dans un monde oppressif et absurde. Bohumil Hrabal (1914–1997), à l'écriture douce -amère, "Une trop bruyante solitude" (1976), "Trains étroitement surveillés" (1965). Et l'un des grands personnages de ce XXe siècle, qui a enchanté tant de lecteurs de part de le monde, exilé, sensible et engagé, Milan Kundera (1929-2023), avec "L'Insoutenable légèreté de l'être" (1984), "Le Livre du rire et de l’oubli "(1979). Un engagement politique et des dilemmes moraux sous régimes autoritaires que l'on retrouve dans "Le Pouvoir des sans-pouvoir" (Moc bezmocných, 1978) de Václav Havel (1936-2011), signataire de la Charte 77 et nous livrant ici son expérience de lutte contre le régime communiste en Tchécoslovaquie...
"Une trop bruyante solitude" (Příliš hlučná samota, 1989, Bohumil Hrabal)
Œuvre majeure de Bohumil Hrabal, "Une trop bruyante solitude" (écrite dans les années 1970, publiée officiellement en 1989) est aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre culte de la littérature d’Europe centrale. Roman bref mais d’une densité exceptionnelle, il se présente comme une méditation poétique et tragique sur la destruction culturelle, la mémoire et la survie de l’esprit dans un monde bureaucratique et mécanisé.
Le récit prend la forme d’un long monologue intérieur : celui de Haňťa, ouvrier solitaire vivant dans les bas-fonds de Prague. Depuis trente-cinq ans, il travaille à compresser des déchets de papier — parmi lesquels se trouvent des milliers de livres voués à la destruction.
Chaque soir, cependant, Haňťa détourne silencieusement son travail : il sauve des ouvrages, les rapporte chez lui, les entasse jusqu’à saturation. Sa maison devient une véritable cathédrale de livres, fragile et surchargée, reflet de son esprit lui-même.
Présenté par son supérieur comme un simple idiot, Haňťa est en réalité « un idiot pas comme les autres » : il cite le Talmud, Hegel ou Lao-Tseu, mêlant haute culture et langage trivial. Cette tension entre apparente bêtise et profondeur intellectuelle constitue le cœur du personnage.
Une fable sur les livres et la connaissance, chaque geste de Haňťa est double, il détruit les livres en les compressant mais il les sauve en les lisant et en les intégrant à sa pensée. Ainsi, la destruction matérielle devient paradoxalement une forme de transmission. Le texte célèbre « la puissance et l’indestructibilité du mot écrit » (The New York Times Book Review), montrant que la pensée survit même dans les conditions les plus hostiles.
Le fragile équilibre du personnage est brisé par l’arrivée de la modernité industrielle : nouvelles machines plus rapides, ouvriers disciplinés et déshumanisés, disparition du rapport intime au travail. Dans cette nouvelle usine, tout est propre, efficace - mais totalement dépourvu de sens. Un contraste qui souligne une critique implicite de la bureaucratie, du totalitarisme, et de la rationalisation extrême. Le monde moderne ne détruit pas seulement les livres : il détruit la capacité même de leur accorder une valeur.
Le roman est aussi une « course irrésistiblement excentrique » où le grotesque côtoie la poésie. On y retrouve des traits typiques de la culture tchèque, l'humour noir, l'absurdité du quotidien, l'ironie face à l’autorité. Haňťa philosophe au milieu des déchets, transformant un lieu de destruction en espace de méditation.
À mesure que le monde change, Haňťa perd ses repères. Son identité étant entièrement liée aux livres, à son travail, à son univers intérieur, leur disparition équivaut à sa propre disparition. La fin du roman, volontairement ambiguë, suggère une absorption dans la machine, un suicide symbolique, ou une dissolution dans le flux de destruction. L’individu ne peut survivre à la perte du sens.
Ce texte est devenu culte pour plusieurs raisons,
- Diffusion clandestine sous le régime communiste → œuvre de résistance
- Style unique : monologue poétique mêlant trivialité et philosophie
- Figure inoubliable : Haňťa, gardien dérisoire de la culture
- Portée universelle : réflexion sur la mémoire, la destruction et la modernité
À travers Haňťa, Bohumil Hrabal montre que, même dans un monde qui détruit les livres,
la pensée, elle, résiste — silencieusement...
"La Plaisanterie", Milan Kundera
Le titre de son premier roman, "Žert" (La Plaisanterie, 1967), résume la vision de la vie de Kundera tout en renvoyant directement à l’intrigue du livre. Dans les années 1950, un étudiant, Ludvík, envoie à une camarade une carte postale dans laquelle il se moque du marxisme ; mais celle-ci est prise au sérieux, et son ami Zemánek, un stalinien, témoigne contre lui. Ludvík est exclu du Parti communiste et renvoyé de l’université. Des années plus tard, il cherche à se venger de Zemánek, devenu un « communiste réformateur » populaire. Il séduit alors la femme de celui-ci, pour découvrir que Zemánek s’en moque, puisqu’il a lui-même une maîtresse. C’est Ludvík qui s’est en réalité humilié.
La relativité de toute chose s’exprime aussi dans la narration : quatre narrateurs racontent les mêmes événements sous des angles différents. On trouve dans ce roman des thèmes caractéristiques de l’œuvre ultérieure de Kundera, où il règle ses comptes avec son passé communiste : le sexe sans amour comme symbole de rituels politiques vides, les crises du langage générant des malentendus constants, et une vie sans mémoire historique qui décharge les individus de leur responsabilité. En 1968, le réalisateur de la Nouvelle Vague tchèque Jaromil Jireš en tira un film, aussitôt interdit.
"Les événements qui conduisirent à ma première grande catastrophe (et, par une conséquence directe de son intervention malveillante, à Lucie) pourraient être racontés sur un ton léger, voire amusant : tout remonte à mon penchant fatal pour les plaisanteries stupides et à l’incapacité tout aussi fatale de Marketa à les comprendre. Marketa était du genre à tout prendre au sérieux (ce qui la mettait parfaitement en accord avec l’esprit de l’époque) ; son principal don était une aptitude à la crédulité. Ce n’est pas une façon détournée de dire qu’elle était stupide ; non : elle était intelligente, vive, et suffisamment jeune (dix-neuf ans) pour que sa naïveté inspire davantage le charme que le défaut, d’autant qu’elle s’accompagnait d’attraits physiques indéniables. Tout le monde à l’université l’aimait, et nous étions tous plus ou moins tentés de la séduire, ce qui ne nous empêchait pas (du moins certains d’entre nous) de nous moquer gentiment d’elle.
Bien sûr, l’humour passait mal avec Marketa, et encore plus mal avec l’esprit du temps. C’était la première année après février 1948 ; une vie nouvelle avait commencé, réellement nouvelle et différente, et ses caractéristiques, telles que je m’en souviens, étaient d’un sérieux rigide. Étrangement, ce sérieux ne se manifestait pas par une mine sombre, mais par un sourire : ces années se présentaient comme les plus joyeuses qui soient, et quiconque ne se réjouissait pas était aussitôt soupçonné de regretter la victoire de la classe ouvrière ou (ce qui était tout aussi coupable) de céder à des tristesses individuelles.
Je n’avais alors guère de chagrins intérieurs, et j’avais même un certain sens de l’humour ; pourtant, on ne peut pas dire que je me sois pleinement conformé à cette joie d’époque : mes plaisanteries n’étaient pas assez sérieuses, car la joie contemporaine ne tolérait ni farces ni ironie. C’était, comme je l’ai dit, une joie grave, fière de s’appeler « l’optimisme historique de la classe victorieuse », une joie solennelle et ascétique — en somme, une Joie avec un grand J.
Je me souviens que nous étions tous organisés en « groupes d’étude » qui se réunissaient fréquemment pour des séances de critique et d’autocritique, culminant en évaluations formelles de chacun. Comme tout communiste de l’époque, j’occupais plusieurs fonctions (j’avais un poste important dans l’Union des étudiants), et comme j’étais aussi un bon étudiant, je pouvais compter sur une évaluation positive. Si les éloges publics concernant ma loyauté envers l’État, mon travail et ma connaissance du marxisme étaient suivis d’une remarque du type « présente des traces d’individualisme », cela ne m’inquiétait pas : il était d’usage d’ajouter une critique, même minime, à toute évaluation positive.
Mais dès qu’une telle remarque cessait d’être isolée — lorsqu’elle s’ajoutait à d’autres ou qu’un conflit surgissait — ces « traces d’individualisme » pouvaient devenir les germes de la destruction. Et chacun de nous portait déjà en lui cette graine fatale, inscrite dans son dossier de parti.
Parfois, plus par jeu que par réelle inquiétude, je me défendais contre l’accusation d’individualisme et demandais des preuves. Faute d’exemples concrets, on me répondait :
— « C’est dans ta manière d’être. »
— « Comment ça ? »
— « Tu as un sourire étrange. »
— « Et alors ? C’est ainsi que j’exprime ma joie. »
— « Non, tu souris comme si tu pensais à quelque chose. »
Lorsque les camarades qualifièrent mon attitude et mon sourire d’« intellectuels » (un autre terme péjoratif de l’époque), je finis par les croire. Je ne pouvais imaginer que tous puissent se tromper, que la Révolution elle-même puisse se tromper, et que moi, individu, puisse avoir raison.
Je commençai à surveiller mes sourires, et bientôt je sentis une fissure s’ouvrir entre la personne que j’étais et celle que je devais être (selon l’esprit du temps).
Mais qui étais-je vraiment ? Je dois être honnête : j’étais un homme aux multiples visages.
Ces visages se multipliaient encore. Peu avant l’été, je me rapprochai de Marketa. Comme tous les jeunes de vingt ans, je tentai de l’impressionner en me donnant des airs plus mûrs que je ne l’étais : je feignais le détachement, une certaine froideur. Je pensais — à juste titre — que mes plaisanteries renforceraient cette impression, mais elles me semblaient toujours forcées et artificielles.
Qui étais-je réellement ? Je le répète : un homme aux multiples visages. En réunion, j’étais sérieux et engagé ; entre amis, libre et moqueur ; avec Marketa, cynique ; seul, inquiet comme un écolier.
Aucun de ces visages n’était faux. J’étais simplement jeune et incapable de savoir qui j’étais ou voulais être.
À cet âge, le mécanisme de l’amour est si complexe qu’un jeune homme y consacre toute son énergie, oubliant la femme elle-même. Ainsi, mon agitation face à Marketa venait moins de l’amour que de mon manque d’assurance.
Pour compenser mon malaise, je cherchais à me mettre en valeur en la contredisant ou en me moquant d’elle. Ce n’était pas difficile : malgré son intelligence, elle était d’une simplicité confiante. Elle ne voyait que les choses telles qu’elles étaient, sans en percevoir les arrière-plans.
C’est pourquoi les camarades décidèrent qu’elle devait renforcer son zèle par une formation politique, et l’envoyèrent suivre un stage de deux semaines.
Ce stage ne me convenait pas du tout : c’étaient précisément les deux semaines que j’avais prévues pour être seul avec elle à Prague. J’étais jaloux qu’elle s’en réjouisse.
Elle m’envoya une lettre enthousiaste : elle aimait tout — les exercices matinaux, les conférences, les chants. Elle évoquait une « atmosphère saine » et ajoutait que la révolution en Occident ne tarderait pas.
J’étais d’accord avec elle — sauf sur un point : qu’elle puisse être heureuse alors que je souffrais de son absence.
Je lui envoyai donc une carte postale, pour la choquer et la troubler :
« L’optimisme est l’opium du peuple !
Une atmosphère saine sent la bêtise !
Vive Trotski ! » (Traduction d’après l’édition définitive de 1992, révisée par l’auteur.)
"Václav Havel: A Political Tragedy in Six Acts" (2012, John Keane)
Aucune exploration de la République tchèque ne serait complète sans une plongée dans l'œuvre de Václav Havel, dramaturge, dissident et premier président de la République tchèque. Sa pensée a façonné le pays.
Cette biographie majeure de Václav Havel, écrite par le politologue John Keane, propose une lecture originale de la vie de l’ancien président tchèque sous la forme d’une « tragédie politique en six actes ». L’ouvrage retrace le parcours exceptionnel d’un homme qui fut à la fois dramaturge, dissident et chef d’État — une trajectoire rare qui épouse les bouleversements de l’Europe centrale au XXe siècle.
Cette biographie fait autorité sur le dramaturge devenu président : Václav Havel, dernier président de la Tchécoslovaquie et premier président de la République tchèque.
Havel est aujourd’hui reconnu comme l’une des grandes figures du XXe siècle — à la fois écrivain, dissident et défenseur intègre de la démocratie. D’abord dramaturge engagé dans la scène théâtrale pragoise, il s’oriente progressivement vers l’activisme politique et la dissidence, ce qui lui vaut plusieurs périodes d’emprisonnement.
Son parcours culmine avec son élection à la présidence dans les derniers jours de la Tchécoslovaquie dominée par le système soviétique. Il joue ensuite un rôle central dans la transition démocratique et supervise la dissolution pacifique de la Tchécoslovaquie en deux États indépendants. Son mandat, qui s’étend sur quatorze années, contribue de manière décisive à la stabilité et à la prospérité de la région.
Mais qui était réellement cet homme — ce président qui n’avait jamais recherché le pouvoir, ce dramaturge propulsé au sommet de l’État ? Dans cette étude, John Keane propose un portrait inédit de Havel, en mettant en scène les moments clés de sa vie — entre joies, souffrances, succès et tragédies — comme les actes d’un drame politique.
L’ouvrage adopte une construction en « six actes », inspirée du théâtre, qui reflète :
- la formation intellectuelle et artistique de Havel
- son engagement dissident
- ses emprisonnements
- son accession inattendue au pouvoir
- son exercice de la présidence
et les tensions, contradictions et désillusions de la fin de son parcours
Cette approche dramatique permet de souligner la dimension presque paradoxale de sa vie : un homme profondément méfiant à l’égard du pouvoir devient l’un de ses principaux détenteurs.
Le livre montre comment l’écriture et la pensée théâtrale de Havel ont façonné sa vision du monde, sa critique du pouvoir, son engagement moral. Keane insiste sur les années de surveillance et de prison, le rôle de textes comme la Charte 77, la construction d’une autorité morale
Une question centrale traverse l’ouvrage : comment un homme hostile à la politique traditionnelle devient-il président ? Havel apparaît comme un dirigeant atypique, un intellectuel confronté aux contraintes du réel, un idéaliste face aux compromis nécessaires.
Le terme « tragédie » n’est pas seulement stylistique mais renvoie aux tensions entre idéaux et réalité, morale et pouvoir,individu et histoire. Havel accumulerait une légitimité morale, et non une légitimité partisane.
Si ce livre est largement considéré comme l’une des biographies de référence sur Havel, son impact est surtout académique (sciences politiques, histoire, études européennes) et intellectuel (réflexion sur la démocratie et la dissidence). Il n’a pas été un best-seller grand public ...
Au XXIe siècle, la littérature tchèque contemporaine poursuit cette tradition bien établie qui a su parfaitement intégré des courants européens (surréalisme, existentialisme, réalisme magique), mais comme dans toutes les littératures de notre époque, les thèmes et les styles se sont mondialisés, au risque d'une bien grise uniformité, mais une certaine continuité n'a pas totalement disparue, bien au contraire ...
Nous retiendrons, pour l'heure, Jáchym Topol (1962), sensible aux bouleversements sociaux et politiques de l’Europe centrale et qui se fait connaître avec "Sestra" (1994), son roman sans doute le plus emblématique, une œuvre, complexe et poétique, considérée comme un monument de la littérature post-communiste tchèque (de la désorientation d’une génération confrontée à la liberté nouvellement acquise après la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie en 1989 : écrit à la première personne par Potok, un jeune homme désillusionné qui erre dans une Prague post-communiste chaotique et fragmentée...).
"Anděl" (1995) poursuit le voyage poétique et sombre de "Sestra" tout en explorant les marges de la société praguoise à travers un récit labyrinthique.
"Chladnou zemí" (2009) un roman à sur la mémoire de l’Holocauste sous l'angle d'une une traversée physique et une plongée dans l'histoire froide et brutale de l'Europe centrale (un jeune homme chargé de préserver un ancien camp de concentration transformé en musée, une réflexion sur les horreurs du passé et leur exploitation commerciale dans le présent).
"Noční práca" (Travail de nuit, 2001) raconte l’histoire d’un garçon adolescent vivant dans une petite ville fictive d’Europe centrale pendant les années 1970, sous le régime communiste : de la vie quotidienne sous un régime autoritaire.
"Výlet k nádražní hale" (Une excursion à la gare, 2004) nous livre un recueil de nouvelles mettant en scène des personnages marginalisés dans des situations absurdes ou poignantes, révélant les aspects cachés de la société tchèque contemporaine. "Kloktat dehet" (Gargarismes de goudron, 2005) déroule un récit semi-apocalyptique où un garçon, vivant dans un orphelinat pendant une période de guerre non spécifiée, doit faire face à des événements surnaturels et historiques mêlés.
"Citlivý člověk" (Un homme sensible, 2017), histoire d’un poète exilé qui revient en Tchéquie avec sa famille : la société qu’il redécouvre est empreinte de chaos, de corruption et de violence, offrant une satire féroce du monde contemporain...
Après des études en culturologie et en mongol à l'Université Charles de Prague, Petra Hůlová (1979) a séjourné en Mongolie, une expérience qui lui a inspiré son premier roman, "Paměť mojí babičce" (2002), traduit en français sous le titre "Les Montagnes rouges" : engagée et audacieuse, elle creuse son sillon, interpellant notre monde, avec "Přes matný sklo" (2004), qui traite de la relation complexe entre un fils et sa mère, "Cirkus Les Mémoires" (2005), inspiré par son séjour à New York et les défis de l'intégration dans une nouvelle culture qui s'y pose, "Umělohmotný třípokoj" (2006), traduit en anglais sous le titre "Three Plastic Rooms", écrit par une prostituée de 30 ans à Prague, nous livrant une vision crue de la vie urbaine contemporaine, "Strážci občanského dobra" (2010), enquête sur les idéologies politiques et leur impact sur la société tchèque, "Čechy, země zaslíbená" (2012), un roman qui aborde les défis de l'immigration en République tchèque, en se concentrant sur les expériences des travailleurs ukrainiens, "Macocha" (2014), une réflexion sur la maternité et l'identité féminine, présentée avec une touche d'humour noir, "Stručné dějiny Hnutí" (2018), traduit en anglais sous le titre "The Movement", ce roman dystopique imaginant un régime totalitaire dirigé par des femmes, offrant une satire des dynamiques de genre et de pouvoir, "Zlodějka mýho táty" (2019), un récit observant les complexités des familles recomposées à travers les yeux d'un jeune garçon confronté à la nouvelle compagne de son père...
Michal Ajvaz (1949), écrivain, poète et traducteur, est devenu une figure influente de la littérature tchèque contemporaine, avec des œuvres traduites dans plusieurs langues, dont "Druhé město" (1993, traduit en français sous le titre "L'autre ville", "Zlatý věk" (2001), traduit en français sous le titre "L'âge d'or", "Prázdné ulice" (2004), "Les Rues vides", représentatif de ses thématiques façon Borgès, entre réalité et fiction et découverte de mondes parallèles où l'on rencontre des personnages étranges, des paysages oniriques et des événements qui défient la logique et à mesure que l'on s'aventure plus profondément, basculons nous dans une progressive et insensible remise en question des limites de la perception, de la mémoire et de l'identité, et "Lucemburská zahrada" (Le Jardin du Luxembourg), en 2011, salué comme un chef-d'œuvre du réalisme magique tchèque et qui s'ouvre à Paris ...
