Jeanette Winterson (1959), "Oranges Are Not the Only Fruit" (1985), "Written on the Body" (1992) - "The Price of Salt" (1952), de Patricia Highsmith - "Desert of the Heart", de Jane Rule (1964) - Rita Mae Brown, "Rubyfruit Jungle" (1973), "In Her Day: A Novel" (1976) - ...

Last update : 2024/11/11


Avant les années 1950, la représentation lesbienne était principalement tragique, métaphorique ou fantasmée par des auteurs hommes. "The Well of Loneliness" (1928) est le roman fondateur qui a brisé un tabou médiatique, même s'il a renforcé le stéréotype de la souffrance. Radclyffe Hall ne voulait pas écrire un roman érotique, mais un plaidoyer pour la reconnaissance et la compassion envers les personnes homosexuelles (qu'elle appelait "les invertis"). Le roman est extrêmement tragique. L'héroïne, Stephen Gordon, est présentée comme née dans un corps d'homme, souffrant toute sa vie de son "anormalité". La fin est un renoncement douloureux.

Malgré son ton mélodramatique, il a offert une visibilité sans précédent et a été une bouée de sauvetage pour des générations de femmes qui s'y sont reconnues.

Il faudra attendre "The Price of Salt" (1952), de Patricia Highsmith (sous le pseudonyme Claire Morgan) et "Desert of the Heart" (1964) pour connaître le tournant des "fins heureuses". Écrit dans le contexte de la chasse aux sorcières (le Maccarthysme), "The Price of Salt" conte l'histoire d'amour entre Therese, une jeune vendeuse, et Carol, une femme élégante en plein divorce, est née d'un coup de foudre que Highsmith elle-même a vécu.  Le roman a été magnifiquement adapté au cinéma par Todd Haynes en 2015 sous le titre "Carol". Les "Pulp Novels" américaines (années 1950-1960), avec leurs couvertures accrocheuses et leurs titres évocateurs, vendus dans les gares et les drugstores, furent la principale source de représentations lesbiennes pour le grand public ("Women's Barracks", de Tereska Torrès (1950), "The Beebo Brinker Chronicles", d'Ann Bannon, 1957-1962). Rôle ambigu mais crucial de visibilité de masse, malgré ses contraintes moralisatrices.

"Desert of the Heart", de Jane Rule (1964), publié un an avant Rubyfruit Jungle, est un roman serein et mature sur la romance entre deux femmes, Evelyn et Ann. Comme "The Price of Salt", il se termine sur une note positive et a été adapté au cinéma sous le même titre en 1985, un classique du cinéma lesbien.

Mais c'est "Rubyfruit Jungle" (1973) de Rita Mae Brown qui a définitivement fait exploser ces codes en proposant une héroïne joyeuse, en colère, libérée et absolument sans remords...

 

 

On peut tout à fait rapprocher Jeanette Winterson (Oranges Are Not the Only Fruit, 1985 ; Written on the Body, 1992 / pic. associée) de Rita Mae Brown (Rubyfruit Jungle, 1973), notamment dans leur traitement de la sexualité féminine, de l’identité lesbienne et de la subversion des récits normatifs.

Toutefois, leurs esthétiques, leurs contextes et leurs ambitions littéraires diffèrent sensiblement. Brown écrit dans les années post-Stonewall, à un moment où les voix lesbiennes revendiquent une place publique et politique. Winterson écrit dans l’Angleterre thatchérienne, où les tensions autour du féminisme, de la classe et de la sexualité sont profondément ancrées dans une guerre culturelle plus large.

Rita Mae Brown, avec "Rubyfruit Jungle", publie un des premiers romans américains ouvertement lesbien écrit par une lesbienne, en 1973. Le personnage de Molly Bolt, drôle, provocante, revendique son orientation avec une lucidité combative. Jeanette Winterson, dans "Oranges Are Not the Only Fruit", décrit de façon semi-autobiographique l’éveil amoureux d’une jeune fille dans un contexte religieux évangélique, conservateur et oppressif. "Rubyfruit Jungle" critique l’Amérique sexiste, hétéronormée et classiste à travers une satire directe. "Oranges Are Not the Only Fruit" s’attaque plus spécifiquement à la violence symbolique de l’endoctrinement religieux, avec des accents plus graves mais aussi une ironie sous-jacente. Les deux récits s’en prennent à l’idée d’une féminité normative dictée par les institutions : école, Église, famille.


Rita Mae Brown, "Rubyfruit Jungle" (1973)

Un roman fondateur de la littérature lesbienne et féministe, un monument de la culture LGBTQ, souvent considéré comme un classique de la "coming-of-age story" (récit d'apprentissage).

Publié en 1973 (et jamais traduit en français), "Rubyfruit Jungle" est un roman semi-autobiographique qui a fait l'effet d'une bombe. Publié à l'origine par une petite maison d'édition féministe, il a été massivement repris en poche et a connu un succès underground puis grand public. À une époque où les représentations lesbiennes dans la littérature étaient souvent tragiques, pathologiques ou érotisées pour un public masculin, Rita Mae Brown a offert un récit radicalement joyeux, affirmé et sans complexe. C'est un roman picaresque et une déclaration politique, écrit avec une verve et une insolence qui lui ont valu un statut de livre culte. C'est un livre qui a changé des vies en offrant une représentation positive et forte de l'homosexualité féminine à une époque où elle était rare : pour la première fois, une héroïne lesbienne était intelligente, ambitieuse, sexy et heureuse, refusant la victimisation ...

 

Le passage le plus célèbre de Rubyfruit Jungle est la scène d’ouverture, lorsque  Molly, encore enfant, découvre à la fois son tempérament rebelle et combattif, son refus des normes de genre, et son désir naissant pour d’autres filles. C’est l’une des premières scènes dans la littérature américaine où une héroïne affirme sans honte son lesbianisme dès l’enfance, avec une franchise qui a fait scandale à sa sortie.

 

"No one remembers her beginnings. Mothers and aunts tell us about infancy and early childhood, hoping we won’t forget the past when they had total control over our lives and secretly praying that because of it, we’ll include them in our future.

I didn’t know anything about my own beginnings until I was seven years old, living in Coffee Hollow, a rural dot outside of York, Pennsylvania. A dirt road connected tarpapered houses filled with smear-faced kids and the air was always thick with the smell of coffee beans freshly ground in the small shop that gave the place its name. One of those smear-faced kids was Brockhurst Detwiler, Broccoli for short. It was through him that I learned I was a bastard. Broccoli didn’t know I was a bastard but he and I struck a bargain that cost me my ignorance.

One crisp September day Broccoli and I were on our way home from Violet Hill Elementary School.

“Hey, Molly, I gotta take a leak, wanna see me?”

“Sure, Broc.”

He stepped behind the bushes and pulled down his zipper with a flourish.

“Broccoli, what’s all that skin hanging around your dick?”

“My mom says I haven’t had it cut up yet.”

“Whaddaya mean, cut up?”

“She says that some people get this operation and the skin comes off and it has somethin’ to do with Jesus.”

“Well, I’m glad no one’s gonna cut up on me.”

 

« Personne ne se souvient de ses débuts. Nos mères et nos tantes nous racontent notre petite enfance, espérant que nous n'oublierons pas le passé où elles avaient un contrôle total sur nos vies et priant secrètement pour que, grâce à cela, nous les incluions dans notre avenir.

Je ne savais rien de mes propres débuts jusqu'à l'âge de sept ans, lorsque je vivais à Coffee Hollow, un petit village rural à l'extérieur de York, en Pennsylvanie. Une route en terre reliait des maisons recouvertes de papier goudronné remplies d'enfants au visage barbouillé, et l'air était toujours chargé de l'odeur des grains de café fraîchement moulus dans la petite boutique qui donnait son nom à l'endroit. L'un de ces enfants au visage barbouillé était Brockhurst Detwiler, surnommé Broccoli. C'est grâce à lui que j'ai appris que j'étais un bâtard. Broccoli ne savait pas que j'étais un bâtard, mais lui et moi avons conclu un marché qui m'a coûté mon ignorance.

Par une fraîche journée de septembre, Broccoli et moi rentrions de l'école primaire Violet Hill.

« Hé, Molly, je dois aller pisser, tu veux voir ?

— Bien sûr, Broc.

Il s'est caché derrière les buissons et a baissé sa braguette avec emphase.

« Broccoli, c'est quoi cette peau qui pend autour de ta bite ?

— Ma mère dit que je ne l'ai pas encore fait couper.

— Comment ça, couper ?

— Elle dit que certaines personnes subissent cette opération, que la peau s'enlève et que ça a quelque chose à voir avec Jésus.

— Eh bien, je suis contente que personne ne me coupe.

 

“That’s what you think. My Aunt Louise got her tit cut off.”

“I ain’t got tits.”

“You will. You’ll get big floppy ones just like my mom. They hang down below her waist and wobble when she walks.”

“Not me, I ain’t gonna look like that.”

“Oh yes you are. All girls look like that.”

“You shut up or I’ll knock your lips down your throat, Broccoli Detwiler.”

“I’ll shut up if you don’t tell anyone I showed you my thing.”

“What’s there to tell? All you got is a wad of pink wrinkles hangin’ around it. It’s ugly.”

“It is not ugly.”

“Ha. It looks awful. You think it’s not ugly because it’s yours. No one else has a dick like that. My cousin Leroy, Ted, no one. I bet you got the only one in the world. We oughta make some money off it.”

“Money? How we gonna make money off my dick?”

“After school we can take the kids back here and show you off, and we charge a nickel a piece.”

“No. I ain’t showing people my thing if they’re gonna laugh at it.”

“Look, Broc, money is money. What do you care if they laugh? You’ll have money then you can laugh at them. And we split it fifty-fifty.”

 

« C'est ce que tu crois. Ma tante Louise s'est fait couper un sein. »

« Je n'ai pas de seins. »

« Tu en auras. Tu auras de gros seins flasques, comme ma mère. Ils pendent sous sa taille et se balancent quand elle marche. »

« Pas moi, je ne serai pas comme ça. »

« Oh si, tu seras comme ça. Toutes les filles sont comme ça. »

« Ferme-la ou je te frappe les lèvres jusqu'à ce qu'elles te rentrent dans la gorge, Broccoli Detwiler. »

« Je me tairai si tu ne dis à personne que je t'ai montré mon truc. »

« Qu'est-ce qu'il y a à dire ? Tout ce que tu as, c'est un tas de rides roses qui pendent autour. C'est moche. »

« Ce n'est pas moche. »

« Ha. C'est affreux. Tu penses que ce n'est pas moche parce que c'est le tien. Personne d'autre n'a une bite comme ça. Ni mon cousin Leroy, ni Ted, personne. Je parie que tu es le seul au monde à en avoir une comme ça. On devrait se faire de l'argent avec ça. »

« De l'argent ? Comment on va se faire de l'argent avec ma bite ? »

« Après l'école, on peut ramener les enfants ici et te montrer, et on leur fait payer cinq cents chacun.

« Non. Je ne vais pas montrer mon truc aux gens s'ils vont se moquer de moi.

« Écoute, Broc, l'argent, c'est de l'argent. Qu'est-ce que ça peut te faire s'ils se moquent ? Tu auras de l'argent et tu pourras te moquer d'eux. Et on se partagera les gains à parts égales.

 

The next day during recess I spread the news. Broccoli was keeping his mouth shut. I was afraid he’d chicken out but he came through. After school about eleven of us hurried out to the woods between school and the coffee shop and there Broc revealed himself. He was a big hit. Most of the girls had never even seen a regular dick and Broccoli’s was so disgusting they shrieked with pleasure. Broc looked a little green around the edges, but he bravely kept it hanging out until everyone had a good look. We were fifty-five cents richer.

Word spread through the other grades, and for about a week after that, Broccoli and I had a thriving business. I bought red licorice and handed it out to all my friends. Money was power. The more red licorice you had, the more friends you had. Leroy, my cousin, tried to horn in on the business by showing himself off, but he flopped because he didn’t have skin on him. To make him feel better, I gave him fifteen cents out of every day’s earnings.

 

Le lendemain, pendant la récréation, j'ai répandu la nouvelle. Broccoli gardait le silence. J'avais peur qu'il se dégonfle, mais il a tenu bon. Après l'école, une dizaine d'entre nous se sont précipités dans les bois entre l'école et le café, et là, Broc s'est dévoilé. Il a fait sensation. La plupart des filles n'avaient jamais vu de pénis normal et celui de Broccoli était si dégoûtant qu'elles ont poussé des cris de plaisir. Broc avait l'air un peu vert, mais il l'a courageusement laissé sortir jusqu'à ce que tout le monde ait bien regardé. Nous étions plus riches de cinquante-cinq cents.

La nouvelle s'est répandue dans les autres classes et, pendant environ une semaine après cela, Broccoli et moi avons fait des affaires en or. J'ai acheté de la réglisse rouge et je l'ai distribuée à tous mes amis. L'argent était synonyme de pouvoir. Plus vous aviez de réglisse rouge, plus vous aviez d'amis. Leroy, mon cousin, a essayé de s'immiscer dans le commerce en se mettant en avant, mais il a échoué parce qu'il n'avait pas de peau. Pour le réconforter, je lui ai donné quinze cents sur les gains de chaque jour.

 

Nancy Cahill came every day after school to look at Broccoli, billed as the “strangest dick in the world.” Once she waited until everyone else had left. Nancy was all freckles and rosary beads. She giggled every time she saw Broccoli and on that day she asked if she could touch him. Broccoli stupidly said yes. Nancy grabbed him and gave a squeal.

“Okay, okay, Nancy, that’s enough. You might wear him out and we have other customers to satisfy.” That took the wind out of her and she went home. “Look, Broccoli, what’s the big idea of letting Nancy touch you for free? That ought to be worth at least a dime. We oughta let kids do it for a dime and Nancy can play for free when everyone goes home if you want her to.”

“Deal.”

This new twist drew half the school into the woods. Everything was fine until Earl Stambach ratted on us to Miss Martin, the teacher. Miss Martin contacted Carrie and Broccoli’s mother and it was all over.

When I got home that night I didn’t even get through the door when Carrie yells, “Molly, come in here right this minute.” The tone in her voice told me I was up for getting strapped.

“I’m coming, Mom.”

“What’s this I hear about you out in the woods playing with Brockhurst Detwiler’s peter? Don’t lie to me now, Earl told Miss Martin you’re out there every night.”

“Not me, Mom, I never played with him.” Which was true.

“Don’t lie to me, you big-mouthed brat. I know you were out there jerking that dimwit off. And in front of all the other brats in the Hollow.”

“No, Mom, honest, I didn’t do that.” There was no use telling her what I really did. She wouldn’t have believed me. Carrie assumed all children lied.

 

Nancy Cahill venait tous les jours après l'école pour voir Broccoli, présenté comme « la bite la plus bizarre du monde ». Une fois, elle a attendu que tout le monde soit parti. Nancy était couverte de taches de rousseur et portait un chapelet. Elle gloussait chaque fois qu'elle voyait Broccoli et ce jour-là, elle lui a demandé si elle pouvait le toucher. Broccoli a bêtement répondu oui. Nancy l'a attrapé et a poussé un cri.

« D'accord, d'accord, Nancy, ça suffit. Tu risques de l'épuiser et nous avons d'autres clients à satisfaire. » Cela lui coupa l'herbe sous le pied et elle rentra chez elle. « Écoute, Broccoli, pourquoi as-tu laissé Nancy te toucher gratuitement ? Ça devrait valoir au moins dix cents. On devrait laisser les enfants le faire pour dix cents et Nancy pourra jouer gratuitement quand tout le monde sera rentré chez soi, si tu veux.

« Marché conclu. »

Cette nouvelle tournure des événements attira la moitié de l'école dans les bois. Tout allait bien jusqu'à ce qu'Earl Stambach nous dénonce à Mlle Martin, la professeure. Mlle Martin contacta Carrie et la mère de Broccoli, et tout était fini.

Quand je suis rentrée à la maison ce soir-là, je n'avais même pas franchi la porte que Carrie a crié : « Molly, viens ici tout de suite. » Le ton de sa voix m'a fait comprendre que j'allais me faire punir.

« J'arrive, maman.

« Qu'est-ce que j'entends dire que tu es allée dans les bois jouer avec le pénis de Brockhurst Detwiler ? Ne me mens pas, Earl a dit à Mlle Martin que tu y allais tous les soirs. »

« Ce n'est pas moi, maman, je n'ai jamais joué avec lui. » Ce qui était vrai.

« Ne me mens pas, petite morveuse à la grande gueule. Je sais que tu étais là-bas en train de branler cet idiot. Et devant tous les autres morveux de Hollow. »

(...)

 

Le roman suit la vie de Molly Bolt, de son enfance dans la misère rurale à son entrée dans la vie adulte, en passant par ses études...

1. L'Enfance en Pennsylvanie : La Prise de Conscience

Molly est une enfant pauvre, adoptée par une famille ouvrière du Sud des États-Unis. Très tôt, elle se rend compte qu'elle est différente. Elle est intelligente, rebelle, refuse les rôles de genre traditionnels et découvre son attirance pour les filles. Ses premiers émois et expériences homosexuelles sont décrits avec une innocence et une franchise qui détonnent. Sa mère, Carrie, est un personnage ambivalent : à la fois vulgaire, résignée et dotée d'une certaine forme de lucidité sur le monde.

2. L'Adolescence en Floride : La Rébellion Ouverte

En grandissant, Molly affirme de plus en plus clairement son identité et son refus des conventions. Elle a une relation avec sa camarade de lycée, la belle et populaire Leota. Lorsque leur liaison est découverte, Molly est stigmatisée et chassée du lycée. Contrairement aux stéréotypes, elle ne ressent ni honte ni culpabilité ; c'est la société hypocrite qu'elle rejette.

3. L'Université et la Découverte du Monde : La Confrontation

Grâce à une bourse, Molly part étudier à l'université de Floride, puis à New York. C'est là qu'elle confronte son désir de devenir cinéaste. Elle découvre aussi les différentes facettes de la communauté gay et lesbienne, mais aussi ses hypocrisies. Elle refuse de se laisser enfermer dans une identité de "pécheresse" ou de "victime". Elle est expulsée de l'université pour son homosexualité après une relation avec une camarade, mais continue de se battre pour son art et son indépendance.

4. La Quête d'Indépendance à New York : L'Affirmation

À New York, Molly enchaîne les petits boulots pour survivre et financer son premier film. Elle vit pleinement sa sexualité, avec une série de relations qui montrent sa recherche de liberté et d'authenticité, mais refuse de laisser son orientation sexuelle définir entièrement son existence. Le roman se termine sur une note d'espoir et de détermination : Molly a réussi à réaliser son film, une œuvre personnelle sur sa vie, et regarde vers l'avenir avec une confiance inébranlable.

 

De quelques scènes ...

1. La scène dans les champs de tomates

Très connue pour son ton libre, drôle et sexuel : deux adolescentes explorent leur sexualité sans culpabilité. C’est l’un des passages les plus “mythiques” du roman dans la culture queer.

2. Le monologue où Molly refuse d’être définie par sa sexualité

Un passage puissant où elle rejette l’idée d’être “anormale” ou “à corriger”, et revendique la légitimité de son désir. C’est souvent cité dans les études LGBTQ+.

3. Son affrontement avec les institutions (famille, école, université)

Scènes où Molly démonte l’hypocrisie des normes sociales avec humour et colère. Beaucoup de lecteurs retiennent ces moments comme le cœur politique du roman.

 

Personnage inoubliable (un personnage parfois trop parfait ?) , Molly Bolt brise tous les codes de l'héroïne féminine...

Elle n'est ni passive, ni romantique, ni désireuse de se ranger. Elle est ambitieuse, sexuellement libérée et ne cherche pas l'approbation masculine. Le plus radical peut-être est que Molly n'intériorise jamais la honte que la société veut lui imposer. Sa colère est tournée vers l'extérieur, contre l'injustice et l'hypocrisie. C'est la société qui a un problème, pas elle.

 

La sexualité dans "Rubyfruit Jungle" est joyeuse, saine et libératrice. À l'opposé des romans comme "The Well of Loneliness" (Radclyffe Hall, 1928) qui présentent l'homosexualité comme une malédiction, Brown en fait une source de plaisir et de force. Elle utilise un langage franc, parfois cru, pour décrire le désir et le corps féminin, le désacralisant et le réappropriant loin des fantasmes masculins. Le roman ne se contente pas de traiter de l'homophobie ; il est aussi une critique sociale acerbe : Molly doit constamment se battre contre le mépris de classe, y compris au sein de la bourgeoisie universitaire, son combat pour la liberté en tant que femme et lesbienne est lié à cette lutte des classes.

Le désir de Molly de devenir cinéaste est central. L'art n'est pas un hobby, mais un moyen de raconter sa propre histoire, de créer sa propre narration et d'exister pleinement. Son film final est l'aboutissement de sa quête d'identité et d'autonomie.


Rita Mae Brown est l'incarnation même de la "Deuxième Vague" du féminisme (années 1960-1970) et de la radicalité qui l'accompagnait.

Sa génération était celle de la révolte contre la guerre du Vietnam, des droits civiques, de la libération sexuelle et de l'expérimentation de nouvelles formes de vie communautaire.

Une militante de la première heure : Elle a été membre de prestigieuses organisations comme la National Organization for Women (NOW, - qu'elle a quittée en raison de son homophobie perçue (la célèbre féministe Betty Friedan avait qualifié les lesbiennes de "menace lavande" qui discréditerait le mouvement) -, le Front de Libération Gay : qu'elle a également quitté en raison de son sexisme, The Radicalesbians, - un groupe séparatiste qui a produit le manifeste fondateur "The Woman-Identified Woman", auquel elle a contribué -.  Sa pensée et son action s'inscrivent dans le courant qui affirme que le lesbianisme est un choix politique, une rupture avec l'hétérosexualité considérée comme institution patriarcale. Sa rupture avec NOW est un événement historique qui a forcé le mouvement féministe à se confronter à ses propres préjugés.

 

Au-delà de 'Rubyfruit Jungle', Brown a écrit de nombreux autres romans (comme Six of One), de la poésie, des essais politiques et, sous le pseudonyme de "Rita Mae Brown & Sneaky Pie Brown", une très longue et populaire série de romans policiers mettant en scène des animaux qui parlent.

Cette diversité montre son talent d'écrivaine et sa capacité à toucher un large public.

"Six of One" (1979) et la série de Hunsenmeir constituent probablement son deuxième grand chef-d'œuvre : une saga familiale qui se déroule dans la petite ville fictive de Runnymede, à la frontière entre le Maryland et la Pennsylvanie. Elle suit les vies entrelacées, souvent hilarantes et parfois tragiques, de deux sœurs, Julia et Louise "Wheezie" Hunsenmeir, et des générations suivantes, sur près d'un siècle. Une galerie de personnages féminins forts et excentriques : Brown excelle dans la création de femmes têtues, intelligentes, drôles et profondément attachantes.Runnymede devient un personnage à part entière, une micro-société où les commérages vont bon train mais où la solidarité existe. Amour familial (souvent conflictuel), amitié entre femmes, et relations amoureuses entre femmes, sont dépeintes avec une normalité révolutionnaire pour l'époque. L'histoire du pays (la Prohibition, les guerres mondiales, les changements sociaux) sert de toile de fond aux vies des personnages.

"Bingo" (1988) est la suite directe de "Six of One", qui se concentre sur la nièce des sœurs Hunsenmeir, Nickel, qui revient dans sa ville natale après des années d'absence. C'est une réflexion sur le fait de revenir chez soi, sur les liens qui unissent et sur l'héritage familial.

 

Intellectuelle et polémiste; les essais de Rita Mae Brown sont fondamentaux pour comprendre sa pensée. 

"A Plain Brown Rapper" (1976) est une collection d'essais qui est aussi importante, sinon plus, que "Rubyfruit Jungle" pour saisir son impact politique. On en retient une analyse cinglante de l'homophobie au sein du mouvement féministe (la NOW de Betty Friedan), une défense du lesbianisme comme force politique révolutionnaire au sein du féminisme, des réflexions sur le classisme (elle vient d'un milieu pauvre) et son expérience de "boursière" à l'université de New York, puis à Harvard.

 

Enfin, c'est sous ce pseudonyme de "Mrs. Murphy" qu'elle a connu son plus grand succès commercial, créant un véritable empire littéraire. La série "Mrs. Murphy" (débutée avec "Wish You Were Here" en 1990) : Une série de plus de 30 romans policiers cosignés avec sa chatte, Sneaky Pie Brown. L'héroïne, "Harry" Haristeen, est une maîtresse de poste dans la petite ville sudiste de Crozet, en Virginie. Elle résout des meurtres avec l'aide de son chat tigré, Mrs. Murphy, et de son corgi, Tee Tucker. La particularité : les animaux parlent entre eux et comprennent bien plus que les humains.


"In Her Day: A Novel", Rita Mae Brown, 1976

Il suit de près son premier roman, "Rubyfruit Jungle" (1973), et en partage l'esprit radical et féministe, tout en explorant des dynamiques sociales et politiques différentes. Si "Rubyfruit Jungle" était un roman d'apprentissage individualiste et rebelle, "In Her Day" est un roman résolument politique et collectif. Il plonge directement dans le bouillonnement des mouvements de libération des années 70 – le féminisme, la libération gay, la lutte des classes – et explore leurs tensions internes avec un regard à la fois engagé et critique.

Le roman suit deux intrigues amoureuses qui se déroulent en parallèle, mettant en scène des personnages aux positions politiques et générationnelles différentes...

1. L'Histoire Principale : Carole et Alix

Carole est une universitaire de 38 ans, une féministe de la "première vague", intellectuelle, structurée et profondément engagée dans la cause. Elle incarne un certain idéalisme politique et une pensée théorique.

Alix est une artiste de 24 ans, libre, impulsive, sensuelle et un peu perdue. Elle représente une génération plus jeune, plus centrée sur l'expression personnelle et le plaisir immédiat, et moins encline à s'engager dans des structures militantes rigides.

Leur rencontre et leur relation amoureuse sont le cœur du roman. Leur différence d'âge et, surtout, leur rapport radicalement différent à l'engagement politique, deviennent une source constante de conflits. Carole tente d'"éduquer" politiquement Alix, tandis qu'Alix trouve Carole parfois rigide et déconnectée de la simple joie de vivre.

2. L'Histoire Secondaire : Ilse et Agnes

En contrepoint, Brown raconte l'histoire d'Ilse et Agnes, un couple de femmes plus âgées qui ont vécu leur amour dans la clandestinité, bien avant les mouvements de libération. Leur relation est un modèle de résistance silencieuse et de fidélité absolue, offrant une perspective historique sur l'amour lesbien en des temps bien plus répressifs.

3. Le Conflit : L'Idéal Politique vs la Réalité Humaine

Le roman ne présente pas une vision idéalisée de la communauté lesbienne et féministe. Au contraire, il en expose les travers ..

- Le Dogmatisme : Certains groupes sont dépeints comme intolérants, prêts à excommunier quiconque ne suit pas la ligne politique correcte.

- La Purge et l'Exclusion : Les personnages sont confrontés à des conflits idéologiques absurdes, où l'on se dispute sur la "bonne" façon d'être une révolutionnaire.

- La Vie Personnelle vs la Cause Collective : Le dilemme central est de savoir comment concilier son bonheur personnel, ses désirs et ses amours avec les exigences souvent totalisantes de la lutte politique.

La relation entre Carole et Alix est mise à l'épreuve de ces tensions. Alix se rebelle contre le cadre trop strict que Carole tente d'imposer, tandis que Carole est frustrée par ce qu'elle perçoit comme de l'apolitisme chez sa jeune amante.

In Her Day est une parfaite illustration du slogan féministe des années 70 : "Le personnel est politique". La dynamique entre Carole et Alix n'est pas seulement une histoire d'amour ; c'est le terrain où se jouent les conflits générationnels, les différences de classe (Carole est une intellectuelle établie, Alix est une artiste précaire) et les divergences stratégiques au sein du mouvement féministe. Aimer une autre femme ouvertement est en soi un acte révolutionnaire. Mais le roman va plus loin : comment cet amour peut-il être vécu sans reproduire les structures de pouvoir que l'on combat ?

Et Brown, elle-même activiste chevronnée, n'épargne pas son propre camp. Elle montre comment les mouvements radicaux peuvent devenir des espaces d'intolérance, où la pureté idéologique prime sur la solidarité humaine. Est-il nécessaire de tout sacrifier à la Cause ? Le plaisir, l'art, la légèreté sont-ils contre-révolutionnaires ?


"Oranges Are Not the Only Fruit" (1985, Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, Jeanette Winterson)

Jeanette Winterson est une écrivaine britannique née le 27 août 1959 à Manchester, Royaume-Uni. Elle est connue pour ses romans expérimentaux, féministes et queer, qui explorent l’identité, le genre, la sexualité et la mémoire. Son style mêle souvent réalisme magique, mythologie et réflexion philosophique. 

Son premier roman, "Oranges Are Not the Only Fruit" (1985) (Les Oranges ne sont pas les seuls fruits), semi-autobiographique, l’a rendue célèbre. Il raconte l’histoire d’une jeune fille adoptée par une famille fondamentaliste chrétienne, qui grandit dans un milieu ultra-religieux en Angleterre, est destinée à devenir missionnaire, mais découvre son homosexualité à l’adolescence. Sa mère et sa communauté religieuse la rejetteront, la forçant à choisir entre la foi imposée et sa propre identité. Elle finira par s’émanciper, bien que cette rupture soit douloureuse. Le livre a été adapté en mini-série par la BBC en 1990.

(Editions de l’Olivier, 2012, pour I’édition en langue française)

 

"... Ma mère et moi montions jusqu’à ce que la ville disparaisse derrière nous, puis on arrivait au monument aux morts tout au sommet. Le vent soufflait toujours fort et ma mère était obligée de mettre des épingles à chapeau supplémentaires. En général, elle portait un foulard, mais pas le dimanche. On s’asseyait au pied du monument et ma mère remerciait Dieu de nous avoir permis d’atteindre le sommet de la colline. Puis elle improvisait sur la nature du monde, la folie de ses peuples et le courroux divin qui devait inévitablement s’ensuivre. Apres, elle me racontait |’histoire d’un brave homme qui avait renoncé aux plaisirs  de la chair et s’était mis au service du Seigneur... "

 

Le roman raconte l'enfance et l'adolescence de Jeanette, une jeune fille élevée par une mère adoptive dans une communauté évangélique fondamentaliste et étouffante dans le nord de l'Angleterre.

1. L'Emprise du Monde Religieux

- La mère est le personnage central de la première partie. Fanatique religieuse, elle vit dans un monde manichéen où tout est soit pour Dieu, soit pour le Diable. Elle a adopté Jeanette dans l'idée d'en faire un "enfant missionnaire", un guerrier de Dieu. Son amour est conditionnel et entièrement soumis à la doctrine.

- Jeanette est éduquée à la maison, bercée par des récits bibliques et une vision apocalyptique du monde. La communauté religieuse est son univers entier, un système clos et réconfortant dans sa rigidité.

- Les "oranges” : La mère affirme que "les oranges sont le seul fruit", une métaphore de la pensée unique et du dogme qui ne tolère aucune alternative, aucune déviance. "Les oranges ne sont pas le seul fruit" devient manifeste : il n'y a pas qu'une seule façon d'aimer, de vivre ou de croire. 

 

"... Lorsque je suis arrivée chez Mélanie, il commençait a faire sombre. Je devais couper par le cimetière pour aller chez elle ; parfois, je volais pour elle un bouquet de fleurs sur les nouvelles tombes. Ca lui faisait toujours plaisir, mais je ne lui disais jamais d’où venaient les fleurs. Elle m’a demandé si je voulais rester pour la nuit, parce que sa mère n’était pas là et qu’elle n’aimait 

pas dormir toute seule dans la maison. Je lui ai dit que j’allais appeler chez un de nos voisins et, après bien des embarras, j’ai fini par obtenir l’accord de ma mère, qu’il avait fallu aller chercher dans son potager au beau milieu de ses laitues. Comme d’habitude, on a lu la Bible, et on s’est dit combien on était heureuses que le Seigneur nous ait fait nous rencontrer. Elle m’a longtemps caressé les cheveux, puis on s’est prises dans nos bras et ça été comme une noyade. Alors j’ai eu peur, mais je ne pouvais plus m’arrêter. Il y avait quelque chose qui rampait dans mon ventre. J’avais une pieuvre dans le corps. 

Et ce fut le soir, puis le matin; et il y eut un autre jour. 

Par la suite, on a tout fait ensemble et je restais auprès d’elle aussi souvent que je pouvais. Ma mère a eu l’air soulagée de constater que je voyais Graham moins souvent et pendant plusieurs semaines elle n’a fait aucune remarque sur tout ce temps que je passais avec Mélanie. 

« Tu crois que c’est une Passion contre Nature ? lui ai-je demandé une fois. 

— ça n’en a pas l’air. D’après le pasteur Finch, c’est quelque chose d’affreux. » 

J'ai pensé qu’elle devait avoir raison..."

 

2. L'Éveil du Désir et la Découverte de l'Autre

- En entrant à l'école, Jeanette est confrontée pour la première fois au "monde extérieur", celui des pécheurs. C'est un choc culturel.

- La rencontre de Mélanie : Jeanette tombe amoureuse de Mélanie, une autre jeune fille. Leur relation est vécue par Jeanette avec une innocence et une pureté qui, dans son esprit, ne peuvent être contraires à l'amour de Dieu.

-Le scandale : Lorsque la communauté découvre leur relation, c'est un séisme. Cet amour est catégorisé comme un "péché contre nature", une manifestation du Diable. On entreprend sur Jeanette un "exorcisme" pour chasser les démons qui la posséderaient.

3. La Révolte et l'Exil

- Contrairement aux attentes, Jeanette ne se soumet pas. Elle refuse de renier son amour et son identité. Elle oppose à l'autorité dogmatique une logique imparable et une foi personnelle qui n'a que faire des interdits humains.

- La rupture : Après avoir été traitée comme une paria et confrontée à l'intransigeance de sa mère ("Je veux que tu sois heureuse, mais je ne veux pas que tu sois comme ça"), Jeanette choisit de quitter le foyer familial. Elle préfère l'exil et l'inconnu à la trahison de soi-même.

- L'après : La dernière partie montre Jeanette vivant seule, gagnant sa vie comme croque-mort. Elle croise un jour sa mère, mais leur relation est réduite à un échange formel et distant. Elle a survécu et construit sa propre vie, libérée du carcan initial, mais marquée à jamais par cette bataille.

 

La grande originalité du roman réside dans sa structure, qui entrelace deux niveaux de récit,

- Le récit réaliste et autobiographique : La trame principale, racontée avec une voix tantôt naïve (dans les premiers chapitres), tantôt lucide et ironique, qui décrit la vie dans la communauté et le drame de l'exclusion.

- Les interludes mythiques et allégoriques : Chaque chapitre porte le nom d'un livre de la Bible (Genèse, Exode, etc.), et est interrompu par des passages de contes de fées, de légendes arthuriennes et d'histoires fantastiques.

La mère utilise la Bible comme un récit unique et absolu pour modeler le monde et sa fille. Le parcours de Jeanette est celui de la déconstruction de ce récit imposé. Elle utilise le même langage biblique que sa mère, mais pour défendre sa cause et son amour, subvertissant ainsi l'outil de son oppression par des interludes qui ne sont pas de simples pauses ; ils servent à universaliser le récit (la lutte de Jeanette est comparée à celle des chevaliers, des princesses emprisonnées, des quêtes héroïques); à offrir une échappatoire (ils représentent l'imagination de Jeanette, son monde intérieur qui lui permet de résister à la pression du monde réel), et créer un contre-discours : face au récit unique et autoritaire de la Bible que lui impose sa mère, Jeanette invente ses propres récits, pluriels et libérateurs.

En écrivant son histoire et en y mêlant des contes, elle devient l'auteure de sa propre vie. Le roman lui-même est l'acte final de cette libération par l'écriture.

L'homosexualité comme péché ou comme amour ? Le livre explore le conflit entre une identité vécue comme naturelle et innocente (le point de vue de Jeanette) et une identité étiquetée comme déviance par la société (le point de vue de la communauté). Il ne s'agit pas d'un roman "à thèse" larmoyant, mais d'une réflexion spirituelle et existentielle sur l'amour et l'authenticité.

Quant à la religion, Winterson ne rejette pas la foi en soi, mais le dogmatisme et l'hypocrisie. La mère incarne une religion de la loi, de la punition et de l'exclusion. Jeanette, elle, cherche une religion de l'amour, de la grâce et de la compassion. Sa foi personnelle entre en conflit avec l'institution religieuse. Elle ne perd pas sa spiritualité en partant ; elle la transforme.

Malgré la gravité du sujet, le ton n'est jamais pesant. La narration est souvent drôle, grâce à la naïveté feinte de la jeune Jeanette et à l'ironie mordante de la narratrice adulte.

Part de fiction vs l'autobiographie : la lecture est différente selon que l'on connaît ou non la suite réellement vécue, racontée dans "Why Be Happy When You Could Be Normal?" ..


"Sexing the Cherry"(1989, Le sexe des cerises, Jeanette Winterson)

Un roman qui défie les catégories narratives traditionnelles. Le titre est la première indication de cette déconstruction. "Sexing the cherry" (déterminer le sexe d'un cerisier) est une tâche difficile, qui nécessite de voir au-delà des apparences immédiates.

De la même manière, Winterson remet en question la fixité du genre et de l'identité. L'auteur mêle le réalisme magique, le conte, l'histoire, la métaphysique et la satire pour explorer des thèmes comme l'identité, le genre, le temps, l'amour et la quête de soi. Le roman affirme que le "soi" n'est pas une entité stable, mais une collection de possibilités, d'histoires et de métamorphoses. Comme le dit Jordan : "Je me suis demandé s'il y avait jamais eu un moi unique à l'intérieur de moi." (Editions de L'Olivier, pour la traduction française)

 

"J’avais un nom mais je l'ai oublié. On m’appelle la Femme aux chiens et cela me convient. Je l’appelle Jourdain, cela convient aussi. Il n’a pas d’autre nom, ni avant ni après. Comment l'appeler, lui qui a été repéché dans la puante Tamise ? Un enfant ne peut pas s’appeler Tamise, non, et Nil non plus, malgré tout ce qui le rapproche de Moïse. Mais je voulais lui donner un nom de fleuve, un nom qui ne s’attache à rien, comme les eaux qui ne s’attachent à rien non plus. Quand une femme donne naissance, elle perd ses eaux et déverse son enfant, et l’enfant se libère. J’aurais bien aimé déverser un bébé hors de mon corps mais il faut avoir un homme pour cela et il n’y a pas d’homme qui soit à ma mesure.  Quand Jourdain était bébé, il se juchait sur moi tout comme une mouche se pose sur un tas de fumier. Et je le nourrissais comme un tas de fumier nourrit une mouche, puis quand il avait mangé son content il me laissait. 

Jourdain...  J’aurais dû lui donner le nom d’une mare et alors j'aurais pu le garder, mais je lui ai donné le nom d’un fleuve et il s’en est allé avec la marée montante....

 

"... Qu’est-ce que l’amour ? Le lendemain de notre arrivée à Wimbledon, je me réveillai dans un abime de réflexions philosophiques, bien que réconfortée par la respiration réguliere de Jourdain et les ronflements de mes trente chiens. Je suis trop énorme pour l’amour. Personne, homme ou femme, n’a jamais osé m’approcher. Ils ont peur d’escalader des montagnes. Je m’interroge sur l’amour parce que le prêtre dit que seul Dieu est capable de nous aimer vraiment et que le reste est concupiscence et égoïsme. 

A l'église, il y a des sculptures qui représentent un homme au membre gonflé comme une courge, en train de défoncer une femme dont les mamelles battent le sol, telle une vache avant la traite. Elle a les yeux clos tandis que lui regarde le ciel, et aucun des deux ne s’aperçoit que le foin brille. Le prêtre a commandé ces sculptures spécialement pour que nous puissions contempler nos péchés et les extrémités où ils nous conduisent fatalement. 

Il y a aussi des femmes échauffées par le désir dont les bouches se mêlent, et des hommes qui s’empoignent l'un l'autre comme on ferait d’un aiguillon à bétail. Nous passons devant tous les dimanches pour nous mortifier et rester purs une nouvelle semaine, mais j’ai remarqué une bosse ça et là où tout devrait être paisible et à l'image de Dieu. 

Pour ma part, l'amour que j’ai connu m’est venu de mes chiens, qui ne se soucient guère de mon apparence, et de Jourdain qui dit que, même si je suis aussi large et aussi boueuse que le fleuve dont il porte le nom, je fais, comme le fleuve, partie de sa famille. Quant au reste de ce monde de pêché, il me traite assez bien à mon goût et m’évite quand il le peut. 

J’élève des chiens courants comme faisait mon père avant moi et comme j’espérais que ferait Jourdain après moi. Mais il ne voulait pas rester. Il avait la tête farcie d'histoires d’autres continents où les hommes ont le visage dans la poitrine et où certains sautent sur un pied en défiant les lois de la pesanteur. Ces sauteurs couvrent un mile d’un bond et ne convoitent d’autre pitance que l’écorce d’arbre. Tout le monde sait que leurs compagnons sont les serpents, la bête même qui nous a tous chassés du Paradis et nous incite encore au péché. Ces bêtes-là sont si malignes que, si elles entendent les notes d’un charmeur de serpent, elles posent une oreille contre terre et se bouchent l'autre de la queue. Plût au ciel que je puisse sauver mon âme du péché en me bouchant les oreilles avec une queue ou quelque autre appendice ! 

Je suis une pécheresse, non dans la chair, mais en esprit. Je connais le bruit de l'amour parce que je l’ai entendu a travers les murs, mais je ne connais pas sa sensation. A quoi cela peut-il ressembler, deux corps glissants comme des anguilles sur un banc de vase, haletants comme des chiens qui courent après un cochon ? Je suis tombée amoureuse une fois, si l’amour est cette cruauté qui ne nous conduit tout droit au seuil du Paradis que pour nous rappeler que ses portes nous sont à jamais fermées ..."

 

Le temps n'est pas une ligne droite. Winterson ne présente pas ces époques comme séparées, mais comme des réalités simultanées qui se font écho et se répondent. Il est clair que Nicholas Jordan et la physicienne sont des versions modernes de Jordan et de la Dog Woman. Ils ne sont pas leurs descendants, mais plutôt la même "essence" ou la même "âme" se manifestant à une autre époque. Renforçant l'idée que le soi est multiple et éternel.

 

".. Je heurtai à la porte et entendis derrière moi une voix qui me demandait mon nom. 

— Je m’appelle Jourdain, répondis-je, sans savoir à qui je parlais. 

— Descendez au fond. 

A côté de la porte il y avait un puits, avec une corde éraillée et un seau rouillé. 

— Est-ce moi que vous cherchez ? 

J'expliquai à la tête qui pointait à présent au-dessus de la margelle du puits que j’étais venu présenter mes hommages aux Douze Princesses Danseuses. 

— Vous n’avez qu’à commencer ici alors, déclara la tête. Je suis l’aînée. 

Précautionneusement, car j’ai horreur des espaces clos, je franchis la margelle et descendis une échelle de bois. Je me retrouvai dans une chambre circulaire, bien meublée, face à un broc d’argent ot frémissait du café frais. 

- Je vous ai apporté des harengs, annonçai-je gauchement. 

Au mot « hareng » retentit un grand cri de joie, et une main passa par-dessus mon épaule pour s’emparer du colis tout entier. 

— Je vous en prie, excusez-la, dit la princesse. C’est une sirène. 

La sirène, qui était très belle mais dépourvue de grâce, avalait déjà goulûment les poissons qu’elle laissait tomber au fond de sa gorge comme vous ou moi ferions d’une huitre. 

C’est la rançon de l’amour, soupira la princesse, qui entreprit aussit6t de me conter l’histoire de sa vie. 

- Nous dormions toutes dans la même chambre, mes soeurs et moi, et cette chambre était plus étroite qu’une jeune rivière et plus longue que la barbe du prophète. 

Voilà qui vous donne une idée précise du genre d’appartement qui était le nôtre. 

Nous dormions dans des lits blancs, entre des draps blancs, et la lune brillait par la fenêtre, jetant des ombres blanches sur le sol. 

Tous les soirs nous quittions notre chambre pour voler vers une cité d’argent ou nul ne mangeait ni ne buvait. Ses habitants faisaient profession de danser. Nous usions nos robes et nos chaussons en dansant, mais comme nous dormions toujours à poings fermés quand notre père venait nous réveiller le matin, il lui était impossible de deviner où nous étions allées et par quel moyen. 

A la fin, vous savez qu’un prince intelligent nous a surprises en train de nous envoler par la fenêtre. Nous lui avions donné un somnifère mais il a seulement fait semblant de le boire. Il avait onze frères et nous fûmes toutes mariées, une à chaque frère, et comme on dit, nous vécûmes à tout jamais heureuses. C’est exact, mais pas auprès de nos époux ..."

 

Le récit est entrecoupé de récits de contes de fées réinventés, le plus célèbre étant celui des Douze Princesses Dansantes, qui s'échappent chaque nuit pour vivre une vie de liberté dans un monde magique. La clé qui ouvre la compréhension des deux époques. Il représente la possibilité de s'échapper des contraintes (du père, de la société, du temps linéaire) pour inventer sa propre réalité. C'est ce que font tous les personnages, qu'ils vivent au XVIIᵉ ou au XXᵉ siècle.

La structure du roman est elle-même un reflet de ses thèmes : Winterson fragmente la chronologie, fait se chevaucher les époques et suggère que les personnages sont des "âmes sœurs" qui se réincarnent à travers le temps, créant une continuité non pas biologique ou historique, mais spirituelle et émotionnelle.


"Your body is my landing strip.

The lining of your mouth I know through tongue and spit. Its ridges, valleys, the corrugated roof, the fortress of teeth. The glossy smoothness of the inside of your upper lip is interrupted by a rough swirl where you were hurt once. The tissues of the mouth and anus heal faster than any others but they leave signs for those who care to look. I care to look".

"Ton corps est ma piste d'atterrissage.

Je connais la muqueuse de ta bouche grâce à ma langue et à ma salive. Ses crêtes, ses vallées, son toit ondulé, la forteresse de tes dents. La douceur brillante de l'intérieur de ta lèvre supérieure est interrompue par un tourbillon rugueux là où tu t'es blessé une fois. Les tissus de la bouche et de l'anus guérissent plus vite que les autres, mais ils laissent des traces pour ceux qui prennent la peine de regarder. Je prends la peine de regarder..."


"Written on the Body" (1992, Ecrit sur le corps, Jeanette Winterson)

Un roman d’amour intense et poétique dans lequel le narrateur n’a ni genre ni identité fixe, le premier roman anglophone de cette nature.

Une histoire de passion entre le narrateur et Louise, une femme mariée, mais lorsque Louise tombe malade, le narrateur est forcé de repenser l’amour, la perte et le corps. Dans ce livre l'auteur évite d'aborder trop explicitement le thème de la sexualité qui caractérisait son premier roman, mais la décision de l'auteur de  rendre la préférence sexuelle du narrateur ambiguë a suscité de nombreux débats. Différentes indications dans le texte, qui incluent d'ailIeurs l'évidente bisexualité du narrateur et la complaisance du mari de Louise, semble suggérer que le narrateur est de sexe féminín. Mais peu importe, l'amour est ici décrit comme une expérience totale : le roman montre comment le désir, le toucher et l’absence sculptent nos relations et le corps de Louise est décrit comme un livre vivant, une carte du désir...

Le style de Winterson est à son apogée : dense, poétique, sensuel et intellectuel à la fois. Les passages anatomiques sont d'une beauté étrange et inoubliable ..

 

"Why is the measure of love loss?

It hasn’t rained for three months. The trees are prospecting underground, sending reserves of roots into the dry ground, roots like razors to open any artery water-fat.

The grapes have withered on the vine. What should be plump and firm, resisting the touch to give itself in the mouth, is spongy and blistered. Not this year the pleasure of rolling blue grapes between finger and thumb juicing my palm with musk. Even the wasps avoid the thin brown dribble. Even the wasps this year. It was not always so.

I am thinking of a certain September: Wood pigeon Red Admiral Yellow Harvest Orange Night. You said, ‘I love you.’ Why is it that the most unoriginal thing we can say to one another is still the thing we long to hear? ‘I love you’ is always a quotation. You did not say it first and neither did I, yet when you say it and when I say it we speak like savages who have found three words and worship them. I did worship them but now I am alone on a rock hewn out of my own body.

 

« Pourquoi l'amour se mesure-t-il à la perte ?

Il n'a pas plu depuis trois mois. Les arbres prospectent sous terre, envoyant leurs réserves de racines dans le sol sec, des racines comme des rasoirs pour ouvrir n'importe quelle artère riche en eau.

Les raisins ont flétri sur la vigne. Ce qui devrait être dodu et ferme, résistant au toucher pour se donner en bouche, est spongieux et boursouflé. Cette année, je ne connaîtrai pas le plaisir de faire rouler des raisins bleus entre mon index et mon pouce, leur jus parfumé imprégnant ma paume. Même les guêpes évitent ces minces gouttes brunes. Même les guêpes, cette année. Cela n'a pas toujours été ainsi.

Je repense à un certain mois de septembre : pigeon ramier, vulcain, jaune, récolte, orange, nuit. Tu m'as dit « je t'aime ». Pourquoi la chose la plus banale que nous puissions nous dire est-elle toujours celle que nous avons le plus envie d'entendre ? « Je t'aime » est toujours une citation. Tu ne l'as pas dit le premier, moi non plus, mais quand tu le dis et quand je le dis, nous parlons comme des sauvages qui ont trouvé trois mots et les vénèrent. Je les vénérais, mais maintenant je suis seul sur un rocher taillé dans mon propre corps.

 

CALIBAN: You taught me language and my profit on’t is I know how to curse. The red plague rid you for learning me your language.

Love demands expression. It will not stay still, stay silent, be good, be modest, be seen and not heard, no. It will break out in tongues of praise, the high note that smashes the glass and spills the liquid. It is no conservationist love. It is a big game hunter and you are the game. A curse on this game. How can you stick at a game when the rules keep changing? I shall call myself Alice and play croquet with the flamingoes. In Wonderland everyone cheats and love is Wonderland isn’t it? Love makes the world go round. Love is blind. All you need is love. Nobody ever died of a broken heart. You’ll get over it. It’ll be different when we’re married. Think of the children. Time’s a great healer. Still waiting for Mr Right? Miss Right? and maybe all the little Rights?

 

CALIBAN : Tu m'as appris le langage, et tout ce que j'en retire, c'est que je sais maudire. Que la peste rouge t'emporte pour m'avoir appris ton langage.

L'amour exige d'être exprimé. Il ne peut rester immobile, silencieux, sage, modeste, visible mais inaudible, non. Il éclate en louanges, en notes aiguës qui brisent le verre et renversent le liquide. Ce n'est pas un amour conservateur. C'est un grand chasseur et tu es le gibier. Maudit soit ce jeu. Comment peux-tu t'en tenir à un jeu dont les règles changent sans cesse ? Je m'appellerai Alice et je jouerai au croquet avec les flamants roses. Au pays des merveilles, tout le monde triche et l'amour est un pays des merveilles, n'est-ce pas ? L'amour fait tourner le monde. L'amour est aveugle. Tout ce dont vous avez besoin, c'est d'amour. Personne n'est jamais mort d'un cœur brisé. Vous vous en remettrez. Ce sera différent quand nous serons mariés. Pensez aux enfants. Le temps guérit tout. Vous attendez toujours l'homme idéal ? La femme idéale ? Et peut-être tous les petits idéaux ?

 

It’s the clichés that cause the trouble. A precise emotion seeks a precise expression. If what I feel is not precise then should I call it love? It is so terrify ing, love, that all I can do is shove it under a dump bin of pink cuddly toys and send myself a greetings card saying ‘Congratulations on your Engagement’. But I am not engaged I am deeply distracted. I am desperately looking the other way so that love won’t see me. I want the diluted version, the sloppy language, the insignificant gestures. The saggy armchair of clichés. It’s all right, millions of bottoms have sat here before me. The springs are well worn, the fabric smelly and familiar. I don’t have to be frightened, look, my grandma and grandad did it, he in a stiff collar and club tie, she in white muslin straining a little at the life beneath. They did it, my parents did it, now I will do it won’t I, arms outstretched, not to hold you, just to keep my balance, sleepwalking to that armchair. How happy we will be. How happy everyone will be. And they all lived happily ever after.

 

Ce sont les clichés qui posent problème. Une émotion précise recherche une expression précise. Si ce que je ressens n'est pas précis, dois-je alors appeler cela de l'amour ? L'amour est tellement terrifiant que tout ce que je peux faire, c'est le jeter dans une poubelle remplie de peluches roses et m'envoyer une carte de vœux disant « Félicitations pour tes fiançailles ». Mais je ne suis pas fiancée, je suis profondément distraite. Je détourne désespérément le regard pour que l'amour ne me voie pas. Je veux la version édulcorée, le langage approximatif, les gestes insignifiants. Le fauteuil affaissé des clichés. Ce n'est pas grave, des millions de fesses se sont assises ici avant moi. Les ressorts sont usés, le tissu sent mauvais et est familier. Je n'ai pas à avoir peur, regardez, ma grand-mère et mon grand-père l'ont fait, lui avec son col rigide et sa cravate club, elle avec sa mousseline blanche qui tendait légèrement sous le poids de la vie. Ils l'ont fait, mes parents l'ont fait, maintenant je vais le faire, n'est-ce pas, les bras tendus, non pas pour vous serrer dans mes bras, mais juste pour garder mon équilibre, somnambule vers ce fauteuil. Comme nous serons heureux. Comme tout le monde sera heureux. Et ils vécurent heureux pour toujours.

 

It was a hot August Sunday. I paddled through the shallows of the river where the little fishes dare their belly at the sun. On either side of the river the proper green of the grass had given way to a psychedelic splash-painting of virulent Lycra cycling shorts and Hawaiian shirts made in Taiwan. They were grouped the way families like to group; dad with the paper propped on his overhang, mum sagging over the thermos. Kids thin as seaside rock sticks and seaside rock pink. Mum saw you go in and heaved herself off the stripey fold-out camping stool. ‘You should be ashamed of yourself. There’s families out here.’

You laughed and waved, your body bright beneath the clear green water, its shape fitting your shape, holding you, faithful to you. You turned on your back and your nipples grazed the surface of the river and the river decorated your hair with beads. You are creamy but for your hair your red hair that flanks you on either side.

‘I’ll get my husband to see to you. George come here. George come here.’

‘Can’t you see I’m watching television?’ said George without turning round.

You stood up and the water fell from you in silver streams. I didn’t think, I waded in and kissed you. You put your arms around my burning back. You said, ‘There’s nobody here but us.’

I looked up and the banks were empty.

 

C'était un dimanche chaud du mois d'août. Je pagayais dans les eaux peu profondes de la rivière où les petits poissons osaient exposer leur ventre au soleil. De chaque côté de la rivière, la verdure de l'herbe avait laissé place à une peinture psychédélique éclaboussée de cuissards de cyclisme en Lycra virulents et de chemises hawaïennes fabriquées à Taïwan. Ils étaient regroupés comme les familles aiment se regrouper : papa avec le journal posé sur son pare-soleil, maman affalée sur le thermos. Les enfants étaient minces comme des bâtons de bois flotté et roses comme le bois flotté. Maman t'a vu entrer et s'est levée péniblement de son tabouret de camping pliant rayé. « Tu devrais avoir honte. Il y a des familles ici. »

Tu as ri et tu as fait signe de la main, ton corps brillant sous l'eau verte et claire, sa forme épousant la tienne, te soutenant, te restant fidèle. Tu t'es retourné sur le dos et tes tétons ont effleuré la surface de la rivière, qui a décoré tes cheveux de perles. Tu es crémeux, sauf pour tes cheveux, tes cheveux roux qui encadrent ton visage de chaque côté.

« Je vais demander à mon mari de s'occuper de toi. George, viens ici. George, viens ici. »

« Tu ne vois pas que je regarde la télévision ? » a dit George sans se retourner.

Tu t'es levée et l'eau a coulé de ton corps en filets argentés. Sans réfléchir, je me suis avancé dans l'eau et je t'ai embrassée. Tu as passé tes bras autour de mon dos brûlant. Tu as dit : « Il n'y a personne d'autre ici que nous. »

J'ai levé les yeux et les berges étaient désertes.

(...)

 

L'histoire peut se diviser en trois mouvements ...

- La Rencontre et la Passion : Le narrateur, connu pour ses nombreuses conquêtes et relations éphémères (notamment avec une femme nommée Bathsheba et un homme nommé Jacqueline), tombe éperdument amoureux de Louise, une femme mariée à un médecin réputé, Elgin. Louise est rousse, belle, et incarne l'objet du désir absolu. Leur liaison est intense, clandestine, et décrite avec une ferveur quasi religieuse. Le narrateur quitte tout pour elle.

- La Rupture et la Maladie : Elgin confronte le narrateur et lui annonce une terrible nouvelle : Louise a une leucémie avancée. Il affirme que le seul espoir pour elle est de le suivre en Suisse pour un traitement expérimental, ce qui implique que le narrateur doit disparaître de sa vie. Déchiré entre l'égoïsme de l'amour et l'altruisme, le narrateur prend la décision déchirante de rompre avec Louise, lui inventant une histoire pour la pousser à partir avec son mari.

- Le Deuil et la Quête du Corps Perdu : Rongé par le remords et la solitude, le narrateur s'exile dans une maison délabrée dans un village du Yorkshire. Cette partie du livre devient une élégie et une tentative désespérée de retrouver Louise à travers la mémoire de son corps. Le récit se transforme alors en une série de meditations lyriques et anatomiques, où le narrateur, muni d'un manuel de médecine, passe en revue chaque partie du corps de Louise (la peau, les os, le foie, le cœur, le sang...), en célébrant sa beauté et sa complexité, tout en pleurant sa maladie et son absence. C'est une autopsie de l'amour, une cartographie du désir et de la perte.

Le roman se termine sur une ambiguïté. Le narrateur décide finalement de revenir vers Louise, mais on ne sait pas si elle est encore vivante. L’amour est-il un cycle éternel ? La passion existe-t-elle seulement dans l’attente et le manque ? Le roman ne donne aucune réponse claire, laissant le lecteur suspendu dans un espace entre la mémoire, l’absence et l’espoir.

 

"... Turn down the lights. This is outside of time. The edge of a black hole where we can go neither forward nor back. Physicists are speculating on what might happen if we could lodge ourselves on the crater sides of such a hole. It seems that due to the peculiarities of the event horizon we could watch history pass and never become history ourselves. We would be trapped eternally observing with no-one to tell. Perhaps that’s where God is, then God will understand the conditions of infidelity.

Don’t move. We can’t move, caught like lobster in a restaurant aquarium. These are the confines of our life together, this room, this bed. This is the voluptuous exile freely chosen. We daren’t eat out, who knows whom we may meet? We must buy food in advance with the canniness of a Russian peasant. We must store it unto the day, chilled in the fridge, baked in the oven. Temperatures of hot and cold, fire and ice, the extremes under which we live.

We don’t take drugs, we’re drugged out on danger, where to meet, when to speak, what happens when we see each other publicly. We think no-one has noticed but there are always faces at the curtain, eyes on the road. There’s nothing to whisper about so they whisper about us.

 

Éteignez les lumières. Nous sommes hors du temps. Au bord d'un trou noir où nous ne pouvons ni avancer ni reculer. Les physiciens spéculent sur ce qui pourrait se passer si nous pouvions nous loger sur les bords du cratère d'un tel trou. Il semble qu'en raison des particularités de l'horizon des événements, nous pourrions observer l'histoire passer sans jamais devenir nous-mêmes de l'histoire. Nous serions piégés éternellement, observant sans personne à qui le raconter. C'est peut-être là que se trouve Dieu, alors Dieu comprendra les conditions de l'infidélité.

Ne bougez pas. Nous ne pouvons pas bouger, pris au piège comme des homards dans l'aquarium d'un restaurant. Ce sont les limites de notre vie commune, cette pièce, ce lit. C'est l'exil voluptueux que nous avons librement choisi. Nous n'osons pas manger à l'extérieur, qui sait qui nous pourrions rencontrer ? Nous devons acheter notre nourriture à l'avance avec la prudence d'un paysan russe. Nous devons les stocker jusqu'au jour J, les conserver au frais dans le réfrigérateur, les cuire au four. Des températures chaudes et froides, le feu et la glace, les extrêmes dans lesquels nous vivons.

Nous ne prenons pas de drogues, nous sommes drogués au danger, où se rencontrer, quand parler, que se passe-t-il lorsque nous nous voyons en public. Nous pensons que personne n'a remarqué, mais il y a toujours des visages derrière les rideaux, des yeux sur la route. Il n'y a rien à chuchoter, alors ils chuchotent à notre sujet.

 

Turn up the music. We’re dancing together tightly sealed like a pair of 50s homosexuals. If anyone knocks at the door we won’t answer. If I have to answer we’ll say she’s my accountant. We can’t hear anything but the music smooth as a tube lubricating us round the floor. I’ve been waiting for her all week. All week has been a regime of clocks and calendars. I thought she might telephone on Thursday to say that she couldn’t come, that sometimes happens even though we’re only together one weekend in five and those stolen after-office hours.

She arches her body like a cat on a stretch. She nuzzles her cunt into my face like a filly at the gate. She smells of the sea. She smells of rockpools when I was a child. She keeps a starfish in there. I crouch down to taste the salt, to run my fingers around the rim. She opens and shuts like a sea anemone. She’s refilled each day with fresh tides of longing.

The sun won’t stay behind the blind. The room is flooded with light that makes sine waves on the carpet. The carpet that looked so respectable in the showroom has a harem red to it now. I was told it was burgundy.

 

Monte le son. On danse enlacés comme deux homosexuels des années 50. Si quelqu'un frappe à la porte, on ne répondra pas. Si je dois répondre, je dirai que c'est ma comptable. On n'entend rien d'autre que la musique qui nous fait glisser sur la piste comme du lubrifiant. Je l'ai attendue toute la semaine. Toute la semaine a été rythmée par les horloges et les calendriers. Je pensais qu'elle téléphonerait jeudi pour dire qu'elle ne pouvait pas venir, cela arrive parfois même si nous ne sommes ensemble qu'un week-end sur cinq et pendant ces heures volées après le travail.

Elle cambre son corps comme un chat qui s'étire. Elle frotte son sexe contre mon visage comme une pouliche à la barrière. Elle sent la mer. Elle sent les mares rocheuses de mon enfance. Elle garde une étoile de mer là-dedans. Je m'accroupis pour goûter le sel, pour passer mes doigts sur le bord. Elle s'ouvre et se referme comme une anémone de mer. Elle se remplit chaque jour de nouvelles vagues de désir.

Le soleil ne reste pas derrière le store. La pièce est inondée de lumière qui forme des ondes sinusoïdales sur le tapis. Le tapis qui semblait si respectable dans le magasin a maintenant une teinte rouge harem. On m'avait dit qu'il était bordeaux.

 

She lies against the light resting her back on a rod of light. The light breaks colours under her eyelids. She wants the light to penetrate her, breaking open the dull colds of her soul where nothing has warmed her for more summers than she can count. Her husband lies over her like a tarpaulin. He wades into her as though she were a bog. She loves him and he loves her. They’re still married aren’t they?

On Sunday, when she’s gone, I can open the curtains, wind my watch and clear the dishes stacked round the bed. I can make my supper from the left-overs and think about her at home for Sunday dinner, listening to the gentle ticking of the clock and the sound of busy hands running her a bath. Her husband will feel sorry for her, bags under her eyes, worn out. Poor baby, she hardly got any sleep. Tuck her up in her own sheets, that’s nice. I can take our soiled ones to the launderette.

Such things lead the heart-sore to the Jacquelines of this world but the Jacquelines of this world lead to such things. Is there no other way? Is happiness always a compromise?

 

Elle est allongée contre la lumière, le dos appuyé contre un rayon lumineux. La lumière brise les couleurs sous ses paupières. Elle veut que la lumière la pénètre, brisant le froid terne de son âme où rien ne l'a réchauffée depuis plus d'étés qu'elle ne peut en compter. Son mari est allongé sur elle comme une bâche. Il s'enfonce en elle comme si elle était un marécage. Elle l'aime et il l'aime. Ils sont toujours mariés, n'est-ce pas ?

Dimanche, quand elle sera partie, je pourrai ouvrir les rideaux, remonter ma montre et débarrasser la vaisselle empilée autour du lit. Je pourrai préparer mon dîner avec les restes et penser à elle chez elle pour le dîner du dimanche, écoutant le doux tic-tac de l'horloge et le bruit des mains affairées qui lui préparent son bain. Son mari aura pitié d'elle, avec ses cernes sous les yeux, épuisée. Pauvre chérie, elle n'a presque pas dormi. Couvrez-la bien dans ses draps, c'est gentil. Je peux apporter les nôtres à la laverie.

Ce sont ces choses-là qui conduisent les cœurs brisés vers les Jacqueline de ce monde, mais les Jacqueline de ce monde conduisent à ces choses-là. N'y a-t-il pas d'autre solution ? Le bonheur est-il toujours un compromis ?

 

I used to read women’s magazines when I visited the dentist. They fascinate me with their arcane world of sex tips and man-traps. I am informed by the thin glossy pages that the way to tell if your husband is having an affair is to check his underpants and cologne. The magazines insist that when a man finds a mistress he will want to cover his prick more regally than of old. He will want to cover his tracks with a new aftershave. No doubt the magazines know best. There’s Mr Right furtively locking the bathroom door to try on his brand new six-pack of boxer shorts (size L). His faithful greying Y-fronts lie discarded on the floor. The bathroom mirror is fixed to give him a good view of his face but to get at the important thing he will have to balance on the edge of the bath and hold on to the shower rail. That’s better, now all he can see is an ad from a men’s magazine, fine lawn cotton pouched round a firm torso. He jumps down, satisfied, and splashes on a bucket load of Hommage Homme. Mrs Right won’t notice, she’s cooking a curry.

If Mrs Right is having an affair it will be harder to spot, so the magazines say, and they know best. She won’t buy new clothes, in fact, she’s likely to dress down so that her husband will believe her when she says she’s going to an evening class in mediaeval lute music. Unless she has a career, it will be very difficult for her to get away with it regularly except in the afternoons. Is that why so many women are choosing careers? Is that why Kinsey found that so many prefer sex in the afternoon?

 

J'avais l'habitude de lire des magazines féminins quand j'allais chez le dentiste. Ils me fascinent avec leur univers ésotérique de conseils sexuels et d'astuces pour séduire les hommes. Ces pages fines et brillantes m'apprennent que pour savoir si votre mari vous trompe, il suffit de vérifier ses sous-vêtements et son eau de Cologne. Les magazines affirment que lorsqu'un homme trouve une maîtresse, il veut dissimuler son sexe de manière plus royale qu'auparavant. Il veut effacer ses traces avec un nouvel après-rasage. Les magazines savent sans doute mieux que quiconque. On y voit M. Right verrouiller furtivement la porte de la salle de bain pour essayer son tout nouveau lot de six boxers (taille L). Ses fidèles slips grisâtres gisent, abandonnés, sur le sol. Le miroir de la salle de bain est fixé de manière à lui offrir une bonne vue de son visage, mais pour atteindre l'essentiel, il devra se tenir en équilibre sur le rebord de la baignoire et s'agripper à la barre de douche. C'est mieux, maintenant tout ce qu'il voit, c'est une publicité tirée d'un magazine masculin, du coton fin moulant un torse musclé. Il saute, satisfait, et s'asperge d'une bonne dose d'Hommage Homme. Mme Right ne remarquera rien, elle est en train de préparer un curry.

Si Mme Right a une liaison, ce sera plus difficile à repérer, selon les magazines, et ils savent de quoi ils parlent. Elle n'achètera pas de nouveaux vêtements, en fait, elle s'habillera probablement de manière plus décontractée afin que son mari la croie lorsqu'elle lui dira qu'elle va à un cours du soir sur la musique médiévale pour luth. À moins qu'elle n'ait une carrière, il lui sera très difficile de s'en tirer régulièrement, sauf l'après-midi. Est-ce pour cela que tant de femmes choisissent une carrière ?  Est-ce pour cette raison que Kinsey a constaté que tant de personnes préfèrent avoir des relations sexuelles l'après-midi ? ..."

 

L'Effacement du Genre : Une Révolution Narrative ..

C'est la caractéristique la plus célèbre du roman. En ne révélant jamais le genre du narrateur, Winterson opère une rupture radicale. Le lecteur est mis dans l'obligation de se détacher des attentes et des clichés liés au genre. Le désir, la jalousie, la passion, le sacrifice sont-ils "masculins" ou "féminins" ? Le roman affirme qu'ils sont simplement humains (déconstruction des stéréotypes).

Le livre ne traite pas d'une histoire d'amour homosexuelle ou hétérosexuelle, mais d'une histoire d'amour "tout court". L'identité du narrateur devient un espace vide que le lecteur doit habiter, faisant de l'expérience de lecture une expérience plus universelle et intime.

En l'absence de genre, le corps aimé (celui de Louise) devient le seul véritable territoire de l'exploration. L'attention se porte entièrement sur la matérialité et la poésie du corps, indépendamment du genre de celui qui le regarde.

 

"... I want to rot here, slowly sinking into the faded pattern, invisible against the dead roses. If you could see through the filthy windows you’d see just the back of my head bulging over the line of the chair. You’d see my hair, sparse and thinning, greying, gone. Death’s head in the chair, the rose chair in the stagnant garden. What is the point of movement when movement indicates life and life indicates hope? I have neither life nor hope. Better then to fall in with the crumbling wainscot, to settle with the dust and be drawn up into someone’s nostrils. Daily we breathe the dead.

What are the characteristics of living things? At school, in biology I was told the following: Excretion, growth, irritability, locomotion, nutrition, reproduction and respiration. This does not seem like a very lively list to me. If that’s all there is to being a living thing I may as well be dead. What of that other characteristic prevalent in human living things, the longing to be loved? No, it doesn’t come under the heading Reproduction. I have no desire to reproduce but I still seek out love. Reproduction. Over-polished Queen Anne style dining-room suite reduced to clear.

 

Je veux pourrir ici, m'enfoncer lentement dans le motif défraîchi, invisible parmi les roses fanées. Si vous pouviez voir à travers les vitres sales, vous verriez juste l'arrière de ma tête dépasser de la ligne du fauteuil. Vous verriez mes cheveux, clairsemés et clairsemés, grisonnants, disparus. Une tête de mort dans le fauteuil, le fauteuil rose dans le jardin stagnant. À quoi bon bouger quand le mouvement est signe de vie et la vie signe d'espoir ? Je n'ai ni vie ni espoir. Mieux vaut alors tomber dans le lambris qui s'effrite, se poser dans la poussière et être aspiré dans les narines de quelqu'un. Chaque jour, nous respirons les morts.

Quelles sont les caractéristiques des êtres vivants ? À l'école, en cours de biologie, on m'a enseigné les suivantes : excrétion, croissance, irritabilité, locomotion, nutrition, reproduction et respiration. Cette liste ne me semble pas très vivante. Si c'est tout ce qu'il y a à être un être vivant, autant être mort. Qu'en est-il de cette autre caractéristique répandue chez les êtres humains, le désir d'être aimé ? Non, cela ne relève pas de la rubrique Reproduction. Je n'ai aucun désir de me reproduire, mais je recherche toujours l'amour. Reproduction. Ensemble de salle à manger de style Queen Anne trop poli, réduit à vendre.

 

Genuine wood. Is that what I want? The model family, two plus two in an easy home assembly kit. I don’t want a model, I want the full-scale original. I don’t want to reproduce, I want to make something entirely new. Fighting words but the fight’s gone out of me.

I tried to clean up a little. I cut some winter jasmine from the ragged garden and brought it indoors. It looked like a nun in a slum. I bought a hammer and some hardboard and patched up the worst of the neglect. I made it so that I could sit over the fire and not feel the wind at the same time. This was an achievement. Mark Twain built a house for himself with a window over the fireplace so that he could watch the snow falling over the flames. I had a hole that let the rain in, but then I had a life that let the rain in.

A few days after I arrived I heard an uncertain yowling outside. A sound that should have been defiant and swagger-all but that wasn’t quite. I put on my boots, took a flashlight and stumbled through the January slutch. The mud was deep and viscous. To keep a path to my house I had to strew it daily with ashes. The ashes were choked with mud, the gutter ran straight off the house down to my doorstep. Any gust brought the tiles off the roof.

Flat up against the wall of the house, if sweating potbellied brickwork held together with lichen can be called a wall, was a thin mangy cat. It looked at me with eyes composed of hope and fear. It was soaked and shivering. I didn’t hesitate, leant down and took it by the scruff of the neck the way Louise had taken me.

 

Du vrai bois. Est-ce vraiment ce que je veux ? La famille modèle, deux plus deux dans un kit facile à assembler. Je ne veux pas d'un modèle, je veux l'original grandeur nature. Je ne veux pas reproduire, je veux créer quelque chose d'entièrement nouveau. Des mots provocateurs, mais je n'ai plus la force de me battre.

J'ai essayé de faire un peu de ménage. J'ai coupé du jasmin d'hiver dans le jardin en friche et je l'ai apporté à l'intérieur. Il ressemblait à une nonne dans un bidonville. J'ai acheté un marteau et du panneau dur et j'ai réparé le pire de la négligence. Je l'ai fait de manière à pouvoir m'asseoir près du feu sans sentir le vent. C'était une réussite. Mark Twain s'était construit une maison avec une fenêtre au-dessus de la cheminée afin de pouvoir regarder la neige tomber sur les flammes. J'avais un trou qui laissait entrer la pluie, mais j'avais aussi une vie qui laissait entrer la pluie.

Quelques jours après mon arrivée, j'ai entendu un miaulement incertain à l'extérieur. Un son qui aurait dû être provocateur et fanfaron, mais qui ne l'était pas tout à fait. J'ai enfilé mes bottes, pris une lampe de poche et trébuché dans la neige fondue de janvier. La boue était profonde et visqueuse. Pour garder un chemin vers ma maison, je devais le recouvrir quotidiennement de cendres. Les cendres étaient recouvertes de boue, la gouttière coulait directement de la maison jusqu'à ma porte. Chaque rafale arrachait des tuiles du toit.

Plaqué contre le mur de la maison, si l'on peut appeler « mur » cette maçonnerie suante et ventrue maintenue par du lichen, se trouvait un chat maigre et galeux. Il me regardait avec des yeux empreints d'espoir et de peur. Il était trempé et tremblait. Je n'ai pas hésité, je me suis penché et je l'ai pris dans mes bras.

Adossé au mur de la maison, si l'on peut appeler ainsi un mur fait de briques suintantes et ventrues maintenues ensemble par du lichen, se trouvait un chat maigre et galeux. Il me regardait avec des yeux empreints d'espoir et de peur. Il était trempé et tremblait. Je n'ai pas hésité, je me suis penché et je l'ai pris par la peau du cou, comme Louise m'avait pris autrefois..."

 

Le Corps comme Paysage et comme Texte

L'amour est "écrit sur le corps". Le roman est une tentative de lire ce texte.

- Le Corps Sain : Dans la première partie, le corps de Louise est décrit avec les métaphores de l'exploration, de la cartographie, de la botanique. C'est un territoire à découvrir, un jardin d'Éden.

- Le Corps Malade : Dans la seconde partie, le corps devient un objet médical, un système biologique en péril. Le narrateur utilise le langage clinique de l'anatomie pour tenter de comprendre et de posséder ce qui lui échappe : la maladie et l'absence. Ce mélange entre le vocabulaire scientifique et le lyrisme poétique est une marque de fabrique de Winterson. La leucémie, maladie du sang, devient la métaphore d'un amour qui corrompt et envahit tout.

- Le Corps comme Mémoire : En disséquant le corps par la mémoire et le langage, le narrateur tente de le reconstruire, de le garder vivant. Écrire sur le corps devient un acte de résistance contre l'oubli et la mort.

 

Le roman est un questionnement constant sur la capacité du langage à saisir l'essence de l'amour ...

Le narrateur est obsédé par le besoin de décrire l'indescriptible. Les longues listes, les inventaires anatomiques, les métaphores de plus en plus extravagantes témoignent de cette quête. En même temps, le livre reconnaît l'échec inévitable de cette entreprise. Aucun mot ne peut véritablement restituer la présence de Louise. La répétition des "je t'aime" montre à la fois la puissance et la pauvreté du langage face à l'émotion pure.

L'amour est décrit comme une force transcendante, une forme de folie divine....

Louise est souvent comparée à une sainte, une relique. Leur amour est un sacrement, une foi. La décision de quitter Louise est un "sacrifice" au sens biblique du terme. L'exil du narrateur dans le Yorkshire est un épisode de dépression et d'obsession. La frontière entre le deuil pathologique et la dévotion amoureuse devient floue. L'amour est présenté comme une possession, une maladie dont on ne guérit jamais tout à fait.

 

Après la fuite du narrateur (dont le genre n'est jamais précisé) pour épargner à Louise, la femme qu'il/elle aime, les conséquences de son adultère, le récit devient un inventaire obsessionnel du corps aimé et perdu. Le récit principal, le livre se clôt par une série de chapitres/anatomies métaphoriques, chacun consacré à une partie du corps, et ils portent exactement les titres suivants :

- The Cells, Tissues, Systems and Cavities of the Body

- The Skin

- The Skeleton

- The Special Senses

Ces chapitres forment une sorte d’"atlas anatomique amoureux", où l’anatomie devient un langage pour dire la perte, la mémoire du corps et l’amour. C'est sans doute dans "The Skin" que Winterson mêle descriptions anatomiques et évocations très sensorielles de la peau de l’amante, de la proximité des corps, de l’érotisme du contact. Ce chapitre glisse plus ouvertement vers la sensualité que les trois autres, qui sont davantage métaphoriques, méditatifs ou symboliques (le squelette, les sens spéciaux, etc.).

 

"THE SKIN IS COMPOSED OF TWO MAIN PARTS: THE DERMIS AND THE EPIDERMIS.

Odd to think that the piece of you I know best is already dead. The cells on the surface of your skin are thin and flat without blood vessels or nerve endings. Dead cells, thickest on the palms of your hands and the soles of your feet. Your sepulchral body, offered to me in the past tense, protects your soft centre from the intrusions of the outside world. I am one such intrusion, stroking you with necrophiliac obsession, loving the shell laid out before me.

The dead you is constantly being rubbed away by the dead me. Your cells fall and flake away, fodder to dust mites and bed bugs. Your droppings support colonies of life that graze on skin and hair no longer wanted. You don’t feel a thing. How could you? All your sensation comes from deeper down, the live places where the dermis is renewing itself, making another armadillo layer. You are a knight in shining armour.

Rescue me. Swing me up beside you, let me hold on to you, arms around your waist, head nodding against your back. Your smell soothes me to sleep, I can bury myself in the warm goosedown of your body. Your skin tastes salty and slightly citrus. When I run my tongue in a long wet line across your breasts I can feel the tiny hairs, the puckering of the aureole, the cone of your nipple. Your breasts are beehives pouring honey.

 

C'est étrange de penser que la partie de toi que je connais le mieux est déjà morte. Les cellules à la surface de ta peau sont fines et plates, dépourvues de vaisseaux sanguins et de terminaisons nerveuses. Des cellules mortes, plus épaisses sur la paume de tes mains et la plante de tes pieds. Ton corps sépulcral, offert à moi au passé, protège ton cœur tendre des intrusions du monde extérieur. Je suis l'une de ces intrusions, te caressant avec une obsession nécrophile, aimant la coquille qui s'étend devant moi.

Le toi mort est constamment effacé par le moi mort. Tes cellules tombent et s'écaillent, servant de nourriture aux acariens et aux punaises de lit. Tes excréments nourrissent des colonies de vie qui se nourrissent de peau et de cheveux dont tu ne veux plus. Tu ne sens rien. Comment le pourrais-tu ? Toutes tes sensations viennent de plus bas, des endroits vivants où le derme se renouvelle, créant une nouvelle couche de cuir. Tu es un chevalier en armure brillante.

Sauve-moi. Hisse-moi à tes côtés, laisse-moi m'accrocher à toi, les bras autour de ta taille, la tête penchée contre ton dos. Ton odeur m'apaise et m'endort, je peux m'enfouir dans la chaleur douillette de ton corps. Ta peau a un goût salé et légèrement citronné. Quand je passe ma langue en un long trait humide sur tes seins, je peux sentir les petits poils, le plissement de l'aréole, le cône de ton mamelon. Tes seins sont des ruches qui coulent du miel.

 

I am a creature who feeds at your hand. I would be the squire rendering excellent service. Rest now, let me unlace your boots, massage your feet where the skin is calloused and sore. There is nothing distasteful about you to me; not sweat nor grime, not disease and its dull markings. Put your foot in my lap and I will cut your nails and ease the tightness of a long day. It has been a long day for you to find me. You are bruised all over. Burst figs are the livid purple of your skin.

The leukaemic body hurts easily. I could not be rough with you now, making you cry out with pleasure close to pain. We’ve bruised each other, broken the capillaries shot with blood. Tubes hair-thin intervening between arteries and veins, those ramified blood vessels that write the body’s longing. You used to flush with desire. That was when we were in control, our bodies conspirators in our pleasure.

My nerve endings became sensitive to minute changes in your skin temperature. No longer the crude lever of Hot or Cold, I tried to find the second when your skin thickened. The beginning of passion, heat coming through, heartbeat deepening, quickening. I knew your blood vessels were swelling and your pores expanding. The physiological effects of lust are easy to read. Sometimes you sneezed four or five times like a cat. It’s such an ordinary thing, happening millions of times a day all over the world. An ordinary miracle, your body changing under my hands. And yet, how to believe in the obvious surprise? Extraordinary, unlikely that you should want me.

 

Je suis une créature qui se nourrit de ta main. Je serais l'écuyer qui rend d'excellents services. Repose-toi maintenant, laisse-moi délacer tes bottes, masser tes pieds là où la peau est calleuse et douloureuse. Il n'y a rien de déplaisant chez toi pour moi ; ni la sueur, ni la saleté, ni la maladie et ses marques ternes. Pose ton pied sur mes genoux et je te couperai les ongles et soulagerai la tension d'une longue journée. La journée a été longue pour toi avant de me trouver. Tu es couvert d'ecchymoses. Les figues éclatées sont du même violet livide que ta peau.

Le corps leucémique souffre facilement. Je ne pourrais pas être brutal avec toi maintenant, te faire crier de plaisir proche de la douleur. Nous nous sommes mutuellement blessés, brisé les capillaires remplis de sang. Des tubes fins comme des cheveux s'interposent entre les artères et les veines, ces vaisseaux sanguins ramifiés qui écrivent le désir du corps. Tu rougissais de désir. C'était quand nous avions le contrôle, nos corps complices de notre plaisir.

Mes terminaisons nerveuses sont devenues sensibles aux moindres changements de température de ta peau. Ce n'était plus le levier grossier du chaud ou du froid, j'essayais de trouver le moment où ta peau s'épaississait. Le début de la passion, la chaleur qui montait, les battements de cœur qui s'intensifiaient, s'accéléraient. Je savais que tes vaisseaux sanguins gonflaient et que tes pores se dilataient. Les effets physiologiques du désir sont faciles à déchiffrer. Parfois, tu éternuais quatre ou cinq fois comme un chat. C'est quelque chose de tellement ordinaire, qui se produit des millions de fois par jour partout dans le monde. Un miracle ordinaire, ton corps qui se transforme sous mes mains. Et pourtant, comment croire à cette surprise évidente ? Extraordinaire, improbable que tu puisses me désirer.

(...)


"Why Be Happy When You Could Be Normal?" (2011, Pourquoi être heureux quand on peut être normal, Jeanette Winterson)

Contrairement à ses romans précédents, qui transposaient des éléments de sa vie dans la fiction, "Why Be Happy... " est un récit à la première personne qui plonge au cœur des traumatismes et des quêtes qui ont façonné son identité et son écriture. Le titre est la question que sa mère adoptive lui a lancée lorsqu'elle a découvert que Jeanette avait une relation amoureuse avec une autre femme. Cette phrase résume l'impératif de "normalité" contre lequel Winterson a dû se battre pour exister et créer.

(Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2012).

 

"Le mauvais berceau -  Quand ma mère se fâchait contre moi, ce qui lui arrivait souvent, elle disait : « Le Diable nous a dirigés vers le mauvais berceau. »  L’image de Satan prenant congé de la guerre froide et du maccarthysme le temps de faire un crochet par Manchester en 1960 – but de la visite :  duper Mrs Winterson – est théâtralement truculente.

 Ma mère elle-même était une dépressive truculente ; une femme qui cachait un revolver dans le tiroir à chiffons et les balles dans une boîte de produit nettoyant Pledge. Une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d’organes, une thyroïde déficiente, un cœur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers – un mat pour tous les jours et un perlé pour les « grands jours ».

 J’ignore pourquoi elle n’avait/ne pouvait pas avoir d’enfant. Je sais qu’elle m’a adoptée parce qu’elle voulait une amie (elle n’en avait aucune), et parce que j’étais comme une fusée éclairante lancée à l’adresse du monde – une façon de dire qu’elle était là –, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte.

 Elle détestait son anonymat, et comme tous les enfants, adoptés ou non, j’ai dû vivre une partie de ce qu’elle avait rêvé pour sa propre existence.

 Nous faisons ce genre de choses pour nos parents, ils ne nous laissent pas vraiment le choix.

 Elle était encore en vie quand mon premier roman, "Les oranges ne sont pas les seuls fruits", a  été publié en 1985. Il est en partie autobiographique dans le sens où il raconte l’histoire d’une petite fille adoptée par un couple de pentecôtistes. On la destine à être missionnaire. Au lieu de cela, elle tombe amoureuse d’une fille. Catastrophe. La jeune fille quitte la maison, se débrouille pour entrer à Oxford, puis revient chez elle où elle découvre que sa mère s’est bricolé une CB pour diffuser les Évangiles aux païens. La mère a choisi un nom de code à rallonge – « Lumière Bienveillante ».

 Le roman commence par : « Comme la plupart des gens, j’ai longtemps vécu avec ma mère et  mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher. »

 J’ai lutté à mains nues quasiment toute ma vie....

 

Le récit suit un fil à la fois chronologique et thématique, tissant des liens constants entre la vie et l'œuvre.

1. L'Enfance à Accrington : Le Règne de Mme Winterson

La figure centrale et terrifiante de son enfance est sa mère adoptive, Constance Winterson, surnommée "Mrs. W". C'est une femme dépressive, massive, profondément religieuse (appartenant à une secte fondamentaliste), qui vit dans l'attente imminente de l'Apocalypse. Mrs. Winterson est l'un des personnages les plus complexes et terrifiants de la littérature, d'autant plus qu'elle a existé.

- Une éducation par la peur : La maison était un lieu de privation, sans chauffage ni affection. La religion était un instrument de terreur. Le diable rôdait dans le living-room, et le monde extérieur était un lieu de péché.

- La question des origines : Jeanette est une enfant "trouvée", ramassée sur le paillasson selon la version de sa mère. Cette absence d'origine, ce sentiment de ne pas appartenir, est une blessure fondamentale.

- Le salut par les livres : La maison ne comptait que six livres, tous religieux, à l'exception d'un livre d'histoires de Malory sur la Table Ronde. Surtout, la bibliothèque publique devint son refuge. Mrs. Winterson, paradoxalement, lui interdisait de lire des romans (considérés comme des mensonges), forçant Jeanette à cacher les livres sous son matelas. Cet espace secret, ce "monde parallèle" créé par la littérature, lui a sauvé la vie.

2. L'Adolescence : L'Amour, l'Exil et l'Écriture

- La découverte de l'amour homosexuel : À 16 ans, Jeanette tombe amoureuse d'une fille. Quand sa mère le découvre, c'est le scandale. La confrontation culmine avec la phrase-titre, révélant que le bonheur n'est pas l'objectif ; la conformité à une norme étroite l'est.

- Le départ : Elle est chassée de la maison et doit se débrouiller pour survivre, dormant dans sa voiture tout en préparant ses examens d'entrée à Oxford.

- L'écriture comme exorcisme : Son premier roman, Oranges Are Not the Only Fruit (1985), est une transposition à peine voilée de cette adolescence. Elle raconte comment l'écriture de ce livre fut une nécessité vitale, une façon de reprendre le contrôle de sa propre histoire.

3. L'Âge Adulte, la Quête de la Mère Biologique

Le récit fait un saut dans le temps. Après une dépression nerveuse et une tentative de suicide à l'âge adulte, déclenchée par une rupture amoureuse douloureuse, Winterson réalise que les vieilles blessures de son enfance ne sont pas refermées.

- La double quête, retrouver sa mère biologique et retrouver le chemin du bonheur, ou du moins, d'une façon de vivre avec son passé.

- Les archives et la découverte : Le livre décrit avec une précision poignante le processus administratif et émotionnel de la recherche des origines : les formulaires, les attentes, les archives. Elle finit par retrouver le nom de sa mère biologique, Ann.

- La rencontre avec Ann est décrite sans sentimentalisme excessif. C'est une femme simple, différente d'elle, et cette rencontre n'efface pas magiquement les souffrances passées. Elle offre quelque chose de tout aussi précieux : un commencement, une origine, une histoire qui précède son adoption.

 

"... Alors que le taxi se range devant la maison, la neige se met à tomber. Quand je devenais folle, j’ai rêvé une nuit que j’étais allongée sur une plaque de verglas et qu’en dessous, main contre main, bouche contre bouche, se trouvait un autre moi, piégé dans la glace.

 Je veux briser cette glace, mais si j’y parviens, cela reviendra-t-il à me porter un coup de couteau ? Debout dans la neige, j’aurais aussi bien pu me tenir à n’importe quel moment de mon passé. Je ne pouvais qu’en arriver là.

 Donner naissance est une blessure à part entière. Autrefois, les menstruations revêtaient une signification magique. L’apparition du bébé dans le monde déchire le corps de la mère, expose le petit crâne encore mou. L’enfant est le baume et la plaie. Le lieu de la perte et du gain.

 Il neige. Je suis là. Égarée et res(t)ituée.

Ce qui se dresse à présent devant moi, pareil à un étranger qu’il me semble reconnaître, est l’amour. Le retour, ou plutôt la restitution, surnommé « la perte égarée ». Je ne pouvais pas briser la glace qui me séparait de moi-même, je ne pouvais que la laisser fondre, et pour cela je devais perdre pied, voir le sol se dérober. Je devais accepter la fusion chaotique avec ce qui ressemblait à une folie furieuse. J’ai travaillé sur la base de cette blessure toute ma vie. La cautériser entraînerait la fin d’une identité – l’identité fondatrice. Mais même soignée, une blessure ne disparaît pas ; il restera toujours une cicatrice. On me reconnaîtra toujours à ma cicatrice.

 Tout comme ma mère avec qui je partage cette blessure, et qui a dû se façonner une existence autour d’un choix qu’elle ne voulait pas faire. Désormais, dorénavant, comment faire pour nous connaître ? Sommes-nous mère et fille ? Que sommes-nous ?

 Mrs Winterson était magnifiquement blessée, comme une martyre du Moyen Âge, le corps entaillé, se vidant de son sang pour Jésus, et tout le  monde a pu la voir porter sa croix. La vie n’avait de sens que dans la souffrance. Si vous lui aviez demandé : « Pourquoi sommes-nous sur cette terre ? » Elle aurait répondu : « Pour souffrir. »

 Après tout, notre passage sur terre, en tant qu’antichambre de la Fin des Temps, ne peut être qu’une succession de pertes. Mais mon autre mère m’avait perdue comme je l’avais perdue elle, et notre autre vie faisait penser à un coquillage ramassé sur la plage, renfermant l’écho de la mer.

 Qui donc était-elle, cette femme qui était entrée dans le jardin il y a tant d’années et qui avait jeté Mrs Winterson dans un tel accès de rage et de douleur qu’elle m’avait envoyé valser à l’autre bout de l’entrée, renvoyée d’un coup dans l’autre vie ?

 J’imagine qu’il s’agissait peut-être de la mère de Paul, l’angélique et invisible Paul. Je suppose que j’ai pu tout inventer. Mais ce n’est pas mon impression. Ce qui est arrivé durant cet après-midi de violence était lié au certificat de naissance que j’ai découvert après et qui n’était en fait pas le mien, lié à cet instant où bien des années plus tard, j’ai ouvert cette boîte – et son destin –, et découvert ces papiers qui me disaient que j’avais un autre nom – raturé.

 J’ai appris à lire entre les lignes. J’ai appris à voir l’envers de l’image..."

 

La Fiction comme Survie et comme Vérité ...

C'est le thème le plus puissant du livre. Winterson explore l'idée que face à un "récit officiel" insupportable (celui de sa mère adoptive), il faut inventer son propre récit.  Les connexions qu'elle établit entre sa vie et son œuvre, ainsi que ses références à la littérature mondiale (de T.S. Eliot à Emily Dickinson), sont convaincantes. Son expérience personnelle est la preuve que l'art et la littérature ne sont pas des divertissements, mais des lignes de vie.

Le livre est une profonde méditation sur l'identité ...

Le sentiment de ne pas avoir d'origine engendre un sentiment de précarité existentielle : "Si vous êtes un enfant trouvé, comme moi, votre sens de vous-même est mis à mal." Elle explore la différence entre la mère biologique (Ann) et la mère adoptive qui, malgré sa monstruosité, l'a "fabriquée". Mrs. W, en lui refusant l'amour, l'a paradoxalement poussée à créer, à écrire, à devenir elle-même.

Le Langage et le Bonheur contre la "Normalité" ...

La question du titre est le centre philosophique du livre.  "Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?" est une question profondément triste qui révèle un monde où la conformité est plus valorisée que l'épanouissement personnel. Le livre entier est la réponse de Winterson : elle a choisi le bonheur, l'amour (sous toutes ses formes) et la création, au prix de la rupture avec le monde "normal".


"Gut Symmetries" (1997)

Jeanette Winterson entrelace physique quantique, alchimie, mythologie et une histoire d'amour déchirante pour explorer les lois fondamentales de l'univers et du cœur humain.

Une Histoire d'Amour sur un Voilier dans l'Atlantique Nord

Le récit, plus conceptuel que linéaire, s'articule autour d'un triangle amoureux intellectuellement et sensuellement chargé. Les Personnages Principaux, 

- La Narratrice (sans nom, bien que parfois identifiée comme "Alice" dans les références), une jeune physicienne théorique, brillante et en quête. Elle est le point de vue central à travers lequel l'histoire est filtrée.

- Jove, un physicien célèbre, charismatique et plus âgé. Il est marié, mais cela ne l'a jamais empêché d'avoir des aventures. Il représente la science établie, la raison, mais aussi une certaine arrogance masculine.

- Stella, l'épouse de Jove. Belle, intelligente, alchimiste. Elle est le pôle opposé et complémentaire de Jove : elle s'intéresse à la transformation de la matière et de l'âme, aux savoirs anciens et intuitifs.

 

La Trame Narrative ...

La narratrice, engagée pour travailler avec Jove, entame une liaison passionnée avec lui. Leur relation est autant intellectuelle que charnelle ; ils discutent de la théorie des cordes, de la gravité et de l'origine de l'univers. Cependant, au lieu de se trouver en rivalité avec Stella, la narratrice est irrésistiblement attirée par elle. Une relation complexe et intense naît entre les deux femmes, créant un triangle amoureux non pas conflictuel, mais interdépendant.

Le cœur physique et métaphorique du roman est un voyage en voilier que les trois personnages entreprennent ensemble à travers l'Atlantique Nord. Confinés dans l'espace restreint du bateau, leurs relations, leurs désirs et leurs rivalités atteignent un point de crise. L'océan, vaste et imprévisible, devient le paysage de leur psyché. C'est durant ce voyage que les vérités sont dévoilées, les équilibres rompus et que la quête de sens de la narratrice atteint son paroxysme.

 

Le titre, "Gut Symmetries" (littéralement "Symétries Viscérales"), est la clé de voûte du roman. Winterson propose une analogie audacieuse entre les lois de la physique et les lois du cœur.

C'est le concept inventé par Winterson pour décrire les modèles, les échos et les lois d'attraction qui régissent les relations humaines avec la même force et la même élégance que les symétries en physique. L'amour, la jalousie, le désir suivraient des principes universels que nous ressentons "dans nos tripes" (gut). Le roman explore l'idée que dans un triangle, chaque relation affecte les deux autres. Aimer Jove amène la narratrice à Stella, et aimer Stella transforme son amour pour Jove. Ils forment un système dynamique et instable. Winterson dépasse le simple dualisme (homme/femme, science/mysticisme, corps/esprit) pour proposer une vision triadique plus complexe de la réalité. La solution n'est pas dans l'un ou l'autre, mais dans la relation entre les trois.

Le récit est émaillé de digressions sur l'alchimie, la mythologie (le voyage des Argonautes, le Graal), l'histoire des sciences. Ces éléments ne sont pas des ornements ; ils font partie intégrante de la quête de la narratrice pour trouver un langage capable de décrire l'indicible, que ce soit l'amour ou l'origine de l'univers.

C'est probablement l'un des romans les plus exigeants de Winterson. Les références à la physique théorique et à l'alchimie peuvent être obscures pour un lecteur non initié et donner une impression d'hermétisme.


"The PowerBook" (2000)

Un roman qui est à la fois un produit de son époque (l'émergence d'Internet) et une quintessence des thèmes chers à l'autrice, une Quête d'Amour à l'Ère Numérique.

Le livre s'ouvre sur une proposition faite par la narratrice (un personnage écrivain, largement autobiographique) à son lecteur : "Éteins ton ordinateur. Je vais te faire vivre une aventure que tu n'es pas obligé de garder. Tape ESPACE pour commencer."

Cette invitation situe d'emblée le lecteur comme un participant actif, un co-créateur de l'histoire. Le récit est structuré comme une série de "fichiers" ou d'histoires que la narratrice offre à un amant anonyme, "vous".

La narratrice, depuis son bureau à Londres, entame une liaison passionnée et tourmentée avec un homme marié. Leur relation est intense, clandestine, et se déroule par à-coups, entre des rencontres brûlantes (notamment à Paris et à Venise) et de longues séparations. Cette histoire d'amour impossible, avec son lot de désir, de jalousie et de peur de l'engagement, forme le fil conducteur émotionnel du livre.

Entrelacée à cette romance moderne, une multitude d'autres histoires sont "téléchargées" ou ouvertes comme des fenêtres sur un écran, 

- L'écuyer de Lancelot qui se travestit pour conquérir sa dame.

- Un marchand de tulipes dans la Hollande du XVIIᵉ siècle, obsédé par la recherche d'un bulbe unique et parfait.

- Le capitaine de la Mona Lisa, chargé de la cacher pendant la Seconde Guerre mondiale.

- La tentative de vol des joyaux de la Couronne britannique.

- Des récits de pirates, de chevaliers, d'explorateurs.

Ces histoires ne sont pas de simples digressions. Elles fonctionnent comme des métaphores parallèles aux émotions de la narratrice : la quête, le déguisement, le risque, la possession, la recherche de la beauté parfaite et insaisissable.

 

Winterson propose une vision de l'écriture comme un espace de liberté absolue, un cyberespace avant l'heure. "Vous pouvez me réinitialiser à tout moment" : La narratrice offre à son lecteur/amant la possibilité de réécrire l'histoire, de changer le scénario. Cela reflète le pouvoir de l'imagination de recréer le monde et la réalité. Le langage est présenté comme un code qui peut être reprogrammé pour créer de nouvelles réalités. L'écrivain est un programmeur d'histoires et l'identité est une construction mouvante.

L'amour est, une fois de plus, la force motrice, décrit comme une quête périlleuse et transcendante.


"The Gap of Time" (2015)

Le premier roman de la série "Hogarth Shakespeare" qui commandait à des auteurs contemporains de réimaginer les pièces du Barde. "The Gap of Time" est une réécriture passionnante et fidèle dans l'esprit de The Winter's Tale (Le Conte d'Hiver) de Shakespeare. Winterson transpose le drame shakespearien de la jalousie destructrice, de l'abandon et de la rédemption dans un contexte des années 2000-2010, entre Londres et une Nouvelle-Orléans post-Ouragan Katrina.

Le roman suit la structure en deux actes de la pièce ..

Acte I : La Chute (La Jalousie et la Perte)

- Léontes devient Leo Kaiser : Un riche banquier d'affaires londonien, possessif et au bord de la paranoïa. Il est marié à MiMi, une célèbre chanteuse française.

- Hermione devient MiMi : Une artiste talentueuse et radieuse, enceinte de leur second enfant.

- Polixènes devient Xeno : Le meilleur ami d'enfance de Leo, maintenant un créateur de jeux vidéo solitaire et complexe, fasciné par les mondes virtuels.

- Le Déclencheur : Persuadé que l'enfant que porte MiMi est de Xeno et non de lui, Leo est consumé par une jalousie folle et sans fondement. Cette jalousie détruit tout : il accuse publiquement MiMi d'adultère, provoquant un scandale médiatique. Elle meurt peu après en couches (ou semble mourir), et Leo, dans un accès de rage, renie le bébé, une petite fille nommée Perdita, qu'il ordonne à son conseiller, Shep, d'abandonner.

Acte II : La Rédemption (Le Temps et les Retrouvailles)

- L'Abandon et le Sauvetage : Shep, accablé, ne peut se résoudre à tuer l'enfant. Lors d'un voyage d'affaires à Nouvelle-Orléans (qui remplace la Bohême côtière de la pièce), il dépose le bébé devant un "Berceau pour Anges" (Baby-Hatch) avec une somme d'argent. Perdita est recueillie et adoptée par Shep lui-même, qui décide de rester à La Nouvelle-Orléans pour l'élever avec son fils, Clo.

- Le "Gap of Time" (L'Écart du Temps) : L'histoire fait un bond de seize ans. Nous sommes en 2013. Perdita a grandi, devenue une jeune femme brillante et belle. Elle tombe amoureuse de Zel, sans savoir que celui-ci est en réalité le fils de Xeno, son père biologique. Le passé refoulé est sur le point de ressurgir.

- Les Retrouvailles et la Rédemption : Une série de coïncidences et de rencontres providentielles (comme dans la pièce) ramènent tous les personnages à Londres. La vérité éclate. Leo, rongé par seize ans de remords, est confronté à sa fille perdue. Le roman culmine avec une scène où MiMi, qui n'était en réalité pas morte mais était restée cachée, est "ressuscitée" aux yeux de Leo, permettant une réconciliation miraculeuse et pathétique.

 

Le titre est tiré d'un vers de la pièce : "I fill up this sin gap of time with a forgiveness more than you did wrong." Le "Gap" (l'écart, la brèche), c'est la faille ouverte par la faute de Leo. C'est aussi les seize années de séparation, le gouffre entre le passé et le présent, entre l'erreur et la possibilité de la réparer.

Le roman souligne constamment que nous vivons dans et par les histoires. Le titre lui-même est celui d'un jeu vidéo et d'un roman. Ce méta-niveau rappelle que The Winter's Tale est un "conte", une histoire qui ose la coïncidence et le miracle pour atteindre une vérité émotionnelle plus profonde.


"Frankissstein: A Love Story" (2019)

Un roman audacieux et profondément original qui marque un retour remarqué de Jeanette Winterson. Il s'agit d'une réécriture postmoderne et transgenre de Frankenstein de Mary Shelley, qui entrelace le passé du XIXe siècle et un futur proche pour interroger notre rapport au corps, à la conscience, à la technologie et à l'amour.

Le roman alterne entre deux époques distinctes mais qui se font écho, créant un dialogue constant entre la source littéraire et notre réalité technologique.

1. Le Fil Narratif du Passé : Mary Shelley (1816)

Ce fil raconte l'histoire de la genèse du chef-d'œuvre de Mary Shelley. Nous la suivons lors de l'été célèbre à la Villa Diodati, où, avec Percy Bysshe Shelley, Lord Byron et le docteur Polidori, elle est mise au défi d'écrire une histoire de fantômes. Le récit explore ses relations complexes, sa grossesse, les deuils qui l'ont marquée et la façon dont son expérience de la création et de la perte a nourri l'écriture de Frankenstein. Ce fil est une méditation sur la création littéraire et la vie qui l'alimente.

2. Le Fil Narratif du Présent/Futur : Ry Shelley

Dans le présent, le narrateur est Ry Shelley, un jeune médecin transgenre (homme, né dans un corps de femme) qui tombe amoureux de Victor Stein, un charismatique et troublant professeur de intelligence artificielle (IA) spécialisé dans la cryogénie et le téléchargement de l'esprit. Ry est à la fois une réincarnation et une réinterprétation de Mary Shelley : ils partagent un nom, une intelligence aiguë et une fascination pour les limites de la vie.

L'intrigue tourne autour d'une foire technologique à laquelle Ry participe, où il rencontre une galerie de personnages hauts en couleur ..

- Ron Lord, un entrepreneur vulgaire et comique qui commercialise des poupées sexuelles robotisées de pointe, représentant une vision bassement commerciale et sexuée de l'IA.

- Claire, une évangéliste chrétienne conservatrice qui s'oppose farouchement aux "perversions" de la technologie et de la modification du corps humain.

- Polly D., une journaliste qui suit Ry et sert de contrepoint médiatique et cynique.

L'histoire suit la relation naissante entre Ry et Victor, tandis que ce dernier révèle peu à peu ses projets démiurgiques : préserver les cerveaux des grands génies et, un jour, les ressusciter ou télécharger leur conscience dans de nouveaux réceptacles, devenant ainsi le Dr. Frankenstein moderne.

 

Le Mythe de Frankenstein Revisité, le roman est une conversation constante avec le mythe originel. Victor Stein est le nouveau Victor Frankenstein . Comme son homologue, il est un génie obsédé par le pouvoir de vaincre la mort. Sa quête n'est plus de créer la vie à partir de cadavres, mais de la préserver numériquement, posant la question : la conscience téléchargée est-elle encore une âme, ou juste une copie ?

Le Corps, le Genre et l'Identité, le thème le plus puissant du livre, porté par le personnage de Ry. Celui-ci, en tant que Création et Créateur. En tant qu'homme trans, Ry a littéralement refaçonné son corps pour qu'il corresponde à son identité intérieure. Il est à la fois la création de la médecine et le créateur de sa propre forme. Il incarne physiquement la question centrale de Frankenstein : dans quelle mesure pouvons-nous et devrions-nous remodeler le corps qui nous est donné ? Le corps de Ry est un site de lutte, de transformation et de narration, tout comme le monstre de Shelley apprend à se définir par lui-même. Le roman affirme que l'identité n'est pas une donnée biologique immuable, mais une construction complexe.

 

Une "Love Story" : Le sous-titre est crucial. L'histoire d'amour entre Ry et Victor est le cœur émotionnel du roman. Elle interroge : peut-on aimer une intelligence pure, désincarnée ? L'amour a-t-il besoin d'un corps ? Le roman aborde le transhumanisme, l'IA et la question du genre avec une acuité remarquable. Et le dialogue entre 1816 et aujourd'hui, superbement maîtrisé et éclairant les deux époques d'une lumière nouvelle.

La conclusion est ambiguë et dérangeante, laissant le lecteur sur une question angoissante quant à l'avenir de l'humanité. Certains pourraient la trouver frustrante.