SLOVENIA (Central Europe)


Au cœur de l’Europe centrale, la Slovénie est un petit État (20 256 km2), peu peuplé (2 059 000 hab. en 2013), situé à l'est de l'arc alpin (où se trouve le majestueux Triglav (2 864 m), près de Piran, en passant par les forêts denses couvrant plus de la moitié du territoire. Riche en cours d’eau, la Slovénie est traversée par des rivières comme la Sava et la Soča, célèbre pour sa couleur émeraude. Ces paysages font de la Slovénie une destination prisée pour le tourisme vert, où randonnée, escalade et sports nautiques dominent.

Le territoire slovène fut dominé par les Habsbourg depuis le XIIIe siècle lorsqu'il rejoignit le royaume des Serbes, Croates et Slovènes (futur royaume de Yougoslavie) créé au lendemain de la Première Guerre mondiale. Après 1945, la Slovénie fut l'une des six républiques fédérées de la Yougoslavie socialiste. En 1991, elle devient le premier État à déclarer son indépendance lors de la dissolution de cette dernière, amorçant un processus démocratique et une transition économique réussis. L''État slovène s'est rapidement inséré dans l'économie et la politique européennes, sur le modèle d'une démocratie parlementaire, après l'adoption d'une nouvelle Constitution le 23 décembre 1991. Il a adhéré à l'Union européenne en mai 2004, en même temps que huit autres États d'Europe centrale et orientale.

La culture slovène reflète ces héritages. La langue slovène, riche en dialectes, est un élément clé de l’identité nationale. Des écrivains comme France Prešeren, auteur du poème utilisé pour l’hymne national, incarnent l’esprit romantique slovène. Les traditions locales, comme la potica (gâteau roulé) ou la sculpture sur bois, côtoient une scène artistique contemporaine dynamique.

Le pays se distingue par ses innovations dans les technologies vertes et l’industrie. Ljubljana, sa capitale, est un modèle de ville durable, ayant reçu le titre de Capitale verte de l’Europe en 2016. Il est vrai que c'est un pays encore faiblement urbanisé  et le pays ne compte que seize villes de plus de 10 000 habitants, et deux d'environ 100 000, la capitale Ljubljana (280 000 hab.) et Maribor (94 000 hab.). Sur le plan social, la Slovénie figure parmi les pays européens les plus égalitaires et offre une qualité de vie élevée.  


"Slovenia : from Yugoslavia to the European Unions" (Mojmir Mrak, Matija Rojec, Carlos Silva-Juregui, World Bank Publications, Independent Publishers Group, Washington, DC, 2004)

L’ouvrage constitue une analyse majeure de la trajectoire slovène depuis son indépendance en 1991 jusqu’à son intégration dans l’Union européenne en 2004. Dirigé notamment par Mojmir Mrak et Matija Rojec, il propose une lecture approfondie de ce processus comme une triple transition : passage à l’économie de marché, construction d’un État national autonome, et intégration aux structures européennes. L’un des apports centraux de l’ouvrage réside dans la mise en évidence du caractère graduel et maîtrisé des réformes slovènes, contrastant avec les politiques de rupture brutale adoptées dans d’autres pays d’Europe centrale et orientale.

Les auteurs défendent implicitement l’idée que la Slovénie constitue une véritable “success story” post-yougoslave.

Cette réussite s’explique par plusieurs facteurs structurels : un niveau de développement initial élevé au sein de la Yougoslavie, une relative ouverture économique antérieure, une indépendance acquise sans conflit prolongé, ainsi qu’un fort consensus politique autour des réformes. Le rôle de l’État est également souligné, non pas comme un frein, mais comme un acteur central d’une transition encadrée, illustrant une forme de capitalisme coordonné. Dans cette perspective, l’intégration européenne apparaît non seulement comme un objectif, mais aussi comme un instrument de stabilisation et de modernisation, ayant guidé les réformes économiques et institutionnelles.

Cette trajectoire peut être décomposée en plusieurs étapes clés. 

- La Slovénie proclame son indépendance le 25 juin 1991, à la suite d’un référendum organisé en décembre 1990, ce qui entraîne un conflit bref — la “guerre des Dix Jours” — qui se conclut rapidement par le retrait de l’armée yougoslave. Dès 1992, le pays est reconnu internationalement et entame la construction de ses institutions. 

- La période 1992-1996 correspond à la stabilisation macroéconomique et aux premières réformes de marché, menées de manière progressive (privatisations graduelles, maintien d’un secteur public significatif). 

- En 1996, la Slovénie signe un accord d’association avec l’Union européenne, marquant le début formel de son processus d’intégration. Les négociations d’adhésion s’ouvrent en 1998 et se concluent en 2002, avant l’entrée officielle dans l’UE le 1er mai 2004 lors du grand élargissement à l’Est. Cette séquence relativement rapide témoigne de la capacité d’adaptation institutionnelle et économique du pays.

Toutefois, cette singularité slovène ne peut être pleinement comprise sans remonter à des facteurs historiques de longue durée. 

En effet, la Slovénie se distingue du reste de l’espace balkanique par son appartenance ancienne à l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1918. Cet héritage a favorisé une intégration précoce aux dynamiques de l’Europe centrale, caractérisée par une administration relativement efficace, un niveau d’éducation élevé et un tissu économique plus développé. Dès la fin du XIXe siècle, certaines régions slovènes connaissent un début d’industrialisation, ce qui les distingue nettement des espaces plus ruraux des Balkans.

Cette orientation centre-européenne se prolonge au XXe siècle. 

Intégrée au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (puis à la Yougoslavie), la Slovénie demeure la région la plus prospère de la fédération, représentant une part importante du PIB industriel yougoslave. Dans les années 1970-1980, elle bénéficie du modèle d’autogestion yougoslave, qui lui permet de maintenir des liens économiques étroits avec l’Europe occidentale, notamment avec l’Italie et l’Autriche. Ainsi, au moment de l’indépendance en 1991, la Slovénie dispose déjà d’un niveau de développement économique, d’une ouverture extérieure et d’institutions relativement solides qui facilitent sa transition.

Cependant, la portée analytique de l’ouvrage doit être nuancée.

En effet, sa particularité — réunir de nombreux acteurs directs de la transition — constitue à la fois une richesse et une limite. Si cette approche offre une connaissance fine des mécanismes de transformation, elle tend aussi à produire une lecture normative et parfois auto-justificatrice. Les tensions sociales, les coûts de la transition (chômage, inégalités) ou encore certaines fragilités structurelles sont relativement peu développés. De plus, la réussite slovène est parfois présentée comme un processus quasi linéaire, ce qui peut occulter les incertitudes et les alternatives possibles.

Dès lors, si l’ouvrage est particulièrement utile pour défendre l’idée d’une Slovénie comme “cas à part”, cette thèse mérite d’être relativisée. La singularité slovène tient certes à des choix politiques pertinents — gradualisme, consensus, orientation européenne — mais aussi à des conditions initiales exceptionnelles, héritées de son histoire centre-européenne et de son développement précoce. 

Sa trajectoire se distingue par une combinaison rare : une transition rapide mais sans rupture brutale, une indépendance peu violente, et une intégration européenne précoce et réussie. Ces éléments, difficilement reproductibles ailleurs dans l’espace post-yougoslave ou post-socialiste, limitent la portée universelle du “modèle slovène”. Ainsi, plus qu’un modèle exportable, la Slovénie apparaît comme une exception contextualisée, dont la réussite s’inscrit à la fois dans le temps long et dans les choix politiques des années 1990 et 2000.


L’ouvrage "Questions about Slovenia: Everything You Wanted to Know About Slovenia — and You Had Nowhere to Ask" de Matjaž Chvatal et Vanja Živkovič Fric (publié dans les années 2010) est un ouvrage de vulgarisation qui adopte une forme accessible de questions-réponses. Il aborde des thèmes essentiels tels que l’identité slovène, l’histoire nationale, la culture et les mentalités, et permet ainsi de comprendre rapidement “ce qui fait la Slovénie”. Sans proposer une analyse académique approfondie, il constitue une porte d’entrée efficace pour saisir les représentations que les Slovènes ont d’eux-mêmes.

L’un des apports principaux de l’ouvrage est de mettre en évidence une forte conscience de singularité nationale, fondée sur une position géographique et culturelle intermédiaire.

La Slovénie y est décrite comme un espace “entre” : entre Balkans et Europe centrale, mais aussi entre influences germaniques, latines et slaves. Cette situation de carrefour explique en partie la complexité de son identité.

Les auteurs insistent ainsi sur le fait que la Slovénie n’est pas totalement balkanique — le terme “balkanique” étant parfois perçu comme négatif, associé à l’instabilité politique, aux conflits des années 1990 ou à un certain retard économique — mais qu’elle ne correspond pas non plus entièrement au modèle des États d’Europe centrale comme l’Autriche.

En effet, la Slovénie n’est pas une puissance centre-européenne classique dans la mesure où elle a longtemps été intégrée à des ensembles politiques dominés par d’autres (Empire des Habsbourg jusqu’en 1918, puis Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, et enfin Yougoslavie socialiste entre 1945 et 1991). Elle ne dispose donc pas d’une tradition étatique indépendante ancienne comparable à celle de certains États d’Europe centrale, et son affirmation nationale est plus tardive. Cette situation explique une identité hybride : à la fois proche de l’Europe centrale par ses structures économiques et culturelles, mais marquée par son appartenance passée à un espace balkanique et socialiste.

Cette volonté de différenciation symbolique s’exprime fortement dans le discours national : elle passe par la valorisation de l’ordre, de l’efficacité administrative, de la stabilité politique et de l’ancrage européen, ainsi que par une mise à distance de l’image des conflits yougoslaves des années 1991-1995. 

L’indépendance, proclamée le 25 juin 1991 à la suite d’un référendum en décembre 1990, et la brièveté de la “guerre des Dix Jours”, contribuent à renforcer cette perception d’une trajectoire distincte des autres républiques yougoslaves.

Cette représentation identitaire s’enracine dans une histoire longue. 

La Slovénie a été intégrée pendant plusieurs siècles à l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1918, ce qui a favorisé une insertion précoce dans les dynamiques politiques, administratives et économiques de l’Europe centrale. Après la Première Guerre mondiale, elle rejoint le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (1918), puis la Yougoslavie, au sein de laquelle elle conserve toutefois une position spécifique. Durant la période socialiste (1945-1991), elle constitue la république la plus développée et la plus industrialisée, bénéficiant d’une relative ouverture vers l’Occident.

Enfin, l’ouvrage souligne une proximité revendiquée avec l’Autriche et l’Italie, qui s’explique à la fois par des héritages historiques et par des interactions contemporaines. Les liens avec l’Autriche remontent à la période habsbourgeoise et se traduisent par des influences administratives, culturelles et linguistiques durables. Quant à l’Italie, elle constitue un partenaire économique et culturel majeur, notamment dans les régions frontalières. Ainsi, les Slovènes ont tendance à se percevoir eux-mêmes comme plus proches de ces espaces centre-européens et méditerranéens que du reste de l’ex-Yougoslavie, ce qui renforce l’idée d’une identité spécifique.

À titre comparatif, cette construction identitaire se distingue nettement de celle de la Croatie ou de la Serbie : la Croatie, bien que partiellement marquée elle aussi par l’héritage austro-hongrois, reste davantage associée à l’espace balkanique et a été profondément affectée par la guerre d’indépendance (1991-1995), tandis que la Serbie, héritière du cœur politique de la Yougoslavie, développe une identité nationale plus fortement liée aux Balkans et à une histoire étatique autonome plus ancienne, ce qui renforce par contraste la perception d’une Slovénie comme espace intermédiaire et cas singulier en Europe du Sud-Est.



L’ouvrage "Greetings from Slovenia: natural wonders, historical monuments and beauty of Slovenia" de Stane Peterlin et Marjan Krušič (2005) est un beau livre illustré qui propose une mise en valeur esthétique du territoire slovène, à travers ses paysages, ses monuments et son patrimoine culturel.

Il constitue une source intéressante pour comprendre l’image que la Slovénie construit et projette d’elle-même, notamment celle d’un pays à la fois harmonieux, diversifié et profondément européen. L’un des apports majeurs de cet ouvrage est de mettre en scène la Slovénie comme une forme de “micro-Europe”, c’est-à-dire un espace où se concentrent, sur un territoire réduit, des paysages et des influences variées : monde alpin, influences méditerranéennes, plaines pannoniennes et reliefs karstiques. Cette diversité territoriale renforce l’idée d’un pays-carrefour, à la croisée de plusieurs espaces européens, et contribue à expliquer la perception d’une Slovénie à la fois singulière et représentative d’une certaine synthèse continentale.

Parmi les lieux dits incontournables de la Slovénie, plusieurs sites emblématiques illustrent parfaitement cette diversité et cette mise en scène du territoire.

Le Lac de Bled est sans doute l’image la plus emblématique du pays. Niché dans un décor alpin spectaculaire, ce lac d’un vert émeraude abrite en son centre un îlot sur lequel se dresse une charmante église. Dominé par un château perché sur une falaise, le site offre un panorama romantique et presque irréel, très prisé des visiteurs. La Grotte de Škocjan, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1996, constitue quant à elle l’un des systèmes karstiques les plus impressionnants d’Europe. Son canyon souterrain, long d’environ 2,6 kilomètres, témoigne de la puissance des phénomènes naturels et de la richesse géologique du pays.

La capitale, Ljubljana, incarne une autre facette de cette identité.

Ville à taille humaine, elle séduit par son atmosphère paisible et son élégance architecturale. Traversée par la Ljubljanica et marquée par l’œuvre de Jože Plečnik, elle reflète une influence centre-européenne forte, mêlant tradition et modernité. Sur la côte adriatique, la ville de Piran apparaît comme un joyau médiéval au charme vénitien, illustrant l’influence italienne et méditerranéenne. Enfin, le Parc national du Triglav, unique parc national du pays, abrite le mont Triglav — symbole national — et offre des paysages alpins remarquables, entre vallées glaciaires, rivières cristallines et forêts denses.

À travers cette sélection de sites, l’ouvrage met en avant une Slovénie ordonnée, naturelle et esthétiquement harmonieuse, où la diversité des paysages devient un élément central de l’identité nationale.

Cette représentation contribue à renforcer l’image d’un pays stable, proche des standards de l’Europe occidentale et distinct des stéréotypes associés aux Balkans.

Cependant, il convient de souligner les limites de ce type de publication. L’ouvrage propose une vision idéalisée et dépolitisée, centrée sur la beauté du territoire et le patrimoine, sans aborder les dynamiques historiques, économiques ou sociales qui expliquent cette trajectoire. Il ne permet donc pas, à lui seul, de comprendre les fondements de “l’exception slovène”, mais il en révèle une dimension essentielle : la manière dont le pays se met en scène comme un espace européen harmonieux et singulier.



La littérature slovène se laisse difficilement enfermer dans une définition simple : elle apparaît plutôt comme une littérature de tension, structurée par une histoire politique instable, une langue peu diffusée et une position périphérique en Europe.

Cette situation explique en partie le sentiment qu’elle aurait parfois du mal à “s’incarner” pleinement sur la scène internationale — non par manque de richesse, mais parce qu’elle s’est construite dans des conditions particulières.

Avant la Seconde Guerre mondiale, avec des figures fondatrices comme Ivan Cankar, la littérature slovène joue un rôle essentiel dans la construction d’une identité nationale. Dans un contexte d’absence d’État propre, elle devient un espace privilégié d’expression culturelle et de réflexion sociale. Les œuvres de cette période se caractérisent par une forte dimension critique, souvent tournée vers les inégalités sociales, le poids des traditions et les limites de l’idéalisme. Cette fonction “fondatrice” rapproche la littérature slovène d’autres littératures d’Europe centrale sans État au XIXe et au début du XXe siècle, comme les littératures tchèque ou slovaque, où l’écriture participe directement à la formation d’une conscience collective.

 

Après 1945, intégrée à la Yougoslavie, la Slovénie entre dans une période où la production littéraire est marquée par le cadre idéologique du communisme. 

Si une littérature officielle, influencée par le réalisme socialiste, se développe, une autre voie — plus discrète mais essentielle — s’impose : celle de la dissidence et de la critique indirecte, incarnée par des auteurs comme Edvard Kocbek. La poésie, notamment avec Dane Zajc ou Srečko Kosovel (plus précoce mais influent), devient un espace privilégié d’expression symbolique et de résistance. Par rapport à d’autres littératures du bloc de l’Est, la littérature slovène se distingue par une relative souplesse du cadre yougoslave, qui permet une plus grande diversité formelle et une critique moins frontalement réprimée que dans des régimes plus stricts comme en URSS ou en Roumanie. Elle partage cependant avec ces littératures une attention aiguë aux questions morales, à la responsabilité individuelle et à la mémoire des violences.

 

Après l’indépendance de la Slovénie en 1991, la littérature slovène connaît un renouvellement profond.

Libérée des contraintes idéologiques, elle s’ouvre davantage à l’international et explore des thématiques variées : mémoire des totalitarismes, transformations sociales, identités contemporaines, mondialisation. Des auteurs comme Drago Jančar, Maja Haderlap ou Goran Vojnović témoignent de cette diversité. Par rapport aux grandes littératures occidentales, souvent marquées par des traditions nationales fortement institutionnalisées, la littérature slovène apparaît plus fragmentée, mobile et expérimentale, moins attachée à des formes dominantes, et davantage tournée vers l’exploration de l’individu.

Ce qui la caractérise profondément, par rapport à d’autres littératures européennes, c’est donc une combinaison singulière :

- une fonction identitaire forte à ses débuts,

- une capacité de résistance intérieure sous contrainte politique,

- et une ouverture contemporaine plurielle et européenne.

Si elle reste moins visible que les grandes traditions littéraires en raison de la diffusion limitée de la langue slovène, elle n’en constitue pas moins un espace de création d’une grande densité. La littérature slovène se distingue ainsi par sa capacité à transformer une position périphérique en laboratoire d’expériences littéraires, où s’articulent mémoire, histoire et modernité.


Ivan Cankar (1876–1918), disparu au moment même de la dissolution de l’Empire austro-hongrois en 1918, est considéré comme l’une des figures fondatrices de la littérature slovène moderne. Dramaturge, essayiste et romancier, il introduit dans les lettres slovènes une dimension sociale et psychologique nouvelle, marquée par l’influence du réalisme, du symbolisme et du modernisme européen.

Parmi ses œuvres majeures figure "Martin Kačur" (1906), roman emblématique qui raconte le destin d’un jeune instituteur idéaliste, animé par le désir d’éduquer et de transformer la société rurale slovène. Porté par des idées progressistes, Martin Kačur se heurte cependant à la réalité : l’ignorance, l’indifférence et la résistance des villageois finissent par briser son engagement. À travers ce personnage, Cankar propose une réflexion critique sur le décalage entre idéalisme et réalité sociale, ainsi que sur la difficulté de réformer une société profondément ancrée dans ses traditions. Ce roman reste aujourd’hui une œuvre clé pour comprendre les tensions sociales et culturelles de la Slovénie au début du XXe siècle.


Après la Seconde Guerre mondiale, la Slovénie, intégrée à la Yougoslavie, voit sa production littéraire fortement influencée par le régime communiste (1945–1991). 

Si une partie des écrivains adhère, au moins formellement, aux orientations idéologiques dominantes (réalisme socialiste), d’autres adoptent des positions plus critiques, souvent au prix de marginalisation ou de censure.

C’est le cas de Edvard Kocbek (1904–1981), intellectuel engagé et figure morale importante. Dans son recueil Strah in pogum (La peur et le courage), il aborde les dilemmes éthiques de la guerre et de la résistance, en particulier les violences commises par les partisans. Cette œuvre, qui rompt avec le discours officiel, provoque une forte controverse et entraîne son exclusion de la vie publique. Kocbek incarne ainsi une voix dissidente rare dans le contexte yougoslave de l’époque.

Parallèlement, le XXe siècle slovène est marqué par une riche tradition poétique. Srečko Kosovel (1904–1926), bien que mort très jeune, est une figure majeure du modernisme et de l’avant-garde. Influencé par l’expressionnisme et le constructivisme, il développe une poésie intense, fragmentée et visionnaire, qui reflète les crises de son temps.

Dans la seconde moitié du siècle, des poètes comme Dane Zajc (1929–2005) et Tone Pavček (1928–2011) contribuent à renouveler la poésie slovène ...

- Dane Zajc développe une écriture sombre et symbolique, marquée par une vision tragique de l’existence et une critique implicite du pouvoir.

- Tone Pavček, quant à lui, adopte un ton plus lyrique et humaniste, exprimant des valeurs universelles telles que la liberté, la dignité et l’attachement à la culture nationale.


Né à Trieste, ville carrefour entre cultures italienne, slovène et austro-hongroise, Boris Pahor (1913–2022) est l’une des figures majeures de la littérature slovène du XXᵉ siècle. Son parcours personnel est profondément marqué par les bouleversements historiques de la région : témoin de l’italianisation forcée sous le fascisme, résistant, puis déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, il consacre une grande partie de son œuvre à la mémoire des violences politiques et à la défense de la dignité humaine.

Son livre le plus célèbre, "Nekropola" (Pèlerin parmi les ombres ou Nécropole), constitue un témoignage essentiel de la littérature concentrationnaire européenne. Dans ce récit, Pahor revisite, vingt ans après la guerre, les camps de concentration où il fut interné — notamment Natzweiler-Struthof, Dachau et Bergen-Belsen. Loin d’un simple récit autobiographique, l’ouvrage propose une méditation profonde sur la mémoire, la survie et la déshumanisation, ainsi qu’une réflexion sur la difficulté de transmettre l’expérience concentrationnaire.

Après la guerre, Pahor s’engage activement pour la reconnaissance des droits de la minorité slovène en Italie, notamment à Trieste, où cette communauté a longtemps été marginalisée. Son engagement ne se limite pas à la dénonciation du fascisme : il critique également les dérives des régimes totalitaires, y compris le communisme en Yougoslavie, ce qui lui vaut une reconnaissance tardive dans son propre pays. Ce n’est qu’après l’indépendance de la Slovénie en 1991 que son œuvre est pleinement réhabilitée et célébrée.

L’œuvre de Pahor est riche et variée, mêlant fiction, autobiographie et réflexion historique. Parmi ses livres les plus remarquables figurent, 

- "Mesto v zalivu" (La ville dans la baie, 1955),

- "Vila ob jezeru" (La villa au bord du lac, 1955),

- "Kres v pristanu" (Le feu de joie sur le quai, 1959),

- "Parnik trobi nji" (Un vapeur siffle pour elle, 1964),

- "Zatemnitev" (Crépuscule, 1975),

- "Spopad s pomladjo" (Un printemps difficile, 1978),

- "V labirintu" (Dans le labyrinthe, 1984),

- "Dihanje morja" (Le souffle de la mer, 2001),

ainsi que son autobiographie "Moje suhote in njihovi ljudje" (Mes sanctuaires et leur peuple, 2008).

L’ensemble de l’œuvre de Pahor se caractérise par sa fidélité à la mémoire des victimes des totalitarismes, une réflexion sur la condition humaine face à l’extrême, son engagement constant pour les droits culturels et linguistiques. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des grands écrivains témoins du XXe siècle.

Longtemps marginalisé, notamment en raison de ses positions critiques, Pahor connaît une reconnaissance croissante à partir des années 1990 : traductions nombreuses (français, allemand, italien, anglais), succès critique en Europe, redécouverte comme figure majeure de la mémoire européenne. "Nekropola" est aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature concentrationnaire, aux côtés d’autres grands témoignages.


Parmi les figures majeures de la littérature slovène contemporaine, Drago Jančar occupe une place centrale. Né le 13 avril 1948 à Maribor, en Slovénie, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains slovènes. Son parcours est marqué par un engagement intellectuel fort : opposé au régime communiste yougoslave, il fut emprisonné dans les années 1970, expérience qui a profondément influencé son œuvre. Par la suite, il travaille comme scénariste, journaliste et éditeur, tout en développant une œuvre romanesque et théâtrale d’envergure européenne. Forte reconnaissance en France depuis les années 2010.

 

"Aurore boréale" (Severni sij, 1984, Drago Jančar)

En 1938 à Maribor, un homme attend un associé qui ne viendra peut-être jamais. Cette attente devient métaphore de l’effondrement européen à la veille de la guerre. - En Slovénie, ce roman est considéré comme une œuvre fondatrice, souvent étudiée pour sa capacité à traduire l’angoisse historique de l’Europe centrale à la veille de la guerre. À l’international, sa diffusion a été plus tardive, mais sa traduction française en 2018 a suscité un vif intérêt critique. L’ouvrage a également trouvé un écho en Allemagne et en Autriche, où son atmosphère rappelle les traditions littéraires de la Mitteleuropa. - Redécouvert en France avec succès critique (tr. fr. "Aurore boréale", 2018, Libretto).

 

"Devant la gare, Erdman aperçut la façade sombre d’une maison. Tout en haut, deux fenêtres étaient éclairées. Pendant un moment, il lui sembla que c’étaient les yeux de la ville qui guettaient. Il avança dans la rue vide en pataugeant dans la neige fondante. Quand il arriva au coin de la maison aux yeux luisants, une silhouette vacilla dans l’obscurité. La rue était complètement vide et l’apparition se retrouva inopinément devant lui. Elle devait sortir d’un porche ou de derrière un pilier, ou peut-être du sol. Derrière il y avait les façades sombres des vieilles maisons et dans les ténèbres matinales, au premier abord, il était quasiment impossible de distinguer la silhouette.

– Hristos voskres 1, cria l’homme. Vaistinu voskres 2.

Il chancelait, plié en deux, et ses mains agitées modelaient dans l’air des formes obscures. Pendant un instant, Erdman eut sans doute peur de cet homme barbu aux vêtements usés, il ne comprit sans doute pas le sens précis de ces mots, ni ces mouvements et ces gesticulations. Sur le moment, il ne put déterminer s’il avait devant lui un homme ivre ou dangereux ou un simple d’esprit. Il tenta de l’éviter mais celui-ci, d’un bond vif que personne n’aurait pu attribuer à une silhouette aussi gauche, lui barra le chemin. Erdman avait dans les oreilles le roulement du train, dans les yeux la lueur des gares isolées tout au long de la voie et maintenant il était frappé par le silence vide de la rue, les façades délabrées de ces maisons inconnues dans le matin sombre, et subitement par ce visage déformé, cette silhouette chancelante qui lui barrait la route.

Il posa sa valise dans la neige piétinée et sale. Il écouta le silence en attendant qu’une voix humaine sortît encore une fois du creux rouge de la bouche qui était devant lui. Erdman était fatigué et pendant un moment il lui sembla que la rue se dérobait doucement sous ses jambes. Il attribua cette impression insolite à son long voyage en train, néanmoins il appuya la main contre le mur. Encore une fois, le bonhomme se cassa en deux et allongea le cou de sorte que son visage se dirigea vers le haut. Ensuite, il se redressa et s’approcha. Erdman sentit son souffle chaud sur son visage et il eut envie de s’en aller. De se détourner et de partir. Il ne se détourna pas. Il ne souleva pas non plus sa valise et ne repoussa pas l’apparition matinale car, à cet instant, il aperçut ses minuscules pupilles parfaitement calmes. Absolument calmes au milieu de ce visage barbu et déformé, au milieu de ce corps, qui s’agitait sans cesse dans tous les sens. Il ne pouvait détacher son regard de ses petits yeux creux et profonds comme s’ils étaient en équilibre au bord d’un gouffre, comme s’il y avait derrière eux une obscurité sans fond. Il restait là à regarder ces yeux et ce visage marqué par quelque chose qui était à l’intérieur de lui et en même temps, il voyait qu’en fait c’étaient des yeux taciturnes, très taciturnes. Ce n’étaient pas les yeux d’un homme dérangé ou ivre. C’étaient des yeux qui avaient peur. Mais pas de n’importe quoi, de quelque chose de simple et d’authentique et qu’il était impossible d’éviter. C’étaient les yeux de Fédiatine. C’était inéluctable, le visage de Fédiatine et ses yeux taciturnes, ses minuscules prunelles noires, et l’abîme sombre, profond, derrière eux, il fallait qu’il les vît ce matin-là, les façades délabrées étaient à l’arrière-plan, la rue sale, le matin silencieux de la terre jusqu’au ciel. Et il fallait qu’il tressaillît en voyant les taches rouge sombre sur sa veste, en se disant que ces taches étaient des taches de sang. Une nouvelle fois, la rue se déroba sous ses pieds et il se cramponna au mur. Peut-être pensa-t-il alors qu’il ferait mieux de quitter cette ville, de lui tourner le dos et de quitter cet endroit. Il ne lui tourna pas le dos, il ne partit pas. Qui, en ce monde, à cause d’un vague pressentiment, quitterait une ville dont il voulait apprendre, savoir quelque chose, qui, franchement, arrêterait son pas pour un pressentiment ? Le pressentiment est là pour conduire encore plus sûrement vers ce qui est inévitable. Et c’est pourquoi l’apparition matinale, avec ses pupilles noires et ses taches rouge sombre sur la veste ne sont, pour lui, rien d’autre qu’un homme ivre et chiffonné au regard un peu hébété. C’est pourquoi il restait là debout dans la rue alors même que Fédiatine s’était déjà perdu parmi les sombres façades des maisons tout en s’agitant sans cesse, alors que le messager du matin, l’annonciateur de la résurrection, avait carrément disparu là dans ces façades. Debout contre un mur de la rue Alexandre, il n’en finissait pas de s’étonner du silence énorme et retentissant de ce matin, du silence et de son frémissement qui planaient sur la Mitteleuropa, résonnaient depuis les murs des rues de Prague et flottaient en bas, imperceptibles, avant de grignoter les pentes de Devin. Il regarda en direction de l’église franciscaine et attendit qu’une cloche sonnât.

C’était tôt le matin du premier janvier 1938..."

 

Le 1er janvier 1938, Josef Erdman, un homme d’affaires autrichien, descend en gare de Maribor, petite ville slovène où sa famille a vécu avant la Première Guerre mondiale. En attendant d’y retrouver son associé Jaroslav, il lie connaissance avec différents notables, séduit la troublante Margerita, traîne dans les cafés. Mais Jaroslav ne vient pas. Existe-t-il seulement ? Tandis que le monde est sur le point de basculer dans l’abîme, Erdman s’enlise dans une attente sans objet, comme prisonnier de son personnage et de Maribor. L’apparition d’une aurore boréale lui semble pourtant annoncer de nouveaux bouleversements dans son existence...

 

"... J’ai d’abord marché le long du fleuve, mais ensuite je me suis égaré entre les sombres tripots des rues étroites et humides qui montaient vers la ville en serpentant. Soudain, j’aperçus un visage que je croyais connaître. Un vieillard avec un manteau froissé et une barbe hirsute, un nez rouge, un visage strié de veinules, des yeux noirs, fiévreux. Il marmonnait en gesticulant. Quand il arriva plus près, je compris qu’il parlait russe, vite, en déglutissant, de sorte qu’il était impossible de distinguer les mots. Alors je me souvins : ce vieux, je l’avais rencontré il y a quelques jours, le premier matin, rue Alexandre, il m’avait parlé de la résurrection du Christ, il avait proféré une sorte de vœu de Pâques à cette heure obscure et solitaire. Il portait des bottes déchirées, et un manteau fin. Il s’arrêta un moment à la porte d’une auberge, murmura encore quelque chose et disparut à l’intérieur. Une curiosité absurde de désœuvré me poussa à le suivre. J’entrai dans la salle de l’auberge, si sombre que d’abord je ne pus rien y distinguer. Une épaisse odeur d’eau-de-vie, de sueur d’homme, de débit d’alcool mal tenu et confiné me frappa aux narines. À l’une des tables se trouvaient quatre hommes enveloppés dans un nuage de fumée qui jouaient bruyamment aux cartes. Le vieux était assis dans un coin à l’autre bout, seul, il bougonnait et agitait les mains sur la table. L’aubergiste, bouche bée, regardait le nouveau venu près de la porte, avec une curiosité non dissimulée qui lui donnait un air assez stupide car il gardait la bouche à demi ouverte. Le nouveau venu constata en son for intérieur qu’il n’avait jamais vu de sa vie d’auberge aussi négligée. Je connaissais les brasseries tchèques et allemandes, je m’étais parfois aussi égaré dans quelques trous de banlieue, mais nulle part il ne faisait aussi sombre en plein jour, et nulle part ça ne sentait aussi épouvantablement l’eau-de-vie, la mauvaise eau-de-vie dont seul le diable sait à partir de quoi elle était distillée. Malgré tout, je commandai un alcool et alors que je le buvais à petites gorgées en triomphant de mon malaise, de mes crampes d’estomac et de tout mon organisme qui refusait le liquide infect, je réussis à apprendre du cabaretier que le vieux était russe, qu’il vivait dans un hospice de la ville, qu’il se querellait toujours dans les environs, que des émigrants russes prenaient soin de lui. Il s’appelle Fédiatine et les Russes d’ici le tiennent pour un homme tout à fait particulier. Cependant lui, l’aubergiste, dit que le vieux Russe n’est rien d’autre qu’un fou baveux ordinaire qui boit du schnaps. L’aubergiste voulut alors me poser une question, mais je payai sans un mot, me levai et sortis...."

 

"To noč sem jo videl" (Cette nuit je l’ai vue, publié en français chez Phébus en 2013) de Drago Jančar constitue l’un de ses plus grands succès et traduit dans de nombreux pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Italie, Espagne), son roman le plus diffusé et reconnu à l’étranger. Un roman polyphonique  qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale en Slovénie. Il retrace, à travers cinq voix narratives, la vie de Veronika Zarnik, une femme charismatique, libre et profondément énigmatique.

 

"Cette nuit, je l’ai vue comme si elle était vivante. Après avoir traversé la baraque, elle s’est avancée entre les châlits où mes camarades respiraient calmement dans leur sommeil. Elle s’est arrêtée à ma hauteur, m’a regardé un moment l’air pensif, un peu absent, comme toujours lorsqu’elle ne pouvait pas dormir et qu’elle errait dans notre appartement à Maribor, elle s’est arrêtée devant la fenêtre, s’est assise sur le lit, puis elle est retournée vers la fenêtre. Qu’y a-t-il, Stevo ? a-t-elle dit, toi non plus, tu ne peux pas dormir ?

Sa voix était sourde, grave, presque masculine, légèrement voilée, absente comme son regard. J’ai été surpris quand j’ai reconnu sa voix, si distinctement sienne, qui s’était perdue avec les années quelque part dans le lointain. Sa silhouette, je pouvais la faire réapparaître à tout moment, ses yeux, ses cheveux, ses lèvres, oui, son corps aussi qui s’était tant de fois écroulé, essoufflé, à mes côtés, mais je ne parvenais plus à entendre sa voix ; quand on ne voit pas quelqu’un pendant longtemps, c’est sa voix qui disparaît la première, son timbre, sa couleur et son intensité. Il y a très longtemps que je ne l’avais pas vue, combien de temps ? au moins sept ans, me suis-je dit. J’ai frissonné. Pourtant, dehors, c’était la dernière nuit de mai et le printemps touchait presque à sa fin, le printemps de cette terrible année 1945, et alors que tout annonçait déjà l’été, qu’il faisait chaud dehors, et que la chaleur des corps des hommes respirant et suant rendait l’air du baraquement presque étouffant, j’ai frissonné à cette pensée. Sept ans. Dans sept longues années, chantait autrefois ma Veronika, dans sept longues années, nous nous reverrons, quand elle était triste, elle chantait cet air populaire slovène qu’elle aimait particulièrement et elle me regardait du même air absent que ce soir, seul le Dieu du ciel sait quand sept années auront passé. J’aurais voulu lui dire, c’est bien que tu sois venue, même si c’est au bout de sept ans, Vranac est toujours avec moi, si tu veux le voir, j’aurais voulu lui dire, il est là-bas, derrière l’enclos, avec les chevaux des autres officiers, il a la vie belle, il peut courir dans la prairie, il n’a pas besoin de rester à l’écurie, il est en bonne compagnie, même si ta main lui manque à lui aussi… comme elle me manque à moi, c’est ce que j’aurais voulu lui dire, mais ma voix est restée dans ma gorge, un son gargouillant et sourd est sorti de ma bouche à la place des mots que je voulais prononcer. J’aurais voulu lui dire, je pensais que tu vivais dans un manoir au milieu des montagnes slovènes, est-ce que tu montes un peu dans les environs ? J’ai tendu la main pour toucher ses cheveux, mais elle a reculé, je vais m’en aller maintenant, a-t-elle dit, tu sais bien, Stevo, que je ne peux pas rester.

Je savais bien qu’elle ne pouvait pas rester, tout comme elle n’avait pas pu rester il y a sept ans, quand elle avait quitté pour toujours notre appartement de Maribor ; si elle n’avait pas pu rester là-bas, comment aurait-elle pu rester ici, dans la baraque d’un camp de prisonniers, parmi les officiers de l’armée royale endormis sur qui veillait, accrochée au mur, près de la porte, la photographie d’un jeune roi en uniforme de lieutenant de la garde, la main posée sur son sabre, la photographie d’un roi dépossédé de son royaume au milieu de ses fidèles sujets dépossédés de leur patrie. À ce moment-là, un cheval a henni bruyamment, je suis presque sûr que c’était Vranac, peut-être était-elle passée le voir lui aussi, avant de partir pour toujours, peut-être était-ce de joie quand il l’avait sentie à proximité, quand elle avait probablement, comme elle le faisait toujours, posé sa main sur ses nasaux en disant, Vranac, maintenant je vais te seller.

C’était pendant la nuit, maintenant, c’est le matin et les soldats se rassemblent partout dans le vaste camp pour le salut au drapeau, nous, l’armée sans armes, on continue de lever les couleurs tous les matins ; à l’entrée, les soldats anglais font les cent pas, ils observent avec ennui le fourmillement matinal, les soldats désarmés de l’armée royale sortant des tentes, les officiers logés dans les baraques, toujours prêts à attaquer de l’autre côté des montagnes slovènes, dans les terres, dans les forêts bosniaques, là où, selon les rapports, la guérilla contre le pouvoir communiste s’amplifie. Moi, je regarde mon visage dans le miroir et je sais qu’il n’y a plus rien, plus de Veronika, plus de roi, plus de Yougoslavie, le monde a éclaté en morceaux comme ce miroir fêlé qui me renvoie des fragments de mon visage pas rasé. Je n’ai pas assez de volonté pour me laver, me raser et ajuster mon ceinturon, m’apprêter et me joindre au rassemblement, je regarde ce visage sur lequel Veronika s’est penchée cette nuit, et je me demande si elle a pu me reconnaître. Est-ce toujours moi, Stevan Radovanović, major, commandant d’un escadron de cavalerie de la première brigade, ancien capitaine de la division de la Drave que sa femme a quitté à Maribor et dont les soldats se moquaient dès qu’il avait le dos tourné ? À présent, personne ne se moque de lui, personne ne se moque plus de personne parce que personne n’a envie de rire, à présent, tout le monde mérite plus ou moins la compassion, comme cette armée battue, chassée de sa patrie par les armes et par des communistes sauvages ignorant la tactique, comme ces yeux, ce nez, ces joues coupées par les fêlures du miroir accroché au mur des douches du baraquement ; mais est-ce bien encore mon visage, ces cernes qui ressemblent à des ecchymoses, conséquences des nuits sans sommeil, ces mèches grises sur les tempes, ces lèvres gercées et ce trou noir au milieu d’une rangée de dents jaunes. Ce trou, une dent s’y trouvait avant, il y a un mois encore, lorsque, contre le mur d’une ferme, quelque part dans les montagnes au-dessus d’Idrija, un obus de mortier a explosé, alors un petit bout de pierre ou de métal a atterri droit dans ma bouche, et je me suis retrouvé immédiatement en sang, mais quand j’ai repris mes esprits et que je me suis lavé, il s’est avéré que, Dieu merci, il ne me manquait qu’une dent de devant, mes lèvres aussi avaient été bien déchiquetées, à présent elles ne sont plus qu’écorchées, j’ai juste perdu une dent quelque part près de la frontière italienne derrière laquelle on se retirait pour se réorganiser comme on disait, pour contre-attaquer comme on disait, mais devant Palmanova, on s’est tout simplement rendus. On s’est rendus, que pouvait-on faire d’autre, même si on racontait que les Anglais étaient nos alliés et qu’on attaquerait ensemble les communistes. Pendant quelques jours encore, on a continué de porter nos armes, puis on a reçu l’ordre de les déposer, c’est-à-dire qu’on a laissé les soldats anglais nous désarmer honteusement, ils ont laissé leurs revolvers sans munitions aux officiers, pour l’honneur, mais il y a quelques jours ils les ont aussi ramassés, c’était la dernière marque de notre dignité, on n’est plus une armée, c’est la fin, la finis du royaume de Yougoslavie, la fin du monde.

Il y a sept ans, quand Veronika a quitté Maribor, j’ai d’abord pensé que c’était la fin du monde pour moi. Mais à présent je vois que c’était une petite souffrance personnelle, la vie suivait son cours et l’armée à laquelle j’appartenais corps et âme était toujours là, avec son ordre et sa discipline, son artillerie et sa cavalerie illustres, son infanterie, toutes ses unités parées de la gloire des batailles de la Kolubara et du Cer, nous étions les successeurs et les héritiers de la victoire serbe, l’une des plus grandes de l’histoire de l’Europe, nous, les officiers, on était respectés et estimés, le monde était toujours entier et la vie, en dépit du départ de Veronika, avait un sens. La caserne, les manœuvres, l’accomplissement du devoir suffisaient à dissimuler la tristesse personnelle, le sens de l’honneur et la défense de la patrie donnent à l’homme le sentiment d’une noble mission, la détresse personnelle doit s’incliner devant elle. J’étais un officier modèle, je dois le dire, à l’Académie militaire, j’avais passé tous les examens, généraux et techniques, avec les félicitations, mon unité avait récolté des éloges à toutes les manœuvres qui, ces années-là, étaient devenues fréquentes...." (traduction Phébus, 2014)

 

Veronika Zarnik est une figure troublante et inoubliable : sensuelle, excentrique, indépendante, parfois imprudente, elle forme avec son mari Leo un couple bourgeois atypique dans un contexte historique dominé par la violence et l’oppression. Refusant les contraintes imposées par leur époque, ils incarnent une forme de liberté fragile et menacée. Une nuit de janvier 1944, le couple disparaît mystérieusement, laissant derrière lui une série de questions sans réponse.

L’originalité du roman réside dans sa construction : cinq personnages — Stevo, l’amant serbe de Veronika, Josipina sa mère, le docteur Hubermayer, Jozi la gouvernante, et Ivan Jeranek, un paysan — livrent chacun leur version des faits. À travers ces récits fragmentaires, se dessine peu à peu un portrait complexe et contradictoire de Veronika, révélant non seulement son identité multiple, mais aussi les tensions politiques et morales de la Slovénie durant la guerre. Cette structure polyphonique met en évidence l’impossibilité d’accéder à une vérité unique, soulignant la relativité des points de vue et la fragilité de la mémoire.

Le roman a rencontré un large succès critique en Slovénie et à l’international, a été traduit dans de nombreuses langues et a contribué à asseoir la réputation de Jančar comme une voix majeure de la littérature européenne contemporaine. Il est souvent salué pour sa profondeur psychologique, sa construction narrative maîtrisée et sa capacité à interroger les rapports entre histoire individuelle et histoire collective.

 

"Des bruits dans la tête" (Zvenenje v glavi, 1998, Drago, Jancar)

Publié en 1998, ce roman marque un tournant dans l’œuvre de Jančar par son intensité politique. Il décrit une révolte dans une prison et la construction d’une figure héroïque ambiguë, Keber. En Slovénie, le livre a rencontré un large public et est souvent considéré comme l’un de ses textes majeurs, notamment pour sa critique implicite des systèmes autoritaires. À l’étranger, il a été traduit dans plusieurs langues européennes, notamment en allemand, en anglais et en français, et étudié dans les milieux universitaires pour sa dimension allégorique. Il a contribué à installer Jančar comme une voix essentielle de la littérature post-yougoslave. ("Des bruits dans la tête", Éditions Passage du Nord-Ouest, 2011, pour la traduction française).

 

"Avant que tout brûle, a raconté Keber, avant que tout devienne fumée, feu, tumulte, tapage et hurlement de sirènes, avant que la rivière furieuse du mal ne submerge Livada, avant que cette méchante histoire commence, c’était silencieux, aussi silencieux qu’à la naissance du monde. Je rêvais que j’étais à Odessa, je rêvais que j’étais couché à Odessa, d’abord il n’y avait rien autour de moi, ensuite il y avait un lit, ensuite je savais qu’il y avait autour de moi ce petit appartement et qu’il était toujours complètement silencieux. Ensuite, ça s’est mis à crépiter sans cesse dans le mur ou dans la cave ou je ne sais où, comme si un hanneton ou un cafard creusait là. En même temps que le crépitement est arrivé le clapotis de la mer qui l’a submergé et j’ai su que c’était bon pour moi, même si quelqu’un continuait de creuser quelque part. Dans mon rêve j’ai ouvert les yeux, je m’en souviens précisément, il y avait une couverture qui cloisonnait l’appartement, j’ai ouvert les yeux et Masa était assise au bord du lit, tout près, mais quand même loin. Elle souriait, sans rien dire, mais quand même j’entendais qu’elle disait Comme tu as dormi longtemps, toute la matinée. C’était en rêve où tout est assez différent et en même temps absolument réel. J’entendais alors des sons toujours doux, même si le creusement de hanneton et le crépitement ne cessaient jamais tout à fait. Masa, j’ai dit, il y a un cafard, un martincek(1), un lézard dans le mur, je l’entends. Masa a secoué la tête en souriant. Ce n’est pas un lézard, a-t-elle dit sans le dire vraiment, c’est Maman.

Alors je me suis presque réveillé dans mon rêve. De la rue soufflait le chaud après-midi monténégrin qui nous apportait ce tumulte rassurant, les cris des enfants, les aboiements des chiens, derrière on pouvait entendre le tumulte du port, le roulement des bateaux qui accostaient, le murmure des gens qui attendaient sur la jetée. Masa me souriait, je sentais le chaud parfum de son corps. J’ai pensé, je suis à Odessa, le bateau ne prend le large que dans quinze jours, Masa est chaude de sommeil, un lézard creuse dans le mur, mais silencieusement, très silencieusement. Masa, j’ai dit, ça me fait du bien, j’ai dit sans le dire vraiment, Masa, je vais rester ici.

Ensuite, ce grattement et ce creusement dans le mur et dans la cave se sont soudain propagés dans la pièce, je me suis mis à genoux, qu’est-ce que c’est ? Elle a dit, ce n’est rien. C’est Maman, elle ouvre les conserves. C’étaient les conserves que j’avais apportées du bateau car, à Odessa, il n’y avait rien à manger, c’était la misère, c’était un petit appartement, une chambre cloisonnée par une couverture où habitaient Masa et Katarina, sa mère qui, comme un lézard dans le mur, était à l’origine des sons métalliques déplaisants. Et soudain, ce n’était plus beau, soudain je ne savais plus s’il s’agissait vraiment d’un rêve. Katarina, j’ai appelé, car maintenant ça creusait pour ainsi dire dans ma tête, tu creuses un trou dans ma tête avec tes conserves. Katarina était une femme vraiment grande, tous les marins l’appelaient la Grande Catherine, elle avait une forte poitrine et des mains encore plus fortes qui savaient bien masser et tout le reste, et ces mains fortes arrachaient les couvercles en métal des boîtes de conserve. De l’autre côté, Katarina a marmonné quelque chose et elle a raclé dans ma tête de façon encore plus sonore, encore plus grinçante, encore plus métallique. J’ai dit, je ne supporte pas ça. J’ai indiqué à Masa ce que je ne supportais pas : ce terrible son métallique, ce fraisage de deux métaux, j’avais des fourmis dans le dos et jusque dans la tête où ensuite ça s’est mis à tinter. Depuis mon enfance, je ne supporte pas ça. J’ai montré à Masa ce que je ne supportais pas, le frottement. Maman, arrête, a-t-elle crié en russe. Sa mère ne s’est pas arrêtée, mais même si elle l’avait fait, ç’aurait été trop tard, les fourmis étaient déjà dans ma tête, ça tintait déjà dans ma tête. À l’intérieur, il y avait un grand lézard qui fraisait le fond de mon crâne, de ses dents pointues, il en rongeait l’intérieur, il cisaillait des pièces de métal, la sirène du bateau a hurlé, les enfants de la rue ont poussé des cris perçants, j’ai sauté sur mes pieds, Masa a crié quelque chose, la mère s’était arrêtée mais c’était trop tard. Le son métallique, le lézard métallique, la sirène du bateau, tout grandissait en même temps que ce tintement dans ma tête qui faisait éclater mon crâne ; j’ai sauté sur mes pieds.

La sonnerie de la prison, elle faisait un bruit métallique de fraisage, elle a coupé la nuit, elle l’a déchirée dès le matin, dans ma tête il y avait à la fois quelque chose d’émoussé en raison du poids du lézard et quelque chose d’aiguisé à cause de ses dents. Soudain, Masa a disparu tout comme le clapotis de la mer et le bateau qui attendait que j’appareille quinze jours plus tard ou quand je voudrais, tout avait disparu sauf ce son dans cet endroit, dans la cellule, dans les couloirs de la grande prison et dans ma tête, surtout dans ma tête...."

 

Dans une prison yougoslave, le charismatique Keber devient une figure mythique parmi les détenus et déclenche une révolte. Le narrateur observe comment le pouvoir, la violence et les illusions façonnent les individus. Un des romans majeurs de Jančar, adapté au cinéma (Ruševine) et très étudié pour sa critique du totalitarisme

Keber était un nom que cet été-là, dans les antiques cellules de M, on prononçait avec respect ; la nuit, des histoires murmurées sur sa vie couraient de bouche à oreille et le souffle des voleurs, des faussaires et des violeurs ordinaires s'arrêtait : Keber, son béret vert sur la tête, avait dormi au Vietnam parmi les cadavres, il avait traversé les océans en bateau, à Saint-Domingue il avait fait trembler des généraux en caleçon, en Russie des femmes avaient tenté de se suicider pour lui ; quand, sur la base d'une trahison, les policiers étaient venus l'arrêter à la suite d'un vol réussi à la poste, ils avaient amené un bataillon entier, bloqué tout un quartier de Ljubljana et surveillé toutes les sorties de la ville. Cependant ni ça ni d'autres actions fameuses n'auraient été auréolées de tant de gloire si Keber n'avait pas été celui qui avait provoqué le grand soulèvement de Livada. Keber était sans conteste le premier et le dernier héros de la chronique encore jamais écrite de la célèbre révolte.

 

"La nuit éclairée par la lune s’est répandue sur Livada. Le silence l’avait recouverte et toute la région alentour. C’était bizarre de marcher librement, comme on voulait, à travers la cour, devant les piles de bois, derrière les ateliers, bien sûr seulement jusqu’aux barbelés au-delà desquels remuaient les ombres à peine visibles des assiégeants. Parfois quelques phares d’automobiles effleuraient la plaine et éclairaient les visages de mes accompagnateurs, Johan et Mitrovic. À côté de nous, les silhouettes bleuâtres des gardiens marchaient dans la lumière de la lune. Ils marchaient le long des barbelés, une cigarette allumée et un bâton ou un morceau de fer dans la main, et échangeaient tout bas de drôles de consignes militaires. Qui va là ? L’ange bleu. Qui d’autre ? Les baisés. Les baisés avancent, les autres s’arrêtent. Un lourd ronflement arrivait de derrière la fenêtre, quelqu’un s’était mis à gratter de la guitare, et à fredonner alors qu’il chantait faux, quelque part on entendait la querelle des joueurs de poker. Une lumière brûlait dans l’Administration, signe que là-bas, à l’intérieur, l’affaire n’était pas encore finie.

À pas de loup, Johan s’est approché de l’entrée. Il a collé l’oreille contre la porte et nous a montré quelque chose. Que juste derrière la porte il y avait quelqu’un, qu’il l’entendait, à seulement vingt centimètres de lui. C’est alors que de l’autre côté quelque chose a roulé par terre à grand bruit et que Johan s’est reculé et s’est caché en vitesse sur le côté. J’ai frissonné, ça a un peu tinté dans ma tête. J’avais déjà vu quelque part ce genre de déplacement sur le côté, cet affolement soudain d’une ombre près d’une porte et cette tentative de conserver sa dignité en fuyant, cette démarche fuyante, ça je l’avais vu, le maintien de ce corps, tout. Celui qui était avec Leonca à sa porte. Sauf qu’il portait un manteau. Un pressentiment désagréable s’est posé au sommet de mon estomac. J’ai tressailli, ma tête a tremblé. Vieux nigaud.

Un fusil est tombé, a dit Johan en revenant. Je l’ai quand même regardé d’un air un peu soupçonneux. Si c’était lui qui cette nuit-là était à la porte d’entrée, s’il l’avait sautée, j’allais le buter. Pas parce qu’il l’avait fait. Parce qu’il m’avait menti effrontément en ricanant de toutes ses dents en or. Parce qu’il se disait mon ami. Parce que ce n’était pas un poker sur le Mississippi, c’était la vie.

On a continué d’avancer prudemment en discutant à voix basse. Plus rien n’indiquait qu’il se passerait quelque chose cette nuit. Cependant, il était clair que nous on devrait bientôt prendre des dispositions. Le geste de bonne volonté de Mrak avec Tersic n’était qu’un répit avant une attaque inévitable. La conversation avec le pistolet du pitbull entre les dents de Johan ne pouvait plus se répéter. Si maintenant on laissait en paix l’Administration, on pouvait attendre l’attaque des gardiens assiégés et l’assaut simultané des assiégeants. Ça nous bloquerait. Une chose était tout à fait claire : c’est seulement quand on aurait complètement les choses en main qu’on pourrait continuer les négociations. Le pitbull avait montré comment il se représentait les discussions. Celui-là nous écorcherait vifs. Lentement..."

 

"Katarina, le paon et le jésuite" (Katarina, pav in jezuit, 2000, Drago Jančar)

Avec ce roman publié en 2000, Jančar propose une vaste fresque historique située au XVIIIe siècle. À travers un pèlerinage vers Cologne, il met en scène des personnages confrontés à la guerre, à la foi et à la désillusion. L’ouvrage a connu en Slovénie un grand succès critique et est souvent considéré comme l’un de ses romans les plus ambitieux. Sur le plan international, il a été largement traduit, notamment en allemand, en italien, en espagnol et en français. Il a consolidé la réputation de Jančar comme romancier européen, capable de dépasser le cadre national pour proposer une réflexion universelle sur l’histoire.

En l'an 1756, tandis que l'Europe s'abîme dans le premier conflit mondial de son histoire, des créatures surnaturelles survolent la campagne slovène. Des temps obscurs s'annoncent. Sur les routes se croisent armées impériales, pèlerins et aventuriers dans la confusion et l'effroi. Les superstitions gagnent du terrain sur la foi chrétienne. Katarina, jeune Slovène avide d'absolu et frustrée par l'indifférence du capitaine Windisch, se joint au pèlerinage en partance pour la cathédrale de Cologne qui abrite les reliques des Rois mages. Depuis son retour des missions du Paraguay que le Vatican a cédées à la couronne du Portugal, les nuits du jésuite Simon Lovrenc sont hantées par les images d'un paradis noyé dans le sang des Guarani. Désemparé face à la raison d'État et le doute qui désormais l'habite, Simon se rallie aux pèlerins. Le temps est en marche. Aux carrefours de l'Europe en guerre, entre passion et répulsion, Katarina, Simon et Windisch entremêlent leur destin. C'est alors que l'excellence des idéaux se frotte à l'épaisseur de la vie...

 

"Et l'amour aussi a besoin de repos : roman" (2017, In ljubezen tudi, Drago Jančar)

Ce roman, publié en 2017, s’inscrit dans la continuité des grandes fresques historiques de l’auteur. Il explore les relations entre amour, mémoire et violence historique.

En Slovénie, il a été accueilli avec enthousiasme, marquant le retour de Jančar à une forme romanesque plus classique. À l’international, il a été rapidement traduit en français, en allemand et en italien, confirmant la solidité de son lectorat européen, même si son impact critique est resté légèrement en retrait par rapport à son roman précédent.

Après la conquête de la Yougoslavie par les armées allemandes en 1941, la ville slovène de Maribor, historiquement germanophone, est annexée par le Troisième Reich. Dans la cité rebaptisée Marburg an der Drau, les voisins et les amis d’hier se déchirent et un mouvement de résistance s’organise dans les montagnes environnantes. Au cœur de ce roman, trois personnages : Valentin, le maquisard, Sonja, sa petite amie, et le SS Ludwig, qu’on appelait naguère Ludek. La guerre bouleverse leur perception du monde et d’eux-mêmes, elle brise inéluctablement leurs vies (trad.fr.  Phébus, Littérature étrangère, Paris, 2018)

 

"LA FILLE DE LA PHOTO - Sur le cliché pris par un photographe inconnu, deux filles sveltes : la première en jupe légère à carreaux et chaussettes sombres, l’autre dans un élégant manteau noir et avec deux belles tresses qui lui tombent dans le dos. Celle-ci ne porte pas de chaussettes, à l’évidence, ce sont les derniers soupirs, les derniers vestiges d’un été chaud, peut-être les premiers jours de septembre. Image matinale de citadins qui se pressent vers leurs affaires, femme qui porte un cartable, pourtant certains musardent, désœuvrés. Ici, un homme à vélo bavarde avec quelqu’un, probablement du temps, un autre, en ce jour de grâce, tire sur sa cigarette et expire de grandes bouffées de fumée. Un œil attentif pourrait noter qu’il est arrivé quelque chose à l’écriteau du grand bâtiment : HOTEL OREL a été transformé en HOTEL ADLER ; une petite correction, le propriétaire, pratique, a seulement commandé deux nouveaux caractères A et D, puis il a transformé le mot RESTAVRACIJA en RESTAURANT. Dans le coin droit en bas, un homme en uniforme marche, il tourne le dos au photographe. Bottes noires, veste militaire grise, pistolet à la ceinture. L’image idyllique d’un paisible après-midi d’automne précoce dans une rue de Maribor laisse soudain place à un instant de tension invisible : d’où vient cet homme, où va-t-il dans cet uniforme qui est presque certainement l’uniforme d’un membre des unités Schutzstaffel, ce SS inconnu arrive du bord de la photo et se dirige vers le fond. Il n’est inconnu qu’au premier abord, dès l’instant suivant, la fille aux cheveux blonds, à la jupe à carreaux et aux chaussettes noires jette un regard à l’homme en uniforme et dit à son amie :

– Mais est-ce que ce n’est pas le portrait craché de Ludek ?

Son amie à tresses saisit au dernier moment le profil de l’officier allemand qui passe.

– J’ai l’impression que ça pourrait être lui, dit-elle en riant. Il a l’air un peu plus adulte.

Mais elle redevient rapidement sérieuse en voyant le visage de son amie.

Le visage de la fille à la jupe à carreaux et aux chaussettes noires semble soucieux, quelque chose la tracasse, peut-être vient-elle de raconter à son amie ce qui l’inquète, soudain elle se rend à l’évidence :

– C’est lui, dit-elle, je le reconnais.

Elles le suivent un moment des yeux.

– Tu crois que je pourrais lui parler ? demande la fille à la jupe à carreaux d’une voix surexcitée, presque tremblante.

– Moi, à ta place, je lui parlerais, l’amie à la tresse fait un geste encourageant et elle hausse les épaules : qu’est-ce que ça te coûte ?

La fille à la jupe à carreaux se balance nerveusement d’un pied sur l’autre.

– Je demanderai à mon père de lui parler, il le connaît bien.

Et au bout d’un moment, elle ajoute :

– S’il accepte.

– Sonja ! s’écrie son amie et elle sourit d’un air un peu espiègle : Moi je pense qu’il vaudrait mieux que tu lui parles, toi..."


Après l’indépendance de la Slovénie en 1991, une nouvelle génération d’écrivains s’impose, marquée par une ouverture internationale et une diversification des formes et des thèmes. Libérée des contraintes idéologiques du passé, la littérature slovène contemporaine explore désormais aussi bien la mémoire historique que les transformations sociales, les identités individuelles ou les mutations du monde globalisé ...

 

Andrej Blatnik, né en 1963 à Ljubljana, est l’un des représentants majeurs de la prose slovène contemporaine. Également éditeur et théoricien de la littérature, il se distingue par une écriture concise, ironique et profondément ancrée dans la modernité.

Son recueil "Saj razumeš?" (2009), traduit sous le titre "Nouvelles de la planète silencieuse", explore les relations humaines dans un monde globalisé dominé par les technologies de communication. Les nouvelles mettent en scène des personnages souvent isolés — cadres urbains, voyageurs, individus connectés mais solitaires — confrontés à l’incommunicabilité, à la superficialité des échanges et à la fragmentation de l’expérience contemporaine.

En Slovénie, Blatnik jouit d’une solide reconnaissance critique, notamment dans les milieux universitaires. À l’international, ses œuvres ont été traduites dans plusieurs langues, en particulier en anglais, allemand, français et tchèque, et publiées dans de nombreuses revues littéraires, ce qui lui confère une visibilité européenne notable. Les nouvelles d’Andrej Blatnik ont été introduites dans le monde anglophone dès 1998 avec "Skinswaps", publié dans la collection "Writings from an Unbound Europe", qui propose une sélection de textes antérieurs (il correspond à une volonté éditoriale de faire connaître les auteurs d’Europe de l’Est après la chute du bloc communiste). Comme souvent dans la circulation internationale des littératures dites « périphériques », les recueils sont recomposés selon les contextes éditoriaux, ce qui rend les correspondances entre éditions nationales et traductions partielles.

 

Née en 1961 en Carinthie (Autriche), Maja Haderlap appartient à la minorité slovène d’Autriche et écrit principalement en allemand. Son roman "Engel des Vergessens" (L’Ange de l’oubli, 2011) constitue une œuvre majeure de la littérature européenne contemporaine.

D’inspiration autobiographique, le récit retrace l’enfance de la narratrice dans une famille slovène marquée par les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et la persécution nazie. À travers une écriture poétique et introspective, Haderlap explore la transmission de la mémoire, le silence familial et la construction de l’identité dans un contexte minoritaire.

Le roman a connu un succès international considérable (Prix Ingeborg Bachmann, 2011) et une large diffusion en Allemagne, Autriche, France, Italie et pays anglophones. Étudié dans les domaines de la mémoire et des études post-traumatiques. Il s’impose aujourd’hui comme un texte de référence sur la mémoire des minorités en Europe centrale.

 

Suzana Tratnik, née en 1963, est une figure essentielle de la littérature slovène contemporaine, notamment pour son engagement en faveur des minorités et des identités marginales. Dans "Games with Greta and Other Stories" (2016), elle propose une série de nouvelles centrées sur des personnages en quête d’identité, souvent confrontés à des normes sociales restrictives. Les récits abordent les questions de genre, de sexualité et d’exclusion, avec une attention particulière aux expériences lesbiennes et queer. 

En Slovénie, elle est reconnue comme une voix majeure de la littérature engagée. À l’international, son œuvre est traduite notamment en anglais, allemand et plusieurs langues d’Europe de l’Est, et elle bénéficie d’une visibilité importante dans les milieux féministes et LGBTQ+.

 

Polona Glavan, née en 1974, est à la fois écrivaine et traductrice. Son œuvre se caractérise par une approche intimiste et une grande attention aux relations humaines. Dans "Kakorkoli" (Quoi qu’il en soit, 2014), elle explore les tensions du quotidien à travers des personnages confrontés à des dilemmes personnels, affectifs et sociaux. L’intrigue, centrée sur des trajectoires individuelles, met en lumière les fragilités émotionnelles et les contradictions de la vie contemporaine. Si sa notoriété internationale reste plus limitée, elle bénéficie en Slovénie d’une reconnaissance solide. Son travail de traductrice contribue également à l’ouverture de la littérature slovène vers d’autres espaces culturels.

Cette génération d’auteurs se caractérise par une ouverture européenne et internationale, une attention à la mémoire historique (guerre, totalitarismes), une exploration des identités contemporaines (genre, migration, marginalité), une réflexion sur les transformations du monde globalisé.

 

Pour compléter ce panorama, on peut également mentionner 

- Goran Vojnović, "Čefurji raus!" (2008), une jeunesse issue de l’immigration dans les banlieues de Ljubljana, best-seller en Slovénie, et traduit en plusieurs langues européennes.

- Miha Mazzini, une oeuvre marquée par l’humour, la critique sociale et les transitions post-socialistes. Traductions nombreuses, notamment en anglais

 

- et Boris Pahor, figure majeure de la mémoire concentrationnaire, "Nekropola" (Pèlerin parmi les ombres), une large reconnaissance internationale quoique tardive (France, Italie) .. 


Né à Trieste, ville carrefour entre cultures italienne, slovène et austro-hongroise, Boris Pahor (1913–2022) est l’une des figures majeures de la littérature slovène du XXᵉ siècle. Son parcours personnel est profondément marqué par les bouleversements historiques de la région : témoin de l’italianisation forcée sous le fascisme, résistant, puis déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, il consacre une grande partie de son œuvre à la mémoire des violences politiques et à la défense de la dignité humaine.

Son livre le plus célèbre, "Nekropola" (Pèlerin parmi les ombres ou Nécropole), constitue un témoignage essentiel de la littérature concentrationnaire européenne. Dans ce récit, Pahor revisite, vingt ans après la guerre, les camps de concentration où il fut interné — notamment Natzweiler-Struthof, Dachau et Bergen-Belsen. Loin d’un simple récit autobiographique, l’ouvrage propose une méditation profonde sur la mémoire, la survie et la déshumanisation, ainsi qu’une réflexion sur la difficulté de transmettre l’expérience concentrationnaire.

Après la guerre, Pahor s’engage activement pour la reconnaissance des droits de la minorité slovène en Italie, notamment à Trieste, où cette communauté a longtemps été marginalisée. Son engagement ne se limite pas à la dénonciation du fascisme : il critique également les dérives des régimes totalitaires, y compris le communisme en Yougoslavie, ce qui lui vaut une reconnaissance tardive dans son propre pays. Ce n’est qu’après l’indépendance de la Slovénie en 1991 que son œuvre est pleinement réhabilitée et célébrée.

 

"Pèlerin parmi les ombres: Nécropole" (1967, Nekropola, Boris Pahor)

 Au cœur du récit, le narrateur - double littéraire de Pahor - revient, environ vingt ans après la Seconde Guerre mondiale, sur les lieux de son internement, notamment le camp de Natzweiler-Struthof, mais aussi d’autres camps comme Dachau et Bergen-Belsen. Ce retour n’est pas un simple voyage : il agit comme un déclencheur mémoriel. En parcourant les allées du camp devenu musée, le narrateur voit se superposer deux réalités,celle du présent, ordonnée, presque silencieuse, et celle du passé, peuplée de souffrance, de cris, de maladie et de mort. Le récit alterne donc constamment entre le présent du visiteur et le passé du déporté, sans suivre une chronologie linéaire. Peu à peu, les souvenirs émergent, 

- son arrivée au camp, marquée par la brutalité et la perte immédiate de dignité,

- les conditions de vie extrêmes : faim, froid, maladie, épuisement,

- la vision constante de la mort, omniprésente et banalisée,

- les relations ambiguës entre prisonniers, oscillant entre solidarité fragile et instinct de survie,

- son transfert entre différents camps, chacun représentant une étape supplémentaire dans la dégradation humaine.

Le narrateur insiste sur la déshumanisation progressive : les corps deviennent des objets, les identités disparaissent, et la survie dépend souvent de circonstances absurdes ou arbitraires.

Mais le cœur de l’intrigue réside dans une tension intérieure :  comment continuer à vivre après avoir vu cela ? et surtout, comment transmettre une expérience que les autres ne peuvent pas réellement comprendre ?

Le livre ne mène pas à une résolution classique. Il se termine plutôt sur une forme de constat : le survivant reste à jamais séparé du reste du monde, condamné à porter une mémoire que les autres ne peuvent qu’effleurer.

 

"Dimanche après-midi ; la route goudronnée qui monte, lisse et tortueuse dans les montagnes, n’est pas aussi solitaire que je le voudrais. Des voitures me doublent, d’autres rentrent à Schirmek, dans la vallée, et la circulation entrave le recueillement que j’espérais trouver. Je sais bien que moi aussi je participe avec mon véhicule à la procession motorisée, mais je me figure que si j’étais seul, ma présence, parce que je suis un vieux familier de cette atmosphère, ne modifierait en rien l’image qui repose au fond de moi, intacte, depuis la fin de la guerre. Un malaise confus s’éveille en moi, une résistance due au fait que ces montagnes qui sont partie intégrante de notre monde intérieur sont maintenant ouvertes et mises à nu ; à cette répugnance se mêle un sentiment de jalousie, non seulement parce que des yeux étrangers se promènent en ces lieux qui furent témoins de notre captivité anonyme mais parce que les regards des touristes ne pourront jamais (j’en ai l’intime conviction) se représenter l’abjection qui frappa notre foi en la dignité et en la liberté de l’homme. Mais en même temps, eh oui, venant d’on ne sait où, une modeste satisfaction, inattendue et un peu inopportune s’insinue en moi, celle de savoir que les Vosges ne sont plus le domaine secret d’une mort solitaire et lente mais qu’elles attirent les foules nombreuses qui, bien que manquant d’imagination, n’en sont pas moins prêtes à compatir au destin incompréhensible de leurs fils disparus.

Certes, cette ascension des versants lointains évoque le zèle des pèlerins gravissant les pentes raides des lieux saints. Cependant, ce pèlerinage n’a rien de commun avec ces dévotions que Trubar, le protestant combattit avec ardeur, lui qui souhaitait que les Slovènes atteignissent à un renouveau intérieur au lieu de se disperser et de s’éparpiller dans des rites multiples et superficiels. On afflue de tous les pays d’Europe sur ces terrasses de montagne où la méchanceté humaine, marquant la mort du sceau de l’éternité, a triomphé de la souffrance humaine. Ce n’est pas la sublimation miraculeuse de leurs désirs qui attire les pèlerins d’aujourd’hui; ils viennent ici fouler un sol véritablement sacré et s’incliner devant les cendres de leurs semblables dont la présence muette marque dans la conscience populaire une borne inamovible de l’histoire humaine.

Dans ces virages étroits, je ne songe guère au roulis du camion transportant, de l’endroit qui s’appelait alors Markich, une caisse remplie de nos premiers morts et sur laquelle jetais assis sans connaître son funeste contenu ; le souffle glacé qui montait de la neige paralysait vraisemblablement la moindre pensée qui se serait faufilée jusqu’à la conscience. Non, je ne veux pas penser à ces images qui sont en moi, embrouillées et froncées comme une grappe sèche de raisins gâtés et moisis. Je regarde le goudron lisse qui défile devant le pare-brise de ma voiture tout en regrettant la vieille route défoncée qui me restituerait plus authentiquement l’atmosphère du passé ; ce qui n’exclut évidemment pas l’égoïsme de l’automobiliste comblé qui s’est habitué au plaisir de la vitesse. En même temps, j’essaie de trouver en Slovénie une route de montagne qui pourrait être comparée à ce parcours tortueux entre Schirmek et Struthof. J’ai bien pensé aux lacets de Vršič ; mais là-bas, la vue s’ouvre sur un extraordinaire amphithéâtre de sommets rocheux qui n’existent pas ici. Cette route des Vosges est peut-être plus proche de la route tortueuse qui monte de Kobarid à Vrsno. Là-bas, comme ici, la forêt laisse place à un monde ouvert à proximité duquel il y a une vallée profondément encaissée et, surtout, il n’y a pas de rochers, et le paysage se modifie sans cesse ; des rondeurs forestières, on passe aux pièces herbeuses ondulantes que la masse sombre des arbres rejoint en bas. Mais je ne sais plus s’il y a des sapins sur les pentes de Vrsno, comme ici. Probablement que non.

La route grimpe toujours mais, ici et là, elle est soulignée par la blancheur de la roche taillée comme partout où la main de l’homme a entamé le contour vert des flancs de la terre et a mordu dans les profondeurs de sa force vive.

A gauche, se détache une longue et large bande de terre qui conduit à l’entrée. Un jour, il y aura sans doute ici une allée, quoi qu’il en soit la place est pour l’heure encombrée d’autobus et de voitures garés dans tous les sens qui rappellent irrésistiblement le parking des grottes de Postojna. De toutes mes forces, je refuse cette théorie de touristes autrichiens ou suisses entre deux âges et de femmes grisonnantes qui tiennent consciencieusement à la main leur sac démodé et tournent la tête comme des poules qui, arrachées à leurs petites activités futiles, à la moindre alerte, dressent en hâte leur périscope rouge. Il serait plus loyal, plus honnête, de repartir et de revenir demain matin quand l’atmosphère des jours de semaine, plus clémente, protégera les terrasses reculées. Mais d’autres lieux m’attendent demain et je me dirige vers l’entrée avec le sentiment d’être un automate assujetti à un programme qui en devient stérile et qui m’empêche ou de m’en remettre au lieu ou de m’en détacher. Comme toujours, malgré mon besoin de voyages rapides et mouvementés, j’ai un peu la nostalgie du recueillement paisible et sans limite dans lequel l’homme trouve son véritable rapport à la terre et à la mer, aux rues et aux maisons des villes, comme aux visages et aux personnes que la vie lui fait approcher ; mais la vitesse et la précipitation le poussent fiévreusement si bien que ses yeux ne recueillent que des impressions superficielles aussi vite dispersées que l’écume par la proue d’un rapide bateau à moteur. En fin de compte, l’homme se console d’être au moins riche de la nostalgie du temps qui passe en silence comme si, de nos jours, la conscience d’une infirmité était en soi une valeur. Et ça l’est probablement. Ce le fut sans doute toujours, mais uniquement pour un petit nombre. Aujourd’hui, nous sommes en réalité pauvres par surabondance d’images et d’impressions. Nous avons éparpillé notre amour et l’avons ainsi mis à l’écart. Nous avons fait exactement le contraire de ce que font les abeilles. Nous avons dispersé le pollen sur des millions d’objets et, malgré la petite voix qui nous dit le contraire, nous espérons sans cesse qu’un jour nous aurons assez de temps pour remplir nos ruches vidées.

C’est étrange, il me semble que les touristes qui regagnent leurs véhicules m’observent comme si, soudain, une veste rayée recouvrait mes épaules, comme si mes galoches écrasaient encore les cailloux du chemin. Car si nous ne savons pas comment s’établit en nous le contact entre passé et présent, il n’en est pas moins vrai qu’un fluide imperceptible et puissant nous traverse parfois et que la proximité de cette atmosphère inhabituelle, insolite, fait tressaillir les autres comme une barque sur une vague soudaine. Il est peut-être resté sur moi quelque chose des jours d’autrefois. J’essaie de me concentrer sur cette idée en marchant bien que je sois gêné parce que mon pas est tellement plus souple avec mes sandales légères qu’avec mes chaussures de toile à grosses semelles de bois."

 

Ce témoignage se distingue profondément d’autres récits concentrationnaires, même majeurs,

par plusieurs aspects essentiels ...

1. Une structure fondée sur la mémoire, non pas sur la chronologie

Contrairement à des œuvres plus linéaires (comme Si c'est un homme de Primo Levi), Nekropola adopte une forme fragmentée. Le passé surgit de manière associative, comme dans un flux de conscience. Cela reproduit la manière réelle dont fonctionne la mémoire traumatique. Le lecteur ne “suit” pas seulement une histoire, il expérimente la mémoire elle-même.

2. Le point de vue du survivant revenu sur les lieux

L’originalité majeure est le dispositif narratif : le narrateur revient physiquement dans le camp devenu lieu de mémoire. Ce contraste entre passé et présent produit un effet troublant, les lieux sont propres, presque neutres, mais le narrateur y voit encore les morts. Là où d’autres témoignages racontent “ce qui s’est passé”, Pahor montre ce que ces lieux deviennent après - et comment ils continuent à vivre dans la mémoire.

3. Une méditation philosophique plutôt qu’un simple témoignage

Le livre dépasse le récit historique pour poser des questions universelles : qu’est-ce qu’un être humain quand on lui enlève tout ? la dignité peut-elle survivre dans l’horreur ? la mémoire est-elle une libération ou une condamnation ? Ce n’est pas seulement un document : c’est une réflexion existentielle.

4. Une attention particulière au corps et à la dégradation physique

Pahor décrit avec une précision presque clinique les corps amaigris, les maladies, la transformation progressive des hommes en silhouettes anonymes. Mais cette description n’est jamais gratuite, elle sert à montrer comment la destruction du corps entraîne celle de l’identité.

5. Une voix issue d’une minorité européenne souvent oubliée

Pahor est un écrivain slovène de Trieste, issu d’une minorité marquée par plusieurs formes d’oppression (italienne, nazie). Son regard apporte une perspective différente, moins centrée sur une identité nationale unique, plus attentive aux fractures culturelles et linguistiques de l’Europe... 

 

"La porte de bois tendue de fil de fer barbelé est fermée comme autrefois ; tout est intact ; il ne manque que les sentinelles dans leurs tours de bois. Il faut aussi attendre devant la porte ; une seule différence : un gardien sort de la cabane, ouvre la porte et laisse entrer les groupes à intervalles réguliers dans cet enclos de montagnes sans âme. Grâce à cet ordre, il règne sur les terrasses une atmosphère de recueillement. Le soleil fixe de juillet surplombe le silence, parfois, quelque part en bas, l’écho des paroles du guide se détache comme la voix vite déchirée d’un prédicateur ressuscité des morts.

Le gardien m’a reconnu, ce qui m’étonne car je ne pensais pas qu’il se rappellerait ma visite d’il y a deux ans. Ça va ? me demande-t-il. Et cela suffit pour créer un sentiment de camaraderie qui me sépare immédiatement de l’agitation des touristes. Il a des cheveux noirs, il est petit, pas beau, costaud et vif. Avec une lampe et un casque, ce serait un vrai mineur. Il est prompt à la repartie et tout indique en lui qu’il est également obstiné. Ancien déporté, il domine mal son embarras devant moi car il gagne son pain en montrant le lieu de notre agonie. Avec son autorisation vite accordée, je marche seul dans l’univers des barbelés, bienveillance amicale mais aussi désir de se débarrasser de moi au plus vite, c’est sûr. Je ne lui en veux pas, sachant que je ne pourrais jamais parler à un groupe de visiteurs en présence de quelqu’un qui aurait vécu avec moi dans le monde des crématoires. J’aurais trop peur de glisser dans la banalité à chaque mot. D’ailleurs, d’une façon générale, il faut être seul avec soi-même, ou avec l’être aimé avec qui l’on ne fait qu’un, pour parler de la mort et de l’amour. Ni la mort ni l’amour ne supportent de témoins.

Et quand il parle, comme n’importe quel guide, à la foule silencieuse, c’est en réalité de ses souvenirs qu’il l’entretient à voix haute, son monologue n’est que libération d’images intérieures et il n’est pas certain que ce qu’il révèle lui apporte calme et satisfaction. On pourrait dire qu’après cette série de témoignages, on le sent plus inquiet, plus désarmé, en tout cas plus démuni. C’est pourquoi je lui sais gré de me laisser aller seul dans cet univers muet ; et le contentement que j’en éprouve ressemble à la satisfaction que donne la conscience d’un avantage, d’un privilège particulier, celui d’appartenir à la caste des proscrits et, en même temps, mon isolement prolonge l’isolement et le silence d’autrefois. Car, malgré cette foule en troupeau, chacun est confronté à sa solitude personnelle et à ses ténèbres. Si bien que maintenant je ne sais plus apprécier la distance qu’il y a entre moi et les marches qui, au soleil, me sont trop familières et trop proches pour que je puisse sentir le souffle du néant sur elles. Elles sont toutes simples comme ces bras desséchés qui ont porté et aligné les pierres dont elles sont faites. Autrefois pourtant, elles me semblaient plus raides ; je pense à l’adulte qui, revenant sur les lieux de son enfance, s’étonne de voir à quel point la maison est petite, car, enfant, il la mesurait à l’aune de son corps. Certes, on ne nous fit pas monter et descendre ces marches en nos années d’enfance, cependant nous étions encore plus vulnérables que des nourrissons, car nous n’avions pas le privilège de l’immaturité. Chacun d’entre nous, dans sa nudité, s’est retrouvé dans la peau fripée d’un animal affamé qui se consumait d’impuissance en captivité et qui, chaque jour, mesurait instinctivement la distance entre le four et sa cage thoracique desséchée, ses membres ligneux. Certes, par association d’idées, on peut maintenant penser au petit pantin de Collodi car Pinocchio était, lui aussi, destiné à être léché par les flammes, mais son généreux créateur a remplacé sa partie détérioriée alors que personne ne songeait, quand nous brûlions, aux pièces de rechange. Bien entendu, la figure de Pinocchio est ici déplacée, elle n’a pas droit de cité, il n’en reste pas moins qu’un nouveau Collodi devra, un jour ou l’autre, raconter aux enfants l’histoire de notre passé. On peut se demander qui saura toucher le cœur des enfants sans les blesser, tout en les mettant en garde contre les tentations de l’avenir. Sur ces escaliers qui se brisent le long des terrasses comme des éperons de pierre, nous sommes en vérité revenus à la question des limites de la raison à l’époque où notre matière grise, par défaut d’alimentation du cytoplasme de nos cellules, se desséchait comme une méduse échouée sur la grève. A ce moment-là, les escaliers montaient devant nous comme ceux des clochers ; les plates-formes n’en finissaient pas et notre ascension jusqu’au sommet de la tour verticale durait une éternité parce que, si nos jambes n’étaient que des bâtons, nos pieds gonflés par l’œdème ressemblaient à des souches de chair blanche.

J’ai pris conscience que le temps est maintenant mon complice, c’est pourquoi je me suis arrêté pour regarder l’herbe haute au-delà des barbelés ; j’essaie de me transporter dans la lande jaunie du Karst que j’ai arpentée il y a quelques jours mais, comparée à celle du Karst, cette longue et pitoyable crinière de foin est inepte dans sa permanence idiote. Elle n’y peut rien, je le sais, mais son obstination à pousser en silence me semble insensée : elle était là avant ça, elle était là tout le temps que ça a duré et elle y est encore. Cette herbe languissante, pourrissante, représente en cet instant l’existence stupide de chacun des brins d’herbe du monde. Rien de ce qui est sur la Terre n’offre à l’homme une proximité réelle, tout est sourd à sa voix, assujetti à la croissance et si, au sommet de leurs petites tiges, des corolles éclatent, le chatoiement de leurs couleurs vives ne sert qu’à dissimuler, par mimétisme, cette cécité. Une consolation se mêle à ces pensées : celle d’être seul car le groupe et son guide sont loin, de l’autre côté de la terrasse, tandis que l’entrée, là-haut, est déjà complètement cachée. Je sais bien que cette exigence jalouse de solitude ne réussit à sauver que l’harmonie de mes souvenirs, pourtant je ne peux me défendre de l’arrière-pensée que, trop souvent hélas, la foule dans son déplacement lent et régulier ne fait que prolonger – même si c’est dans une autre dimension – la prostration amorphe de ces innombrables brins d’herbe jaunie."

 

Le survivant comprend que son expérience est fondamentalement incommunicable.

Contrairement à d’autres récits qui cherchent à expliquer ou témoigner clairement, Pahor insiste sur les limites du langage, l’écart irréductible entre vécu et compréhension.

"Nekropola" est unique parce qu’il ne se contente pas de raconter les camps : il montre comment ils continuent d’exister dans la mémoire des survivants; il transforme le témoignage en expérience intérieure et philosophique, et il place le lecteur face à une vérité dérangeante : certaines réalités historiques ne peuvent jamais être pleinement comprises, seulement approchées.

 

"Je viens juste de voir Tola devant moi dans l’escalier, il grogne parce que le cadavre décharné glisse sur la toile de la civière et que son crâne rasé lui bat les reins. Moi non plus, je n’appréciais pas le contact des morts et en avançant péniblement, je levais les poignées pour que mes genoux ne heurtent pas la civière. Chaque fois qu’il fallait transporter de sa paillasse un corps nu, momifié sur la toile grossière et maculée d’une civière, je le faisais simplement et naturellement ; cependant je n’aimais pas que le cadavre me touchât quand nous descendions la pente : les cellules vivantes ne se défendent pas des cellules mortes quand le contact est conscient et qu’il résulte de leur activité, de la force centrifuge qui émane de ce qui vit ; mais elles ne tolèrent pas les interventions extérieures, l’ingérence machinale d’un tissu mort dans la substance cellulaire vivante et élastique. Il ne s’agit probablement pas la d’une expérience exclusive des camps cela s’applique sans doute aussi à la vie de tous les jours. 

Mais je me demande quelles images auront évoquées les visiteurs qui se serrent autour du guide ; seuls des agrandissements photographiques à l’intérieur des baraques montrant la foule des crânes rases des pommettes saillantes et des mâchoires semblables à des cadenas pourraient peut-être susciter dans l’imagination du visiteur une image approchant la réalité d’alors. Mais quoi, nul panneau ne pourra jamais rendre l’état d’esprit de l’individu qui pense que son voisin a obtenu un demi-doigt de plus de liquide jaune dans son écuelle en fer. Certes on pourrait représenter ses yeux et leur donner la fixité spéciale qu’engendre la faim. Mais on ne pourrait ressusciter l’inquiétude de la cavité buccale ni l’avidité obstinée de l’œsophage. 

Quelle photo pourrait donc montrer dans toutes ses nuances le combat invisible dans lequel, depuis longtemps, l’éducation a succombé face à la tyrannie sans limites de l’épithélium stomacal. Je ne sais pas quelle est la muqueuse dominante, peut-être les tissus de l’œsophage ont-ils un rôle capital ; mais je sais que mon chien Žužko, que j’aime beaucoup par ailleurs, me dégoûte quand, après avoir accumulé sa salive dans son gosier, il l’avale bruyamment en déplaçant inopinément ses pattes de devant. Alors, je le regarde dans les yeux et je me dis qu’il est proche de moi quelque part même si lui s’assoit sur ses pattes de derrière, et moi sur le dernier modèle de la fabrique de meubles du Karst.

 Quoi qu’il en soit, seule une caméra pourrait saisir, le matin, dans le bloc étroit, la bousculade des uniformes rayés qui se laissent tomber des châlits à trois étages et se pressent vers le Waschrawn en saisissant une paire de galoches avec toute leur toile afin de ne pas les perdre dans la neige, la boue ou les flaques. Seul un film pourrait saisir la main ferme qui, comme l’exige la consigne, pousse sous le jet d’eau le crâne d’un squelette dont les côtes craqueront comme une malle d’osier quand la même main autoritaire augmentera sa pression sur la colonne vertébrale. Dehors, le froid et l’obscurité du matin guettent derrière l’étroite ouverture de la porte ceux qui, d’un moment à l’autre, devront s’élancer dans l’abîme noir. A midi, une multitude de têtes poussées par un instinct centuplé fourmillent, se déplacent et dépensent entre les cloisons de bois une énergie trépidante pour une louche d’un liquide chaud attendu comme la source de la vie. Et c’est le moment où les crânes rasés sont tous penchés au-dessus des cuillères de bois. Et où la fourmilière zébrée, le soir avant d’aller dormir, doit d’abord faire son baluchon avant de courir vers sa paillasse dans la glacière ; mais auparavant, chacun aura grimpé sur un tabouret pour se faire inspecter le bas-ventre par un homme qui tient une lampe grillagée dans la main gauche. Il n’y a plus guère de poils car le rasoir du coiffeur les a enlevés mais, à l’extrémité d’un poil en train de repousser, une lente a pu s’accrocher. Le pénis ainsi éclairé semble soumis à un culte nouveau, au milieu des corps grouillants cachés jusqu’au nombril par une chemise et dont les têtes chauves font penser, on se demande pourquoi, à des idiots. 

Mais dans l’illumination pitoyable du pubis, il n’y a aucune trace de ce respect qui, à Pompéi, faisait graver le signe de la fécondité au-dessus des portes des maisons ; il s’agit uniquement d’un rite par lequel les maîtres essaient de conjurer leur peur des poux et du typhus. Voilà pourquoi la lumière a surpris dans son nid le moineau qui crève de faim avant de faire ses plumes et qui, moribond, remue au gré de la main qui exécute l’inspection. C’est vrai, seule une caméra pourrait rendre compte de telles scènes, s’arrêter sur le long câble, le suivre jusqu’à la lampe et jusqu’au sexe desséché et en même temps saisir les têtes rasées de la masse qui se bouscule pour aller au plus vite se reposer dans le caveau glacé. 

Peut-être est-il préférable qu’il n’y ait pas eu cette caméra : qui sait comment nos contemporains regarderaient le troupeau d’êtres à moitié nus qui s’avancent en rangs vers le tabouret pendant que les autres se demandent, effarés, si l’oiseau nu et flétri sous l’éclairage est bien l’auteur de tous les représentants de la gent bipède. Il est sans doute préférable que ce film n’existe pas car, aujourd’hui, ces êtres décharnés au pubis nu auraient l’air d’une meute de chiens dressés à qui leur maître aurait appris, en les affamant, à se tenir sur leurs pattes de derrière sur un tabouret pour se faire flairer le bas-ventre. En tout cas, cette foule compacte était beaucoup plus tassée et plus mélangée à l’époque de la quarantaine dans les blocs quand le typhus, loin d’être une frayeur lointaine, était une réalité quotidienne. Il n’y avait plus alors d’appel, ni du matin, ni du midi, ni du soir, il n’y avait plus de longues stations debout à l’aube au moment où, des autres terrasses, des colonnes partaient à la carrière ; l’inactivité était alors complète sans les déplacements qui, dans l’épuisement, donnaient le sentiment d’une ondulation périodique : les allers et retours à heures fixes n’étaient en effet que le lent mouvement d’une mer morte mais son rythme donnait la vague apparence d’une occupation convenable. 

Pendant la quarantaine, la captivité était même privée de la vision finale d’une orientation planifiée. Les barbelés et leur courant électrique s’étaient également retirés dans le lointain, la baraque était une cabane de lépreux sur une île dont le dernier bateau chargé d’hommes aurait pris congé en silence et à jamais. Mais, et la chose doit sembler grotesque, il est vrai que si je peux maintenant évoquer mon passé, le mérite en revient à mon auriculaire gauche. Quand peu avant le début de la quarantaine, le couteau du chirurgien belge Bogaert fit une triple incision dans ma paume pour crever un foyer d’infection, mon sang devenu aqueux donna un bien triste communiqué sur la résistance de l’organisme qu’il irriguait mais, alors que pour cette raison, la blessure ne voulait pas guérir, ce qui était bien sûr mauvais signe, mon bandage blanc me sauva des yeux attentifs qui cherchaient des numéros aptes au travail. C’est pourquoi je ne retirai pas le pansement de papier même lorsque j’aurais pu le faire, au contraire, je me mis à veiller sur lui comme sur une valeur d’autant plus chère qu’elle était fragile et exposée à la destruction. Je portais un nouveau-né qui, au début, avait eu dans mes bras une tête blanche et presque ronde et qui s’était peu à peu réduit jusqu’à n’avoir plus finalement que la forme d’un poing poussiéreux et croûteux. Mais il continuait d’être un extraordinaire talisman qui repoussait consciencieusement les regards malveillants. 

Ce fut difficile de protéger aussi longtemps et aussi scrupuleusement de la décomposition un pansement en papier crépon, difficile de choyer une texture aussi vulnérable que la mousse et qui se dégradait de jour en jour. Et la quarantaine qui nous avait sauvés un certain temps de la peur du transport ne me libérait pas du souci pour la petite tête emmaillotée qu’un bouclier collant et grisâtre de saleté avait entretemps enveloppée et protégée ; car à la fin de ce délai d’enfermement, la sélection pour le travail allait continuer. 

Et le typhus ? Sans doute le danger tournait-il les talons, quoi qu’il en soit, je ne sais pas si quelqu’un y pensa vraiment comme à un ennemi qui voulait attenter à ses jours. Là encore, l’espoir inconscient que la maladie passerait sans nous frapper nous tenait compagnie. Tant qu’elle ne nous avait pas touchés, la maladie restait quelque chose d’invisible et d’impalpable alors que, tous, nous avions déjà vu dans quel état revenaient les commandos de travail. Leurs pieds étaient enroulés dans des morceaux de sacs de ciment liés avec du fil de fer ; quand les infirmiers les déroulaient, des plaies pourries s’étalaient largement, longues et taillées en pointe aux deux extrémités mais larges en leur milieu, semblables à des feuilles de palmier jaunies. La plupart d’entre eux ne pouvaient descendre seuls des camions et, quand on les déposait sur le sol, ils restaient accroupis ou étendus jusqu’à ce que quelqu’un tirât leur carcasse sous la douche ; quant à ceux qui ne respiraient plus, c’étaient des pinces d’un mètre de long qui se refermaient autour de la peau jaune du cou qui s’en chargeaient. (Quelqu’un devrait s’intéresser à l’image psychique de l’homme qui a inventé la tenaille avec laquelle on peut traîner un squelette sur un tas pour l’emporter ensuite dans l’ascenseur en fer du four.) 

Tous, nous avions vu ces revenants ; c’est pourquoi la quarantaine était une ceinture de sécurité qui nous évitait provisoirement de leur ressembler. Ce jour-là, le docteur Jean vint au bloc refaire les pansements de tous ceux qui en avaient besoin. Bien sûr, Jean se moqua de ma paume mais il l’enveloppa d’un nouveau ruban de papier me permettant ainsi de continuer de jouer à cache-cache avec le destin. Cependant, notre rencontre se serait terminée là si Jean n’avait été qu’un médecin et non un bon camarade ; ce qui m’aida également à sortir de l’anonymat, c’est la capacité Slovène à se familiariser avec les langues étrangères. Je ne sais si cette particularité est un signe de notre richesse psychologique, le signe de notre activité intérieure et du polymorphisme de notre âme ou s’il s’agit seulement d’une aptitude à une merveilleuse élasticité acquise à travers les siècles pour avoir dû continuellement nous soumettre et nous adapter."  (La Table Ronde, Paris, 1990, pour la traduction française.)

 

Rapprochons "Nekropola" (1967) avec deux autres œuvres majeures, "Si c'est un homme" de Primo Levi (Se questo è un uomo, 1947) et "Être sans destin" de Imre Kertész ((Sorstalanság, 1975) ...

Les récits concentrationnaires européens, bien qu’ils témoignent d’une même réalité historique — celle des camps nazis — diffèrent profondément dans leur manière de raconter, de comprendre et de transmettre cette expérience extrême. Les œuvres de Boris Pahor, Primo Levi et Imre Kertész illustrent parfaitement cette diversité. Si ces trois auteurs ont en commun d’avoir connu l’univers concentrationnaire, leurs livres ne poursuivent pas le même objectif, ni la même manière d’atteindre le lecteur.

Dans "Nekropola", Boris Pahor adopte une approche profondément introspective et fragmentée. Le récit repose sur le retour du narrateur dans un ancien camp de concentration, plusieurs années après la guerre. Ce choix narratif est essentiel : il ne s’agit pas simplement de raconter ce qui s’est passé, mais de montrer comment le passé continue d’exister dans le présent. Les souvenirs surgissent de manière désordonnée, au gré des lieux visités, reproduisant ainsi le fonctionnement de la mémoire traumatique. Cette structure non linéaire traduit une idée centrale : l’expérience concentrationnaire ne peut pas être totalement organisée ni racontée de façon cohérente, car elle a brisé les repères habituels de l’existence. Ainsi, Pahor insiste sur l’impossibilité de transmettre pleinement ce vécu ; son récit ne cherche pas à expliquer, mais à faire ressentir la persistance du trauma et l’isolement du survivant.

À l’inverse, dans "Si c’est un homme", Primo Levi adopte une démarche presque opposée. Son récit est construit de manière chronologique et rigoureuse, depuis son arrestation jusqu’à la libération du camp. Chimiste de formation, Levi analyse avec précision le fonctionnement du système concentrationnaire, les comportements humains qu’il engendre et les mécanismes de déshumanisation. Son objectif est clair : rendre compréhensible ce qui semble ne pas l’être. Contrairement à Pahor, Levi croit en la capacité du langage et de la raison à transmettre l’expérience. Il cherche à instruire le lecteur, à lui donner des outils pour comprendre, et à préserver une mémoire intelligible de ce qui s’est passé. Cette différence s’explique en partie par sa volonté éthique : témoigner pour éviter que l’histoire ne se répète.

Le roman "Être sans destin" d’Imre Kertész se distingue encore autrement. Le narrateur, un adolescent, raconte son expérience des camps avec une apparente naïveté, sans exprimer d’indignation ni de révolte explicite. Ce choix crée un effet profondément troublant : l’horreur est présentée comme une réalité presque normale, à laquelle le personnage s’adapte progressivement. Là où Levi analyse et où Pahor médite, Kertész montre comment l’être humain peut intégrer l’inhumain dans son quotidien. Cette perspective met en évidence un autre aspect du système concentrationnaire : sa capacité à transformer la perception même de la réalité. Le ton détaché du narrateur souligne ainsi la violence extrême de cette adaptation, qui constitue en soi une forme de déshumanisation.

Ces différences s’expliquent par des choix littéraires et philosophiques distincts. Primo Levi écrit dans une perspective de transmission rationnelle et universelle : il veut que son témoignage soit compris par tous. Imre Kertész adopte une approche plus littéraire et existentielle, en mettant en scène l’absurde et la perte de repères à travers un regard naïf. Boris Pahor, quant à lui, se situe dans une réflexion sur la mémoire et ses limites : il montre que l’expérience concentrationnaire ne s’achève pas avec la libération, mais qu’elle continue de hanter le survivant.

Ainsi, ces trois œuvres ne s’opposent pas, mais se complètent. Elles offrent trois manières différentes d’approcher une même réalité : comprendre, observer et ressentir. Là où Levi éclaire, Kertész déstabilise, et Pahor confronte le lecteur à la persistance du passé. Cette diversité souligne une vérité essentielle : l’expérience des camps ne peut être réduite à un seul récit, car elle dépasse les capacités d’une seule forme de représentation.

 

"Quoi qu’il en soit, nous sommes en cela semblables aux Juifs et aux Tsiganes ; comme ces deux peuples, le nôtre a, durant toute l’histoire, résisté à l’assimilation. C’est pourquoi il est normal que Jean ait été content même si la foule nous bousculait et si l’intérieur de la baraque rappelait celui d’un chariot tsigane. Que je ne sois pas Italien alors que j’avais cette initiale dans le triangle rouge, ça contrariait sa logique. Malgré la bousculade, il fit mon pansement et m’écouta quand je lui parlai de la fin de la Première Guerre mondiale, du pacte de Londres, du Primorje[3] qui était passé sous domination italienne. C’est-à-dire que, chez vous, vous parlez votre langue, dit-il. Oui le Slovène. Ce qui signifie, reprit-il, que tu comprends les Tchèques, les Polonais et les Russes ? Et, bien qu’on le poussât par-derrière, Jean continuait tranquillement de faire mon pansement. J’ai alors souri comme si Jean avait découvert quelque chose dont je n’avais pas eu conscience jusqu’alors. 

Où était en effet le temps où de jeunes Croates d’Istrie m’apprenaient leur langue chantante ? Il y avait longtemps aussi que le sable d’Afrique avait disparu à l’horizon et que les deux ans d’interprétariat auprès d’officiers yougoslaves prisonniers sur les bords du lac de Garde s’étaient effacés ; jamais il ne m’était venu à l’esprit que tout cela pût un jour m’aider dans mon duel avec la mort. Jean, dont je ne savais pas le nom à l’époque, était d’humeur assez enjouée, il était aussi assez satisfait de mon français et pendant qu’il tortillait lentement mon pansement, je lui appris encore que j’avais passé deux examens de littérature française à Padoue, le premier sur les Fleurs du mal de Baudelaire et l’année suivante sur ses Poèmes en prose. Pendant tout ce temps, nous étions tous les deux pris dans une épaisse foule zébrée de sorte que ça ressemblait tout à fait à une confession expéditive ou à une dictée hâtive de testament, quand il faut profiter de chaque instant avant que la bouche se ferme à jamais. 

Enfin, Jean s’intéressa à mon allemand. Leif, le médecin norvégien, chef du revier[4], c’est-à-dire du baraquement des malades, ne maîtrise en effet que l’allemand en plus de l’anglais. Bien sûr, tout ce qui est officiel, tout ce qui concerne les malades, la maladie et la mort doit être écrit en allemand. Saurais-tu écrire l’allemand ? demanda Jean et je réalisai alors que Jean était passé de l’intérêt amical porté à un camarade inconnu connaissant un peu le français au domaine de l’organisation. Et c’est à ce moment-là que se produisit en moi le choc qui explose quelquefois en nous comme un bourgeon au printemps. 

Maintenant, je ne peux plus me représenter  ..."

 (La Table Ronde, Paris, 1990, pour la traduction française.)


L’œuvre de Pahor est riche et variée, mêlant fiction, autobiographie et réflexion historique. Parmi ses livres les plus remarquables figurent, 

- "Mesto v zalivu" (La ville dans la baie, 1955),

- "Vila ob jezeru" (La villa au bord du lac, 1955),

- "Kres v pristanu" (Le feu de joie sur le quai, 1959),

- "Parnik trobi nji" (Un vapeur siffle pour elle, 1964),

- "Zatemnitev" (Crépuscule, 1975),

- "Spopad s pomladjo" (Un printemps difficile, 1978),

- "V labirintu" (Dans le labyrinthe, 1984),

- "Dihanje morja" (Le souffle de la mer, 2001),

ainsi que son autobiographie "Moje suhote in njihovi ljudje" (Mes sanctuaires et leur peuple, 2008).

L’ensemble de l’œuvre de Pahor se caractérise par sa fidélité à la mémoire des victimes des totalitarismes, une réflexion sur la condition humaine face à l’extrême, son engagement constant pour les droits culturels et linguistiques. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des grands écrivains témoins du XXe siècle.

Longtemps marginalisé, notamment en raison de ses positions critiques, Pahor connaît une reconnaissance croissante à partir des années 1990 : traductions nombreuses (français, allemand, italien, anglais), succès critique en Europe, redécouverte comme figure majeure de la mémoire européenne. "Nekropola" est aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature concentrationnaire, aux côtés d’autres grands témoignages.