AlmudenaGrandes - Almudena Grandes (1960-2021), "Las edades de Lulú" (1989), "Malena es un nombre de tango" (1994), "Los aires difíciles" (2002), "El corazón helado" (2007), "Inés y la alegría" (2010), "El lector de Julio Verne" (2012), "Las tres bodas de Manolita" (2014), "Los besos en el pan" (2015), "La madre de Frankenstein" (2020), "La Herida Perpetua"(2019) -..
Last update 11/11/2025
Probablement la seule à avoir tenté de raconter l'Espagne entière, sur plusieurs générations, Almudena Grandes est l'une des grandes romancières espagnoles de l'après-Franco, et l'une des plus traduites de sa génération.
Née en 1960, Almudena Grandes appartient à la génération qui a grandi sous le franquisme mais est devenue adulte pendant la Transition.
Profondément enracinée dans l'histoire espagnole, celle de la Guerre civile (1936-1939), du franquisme, de la répression des vaincus, de la Transition démocratique et des silences familiaux de l'après-guerre, le cycle des "Episodios de una Guerra Interminable" qu'elle conçoit est presque impossible à imaginer dans un autre pays.
Lorsque "Las edades de Lulú" (1989) paraît, l'Espagne sort tout juste de la période de la Movida, et le livre est perçu comme extraordinairement audacieux : désir féminin assumé, sexualité racontée depuis le point de vue d'une femme, refus de la culpabilité traditionnelle. Son œuvre ultérieure s'éloignera de ce registre, mais beaucoup de lectrices continueront à reconnaître en elle une voix nouvelle de l'Espagne démocratique.
Pour les lecteurs nés dans les années 1950 et 1960, elle a joué un rôle presque thérapeutique.
Pendant longtemps, la Transition démocratique s'est construite autour d'un principe implicite, mieux valait ne pas trop remuer le passé. Grandes appartient à la génération qui commence à remettre ce silence en question. Elle n'a pas été la seule, mais elle a été l'une des plus influentes. Pour beaucoup de lecteurs espagnols, ses romans ont donné une voix aux vaincus, aux oubliés, aux exilés, aux familles silencieuses.
Pour les lecteurs nés après 1975, elle a souvent constitué une porte d'entrée vers une histoire qu'ils connaissaient mal. Beaucoup d'Espagnols ont découvert la guérilla antifranquiste, les prisons du régime, l'exil républicain, les réseaux clandestins de résistance , à travers ses romans plutôt qu'à travers les manuels scolaires. Elle a rendu cette histoire accessible sans la simplifier.
Son véritable apport est peut-être d'avoir réconcilié deux traditions souvent opposées, le roman populaire, des livres lisibles par un très large public, et un roman historique ambitieux, fondé sur un immense travail documentaire. Et ses lecteurs eurent souvent l'impression qu'elle écrivait sur leur famille.
Pour comprendre pourquoi elle s'est imposée comme la grande romancière de la mémoire démocratique espagnole, il faut la replacer dans sa génération. Javier Marías, Antonio Muñoz Molina, Rosa Montero, Juan José Millás, Lucía Etxebarria, Isaac Rosa, le plus jeune, tous les auteurs qui suivent appartiennent à l'Espagne démocratique ou à sa transition, mais chacun a choisi un angle très différent pour raconter le pays ...
"Almudena. Una biografía" (2024), par Aroa Moreno Durán et Ana Jarén, est probablement aujourd'hui le livre le plus recommandé en Espagne pour comprendre la personne derrière l'œuvre. Il ne s'agit pas d'une biographie académique classique mais d'un portrait littéraire construit à partir de témoignages familiaux, d'archives, d'entretiens et de souvenirs. L'intérêt du livre est qu'il montre plusieurs Almudena Grandes à la fois, la jeune Madrilène de la Transition ; la femme marquée par la culture populaire ; la lectrice passionnée de Benito Pérez Galdós ; la romancière devenue figure publique ; la militante de la mémoire historique ; la chroniqueuse politique d'El País. Le livre insiste particulièrement sur son enracinement madrilène, élément essentiel pour comprendre son imaginaire romanesque.
Dans les entretiens réunis dans « Escribir es atravesar un espejo », long entretien universitaire publié en Argentine mais réalisé avec Grandes elle-même, celle-ci nous parle directement de son enfance, de sa vocation littéraire, de son rapport à la narration et de sa fascination pour les grandes constructions romanesques. Elle y explique notamment que sa véritable révélation fut la lecture d'Ana María Matute, en particulier "Los hijos muertos", œuvre qui lui aurait donné envie de devenir écrivain.
Née à Madrid en 1960 et décédée en 2021, Almudena Grandes appartient à la première génération ayant grandi entièrement sous le franquisme tardif puis vécu l'entrée dans la démocratie. Elle est souvent considérée comme l'héritière des grands romanciers réalistes espagnols du XIXe siècle, notamment Benito Pérez Galdós, auquel elle rendra explicitement hommage avec sa série des "Episodios de una Guerra Interminable" en faisant pour la mémoire des vaincus du franquisme ce que le grand écrivain avait fait pour l'histoire nationale espagnole au XIXᵉ siècle.
Son œuvre peut être divisée en deux grandes périodes,
1. Les romans de l'Espagne contemporaine (1988-2007)
2. Le grand cycle mémoriel sur le franquisme (2010-2020)
Son premier grand succès, "Las edades de Lulú" (1989), un roman scandaleux pour l'époque, centré sur l'éveil sexuel et affectif d'une jeune femme madrilène ...
"Las edades de Lulú" (1989, Almudena Grandes)
("Les vies de Loulou", Traduction française Editions Albin Michel, 1990)
Un premier succès qui, à la fin des années 1980, devient un symbole de la liberté retrouvée après le franquisme. Lauréat du prestigieux Prix La Sonrisa Vertical, consacré à la littérature érotique, le livre connaît un immense succès en Espagne puis à l'étranger. Son adaptation cinématographique par Bigas Luna en 1990 contribue encore à sa notoriété et en fait l'une des œuvres emblématiques de la culture espagnole des années 1990.
À première vue, Las edades de Lulú est un roman d'initiation amoureuse et sexuelle. Mais sa richesse dépasse largement le simple récit érotique. Almudena Grandes y explore les liens complexes entre désir, dépendance affective, construction de l'identité et quête de liberté, dans une Espagne qui découvre elle-même de nouvelles formes de liberté après plusieurs décennies de dictature.
L'héroïne, Lulú, n'a que quinze ans lorsqu'elle tombe sous le charme de Pablo, un ami plus âgé de sa famille. Issue d'un milieu où les relations affectives sont marquées par une certaine froideur émotionnelle, elle voit en lui une figure fascinante qui cristallise ses rêves, ses fantasmes et ses aspirations. Cette rencontre constitue le point de départ d'une relation qui marquera toute sa vie.
Pendant plusieurs années, Lulú construit son univers autour de cet homme. Pablo lui ouvre les portes d'un monde privé où les conventions ordinaires semblent suspendues. Leur relation se développe comme un espace à part, protégé des contraintes sociales et du temps lui-même. Dans cet univers clos, le désir apparaît comme une promesse d'émancipation absolue et d'accomplissement personnel.
Cependant, à mesure que Lulú grandit, cette relation révèle ses ambiguïtés. Le désir qui semblait initialement offrir une forme de liberté devient aussi une expérience de dépendance, de vulnérabilité et de désorientation. Arrivée à l'âge adulte, Lulú cherche à repousser toujours plus loin les frontières de l'expérience et de la transgression. Ce mouvement l'entraîne progressivement vers des situations de plus en plus risquées où la recherche du plaisir se confond avec une quête plus profonde de soi-même.
Le roman suit ainsi plusieurs étapes de son existence — les « âges » de Lulú — depuis l'adolescence jusqu'à la trentaine. Chacune de ces périodes correspond à une transformation de son rapport à l'amour, au corps, au désir et à son propre identité. Derrière le récit sentimental se dessine une réflexion plus vaste sur le passage à l'âge adulte et la difficulté de distinguer ses propres désirs de ceux que les autres projettent sur nous.
"Supongo que puede parecer extraño pero aquella imagen, aquella inocente imagen, resultó al cabo el factor más esclarecedor, el impacto más violento.
Ellos, sus hermosos rostros, flanqueaban a derecha e izquierda al primer actor, a quien ya no pude identificar, tal era la confusión en la que aquella radiante amalgama de cuerpos me había sumido. La carne perfecta, reluciente, parecía hundirse satisfecha en sí misma sin trauma alguno, sujeto y objeto de un placer completo, redondo, autónomo distinto del que sugieren esos años mezquinos, fruncidos, permanentemente contraídos en una mueca dolorosa e irreparable, tan tristes, pensé entonces.
Ellos se miraban, sonrientes, y miraban la abierta grupa que se les ofrecía. En los bordes, la piel era tensa y rosa, tierna, luminosa y limpia. Antes, alguien había afeitado toda la superficie con sumo cuidado.
Aquella era la primera vez en mi vida que veía un espectáculo semejante. Un hombre, un hombre grande y musculoso, un hombre hermoso, hincado a cuatro patas sobre una mesa, el culo erguido, los muslos separados, esperando. Indefenso, encogido como un perro abandonado, un animalillo suplicante, tembloroso, dispuesto a agradar a cualquier precio. Un perro hundido, que escondía el rostro, no una mujer.
Cela paraitra sans doute surprenant, mais il se trouve finalement qu’une simple image, cette innocente image, fut l’indice le plus clair, eut l’impact le plus violent. Eux, leurs beaux visages, entouraient à droite et à gauche |’acteur principal que je fus alors incapable d’identifier tant m’avait remuée, déja, ce radieux entrelacs de corps. La chair parfaite, luisante, semblait s’enfoncer en elle-même, satisfaite, intacte de toute blessure, sujet et objet d’un plaisir total, d’un plaisir blotti dans son autonomie, si différent de ce que suggérent ces anus mesquins, froncés, toujours crispés dans une moue douloureuse et inconsolable.
Tristes, pensai-je alors. Eux se regardaient, souriants, et regardaient la croupe ouverte qu’il leur offrait. Au bord, la peau était ferme et rose, douce, propre et satinée. Quelqu’un avait auparavant rasé avec soin toute la zone.
C’était la premiére fois de ma vie que je voyais pareil spectacle. Un homme, un homme grand et musclé, un bel homme installé à quatre pattes sur une table, cul dressé, cuisses ouvertes, en attente. Vulnérable, timide comme un chien abandonné, un pauvre animal suppliant, tremblant, prêt à tout pour donner satisfaction. Un chien perdu qui cachait sa téte, et non une femme.
J’avais vu des dizaines de femmes dans la même posture. Y compris moi, quelquefois ..."
Lulú, seule chez elle, regarde un film pornographique homosexuel masculin. Ce qu'elle découvre n'est pas seulement une scène sexuelle, mais une expérience psychologique qui la bouleverse profondément. Au début, son attention est attirée par un homme particulièrement beau, placé dans une position de soumission : à quatre pattes, offert aux regards et aux gestes des autres participants. Cette image provoque chez elle une réaction inattendue. Pour la première fois, elle voit un homme occuper la place traditionnellement réservée aux femmes dans les représentations pornographiques.
Peu à peu, son regard cesse d'être celui d'une simple spectatrice. Elle développe une fascination intense pour cet homme inconnu. Elle ne se contente pas de le désirer sexuellement ; elle éprouve le désir de le posséder, de le dominer, voire de lui faire subir certaines violences. L'inversion des rôles sexuels traditionnels agit sur elle comme une révélation.
Pendant qu'elle regarde le film, Lulú réfléchit à ses propres réactions. Elle se souvient de son adolescence, de ses premières expériences sexuelles et de la culpabilité qui a toujours accompagné son plaisir. Comme souvent chez elle, l'excitation est immédiatement suivie d'un sentiment de honte, presque physique, qu'elle compare à la sensation désagréable de sortir d'un bain chaud pour se retrouver sur un sol glacé.
À mesure que la scène progresse, elle commence à inventer une personnalité à l'acteur. Elle lui donne mentalement un nom, Lester, et construit autour de lui tout un récit imaginaire. Elle le transforme en personnage de fiction, jeune homme puni, soumis à une autorité masculine plus forte que lui. Le film devient alors moins important que le fantasme qu'il déclenche dans son esprit.
Lorsque l'homme est finalement pénétré par son partenaire, Lulú ne ressent ni rejet ni compassion. Au contraire, elle est fascinée par cette vulnérabilité masculine et par la complexité des rapports de domination qui se jouent sous ses yeux. Son excitation devient de plus en plus intense jusqu'à la fin de la scène, où elle demeure physiquement et émotionnellement bouleversée.
Lulú découvre ici plusieurs choses, - que son désir ne correspond pas toujours aux modèles conventionnels ; - qu'elle peut être attirée par des situations où les rapports de pouvoir sont inversés ; - que son imagination joue un rôle aussi important que les actes sexuels eux-mêmes ; que le plaisir reste pour elle indissociable de la transgression et d'une certaine culpabilité.
Plus largement, l'extrait illustre l'un des thèmes centraux de "Las edades de Lulú" : la recherche des limites du désir. Tout le roman suit Lulú dans une série d'expériences où elle tente de comprendre ce qu'elle veut réellement, au-delà des normes sociales, des rôles de genre et même parfois de sa propre compréhension d'elle-même.
Dans ce passage, le film pornographique agit comme un miroir. Ce que Lulú observe à l'écran l'oblige à découvrir une partie cachée de sa personnalité : non seulement ses désirs, mais aussi ses fantasmes de domination, sa fascination pour la vulnérabilité et son besoin de transformer toute expérience sexuelle en récit imaginaire. C'est pourquoi cette longue scène est souvent considérée comme l'une des plus révélatrices du roman : elle montre que le véritable sujet de Las edades de Lulú n'est pas la pornographie ou la provocation, mais la manière dont une conscience tente de comprendre ses propres désirs lorsqu'ils échappent aux catégories habituelles.
Après le premier choc, après l’étonnement et l’exaltation, j’éprouvai l’indicible sensation de changer de peau. J’étais extrêmement troublée, mais je comprenais. Il était adorable ainsi, mesquin, recroquevillé, le visage caché. Je le désirais. Je voulais le posséder. C’était un sentiment inédit. Je ne suis pas un homme. Je ne peux pas être un homme. Je ne veux même pas être un homme. Mes pensées étaient obscures, confuses, mais malgré tout je comprenais. Je ne pouvais pas ne pas comprendre.
Ce passage est important dans "Las edades de Lulú" car il marque une prise de conscience chez Lulú : ce qui la bouleverse n'est pas seulement l'érotisme de la scène, mais le fait de voir pour la première fois un homme occuper la position de vulnérabilité, d'exposition et de soumission traditionnellement attribuée aux femmes. C'est cette inversion du regard et des rapports de pouvoir qui produit chez elle le « choc » dont elle parle au début du passage...
L'un des aspects les plus remarquables du roman est son portrait psychologique. Lulú n'est jamais réduite à un simple objet de désir ou à une héroïne scandaleuse. Almudena Grandes en fait un personnage complexe, contradictoire, parfois naïf, parfois lucide, constamment en lutte pour comprendre ce qu'elle attend réellement de la vie. Cette profondeur psychologique explique en grande partie pourquoi le roman a dépassé le cadre de la littérature érotique pour être reconnu comme une œuvre littéraire majeure.
Le livre s'inscrit également dans le contexte culturel de l'Espagne de la Transition et de l'après-Transition. Les années 1980 sont marquées par une explosion des libertés individuelles, notamment dans les domaines de la sexualité, de la création artistique et des modes de vie. À cet égard, Las edades de Lulú apparaît comme l'un des symboles littéraires de cette nouvelle Espagne. Là où le franquisme imposait un contrôle rigoureux des comportements privés, le roman revendique le droit à l'expérimentation, à l'autonomie personnelle et à l'exploration des désirs.
Cependant, Almudena Grandes évite toute célébration simpliste de la libération sexuelle. Le livre montre également les zones d'ombre de cette liberté : les désillusions, les rapports de pouvoir, les illusions affectives et les formes nouvelles de solitude. La liberté n'y apparaît jamais comme une conquête définitive, mais comme une expérience complexe et parfois douloureuse.
On retrouve déjà dans ce premier grand succès plusieurs thèmes qui traverseront toute l'œuvre de la romancière. Derrière l'histoire intime de Lulú se profile une interrogation sur l'identité, la mémoire émotionnelle, les héritages invisibles et la difficulté de devenir soi-même. Certes, les grandes questions historiques qui domineront plus tard El corazón helado ou les Episodios de una Guerra Interminable sont encore absentes. Mais l'intérêt pour les vies cachées, les contradictions intérieures et les destins féminins est déjà pleinement présent.
Le roman fut accueilli comme un événement littéraire dans l'Espagne de la fin des années 1980. Certains lecteurs y virent l'expression d'une liberté enfin conquise ; d'autres furent frappés par la profondeur psychologique de son héroïne. Avec le recul, Las edades de Lulú apparaît moins comme un simple roman de scandale que comme le portrait d'une génération qui découvre les possibilités et les vertiges de la liberté.
Dans l'ensemble de l'œuvre d'Almudena Grandes, ce livre conserve une place particulière. Il est à la fois le roman qui l'a rendue célèbre et celui qui contient déjà, sous une forme encore intime et individuelle, plusieurs des interrogations qui nourriront toute sa carrière : comment se construire face aux attentes des autres ? Comment distinguer désir, amour et dépendance ? Et comment conquérir sa propre liberté sans se perdre en chemin ?
On peut considérer Las edades de Lulú comme l'équivalent littéraire de ce que fut la Movida madrilène dans la musique ou le cinéma : un symbole de l'Espagne qui sort du franquisme et explore de nouveaux espaces de liberté. Mais là où beaucoup d'œuvres de cette époque célèbrent surtout la transgression, Almudena Grandes s'intéresse déjà à ses conséquences psychologiques. C'est ce qui explique que le roman demeure aujourd'hui bien davantage qu'un simple témoignage de son époque : il constitue le premier grand portrait féminin d'une auteure qui fera ensuite de l'exploration des vies cachées et des mémoires enfouies l'un des axes majeurs de la littérature espagnole contemporaine.
"Las edades de Lulú" fut adapté en 1990 au cinéma et réalisé par Bigas Luna, avec Francesca Neri et Óscar Ladoire. C'est de loin l'adaptation la plus célèbre de son œuvre. Le film fut un véritable événement dans l'Espagne du début des années 1990, à un moment où la société espagnole sortait encore de plusieurs décennies de répression morale et sexuelle. Cependant, beaucoup de lecteurs considèrent que Bigas Luna accentue fortement la dimension érotique du livre au détriment de sa dimension psychologique et initiatique. Le roman est plus complexe : il traite aussi de la construction du désir, de la dépendance affective, de l'identité féminine et de la solitude. Malgré cela, le film reste aujourd'hui l'une des adaptations les plus marquantes de la littérature espagnole contemporaine.
Né à Barcelone en 1946 et mort en 2013, Bigas Luna fut l'une des figures les plus originales du cinéma espagnol de l'après-franquisme. Formé d'abord au design industriel et aux arts visuels, il arrive au cinéma avec une sensibilité très particulière : mélange de culture populaire, de surréalisme méditerranéen, de satire sociale, de sensualité et d'observation critique de l'Espagne contemporaine. Son cinéma s'intéresse moins au sexe pour lui-même qu'aux rapports entre désir et pouvoir, corps et identité, masculinité et féminité, consommation, publicité et imaginaire collectif. Il fut également l'un des premiers réalisateurs à révéler plusieurs futures stars espagnoles, notamment Javier Bardem et Penélope Cruz.
Dans son premier grand film, "Bilbao" (1978), un homme développe une obsession maladive pour une prostituée. Le film choque à sa sortie par son mélange de sexualité, de voyeurisme et de violence psychologique. "Caniche" (1979), histoire d'un frère et d'une sœur enfermés dans une relation pathologique, est un film presque expérimental, souvent considéré comme l'une des œuvres les plus dérangeantes du cinéma espagnol de la Transition. "Lola" (1986) est le portrait d'une femme manipulatrice dans l'Espagne moderne, avec Ángela Molina.
Pour comprendre pourquoi "Las edades de Lulú" a eu un tel impact en Espagne, il faut le replacer entre deux moments historiques : l'érotisme provocateur de la Movida des années 1980 et l'Espagne plus prospère, médiatique et consumériste des années 1990. Bigas Luna apparaît alors comme le cinéaste qui a le mieux transformé la libération sexuelle postfranquiste en mythe cinématographique national.
C'est avec sa « trilogie ibérique » que Bigas Luna entre dans l'histoire du cinéma européen.
Réalisés entre 1992 et 1994, ils constituent le sommet de sa carrière et proposent une vision à la fois sensuelle, ironique et critique de l'Espagne du début des années 1990. À travers eux, Bigas Luna construit un univers où les corps, la nourriture, le désir, les paysages méditerranéens et les mythes nationaux deviennent les matériaux d'une véritable anthropologie poétique de l'Espagne contemporaine....
"Jamón, jamón" (1992)
Dans une petite ville espagnole dominée par une fabrique de sous-vêtements, la jeune Silvia, issue d'un milieu modeste, tombe enceinte de José Luis, héritier de l'entreprise. La mère de celui-ci refuse cette union et engage Raúl, séduisant apprenti torero, pour détourner Silvia de son fiancé. À partir de cette intrigue de mélodrame populaire, Bigas Luna déploie une vaste fable sur le désir, la virilité et les contradictions de l'Espagne moderne.
Le film est devenu emblématique parce qu'il transforme des symboles ordinaires — le jambon, les taureaux, les affiches publicitaires, les paysages arides de la province espagnole — en véritables mythes nationaux. Le jambon représente à la fois la tradition, la sensualité, la consommation et l'identité espagnole elle-même. La tauromachie devient le symbole d'une masculinité spectaculaire, parfois ridicule, souvent violente.
Le film révèle au grand public deux futurs géants du cinéma espagnol, Penélope Cruz et Javier Bardem. Celui-ci incarne une virilité primitive et charnelle qui deviendra l'une des images les plus célèbres du cinéma espagnol contemporain. Récompensé par le Lion d'argent à la Mostra de Venise, Jamón, jamón est aujourd'hui considéré comme l'un des films qui saisissent le mieux l'atmosphère euphorique, consumériste et sensuelle de l'Espagne de l'après-Transition.
"Huevos de oro" (1993)
Avec Javier Bardem, Maribel Verdú et Maria de Medeiros. Si "Jamón, jamón explorait les mythes de la virilité populaire, Huevos de oro s'attaque à la figure du gagnant de l'Espagne des années 1990. Benito González, interprété par Javier Bardem, est un ancien militaire devenu promoteur immobilier sur la côte méditerranéenne. Convaincu que le succès est un droit naturel, il rêve de construire un gigantesque gratte-ciel phallique symbolisant sa réussite.
Derrière la comédie sexuelle et les excès du personnage se dessine une critique particulièrement lucide de l'Espagne du boom économique. Le film anticipe déjà les dérives de la spéculation immobilière qui transformeront profondément le littoral méditerranéen espagnol au cours des décennies suivantes. Le désir de posséder, de construire toujours plus grand et d'afficher sa richesse devient ici une forme de pathologie collective.
Benito est à la fois grotesque et tragique : incarnation d'une masculinité fondée sur la conquête, l'argent et la domination, il finit par être victime de ses propres fantasmes de grandeur. Beaucoup de critiques ont vu dans ce personnage l'une des représentations les plus féroces du nouvel individualisme triomphant qui accompagne l'entrée de l'Espagne dans l'ère de la prospérité européenne.
"La teta y la luna" (1994)
Avec Biel Durán, Mathilda May et Miguel Poveda. Souvent considéré comme le plus tendre et le plus poétique des films de Bigas Luna, "La teta y la luna" adopte le point de vue d'un enfant catalan de neuf ans, Tete, bouleversé par la naissance de son petit frère. Jaloux de l'attention que celui-ci reçoit de sa mère, il développe une fascination obsessionnelle pour le sein maternel, symbole de l'amour exclusif qu'il croit avoir perdu.
Ce qui pourrait n'être qu'une anecdote psychologique devient sous la caméra de Bigas Luna une méditation lumineuse sur le désir, l'enfance et l'imaginaire. Le film mêle réalisme quotidien, conte populaire, culture gitane, flamenco et rêverie méditerranéenne. La lune, omniprésente, devient le symbole d'un désir impossible à satisfaire mais qui nourrit l'imagination humaine.
Contrairement à "Jamón, jamón" ou "Huevos de oro", où l'érotisme est souvent lié à la compétition, à la domination ou à la consommation, "La teta y la luna" propose une vision beaucoup plus universelle du désir. Celui-ci n'est plus seulement sexuel : il devient manque, nostalgie, rêve et force créatrice. Cette dimension poétique explique pourquoi de nombreux critiques considèrent aujourd'hui le film comme l'un des véritables chefs-d'œuvre de Bigas Luna et l'une des œuvres les plus singulières du cinéma espagnol des années 1990.
"Malena es un nombre de tango" (1994, Almudena Grandes)
Sans doute son premier grand roman de maturité. Après le succès spectaculaire de "Las edades de Lulú" (1989), qui avait fait d'elle l'une des voix les plus remarquées de la jeune littérature espagnole, la romancière élargit ici considérablement son ambition. Elle délaisse le récit centré sur l'éveil sentimental et sexuel pour construire une vaste saga familiale où se croisent plusieurs générations, plusieurs destins féminins et plusieurs décennies de l'histoire espagnole. Le livre annonce déjà les thèmes qui domineront ses œuvres majeures : la mémoire familiale, les secrets hérités, les silences de l'histoire et la difficulté de trouver sa place dans un monde façonné par les générations précédentes.
L'héroïne, Malena Fernández de Alcántara, appartient à une grande famille bourgeoise madrilène.
Dès l'enfance, elle éprouve le sentiment douloureux d'être différente. À douze ans, elle reçoit de son grand-père un étrange héritage : une ancienne émeraude brute, non taillée, dernier trésor de la famille. Ce cadeau paraît incompréhensible. Le vieil homme lui interdit d'en parler, affirmant seulement qu'un jour cette pierre lui sauvera la vie. Cette scène inaugurale, à la fois mystérieuse et symbolique, agit comme le point de départ d'une quête qui accompagnera Malena jusqu'à l'âge adulte.
La jeune fille souffre en permanence de la comparaison avec sa sœur jumelle Reina, incarnation de la perfection selon les critères familiaux. Belle, élégante, docile et admirée de tous, Reina semble réussir naturellement tout ce qui échappe à Malena. Cette dernière grandit avec la conviction d'être inadéquate. Elle va jusqu'à prier secrètement pour devenir un garçon, persuadée qu'elle ne pourra jamais correspondre aux attentes imposées aux femmes de son milieu. Ce sentiment d'exclusion nourrit chez elle une profonde curiosité pour les zones d'ombre de son histoire familiale.
Peu à peu, Malena découvre que derrière l'apparente respectabilité des Fernández de Alcántara se cache un véritable labyrinthe de secrets. Sous la surface d'une famille bourgeoise exemplaire apparaissent des histoires de passions interdites, de renoncements, de mensonges, d'humiliations et de souffrances silencieuses. Surtout, elle comprend qu'elle n'est pas la première femme de sa lignée à se sentir étrangère au rôle qui lui a été assigné. Au fil de son enquête, elle retrouve la trace d'autres femmes marginales, rebelles ou malheureuses, qui semblent lui tendre un miroir à travers le temps.
L'un des grands thèmes du roman est précisément cette transmission souterraine entre générations féminines. Les femmes qui ont précédé Malena n'apparaissent pas seulement comme des ancêtres ; elles deviennent les dépositaires d'une mémoire parallèle à celle de la famille officielle. À travers elles, Almudena Grandes reconstitue une généalogie des femmes invisibles, de celles dont les désirs, les échecs et les révoltes ont été effacés ou minimisés par les récits dominants.
"Pacita tenía los ojos verdes, siempre abiertos, y labios de india, como los míos, que cerraba rozándolos apenas, entre las comisuras el hueco suficiente para franquear el paso a un delgado hilo de baba blanca que se escurría despacio, estancándose a veces al borde de la barbilla. Era una criatura abrumadoramente hermosa, la más guapa de las hijas de mi abuela, el cabello espeso, castaño y ondulado, una nariz difícil, perfecta en cada perfil, el cuello largo, lujoso, y una línea impecable, de arrogante belleza, uniendo la rígida elegancia de la mandíbula con la tensa blandura de un escote color caramelo, al que aquellos grotescos vestidos de mujer consciente de su cuerpo que ella nunca eligió otorgaban una fabulosa y cruel relevancia. Nunca la vi de pie, pero sus piernas ágiles, compactas, la robustez que matizaba el brillo de unas medias de nailon que jamás se vieron expuestas a sufrir herida alguna, no merecían el destino al que las abocó para siempre el implacable síndrome de nombre anglosajón que paralizó su desarrollo neuronal cuando aún no había aprendido a mantener la cabeza erguida. Desde entonces, nada había cambiado, y nada cambiaría jamás, para aquel eterno bebé de tres meses. Pacita ya había cumplido veinticuatro años, pero sólo su padre la llamaba Paz ..."
"Pacita avait les yeux verts, toujours ouverts, et des lèvres d'Indienne, comme les miennes. Elle les refermait à peine, laissant entre les commissures un espace suffisant pour qu'un mince filet de salive blanche s'en échappe lentement, s'accumulant parfois au bord de son menton. C'était une créature d'une beauté écrasante, la plus belle des filles de ma grand-mère : une chevelure épaisse, brune et ondulée, un nez difficile mais parfait sous tous les angles, un long cou somptueux, et une ligne irréprochable, d'une beauté altière, reliant l'élégance rigide de sa mâchoire à la douceur tendue d'un décolleté couleur caramel, auquel ces grotesques robes de femme consciente de son corps — qu'elle n'avait jamais choisies elle-même — conféraient une importance aussi fabuleuse que cruelle.
Je ne la vis jamais debout, mais ses jambes agiles et compactes, la robustesse qui transparaissait sous l'éclat de bas de nylon qui n'avaient jamais risqué la moindre égratignure, ne méritaient pas le destin auquel les avait condamnées pour toujours cet implacable syndrome au nom anglais qui avait paralysé son développement neurologique avant même qu'elle n'ait appris à tenir sa tête droite. Depuis lors, rien n'avait changé et rien ne changerait jamais pour cet éternel bébé de trois mois.
Pacita avait déjà vingt-quatre ans, mais seul son père l'appelait Paz.
J'étais cachée derrière le marronnier d'Inde et je me souviens des petites sphères hérissées de piquants qui apparaissaient entre les feuilles ; nous devions donc être au printemps, peut-être déjà aux portes de l'été. Je n'étais sans doute plus très loin de mes neuf ans, peut-être dix. Mais j'étais certaine d'une chose : c'était un dimanche.
Tous les dimanches, après la messe de midi, nous allions avec maman prendre l'apéritif chez les grands-parents, dans un sombre hôtel particulier de trois étages avec jardin, rue Martínez Campos, presque à l'angle de Zurbano, bâtiment qui abrite aujourd'hui le siège espagnol d'une banque belge.
Quand il faisait beau, Pacita était toujours installée à l'ombre du figuier, attachée à un fauteuil roulant spécial par trois sangles : une sur la poitrine, une autre à la taille et une troisième, plus large encore, entre celle-ci et l'extrémité du siège, afin qu'elle ne glisse pas et ne tombe pas au sol.
Dès que j'apercevais sa silhouette entre les barreaux de la grille, je fixais obstinément le regard sur le gravier, le seul endroit où j'étais sûre de ne pas la voir, et j'essayais de dissimuler les traces d'un supplice hebdomadaire, rouge et brûlant : cette honte inexplicable qui ravageait mon corps comme un incendie tandis que j'écoutais le concert impudique de mots tendres que ma mère, ma sœur et toutes les autres femmes de la famille adressaient en chœur à ma pauvre tante, cette grosse bête maladroite et idiote qui ne pouvait pas les voir tandis qu'elle contemplait le monde avec ses deux yeux verts, toujours ouverts, toujours d'une beauté saisissante et toujours vides.
— Bonjour ! disait ma mère comme si elle était ravie de la rencontrer, en faisant la moue et en claquant rythmiquement la langue contre son palais, comme on le fait pour attirer l'attention d'un vrai bébé, un enfant qui regarde, qui écoute en regardant, et qui apprend en écoutant. Bonjour, Pacita, ma chérie ! Comment vas-tu, mon trésor ? Quel beau temps aujourd'hui, hein ? Quelle chance, toute la matinée au soleil !
— Pacita, Pacita ! l'appelait Reina en penchant alternativement la tête d'un côté puis de l'autre. Coucou ! Bouh ! Coucou ! Bouh, bouh !
Elles lui prenaient la main, lui caressaient les genoux, lui pinçaient les joues, rajustaient sa jupe, tapaient dans leurs mains, jouaient aux comptines, souriaient sans cesse, comme si elles étaient très contentes d'elles-mêmes, très satisfaites d'accomplir exactement ce qu'il fallait faire.
Et moi, je les observais de loin, faisant semblant de m'occuper ailleurs, dans l'espoir que cela passe inaperçu. Mais cela ne passait jamais inaperçu.
— Malena ! finissait toujours par lancer ma mère en tournant la tête vers moi. Tu ne dis rien à Pacita ?
— Bonjour, Pacita, chantonnais-je alors, ma voix se dégradant malgré moi jusqu'à devenir un ridicule murmure. Comment vas-tu, Pacita ?
Moi aussi je lui prenais la main. Elle était toujours froide. Toujours humide. Visqueuse de salive et d'un mélange malodorant de bouillie et de crème parfumée. Je la regardais dans les yeux, et ce que j'y voyais me glaçait de peur. Je me sentais alors tellement coupable du dégoût égoïste qu'elle m'inspirait que, chaque dimanche matin, avec une intensité plus grande encore, avec une ferveur désespérée, je suppliais la Vierge de m'accorder ce petit miracle privé.
Et pendant tout le reste de la matinée, prisonnière de cette maison que je détestais, je priais sans cesse, toujours en silence :
Très Sainte Vierge, ma Mère, accorde-moi cette faveur et je ne te demanderai plus jamais rien de ma vie. Allez, ce n'est pas difficile. Pour toi, cela ne coûte rien...
Mes cousins, eux, n'avaient pas à saluer Pacita. Ils n'avaient pas à l'embrasser, ni à la caresser. Ils ne la touchaient jamais.
Mais ce matin-là, embusquée à l'ombre du marronnier, je ne priais plus. Il n'y avait plus besoin de prier.
Il était assis sur une chaise, à côté de sa fille.
Sa simple présence — plus puissante que le vent, plus puissante que la pluie, plus puissante même que le froid qui condamnait ma tante à rester enfermée dans sa chambre tout l'hiver — avait interrompu dès son commencement la profane cérémonie de tous les dimanches pour m'exposer à un danger bien plus grand, aux contours incalculables.
Car de toutes les choses qui me faisaient peur dans la maison de Martínez Campos, son ombre était sans doute la plus terrifiante.
Mon grand-père Pedro était né exactement soixante ans avant moi.
Et il était méchant.
Personne ne me l'avait jamais dit. Personne ne m'avait jamais expliqué pourquoi. Pourtant, depuis aussi loin que remontait ma mémoire, je respirais cette vérité amère dans l'air même de la maison. Les meubles la murmuraient. Les odeurs la confirmaient. Les arbres la répandaient. Jusqu'au sol qui semblait craquer sous ses chaussures pour me prévenir à temps de l'approche de cet homme étrange : trop grand, trop raide, trop dur, trop brusque, trop fort, trop orgueilleux, les cheveux blanchis, et pourtant regardant le monde avec des yeux si fatigués sous la menace de deux sourcils énormes, épais, hérissés, d'une blancheur absolue.
Mon grand-père n'était pas muet, mais il ne parlait jamais.
À peine entrouvrait-il les lèvres lorsqu'un reste d'éducation l'emportait sur sa vocation adulte de fantôme incarné. S'il nous croisait dans un couloir, il nous saluait ; s'il était obligé de nous dire au revoir, il le faisait. Mais jamais il ne participait à une conversation. Jamais il ne nous appelait. Jamais il ne nous embrassait. Jamais il ne venait vers nous.
Il passait le plus clair de son temps avec Pacita, cette ombre incapable d'apprécier la qualité de son silence, et sa vie demeurait presque aussi mystérieuse que sa réputation était sombre.
De temps à autre, avant de quitter la maison, maman nous annonçait que son père était en voyage. Elle ne donnait jamais davantage de détails : ni la destination, ni la date de son retour. Tout le contraire de sa sœur jumelle, ma tante Magda, autre grande voyageuse de la famille, dont nous savions toujours où elle se trouvait parce qu'elle l'annonçait avant son départ, envoyait des cartes postales et rapportait des cadeaux.
Lui pouvait être revenu à Madrid depuis des semaines sans que nous le sachions. Il passait ses journées enfermé dans son bureau du premier étage et ne descendait au rez-de-chaussée qu'à l'heure des repas, lorsqu'il ne mangeait pas seul avec Paz.
À présent, il était assis à côté d'elle, regardant droit devant lui sans fixer aucun point précis. Et moi, je l'observais à l'affût du moindre relâchement, de la plus petite occasion de traverser le jardin en courant pour rejoindre le salon où mes parents et ma sœur continuaient à célébrer avec le reste de la famille l'anniversaire, la naissance ou la mort de quelqu'un, à en juger par le brouhaha confus qui s'échappait des fenêtres entrouvertes.
Ils ont sûrement déjà mangé toute l'omelette, pensai-je avec amertume, regrettant d'avoir encore traîné exprès derrière les autres, comme chaque dimanche, juste assez pour qu'ils entrent tous ensemble dans la maison sans remarquer qu'ils m'abandonnaient en arrière, à la merci de cet homme terrible.
Et pourtant, tapie derrière le marronnier d'Inde, je me sentais tellement en sécurité que, la première fois que je l'entendis, je ne pus croire que c'était lui qui me parlait.
— Que fais-tu là, cachée, Malena ? Viens donc ici avec moi...."
Sous son apparence de saga familiale, le roman constitue également une réflexion sur la société espagnole de l'après-franquisme. La famille Fernández de Alcántara représente une partie de cette bourgeoisie qui a traversé sans trop de dommages les bouleversements du XXᵉ siècle. Pourtant, à mesure que Malena explore le passé familial, elle découvre que cette stabilité repose souvent sur des omissions, des accommodements et des vérités dissimulées. Derrière la prospérité et les apparences se cachent des blessures que personne ne veut regarder en face.
Le personnage de Malena est particulièrement important dans l'œuvre de Grandes parce qu'il inaugure une longue série d'héroïnes qui refusent les identités toutes faites. Comme beaucoup de protagonistes de la romancière, elle cherche à comprendre qui elle est réellement en dehors des rôles que sa famille, sa classe sociale ou son époque ont préparés pour elle. Son parcours est à la fois une enquête sur le passé et une conquête progressive de son autonomie.
L'émeraude héritée du grand-père joue dans cette perspective un rôle symbolique essentiel. Objet mystérieux transmis à contre-courant des règles familiales, elle représente à la fois l'héritage, le secret et la possibilité d'un destin différent. Comme la mémoire elle-même, la pierre précieuse contient une vérité cachée qui ne se révèle que progressivement. Sa valeur n'est pas seulement matérielle : elle relie Malena à ceux qui l'ont précédée et lui permet d'interpréter autrement sa propre existence.
Le roman se distingue également par la richesse de son portrait de Madrid. À travers plusieurs décennies, Almudena Grandes décrit les transformations sociales, culturelles et morales de l'Espagne contemporaine. Les changements de la condition féminine, l'évolution des mœurs, les tensions entre tradition et modernité ou encore les mutations de la bourgeoisie madrilène constituent l'arrière-plan permanent du récit.
Déjà, l'auteure s'intéresse à ce qui deviendra le cœur de son œuvre : les histoires cachées sous les récits officiels. La famille raconte une version de son passé ; les archives familiales, les souvenirs oubliés et les confidences tardives en révèlent une autre. Cette opposition entre mémoire officielle et mémoire souterraine annonce directement des romans comme El corazón helado ou les Episodios de una Guerra Interminable.
Par son ampleur narrative, sa profondeur psychologique et sa réflexion sur la transmission, Malena es un nombre de tango est souvent considéré comme l'un des grands romans espagnols des années 1990. Almudena Grandes y montre déjà un talent exceptionnel pour mêler l'intime et le collectif, les destins individuels et les héritages historiques.
Au fond, le roman raconte la découverte progressive d'une vérité essentielle : il n'existe pas de famille sans secrets, ni d'identité sans mémoire. En apprenant à regarder en face les zones obscures de son histoire, Malena comprend que la véritable liberté ne consiste pas à échapper à son héritage, mais à le connaître suffisamment pour ne plus en être prisonnière. Comme l'écrit Almudena Grandes, « il n'y a pas d'autre malédiction que la vie, ni d'autre faute que d'oser la vivre ».
Après le retentissement scanaleux de Las edades de Lulú, "Malena es un nombre de tango" constitue la seconde grande adaptation cinématographique d'un roman d'Almudena Grandes.
Réalisé par le producteur et cinéaste Gerardo Herrero, le film transpose à l'écran l'un des romans qui ont définitivement consacré l'écrivaine madrilène auprès du grand public.
Le rôle principal est interprété par Ariadna Gil, alors au sommet de sa notoriété ...
Révélée au début des années 1990 par "Amo tu cama rica", comédie sentimentale générationnelle devenue culte en Espagne, Ariadna Gil accède véritablement à la célébrité grâce à "Belle Époque", Oscar du meilleur film étranger en 1994. Elle y interprète Violeta, l'une des quatre filles d'une famille excentrique dans l'Espagne de la Seconde République. Le film, porté par Penélope Cruz, Miriam Díaz-Aroca, Maribel Verdú et Jorge Sanz, devient l'un des plus grands succès internationaux du cinéma espagnol de l'après-franquisme. Ariadna Gil y impose une présence à la fois lumineuse, libre et moderne qui séduit immédiatement le public.
Dans "Libertarias", elle incarne María, une jeune religieuse projetée au cœur de la Révolution espagnole de 1936. Confrontée aux miliciennes anarchistes qui combattent le soulèvement franquiste, son personnage découvre un monde de liberté politique, sexuelle et intellectuelle radicalement opposé à l'univers du couvent. Le rôle permet à Ariadna Gil d'explorer les conflits entre foi, émancipation et engagement révolutionnaire dans l'un des grands films historiques du cinéma espagnol des années 1990.
Dans "Soldados de Salamina", adaptation du roman de Javier Cercas, elle interprète Lola Cercas, journaliste et écrivaine enquêtant sur un épisode obscur de la Guerre civile espagnole. Le personnage, inspiré de l'auteur lui-même mais transformé en femme pour le film, mène une recherche qui devient progressivement une réflexion sur la mémoire historique, l'héroïsme et les zones grises du passé espagnol. Cette composition plus intériorisée révèle une Ariadna Gil mûre, capable de porter un film fondé presque exclusivement sur la recherche psychologique et morale.
Dans "Alatriste", superproduction adaptée des romans de Arturo Pérez-Reverte, elle joue María de Castro, célèbre actrice de théâtre du Siècle d'Or espagnol et amante du capitaine Alatriste, interprété par Viggo Mortensen. Son personnage représente l'univers du théâtre, de la séduction et de l'intrigue de cour dans l'Espagne impériale du XVIIᵉ siècle.
Enfin, dans "El laberinto del fauno", elle interprète Carmen, la mère d'Ofelia. Enceinte et fragile, dépendante du brutal capitaine franquiste Vidal, elle se trouve prise entre la violence de l'Histoire et le monde imaginaire dans lequel se réfugie sa fille. Bien que moins spectaculaire que les rôles d'Ofelia ou de Vidal, son personnage est essentiel : il incarne la population civile ordinaire, épuisée par la guerre et privée de toute marge de liberté. Le film deviendra l'une des œuvres les plus célébrées du cinéma hispanophone contemporain.
Dans ce parcours particulièrement riche, "Malena es un nombre de tango" occupe une place singulière. Ariadna Gil y porte pratiquement tout le récit sur ses épaules. Contrairement à Violeta dans "Belle Époque" ou à Carmen dans "El laberinto del fauno", elle est présente dans presque chaque scène et accompagne le spectateur de l'enfance à l'âge adulte. Son interprétation de Malena repose moins sur l'héroïsme ou le spectaculaire que sur la complexité psychologique : désir de liberté, jalousie fraternelle, révolte contre les conventions bourgeoises, quête d'identité et besoin de reconnaissance. Beaucoup de critiques espagnols considèrent encore aujourd'hui ce rôle comme l'une des incarnations les plus abouties de l'héroïne créée par Almudena Grandes, tant Ariadna Gil parvient à rendre visibles les contradictions, les fragilités et la force intérieure qui font de Malena l'un des grands personnages féminins de la littérature espagnole contemporaine.
Le film réunit également Marta Belaustegui, Isabel Otero, Luis Fernando Alves et Carlos López. L'intrigue suit Malena Fernández de Alcántara depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte. À douze ans, son grand-père lui confie une mystérieuse émeraude, dernier trésor familial, qu'elle devra garder secrète. Contrairement à sa sœur jumelle Reina, incarnation de la perfection bourgeoise, Malena se sent différente, inadaptée et rebelle. Au fil des années, elle découvre les secrets de sa famille, les hypocrisies de son milieu social et cherche sa propre voie sentimentale et existentielle. À travers son parcours, le film retrace également l'évolution de l'Espagne, des dernières années du franquisme jusqu'à la démocratie.
Le film connut un succès honorable avec plus de 340 000 spectateurs en Espagne, se classant parmi les productions espagnoles remarquées de l'année 1996. Sans atteindre l'impact médiatique de "Las edades de Lulú", il permit de consolider la présence d'Almudena Grandes dans le paysage cinématographique espagnol.
"Atlas de geografía humana" (1998, Almudena Grandes)
(Traduction française : Atlas de géographie humaine, Le Seuil, 2001) Publié en 1998, Atlas de geografía humana est l'un des romans les plus ambitieux de la première période d'Almudena Grandes. Situé entre Malena es un nombre de tango (1994) et Los aires difíciles (2002), il marque une étape importante dans son évolution littéraire. L'auteure y abandonne progressivement le modèle du roman centré sur une héroïne unique pour construire une vaste narration chorale où plusieurs voix féminines se répondent et se complètent. À travers ces destins croisés, elle dresse un portrait particulièrement riche de l'Espagne urbaine de la fin du XXᵉ siècle.
L'intrigue repose sur un dispositif simple mais très efficace. Quatre femmes travaillent dans une maison d'édition madrilène chargée de réaliser un atlas de géographie humaine. Tandis qu'elles préparent cet ouvrage destiné à cartographier le monde, chacune entreprend sans le savoir sa propre exploration intérieure. Le titre du roman prend alors une dimension symbolique : la véritable géographie que cherche à dessiner Almudena Grandes n'est pas celle des continents ou des frontières, mais celle des émotions, des désirs, des échecs et des espoirs humains.
Les quatre protagonistes appartiennent à la génération née sous le franquisme et arrivée à l'âge adulte pendant la Transition démocratique. Elles ont bénéficié de conquêtes sociales inédites pour les femmes espagnoles : accès à l'université, autonomie professionnelle, liberté sexuelle, possibilité de divorcer et de construire leur propre trajectoire. Pourtant, malgré ces avancées, aucune ne semble avoir trouvé l'équilibre auquel elle aspirait.
Le roman suit ainsi leurs interrogations sentimentales, professionnelles et existentielles. Certaines traversent une crise conjugale ; d'autres doutent de leurs choix de vie ; d'autres encore s'interrogent sur la maternité, le vieillissement ou le sens de leur carrière. À travers ces situations, Almudena Grandes explore ce que l'on pourrait appeler le désenchantement de la génération de la Transition : une génération qui a grandi avec l'idée que tout devenait possible mais qui découvre que la liberté ne résout pas automatiquement les contradictions de l'existence.
L'un des grands thèmes du livre est précisément la condition féminine dans l'Espagne démocratique. Contrairement aux générations précédentes, les héroïnes disposent d'une autonomie réelle. Pourtant, elles demeurent confrontées à de nombreuses contraintes : attentes familiales, pressions sociales, inégalités persistantes entre hommes et femmes, conflits entre vie professionnelle et vie privée. Le roman montre ainsi que l'émancipation n'est jamais un processus achevé.
Comme souvent chez Grandes, les relations familiales occupent une place centrale. Les personnages découvrent que leurs choix présents sont profondément influencés par leur histoire personnelle, leur éducation et les modèles transmis par leurs parents. Bien que le roman ne soit pas directement centré sur la Guerre civile ou le franquisme, ces réalités historiques apparaissent en arrière-plan à travers les trajectoires familiales et les souvenirs de la génération précédente.
Cette dimension générationnelle est particulièrement importante. Les protagonistes appartiennent à une Espagne nouvelle, mais elles restent liées à un passé dont elles ont hérité. Déjà, Almudena Grandes s'intéresse à ce qui deviendra plus tard l'un de ses thèmes majeurs : la manière dont les histoires individuelles sont traversées par des héritages invisibles.
Le roman se distingue également par sa structure polyphonique. Chacune des quatre femmes possède sa propre voix, sa propre sensibilité et sa propre manière d'interpréter les événements. Cette multiplicité des points de vue permet à l'auteure d'offrir un portrait nuancé de la société espagnole des années 1990. Loin de proposer une vision unique de la féminité ou du bonheur, elle montre la diversité des expériences et des aspirations.
L'univers du travail occupe lui aussi une place essentielle. Les bureaux de la maison d'édition deviennent un microcosme où se reflètent les transformations de l'Espagne contemporaine. Les relations professionnelles, les ambitions de carrière et les mutations du monde éditorial servent de toile de fond à une réflexion plus large sur la modernisation du pays.
L'une des originalités du roman réside dans sa capacité à mêler l'intime et le collectif. Les crises sentimentales ou existentielles des personnages ne sont jamais purement privées. Elles reflètent aussi les incertitudes d'une société en pleine transformation. À travers ces femmes, Almudena Grandes interroge les promesses et les limites de la modernité espagnole.
De nombreux critiques ont vu dans" Atlas de geografía humana" l'un des meilleurs portraits de la génération féminine arrivée à maturité dans les années 1990. Le roman saisit avec une grande précision les contradictions d'une époque marquée à la fois par l'optimisme de la modernisation démocratique et par les premières formes de désillusion. Les héroïnes ont obtenu davantage de liberté que leurs mères, mais elles découvrent que cette liberté s'accompagne de nouvelles responsabilités et de nouvelles incertitudes.
Sur le plan littéraire, le livre annonce plusieurs développements futurs de l'œuvre de Grandes. On y retrouve déjà son goût pour les récits choraux, son attention aux destins féminins, son intérêt pour les héritages familiaux et sa capacité à relier les trajectoires individuelles aux évolutions historiques d'un pays. Si la mémoire de la Guerre civile n'occupe pas encore le centre du récit, la question de la transmission est déjà omniprésente.
Dans l'ensemble de sa bibliographie, "Atlas de geografía humana" apparaît comme une œuvre charnière. Situé entre les romans de jeunesse et les grandes fresques historiques, il montre une écrivaine qui élargit progressivement son regard. La géographie qu'elle dessine n'est pas seulement celle de quatre femmes madrilènes ; c'est celle d'une Espagne en mutation, cherchant à définir sa place entre les héritages du passé et les promesses de l'avenir.
"Castillos de cartón" (2004, Almudena Grandes)
Publié en 2004, Castillos de cartón occupe une place singulière dans l'œuvre d'Almudena Grandes. Plus court et plus concentré que les grandes fresques historiques qui feront sa renommée internationale, ce roman revient à l'un de ses thèmes de prédilection : l'éducation sentimentale et sexuelle d'une génération ayant grandi dans l'Espagne de la Transition. Mais derrière le récit amoureux se dessine également une réflexion sur les illusions de la jeunesse, les transformations culturelles de l'Espagne démocratique et la difficulté de préserver ses idéaux face à la réalité du monde adulte.
L'intrigue est racontée rétrospectivement par María José, devenue adulte, qui se souvient d'une période décisive de sa jeunesse au début des années 1980. L'Espagne vient tout juste de sortir du franquisme. Madrid connaît l'effervescence de la Movida, les universités se remplissent d'étudiants avides de liberté, et toute une génération a le sentiment de pouvoir réinventer sa vie.
À cette époque, María José est étudiante aux Beaux-Arts. Elle entretient une relation amoureuse avec Marcos, jeune peintre ambitieux et charismatique. Leur équilibre est bouleversé par l'arrivée de Jaime, autre étudiant en art, plus réservé mais tout aussi talentueux. Peu à peu se forme entre les trois jeunes gens une relation sentimentale et sexuelle complexe qui défie les conventions traditionnelles. Ce qui aurait pu n'être qu'un simple triangle amoureux devient un véritable laboratoire affectif où chacun cherche à inventer de nouvelles formes de liberté.
Pendant plusieurs années, les trois protagonistes vivent dans une sorte de bulle émotionnelle et artistique. Ils partagent leurs ambitions créatrices, leurs rêves, leurs désirs et leurs certitudes. Le monde extérieur semble suspendu. Ils ont l'impression d'appartenir à une génération qui peut enfin vivre autrement que celle de leurs parents, libérée des interdits du franquisme et des contraintes du passé.
Mais cette harmonie fragile repose sur des équilibres précaires. Peu à peu, les différences de caractère, les ambitions professionnelles, les jalousies et les désirs contradictoires commencent à fissurer ce qui paraissait indestructible. Les « châteaux de carton » du titre deviennent alors une métaphore centrale du roman : ces constructions magnifiques mais fragiles que l'on édifie dans la jeunesse et que la réalité finit souvent par ébranler.
L'un des grands thèmes du livre est précisément la confrontation entre l'idéal et le réel. Les personnages croient pouvoir inventer des formes nouvelles d'amour, d'amitié et de création artistique. Pourtant, ils découvrent progressivement que la liberté n'abolit ni la souffrance, ni les rapports de pouvoir, ni les contradictions humaines. Le roman n'est jamais moralisateur ; il montre simplement comment les rêves les plus sincères se heurtent parfois à la complexité des sentiments.
Comme souvent chez Almudena Grandes, la sexualité occupe une place importante. Mais elle n'est jamais traitée comme une simple provocation. L'auteure s'intéresse avant tout à sa dimension émotionnelle et existentielle. Les relations physiques deviennent une manière d'explorer les identités, les dépendances affectives, les aspirations et les fragilités des personnages. Le désir apparaît comme une force de création mais aussi comme une source de désordre et de vulnérabilité.
Le roman constitue également un remarquable portrait de la génération de la Transition. Contrairement à Las edades de Lulú, qui incarnait l'explosion des libertés de l'après-franquisme, Castillos de cartón s'intéresse déjà au moment où cet enthousiasme commence à se fissurer. Les personnages appartiennent à une génération persuadée que tout est possible, mais qui découvre peu à peu les limites de cette promesse.
Le monde de l'art joue un rôle fondamental dans le récit. Les protagonistes sont peintres ou aspirent à le devenir. Leurs discussions sur la création, le succès, l'authenticité ou le marché de l'art reflètent en réalité leurs interrogations sur leur propre existence. Le roman décrit avec beaucoup de justesse l'univers des jeunes artistes madrilènes des années 1980, partagé entre idéal esthétique et nécessité matérielle.
Sous son apparence de roman sentimental, "Castillos de cartón" est également une méditation sur la mémoire. Le récit est porté par une narratrice qui se retourne sur sa jeunesse avec tendresse mais aussi avec lucidité. Elle sait désormais ce que les personnages ignoraient alors : que certaines expériences sont destinées à disparaître, mais qu'elles continuent malgré tout à façonner toute une vie. Le roman devient ainsi une réflexion sur le temps, la nostalgie et la manière dont les souvenirs transforment le passé.
Cette dimension mémorielle annonce déjà plusieurs thèmes des œuvres ultérieures de Grandes. Bien qu'il ne soit pas question ici de Guerre civile ou de franquisme, le mécanisme est similaire : une narratrice tente de comprendre un passé révolu dont les conséquences demeurent présentes. L'expérience individuelle devient une forme de mémoire qui continue à agir longtemps après les événements.
De nombreux critiques ont souligné la parenté du roman avec certains récits générationnels européens consacrés à la jeunesse des années 1970 et 1980. Mais Almudena Grandes y apporte une sensibilité spécifiquement espagnole. Les rêves de María José, Marcos et Jaime sont inséparables de l'atmosphère de liberté et d'expérimentation qui caractérise l'Espagne des premières décennies démocratiques.
Dans l'ensemble de son œuvre, Castillos de cartón apparaît comme l'un des romans les plus mélancoliques d'Almudena Grandes. Il ne célèbre pas seulement la jeunesse ; il interroge ce qu'il en reste lorsque les années ont passé. À travers le souvenir d'une passion triangulaire et d'une époque révolue, l'auteure explore la fragilité des utopies personnelles et collectives.
"Los aires difíciles" (2002, Almudena Grandes)
("Vents contraires", Grasset, 2004) Souvent considéré comme l'un de ses meilleurs romans psychologiques. Deux personnages tentent de reconstruire leur existence après des traumatismes personnels. Le livre s'attache aux blessures invisibles, aux secrets familiaux, aux conséquences du passé sur le présent. La mémoire individuelle y devient déjà presque une métaphore de la mémoire collective espagnole.
Plus intime que El corazón helado ou les Episodios de una Guerra Interminable, il appartient à cette période de maturité où la romancière explore avec une remarquable finesse psychologique les blessures invisibles, les secrets familiaux et la difficulté de se reconstruire après les traumatismes. Beaucoup de lecteurs et de critiques le considèrent comme l'un de ses meilleurs romans sur le plan humain et émotionnel.
L'action se déroule sur la côte atlantique andalouse, dans une urbanisation moderne située près de Rota, dans la province de Cadix. C'est un paysage dominé par deux vents contraires, le Levante et le Poniente, qui soufflent alternativement sur la baie de Cadix et donnent son titre au roman. Ces vents constituent bien davantage qu'un simple décor : ils deviennent une métaphore des mouvements contradictoires qui agitent les personnages, partagés entre le désir d'oublier leur passé et l'impossibilité de s'en libérer complètement.
Deux nouveaux voisins s'installent presque simultanément dans ce quartier résidentiel. Juan Olmedo, brillant médecin traumatologue d'une trentaine d'années, arrive de Madrid avec son frère handicapé mental, Alfonso, et sa jeune nièce Tamara. De l'autre côté de la rue vit Sara Gómez Morales, femme cultivée et discrète d'une quarantaine d'années, qui cherche elle aussi à recommencer sa vie loin de la capitale. Tous deux ont choisi cet éloignement géographique comme une tentative de renaissance. Pourtant, dès les premières pages, le lecteur comprend qu'ils fuient davantage qu'ils ne voyagent.
Leur rapprochement se fait progressivement grâce à une série de liens quotidiens : les enfants, la proximité des maisons, mais surtout la présence de Maribel, femme de ménage qui travaille chez l'un comme chez l'autre. Issue d'un milieu populaire, Maribel élève seule son fils Andrés après avoir quitté un mari violent. Elle constitue l'un des personnages les plus attachants du roman et représente cette Espagne modeste et courageuse qui traverse toute l'œuvre d'Almudena Grandes.
Peu à peu, les histoires personnelles se dévoilent. Sara porte le poids d'une enfance profondément singulière. Née dans un milieu modeste, elle a été élevée par une marraine fortunée du quartier madrilène de Salamanca. Cette ascension sociale lui a offert des privilèges mais aussi un sentiment permanent de déracinement et d'usurpation. Juan, de son côté, tente d'échapper aux conséquences d'un drame familial et d'une passion amoureuse complexe qui ont bouleversé son existence. Chacun vit dans l'espoir qu'un changement de lieu puisse effacer les blessures du passé.
Mais le passé refuse de disparaître. Comme dans les grandes tragédies psychologiques, les personnages découvrent que l'on ne peut jamais totalement fuir ce que l'on a vécu. Un policier madrilène inquiétant surgit régulièrement dans leur nouvelle existence, rappelant que certaines affaires demeurent irrésolues. Parallèlement, l'ancien mari de Maribel poursuit son harcèlement, illustrant la difficulté de rompre avec les violences anciennes. L'intrigue progresse ainsi entre révélations successives, retours en arrière et dévoilement progressif des traumatismes qui expliquent le comportement des personnages.
" ... Quand les Olmedo arrivèrent à leur nouvelle maison, le levant soufflait. Le vent gonflait les toiles des stores au point de les détacher de leurs supports d’aluminium, de les faire soudain retomber avant de les enfler à nouveau en produisant un bruit continu, aussi sourd et pénible que l’eussent été les battements d’ailes d’un vol d’oiseaux monstrueux. Un bruit cadencé, métallique, beaucoup plus grinçant se faisait entendre ici et là, quand le vent tombait.
Les riverains remontaient aussi vite que possible les stores de leurs fenêtres, tous du même vert, tous pareils. Juan Olmedo reconnut aussitôt la mélopée des barres de fer qui tournaient dans leurs anneaux et se dit qu’il avait eu le guignon. Le contraste entre le ciel bleu, resplendissant, l’éclat du soleil qui rebondissait entre les façades des maisons blanches et l’hostilité de ce vent déchaîné avait quelque chose de sinistre. Par deux fois, en venant de Jerez, alors qu’ils étaient isolés du monde extérieur, les vitres de la voiture fermées, l’air conditionné branché, il avait promis à Tamara de prendre un bain de mer avec elle avant le déjeuner, mais la perspective d’une matinée parfaite sur la plage s’était brusquement changée en un cauchemar tempétueux. La petite marchait sur ses talons, posant sur lui ce regard froid qu’elle avait à présent – un regard soupçonneux – mais sans oser rien dire. Alfonso était resté en arrière, ce dont Juan ne se rendit compte qu’au moment où il ouvrit la porte du numéro 37, pour entrer dans une maison qui lui appartenait, bien qu’il ne l’eût jamais vue.
Alors, tandis qu’une odeur caractéristique de travaux récents lui sautait au visage comme un chat enduit de vernis, un vieux journal sportif, déjà jauni et raidi par de grosses coulures de peinture sèche, trembla légèrement, s’envola, franchit la porte et fut effeuillé par le vent. Juan suivit des yeux la danse des pages éparses, qui montaient tout à coup en spirale ou étaient traînées sur le sol par les rafales, et il aperçut au loin la silhouette de son frère, planté comme un piquet à l’intersection de deux rues pavées de briques rouges identiques. Alfonso, les bras pendant le long du corps, jambes écartées, immobiles, balançait doucement la tête d’un côté à l’autre, le visage levé dans le vent, sourcils froncés, bouche ouverte. Avant de se mettre à courir vers lui, en un geste mille fois répété qui était devenu un simple réflexe, Juan jeta un coup d’œil sur la braguette de son frère, et constata avec soulagement qu’elle était bien fermée. Son pauvre frère, qui humait le vent en mammifère maladroit et désorienté, attirait déjà assez l’attention de ce petit monde propret sans y ajouter la vue de son sexe tout aussi maladroit et désorienté dans sa main. En arrivant à côté de lui, il saisit le grand dadais prudemment, lui sourit, l’embrassa sur la joue et, glissant le bras sur ses épaules, l’entraîna. Alfonso agita la tête de haut en bas trois fois de suite, avec autant de violence que s’il voulait se rompre le cou. C’était sa façon d’exprimer son consentement. Pendant que les deux frères parcouraient ensemble l’étroit sentier piétonnier, le vent souleva autour d’eux un tumulte de pétales de bougainvillées rouges, rosés, violets, très légers, et Alfonso Olmedo sourit enfin. Tamara, qui les attendait appuyée contre le mur, serrant sur sa poitrine un coffret à bijoux coloré, deux livres et une Barbie, les accueillit d’un éclat de rire. Ses deux oncles avaient fleuri. Les pétales parsemaient la calvitie d’Alfonso, les cheveux de Juan, leurs pantalons, leurs chemises, leurs bras, leur donnaient une allure comique et ambiguë, à mi-chemin entre deux soldats mal camouflés et deux baladins qui auraient décidé de se déguiser en arbres pour attirer l’attention des enfants. Juan se débarrassa des pétales, les ôta aussi d’Alfonso pendant qu’ils riaient tous les trois, puis il poussa tout doucement sa petite famille dans le vestibule. En fermant la porte, il se demanda si tout ça, nouvelle maison, nouveau travail, nouvel endroit où vivre, les centaines de kilomètres qu’il avait mis entre lui et Madrid, n’avait pas été une erreur. Il se répondit qu’il était encore trop tôt pour le savoir.
Sara Gómez avait contemplé toute la scène de la porte vitrée de sa chambre, fermée à double tour à cause du vent. Elle assujettissait les contre-fenêtres quand elle avait aperçu au loin la silhouette d’un grand type brun suivi de près par une gamine tout aussi brune, avec les cheveux coupés à hauteur de la nuque, et de longues jambes disproportionnées, comme tous les enfants quand ils grandissent d’un coup. Elle les observa avec attention parce que, ce jour-là, dimanche 13 août, les magasins étaient fermés et un levant furieux soufflait, alliance de contretemps qui la mettait au repos malgré elle. Elle avait été très occupée pendant les dernières semaines. Meubler une nouvelle maison, avec l’infinité de petits détails que son caractère perfectionniste jusqu’à l’obsession la poussait à un moment ou à un autre à considérer comme indispensables, s’était révélé beaucoup plus absorbant qu’elle ne l’avait prévu.
Quand elle trouvait enfin une râpe à fromage qui lui plaisait, elle s’avisait qu’il lui fallait aussi un de ces petits appareils pour écraser l’ail, et, quand elle en avait acheté un, elle se rendait compte que le miroir de la salle de bains était trop petit, ou qu’elle devait impérativement se procurer avant le lendemain une moustiquaire pour chaque chambre. Le temps filait à toute vitesse dans les parkings des centres commerciaux, et emportait l’été, l’horizon de chaleur et de plage qu’elle était venue chercher jusqu’ici, dans cet endroit si différent de la grande ville où elle était née et avait grandi, où elle avait vécu ses cinquante-trois ans qui n’avaient rien de particulièrement brillant. Voilà pourquoi elle s’était donné pour but de ne pas laisser passer une seule belle matinée de soleil sans aller nager, une seule belle soirée sans aller se promener à marée basse sur le sable mouillé jusqu’à ce qu’elle eût dépassé le dernier baigneur. L’arrivée de septembre l’inquiétait. Même si elle ne se rappelait pas avoir jamais pris une décision aussi satisfaisante que l’achat de cette maison, elle ne savait pas encore comment on vit en automne au bord de l’océan dans une ville où les taxis n’ont pas de compteur et où l’on peut aller à pied à peu près partout.
Cette incertitude reflétait exactement l’état d’âme des nouveaux arrivants, mais cela non plus elle ne pouvait le savoir. Elle n’était même pas sûre qu’ils fussent venus pour rester. La maison du 37 était encore en construction quand elle avait décidé d’acheter celle du 31, située presque en face mais déjà terminée, à quelques finitions près. C’était pour cela qu’elle l’avait choisie, sans se renseigner sur les voisins. Au lieu des grilles qu’elle avait imaginées non sans répugnance avant de visiter le lotissement, elle avait trouvé autour des jardins privés de chaque maison des murs chaulés, massifs, de plus d’un mètre et demi de haut, qui garantissaient le plus complet isolement. Quand les stores étaient baissés, il ne restait plus aucun interstice qui aurait permis à un curieux de savoir ce qui se passait devant la maison d’en face, et si elle ne s’était trouvée devant la fenêtre à l’étage, elle n’aurait même pas vu arriver les Olmedo. Cette disposition discrète l’avait tellement séduite qu’elle n’avait pas prêté grande attention à ce que lui disait le vendeur, qui débitait d’une voix monotone les leçons bien apprises sur ces murs conçus pour protéger le jardin des vents changeants et constants, tantôt secs, chargés de sable, tantôt humides et étonnamment froids, favorables à certains moments de l’année, mais presque toujours dévastateurs, bien que l’homme se fût borné à dire : gênants.
Le 13 août de l’an 2000, alors qu’elle commençait à apprendre la leçon du vent, Sara Gómez regardait s’ouvrir les uns après les autres les volets de la maison du 37, tous verts, peints de neuf, tous pareils, qui, affolés par le levant, claquaient avec violence contre la façade, la frappaient encore et encore, jusqu’à ce qu’un membre de cette étrange famille fût revenu sur ses pas pour les accrocher au mur d’une main nerveuse.
Démentant sans très bien s’en rendre compte ses préjugés antérieurs, Sara observait les Olmedo, mais non parce que la possibilité de vivre en face d’une maison peut-être louée pour des semaines l’inquiétait, ou parce que cette matinée sans plage, où tous les magasins étaient fermés, la confinait dans l’inaction contre sa volonté. Elle les observait parce qu’elle n’eût pu dire ce qu’ils étaient, quels liens les unissaient, pourquoi ils vivaient ensemble. Depuis son enfance, enfance singulière de sa vie d’emprunt, Sara Gómez, comme tant d’autres enfants habitués à être seuls, jouait à s’inventer la vie des gens qu’elle rencontrait, et n’avait pas cru commencer une histoire différente de tant d’autres en attribuant à ce grand homme brun d’une quarantaine d’années la paternité de l’enfant qui marchait sur ses talons pour se protéger du vent. De loin, ils se ressemblaient beaucoup. La petite, aussi brune, aussi élancée et longiligne que lui, devait avoir dix ou onze ans. Sara, ignorant qu’elle avait réussi à deviner l’âge de l’un et de l’autre, s’était demandé à quoi pouvait ressembler la mère, qui devait s’être attardée à prendre quelque chose dans la voiture ou à faire le tour du lotissement et que le mari était allé chercher dans un tourbillon de feuilles de journaux et de pétales de bougainvillées. Jusqu’à ce moment-là, la scène avait été si conventionnelle qu’elle en était décevante, mais la petite était restée devant la porte ouverte sans faire mine d’entrer.
Appuyée contre le mur, serrant dans ses bras quelques livres et une poupée aux cheveux blonds, elle offrait à force d’immobilité une image glacée, la tête figée, les yeux s’aiguisant au vent avec une expression d’alarme, comme si elle regrettait profondément d’être là et avait quelque raison de douter de ce qui l’environnait. L’inconnue qui la regardait se demandait quelle sorte d’enfant peut résister à la tentation d’entrer au galop dans une maison inconnue et commençait à se douter qu’aucune mère n’allait se présenter. Elle pariait déjà pour des vacances en compagnie d’un père séparé, avec ou sans nouvelle femme, et un interminable inventaire de rancœurs filiales, peut-être justifiées, quand elle vit le grand type brun, qui marchait tout doucement, enlacé à un autre homme, variable qu’elle n’avait pas envisagée. Mais son étonnement fut balayé par la suite de la scène. Celui que l’homme enlaçait marchait comme une marionnette mal équilibrée, synchronisait avec peine les mouvements de ses jambes, et avançait tête levée pour regarder le ciel, bouche ouverte, abandonné dans les bras de son compagnon qui le guidait avec la sûreté des gens habitués à veiller sur un être incapable de se défendre seul. Plus gros que corpulent, il était presque complètement chauve, et Sara ne se trompa guère, encore une fois, en estimant qu’il devait avoir un peu plus de trente ans, mais elle comprit qu’elle avait fait erreur sur tout le reste en contemplant le sourire qui illumina le visage de l’enfant aussitôt qu’elle les aperçut. Le grand type brun la prit par les épaules et la serra contre lui tout en tenant le chauve de son autre bras. Il les embrassa à plusieurs reprises sur la tête et le visage, avant de les pousser tout doucement à l’intérieur de la maison. Quand il referma la porte derrière lui, sa nouvelle voisine se dit qu’il avait l’air d’un homme triste.
Très vite, toutes les fenêtres de la maison du 37 furent ouvertes, tous les contrevents accrochés, et Sara Gómez s’éloigna de la porte vitrée de sa chambre avec une vague impression de culpabilité, comme si elle avait commis un péché impardonnable en contemplant la détresse des nouveaux venus, leur pauvre joie..."
L'une des grandes forces du roman réside dans sa construction narrative. Almudena Grandes alterne constamment le présent et le passé, révélant progressivement les événements qui ont conduit chacun des protagonistes jusqu'à cette côte andalouse. Le lecteur découvre peu à peu que tous sont, selon la belle formule du roman, des « survivants d'un naufrage ». Cette image du naufrage constitue l'une des clés de l'œuvre : les personnages ne cherchent pas tant le bonheur que la possibilité de continuer à vivre après des catastrophes personnelles qui ont détruit leurs certitudes.
Sous son apparence de roman psychologique, "Los aires difíciles" développe également une réflexion plus large sur l'Espagne contemporaine. Les fractures sociales, les inégalités de naissance, les violences familiales, les transformations des modèles affectifs et la difficulté de trouver sa place dans une société en mutation traversent discrètement le récit. Comme souvent chez Grandes, les drames individuels reflètent des réalités collectives plus vastes.
Le thème de la mémoire occupe déjà une place centrale dans l'ouvrage. Bien avant ses grands romans consacrés à la Guerre civile et au franquisme, Almudena Grandes s'intéresse ici à la manière dont le passé continue d'agir dans le présent. Les souvenirs, les traumatismes et les secrets familiaux façonnent les comportements des personnages bien plus profondément qu'ils ne l'imaginent eux-mêmes. La mémoire individuelle devient ainsi une métaphore de la mémoire collective : ce qui n'a pas été affronté revient toujours sous une forme ou sous une autre.
Le roman est également l'un des plus subtils portraits de femmes écrits par Grandes. Sara et Maribel appartiennent à des mondes sociaux très différents, mais elles partagent une même volonté d'autonomie et de reconstruction. L'auteure s'intéresse particulièrement à leur résistance silencieuse face aux contraintes sociales, aux blessures affectives et aux violences masculines. Cette attention portée aux destins féminins annonce plusieurs thèmes majeurs de ses œuvres ultérieures.
Par son mélange d'introspection psychologique, de chronique sociale et de récit sentimental, Los aires difíciles a souvent été comparé aux grands romans européens de la fin du XXᵉ siècle. Certains critiques y voient même l'un des ouvrages les plus équilibrés d'Almudena Grandes, où l'ambition littéraire ne repose pas encore sur la grande histoire mais sur l'exploration minutieuse des émotions humaines.
À travers ces personnages qui tentent de recommencer leur vie sous les vents changeants de la côte andalouse, Almudena Grandes compose finalement une méditation sur la résilience. Le roman montre que l'on ne guérit jamais complètement de certaines blessures, mais qu'il demeure possible de construire malgré elles une existence nouvelle. Comme les vents du Levante et du Poniente qui modifient constamment le paysage, les souvenirs continuent d'agiter les consciences ; pourtant les personnages découvrent peu à peu que l'avenir n'est pas entièrement déterminé par le passé.
L'adaptation généralement considérée comme la plus réussie sur le plan littéraire des oeuvres d'Almudena Grandes est "Los aires difíciles" (2006), réalisé par Gerardo Herrero, avec José Luis García Pérez et Cuca Escribano ...
Gerardo Herrero occupe une place importante dans le cinéma espagnol contemporain. Né à Madrid en 1953, il est à la fois réalisateur et l'un des producteurs les plus influents du cinéma hispanophone à travers sa société Tornasol Films. Son nom est associé à de nombreuses coproductions entre l'Espagne et l'Amérique latine. Il a produit ou accompagné des films majeurs du cinéma ibéro-américain et s'est souvent intéressé à l'adaptation de romans contemporains, notamment ceux de Belén Gopegui, Arturo Pérez-Reverte ou Almudena Grandes. Son cinéma se caractérise par une attention particulière aux personnages et aux conflits moraux plutôt qu'aux effets spectaculaires.
Le film est porté par José Luis García Pérez dans le rôle de Juan Olmedo et par Cuca Escribano dans celui de Maribel. On y retrouve également Carme Elías, l'une des grandes comédiennes du cinéma espagnol, ainsi que Roberto Enríquez et Antonio Dechent.
L'intrigue reprend l'architecture fondamentale du roman. Juan Olmedo quitte Madrid pour s'installer sur la côte atlantique andalouse, près de Cadix, avec son frère handicapé Alfonso et sa nièce Tamara. Il cherche à fuir un passé marqué par les mensonges, les passions interdites, la culpabilité et plusieurs tragédies familiales. Dans ce paysage de vent, de sable et d'océan, il rencontre Maribel, une femme elle aussi blessée par la vie. Peu à peu se noue entre eux une relation amoureuse tandis que le récit dévoile, par un jeu de retours en arrière, les événements qui ont conduit à la destruction de leur existence antérieure.
Le succès critique fut réel. Présenté au Festival de Málaga, le film obtint la Biznaga de Oro du meilleur film, la récompense la plus prestigieuse du festival. Plusieurs critiques espagnols soulignèrent la qualité des interprétations, en particulier celles de Carme Elías et de Cuca Escribano, ainsi que la fidélité générale à l'esprit du roman. Le succès commercial fut plus modeste que celui de Las edades de Lulú ou de Malena es un nombre de tango. Il s'agit d'une œuvre plus grave, plus introspective et moins spectaculaire.
"El corazón helado" (2007, Almudena Grandes)
(Traduction "Le Coeur Glacé" JC Lattès, 2014)
Pour beaucoup de critiques, son chef-d'œuvre. Cette immense fresque de plus de mille pages suit deux familles, l'une franquiste et l'autre républicaine. L'intrigue couvre près de soixante-dix ans d'histoire espagnole. Le titre est emprunté à un célèbre vers du poème España, aparta de mí este cáliz d'Antonio Machado, figure emblématique de l'Espagne républicaine. Cette référence annonce l'une des grandes préoccupations du livre : comprendre ce qui demeure vivant ou au contraire « glacé » dans la mémoire collective espagnole.
Le roman marque un tournant : la Guerre civile cesse d'être un simple arrière-plan historique et devient le moteur principal de l'intrigue familiale. C'est souvent le livre qui fait d'Almudena Grandes la grande romancière de la mémoire historique espagnole.
Jusqu'alors connue pour ses romans consacrés à l'Espagne contemporaine et aux histoires familiales, Grandes entreprend ici de raconter, à travers plusieurs générations, les conséquences durables de la Guerre civile espagnole, du franquisme, de l'exil et de la Transition démocratique. Bien avant les Episodios de una Guerra Interminable, ce roman pose déjà les fondations de son grand projet littéraire : restituer la mémoire des vaincus et montrer comment le passé continue d'habiter le présent.
L'intrigue débute en février 2005, lors des funérailles de Julio Carrión, puissant homme d'affaires madrilène dont la fortune trouve ses origines dans les opportunités offertes par la victoire franquiste. À sa mort, il laisse à ses enfants un immense patrimoine mais aussi un passé plein de zones d'ombre : sa participation à la Guerre civile, ses liens avec le régime franquiste et son engagement dans la Division Azul, l'unité de volontaires espagnols ayant combattu aux côtés de l'Allemagne nazie sur le front de l'Est.
Parmi ses enfants figure Álvaro Carrión, intellectuel discret et quelque peu marginal au sein de sa propre famille, qui s'est toujours tenu à distance de l'empire économique paternel. Lors de l'enterrement, il remarque la présence d'une jeune femme inconnue dont l'attitude suggère l'existence d'un secret familial. Cette femme est Raquel Fernández Perea, fille et petite-fille de républicains exilés en France après la défaite de 1939.
Contrairement à Álvaro, Raquel connaît très bien l'histoire de sa famille. Ses parents et ses grands-parents lui ont transmis leurs souvenirs de la guerre, de l'exil, de la pauvreté et de la nostalgie de l'Espagne perdue. Pourtant, une énigme demeure : enfant, elle avait accompagné son grand-père lors d'une mystérieuse visite à Madrid, où celui-ci semblait vouloir régler une vieille dette avec des personnes dont elle ignorait l'identité. Peu à peu, elle découvre que cette histoire est liée à la famille Carrión.
La rencontre entre Álvaro et Raquel déclenche alors une vaste enquête sur leurs origines respectives. À travers leurs recherches, le roman reconstitue plusieurs décennies d'histoire espagnole : la Guerre civile, l'exil républicain en France, l'enrichissement de certaines familles sous le franquisme, les silences de la Transition et les difficultés de la transmission mémorielle. Le récit alterne ainsi constamment entre le présent et le passé, entre les vainqueurs et les vaincus, entre ceux qui ont bénéficié de la dictature et ceux qui en ont subi les conséquences.
L'un des grands mérites du roman est d'éviter toute simplification manichéenne. Almudena Grandes ne se contente pas d'opposer une famille franquiste à une famille républicaine. Elle montre comment les trajectoires individuelles sont traversées par des contradictions, des silences, des compromissions et des blessures. Les héritiers des vainqueurs ne sont pas responsables des actes de leurs ancêtres, mais ils vivent dans un monde façonné par ces actes ; de même, les descendants des vaincus continuent de porter le poids d'une histoire qu'ils n'ont pas vécue directement.
Cette dimension générationnelle est essentielle. À travers Álvaro et Raquel, Grandes met en scène ce que plusieurs chercheurs de la mémoire espagnole, comme Violeta Ros Ferrer, ont appelé la « mémoire héritée ». Les protagonistes appartiennent à une génération née longtemps après la guerre, mais leur identité reste profondément déterminée par des événements survenus avant leur naissance. Le roman pose ainsi une question centrale :
Comment vivre librement lorsque l'on découvre que son histoire personnelle est inséparable de conflits et de blessures transmis par les générations précédentes ?
À cet égard, "El corazón helado" peut être lu comme l'un des premiers grands romans espagnols sur la transmission intergénérationnelle de la mémoire. Le véritable sujet n'est pas seulement la Guerre civile elle-même, mais la manière dont ses conséquences continuent à structurer les relations familiales, les fortunes, les rancœurs et les silences plusieurs décennies après la fin des combats.
Le roman constitue également une réflexion sur les limites de la Transition démocratique. Sans remettre en cause l'importance du retour à la démocratie, Almudena Grandes suggère que certains conflits du passé n'ont jamais été véritablement résolus. Derrière le récit officiel de la réconciliation nationale subsistent des mémoires concurrentes, des injustices non réparées et des questions restées sans réponse.
(Almudena Grandes, "Le Coeur glacé)
".. Julio Carrión González était né dans une maison de Torrelodones, mais il mourut dans un hôpital de Madrid, le teint très pâle, une femme médecin spécialisé en soins intensifs à son chevet, et entouré de tous les tuyaux, tous les moniteurs, tous les appareils imaginables. À une époque, bien avant de me concevoir, sa vie commença à s’écarter de celle de ces hommes, ces femmes, parmi lesquels il avait grandi et qui lui avaient survécu, ces gens du village qui étaient venus à son enterrement comme s’ils arrivaient d’une autre époque, d’un autre monde, d’un pays ancien qui n’existait plus, que j’avais connu, et dont j’étais cependant incapable de me souvenir. Tout avait changé pour eux aussi, je le savais. Je savais que même s’ils arrivaient à temps, même s’ils avaient près d’eux une personne pourvue d’une voiture, d’un téléphone et d’un esprit vif, ils mourraient eux aussi entourés de tuyaux, de moniteurs, d’appareils. Je savais que l’habitude de sortir de chez soi sans manteau, sans bas, sans sac, et en pantoufles, n’avait aucun rapport avec le solde de leurs comptes en banque, qui grossissaient depuis des années grâce à l’exode systématique de Madrilènes décidés à quitter la ville, achetant à n’importe quel prix un pré qui donnait auparavant à peine de quoi faire paître une douzaine de brebis. Je le savais, et pourtant, sur leurs visages bruns, sur leurs corps arborescents, sur le velours usé de leurs pantalons et dans la cigarette que certains gardaient entre les lèvres comme un défi, je voyais une image ancienne de la grande pauvreté, je voyais une image cruelle de l’Espagne sur les genoux nus de ces femmes qui se protégeaient à peine du froid avec une veste en laine qu’elles serraient sur leur poitrine.
De l’autre côté il y avait sa famille, les fruits élégants de sa prospérité, sa veuve, ses enfants, ses petits-enfants, certains de ses associés ou leurs veuves, quelques amis choisis, des habitants de ma ville, de mon pays, du monde auquel j’appartenais. Nous étions peu nombreux. Ma mère nous avait priés de ne prévenir personne. « Après tout, Torrelodones, ce n’est pas Madrid, beaucoup de gens auraient du mal à se déplacer… » Nous comprîmes tous qu’elle préférait affronter les proches aux funérailles, et nous avions tous respecté son vœu, nous étions donc peu nombreux. Je n’avais pas prévenu mes beaux-parents ni les frères de ma femme, ni même Fernando Cisneros, qui était mon meilleur ami depuis l’université. Nous étions peu nombreux. Nous n’attendions personne d’autre.
Je n’aime pas les enterrements, ils le savent. Je n’aime pas l’air indifférent ou artificiellement compatissant des fossoyeurs quand leur regard bute sur celui des proches. Je n’aime pas le bruit des pelles, ni la brutalité du cercueil frôlant les parois de la fosse, ni la silencieuse docilité des cordes qui glissent, ni la liturgie des poignées de terre et des roses solitaires, ni cette syntaxe pompeuse, frauduleuse, des répons. Je n’aime pas le rituel macabre de cette cérémonie qui finit toujours par être si brève, si ordinaire, si curieusement supportable. C’est pour cela que je me tenais seul, loin, avec Mai à mes côtés, séparé des miens et des autres, aussi loin des manteaux en cuir que des vestes en laine et presque à l’abri du ronron du curé que ma famille avait fait venir de Madrid. Ma mère disait du père Aizpuru qu’il avait mis ses enfants sur le droit chemin, et mes frères aînés continuaient à s’adresser avec la même révérence timorée et infantile que lui-même cultivait quand il arbitrait les matchs de foot dans la cour du collège. Je ne l’avais jamais vraiment apprécié, car il avait également été mon tuteur l’année du bac et m’avait obligé à faire de la gymnastique dans la cour, torse nu, par les matins les plus froids de l’hiver.
Vous êtes des hommes, ou des fillettes ? Encore une image de l’Espagne, le curé portait la soutane boutonnée jusqu’au cou, tandis que je grelottais comme un mouton qu’on vient de tondre sous une pluie de neige fondue, des millions de gouttes minuscules, aériennes, ignorantes des récompenses de la virilité humaine, qui observaient une règle particulière en s’écrasant contre mon corps : d’abord, elles gelaient, avant de brûler ma peau rougie. Vous êtes des hommes, ou des fillettes ? des hommes ! Je ne répondais jamais avec enthousiasme à cette question parce que ma tête ne contenait qu’une seule idée, une phrase, trois mots : Aiz-puru, pauvre salaud ! Et je me vengeais comme le plus naïf des sots qui eurent jamais dix-sept ans, me taisant lors de la messe du vendredi, sans prier, sans chanter, sans m’agenouiller. Va te faire foutre, Aizpuru, j’ai perdu la foi par ta faute. Jusqu’au jour où il téléphona à ma mère, lui fixa rendez-vous au lycée après les cours, s’entretint longuement avec elle, lui demanda de me surveiller. Alvarito n’est pas comme ses frères, lui dit-il, il est plus sensible, plus rebelle, plus faible. Un gentil garçon, studieux, responsable, oui, intelligent, trop, même, pour son âge. C’est pour cela que je me fais du souci à son sujet. Les jeunes gens tels que lui peuvent mal tourner, je crois donc qu’il convient de le surveiller, de le stimuler quelque peu. Cette nuit-là, maman s’assit au bord de mon lit, me coiffa avec deux doigts et, sans me regarder dans les yeux, elle me demanda : Álvaro, mon petit, tu aimes les filles, n’est-ce pas ? Oui maman, je les aime beaucoup. Elle soupira, m’embrassa, quitta la pièce, ne me posa plus jamais de questions sur mes goûts et ne dit mot à mon père de la conversation qu’elle avait eue avec mon tuteur. Je finis l’année avec de bonnes notes et un refrain imperturbable dans la tête, Aizpuru, pauvre salaud, pauvre salaud, sans me douter que de nombreuses années plus tard je comprendrais que c’était lui, et pas moi, qui avait raison.
Álvaro, mon petit, puisque tu n’as pas voulu mettre un costume et une cravate, sois au moins gentil avec le père Aizpuru, s’il te plaît, pour moi… C’était la seule chose que m’avait demandée ma mère ce matin-là, aussi m’étais-je avancé pour lui serrer la main le premier afin que la froideur de mon accueil fût immédiatement compensée par les simagrées de Rafa et Julio, mes frères, des hommes et non des fillettes, qui s’abandonnèrent dans les bras de ce vieillard gras qui leur caressait la tête, les embrassait sur les joues et froissait le revers de leurs costumes, bavant et pleurant tous à la fois. Fraternité mariste, amour filial, j’ai deux mamans, l’une sur terre et l’autre au ciel. Des conneries, si l’on y réfléchit bien. J’essayai d’en parler à ma femme, elle me marcha sur le pied. Ma mère sur terre, qui m’adressa un dernier regard inquiet dans le vestibule, chez elle, avait dû lui parler. Mon père venait de mourir, nous allions l’enterrer, nous avions tous notre lot, sa veuve plus que quiconque. Aussi fis-je tout ce que j’étais censé faire. Tout sauf m’approcher de la fosse.
Le père Aizpuru avait raison, je n’étais pas comme mes frères, mais j’étais un gentil garçon, je l’ai toujours été, et j’avais posé moins de problèmes, déclenché moins de conflits qu’eux. Dans le monde non numérique, non scientifique, où j’ai grandi, ma capacité pour le calcul abstrait, certes supérieure à la moyenne, cimenta la légende d’une intelligence que je ne crois pas posséder non plus. Je suis un physicien théorique, ça oui, et cette définition fait hausser les sourcils et s’arrondir d’étonnement les lèvres de ceux qui l’entendent pour la première fois, jusqu’à ce qu’ils se mettent à réfléchir à sa signification, mon salaire de professeur à l’université, mes possibilités de devenir ce qu’ils considèrent comme riche ou important. Ils comprennent alors la vérité, que je suis un homme normal, raisonnable, voire ordinaire, du moins jusqu’à ce matin, quand ma seule extravagance, une aversion morbide pour les enterrements, a précipité mon esprit de la tristesse profonde et universelle des survivants vers un mystérieux état d’alerte sensorielle, dont le responsable fut certainement en partie le médicament qu’Angélica s’entêta à me faire prendre au petit déjeuner. Tu n’as pas pleuré, Álvaro, me dit-elle, prends, ça te fera du bien. Effectivement, je n’avais pas pleuré. Je ne pleure pas, pas beaucoup, presque jamais. Je ne demandai pas ce que c’était et je ne suis pas sûr non plus que ma propre douleur ne se soit pas interrompue d’elle-même, pour laisser place à ce que je ne pourrais ensuite m’expliquer que comme un excès de conscience. Un regard à la fois concentré et distant qui se laissa capturer par les genoux larges et charnus des femmes du village de mon père, avant de disséquer avec le même bistouri imprévu les visages et les corps de ma propre famille.
Ils étaient là, et soudain je pouvais les regarder comme si je ne les connaissais pas. Le père Aizpuru parlait toujours, et a son côté ma mère scrutait l’horizon de son œil aquatique, ce regard bleu de femme étrangère qui restait jeune dans un visage de vieille femme, la peau transparente, si fine qu’elle semblait sur le point de se déchirer, fatiguée de se rider, de se replier sur elle-même en éventails concentriques aux plis infinitésimaux. Les rides de ma mère n’avaient pas de caractère, à la différence de ses yeux. Ils semblaient doux mais savaient être durs, ils étaient astucieux avec l’avantage de leur couleur innocente ; quand elle riait ils étaient beaux, mais la colère les éclairait de l’intérieur d’une lumière plus pure, encore plus bleue. C’était toujours une belle femme, ma mère, elle l’avait tellement été, si blonde, si pâle, si exotique, Angélica Otero Fernández, suédoise imaginaire, une authentique rareté. Ta famille doit être de Soria, lui disait mon père, de sang ibère, les ibères étaient blonds, aux yeux clairs… Mon père était galicien, Julio, répondait-elle invariablement, d’un village de Lugo, et ma mère de Madrid, tu le sais très bien. Oui, mais je veux dire avant, à l’origine, ou alors ton père devait être celte, insistait-il, ne trouvant pas d’autre explication à la féroce suprématie des gènes de sa femme sur les siens, cette moisson d’enfants clairs, si blonds, si pâles, si exotiques, qui ne s’interrompit qu’une seule fois. À ma naissance...." (Traduit de l’espagnol par Marianne Millon, JC Lattès)
Par son ampleur, sa richesse documentaire et sa puissance émotionnelle, "El corazón helado" est souvent comparé aux grandes fresques familiales européennes du XXᵉ siècle. Il a été salué comme l'un des romans majeurs de la littérature espagnole contemporaine et a contribué de manière décisive au renouvellement du roman de mémoire historique en Espagne. Beaucoup de critiques considèrent aujourd'hui qu'il représente le véritable prélude intellectuel et narratif aux Episodios de una Guerra Interminable.
À travers l'histoire d'amour entre Álvaro et Raquel, Almudena Grandes construit finalement une méditation sur la mémoire, l'héritage et la possibilité de réconciliation. Le roman montre que le passé ne disparaît jamais complètement : il survit dans les familles, les secrets, les patrimoines, les exils et les récits transmis de génération en génération. C'est cette persistance du passé dans le présent qui fait du Cœur glacé l'un des grands romans européens de la mémoire historique.
On peut ajouter que "El corazón helado" occupe dans l'œuvre de Grandes une place comparable à celle de "Soldados de Salamina" (2001) ou de "El monarca de las sombras" (2017), mais à une échelle beaucoup plus vaste. Là où Cercas enquête sur quelques figures individuelles, Grandes cherche à raconter l'histoire de toute une génération de vaincus et de vainqueurs. C'est probablement le roman qui exprime le mieux son idée fondamentale : la Guerre civile n'est pas seulement un événement du passé ; elle continue de vivre à travers les héritages familiaux, les inégalités sociales et les mémoires contradictoires de l'Espagne contemporaine.
Les "Episodios de una Guerra Interminable"
À partir de 2010, Grandes entreprend son projet le plus ambitieux. Inspirée par les Episodios Nacionales de Galdós, elle veut raconter l'histoire des vaincus du franquisme.
L'idée centrale est simple : pPour beaucoup d'Espagnols, la guerre ne s'est pas terminée en 1939. La répression, l'exil, la clandestinité et les résistances se poursuivent pendant plusieurs décennies. D'où le titre : "Une guerre interminable".
"Inés y la alegría" (2010, Almudena Grandes)
(Épisodes d’une guerre interminable - Inés et la joie, Lattès, 2012)
Probablement le plus épique du cycle. Publié en 2010, Inés y la alegría inaugure le vaste cycle romanesque des Episodios de una Guerra Interminable, projet auquel Almudena Grandes consacrera la dernière décennie de sa vie.
Inspirée des Episodios Nacionales de Benito Pérez Galdós, la romancière se fixe pour objectif de raconter l'histoire des vaincus du franquisme et de restituer la mémoire de ceux qui continuèrent à résister après la fin officielle de la Guerre civile. Le roman constitue à la fois une fresque historique, un roman d'amour, un récit de résistance et une réflexion sur les espérances perdues du XXᵉ siècle espagnol.
L'intrigue s'appuie sur un épisode historique réel longtemps resté méconnu : l'opération Reconquista de España de l'automne 1944. Après la Libération de la France et l'effondrement progressif du Troisième Reich, de nombreux exilés républicains espagnols sont persuadés que la chute de Franco est imminente. Convaincus que les Alliés poursuivront leur offensive contre les dictatures européennes, ils organisent depuis la France une tentative d'invasion de l'Espagne par le val d'Aran, dans les Pyrénées catalanes. Cette opération, menée sous l'impulsion du dirigeant communiste Jesús Monzón, vise à déclencher un soulèvement intérieur capable de restaurer la République.
Parmi les hommes engagés dans cette entreprise figure Galán, ancien combattant républicain devenu guérillero dans la Résistance française. Comme beaucoup de ses compagnons, il croit que la victoire contre Hitler ouvrira naturellement la voie à la chute du franquisme. Son destin croise celui d'Inés Ruiz Maldonado, jeune femme issue d'une famille conservatrice et phalangiste. Après avoir soutenu discrètement la République pendant la Guerre civile, Inés vit recluse dans la maison de son frère, important responsable local de la Phalange à Lérida. Humiliée, surveillée et privée de toute liberté, elle entend un jour à la radio clandestine l'annonce de l'opération de reconquête. Cette nouvelle agit comme une révélation. Pour la première fois depuis des années, elle entrevoit la possibilité d'une vie différente.
La fuite d'Inés vers les maquis républicains marque le début d'une double aventure. D'un côté, le roman raconte la tentative politique et militaire des exilés espagnols ; de l'autre, il suit l'émancipation d'une femme qui conquiert progressivement son autonomie. Au contact des guérilleros, Inés découvre un univers fondé sur la solidarité, l'engagement et l'espoir collectif. Elle rencontre Galán, dont elle tombe amoureuse. Leur histoire d'amour devient l'un des fils conducteurs du récit et symbolise la possibilité de reconstruire une vie malgré la défaite et l'exil.
L'un des aspects les plus originaux du roman réside dans l'importance accordée à la vie quotidienne. Contrairement aux récits héroïques traditionnels, Almudena Grandes accorde une place essentielle à la cuisine, aux repas, aux conversations, aux amitiés et aux gestes ordinaires qui permettent aux exilés de survivre. La cuisine d'Inés devient même une forme de résistance culturelle : en préparant des plats espagnols pour les combattants dispersés entre Toulouse et le sud-ouest de la France, elle contribue à préserver une identité collective menacée par l'exil. Cette attention au quotidien constitue l'une des marques de fabrique de l'auteure.
Au-delà du destin individuel des personnages, Inés y la alegría est surtout un roman sur une immense espérance historique. Les protagonistes sont convaincus qu'ils vivent les derniers mois du franquisme. Le lecteur sait pourtant que cet espoir est voué à l'échec. Cette distance entre ce que les personnages espèrent et ce que l'histoire accomplira donne au récit une dimension profondément mélancolique. L'échec de l'opération du val d'Aran annonce les longues décennies de dictature qui restent encore à venir.
Comme l'ensemble des Episodios de una Guerra Interminable, le roman cherche à restituer une mémoire largement absente du récit officiel de l'Espagne démocratique. Almudena Grandes montre que la guerre ne s'est pas véritablement terminée en 1939 : pour les exilés, les prisonniers, les clandestins et les guérilleros, elle s'est prolongée pendant des années sous d'autres formes. L'auteure s'intéresse ainsi à ce qu'elle considère comme une histoire oubliée : celle des vaincus qui refusèrent de renoncer.
"... "Inés et la joie" est la première livraison d’un projet narratif composé de six romans indépendants qui partagent un même esprit et un titre commun, « Épisodes d’une guerre interminable ». Le premier mot ne doit rien au hasard. J’ai voulu les appeler « épisodes », afin de les rapprocher, au-delà du temps et de mon savoir-faire, des « Épisodes nationaux » de Benito Pérez Galdós, qui est pour moi, comme je l’ai déclaré à plusieurs reprises, l’autre grand romancier – après Cervantès – de la littérature espagnole de tous les temps.
Benito Pérez Galdós est, par ailleurs, un des auteurs qui m’a le plus influencée dans mon existence de lectrice et de romancière. J’ai toujours pensé que, si je n’avais pas commencé à le lire à l’âge de quinze ans, il est fort probable que je ne serais jamais parvenue à être romancière. Mais à l’été 1975, à la mi-juillet, je me suis retrouvée sans le moindre livre à lire. J’avais lu tous ceux qui se trouvaient dans la maison que possédait mon grand-père, Manuel Grandes, dans un village du massif du Guadarrama, Becerril de la Sierra, où toute la famille passait l’été, à l’exception de quelques tomes reliés de cuir rouge, des éditions Aguilar, avec le dos estampillé de lettres dorées, Galdós, Œuvres complètes. Je ne me souviens pas de la date exacte où j’ai enfin osé saisir un de ces tomes et où je l’ai ouvert au hasard en m’amusant à tourner les pages jusqu’à tomber au hasard sur le début d’un roman. Mais je me rappelle fort bien, je ne pourrai jamais l’oublier, que ce premier roman sur lequel je suis tombée et que j’ai lu, s’intitulait Tourment. Ce livre a transformé ma vie car, entre autres choses, il a pulvérisé l’image que je me faisais jusqu’alors de l’Espagne. En lisant l’implacable chronique du morbide et impitoyable amour charnel d’un curé avec une orpheline désemparée – de la pure fiction pour une gamine du franquisme tardif – j’ai commencé à me dire que j’étais peut-être née et vivais dans un pays anormal, des circonstances que le temps qui passe a fini par transformer en une des clés de ma vie et de ma littérature.
"Inés et la joie" est donc la première livraison d’un ensemble qui se voudrait être un hommage et un témoignage public d’amour envers Pérez Galdós et envers l’Espagne qu’aimait Pérez Galdós, la seule patrie que Cernuda reconnaissait être la sienne, adorée et nécessaire, au moment d’écrire un magnifique poème, « Diptyque espagnol », dont j’ai choisi les derniers vers comme citation générique à tous mes Épisodes. J’aurais aimé rendre plus explicite ce rapport et pouvoir les intituler « Nouveaux épisodes nationaux », mais Franco et le franquisme ont dénaturé, peut-être pour toujours, l’adjectif national que Pérez Galdós avait su rendre digne comme personne d’autre.
J’ai cependant tenté d’être fidèle non seulement à l’esprit des « Épisodes » de Benito Pérez Galdós, mais aussi, dans la mesure du possible, au modèle formel qu’il avait construit et que Max Aub avait repris à sa façon, tout le long de six titres également, dans « Le Labyrinthe magique ». Mes romans, qui démarrent au moment où ceux de Max Aub s’achèvent, sont des fictions dont les personnages principaux, que j’ai moi-même créés, interagissent avec des personnages réels, dans des scènes historiques réelles, que j’ai reproduites le plus rigoureusement possible. Bien entendu, il ne s’agit pas de grandes batailles, comme celles de Trafalgar ou de Baylen. Les épisodes que je raconte sont des histoires aussi héroïques, mais beaucoup moins grandioses, des moments significatifs de la résistance antifranquiste, qui intègrent une épopée en apparence modeste, mais gigantesque si on la considère du point de vue de la durée et des conditions dans lesquelles elle s’est développée. Car ces épisodes embrassent, depuis des perspectives très différentes, presque quarante ans de lutte ininterrompue, un exercice continu de rage et de courage dans un contexte de répression féroce. Une détermination si solide que, pendant des années, elle a pu ressembler à un suicide, mais sans laquelle – même si l’on refuse officiellement de le reconnaître – l’Espagne ennuyeuse, démocratique, depuis laquelle je peux me payer le luxe de l’évoquer aujourd’hui n’aurait jamais pu être possible. Voilà pourquoi je suis persuadée que, s’il avait vécu à cette époque, Pérez Galdós aurait compris mon choix.
"Inés et la joie" raconte l’histoire de l’invasion du val d’Aran, une opération militaire méconnue de la grande majorité des Espagnols, qui a lieu entre le 19 et le 27 octobre 1944.
Dès l’instant où j’ai eu vent de cette effarante et donquichottesque prouesse, trop gigantesque, trop ambitieuse, trop importante pour accepter qu’elle reste méconnue, j’ai commencé à ressentir une sorte de démangeaison imaginaire, et j’ai vu une femme à cheval, en train de rejoindre les guérilléros, avec cinq kilos de rosquillas. Je ne sais pourquoi il s’agissait d’une femme, pourquoi elle était à cheval, pourquoi elle portait cinq kilos de pâtisseries ni pourquoi c’étaient obligatoirement des rosquillas, mais je sais parfaitement que je l’ai vue et que je l’ai vue ainsi. Et puis, en la voyant, je suis devenue encore plus nerveuse, comme si son histoire, que je ne connaissais pas encore, luttait à l’intérieur de moi pour sortir en pleine lumière.
Nous étions en février 2005, j’étais encore en train d’écrire Cœur glacé et je ne pouvais pas réfléchir à un autre roman. Pendant qu’on est en train d’écrire un roman de mille pages, il est impensable d’en écrire un autre juste après, car rien ne semble intéressant, rien d’autre n’est suffisant, et un livre aussi long semble être une absurdité aussi irréalisable qu’un petit roman de deux cents feuillets. Peut-être est-ce pour cette raison ou du fait de la nature de l’histoire qui se profilait dans mon imagination, que j’avais pensé que le mieux serait d’en faire un film. Et le lendemain, dans l’après-midi, j’ai appelé mon amie la Blonde, Azucena Rodríguez, la meilleure complice dont ait jamais pu rêver un narrateur. Je lui ai demandé à brûle-pourpoint ce qu’elle pensait d’une femme républicaine en train de rejoindre, sur son cheval, avec cinq kilos de rosquillas, les huit mille hommes armés qui – bien qu’elle l’ignorât également – avaient envahi l’Espagne en 1944. Puis, après avoir bavardé un moment au téléphone, elle m’a dit d’accord.
Sur la première page du cahier où j’ai commencé à écrire cette histoire, j’ai noté la date : 4 mars 2005. Depuis ce jour, jusqu’à ce printemps 2010, où je viens de finir ce roman, j’ai beaucoup tourné autour d’Inés, de Galán et de l’invasion du val d’Aran, parfois toute seule, et parfois avec Azucena, qui est autant auteure de cette histoire que moi.
Pendant des années, la Blonde et moi avons souvent réfléchi à la façon de pouvoir faire un film qui d’emblée semblait extrêmement cher pour les budgets actuels du cinéma espagnol. Pendant des années, nous avons décidé puis écarté plusieurs fois l’idée de le produire nous-mêmes, de chercher un producteur indépendant, un autre qui ne l’aurait pas été, de nous adresser directement aux chaînes de télévision, mais nous n’avons jamais réussi à mettre le film sur pied. Cependant, moi je continuais à croire aveuglément en Inés, tout en ne sachant toujours pas quoi écrire.
Aujourd’hui, je suis convaincue que la meilleure chose qui me soit arrivée ces dernières années est de ne pas avoir trouvé de producteur de cinéma pour cette histoire. Grâce à cela, j’ai compris que le mieux à faire était de continuer à écrire des romans. C’est ainsi qu’ont surgi les « Épisodes d’une guerre interminable ».
Il est rigoureusement exact que, le 19 octobre 1944, quatre mille hommes faisant partie de cette armée ont franchi les Pyrénées et envahi le val d’Aran, et que quatre mille autres hommes avaient déjà franchi la frontière dès la fin septembre par d’autres points, dans une manœuvre de diversion qui a été couronnée de succès, car elle a empêché l’armée de Franco de concentrer concrètement des troupes sur l’un ou l’autre des points de passage frontaliers. En général, les opérations, y compris la lenteur de la réaction du gouvernement de Madrid, ont eu lieu comme elles sont racontées ici. Cependant, même si Bosost est réellement le village où a été basé le poste de commandement de l’invasion, tous les occupants du Quartier général que le lecteur a rencontrés sont de mon invention..."
Par son ampleur narrative, la richesse de sa documentation historique et la force de ses personnages, "Inés y la alegría" est souvent considéré comme le volume le plus épique de toute la série. Il annonce déjà les grands thèmes qui traverseront les romans suivants : la résistance antifranquiste, les solidarités populaires, le rôle des femmes dans l'histoire, la transmission de la mémoire et la persistance des blessures de la Guerre civile dans l'Espagne contemporaine.
À travers Inés, Almudena Grandes rend également hommage à une génération de femmes souvent absentes des récits historiques traditionnels. Loin d'être un simple personnage secondaire dans une aventure masculine, Inés devient le symbole d'une conquête personnelle de la liberté. Son parcours individuel rejoint ainsi l'ambition plus vaste de l'auteure : restituer la dignité historique de ceux et celles qui furent longtemps relégués aux marges de la mémoire officielle.
On peut ajouter que Inés y la alegría occupe une place particulière dans l'œuvre de Grandes : c'est le roman où l'espérance est la plus forte. Les volumes suivants montreront davantage la clandestinité, la répression, l'exil ou les désillusions du franquisme. Ici, pendant quelques mois de 1944, les personnages croient encore sincèrement que la victoire des Alliés entraînera celle de la République espagnole. Cette illusion historique, dont le lecteur connaît l'issue tragique, donne au roman sa tonalité à la fois héroïque et profondément émouvante.
"Estaciones de paso" (2009, Almudena Grandes)
Moins connu que les grands romans d'Almudena Grandes, Estaciones de paso occupe pourtant une place essentielle dans son œuvre. Publié en 2005, ce recueil rassemble cinq longues nouvelles reliées par un même thème : l'adolescence comme moment de rupture, de révélation et d'apprentissage. Loin des fresques historiques qui feront sa renommée internationale dans les années suivantes, Grandes s'intéresse ici à un territoire plus intime : celui des années où l'on découvre que le monde des adultes est plus complexe, plus injuste et plus ambigu qu'on ne l'imaginait.
Le titre lui-même est révélateur. Les « stations de passage » évoquent ces moments transitoires où l'existence bascule d'un état à un autre. L'adolescence apparaît ainsi comme une gare provisoire entre l'enfance et l'âge adulte, un espace fragile où se forgent les expériences qui marqueront durablement une vie.
Les cinq récits mettent en scène des adolescents confrontés à des situations qui les dépassent. Aucun n'est véritablement préparé à ce qui lui arrive, mais chacun est amené à prendre conscience de réalités jusqu'alors invisibles. Les personnages découvrent les mensonges des adultes, les fractures familiales, les inégalités sociales, la sexualité, la maladie, la mort ou encore les limites de l'autorité parentale. Ces expériences douloureuses constituent autant d'épreuves initiatiques qui accélèrent leur entrée dans le monde adulte.
Comme souvent chez Almudena Grandes, le véritable sujet n'est pas l'événement lui-même mais sa résonance émotionnelle. Les récits montrent comment certaines expériences vécues à quinze ou seize ans continuent de modeler une personnalité pendant toute une existence. Les souvenirs de l'adolescence deviennent ainsi des moments fondateurs, des points d'origine à partir desquels les individus construisent leur identité.
Le recueil est traversé par plusieurs thèmes récurrents de l'œuvre de Grandes. On y retrouve d'abord les tensions familiales. Les parents, loin d'être des figures idéalisées, apparaissent souvent comme des êtres vulnérables, contradictoires ou incapables de protéger complètement leurs enfants. Les adolescents découvrent progressivement que les adultes ne possèdent ni la sagesse ni la stabilité qu'ils leur attribuaient. Cette désillusion constitue l'un des moteurs psychologiques des nouvelles.
Le livre aborde également la question de la formation de la conscience morale. Les jeunes protagonistes sont confrontés à des choix difficiles qui les obligent à élaborer leur propre vision du monde. Pour la première fois, ils doivent décider eux-mêmes ce qui est juste ou injuste, acceptable ou inacceptable. L'éducation sentimentale devient inséparable d'une éducation éthique.
L'amour occupe naturellement une place importante dans le recueil. Mais il s'agit rarement d'histoires romantiques conventionnelles. Grandes s'intéresse davantage aux premiers bouleversements affectifs, aux passions maladroites, aux déceptions et aux découvertes qui accompagnent l'éveil amoureux. Comme dans ses romans, elle montre combien le désir et les émotions peuvent transformer la perception que l'on a de soi-même et des autres.
Une autre dimension remarquable du livre est son réalisme social. Les personnages appartiennent à des milieux différents et reflètent l'Espagne urbaine de la fin du XXᵉ siècle. Sans jamais devenir un manifeste politique, le recueil évoque les écarts de classe, les transformations de la famille, les mutations des valeurs et les contradictions d'une société en pleine évolution. Derrière les drames individuels apparaissent déjà certaines préoccupations collectives qui nourriront plus tard les grands romans historiques de l'auteure.
Sur le plan stylistique, "Estaciones de paso" permet également d'apprécier un aspect parfois moins visible de l'œuvre de Grandes : sa maîtrise de la forme courte. Chaque récit est construit avec une grande économie de moyens et une remarquable intensité émotionnelle. En quelques dizaines de pages, l'auteure parvient à donner une profondeur psychologique à ses personnages et à faire sentir le poids d'une expérience déterminante.
Le recueil peut être lu comme une réflexion sur la mémoire personnelle. Bien avant les interrogations historiques d' "El corazón helado" ou des "Episodios de una Guerra Interminable", Almudena Grandes s'intéresse déjà à la manière dont certains souvenirs façonnent durablement les individus. Les événements racontés semblent parfois modestes vus de l'extérieur, mais ils deviennent décisifs pour ceux qui les vivent. La mémoire intime apparaît ainsi comme le premier laboratoire de la mémoire collective qui occupera ensuite une place centrale dans son œuvre.
À travers ces cinq histoires, Almudena Grandes rend finalement hommage à cette période instable et décisive qu'est l'adolescence. Les protagonistes découvrent que grandir signifie accepter la complexité du monde, renoncer à certaines illusions et apprendre à vivre avec l'incertitude. Les « stations de passage » du titre ne sont donc pas seulement des étapes biographiques ; elles représentent ces moments où une existence change irréversiblement de direction.
Dans l'ensemble de l'œuvre de Grandes, "Estaciones de paso" apparaît comme un livre discret mais fondamental. Il contient déjà, à une échelle plus intime, plusieurs des grandes questions qui traverseront ses romans majeurs : comment se construit une identité ? Comment les expériences du passé continuent-elles d'agir dans le présent ? Et comment les êtres humains apprennent-ils à devenir eux-mêmes face aux événements qui les dépassent ?
"Modelos de mujer" (2010, Almudena Grandes)
À mi-chemin entre ses premiers romans de formation et les grandes fresques historiques qui feront sa renommée internationale, ce recueil de sept nouvelles constitue une véritable galerie de portraits féminins. À travers des héroïnes d'âges, de milieux sociaux et de tempéraments très différents, l'auteure explore les multiples façons dont les femmes tentent de résister aux contraintes imposées par la famille, la société, le corps, le hasard ou le destin.
Le titre possède une évidente dimension ironique. Les « modèles de femme » que présente Almudena Grandes ne correspondent en rien aux archétypes traditionnels de la féminité. Ses héroïnes sont imparfaites, vulnérables, obstinées, parfois maladroites ou excessives, mais toujours profondément vivantes. Loin des figures idéalisées, elles affrontent des situations extraordinaires qui les obligent à prendre en main leur existence.
Les sept récits sont reliés par plusieurs thèmes communs. Tous mettent en scène des femmes confrontées à un moment décisif de leur vie, un instant où il devient nécessaire de choisir entre la résignation et l'affirmation de soi. Tous explorent également le rôle de l'enfance et des désirs anciens dans la construction de l'identité adulte. Chez Grandes, les souvenirs, les rêves et les blessures de jeunesse continuent souvent d'exercer une influence décisive sur les choix de l'âge mûr.
Les trois premières nouvelles — « Los ojos rotos », « Malena, una vida hervida » et « Bárbara contra la muerte » — sont traversées par la présence de la mort. Mais il ne s'agit jamais d'histoires tragiques au sens traditionnel. Les protagonistes trouvent chacune une manière singulière de résister à la disparition, à la perte ou à la fatalité.
Dans « Los ojos rotos », une jeune femme atteinte de trisomie découvre l'amour à travers une relation aussi étrange que bouleversante avec une présence fantomatique. La nouvelle mêle réalisme et merveilleux pour explorer le besoin universel d'être aimé et reconnu.
« Malena, una vida hervida » marque le retour d'un personnage qui préfigure l'héroïne du futur roman Malena es un nombre de tango. À travers cette femme obsédée par son apparence et engagée dans une lutte incessante contre son propre corps, Grandes analyse avec humour et cruauté les injonctions imposées aux femmes par les normes sociales de beauté.
Dans « Bárbara contra la muerte », une jeune fille accompagne son grand-père lors d'une partie de pêche qui devient une confrontation symbolique avec la finitude humaine. Le récit met en lumière la transmission entre générations, thème fondamental de toute l'œuvre de l'auteure.
Les quatre nouvelles suivantes - « El vocabulario de los balcones », « Amor de madre », « Modelos de mujer » et « La buena hija » - s'intéressent davantage à la manière dont les femmes peuvent infléchir leur destin. Les héroïnes y affrontent des situations apparemment défavorables mais refusent de se laisser enfermer dans les rôles qui leur sont assignés.
Certaines utilisent le pouvoir de la séduction, d'autres l'intelligence, l'humour ou la détermination. Toutes partagent cependant une même volonté : ne pas laisser leur vie leur échapper. Cette idée constitue probablement le véritable fil conducteur du recueil. Les personnages de Grandes ne sont pas nécessairement des héroïnes au sens classique ; elles sont avant tout des femmes qui refusent d'abandonner leur liberté intérieure.
L'une des grandes qualités du livre réside dans la diversité des voix féminines qu'il met en scène. Les protagonistes appartiennent à différentes générations et à différents milieux sociaux. Certaines sont jeunes, d'autres âgées ; certaines vivent dans la solitude, d'autres au sein de familles complexes. Pourtant, toutes sont confrontées à des questions similaires : comment devenir soi-même ? Comment résister aux attentes des autres ? Comment préserver son désir de vivre malgré les obstacles ?
Le recueil témoigne également de la remarquable capacité d'observation psychologique d'Almudena Grandes. En quelques dizaines de pages seulement, elle parvient à créer des personnages d'une grande densité humaine. Chaque nouvelle fonctionne comme un roman miniature où se déploient des conflits affectifs, familiaux et sociaux d'une grande richesse.
On retrouve déjà ici plusieurs thèmes qui domineront ses œuvres ultérieures : l'importance de la mémoire, la transmission entre générations, la place des femmes dans l'histoire familiale, les identités dissimulées derrière les apparences respectables et la tension permanente entre destin individuel et contraintes collectives. Même lorsque les récits ne traitent pas directement de la Guerre civile ou du franquisme, ils interrogent déjà les formes invisibles de domination et les mécanismes de résistance intime.
Le personnage de Malena, qui apparaît dans l'une des nouvelles, mérite une attention particulière. Il annonce directement "Malena es un nombre de tango" (1994), l'un des grands romans de l'auteure. Ce lien montre combien les différents textes de Grandes dialoguent entre eux et participent d'un même univers littéraire centré sur la quête d'identité et la révolte contre les récits imposés.
Sous son apparence de simple recueil de nouvelles, "Modelos de mujer" constitue ainsi un véritable manifeste littéraire. Almudena Grandes y affirme déjà sa conviction profonde : les femmes ordinaires, avec leurs faiblesses, leurs désirs et leurs contradictions, méritent pleinement de devenir les héroïnes de la littérature. Loin des modèles figés ou exemplaires, elle préfère raconter celles qui trébuchent, résistent, aiment, souffrent et recommencent.
Dans l'ensemble de son œuvre, ce livre apparaît comme une étape importante de son évolution. Il marque le moment où son regard sur la condition féminine acquiert toute sa complexité. Les héroïnes de Modelos de mujer préfigurent les grandes figures féminines d' "El corazón helado", d' "Inés y la alegría" ou de "La madre de Frankenstein". Toutes partagent cette même volonté de ne pas subir leur destin et de conquérir, malgré les obstacles, le droit de raconter leur propre histoire.
"El lector de Julio Verne" (2012, Almudena Grandes)
(Épisodes d’une guerre interminable - Le Lecteur de Jules Verne, Lattès, 2013) - Souvent considéré comme le plus accessible et le plus émouvant de la série, il adopte le point de vue d'un enfant pour raconter l'une des périodes les plus sombres de l'après-guerre espagnole. À travers le regard de Nino, Almudena Grandes explore la répression franquiste, la guérilla antifranquiste et les fractures morales d'une société encore en guerre plusieurs années après la victoire de Franco.
L'action se déroule en 1947 dans la Sierra Sur de Jaén, région montagneuse d'Andalousie où les maquis républicains continuent de résister au régime franquiste. Officiellement, la Guerre civile est terminée depuis huit ans. Pourtant, dans ces montagnes isolées, un autre conflit se poursuit : les guérilleros antifranquistes affrontent encore la Garde civile dans une guerre de basse intensité faite d'embuscades, de dénonciations, de représailles et de peur permanente.
Le narrateur est Nino, fils d'un garde civil. Âgé de neuf ans au début du récit, il vit avec ses parents dans la caserne du village. Son destin semble tout tracé : son père souhaite qu'il intègre lui aussi la Garde civile. Mais Nino est un enfant fragile, de petite taille, davantage attiré par les livres que par les armes. Très tôt, il sent instinctivement que l'avenir qu'on lui prépare n'est pas le sien.
L'été 1947 marque un tournant décisif dans sa vie. Il rencontre Pepe el Portugués, mystérieux étranger installé dans un moulin isolé. Libre, cultivé, indépendant, Pepe devient rapidement une figure d'admiration pour l'enfant. Il représente tout ce qui manque à son univers : l'ouverture, la curiosité intellectuelle et la possibilité d'une autre vie. Nino comprend alors qu'il ne veut pas devenir garde civil comme son père.
Parallèlement, il commence à fréquenter le cortijo de las Rubias, une propriété habitée uniquement par des femmes : veuves, mères et filles qui vivent à la frontière entre la montagne des guérilleros et les villages contrôlés par le régime. Dans cette maison où les hommes ont disparu à cause de la guerre ou de la répression, Nino découvre une autre mémoire de l'Espagne, très différente de celle qu'il entend à la caserne.
L'apprentissage de la dactylographie devient également un élément central du roman. Son père insiste pour qu'il apprenne à taper à la machine, officiellement parce qu'il est trop faible pour suivre une carrière militaire. Mais cette compétence lui ouvre en réalité les portes d'un monde plus vaste : celui de l'écriture, de la lecture et de la réflexion.
Le titre du roman renvoie aux nombreux ouvrages de Jules Verne que découvre Nino. Les romans d'aventures deviennent pour lui une véritable école de liberté. À travers les voyages extraordinaires de Verne, il apprend qu'il existe d'autres horizons que ceux imposés par son village, sa famille ou l'idéologie officielle. La lecture agit comme une forme d'émancipation intellectuelle. Elle lui permet de développer un regard critique sur le monde qui l'entoure et de comprendre progressivement que la réalité est plus complexe que les récits transmis par les autorités.
L'une des grandes réussites du roman réside dans ce décalage constant entre ce que sait l'enfant et ce que comprend le lecteur adulte. Nino découvre peu à peu que les « bandits » dont parlent les gardes civils sont souvent des hommes qui continuent à se battre pour leurs convictions. Il réalise également que certains habitants du village vivent dans la peur, non des guérilleros, mais de la répression exercée par les représentants du régime. Ainsi, le lecteur assiste en même temps à l'éducation sentimentale d'un enfant et à son éveil politique.
Le personnage du célèbre guérillero Cencerro, figure historique réelle du maquis andalou, joue un rôle important dans cette prise de conscience. Peu à peu, Nino cesse de voir les maquisards comme les ennemis désignés par la propagande franquiste. Il comprend que la frontière entre le bien et le mal n'est pas celle qu'on lui a enseignée.
À travers cette histoire, Almudena Grandes propose une réflexion subtile sur la transmission de la mémoire. Contrairement à d'autres volumes des Episodios, le roman ne repose pas sur une enquête menée par des descendants. La découverte du passé se fait ici en direct, à travers les yeux d'un enfant qui apprend que les adultes lui cachent une partie de la vérité. Le lecteur assiste ainsi à la naissance d'une conscience critique.
Cette perspective enfantine permet également à l'auteure d'éviter tout manichéisme. Le père de Nino, garde civil fidèle au régime, n'est pas présenté comme un monstre. C'est un homme pris dans des contradictions morales et historiques qui le dépassent. De même, les guérilleros apparaissent comme des êtres humains complexes, loin des représentations simplifiées de la propagande franquiste. Le roman s'intéresse moins aux héros qu'aux individus ordinaires contraints de vivre dans une société divisée.
Par son mélange de roman d'apprentissage, de chronique rurale et de réflexion historique, El lector de Julio Verne rappelle certains grands récits de formation européens. Plusieurs critiques ont souligné sa parenté avec les romans où un enfant découvre progressivement la face cachée du monde adulte. Mais Almudena Grandes y ajoute une dimension spécifiquement espagnole : la découverte d'une guerre que l'on prétend terminée mais qui continue à structurer la vie quotidienne.
Dans l'ensemble des Episodios de una Guerra Interminable, ce volume occupe une place particulière. Là où Inés y la alegría racontait l'espoir collectif de la reconquête républicaine, El lector de Julio Verne montre comment cet espoir survit dans les montagnes andalouses malgré la défaite. Le roman est moins épique, plus intime, mais aussi plus universel. Il raconte avant tout la naissance d'un regard libre.
À travers Nino, Almudena Grandes rend hommage au pouvoir de la lecture et de la connaissance. Les romans de Jules Verne n'offrent pas seulement à l'enfant une échappatoire ; ils lui donnent les outils nécessaires pour remettre en question les certitudes imposées par son environnement. Le véritable apprentissage de Nino consiste à comprendre que toute histoire possède plusieurs versions et que la vérité se trouve souvent du côté de ceux que les récits officiels ont réduits au silence.
"Las tres bodas de Manolita" (2014, Almudena Grandes )
Troisième volume des Episodios de una Guerra Interminable - Traduction française : Les Trois Mariages de Manolita, JC Lattès, 2015)
Publié en 2014, Las tres bodas de Manolita est souvent considéré comme le roman le plus populaire des Episodios de una Guerra Interminable. Après l'épopée collective d'Inés y la alegría (2010) et le roman d'apprentissage d'El lector de Julio Verne (2012), Almudena Grandes choisit cette fois de raconter les premières années du franquisme à travers le destin d'une jeune femme madrilène confrontée aux difficultés les plus ordinaires : nourrir sa famille, trouver du travail, protéger ses proches et simplement survivre.
Le roman se déroule dans le Madrid dévasté de l'immédiat après-guerre. La victoire franquiste a mis fin aux combats, mais elle a ouvert une période de répression, de pauvreté et de peur. Les prisons débordent de détenus politiques, les rationnements se multiplient, les vaincus sont exclus de la vie publique et les réseaux clandestins tentent tant bien que mal de poursuivre la résistance. Dans cet univers difficile vit Manolita Perales García, une jeune femme de dix-huit ans. Son père et sa belle-mère sont emprisonnés pour leurs sympathies républicaines. Son frère Antonio vit caché dans un tablao flamenco, où des artistes lui offrent discrètement refuge. Quant à Manolita, elle doit prendre en charge sa petite sœur Isabel ainsi que plusieurs demi-frères encore enfants. Son quotidien est entièrement dominé par les préoccupations matérielles : trouver de quoi manger, éviter les dénonciations, maintenir la famille à flot.
Contrairement aux héroïnes héroïques de certains romans historiques, Manolita ne nourrit au départ aucune ambition politique. Son objectif est beaucoup plus modeste : tenir bon. C'est précisément ce qui fait la force du personnage. Almudena Grandes s'intéresse ici non aux dirigeants ou aux militants célèbres, mais à ceux qui subissent l'histoire et doivent néanmoins continuer à vivre. La situation bascule lorsque son frère Antonio lui demande de participer à une opération clandestine. Des militants communistes ont reçu de l'étranger plusieurs machines à polycopier destinées à imprimer des tracts de propagande contre le régime. Personne ne sait cependant les faire fonctionner. Le seul homme capable de résoudre le problème se trouve en prison. Manolita est chargée d'entrer en contact avec lui. Cet homme est Silverio, jeune prisonnier politique timide, discret et peu séduisant en apparence. Pour pouvoir le visiter régulièrement sans éveiller les soupçons des autorités, une solution inattendue s'impose : l'épouser. Ce mariage de convenance, conclu pour des raisons purement pratiques, constitue le premier des trois mariages annoncés par le titre. Mais ce qui commence comme une simple manœuvre de survie va progressivement transformer la vie de Manolita.
Autour de cette intrigue principale, Almudena Grandes construit une vaste fresque collective où se croisent une multitude de personnages : artistes de cabaret, prisonniers politiques, gardiens, voisins solidaires, militants clandestins, femmes faisant la queue devant les prisons, familles de détenus, anciens combattants républicains et informateurs du régime. Le roman devient ainsi une chronique extraordinairement vivante du Madrid de l'après-guerre.
Pour ce faire, Almudena Grandes construit une véritable architecture narrative particulièrement élaborée qui repose sur un parallélisme constant entre deux histoires ...
- D'un côté se déploie l'histoire officielle de l'Espagne franquiste : celle des vainqueurs de la Guerre civile, des fonctionnaires loyaux, de l'ordre restauré et de l'État qui consolide progressivement son pouvoir.
- De l'autre se développe l'histoire de Manolita et de son entourage, c'est-à-dire l'histoire souterraine des vaincus, des familles républicaines, des prisonniers politiques et des réseaux clandestins qui continuent à résister dans l'ombre.
Cette dualité apparaît dès la structure du roman ...
1. Deux textes encadrent l'ensemble, consacrés à l'appareil franquiste,
- « Un principio : El caso de las máquinas inútiles »
- « Un final : La trayectoria de un ejemplar servidor del Estado »
- Le premier évoque la surveillance et la répression qui s'exercent contre les organisations clandestines ;
- le second suit l'ascension tranquille d'un fonctionnaire modèle, incarnation de cette bureaucratie qui assure la continuité du régime.
Les titres eux-mêmes sont ironiques : tandis que les « machines inutiles » de la résistance permettent en réalité de maintenir vivante une opposition politique, le « serviteur exemplaire de l'État » prospère grâce à sa fidélité au pouvoir vainqueur.
(Un principio: El caso de las máquinas inútiles)
Los envíos empiezan a llegar a Bilbao en 1940, en buques mercantes con pabellón de Estados Unidos de América. Algunos tienen un nombre exótico, de aire anglosajón, como Lehigh o Cold-Haiburg. Otras veces, la palabra pintada en su casco, Artiga, o Capulín, parece de origen sudamericano, más sospechoso por lo familiar, pero este detalle no tiene importancia. La carga que nos interesa nunca pasa por la aduana.
Las cajas suben a bordo en secreto, de madrugada, en Veracruz o en La Habana, bajo la protección de los gritos y los cánticos de una tripulación aficionada a celebrar su última escala americana con una juerga memorable. Después cruzan el Atlántico ocultas en las taquillas, en la bodega, o bajo los colchones de las literas de algunos marineros. Al llegar a su destino, ellos mismos reparten su contenido entre sus equipajes y los de otros miembros de la tripulación que cumplen con dos condiciones básicas, ser antifascistas y carecer de un pasaporte español. Aunque estos camaradas anónimos corren un riesgo moderado —la expulsión del país al que acaban de arribar y, a lo sumo, el despido fulminante de un armador poco amante de los problemas—, en 1940 el internacionalismo es mucho más que una bella palabra....
(Un commencement : L'affaire des machines inutiles)
Les envois commencent à arriver à Bilbao en 1940, à bord de navires marchands battant pavillon des États-Unis d'Amérique. Certains portent des noms exotiques, aux sonorités anglo-saxonnes, comme Lehigh ou Cold-Haiburg. D'autres fois, le nom peint sur leur coque — Artiga ou Capulín — semble d'origine sud-américaine, ce qui paraît plus suspect précisément parce que cela paraît plus familier. Mais ce détail n'a aucune importance. La cargaison qui nous intéresse ne passe jamais par la douane.
Les caisses sont chargées clandestinement à bord, avant l'aube, à Veracruz ou à La Havane, protégées par les cris, les chants et le vacarme d'un équipage qui aime célébrer sa dernière escale américaine par une fête mémorable. Elles traversent ensuite l'Atlantique dissimulées dans les casiers personnels, dans les cales ou sous les matelas des couchettes de certains marins.
Arrivés à destination, ces derniers répartissent eux-mêmes leur contenu dans leurs bagages ainsi que dans ceux d'autres membres de l'équipage qui remplissent deux conditions essentielles : être antifascistes et ne pas posséder de passeport espagnol.
Si ces camarades anonymes courent un risque relativement limité — l'expulsion du pays où ils viennent d'accoster et, au pire, le licenciement immédiat par un armateur peu enclin aux complications —, en 1940, l'internationalisme est bien davantage qu'un beau mot....
Les « machines inutiles » du titre sont ces duplicateurs et presses clandestines qui permettent d'imprimer tracts, journaux et faux papiers. Aux yeux de la police franquiste, elles paraissent dérisoires ; pour les réseaux communistes, elles constituent au contraire une arme essentielle. Dès les premières pages, Grandes suggère ainsi que l'histoire officielle du régime — celle d'une Espagne pacifiée après la victoire — repose sur une illusion : sous la surface, des hommes et des femmes continuent à circuler, à s'organiser et à résister. C'est cette histoire souterraine que le roman va progressivement faire émerger.
2. Entre ces deux bornes se déploie la véritable histoire du roman : celle de Manolita Perales García. Les trois parties centrales correspondent aux différentes étapes de sa formation personnelle et politique...
- Dans « La señorita Conmigo No Contéis », Manolita apparaît comme une jeune fille qui ne souhaite qu'échapper aux ennuis. Après la guerre, elle doit avant tout nourrir ses frères et sœurs, faire vivre sa famille et survivre dans un Madrid marqué par la faim et la répression. Comme beaucoup de femmes de l'après-guerre, elle ne se considère pas comme une héroïne. L'Histoire lui tombe dessus alors qu'elle voudrait simplement mener une existence ordinaire.
- Avec « Un extraño noviazgo », le roman bascule progressivement vers le récit sentimental. Le mariage fictif conclu avec Silverio pour aider l'organisation clandestine devient peu à peu une véritable histoire d'amour. Ce qui n'était au départ qu'une opération administrative destinée à contourner les obstacles de la répression franquiste se transforme en engagement affectif profond. Grandes montre ici comment les sentiments, loin d'être séparés de la politique, sont eux aussi façonnés par les circonstances historiques.
- Enfin, « Un grano de trigo » marque l'entrée de Manolita dans l'âge adulte. L'image du grain de blé renvoie à l'idée de sacrifice et de renaissance : il faut être enfoui pour porter du fruit. Autour d'elle, les arrestations, les exécutions et les échecs s'accumulent, mais quelque chose survit malgré tout. Manolita n'est plus la jeune fille hésitante des premières pages ; elle est devenue une femme capable d'assumer des choix difficiles et de prendre sa place dans une histoire collective qui la dépasse.
- Le dernier chapitre, « La última boda de Manolita Perales García », agit alors comme une synthèse. La « dernière noce » ne représente pas seulement l'aboutissement d'une intrigue amoureuse. Elle symbolise également l'union définitive entre le destin individuel de Manolita et celui de toute une génération de vaincus. Les trois « mariages » annoncés par le titre du roman peuvent ainsi être lus comme trois étapes successives : le mariage administratif imposé par les circonstances, la naissance de l'amour véritable et, finalement, l'alliance entre une vie privée et une mémoire historique.
"La señorita Conmigo No Contéis
En los buenos tiempos, las jovencitas se casan por amor. En los malos, muchas lo hacen por interés. Yo me casé con un preso en los peores, por dos multicopistas que nadie sabía poner en marcha. Tenía dieciocho años, y hasta que a mi hermano se le ocurrió complicarme la vida, ni siquiera sabía que existieran máquinas con ese nombre.
—¿Pero tú estás tonto, o qué? —le interrumpí a voz en grito—. ¡Sí, hombre, como si no tuviera yo ya bastantes…!
Problemas, iba a decir, pero Toñito se levantó de un salto para sujetarme la cabeza con una mano mientras me tapaba la boca con la otra.
—¡Que no chilles! —susurró, con tanta violencia como si pudiera triturar cada sílaba entre los dientes—. ¿Tienes una idea de la cantidad de policías que puede haber ahí abajo? —asentí con la cabeza, los ojos cerrados, y me fue soltando muy despacio—. Tú sí que estás tonta, Manolita.
Señor farolero que enciende el gas, dígame usted ole por caridad, por caridad… La voz de Jacinta, un pito agudo, ligeramente desafinado, cuya principal virtud consistía en dar a las bailaoras del conjunto la oportunidad de recogerse los volantes con una mano y enseñar las piernas mientras taconeaban como si tuvieran alguna cuenta pendiente con las tablas, resonó entre nosotros con tanta nitidez como si fuéramos invitados del comisario de Centro, que siempre contaba con una mesa reservada al borde de las candilejas, justo debajo del almacén de vestuario donde las chicas tenían escondido a mi hermano. Un instante después, se abrió la puerta y Dolores, la sastra, las tijeras columpiándose en la cadena que llevaba siempre colgada del cuello y un dedal de plata encajado en el dedo corazón, asomó la cabeza con las cejas levantadas, los labios tensos, una expresión de alarma que Toñito deshizo enseguida, moviendo al mismo tiempo la cabeza y las manos para indicar que no había peligro. Cuando se marchó, Jacinta repetía por última vez el estribillo, ¡ay, ole con ole, y olé, y olá!, pero ninguno de los dos movimos un músculo hasta que estallaron los aplausos...."
"I. Mademoiselle, ne comptez pas sur moi
Aux époques heureuses, les jeunes filles se marient par amour. Aux mauvaises, beaucoup le font par intérêt. Moi, je me suis mariée avec un prisonnier pendant les pires années, pour deux duplicateurs que personne ne savait faire fonctionner. J'avais dix-huit ans et, jusqu'au jour où mon frère eut l'idée de me compliquer l'existence, je ne savais même pas que des machines portant ce nom existaient.
— Mais tu es devenu fou ou quoi ? l'interrompis-je en criant. Oui, bien sûr ! Comme si je n'avais pas déjà assez de...
J'allais dire « problèmes », mais Toñito bondit de sa chaise pour me saisir la tête d'une main tout en me couvrant la bouche de l'autre.
— Ne crie pas ! murmura-t-il avec une violence telle qu'on aurait dit qu'il voulait broyer chaque syllabe entre ses dents. Tu as une idée du nombre de policiers qu'il peut y avoir là-dessous ?
J'acquiesçai, les yeux fermés, et il me relâcha très lentement.
— C'est toi qui es folle, Manolita.
Señor farolero que enciende el gas, dígame usted ole por caridad, por caridad...
La voix de Jacinta — un sifflet aigu, légèrement faux, dont la principale qualité consistait à offrir aux danseuses l'occasion de relever leurs volants d'une main et de montrer leurs jambes tout en martelant le sol comme si elles avaient un compte à régler avec les planches — résonna entre nous avec une netteté telle qu'on aurait pu croire que nous étions les invités du commissaire du district Centro, qui disposait toujours d'une table réservée au bord de la scène, juste sous le local où les filles avaient caché mon frère.
Un instant plus tard, la porte s'ouvrit. Dolores, la costumière, les ciseaux suspendus à la chaîne qu'elle portait constamment autour du cou et un dé d'argent au majeur, passa la tête par l'entrebâillement. Ses sourcils levés, ses lèvres crispées et son expression inquiète disparurent aussitôt lorsque Toñito secoua la tête et agita les mains pour lui faire comprendre qu'il n'y avait aucun danger.
Quand elle repartit, Jacinta répétait pour la dernière fois le refrain :
— ¡Ay, ole con ole, y olé, y olá!
Mais nous ne bougeâmes pas d'un muscle avant que les applaudissements n'éclatent.
— Écoute-moi, reprit enfin mon frère, qui connaissait le spectacle par cœur. Tout ce que je te demande, c'est de m'écouter.
La pièce était carrée et autrefois spacieuse. Deux rangées successives de robes de flamenco la coupaient désormais en deux, une marée de franges et de volants multicolores suspendus à des barres métalliques fixées aux murs.
Dans la moitié la plus proche de la porte, là où Toñito m'attendait lorsque j'étais arrivée, il n'y avait qu'une table et une chaise : le bureau où Dolores tenait les comptes des costumes envoyés au nettoyage, des fermetures éclair cassées et des chaussures nécessitant des talonnettes ou des semelles neuves.
Pendant que les danseuses continuaient de marteler le sol en quittant la scène de profil, une par une, mon frère écarta les robes suspendues de la première rangée puis de la seconde, ouvrant un tunnel entre les volants avec des gestes rapides et précis. Lorsque je me retrouvai de l'autre côté, La Palmera accompagnait encore de ses castagnettes la dernière danseuse.
Avant même que ses doigts ne se reposent, tous les cintres avaient retrouvé leur place. Toñito était assis dans un fauteuil, moi sur un tabouret, face à lui.
Derrière cette muraille ondulante de pois colorés se trouvait la fenêtre par laquelle mon frère entrait et sortait à sa guise de ce qui n'avait été à l'origine qu'une simple salle d'essayage du tablao, un refuge où les danseuses pouvaient se déshabiller tranquillement pendant que Dolores les examinait avec une demi-douzaine d'épingles coincées entre les dents.
Depuis la fin de la guerre, cette moitié de la pièce était devenue également le salon d'Antonio Perales García, militant des JSU qui avait disparu du monde le 7 mars 1939 et dont je n'appris qu'une seule autre chose avant Noël de cette même année.
— Il va bien.
Deux semaines après la disparition de mon frère aîné, alors que nous nous levions chaque matin avec le pressentiment que Franco entrerait dans Madrid pour nous coucher chaque soir avec une incertitude pire encore que la défaite, je ne reconnus pas la femme qui m'attendait dans l'entrée de l'immeuble.
Elle s'en aperçut et retira son foulard sombre et discret, aussi inattendu que le grand manteau de drap qui l'enveloppait, avant de me murmurer ces deux mots :
— Il va bien.
Cela aurait dû suffire. Pourtant, en entendant sa voix, je restai si stupéfaite que je fus incapable de relier ce que voyaient mes yeux à ce que venaient d'entendre mes oreilles. J'étais tellement paralysée par la surprise que je ne réussis même pas à hocher la tête.
— Ton frère Antonio, précisa-t-elle alors, sans élever la voix mais en articulant soigneusement chaque syllabe comme si elle s'adressait à une enfant attardée. Il va très bien. Il est avec moi.
Puis elle remit son foulard et s'en alla sans même me saluer...."
La suite du portrait d'Eladia est l'un des plus beaux portraits féminins d'Almudena Grandes. Manolita décrit cette danseuse de flamenco avec un mélange d'admiration, de fascination et de jalousie adolescente. Grandes y retrouve son talent habituel pour faire exister physiquement ses personnages : la démarche, les hanches, la silhouette, les yeux, les imperfections mêmes du visage deviennent autant de détails qui composent un être inoubliable.
Surtout, ce passage marque l'entrée du lecteur dans le Madrid clandestin de l'après-guerre : les tablaos, les cachettes, les faux-semblants, les militants disparus, les femmes qui servent d'agents de liaison. Derrière l'apparente légèreté du récit à la première personne, la répression franquiste est déjà omniprésente. Manolita raconte ses souvenirs avec humour et ironie, mais le lecteur sait déjà que derrière chaque porte peut se cacher un fugitif, un prisonnier ou un militant recherché.
"Puis elle remit son foulard et sortit dans la rue sans prendre congé. Avec ses chaussures plates, elle aurait presque pu passer inaperçue, car jusqu'au moment où je la vis si près du sol, ce matin-là, je n'aurais jamais imaginé qu'elle n'était guère plus grande que moi.
C'était d'ailleurs la première chose qui frappait chez elle : sa manière de marcher. Elle se déplaçait avec la grâce d'une danseuse pieds nus, comme si seuls les coussinets de ses orteils touchaient le sol. La cambrure de ses pieds semblait presque verticale sous l'effet de talons si fins qu'ils l'élevaient bien au-dessus de sa condition. Ce prodige d'équilibre paraissait devoir la faire tomber à chaque pas, mais il la maintenait droite grâce au mouvement rythmé de ses hanches qui oscillaient d'un côté puis de l'autre, tchin, tchan, créant une troublante illusion d'instabilité qui se répercutait sur tout son corps. Sa poitrine se balançait au rythme imposé par ses jambes lorsqu'elle avançait, avec une telle intensité qu'un léger frémissement secouait en même temps ses reins et son derrière. Avant la guerre, lorsqu'elle s'habillait pour monter sur scène, rares étaient les spectacles comparables à celui que cette femme offrait gratuitement chaque après-midi en se rendant à son travail..."
L'un des grands thèmes du livre est la solidarité féminine. Alors que les hommes sont souvent emprisonnés, exécutés ou contraints à la clandestinité, ce sont les femmes qui assurent la survie quotidienne des familles. Elles organisent les visites aux prisons, échangent des informations, trouvent de la nourriture, cachent des fugitifs et maintiennent les liens entre les détenus et le monde extérieur. Almudena Grandes rend ici hommage à une génération de femmes dont le rôle a longtemps été sous-estimé dans les récits historiques traditionnels.
Le roman accorde également une place importante à l'univers carcéral. Les prisons franquistes apparaissent non seulement comme des lieux de répression mais aussi comme des espaces où se développent des formes inattendues de solidarité et de résistance. Plusieurs scènes montrent comment les prisonniers et leurs familles inventent des stratégies ingénieuses pour communiquer malgré la surveillance permanente.
L'un des épisodes les plus marquants du livre concerne le Valle de los Caídos, gigantesque monument voulu par Franco et construit en grande partie grâce au travail forcé de prisonniers politiques. Almudena Grandes intègre cet élément historique au récit et montre comment certains personnages se retrouvent liés à ce chantier emblématique du franquisme. Le monument devient ainsi un symbole de la manière dont la dictature transforme la souffrance des vaincus en célébration officielle des vainqueurs.
Comme dans l'ensemble des Episodios de una Guerra Interminable, l'auteure s'appuie sur une documentation historique très solide. De nombreux événements et personnages secondaires sont inspirés de faits réels. Pourtant, le roman conserve constamment la légèreté, l'humour et la chaleur humaine qui caractérisent les meilleures œuvres de Grandes. Malgré la dureté du contexte, le récit est traversé par des moments de tendresse, d'amitié, de solidarité et même de comédie.
Le titre lui-même possède une signification profonde. Les trois mariages de Manolita correspondent à trois étapes de sa transformation personnelle. Ce qui commence comme une nécessité imposée par les circonstances devient progressivement une conquête de l'autonomie. À travers ces unions successives, la jeune femme découvre sa propre force et apprend à prendre en main son destin.
Par son attention aux détails de la vie quotidienne, "Las tres bodas de Manolita" est souvent considéré comme le roman qui restitue le mieux l'atmosphère sociale de l'après-guerre franquiste. Là où d'autres volumes de la série privilégient les opérations militaires ou les intrigues politiques, celui-ci montre comment les gens ordinaires survivent dans un monde marqué par la pénurie, la peur et l'arbitraire.
Dans l'ensemble de l'œuvre d'Almudena Grandes, le livre occupe une place particulière. Il combine la grande histoire et la chronique populaire avec une rare maîtrise. Beaucoup de lecteurs le considèrent comme le volume le plus attachant des Episodios de una Guerra Interminable, précisément parce qu'il raconte moins les héros que les anonymes qui ont permis à leurs familles, à leurs voisins et à leurs communautés de survivre.
À travers le destin de Manolita, Almudena Grandes propose finalement une réflexion sur le courage ordinaire. Le véritable héroïsme n'y consiste pas à accomplir des exploits spectaculaires, mais à continuer de vivre, d'aimer, d'aider les autres et de préserver sa dignité dans un monde qui semble avoir perdu toute humanité. C'est cette attention aux vies modestes qui fait de Las tres bodas de Manolita l'un des romans les plus émouvants et les plus humains de toute son œuvre.
"Los besos en el pan" (2015, Almudena Grandes)
¿Qué puede llegar a ocurrirles a los vecinos de un barrio cualquiera en estos tiempos difíciles? ¿Cómo resisten, en pleno ojo del huracán, parejas y personas solas, padres e hijos, jóvenes y ancianos, los embates de esta crisis? Contrairement aux grandes fresques historiques consacrées à la Guerre civile ou au franquisme, ce roman se déroule dans l'Espagne contemporaine et prend pour sujet immédiat les conséquences de la crise économique de 2008.
Pourtant, derrière son apparente simplicité, il prolonge plusieurs thèmes essentiels de toute l'œuvre de la romancière : la solidarité collective, la transmission entre générations, la dignité des gens ordinaires et la capacité de résistance face à l'adversité. Le roman adopte une forme chorale qui rappelle certains grands romans réalistes du XIXᵉ siècle. Il ne suit pas un héros unique mais une multitude de personnages vivant dans un quartier populaire de Madrid. Couples, retraités, commerçants, chômeurs, familles monoparentales, adolescents, immigrés ou fonctionnaires voient leur existence bouleversée par les effets de la crise : licenciements, baisse des revenus, endettement, divorces, précarisation du travail ou perte de perspectives d'avenir. Parmi eux figurent une famille revenue de vacances avec la volonté obstinée de préserver une apparence de normalité malgré les difficultés croissantes ; un homme récemment divorcé dont les voisins entendent les sanglots à travers les murs ; une grand-mère qui installe le sapin de Noël avant l'heure pour redonner courage aux siens ; une femme qui décide de quitter la ville et de retourner à la campagne afin de faire revivre les terres de ses ancêtres. Chacun affronte à sa manière une période où les certitudes économiques et sociales semblent s'effondrer.
1. Antes » : la mémoire d'un monde disparu
La première partie est très courte. C'est un prologue qui présente le quartier madrilène et ses habitants. Mais son rôle est surtout de rappeler ce qu'était l'Espagne avant la crise économique de 2008 : une société qui croyait à la croissance permanente, à la stabilité et à l'amélioration continue du niveau de vie.
"Estamos en un barrio del centro de Madrid. Su nombre no importa, porque podría ser cualquiera entre unos pocos barrios antiguos, con zonas venerables, otras más bien vetustas. Este no tiene muchos monumentos pero es de los bonitos, porque está vivo.
Mi barrio tiene calles irregulares. Las hay amplias, con árboles frondosos que sombrean los balcones de los pisos bajos, aunque abundan más las estrechas. Estas también tienen árboles, más apretados, más juntos y siempre muy bien podados, para que no acaparen el espacio que escasea hasta en el aire, pero verdes, tiernos en primavera y amables en verano, cuando caminar por la mañana temprano por las aceras recién regadas es un lujo sin precio, un placer gratuito. Las plazas son bastantes, no muy grandes. Cada una tiene su iglesia y su estatua en el centro, figuras de héroes o de santos, y sus bancos, sus columpios, sus vallados para los perros, todos iguales entre sí, producto de alguna contrata municipal sobre cuyo origen es mejor no indagar mucho. A cambio, los callejones, pocos pero preciosos, sobre todo para los enamorados clandestinos y los adolescentes partidarios de no entrar en clase, han resistido heroicamente, año tras año, los planes de exterminio diseñados para ellos en las oficinas de urbanismo del Ayuntamiento. Y ahí siguen, vivos, como el barrio mismo.
Pero lo más valioso de este paisaje son las figuras, sus vecinos, tan dispares y variopintos, tan ordenados o caóticos como las casas que habitan. Muchos de ellos han vivido siempre aquí, en las casas buenas, con conserje, ascensor y portal de mármol, que se alinean en las calles anchas y en algunas estrechas, o en edificios más modestos, con un simple chiscón para el portero al lado de la puerta o ni siquiera eso. En este barrio siempre han convivido los portales de mármol y las paredes de yeso, los ricos y los pobres. Los vecinos antiguos resistieron la desbandada de los años setenta del siglo pasado, cuando se puso de moda huir del centro, soportaron la movida de los ochenta, cuando la caída de los precios congregó a una multitud de nuevos colonos que llegaron cargados de estanterías del Rastro, posters del Che Guevara, y telas hindúes que lo mismo servían para adornar la pared, cubrir la cama o forrar un sofá desvencijado, rescatado por los pelos de la basura, y sobrevivieron al resurgir de los noventa, cuando en el primer ensayo de la burbuja inmobiliaria resultó que lo más cool era volver a vivir en el centro.
Después, la realidad empezó a tambalearse al mismo tiempo para todos ellos. Al principio sintieron un temblor, se encontraron sin suelo debajo de los pies y creyeron que era un efecto óptico. No será para tanto, se dijeron, pero fue, y nada cambió en apariencia mientras el asfalto de las calles se resquebrajaba y un vapor ardiente, malsano, infectaba el aire. Nadie vio aquellas grietas, pero todos sintieron que a través de ellas se escapaba la tranquilidad, el bienestar, el futuro. Tampoco reaccionaron todos igual. Quienes renunciaron al combate ya no viven aquí. Los demás siguen luchando contra el dragón con sus propias armas, cada uno a su manera...."
"Nous sommes dans un quartier du centre de Madrid. Son nom importe peu, car il pourrait être n’importe lequel de ces vieux quartiers historiques, avec leurs secteurs prestigieux et d’autres plus simplement vieillissants. Celui-ci ne possède pas beaucoup de monuments, mais c’est l’un des plus agréables, parce qu’il est vivant.
Mon quartier est fait de rues irrégulières. Certaines sont larges, bordées d’arbres touffus dont les frondaisons ombragent les balcons des étages inférieurs, mais les rues étroites sont plus nombreuses. Elles aussi ont leurs arbres, plus serrés, plus rapprochés et toujours soigneusement taillés pour qu’ils n’occupent pas trop un espace déjà rare, jusque dans l’air que l’on respire. Pourtant ils restent verts, délicats au printemps et bienveillants en été, lorsque marcher tôt le matin sur des trottoirs fraîchement arrosés est un luxe sans prix, un plaisir offert à tous.
Les places sont nombreuses, sans être très vastes. Chacune possède son église et sa statue au centre — héros ou saints — ainsi que ses bancs, ses balançoires et ses enclos pour chiens, tous identiques, fruits de quelque marché municipal dont il vaut mieux ne pas trop chercher l’origine. En revanche, les ruelles, peu nombreuses mais précieuses, surtout pour les amoureux clandestins et les adolescents partisans de sécher les cours, ont résisté héroïquement, année après année, aux projets d’élimination conçus contre elles dans les bureaux de l’urbanisme municipal. Elles sont toujours là, bien vivantes, tout comme le quartier lui-même.
Mais ce qu’il y a de plus précieux dans ce paysage, ce sont ses habitants, si différents les uns des autres, si variés, aussi ordonnés ou chaotiques que les maisons qu’ils occupent. Beaucoup ont toujours vécu ici, dans les beaux immeubles avec concierge, ascenseur et hall de marbre qui bordent les grandes avenues et certaines rues plus étroites, ou dans des bâtiments plus modestes, avec pour seul équipement une petite loge de gardien à côté de l’entrée, voire rien du tout. Dans ce quartier, les halls de marbre et les murs de plâtre, les riches et les pauvres, ont toujours coexisté.
Les anciens habitants ont résisté à l’exode des années 1970, lorsque quitter le centre-ville était devenu à la mode. Ils ont traversé la Movida des années 1980, quand la baisse des loyers attira une foule de nouveaux colons arrivés chargés d’étagères achetées au Rastro, d’affiches du Che Guevara et de tissus indiens qui servaient aussi bien à décorer un mur qu’à couvrir un lit ou à recouvrir un canapé bancal sauvé de justesse des ordures. Ils ont ensuite survécu au retour en grâce des années 1990, lorsque, lors de la première répétition générale de la bulle immobilière, il devint soudain extrêmement « tendance » de revenir habiter le centre-ville.
Puis la réalité commença à vaciller pour eux tous, au même moment. D’abord ils ressentirent un léger tremblement ; ils se retrouvèrent sans sol sous les pieds et crurent à une illusion d’optique. Ce ne sera pas si grave, se dirent-ils. Mais cela le fut. Et pourtant, en apparence, rien ne changea tandis que l’asphalte des rues se fendillait et qu’une vapeur brûlante, malsaine, contaminait l’air. Personne ne vit ces fissures, mais tous sentirent que, par elles, s’échappaient la tranquillité, le bien-être et l’avenir.
Tous ne réagirent pas de la même manière. Ceux qui renoncèrent au combat ne vivent plus ici. Les autres continuent à lutter contre le dragon avec leurs propres armes, chacun à sa façon...."
L'originalité du roman tient à son refus du spectaculaire. Almudena Grandes ne raconte ni une catastrophe exceptionnelle ni un événement historique majeur. Elle s'intéresse au contraire aux conséquences quotidiennes de la crise : les petites humiliations, les inquiétudes silencieuses, les calculs pour finir le mois, les sacrifices invisibles ou les solidarités spontanées qui permettent aux individus de tenir malgré tout. Le véritable protagoniste du livre est le quartier lui-même, avec ses cafés, ses commerces, son centre de santé, ses immeubles et ses réseaux d'entraide.
À travers cette galerie de personnages, l'auteure propose une véritable chronique sociale de l'Espagne des années 2010. Le roman restitue avec précision l'atmosphère qui suit l'effondrement financier de 2008 : la montée du chômage, la fragilisation des classes moyennes, la défiance envers les élites politiques et économiques, mais aussi les formes nouvelles de mobilisation citoyenne et de solidarité de voisinage.
2. « Ahora » : vivre dans l'œil du cyclone
La deuxième partie constitue l'essentiel du roman. Nous sommes dans le présent de la crise : chômage, expulsions immobilières, précarité professionnelle, difficultés des commerces, affaiblissement des services publics, peur du déclassement. Pourtant Grandes refuse le roman militant ou la démonstration idéologique. Elle montre avant tout des vies ordinaires.
Le quartier va devenit un microcosme de l'Espagne entière ...
Le titre de cette partie, « Ahora », est essentiel : Grandes écrit au présent. Elle veut saisir la crise non comme un événement historique déjà expliqué mais comme une expérience vécue, incertaine, dont personne ne connaît encore l'issue. Elle a d'ailleurs expliqué qu'écrire au présent était pour elle une difficulté volontaire, parce qu'il ne permet pas la distance rétrospective.
"La familia Martínez Salgado vuelve de las vacaciones y parece que de pronto se llena el barrio de gente.
Tres coches entran en la ciudad en fila india, en el mismo orden que adoptaron esta mañana para abandonar un pueblo de la costa situado a casi cuatrocientos kilómetros de Madrid.
En el primero, que ha pasado ya dos ITV, pero sigue siendo grande y está muy limpio, vuelve Pepe Martínez con sus padres y su hija Mariana.
En el segundo, un poco más modesto, sin pegatinas a la vista y tan sucio como si su dueña hubiera pretendido traerse media playa de recuerdo, vuelve Diana Salgado con su madre y su hijo pequeño, Pablo, que ha amenizado el viaje repitiendo la misma pregunta —¿cuánto falta?— cada dos o tres kilómetros.
En el tercero, que primero fue de Pepe, después de Diana, y durante años ha seguido acumulando adhesivos de todos los colores hasta completar la admirable colección que exhibe el lateral derecho del parabrisas, vuelve Jose, el hijo mayor, con su novia y Tigre, el gato de la familia, recluido en ese infernal instrumento de tortura que se llama transportín.
La famille Martínez Salgado rentre de vacances, et soudain le quartier semble se remplir de monde.
Trois voitures pénètrent dans la ville à la queue leu leu, dans le même ordre que celui qu’elles avaient adopté le matin même en quittant une station balnéaire située à près de quatre cents kilomètres de Madrid.
Dans la première, déjà passée deux fois au contrôle technique mais toujours spacieuse et impeccablement entretenue, revient Pepe Martínez avec ses parents et sa fille Mariana.
Dans la deuxième, un peu plus modeste, sans autocollants apparents et aussi couverte de sable que si sa propriétaire avait voulu rapporter la moitié de la plage comme souvenir, revient Diana Salgado avec sa mère et son jeune fils Pablo, qui a animé le trajet en répétant la même question — « C’est encore loin ? » — tous les deux ou trois kilomètres.
Dans la troisième, qui appartint d’abord à Pepe puis à Diana, et qui a continué pendant des années à accumuler des autocollants de toutes les couleurs jusqu’à composer l’admirable collection exposée sur le côté droit du pare-brise, revient José, le fils aîné, avec sa petite amie et Tigre, le chat de la famille, enfermé dans cet infernal instrument de torture qu’on appelle une caisse de transport.
— Eh bien, nous voilà de retour ! s’exclame Pepe en glissant la dernière valise dans l’ascenseur de l’immeuble de ses parents. Les vacances sont toujours trop courtes ! Quel dommage.
— Oh oui ! répond sa mère en se suspendant à son cou pour l’embrasser avec une expression mélancolique. Nous avons passé de si bons moments...
— Merci pour tout, mon fils, ajoute son père en l’étreignant seulement à moitié, comme si, depuis ses dix ans, il avait honte de le serrer tout à fait dans ses bras. Mais file maintenant, avant qu’on ne te mette une amende pour stationnement en double file.
Pepe retourne à sa voiture et attend que son père apparaisse à la terrasse du salon pour lui faire signe que tout est en ordre avant de repartir. Ce qu’il ne pourrait jamais deviner, c’est ce que dit sa mère pendant que son mari agite la main dans les airs.
— Quel bonheur, mon Dieu ! Tu sais ce que je vais faire tout de suite ?
— Bien sûr que je le sais, répond-il en l’enlaçant. Enlever ton soutien-gorge.
— Non, ça ce sera après. D’abord je vais descendre acheter la plus grosse oreille de porc que je trouverai et faire tremper quelques lentilles...
— Ah oui ! Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche. Fini les salades d’épinards aux champignons crus !
— Et les escalopes de dinde pour le dîner. Ce soir, je fais une tortilla paysanne avec son chorizo, son jambon, ses petits pois...
— Quelle joie ! Je vais mettre du Bambino pour fêter ça.
— Excellente idée ! dit-elle en riant. Elle soulève sa jupe d’une main et esquisse quelques pas de rumba au rythme d’une musique qu’elle est seule à entendre. Parce qu’on en a assez de ce chill-out à la noix..."
3. « Después » : un futur encore indéterminé
La troisième partie est également brève. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, « Después » ne raconte pas la fin de la crise. Il n'y a ni victoire ni catastrophe finale. Le quartier existe toujours, les habitants continuent à vivre, mais ils ont changé. Ils ont retrouvé certaines formes de solidarité que la prospérité avait fait oublier. Ils ont découvert leurs fragilités mais aussi leurs ressources collectives. Le « Después » n'est donc pas un épilogue heureux ; c'est une ouverture vers un avenir incertain.
En réalité, les trois parties renvoient aussi aux trois grandes générations présentes dans le livre :
- les grands-parents, qui ont connu la pauvreté réelle (« Antes ») ;
- les adultes, qui subissent la crise (« Ahora ») ;
- les enfants et adolescents, qui vivront dans le monde qui en sortira (« Después »).
C'est pourquoi "Los besos en el pan" est souvent considéré comme le roman le plus directement contemporain d'Almudena Grandes : il interrompt momentanément le cycle historique des Episodios de una guerra interminable pour raconter une autre crise nationale, non plus celle du franquisme, mais celle de l'Espagne du XXIᵉ siècle. Comme les romans de la génération réaliste des années 1950, il transforme un quartier ordinaire en miroir d'un pays tout entier.
Los besos en el pan, le titre du roman possède une forte valeur symbolique. Il renvoie à une habitude transmise par les générations ayant connu la guerre, la faim et les privations : lorsqu'un morceau de pain tombait par terre, on le ramassait et on l'embrassait avant de le remettre à sa place. Ce geste exprimait le respect envers une nourriture rare et précieuse. Dans le roman, ce souvenir devient une métaphore de la mémoire collective. Les grands-parents qui ont connu les années difficiles de l'après-guerre transmettent aux plus jeunes une leçon de dignité, de modestie et de résistance.
Cette dimension intergénérationnelle est centrale.
Contrairement à de nombreux récits sur la crise économique qui insistent sur la rupture entre générations, Almudena Grandes met en scène une continuité. Les personnages âgés ne sont pas seulement les témoins d'un passé révolu ; ils deviennent les détenteurs d'une expérience historique capable d'aider les plus jeunes à affronter les difficultés du présent. Le roman suggère ainsi que la mémoire des privations vécues sous le franquisme peut constituer une ressource morale dans l'Espagne contemporaine. L'ouvrage peut également être lu comme une réponse littéraire à la crise de légitimité qui traverse la démocratie espagnole après 2008.
Là où certains discours publics insistent sur l'individualisme ou la compétition, Grandes met en avant la coopération, l'entraide et la responsabilité collective. Elle s'intéresse moins aux responsables de la crise qu'à ceux qui en subissent les conséquences. Son regard reste constamment tourné vers les anonymes, les « gens ordinaires », auxquels elle confère une véritable dignité romanesque.
Loin du pessimisme absolu ou de la dénonciation purement politique, Almudena Grandes choisit une voie plus nuancée. La crise provoque souffrances, colère et désillusion, mais elle révèle aussi des formes inattendues de solidarité et de générosité. Dans l'ensemble de son œuvre, ce roman apparaît comme le pendant contemporain des Episodios de una Guerra Interminable. Là où ces derniers racontent la résistance au franquisme, "Los besos en el pan" raconte la résistance à la crise économique. Dans les deux cas, l'auteure s'intéresse aux mêmes héros : non pas les grands dirigeants ou les figures historiques célèbres, mais les hommes et les femmes ordinaires qui, malgré les difficultés, refusent de céder au découragement. À travers cette chronique sensible de la vie quotidienne, Almudena Grandes compose finalement un hommage à la capacité de survie des sociétés.
Le roman rappelle que les crises économiques, comme les guerres ou les dictatures, sont avant tout vécues par des individus concrets dont les existences continuent malgré tout. Cette attention aux vies ordinaires explique pourquoi "Los besos en el pan" demeure l'un des romans les plus attachants de son œuvre.
"Los pacientes del doctor García" (2017, Almudena Grandes)
(Épisodes d’une guerre interminable, Les Patients du docteur García, Lattès, 2020)
L'un des plus ambitieux historiquement. Le roman raconte les réseaux nazis, les filières d'exfiltration vers l'Argentine, la collaboration entre franquistes et anciens dignitaires du Reich. Couronné par le prestigieux Prix national de Narration en Espagne, il marque un élargissement spectaculaire du champ d'investigation d'Almudena Grandes. Alors que les volumes précédents étaient principalement centrés sur la résistance intérieure au franquisme, celui-ci inscrit l'histoire espagnole dans un contexte international beaucoup plus vaste, reliant directement la dictature franquiste aux réseaux nazis européens de l'après-guerre.
À la croisée du roman historique, du roman d'espionnage et du thriller politique, l'ouvrage révèle un aspect longtemps méconnu de l'histoire du franquisme : le rôle joué par l'Espagne dans les filières clandestines qui permirent à de nombreux criminels de guerre nazis de fuir l'Europe après 1945.
L'intrigue débute à Madrid après la victoire franquiste. Le docteur Guillermo García Medina, médecin républicain demeuré en Espagne, survit sous une fausse identité. Il doit sa vie à son ami Manuel Arroyo Benítez, diplomate républicain qu'il avait lui-même sauvé pendant la Guerre civile. Pendant des années, les deux hommes sont séparés par l'exil et les bouleversements de la guerre mondiale. Mais en 1946, Manuel revient clandestinement en Espagne avec une mission particulièrement dangereuse : infiltrer un réseau international d'exfiltration de nazis et de collaborateurs fascistes.
Au cœur de cette organisation se trouve un personnage historique réel : Clara Stauffer, militante phalangiste d'origine germano-espagnole. Depuis Madrid, cette fervente sympathisante du nazisme participe à l'organisation de filières permettant à d'anciens membres du Troisième Reich de quitter l'Europe pour l'Amérique latine, notamment l'Argentine de Juan Perón. Almudena Grandes s'appuie ici sur une documentation historique considérable pour reconstituer l'un des épisodes les plus obscurs de l'après-guerre européenne.
Afin de pénétrer ces réseaux clandestins, Manuel et Guillermo mettent en œuvre une opération complexe impliquant un troisième personnage : Adrián Gallardo Ortega, ancien boxeur devenu volontaire de la Division Azul puis combattant des Waffen-SS lors de la défense finale de Berlin. Son identité va devenir l'objet d'une extraordinaire usurpation destinée à permettre à un espion républicain d'infiltrer les circuits de fuite nazis. À partir de ce point, le roman adopte le rythme d'un véritable roman d'espionnage : faux papiers, doubles identités, opérations secrètes, passages clandestins de frontières, réseaux de renseignement et surveillance politique s'entrelacent dans une intrigue particulièrement dense.
Mais derrière le suspense, l'objectif de l'auteure demeure historique. Le roman révèle l'existence d'une véritable internationale des vaincus du fascisme et du nazisme. D'un côté, les anciens résistants républicains poursuivent leur combat dans la clandestinité ; de l'autre, les réseaux franquistes, phalangistes et nazis coopèrent pour assurer la survie de leurs propres structures. L'Espagne franquiste apparaît alors comme un maillon essentiel de la réorganisation de certains réseaux fascistes après 1945.
L'une des grandes originalités du livre consiste précisément à remettre en cause l'idée d'une séparation nette entre la Guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale. Almudena Grandes montre au contraire que ces deux conflits sont intimement liés. Pour beaucoup de républicains espagnols exilés, la lutte contre Franco s'est poursuivie dans la Résistance française, puis dans le combat contre le nazisme. De même, certains anciens combattants franquistes ont prolongé leur engagement idéologique en participant directement à la guerre menée par Hitler contre l'Union soviétique.
Cette continuité historique constitue l'un des thèmes majeurs du roman. À travers le destin de ses personnages, Grandes suggère que la Guerre civile espagnole n'a jamais été un conflit purement national : elle annonçait déjà les affrontements idéologiques qui allaient déchirer l'Europe entière.
Comme dans les autres volumes des Episodios de una Guerra Interminable, la question de la mémoire joue un rôle central. Le roman s'intéresse à des événements largement absents des récits officiels de la Transition démocratique. L'existence des filières d'évasion nazies, les complicités du régime franquiste avec les anciens dignitaires du Reich ou le rôle de l'Argentine péroniste ont longtemps occupé une place marginale dans la mémoire publique espagnole. Almudena Grandes entreprend ici de restituer cette histoire oubliée.
L'ouvrage se distingue également par son impressionnante documentation. Plusieurs personnages principaux, dont Clara Stauffer, sont inspirés de figures historiques réelles. Le récit intègre de nombreux événements authentiques, ce qui confère au roman une dimension presque documentaire. Cette rigueur historique n'empêche pourtant jamais l'auteure de développer des personnages profondément humains, confrontés à des choix moraux complexes et à des loyautés contradictoires.
Par son ampleur internationale, son intrigue d'espionnage et sa reconstitution minutieuse des réseaux clandestins de l'après-guerre, "Los pacientes del doctor García" est souvent considéré comme le volume le plus spectaculaire de la série. Certains critiques l'ont comparé aux grands romans d'espionnage historiques de John le Carré ou de Robert Harris, tandis que d'autres y voient l'équivalent espagnol des vastes fresques européennes consacrées aux conséquences de la Seconde Guerre mondiale.
Mais le véritable sujet demeure fidèle à l'ensemble de l'œuvre d'Almudena Grandes : la persistance des combats du passé dans le présent. Le roman montre comment les vaincus de 1939 continuent à lutter, comment les vainqueurs s'organisent pour conserver leur pouvoir et comment les conséquences de ces affrontements dépassent largement les frontières de l'Espagne. À travers cette histoire de faux noms, d'identités volées et de conspirations internationales, l'auteure propose finalement une réflexion sur la mémoire historique européenne elle-même, sur ce qui a été raconté, oublié ou volontairement dissimulé après 1945.
"MADRID, 30 MARS 1947
Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité.
— Eh bien…, fit la concierge en sortant de sa loge pour m’examiner des pieds à la tête. Qu’étrennez-vous aujourd’hui, don Rafael ?
— Rien, Benigna. Les temps ne sont pas aux étrennes.
— À qui le dites-vous, mais… (Elle fouilla dans son tablier et me tendit un tout petit pompon tressé avec des bouts de feuille de palmier.) Vous accepterez bien ceci, n’est-ce pas ? Comme ça, au moins, vous ne vous retrouverez pas manchot.
« Dimanche des Rameaux, celui qui n’étrenne rien n’a pas de mains1. » Après deux années de sécheresse, tant d’éclatantes journées ensoleillées, de ciels bleus limpides, la matinée annonçait plus de tristesse que de pluie. Il faisait froid. Les enfants qui avaient respecté la tradition marchaient recroquevillés, grelottant dans leurs chaussettes de printemps en coton. Leurs jupes légères ou leurs culottes courtes semblaient les arracher à l’hiver où se mouvaient encore les adultes, avec leurs manteaux, leurs chapeaux, et leurs gants, auxquels s’accrochaient les petits. Pour atténuer leur malheur, ils tenaient dans leur main libre des palmes tressées avec des fleurs, des pompons et des rubans de toutes les couleurs, semblables au modèle miniature que Benigna avait fourré dans la poche de ma veste. Les enfants plus pauvres, habillés plus chaudement car ils n’avaient rien à étrenner, les regardaient avec envie.
J’entrai dans un bar Plaza de las Salesas, presque vide entre deux messes. Je commandai un café et m’assis, tournant le dos au serveur, pour surveiller la porte de l’église de Santa Bárbara à travers la vitrine sur laquelle étaient peintes des lettres blanches. Ainsi, entre les deux moitiés d’une annonce qui promettait les meilleurs sandwichs aux calamars de Madrid, je vis sortir la procession. Une escorte d’enfants de chœur, armés de grands rameaux dorés ou de petits encensoirs en métal, entourait une demi-douzaine de prêtres vêtus de chasubles brodées, dont les couleurs établissaient une hiérarchie que je n’étais pas capable d’interpréter. Tandis qu’ils descendaient lentement le perron, d’un pas solennel, suivis par les fidèles agglutinés derrière eux, je payai mon café et traversai la place. Quand j’arrivai à la grille, le saint sacrement n’avait pas encore atteint la rue.
Il y avait tant de gens, de rameaux, de manteaux, et tant de femmes de tous les âges la tête couverte, que je craignis de ne pas la reconnaître. Et soudain je la vis, blonde comme elle ne l’avait pas été depuis ses douze ans, les cheveux encore plus blonds qu’à l’époque où elle laissait dans son sillage une odeur intense de camomille, la première de ses caractéristiques qui m’impressionna. Sinon, elle n’avait pas beaucoup changé. À mesure qu’elle approchait, je constatai qu’elle était toujours aussi jolie – davantage de loin que de près, comme avant. Malgré les années et l’absence d’un homme à ses côtés, elle s’habillait encore avec soin, arborant son corps superbe dans une veste trop cintrée pour les normes du franquisme, et ses traits provocants de paysanne, larges et sensuels, que son élégance n’avait jamais réussi à effacer. Le délicat feston en dentelle noire, ancienne, du voile qui encadrait son visage l’avantageait, accentuant le contraste entre ses sourcils sombres et ses cheveux blonds, une audace suspecte, d’entraîneuse de cabaret, que la plupart des femmes de sa classe sociale ne se seraient pas permise. Mais Amparo Priego Martínez n’était pas une femme comme les autres, et son culot me bouleversait plus que je ne l’aurais cru. Nous avions vécu ensemble trop de choses, trop longtemps, pour que je puisse sortir indemne de ces retrouvailles. Pour cette raison, je ne pris pas le risque de regarder l’enfant qu’elle tenait par la main.
Je la laissai passer, comme s’il pouvait être plus facile pour moi de l’aborder par-derrière, et je m’aperçus qu’elle n’était pas allée seule à la messe. Deux femmes et d’autres enfants l’accompagnaient. Je n’aurais pas pu rêver un cortège plus inoffensif, mais cela suffit pour me faire flancher. Pendant un instant, je me demandai ce que je faisais là et songeai à renoncer, à faire demi-tour et à rentrer chez moi. Ce moment de faiblesse dura seulement quelques secondes. Je me frayai un passage parmi les manteaux et les foulards, arrivai à sa hauteur et l’attrapai par le coude.
— Bonjour.
Je n’ajoutai rien de plus, ce n’était pas la peine. Ce mot transforma radicalement son visage à la santé éclatante, aux bonnes joues rouges, dont je l’avais si souvent entendue se plaindre. Si elle avait pu se contempler à cette minute dans un miroir, elle aurait vu une version d’elle-même qui lui aurait davantage plu : une peau pâle comme un masque de cire, tendue et soudain délicate, fragile, un léger tremblement de ses lèvres, l’éclat humide de ses yeux grands ouverts.
— Guillermo…, susurra-t-elle. (Elle regarda à droite et à gauche pour s’assurer que ses amies continuaient de chanter avec cette voix stridente de fausset que les bigotes espagnoles associaient à la dévotion.) Que fais-tu là ?
— À ton avis ? Comme toi…, répondis-je en prenant le ton de la conversation. (Elles tournèrent la tête pour m’examiner, puis s’avancèrent un peu, toujours en chantant.) Je célèbre le jour du Seigneur.
Ce commentaire la fit sourire malgré elle et la rassura suffisamment pour l’encourager à reprendre la marche. Je me plaçai à sa gauche comme si j’avais juste l’intention de fêter le dimanche des Rameaux à ses côtés, et pendant quelques secondes je respirai en silence son odeur, mélange parfait de parfum et de sueur qui excita bien plus que mon odorat. Je fermai les yeux et il me parut faux d’être là, si près d’Amparo, observant entre elle et moi la distance de sécurité propre aux inconnus. Elle se chargea aussitôt de lever tout malentendu.
— Va-t’en, murmura-t-elle tandis que je l’observais sans pouvoir croiser son regard qui fixait le sommet doré de l’ostensoir ouvrant la procession. Va-t’en tout de suite.
— À l’instant même, chuchotai-je. Je suis juste venu pour prendre rendez-vous avec toi. Il faut qu’on parle.
— Je ne crois pas.
— Tu te trompes. Tu as tout intérêt à parler avec moi, et je suis très sérieux. (Elle finit par se tourner vers moi.) Je sais que tu vis toujours dans le quartier de Salamanca, au 45 rue Ayala. Demain après-midi, ça te va ? Je serai là vers 18 heures.
Elle n’eut pas le temps de refuser, ni d’accepter. Avant qu’elle puisse ouvrir la bouche, je sentis qu’on tirait sur la manche de mon manteau.
— Monsieur ! dit une fillette blonde comme les blés, d’environ cinq ans, habillée et coiffée comme une poupée. (Elle ressemblait tellement à Amparo quand elle était petite que je crus que c’était sa fille.) Monsieur ! insista-t-elle avec tant d’énergie que toutes les anglaises de sa chevelure bougèrent en même temps. C’est très joli ce que vous portez, là. Vous me le donnez ?
— Asun ! intervint Amparo, et je sentis son corps se ramollir, sa tension s’échapper dans le soupir qui précéda son reproche excessif : Combien de fois faut-il te répéter qu’on ne réclame pas ? Je le dirai à ta maman.
Je me souvenais à présent que la sœur aînée d’Amparo s’appelait Asunción. La petite, sans doute sa fille, haussa les épaules et continua de tendre la main vers moi, avec tant d’aplomb que j’éclatai de rire. Et tandis que je lui tendais avec précaution le cadeau de Benigna, la petite tête brune de l’enfant que j’avais délibérément ignoré pendant le trajet apparut de l’autre côté du corps de sa mère.
— Tu le veux aussi ? m’enquis-je en m’efforçant de ne pas le regarder alors qu’il acquiesçait vivement. Tiens, pour toi, Asun, parce que toi…, ajoutai-je, sentant mon cœur bondir dans ma poitrine quand je me tournai vers lui. Tu es trop grand pour ce genre de choses, non ? À huit ans…
— Comment savez-vous que j’ai huit ans ?
Grand pour son âge, mince, il avait un long visage, des cheveux noirs, épais, et promettait de devenir un homme aux sourcils fournis, au nez droit, assez long pour porter des lunettes qui corrigeraient une myopie précoce : en résumé, très peu ressemblant à la seule branche de sa famille qu’il connaissait.
— Parce que je suis très intelligent, plaisantai-je et, comme s’il voulait contredire mes prédictions, il eut le même sourire que sa mère. Je sais que ton anniversaire est en septembre, que tu vis rue Ayala, que tu es le fils d’Amparo, et je sais…
Je la connaissais si bien que je n’eus pas besoin de la regarder pour sentir sa peur et deviner qu’elle avait de nouveau pâli. J’anticipai sa précipitation et sa maladresse, l’empressement avec lequel elle m’interrompit alors que je m’apprêtais à ajouter, seulement, que je savais que son fils aimait jouer au foot parce qu’il avait des croûtes aux genoux. Ce qu’en revanche je n’aurais pas pu prévoir fut les mots qu’elle me glissa à l’oreille tandis qu’elle enfonçait ses ongles si fort dans mon bras qu’elle me fit mal.
— Il ne s’appelle plus Guillermo.
Cette phrase, elle aussi, me fit mal. J’avais rempli ma mission et je n’avais pas besoin de rester là une minute de plus, mais il me restait quelque chose à faire. Avant de partir, je donnai le pompon à la fillette, agitai la main pour dire au revoir au garçon, et approchai mes lèvres de l’oreille de sa mère.
— Moi non plus.
Je fis quelques pas puis me retournai et constatai qu’Amparo continuait de me regarder, aussi immobile qu’un poteau autour duquel défilaient deux torrents de fidèles, rameaux à la main. Alors le soleil apparut. Cela aurait pu être une belle image pour un adieu, mais je ne pouvais pas encore me le permettre.
Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité...."
Parmi les six volumes des Episodios de una Guerra Interminable, "Los pacientes del doctor García" est probablement celui qui s'éloigne le plus du roman familial traditionnel pour se rapprocher du grand roman géopolitique. Là où Inés y la alegría racontait l'espérance de 1944 et où El lector de Julio Verne explorait la découverte progressive de la répression franquiste à travers les yeux d'un enfant, Los pacientes del doctor García montre que l'histoire du franquisme ne peut être comprise sans être replacée dans le contexte plus large des fascismes européens, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide naissante. C'est sans doute le roman le plus international et le plus historiquement ambitieux de toute l'œuvre d'Almudena Grandes.
"La madre de Frankenstein" (2020, Almudena Grandes)
Cinquième volume des Episodios de una Guerra Interminable (Traduction française : La Mère de Frankenstein, JC Lattès, 2021) - Publié en 2020, "La madre de Frankenstein" est souvent considéré comme le chef-d'œuvre tardif d'Almudena Grandes et l'un des sommets de toute son œuvre. Le roman s'éloigne des récits de guérilla, de clandestinité ou d'espionnage qui caractérisaient plusieurs volumes précédents pour explorer un autre visage de la dictature franquiste : celui du contrôle des corps, de la sexualité, de la psychiatrie et de la condition féminine.
L'action se déroule à la fin des années 1950 dans le grand hôpital psychiatrique pour femmes de Ciempozuelos, au sud de Madrid. Administré par les religieuses du Sacré-Cœur de Jésus, l'établissement accueille des centaines de patientes dans un univers où se mêlent médecine, morale catholique, discipline sociale et enfermement. Sous la dictature franquiste, les institutions psychiatriques jouent souvent un rôle qui dépasse largement le traitement de la maladie mentale : elles contribuent à définir ce qui est considéré comme normal ou déviant dans la société.
C'est dans cet univers clos que se croisent trois personnages dont les destins vont progressivement s'entrelacer.
Le premier est Germán Velázquez, psychiatre espagnol revenu de Genève après de longues années d'exil. Formé aux méthodes modernes de la psychiatrie européenne, il retrouve une Espagne profondément différente de celle qu'il avait quittée. Son retour est motivé autant par des raisons professionnelles que par des questions personnelles restées en suspens depuis la Guerre civile. À Ciempozuelos, il découvre rapidement un système médical soumis aux préjugés moraux, à l'autorité religieuse et à une conception profondément conservatrice des rapports humains.
Le second personnage est María Castejón, jeune auxiliaire de l'hôpital. Issue d'un milieu populaire, intelligente et autodidacte, María travaille dans l'établissement depuis plusieurs années. Son regard permet au lecteur de pénétrer les réalités quotidiennes du manicomio : les hiérarchies sociales, les humiliations silencieuses, les abus de pouvoir et les formes de solidarité qui se développent malgré tout entre les femmes enfermées ou employées dans l'institution.
Le troisième personnage est le plus fascinant : Aurora Rodríguez Carballeira, figure historique réelle devenue l'un des mythes les plus troublants de l'Espagne du XXᵉ siècle. Féministe radicale, autodidacte brillante et personnalité hors norme, Aurora avait conçu sa fille Hildegart Rodríguez comme une expérience eugéniste destinée à produire la femme idéale du futur. Hildegart devint effectivement une enfant prodige : juriste, intellectuelle, militante socialiste et féministe dès l'adolescence. Mais en 1933, lorsque sa fille manifesta le désir de mener sa propre vie, Aurora la tua de plusieurs coups de revolver avant d'être internée.
Dans le roman, Aurora vit depuis plus de vingt-cinq ans à Ciempozuelos. Diagnostiquée schizophrène, elle demeure pourtant d'une intelligence exceptionnelle. Lorsqu'elle joue du piano ou engage la conversation, elle impressionne aussi bien les religieuses que les médecins ou les patientes. María lui voue une admiration sans bornes, car c'est elle qui lui a appris à lire, à réfléchir et à comprendre le monde. À travers leurs échanges, Almudena Grandes introduit certaines des réflexions les plus profondes du roman sur l'émancipation féminine, l'éducation et la liberté.
"Por las mañanas, alguien tocaba el piano.
En el pabellón del Sagrado Corazón, donde se alojaban las señoras pensionistas de primera clase, los pasillos eran de tarima, madera de roble barnizada que brillaba bajo la luz del sol como un estanque de caramelo. Cuando la pisé por primera vez, apreciando la flotante naturaleza de las tablas que cedían bajo mi peso para crujir antes de recuperar la firmeza, no me di cuenta de que acababa de recuperar una sensación infantil. El suelo de la casa de mi madre, astillado, negruzco, ya no parecía de caramelo. Había pasado mucho tiempo, más del que yo había vivido fuera de España, desde que lo barnizaron por última vez.
Durante quince años me había esforzado por recordar los colores, las texturas, las sensaciones que había perdido, pero cuando regresé, todo me sorprendía. La rotundidad del sol de enero sobre los campos encogidos por la escarcha, la vastedad de las llanuras secas, la aridez de la tierra, la forma de las nubes, la silueta de las mujeres a las que veía cada mañana recogiendo agua en la fuente de la plaza, sus cabezas humilladas, cubiertas con un pañuelo, pero aquel piano no. Absorto en otro ritmo, el que producían mis pisadas sobre la madera, ni siquiera le presté atención hasta que la música cesó bruscamente cuando pasé por delante de una puerta. Solo entonces recordé dónde vivía. España no era Suiza, las emisoras de radio españolas no emitían conciertos de piano a las doce de la mañana. Un segundo después, como si quisieran acompasarse con mi extrañeza, todas las campanas de Ciempozuelos repicaron al unísono para señalar la hora del Ángelus.
Le matin, quelqu'un jouait du piano.
Dans le pavillon du Sacré-Cœur, où logeaient les pensionnaires de première classe, les couloirs étaient recouverts d'un parquet en chêne verni qui brillait sous la lumière du soleil comme un étang de caramel. Lorsque je le foulai pour la première fois, appréciant la souplesse flottante des lames qui cédaient sous mon poids en grinçant avant de retrouver leur fermeté, je ne me rendis pas compte que je venais de retrouver une sensation d'enfance. Le sol de la maison de ma mère, noirci et fendillé, ne ressemblait plus depuis longtemps à du caramel. Beaucoup de temps avait passé — davantage que je n'en avais vécu hors d'Espagne — depuis qu'on l'avait verni pour la dernière fois.
Pendant quinze ans, je m'étais efforcé de me rappeler les couleurs, les textures, les sensations que j'avais perdues, mais lorsque je revins, tout me surprit. L'éclat tranchant du soleil de janvier sur les champs rétrécis par le givre, l'immensité des plaines sèches, l'aridité de la terre, la forme des nuages, la silhouette des femmes que je voyais chaque matin aller chercher de l'eau à la fontaine de la place, la tête baissée sous leur foulard... mais pas ce piano. Absorbé par un autre rythme, celui de mes pas sur le bois, je n'y prêtai même pas attention jusqu'à ce que la musique s'interrompe brusquement lorsque je passai devant une porte. Ce n'est qu'alors que je me rappelai où je vivais. L'Espagne n'était pas la Suisse ; les stations de radio espagnoles ne diffusaient pas de concerts de piano à midi.
Une seconde plus tard, comme pour s'accorder à mon étonnement, toutes les cloches de Ciempozuelos se mirent à sonner à l'unisson pour annoncer l'Angélus.
Je ne m'étais pas encore habitué à ce rituel : le docteur Robles et ses disciples abandonnant toute activité à midi pour se rassembler dans le vestibule et réciter avec une dévotion foudroyante une prière fragmentée, où une religieuse énonçait des versets auxquels les autres répondaient. Le premier matin, je ne compris pas ce qui se passait et continuai à parler jusqu'à ce qu'un collègue me saisisse le bras tout en posant l'index de son autre main sur ses lèvres. Il ne s'agenouilla pas ; il ne priait pas non plus, mais il demeura immobile, les jambes serrées et les mains croisées sur les genoux, jusqu'à ce que les autres aient terminé. Deux jours plus tard, je constatai qu'il n'était pas le seul. Un autre psychiatre de l'équipe de Robles faisait exactement la même chose ; dès lors, je l'imitai : interrompre ce que je faisais, me rendre dans le vestibule, joindre les jambes, croiser les mains et garder le silence.
Mais dans le couloir du Sacré-Cœur, j'étais seul. Je me contentai d'écouter un instant le silence avant de poursuivre mon chemin. Lorsque j'arrivai au bout du couloir, le piano s'était remis à jouer. J'ôtai mes chaussures, rebroussai chemin très lentement, et la musique ne s'interrompit pas.
Depuis ce matin-là, chaque fois que je le pouvais, je me réfugiais au Sacré-Cœur à l'heure de l'Angélus. Le bâtiment, d'allure aristocratique, ressemblait moins à un sanatorium qu'à un hôtel, un ancien établissement thermal soigneusement entretenu, enfermé dans un jardin ancien et luxuriant, peuplé de grands arbres taillés avec intelligence. Les autres pavillons possédaient eux aussi des jardins, beaux également, mais moins abondants, avec moins de fleurs au printemps et moins d'ombre en été, comme si la classification des pensionnaires en quatre catégories selon leurs moyens financiers s'étendait jusqu'aux nuances de vert qu'elles pouvaient contempler depuis leurs fenêtres.
Dans les chambres, cette différence apparaissait plus nettement encore.
Le logement de la pianiste figurait parmi les plus coûteux. Ce n'était pas tant une chambre qu'un véritable appartement. Un petit salon communiquait avec la chambre à coucher, à laquelle s'ouvrait également une salle de bains privée que je ne pouvais apercevoir depuis le couloir. Quant à elle, je ne la voyais que de dos, assise devant un piano droit placé face à une fenêtre, à côté du lit.
J'avais ouvert la porte avec toute la discrétion dont j'étais capable, mais j'eus l'impression que même si j'avais fait du bruit, elle ne se serait pas retournée.
C'était une femme âgée, aux cheveux blancs coupés très courts. À la distance où je l'observais, sans jamais franchir le seuil, je remarquai la qualité de ses vêtements, différents chaque jour mais toujours noirs, impeccables, comme si elle les avait brossés avant de les enfiler. La propreté était une qualité rare chez une malade mentale, la dignité une condition inhabituelle, mais rien n'était aussi extraordinaire que le mouvement de ses doigts sur le clavier.
Je n'étais pas un grand mélomane, mais j'avais assisté à de nombreux concerts. Ma mère, qui avait gagné sa vie comme professeur de piano avant son mariage et qui reprendrait cette activité après la guerre, n'avait jamais laissé passer une seule journée sans s'asseoir devant son instrument. En outre, à Neuchâtel puis surtout à Berne, j'avais connu plusieurs musiciens et de nombreux patients qui pratiquaient la musique comme thérapie. C'est pourquoi je compris immédiatement que cette femme était différente.
La pianiste du Sacré-Cœur ne jouait pas seulement comme une virtuose ; elle jouait comme une virtuose parfaitement saine d'esprit.
La musique qui jaillissait de ses doigts n'était pas seulement exacte, fluide et mélodieuse comme celle que produisait le piano de ma mère. Au-delà de sa régularité, de l'absence d'erreurs ou d'hésitations, elle possédait une qualité mystérieusement élastique. La pianiste du Sacré-Cœur régnait sur les notes ; elle gouvernait les accords comme s'il s'agissait d'êtres vivants qui montaient, descendaient, se rapprochaient ou se séparaient de leur propre volonté.
Plus que des sons, elle créait une boucle d'harmonie infinie qui semblait avoir toujours existé, car elle ne s'arrêtait jamais vraiment ; à peine accordait-elle un instant de repos entre une œuvre achevée et la suivante. La pensionnaire de la chambre 19 du pavillon de première classe ne jouait pas seulement admirablement d'un piano dont le pupitre était vide de toute partition. Son corps et le clavier semblaient ne former qu'un seul instrument, assez puissant pour refléter toutes les émotions humaines, de la pitié à la colère.
Mais cette vieille dame vêtue de noir me réservait encore d'autres surprises ..."
L'une des grandes réussites du livre consiste à transformer l'asile psychiatrique en une miniature de l'Espagne franquiste. Le manicomio apparaît comme un laboratoire où se révèlent les mécanismes de domination qui traversent l'ensemble de la société. Les règles religieuses, la surveillance permanente, le contrôle de la sexualité et la soumission attendue des femmes y sont particulièrement visibles.
Le roman montre comment certaines patientes sont internées non parce qu'elles souffrent de troubles psychiatriques graves, mais parce qu'elles se sont révélées trop indépendantes, trop sexuelles, trop rebelles ou simplement trop différentes. Dans l'Espagne du national-catholicisme, la frontière entre maladie mentale et non-conformité sociale devient souvent floue. Une femme qui refuse le rôle d'épouse ou de mère peut facilement être perçue comme anormale.
La sexualité constitue d'ailleurs l'un des thèmes centraux du livre. Almudena Grandes décrit avec une grande précision le climat de puritanisme qui règne dans l'Espagne franquiste des années 1950. Les désirs féminins sont entourés de silence et de culpabilité ; les relations affectives sont soumises à une surveillance constante ; les normes morales servent fréquemment à justifier diverses formes d'injustice. Germán découvre progressivement que derrière le discours officiel sur la vertu et la morale se cachent souvent des violences, des hypocrisies et des abus de pouvoir.
Dans ce contexte naît une histoire d'amour inattendue entre Germán et María. Cette relation, fragile et improbable, constitue l'un des fils émotionnels du récit. Mais Almudena Grandes dépasse largement le cadre du roman sentimental. Leur histoire devient peu à peu une réflexion sur la réparation, la confiance et la possibilité de reconstruire une existence après les traumatismes de la guerre, de l'exil ou de la répression.
Comme toujours chez Grandes, la documentation historique est remarquable. Le roman restitue avec précision les pratiques psychiatriques de l'époque, la place de l'Église dans les institutions médicales, la condition des femmes sous le franquisme et les débats intellectuels autour de la folie, de la sexualité et de la normalité. Mais cette rigueur historique est constamment mise au service de personnages complexes et profondément humains.
Parmi les Episodios de una Guerra Interminable, La madre de Frankenstein est probablement le volume le plus explicitement centré sur les femmes. Là où les précédents romans racontaient surtout la résistance politique, celui-ci s'intéresse aux formes plus discrètes mais tout aussi essentielles de résistance quotidienne : apprendre à lire, penser librement, aimer qui l'on veut, refuser les rôles imposés ou simplement conserver sa dignité dans un système oppressif.
Le titre possède lui-même une forte portée symbolique. Aurora Rodríguez avait voulu créer un être humain idéal, à la manière du docteur Frankenstein cherchant à fabriquer la créature parfaite. Le meurtre de sa fille révèle la logique destructrice de cette obsession du contrôle absolu. Almudena Grandes utilise cette histoire pour interroger toutes les tentatives de fabriquer des individus conformes à un modèle unique — qu'il s'agisse d'une mère, d'un médecin ou d'une dictature.
Dans l'ensemble de son œuvre, La madre de Frankenstein apparaît comme l'un des romans les plus riches et les plus ambitieux d'Almudena Grandes. Il montre que la dictature franquiste ne se limitait pas aux prisons, à la censure ou à la répression politique : elle pénétrait également les familles, les hôpitaux, les relations amoureuses, les comportements sexuels et jusqu'à la définition même de la normalité.
À travers les figures de Germán, María et Aurora, la romancière livre finalement une méditation magistrale sur la liberté intérieure. Même dans les lieux les plus contrôlés, même derrière les murs d'un asile, les individus continuent à penser, à aimer, à transmettre et à résister. C'est cette persistance de l'autonomie humaine face aux dispositifs de domination qui fait de La madre de Frankenstein l'un des grands romans européens sur le pouvoir, la folie et la liberté.
"Escalera interior" (2025, Almadena Grandes)
Publié en 2025, quatre ans après la mort d’Almudena Grandes, Escalera interior est un ouvrage posthume qui occupe une place particulière dans son œuvre. Contrairement à ses romans — qu’il s’agisse des grandes fresques historiques des Episodios de una Guerra Interminable ou des sagas familiales comme El corazón helado —, ce livre rassemble plusieurs décennies de chroniques, d’articles et de textes publiés dans El País Semanal, sous la rubrique qui portait précisément ce titre : « Escalera interior ».
Le volume a souvent été présenté comme « le livre qui manquait » d’Almudena Grandes. Il ne s’agit pas d’un roman inédit, mais d’un accès direct à sa voix personnelle, à son regard sur le quotidien, la politique, Madrid, les transformations de la société espagnole et les émotions les plus ordinaires.
Le titre possède une forte valeur symbolique. Dans les immeubles madrilènes traditionnels, l’« escalera interior » est cet espace commun où circulent les voix, les odeurs de cuisine, les conversations discrètes, les salutations quotidiennes, les petites histoires de voisinage. Almudena Grandes transforme cette image en métaphore littéraire : l’escalier intérieur devient le lieu où se croisent les existences ordinaires, celles que l’histoire officielle ignore souvent mais qui révèlent pourtant la vérité profonde d’une société.
Comme dans ses romans, Almudena Grandes part presque toujours du particulier pour atteindre le collectif. Un voisin, une conversation entendue dans un café, une photographie ancienne ou un souvenir familial deviennent le point de départ d’une réflexion plus vaste sur l’Espagne contemporaine. Ses chroniques fonctionnent souvent comme de petits récits où l’observation du quotidien débouche sur une interrogation historique, sociale ou morale.
L’ouvrage possède également une dimension particulièrement émouvante parce qu’il contient les derniers textes écrits avant sa mort. Certaines chroniques abordent indirectement les thèmes de la maladie, de la fragilité humaine ou de la mortalité, sans jamais tomber dans la confession explicite. Son ultime article, publié après son décès, est devenu un document très commenté parce qu’il montre une écrivaine continuant à observer le monde avec curiosité et lucidité jusque dans les dernières semaines de sa vie.
Pour comprendre l’importance d’Escalera interior, il faut se rappeler qu’Almudena Grandes fut non seulement une romancière majeure, mais aussi une chroniqueuse très lue dans la presse espagnole. Pendant plus de vingt ans, elle a accompagné l’actualité culturelle, sociale et politique du pays à travers ses articles. Le recueil permet ainsi de redécouvrir une autre facette de son talent : celle d’une observatrice du quotidien capable de transformer les détails les plus ordinaires en matière littéraire.
"La Herida Perpetua"(2019, Almudena Grandes)
Il ne s'agit ni d'un roman ni d'un recueil de fiction, mais d'une sélection de chroniques et de tribunes publiées dans le quotidien espagnol El País entre 2008 et 2019. Ce volume permet de découvrir une autre facette de l'écrivaine : non plus seulement la romancière de la mémoire historique, mais l'intellectuelle engagée qui commente semaine après semaine les bouleversements politiques, sociaux et culturels de l'Espagne contemporaine.
L'ouvrage s'ouvre symboliquement en janvier 2008, lorsque Grandes commence sa collaboration régulière avec El País. Cette date n'est pas anodine. Quelques mois plus tard éclate la grande crise financière mondiale, dont les conséquences seront particulièrement sévères en Espagne. La période couverte par le livre correspond ainsi à l'une des décennies les plus mouvementées de l'histoire récente du pays : effondrement économique, chômage massif, austérité, scandales de corruption, crise de confiance envers les institutions, émergence de nouveaux mouvements politiques et remise en cause du récit consensuel de la Transition démocratique.
Le titre, "La herida perpetua" (« La blessure perpétuelle »), résume parfaitement la perspective adoptée par Almudena Grandes. Pour elle, les crises contemporaines ne peuvent être comprises sans tenir compte de certaines blessures anciennes de la société espagnole. La démocratie a permis des progrès considérables, mais elle n'a pas effacé toutes les fractures héritées du franquisme, ni toutes les inégalités produites par les transformations économiques de la fin du XXᵉ siècle.
Cette « blessure » est à la fois historique, sociale et morale.
Au fil des chroniques, l'auteure suit les grands événements qui ont marqué l'Espagne entre 2008 et 2019. Elle analyse les effets de la crise économique sur les classes populaires et les classes moyennes, les expulsions immobilières, le chômage des jeunes, la précarisation du travail et la montée des inégalités. Contrairement à de nombreux commentateurs politiques, Grandes s'intéresse moins aux indicateurs économiques qu'aux conséquences concrètes de ces phénomènes sur la vie quotidienne des citoyens ordinaires.
La corruption politique constitue un autre thème majeur du recueil. Les affaires qui éclaboussent aussi bien les institutions nationales que régionales sont régulièrement évoquées. Grandes y voit non seulement un problème juridique ou moral, mais également un symptôme de l'affaiblissement du lien de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Plusieurs textes expriment son indignation devant l'impunité dont bénéficient parfois certaines élites politiques ou économiques.
L'arrivée au pouvoir du Parti populaire (PP) en 2011, puis la période qui suit, occupent également une place importante. Almudena Grandes observe avec inquiétude certaines orientations politiques et sociales de ces années, tout en restant attentive aux résistances citoyennes qui émergent en réaction. Les mouvements des « indignés », les mobilisations sociales, les associations de quartier ou les initiatives de solidarité apparaissent fréquemment dans ses chroniques comme autant de signes d'une vitalité démocratique persistante.
L'un des aspects les plus intéressants du livre est sa réflexion sur la mémoire historique. Comme dans ses romans, Grandes revient régulièrement sur les héritages du franquisme, les débats autour des fosses communes, les politiques de mémoire ou encore les difficultés de l'Espagne à affronter certains aspects de son passé. Cependant, ici, la question n'est plus traitée à travers la fiction mais directement dans l'espace du débat public.
On retrouve également un thème central de toute son œuvre : la critique de l'amnésie collective. Grandes estime que les sociétés qui oublient leur histoire deviennent plus vulnérables aux injustices du présent. Cette conviction relie directement La herida perpetua à des romans comme El corazón helado ou aux Episodios de una Guerra Interminable. Dans tous les cas, il s'agit de comprendre comment le passé continue à agir dans le présent.
Le style des chroniques mérite lui aussi d'être souligné. Bien qu'il s'agisse de textes journalistiques, on y retrouve les qualités de la romancière : sens du récit, attention aux détails humains, empathie pour les anonymes et capacité à transformer un fait d'actualité en réflexion plus large sur la société. Beaucoup de chroniques commencent par une scène quotidienne ou une anecdote personnelle avant de déboucher sur une analyse politique plus générale.
Le livre constitue également un témoignage précieux sur l'évolution de la gauche intellectuelle espagnole au cours de la décennie 2010. Almudena Grandes y défend des positions clairement engagées en faveur de la justice sociale, de l'égalité et de la mémoire démocratique, mais elle évite généralement le langage doctrinaire. Ses interventions reposent davantage sur une sensibilité morale que sur un programme idéologique précis.
La motion de censure de 2018 qui entraîne la chute du gouvernement de Mariano Rajoy et l'arrivée au pouvoir de Pedro Sánchez apparaît comme l'un des moments culminants de la période couverte par le livre. Grandes y voit moins une victoire partisane qu'un symptôme de la profonde recomposition politique de l'Espagne contemporaine.
À travers ces chroniques, l'écrivaine se révèle aussi observatrice du changement générationnel. Plusieurs textes montrent comment les jeunes Espagnols, marqués par la crise, le chômage et la précarité, développent un rapport différent à la démocratie, au travail et à l'avenir. Cette attention aux générations nouvelles rejoint les préoccupations que l'on retrouve chez des auteurs plus récents étudiant la mémoire de la Transition.
Dans l'ensemble de son œuvre, "La herida perpetua" apparaît comme le complément non fictionnel de ses grands romans historiques. Là où ceux-ci reconstruisent les silences du passé à travers la fiction, les chroniques analysent directement les conflits du présent. Les deux démarches procèdent pourtant d'une même conviction : les sociétés ne peuvent comprendre leurs problèmes contemporains sans examiner les héritages qui les ont produits.
Le livre permet enfin de mesurer l'importance d'Almudena Grandes dans la vie intellectuelle espagnole. Elle n'y apparaît pas seulement comme une romancière à succès, mais comme l'une des grandes voix publiques de son époque. Ses chroniques témoignent d'un engagement constant en faveur de la démocratie, de la mémoire historique et de la dignité des citoyens ordinaires.
"Todo va a mejorar" (2022, Almadena Grandes)
(Tout ira mieux", JC Lattès, 2024)
Publié à titre posthume quelques mois après la mort d'Almudena Grandes, Todo va a mejorar constitue une œuvre singulière dans sa bibliographie. Alors que la romancière était surtout connue pour ses grandes fresques consacrées à la Guerre civile et au franquisme — notamment le cycle des Episodios de una Guerra Interminable —, elle choisit ici de se tourner vers l'avenir en imaginant une Espagne de demain. Mais cette anticipation politique reste profondément liée à ses préoccupations habituelles : les mécanismes du pouvoir, la manipulation des récits collectifs, la fragilité de la démocratie et la capacité des citoyens ordinaires à résister à l'autoritarisme.
L'action se déroule dans une Espagne d'un futur proche, frappée par une succession de crises : pandémies récurrentes, insécurité, instabilité économique et défiance envers les institutions. Dans ce contexte d'incertitude, un nouveau parti, le Movimiento Ciudadano ¡Soluciones Ya! (MCSY), remporte triomphalement les élections en promettant efficacité, sécurité et prospérité. Derrière cette formation se trouve un puissant entrepreneur qui entend gouverner l'État comme une entreprise privée : le Conseil des ministres doit fonctionner comme un conseil d'administration, les citoyens comme des consommateurs, et la politique comme une simple technique de gestion.
Peu à peu, sous prétexte de répondre aux urgences du moment, le nouveau régime met en place une série de mesures présentées comme provisoires : création d'un corps de Vigilants chargés de maintenir l'ordre, restriction de l'accès à Internet après un mystérieux « Grand Apagón » (Grande Panne), surveillance accrue de la population, contrôle de l'information et encouragement permanent à la consommation. La rhétorique officielle résume cette logique dans un slogan omniprésent : « La seguridad es salud. La salud es vida. La vida es seguridad ». Au nom de la protection des citoyens, les libertés se réduisent progressivement tandis que la contestation devient suspecte.
Face à cette dérive autoritaire, quelques hommes et femmes ordinaires refusent pourtant de se résigner. Comme dans les romans de résistance des Episodios de una Guerra Interminable, Almudena Grandes met en scène une pluralité de personnages qui découvrent progressivement les mensonges du nouveau pouvoir et tentent d'organiser une opposition. Le récit adopte ainsi une structure chorale : chaque personnage apporte son regard sur une société où l'apparente amélioration du quotidien masque l'installation d'un système de contrôle de plus en plus étouffant.
Le roman peut être lu comme une réflexion sur plusieurs phénomènes contemporains : la montée du populisme technocratique, la concentration du pouvoir économique, la surveillance numérique, l'exploitation politique des crises sanitaires, la fragilité des libertés publiques et la transformation du citoyen en simple consommateur.
Par certains aspects, l'ouvrage évoque les dystopies classiques de George Orwell (1984), Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) ou Margaret Atwood, mais avec un ancrage très espagnol. Le nouveau régime ne repose pas sur la terreur ouverte ; il s'impose au contraire par le confort, l'efficacité apparente, le langage de la gestion et la promesse permanente d'un avenir meilleur.
À travers cette fiction d'anticipation, Almudena Grandes poursuit en réalité l'une des grandes interrogations de toute son œuvre : comment les sociétés démocratiques peuvent-elles accepter progressivement des formes de domination lorsqu'elles sont présentées comme des solutions raisonnables à des problèmes réels ? Comme dans ses romans historiques, la mémoire joue un rôle essentiel : les personnages qui résistent sont souvent ceux qui savent reconnaître dans le présent les mécanismes d'oppression que l'histoire espagnole avait déjà connus sous d'autres formes.
Ultime roman d'une auteure profondément engagée dans la défense de la mémoire démocratique, Todo va a mejorar apparaît ainsi comme un avertissement politique autant qu'un roman d'anticipation. Derrière la promesse rassurante du titre se cache une interrogation inquiétante : que sommes-nous prêts à sacrifier au nom de la sécurité, de la stabilité et de l'efficacité ? L'ouvrage constitue à la fois le testament littéraire d'Almudena Grandes et une réflexion lucide sur les menaces qui pèsent aujourd'hui sur les démocraties contemporaines.
"Mala gente que camina" (2006), de Benjamín Prado.
L'un des romans les plus importants du « boom de la mémoire ». Un professeur enquête sur une écrivaine franquiste oubliée et découvre l'histoire des enfants arrachés à leurs familles républicaines. Le roman est construit comme une investigation. On y retrouve archives, témoignages, fragments de mémoire, vérité cachée sous les récits officiels. Le narrateur appartient à une génération qui n'a pas connu directement les faits mais tente d'en reconstruire le sens.
"Mala gente que camina" (2006) de Benjamín Prado et plusieurs romans d'Almudena Grandes appartiennent à la même grande vague de la littérature espagnole de la mémoire apparue dans les années 2000. Cependant, leurs démarches restent sensiblement différentes. Le point de départ de Prado est presque celui d'un roman policier intellectuel. Le narrateur, un professeur de lycée madrilène, découvre peu à peu l'existence d'une écrivaine franquiste oubliée. Cette recherche littéraire le conduit vers une réalité historique longtemps occultée : plusieurs milliers d'enfants retirés aux prisonnières républicaines après la victoire franquiste de 1939. Les justifications idéologiques venaient notamment des théories du psychiatre franquiste Antonio Vallejo-Nájera, qui prétendait identifier une supposée « dégénérescence marxiste » transmissible aux descendants des vaincus. Dans certaines prisons de femmes, les mères étaient exécutées ; les enfants étaient confiés à des institutions religieuses ; des adoptions forcées étaient organisées ; et l'identité d'origine disparaissait. Le roman ne présente pas ces faits sous forme documentaire. Il les fait émerger progressivement à travers l'enquête. Le lecteur éprouve ainsi la même stupeur que le narrateur. L'un des aspects les plus intéressants du livre est que les témoins sont souvent incapables de raconter clairement ce qu'ils savent. Certains ont peur.
D'autres ont oublié. D'autres encore ont construit des récits de substitution ...
Le roman progresse donc comme une enquête documentaire, une recherche d'archives, une reconstitution progressive de faits dissimulés, une réflexion sur les mécanismes de l'oubli. L'influence du roman d'investigation est très visible. Prado s'intéresse à la façon dont le passé a été effacé du récit officiel. Comment une démocratie a-t-elle pu se construire en laissant de tels épisodes dans l'ombre ? Juan Urbano appartient à une génération qui a grandi pendant la Transition démocratique. On lui a raconté la réconciliation, le consensus, le succès de la démocratie espagnole. Mais il découvre progressivement ce que ce récit consensuel a laissé de côté. Le roman ne condamne pas directement la Transition. Il montre plutôt ses angles morts.
L'originalité de Prado est là. Le sujet n'est pas seulement le franquisme. Le véritable sujet est la difficulté d'accéder au passé. Le lecteur n'assiste pas aux événements historiques eux-mêmes. Il assiste à la recherche de ces événements.
La mémoire est ici une énigme à résoudre.
Almudena Grandes ne cherche pas principalement à découvrir un secret historique: elle part souvent du principe que la répression franquiste est connue dans ses grandes lignes. Son objectif est plutôt de rendre une voix aux oubliés. Ses romans sont vastes, peuplés de dizaines de personnages et fondés sur l'identification affective. Elle veut que le lecteur éprouve la défaite, la peur ou l'espoir des vaincus.
Tous deux appartiennent à une génération née sous le franquisme mais devenue adulte après 1975. Ils ont grandi dans une Espagne où l'on parlait peu des exécutions, des prisons franquistes, des enfants volés, de la résistance intérieure. Dans "Mala gente que camina", Prado montre comment certains crimes sont restés dans l'ombre pendant des décennies. Dans les "Episodios, Grandes" montre comment des milliers de vies ont disparu du récit national. Les deux écrivains participent donc à ce que plusieurs critiques espagnols ont appelé la « recuperación de la memoria histórica ». Mais si Benjamín Prado bénéficie d'une forte reconnaissance dans les milieux littéraires et chez les lecteurs engagés à gauche, les romans d'Almudena Grandes ont souvent dépassé les centaines de milliers d'exemplaires vendus en Espagne, et des ouvrages comme "Malena es un nombre de tango", "Atlas de geografía humana", "El corazón helado", la série des Episodios de una guerra interminable sont devenus de véritables références culturelles. Après son décès en 2021, l'émotion populaire fut considérable. Ses obsèques civiles à Madrid ont suscité une mobilisation rare pour un écrivain contemporain, signe de son ancrage dans la société espagnole.
