Daphné du Maurier (1907-1989), "I'll Never be Young Again" (1932), "Jamaica Inn" (1936), "Rebecca" (1939), "My Cousin Rachel" (1951), "The Apple Tree: A Short Novel and Some Stories"  / "Kiss Me Again, Stranger" (1952), "The Scapegoat" (1957, "The Breaking Point" (1959), "The House on the Strand" (1969), "Don’t Look Now" (1971, Not After Midnight and Other Stories), "The Rendez-vous and Other Stories" (1980) - ...
Last update : 2024/12/12 - 


Dans une lignée littéraire directement héritée des sœurs Brontë, particulièrement Charlotte (Jane Eyre) et Emily (Les Hauts de Hurlevent), Jane Eyre face à Rochester, Cathy face à Heathcliff, toutes deux affrontant les landes sauvages du Yorkshire, Daphné Du Maurier écrit depuis sa Cornouailles isolée, dans une Angleterre qui se prépare à la guerre (1939) : l'emprise du passé sur le présent à travers une narration intime et subjective, un roman gothique revitalisé, l'horreur ancrée non dans le surnaturel, mais dans les secrets familiaux, les manipulations psychologiques et la violence symbolique, les contraintes imposées aux femmes et l'hypocrisie des classes supérieures anglaises...

 

 Les Histoires de Daphné du Maurier reposent sur des conflits intérieurs, des secrets inavoués et des personnages énigmatiques.

Dans "Rebecca" (1938), l'obsession pour la défunte Rebecca de Winter hante chaque page, incarnant une angoisse existentielle plutôt qu'un fantôme littéral. Ses intrigues brouillent les frontières entre bien et mal, réalité et illusion, comme dans "Ma cousine Rachel" (1951), où la culpabilité et la paranoïa rendent la vérité insaisissable. Ses personnages féminins défient les stéréotypes de l’époque. Qu’elles soient manipulatrices (comme Rachel), fantasmées (Rebecca) ou en quête d’identité (la narratrice sans nom de Rebecca), elles incarnent des forces troubles et des désirs refoulés, remettant en question les normes sociales.

Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées par Alfred Hitchcock, dont "Rebecca" (Oscar du meilleur film en 1941) et "Les Oiseaux" (1963), une nouvelle où la nature se retourne contre l’humain. Ces adaptations ont popularisé son univers, mêlant littérature et cinéma d’horreur psychologique. Fille d’une famille artistique (son grand-père était George du Maurier, auteur de Trilby), elle a cultivé une image mystérieuse, vivant recluse en Cornouailles. Sa bisexualité et ses relations tumultueuses ont aussi influencé ses thèmes de dualité et de tabous.

Son influence perdure dans le thriller psychologique moderne et le néo-gothique, faisant d’elle une autrice intemporelle...


Daphné du Maurier (1907-1989)

 Née le 13 mai 1907 à Londres, Daphné du Maurier appartenait à une famille d'artistes et d'intellectuels célèbres. Son grand-père, George du Maurier, était l'auteur du best-seller "Trilby" (introduisant le personnage de Svengali) et un caricaturiste réputé pour Punch. Son père, Sir Gerald du Maurier, était une immense star du théâtre londonien. Sa mère, Muriel Beaumont, était actrice.

Cet environnement théâtral et littéraire imprégna profondément sa sensibilité. Les vacances familiales en Cornouailles (sud-ouest de l'Angleterre) furent une autre révélation. Le paysage sauvage, les côtes déchiquetées, le brouillard, les manoirs isolés et l'histoire mouvementée (contrebandiers, naufrages) devinrent la toile de fond obsessionnelle de son œuvre ("Menabilly", la maison qu'elle loua puis acheta, devint le modèle de "Manderley" dans Rebecca).

Éduquée à la maison par des gouvernantes puis dans des écoles privées (dont une brève période en France près de Meudon), elle fut une lectrice vorace et précoce. Les sœurs Brontë (surtout Charlotte et Emily), Jane Austen, Katherine Mansfield, et plus tard, les auteurs de la "sensation novel" victorienne (Wilkie Collins) eurent une influence majeure. Son père lui transmit aussi une fascination pour la psychologie et les doubles.

Son premier roman, "The Loving Spirit (1931)", publié grâce aux relations familiales, rencontra un succès immédiat. Il annonçait déjà ses thèmes de prédilection : la Cornouailles, les liens familiaux complexes, une héroïne forte et indépendante.

 

Années 1930-1940, c'est durant cette période qu'elle écrit ses œuvres les plus célèbres et durables ..

- "Jamaica Inn" (1936), un roman d'aventures sombre mettant en scène la contrebande et une jeune héroïne plongée dans un univers violent et corrompu:

- "Rebecca" (1938), son chef-d'œuvre incontesté, un roman gothique moderne qui raconte l'histoire d'une jeune femme anonyme qui épouse le riche veuf Maxim de Winter et emménage à Manderley, hantée par l'ombre de la première épouse, Rebecca. Le roman excelle dans l'atmosphère oppressante, la psychologie complexe (jalousie, insécurité, secrets inavouables), la narration à la première personne et la création d'un personnage absent mais omniprésent (Rebecca). Un triomphe critique et commercial, adapté magistralement par Hitchcock (1940).

- "Frenchman's Creek" (1941) est un roman d'aventure romantique plus léger, mettant en scène une aristocrate en quête de liberté et un pirate charismatique, explorant les thèmes de l'évasion et de la transgression sociale.

- "My Cousine Rachel" (1951) est un autre suspense psychologique magistral dans lequel le narrateur, Philip, oscille entre l'amour et la suspicion envers sa mystérieuse cousine Rachel, qu'il accuse peut-être à tort du meurtre de son tuteur. L'ambigüité morale et l'incertitude sur les motivations de Rachel sont au cœur du récit.

 

Au-delà de ses romans gothiques/suspense, du Maurier explorera d'autres territoires, des biographies familiales ("Gerald: A Portrait" (1934), sur son père, "The du Mauriers" (1937) sur sa famille), des pièces de théâtre (The Years Between, 1945, September Tide, 1948), des romans historiques ("La Maison sur le rivage" (The House on the Strand, 1969), et des nouvelles ...

 

Plusieurs recueils contiennent de véritables chefs-d'œuvre du genre, "Les Oiseaux" (1952, source du film d'Hitchcock), "Le Pommier" (The Apple Tree), "Ne vous retournez pas" (Don't Look Now, adapté au cinéma par Nicolas Roeg) et "La Crique" (The Breakthrough) ...

Ses nouvelles excellent dans la construction d'une atmosphère menaçante et de retournements saisissants ...

 

Elle épousa en 1932 le Lieutenant-colonel (puis Général) Sir Frederick "Boy" Browning, héros de guerre, avec qui elle eut trois enfants (Tessa, Flavia et Christian). Le mariage fut longtemps solide, mais traversa des périodes difficiles (dépression de Browning, tensions liées à ses absences militaires, et probablement à la bisexualité de Daphné). Un aspect longtemps occulté. Daphné du Maurier eut des relations passionnées avec des femmes, notamment l'actrice Gertrude Lawrence (dans sa jeunesse) et Ellen Doubleday (l'épouse de son éditeur américain) plus tard. Elle ressentait une forte identification masculine (qu'elle appelait son "garçon écrivain"). 

Cette tension entre son rôle public d'épouse de militaire et mère, et sa vie intérieure complexe, nourrit sans doute les thèmes de l'identité, du secret, de la dualité et de l'étouffement social présents dans son œuvre. Une personnalité décrite comme réservée, presque timide en public, mais dotée d'une imagination débordante et d'une volonté de fer en privé. Elle chérissait sa solitude en Cornouailles, loin de l'agitation londonienne.

 

Du Maurier est une virtuose de la création d'atmosphère. La Cornouailles n'est pas un simple décor, mais une force vivante, souvent menaçante (brouillard, mer déchaînée, landes désolées), qui reflète ou influence les états d'âme des personnages. Elle revitalise les codes du roman gothique (manoir hanté par le passé, secrets familiaux, femme en péril) en les ancrant dans une psychologie plus moderne et réaliste. L'horreur vient moins du surnaturel explicite que de l'inquiétante étrangeté, de la folie potentielle, de la manipulation et de la pression sociale. Ses héroïnes (et parfois héros) sont souvent en quête d'identité, écrasées par le poids du passé ou d'un prédécesseur charismatique (Rebecca). La question du double, du "moi" caché ou refoulé, est centrale. 

 

Le passé est une force omniprésente et souvent destructrice qui hante le présent (fantômes littéraux ou figurés, secrets enfouis, crimes non résolus). Du Maurier excelle à brouiller les frontières entre le bien et le mal, la victime et le bourreau. Les motivations des personnages sont complexes, souvent troubles, et le lecteur est laissé dans l'incertitude (Ma cousine Rachel en est l'apogée).

Si certaines critiques l'ont accusée de créer des héroïnes passives, une lecture attentive révèle des figures féminines d'une grande complexité : souvent contraintes par leur époque ou leur situation, elles déploient néanmoins une force intérieure, une capacité de résilience, de ruse, voire de manipulation pour survivre ou atteindre leurs objectifs (Rebecca, bien qu'absente, en est l'archétype ultime). La critique féministe contemporaine a largement réévalué ce point.

Son écriture est souvent qualifiée de "lisible" ou "grand public", ce qui lui a valu parfois un certain mépris des cercles littéraires élitistes. Pourtant, son style est précis, évocateur, et maîtrise parfaitement la tension narrative et la suggestion. Elle sait créer des images fortes et des dialogues percutants. 

De son vivant, Daphné du Maurier fut un phénomène d'édition, constamment réimprimée et lue dans le monde entier. Ses adaptations cinématographiques (surtout par Hitchcock) ont cimenté sa renommée populaire.


"Daphne du Maurier", Margaret Forster (1993)

 Margaret Forster fut la première biographe à bénéficier d'un accès complet aux archives personnelles et à la correspondance privée de Daphné Du Maurier, avec la coopération de sa famille. Ecrite avec le talent d'une romancière, sa biographie éclaire les événements de la vie, sa psychologie complexe, et les thèmes récurrents de ses romans (la jalousie, l'identité, la dualité, le passé qui hante), son besoin d'intimité face à la célébrité, sa vie de famille apparemment conventionnelle en Cornouailles contrastant avec ses passions et ses relations ambivalentes (notamment son attirance pour les femmes), son angoisse face au vieillissement et à la mort.

"Daphne du Maurier: Haunted Heiress", de Nina Auerbach (2000), nous permet de comprendre ses "fantômes" personnels et le poids de son héritage familial (les du Maurier, une dynastie d'artistes).


"I'll Never Be Young Again" (1932)

Son deuxième roman, écrit à 25 ans, après "The Loving Spirit" (1931) : le roman le plus explicitement inspiré par la propre crise de jeunesse de du Maurier, ses conflits avec son père Gerald (acteur célèbre), sa soif de liberté et ses doutes sur sa vocation d'écrivain. Hester emprunte des traits à sa mère, Muriel Beaumont. On y trouve, en gestation, presque tous les motifs qui feront sa marque : l'emprise du passé/paternel, l'impossible recherche d'identité, l'échec de l'amour salvateur, l'attirance pour les figures marginales et charismatiques. Un roman qui fait le pont entre le roman d'aventures (la première partie) et le roman d'analyse psychologique (la seconde), une auteure en train de trouver sa voix propre ...

 

Le roman est divisé en deux parties distinctes, articulées autour de la quête désespérée de son protagoniste, Richard "Dick" Young.

Première partie : La Fuite (Londres - Paris - La Mer)

Dick, un jeune homme de bonne famille, est rongé par le sentiment d'échec et d'étouffement. Il ne supporte plus l'emprise de son père, un écrivain célèbre et écrasant. Une nuit de désespoir, il tente de se suicider en se jetant dans la Tamise. Il est sauvé par Jake, un vagabond poète et anarchiste, beaucoup plus âgé, qui devient son mentor. Jake lui enseigne une philosophie de vie bohème et libertaire. Ensemble, ils fuient à Paris, puis embarquent sur un cargo pour la Norvège. Cette vie d'aventure physique et de rupture avec les conventions libère initialement Dick. Mais l'influence de Jake, d'abord libératrice, devient peu à peu une nouvelle forme d'emprise. Dick réalise qu'il a échangé la tyrannie paternelle contre celle d'un gourou égoïste.

Deuxième partie : L'Illusion de l'Amour (La Campagne anglaise)

Après s'être séparé de Jake, Dick rencontre Hester, une jeune musicienne douce et conventionnelle, dans la campagne anglaise. Il voit en elle le salut par l'amour et la vie simple. Il se construit un nouvel idéal : devenir écrivain, fonder une famille, s'enraciner. Mais cette quête de normalité est tout aussi illusoire que la vie vagabonde. Leur relation est minée par les démons intérieurs de Dick : son incapacité à se contenter du bonheur ordinaire, sa soif d'absolu et son instabilité chronique. Le roman se termine sur une note d'amertume et de désillusion profonde : aucune des deux voies (la rébellion totale ou l'amour domestique) n'a pu lui donner l'identité stable et le sentiment d'accomplissement qu'il cherchait.

Le roman est habité par la figure écrasante du père (absent mais omniprésent). Dick fuit son père biologique, se cherche un père spirituel en Jake, puis tente de devenir lui-même un père et un mari. Jake est un double fascinant et toxique – il préfigure les personnages de Magnus Lane (The House on the Strand) ou de l'oncle dans The Parasites : des hommes charismatiques qui ouvrent des portes dangereuses. La relation Dick-Jake est clairement homoérotique, chose très audacieuse pour 1932, exprimant l'attirance, l'admiration et le rejet.

Dick est le premier d'une longue lignée de héros du Maurier en décalage avec le monde, incapables de trouver leur place (cf. Dick Young de The House on the Strand, le narrateur de Kiss Me Again, Stranger). Les relations de dépendance toxiques : le lien avec Jake préfigure les emprises psychologiques qui structureront ses grands romans (Rebecca/Maxim, Rachel/Philip, Mrs Danvers/la seconde Mrs de Winter).

 

Le 3e roman de Du Maurier, "The Progress of Julius" (1933), est une biographie fictive, celle  de Julius Lévy, fils d'un modeste fermier juif en Alsace, qui fuit l'antisémitisme après la guerre de 1870 pour rejoindre l'Algérie française. Julius est animé par une faim insatiable – de nourriture, de richesse, de pouvoir, de possession. Intelligent et sans scrupules, il bâtit un empire commercial en Algérie (agrumes, vin) puis à Paris. Sa vie est une quête de contrôle absolu. Il épouse une femme douce, Gabriel, qu'il traite comme un objet de plus, et a une fille, Gabriel (dite "la Petite"). Le cœur ténébreux du roman est la relation malsaine et incestueuse que Julius entretient avec sa fille. Elle devient le seul être qu'il ne peut pas posséder complètement, et donc l'objet d'une obsession destructrice. Il la sépare du monde, étouffe sa personnalité, cherche à la garder éternellement enfant et soumise. La narration est implacable et cruelle. La psychologie, bien que puissante, manque parfois de la subtilité et de l'ambiguïté qui feront la grandeur de "Rebecca"...


"The Doll" (La Poupée)

"Les hommes s’en rendent-ils compte quand ils ont perdu la tête, voilà ce que je voudrais savoir. Parfois j’ai l'impression que mon cerveau va exploser tant il est rempli d’horreur — de désespoir. Et il n’y a personne; je n’ai jamais été aussi indescriptiblement seul. A quoi bon coucher ces faits sur le papier ?... vomir ce qui m’empoisonne l'esprit. Car je suis empoisonné, impossible de dormir, impossible de fermer les yeux sans voir son maudit visage... Si seulement j’avais rêvé, si seulement c’était quelque chose dont je puisse plaisanter, le produit purulent de mon imagination..."

Une nouvelle écrite vers 1927-1930 (période très précoce, écrite dans sa jeunesse), qui ne sera publiée que dans un recueil posthume intitulé "The Doll: Short Stories", un texte "perdu" et longtemps tenu secret, jugé trop audacieux et sombre, révélant une facette méconnue et transgressive de l'auteure. 

 

La nouvelle, écrite vers 1928 mais publiée bien plus tard, se présente sous la forme d’un manuscrit retrouvé dans un tiroir, relatant l’histoire relatée par un narrateur anonyme. Ce manuscrit, censé être une confession ou un journal, raconte l’obsession d’un jeune homme, Jimmy, pour une mystérieuse femme nommée Rebecca, prénom hautement significatif dans l'œuvre de du Maurier.

Écrit à 21 ans, "The Doll" montre déjà les obsessions de du Maurier, le désir non partagé, la peur de l’intimité, l’inaccessibilité des femmes idéalisées, l’atmosphère gothique et trouble, la frontière floue entre l’humain et l’objet. Elle incarne un narrateur masculin, et le thème du fantasme masculin contrarié rappelle déjà ce qu’elle développera plus tard dans "Rebecca" ou "My Cousin Rachel" : des femmes insaisissables, impossibles à emprisonner dans des attentes masculines. Jimmy transforme Rebecca en objet de désir ou en énigme à résoudre, il ne la voit jamais comme une personne complète. Il restera seul avec son manuscrit et son incapacité à comprendre la psyché féminine, tandis que Rebecca disparaît, fidèle à son idéal de solitude et d'indépendance....

 

Jimmy rencontre Rebecca sur une plage. Il est immédiatement fasciné par son allure énigmatique, son indépendance revendiquée et son détachement presque glacial.

 

"Je me souviens d’être resté assis par terre a ses côtés, et d’avoir parlé, et parlé - qu’importe ce que j’ai dit, rien d’intéressant, des inepties bien sûr, mais elle parlait sans reprendre son souffle, avec une espèce d’enthousiasme contraint. Elle ne disait pas grand-chose, elle souriait... ses yeux de visionnaire, de fanatique — ils voyaient trop, exigeaient trop... on se perdait en eux, devenant incapable de résistance. C’était comme de se noyer. Du moment ou je I’ai vue, j’étais perdu. Je l’ai quittée, je suis parti, et j'ai marché sur le quai comme un homme ivre. Des visages flous surgissaient devant mes yeux, des épaules me frôlaient, je percevais le reflet de pâles lumières sur les trottoirs mouillés, le bourdonnement lointain de la circulation — partout c’étaient ses yeux, sa chevelure sauvage, improbable, son corps svelte de garçon... cela me revient clairement à présent ..."

 

Elle se présente comme une musicienne violoniste vivant seule, n’ayant besoin de personne. Cette attitude attise encore davantage le désir de Jimmy, qui tente d’en apprendre plus sur elle. Peu à peu, Jimmy découvre ce qui semble être la clé du mystère : Rebecca vit avec… un automate grandeur nature, un mannequin mécanique nommé Julius, qu’elle considère comme un compagnon idéal, puisqu’il ne parle pas, ne juge pas, et satisfait ses besoins affectifs et peut-être sexuels. Pour Jimmy, c’est une humiliation et une obsession : non seulement il ne peut obtenir l’amour de Rebecca, mais il est supplanté par un substitut artificiel, froid et inatteignable...

 

"...Tout à coup elle se tourna vers moi, le visage pâle, les yeux étrangement brillants. Elle me dit : « Est-il possible d’aimer quelqu’un tellement que cela vous donne du plaisir, un incommensurable plaisir de le faire souffrir ? De le faire souffrir par jalousie, je veux dire, tout en se faisant souffrir soi-même ? Plaisir et douleur, un mélange égal de plaisir et de douleur, une expérience, rien de plus, une sensation insolite ? » 

Décontenancé, je tentai néanmoins de lui expliquer ce qu’on entendait par sadisme. Elle sembla comprendre et hocha pensivement la tête une ou deux fois. Puis elle se leva et traversa lentement la pièce jusqu’à la porte que je n’avais encore jamais vue ouverte. Elle semblait étrangement blême, là, debout, avec sa chevelure bizarre et sauvage dressée sur sa tête, la main sur la poignée de la porte. « Je veux te présenter Julio », me dit-elle. Je quittai mon siège et allai vers elle, je n’avais pas la moindre idée de ce dont elle parlait. Elle me prit la main puis ouvrit la porte. Je vis une pièce ronde, basse de plafond, dont murs étaient tendus de draperies en velours comme destinées à étouffer le moindre son, et de longs rideaux épais tirés sur la fenêtre. Il y avait un feu de bois, mais il ne brûlait presque plus. Près de la cheminée se trouvait un divan couvert de coussins jetés pêle-mêle, et la seule lumière venait d’une petite lampe voilée qui laissait ainsi la pièce dans une semi-obscurité. 

Un seul fauteuil dans la pièce, en face du divan. 

Une créature y était assise. Un sentiment de froideur inquiétante s’insinua en moi, comme si la pièce était hantée. « Qu’est-ce que c’est ? » murmurai-je. Rebecca prit la lampe et la tint au-dessus du fauteuil. « C’est Julio », répondit-elle doucement. Je m’approchai, et vis ce que je pris pour un garçon d’environ seize ans, en smoking, avec veste et gilet, et un long pantalon à la mode espagnole. Son visage était la chose la plus diabolique que j’aie jamais vue. Son teint était livide comme la cendre, la bouche était une blessure cramoisie, sensuelle et dépravée. Son nez était fin, avec des narines incurvées, ses yeux étaient cruels, étroits, luisants et curieusement immobiles. Ils semblaient vous transpercer — tels des yeux de faucon. Ses cheveux brillants et foncés étaient coiffés en arrière du front blanc. C’était le visage d’un satyre, d’un satyre plein de haine qui souriait. Je me sentis alors en proie à un étrange sentiment de déception, à la sensation impuissante de ne pas comprendre, à une incrédulité stupide. Il n’y avait pas de garçon assis dans ce fauteuil. C’était poupée. D’apparence humaine, oui, diablement trompeuse, et dotée d’une personnalité à elle, ignoble, mais une poupée...."

 

L’histoire sombre davantage lorsque Jimmy, rongé par la jalousie et l’incompréhension, décide d'espionner Rebecca. Un soir, il surprend une scène de dispute entre elle et Julius, comme si l’automate était devenu rival. Dans un moment de rage ou de folie, Jimmy détruit Julius — espérant libérer Rebecca de cette relation malsaine. Mais cette destruction provoque chez elle une violence émotionnelle inattendue : Rebecca, horrifiée, fuit Jimmy pour toujours, jurant qu’aucun homme ne sera jamais désormais à la hauteur de Julius. Le récit se termine dans une atmosphère ambigüe, teintée de mélancolie et d’obsession. Jimmy reste seul avec son manuscrit et son incapacité à comprendre la psyché féminine, tandis que Rebecca disparaît, fidèle à son idéal de solitude et d'indépendance. (Editions Albin Michel, 2013 pour la traduction française).

 

Écrit près de 10 ans avant "Rebecca", "The Doll"  contient en germe tous les grands thèmes de l'auteure, l'obsession, la jalousie destructrice, la folie, l'emprise du passé, le huis clos psychologique.

Sa grande audace réside dans son érotisme explicite et pervers, chose très rare dans la production publique de du Maurier. Il explore la face sombre du désir : fétichisme, narcissisme, peur de l'intimité charnelle, préférence pour un fantasme contrôlable plutôt que pour un être réel. Bien que méconnue du grand public, "The Doll" est aujourd'hui considérée par la critique comme une pièce maîtresse pour saisir toute la profondeur et la noirceur de l'imagination de Daphné du Maurier. Elle révèle une jeune femme écrivaine bien plus audacieuse, moderne et troublante que son image d'« auteure de romans gothiques romantiques » ne le laisse paraître.  


"L’Auberge de la Jamaïque" (Jamaica Inn, 1936)

Du Maurier voulait prouver qu’elle pouvait écrire un roman d’action « à la Stevenson ou Conrad », sans renoncer à sa finesse psychologique. L’œuvre a été saluée pour son intensité dramatique et son ambiance sombre, mais aussi pour avoir introduit une héroïne féministe avant l’heure. Virginia Woolf, bien que critique à l’égard du roman gothique, a reconnu en Mary Yellan une figure marquante de la littérature populaire anglaise.

 

"C’était par une froide et grise journée de fin novembre. Le temps avait changé pendant la nuit : vent violent, ciel de granit, puis une pluie fine. Bien qu’il ne fût guère plus de deux heures de l’après-midi, la tristesse d’une soirée d’hiver semblait s’être abattue sur les collines, les couvrant d’un manteau de brume. Il ferait nuit à quatre heures.

Malgré les vitres étroitement closes, l’air froid et humide pénétrait à l’intérieur du coche. Les sièges de cuir poissaient au toucher et il devait y avoir au toit une petite fissure, car, de temps à autre, des gouttes de pluie tombaient doucement, tachant le cuir, laissant des traces bleu noir, comme de l’encre. Le vent venait en tourbillons, secouant parfois le coche lorsque le véhicule prenait un tournant, et dans les endroits à découvert, sur la hauteur, il soufflait avec une force telle que toute la caisse du coche tremblait et oscillait, balancée entre les hautes roues, comme un homme ivre.

Le cocher, caché jusqu’aux oreilles dans sa redingote, était presque plié en deux, sur son siège dans son effort pour se faire un abri de ses propres épaules, tandis que les chevaux, découragés, trottaient péniblement, obéissant aux ordres d’un air morne, trop brisés par le vent et la pluie pour sentir le fouet qui, de temps à autre, sifflait au-dessus de leur tête, agité par les doigts transis du conducteur.

Les roues du coche grinçaient et gémissaient quand le véhicule glissait dans les ornières et, parfois, elles projetaient contre les vitres la boue molle qui se mêlait à la pluie incessante, obscurcissant entièrement le paysage.

Les quelques voyageurs, blottis l’un contre l’autre pour se tenir chaud, s’exclamaient à l’unisson quand la diligence s’enfonçait dans une ornière plus profonde qu’à l’ordinaire. Un homme âgé, qui n’avait cessé de se plaindre depuis qu’il avait pris le coche à Truro, se leva tout à coup, furieux. Après avoir secoué le châssis de la fenêtre, il fit descendre la vitre avec fracas, laissant entrer une véritable averse, non seulement sur lui, mais sur ses compagnons. Passant la tête au-dehors, il se mit à invectiver le cocher d’une voix aiguë, le traitant de bandit et d’assassin, déclarant qu’ils seraient tous morts avant d’atteindre Bodmin s’il s’entêtait à conduire à bride abattue, qu’ils en avaient perdu le souffle et que, pour sa part, il ne reprendrait plus le coche.

Il est peu probable que le cocher l’entendit. Ce flot de reproches fut sans doute emporté par le vent, car le vieillard, après avoir attendu un moment, remonta la vitre, non sans avoir entièrement refroidi l’intérieur de la voiture. Se réinstallant dans son coin et enveloppant ses jambes d’une couverture, il se prit à marmotter dans sa barbe.

Sa proche voisine, une femme joviale et rougeaude vêtue d’un manteau bleu, soupira profondément pour marquer sa sympathie et, avec un clin d’œil à l’adresse de ceux qui pourraient la regarder et une secousse de la tête vers le vieillard, elle observa pour la vingtième fois au moins que c’était la nuit la plus ignoble dont elle se souvînt jamais (bien qu’elle en eût connu un certain nombre du même genre) et qu’on ne pouvait en aucun cas prendre cet horrible temps pour l’été. Et, fourrageant dans les profondeurs d’un grand panier, elle en tira une épaisse tranche de cake et y plongea de solides dents blanches.

Mary Yellan était assise dans le coin opposé, là où la pluie filtrait à travers la fissure du toit. Parfois, elle recevait sur l’épaule des gouttés glacées, qu’elle essuyait d’un doigt impatient.

Le menton dans les mains, les yeux, rivés à la vitre éclaboussée d’eau et de boue, Mary espérait contre tout espoir qu’un rayon de lumière viendrait percer la lourde croûte du ciel et que – ne fût-ce que pour une minute – un petit coin du ciel bleu d’Helford, qu’elle avait quitté la veille, brillerait un instant en signe de bon augure.

Quarante milles la séparaient à peine de ce qui, pendant vingt-trois ans, avait été son foyer, mais l’espoir qu’elle avait au cœur était déjà lassé et le vaillant courage qui la caractérisait si bien et l’avait soutenue pendant la longue maladie de sa mère se trouvait maintenant ébranlé par cette première averse et ce vent harcelant.

Cette région, qui lui était étrangère, la déroutait. Essayant de regarder à travers la vitre brouillée de la diligence, elle apercevait un monde tout différent de celui qu’elle avait connu jusque-là et qui n’était guère qu’à une journée de voyage. Qu’ils étaient éloignés déjà, et peut-être à jamais perdus, les verts coteaux et les vallons d’Helford, les eaux étincelantes, le groupe de blanches chaumières au bord de l’eau ..."

À la mort de sa mère, Mary Yellan, fidèle à une promesse, part vivre chez sa tante Patience, qu’elle n’a pas vue depuis longtemps. Elle se rend à Jamaica Inn, une auberge isolée sur la lande de Bodmin, qu’elle découvre lugubre, battue par les vents, et sans clients. Patience, autrefois vive, est devenue l’ombre d’elle-même, sous l’emprise de son mari, Joss Merlyn, un géant alcoolique et brutal. Mary se rend vite compte que Jamaica Inn est le centre d’activités illégales et violentes, liées à la contrebande… et pire.

Mary comprend peu à peu que Joss est le chef d’un réseau de pilleurs d’épaves : lui et ses hommes attirent des navires sur les rochers à l’aide de feux trompeurs, puis massacrent les survivants et pillent les cargaisons.

Horrifiée mais piégée, Mary tente de protéger sa tante tout en cherchant à faire tomber le réseau. Elle ne sait à qui faire confiance : le magistrat Bassat ? Le mystérieux vicaire Davey, qui semble comprendre sa souffrance ? Le braconnier Jem, frère de Joss, qui lui plaît mais vit en marge de la loi ?

Une nuit, Mary est enlevée par Joss pour assister à une opération particulièrement atroce : un massacre de naufragés. Traumatisée, elle tente de fuir. Patience, quant à elle, reste aveuglement loyale à son mari.

Mary se rend au vicaire, Francis Davey, pour dénoncer les faits. Il semble compréhensif, calme, promet de l’aider.

Mais coup de théâtre : c’est le vicaire lui-même qui est le cerveau du réseau criminel.

Contrairement à Joss, qui n’est qu’un exécutant brutal et alcoolisé, Francis Davey est froid, manipulateur, rationnel. Il justifie ses crimes par un rejet nihiliste de la morale humaine.

Il enlève Mary et la séquestre, mais elle réussit à s’échapper.

Joss est retrouvé assassiné, tout comme Patience, poignardée à ses côtés. La responsabilité directe reste ambiguë, mais Davey est traqué et meurt en fuyant à cheval dans la lande.

Mary, détruite, envisage de retourner à Helford, son village natal. Mais dans une dernière scène ambivalente, elle choisit de suivre Jem Merlyn, malgré ses doutes, pour tenter une nouvelle vie, libre et incertaine.

 

L'adaptation de "Jamaica Inn" que réalise Hitchcock  est le dernier film qu'il tourne en Angleterre avant son départ pour Hollywood. Il est produit par Charles Laughton (qui y joue aussi le rôle principal), et ce dernier exerce un contrôle artistique considérable, au grand dam de Hitchcock...

Le véritable antagoniste était dans livre le révérend Francis Davey, le pasteur du village. C'est un intellectuel cynique et pervers qui orchestre les naufrages. Le thème central est l'hypocrisie religieuse et l'effondrement de la foi. Dans le film, sous la pression de Laughton et pour éviter la censure, le méchant devient Sir Humphrey Pengallan, le juge local, un squire excentrique et mégalomane. Davey n'est plus qu'un comparse. Ce changement déplace complètement la critique sociale du roman (l'Église corrompue) vers une satire de l'aristocratie décadente.

Le roman est un conte gothique brutal, noir, empreint de violence, de désespoir et de folie. L'auberge est un lieu de cauchemar, les naufrageurs sont des brutes. Le film prend des libertés tonales extrêmes. L'interprétation de Charles Laughton en juge hystérique, aux mimiques exagérées, frise souvent la parodie et le grand-guignol. Les scènes d'action (la course de chevaux, la poursuite dans les gréements du navire) sont typiquement hitchcockiennes mais peuvent sembler déconnectées de l'atmosphère pesante du livre.

Maureen O'Hara, dans son premier rôle majeur, incarne une Mary beaucoup plus conventionnellement héroïque et glamour que le personnage du livre, une jeune femme têtue et terrifiée plongée dans un enfer réaliste. Hitchcock lui impose une image de "femme-enfant" idéalisée, souvent éclairée comme une icône.

Malgré ses défauts, le film n'est pas sans intérêt et porte la griffe du maître (la scène où Mary, cachée dans l'armoire, assiste à un meurtre, est du pur Hitchcock), les décors expressionnistes de l'auberge, les ombres menaçantes, la scène finale spectaculaire dans les gréements du navire échoué (préfigurant La Corde) sont des morceaux de bravoure. Le film fonctionne comme un thriller d'aventures efficace, avec mystère et  trahison et course :mais il est considéré comme une mauvaise adaptation du roman de du Maurier, qui a détesté cette adaptation ...


"Rebecca" (1938)

Populaire et littéraire. "Un nuage invisible jusqu’alors passa devant la lune, et s’y arrêta un instant comme une main sombre devant un visage. L’illusion s’évanouit, et les lumières des fenêtres s’éteignirent. Je n’avais plus devant moi que des murs silencieux et sans âme. La maison était un sépulcre, notre peur et notre souffrance étaient enterrées dans ses ruines. Il n’y aurait pas de résurrection. Quand, éveillée, je penserais à Manderley, je n’éprouverais pas d’amertume. Je me rappellerais l’été dans la roseraie et les chants d’oiseaux à l’aube, le thé sous le marronnier et le murmure de la mer derrière la courbe des pelouses...."

Publié à la veille de la Seconde Guerre mondiale, "Rebecca" fut un immense succès mondial dès sa sortie (il a rarement cessé d’être imprimé depuis 1938). Le roman fusionne avec brio le roman gothique moderne, le suspense psychologique et une histoire d’amour troublante. Il reprend les codes du gothique (le manoir hanté par un passé obsédant, l’ombre d’une morte) tout en les ancrant dans une psychologie réaliste et complexe. Le récit à la première personne, du point de vue d’une jeune femme sans nom, crée une identification immédiate et une tension constante. Le lecteur partage son insécurité, sa jalousie et sa peur face à la présence fantomatique de Rebecca, la première épouse du mystérieux Maxim de Winter.

Du Maurier excelle dans l’art de suggérer. L’énigme autour de la mort de Rebecca, les secrets de Manderley, la personnalité trouble de Mrs Danvers, la gouvernante du manoir, tout est construit sur des sous-entendus et une atmosphère d’oppression. Cette ambiguïté maintient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

L’éditeur Victor Gollancz a mené une campagne de lancement audacieuse, avec des publicités énigmatiques et un tirage initial important. Le bouche-à-oreille a été immédiat et extrêmement favorable. Et, bien que postérieure à la sortie du livre, l’adaptation magistrale d’Hitchcock (avec Laurence Olivier et Joan Fontaine) a amplifié et mondialisé le succès, lui donnant une dimension iconique. Elle a aussi assuré la postérité du roman.... .

 

"Last night I dreamed I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me. There was a padlock and a chain upon the gate. I called in my dream to the lodge keeper, and had no answer, and peering closer through the rusted spokes of the gate I saw that the lodge was  uninhabited.

 No smoke came from the chimney, and the little lattice windows gaped forlorn. Then, like all dreamers, I was possessed of a sudden with supernatural powers and passed like a spirit through the barrier before me.

 The drive wound away in front of me, twisting and turning as it had always done, but as I advanced I was aware that a change had come upon it; it was narrow and unkept, not the drive that we had known. At first I was puzzled and did not understand, and it was only when I bent my head to avoid the low swinging branch of a tree that I realized what had happened. Nature  had come into her own again and, little by little, in her stealthy, insidious way had encroached upon the drive with long, tenacious fingers...."

 

"J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley.

J’étais debout près de la grille devant la grande allée, mais l’entrée m’était interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas. J’appelai le concierge et personne ne répondit ; en regardant à travers les barreaux rouillés, je vis que la loge était vide.

Aucune fumée ne s’élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l’abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme. L’allée s’étendait devant moi avec sa courbe familière, mais à mesure que j’y avançais, je constatais sa métamorphose : étroite et mal entretenue, ce n’était plus l’allée d’autrefois. Je m’étonnai d’abord et ce ne fut qu’en inclinant la tête pour éviter une branche basse que je compris ce qui était arrivé. La nature avait repris son bien, et, à sa manière insidieuse, avait enfoncé dans l’allée ses longs doigts tenaces. Les bois toujours menaçants, même au temps passé, avaient fini par triompher. Ils pullulaient, obscurs et sans ordre sur les bords de l’allée. Les hêtres nus aux membres blancs se penchaient les uns vers les autres, mêlant leurs branches en d’étranges embrassements et construisant au-dessus de ma tête une voûte de cathédrale. Et il y avait d’autres arbres encore, des arbres dont je ne me souvenais pas, des chênes rugueux et des ormes torturés qui se pressaient joue à joue avec les bouleaux, jaillissant de la terre en compagnie de buisson monstrueux et de plantes que je ne connaissais pas.

L’allée n’était plus qu’un ruban, une trace de son ancienne existence (le gravier aboli) gagnée par d’herbe, la mousse et des racines d’arbres qui ressemblaient aux serres des oiseaux de proie. Je reconnaissais çà et là, parmi cette jungle, des buissons, repères d’autrefois : c’étaient des plantes gracieuses et cultivées, des hydrangeas, dont tes fleurs bleues avaient été célèbres. Nulle main ne les disciplinait plus et elles étaient devenues sauvages : leurs rameaux sans fleurs, noirs et laids, atteignaient des hauteurs monstrueuses.

La pauvre piste qui avait été notre allée ondulait et même se perdait par instants, mais reparaissait derrière un arbre abattu ou bien à travers une flaque de boue laissée par les pluies d’hiver. Je ne croyais pas ce chemin si long. Les kilomètres devaient s’être multipliés en même temps que les arbres et ce sentier menait à un labyrinthe, une espèce de brousse chaotique, et non plus à la maison. Mais voici qu’elle m’apparut tout à coup ; les abords en étaient masqués par ces proliférations végétales et lorsque je me trouvai enfin en face d’elle, je m’arrêtai le cœur battant, l’étrange brûlure des larmes derrière les paupières.

C’était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n’avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d’un bijou au creux d’une paume.

La terrasse descendait vers les pelouses et les pelouses s’étendaient jusqu’à la mer ; en me retournant, je la vis, feuille d’argent paisible sous la lune. Aucune vague n’agiterait cette eau de rêve, aucun nuage poussé par le vent d’ouest n’obscurcirait ce ciel pâle. Je me tournai de nouveau vers la maison et, bien qu’elle se dressât intacte comme si nous l’avions quittée la veille, je vis que le jardin avait obéi tel le bois à la loi de la jungle. Les rhododendrons atteignaient plusieurs mètres et ils s’étaient mésalliés avec une foule de broussailles sans nom. Un lilas s’était marié avec un hêtre et, comme pour les unir plus étroitement, le lierre malveillant, éternel ennemi de la grâce, emprisonnait le couple dans ses filets. Le lierre avait une place de choix dans ce jardin, ses longues branches traînaient à travers les pelouses et s’agrippaient aux murs mêmes de la maison.

Je quittai l’allée et gagnai la terrasse défendue par les orties, mais j’avançais dans l’enchantement du rêve et rien ne pouvait me retenir. Je m’arrêtai, silencieuse, au pied de la maison et j’aurais juré que ce n’était pas une coquille vide, mais qu’elle vivait et respirait comme autrefois.

Les fenêtres étaient éclairées, les rideaux ondulaient doucement dans l’air nocturne, et là, dans la bibliothèque à la porte entrebâillée, mon mouchoir devait être resté sur la table à côté de la coupe remplie de roses d’automne.

 Les témoins de notre présence marquaient sans doute la pièce : le Times chiffonné, les cendriers avec leurs bouts de cigarettes, les coussins gardant l’empreinte nos têtes ; les cendres de notre feu de bois. Et Jasper le bon Jasper avec ses yeux tendres et sa grande mâchoire, devait être étendu par terre, la queue dressée au bruit des pas de son maître.

Un nuage invisible jusqu’alors passa devant la lune, et s’y arrêta un instant comme une main sombre devant un visage. L’illusion s’évanouit, et les lumières des fenêtres s’éteignirent. Je n’avais plus devant moi que des murs silencieux et sans âme.

La maison était un sépulcre, notre peur et notre souffrance étaient enterrées dans ses ruines. Il n’y aurait pas de résurrection. Quand, éveillée, je penserais à Manderley, je n’éprouverais pas d’amertume. Je me rappellerais l’été dans la roseraie et les chants d’oiseaux à l’aube, le thé sous le marronnier et le murmure de la mer derrière la courbe des pelouses.

Je penserais au lilas en fleur et à la Vallée Heureuse. Ces choses-là étaient éternelles et ne pouvaient pas disparaître. Il y a des souvenirs qui ne font pas mat. Je décidai tout cela dans mon rêve tandis que le nuage cachait la lune, car, comme il arrive dans le sommeil, je savais que je rêvais. Je me trouvais, en réalité à des centaines de kilomètres de là, sur une terre étrangère, et me réveillerais avant que beaucoup de secondes se fussent écoulées dans la petite chambre d’hôtel nue dont l’impersonnalité même était réconfortante. Je soupirerais un peu, et ouvrant les yeux, m’étonnerais de cet éclatant soleil, de ce ciel intense et pur si différent du doux clair de lune de mon rêve. La journée s’étendrait devant nous deux, longue sans doute et monotone, mais dotée d’un certain calme, d’une chère sérénité que nous ne connaissions pas autrefois. Nous ne parlerions pas de Manderley, je ne raconterais pas mon rêve. Car Manderley n’est plus à nous. Manderley n’est plus..."

 

La narratrice, jeune demoiselle de compagnie d’une riche Américaine odieuse, rencontre à Monte Carlo Maxim de Winter, un aristocrate veuf. Contre toute attente, il la demande en mariage. Elle l’épouse rapidement et s’installe avec lui à Manderley, somptueuse demeure anglaise. Elle espère un nouveau départ. Arrivée à Manderley, elle découvre un univers écrasant : la maison semble encore habitée par l’empreinte de Rebecca, l’ancienne maîtresse des lieux. La narratrice est constamment comparée, explicitement ou implicitement, à Rebecca : moins belle, moins brillante, moins sûre d’elle. Mrs. Danvers, la gouvernante, la traite avec mépris et continue de faire régner l’ordre selon les volontés de Rebecca.

 

"Aujourd’hui je puis fermer les yeux, me reporter en arrière, et me voir comme je devais être, debout sur le seuil de la maison, mince silhouette gauche dans ma robe de jersey, serrant une paire de gants à crispin dans mes mains moites. Je revois le grand hall de pierre, les larges portes ouvertes sur la bibliothèque, les Peter Lely et les Van Dyck aux murs, le ravissant escalier conduisant à la galerie des troubadours, et là, en vagues alignées les unes derrière les autres, débordant dans les couloirs de pierre et dans la salle à manger, une mer de visages aux bouches ouvertes, aux yeux curieux, me regardant comme une foule autour d’un échafaud, moi la victime aux mains liées. Quelqu’un se détacha de cette mer humaine, une personne grande et maigre, vêtue de noir mat, et dont les pommettes saillantes et les grands yeux creux lui faisaient une tête de mort d’un blanc de parchemin.

Elle vint à moi et je lui tendis la main, enviant son air de dignité, mais lorsqu’elle prit ma main je sentis la sienne molle et lourde, d’un froid mortel, posée sur mes doigts comme un objet inanimé.

« Je te présente Mrs. Danvers », dit Maxim, et elle se mit à parler, laissant cette main morte dans la mienne, ses yeux cernés ne quittant pas les miens qui, au bout d’un instant, voulurent fuir, mais alors sa main s’agita dans la mienne, la vie y revint, et j’éprouvais une sensation de malaise et de honte.

Je ne puis aujourd’hui me rappeler ses paroles, mais je sais qu’elle me souhaita la bienvenue à Manderley en son nom et en celui du personnel. Quand elle eut fini son petit discours raide et impersonnel prononcé d’une voix froide, elle attendit ma réponse et il me souvient d’être devenue toute rouge et d’avoir bégayé une espèce de remerciement en laissant tomber mes gants, dans ma confusion. Elle se baissa pour les ramasser, et quand elle me les tendit, je vis un petit sourire de mépris sur ses lèvres et je compris immédiatement qu’elle ne me trouvait pas à la hauteur de ma situation. Quelque chose dans son expression me donnait un sentiment d’inquiétude, et même quand elle fut allée reprendre sa place parmi les autres, je continuais à distinguer cette silhouette noire du reste de la foule, et, malgré son silence, je savais que ses yeux ne me quittaient pas...."

 

La narratrice perd confiance : elle doute de son mariage, de l’amour de Maxim, et de sa légitimité à Manderley. Mrs. Danvers la pousse à bout, jusqu’à tenter de la pousser au suicide en l'incitant à sauter par la fenêtre. 

 

"Je reculai vers la fenêtre, reprise de peur et d’horreur. Elle me saisit le bras et le tordit.

« Pourquoi ne partez-vous pas ? dit-elle. Personne n’a besoin de vous ici. Lui non plus n’a pas besoin de vous. Il ne peut pas l’oublier. Il veut être seul de nouveau, dans la maison, seul avec elle. C’est vous qui devriez être couchée dans la crypte de l’église, pas elle. C’est vous qui devriez être morte, pas Mme de Winter. »

Elle me poussa vers la fenêtre ouverte. Je voyais la terrasse au-dessous de moi, indistincte et grise dans le brouillard blanc.

« Regardez, dit-elle. C’est facile, n’est-ce pas ? Pourquoi ne sautez-vous pas ? Cela ne vous fera pas de mal. C’est une façon rapide et douce. Ce n’est pas comme se noyer. Pourquoi est-ce que vous n’essayez pas ? »

Le brouillard remplissait la fenêtre ouverte, blanc et moite. Il collait à mes yeux, il collait à mes narines. Je me tenais des deux mains à la barre d’appui de la fenêtre.

« N’ayez pas peur, dit Mrs. Danvers, je ne vous pousserai pas. Vous sauterez de vous-même. À quoi bon pour vous rester ici à Manderley ? Vous n’êtes pas heureuse. M. de Winter ne vous aime pas. Qu’est-ce que vous avez dans la vie ? Pourquoi ne pas sauter et en finir ? Vous ne serez plus malheureuse après ça. »

Je voyais les caisses de fleurs de la terrasse, et le bleu compact des hydrangeas. Les pavés étaient gris et lisses. Ils n’étaient pas inégaux ni rugueux. C’était le brouillard qui les faisait paraître si éloignés. Ils n’étaient pas si éloignés, en réalité, la fenêtre n’était pas si haute.

« Allez-y, chuchota Mrs. Danvers. Allez, n’ayez pas peur. »

 

Mrs. Danvers organise de même une cruelle humiliation publique : pour un bal costumé, elle suggère à la narratrice un costume que Rebecca avait porté auparavant, plongeant Maxim dans une rage glaciale. Mais tout bascule lorsqu’un bateau naufragé est découvert en mer. 

À son bord : le véritable cadavre de Rebecca, remettant en cause l'identité du corps initialement déclaré comme le sien. Maxim avoue alors à la narratrice : il a tué Rebecca dans un accès de rage après qu’elle lui a révélé qu’elle menait une double vie et voulait avoir un enfant d’un autre homme pour hériter de Manderley. Il l’a tuée, a coulé son bateau pour faire croire à un accident, puis a enterré un autre cadavre à sa place. Il déclare n’avoir jamais aimé Rebecca.

La narratrice, loin de le condamner, est soulagée : il ne l’aimait pas, donc elle peut prendre sa place. Jack Favell, amant et cousin de Rebecca, tente de faire chanter Maxim en insinuant que sa mort était un meurtre. Une enquête est rouverte.

Mais grâce à un médecin, il est démontré que Rebecca était atteinte d’un cancer incurable : elle aurait provoqué Maxim pour qu’il la tue, mettant ainsi fin à ses souffrances tout en ruinant sa vie. Maxim est blanchi. Maxim retourne avec la narratrice à Manderley. 

Mais le roman se clôt par une image inoubliable : Manderley est en flammes, réduit en cendres, probablement incendié par Mrs. Danvers, folle de douleur.

Le couple part vivre à l’étranger, hanté à jamais par ce passé.

 

"... Les collines s’élevaient devant nous et plongeaient et s’élevaient de nouveau. Il faisait très sombre. Les étoiles étaient parties.

« Quelle heure as-tu dit qu’il était ? Demandai-je.

— Deux heures vingt.

— C’est drôle. On dirait que l’aube va poindre par là, derrière les collines. Mais ce n’est pas possible, il est trop tôt.

— Ce n’est pas par là, dit-il. Tu regardes à l’ouest.

— Je sais, dis-je. C’est drôle, n’est-ce pas ? »

Il ne répondit pas et je continuai à observer le ciel. Il semblait s’éclairer à mesure que je le regardais. C’était comme la première lueur rouge du levant. Peu à peu, elle s’étendit à travers le ciel.

« C’est en hiver qu’on voit l’aurore boréale, n’est-ce pas ? dis-je. Pas en été ?

— Ce n’est pas l’aurore boréale, dit-il. C’est Manderley. « Je le regardai et vis son visage. Je vis ses yeux.

« Maxim, dis-je. Maxim, qu’y a-t-il ? »

 

"He drove faster, much faster. We topped the hill before us and saw Lanyon lying in a hollow at our feet. There to the left of us was the silver streak of the river, widening to the estuary at Kerrith six miles away. The road to Manderley lay ahead. There was no moon. The sky above our heads was inky black. But the sky on the horizon was not dark at all. It was shot with crimson, like a splash of blood. And the ashes blew towards us with the salt wind from the sea."

 

Il conduisait de plus en plus vite. Nous gravîmes la colline devant nous et vîmes Lanyon étendue dans un creux à nos pieds. À notre gauche il y avait le fil argenté de la rivière qui s’élargissait vers l’estuaire de Kerrith à cinq kilomètres de là. La route de Manderley était devant nous. Il n’y avait pas de lune. Le ciel au-dessus de nos têtes était d’un noir d’encre. Mais le ciel à l’horizon n’était pas noir du tout. Il était éclaboussé de pourpre, comme taché de sang. Et des cendres volaient à notre rencontre avec le vent salé de la mer."

 

L'adaptation de Rebecca par Alfred Hitchcock (1940) est entrée dans la légende ...

C'était le premier film qu'Hitchcock réalisait à Hollywood, après son départ du Royaume-Uni, sous contrat avec le producteur David O. Selznick. Les attentes étaient énormes, et le résultat a dépassé les espérances. Le film a remporté l'Oscar du meilleur film (la seule fois pour Hitchcock). Hitchcock et son scénariste Robert E. Sherwood ont réussi l'exploit de restituer l'essence gothique et psychologique du roman tout en contournant avec élégance les restrictions du Code Hays (la censure morale hollywoodienne).

Par exemple, le secret de Maxim de Winter concernant la mort de Rebecca est modifié pour des raisons de morale, mais cela n'affaiblit pas la tension. Hitchcock a su transférer l'angoisse subjective de l'héroïne à l'écran en utilisant des techniques visuelles et sonores, rendant palpable la présence fantomatique de Rebecca sans jamais la montrer. 

Joan Fontaine incarne à la perfection l'innocence, la vulnérabilité et l'anxiété de la seconde Mrs. de Winter. Hitchcock aurait même entretenu une certaine tension sur le plateau pour amplifier sa nervosité naturelle, ce qui sert son jeu. Laurence Olivier, en Maxim de Winter, apporte une séduction mélancolique et une ambiguïté troublante. Judith Anderson, en Mrs. Danvers, crée l'un des personnages les plus mémorables et inquiétants du cinéma. Son interprétation glaciale, obsessionnelle et presque spectral de la gouvernante est une masterclass de méchanceté psychologique.

Hitchcock utilise la caméra subjective pour nous faire voir Manderley et ses habitants à travers les yeux de l'héroïne, renforçant notre identification à son désarroi. Les décors somptueux et écrasants de Manderley (principalement des plateaux) sont un personnage à part entière. La photographie en noir et blanc de George Barnes sculpte la lumière et les ombres, créant une atmosphère de rêve (ou de cauchemar) gothique. L'utilisation symbolique d'objets fétiches (la broderie au "R", la robe de bal, l'oreiller de Rebecca) et de mouvements de caméra (comme le travelling qui suit la seconde Mrs. de Winter descendant l'escalier dans sa robe) est d'une puissance narrative rare.

La menace ne vient pas ici d'un monstre, mais d'un passé intangible, d'un fantasme de perfection (Rebecca) et d'une jalousie toxique. La scène où Mrs. Danvers tente de pousser l'héroïne au suicide est d'une intensité psychologique inouïe, construite par les dialogues, le jeu et la composition de l'image.

 

 

Le film a ainsi défini les codes visuels et narratifs du gothique à l'écran pour des décennies.

Son influence se retrouve dans des films aussi divers que 

- "The Innocents" (1961), de Jack Clayton (une adaptation de la nouvelle fantastique The Turn of the Screw de Henry James, un film est entièrement narré du point de vue de la gouvernante, Miss Giddens (Deborah Kerr), avec une photographie en noir et blanc de Freddie Francis)

- "The Others" (2001), d'Alejandro Amenábar (tout y est, le manoir isolé dans le brouillard (cette fois sur l'île de Jersey), la mère angoissée (Nicole Kidman, rappelant Joan Fontaine), les serviteurs mystérieux et une présence invisible qui hante les lieux, un film qui a modernisé le genre gothique à l'aube du 21ème siècle)

- "Gone Girl" (2014), de David Fincher (Nick Dunne (Ben Affleck) est, comme Maxim de Winter, l'homme dont l'épouse "idéale", Amy (Rosamund Pike), devient une présence fantomatique et écrasante qui hante son présent via son journal intime et l'image médiatique. Amy est une Rebecca modernisée et hyper-active : elle a sciemment construit son personnage de "Femme Géniale" (Amazing Amy) pour contrôler et punir. Le succès du film fu tel qu'il déclencha une vague de thrillers psychologiques domestiques au cinéma et à la télévision, "Big Little Lies", "The Girl on the Train").


"Le Général du Roi" (Frenchman’s Creek, 1941)

En 1941, au cœur de la guerre, du Maurier s'évade en écrivant cette histoire d'évasion. L'héroïne, Lady Dona St. Columb, est une aristocrate londonienne du XVIIe siècle, étouffant dans son mariage ennuyeux et les frivolités de la Cour. Elle fuit avec ses enfants vers son manoir cornouaillais isolé. Là, elle découvre que la crique voisine abrite un pirate français raffiné et mystérieux, simplement appelé "le Français" (Jean-Benoît Aubery). Contrairement à l’image classique du flibustier, il est érudit, élégant, respectueux, libertaire. Fascinée par son idéal de liberté et sa vision critique de la société aristocratique anglaise, Dona s’éprend de lui. Elle décide de participer à ses aventures maritimes, déguisée en mousse, goûtant pour la première fois à une vie d’action, d’indépendance et de clandestinité.

Malgré leur amour profond et intellectuel, le danger grandit : les autorités locales traquent le pirate. Rockingham, ami jaloux du mari de Dona, la soupçonne de complicité.

Un acte audacieux – le raid sur un navire ancré à Falmouth – précipite la tension. Dona est déchirée : doit-elle fuir avec Aubéry ou reprendre sa place dans la société anglaise ?

Refusant de trahir le pirate mais consciente de son devoir maternel et social, Dona choisit de renoncer à son amour. Elle aide Aubéry à s’échapper vers la France, dans une scène empreinte de mélancolie et de grandeur. Le roman se termine sur son retour à Londres, où elle retrouve son mari et son statut, transformée à jamais par cette parenthèse de liberté.

Le film hollywoodien (1944) de Mitchell Leisen, avec Arturo de Córdova et Joan Fontaine, est une illustration fidèle mais édulcorée.


"The Parasites" (1949)

Moins parfait peut-être que "Rebecca" dans son accomplissement, il est infiniment plus révélateur de l'artiste elle-même. C'est le roman de sa crise de la quarantaine, une introspection brillante et impitoyable qui mérite d'être redécouverte comme l'un de ses textes les plus importants et les plus modernes.

Le roman se déroule sur une seule journée, entrecoupée de longs retours en arrière. Il suit les Delaney, une famille d'artistes célèbres et scandaleuse, à travers le regard et les souvenirs de trois demi-frères et sœurs,

- Maria, chanteuse de music-hall, égoïste et magnétique.

- Niall, compositeur de génie, fragile et éthéré.

- Celia, actrice moins talentueuse mais pragmatique.

Le lien entre Maria, Niall et Celia dépasse l'amour fraternel. Il est chargé d'une érotique trouble et d'une jalousie possessive. Leur monde clos est présenté comme une forme de narcissisme à trois.

Ils sont les enfants de Mamita, une danseuse de flamenco légendaire et volcanique, et de Charles, un comédien anglais raffiné. Leur enfance a été nomade, bohème, élevée dans le culte de l'art et de la passion, à l'écart des conventions.

La journée présente est un point de crise. Maria, récemment veuve, est sur le point d'épouser un homme riche et conventionnel, Dicky. Son frère Pappy (leur père Charles) est malade. Sous la pression de Dicky et du regard réprobateur du monde « normal », les trois « parasites » sont forcés de s'interroger : qui sont-ils vraiment ?

Le roman plonge alors dans leur mémoire collective, révélant une jeunesse chaotique, des loyautés féroces, des amours incestueux (suggérés), et la construction d'un microcosme familial basé sur l'exclusion des autres. Le terme « parasite » leur est jeté comme une accusation par le monde extérieur : ils vivraient aux crochets des émotions des autres, de leur héritage artistique, de la société qu'ils méprisent tout en en profitant.

 

Du Maurier abandonne la narration linéaire et le suspense gothique pour une construction en mosaïque.

Le récit saute d'un personnage à l'autre, d'une époque à l'autre, reflétant le flux de conscience et la mémoire intime. C'est une plongée dans la psyché collective d'une famille. La narration utilise souvent le « nous », soulignant le lien fusionnel et excluant des trois protagonistes. Le lecteur est tantôt inclus dans leur cercle, tantôt rejeté avec les « autres ».

Le roman est largement lu comme le plus autobiographique de du Maurier. Fille et petite-fille d'artistes célèbres, épouse d'un officier distingué (le "Freddy" de l'histoire ?), elle connaît le conflit entre la vie bohème des artistes et les attentes de la société conventionnelle. Les "parasites", ce sont les artistes eux-mêmes. Du Maurier explore avec une franchise désarmante les doutes de l'artiste : son égoïsme sacré, son exploitation de l'entourage pour nourrir son art, son mépris pour la normalité dont il dépend financièrement et socialement. C'est une remise en cause bien plus profonde que dans "Rebecca".

 

À sa sortie, le roman a choqué et dérouté. Les lecteurs qui attendaient un nouveau thriller romantique à la Rebecca ont été troublés par cette plongée sans concession dans les névroses familiales et l'auto-flagellation. Il est aujourd'hui jugé comme la clé pour comprendre les conflits intimes de du Maurier entre son rôle d'épouse de l'aristocratie ("Lady Browning") et son identité d'artiste bohème et indépendante. Il préfigure le roman de mémoire familiale et les explorations des dynamiques toxiques au sein des familles, qu'on retrouvera plus tard chez des auteurs comme Margaret Atwood ou Jonathan Franzen.


"Ma cousine Rachel" (My Cousin Rachel, 1951)

 Considéré comme son deuxième plus grand chef-d'œuvre après "Rebecca", et par certains comme son œuvre la plus aboutie sur le plan technique. Il expose avec acuité la façon dont une femme intelligente et sans fortune est immédiatement suspecte dans une société patriarcale.

Du Maurier y atteint un équilibre parfait entre la tension dramatique d'un thriller et la profondeur d'une étude de caractère. Le génie du livre réside dans son refus absolu de donner une réponse, faisant du lecteur le juge ultime...

 

"Chapitre 1 - DANS l’ancien temps, l’on pendait les gens au carrefour des Quatre-Chemins. On ne le fait plus. Maintenant, quand un assassin paye sa dette à la société, cela se passe à Bodmin après jugement en due forme aux assises. Je parle des cas où la loi le condamne avant que sa propre conscience ne l’ait tué. C’est mieux ainsi. Cela ressemble à une opération chirurgicale, et le cadavre reçoit une sépulture décente bien que la tombe reste anonyme. Dans mon enfance, il en allait autrement. Je me rappelle avoir vu, petit garçon, un homme enchaîné et pendu au carrefour où se croisent les quatre chemins. Son visage et son corps étaient enduits de goudron afin d’en retarder la corruption. Il resta pendu là cinq semaines avant d’être décroché et c’est la quatrième semaine que je le vis.

Il se balançait sur son gibet, entre ciel et terre, ou, comme me dit mon cousin Ambroise, entre ciel et enfer. Il n’atteindrait jamais le ciel, et l’enfer qu’il avait connu était perdu pour lui. Ambroise toucha le cadavre du bout de sa canne. Je le vois encore, remuant au vent comme une girouette sur un pivot rouillé, pauvre épouvantail qui avait été un homme. La pluie avait pourri sa culotte, sinon son corps, et des lambeaux de coutil se détachaient comme des bandes de papier de ses membres enflés.

C’était l’hiver et un passant facétieux avait enfoncé une branche dans le gilet déchiré, à l’occasion des fêtes. Je ne sais pourquoi, cette plaisanterie apparut à mes yeux de sept ans comme le suprême outrage, mais je ne dis rien. Ambroise avait dû m’amener là dans un dessein précis, peut-être pour éprouver mes nerfs, pour voir si je me sauverais, ou rirais, ou crierais. Étant tout ensemble pour moi un tuteur, un père, un frère, un conseiller, en fait tout mon univers, il me mettait continuellement à l’épreuve. Nous fîmes le tour du gibet, il m’en souvient, Ambroise taquinant le pendu avec sa canne ; puis il s’arrêta, alluma sa pipe et posa sa main sur mon épaule.

« Tu vois, Philip, dit-il. C’est là où nous finissons tous par arriver. Les uns sur un champ de bataille, d’autres dans leur lit, d’autres suivant leurs destins particuliers. On n’y échappe point. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre cette leçon. Mais voilà comment finit un criminel. Que cela nous soit un avertissement à tous deux d’avoir à vivre sagement. »

Debout côte à côte, nous regardions le cadavre se balancer, comme nous eussions regardé à la foire de Bodmin la vieille marionnette à laquelle on jetait des boules pour décrocher des noix de coco.

« Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme, dit Ambroise. Vois ici Tom Jenkyn, brave et morne sauf quand il avait bu. Certes, sa femme le querellait continuellement, mais ce n’était pas une raison pour la tuer. Si l’on se mettait à tuer les femmes à cause de leur mauvais caractère, tous les hommes deviendraient des assassins. »

J’aurais préféré qu’il n’eût pas dit son nom. Jusqu’à ce moment, le pendu avait été un objet sans vie et sans identité. Il n’aurait pas pénétré mes rêves, atroce et supplicié. À présent, il se rattachait à la réalité, à l’homme aux yeux aqueux qui vendait des langoustes sur le quai de la ville. On le voyait près des marches pendant les mois d’été, sa corbeille à côté de lui, et il lâchait ses langoustes qui se mettaient à ramper drôlement sur le pavé, pour amuser les enfants. Il n’y avait pas si longtemps que je l’avais vu.

« Eh bien, fit Ambroise en me regardant, qu’en penses-tu ? »

Je haussai les épaules et donnai un coup de pied dans la plate-forme du gibet. Il ne fallait pas qu’Ambroise vît mon émoi, qu’il sût que j’étais malade d’horreur. Il m’aurait méprisé. Ambroise était, à vingt-sept ans, le dieu de la création, le dieu en tout cas de mon monde limité, et mon seul but dans l’existence était de lui ressembler.

« Tom avait meilleure mine la dernière fois que je l’ai vu, répondis-je. Maintenant, il n’est même pas assez frais pour servir d’appât à ses langoustes. »

Ambroise rit et me tira les oreilles.

« Bravo, mon garçon, dit-il. Voilà parler en vrai philosophe. »

Puis il ajouta, dans un éclair d’intuition : « Si tu as mal au cœur, va te soulager derrière la haie, et rappelle-toi que je n’ai rien vu. »

Tournant le dos au gibet et aux Quatre-Chemins, il s’engagea dans la nouvelle avenue qu’il faisait planter à cette époque et qui, percée à travers bois, devait servir de seconde allée carrossable pour se rendre à la maison. Je fus content de le voir s’éloigner car je n’atteignis pas à temps la haie. Je me sentis mieux ensuite, mais je claquais des dents et j’avais très froid. Tom Jenkyn perdit à nouveau son identité et redevint une chose sans vie, une espèce de vieux sac. J’osai même lui lancer une pierre, guettant un geste du cadavre, mais rien ne se produisit. La pierre frappa les vêtements détrempés avec un bruit mou, puis retomba. Honteux de mon geste, je m’élançai dans la nouvelle avenue pour rattraper Ambroise.

Il y a de cela dix-huit ans et je n’y avais guère songé depuis, jusqu’à ces jours derniers. C’est curieux comme aux heures de crise grave, la pensée revient à notre enfance..."

(Éditions Albin Michel, 1952, 1993)

 

Le narrateur, Philip Ashley, est un jeune homme orphelin, naïf et passionné, élevé comme un fils par son cousin et tuteur bien-aimé, Ambrose Ashley. Leur domaine cornouaillais est un monde exclusivement masculin. Lorsque Ambrose, pour des raisons de santé, part passer l'hiver en Italie (Florence), il épouse soudainement une parente éloignée, une veuve anglo-italienne nommée Rachel.

Les lettres d'Ambrose à Philip se font de plus en plus inquiètes, puis franchement paranoïaques : il accuse Rachel de le manipuler et de le ruiner, se plaint de migraines, de confusion mentale, et laisse entendre que Rachel pourrait vouloir l’empoisonner. Il supplie Philip de venir le sauver. Lorsque Philip arrive en Italie, il est trop tard : Ambrose est mort d'une tumeur au cerveau, laissant derrière lui des dettes et des accusations énigmatiques contre Rachel.

Philip retourne en Angleterre, convaincu que Rachel est une meurtrière cupide, déterminé à la haïr et à la chasser. Mais lorsque Rachel vient lui rendre visite en Cornouailles, son certitude s'effondre. Elle n'est pas la vampire qu'il imaginait, mais une femme d'un charme et d'une culture raffinés, gracieuse, indépendante et profondément attristée par la mort d'Ambrose. Philip tombe follement et juvénilement amoureux d'elle.

Le reste du roman est un vertige d'interprétations contradictoires. Rachel est-elle une victime tragique ou une manipulatrice diabolique ? Chaque geste de bonté (ses attentions, ses cadeaux, son savoir sur les plantes) peut être lu comme de la générosité ou comme la préparation d'un crime. Philip, aveuglé par la passion, lui lègue toute sa fortune. Mais lorsqu'il commence à souffrir de maux étrangement similaires à ceux d'Ambrose, le doute et la terreur s'installent. L'intrigue culmine dans la mort accidentelle (ou provoquée ?) de Rachel et une question finale qui reste sans réponse : « Rachel, mon tourment et mon délice, étais-tu innocente ou coupable ? »

 

"... C’était le moment opportun. Les domestiques avaient quitté la salle et le secret resterait entre nous quatre.

Je me levai et les remerciai, puis, mon verre rempli, je dis :

« Moi aussi, je désire boire avec vous en l’honneur d’un événement, d’un événement nouveau. Je suis depuis ce matin le plus heureux des hommes. Je vous demande, parrain, et vous aussi, Louise, de boire à Rachel, qui va devenir ma femme. »

Je vidai mon verre et les regardai en souriant. Nul ne répondit, nul ne bougea. Je vis la perplexité dans le regard de mon parrain et, me tournant vers Rachel, je vis que son sourire s’était éteint et que le regard qu’elle fixait sur moi était celui d’un masque glacé.

« Avez-vous complètement perdu la raison, Philip ? » dit-elle.

Je reposai mon verre. Ma main n’était pas sûre et le plaça trop près du bord de la table. Il bascula et se brisa sur le sol. Mon cœur battait à coups redoublés. Je ne pouvais détacher mon regard de son visage immobile et blanc.

« Je vous demande pardon, dis-je, si j’ai annoncé la nouvelle un peu prématurément. Songez que c’est mon anniversaire et qu’ils sont tous deux mes plus anciens amis. »

Je m’agrippai à la table pour m’y maintenir, mes oreilles bourdonnaient. Elle ne semblait point comprendre. Elle détourna le regard et, s’adressant à mon parrain et à Louise :

« Je crois, dit-elle, que l’anniversaire et le vin sont montés à la tête de Philip. Pardonnez-lui cette farce d’écolier et oubliez-la si vous pouvez. Il s’en excusera lorsqu’il sera dégrisé. Voulez-vous que nous passions au salon ? »

Elle se leva et les conduisit hors de la pièce. Je restai là, debout, l’œil fixé sur les débris du dîner, les miettes de gâteaux, les taches de vin sur la nappe, les chaises en désordre, et je n’éprouvais rien qu’une espèce de vide à l’endroit du cœur. J’attendis un instant puis sortis en titubant avant que John et Seecombe ne revinssent débarrasser la table. J’allai m’installer dans la bibliothèque obscure, devant l’âtre refroidi. On n’avait pas allumé les bougies, et le feu s’était éteint. Par la porte entrebâillée, j’entendais le murmure des voix dans le salon. Je portai les mains à ma tête tournoyante, le goût du vin pesait sur ma langue. Peut-être qu’en restant immobile ici, dans l’obscurité, je recouvrerais mon équilibre et que cet engourdissement, cette sensation de vide se dissiperaient. C’est le vin qui m’avait fait trop parler. Mais pourquoi avoir pris si au tragique ce que je disais ? Nous aurions pu leur demander le secret à tous deux. Ils auraient compris. Je restai assis dans la bibliothèque, attendant leur départ. Quelque temps après – un temps infini, sembla-t-il, mais qui n’avait peut-être pas duré plus de dix minutes –, les voix se rapprochèrent et ils sortirent dans le vestibule. J’entendis Seecombe ouvrir la porte d’entrée en leur souhaitant bonne nuit, puis le roulement des roues qui s’éloignaient et le bruit de la porte refermée et verrouillée.

J’avais la cervelle plus claire à présent. Je tendis l’oreille. J’entendis le bruissement de sa robe qui s’approchait de la porte entrouverte, s’arrêtait un instant, puis s’éloignait ; puis le bruit de son pas montant l’escalier. Je quittai mon fauteuil et la suivis. Je la rejoignis au coin de la galerie où elle s’était arrêtée pour moucher les bougies du palier. Nous nous regardâmes à leur flamme vacillante.

« Je vous croyais couché, dit-elle. Vous feriez mieux d’y aller sur-le-champ, avant de faire plus de mal.

— Maintenant qu’ils sont partis, dis-je, veux-tu me pardonner ? Crois-moi, tu peux te fier aux Kendall. Ils ne trahiront pas notre secret.

— Je l’espère bien ! s’écria-t-elle, d’autant plus qu’ils l’ignorent. Tu m’as mise dans la situation d’une servante qui se serait glissée au grenier avec un palefrenier. J’avais connu des hontes, mais celle-ci est la pire. »

Toujours ce visage blanc et glacé qui n’était pas le sien.

« Tu n’avais pas honte, hier à minuit, dis-je, tu m’as donné ta parole alors et tu n’étais point fâchée. Je serais sorti sur-le-champ si tu me l’avais ordonné.

— Ma parole ? dit-elle. Quelle parole ?

— La promesse de m’épouser, Rachel », répondis-je.

Elle tenait son bougeoir à la main. Elle le leva pour que la flamme nue éclairât mon visage.

« Tu oses, Philip, me dire en face que j’ai promis hier de t’épouser ? s’écria-t-elle. J’ai dit tout à l’heure aux Kendall que tu avais perdu le sens, et c’est bien vrai. Tu sais parfaitement que je ne t’ai rien promis de semblable. »

Je la regardai fixement à mon retour. Ce n’était pas moi qui avais perdu la raison, c’était elle. Je sentis le sang enflammer mon visage.

« Tu m’as demandé ce que je désirais pour mon anniversaire, dis-je. Je ne désirais alors, je ne désire encore qu’une seule chose au monde : t’épouser. Que pouvais-je demander d’autre ? »

Elle ne répondit pas. Elle continuait à me regarder, incrédule, stupéfaite comme quelqu’un qui écoute d’incompréhensibles propos dans une langue étrangère, et je songeai soudain avec angoisse et désespoir qu’il en était effectivement ainsi entre nous ; tout s’était passé par erreur. Elle n’avait pas compris ce que je demandais d’elle à minuit, ni moi, dans mon émerveillement aveugle, ce qu’elle m’avait donné. Ce que j’avais pris pour un gage d’amour n’était donc qu’un geste sans signification, qu’elle interprétait à sa manière.

Si elle avait eu honte, c’était mon tour de rougir qu’elle eût pu se méprendre sur moi de la sorte.

« Parlons clairement à présent, dis-je. Quand veux-tu que nous nous mariions ?

— Mais jamais, Philip, dit-elle avec un geste des mains qui me repoussait. Prends cela comme une réponse finale. Si tu as espéré autre chose, je le regrette. Je n’avais pas l’intention de t’égarer. Et maintenant, bonne nuit. »

Elle se retourna, prête à s’éloigner, mais je saisis sa main et la retins.

« Tu ne m’aimes donc pas ? demandai-je. C’était donc une feinte ? Pourquoi, au nom du ciel, ne m’as-tu pas dit la vérité hier soir, ne m’as-tu pas ordonné de me retirer ? »

Une fois encore, la stupéfaction emplit son regard ; elle ne comprenait pas. Nous étions deux étrangers, sans lien entre nous. Elle venait d’un autre pays, d’une autre race.

« Tu oses me reprocher ce qui s’est passé ? dit-elle. Je voulais te remercier, c’est tout. Tu m’avais donné ces bijoux. »

Je crois que je sus en cet instant tout ce qu’Ambroise avait su, lui aussi. Je sus ce qu’il voyait en elle et désirait et n’avait point obtenu. Je sus le tourment, le chagrin, et l’abîme entre eux sans cesse élargi. Ses yeux sombres, si différents des nôtres, nous regardaient sans comprendre. Ambroise était près de moi dans l’ombre et sous la lueur vacillante de la bougie. Nous considérions cette femme, torturés, sans espoir, tandis que son regard nous accusait. Son visage aussi était étranger dans la pénombre. Petit, étroit, un visage de médaille. La main que je tenais était sans chaleur. Froide et sèche, elle se débattait pour se dégager et ses bagues écorchaient ma paume. Je la lâchai et, au même moment, j’aurais voulu la retenir.

« Pourquoi me regardes-tu ? chuchota-t-elle. Que t’ai-je fait. Ton visage a changé. » J’essayais de trouver encore quelque chose à donner. Elle avait le domaine, l’argent, les bijoux. Elle avait ma pensée, mon corps, mon cœur. Il ne restait que mon nom et elle le portait déjà. Il n’y avait plus rien. Plus rien que la peur. Je lui pris la bougie des mains et la posai sur la rampe. Je mis mes mains autour de son cou ; elle ne pouvait plus bouger et me regardait, les yeux grands ouverts. J’avais l’impression de tenir entre mes mains un oiseau effrayé qui, si je serrais un peu plus fort, frémirait un instant et mourrait, qui, si je le lâchais, s’envolerait.

« Ne me quitte jamais, dis-je. Jure-le, jure. »

Elle essaya de remuer les lèvres pour répondre, mais la pression de mes mains l’empêchait de parler. Je desserrai les doigts. Elle recula, la main à sa gorge. Il y avait deux marques rouges au-dessus du collier de perles.

« Maintenant, veux-tu m’épouser ? » lui dis-je.

Elle ne répondit pas, mais s’éloigna à reculons le long de la galerie, sans quitter mon visage du regard, les mains toujours à sa gorge. J’aperçus mon ombre sur le mur, comme un monstre informe et sans substance. Je vis Rachel disparaître sous la voûte. J’entendis sa porte se refermer, sa clef tourner dans la serrure. Je gagnai ma chambre et, apercevant mon reflet dans le miroir, m’arrêtai longuement. N’était-ce point Ambroise qui se dressait ainsi, la sueur au front, le visage exsangue ? Je fis un geste et retrouvai ma propre image : les épaules voûtées, les membres gauches et trop longs, hésitant, incapable de se conduire, ce Philip qui se permettait des farces d’écolier. Rachel avait prié les Kendall de me pardonner et d’oublier ..."


Le roman "My Cousin Rachel" a connu deux adaptations cinématographiques notables ..

- 1952, un film réalisé par Henry Koster, avec Olivia de Havilland et Richard Burton, une interprétation romantique

- 2017, un film réalisé par Roger Michell, avec Rachel Weisz et Sam Claflin, loué pour sa fidélité à l’ambiguïté du roman et jugé supérieur. 

La version de 1952 est jugée plus mélodramatique que thriller : il est vrai qu'il faut alors contourner le Contrôle du Code Hays, ce qui ne peut qu'édulcorer toute l'ambiguïté morale du roman (Rachel est-elle une meurtrière ou une victime ?) et les sous-entendus sexuels (la passion de Philip, la sexualité de Rachel).  A cela s'ajoutent le Star System et l'Attente du Public : Olivia de Havilland, deux fois oscarisée, incarne alors l'idéal féminin noble et vertueux. Il était difficile pour le public et les studios de l'accepter dans un rôle profondément ambigu et potentiellement maléfique. Son interprétation, bien que subtile, penche inévitablement vers la victime incomprise et digne, émoussant le tranchant du personnage. Reste que c'est le premier grand rôle hollywoodien de Richard Burton, et qu'il exprime à merveille la passion juvénile, la jalousie maladive et la crédulité de Philip. Son évolution de la haine à l'obsession amoureuse est convaincante et puissante. Le film montre comment Hollywood digérait et adoucissait les œuvres littéraires complexes pour son grand public. C'est une pièce fascinante d'histoire du cinéma.

 

Le film de 2017 restaure l'ambiguïté totale du roman. Rachel Weisz peut être tour à tour vulnérable, manipulatrice, sensuelle, froide, sincère ou calculatrice. Le spectateur est maintenu dans le doute constant, exactement comme dans le livre. La relation entre Philip et Rachel est chargée d'une électricité sexuelle explicite et troublante, absente en 1952. Cette passion rend la manipulation plus crédible et le danger plus palpable. Sam Claflin incarne un Philip encore plus naïf, émotif et instable, accentuant son statut de narrateur peu fiable.


Les Oiseaux (The Birds, 1952)

Publié dans le recueil "The Apple Tree: A Short Novel and Some Stories" (UK) / "Kiss Me Again, Stranger" (US). La technologie, les armes, la rationalité échouent face à un phénomène archaïque, primitif, irrationnel. Souvent lue comme une métaphore de la menace soviétique, de la guerre froide, ou de l’après-Hiroshima.

Vous pensiez que les oiseaux étaient d'inoffensives petites bêtes ? Vous aviez tort... Dans la nuit, le vent d'est se lève et cingle la falaise. Entre deux rafales, des coups de bec martèlent les vitres de la maison. Nuées d'oiselets cherchant refuge contre le froid ? Non, vague d'assaut qui tente d'abattre l'ennemi. Les oiseaux ont déclaré la guerre aux hommes.

Ainsi commence la célèbre nouvelle de Daphné Du Maurier qui inspira le chef-d'œuvre d'Alfred Hitchcock, après l'adaptation de deux grands récits de la romancière britannique, "Rebecca" et "L'Auberge de la Jamaïque". Cette angoissante fiction est toujours aussi forte. Un même frisson vous parcourt à la lecture de ces pages où le fantastique se mêle savamment au réel. Six autres récits composent ce recueil, comme autant de petits chefs-d'œuvre dont le suspense et le charme ambigu ne peuvent s'estomper ...

 

"Le trois décembre, le vent changea pendant la nuit et ce fut l’hiver. Jusque-là, l’automne avait été mol et doux. Les feuilles s’attardaient sur les arbres, rousses et dorées, et les haies restaient vertes. La terre labourée était grasse. Nat Hocken, ancien combattant et blessé de guerre, recevait une pension du gouvernement, et ne donnait pas tout son temps à la ferme. Il y passait trois jours par semaine et on lui réservait les besognes les moins dures : tailler les haies, couper le chaume, réparer les bâtiments. Bien que marié et père de famille, c’était plutôt un solitaire ; il aimait à travailler de son côté. Il était heureux lorsqu’on lui donnait un parapet à construire ou une grille à réparer, à l’autre bout de la presqu’île, où la mer entourait les terres du fermier. Il faisait halte à midi pour manger le pâté que sa femme lui avait préparé et, assis au bord de la falaise, observait les oiseaux. L’automne était la bonne saison pour cela, plus propice que le printemps. Au printemps, les oiseaux volaient vers l’intérieur, suivaient leur route, tendus vers leur but ; ils savaient où ils allaient, le rythme et le rite de leur vie ne souffraient pas de retard. En automne, ceux qui n’avaient pas émigré outre-mer et passaient l’hiver au pays étaient saisis par la même fièvre que leurs frères mais, le départ leur étant refusé, ils suivaient leurs règles à eux. Ils arrivaient en troupes sur la péninsule, anxieux, agités, remuant pour dépenser un trop-plein d’activité, parfois tournoyant, volant en cercle dans le ciel, parfois s’abattant sur la bonne terre labourée pour s’y nourrir mais, semblait-il, sans faim, sans véritable désir ; puis leur inquiétude les attirait de nouveau vers les cieux.

Noirs et blancs, corneilles et mouettes, réunis par une étrange association, cherchaient on ne sait quelle libération, jamais satisfaits, jamais apaisés. Des vols d’étourneaux filaient dans un bruissement de soie vers de nouveaux pâturages, poussés par le même besoin de mouvement, et les petits oiseaux, les pinsons, les alouettes, se dispersaient d’arbre en arbre et de haie en haie avec un air effaré.

Nat les observait, et il observait aussi les oiseaux marins. Dans la baie, ceux-ci attendaient la marée. Ils avaient plus de patience. Les pies de mer, les rouges-queues, les courlis, guettaient au bord de l’eau. Quand la marée venait lentement lécher la grève, puis se retirait, découvrant une bande de varech et de galets, les oiseaux marins accouraient sur les plages. Le besoin de voler les prenait eux aussi. Criant, sifflant, s’appelant, ils rasaient la mer tranquille et s’éloignaient de la rive. Dépêchons-nous, plus vite, hâtons-nous de partir ! Mais pour où et pourquoi ? La furieuse inquiétude de l’automne, l’inapaisable nostalgie les possédait, les rassemblant, les chassant à grands cris dans le ciel. Il leur fallait dépenser toute cette activité qui était en eux, avant l’arrivée de l’hiver.

Peut-être, songeait Nat en mâchant son pâté au bord de la falaise, peut-être les oiseaux recevaient-ils un message à l’automne, une espèce d’avertissement. L’hiver arrive. Beaucoup d’entre eux vont périr. Il advient que des gens, redoutant une mort prématurée, s’étourdissent dans le travail ou la folie ; ainsi font les oiseaux.

Cet automne-là, les oiseaux avaient paru s’affoler encore davantage ; leur agitation était d’autant plus frappante que le temps était serein. Tandis que le tracteur traçait son sillon au flanc des collines, la machine tout entière et le fermier qui la conduisait disparaissaient par moment dans un grand nuage d’oiseaux criards et tourbillonnants. Il y en avait beaucoup plus que d’habitude. De cela, Nat était sûr. Ils suivaient toujours la charrue en cette saison, mais pas en grandes troupes comme celles-ci ni avec de telles clameurs.

Nat le dit au fermier en finissant sa journée de travail, passée à tailler les haies.

« Oui, répondit le fermier, il y a plus d’oiseaux que d’habitude ; moi aussi, je l’ai remarqué. Et hardis, avec ça ! Ils se moquent pas mal du tracteur. Une ou deux mouettes sont venues voler si près de ma tête, cet après-midi, que j’ai cru qu’elles allaient m’arracher ma casquette ! À peine si je pouvais voir ce que je faisais quand elles étaient au-dessus de moi ! En plus, j’avais le soleil dans les yeux. J’ai idée que le temps va changer. L’hiver sera dur. C’est ça qui agite les oiseaux. »

Nat rentra à travers champs. En descendant le sentier qui menait à sa maisonnette, il vit des oiseaux voler au-dessus des collines d’ouest dans le dernier éclat du soleil. Pas de vent, une mer grise, calme et pleine. Les campanules encore fleuries parmi les haies et l’air tiède. Pourtant le fermier avait vu juste et ce fut cette nuit-là que le vent changea. La chambre de Nat donnait à l’est. Il se réveilla un peu après deux heures du matin et entendit le vent dans la cheminée. Non pas la rage et les rafales d’une tempête du sud-ouest chargée de pluie, mais un vent d’est sec et froid. Il sonnait creux dans la cheminée, et une ardoise détachée se mit à cogner sur le toit. Nat tendit l’oreille et entendit la mer gronder dans la baie. La petite chambre elle-même s’était refroidie ; un courant d’air passait sous la porte et soufflait sur le lit ; Nat serra plus étroitement la couverture autour de lui, se rapprocha du dos de sa femme endormie et demeura éveillé, guettant, conscient d’une appréhension sans cause.

Puis il entendit des coups légers à la fenêtre. Il n’y avait point de plantes grimpantes au mur de la maisonnette qui auraient pu se détacher et venir gratter la vitre. Il écouta, et le tapotement continua jusqu’au moment où, agacé par le bruit, Nat se leva et alla ouvrir la fenêtre. À ce moment, quelque chose frôla sa main en bruissant contre ses phalanges et lui égratignant la peau. Puis il perçut un frémissement d’ailes qui s’évanouit au-dessus du toit, derrière la maison.

C’était un oiseau ; de quelle espèce, il n’aurait su le dire ; le vent l’avait sans doute obligé à chercher abri sur le bord de la fenêtre.

Nat referma la fenêtre et se recoucha mais, sentant le dessus de sa main mouillé, posa ses lèvres sur l’égratignure. L’oiseau l’avait écorché jusqu’au sang. Nat supposa qu’effrayé et surpris, l’oiseau en quête d’un abri lui avait donné un coup de bec dans l’obscurité. Il s’installa de nouveau commodément pour dormir.

Au bout d’un moment, les coups recommencèrent à frapper la fenêtre, plus forts, cette fois, plus insistants, et sa femme, réveillée par le bruit, se retourna dans son lit et lui dit :

« Va voir, Nat, la fenêtre bat.

— J’ai été voir, répondit-il. Il y a un oiseau dehors qui cherche à entrer. Tu entends ce vent ? Il souffle de l’est et les oiseaux cherchent abri.

— Chasse-les, dit-elle. Je ne peux pas dormir avec ce bruit. »

Il retourna à la fenêtre mais, cette fois, lorsqu’il l’ouvrit, il trouva sur la barre d’appui, non pas un oiseau, mais une demi-douzaine ; ils volèrent droit à son visage, l’attaquant.

Il cria en agitant les bras et les dispersa ; comme le premier oiseau, ils s’envolèrent et disparurent par-dessus le toit. Il laissa vivement retomber la vitre de la fenêtre à guillotine et la ferma.

« Tu as entendu ça ? dit-il. Ils m’ont attaqué. Ils voulaient me crever les yeux. »

Il restait près de la fenêtre, regardant la nuit et ne distinguant rien. Sa femme, lourde de sommeil, lui murmura quelque chose au fond du lit.

« Je n’imagine pas les choses, dit-il irrité par son incrédulité. Je te dis qu’il y avait des oiseaux sur le bord de la fenêtre et qu’ils voulaient entrer ici. »

Tout à coup, un cri d’effroi sortit de la chambre où dormaient les enfants, de l’autre côté du couloir.

« C’est Jill, dit la femme, émue par le cri et s’asseyant dans son lit. Va voir ce qu’elle a. »

Nat alluma la bougie, mais, lorsqu’il ouvrit la porte de la chambre pour traverser le couloir, le courant d’air souffla la flamme.

Il y eut un second cri de terreur, poussé cette fois par les deux enfants, et, comme il entrait en tâtonnant dans leur chambre, il sentit des battements d’ailes autour de lui dans l’obscurité. La fenêtre était grande ouverte. Les oiseaux entraient par-là, se cognaient d’abord au plafond, puis aux murs, puis viraient à mi-vol, se dirigeant vers les lits des enfants.

« Ce n’est rien, je suis là », cria Nat.

Les enfants se jetèrent sur lui en hurlant, tandis que, dans l’obscurité, les oiseaux plongeaient et montaient, l’attaquant de nouveau.

« Qu’est-ce qu’il y a, Nat, qu’est-ce qui se passe ? » lui cria sa femme de leur chambre à coucher...."

(...)

 

L’histoire s’ouvre dans la campagne anglaise, dans une ambiance apparemment paisible. Nat Hocken remarque un comportement étrange des oiseaux : ils se rassemblent en grand nombre, restent immobiles ou volent à basse altitude.

La nuit, ils attaquent la maison de Nat, entrant par les fenêtres, picorant les enfants. Le lendemain, la radio évoque des "attaques isolées d’oiseaux", mais le phénomène prend de l’ampleur. Les oiseaux attaquent à marée haute, ce qui semble indiquer une régularité naturelle ou rituelle. Nat barricade la maison : il comprend intuitivement qu’il ne faut pas sous-estimer cette menace. Les oiseaux sont méthodiques, persistants, et paraissent coordonner leurs attaques comme une armée. Ils ciblent les yeux, s’introduisent par les conduits de cheminée, picorent les portes, se regroupent en escadrilles.

La BBC cesse de transmettre. Nat va chez les Trigg, une famille de fermiers locaux. Il les trouve morts, lacérés par les oiseaux. Leurs armes n’ont servi à rien. Il récupère des provisions pour sa famille. Les oiseaux dominent complètement le paysage. Il n’y a plus d’avions, plus de secours. La mer est invisible, le ciel est plein d’oiseaux noirs. Même les oiseaux domestiques, comme les moineaux ou les étourneaux, sont devenus meurtriers.

Nat et sa famille s’enferment définitivement. Le feu s’éteint faute de combustible. Le silence s’installe, puis l’assaut recommence. Nat fume une dernière cigarette en écoutant les coups de becs contre la porte. La nouvelle se termine sans résolution : il n’y a ni explication scientifique, ni sauvetage, ni espoir. Seul subsiste un sentiment d’enfermement et de fatalité.

 

Le film "The Birds" (1963) d'Alfred Hitchcock, bien qu'inspiré très librement de la nouvelle éponyme de Daphné du Maurier (1952), est devenu un monstre sacré du cinéma pour des raisons qui tiennent autant à son génie technique qu'à sa puissance symbolique et à son ambiguïté radicale. 

 

La nouvelle (1952) est située en Cornouailles, c'est un récit d'apocalypse sobre et psychologique. L'attaque des oiseaux est présentée comme une guerre totale et inexplicable de la nature contre l'homme, dans un contexte rural et familial. L'accent est sur la survie et la claustrophobie.

Le film (1963) est transposé dans la Californie contemporaine (Bodega Bay), c'est avant tout un thriller psychologique et un drame relationnel. L'attaque des oiseaux sert de révélateur aux tensions, aux désirs et aux peurs des personnages, notamment de l'héroïne Mélanie Daniels (Tippi Hedren). Hitchcock remplace l'apocalypse générale par une menace ciblée, imprévisible et personnalisée. Cette trahison créative est un acte de génie : Hitchcock utilise le cadre d'un film catastrophe pour explorer l'angoisse existentielle.

 

Le film est un cours de maîtrise cinématographique ...

- Les effets spéciaux des oiseaux : Pour l'époque, les séquences d'attaque (l'attaque à la station-service, l'assaut final de la maison) sont d'une violence et d'un réalisme inédits. L'équipe d'effets spéciaux a combiné des oiseaux mécaniques, des découpages au banc-titre, des surimpressions et des centaines de vrais oiseaux dressés. Le résultat est une sensation d'oppression totale et de chaos organisé.

- L'absence de musique : Hitchcock supprime la bande-orchestre traditionnelle. La bande-son est constituée du bruit des oiseaux (gazouillis, battements d'ailes, cris agressifs) et d'une partition électronique abstraite créée par Remi Gassmann et Oskar Sala sur un trautonium. Ce son « non-musical » génère une anxiété primitive, un sentiment de dislocation du monde naturel.

- La mise en scène du suspense : Hitchcock utilise un montage ralenti et une accumulation de détails (les oiseaux qui se rassemblent silencieusement sur le terrain de jeu, sur les barres) pour créer une tension presque insoutenable. L'horreur n'est pas dans le « jump scare », mais dans l'attente et la menace diffuse.

 

 

Le film résiste à une interprétation unique, ce qui nourrit son mystère depuis des décennies...

- La nature qui se venge : Lecture écologique avant l'heure. Les oiseaux pourraient représenter la rébellion d'une nature maltraitée et méprisée contre l'homme arrogant.

- Une allégorie des peurs contemporaines : Sorti en pleine Guerre froide et après la crise des missiles de Cuba (1962), le film résonne comme une métaphore d'une attaque inexplicable et totale, d'une angoisse nucléaire où la menace vient du ciel.

- Une lecture psychanalytique : Les oiseaux peuvent être vus comme la matérialisation de pulsions refoulées – la jalousie maternelle (Lydia Brenner), la rivalité féminine, l'agressivité sexuelle. L'attaque débute après un baiser volé, comme si la nature punissait une transgression.

- L'absurde et l'inexplicable : Contre toute règle du thriller, Hitchcock ne donne jamais d'explication. Aucun scientifique, aucun expert ne vient rassurer. L'absence de cause et de fin claire (la conclusion est ambiguë, suspendue) crée une angoisse métaphysique bien plus profonde que n'importe quel monstre expliqué.

 

Des personnages et des performances iconiques ...

- Tippi Hedren : Son premier rôle, et une performance fascinante de froideur qui se fissure jusqu'à la célèbre scène de l'effondrement dans le grenier, devenue un morceau de bravoure de l'horreur psychologique.

- La relation mère-fils (Lydia et Mitch Brenner) : C'est le véritable nœud du drame. Les oiseaux semblent attaquer chaque fois que la dynamique familiale est perturbée par l'intrusion de Mélanie.

- L'école et les enfants : La scène de l'attaque sur les enfants fuyant l'école est l'une des plus cruelles et efficaces de l'histoire du cinéma, jouant sur la peur archaïque de la menace envers l'innocence.

 

Le film a redéfini le genre horreur/thriller en prouvant que la menace pouvait être banale (des oiseaux), omniprésente (le ciel) et totalement irrationnelle. Il a influencé des générations de cinéastes, de George A. Romero (la fin sans espoir) à M. Night Shyamalan (la nature qui se rebelle dans "The Happening"), en passant par tous les films de catastrophe naturelle. Il est étudié dans toutes les écoles de cinéma pour son montage, sa bande-son et sa construction du suspense.


Le recueil "The Apple Tree: A Short Novel and Some Stories" (publié en 1952 au Royaume-Uni ; aux États-Unis sous le titre Kiss Me Again, Stranger) est l'un des plus célèbres de Daphné du Maurier.

Outre "The Birds" (Les Oiseaux) et "Kiss Me Again, Stranger", il est composé de six nouvelles (la "short novel" du titre étant en réalité une longue nouvelle, "The Apple Tree" elle-même).

- The Little Photographer (Le Petit Photographe)

Une marquise oisive et narcissique entame une liaison avec un photographe estropié lors de vacances au bord de la mer. La relation devient rapidement malsaine, tournant à l'obsession et au chantage, et se termine par un crime froidement calculé.

 -The Old Man (Le Vieux)

Une nouvelle à la construction inhabituelle, presque un sketch. Elle décrit avec une ironie grinçante et un sens aigu du détail le rituel quotidien d'un vieil homme solitaire et entêté dans sa maison au bord de la falaise, suggérant une vie entière de regrets et d'habitudes.

- Monte Verità (même titre en français)

La plus longue du recueil, une fable mystique et inquiétante. Un homme raconte comment sa femme et la sienne de son meilleur ami ont été séduites et absorbées par une communauté utopique vivant au sommet d'une montagne isolée (Monte Verità), dont les membres recherchent la pureté spirituelle et l'immortalité au mépris du corps et du monde matériel. C'est une réflexion fascinante sur le fanatisme, la liberté et la perte.

 

"The Apple Tree" (Le Pommier)

La nouvelle-titre, un chef-d'œuvre d'horreur psychologique et de vengeance posthume. Un veuf dépressif devient convaincu que le pommier tordu de son jardin est la réincarnation maléfique de sa femme défunte, qui le hante et cherche à le détruire ...

 

"Il y avait trois ans qu’elle était morte, lorsqu’il remarqua le pommier pour la première fois. Certes, il savait qu’il était là, au milieu des autres, sur la pelouse qui, devant la maison, montait vers les champs. Mais, jamais auparavant, il n’avait accordé d’attention particulière à cet arbre que rien ne distinguait de ses compagnons, si ce n’est qu’il était le troisième de la rangée en partant de la gauche, très légèrement à l’écart des autres, et plus incliné vers la terrasse.

C’était un beau matin clair du début du printemps, et il était en train de se raser à la fenêtre ouverte. Comme il se penchait pour respirer l’air du jardin, le visage barbouillé de savon, le rasoir à la main, son regard tomba sur le pommier. Peut-être cela tenait-il à un effet de lumière, à la façon dont le soleil, en se levant sur les bois, touchait l’arbre à ce moment précis, mais la ressemblance était frappante.

Il posa son rasoir sur le bord de la fenêtre et regarda. L’arbre était décharné et d’une minceur pitoyable, sans rien de la robustesse noueuse de ses frères. Ses branches peu nombreuses, partant très haut sur le tronc, ainsi que des bras aux épaules étroites, s’étendaient avec un air de martyr résigné, comme transies par l’air frais du matin. L’armature de fil de fer entourant la base de l’arbre à la moitié du tronc, faisait l’effet d’une jupe de tweed gris sur des jambes maigres ; tandis que la plus haute branche, dressée au-dessus des autres mais légèrement retombante, figurait une tête penchée par la fatigue.

Combien de fois avait-il vu Midge debout dans cette attitude accablée ! Que ce fut dans le jardin, la maison, ou même lorsqu’elle faisait des courses en ville, elle adoptait cette position voûtée, qui semblait dire que la vie la traitait durement, qu’elle avait été choisie entre toutes pour porter quelque impossible fardeau, mais qu’elle subirait tout jusqu’au bout sans se plaindre.

« Midge, tu as l’air exténué ; pour l’amour du ciel, assieds-toi et prends un peu de repos ! » Mais ces mots étaient accueillis par l’inévitable haussement d’épaules, l’inévitable soupir : « Il faut bien que quelqu’un fasse ce qu’il y a à faire », et, se redressant, elle se lançait dans la morne série des tâches inutiles auxquelles elle se condamnait, jour après jour, au long des années interminables et monotones.

Il continua à regarder le pommier. Cette attitude courbée de victime, cette cime penchée, ces branches lasses, ces quelques feuilles flétries que le vent et les pluies de l’hiver n’avaient point emportées, et qui frissonnaient à présent dans la brise printanière comme des cheveux décoiffés, tout reprochait silencieusement au propriétaire du jardin : « C’est ta faute, c’est parce que tu me négliges, que je suis ainsi. »

Il quitta la fenêtre et finit de se raser. Ce n’était pas le moment de se laisser entraîner par des visions quand il commençait enfin à s’installer dans sa liberté...."  (Traduction Albin Michel)


"Kiss Me Again, Stranger" (1952)

Titre d'un recueil et de la première nouvelle de celui-ci, publié après "My Cousin Rachel" (1951), et qui surprend par son ton résolument moderne dans l'Angleterre de l'après-guerre. Les personnages sont souvent des vétérans traumatisés, des veuves perdues, des gens dont la vie a été brisée et qui tentent de retrouver un sens dans un monde qui n'en a plus (la nouvelle "The Menace", avec sa star de cinéma vieillissante et violente, est un bon exemple de ce désenchantement).

Du Maurier plonge dans le sordide du quotidien, la psychologie des petites gens, la violence gratuite et sexuelle. L'horreur n'est plus dans le fantôme, mais dans la voisine, l'inconnue croisée dans un bus, l'âme sœur qui se révèle être une tueuse en série. Ici, la femme est le prédateur. Elle incarne un fantasme érotique mortifère. C'est une figure de femme fatale moderne, sans glamour hollywoodien, mais avec la froideur d'une psychopathe. Le désir masculin est piégé, utilisé et presque puni.

 

Le narrateur est un jeune mécanicien, timide, conventionnel et encore puceau. Sa vie est réglée, monotone, entre le garage, le cinéma avec ses copains et le domicile parental. Une nuit, après être allé voir un film de guerre, il aborde l'ouvreuse, - "Elle a tourné ses yeux bleus vers moi, toujours l’air d’en avoir marre et de s’en fiche, mais y avait quelque chose dans ses yeux que je n’avais jamais vu avant et que je n’ai jamais vu depuis, une espèce de paresse, comme quelqu’un qui s’éveille d’un long rêve et est content de vous trouver là. Les yeux des chats ont ce regard-là, des fois, quand on les caresse et qu’ils se mettent à ronronner et à se blottir et vous laissent leur faire tout ce qu’on veut. Elle m’a regardé comme ça un moment, et il y avait un sourire caché derrière sa bouche, comme s’il n’attendait qu’une occasion" -. A la fin de la séance, et alors que le cinéma ferme, il la suit ...

"... Elle avait un imperméable avec une ceinture, les mains dans les poches et pas de chapeau. Elle s’est mise à remonter la rue sans regarder ni à droite ni à gauche. Je l’ai suivie et j’avais peur qu’elle se retourne et qu’elle me dise de fiche le camp, mais elle continuait à marcher vite, droit devant elle, et ses cheveux cuivre coiffés à la page se balançaient au mouvement de ses épaules. À un moment, elle a eu l’air d’hésiter, et puis elle a traversé et s’est arrêtée à une station d’autobus. Y avait déjà quatre ou cinq personnes qui faisaient la queue et elle ne m’a pas vu me mettre à la file, et quand l’autobus est arrivé, elle y est montée devant les autres, et moi aussi, sans la moindre idée où il pouvait bien aller, et je m’en fichais royalement. Elle a grimpé sur l’impériale, moi derrière elle ; elle s’est assise en bâillant sur la dernière banquette et elle a fermé les yeux. Je me suis assis à côté d’elle, horriblement intimidé, parce que faut dire que ces trucs-là, c’est pas mon genre, et que je m’attendais à ce qu’elle m’engueule. Quand le receveur s’est amené, j’ai dit : « Deux à six pence », en me disant que son trajet ne pouvait pas coûter plus que ça..."

 

Leur parcours les mène dans un cimetière. Elle s'allonge sur une tombe, se montre à la fois provocante et distante, mystérieuse et macabre (elle parle des morts du cimetière comme de "charmantes personnes").

À l'aube, elle disparaît après l'avoir embrassé une dernière fois en murmurant le titre. Le lendemain, le narrateur découvre avec horreur dans le journal qu'elle est recherchée pour une série de meurtres atroces commis sur des hommes sur le front. Le choc est total : lui, le garçon ordinaire, a frôlé la mort et a été choisi, non pour la vie, mais pour un dernier moment d'intimité perverse avant que la tueuse ne disparaisse.

 

".. Je la regardais, couchée sur cette tombe. Sa voix n’était plus dure comme quand elle m’avait demandé si je n’avais pas été dans l’aviation, mais lasse, et triste, malheureuse, et ça me faisait drôle au creux de l’estomac, et ça me donnait envie de faire n’importe quelle bêtise et de la ramener avec moi chez les Thompson et de dire à Mrs. Thompson – c’était une bonne vieille, elle ne ferait pas d’histoires – : « Voilà ma gosse. Soignez-la bien. » Comme ça, je saurais qu’elle serait en sûreté, qu’il ne lui arriverait rien, que personne lui ferait de mal. C’est ça qui me faisait peur tout à coup, l’idée que quelqu’un pourrait venir et faire du mal à ma gosse.

Je me suis penché, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai soulevée, tout contre moi.

« Écoute, je lui dis, il pleut très fort. Je vais te ramener chez toi. Tu vas attraper la mort à rester couchée ici sur cette pierre mouillée.

— Non, qu’elle dit, les mains sur mes épaules, personne ne me ramène jamais chez moi. Tu vas t’en aller chez toi, tout seul.

— Je te laisserai pas ici, que je dis.

— Si, c’est ce que je veux que tu fasses. Si tu refuses, ça me fâchera. Tu veux pas que je sois fâchée, dis ? »

Je l’ai regardée, ahuri. Sa figure était bizarre dans cette drôle de lumière brouillée, plus blanche, mais très belle. Bon Dieu, qu’est-ce qu’elle était belle !

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? que j’ai dit.

— Je veux que tu t’en ailles, que tu me laisses ici et que tu ne te retournes pas, qu’elle dit, comme dans un rêve, comme un somnambule. Va, retourne-t’en sous la pluie. Tu en as pour des heures. Ça ne fait rien, tu es jeune et fort et tu as de grandes jambes. Rentre chez toi, couche-toi et dors ; tu te réveilleras demain matin, tu prendras ton petit déjeuner et tu iras à ton travail comme d’habitude.

— Et toi ?

— T’occupe pas de moi. Va-t’en.

— Je pourrai venir te chercher au ciné, demain soir ? Comme je te disais tout à l’heure, tu sais… quelque chose de régulier ? »

Elle n’a pas répondu. Elle a seulement souri. Elle était assise, sans bouger, et elle me regardait ; et puis, elle a fermé les yeux en renversant la tête et elle a dit : « Encore un baiser… »

Je l’ai laissée, comme elle me le demandait. Je ne me suis pas retourné. Je me suis glissé par la grille du cimetière, sur la route. On ne voyait personne, et la baraque, près du terminus de l’autobus, était fermée, les volets mis.

Je me suis mis en marche dans la direction d’où l’autobus nous avait amenés là. La rue était droite à perte de vue. Une grande rue de faubourg, probablement. Y avait des boutiques des deux côtés et ça se trouvait quelque part au nord-est de Londres, dans un coin où j’avais jamais mis les pieds. J’étais complètement perdu, mais ça m’était égal. Je me faisais l’effet d’un somnambule, comme elle disait.

Je pensais à elle tout le temps. Devant moi, pendant que je marchais, y avait son visage et rien d’autre...."

 

À sa sortie, le recueil a dérouté la critique et le public. Certains admirateurs de Rebecca l'ont trouvé glauque, cynique et déplaisant. On a reproché à du Maurier son "mauvais goût" et son obsession pour la perversion. Pourtant, "Kiss Me Again, Stranger" annonce les tueurs en série psychopathes et les narrateurs témoins traumatisés qu'on retrouvera chez Ruth Rendell ou Patricia Highsmith.


"The Scapegoat" (1957, Le Bouc émissaire)

C'est le roman le plus proche d'un scénario de Hitchcock (qui d'ailleurs en a acquis les droits, sans jamais réaliser l'adaptation). Le concept est pur et génial : un homme contraint d'endosser la vie d'un autre, avec tout ce que cela implique de quiproquos, de tension et d'exploration morale.

Le suspense ne naît pas d'un meurtre, mais de la menace permanente de l'exposition. Chaque regard, chaque conversation est un champ de mines pour John. "Qui suis-je ?" est la question centrale. John, l'homme "vide", se construit une identité en jouant un rôle. Paradoxalement, en étant "Jean de Gué", il devient plus lui-même – plus actif, plus engagé, plus vivant – qu'il ne l'a jamais été. Le roman pose la question : Sommes-nous le produit de notre histoire ou le produit des attentes des autres ? John, en prenant la place de Jean, modifie le destin de la famille, suggérant que l'identité est peut-être une performance. 

"... Je me perdis dans les rues, m’éloignant des boulevards à boutiques par des voies qui ne semblaient mener nulle part, assombries par des murs d’usine et de hautes bâtisses grises, et je savais que je marchais ainsi sans raison ; j’aurais dû reprendre ma voiture et aller retenir une chambre pour la nuit dans un hôtel du centre de la ville ou bien quitter définitivement Le Mans et rouler vers Mortagne et la Grande Trappe. La vue de la gare devant moi me surprit et je me rappelai que la cathédrale devant laquelle j’avais laissé ma voiture était à l’autre bout de la ville. Je n’avais plus qu’à prendre un taxi pour m’y rendre, mais je voulais d’abord boire un verre au buffet de la gare et décider si j’irais ou non à la Grande Trappe. Comme je traversais la rue, une voiture ralentit pour m’éviter en faisant grincer ses freins et le conducteur se pencha à la portière et me cria en français :

— Bonjour, Jean. Depuis quand êtes-vous rentré ?

Le fait que je m’appelle John m’égara. Je crus une seconde que j’avais rencontré cet homme quelque part, que j’aurais dû le reconnaître et je lui criai également en français :

— Je ne fais que passer. Je rentre ce soir – tout en me demandant qui diable il pouvait être.

— Un voyage inutile, j’imagine, reprit-il, mais vous ferez croire chez vous que vous avez réussi.

La réflexion était injurieuse. Qu’est-ce qui lui faisait penser que mes vacances avaient été inutiles ? Et d’où savait-il que j’éprouvais un tel sentiment d’échec ?

Je me rendis compte alors que cet homme m’était totalement inconnu. Nous ne nous étions jamais vus. Je m’inclinai poliment en m’excusant.

— Je vous demande pardon, dis-je. Je crois que nous faisons tous deux erreur.

À mon grand étonnement, il se mit à rire et me lança un clin d’œil très appuyé en disant :

— D’accord, je ne vous ai pas vu. Mais qu’est-ce que vous faites au Mans quand vous pourriez être à Paris ? Vous me raconterez ça dimanche.

Il démarra et s’éloigna, toujours riant. Je regardai la voiture disparaître, puis entrai au buffet de la gare. Cet homme était soûl et d’humeur à plaisanter ; il avait bien raison, et j’étais prêt à l’imiter. La salle du buffet était pleine de gens qui descendaient du train ou se disposaient à y monter. Un groupe de voyageurs bavards m’écartèrent du comptoir pour s’y accouder. Des valises me heurtaient les tibias. Des sifflements retentissaient, le vacarme assourdissant d’un express entrant en gare se tut, suivi par le halètement d’un train omnibus ; des chiens tenus en laisse aboyaient, un enfant pleurait. Je songeai avec nostalgie à ma voiture garée près de la cathédrale : j’aurais pu y être assis en paix et fumer une cigarette en étudiant la carte Michelin.

Quelqu’un me heurta du coude pendant que je buvais et dit ces mots :

— Je vous demande pardon.

Comme je m’écartais pour lui laisser la place, il se retourna et me regarda. Je le regardai aussi et je m’aperçus, dans un bizarre mélange de surprise, de peur et de malaise, que son visage et sa voix ne m’étaient que trop bien connus.

C’était moi que je regardais.

(CHAPITRE II)

Nous ne disions rien : nous continuions à nous dévisager. J’avais entendu parler de coïncidences de ce genre, de gens qui se rencontraient par hasard et se découvraient être des cousins perdus de vue depuis des années, ou des jumeaux séparés à la naissance. C’est une idée dont on s’amuse à moins qu’elle n’atteigne à la tragédie comme dans l’histoire du Masque de Fer.

La rencontre ici n’avait rien de drôle, ni de tragique d’ailleurs. Cette ressemblance me causait une sensation légèrement pénible, et me rappelait les moments où j’avais vu soudain mon image en passant devant la vitrine d’un magasin et où l’homme dans le miroir m’était apparu comme une caricature grotesque de celui que ma vanité imaginait. C’étaient de ces incidents qui me laissaient un peu humilié, un peu vexé, mais ils ne m’avaient jamais fait passer le long de l’échine ce frisson, que j’éprouvai à la présente rencontre, accompagné d’un furieux désir de fuir.

Ce fut l’autre qui rompit le silence.

— Vous n’êtes pas le diable, par hasard ?

— Je pourrais vous poser la même question, répondis-je.

— Attendez…

Il me prit par le bras et m’attira vers le comptoir. Bien que le miroir du bar fût embué et en partie caché par des verres et des bouteilles, sans parler de la confusion générale des images où de nombreux autres visages se mêlaient, nous nous y voyions assez nettement, debout côte à côte, le regard tendu, inquiet, scrutant ses reflets comme si notre vie dépendait de ce qui allait en surgir. Et ce qui en surgissait n’était pas une ressemblance fortuite, une similitude superficielle rompue par des différences de teintes dans les cheveux ou les yeux, par des dissemblances dans les traits, l’expression, la taille, ou la largeur d’épaules : l’on eût cru la double image d’un seul individu.

Il dit – et ses intonations avaient à mon oreille le son même des miennes :

— J’ai pour règle de ne jamais m’étonner de rien dans la vie ; il n’y a pas de raison de faire une exception à présent. Qu’est-ce que vous prenez ?

J’étais trop abasourdi pour m’en soucier. Il commanda deux cognacs, et nous nous dirigeâmes d’un commun accord vers l’extrémité du comptoir où le miroir était moins embué et la foule moins dense.

Nous regardions le miroir puis nous nous regardions l’un l’autre comme deux acteurs examinant leur maquillage. Il sourit, je souris aussi et, lorsqu’il fronça le sourcil, je l’imitai ou plutôt m’imitai moi-même ; il rajusta sa cravate, je rajustai la mienne, et nous vidâmes chacun notre verre d’un seul coup pour nous voir en train de boire.

— Avez-vous de la fortune ? me demanda-t-il ..."

(Pour la traduction française, Éditions Albin Michel, Paris, 1957)

 

John, le narrateur, est un historien anglais, spécialiste de la France du XIXᵉ siècle. Il est déraciné, déprimé, et traverse une crise profonde : sa vie lui semble vide de sens, il se sent comme un "homme sans ombre". Lors d'un voyage en France, dans une gare de province, il rencontre son double parfait : Jean de Gué, un comte français désinvolte et charismatique.

Après une nuit de beuverie, John se réveille à l'hôtel : ses vêtements ont été échangés, ses papiers volés. Jean de Gué a disparu, lui laissant sa valise, son argent, ses clefs de voiture et toute son identité. Contraint et intrigué, John se rend au château de la Béline, la demeure familiale des de Gué, en se faisant passer pour le comte.

Il découvre alors un réseau complexe de relations empoisonnées : une mère mourante tyrannique, une épouse malade et délaissée (Françoise), une maîtresse passionnée (Bella), une sœur amère et religieuse (Blanche), un frère alcoolique et amer (Paul), et une petite fille adorée (Marie-Noel). La famille est au bord du gouffre, rongée par des secrets, des haines et une verrerie familiale en faillite. Jean de Gué, homme égoïste et cynique, fuyait ses responsabilités.

John, l'imposteur bienveillant, va peu à peu s'attacher à cette famille et tenter, avec sa sensibilité et sa moralité différentes, de réparer les blessures et de sauver l'entreprise. Mais il est piégé dans un rôle qui n'est pas le sien, vivant dans la peur constante d'être démasqué, et découvrant progressivement les sombres secrets qui ont poussé le vrai comte à fuir.

 

Une galerie de personnages et des thèmes chers à du Maurier ...

- La famille comme prison et comme réseau toxique : La Béline est un microcosme de passions refoulées, de jalousies et de non-dits. C'est Rebecca transposé dans une grande famille française. Chaque personnage est un "bouc émissaire" à sa manière, portant le poids des fautes des autres.

- Le poids du passé et des secrets : Comme à Manderley, le château est hanté par le passé (la mort d'un enfant, des trahisons, des mensonges financiers).

- La dualité : John/Jean est la matérialisation parfaite du thème du double, si présent chez du Maurier. Ici, les deux hommes sont les facettes opposées d'une même personnalité potentielle : l'introverti rêveur vs l'extraverti matérialiste.

- Le titre est éminemment symbolique. Dans la famille, chacun cherche un "bouc émissaire" pour y déverser sa colère et ses frustrations. John devient, à son insu, le bouc émissaire ultime, celui sur qui tout va retomber.

 

Une œuvre charnière entre le gothique et le thriller psychologique moderne. Il influence directement des récits d'usurpation d'identité et d'imposture. À sa sortie, le roman a été un succès public et critique, admiré pour son intrigue ingénieuse et sa tension maintenue de bout en bout.

 

L'adaptation cinématographique de "The Scapegoat" réalisée en 1959 par Robert Hamer, avec Alec Guinness dans le double rôle, est une œuvre fascinante mais imparfaite, souvent éclipsée par le roman de Daphné du Maurier et par d'autres adaptations hitchcockiennes.  

La performance d'Alec Guinness, constitue la raison principale de voir le film. Il incarne avec une subtilité remarquable les deux hommes : John Barrett, le professeur anglais réservé et mélancolique, et Jean de Gué, l'aristocrate français cynique et charismatique. Il ne se contente pas de changer de costume, mais modifie la posture, le regard, l'énergie physique et la voix. La scène où les deux personnages se font face dans un miroir est techniquement brillante pour l'époque. Le film respecte le dispositif central du roman : l'échange d'identité, la découverte de la famille dysfonctionnelle, la verrerie en crise. Il capture bien l'atmosphère de huis clos étouffant du château et des secrets familiaux. Bette Davis en Comtesse Mère, bien que très "Bette Davis" (avec toute l'intensité et les manières qui lui sont propres), apporte une présence magnétique et une acidité qui conviennent au personnage. Nicole Maurey (Françoise), Irene Worth (Blanche) et Pamela Brown (Bella) composent une galerie de femmes remarquable, chacune représentant un aspect du piège dans lequel tombe John.

Mais l' "Hollywoodisation" est inévitable : le film simplifie et adoucit considérablement les caractères. Le Jean de Gué du roman est un être profondément immoral, égoïste et presque diabolique. Ici, il est davantage un débauché charmeur. La noirceur et la complexité morale sont atténuées. La relation avec la petite fille, Marie-Noel, est sentimentalisée, perdant une partie de son étrangeté et de son importance symbolique. Le film hésite entre le thriller psychologique, le drame familial et le mélodrame. Le film manque du cynisme acéré et de la précision qui firent la gloire de Robert Hamer, un grand talent (Kind Hearts and Coronets), mais en plein combat contre l'alcoolisme lors de ce tournage....


"The Breaking Point" (1959)

Un recueil de huit nouvelles qui marque le point culminant de la période la plus sombre, la plus expérimentale et la plus psychologiquement imaginative de Du Maunier. Chaque histoire nous livre le moment précis où un individu, sous la pression de circonstances intolérables, bascule dans la folie, le crime ou une révélation destructrice. Le « point de rupture » est à la fois psychologique, moral et existentiel.

Deux nouvelles emblématiques, "The Blue Lenses" (Les verres bleus), "The Pool" (La Mare).

 

"The Blue Lenses" (Les verres bleus)

Marda West, une femme convalescente après une opération des yeux, doit porter des lunettes aux verres teintés en bleu. Lorsqu'elle les met, sa perception change radicalement : elle voit les personnes autour d'elle (son mari, le médecin, l'infirmière) avec des têtes d'animaux qui révèlent leur vraie nature prédatrice ou hypocrite (vautour, renard, serpent...). Cette vision cauchemardesque lui dévoile la duplicité de son entourage. Le point de rupture survient lorsqu'elle se regarde enfin dans un miroir et découvre, terrifiée, qu'elle a elle-même une tête d'animal – mais laquelle ? La question reste ouverte.

Allégorie  sur la perception de la réalité et la nature humaine. "Les verres bleus" sont une métaphore de la vérité insupportable. La nouvelle pose une question vertigineuse : si vous pouviez voir la véritable nature des gens, pourriez-vous supporter de voir la vôtre ?

 

"The Pool" (La Mare)

Deborah, une adolescente en vacances dans la maison de son enfance, est obsédée par un jardin secret et une mare qui la fascinaient petite. En quête de la magie perdue, elle y retourne avec une nostalgie intense. Mais l'endroit a changé, devenu étrange et menaçant. Progressivement, le jardin l'aspire littéralement dans un monde parallèle, peut-être le passé, peut-être un rêve. Elle disparaît dans la mare, fusionnant avec le paysage de son enfance, refusant l'âge adulte.

Conte gothique sur le passage à l'âge adulte et le désir de régression. Le « point de rupture » est ici celui de la nostalgie qui devient psychose. C'est une version sombre de Peter Pan, où le Pays Imaginaire est un piège mortel.

 

Autres nouvelles marquantes du recueil ...

- "The Alibi" - Un homme respectable, ennuyé par sa vie conjugale, se laisse envahir par un fantasme, celui de commettre un meurtre. Pour se prouver qu’il en est capable, il entreprend un projet artistique inquiétant qui le mène à la frontière entre pensée criminelle et acte réel.

- "The Archduchess" - Une fable politique, dans un pays imaginaire, un régime monarchique décadent tombe sous la pression d’un mouvement révolutionnaire. Une duchesse impuissante observe la disparition de son monde.

- "The Menace" - Un acteur célèbre souffre d’une phobie, mais ses producteurs veulent l’exploiter malgré tout. L’industrie du cinéma devient un lieu de manipulation et de violence psychique, jusqu’au point de rupture.

- "The Lordly Ones" - Un homme s’enfuit dans une région sauvage et se retrouve confronté à des êtres mystérieux – peut-être humains, peut-être non. Son rapport à la nature et à l’humanité se fissure jusqu’à l’effondrement final.

- "The Chamois" - Un mari et sa femme partent à la chasse à la chèvre sauvage en montagne. La quête se transforme en épreuve psychologique où la brutalité du paysage brutal va refléter les tensions du couple et l'existence d'un secret profondément enfoui.

 

Chaque nouvelle met en scène une montée progressive de tension, une perception qui se brouille, un individu ordinaire poussé à sa limite, et un basculement final qui montre la fragilité mentale des personnages ...

Du Maurier excelle à cartographier la désintégration de la personnalité. Il ne s'agit plus de fantômes extérieurs, mais de démons intérieurs qui prennent le contrôle.

Le style est dépouillé, incisif, d'une efficacité redoutable. Du Maurier n'a plus besoin d'effets spectaculaires ; l'horreur naît de la progression implacable vers le basculement. Rien n’est jamais totalement expliqué, ce que voit ou croit voir le personnage est-il vrai ? ...

Maurier montre comment une vie étriquée peut générer des explosions de folie meurtrière (The Alibi). Elle anticipe des auteurs comme Patricia Highsmith. Le chef-d'œuvre absolu de son œuvre courte. Beaucoup le placent au-dessus de Kiss Me Again, Stranger pour sa cohérence thématique et sa profondeur...


(The Alibi) - "The Fentons were taking their usual Sunday walk along the Embankment. They had come to Albert Bridge, and paused, as they always did, before deciding whether to cross it to the gardens, or continue along past the houseboats; and Fenton’s wife, following some process of thought unknown to him, said, ‘Remind me to telephone the Alhusons when we get home to ask them for drinks. It’s their turn to come to us.’

Fenton stared heedlessly at the passing traffic. His mind took in a lorry swinging too fast over the bridge, a sports car with a loud exhaust, and a nurse in a grey uniform, pushing a pram containing identical twins with round faces like Dutch cheeses, who turned left over the bridge to Battersea.

‘Which way?’ asked his wife, and he looked at her without recognition, seized with the overwhelming, indeed appalling impression that she, and all the other people walking along the Embankment or crossing the bridge, were minute, dangling puppets manipulated by a string. The very steps they took were jerking, lopsided, a horrible imitation of the real thing, of what should be; and his wife’s face - the china-blue eyes, the too heavily made-up mouth, the new spring hat set at a jaunty angle - was nothing but a mask painted rapidly by a master-hand, the hand that held the puppets, on the strip of lifeless wood, matchstick wood, from which these marionettes were fashioned.

 

Les Fenton faisaient leur promenade dominicale habituelle le long du quai. Ils étaient arrivés à Albert Bridge et s'étaient arrêtés, comme à leur habitude, avant de décider s'ils allaient traverser pour rejoindre les jardins ou continuer le long des péniches. La femme de Fenton, suivant un raisonnement qui lui était inconnu, dit : « Rappelle-moi de téléphoner aux Alhuson quand nous rentrerons à la maison pour les inviter à prendre un verre. C'est à leur tour de venir chez nous. »

Fenton regardait distraitement les voitures qui passaient. Son regard s'arrêta sur un camion qui traversait le pont à toute vitesse, une voiture de sport au pot d'échappement bruyant et une infirmière en uniforme gris qui poussait un landau contenant des jumeaux au visage rond comme des fromages hollandais, qui tournèrent à gauche sur le pont vers Battersea.

« Par où ? » demanda sa femme, et il la regarda sans la reconnaître, saisi par l'impression écrasante, voire effrayante, qu'elle, comme toutes les autres personnes qui marchaient le long du quai ou traversaient le pont, n'étaient que de minuscules marionnettes suspendues, manipulées par des fils. Leurs pas étaient saccadés, déséquilibrés, une horrible imitation de la réalité, de ce qui devrait être ; et le visage de sa femme - les yeux bleu porcelaine, la bouche trop maquillée, le nouveau chapeau de printemps posé à un angle désinvolte - n'était rien d'autre qu'un masque peint rapidement par une main de maître, la main qui tenait les marionnettes, sur la bande de bois sans vie, du bois d'allumette, à partir de laquelle ces marionnettes avaient été façonnées.

 

He looked quickly away from her and down to the ground, hurriedly tracing the outline of a square on the pavement with his walking-stick, and pin-pointing a blob in the centre of the square. Then he heard himself saying, ‘I can’t go on.’

 

Il détourna rapidement le regard et baissa les yeux vers le sol, traçant précipitamment les contours d'un carré sur le trottoir avec sa canne, puis pointant du doigt une tache au centre du carré. Puis il s'entendit dire : « Je ne peux pas continuer. »

« Qu'y a-t-il ? demanda sa femme. Tu as un point de côté ? »

Il comprit alors qu'il devait être sur ses gardes. Toute tentative d'explication entraînerait des regards perplexes de ses grands yeux, des questions tout aussi perplexes et pressantes ; et ils rebrousseraient chemin le long du quai détesté, le vent cette fois-ci heureusement dans leur dos, mais les entraînant inexorablement vers la mort des heures à venir, tout comme la marée du fleuve à côté d'eux emportait les rondins et les caisses vides vers une boue nauséabonde inévitable sous les quais.

Il reformula habilement ses mots pour la rassurer. « Ce que je voulais dire, c'est que nous ne pouvons pas aller plus loin que les péniches. C'est une impasse. Et vos talons... » Il jeta un coup d'œil à ses chaussures... « Vos talons ne sont pas adaptés à la longue marche autour de Battersea. J'ai besoin d'exercice, et vous ne pouvez pas suivre. Pourquoi ne rentres-tu pas chez toi ? L'après-midi ne s'annonce pas très agréable. »

Sa femme leva les yeux vers le ciel, couvert de nuages bas et opaques, et, heureusement pour lui, une rafale de vent fit frissonner son manteau trop fin et elle leva la main pour retenir son chapeau de printemps.

« Je pense que je vais le faire », dit-elle, puis, dubitative, « Tu es sûr que tu ne te sens pas mal ? Tu es pâle. »

« Non, ça va », répondit-il. « Je marcherai plus vite tout seul. »

 

Then, seeing at that moment a taxi approaching with its flag up, he hailed it, waving his stick, and said to her, ‘Jump in. No sense in catching cold.’ Before she could protest he had opened the door and given the address to the driver. There was no time to argue. He hustled her inside, and as it bore her away he saw her struggle with the closed window to call out something about not being late back and the Alhusons. He watched the taxi out of sight down the Embankment, and it was like watching a phase of life that had gone forever.

 

Puis, voyant à ce moment-là un taxi approcher, drapeau levé, il le héla en agitant sa canne et lui dit : « Monte. Inutile d'attraper froid. » Avant qu'elle n'ait pu protester, il avait ouvert la porte et donné l'adresse au chauffeur. 

Il n'y avait pas le temps de discuter. Il la poussa à l'intérieur et, alors que le taxi l'emmenait, il la vit se débattre avec la vitre fermée pour lui crier de ne pas rentrer trop tard et de penser aux Alhuson. Il regarda le taxi disparaître au loin sur l'Embankment, comme s'il regardait une phase de sa vie s'en aller pour toujours. 

Il se détourna de la rivière et de l'Embankment, laissant derrière lui tous les bruits et les images de la circulation, et s'enfonça dans le dédale de rues étroites et de places qui le séparaient de Fulham Road. Il marchait sans but, si ce n'est celui de perdre son identité et d'effacer de ses pensées le rituel du dimanche qui l'emprisonnait.

 

The idea of escape had never come to him before. It was as though something had clicked in his brain when his wife made the remark about the Alhusons. 

 

L'idée de s'échapper ne lui était jamais venue auparavant. C'était comme si quelque chose avait fait tilt dans son cerveau lorsque sa femme avait fait cette remarque au sujet des Alhuson. « Rappelle-moi de téléphoner quand nous serons rentrés. C'est à leur tour de venir chez nous. » Il pouvait enfin comprendre cet homme qui se noie et qui voit le cours de sa vie défiler devant ses yeux alors que la mer l'engloutit. La sonnette de la porte d'entrée, les voix joyeuses des Alhuson, les boissons disposées sur le buffet, le moment passé debout puis assis - toutes ces choses n'étaient que des fragments de la tapisserie que constituait l'ensemble de sa vie-emprisonnement, qui commençait chaque jour par l'ouverture des rideaux et le thé matinal, l'ouverture du journal, le petit-déjeuner pris dans la petite salle à manger avec le feu de gaz brûlant en bleu (baissé pour économiser l'énergie), le trajet en métro jusqu'à la City, les heures passées à effectuer méthodiquement son travail de bureau, le retour en métro, le déploiement du journal du soir dans la foule qui l'entourait, le rangement de son chapeau, de son manteau et de son parapluie, le bruit de la télévision dans le salon se mêlant peut-être à la voix de sa femme qui parlait au téléphone. Et c'était l'hiver, ou l'été, ou le printemps, ou l'automne, car au fil des saisons, les housses des fauteuils et du canapé du salon étaient nettoyées et remplacées par d'autres, ou les arbres de la place devant la maison étaient en feuilles ou nus...."


« The Breaking Point », un recueil écrit au bord de la rupture ?

Dans les années qui précèdent la publication de "The Breaking Point", du Maurier traverse une période particulièrement difficile ..

- une vie conjugale fragilisée, son mariage avec Frederick “Boy” Browning, prestigieux officier mais sujet à des dépressions récurrentes, s’érode. 

- L'angoisse de la création : elle doute de sa capacité à écrire encore quelque chose d’important et se reproche de répéter des structures qu’elle juge trop classiques ;

- A l’approche de la cinquantaine, elle connaît une profonde interrogation sur son identité, son rôle de mère, d’épouse et d’artiste. C’est aussi une période où elle se confronte à des questions intimes sur son identité sexuelle et affective - les fameuses “personnalités masculines” et “féminines” dont elle parlait dans sa correspondance.

Sans entrer dans les détails privés, on peut dire que toutes les couches de son existence étaient  

 

Aussi "The Breaking Point porte bien son titre : chacune des huit nouvelles met en scène un personnage poussé jusqu’à la fissure mentale. Du Maurier avouera plus tard qu’elle les a écrites dans l’urgence, avec une sensation d’asphyxie intérieure. Ce n’est pas une simple métaphore : elle disait vivre de véritables “sauts de conscience”, des moments où la réalité lui semblait se dédoubler. Et plusieurs nouvelles jouent avec l’idée qu’un individu ne se reconnaît plus, ou qu’il découvre en lui un double inquiétant : sentiment de ne plus être à sa place, peur de l’effondrement psychique, impossibilité d’être “entier”. Des thèmes très proches des lettres qu’elle écrivait à ses proches à la même période, où elle parle de se sentir “scindée”.

Du Maurier était habituellement une maîtresse du suspense, du gothique, du fantastique subtil.

Mais "The Breaking Point" est différent, plus intime mais aussi plus risqué. Beaucoup de critiques estiment que c’est le livre où elle se montre la plus vulnérable et la plus transparente - du moins métaphoriquement.


"La Maison sur le rivage" (The House on the Strand, 1969)

Lu comme le roman le plus expérimental de du Maurier, l'œuvre d'une artiste au sommet de son art, refusant de se répéter, et osant une fusion entre thriller (la maison hantée, le passé qui obsède), SF (l'influence de H.G. Wells, The Time Machine) et méditation profonde sur la nature du temps, de l'identité et de l'addiction. Pour qui veut comprendre toute l'étendue du talent de du Maurier ...

 

"Je fus tout d’abord frappé par la limpidité de l'air et puis aussi par le vert intense du paysage, où il n’y avait aucune douceur. Au loin, les collines ne se fondaient pas dans le ciel mais se détachaient comme des rochers, si proches que j’aurais presque pu les toucher; leur proximité me causait le même choc de surprise émerveillée qu’éprouve un enfant lorsqu’il regarde pour la première fois à travers une longue-vue. Dans mon entourage immédiat, chaque chose avait aussi cette sorte de dureté, l’herbe même semblant se diviser en brins jaillissant, comme individuellement, d’un sol plus jeune et plus rude que celui que je connaissais.

Je m’étais attendu — si tant était que je me fusse attendu à quelque chose — à une transformation d’un autre ordre, qui eut été une tranquille sensation de bien-être, le flou grisant du rêve ou tout est brumeux, mal défini; mais certainement pas à la découverte

bouleversante d’une réalité beaucoup plus intense que tout ce que j'avais pu connaître jusqu’alors, aussi bien dans mes rêves qu’à l'état de veille. A présent, chaque impression s’accentuait et mes sens en prenaient conscience : que ce fût la vue, l’ouïe ou l’odorat,

ils semblaient tous comme aiguisés.

Tous, sauf le toucher. Je ne sentais pas le sol sous mes pieds. Magnus m’en avait d’ailleurs averti. « Tu ne sentiras pas ton corps entrer en contact avec les objets inanimés. Tu marcheras, tu t’assiéras, tu frôleras des meubles, des arbres ou des murs sans rien sentir..."

(Traduction française Editions Albin Michel, 1970)

 

Dick Young, un éditeur londonien en pleine crise existentielle (mariage étouffant, carrière sans éclat), accepte l'invitation d'un ami d'enfance, Magnus Lane, un scientifique charismatique et amoral. Magnus lui propose de séjourner dans sa maison cornouaillaise isolée, Kilmarth, en échange de quoi Dick testera une nouvelle drogue que Magnus a mise au point.

Cette drogue n'est pas un hallucinogène ordinaire. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps chimique. Sous son effet, Dick est transporté, en observateur invisible et impuissant, dans le XIVe siècle, sur les mêmes terres de Cornouailles. Il y suit le destin tragique d'une communauté locale, Sir Henry Champernoune, sa femme Isolda, noble dame tragique et inaccessible dont il tombe amoreux,et le jeune Roger Kylmerth (dont Dick finit par comprendre qu'il est un ancêtre, le premier habitant de la maison Kilmarth).

Dick devient accro à ces voyages. Le passé médiéval, bien que brutal (empoisonnements, trahisons, violences), lui paraît plus vrai, intense et significatif que sa vie moderne fade et compliquée. Le présent (sa femme Vita qui le presse de rentrer à Londres, les tensions conjugales) devient une nuisance, un bruit de fond agaçant. La frontière entre les deux époques commence à se brouiller dangereusement. Alors que les visions du passé deviennent plus sombres — intrigues politiques, empoisonnements, trahisons, mort d’enfants —, Dick arpente les rues modernes tout en vivant simultanément dans le passé. Il est déchiré entre Vita, rationnelle et exigeante, et Isolda, figure fantasmée d’un monde perdu. Le récit culmine dans une fusion catastrophique des temporalités : Dick, sous l'emprise de la drogue, commet un acte dans le présent guidé par une impulsion du passé, et provoque une tragédie. Il ingère la drogue, se projette dans un épisode de grande panique au XIVe siècle, poursuit Isolda à travers les bois... mais se fait heurter par une voiture dans le présent. Le roman se termine sur une ambiguïté angoissante quant à sa capacité à retrouver le présent... ou son désir de le faire.  Dick, vivant, est désormais paralysé ou en état végétatif. Son esprit est peut-être perdu à jamais dans le passé. Il n’y a ni résolution morale, ni punition claire, mais une dérive totale entre deux mondes - un roman où le voyage dans le temps n’est pas une aventure, mais une désintégration.


"Ne vous retournez pas" (Don’t Look Now, 1971)

Publié dans le recueil "Not After Midnight and Other Stories". Celui-ci comporte "The Breakthrough" (La Brèche, un ingénieur travaille sur une machine visant à capter l'énergie de l'âme après la mort, franchissant une limite éthique et spirituelle terrifiante), "A Border-Line Case" (Une jeune actrice, après la mort de son père, part en Irlande traquer un ancien camarade révolutionnaire dont il parlait. Thriller psychologique sur l'identité et la trahison), "The Way of the Cross" (Un groupe de touristes anglais en Terre Sainte voit ses petits travers, hypocrisies et tensions se révéler au cours d'un voyage éprouvant).

"Not After Midnight" est  la plus célèbre du recueil, adaptée par Nicolas Roeg. Un couple en deuil à Venise rencontre deux sœurs, dont une prétend être médium et voir leur fille défunte. Un chef-d'œuvre d'angoisse et de suspense psychologique. Admirée pour sa concision, son pouvoir d’évocation, et son ambiguïté finale. Graham Greene a salué sa "capacité à faire glisser le quotidien dans l’horreur surnaturelle".

 

"... So easy to talk.... How replace the life of a loved lost child with a dream? He knew Laura too well. Another child, another girl, would have her own qualities, a separate identity, she might even induce hostility because of this very fact. A usurper in the cradle, in the cot, that had been Christine's. A chubby, flaxen replica of Johnnie, not the little waxen dark-haired sprite that had gone. 

       He looked up, over his glass of wine, and the woman was staring at him again. It was not the casual, idle glance of someone at a nearby table, waiting for her companion to return, but something deeper, more intent, the prominent, light blue eyes oddly penetrating, giving him a sudden feeling of discomfort. Damn the woman! All right, bloody stare, if you must. Two can play at that game. He blew a cloud of cigarette smoke into the air and smiled at her, he hoped offensively. She did not register. The blue eyes continued to hold his, so that he was obliged to look away himself, extinguish his cigarette, glance over his shoulder for the waiter and call for the bill. Settling for this, and fumbling with the change, with a few casual remarks about the excellence of the meal, brought composure, but a prickly feeling on his scalp remained, and an odd sensation of unease. Then it went, as abruptly as it had started, and stealing a furtive glance at the other table he saw that her eyes were closed again, and she was sleeping, or dozing, as she had done before. The waiter disappeared. All was still.

 

« ... Si facile à dire... Comment remplacer la vie d'un enfant aimé disparu par un rêve ? Il connaissait trop bien Laura. Une autre enfant, une autre fille, aurait ses propres qualités, une identité distincte, elle pourrait même susciter de l'hostilité à cause de cela. Une usurpatrice dans le berceau, dans le lit qui avait été celui de Christine. Une réplique potelée et blonde de Johnnie, et non le petit lutin aux cheveux noirs et à la peau de cire qui avait disparu. 

       Il leva les yeux, par-dessus son verre de vin, et la femme le fixait à nouveau. Ce n'était pas le regard désinvolte et distrait de quelqu'un assis à une table voisine, attendant le retour de son compagnon, mais quelque chose de plus profond, de plus intense, des yeux bleu clair proéminents et étrangement pénétrants, qui lui donnèrent soudain un sentiment de malaise. Maudite femme ! Très bien, regardez-moi fixement si vous y tenez. On peut être deux à jouer à ce jeu. Il souffla un nuage de fumée de cigarette dans l'air et lui sourit, espérant que ce serait offensant. Elle ne réagit pas. Ses yeux bleus continuaient à le fixer, si bien qu'il fut obligé de détourner le regard, d'éteindre sa cigarette, de chercher le serveur du regard et de demander l'addition. Se résigner à cela, fouiller dans sa monnaie, faire quelques remarques désinvoltes sur l'excellence du repas, lui permit de retrouver son calme, mais une sensation de picotement sur son cuir chevelu persista, ainsi qu'un étrange sentiment de malaise. Puis cela disparut, aussi brusquement que cela avait commencé, et en jetant un regard furtif vers l'autre table, il vit que ses yeux étaient à nouveau fermés et qu'elle dormait, ou somnolait, comme elle l'avait fait auparavant. Le serveur disparut. Tout était calme.

       Laura, pensa-t-il en jetant un coup d'œil à sa montre, prend son temps. Au moins dix minutes. De quoi la taquiner, en tout cas. Il commença à imaginer la blague qu'il allait lui faire. Comment la vieille poupée s'était déshabillée jusqu'à ses sous-vêtements, suggérant à Laura de faire de même. Puis le directeur avait fait irruption, s'exclamant avec horreur que la réputation du restaurant était ternie, laissant entendre que des conséquences désagréables pourraient s'ensuivre à moins que... Tout cela s'était avéré être un coup monté, un chantage. Lui, Laura et les jumeaux avaient été emmenés dans une vedette de police à Venise pour être interrogés. Un quart d'heure... Oh, allez, allez...

On entendit le crissement des pas sur le gravier. La jumelle de Laura passa lentement, seule. Elle traversa la pièce jusqu'à leur table et resta là un instant, sa silhouette grande et anguleuse s'interposant entre John et sa sœur. Elle disait quelque chose, mais il ne comprit pas les mots. Quel était cet accent, d'ailleurs ? Écossais ? Puis elle se pencha, offrant son bras à la jumelle assise, et elles s'éloignèrent ensemble à travers le jardin jusqu'à la brèche dans la petite haie au-delà, la jumelle qui avait regardé John s'appuyant sur le bras de sa sœur. Là encore, il y avait une différence. Elle n'était pas aussi grande et elle se tenait plus voûtée, peut-être souffrait-elle d'arthrite. Elles disparurent de la vue et John, s'impatientant, se leva et s'apprêtait à retourner à l'hôtel lorsque Laura réapparut.

       « Eh bien, je dois dire que tu as pris ton temps », commença-t-il, puis il s'interrompit, à cause de l'expression sur son visage.

       « Qu'y a-t-il, que s'est-il passé ? » demanda-t-il.

       Il comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Elle semblait presque en état de choc. Elle se dirigea maladroitement vers la table qu'il venait de quitter et s'assit. Il approcha une chaise à côté d'elle et lui prit la main.

       « Chérie, qu'y a-t-il ? Dis-moi... tu es malade ? »

Elle secoua la tête, puis se tourna vers lui et le regarda. L'expression hébétée qu'il avait remarquée au début avait laissé place à une confiance naissante, presque à de l'exaltation.

       « C'est vraiment merveilleux », dit-elle lentement, « la chose la plus merveilleuse qui puisse exister. Vous voyez, elle n'est pas morte, elle est toujours parmi nous. C'est pour cela que ces deux sœurs n'arrêtaient pas de nous fixer du regard. Elles pouvaient voir Christine. »

       Oh mon Dieu, pensa-t-il. C'est ce que je redoutais. Elle perd la tête. Que faire ? Comment réagir ?

« Laura, ma chérie, commença-t-il en esquissant un sourire, écoute, on y va ? J'ai réglé l'addition, on peut aller voir la cathédrale et se promener, puis il sera temps de reprendre la navette pour Venise. »

       Elle ne l'écoutait pas, ou en tout cas, ses paroles ne la touchaient pas.

« John, mon amour, dit-elle, je dois te raconter ce qui s'est passé. Je l'ai suivie, comme prévu, dans les toilettes. Elle se coiffait et je suis allée aux toilettes, puis je suis sortie et je me suis lavé les mains dans le lavabo. Elle se lavait les mains dans le lavabo d'à côté. Soudain, elle s'est retournée et m'a dit, avec un fort accent écossais : « Ne soyez plus malheureuse. Ma sœur a vu votre petite fille. Elle était assise entre vous et votre mari, en train de rire. » Chéri, j'ai cru que j'allais m'évanouir. J'ai failli le faire. Heureusement, il y avait une chaise, je me suis assise, et la femme s'est penchée vers moi et m'a caressé la tête. Je ne me souviens pas exactement de ses mots, mais elle a dit quelque chose à propos du moment de vérité et de la joie aussi tranchante qu'une épée, mais qu'il ne fallait pas avoir peur, que tout allait bien, mais que la vision de sa sœur avait été si forte qu'ils savaient qu'il fallait me le dire, et que Christine le voulait. Oh, John, ne me regarde pas comme ça. Je te jure que je n'invente rien, c'est ce qu'elle m'a dit, tout est vrai...."

 

John et Laura Baxter, un couple anglais, sont en vacances à Venise après la mort tragique de leur fille, Christine, noyée dans un étang près de leur maison. John est un architecte anglais en deuil, sceptique, rationnel, narrateur partiel de l’histoire. Laura est fragile psychologiquement, tandis que John essaie de rationaliser et refouler son chagrin.

Dans un restaurant, Laura rencontre deux sœurs âgées anglaises, dont l’une est aveugle. Celles-ci affirment qu’elles ont vu l’esprit de Christine et qu’elle est heureuse. Laura, troublée mais rassurée, est fascinée par les deux femmes. John, lui, reste sceptique. Venise, hors saison, est vide, sinistre. John commence à voir une petite silhouette vêtue d’un manteau rouge courant dans les ruelles, ressemblant étrangement à Christine. Un étrange climat s’installe : John voit à plusieurs reprises cette silhouette, mais elle disparaît toujours rapidement. Dans le même temps, des rumeurs de meurtres courent dans la ville, et les journaux parlent d’un tueur en série.

Laura reçoit un télégramme de leur fils resté en Angleterre, malade. Elle rentre seule en avion. Mais peu après, John croit la voir sur un bateau à Venise... en compagnie des deux sœurs.

Inquiet, il prévient la police, persuadé qu’elle a été enlevée ou manipulée par les deux femmes. La police interroge les sœurs, mais ne trouve rien. John commence à douter de sa propre perception, tout en étant de plus en plus troublé par la silhouette rouge, qu’il revoit dans les canaux désertés.

Dans un dernier moment d’angoisse, John poursuit la silhouette rouge dans les ruelles abandonnées. Il croit qu’il s’agit d’un enfant en détresse. Lorsqu’il l’atteint enfin, il découvre que ce n’est pas une enfant, mais une créature grotesque, un nain meurtrier, qui le tue brutalement avec un couteau.

Au moment de mourir, John comprend que toutes les visions qu’il a eues – y compris celle de Laura à Venise – étaient des prémonitions, non des hallucinations. Il se rend compte qu’il a vu sa propre mort sans la reconnaître.

 

"Don't Look Now" (1973) de Nicolas Roeg est considéré comme un film culte, et comme l'une des plus grandes adaptations d'une œuvre de Daphné du Maurier ...

La nouvelle de du Maurier (1971) est un récit sobre et angoissant sur le deuil et la prémonition. Roeg ne se contente pas de l'adapter ; il l'utilise comme un squelette pour créer une œuvre d'art cinématographique totale. Il extrait les thèmes (le deuil, le temps fracturé, la perception) et les exprime à travers un langage purement visuel et sonore. C'est une réinterprétation géniale, pas une illustration.

Roeg, avec son monteur Graeme Clifford, pulvérise la narration linéaire...

- Les coupes entre des actions apparemment sans lien (une scène d'amour à Venise / une scène d'habillage) créent des échos troublants et une sensation de destin. Le temps n'est plus chronologique ; il est psychologique et prémonitoire.

- L'horreur naît de ce qu'on saisit à la périphérie du cadre, de détails furtifs (la tache rouge, une silhouette). Le film entraîne le spectateur dans le même état de perception paranoïaque que le protagoniste John Baxter.

 

La scène d'amour entre Julie Christie et Donald Sutherland est mythique ...

- pour son réalisme et son intimité, sans précédent pour l'époque.

- son entrelacement avec les scènes d'habillage en fait bien plus qu'une scène érotique : c'est une métaphore de l'unité du couple dans le deuil, une fusion qui contraste avec la fragmentation qui va suivre. Elle montre l'amour comme un acte de vie et de consolation face à la mort, la rendant essentielle au drame, et non gratuite.

 

L'Ambiguïté Radicale et le Refus d'Expliquer ...

Comme du Maurier, mais poussé plus loin, Roeg ne résout jamais l'énigme. La frontière entre Vraie voyance et Folie délirante, Intervention surnaturelle et Enchaînement de coïncidences tragiques, Prémonition et Rétrospection. Le film oblige le spectateur à interpréter, à ressentir l'angoisse de ne pas pouvoir distinguer le vrai du faux. Cette ambiguïté est la source de discussions sans fin, marque des œuvres cultes.

 

Roeg transforme Venise. Ce n'est plus la cité romantique, mais un labyrinthe froid, humide et dépeuplé, un dédale de canaux sombres et de ruelles aveugles. La ville devient l'incarnation de l'inconscient et du danger. Elle reflète l'état d'esprit des personnages : perte, désorientation, beauté putride. La séquence d'ouverture, entre le feu de la cheminée et l'eau des canaux, établit d'emblée cette symbolique élémentaire et menaçante.

La photographie (de Roeg lui-même) est glaciale, saturée de rouges éclatants (le mackintosh de la petite fille, une tache) qui deviennent un leitmotiv visuel de la mort et du danger.

La bande-son (Pino Donaggio) est à la fois mélancolique et inquiétante, avec des sons déformés et des silences lourds.

 

Sutherland et Christie incarnent à la perfection un couple déchiré par le chagrin, communiquant à demi-mots, physiquement présents mais mentalement ailleurs. Leur naturel rend le surnaturel encore plus crédible.

Au-delà du thriller psychologique, c'est l'un des portraits les plus justes et déchirants du deuil parental au cinéma. La façon dont le couple tente de se raccrocher à la vie, de nier, de rationaliser, puis de sombrer dans des espoirs irrationnels, est d'une justesse psychologique bouleversante. Le film parle de l'impossibilité d'échapper à son propre chagrin.

À sa sortie, le film a divisé, mais son statut n'a fait que croître. Il est devenu une référence absolue pour le thriller psychologique et l'horreur suggestive (influençant des réalisateurs comme David Lynch, Jonathan Glazer, Ari Aster).


"The Rendez-vous and Other Stories" (1980)

Un recueil de nouvelles tardif (des textes écrits entre les années 1930 et 1950), publié près de vingt ans après le précédent, trois ans avant sa mort, et qui vient clôturer la carrière littéraire de Daphné du Maurier sur une note à la fois sombre et profondément personnelle. "The Breaking Point" nous avait offert un un recueil cohérent et sombre, profondément psychologique, une exploration magistrale du basculement mental, "The Rendezvous" se révèle plus “grand public”, plus narratif que psychologique.

 

Le recueil contient 14 nouvelles, mais la nouvelle-titre, "The Rendezvous", en est le cœur battant et emblématique....

La nouvelle met en scène Timothy Grey, un homme d’âge mûr qui traverse une crise profonde, liée à la fois à son vieillissement, à son besoin d’être admiré et à un sentiment de vide existentiel. Marié, établi, apparemment confortable dans son statut social, il est pourtant rongé par une angoisse : celle de ne plus susciter ni désir ni intérêt. Sa vie lui apparaît figée, répétitive, sans éclat. Il se fixe alors une idée presque obsessionnelle : revivre un instant de passion. Il organise un rendez-vous secret avec Sally, une jeune femme envers laquelle il éprouve un mélange de fascination et de nostalgie pour sa propre jeunesse.

Dans son esprit, l’entrevue doit lui permettre de prouver qu’il demeure un homme séduisant, vivant, capable de provoquer l’émotion et l’attachement. Il échafaude des scénarios, se remémore son passé amoureux, et se persuade qu'il mérite un dernier éclat, une dernière confirmation de sa valeur.

Du Maurier suit avec une ironie subtile le discours intérieur de Timothy, superbement construit : ses certitudes péremptoires, ses raisonnements auto-justificateurs, la manière dont il transforme Sally en une figure quasi mythique, sans jamais envisager réellement son point de vue. Le lecteur perçoit immédiatement l’écart entre ce que Timothy s’imagine et la réalité plus prosaïque qui l’attend.

Lorsque le rendez-vous a finalement lieu, la rencontre ne correspond en rien à l’idylle qu’il espérait. Sally apparaît distante, presque gênée ; elle n’est ni envoûtée par lui, ni prête à rejouer le rôle que Timothy lui avait inconsciemment imposé.

Le décalage entre ses attentes romantiques et le comportement de la jeune femme produit une douche froide brutale, mais du Maurier ne verse jamais dans la caricature. Elle met plutôt en lumière la fragilité psychologique d’un homme qui se découvre soudain vulnérable, voire pitoyable.

Timothy comprend que le rendez-vous n’avait de sens que pour lui, et surtout qu'il ne peut plus se cacher derrière l’image de lui-même qu’il tentait de sauver. Ce moment d’effondrement intime, traité avec précision et un humour noir très maîtrisé, fait de la nouvelle une réflexion acérée sur l’orgueil, la solitude et la peur de vieillir.

 

Autres nouvelles marquantes du recueil ...

 - "No Motive" - Une femme se suicide sans que personne ne comprenne pourquoi. Un détective enquête sur un acte apparemment sans mobile.

- "Panic" - Pris d’une terreur inexplicable dans Londres, un homme fuit une menace qu'il ne parvient pas à définir.

- "The Supreme Artist" - Satire d’un écrivain égocentrique et manipulateur, prêt à tout pour son art.

- "Adieu Sagesse" - Une adolescente découvre, lors de vacances en France, la duplicité et la séduction périlleuse du monde adulte.

- "Fairy Tale" - Une femme rencontre une fillette d’une beauté surnaturelle qui provoque en elle une fascination et une remise en question dérangeantes. 

- "Leading Lady" - Une actrice vieillissante tente de préserver son prestige face à une jeune rivale éclatante.

- "The Lover" - Une femme mariée renoue avec un ancien amant et réalise que le passé n’est pas toujours fidèle à la mémoire qu’elle en avait.

- "The Closing Door" - Une mère tente désespérément de garder le contrôle sur son fils, tiraillée entre amour, peur et culpabilité.

- "Indiscretion" - Une indiscrétion faite au cours d’un dîner entraîne une suite de révélations qui bouleversent plusieurs vies.

- "Split Second" - Une femme rentre chez elle après une courte absence et découvre que sa vie semble avoir été remplacée par une autre.

 

Fin du suspense physique, avènement du suspense intérieur : Il n'y a plus de meurtres ni de poursuites. Le suspense naît de l'attente psychologique et de la lente réalisation de la vérité par le lecteur, qui devance souvent le personnage. L'horreur est tout intérieure, celle de la folie douce et du deuil pathologique. Dans presque toutes les nouvelles, les personnages sont hantés par un événement ou une personne du passé qui rend le présent irrecevable. Ce n'est plus un secret gothique, mais un regret, un remords, un amour perdu.

Le testament littéraire de Daphné du Maurier : Son adieu à la fiction, une méditation sereine et désespérée sur les thèmes qui ont toujours été les siens, épurés jusqu'à l'os.