2000s
Embodied Cognition - "Philosophy in the Flesh: The Embodied Mind and Its Challenge to Western Thought" (1999, George Lakoff & Mark Johnson) - "The Body in the Mind : The Bodily Basis of Meaning, Imagination, and Reason" (Mark Johnson, 1987) - "Women, Fire, and Dangerous Things (1987, George Lakoff) - "Metaphors We Live By" (George Lakoff et Mark Johnson, 1980) - ...
LastUpdate 11/11/2025
En 1999, George Lakoff (Université de Californie, Berkeley) et Mark Johnson (Université d'Oregon) publient "Philosophy in the Flesh: The Embodied Mind and Its Challenge to Western Thought" et donnent l'impression de proposer une philosophie entièrement nouvelle. Il est vrai que peu d'ouvrages publiés depuis les années 1980 ont autant contribué à remettre en question la conception classique d'un esprit abstrait, purement logique et indépendant du corps...
Lakoff et Johnson vont soutenir trois thèses majeures ..
1. L'esprit est incarné (The mind is inherently embodied) : notre pensée dépend de notre corps, de nos perceptions et de nos capacités motrices.
2. Une grande partie de la pensée est inconsciente : les mécanismes cognitifs fondamentaux échappent largement à l'introspection.
3. Les concepts abstraits reposent sur des métaphores conceptuelles issues de l'expérience corporelle.
À partir de ces trois idées, ils proposent une relecture de nombreux grands philosophes occidentaux — d'Aristote à Kant, de Descartes à la philosophie analytique — en montrant que leurs systèmes reposent souvent sur des métaphores devenues invisibles tant elles semblent naturelles.
Mais avec vingt-cinq ans de recul, on voit mieux ce qui s'est réellement passé : ce n'est pas leur "philosophie incarnée" qui s'est imposée, mais le paradigme plus large de l' "embodied cognition", aujourd'hui omniprésent dans les sciences cognitives, la robotique, l'intelligence artificielle, la psychologie, la philosophie de l'esprit et même certaines branches de l'anthropologie. Un ouvrage qui ne deviendra pas un classique de la philosophie mais qui s'impose, malgré de nombreuses critiques et réserves, comme l'un des plus influents de la fin du XXᵉ siècle sur les rapports entre langage, cognition et philosophie.
En fin de compte, son importance réside moins dans le remplacement de la tradition philosophique, qu'ils prétendaient remettre en cause, que dans l'ouverture d'un nouveau paradigme : celui d'une raison fondamentalement incarnée, où le corps, loin d'être un simple support biologique de la pensée, devient la condition même de la formation de nos concepts, de notre langage et de notre compréhension du monde. Cette perspective rejoint, par des voies différentes, les travaux de Maurice Merleau-Ponty sur la perception, de Francisco Varela sur l'énaction ou de Watsuji Tetsurō sur le "fūdo" ...
La cognition incarnée est aujourd'hui un programme de recherche largement reconnu dans les sciences cognitives, mais elle n'a pas provoqué le "séisme philosophique" que Lakoff et Johnson annonçaient. La révolution scientifique est réelle, mais la révolution philosophique est restée largement inachevée ...
1. Sur le plan scientifique, la victoire est partielle ...
En 1980, les auteurs soutiennent trois thèses : la pensée est incarnée ; les concepts abstraits dérivent de l'expérience sensorimotrice ; les métaphores structurent la cognition.
Et quarante-cinq ans plus tard, ces idées ont reçu de nombreux soutiens empiriques ...
Les neurosciences montrent par exemple que comprendre un verbe d'action (« saisir », « courir », « pousser ») active en partie les régions motrices correspondantes ; imaginer une action mobilise certains des mêmes circuits que son exécution ;la perception, l'action et le raisonnement sont beaucoup plus étroitement couplés qu'on ne le croyait.
Les travaux de Lawrence Barsalou (Perceptual Symbol Systems, 1999), de Vittorio Gallese et George Lakoff sur les neurones miroirs (2005), de Rolf Zwaan sur la compréhension incarnée du langage, ou encore d'Arthur Glenberg ont considérablement renforcé cette perspective.
En psychologie expérimentale, très peu de chercheurs défendent encore aujourd'hui une conception totalement désincarnée de la cognition.
2. Mais la cognition incarnée n'est plus une théorie unique ...
En 1999, Lakoff et Johnson présentent parfois la cognition incarnée comme si elle constituait la nouvelle "théorie de l'esprit". Aujourd'hui, on parle plutôt de "embodied cognitionS", au pluriel.
Il existe en effet des dizaines de versions (cognition faiblement incarnée ; cognition fortement incarnée ; cognition située (situated cognition) ; cognition distribuée (distributed cognition) ; cognition étendue (extended mind) ; cognition énactive (enactivism) ; cognition écologique), autant de courants qui reconnaissent l'importance du corps, mais ne s'accordent pas sur son rôle exact.
3. Depuis vingt ans, plusieurs critiques importantes ont été formulées.
Ainsi,
- les activations motrices sont-elles indispensables ? Les expériences montrent souvent que les zones motrices s'activent. Mais sont-elles la cause de la compréhension ? Ou seulement une conséquence ? Le débat reste ouvert.
- Les concepts mathématiques ? Comment expliquer les nombres, la logique, la théorie des ensembles, la physique théorique ? Les défenseurs de la cognition incarnée répondent : par des métaphores conceptuelles. Mais beaucoup de philosophes considèrent cette explication insuffisante.
- Les concepts très abstraits, par exemple, démocratie, justice, infinité, peuvent-ils vraiment être ramenés à des schémas corporels ? La réponse demeure discutée.
4. Pourquoi n'y a-t-il pas eu de "révolution philosophique" ?
Lakoff pensait que si la raison est incarnée, alors la philosophie occidentale devait être reconstruite. Or cela ne s'est pas produit. Sans doute parce que les philosophes avaient déjà traversé plusieurs "révolutions". Après Nietzsche, Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, Quine, Wittgenstein, Kuhn, la remise en cause de la raison universelle n'était plus véritablement un choc. Johnson et Lakoff arrivaient dans un paysage philosophique déjà profondément transformé.
En revanche, leur influence est devenue considérable ailleurs puisque nous retrouvons leurs idées dans la psychologie cognitive, les neurosciences, la linguistique, l'anthropologie, le design,
l'ergonomie, la robotique, les interfaces homme-machine, les sciences de la communication : et dans ces disciplines, leur influence est immense.
Et l'intelligence artificielle ?
Singulièrement,
Curieusement, c'est peut-être aujourd'hui que leurs idées retrouvent une nouvelle actualité. Les grands modèles de langage (LLM) comme GPT possèdent du langage, des connaissances, du raisonnement apparent, sans posséder de corps. Ils constituent donc une forme de contre-exemple apparent à la thèse forte de Lakoff.
La question devient alors : peut-on produire une intelligence générale sans expérience sensorimotrice ? Les partisans de la cognition incarnée répondent généralement :
pas complètement. Les partisans de l'IA symbolique ou des grands modèles répondent : peut-être que si. Le débat est aujourd'hui relancé avec une intensité nouvelle.
Il est enfin utile de distinguer ce qui relève désormais du consensus de ce qui demeure controversé.
1. Il existe aujourd'hui un large accord sur plusieurs points ...
- la cognition est profondément influencée par le corps ;
- perception, action et cognition sont intimement liées ;
- les émotions participent au raisonnement (travaux d'Antonio Damasio) ;
- les catégories sont souvent prototypiques plutôt que définies par des conditions nécessaires et suffisantes ;
- les métaphores conceptuelles jouent un rôle important dans la structuration de nombreux domaines de pensée.
2. En revanche, plusieurs thèses de Lakoff et Johnson restent discutées ...
- toute pensée abstraite dérive-t-elle de l'expérience corporelle ?
- les métaphores sont-elles le mécanisme central de toute conceptualisation ?
- les activations sensorimotrices sont-elles constitutives de la compréhension ou simplement concomitantes ?
- peut-il exister une intelligence de haut niveau sans incarnation biologique ?
Lakoff et Johnson semblent ainsi avoir correctement anticipé un changement profond dans la manière d'étudier l'esprit, ont sans doute surestimé sa portée philosophique immédiate.
- Sur le plan scientifique, ils ont contribué à faire passer les sciences cognitives d'une vision où l'esprit était souvent assimilé à un ordinateur manipulant des symboles abstraits à une vision où la cognition est étudiée comme l'activité d'un organisme en interaction constante avec son environnement. Cette évolution est réelle et durable.
- En revanche, leur ambition de refonder la philosophie occidentale est restée beaucoup plus limitée. Les grandes traditions philosophiques — philosophie analytique, phénoménologie, pragmatisme, philosophie de l'esprit — ont intégré certaines de leurs intuitions sans abandonner pour autant leurs propres cadres conceptuels.
"Philosophy in the Flesh" est ainsi devenu un ouvrage de référence pour la linguistique cognitive et les sciences cognitives, mais il n'a pas occupé, dans la philosophie contemporaine, une place comparable à celle de la "Critique de la raison pure" de Kant ou de "Être et Temps" de Heidegger.
Pourquoi la phénoménologie est-elle devenue une vision du monde, alors que la cognition incarnée est restée essentiellement une théorie scientifique ?
C'est que la phénoménologie ne dit pas seulement comment fonctionne la cognition, mais tente de répondre à une question que tout être humain se pose spontanément : Que signifie être au monde ? Elle parle de la naissance de l'expérience, du regard porté sur autrui, de l'amour, du temps, de la mort, de la liberté, de l'angoisse. Et Merleau-Ponty nous apprend à regarder autrement ...
Lakoff, Johnson ou Barsalou répondent à une autre question : Comment un cerveau vivant construit-il des concepts ? C'est une question extraordinairement importante, mais ce n'est pas une question existentielle. Elle transforme notre compréhension scientifique mais transforme beaucoup moins notre manière de vivre, du moins en l'état ...
Serait-ce que la cognition incarnée décrit quelque chose qui fonctionne déjà parfaitement ...
Il y a cependant une ironie historique ...
Si un véritable bouleversement devait encore survenir, il pourrait bien venir non pas de la linguistique cognitive elle-même, mais de la confrontation entre la thèse de la cognition incarnée et l'essor des intelligences artificielles génératives.
Si des systèmes dépourvus de corps continuent à acquérir des capacités linguistiques, conceptuelles et créatives toujours plus étendues, il faudra soit réviser la version la plus forte de la cognition incarnée, soit reconnaître que ces systèmes sont, d'une autre manière, « incarnés » dans leurs interactions avec des environnements numériques et sociaux. Cette question est aujourd'hui l'un des débats les plus stimulants de la philosophie contemporaine de l'esprit et de l'intelligence artificielle.
George Lakoff (né en 1941) est un linguiste américain et professeur émérite de linguistique et de sciences cognitives à l'Université de Californie à Berkeley. Après une formation au MIT dans l'environnement de Noam Chomsky, il s'éloigne progressivement de la linguistique générative pour devenir l'un des fondateurs de la linguistique cognitive. Son apport majeur consiste à défendre plusieurs idées devenues centrales :
- le langage ne peut être étudié indépendamment de la pensée ;
- les catégories mentales ne sont pas purement logiques mais issues de l'expérience corporelle ;
- la métaphore n'est pas une simple figure de style : elle constitue un mécanisme fondamental de la pensée humaine.
À Berkeley, Lakoff développe également la théorie des cadres conceptuels (frames), la théorie des catégories à prototypes, la grammaire des constructions, puis une théorie neuronale du langage destinée à relier linguistique et neurosciences.
Ses principaux ouvrages comprennent notamment :
- Metaphors We Live By (1980, avec Mark Johnson)
- Women, Fire, and Dangerous Things (1987)
- Philosophy in the Flesh (1999)
- Where Mathematics Comes From (2000, avec Rafael Núñez)
- Moral Politics (1996)
Au-delà de la linguistique, Lakoff est également connu dans le monde anglophone pour ses travaux sur le langage politique, montrant comment les métaphores et les cadres conceptuels influencent la perception des débats publics.
Mark Johnson (né en 1949) est un philosophe américain, longtemps professeur de philosophie à l'Université de l'Oregon. Son domaine de recherche est la philosophie de l'esprit, la phénoménologie, l'esthétique et la philosophie cognitive. Très influencé par John Dewey, Maurice Merleau-Ponty et les sciences cognitives, il s'intéresse à une question fondamentale : Comment notre expérience corporelle structure-t-elle la pensée ?
Johnson soutient que les concepts les plus abstraits — temps, causalité, identité, liberté, morale ou connaissance — dérivent en grande partie de schémas sensorimoteurs acquis dans notre interaction quotidienne avec le monde.
Ses ouvrages les plus importants sont :
- The Body in the Mind (1987)
- Metaphors We Live By (avec Lakoff)
- Philosophy in the Flesh (1999)
- Moral Imagination (1993)
- The Meaning of the Body (2007)
Là où Lakoff apporte principalement l'analyse linguistique, Johnson développe les conséquences philosophiques de cette nouvelle conception de l'esprit.
Leur collaboration commence à la fin des années 1970 autour d'une idée alors révolutionnaire : la métaphore est un mécanisme cognitif avant d'être un procédé littéraire (Time is money, He attacked my argument, I'm feeling up today). Ces expressions ne sont pas de simples tournures de langage : elles révèlent des structures profondes de la pensée qui organisent notre manière de raisonner et d'agir. Cette théorie de la métaphore conceptuelle est devenue l'une des contributions les plus influentes des sciences cognitives contemporaines
Linguistique cognitive & cognition incarnée
Deux notions, apparues presque simultanément au cours des années 1980, sont aujourd'hui au cœur d'un profond renouvellement des sciences de l'esprit :
- la linguistique cognitive (Cognitive Linguistics)
- et la cognition incarnée (Embodied Cognition).
Bien que souvent associées, elles ne désignent pas la même réalité.
1. La "linguistique cognitive" est une discipline de la linguistique qui étudie le langage comme une manifestation des mécanismes généraux de la cognition.
Elle rompt avec l'idée selon laquelle le langage constituerait un système autonome régi principalement par des règles syntaxiques. Selon cette approche, parler, comprendre ou produire des concepts linguistiques mobilise les mêmes capacités cognitives que percevoir, mémoriser, catégoriser ou raisonner. Les structures grammaticales, les catégories lexicales et les métaphores ne sont donc pas des objets purement linguistiques : elles reflètent la manière dont l'esprit humain organise son expérience du monde.
2. La "cognition incarnée", traduction désormais la plus courante de Embodied Cognition (on rencontre également cognition incorporée, cognition située dans le corps ou encore esprit incarné), désigne un programme de recherche beaucoup plus vaste. Il rassemble des travaux issus des neurosciences, de la psychologie cognitive, de la philosophie de l'esprit, de la robotique, de l'intelligence artificielle et de la linguistique autour d'une même hypothèse : la pensée ne peut être comprise indépendamment du corps qui la produit. Nos concepts, nos raisonnements, nos émotions et jusqu'à notre langage émergent des interactions permanentes entre le cerveau, le corps et l'environnement.
3. Autrement dit, la cognition incarnée constitue une théorie générale de la cognition, tandis que la linguistique cognitive en représente l'une des applications les plus fécondes à l'étude du langage.
Le terme "incarnée" paraît préférable à "incorporée". Il est plus fidèle à l'usage international et rend mieux l'idée défendue par Lakoff, Johnson ou Varela : la pensée n'est pas simplement « contenue » dans un corps, elle émerge de l'expérience vécue d'un organisme incarné. Cette nuance est essentielle, car elle renvoie à la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, qui a profondément influencé plusieurs des fondateurs de la cognition incarnée, même si leurs travaux s'inscrivent ensuite dans un cadre expérimental et naturaliste très différent.
Mais l'histoire est cependant plus subtile que cette distinction ne le laisse entendre ...
Historiquement, ce n'est pas le programme de la cognition incarnée qui donne naissance à la linguistique cognitive. Les deux se développent presque simultanément et s'alimentent mutuellement. Les premiers linguistes cognitifs — George Lakoff, Mark Johnson, Ronald Langacker, Leonard Talmy ou Charles Fillmore — sont précisément ceux qui vont montrer, dès le début des années 1980, que les structures du langage trouvent leur origine dans notre expérience sensorielle et motrice.
Leur intuition précède même l'usage généralisé de l'expression "Embodied Cognition".
Ainsi, lorsque Mark Johnson publie "The Body in the Mind" (1987), ou lorsque George Lakoff fait paraître "Women, Fire, and Dangerous Things" (1987), le terme « cognition incarnée » n'est pas encore devenu le nom d'un paradigme interdisciplinaire. En revanche, les idées essentielles sont déjà présentes : les concepts abstraits dérivent de l'expérience corporelle, les catégories reposent sur des prototypes plutôt que sur des définitions logiques, et les métaphores structurent la pensée elle-même.
C'est seulement au cours des années 1990 que ces travaux convergent avec ceux des neurosciences, de la psychologie expérimentale, de la robotique et de la philosophie de l'esprit pour former ce que l'on appellera désormais la cognition incarnée (Embodied Cognition).
Dans cette perspective, la linguistique cognitive n'est pas une simple conséquence de la cognition incarnée ; elle en constitue l'un des principaux foyers d'émergence.
L'ouvrage "Philosophy in the Flesh" (Lakoff & Johnson, 1999) représente précisément le moment où ces deux courants se rejoignent : les auteurs y proposent une synthèse philosophique dans laquelle les acquis de la linguistique cognitive deviennent les fondements d'une théorie générale de l'esprit incarné.
De la révolution cognitive à la cognition incarnée
Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, la psychologie, la linguistique et la philosophie ont partagé une même représentation de l'esprit. Héritée de Descartes, de Kant et de la logique formelle, puis renforcée par la révolution cognitive des années 1950-1960, celle-ci assimilait l'intelligence humaine à un système de traitement de symboles abstraits.
L'esprit était conçu comme une sorte d'ordinateur manipulant des représentations indépendamment du corps qui les porte. Les sciences cognitives naissantes - avec des figures comme Allen Newell, Herbert Simon, Jerry Fodor ou Noam Chomsky - privilégiaient ainsi l'étude des règles de calcul, des structures syntaxiques et des représentations mentales, laissant largement de côté la perception, l'action et les émotions.
Dès les années 1970, plusieurs chercheurs commencent pourtant à remettre en cause ce modèle computationnel.
En psychologie, Eleanor Rosch montre que les catégories naturelles ne fonctionnent pas comme des ensembles logiques définis par des propriétés nécessaires et suffisantes, mais s'organisent autour de prototypes (Natural Categories, 1973 ; Cognitive Representations of Semantic Categories, 1975).
Dans le même temps, James J. Gibson développe une théorie écologique de la perception (The Ecological Approach to Visual Perception, 1979), selon laquelle percevoir consiste moins à reconstruire un monde intérieur qu'à interagir directement avec un environnement riche en possibilités d'action (affordances). Ces travaux déplacent progressivement l'attention vers le rôle du corps dans la formation des connaissances.
C'est toutefois dans le domaine de la linguistique qu'émerge la première formulation cohérente de cette nouvelle orientation.
À partir de la fin des années 1970, plusieurs chercheurs américains — George Lakoff, Mark Johnson, Ronald Langacker, Leonard Talmy, Charles Fillmore, Eve Sweetser, auxquels s'ajouteront Gilles Fauconnier et Mark Turner — proposent de rompre avec l'idée d'un langage autonome gouverné exclusivement par des règles syntaxiques.
Selon eux, les structures linguistiques reflètent les mécanismes généraux de la cognition : parler revient à conceptualiser le monde à partir de notre expérience perceptive, motrice et sociale.
L'ouvrage fondateur est "Metaphors We Live By" (George Lakoff et Mark Johnson, 1980).
Les auteurs y soutiennent que les métaphores ne constituent pas de simples figures de style, mais les principaux mécanismes par lesquels l'esprit humain construit les concepts abstraits. Comprendre le temps comme une ressource (« perdre son temps », « gagner du temps »), la discussion comme un combat (« défendre une idée », « attaquer un argument ») ou la vie comme un voyage révèle que notre pensée abstraite repose constamment sur des expériences corporelles plus élémentaires. Cette hypothèse marque une rupture profonde avec la tradition philosophique occidentale, qui concevait les concepts comme des entités purement rationnelles.
Au cours des années suivantes, cette intuition est développée dans plusieurs ouvrages majeurs.
Dans "The Body in the Mind" (1987), Mark Johnson montre que notre compréhension du monde s'appuie sur des schémas d'image (image schemas) — contenant, chemin, équilibre, centre/périphérie, force — directement issus de l'expérience sensorimotrice. La même année, George Lakoff publie "Women, Fire, and Dangerous Things", où il mobilise la théorie des prototypes d'Eleanor Rosch pour montrer que les catégories conceptuelles sont enracinées dans notre expérience du monde plutôt que dans une logique abstraite.
Ronald Langacker développe parallèlement la "Cognitive Grammar" (Foundations of Cognitive Grammar, 1987 ; 1991), selon laquelle la grammaire n'est pas un module autonome de l'esprit, mais une organisation particulière de nos capacités générales de conceptualisation.
Leonard Talmy élabore une sémantique cognitive de l'espace, du mouvement et des relations de force, tandis que Charles Fillmore fonde la "Frame Semantics", montrant que chaque concept linguistique mobilise un cadre d'expérience plus large.
George Lakoff & Mark Johnson, "Metaphors We Live By" (The University of Chicago Press, Chicago, 1980)
"Metaphors We Live By" est le véritable acte fondateur de toute la révolution qui conduira, vingt ans plus tard, à "Philosophy in the Flesh". Si "The Body in the Mind" explique pourquoi la pensée est incarnée et "Women, Fire, and Dangerous Things" comment les concepts s'organisent, "Metaphors We Live By" révèle par quel mécanisme ils deviennent pensables : la métaphore conceptuelle ...
Publié en 1980, "Metaphors We Live By" est aujourd'hui considéré comme l'un des ouvrages fondateurs de la linguistique cognitive et, plus largement, comme l'un des textes majeurs des sciences cognitives contemporaines. Son influence dépasse largement le champ de la linguistique : philosophie, psychologie cognitive, anthropologie, sciences de l'éducation, communication, droit, sciences politiques et intelligence artificielle ont profondément intégré les idées qu'il développe. Traduit dans de nombreuses langues, il marque une rupture comparable, pour l'étude du langage et de la pensée, à celle qu'avait représentée la révolution cognitive pour la psychologie quelques décennies plus tôt.
La thèse centrale de l'ouvrage est d'une remarquable simplicité, mais ses conséquences sont considérables : la métaphore n'est pas un ornement du langage ; elle constitue l'un des principaux mécanismes de la pensée humaine.
1. Depuis Aristote, la tradition occidentale considérait généralement la métaphore comme une figure de style destinée à embellir le discours poétique ou rhétorique. Le langage ordinaire était supposé être essentiellement littéral, tandis que les métaphores relevaient d'un usage exceptionnel ou artistique. Lakoff et Johnson renversent complètement cette perspective. Selon eux, la métaphore précède le langage lui-même : elle appartient aux structures profondes de la cognition. Lorsque nous parlons, nous ne faisons qu'exprimer des organisations conceptuelles déjà présentes dans notre manière de comprendre le monde.
2. Les auteurs introduisent ainsi la notion devenue classique de métaphore conceptuelle (conceptual metaphor).
Une métaphore conceptuelle consiste à comprendre un domaine abstrait de l'expérience à partir d'un domaine plus concret, généralement issu de notre expérience corporelle. Ce processus est systématique et inconscient. Nous parlons du temps comme d'une ressource économique (« perdre son temps », « gagner du temps », « investir son temps »), de la discussion comme d'un combat (« défendre une idée », « attaquer un argument », « démolir une thèse »), de la vie comme d'un voyage (« suivre son chemin », « choisir une direction », « être à un tournant de son existence »), ou encore du bonheur comme d'une élévation (« être au sommet de sa forme », « remonter le moral »). Ces expressions appartiennent au langage quotidien ; elles témoignent du fait que notre pensée abstraite est constamment organisée par des structures issues de l'expérience physique.
3. Cette idée conduit les auteurs à une remise en cause profonde de la conception classique de la rationalité.
Si nos concepts les plus abstraits reposent sur des métaphores enracinées dans l'expérience corporelle, alors la raison n'est plus un système autonome de règles logiques universelles. Elle apparaît au contraire comme une capacité émergente, façonnée par notre perception, nos mouvements, notre orientation spatiale et notre interaction permanente avec le monde. Les métaphores ne sont donc pas des écarts par rapport à une pensée littérale ; elles constituent l'infrastructure même de la conceptualisation.
4. L'ouvrage introduit également une distinction devenue fondamentale entre plusieurs grandes familles de métaphores.
- Les métaphores structurelles organisent un domaine entier de l'expérience à partir d'un autre (« Argument is War », « Time is Money »).
- Les métaphores d'orientation reposent sur les grandes dimensions spatiales issues de notre expérience corporelle (« heureux est en haut », « triste est en bas », « le futur est devant », « le passé est derrière »).
- Les métaphores ontologiques permettent enfin de concevoir des processus, des émotions ou des idées comme des objets, des substances ou des contenants (« être dans une situation », « sortir d'une crise », « remplir sa tête d'idées »).
Cette classification montre que la métaphore n'est pas un phénomène marginal du langage, mais un principe général d'organisation de la pensée.
5. La portée philosophique de l'ouvrage est considérable.
Lakoff et Johnson contestent l'idée, profondément enracinée dans la tradition occidentale, selon laquelle il existerait une pensée entièrement littérale, objective et indépendante de toute expérience. Ils ne défendent pas pour autant un relativisme absolu : le monde existe indépendamment de nous, mais notre accès à celui-ci est toujours médiatisé par des structures conceptuelles élaborées à partir de notre expérience corporelle. Les auteurs parlent alors de réalisme expérientiel (experiential realism), position intermédiaire entre le réalisme naïf et le constructivisme radical.
6. Avec le recul, "Metaphors We Live By" apparaît comme le premier jalon d'une transformation beaucoup plus vaste des sciences cognitives. Les intuitions développées dans cet ouvrage seront approfondies par Mark Johnson dans "The Body in the Mind" (1987), par George Lakoff dans "Women, Fire, and Dangerous Things" (1987), puis intégrées à une théorie générale de l'esprit dans Philosophy in the Flesh (1999). Ensemble, ces travaux conduisent à une conclusion radicale : la pensée humaine est essentiellement incarnée, largement inconsciente et profondément métaphorique.
Dans "The Body in the Mind : The Bodily Basis of Meaning, Imagination, and Reason" (Mark Johnson, The University of Chicago Press, 1987), Johnson demande au lecteur de renverser une intuition vieille de plus de deux mille ans : nous ne pensons pas d'abord avec des idées abstraites ; nous pensons d'abord avec notre corps.
Pour un philosophe formé à Platon, Descartes, Kant ou Frege, cette affirmation est presque contre-intuitive. Johnson ne propose pas une amélioration marginale mais change fondamentalement le point de départ.
1. Depuis Platon, on cherche généralement à savoir "Qu'est-ce qu'un concept ?", Johnson se demande quant à lui "Comment un organisme vivant peut-il produire un concept ?". La question n'est plus logique, mais quasi biologique.
2. De plus, toute la philosophie analytique du XXᵉ siècle avait fait du "sens" une question, logique (Frege), linguistique (Russell), sémantique (Tarski), syntaxique (Chomsky), ou computationnelle (Fodor). Johnson affirme exactement le contraire, pour lui le sens apparaît avant le langage. Il naît dans la perception, les mouvements, l'équilibre du corps, l'orientation spatiale, l'interaction avec l'environnement. Autrement dit, le sens est vécu avant d'être formulé ...
3. L'imagination, jusque-là reléguée au second plan, devient pour Johnson le mécanisme principal permettant de construire des concepts. Les image schemas (Container, Path, Force, Balance...) sont déjà des formes d'imagination corporelle. Puis viennent les métaphores, et enfin les concepts abstraits. L'imagination cesse d'être une faculté artistique et devient une fonction cognitive fondamentale.
4. Enfin, plus révolutionnaire encore, depuis Aristote, la raison est supposée être universelle,
abstraite, logique, indépendante du corps. Et Johnson va soutientir exactement l'inverse. La raison est corporelle, située, historique, culturelle, métaphorique, et émerge progressivement de nos interactions avec le monde.
La rupture devient philosophique avec la notion d'objectivité : depuis Descartes, l'objectivité consistait à éliminer le sujet. Johnson répond que c'est c'est impossible, parce que toute connaissance passe par un cerveau, un corps, une perception, une expérience. L'objectivité n'est donc jamais "vue de nulle part" (expression que développera plus tard Thomas Nagel dans The View from Nowhere, 1986). Elle devient une "objectivité incarnée".
La phénoménologie, de Husserl à Merleau-Ponty, avait déjà profondément renouvelé la philosophie en réhabilitant le rôle du corps dans notre rapport au monde.
Contre le dualisme cartésien, elle montrait que le corps n'est pas un simple objet parmi les autres, mais notre manière d'être au monde (Leib plutôt que Körper). Chez Merleau-Ponty notamment, la perception précède la réflexion : nous n'accédons jamais au réel depuis un point de vue désincarné, mais toujours à travers un corps vivant, situé et engagé dans son environnement. Cette intuition constitue sans doute l'un des grands acquis de la philosophie du XXᵉ siècle.
Cependant, la phénoménologie demeurait essentiellement descriptive.
Elle analyse avec une remarquable finesse la manière dont le monde apparaît à la conscience, mais elle n'explique pas, au sens scientifique du terme, par quels mécanismes cognitifs cette expérience se transforme en concepts. Autrement dit, elle décrit la structure de l'expérience vécue sans proposer un modèle explicatif des opérations mentales qui rendent cette expérience possible.
C'est précisément sur ce point que Mark Johnson introduit une innovation décisive.
Son objectif n'est plus seulement d'affirmer que la pensée est incarnée, mais de montrer comment elle l'est.
Dans "The Body in the Mind" (1987), il identifie des structures cognitives élémentaires, qu'il appelle schémas d'image (image schemas), qui émergent de nos interactions corporelles répétées avec le monde. Ces schémas ne sont ni des images mentales au sens ordinaire, ni des concepts élaborés ; ils constituent des organisations dynamiques de notre expérience sensorimotrice.
Ainsi, l'expérience quotidienne d'avoir un corps doté d'un intérieur et d'un extérieur, d'entrer et de sortir d'espaces, de contenir des objets ou d'être contenu dans un lieu, fait émerger le schéma du conteneur (Container Schema).
De même, notre capacité à nous déplacer dans l'espace engendre le schéma du chemin (Source–Path–Goal), tandis que notre lutte permanente contre la gravité ou les résistances physiques nourrit les schémas de la force, de l'équilibre ou de la contrainte. Ces structures sont acquises très tôt dans le développement de l'enfant, bien avant l'apparition du raisonnement abstrait.
La véritable nouveauté réside donc dans l'idée que ces schémas sensorimoteurs deviennent progressivement les matrices de la pensée abstraite.
Le langage en porte la trace. Nous parlons d'« entrer dans une discussion », de « sortir d'une crise », de « suivre un raisonnement », de « défendre une position », de « peser le pour et le contre », ou encore d'« être au sommet de sa carrière ». Ces expressions ne sont pas de simples figures de style : elles révèlent que les concepts abstraits sont construits à partir de structures initialement corporelles. Le concept ne flotte donc pas dans un espace logique autonome ; il résulte d'une généralisation progressive de l'expérience vécue.
Cette thèse constitue un déplacement majeur par rapport à la philosophie classique.
Depuis Platon, Aristote, Descartes ou Kant, la plupart des théories de la connaissance considéraient les concepts comme des entités abstraites, gouvernées par la logique ou par des catégories a priori de l'entendement. Johnson inverse complètement cette perspective : l'abstraction n'est plus le point de départ de la pensée, mais son point d'arrivée. Les concepts les plus généraux — le temps, la causalité, la moralité, l'identité ou le raisonnement lui-même — trouvent leur origine dans des structures sensorimotrices progressivement réorganisées par l'expérience.
En ce sens, "The Body in the Mind" ne se contente pas de réhabiliter le corps, comme l'avait déjà fait la phénoménologie ; il cherche à naturaliser la formation des concepts. Là où Merleau-Ponty décrivait le corps comme la condition de possibilité de toute perception, Johnson propose une véritable théorie de la genèse cognitive des concepts, articulant philosophie, psychologie cognitive, linguistique et, bientôt, neurosciences. C'est cette ambition explicative qui explique l'importance historique de son ouvrage : il ne montre pas seulement que le corps compte dans la pensée ; il tente de démontrer par quels mécanismes l'expérience corporelle devient signification, imagination, langage et raison.
"Women, Fire, and Dangerous Things : what categories reveal about the mind" (1987, University of Chicago Press, Chicago) est probablement le véritable ouvrage fondateur de la linguistique cognitive, tandis que "The Body in the Mind" constitue le premier grand traité philosophique de la cognition incarnée. Les deux livres sont complémentaires : Johnson explique comment les concepts peuvent émerger de l'expérience corporelle ; Lakoff montre comment ils s'organisent dans notre esprit et dans notre langage ...
Son titre énigmatique — "Women, Fire, and Dangerous Things" (« Femmes, feu et choses dangereuses ») — est emprunté à la langue aborigène australienne Dyirbal, étudiée par le linguiste australien Robert M. W. Dixon. Dans cette langue, les noms sont répartis en plusieurs classes grammaticales ; l'une d'elles regroupe notamment les femmes, le feu et les objets dangereux. À première vue, une telle classification paraît totalement arbitraire. Pour Lakoff, elle constitue au contraire un indice précieux : les catégories ne reflètent pas une logique universelle indépendante de l'esprit humain, mais des manières culturellement et cognitivement organisées d'appréhender le monde.
1. C'est précisément cette idée que l'ouvrage entreprend de démontrer.
Depuis Aristote, la philosophie occidentale considère généralement qu'une catégorie est définie par un ensemble de propriétés nécessaires et suffisantes : un objet appartient à une catégorie s'il possède toutes les caractéristiques qui la définissent. Cette conception, reprise par la logique classique, la philosophie analytique et une partie de la psychologie cognitive, suppose que les catégories sont stables, homogènes et gouvernées par des frontières nettes.
2. Lakoff montre que cette représentation est largement contredite par les recherches contemporaines en psychologie expérimentale, notamment celles d'Eleanor Rosch sur les prototypes. Dans la vie quotidienne, nous ne reconnaissons pas les objets en vérifiant une liste de propriétés abstraites ; nous les comparons spontanément à des exemples jugés plus représentatifs que d'autres. Un rouge-gorge apparaît comme un oiseau plus « typique » qu'une autruche ou un manchot, bien que ces derniers répondent tout autant à la définition biologique de l'oiseau. Les catégories possèdent ainsi un centre et une périphérie, plutôt que des frontières strictement logiques.
3. Lakoff va cependant beaucoup plus loin que Rosch.
Les catégories humaines ne reposent pas uniquement sur des prototypes ; elles sont également structurées par des modèles cognitifs idéalisés (Idealized Cognitive Models, ou ICM). Ces modèles constituent des ensembles cohérents de connaissances, d'expériences, de croyances et de pratiques sociales qui permettent d'interpréter une situation. Comprendre ce qu'est un « restaurant », une « mère », un « mariage » ou une « promesse » suppose de mobiliser un vaste réseau d'attentes implicites, bien au-delà d'une simple définition lexicale. Les concepts apparaissent ainsi comme des constructions dynamiques, dépendantes de notre expérience du monde.
4. L'autre contribution majeure de l'ouvrage consiste à montrer que ces modèles cognitifs sont profondément enracinés dans notre expérience corporelle.
Les catégories ne flottent pas dans un espace abstrait gouverné par la logique ; elles émergent progressivement des interactions répétées entre notre corps et son environnement. Les structures spatiales les plus élémentaires — dedans/dehors, haut/bas, proche/loin, équilibre, mouvement, force — servent ensuite de fondement à la conceptualisation des domaines les plus abstraits. Cette intuition prolonge directement les analyses de Mark Johnson sur les schémas d'image (image schemas) et prépare la théorie des métaphores conceptuelles, développée avec celui-ci dans "Metaphors We Live By" (1980) puis systématisée dans "Philosophy in the Flesh" (1999).
5. L'ouvrage possède également une dimension critique importante.
Lakoff remet en cause ce qu'il appelle le « mythe de l'objectivisme », c'est-à-dire l'idée selon laquelle les catégories existeraient indépendamment des êtres humains et pourraient être décrites par une logique entièrement neutre. Sans sombrer dans un relativisme radical, il défend une position souvent qualifiée de réalisme expérientiel (experiential realism) : le monde existe indépendamment de nous, mais nous n'y accédons jamais autrement qu'à travers les structures perceptives, corporelles, culturelles et linguistiques propres à notre espèce. La rationalité n'est donc plus une faculté désincarnée ; elle est indissociable de notre manière biologique d'habiter le monde.
6. L'influence de "Women, Fire, and Dangerous Things" dépasse largement la linguistique.
L'ouvrage marque profondément la psychologie cognitive, les sciences de l'éducation, l'anthropologie, les sciences politiques, le droit, les sciences de la communication et, plus récemment, l'intelligence artificielle. En montrant que les concepts sont organisés autour de prototypes, de métaphores et de modèles cognitifs plutôt que de définitions logiques, Lakoff contribue à déplacer le centre de gravité des sciences cognitives : comprendre la pensée ne consiste plus seulement à étudier des règles formelles, mais à analyser les mécanismes par lesquels un organisme incarné construit progressivement son expérience du réel.
Aujourd'hui encore, "Women, Fire, and Dangerous Things" demeure l'une des critiques les plus puissantes de la conception classique des catégories héritée d'Aristote. Il marque le passage d'une théorie logique de la conceptualisation à une théorie cognitive, expérientielle et incarnée, qui deviendra l'un des fondements de la linguistique cognitive contemporaine.
Pourquoi cet ouvrage est-il un tournant historique ?
Si "The Body in the Mind" répond à la question « Comment l'expérience corporelle peut-elle engendrer des structures conceptuelles ? », "Women, Fire, and Dangerous Things" répond à une autre interrogation, tout aussi fondamentale : « Comment ces structures organisent-elles effectivement notre pensée ? ».
Ensemble, les deux ouvrages forment le socle théorique de ce qui deviendra la linguistique cognitive.
L'un décrit la genèse des concepts à partir de l'expérience sensorimotrice ; l'autre explique leur organisation, leur catégorisation et leur expression linguistique. C'est cette complémentarité qui explique pourquoi ces deux livres, publiés la même année, sont aujourd'hui considérés comme les deux piliers intellectuels de la révolution cognitive incarnée qui culminera, douze ans plus tard, avec "Philosophy in the Flesh".
Au cours des années 1990, ces travaux convergent progressivement avec les avancées des neurosciences et de la psychologie expérimentale.
Les recherches sur la perception, l'action, les neurones miroirs, la cognition située (situated cognition) et la simulation sensorimotrice suggèrent que les mêmes circuits neuronaux interviennent à la fois dans l'action et dans la compréhension conceptuelle. C'est dans ce contexte que s'impose progressivement l'expression Embodied Cognition, ou cognition incarnée, désignant un vaste programme de recherche interdisciplinaire réunissant neurosciences, psychologie cognitive, philosophie de l'esprit, robotique, intelligence artificielle et linguistique.
L'ouvrage "Philosophy in the Flesh" (George Lakoff et Mark Johnson, 1999) constitue l'aboutissement de cette évolution intellectuelle.
Les auteurs y résument trois résultats qu'ils considèrent comme désormais établis : l'esprit est incarné ; la pensée est principalement inconsciente ; les concepts abstraits sont essentiellement métaphoriques. À leurs yeux, ces découvertes rendent nécessaire une refonte de la philosophie occidentale elle-même. La raison n'apparaît plus comme une faculté transcendante, indépendante du corps, mais comme une propriété émergente d'organismes biologiques engagés dans un environnement physique et social.
Depuis lors, la cognition incarnée est devenue un vaste champ de recherche ...
Si toutes ses variantes ne s'accordent pas sur le rôle exact du corps dans les processus mentaux, elles partagent une même intuition fondamentale : la pensée humaine ne peut être comprise indépendamment des caractéristiques biologiques, perceptives, motrices et affectives de l'organisme qui la produit. La linguistique cognitive apparaît ainsi non comme une discipline isolée, mais comme l'une des premières démonstrations empiriques de cette idée générale : le langage ne reflète pas une logique abstraite préexistante ; il exprime la manière dont des êtres incarnés construisent leur expérience du monde.
"Who Are We?
How Cognitive Science Reopens Central Philosophical Questions
The mind is inherently embodied.
Thought is mostly unconscious.
Abstract concepts are largely metaphorical.
These are three major findings of cognitive science. More than two millennia of a priori philosophical speculation about these aspects of reason are over. Because of these discoveries, philosophy can never be the same again.
(...)
Qui sommes-nous ?
Comment les sciences cognitives rouvrent les grandes questions de la philosophie
L'esprit est fondamentalement incarné.
La pensée est, pour l'essentiel, inconsciente.
Les concepts abstraits sont, en grande partie, métaphoriques.
Telles sont trois des principales découvertes des sciences cognitives. Plus de deux millénaires de spéculations philosophiques a priori sur ces aspects de la raison sont désormais remis en question. À la lumière de ces découvertes, la philosophie ne pourra plus être la même.
Considérées ensemble et examinées en détail, ces trois découvertes relatives au fonctionnement de l'esprit sont incompatibles avec des éléments centraux de la philosophie occidentale. Elles imposent une révision en profondeur des approches philosophiques les plus influentes aujourd'hui, en particulier la philosophie analytique anglo-américaine et la philosophie postmoderniste.
Cet ouvrage pose une question fondamentale : que se passerait-il si nous prenions pour point de départ ces découvertes empiriques sur la nature de l'esprit afin de reconstruire la philosophie ? La réponse est qu'une philosophie véritablement fondée sur les données empiriques obligerait notre culture à abandonner certaines de ses présuppositions philosophiques les plus profondes. Ce livre entreprend d'examiner en détail nombre de ces transformations.
La manière dont nous concevons l'esprit est d'une importance capitale. Nos convictions philosophiques les plus fondamentales sont indissociablement liées à notre conception de la raison.
Depuis plus de deux mille ans, la raison est tenue pour la caractéristique distinctive de l'être humain. Elle ne désigne pas seulement notre capacité à raisonner logiquement ; elle englobe également notre aptitude à mener des recherches, à résoudre des problèmes, à évaluer, à critiquer, à délibérer sur la manière dont nous devons agir et à parvenir à une compréhension de nous-mêmes, des autres et du monde.
Par conséquent, une transformation radicale de notre conception de la raison entraîne inévitablement une transformation tout aussi radicale de notre compréhension de nous-mêmes. Il est déjà surprenant de découvrir, à partir des recherches empiriques, que la rationalité humaine n'est nullement ce que la tradition philosophique occidentale l'avait décrite. Mais il est plus saisissant encore de constater que nous sommes, en réalité, très différents de ce que cette tradition philosophique nous a appris à croire sur notre propre nature.
Commençons par les transformations qu'impliquent ces découvertes dans notre compréhension de la raison. (Let us start with the changes in our understanding of reason)
La raison n'est pas désincarnée (Reason is not disembodied), contrairement à ce qu'a longtemps soutenu la tradition philosophique. Elle émerge de la nature même de notre cerveau, de notre corps et de notre expérience corporelle. Il ne s'agit pas simplement de l'idée, banale et évidente, selon laquelle nous avons besoin d'un corps pour raisonner. L'affirmation est bien plus profonde : la structure même de la raison découle des caractéristiques de notre incarnation. Les mêmes mécanismes neuronaux et cognitifs qui nous permettent de percevoir notre environnement et d'y agir sont également à l'origine de nos systèmes conceptuels et de nos modes de raisonnement.
Comprendre la raison suppose donc de comprendre le fonctionnement de notre système visuel, de notre système moteur ainsi que les mécanismes généraux d'intégration neuronale. En résumé, la raison n'est en aucun cas une propriété transcendante de l'univers ou d'un esprit désincarné. Elle est au contraire profondément façonnée par les particularités de notre corps humain, par l'extraordinaire organisation neuronale de notre cerveau et par les modalités concrètes de notre interaction quotidienne avec le monde.
La raison est un produit de l'évolution (Reason is evolutionary). La pensée abstraite s'appuie sur des formes de perception et d'inférence motrice déjà présentes chez les animaux dits « inférieurs ». Il en résulte une forme de darwinisme de la raison, ou de darwinisme rationnel : même dans ses expressions les plus abstraites, la raison prolonge notre nature animale au lieu de s'en affranchir. Cette découverte transforme profondément notre rapport aux autres espèces et remet en cause l'idée selon laquelle l'être humain serait seul doté de raison. La raison n'est donc pas une essence qui nous sépare du reste du monde animal ; elle nous inscrit au contraire dans une continuité avec lui.
La raison n'est pas universelle au sens transcendant du terme (Reason is not "universal" in the transcendent sense), c'est-à-dire qu'elle ne constitue pas un élément de la structure même de l'univers. En revanche, elle est universelle en ce qu'elle représente une capacité commune à tous les êtres humains. Ce partage est rendu possible par les caractéristiques communes de notre incarnation corporelle.
La raison n'est pas entièrement consciente ; elle est, pour l'essentiel, inconsciente (Reason is not completely conscious, but mostly unconscious)
La raison n'est pas exclusivement littérale ; elle est largement métaphorique et imaginative (Reason is not purely literal, but largely metaphorical and imaginative).
La raison n'est pas détachée des émotions ; elle est au contraire profondément engagée sur le plan affectif (Reason is not dispassionate, but emotionally engaged).
Cette nouvelle conception de la raison représente un changement d'une ampleur considérable. Elle entraîne une révision tout aussi profonde de notre compréhension de ce que signifie être humain. Ce que nous savons désormais du fonctionnement de l'esprit est en contradiction radicale avec les principales conceptions philosophiques classiques de la personne...."
George Lakoff & Mark Johnson, "Philosophy in the Flesh: The Embodied Mind and Its Challenge to Western Thought" (1999)
Publié à la fin des années 1990, alors que les sciences cognitives connaissent un profond renouvellement sous l'effet conjugué de la psychologie expérimentale, de la linguistique cognitive et des neurosciences, "Philosophy in the Flesh" constitue l'un des ouvrages fondateurs de la théorie de la "cognition incarnée" (embodied cognition). S'il n'occupe pas, dans l'histoire de la philosophie, la place canonique de "Sein und Zeit" de Heidegger, de "La Structure des révolutions scientifiques" de Thomas Kuhn ou de "L'Être et le Néant" de Sartre, il est devenu une référence incontournable dans les domaines de la linguistique cognitive, de la philosophie de l'esprit, des sciences cognitives et, plus largement, de toutes les disciplines qui s'intéressent aux relations entre le corps, le langage et la pensée.
L'ouvrage repose sur trois découvertes empiriques que Lakoff et Johnson présentent comme les acquis majeurs des sciences cognitives contemporaines ...
- L'esprit est intrinsèquement incarné (the mind is inherently embodied) ;
- La plus grande partie de notre activité mentale est inconsciente (thought is mostly unconscious) ;
- Les concepts abstraits sont largement structurés par des métaphores conceptuelles issues de l'expérience corporelle (abstract concepts are largely metaphorical).
À partir de ces trois propositions, les auteurs développent une ambition considérable : montrer que nombre des présupposés de la philosophie occidentale — le dualisme cartésien, l'idée d'une raison purement abstraite, l'autonomie du langage ou encore l'existence de catégories universelles indépendantes de l'expérience — doivent être profondément révisés à la lumière des sciences cognitives.
L'idée directrice est simple mais radicale : nous ne pensons jamais indépendamment de notre corps.
Nos catégories les plus abstraites trouvent leur origine dans notre expérience sensorimotrice du monde. La verticalité (« le haut » et « le bas »), l'équilibre, le mouvement, la manipulation d'objets, les notions de contenant ou de trajectoire constituent autant de schémas corporels fondamentaux (image schemas) à partir desquels se construisent progressivement nos raisonnements abstraits. Ainsi, nous parlons spontanément d'une « carrière qui monte », d'un « moral au plus bas », d'un « argument solide » ou d'un « avenir devant nous » : autant d'expressions qui témoignent du rôle structurant des métaphores conceptuelles dans notre manière même de penser.
Part I – "How the Embodied Mind Challenges the Western Philosophical Tradition"
1. La première partie constitue le véritable manifeste philosophique de l'ouvrage. Dès le chapitre d'ouverture, « Who Are We? », Lakoff et Johnson posent une question apparemment simple — "qu'est-ce qu'un être humain ?" — mais dont la réponse engage une remise en cause de plus de deux millénaires de philosophie occidentale.
Selon eux, les progrès récents des sciences cognitives obligent à abandonner l'image classique d'un sujet rationnel, autonome, capable d'accéder à une raison universelle indépendante de son corps. Nous ne sommes pas, écrivent-ils, des « esprits » utilisant un corps comme un simple instrument : "nous sommes des organismes vivants dont la pensée émerge de l'organisation biologique, sensorielle et motrice".
Les auteurs identifient trois découvertes empiriques majeures qui, selon eux, doivent désormais servir de fondement à toute réflexion philosophique ..
- L'esprit est intrinsèquement incarné (the mind is inherently embodied) ;
- L'immense majorité des processus cognitifs demeure inconsciente (thought is mostly unconscious) ;
- Les concepts abstraits reposent largement sur des métaphores conceptuelles issues de l'expérience corporelle (abstract concepts are largely metaphorical).
Ces trois propositions constituent le fil directeur de l'ensemble de l'ouvrage.
Elles conduisent à une critique radicale de plusieurs oppositions fondatrices de la pensée occidentale : le dualisme entre l'esprit et le corps, la séparation entre sujet et objet, l'idée d'une raison purement abstraite ou encore la possibilité d'une connaissance totalement indépendante de notre manière d'habiter le monde.
2. Lakoff et Johnson montrent ensuite que notre appareil conceptuel se construit progressivement à partir de "schémas sensorimoteurs élémentaires" ("image schemas") élaborés dès les premières expériences du nourrisson : l'équilibre, le mouvement, la verticalité, les notions de contenant, de frontière, de trajectoire, de proximité ou de force. Ces structures préconceptuelles, communes à l'espèce humaine, deviennent progressivement le matériau à partir duquel se développent les raisonnements les plus abstraits.
C'est dans ce contexte qu'ils introduisent la distinction devenue classique entre "métaphores primaires" (primary metaphors) et "métaphores complexes" (complex metaphors).
Les premières naissent spontanément des corrélations répétées entre perception et action : « plus est en haut », « le contrôle est en haut », « l'affection est la chaleur », « comprendre, c'est voir ».
Les secondes résultent de la combinaison progressive de ces métaphores élémentaires et donnent naissance aux grands systèmes conceptuels qui structurent les cultures, les langues, les religions, les théories scientifiques et les philosophies.
3. Cette théorie conduit les auteurs à proposer une conception nouvelle de la connaissance, qu'ils nomment "réalisme incarné" (embodied realism).
Contrairement au réalisme classique, qui suppose que la pensée reflète un monde extérieur déjà entièrement constitué, le réalisme incarné affirme que notre accès au réel est toujours médiatisé par notre constitution biologique, notre système perceptif, nos capacités motrices et les interactions que nous entretenons avec notre environnement. Il ne s'agit pas de nier l'existence d'un monde indépendant de nous, mais de reconnaître que nous n'y accédons jamais autrement qu'à travers les structures cognitives propres à notre espèce.
4. Ainsi, la raison elle-même cesse d'être conçue comme une faculté désincarnée.
Elle apparaît comme le produit d'une longue évolution biologique, enracinée dans le cerveau, le corps et l'expérience vécue. Penser ne consiste plus à manipuler des symboles abstraits détachés du monde ; penser revient à prolonger, sous des formes de plus en plus élaborées, notre manière d'agir, de percevoir et d'habiter notre environnement.
5. Cette première partie constitue ainsi le socle de tout l'ouvrage.
Elle prépare les analyses ultérieures consacrées au temps, à la causalité, au langage, au soi ou à la morale, en montrant que ces notions ne procèdent pas d'une raison universelle et désincarnée, mais d'une intelligence profondément enracinée dans l'expérience corporelle. La philosophie est ainsi invitée à changer de point de départ : non plus un sujet abstrait contemplant le monde, mais un être vivant dont la pensée se développe à partir de son engagement sensoriel, moteur et culturel avec son milieu.
Part II – "The Cognitive Science of Basic Philosophical Ideas"
Après avoir posé les fondements théoriques de la cognition incarnée, la deuxième partie entreprend de mettre cette hypothèse à l'épreuve en l'appliquant aux grands concepts de la philosophie. Lakoff et Johnson montrent que des notions traditionnellement considérées comme universelles, objectives et indépendantes de l'expérience — le temps, l'espace, la causalité, l'esprit, le soi, la moralité ou encore la raison — ne constituent pas des catégories abstraites existant en elles-mêmes. Elles sont le résultat d'une longue élaboration cognitive fondée sur notre expérience corporelle du monde.
1. Le premier terrain d'analyse est celui du "temps", sans doute l'un des concepts les plus abstraits de la pensée humaine. Les auteurs montrent que nous ne pouvons pratiquement jamais parler du temps sans recourir à des métaphores spatiales. Nous disons qu'un événement est « devant nous » ou « derrière nous », qu'un délai « approche », que nous « avançons » vers l'avenir ou que nous « laissons le passé derrière nous ». Selon les langues et les cultures, ces métaphores varient, mais toutes traduisent une même réalité cognitive : le temps n'est pas directement perceptible ; nous le comprenons en projetant sur lui notre expérience du déplacement dans l'espace.
2. La "causalité" est analysée selon une logique comparable. Loin d'être une catégorie purement rationnelle, elle dérive de notre expérience physique des forces, des résistances, des mouvements et des interactions entre les objets. Les notions d'action, d'effet, d'obstacle, de transmission ou de transformation trouvent leur origine dans les expériences élémentaires du corps en mouvement. Les raisonnements scientifiques ou philosophiques les plus sophistiqués prolongent ainsi des schémas sensorimoteurs acquis dès les premières années de la vie.
3. Les auteurs consacrent ensuite plusieurs chapitres à l' "esprit" (Mind) et au "soi" (self), montrant que notre compréhension de la vie psychique repose elle aussi sur des métaphores conceptuelles. Nous parlons spontanément de l'esprit comme d'un récipient que l'on peut remplir d'idées, d'une machine qui fonctionne plus ou moins bien, d'un observateur intérieur, ou encore d'un objet que l'on peut perdre, retrouver ou maîtriser. De même, le « soi » apparaît tour à tour comme un propriétaire de lui-même, un personnage intérieur, un guide, un adversaire ou un ensemble de facettes parfois contradictoires. Ces différentes conceptions ne sont pas de simples figures de style : elles organisent notre manière même de penser la conscience, l'identité personnelle et la responsabilité.
4. La réflexion s'étend enfin à la "moralité", domaine dans lequel Lakoff et Johnson retrouvent l'omniprésence des métaphores corporelles.
Les notions de pureté, de souillure, d'équilibre, de rectitude, d'élévation ou de force structurent profondément les systèmes moraux. Être « droit », avoir les « mains propres », « perdre la face », « tomber dans le vice » ou « se relever moralement » ne sont pas de simples expressions imagées : elles révèlent la manière dont les jugements éthiques s'enracinent dans notre expérience du corps, de l'équilibre, de la verticalité et des interactions sociales. Les auteurs montreront d'ailleurs, dans leurs travaux ultérieurs, que les grandes traditions politiques elles-mêmes mobilisent des métaphores familiales différentes — notamment celle du « père sévère » (Strict Father) et du « parent protecteur » (Nurturant Parent) — pour organiser leurs conceptions de l'autorité, de la justice et du bien commun.
5. L'objectif général de cette deuxième partie est de démontrer que les catégories fondamentales de la philosophie ne sont ni intemporelles ni désincarnées.
Elles émergent progressivement de l'expérience vécue, avant d'être stabilisées par le langage, la culture et les traditions intellectuelles. Les concepts philosophiques les plus abstraits apparaissent ainsi comme l'aboutissement d'une longue chaîne de projections métaphoriques, dont les racines plongent dans notre manière d'habiter le monde avec un corps.
Cette démonstration constitue sans doute la contribution la plus originale de l'ouvrage. Elle ne réduit pas la philosophie à une simple rhétorique, mais invite à considérer que toute pensée abstraite demeure tributaire des structures cognitives qui la rendent possible. En ce sens, les métaphores ne sont pas des ornements du discours : elles constituent l'une des conditions de possibilité de la pensée elle-même.
Part III – "The Cognitive Science of Philosophy"
La troisième partie constitue le cœur le plus ambitieux, mais aussi le plus controversé, de l'ouvrage. Après avoir montré que les grands concepts philosophiques trouvent leur origine dans l'expérience corporelle, Lakoff et Johnson entreprennent une vaste relecture de l'histoire de la philosophie occidentale à la lumière de la cognition incarnée. Leur objectif n'est pas simplement de discuter certaines doctrines, mais de montrer que "les systèmes philosophiques eux-mêmes sont construits à partir de métaphores conceptuelles fondamentales", généralement implicites et rarement reconnues par leurs auteurs.
1. Selon eux, aucune philosophie ne s'élabore dans un espace purement logique ou abstrait. Toute métaphysique mobilise, souvent à son insu, des schémas cognitifs issus de l'expérience corporelle. Les grandes catégories philosophiques — l'être, la substance, la vérité, la causalité, la connaissance, la raison ou la morale — ne sont jamais totalement indépendantes des structures cognitives qui les rendent pensables. La tâche du philosophe consiste donc aussi à mettre au jour les métaphores qui soutiennent silencieusement les édifices conceptuels les plus élaborés.
2. Les auteurs revisitent ainsi plusieurs moments décisifs de la tradition occidentale.
Chez Platon, le monde intelligible apparaît structuré par des métaphores de la lumière, de la vision et de l'élévation ; la vérité consiste à sortir de l'obscurité pour contempler les Formes. Aristote développe une conception de la substance, de la causalité et du mouvement qui demeure profondément enracinée dans notre expérience quotidienne des objets physiques et de leurs transformations. Avec Descartes, la célèbre séparation entre la "res cogitans" et la "res extensa" est interprétée comme l'expression d'une métaphore qui oppose le sujet pensant à un monde extérieur conçu comme un ensemble d'objets indépendants.
Quant à Kant, les auteurs estiment que les catégories transcendantales ne sont pas des structures universelles de la raison, mais qu'elles trouvent leur origine dans les mécanismes cognitifs et sensorimoteurs communs à l'espèce humaine. Même la phénoménologie, pourtant attentive à l'expérience vécue, est jugée insuffisamment informée par les découvertes contemporaines des sciences cognitives.
3. L'ouvrage étend également cette analyse à la philosophie analytique et aux théories classiques du langage.
Lakoff et Johnson contestent l'idée selon laquelle la signification pourrait être décrite au moyen d'un système logique autonome, indépendant des capacités perceptives et motrices des locuteurs. Les notions de vérité, de référence ou de représentation sont ainsi réinterprétées à partir du "réalisme incarné", selon lequel notre connaissance du monde est toujours médiatisée par notre constitution biologique et notre interaction avec l'environnement.
4. Un chapitre entier est consacré à Noam Chomsky, ancien collègue et principal adversaire théorique de George Lakoff.
Les auteurs contestent la thèse d'une grammaire largement autonome, gouvernée par des règles syntaxiques universelles indépendantes de la signification. À leurs yeux, le langage ne saurait être dissocié des processus de perception, d'action, d'imagination et d'expérience corporelle. Les structures grammaticales émergent progressivement des mécanismes généraux de la cognition incarnée, plutôt que d'un module syntaxique autonome. Cette critique de la linguistique générative constitue l'un des passages les plus techniques mais aussi les plus convaincants de l'ouvrage, car elle porte sur le domaine de spécialité de Lakoff.
5. Cette troisième partie marque ainsi un déplacement majeur dans la manière d'aborder l'histoire de la philosophie.
Les doctrines ne sont plus seulement envisagées comme des constructions rationnelles ou des réponses à des problèmes logiques ; elles apparaissent également comme des productions cognitives, élaborées à partir de schémas perceptifs, moteurs et métaphoriques hérités de notre condition d'êtres incarnés. La philosophie devient elle-même un objet pour les sciences cognitives.
C'est précisément cette ambition qui explique les réactions contrastées suscitées par l'ouvrage. Nombre de lecteurs ont salué l'originalité de cette « archéologie cognitive » de la pensée occidentale. D'autres lui ont reproché de simplifier des traditions philosophiques souvent beaucoup plus nuancées que ne le laisse entendre cette reconstruction.
La portée de cette troisième partie réside donc moins dans l'invalidation des grands systèmes philosophiques que dans l'ouverture d'une question nouvelle : dans quelle mesure les théories philosophiques sont-elles façonnées, à leur insu, par les structures cognitives de l'esprit humain ?
Part IV – "Embodied Philosophy"
La quatrième et dernière partie abandonne progressivement le registre de la démonstration pour adopter celui du programme philosophique. Après avoir montré comment les sciences cognitives renouvellent notre compréhension de la pensée, du langage et des grands concepts philosophiques, Lakoff et Johnson s'interrogent sur les conséquences de ces découvertes pour la philosophie elle-même. Leur ambition est désormais de dessiner les contours d'une "philosophie incarnée" (Embodied Philosophy), pleinement compatible avec les acquis contemporains de la psychologie cognitive, de la linguistique et des neurosciences.
1. Dans cette perspective, la "rationalité" ne peut plus être conçue comme une faculté purement logique, universelle et désincarnée, indépendante de l'histoire ou de la biologie. Elle apparaît au contraire comme une activité fondamentalement incarnée, imaginative et située, qui mobilise en permanence des métaphores conceptuelles, des schémas sensorimoteurs et des capacités d'imagination. Raisonner ne consiste plus à manipuler des symboles abstraits selon des règles purement formelles, mais à prolonger, sous des formes de plus en plus complexes, notre manière d'agir, de percevoir et d'interagir avec le monde.
2. Cette nouvelle conception conduit également à repenser le "langage".
Les auteurs s'opposent à la vision formaliste qui considère les langues comme des systèmes autonomes de règles syntaxiques. Le langage est envisagé comme une capacité émergente, inséparable des structures perceptives, motrices et affectives qui caractérisent l'espèce humaine. Les significations ne résident pas dans des symboles abstraits, mais dans les expériences vécues auxquelles ces symboles renvoient. Comprendre un énoncé, c'est toujours mobiliser des schémas corporels, des connaissances pratiques et des projections métaphoriques construites au fil de notre interaction avec le monde.
3. Plus largement, Lakoff et Johnson esquissent une nouvelle image de l'être humain.
L'homme n'est plus un sujet rationnel observant un univers extérieur depuis une position de surplomb, mais un organisme vivant dont les capacités cognitives émergent des interactions permanentes entre le cerveau, le corps, le langage, la culture et l'environnement. Cette anthropologie rompt avec le dualisme cartésien autant qu'avec l'idéal d'une raison universelle indépendante de toute condition d'existence. Elle rejoint ainsi un vaste courant de pensée qui, au XXᵉ siècle, a cherché à replacer la perception, le corps et le milieu au cœur de la réflexion philosophique.
4. Cette dernière partie ouvre également plusieurs perspectives interdisciplinaires.
Les auteurs suggèrent que cette philosophie incarnée pourrait renouveler non seulement la philosophie de l'esprit et la théorie de la connaissance, mais aussi l'éthique, les sciences sociales, l'intelligence artificielle, l'éducation et l'étude des pratiques culturelles. Si ces développements demeurent largement programmatiques, ils annoncent plusieurs orientations qui connaîtront un essor important au cours des décennies suivantes, notamment les recherches sur la cognition incarnée (embodied cognition), la cognition située (situated cognition), l'énaction (enactivism) et l'esprit étendu (extended mind).
5. Cette conclusion constitue cependant la partie la plus discutée de l'ouvrage.
Là où les sections précédentes s'appuyaient sur de nombreux travaux empiriques issus des sciences cognitives, cette «philosophie incarnée» reste largement à l'état d'esquisse. Les auteurs indiquent davantage une direction qu'ils ne construisent un système philosophique complet. Plusieurs critiques ont ainsi estimé que cette conclusion ressemblait davantage à un manifeste intellectuel qu'à une théorie pleinement élaborée. Cette réserve n'enlève toutefois rien à son importance historique : elle a contribué à déplacer durablement le centre de gravité des débats contemporains sur la cognition, en faisant du corps, de l'action et de l'environnement non plus des conditions extérieures de la pensée, mais les conditions mêmes de son émergence.
6. Avec le recul, la portée durable de cette dernière partie réside sans doute moins dans la philosophie qu'elle prétend instituer que dans l'impulsion qu'elle a donnée à un vaste mouvement intellectuel.
Les travaux de Francisco Varela sur l'énaction, d'Alva Noë sur la perception, d'Andy Clark sur l'esprit étendu ou encore d'Evan Thompson sur la cognition incarnée développeront, chacun à leur manière, plusieurs des intuitions formulées ici. "Embodied Philosophy" apparaît ainsi moins comme l'aboutissement de l'ouvrage que comme l'ouverture d'un nouveau programme de recherche destiné à rapprocher philosophie, neurosciences, linguistique et sciences cognitives.
L'ouvrage a suscité une réception contrastée ...
Son noyau théorique - la cognition incarnée, le rôle des métaphores conceptuelles et l'importance de l'inconscient cognitif - est aujourd'hui largement reconnu comme l'une des contributions majeures des sciences cognitives contemporaines.
En revanche, plusieurs critiques ont estimé que l'ambition de refonder l'ensemble de la philosophie occidentale dépassait les démonstrations effectivement proposées. Certains philosophes lui reprochent une lecture parfois simplificatrice des traditions qu'il entend dépasser, tandis que plusieurs spécialistes jugent que la « philosophie incarnée » demeure davantage un programme de recherche qu'une théorie pleinement élaborée.
Malgré ces réserves, "Philosophy in the Flesh" demeure l'un des ouvrages les plus influents de la fin du XXᵉ siècle sur les rapports entre langage, cognition et philosophie.
Si Lakoff et Johnson ont proposé une théorie philosophique et linguistique de l'incarnation de la pensée, Lawrence W. Barsalou, psychologue cognitiviste américain, professeur émérite (notamment à l'University of Glasgow et auparavant à Emory University et à Duke University), lui donne, à partir de la fin des années 1990, une assise expérimentale en psychologie cognitive. Il est celui qui transforme une intuition théorique en un véritable programme de recherche empirique...
En 1999, Lawrence W. Barsalou publie un article devenu classique, "Perceptual Symbol Systems" (Behavioral and Brain Sciences, 22(4), 1999). Cet article est sans doute, avec "Metaphors We Live By", "The Body in the Mind" et "Women, Fire, and Dangerous Things", l'un des textes fondateurs de la cognition incarnée....
Longtemps, la psychologie cognitive dominante a considéré que les concepts étaient représentés dans l'esprit sous la forme de symboles abstraits, indépendants de la perception et de l'action. Hérité des premières sciences cognitives des années 1960-1980, ce modèle comparait volontiers le cerveau à un ordinateur manipulant un langage interne (Mentalese, selon Jerry Fodor), où les représentations mentales étaient traitées comme des symboles formels, détachés des modalités sensorielles.
C'est cette conception que Lawrence W. Barsalou, psychologue cognitiviste américain, remet profondément en question : son article "Perceptual Symbol Systems" marque le passage d'une conception symbolique de la pensée à une conception perceptive des représentations mentales.
1. La thèse de Barsalou est simple dans son principe mais révolutionnaire dans ses conséquences. Lorsque nous pensons à un objet – un citron, un cheval ou une montagne –, notre cerveau ne consulte pas un symbole abstrait comparable à une entrée de dictionnaire. Il réactive partiellement les systèmes perceptifs et moteurs qui ont participé à nos expériences antérieures avec cet objet.
Penser à un citron peut ainsi mobiliser simultanément sa couleur jaune ; sa forme caractéristique ; sa texture rugueuse ; son odeur ; son goût acide ; les gestes associés à son utilisation. Le concept n'est donc plus une représentation indépendante de la perception ; il correspond à une simulation partielle de l'expérience perceptive. Barsalou parle à ce propos de Perceptual Symbol Systems (PSS), c'est-à-dire de « systèmes symboliques perceptifs ».
2. La simulation perceptive - Selon Barsalou, comprendre un mot, reconnaître un objet ou raisonner sur une situation consiste à reconstruire, de manière extrêmement rapide et largement inconsciente, une partie des expériences sensorimotrices accumulées au cours de notre vie.
La mémoire conceptuelle fonctionne ainsi moins comme une bibliothèque contenant des définitions que comme un système capable de simuler des expériences.
3. Cette idée conduit à une nouvelle conception de la connaissance : connaître ne revient plus à manipuler des symboles abstraits, mais à réactiver des expériences perceptives stockées dans différents systèmes cérébraux.
C'est un changement de paradigme : cette proposition remet directement en cause la théorie classique de la représentation mentale. Les représentations conceptuelles ne sont plus séparées des systèmes sensoriels ; elles réutilisent continuellement les mêmes circuits neuronaux que ceux impliqués dans la perception et l'action.
4. Au cours des deux décennies suivantes, de nombreux travaux expérimentaux sont venus conforter cette hypothèse.
Des études en imagerie cérébrale montrent par exemple que :
- comprendre un verbe d'action (saisir, courir, frapper) active partiellement les régions motrices correspondantes ;
- imaginer une odeur sollicite certaines régions impliquées dans l'olfaction ;
- penser à un objet manipulable recrute des zones associées aux gestes de préhension.
Ces résultats ne signifient pas que toute pensée se réduit à l'activité sensorimotrice, mais ils montrent que les représentations conceptuelles réutilisent effectivement les systèmes perceptifs beaucoup plus largement que ne le supposait le cognitivisme classique.
5. L'importance de Barsalou tient également à sa position historique.
Là où Mark Johnson expliquait philosophiquement comment les structures corporelles pouvaient engendrer des concepts, et où George Lakoff montrait comment ces concepts s'exprimaient dans le langage au travers des métaphores conceptuelles, Barsalou cherche à démontrer expérimentalement que les représentations mentales sont effectivement construites à partir des systèmes perceptifs.
Il établit ainsi un pont entre la philosophie, la linguistique cognitive et la psychologie expérimentale, contribuant à faire de la cognition incarnée un véritable programme scientifique.
Contrairement à Lakoff ou Johnson, Barsalou a surtout publié des articles scientifiques plutôt que des ouvrages destinés à un large public. Son influence repose principalement sur une série d'articles qui sont devenus des références internationales ...
- Barsalou, L. W. (1983). Ad Hoc Categories. Memory & Cognition, 11(3), 211-227.
Cet article montre que les catégories ne sont pas toujours stables : nous créons spontanément des catégories adaptées à nos buts (« objets à emporter en vacances », « choses à sauver en cas d'incendie »), ce qui remet en cause l'idée de catégories fixes héritée de la logique classique.
- Barsalou, L. W. (1985). Ideals, Central Tendency, and Frequency of Instantiation as Determinants of Graded Structure in Categories. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition.
Il approfondit les travaux d'Eleanor Rosch sur les prototypes en montrant que la structure des catégories dépend aussi de nos objectifs, de nos attentes et des contextes d'utilisation.
- Barsalou, L. W. (1991). Deriving Categories to Achieve Goals. Dans The Psychology of Learning and Motivation, vol. 27.
Il développe l'idée que les catégories sont des instruments cognitifs dynamiques, élaborés pour résoudre des problèmes concrets plutôt que de simples classes logiques.
- Barsalou, L. W. (2008). Grounded Cognition. Annual Review of Psychology, 59, 617-645.
Cette vaste synthèse fait le point sur les données expérimentales accumulées depuis dix ans et montre comment la « cognition ancrée » (grounded cognition) est devenue un cadre théorique majeur de la psychologie cognitive.
On peut ainsi voir une progression historique remarquable :
- Eleanor Rosch montre que les catégories humaines ne suivent pas toujours la logique classique, mais s'organisent autour de prototypes.
- George Lakoff explique comment ces catégories sont structurées par des modèles cognitifs et des métaphores conceptuelles.
- Mark Johnson montre que ces structures conceptuelles trouvent leur origine dans l'expérience corporelle.
- Lawrence Barsalou propose enfin un modèle psychologique et neurocognitif décrivant comment les systèmes perceptifs eux-mêmes participent à la formation, à la représentation et à la mobilisation des concepts.
C'est cette continuité intellectuelle qui fait aujourd'hui de Barsalou l'une des figures majeures de la cognition incarnée, aux côtés de Lakoff, Johnson, Gibson, Rosch, Varela et, plus récemment, des chercheurs en neurosciences cognitives.
"The Routledge Handbook of Embodied Cognition" (2e éd., 2024) dirigé par Lawrence Shapiro et Shannon Spaulding est aujourd'hui l'un des ouvrages de référence les plus importants sur la cognition incarnée.
Il ne s'agit pas d'un livre proposant une nouvelle théorie, mais d'un état de l'art (state of the art) de la discipline. Pour quelqu'un qui souhaite comprendre où en est aujourd'hui la cognition incarnée, c'est probablement, avec l'Oxford Handbook of 4E Cognition (2024), le meilleur point d'entrée.
Lawrence Shapiro est l'un des principaux philosophes contemporains de la cognition incarnée. Son livre "Embodied Cognition" (2011, révisé en 2019 dans la collection New Problems of Philosophy) est souvent considéré comme la meilleure introduction philosophique au domaine. Il y distingue plusieurs formes d'incarnation (conceptuelle, méthodologique et empirique) et insiste sur le fait que l'« embodied cognition » ne constitue pas une théorie unique, mais un ensemble de programmes de recherche parfois convergents, parfois concurrents.
1. Un ouvrage qui marque la maturité de la cognition incarnée
Lorsque Lakoff et Johnson publient "Metaphors We Live By" (1980), puis Johnson "The Body in the Mind" (1987), la cognition incarnée est encore une idée largement marginale face au cognitivisme classique. Quarante ans plus tard, cette seconde édition montre que la cognition incarnée est devenue un domaine autonome de recherche, enseigné dans les universités, soutenu par des centaines d'expériences, discuté dans toutes les branches des sciences cognitives. Le simple fait que Routledge consacre près de mille pages à ce sujet montre que l'on n'est plus devant une hypothèse marginale mais devant un véritable champ scientifique.
2. Un ouvrage qui montre que la cognition incarnée n'est plus une théorie unique
C'est probablement la principale évolution depuis les années 1980. Aujourd'hui on ne parle plus de l'Embodied Cognition mais des approches incarnées.
Le livre distingue notamment :
- le Gibsonian approach (James Gibson),
- la phénoménologie (Merleau-Ponty),
- l'Enactivism (Varela, Thompson, Rosch),
- l'Extended Mind (Clark & Chalmers),
- l'Embedded Cognition,
- la cognition située,
- la cognition distribuée,
- les approches prédictives (Predictive Processing).
Autrement dit, la cognition incarnée est devenue une véritable famille de théories.
3. Un ouvrage qui montre que le débat a changé
Dans les années 1990, la question était : Le cerveau suffit-il à expliquer l'esprit ?
Aujourd'hui, la question est plutôt : Jusqu'où le corps, l'environnement, les outils et les interactions sociales participent-ils effectivement aux processus cognitifs ? Ce déplacement est considérable. La cognition n'est plus pensée comme un calcul enfermé dans le cerveau mais comme un système dynamique reliant cerveau, corps, environnement, culture, technologies.
4. L'arrivée du Predictive Processing
L'une des grandes nouveautés de cette seconde édition est l'importance accordée au Predictive Processing. Depuis une quinzaine d'années, plusieurs chercheurs (notamment Karl Friston, Andy Clark, Jakob Hohwy, Anil Seth) proposent que le cerveau fonctionne essentiellement comme une machine de prédiction. Le Handbook montre comment cette théorie dialogue avec la cognition incarnée. Aujourd'hui, beaucoup de chercheurs considèrent que le cerveau prédit en permanence, mais ces prédictions sont contraintes par le corps, l'action, la perception, l'environnement. Cette convergence constitue l'un des grands axes de la recherche contemporaine.
5. Un ouvrage qui étend la cognition incarnée à presque tous les domaines
Contrairement aux premiers ouvrages centrés surtout sur la perception et le langage, cette édition explore la mémoire ; l'apprentissage ; le raisonnement ; les émotions ; la cognition sociale ; la morale ; la réalité virtuelle ; les interactions homme-machine ; les technologies numériques. Autrement dit, la cognition incarnée n'est plus limitée à quelques expériences de psychologie expérimentale.
6. Un ouvrage qui engage un dialogue entre philosophie et neurosciences
L'une des grandes qualités du Handbook est de ne pas opposer philosophie et sciences expérimentales. On y trouve simultanément des philosophes de l'esprit, des psychologues, des neuroscientifiques, des linguistes, des chercheurs en intelligence artificielle, des spécialistes de robotique. Cette interdisciplinarité reflète exactement ce qu'est devenue aujourd'hui la recherche sur la cognition.
7. Un ouvrage qui montre aussi les limites de la théorie
Contrairement aux ouvrages militants des années 1990, ce Handbook est très critique. Plusieurs chapitres examinent les difficultés expérimentales ; les résultats contradictoires ; les limites des expériences de simulation sensorimotrice ; les critiques adressées aux approches énactives ; les objections au concept d'Extended Mind ; les cas où des représentations abstraites semblent indispensables. L'ouvrage présente donc les controverses actuelles plutôt qu'une doctrine unifiée.
"Embodied Cognition and Cinema" (Maarten Coëgnarts & Peter Kravanja, Leuven University Press, 2015) représente le premier grand ouvrage collectif à appliquer systématiquement les principes de la cognition incarnée à la théorie du cinéma.
Il marque l'émergence d'un nouveau champ de recherche : l'analyse incarnée de l'expérience cinématographique.
Maarten Coëgnarts est l'un des principaux spécialistes de l'application de la théorie des métaphores conceptuelles au cinéma. Ses recherches montrent comment les films traduisent visuellement des schémas métaphoriques décrits par Lakoff et Johnson, par exemple en associant la verticalité à la puissance ou le mouvement à l'évolution psychologique. Il a notamment développé une analyse systématique des métaphores multimodales, où image, mouvement, montage et son coopèrent pour produire du sens.
1. Depuis les années 1970, la théorie du cinéma était principalement dominée par le structuralisme (Christian Metz) ; la sémiologie ; la psychanalyse (Lacan, Žižek) ; les études culturelles. Le spectateur était souvent considéré comme un lecteur de signes ou un interprète de codes.
2. Ce livre propose un changement de perspective : avant d'être interprété, un film est vécu corporellement.
Autrement dit, le spectateur ne comprend pas un film uniquement grâce à des raisonnements abstraits ; il le comprend d'abord par son corps, sa perception et ses émotions. L'ouvrage s'appuie explicitement sur les travaux de George Lakoff et Mark Johnson. Leur idée fondamentale est que les concepts abstraits reposent sur des expériences sensorimotrices. Les auteurs montrent que le cinéma exploite précisément ces mécanismes. Ainsi les métaphores visuelles, les mouvements de caméra, les cadrages, la lumière, le rythme du montage, les sons mobilisent des schémas corporels universels. Monter évoque spontanément l'élévation, le pouvoir ou la transcendance ; descendre suggère la chute, l'échec ou la mort ; l'obscurité renvoie souvent à l'inconnu ; la proximité exprime l'intimité. Ces correspondances ne sont pas seulement culturelles : elles prennent appui sur notre expérience corporelle du monde.
3. Il développe la théorie de la "simulation incarnée" - L'un des apports majeurs du livre est d'intégrer les recherches en neurosciences sur les neurones miroirs et la simulation incarnée.
L'idée est simple. Lorsque nous observons un personnage courir, souffrir, sourire, tomber, ou tendre la main, certaines régions de notre cerveau s'activent comme si nous réalisions nous-mêmes ces actions. Le spectateur ne se contente donc pas de voir l'action : il la simule intérieurement. Cette notion de simulation incarnée permet d'expliquer l'empathie, mais aussi la tension dramatique, l'identification aux personnages et la puissance émotionnelle du cinéma.
4. Une nouvelle théorie des émotions au cinéma
Les théories classiques expliquaient souvent les émotions du spectateur par le récit, les personnages, l'identification psychologique. Les auteurs montrent que les émotions naissent également du mouvement, du rythme, de la musique, de la perception visuelle, des sensations corporelles. Autrement dit, nous ressentons avant même d'interpréter. Le corps participe directement à la production du sens.
5. L'ouvrage réunit des spécialistes de plusieurs domaines : théorie cognitive du cinéma ; philosophie de l'esprit ; neurosciences cognitives ; psychologie de la perception ; linguistique cognitive ; théorie des métaphores conceptuelles.
Cette interdisciplinarité constitue l'une de ses principales forces.
6. La préface est rédigée par Mark Johnson, cofondateur de la cognition incarnée avec George Lakoff.
Johnson y souligne que le cinéma constitue un terrain privilégié pour observer comment le sens émerge de l'expérience perceptive et corporelle. La présence de Johnson confère à l'ouvrage une forte légitimité intellectuelle et manifeste la reconnaissance, par les fondateurs eux-mêmes, de l'extension de leurs idées vers les arts et les médias.
7. Une extension de la cognition incarnée vers l'esthétique - L'apport le plus original de ce livre est sans doute de montrer que la cognition incarnée ne concerne pas uniquement le langage ; la perception ; le raisonnement. Elle permet également de comprendre les arts visuels, le cinéma, la musique, les émotions esthétiques.
Ainsi, l'esthétique n'est plus conçue comme une activité purement intellectuelle : elle est enracinée dans les capacités perceptives et motrices du corps.
"Music and Embodied Cognition: Listening, Moving, Feeling, and Thinking" (Arnie Cox, 2016) est considéré comme l'un des ouvrages fondateurs de l'application de la cognition incarnée à la musique.
Là où "Embodied Cognition and Cinema" (2015) ouvre la voie pour le cinéma, le livre d'Arnie Cox est généralement reconnu comme la première synthèse théorique d'envergure montrant comment la cognition incarnée renouvelle en profondeur notre compréhension de l'expérience musicale.
Son importance dépasse la seule musicologie : il constitue aujourd'hui une référence pour la philosophie de la musique, la psychologie cognitive, les neurosciences de la musique et l'esthétique.
Arnie Cox est aujourd'hui l'une des figures majeures de la cognition musicale incarnée. Son concept de Mimetic Hypothesis est devenu une référence incontournable dans les recherches portant sur les liens entre perception musicale, mouvement et action. Son ouvrage est régulièrement cité aux côtés des travaux de Marc Leman, David Huron, Aniruddh Patel et Elizabeth Margulis comme l'une des contributions les plus influentes de la musicologie cognitive contemporaine.
1. Un ouvrage qui renouvelle profondément la théorie de l'écoute musicale
Pendant des siècles, deux grandes conceptions dominaient. La première considérait la musique comme un système de structures abstraites (harmonie, contrepoint, formes musicales, organisation des sons), la seconde privilégiait les émotions suscitées par la musique.
Arnie Cox propose une troisième voie. Selon lui, écouter de la musique consiste avant tout à simuler corporellement les gestes qui pourraient produire cette musique. Autrement dit, l'auditeur n'entend pas seulement des sons : il les éprouve physiquement.
2. L'apport majeur de Cox est ce qu'il appelle la Mimetic Hypothesis. Cette hypothèse repose sur une idée simple. Lorsque nous entendons un violon ou un chanteur, nous reproduisons inconsciemment une partie des mouvements nécessaires pour produire ces sons. Cette imitation est généralement invisible. Elle mobilise néanmoins les systèmes moteurs, les représentations gestuelles, les sensations musculaires, les émotions. Ainsi, comprendre la musique revient en partie à simuler l'action musicale.
3. Les travaux sur les neurones miroirs avaient principalement porté sur les gestes, les actions, les expressions faciales.
Cox montre que ces mécanismes peuvent également expliquer notre rapport à la musique. Même immobile, l'auditeur anticipe les mouvements du musicien ; ressent les efforts physiques ; perçoit les tensions et les relâchements. Autrement dit, écouter mobilise déjà des circuits moteurs.
4. Le corps devient l'instrument de compréhension - Dans la tradition occidentale, la musique était souvent pensée comme un langage abstrait. Cox inverse cette perspective. La musique est comprise grâce aux mouvements, à la respiration, aux tensions musculaires, au rythme de la marche, aux gestes. Ainsi, les notions musicales prennent une signification corporelle.
Ainsi, une montée mélodique est ressentie comme une ascension ; une résolution harmonique comme une détente ; un crescendo comme une augmentation d'effort. Le corps devient ainsi le médiateur entre le son et la signification.
5. L'ouvrage combine les acquis de la musicologie, de la psychologie cognitive, des neurosciences, de la théorie musicale et de la cognition incarnée. Cette interdisciplinarité lui confère une place centrale dans les recherches contemporaines sur la musique.
6. L'un des intérêts du livre est de ne pas se limiter à la musique classique occidentale. Cox applique son approche à la musique tonale, à la musique contemporaine, au jazz, aux musiques populaires, aux traditions extra-occidentales. Il suggère que les mécanismes fondamentaux de simulation corporelle sont largement partagés, même si leurs manifestations culturelles diffèrent.
7. Une nouvelle conception de l'émotion musicale - Traditionnellement, on expliquait l'émotion musicale par les souvenirs, les associations culturelles, les attentes harmoniques. Pour Cox, ces facteurs sont importants mais insuffisants. Les émotions naissent aussi de la manière dont notre corps mime intérieurement les mouvements, les tensions et les efforts suggérés par la musique. L'émotion n'est donc pas seulement psychologique ; elle est aussi sensorimotrice.
Après avoir montré, avec Lakoff et Johnson, que les concepts sont enracinés dans l'expérience du corps, puis, avec "Embodied Cognition and Cinema", que le spectateur comprend un film en mobilisant ses capacités perceptives et motrices, Arnie Cox démontre que l'écoute musicale relève elle aussi d'une simulation incarnée. La musique n'est plus appréhendée comme une simple succession de sons ni comme un langage abstrait : elle est vécue comme un ensemble de gestes, d'efforts, de tensions et de relâchements que l'auditeur reproduit inconsciemment. En ce sens, son ouvrage contribue à faire de la cognition incarnée non seulement une théorie de l'esprit, mais aussi une théorie générale de l'expérience esthétique, où le corps apparaît comme la condition première de toute compréhension sensible.
"Experimental Methods in Embodied Cognition : How Cognitive Psychologists Approach Embodiment" (Arianna Felisatti & Martin H. H. Fischer, Routledge, 2023)
Paru plus de quarante ans après "Metaphors We Live By" (1980) de George Lakoff et Mark Johnson, "Experimental Methods in Embodied Cognition" témoigne de la profonde transformation de la cognition incarnée. Ce qui n'était, à l'origine, qu'une hypothèse philosophique et linguistique selon laquelle la pensée est inséparable du corps est devenu un véritable programme de recherche expérimental, fondé sur des protocoles rigoureux, des instruments de mesure et des méthodes comparables à ceux des autres sciences cognitives.
1. L'ambition de cet ouvrage est moins de proposer une nouvelle théorie de l'esprit que d'expliquer comment les chercheurs étudient concrètement la cognition incarnée. Les auteurs réunissent ainsi les principales méthodes employées aujourd'hui dans les laboratoires de psychologie cognitive et de neurosciences : expériences comportementales, mesures des temps de réaction, analyses des mouvements, protocoles sensorimoteurs, études développementales, comparaisons interculturelles, recherches sur les interactions homme-machine, ainsi que travaux réalisés avec des robots humanoïdes ou des modèles animaux. Pour la première fois, un manuel offre une vision d'ensemble des outils méthodologiques permettant de tester empiriquement les hypothèses de la cognition incarnée.
2. Cette évolution marque une étape importante dans l'histoire de la discipline. Alors que les premiers travaux de Lakoff, Johnson ou Varela reposaient principalement sur l'analyse philosophique, linguistique ou phénoménologique, la cognition incarnée est désormais soumise aux exigences de la psychologie expérimentale. Le corps n'est plus seulement pensé comme le fondement de la cognition ; il devient une **variable expérimentale** que l'on peut manipuler, observer et mesurer. Les chercheurs analysent ainsi les effets de la posture, de la marche, des gestes, de l'équilibre, de la respiration ou des expressions faciales sur la mémoire, l'attention, le langage, la prise de décision ou les émotions.
3. L'ouvrage illustre également l'élargissement considérable du champ de recherche. Les auteurs montrent que les mécanismes de la cognition incarnée peuvent être étudiés non seulement chez l'être humain, mais également dans des contextes culturels variés, chez les animaux ou encore dans le domaine de la robotique développementale. Les robots humanoïdes deviennent ainsi des modèles expérimentaux permettant de tester certaines hypothèses sur les liens entre perception, action et cognition, tandis que les comparaisons interculturelles interrogent le rôle respectif des dispositions corporelles universelles et des apprentissages sociaux.
4. L'une des grandes qualités de ce livre réside dans sa volonté de rapprocher les réflexions théoriques des pratiques expérimentales. Chaque méthode est présentée à la fois sous son angle conceptuel, technique et pratique, permettant aux étudiants comme aux chercheurs d'évaluer ses forces, ses limites et les questions auxquelles elle peut répondre. L'ouvrage constitue ainsi un véritable guide méthodologique pour toute personne souhaitant conduire des recherches dans le domaine de la cognition incarnée.
5. Plus largement, "Experimental Methods in Embodied Cognition" symbolise l'entrée de la cognition incarnée dans une phase de maturité scientifique. Comme toute discipline arrivée à son plein développement, elle dispose désormais de ses concepts, de ses débats, mais aussi de ses protocoles expérimentaux, de ses instruments de mesure et de ses méthodes d'enseignement.
À ce titre, ce livre représente un jalon essentiel de l'histoire des sciences cognitives contemporaines : il montre que la cognition incarnée n'est plus seulement une perspective philosophique novatrice, mais une discipline expérimentale pleinement constituée, capable de produire des résultats empiriques reproductibles et de dialoguer avec la psychologie cognitive, les neurosciences, la robotique et l'intelligence artificielle.
