Afrolit1 - Aimé Césaire (1913-2008), "Cahier d'un retour au pays natal" (1956) - Léopold Sédar Senghor (1906-2001), "Chants d'ombre" (1945) - Chinua Achebe (1930-2013) - Ngũgĩ wa Thiong'o (1938-2025) - Wole Soyinka (1934) - "L'Aventure ambiguë", Cheikh Hamidou Kane (1961) - "L'Enfant noir" (1953, Camara Laye) - "Les Bouts de bois de Dieu" (1960, Ousmane Sembène) - "Le Pauvre Christ de Bomba" (Mongo Beti, 1956) - "Les Soleils des indépendances" (1968, Ahmadou Kourouma) - "The Beautyful Ones Are Not Yet Born" (1968, Ayi Kwei Armah) - "La Vie et demie" (Sony Labou Tansi, 1979) - ...

Last update 11/11/2025


Comment répondre à la colonisation ? L'histoire de la littérature africaine n'est pas le passage d'une Afrique « traditionnelle » à une Afrique « moderne ». Elle est plutôt le récit d'un dialogue ininterrompu entre oralité et écriture, mémoire et histoire, enracinement et circulation, langues africaines et langues mondiales. De l'épopée de Soundjata aux romans d'Adichie ou de Gurnah, la même interrogation demeure : comment dire l'expérience africaine dans un monde où l'Afrique a constamment été racontée par d'autres, puis par elle-même, puis à nouveau à travers les circulations mondiales ?

C'est cette tension, plus encore que l'unité géographique du continent, qui donne sa cohérence à un siècle de littérature africaine.

Il est possible de proposer une synthèse relativement solide de la littérature africaine à partir des grandes histoires littéraires (Irele, Gikandi, Owomoyela, Killam, Quayson, Gurnah lui-même comme critique, Ngũgĩ, Mudimbe, Appiah, etc.), des anthologies de référence et des œuvres elles-mêmes. 

La première difficulté est qu'il n'existe pas une littérature africaine, mais des centaines de traditions littéraires liées à des langues, des histoires et des univers culturels distincts : arabe, amharique, swahili, haoussa, peul, yoruba, wolof, kikongo, zoulou, xhosa, malgache, puis anglais, français, portugais ou espagnol. Pourtant, plusieurs questions communes traversent un siècle de création littéraire.


I. Avant le livre : l'Afrique comme civilisation de la parole

L'erreur la plus fréquente consiste à faire commencer la littérature africaine avec la colonisation ou avec le roman moderne. Les historiens de la littérature africaine rappellent généralement que l'Afrique possède des traditions textuelles extrêmement anciennes : littérature pharaonique de l'Égypte ancienne ; littérature chrétienne éthiopienne en ge'ez ; littérature arabe du Maghreb et du Sahel ; poésie swahilie de la côte orientale ; chroniques de Tombouctou ; traditions manuscrites haoussa et peules. Mais surtout, l'Afrique est longtemps demeurée une civilisation où la mémoire collective repose sur la parole. Les griots mandingues, les conteurs akan, les bardes zoulous ou les poètes somalis remplissent une fonction comparable à celle des aèdes grecs.

Des œuvres comme, 

- l'Épopée de Soundjata ;

- les récits yoruba d'Ifè ;

- les traditions du Mwindo congolais ;

- les chants zoulous de Chaka ;

constituent les véritables « classiques » de nombreuses sociétés africaines. La littérature africaine moderne ne naît donc pas du néant : elle naît de la rencontre entre ces traditions orales et l'écriture moderne.


2. La conquête coloniale et l'invention du regard africain

À la fin du XIXe siècle, la littérature africaine écrite apparaît dans un contexte particulier. L'Afrique est alors décrite principalement par les Européens, explorateurs, missionnaires, administrateurs coloniaux, ethnologues. 

Le problème fondamental devient : comment parler de soi lorsque l'on est décrit par les autres ?

Cette question traverse tout le XXe siècle.

Le philosophe V. Y. Mudimbe la formulera magistralement dans "The Invention of Africa" : l'Afrique est aussi une construction intellectuelle produite par les savoirs coloniaux. Une grande partie de la littérature africaine du XXe siècle peut être lue comme une réponse à cette invention.


3. Les années 1930-1950 : la Négritude ou la réhabilitation de l'Afrique

Le premier grand moment intellectuel de la littérature africaine moderne est celui de la Négritude, mouvement né à Paris dans les années 1930 parmi des étudiants et intellectuels noirs originaires d'Afrique, des Antilles et de la Guyane. Son émergence s'inscrit dans un contexte marqué par la domination coloniale européenne, la diffusion des théories raciales et la recherche d'une affirmation culturelle des peuples noirs.

Les trois figures fondatrices sont :

- Aimé Césaire (1913-2008),

- Léopold Sédar Senghor (1906-2001),

- Léon-Gontran Damas (1912-1978).

 

Le terme « Négritude » apparaît sous la plume de Césaire dans les années 1930 et trouve sa formulation la plus célèbre dans son chef-d'œuvre, "Cahier d'un retour au pays natal" (première version en 1939, version définitive en 1956), texte fondateur qui transforme l'expérience coloniale en affirmation identitaire et poétique(Editions Présence Africaine, 1983) ...

Si l'on cherche le passage le plus représentatif de la Négritude, on peut retenir ...

"Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n'est point vrai que l'oeuvre de l'homme est finie que nous n'avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l'oeuvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. "

Et s'il ne fallait retenir qu'un seul passage du Cahier d'un retour au pays natal (version définitive de 1956, texte initial publié en 1939), ce serait probablement celui-ci, devenu l'un des textes les plus célèbres de toute la littérature francophone du XXe siècle : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

"Tout le monde la méprise la rue Paille. C'est là que la jeunesse du bourg se débauche. C'est là surtout  que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés. Car la rue débouche sur la  plage, et la plage ne suffit pas à la rage écumante de la mer. 

Une détresse cette plage elle aussi, avec son tas d'ordures pourrissant, ses croupes furtives qui se  soulagent, et le sable est noir, funèbre, on n'a jamais vu un sable si noir, et l'écume glisse dessus en glapissant, et la mer la frappe à grands coups de boxe, ou plutôt la mer est un gros chien qui lèche et  mord la plage aux jarrets, et à force de la mordre elle finira par la dévorer, bien sûr, la plage et la rue Paille avec. 

Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s'élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d'Europe... 

Partir. 

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serai un homme-juif 

un homme-cafre 

un homme-hindou-de-Calcutta 

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas 

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer parfaitement le tuer sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne 

un homme-juif 

un homme-pogrom 

un chiotun mendigot 

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot? 

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourageur les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre. 

Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourris d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre tendue terre saoule terre grand sexe levé vers le soleil 

terre grand délire de la mentule de Dieu 

terre sauvage montée des resserres de la mer avec dans la bouche une touffe de cécropies 

terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes 

il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'un toi je découvre toujours à même distance de mirage mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme la terre où tout est libre et fraternel, 

ma terre 

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : «J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertées de vos plaies ». 

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerais ». 

Et je lui dirai encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. » 

Et venant je me dirais à moi même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... » 

Et voici que je suis venu ! 

De nouveau cette vie clopinante devant moi, non pas cette vie, cette mort, cette mort sans sens ni piété, cette mort où la grandeur piteusement échoue, l'éclatant petitesse de cette mort, cette mort qui clopine de petitesses en petitesses ; ces pelletées de petites avidités sur le conquistador; ces pelletées de petits larbins sur le grand sauvage, ces pelletées de petites âmes sur le Caraïbe aux trois âmes, et toutes ces morts futiles tragiques futilités éclairée de cette seule noctiluque et moi seul, brusque scène de ce petit matin où fait le beau l'apocalypse des monstres puis, chavirée, se tait chaude élection de cendres, de ruines et d'affaissements 

Encore une objection ! une seule, mais de grâce une seule : je n'ai pas le droit de calculer la vie à mon empan fuligineux ; de me réduire à ce petit rien ellipsoïdal qui tremble à quatre doigts au-dessus de la ligne, moi homme, d'ainsi bouleverser la création, que je me comprenne entre latitude et longitude ! 

Au bout du petit matin, la mâle soif et l'entêté désir, me voici divisé des oasis fraîches de la fraternité ce rien pudique frise d'échardes dures cet horizon trop sûr tressaille comme un geôlier. 

Ton dernier triomphe, corbeau tenace de la Trahison. 

Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d'une île et ce qui est à moi aussi, l'archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l'une de l'autre Amérique ; et ses flancs qui sécrètent pour l'Europe la bonne liqueur d'un Gulf Stream, et l'un des deux versants d'incandescence entre quoi l'Equateur funambule vers l'Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l'arrière de cette polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la Floride où d'un nègre s'achève la strangulation, et l'Afrique gigantesquement chenillant jusqu'au pied hispanique de l'Europe, sa nudité où la Mort fauche à larges andains...."

 

Autour de ce noyau fondateur paraissent plusieurs œuvres majeures ..

- "Pigments" de Léon-Gontran Damas (1937), généralement considéré comme le premier grand recueil poétique de la Négritude. Son ton est plus révolté et plus directement anticolonial que celui de Senghor.

- "Chants d'ombre" de Léopold Sédar Senghor (1945), premier grand recueil de Senghor, qui célèbre à la fois l'Afrique, la mémoire ancestrale et le dialogue des cultures.

- "Hosties noires" de Senghor (1948), inspiré notamment par la Seconde Guerre mondiale et l'expérience des tirailleurs sénégalais engagés dans les conflits européens.

- "Éthiopiques" de Senghor (1956), souvent considéré comme l'aboutissement de sa poésie, où s'affirme sa réflexion sur le métissage culturel et la « civilisation de l'universel ».

- "Discours sur le colonialisme" de Aimé Césaire (1950), pamphlet majeur qui renverse la rhétorique coloniale en affirmant que le colonialisme a d'abord déshumanisé l'Europe elle-même. Ce texte exercera une influence considérable sur les générations anticoloniales africaines et sur des penseurs comme Frantz Fanon.

 

Né à Cayenne, en Guyane, Léon-Gontran Damas (1912-1978) appartient à une aire souvent oubliée de la Négritude : non pas seulement l’Afrique ou les Antilles, mais aussi la Guyane coloniale, marquée par l’école française, l’assimilation, le racisme et le déracinement culturel. Son livre majeur est "Pigments", publié en 1937. C’est l’un des premiers recueils poétiques de la Négritude. Le ton y est très différent de celui de Senghor ou de Césaire : Damas est plus sec, plus nerveux, plus violent, souvent plus directement satirique. Sa poésie refuse la belle rhétorique coloniale ; elle dénonce l’humiliation, l’imitation forcée de la France, la honte inculquée aux colonisés. Le colonisé apprend à mépriser sa langue, son corps, sa couleur, ses origines. Damas attaque particulièrement l’idéologie assimilationniste, cette injonction faite aux colonisés de devenir de « bons Français » au prix d’une mutilation intérieure.

Après "Pigments", il publie notamment Retour de Guyane en 1938, texte anticolonial très critique sur la situation guyanaise, puis Black-Label en 1956, œuvre plus ample, hantée par l’exil, l’alcool, la mémoire noire et la solitude. Il est, au final, un précurseur poétique de la Négritude, un critique radical de l’assimilation coloniale, et l’une des voix les plus modernes, les plus coupantes, de la poésie noire francophone du XXe siècle...

HOQUET 

Et j'ai beau avaler sept gorgées d’eau 

trois à quatre fois par vingt-quatre heures 

me revient mon enfance 

dans un hoquet secouant 

mon instinct 

tel le flic le voyou 

Désastre 

parlez-moi du désastre 

parlez-m’en 

Ma mère voulant d’un fils très bonnes manières à table 

Les mains sur la table 

le pain ne se coupe pas 

le pain se rompt 

le pain ne se gaspille pas 

le pain de Dieu 

le pain de la sueur du front de votre Père 

le pain du pain 

Un os se mange avec mesure et discrétion 

un estomac doit être sociable 

et tout estomac sociable 

se passe de rots 

une fourchette n’est pas un cure-dents 

défense de se moucher 

au su 

au vu de tout le monde 

et puis tenez-vous droit 

un nez bien élevé 

ne balaye pas l’assiette

Et puis et puis 

et puis au nom du Père 

du Fils 

du Saint-Esprit 

à la fin de chaque repas 

Et puis et puis 

et puis désastre 

parlez-moi du désastre 

parlez-m’en 

Cet enfant sera la honte de notre nom 

cet enfant sera notre nom de Dieu 

Ma mère voulant d’un fils mémorandum 

Si votre leçon d’histoire n’est pas sue 

vous n’irez pas à la messe 

dimanche 

avec vos effets des dimanches 

Taisez-vous 

Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français 

le français de France 

le français du français 

le français français 

Désastre 

parlez-moi du désastre 

parlez-m’en 

Ma Mère voulant d’un fils 

fils de sa mère 

Vous n’avez pas salué voisine 

encore vos chaussures de sales 

et que je vous y reprenne dans la rue 

sur l’herbe ou la Savane 

à l’ombre du Monument aux Morts 

à jouer 

à vous ébattre avec Untel 

avec Untel qui n’a pas reçu le baptême 

Désastre 

parlez-moi du désastre 

parlez-m’en  (...)


- « Hoquet » (1937) met en scène l'éducation coloniale et bourgeoise reçue par un jeune Noir à qui l'on répète sans cesse les règles de la « bonne conduite » française. Les injonctions familiales et scolaires produisent un véritable étouffement intérieur, symbolisé par le hoquet qui revient de manière obsessionnelle. Le poème dénonce l'assimilation culturelle comme une violence psychologique.

- « Solde » est l'un des poèmes les plus radicaux du recueil. Damas y annonce qu'il se débarrasse symboliquement de tout ce que la société coloniale a voulu faire de lui : bonnes manières, morale imposée, préjugés raciaux intériorisés. Le titre évoque une liquidation générale. Le poème est souvent lu comme un acte de libération identitaire.

- « Blanchi », un poème fondamental sur le désir imposé de devenir « blanc ». Damas montre comment le système colonial produit chez les colonisés une honte de soi et une fascination pour la culture dominante. Le texte anticipe de manière remarquable les analyses que développera plus tard Frantz Fanon dans "Peau noire, masques blancs". (Se peut-il donc qu’ils osent / me traiter de blanchi / alors que tout en moi / aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique / qu’ils ont cambriolée ...)

- « Limbé » est probablement le poème le plus personnel de "Pigments". Le ton y est plus mélancolique que dans les textes de combat. "Rendez-les-moi mes poupées noires / qu’elles dissipent / l’image des catins blêmes / marchands d’amour qui s’en vont viennent / sur le boulevard de mon ennui ...).

- « Ils sont venus ce soir », un poème marqué par la mémoire de l'esclavage et de la violence historique. La nuit, les ancêtres semblent revenir rappeler les souffrances du passé. Le texte participe à l'entreprise de réappropriation de la mémoire noire qui caractérise la Négritude.

"SOLDE 

J'ai impression d’être ridicule 

dans leurs souliers 

dans leur smoking 

dans leur plastron 

dans leur faux-col 

dans leur monocle 

dans leur melon 

Pour Aimé Césaire 

J'ai l'impression d’être ridicule 

avec mes orteils qui ne sont pas faits 

pour transpirer du matin jusqu’au soir qui déshabille 

avec l’emmaillotage qui m’affaiblit les membres 

et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe 

J'ai l'impression d’être ridicule 

avec mon cou en cheminée d’usine 

avec ces maux de tête qui cessent 

chaque fois que je salue quelqu’un 

 

J'ai l’impression d’être ridicule 

dans leurs salons 

dans leurs manières 

dans leurs courbettes 

dans leur multiple besoin de singeries 

J'ai l'impression d’être ridicule 

avec tout ce qu’ils racontent 

jusqu’à ce qu’ils vous servent l’après-midi 

un peu d’eau chaude 

et des gâteaux enrhumés 

J’ai l'impression d’être ridicule 

avec les théories qu’ils assaisonnent 

au goût de leurs besoins 

de leurs passions 

de leurs instincts ouverts la nuit 

en forme de paillasson 

J’ai l’impression d’être ridicule 

parmi eux complice 

parmi eux souteneur 

parmi eux égorgeur 

les mains effroyablement rouges 

du sang de leur ci-vi-li-sa-tion 

 


« Femme noire », publié dans le recueil "Chants d'ombre" (1945).

Ce poème est devenu l'un des textes les plus célèbres de toute la poésie africaine francophone et l'un des manifestes poétiques de la Négritude. L'incipit est immédiatement reconnaissable :

« Femme nue, femme noire,

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! »

À une époque où la culture coloniale associait souvent l'Europe à la civilisation et la peau noire à l'infériorité, Senghor inverse radicalement les valeurs. Le poème est ainsi une réponse esthétique et culturelle au racisme colonial et, comme souvent chez Senghor, la figure féminine devient métaphore de l'Afrique ...

"FEMME NOIRE 

Femme nue, femme noire 

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! 

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux. 

Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi, je te découvre 

Terre promise, du haut d’un haut col ca’ciné 

Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle. 

Femme nue, femme obscure 

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche 

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est 

Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur 

Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée. 

Femme nue, femme obscure 

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali 

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau 

Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire 

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux. 

Femme nue, femme noire 

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel, 

Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie."


"Freedom Time: Negritude, Decolonization, and the Future of the World" (2015) de Gary Wilder est l'un des ouvrages les plus stimulants publiés ces dernières années sur la Négritude, non parce qu'il raconte une fois de plus l'histoire de Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, mais parce qu'il remet en cause une idée devenue presque évidente : celle selon laquelle la décolonisation aurait naturellement dû conduire à l'État-nation souverain.

L'originalité du livre tient dans une question simple : et si Césaire et Senghor n'avaient jamais été, au fond, des nationalistes au sens classique ? 

Wilder montre qu'entre 1945 et le début des années 1960, les deux hommes imaginent autre chose que l'indépendance nationale. Ils cherchent à construire une forme de fédération démocratique post-impériale où les anciennes colonies seraient autonomes sans être séparées, associées sans être subordonnées. Ils envisagent une communauté politique transcontinentale dépassant l'opposition classique entre empire et nation. C'est cette possibilité historique oubliée que Wilder appelle une « future passée » (future past), c'est-à-dire un avenir imaginé puis abandonné par l'histoire.

Pour un lecteur francophone, l'apport le plus surprenant concerne sans doute Senghor.

Depuis plusieurs décennies, une partie de la critique postcoloniale présente Senghor comme trop proche de la France, trop modéré, trop attaché à l'universalisme français. Wilder renverse cette lecture. Il soutient que Senghor ne cherchait pas à préserver l'ordre colonial mais à inventer une forme politique radicalement nouvelle : un fédéralisme postnational fondé sur l'interdépendance des peuples.

L'apport est également important pour Césaire. La lecture dominante retient souvent le poète de la Négritude, l'auteur du Discours sur le colonialisme (1950), le militant anticolonial. Wilder insiste davantage sur le Césaire homme politique, maire de Fort-de-France et député martiniquais. Il montre qu'après 1945, Césaire n'envisage pas immédiatement la séparation de la Martinique d'avec la France. Il explore plutôt des formes complexes d'autonomie politique et de citoyenneté élargie.

C'est moins un livre sur ce qui s'est produit qu'un livre sur ce qui aurait pu se produire.


La Négritude ne naît pas dans un vide intellectuel.

Elle est profondément influencée par la Harlem Renaissance américaine des années 1920 ; les travaux de penseurs noirs comme W. E. B. Du Bois (1868-1963) ; le panafricanisme de Marcus Garvey (1887-1940) ; l'anthropologie culturelle qui commence à remettre en cause les hiérarchies raciales héritées du XIXe siècle.

La revue L'Étudiant noir, fondée en 1935 à Paris, joue un rôle décisif dans la diffusion de ces idées. Après la Seconde Guerre mondiale, la revue Présence Africaine, créée en 1947 par Alioune Diop, devient le principal foyer intellectuel du monde noir francophone. Elle rassemble aussi bien des écrivains africains que des penseurs antillais, américains ou européens.

La Négritude accomplit plusieurs tâches essentielles, 

- rendre sa dignité à l'histoire africaine ;

- réhabiliter les civilisations africaines précoloniales ;

- valoriser les traditions orales, les mythes, les langues et les cultures populaires ;

- combattre les préjugés raciaux issus du colonialisme ;

- faire émerger une conscience noire internationale reliant Afrique, Caraïbes et diaspora américaine.


"Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française" ( Senghor, Léopold Sédar, 1906-2001, ed, Sartre, Jean-Paul, 1905-1980. Paris, Presses universitaires de France)

Cette anthologie fut publiée pour la première fois en 1948 à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de la publication des décrets abolissant définitivement l'esclavage et instituant l'instruction gratuite et obligatoire dans les colonies. « C'est ainsi que les hommes de couleur, singulièrement les Nègres, ont pu accéder non seulement à la liberté du citoyen, mais encore et surtout à cette vie personnelle que seule donne la culture. » (L. S. Senghor) « Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d'être vus. » Dans un texte préliminaire, Orphée noir, lu et discuté avec passion, notamment aux États-Unis, Jean-Paul Sartre témoigne avec lyrisme de « l'éminente dignité de la négritude » et analyse l'importance littéraire mais aussi politique de cette Anthologie, dont les oeuvres apportent « leur contribution à l'humanisme français d'aujourd'hui, qui se fait véritablement universel parce que fécondé par les sucs de toutes les races de la terre. » (L. S. Senghor)


Pour la première fois dans l'espace francophone, l'Afrique n'est plus seulement un objet de discours colonial ; elle devient sujet de sa propre représentation.

Son influence déborde largement le champ littéraire. Les réflexions de Senghor participent à l'émergence du futur État sénégalais indépendant (1960), tandis que les écrits de Césaire nourrissent les mouvements anticoloniaux des années 1950 et 1960.

Cependant, dès les années 1950, la Négritude suscite des critiques importantes. On lui reproche son essentialisme culturel, c'est-à-dire la tendance à définir une identité noire unique ; la notion parfois ambiguë d'« âme africaine » ou de « sensibilité noire » ; son recours fréquent à des oppositions entre raison européenne et émotion africaine ; son caractère souvent élitiste et parisien ; son éloignement relatif des réalités économiques, sociales et politiques des sociétés africaines.

La critique la plus célèbre est formulée par Frantz Fanon (1925-1961) dans "Peau noire, masques blancs" puis dans "Les Damnés de la Terre". 

Dans le premier ouvrage, Fanon analyse les effets psychologiques de la domination coloniale et montre comment l'identité du colonisé se construit souvent sous le regard du colonisateur. Dans le second, écrit au cœur de la guerre d'Algérie et publié quelques mois avant sa mort, il estime que la réhabilitation culturelle opérée par la Négritude constitue une étape nécessaire mais insuffisante. Selon lui, la redécouverte du passé africain ne peut à elle seule abolir les rapports de domination. La véritable libération passe par la lutte politique, l'émancipation économique et la décolonisation des institutions. Fanon reconnaît ainsi le rôle historique de la Négritude dans la reconstruction de la dignité noire, tout en lui reprochant de demeurer trop souvent au niveau de l'affirmation culturelle et symbolique. Il appelle les intellectuels africains à dépasser la célébration du passé pour participer à la construction d'un avenir politique autonome.

Dès L'An V de la révolution algérienne (publié sous le titre "Sociologie d'une révolution"), Fanon s'intéresse déjà davantage aux dynamiques révolutionnaires concrètes qu'aux débats identitaires. Son œuvre marque ainsi le passage d'une pensée de la réhabilitation culturelle à une pensée de la décolonisation politique.

Cette critique de Fanon annonce en partie les débats des années 1960-1970, lorsque la littérature africaine se tourne moins vers la définition d'une essence noire que vers les questions de pouvoir, de corruption, de développement, de langue et de construction nationale, thèmes que l'on retrouve chez Chinua Achebe, Ngũgĩ wa Thiong'o ou Wole Soyinka.

Plus tard, des écrivains comme Wole Soyinka ironiseront sur certains excès du mouvement. Sa formule devenue célèbre résume cette critique : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude ; il bondit sur sa proie et la dévore. »

 

Malgré ces limites, la Négritude demeure un tournant majeur. Elle constitue la première grande affirmation intellectuelle moderne de l'identité africaine et noire. Sans elle, il est difficile d'imaginer l'émergence des générations suivantes d'écrivains africains — d'Chinua Achebe à Ngũgĩ wa Thiong'o — qui, à partir des années 1950 et 1960, déplaceront le débat de la réhabilitation culturelle vers les questions de décolonisation, de langue, de pouvoir et de construction nationale.


"Nihilism and Negritude: Ways of Living in Africa" est sans doute l'un des livres les plus originaux de Célestin Monga, et probablement aussi le plus difficile à classer.

Ce n'est ni un ouvrage d'histoire, ni un traité de philosophie africaine au sens académique, ni un essai politique classique. C'est plutôt une méditation philosophique sur la vie quotidienne africaine. L'ouvrage paraît d'abord en français sous le titre Nihilisme et négritude. Les arts de vivre en Afrique (PUF, 2009), puis en traduction anglaise chez Harvard University Press en 2016.

La thèse de Monga est provocatrice. Selon lui, les discours sur l'Afrique oscillent souvent entre deux caricatures : l'Afrique victime permanente de l'histoire coloniale ; l'Afrique responsable de tous ses malheurs par ses propres traditions. Monga rejette ces deux lectures. Il cherche plutôt à comprendre les logiques existentielles qui organisent la vie quotidienne africaine.

Son idée centrale est que de nombreuses pratiques sociales africaines peuvent être interprétées comme une forme de nihilisme actif. Le mot peut surprendre. Chez Monga, le nihilisme ne signifie pas désespoir ou vide absolu. Il s'inspire davantage de Nietzsche que du sens courant du terme. Il désigne une manière de vivre dans un univers marqué par l'incertitude, la précarité, la violence politique, l'absence de garanties historiques. Et malgré cela, continuer à produire du sens, du plaisir, de la musique, de la fête, du désir et de la dignité.

L'originalité du livre tient au choix des objets étudiés. Monga ne part pas de l'État, du développement ou de la géopolitique, mais du mariage, du corps, de la nourriture, de la danse, de la musique, de la religion, de la mort. Ces pratiques ordinaires deviennent des portes d'entrée vers une philosophie implicite de l'existence africaine contemporaine.

La Négritude de Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire ou Léon-Gontran Damas cherchait à identifier des valeurs positives de la civilisation noire. Monga ne cherche pas à restaurer ce projet. Au contraire, il estime qu'il est devenu impossible de parler d'une essence africaine unique. L'Afrique contemporaine est urbaine, mondialisée, métissée, traversée par des influences multiples. La « nouvelle négritude » qu'il évoque n'est plus une identité culturelle stable mais une expérience historique ouverte sur le monde. L'un des grands mérites du livre est de rompre avec les représentations misérabilistes de l'Afrique....


"Le Dictionnaire de la négritude" publié en 1989 sous la direction de Mongo Beti et Odile Tobner, avec la participation de collaborateurs de la revue Peuples noirs, peuples africains, est un ouvrage assez singulier dans l'histoire intellectuelle africaine.

Malgré son titre, ce n'est pas un dictionnaire de la Négritude au sens où l'on s'attendrait à y trouver essentiellement Senghor, Césaire ou Damas. C'est en réalité une vaste encyclopédie critique consacrée à l'Afrique, au colonialisme, aux indépendances et aux formes contemporaines de domination.

Mongo Beti, après avoir été l'un des grands romanciers anticoloniaux francophones avec "Ville cruelle" (1953) ou "Mission terminée" (1957), devient à partir des années 1970-1980 un intellectuel fortement engagé contre les dictatures africaines, la politique africaine de la France et ce que l'on appellera plus tard la « Françafrique ». Avec Odile Tobner, il anime la revue Peuples noirs, peuples africains (1978-1991), qui constitue l'un des principaux lieux de critique du néocolonialisme francophone. Le dictionnaire apparaît comme une synthèse de ce travail militant accumulé pendant plus d'une décennie.

Chez Senghor, la Négritude désignait principalement une affirmation culturelle noire, une réhabilitation des civilisations africaines, une réponse à l'universalisme colonial. Mongo Beti se montre beaucoup plus sceptique. Depuis les années 1960, il reproche à certaines versions de la Négritude leur essentialisme culturel, leur tendance à célébrer une « âme africaine » abstraite et leur faible capacité à expliquer les réalités politiques contemporaines. Ainsi, le dictionnaire ne célèbre pas la Négritude classique ; il la dépasse. L'Afrique y apparaît moins comme une essence culturelle que comme un ensemble de sociétés confrontées à des rapports de pouvoir historiques. Et le thème central demeure la critique des indépendances inachevées. Pour Mongo Beti, la plupart des États africains francophones n'ont pas véritablement rompu avec la domination coloniale ...


4. Les indépendances : la littérature comme acte fondateur (1950-1975)

Les années 1950-1970 constituent ce que beaucoup de critiques considèrent comme l'« âge classique » de la littérature africaine moderne. Cette période correspond à la grande vague des indépendances : Ghana (1957), Guinée (1958), Nigeria (1960), Sénégal (1960), Tanzanie (1961), Kenya (1963), etc. Les écrivains participent alors à une entreprise comparable à celle des romantiques européens du XIXe siècle ou des intellectuels latino-américains des jeunes républiques : il s'agit de redonner à des peuples longtemps définis par le regard colonial la maîtrise de leur propre histoire.

La littérature devient ainsi un acte de souveraineté culturelle. Elle ne se contente pas d'accompagner les indépendances politiques ; elle contribue à inventer les récits nationaux, à réhabiliter les cultures africaines et à interroger les formes que prendra la modernité du continent.

 

Chinua Achebe (1930-2013)

La publication de "Things Fall Apart" (1958) marque un tournant majeur dans l'histoire littéraire mondiale.

Traduit dans plusieurs dizaines de langues et vendu à des millions d'exemplaires, le roman raconte l'effondrement du monde igbo à la fin du XIXe siècle sous l'effet conjoint des missions chrétiennes et de la colonisation britannique. Le titre est emprunté au poème "The Second Coming" (1919) de William Butler Yeats.

L'importance du livre est difficile à surestimer. Jusqu'alors, l'Afrique apparaissait souvent dans la littérature européenne comme un décor exotique ou un objet d'observation. Achebe inverse la perspective : les Africains deviennent les sujets de leur propre histoire. Comme il l'expliquera plus tard dans son célèbre essai "An Image of Africa" (1975), il s'agit de répondre aux représentations déformées du continent véhiculées par une partie de la tradition occidentale.

Autour d'Achebe se constitue ce que l'on appellera parfois la « génération de la décolonisation », avec notamment Cyprian Ekwensi, Christopher Okigbo ou Flora Nwapa, souvent considérée comme la première grande romancière africaine moderne grâce à Efuru.

 

Ngũgĩ wa Thiong'o (1938-2025)

Au Kenya, marqué par l'insurrection des Mau Mau (1952-1960) et les violences de la colonisation britannique, Ngũgĩ devient l'une des grandes voix de la décolonisation intellectuelle.

Ses premiers romans — "Weep Not, Child", premier grand roman anglophone d'Afrique de l'Est, puis "The River Between" et "A Grain of Wheat" — explorent les contradictions de l'indépendance kenyane et les blessures laissées par la domination coloniale.

À partir des années 1970, sa réflexion se radicalise. Emprisonné en 1977 après la représentation de la pièce "Ngaahika Ndeenda" (I Will Marry When I Want), il décide progressivement d'abandonner l'anglais au profit du kikuyu. Son essai majeur, "Decolonising the Mind", devient l'un des textes fondateurs des études postcoloniales.

Ngũgĩ y formule l'une des questions les plus importantes de toute la littérature africaine : peut-on véritablement décoloniser les esprits en continuant à écrire dans la langue des anciens colonisateurs ?

Le débat qu'il ouvre avec Achebe sur les langues d'écriture demeure aujourd'hui encore l'un des plus importants de la vie intellectuelle africaine.

 

Wole Soyinka (né en 1934)

Dramaturge, romancier, essayiste et intellectuel public, Soyinka représente une autre voie de la modernité africaine. Formé au Nigeria puis en Grande-Bretagne, il refuse aussi bien le folklorisme que l'imitation des modèles européens. Son œuvre puise dans la mythologie yoruba tout en dialoguant avec Shakespeare, la tragédie grecque et le théâtre moderne.

Parmi ses œuvres majeures figurent "The Lion and the Jewel" (1959), "A Dance of the Forests" (1960), écrite pour les célébrations de l'indépendance du Nigeria ; "The Man Died" (1972), récit de son emprisonnement pendant la guerre du Biafra (1967-1970) et réflexion sur les rapports entre pouvoir, liberté et engagement intellectuel ; "Death and the King's Horseman" (La Mort et l'Écuyer du roi, 1975), généralement considérée comme son chef-d'œuvre dramatique, inspirée d'un événement historique survenu dans le pays yoruba dans les années 1940 et explorant le conflit entre ordre colonial britannique et traditions africaines.

Loin de l'optimisme des premières années de l'indépendance, Soyinka met souvent en scène les ambiguïtés du pouvoir, les violences politiques et les responsabilités des élites africaines elles-mêmes.

Emprisonné durant la guerre du Biafra (1967-1970), il devient l'une des grandes consciences critiques du continent. En 1986, il reçoit le prix Nobel de littérature, devenant le premier écrivain africain subsaharien à obtenir cette distinction.


Autour d'Achebe, Ngũgĩ et Soyinka gravitent d'autres figures majeures qui enrichissent cet âge classique ...

- Camara Laye avec "L'Enfant noir" (The African Child, 1954 en anglais), récit largement autobiographique qui évoque l'enfance de l'auteur dans la Guinée coloniale et demeure l'un des grands classiques de la littérature africaine francophone ;

- Cheikh Hamidou Kane avec "L'Aventure ambiguë" (1961), roman majeur de la décolonisation qui met en scène le conflit entre tradition islamique africaine et modernité occidentale à travers le destin de Samba Diallo ;

- Ousmane Sembène avec "Les Bouts de bois de Dieu" (God's Bits of Wood, 1962 en anglais), fresque inspirée de la grande grève des cheminots Dakar-Niger de 1947-1948 et considérée comme l'un des premiers grands romans sociaux africains ;

- ou encore Mongo Beti avec "Le Pauvre Christ de Bomba" (The Poor Christ of Bomba, 1971 en anglais), satire mordante de l'entreprise missionnaire et des contradictions du système colonial en Afrique équatoriale.

Ces œuvres, publiées entre 1953 et 1961, marquent le passage de la génération de la Négritude à celle du roman africain des indépendances. Alors que Senghor et Césaire s'étaient attachés à réhabiliter la dignité culturelle de l'Afrique, Laye, Kane, Sembène et Beti s'interrogent davantage sur les transformations sociales, religieuses et politiques provoquées par la colonisation et l'entrée dans la modernité. Elles constituent le socle de la grande littérature africaine francophone des années 1950-1960.

Si l'on devait constituer une bibliothèque idéale de la littérature africaine du XXᵉ siècle avec seulement quelques titres incontournables, "Things Fall Apart" (1958) d'Chinua Achebe serait probablement le grand roman fondateur anglophone, tandis que "L'Aventure ambiguë" (1961) serait son équivalent francophone par sa portée intellectuelle et symbolique.

L'un raconte la désintégration d'un monde africain sous le choc de la colonisation ; l'autre interroge le destin des élites africaines après cette rencontre. Ensemble, ils résument peut-être mieux que tout autre couple de romans le drame historique et culturel de l'Afrique moderne.


"L'Aventure ambiguë", Cheikh Hamidou Kane (1961)

Né en 1928 à Matam, dans le nord du Sénégal, au sein d'un milieu peul profondément marqué par l'islam, il reçoit d'abord une formation coranique traditionnelle avant de poursuivre des études dans les institutions françaises du Sénégal puis en France, où il étudie notamment le droit et la philosophie. Cette double formation — islamique et occidentale — constitue l'expérience fondatrice de toute son œuvre. Contrairement à beaucoup d'écrivains africains de sa génération, Kane ne fut pas seulement un homme de lettres. Il participa directement à la construction du Sénégal indépendant, occupant d'importantes fonctions administratives et ministérielles avant de travailler pour des organisations internationales de développement.

Son chef-d'œuvre, "L'Aventure ambiguë", rédigé dès le début des années 1950 mais publié seulement en 1961, raconte l'histoire de Samba Diallo, jeune Peul formé à l'école coranique puis envoyé dans l'école française avant de poursuivre ses études en Europe. Le roman pose une question devenue centrale dans toute l'histoire intellectuelle africaine : « Apprendre de l'autre sans perdre ce que l'on est. »

Le roman met en scène la rencontre entre islam africain et Occident, la tension entre spiritualité et rationalité, le conflit entre héritage culturel et modernité, le drame de l'acculturation, la question de l'identité dans le monde postcolonial. Peu de romans africains ont exprimé avec autant de force ce sentiment de déchirement intérieur.

"Ce jour-là, Thierno l’avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset. 

Simplement sa langue lui avait fourché. Thierno avait sursauté comme s’il eût marché sur une des dalles incandescentes de la géhenne promise aux mécréants. Il avait saisi Samba Diallo au gras de la cuisse, l’avait pincé du pouce et de l’index, longuement. Le petit enfant avait haleté sous la douleur, et s’était mis à trembler de tout son corps. Au bord du sanglot qui lui nouait la poitrine et la gorge, il avait eu assez de force pour maîtriser sa douleur ; il avait répété d’une pauvre voix brisée et chuchotante, mais correctement, la phrase du saint verset qu’il avait mal prononcée. 

La rage du maître monta d’un degré : 

— Ah !… Ainsi, tu peux éviter les fautes ? Pourquoi donc en fais-tu ?… Hein… pourquoi ? 

Le maître avait abandonné la cuisse ; maintenant il tenait l’oreille de Samba Diallo. Ses ongles s’étaient rejoints à travers le cartilage du lobe qu’ils avaient traversé. Le garçonnet, bien qu’il eût fréquemment subi ce châtiment, ne put s’empêcher de pousser un léger gémissement. 

— Répète !… Encore !… Encore !… 

Les ongles du maître s’étaient déplacés et avaient poinçonné le cartilage en un autre endroit. L’oreille, déjà blanche de cicatrices à peine guéries, saignait de nouveau. La gorge nouée, les lèvres sèches, Samba Diallo tremblait de tout son corps et s’ingéniait à répéter correctement son verset, à refréner les râles que la douleur lui arrachait. 

— Sois précis en répétant la Parole de ton Seigneur… Il t’a fait la grâce de descendre Son Verbe jusqu’à toi. Ces paroles, le Maître du Monde les a véritablement prononcées. Et toi, misérable moisissure de la terre, quand tu as l’honneur de les répéter après lui, tu te négliges au point de les profaner. Tu mérites qu’on te coupe mille fois la langue… 

— Oui… Maître… Grâce… Je ne me tromperai plus. Écoute… 

Une fois encore, tremblant et haletant, il répéta la phrase étincelante. Ses yeux étaient implorants, sa voix mourante, son petit corps était moite de fièvre, son cœur battait follement. Cette phrase qu’il ne comprenait pas, pour laquelle il souffrait le martyre, il l’aimait pour son mystère et sa sombre beauté. Cette parole n’était pas comme les autres. C’était une parole que jalonnait la souffrance, c’était une parole venue de Dieu, elle était un miracle, elle était telle que Dieu lui-même l’avait prononcée. Le maître avait raison. La parole qui vient de Dieu doit être dite exactement, telle qu’il Lui avait plu de la façonner. Qui l’oblitère mérite la mort… 

L’enfant réussit à maîtriser sa souffrance. Il répéta la phrase sans broncher, calmement, posément, comme si la douleur ne l’eût pas lanciné. 

Le maître lâcha l’oreille sanglante. Pas une larme n’avait coulé sur le fin visage de l’enfant. Sa voix était calme et son débit mesuré. La Parole de Dieu coulait, pure et limpide, de ses lèvres ardentes. Sa tête endolorie était bruissante. Il contenait en lui la totalité du monde, ce qu’il a de visible et ce qu’il a d’invisible, son passé et son avenir. Cette parole qu’il enfantait dans la douleur, elle était l’architecture du monde, elle était le monde même. 

Le maître qui tenait maintenant une bûche ardente tirée du foyer tout proche regardait et écoutait l’enfant. Mais pendant que sa main menaçait, son regard avide admirait et son attention buvait la parole du garçonnet. Quelle pureté et quel miracle ! Cet enfant, véritablement, était un don de Dieu. Depuis quarante ans qu’il s’était voué à la tâche, combien méritoire, d’ouvrir à Dieu l’intelligence des fils de l’homme, le maître n’en avait jamaisrencontré qui, autant que ce garçon et par toutes ses dispositions, attendît Dieu d’une telle âme. Tant qu’il vivra avec Dieu, cet enfant, ainsi que l’homme qu’il deviendra, pourra prétendre — le maître en était convaincu – aux niveaux les plus élevés de la grandeur humaine. Mais, inversement, la moindre éclipse… Mais à Dieu ne plaise, lemaître chassait cette éventualité de toute la force de sa foi. Toujours en considérant l’enfant, il fit une courte prière, mentalement : « Seigneur, n’abandonne jamais l’homme qui s’éveille en cet enfant, que la plus petite mesure de ton empire ne le quitte pas, la plus petite partie du temps… » 

« Seigneur, songeait l’enfant en psalmodiant son verset, Ta Parole doit être prononcée telle que Tu l’as parlée… » 

La bûche ardente lui roussit la peau. Sous la brûlure, il bondit, secoua spasmodiquement la chemise légère qu’il portait et se rassit, jambes croisées, yeux baissés sur sa tablette, à quelques pas du maître. Reprenant le verset, il rectifia le lapsus. 

— Ici, approche ! Tant que de vaines pensées te distrairont de la Parole, je te brûlerai… Sois attentif : tu le peux. Répète avec moi : « Dieu, donnez-moi. » 

— Dieu, donnez-moi l’attention… 

— Encore… 

— Dieu, donnez-moi l’attention… 

— Maintenant, reprends ton verset. 

L’enfant, tremblant et soumis, reprit la psalmodie passionnée du verset incandescent. Il le répéta jusqu’au bord de l’inconscience. 

Le maître, rasséréné, était plongé dans ses prières. L’enfant savait sa leçon du matin. Sur un signe du maître, il avait rangé sa tablette. Mais il ne bougeait pas, absorbé dans l’examen du maître qu’il voyait maintenant de profil. L’homme était vieux, maigre et émacié, tout desséché par ses macérations. Il ne riait jamais. Les seuls moments d’enthousiasme qu’on pouvait lui voir étaient ceux pendant lesquels, plongé dans ses méditations mystiques, ou écoutant réciter la Parole de Dieu, il se dressait tout tendu et semblait s’exhausser du sol, comme soulevé par une force intime. Les moments étaient nombreux par contre où, poussé dans une colère frénétique par la paresse ou les bévues d’un disciple, il se laissait aller à des violences d’une brutalité inouïe. Mais ces violences, on l’avait remarqué, étaient fonction de l’intérêt qu’il portait au disciple en faute. Plus il le tenait en estime, plus folles étaient ses colères. Alors, verges, bûches enflammées, tout ce qui lui tombait sous la main servait au châtiment. Samba Diallo se souvenait qu’un jour, pris d’une colère démente, le maître l’avait précipité à terre et l’avait furieusement piétiné, comme font certains fauves sur leur proie. 

Le maître était un homme redoutable à beaucoup d’égards. Deux occupations remplissaient sa vie : les travaux de l’esprit et les travaux des champs. Il consacrait aux travaux des champs le strict minimum de son temps et ne demandait pas à la terre plus qu’il ne faut pour sa nourriture, extrêmement frugale, et celle de sa famille, sans les disciples. Le reste de son temps, il le consacrait à l’étude, à la méditation, à la prière et à la formation des jeunes gens confiés à ses soins. Il s’acquittait de cette tâche avec une passion réputée dans tout le pays des Diallobé.

Des maîtres venant des contrées les plus lointaines le visitaient périodiquement et repartaient édifiés. Les plus grandes familles du pays se disputaient l’honneur de lui envoyer leurs garçons ..." ( Julliard, 1961)


"L'Enfant noir" (1953, Camara Laye)

" Je ne pensais qu'à moi-même et puis, à mesure que j'écrivais, je me suis aperçu que je traçais un portrait de ma Haute-Guinée natale. " - Pendant des décennies, "L'Enfant noir" (Camara Laye, The African Child, 1954), est probablement le roman africain francophone le plus lu dans les écoles africaines et françaises.

Né à Kouroussa, en Haute-Guinée, alors colonie de l'Afrique occidentale française (AOF), il grandit dans une famille mandingue. Son père est orfèvre, métier prestigieux dans les sociétés mandingues où l'artisanat du métal est souvent associé à des savoirs initiatiques et symboliques. Cette enfance dans un milieu encore fortement structuré par les traditions africaines nourrira toute son œuvre. Comme beaucoup de futurs intellectuels africains de sa génération, il suit ensuite un parcours scolaire français qui le conduit de la Guinée à la France. Il étudie notamment dans des écoles techniques et découvre l'univers européen, expérience qui inspirera plusieurs de ses livres. 

Sa renommée repose avant tout sur L'Enfant noir" (Plon), publié alors qu'il n'a que vingt-cinq ans. Le livre rencontre immédiatement un succès considérable en France et obtient le prix Charles Veillon en 1954.

"J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je en ce temps-là ? Je ne me rappelle pas exactement. Je devais être très jeune encore : cinq ans, six ans peut-être. Ma mère était dans l’atelier, près de mon père, et leurs voix me parvenaient, rassurantes, tranquilles, mêlées à celles des clients de la forge et au bruit de l’enclume. 

Brusquement, j’avais interrompu de jouer, l’attention, toute mon attention, captée par un serpent qui rampait autour de la case, qui vraiment paraissait se promener autour de la case ; et je m’étais bientôt approché. J’avais ramassé un roseau qui traînait dans la cour – il en traînait toujours, qui se détachaient de la palissade de roseaux tressés qui enclôt notre concession – et, à présent, j’enfonçais ce roseau dans la gueule de la bête. Le serpent ne se dérobait pas : il prenait goût au jeu ; il avalait lentement le roseau, il l’avalait comme une proie, avec la même volupté, me semblait-il, les yeux brillants de bonheur, et sa tête, petit à petit, se rapprochait de ma main. Il vint un moment où le roseau se trouva à peu près englouti, et où la gueule du serpent se trouva terriblement proche de mes doigts. 

Je riais, je n’avais pas peur du tout, et je crois bien que le serpent n’eût plus beaucoup tardé à m’enfouir ses crochets dans les doigts si, à l’instant, Damany, l’un des apprentis, ne fût sorti de l’atelier. L’apprenti fit signe à mon père, et presque aussitôt je me sentis soulevé de terre : j’étais dans les bras d’un ami de mon père ! 

Autour de moi, on menait grand bruit ; ma mère surtout criait fort et elle me donna quelques claques. Je me mis à pleurer, plus ému par le tumulte qui s’était si opinément élevé, que par les claques que j’avais reçues. Un peu plus tard, quand je me fus un peu calmé et qu’autour de moi les cris eurent cessé, j’entendis ma mère m’avertir sévèrement de ne plus jamais recommencer un tel jeu ; je le lui promis, bien que le danger de mon jeu ne m’apparut pas clairement. 

Mon père avait sa case à proximité de l’atelier, et souvent je jouais là, sous la véranda qui l’entourait. C’était la case personnelle de mon père. Elle était faite de briques en terre battue et pétrie avec de l’eau ; et comme toutes nos cases, rondes et fièrement coiffées de chaume. On y pénétrait par une porte rectangulaire. 

À l’intérieur, un jour avare tombait d’une petite fenêtre. À droite, il y avait le lit, en terre battue comme les briques, garni d’une simple natte en osier tressé et d’un oreiller bourré de kapok. Au fond de la case et tout juste sous la petite fenêtre, là où la clarté était la meilleure, se trouvaient les caisses à outils. À gauche, les boubous et les peaux de prière. Enfin, à la tête du lit, surplombant l’oreiller et veillant sur le sommeil de mon père, il y avait une série de marmites contenant des extraits de plantes et d’écorces. Ces marmites avaient toutes des couvercles de tôle et elles étaient richement et curieusement cerclées de chapelets de cauris ; on avait tôt fait de comprendre qu’elles étaient ce qu’il y avait de plus important dans la case ; de fait, elles contenaient les gris-gris, ces liquides mystérieux qui éloignent les mauvais esprits et qui, pour peu qu’on s’en enduise le corps, le rendent invulnérable aux maléfices, à tous les maléfices. Mon père, avant de se coucher, ne manquait jamais de s’enduire le corps, puisant ici, puisant là, car chaque liquide, chaque gri-gri a sa propriété particulière ; mais quelle vertu précise ? Je l’ignore : j’ai quitté mon père trop tôt. 

De la véranda sous laquelle je jouais, j’avais directement vue sur l’atelier, et en retour on avait directement l’œil sur moi. Cet atelier était la maîtresse pièce de notre concession. Mon père s’y

tenait généralement, dirigeant le travail, forgeant lui-même les pièces principales ou réparant les mécaniques délicates ; il y recevait amis et clients ; et si bien qu’il venait de cet atelier un bruit qui commençait avec le jour et ne cessait qu’à la nuit. Chacun, au surplus, qui entrait dans notre concession ou qui en sortait, devait traverser l’atelier ; d’où un va-et-vient perpétuel, encore que personne ne parût particulièrement pressé, encore que chacun eût son mot à dire et s’attardât volontiers à suivre des yeux le travail de la forge. 

Parfois je m’approchais, attiré par la lueur du foyer, mais j’entrais rarement, car tout ce monde m’intimidait fort, et je me sauvais dès qu’on cherchait à se saisir de moi. Mon domaine n’était pas encore là ; ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pris l’habitude de m’accroupir dans l’atelier et de regarder briller le feu de la forge. 

Mon domaine, en ce temps-là, c’était la véranda qui entourait la case de mon père, c’était la case de ma mère, c’était l’oranger planté au centre de la concession. 

Sitôt qu’on avait traversé l’atelier et franchi la porte du fond, on apercevait l’oranger. L’arbre, si je le compare aux géants de nos forêts, n’était pas très grand, mais il tombait de sa masse

de feuilles vernissées, une ombre compacte, qui éloignait la chaleur. Quand il fleurissait, une odeur entêtante se répandait sur toute la concession. Quand apparaissaient les fruits, il nous était tout juste permis de les regarder nous devions attendre patiemment qu’ils fussent mûrs. Mon père alors qui, en tant que chef de famille – et chef d’une innombrable famille – gouvernait la concession, donnait l’ordre de les cueillir. Les hommes qui faisaient cette cueillette apportaient au fur et à mesure les paniers à mon père, et celui-ci les répartissait entre les habitants de la concession, ses voisins et ses clients ; après quoi il nous était permis de puiser dans les paniers, et à discrétion ! Mon père donnait facilement et même avec prodigalité : quiconque se présentait partageait nos repas, et comme je ne mangeais guère aussi vite que ces invités, j’eusse risqué de demeurer éternellement sur ma faim, si ma mère n’eût pris la précaution de réserver ma part. 

— Mets-toi ici, me disait-elle, et mange, car ton père est fou. 

Elle ne voyait pas d’un trop bon œil ces invités, un peu bien nombreux à son gré, un peu bien pressés de puiser dans le plat. Mon père, lui, mangeait fort peu : il était d’une extrême

sobriété. 

Nous habitions en bordure du chemin de fer. Les trains longeaient la barrière de roseaux tressés qui limitait la concession, et la longeaient à vrai dire de si près, que des flammèches,

échappées de la locomotive, mettaient parfois le feu à la clôture ; et il fallait se hâter d’éteindre ce début d’incendie, si on ne voulait pas voir tout flamber. Ces alertes, un peu effrayantes, un peu divertissantes, appelaient mon attention sur le passage des trains ; et même quand il n’y avait pas de trains – car le passage des trains, à cette époque, dépendait tour entier encore du trafic fluvial, et c’était un trafic des plus irréguliers – j’allais passer de longs moments dans la contemplation de la voie ferrée. Les rails luisaient cruellement dans une lumière que rien, à cet endroit, ne venait tamiser. Chauffé dès l’aube, le ballast de pierres rouges était brûlant ; il l’était au point que l’huile, tombée des locomotives, était aussitôt bue et qu’il n’en demeurait seulement pas trace. Est-ce cette chaleur de four ou est-ce l’huile, l’odeur d’huile qui malgré tout subsistait, qui attirait les serpents ? Je ne sais pas. Le fait est que souvent je surprenais des serpents à ramper sur ce ballast cuit et recuit par le soleil ; et il arrivait fatalement que les serpents pénétrassent dans la concession. 

Depuis qu’on m’avait défendu de jouer avec les serpents, sitôt que j’en apercevais un, j’accourais chez ma mère. 

— Il y a un serpent ! criais-je. 

— Encore un ! s’écriait ma mère. 

Et elle venait voir quelle sorte de serpent c’était. Si c’était un serpent comme tous les serpents – en fait, ils différaient fort ! – elle le tuait aussitôt à coups de bâton, et elle s’acharnait, comme toutes les femmes de chez nous, jusqu’à le réduire en bouillie, tandis que les hommes, eux, se contentent d’un coup sec, nettement assené. 

Un jour pourtant, je remarquai un petit serpent noir au corps particulièrement brillant, qui se dirigeait sans hâte vers l’atelier. Je courus avertir ma mère, comme j’en avais pris l’habitude ; mais ma mère n’eut pas plus tôt aperçu le serpent noir, qu’elle me dit gravement : 

— Celui-ci, mon enfant, il ne faut pas le tuer ; ce serpent n’est pas un serpent comme les autres, il ne te fera aucun mal ; néanmoins, ne contrarie jamais sa course. 

Personne, dans notre concession, n’ignore que ce serpent-là, on ne devait pas le tuer, sauf moi, sauf mes petits compagnons de jeu, je présume, qui étions encore des enfants naïfs. 

— Ce serpent, ajouta ma mère, est le génie de ton père. 

Je considérai le petit serpent avec ébahissement. Il poursuivait sa route vers l’atelier ; il avançait gracieusement, très sûr de lui, eût-on dit, et comme conscient de son immunité ; son corps éclatant et noir étincelait dans la lumière crue. Quand il fut parvenu à l’atelier, j’avisai pour la première fois qu’il y avait là, ménagé au ras du sol, un trou dans la paroi. Le serpent disparut par ce trou. 

— Tu vois : le serpent va faire visite à ton père, dit encore ma mère. 

Bien que le merveilleux me fût familier, je demeurai muet tant mon étonnement était grand. Qu’est-ce qu’un serpent avait à faire avec mon père ? Et pourquoi ce serpent-là précisément ? On ne le tuait pas, parce qu’il était le génie de mon père ! Du moins était-ce la raison que ma mère donnait. Mais au juste qu’était-ce qu’un génie ? Qu’étaient ces génies que je rencontrais un peu partout, qui défendaient telle chose, commandaient telle autre ? Je ne me l’expliquais pas clairement, encore que je n’eusse cessé de croître dans leur intimité. Il y avait de bons génies, et il y enavait de mauvais ; et plus de mauvais que de bons, il me semble. Et d’abord qu’est-ce qui me prouvait que ce serpent était inoffensif ? C’était un serpent comme les autres ; un serpent noir, sans doute, et assurément un serpent d’un éclat extraordinaire ; un serpent tout de même ! 

J’étais dans une absolue perplexité, pourtant je ne demandai rien à ma mère je pensais qu’il me fallait interroger directement mon père ; oui, comme si ce mystère eut été une affaire à

débattre entre hommes uniquement, une affaire et un mystère qui ne regarde pas les femmes ; et je décidai d’attendre la nuit. 

Sitôt après le repas du soir, quand, les palabres terminées, mon père eut pris congé de ses amis et se fut retiré sous la véranda de sa case, je me rendis près de lui. Je commençai par le

questionner à tort et à travers, comme font les enfants, et sur tous les sujets qui s’offraient à mon esprit ; dans le fait, je n’agissais pas autrement que les autres soirs ; mais, ce soir-là, je le faisais pour dissimuler ce qui m’occupait, cherchant l’instant favorable où, mine de rien, je poserais la question qui me tenait si fort à cœur, depuis que j’avais vu le serpent noir se diriger vers l’atelier. Et tout à coup, n’y tenant plus, je dis : 

— Père, quel est ce petit serpent qui te fait visite ? 

— De quel serpent parles-tu ? 

— Eh bien ! du petit serpent noir que ma mère me défend de tuer. 

— Ah ! fit-il. 

Il me regarda un long moment. Il paraissait hésiter à me répondre. Sans doute pensait-il à mon âge, sans doute se demandait-il s’il n’était pas un peu tôt pour confier ce secret à un enfant de douze ans. Puis subitement il se décida. 

— Ce serpent, dit-il, est le génie de notre race. Comprends-tu ? 

— Oui, dis-je, bien que je ne comprisse pas très bien. 

— Ce serpent, poursuivit-il, est toujours présent ; toujours il apparaît à l’un de nous. Dans notre génération, c’est à moi qu’il s’est présenté. 

— Oui, dis-je. 

Et je l’avais dit avec force, car il me paraissait évident que le serpent n’avait pu se présenter qu’à mon père. N’était-ce pas mon père qui était le chef de la concession ? N’était-ce pas lui qui commandait tous les forgerons de la région ? N’était-il pas le plus habile ? Enfin n’était-il pas mon père ? 

— Comment s’est-il présenté ? dis-je. 

— Il s’est d’abord présenté sous forme de rêve. Plusieurs fois, il m’est apparu et il me disait le jour où il se présenterait réellement à moi, il précisait l’heure et l’endroit. Mais moi, la

première fois que je le vis réellement, je pris peur. Je le tenais pour un serpent comme les autres et je dus me contenir pour ne pas le tuer. Quand il s’aperçut que je ne lui faisais aucun accueil, il se détourna et repartit par où il était venu. Et moi, je le regardais s’en aller, et je continuais de me demander si je n’aurais pas dû bonnement le tuer, mais une force plus puissante que ma volonté me retenait et m’empêchait de le poursuivre. Je le regardai disparaître. Et même à ce moment, à ce moment encore, j’aurais pu facilement le rattraper : il eut suffi de quelques enjambées ; mais une sorte de paralysie m’immobilisait. Telle fut ma première rencontre avec le petit serpent noir. 

Il se tut un moment, puis reprit : 

— La nuit suivante, je revis le serpent en rêve. 

« Je suis venu comme je t’en avais averti, dit-il, et toi, tu ne m’as fait nul accueil ; et même je te voyais sur le point de me faire mauvais accueil : je lisais dans tes yeux. Pourquoi me

repousses-tu ? Je suis le génie de ta race, et c’est en tant que génie de ta race que je me présente à toi comme au plus digne. Cesse donc de me craindre et prends garde de me repousser, car je t’apporte le succès. » Dès lors, j’accueillis le serpent quand, pour la seconde fois, il se présenta ; je l’accueillis sans crainte, je l’accueillis avec amitié, et lui ne me fit jamais que du bien. 

Mon père se tut encore un moment, puis il dit : 

— Tu vois bien toi-même que je ne suis pas plus capable qu’un autre, que je n’ai rien de plus que les autres, et même que j’ai moins que les autres puisque je donne tout, puisque je

donnerais jusqu’à ma dernière chemise. Pourtant je suis plus connu que les autres, et mon nom est dans toutes les bouches, et c’est moi qui règne sur tous les forgerons des cinq cantons du cercle. S’il en est ainsi, c’est par la grâce seule de ce serpent, génie de notre race. C’est à ce serpent que je dois tout, et c’est lui aussi qui m’avertit de tout. Ainsi je ne m’étonne point, à monréveil, de voir tel ou tel m’attendant devant l’atelier : je sais que tel ou tel sera là. Je ne m’étonne pas davantage de voir se produire telle ou telle panne de moto ou de vélo, ou tel accident d’horlogerie : d’avance je savais ce qui surviendrait. Tout m’a été dicté au cours de la nuit et, par la même occasion, tout le travail que j’aurais à faire, si bien que, d’emblée, sans avoir à y réfléchir, je sais comment je remédierai à ce qu’on me présente ; et c’est cela qui a établi ma renommée d’artisan. Mais, dis-le-toi bien, tout cela, je le dois au serpent, je le dois au génie de notre race. 

Il se tut, et je sus alors pourquoi, quand mon père revenait de promenade et entrait dans l’atelier, il pouvait dire aux apprentis : « En mon absence, un tel ou un tel est venu, il était vêtu de telle façon, il venait de tel endroit et il apportait tel travail. » Et tous s’émerveillaient fort de cet étrange savoir. À présent, je comprenais d’où mon père tirait sa connaissance des événements.

Quand je relevai les yeux, je vis que mon père m’observait ..." (Plon)

 

À première vue, il s'agit d'un récit autobiographique retraçant l'enfance du jeune Camara à Kouroussa, la famille, l'école, les initiations,les croyances, la vie quotidienne, les paysages de Guinée. Mais surtout, pour la première fois, un écrivain africain francophone décrit son univers culturel non comme un objet d'étude ethnographique destiné aux Européens, mais comme un monde vécu, complexe, digne et profondément humain. L'Afrique n'est plus un décor exotique : elle devient le centre du récit. Et Laye est souvent considéré comme l'écrivain de la mémoire et de la nostalgie. Contrairement à Mongo Beti ou Ousmane Sembène, il ne construit pas principalement une critique du colonialisme. Son œuvre cherche plutôt à préserver le souvenir d'un monde en voie de disparition. On y trouve les traditions mandingues, les rites initiatiques, les rapports familiaux, la spiritualité africaine, les savoirs artisanaux. Cette dimension mémorielle explique que certains critiques aient comparé "L'Enfant noir" à certains récits d'enfance européens, tout en soulignant son importance historique pour la littérature africaine.

Son second grand ouvrage, "Le Regard du roi" (1954), est un roman beaucoup plus ambitieux et énigmatique. L'histoire raconte l'errance d'un Européen nommé Clarence dans un royaume africain mystérieux à la recherche du roi. Le récit prend rapidement une dimension symbolique, presque initiatique.

À partir des années 1960, Camara Laye fait l'objet de critiques parfois sévères. Des auteurs plus engagés lui reprochent son absence de radicalité politique, une vision jugée trop harmonieuse de l'Afrique précoloniale, son silence relatif sur les violences du système colonial. Après l'indépendance de la Guinée en 1958 sous la direction de Ahmed Sékou Touré, Camara Laye entretient des relations difficiles avec le nouveau régime. Il quitte finalement son pays et vit longtemps en exil, notamment au Sénégal. Cette expérience nourrit une vision plus désenchantée de l'Afrique postcoloniale que celle qui transparaissait dans ses premiers ouvrages.

"L'Enfant noir" demeure aujourd'hui l'un des textes les plus lus de la littérature africaine francophone.


 "Les Bouts de bois de Dieu", de Ousmane Sembène

(publié pour la première fois en 1960, l'année même des indépendances du Sénégal et du Mali. Le roman paraît en français sous le titre complet "Les Bouts de bois de Dieu : Banty mam Yall")

Si l'on cherche le grand roman politique et social, il faut se tourner vers "Les Bouts de bois de Dieu". Ousmane Sembène y raconte la grève historique des cheminots du Dakar-Niger (1947-1948). Son importance est immense. Premier grand roman ouvrier africain, il donne aux femmes une place place centrale, propose une critique du colonialisme économique et porte une vision collective de l'histoire. Si Achebe est souvent considéré comme le père du roman africain anglophone, Sembène est souvent vu comme le fondateur du roman social africain francophone.

Le 10 octobre 1947, les 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Bamako, qui s'appellent entre eux les "Bouts de bois de Dieu", se mettent en grève. Après cinq mois de conflit, ils parviennent à faire plier la direction et obtiennent gain de cause. Cet affrontement très dur marque un tournant profond dans les relations entre la population et l'administration coloniale. Mais il représente surtout une épreuve terrible pour les grévistes et leur famille. D'Ibrahima Bakayoko, le sage et charismatique leader du mouvement, à Ramatoulaye, Mame Sofi et toutes les femmes de Dakar, chacun affronte la répression et la faim, les dissensions et les doutes pour faire, enfin, triompher la solidarité...


"Le Pauvre Christ de Bomba", de Mongo Beti (1956)

Si l'on cherche le texte le plus anticolonial, "Le Pauvre Christ de Bomba", de Mongo Beti, livre une satire féroce des missions chrétiennes, du paternalisme colonial, des illusions de la « mission civilisatrice ».  C'est probablement le plus subversif des quatre ouvrages.

Le livre prend la forme du journal tenu par Denis, un jeune garçon africain qui accompagne le missionnaire catholique français, le révérend Père Drumont, lors d'une tournée dans les villages du Cameroun colonial des années 1930. Ce dispositif narratif est particulièrement efficace : à travers le regard naïf de Denis, le lecteur découvre progressivement les contradictions, les hypocrisies et les effets destructeurs de l'entreprise missionnaire.

L'originalité de Mongo Beti est qu'il ne présente pas le Père Drumont comme un simple personnage malveillant. Au contraire, celui-ci est souvent sincère, convaincu d'agir pour le bien des populations qu'il évangélise. C'est précisément cette sincérité qui rend la critique plus redoutable : le roman montre comment une domination peut s'exercer au nom des meilleures intentions. Le missionnaire apparaît progressivement comme un homme incapable de comprendre réellement le monde qu'il prétend réformer.

À mesure que l'intrigue avance, les certitudes du Père Drumont se fissurent. Il découvre que les conversions sont souvent superficielles, que les pratiques traditionnelles survivent sous des formes discrètes, et que la société africaine ne se laisse pas remodeler aussi facilement qu'il l'imaginait. Son échec personnel devient alors le symbole de l'échec plus général du projet colonial.

Là où Camara Laye dans "L'Enfant noir" (1953) privilégie le souvenir d'une enfance africaine, ou où Cheikh Hamidou Kane dans "L'Aventure ambiguë" (1961) réfléchit au drame spirituel de la rencontre entre deux civilisations, Beti attaque frontalement les mécanismes idéologiques de la domination coloniale. Le livre annonce ainsi plusieurs thèmes qui deviendront centraux dans les années des indépendances, la critique des savoirs coloniaux ; la dénonciation du regard paternaliste porté sur l'Afrique ; la contestation des représentations européennes du continent ; la revendication d'une parole africaine autonome. À cet égard, il préfigure certaines analyses développées plus tard par Frantz Fanon dans "Peau noire, masques blancs" (1952) et "Les Damnés de la Terre" (1961), puis par Chinua Achebe dans "An Image of Africa" (1975), lorsqu'il critique les représentations occidentales de l'Afrique.

"... Soudain, nous avons fait irruption dans la vaste clairière. Ils dansaient devant la maison du chef, dont le toit panoramique brillait au clair de lune. Les femmes formaient un énorme cercle autour des tambours, tandis qu'au milieu d'elles deux jeunes filles dansaient presque nues. Les autres femmes applaudissaient pour marquer le rythme de la danse, et de temps en temps l'une d'elles poussait un ululation perçant pour exciter les contorsions des danseurs. Les hommes regardaient tout attentivement, rangés sur la longue véranda de la maison du chef, une masse sombre contre les murs pâles. Ils ne nous ont pas reconnus au début, à cause de la façon bizarre dont le Père portait sa soutane.

Puis, soudain, ils ont vu qui nous étions. Les femmes et les enfants criaient comme beaucoup de poulets effrayés. Les hommes de la véranda nous ont simplement regardés sans bouger.

Sans un instant d'hésitation, le Père tomba sur les xylophones et les dispersa en morceaux. Puis il s'est tourné vers les tambours, mais ils étaient plus difficiles à casser. Il souleva un grand tambour dans ses bras et le jeta avec un son terrible. Il n'avait toujours pas réussi à casser un seul tambour lorsque le chef sortit de chez lui comme une bête sauvage. Il ne portait rien d'autre qu'une paire de tiroirs. Il semblait qu'il dormait quand nous sommes arrivés et que quelqu'un venait de le réveiller. Cet homme était grand et puissamment bâti, rugissant comme un coup de tonnerre: «Que se passe-t-il ici, hein? Qu'est-ce qu'il se passe ici? Quel homme a osé porter la guerre directement dans mon village? Qui ose casser mes xylophones? Que dois-je lui faire maintenant, dis-moi? Que dois-je faire à cet homme qui vient briser mes xylophones et briser la paix de ma maison? Je crois que je vais le tuer. Oui, je dois le tuer, je le dois!

En criant ces paroles, il était tout le temps en train de s'abattre sur le Père, qu'il avait déjà reconnu. Et il est venu comme s'il avait vraiment l'intention de le frapper. Il n'était qu'à quelques centimètres et secouait déjà son poing. À ce moment, son peuple se jeta entre les deux. Hou la la ! J'avais vraiment peur pour le Père alors! Mon Dieu, quel pays! Il aurait vraiment frappé le Père s'il n'avait pas été empêché. Ils l'ont entouré et lui ont épinglé les bras pour l'arrêter, mais l'homme était diaboliquement fort et s'est battu comme un lion. Il y a eu des moments où il leur a presque échappé et pendant tout ce temps il criait: «laissez-moi l'attraper, frères! Laisse-moi le tuer, je t'en supplie! Laissez-moi vous débarrasser de ce fléau de prêtre, ce maudit blanc! Frères, laissez-moi écraser ce chien vermineux avec mon pied gauche et vous n'entendrez plus parler de lui. Que diable fait-il ici dans notre pays, je vous le demande?

Il mourait de faim dans sa propre terre; il a couru vers nous et nous l'avons nourri; nous lui avons donné un terrain et avec notre argent il a bien construit maisons dessus; nous lui avons même donné nos filles pendant trois mois d'affilée. Mais cela ne lui suffit pas; maintenant il veut même nous empêcher de danser! Ce ne serait pas une surprise s'il venait nous prendre nos maisons et bientôt il le fera, je vous préviens. Non, regardez ici, laissez-moi tuer cette merde de prêtre! Je vais lui arracher la barbe! Son heure est venue! Maintenant, il paiera enfin pour tous les fléaux qu'il nous a apportés depuis qu'il a traîné sa robe d'eunuque sur notre terre. .

Mais son peuple le tenait toujours et faisait de son mieux pour le calmer, en disant: «Que ce soit, chef, que ce soit. C'est juste une provocation, alors laissez-le être..

Enfin, ils l'ont maîtrisé. Il resta là, haletant, tandis que le Père, calme comme Jésus lui-même, se tenait là, les mains sur les hanches et le narguait: «Allez, alors, dit-il en riant, viens et frappe-moi. Il y eut un murmure menaçant tout autour de nous, car les hommes étaient tous descendus de la véranda et nous cernaient. Les femmes qui ont fui à notre arrivée étaient également revenues..."

 

Le roman s'inscrit également dans une œuvre plus vaste. Mongo Beti poursuivra cette critique du colonialisme dans "Ville cruelle" (1954, publié sous le pseudonyme d'Eza Boto) ; "Mission terminée" (1957), prix Sainte-Beuve ; "Le Roi miraculé" (1958) ; plus tard, "Main basse sur le Cameroun" (1972), violent réquisitoire contre le néocolonialisme français en Afrique et contre le soutien apporté par la France au régime camerounais après l'indépendance.

 

"Ville cruelle", Eza Boto ("Présence africaine", 1953)

Le héros, Banda, est un jeune Camerounais originaire de Tanga-Nord, le quartier africain d'une ville coloniale fictive appelée Tanga. Son objectif est simple : réunir assez d'argent pour épouser la jeune femme qu'il aime et satisfaire le dernier souhait de sa mère mourante. Pour payer la dot, il décide d'aller vendre lui-même sa récolte de cacao dans la ville européenne, plutôt que de la céder aux intermédiaires qui exploitent les paysans africains. Son voyage devient alors une véritable descente dans les mécanismes de la domination coloniale. Banda découvre les commerçants qui truquent les prix ; les policiers et administrateurs coloniaux qui protègent les intérêts européens ; les violences physiques et symboliques infligées aux Africains ; la corruption, les vols et les humiliations quotidiennes. Au fil des épreuves, il perd peu à peu ses illusions sur la ville, censée représenter le progrès. Tanga apparaît comme une machine à broyer les plus faibles, où l'exploitation économique se double d'une profonde dégradation morale ...

 

Mongo Beti, écrivain camerounais, est connu pour ses romans, notamment ceux des années 1950, qui ont joué un rôle important dans la prise de conscience du colonialisme et dans la lutte contre celui-ci.

Publié en 1972 par les Éditions François Maspero, "Main basse sur le Cameroun" était un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo, dictateur du Cameroun par la grâce du néocolonialisme français. Son but fut largement atteint, semble-t-il, puisque le livre fut interdit, saisi, l'éditeur poursuivi, et l'auteur l'objet de multiples pressions et menaces. Sa réédition, en 1977, dans une version revue, était encore d'une actualité brûlante à l'heure de l'intervention française au Zaïre. Mongo Beti montre en effet que les anciennes colonies d'Afrique occidentale française et d'Afrique équatoriale française, formellement indépendantes depuis les années 1960, n'en sont pas moins restées étroitement contrôlées par la France. Trente ans plus tard, ce livre demeure un document historique majeur, indispensable pour comprendre les évolutions ultérieures de la Françafrique. 

"... La pensée révolutionnaire du XVIIIe siècle français est un moyen de mystification si commode et si efficace qu'en sortant des mains des professeurs de français de son petit lycée colonial, le jeune Africain qui arrive en France pour achever ses études croit reconnaître d'abord un Voltaire ou un Montesquieu dans chaque Français qu'il rencontre, y compris son épicier.  Si la vie a tôt fait de lui dévoiler le racisme latent, parfois virulent du petit peuple, les commentaires des journaux, dès la première crise en Afrique, lui révéleront que le prétendu antiimpérialisme de la gauche française n'est qu'un antiaméricanisme petit-bourgeois, c'est-à-dire un comportement incohérent, inconséquent, que ne sous-tend aucun principe. Ce sont les réactions d'un chauvinisme épidermique, une sorte de besoin de revanche toujours refoulé, mais sans cesse résurgent, et qui finit par se sublimer tant bien que mal. Ainsi, avec le Noir américain, il ne s'agit pas tant de défense des opprimés (la gauche alors n'irait pas chercher si loin) que de compétition avec l'écrasante Amérique, sur son propre terrain : il faut lui prouver, et se prouver à soi-même aussi, que là où elle s'est révélée détestable, on peut être sublime. 

Cet antiaméricanisme a été aussi très longtemps pour la gauche une diversion qui lui permettait d'oublier ses propres Noirs et ses Arabes, dont les aspirations et les revendications ainsi méconnues n'arrivaient jamais à se faire jour. On constate avec étonnement qu'il n'a pas existé, depuis le début du siècle, un véritable courant de sympathie pour les colonisés des Afriques arabe et noire et que les engagements dans ce domaine apparaissent toujours comme le fait d'individualités isolées ..."

 

Dans l'histoire de la littérature africaine francophone, "Le Pauvre Christ de Bomba" occupe une place comparable à celle de "Things Fall Apart" (1958) d'Chinua Achebe dans le monde anglophone : un texte qui déplace le centre du récit et oblige le lecteur européen à regarder autrement l'expérience coloniale. Mais alors qu'Achebe raconte surtout la désintégration d'une société africaine sous le choc de la colonisation, Mongo Beti s'attaque directement aux discours, aux institutions et aux justifications morales qui rendaient cette domination possible.

C'est pourquoi beaucoup de critiques considèrent encore aujourd'hui "Le Pauvre Christ de Bomba" comme l'un des grands romans anticoloniaux du XXᵉ siècle et sans doute l'un des textes les plus corrosifs jamais écrits contre la « mission civilisatrice » européenne en Afrique.


... Autant d'auteurs qui participent, on le voit, très tôt,  à une même entreprise intellectuelle : comprendre ce que signifie devenir africain dans un monde qui sort du colonialisme. Leur littérature accompagne les indépendances, mais elle annonce déjà les désillusions qui domineront la génération suivante, celle de Ayi Kwei Armah, Ahmadou Kourouma ou Sony Labou Tansi.

Mais elle annonce déjà les désillusions qui domineront la génération suivante, celle d'Ayi Kwei Armah, d'Ahmadou Kourouma ou de Sony Labou Tansi. Après l'enthousiasme des indépendances des années 1957-1965, ces auteurs décrivent un continent confronté aux dérives autoritaires, à la corruption, aux coups d'État et aux promesses non tenues de la décolonisation. Ayi Kwei Armah (né en 1939) ouvre cette séquence avec "The Beautyful Ones Are Not Yet Born" (Les Belles ne sont pas encore nées) ...


"The Beautyful Ones Are Not Yet Born" (1968, Ayi Kwei Armah, publication seulement onze ans après l'indépendance du Ghana (1957) et deux ans après le renversement de Kwame Nkrumah, 1966).

Né au Ghana peu avant l'indépendance (1957), Armah appartient à la première génération qui a grandi avec l'espoir de la décolonisation. Son roman se déroule dans le Ghana des années qui suivent la chute de Kwame Nkrumah en 1966. Le protagoniste, simple fonctionnaire sans nom, refuse de participer aux réseaux de corruption qui gangrènent la société. Isolé dans un univers où chacun semble acheter ou vendre son intégrité, il assiste à la décomposition morale du pays. Le roman frappe par son réalisme brutal, ses images de pourriture, de saleté et de dégradation qui deviennent les symboles d'une corruption généralisée. 

Pour beaucoup de critiques, il s'agit du premier grand roman africain de la désillusion postindépendance. Là où Achebe racontait la destruction du monde ancien par la colonisation, Armah montre que l'indépendance n'a pas automatiquement produit une société plus juste.

"La lumière de l'autobus avançait d'une manière hésitante sur la route jusqu'au moment où les deux cercles vagues de ses phares accrochèrent enfin un objet indistinct sur le bord du chemin, là où celui-ci s'incurvait devant eux. L'autobus s'arrêta. Son vacarme confus avait cédé la place à un interminable tremblement spasmodique, comme si ses pièces, retenues ensemble par une rouille excessive, étaient désormais incapables de se détacher complètement les unes des autres.

Le chauffeur descendit de son siège sur la chaussée. Il sortit de la poche de sa chemise un paquet froissé de Tusker, coinça une cigarette tordue entre ses lèvres et gratta une allumette. La tête ne prit pas feu ; seule subsista une lueur orange humide avant qu'il ne jetât le bâtonnet avec résignation et n'en tirât un autre. Ce ne fut qu'au troisième essai qu'une flamme jaune vacilla brièvement. Le chauffeur l'attrapa aussitôt avec le bout de sa cigarette avant qu'elle ne s'éteigne, se racla la gorge, cracha une généreuse giclée de mucus contre le pneu et commença tranquillement à tirer sur sa cigarette.

À l'intérieur de l'autobus, le receveur décrocha son sac, se frotta lentement la nuque à l'endroit où la longue bandoulière avait pesé toute la nuit. Puis il s'assit lourdement sur les marches avant, les jambes pendantes, et ferma les yeux. Les passagers remontèrent l'allée centrale en traînant les pieds et commencèrent à descendre un à un dans l'obscurité de l'aube. Quand le doux frottement des pieds somnolents sur le métal creux des marches eut cessé, le receveur se redressa, les yeux désormais grands ouverts. Il reprit son sac, en tira son carnet de billets du jour qu'il posa sur le siège voisin, puis vida devant lui tout l'argent qu'il avait encaissé jusqu'alors. Comparant les pièces aux billets vendus, il se mit à compter la recette de la matinée.

C'était à peu près ce qu'il attendait en cette période du mois : de petites pièces, beaucoup de pesewas, des unités brunes, quelques pièces de cinq, quelques dizaines, et de temps à autre un vingt-cinq. Les encaissements étaient toujours plus faciles pendant la Semaine sainte. Peu de voyageurs avaient besoin de monnaie ; chacun peinait déjà suffisamment à fouiller les coins des boîtes et les replis des tiroirs pour retrouver quelque petite pièce oubliée. Aussi la plupart tendaient-ils le montant exact du trajet, en évitant soigneusement de croiser le regard du receveur, qui connaissait trop bien leur impuissance.

Certes, la collecte était plus facile. Mais elle procurait moins de satisfaction que durant les jours prospères qui suivaient immédiatement la paie. Car en ce moment du mois, il n'y avait presque rien à gagner. 

Les gens continuaient bien à marcher dans leur sommeil, comme des corps sans âme. Mais que pouvait soutirer un receveur à un corps encore endormi quand celui-ci ne tendait que le prix exact de sa course, ni plus ni moins ?

Bien meilleurs étaient les jours qui suivaient la paie. Alors la plénitude du mois touchait chaque vieil habitué d'un sentiment nouveau de puissance. Les marcheurs dormaient encore, mais les cauchemars où ils étaient des nains incapables de fuir, de petits insectes prisonniers de mares sans fin, ces rêves terrifiants avaient disparu.

Les hommes qui les avaient rêvés marchaient désormais comme des hommes riches. Lorsqu'ils tendaient une pièce de cinquante pesewas, ils regardaient le receveur dans les yeux pour vérifier qu'il reconnaissait leur importance. Ils ne baissaient même pas les yeux vers leur paume pour contrôler la monnaie rendue.

Oui, bien meilleurs étaient les jours gonflés d'abondance qui suivaient la paie.

Le receveur sépara les pièces en petits tas et constata qu'il n'y avait pas une seule pièce de cinquante pesewas. Rien d'étonnant. Les pièces ne lui avaient rien rapporté. Il ne s'y attendait pas vraiment, mais parfois une simple vérification révélait un bénéfice caché.

Il restait toutefois une possibilité.

Quelqu'un, ce matin-là, lui avait tendu un cedi pour payer sa place.

Le receveur avait observé son visage et, comme il s'y attendait, avait reconnu dans ses yeux cette joie nerveuse du pouvoir en quête d'admiration. De son propre regard, il avait satisfait cet homme. Il avait nourri son besoin d'émerveiller les autres.

Il n'avait pas baissé les yeux. Cela aurait attiré l'attention du puissant donateur sur les pièces de monnaie déposées dans sa main ; le charme se serait rompu et le bénéfice avec lui.

Alors le receveur avait gardé les yeux fixés sur les yeux avides du possesseur du cedi et les avait nourris d'admiration.

Il avait adouci son propre regard afin de mieux recevoir la dureté virile de celui de l'autre.

Il avait entrouvert la bouche, laissant apparaître un sourire béant qui disait :

— Oui, mon frère. Tu es quelqu'un d'important.

Puis il avait remué les pièces dans son sac et, au bout du compte, avait déposé dans la main du voyageur un assortiment confus de monnaie dont la valeur était bien inférieure à celle qu'il aurait dû rendre.

L'homme heureux avait simplement laissé tomber les pièces dans la poche de sa chemise.

Il ne les avait même pas regardées...."

Ce passage est célèbre parce qu'il condense déjà l'un des thèmes centraux du roman : la corruption quotidienne, minuscule, presque banale, née de la pauvreté et de l'humiliation sociale. Armah montre que le receveur n'est ni un grand criminel ni un héros ; il participe simplement à une chaîne de petites tromperies qui imprègne toute la société postcoloniale. La scène du billet de banque qui sent la pourriture est l'une des métaphores les plus célèbres de la littérature africaine contemporaine ...


"Les Soleils des indépendances" (1968, Ahmadou Kourouma)

Publié en 1968 (édition définitive au Seuil en 1970), Les Soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma (1927-2003) constitue l'un des grands tournants de la littérature africaine francophone. Comme The Beautyful Ones Are Not Yet Born (1968) de Ayi Kwei Armah, le roman rompt avec l'optimisme des premières années de l'indépendance et ouvre la voie à une littérature de la désillusion politique.

Né dans une famille malinké de Côte d'Ivoire, formé à l'école coloniale, ancien tirailleur de l'armée française en Indochine puis opposant à plusieurs régimes africains, Kourouma appartient à cette génération qui a connu à la fois la domination coloniale et les espoirs immenses suscités par les indépendances des années 1958-1960. Son expérience personnelle nourrit profondément son œuvre : il observe très tôt que les nouveaux États africains reproduisent souvent des formes d'autoritarisme, de clientélisme et de prédation que les luttes anticoloniales prétendaient abolir.

Le héros du roman, Fama Doumbouya, est le dernier représentant d'une ancienne lignée princière malinké. Sous l'ordre précolonial, son statut lui garantissait prestige, autorité et reconnaissance. Mais les indépendances ont bouleversé cet univers. Les anciennes chefferies ont perdu leur pouvoir, les frontières nationales ont fragmenté les anciens royaumes et les nouvelles administrations privilégient désormais les fonctionnaires, les militaires, les commerçants et les apparatchiks du parti unique.

Fama se retrouve ainsi prisonnier d'une double marginalité. Trop attaché au monde ancien pour embrasser pleinement la modernité politique, il est également incapable de retrouver la grandeur disparue de ses ancêtres. Son errance entre ville et village devient la métaphore d'une Afrique elle-même suspendue entre plusieurs héritages historiques.

Le titre même du roman possède une forte portée symbolique. Dans la tradition malinké, le mot « soleil » évoque une époque, une destinée ou un cycle historique. Les « soleils des indépendances » désignent donc ironiquement cette période censée apporter prospérité et liberté mais qui débouche souvent sur la désillusion, l'arbitraire politique et l'appauvrissement moral.

"4. Où a-t-on vu Allah  s’apitoyer sur un malheur ? 

C’était midi d’une entre-saison. Allah même s’était éloigné de son firmament pour se réfugier dans un coin paisible de son grand monde, laissant là-haut le soleil qui l’occupait et l’envahissait jusque dans les horizons. Toute la terre projetait des bouquets de mirages. Les rues et les quais résonnaient, brillaient au loin dans des myriades d’étincelles. Au débarcadère les bateaux venaient, repartaient et traversaient rapidement malgré la chaleur, malgré la réverbération de la lagune, et rapidement Salimata se retrouva sur le quai de la ville blanche, le corps et le souffle s’étant suffisamment accommodés de la chaleur et les yeux des mirages. 

Le marché de riz cuit se tenait à quelques pas du débarcadère. D’autres vendeuses s’étaient déjà installées sous leurs préaux. Entre les vendeuses et autour des préaux rôdaient les chômeurs, circulaient des chaînes de mendiants : aveugles, estropiés, déséquilibrés. Les clients payeurs n’arrivaient pas encore, la sortie n’avait pas sonné, elle ne devait plus tarder. 

Salimata s’installa en retrait, sans préau, ni table, ni banc, elle vendait comme toutes les autres, car Allah gratifie la bonté du cœur ; les bons caractères, la bonne humeur priment, et quand on est confectionné avec les tissus de Salimata, rien à faire, les clients vous suivent même retiré sur une termitière. 

Les autres vendeuses à l’ombre des préaux servant sur des tables la jalousaient et médisaient. Salimata vendait, en plein soleil ! Du riz mal cuit ! Et à crédit ! En distribuant des sourires hypocrites ! Elles se disaient tout cela et d’autres paroles encore. Vraiment indignes de mères ! Et avec des cœurs méchants à égorger des poulets sur un linge blanc sans laisser de tache. Allah, le comptable du mal et du bien, comment justifies-tu d’avoir gratifié d’aussi méchantes créatures de progénitures, alors que Salimata une musulmane achevée… 

Mais midi venait de retentir sur les chantiers, dans les bureaux. Les travailleurs affamés se bousculèrent aux portails, se déversèrent sur les places, dans les rues, dans les voitures et dans les pirogues. 

— Du bon riz cuit ! À très bon marché ! Venez acheter du bon riz cuit ! 

Des meutes d’hommes, des essaims débouchèrent sur le petit marché. Des faisceaux de mains croisèrent des assiettes devant le nez et les yeux de Salimata. Rapides comme les pattes de la biche les mains de Salimata allèrent et vinrent, remplirent les assiettes de riz, les arrosèrent de sauce et les couronnèrent du morceau de viande, arrachèrent les prix (quinze francs), les enfouirent dans le pagne.

Un bout de sourire à droite et à gauche pour répondre à des salutations : 

— En paix seulement ! 

— Qu’Allah vous gratifie de la grande chance, marché favorable et beaucoup d’enfants ! 

— Qu’il vous entende ! 

Aussi agiles et rapides que le tisserand, les mains de la vendeuse couraient de l’assiette au seau de riz à la sauce rouge et enfouissaient et enfouissaient beaucoup d’argent dans le bout de pagne. Le grand bienfaiteur des cieux rendait le marché favorable. Merci, Allah ! Et le petit marché frappait son plein vacarme, en pleine animation jusqu’aux préaux et sous les préaux jusqu’aux débarcadères et même sur la lagune où les pirogues et les bateaux se croisaient et se disputaient. Le soleil dominateur donnait toujours, appliquait sur les épaules et les membres quelque chose comme des pierres brûlantes, et étouffait. Elle souffla l’air asséchant, lourd et aigre. Qu’étaient nauséabonds les travailleurs en sueur avalant les poignées de riz, les orteils gonflés et pourris de chique, les genoux galeux, les culottes épaisses de gras et de poussières ! 

Brusquement Salimata s’indigna et tremblota. L’attitude de la vendeuse s’étant dégradée, les hanches avaient décollé (à cause de cette maudite chaleur !), un meurt-de-faim, un maudit accroupi, épaules nues, bouche écumeuse et lèvres tombantes, dévorait de gros yeux de lièvre l’entre-jambes de Salimata. Elle claqua et serra les cuisses et renoua le pagne. L’homme confondu tira et ramassa ses jambes longues d’échassier, se hissa sur les genoux craquants et s’éloigna en boitillant. Les mouches tourbillonnaient dans son dos, dans ses fesses et ses cheveux poussiéreux et en broussailles. Un fou affamé ? un idiot obsédé ? Le cœur de Salimata désempara. Tiécoura ! L’excision, le viol, la séquestration ! Le cœur de Salimata battit au rythme du marché. Elle aurait dû lui offrir une assiettée. Les fous, les mendiants et les chômeurs n’ont pas quinze francs ; ils ont la pauvreté, le chagrin et la rancœur mais aussi la franchise et l’amitié d’Allah. Salimata devait accorder des crédits à des chômeurs. Ladroiture est plus que la richesse, et la charité est une loi d’Allah. 

— Chômeurs, faites tous des bénédictions à Salimata ! 

— Allah, rembourse la bonté de Salimata en double, accorde-lui beaucoup d’enfants ! 

— Qu’il vous entende ! 

Salimata rigola de contentement, toute gorge déployée, comme le petit oiseau qui découvre le brillant de son gosier lorsqu’il chante. Elle recompta. Beaucoup de monnaie ! une journée de chance ! Allah et la chance ont offert. Le devoir du donataire de la bonté divine est de faire des sacrifices. Le sacrifice protège contre le mauvais sort, appelle la santé, la fécondité, le bonheur et la paix. Et le premier sacrifice, c’est offrir ; offrir ouvre tous les cœurs. Et sait-on jamais en offrant qui est le secouru, le vis-à vis ? Peut-être un grand sorcier, un élu et aimé d’Allah dont un petit geste, un petit mot suffirait pour féconder la plus déshéritée des femmes. 

— Que les autres s’approchent ! tenez ! mangez ! 

Salimata distribua des assiettées aux chômeurs, aux affamés, jusqu’à vider la cuvette, jusqu’à la racler. D’autres affamés, d’autres guenilleux accoururent et se bousculèrent et maintenant tendaient les mains, présentaient leurs infirmités, leurs plaies. La cuvette était vide. Bien sûr elle avait dans le bout de pagne de l’argent qui ne pouvait pas être distribué. Ce serait offrir ses yeux pour regarder avec sa nuque. Tous les riches, les gros Toubabs et Syriens, les présidents, les secrétaires généraux auraient dû donner à manger aux chômeurs et miséreux. Mais les nantis ne connaissent pas le petit marché et ils n’entendent pas et ne voient jamais les nécessiteux. Allah, lui, les voit bien, les entend bien, les connaît bien et s’arrange pour qu’ils aient une assiettée un matin, un fruit le soir. Mais c’est tout, hors ce qui existe en quantité dans cette ville : l’eau de la lagune miroitante et infinie, mais pourrie et salée, le ciel plein de soleil ou chargé de pluies pour des chômeurs qui n’ont ni abri ni lougan. Alors que leur reste-t-il à faire ?

Rôder, puer, prier et écouter le grondement de leur ventre parcouru par la faim. Besaciers en loques, truands en guenilles, chômeurs, tous accouraient, tous tendaient les mains. Rien !

Il ne restait plus un seul grain de riz. Salimata le leur avait crié, le leur avait montré. Ne voyaient-ils pas les plats vides ? Elle leva les plats un à un, présenta les fonds un à un et les entassa à nouveau. Ils accouraient quand même, venaient de tous les coins du marché, s’amassaient, se pressaient, murmuraient des prières. Ils dressèrent autour de Salimata une haie qui masqua le soleil. La vendeuse comme du profond d’un puits leva la tête et les regarda ; ils turent leurs chuchotements et silencieux comme des pierres présentèrent leurs mains, leurs infirmités. Leurs visages vidés devinrent froids, même durs, leurs yeux plus profonds, leurs narines battirent plus rapides, les lèvres commencèrent à baver.

D’autres arrivaient toujours et s’ajoutaient. Ils commencèrent à se pousser pour tendre les mains et reprirent le chuchotement des prières et des noms d’Allah. Alors Salimata entendit la menace, comprit les intentions des solliciteurs. Elle s’effara. Se jugeant perdue, elle ferma dur la main sur son argent, tenta de se lever et de rompre l’encerclement. Les murmures s’amplifièrent, s’élevèrent en clameurs et brusquement comme à un signal tous s’abattirent sur Salimata, l’attaquèrent en meute de mangoustes, la dépouillèrent, la maltraitèrent et avant qu’elle n’eût poussé trois cris, se dispersèrent, se débandèrent et disparurent dans le marché comme une volée de mange-mil dans les fourrés. Ils abandonnèrent Salimata seule au soleil, seule dans la poussière, les bras croisés sur la tête, le pagne tiré, les fesses nues, les cuisses serrées, les seins à découvert. Elle s’empressa de renouer le pagne, de rentrer les seins, de s’arranger. Elle avait les colliers et boucles d’oreilles arrachés, les plats ébréchés. Tout son argent, tout son gain emporté ! Des mains s’étaient promenées dans ses entre-fesses et entre-jambes, sous les seins et le bas-ventre. 

Après le pillage de Salimata, ils s’étaient dispersés, mais rapidement s’étaient regroupés et en hurlant et en ricanant comme des hyènes, entreprirent une mise à sac de tout le marché. Les vendeuses les prévenaient en fermant les cuvettes et en s’asseyant sur les couvercles. Ils arrivaient, renversaient vendeuses et cuvettes, se remplissaient les mains et la saignée de riz ou même s’agenouillaient et dévoraient à même le sol, avec le nez, la bouche et le menton, comme des bêtes. 

La clameur appela les policiers, les sifflets retentirent, les pillards valides détalèrent ; les autres s’essuyèrent et vaguèrent en paisibles mendiants ou clients avec des visages vides, des yeux profonds. Mais Salimata souffrait de ses oreilles meurtries, de ses genoux contusionnés. Elle pleura la camisole lacérée sous l’aisselle gauche, se leva, s’arrangea, ramassa les boucles du collier, chercha le mouchoir, releva les cuvettes et les entassa. Elle n’avait reconnu aucun assaillant ; mais elle ne doutait pas de leur identité ; c’étaient les bénéficiaires de sa charité qui l’avaient pillée et maltraitée. C’était toujours ainsi avec les miséreux et mendiants nègres ; ils sont des ennemis d’Allah. Plusieurs fois on avait mis Salimata en garde. La grande générosité au marché appelle la méchanceté, le désordre et le pillage ..."

L'une des grandes innovations du livre réside dans son langage. Kourouma ne se contente pas d'écrire en français ; il transforme la langue française de l'intérieur. Il y introduit les rythmes de l'oralité malinké, ses proverbes, ses images, sa syntaxe et sa manière particulière d'organiser le récit. Le français devient ainsi le véhicule d'une pensée africaine et non plus simplement la langue héritée de la colonisation. Cette révolution stylistique exercera une influence décisive sur plusieurs générations d'écrivains francophones, de Sony Labou Tansi à Alain Mabanckou.

Mais l'originalité profonde du roman tient surtout à son refus de toute idéalisation. Contrairement à certains discours nationalistes de l'époque, Kourouma ne présente ni le passé précolonial comme un âge d'or ni l'indépendance comme une libération achevée. Les sociétés traditionnelles apparaissent traversées par leurs propres hiérarchies, leurs violences et leurs injustices ; les nouveaux États, quant à eux, sont souvent dominés par des élites qui ont remplacé les anciens maîtres sans transformer réellement les rapports de pouvoir.

Cette lucidité annonce une grande partie de la littérature africaine des décennies suivantes. On la retrouve chez Yambo Ouologuem dans "Le Devoir de violence" (1968), chez Chinua Achebe dans "A Man of the People" (1966), chez Ngũgĩ wa Thiong'o dans "Petals of Blood" (1977), ou encore chez Achille Mbembe lorsqu'il analysera plus tard les logiques du pouvoir postcolonial dans "On the Postcolony".

Par son ampleur historique, son innovation linguistique et sa critique des indépendances africaines, Les Soleils des indépendances demeure l'un des romans fondateurs de la littérature africaine moderne. Là où les premiers écrivains de la décolonisation avaient surtout montré la conquête de la liberté, Kourouma s'interroge déjà sur ce qu'il advient lorsque cette liberté est confisquée. Fama Doumbouya devient ainsi l'une des grandes figures tragiques de la littérature africaine du XXe siècle : le témoin d'un monde disparu et le survivant désorienté d'une indépendance qui n'a pas tenu toutes ses promesses.

 

"En attendant le vote des bêtes sauvages" (1998, Ahmadou Kourouma) 

Publié en 1998, En attendant le vote des bêtes sauvages marque l'un des sommets de l'œuvre de Ahmadou Kourouma. Après avoir exploré la désillusion des indépendances dans Les Soleils des indépendances et revisité la conquête coloniale dans Monnè, outrages et défis, Kourouma s'attaque cette fois à l'histoire politique de l'Afrique postcoloniale et aux régimes autoritaires qui ont dominé une grande partie du continent après les indépendances.

Le roman adopte une structure originale inspirée du "donsomana", récit traditionnel des chasseurs mandingues. Selon la coutume, un griot et son répondeur racontent pendant plusieurs nuits les exploits d'un héros afin de célébrer sa gloire et de conjurer les forces qui le menacent. Kourouma détourne ce dispositif épique en faisant raconter la vie du dictateur Koyaga, président de la République du Golfe, personnage fictif derrière lequel se profilent plusieurs dirigeants africains contemporains.

Le modèle le plus visible est généralement identifié à Gnassingbé Eyadéma, ancien sergent devenu chef d'État après le coup d'État de 1967 et resté au pouvoir jusqu'à sa mort en 2005. Cependant, Koyaga est en réalité une figure composite qui emprunte également des traits à plusieurs autres dirigeants africains du XXᵉ siècle : Mobutu Sese Seko, Jean-Bédel Bokassa, Moussa Traoré, Sékou Touré ou encore Idi Amin Dada.

"Ah ! Tiécoura. Au cours de la réunion des Européens sur le partage de l’Afrique en 1884 à Berlin, le golfe du Bénin et les Côtes des Esclaves sont dévolus aux Français et aux Allemands. Les colonisateurs tentent une expérience originale de civilisation de Nègres dans la zone appelée Golfe. Ils s’en vont racheter des esclaves en Amérique, les affranchissent et les installent sur les terres. Ce fut peine perdue, un échec total. Ces affranchis ne connaissent qu’une seule occupation rentable : le trafic des esclaves noirs. Ils recommencent la chasse aux captifs et le négoce des Nègres. C’est un commerce révolu et interdit par les conventions internationales depuis la rencontre de Berlin. Les colonisateurs sont contraints de se passer des affranchis.  Ils recrutent des guerriers dans les tribus africaines locales et se lancent dans la subjugation de tous les recoins de leurs concessions avec des canons. Les conquêtes meurtrières avancent normalement jusqu’au jour où les Européens se trouvent dans les montagnes dorsales de l’Afrique face à de l’insolite, à de l’inattendu qui n’est pas consigné dans les traités des africanistes servant de bréviaires à l’explorateur. 

Ils se trouvent face aux hommes nus. Des hommes totalement nus. Sans organisation sociale. Sans chef. Chaque chef de famille vit dans son fortin et l’autorité du chef ne va pas au-delà de la portée de sa flèche. Des sauvages parmi les sauvages avec lesquels on ne trouve pas de langage de politesse ou violence pour communiquer. Et, de plus, des sauvages qui sont de farouches archers. Il faut les subjuguer fortin par fortin. Les territoires sont vastes, montagneux et inhospitaliers. Tâche impossible, irréalisable avec de maigres colonnes. Les conquérants font appel aux ethnologues. Les ethnologues les nomment les hommes nus. Ils les appellent les paléonigritiques – le mot est trop long contentons-nous de l’abréviation « paléos ». 

Les ethnologues recommandent aux militaires de contourner les montagnes et de poursuivre leurs conquêtes victorieuses et sanguinaires dans les savanes parmi les Nègres habillés, les Nègres organisés, hiérarchisés.  Les paléos sont provisoirement dispensés du portage et des travaux forcés. (Les travaux forcés étaient les prestations obligatoires et gratuites que les autres indigènes accomplissaient chaque année pour les colons blancs.) Les paléos en sont exemptés et sont confiés aux seuls curés. Aux curés d’inventer les artifices, de communiquer avec les hommes nus, de les évangéliser, de les christianiser, de les civiliser. De les rendre colonisables, administrables, exploitables. 

Chez chaque peuple, chaque communauté, chaque village, il y a un héros, l’homme le plus connu, le plus admiré, la coqueluche. Il peut être un chanteur, un danseur. Dans une tribu du Sénégal c’est le plus gros fabulateur, le plus gros menteur. Chez les Konaté de Katiola (les frères de plaisanterie des Kourouma), la coqueluche est le plus gros péteur. Chez les paléos, les hommes nus qui furent abandonnés aux curés et aux ethnologues, l’homme le plus admiré est L’évélema, le champion de luttes initiatiques. 

En effet, une cérémonie chez les paléos réunit tous les ans tous les jeunes montagnards de tous les fortins. Ce sont les luttes initiatiques appelées évélas. Le paléo connu et admiré dans tous les fortins par tous les peuples nus est cet évélema. Au début de ce siècle, quand les montagnes du nord du Golfe étaient sous l’autorité des seuls curés,un montagnard nu du nom de Tchao de la montagne de Tchaotchi – votre père à vous, Koyaga  devint le plus prodigieux évélema (le champion de lutte) de toute la longue histoire des hommes nus. 

Tchao, votre père, lutta dans toutes les montagnes, derrière tous les fortins, des saisons et saisons sans qu’une fois un autre lutteur parvînt à mettre sa nuque au sol. Manquant d’égal dans les montagnes, il descendit dans les plaines, défia les Peuls, les Mossis, les Malinkés… Chez aucune race de cette terre africaine il ne rencontra non plus de challenger. Les griots le louèrent, le célébrèrent et lui apprirent que les Français cherchaient et payaient les héros lutteurs.  Ce fut un regrettable quiproquo sémantique ; ce n’était pas vrai. Les Français et Blaise Diagne, le premier député nègre du Sénégal chargé du recrutement des Noirs, ne cherchaient pas de lutteurs. (Ce qui les préoccupait était plus chaud que la cause qui amène le caïman à fuir le marigot.) Ils réclamaient et appelaient des guerriers nègres pour l’au-delà des mers. La guerre désolait les terres et villages de France. Explique le ministre de l’Orientation, Maclédio, assis à la droite du général, maître chasseur. 

Malheureusement, dans le langage des montagnards, c’est le même vocable qui dit bagarre, lutte et guerre. Et Tchao se présenta au commandant du cercle administratif colonial pour aller participer à un vaste championnat du monde de lutte qui se déroulait au-delà des mers. Les Français l’accueillirent, le félicitèrent de son patriotisme :  Il était le premier homme nu à répondre à l’appel pathétique de la mère patrie, la France en danger. Ils l’engagèrent et l’expédièrent à Dakar dans un régiment de tirailleurs sénégalais en partance pour Verdun en 1917. Tchao sut la différence entre guerre et lutte quand, dans les tranchées, son régiment

fut soumis à un brutal et assourdissant pilonnage de l’artillerie allemande. Durant trois lunes entières, les fracassants pilonnages se poursuivirent avec la même intensité. Tchao en authentique homme nu, en authentique montagnard, ne pouvait pas attendre en résigné la mort dans la boue et le froid des boyaux, explique Tiécoura. 

Un matin, Tchao se fâcha et, en dépit des ordres du sergent, escalada, se précipita dans les tranchées d’en face, surprit les Allemands, en tua cinq à la baïonnette ; le sixième lui arriva dans le dos, l’assomma à coups de crosse, happa son corps à la baïonnette et le jeta sur le terre-plein. Les Français rampèrent, le récupérèrent et constatèrent qu’il restait quelque part dans un des orteils du montagnard un petit bout de vie. Ils s’acharnèrent sur lui et parvinrent à le ranimer et à le soigner. C’était un exemple, un héros. Ils le citèrent à l’ordre de l’armée et le décorèrent des quatre plus prestigieuses distinctions militaires françaises : la médaille militaire, les croix de guerre et de la Légion d’honneur, et la médaille coloniale. 

Le convalescent Tchao regagna les montagnes sans force mais chamarré de ces médailles. Dans les montagnes, les efficaces praticiens accoururent. Et, en y allant des feuilles, des racines et de la magie parvinrent à lui faire retrouver tous ses moyens, même son adresse et son courage d’antan, de champion de lutte. 

C’est quand, totalement rétabli, l’ancien combattant voulut sortir qu’il se rendit compte du dilemme qu’il lui fallait nécessairement trancher. Il pouvait bien se débarrasser des habits, retourner à la nudité originelle, mais, dans ce cas, il serait contraint de sortir sans les médailles. Les médailles ne tenaient pas dans les cheveux, ne se pendaient pas au cou, ne s’attachaient pas à l’étui pénien : on ne pouvait pas exhiber les médailles sans nécessairement porter la vareuse que l’armée française lui avait laissée. Tchao hésita. Un matin, il se rebiffa, osa sortir de son fortin serré dans sa vareuse chamarrée de médailles au vu et su de tout le village de Tchaotchi. Les anciens se réunirent dans les bois sacrés, prodiguèrent des conseils d’abord et puis brandirent des menaces. Rien n’y fit. Tchao continua, serré dans sa vareuse chamarrée de médailles, à se pavaner matin et soir par tous les chemins des montagnes. 

C’était une transgression. Transgression pernicieuse pour la communauté des hommes nus parce qu’elle était perpétrée par le plus prestigieux champion de lutte du pays.  Dans son histoire millénaire, le monde des nus n’avait jamais eu à faire face jusque-là qu’à des

attaques venant de l’extérieur. Pour la première fois, elle se trouvait contestée en son sein par un élément de l’intérieur, explique Maclédio. Le feu de brousse qui s’allume aux lisières de la savane se circonscrit, celui qui prend au milieu de la brousse ne peut être éteint. On peut survivre à la balle qui vous pénètre dans les pieds, jamais à celle qui vous frappe dans le cœur. La transgression d’une tradition aussi ancienne et respectée que la nudité chez les paléos ne pouvait pas rester impunie par Allah et les mânes des ancêtres. Tchao paya très cher sa faute, il la paya d’une affreuse fin, la mort dans des conditions abominables. 

La transgression de Tchao combla les vœux des colonisateurs, confirma leurs observations et les amena à prendre des décisions capitales. Les Français avaient observé, avec leur perspicacité de civilisés, tous les gestes et comportements du tirailleur Tchao à Dakar et à Verdun et même les avaient étudiés au moyen de statistiques. Des états et graphiques, il ressortait des remarques et certitudes. Comme les autres tirailleurs, et même souvent mieux que les ressortissants de certaines ethnies des plaines, Tchao le montagnard avait su porter la chéchia rouge, se bander le ventre avec la flanelle rouge, enrouler autour de la jambe la bande molletière et chausser la godasse. Il était parvenu sans grand effort à manger à la cuiller, à fumer la Gauloise. C’est donc avec plaisir que, de retour dans les montagnes, les autorités françaises constatèrent qu’il refusait de revenir à la nudité originelle. Les administrateurs reprirent les fiches contradictoires des ethnologues qui, tout en demandant le maintien du régime de faveur consenti aux paléonigritiques, montraient que les montagnards nus avaient des besoins comme tous les humains. 

Le ministère des Colonies conclut souverainement que les hommes nus pouvaient être civilisés, christianisés, envoyés aux travaux forcés. C’est-à-dire travailler obligatoirement et gratuitement trois mois par an pour les colons blancs. On pouvait exiger d’eux l’impôt de capitation. Ils étaient économiquement exploitables. Les civiliser était rentable, jouable. Le coût de la conquête des montagnes serait rapidement amorti. 

On peut tout prendre à défaut chez les Français mais jamais la grande expérience de colonisateurs consciencieux et humains. Quand, après étude, une conquête apparaît amortissable et rentable, ils ne tergiversent plus, se souviennent de leurs missions d’instruire, de soigner, de christianiser. Ils les proclament haut et passent immédiatement à l’action. Ils attaquèrent aussitôt ..."

À travers son destin, le roman retrace plusieurs décennies d'histoire africaine :

- les indépendances des années 1950-1960 ;

- la multiplication des coups d'État militaires ;

- la formation des partis uniques ;

- le culte de la personnalité ;

- la répression politique ;

- les réseaux de corruption et de clientélisme ;

- les rivalités de la guerre froide ;

- les interventions des anciennes puissances coloniales ;

- les dépendances économiques vis-à-vis des grandes puissances.

Kourouma montre comment nombre de régimes issus des indépendances ont progressivement reproduit certaines formes de domination qu'ils prétendaient combattre. Les nouveaux chefs d'État se présentent comme des libérateurs mais deviennent souvent des souverains quasi absolus, entourés de courtisans, de militaires et de réseaux de prédation économique.

L'originalité du roman tient d'abord à son extraordinaire fusion entre tradition orale et satire politique moderne. Le récit reprend les procédés de l'épopée africaine : généalogies, prophéties, exploits guerriers, interventions des chasseurs, présence du merveilleux et du surnaturel. Mais ces éléments servent à raconter non les hauts faits d'un héros fondateur, mais les aventures souvent grotesques d'un autocrate moderne.

Cette tension permanente produit l'un des effets les plus remarquables du livre. Koyaga est présenté tantôt comme un héros légendaire doté d'une force exceptionnelle, tantôt comme un tyran ridicule prisonnier de ses superstitions, de ses flatteries et de ses obsessions de pouvoir. Le registre épique est constamment miné par l'ironie.

En cela, le roman s'inscrit dans une tradition africaine qui utilise le rire comme instrument critique du pouvoir. Kourouma rejoint ici certaines analyses que développera plus tard Achille Mbembe dans "On the Postcolony" : les régimes postcoloniaux mêlent souvent violence, théâtralité, cérémonial et dérision. Le pouvoir se donne en spectacle tout en suscitant à la fois la peur et le rire.

Mais le roman dépasse la simple satire. Derrière les caricatures et les épisodes burlesques apparaît une réflexion profonde sur la nature du pouvoir. Kourouma montre comment les dictateurs sont certes responsables de nombreuses tragédies, mais aussi comment ils sont produits par des systèmes historiques complexes : héritages coloniaux, militarisation des États, rivalités internationales, faiblesse des institutions, personnalisation du pouvoir et absence de contre-pouvoirs durables.

L'œuvre constitue également une vaste méditation sur l'échec partiel du projet des indépendances. Les promesses de liberté, de développement et de souveraineté nationale ont souvent débouché sur des régimes autoritaires qui se sont approprié l'État comme une propriété privée. À travers la trajectoire de Koyaga, c'est toute une génération politique qui se trouve jugée.

Par son ambition historique, sa maîtrise de l'oralité africaine et son extraordinaire puissance satirique, En attendant le vote des bêtes sauvages est généralement considéré comme le chef-d'œuvre de la maturité de Kourouma. Beaucoup de critiques y voient l'équivalent africain des grands romans politiques du XXᵉ siècle : une œuvre capable d'éclairer plusieurs décennies d'histoire tout en conservant la richesse symbolique du mythe et de l'épopée.

Si "Les Soleils des indépendances" était le roman de la désillusion et "Monnè" celui de la mémoire coloniale, "En attendant le vote des bêtes sauvages" apparaît comme le grand roman du pouvoir africain postcolonial : une fresque où la tragédie historique se confond sans cesse avec la comédie humaine, et où les dictateurs deviennent les héros paradoxaux d'une épopée transformée en satire ...

 

"Allah n'est pas obligé" (2000, Ahmadou Kourouma) 

"Allah n'est pas obligé" constitue l'un des derniers grands romans de Ahmadou Kourouma et sans doute celui qui lui a assuré la plus large reconnaissance internationale. Après avoir exploré la désillusion des indépendances, la mémoire coloniale et les dictatures postcoloniales, Kourouma se tourne vers l'une des tragédies majeures de l'Afrique de la fin du XXᵉ siècle : les guerres civiles qui ravagent l'Afrique de l'Ouest dans les années 1990, notamment au Liberia et en Sierra Leone.

Le narrateur, Birahima, est un jeune garçon malinké devenu orphelin. Après la mort de sa mère, il entreprend un voyage qui le conduit au cœur des conflits libériens et sierra-léonais. Très vite, il est entraîné dans l'univers des factions armées, des milices ethniques, des chefs de guerre, des trafiquants et des mercenaires. Son itinéraire croise des personnages inspirés de figures bien réelles des guerres ouest-africaines, notamment Charles Taylor, Samuel Doe ou encore Foday Sankoh.

Le roman plonge le lecteur dans un monde où les États se sont effondrés, où les frontières ont perdu leur sens et où la violence devient le principal mode d'organisation sociale. Massacres, enrôlements forcés, mutilations, pillages, trafics de diamants, corruption des élites locales et interventions étrangères composent le décor d'une Afrique en guerre dont les populations civiles sont les premières victimes.

L'une des grandes innovations du livre réside dans sa voix narrative. Birahima raconte son histoire dans une langue volontairement déstructurée. Il affirme lui-même posséder un français approximatif et s'appuie constamment sur plusieurs dictionnaires — le Petit Robert, le Larousse, l'Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire et un dictionnaire de pidgin anglais — pour expliquer les mots difficiles au lecteur.

Ce procédé produit un effet littéraire remarquable. D'un côté, les définitions répétées créent souvent un effet comique ou absurde ; de l'autre, elles soulignent l'écart entre le langage scolaire et la réalité brutale du monde décrit. La langue devient ainsi un terrain de résistance contre les discours officiels, humanitaires ou diplomatiques qui cherchent parfois à masquer la violence derrière des formules abstraites.

Comme dans ses œuvres précédentes, Kourouma poursuit son entreprise de transformation du français. Mais ici la langue est encore plus radicalement bousculée : vocabulaire malinké, expressions populaires, jurons, tournures orales et ruptures syntaxiques contribuent à construire une parole singulière qui semble naître directement du chaos de la guerre.

Le contraste entre la voix de Birahima et les événements racontés constitue le cœur du roman. L'enfant décrit avec un détachement apparent des scènes d'une violence extrême : exécutions sommaires, mutilations, massacres collectifs, enrôlement d'enfants soldats, pratiques magiques censées protéger les combattants. Cette distance narrative ne réduit pas l'horreur ; au contraire, elle la rend souvent plus insoutenable. Le lecteur comprend peu à peu que la banalisation de la violence est précisément l'une des conséquences les plus tragiques de la guerre.

À travers Birahima, Kourouma aborde également un thème majeur de la littérature contemporaine : la destruction de l'enfance. L'enfant-soldat devient ici la figure emblématique d'un monde où les repères moraux, familiaux et politiques ont disparu. Birahima n'est ni un héros ni une simple victime ; il est un survivant qui tente de comprendre un univers devenu incompréhensible.

Le roman possède aussi une dimension historique importante. Kourouma s'appuie sur des événements réels : les guerres civiles du Liberia (1989-1997 puis 1999-2003), la guerre civile sierra-léonaise (1991-2002), l'effondrement des institutions étatiques et les rivalités régionales qui ont marqué l'Afrique de l'Ouest à la fin du siècle. Contrairement à de nombreuses représentations occidentales qui réduisent ces conflits à une violence « tribale », il montre leur complexité politique, économique et géopolitique.

Par certains aspects, "Allah n'est pas obligé" peut être rapproché de romans tels que "Sozaboy" de Ken Saro-Wiwa, qui utilisait déjà un anglais volontairement déformé pour raconter la guerre du Biafra, ou encore des travaux journalistiques de Stephen Ellis sur le Liberia. Mais Kourouma donne à cette matière historique une puissance romanesque et une dimension tragique exceptionnelles. 

 

"Sozaboy" de Ken Saro-Wiwa (1985) se déroule pendant la Guerre du Biafra et raconte l'histoire de Mene, un jeune homme naïf d'un village du delta du Niger qui s'engage dans l'armée sans comprendre véritablement les enjeux du conflit. Le mot sozaboy est une déformation populaire de soldier boy (« jeune soldat »). L'une des innovations majeures du livre est sa langue, que Saro-Wiwa appelle lui-même "Rotten English" (« anglais pourri ») : un mélange d'anglais standard, de pidgin nigérian, d'expressions locales et de tournures orales.

 

Cette stratégie linguistique rappelle, par certains aspects, ce que fera plus tard Ahmadou Kourouma dans "Allah n'est pas obligé "(2000) avec son français volontairement malmené par Birahima. Ce dernier reçoit le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens en 2000. Il est rapidement traduit dans de nombreuses langues et devient l'un des romans africains francophones les plus lus dans le monde. Beaucoup de critiques considèrent aujourd'hui "Allah n'est pas obligé" comme l'aboutissement de l'œuvre de Kourouma. Après avoir raconté la colonisation, les indépendances et les dictatures, l'écrivain y montre les conséquences ultimes de l'échec des États postcoloniaux : l'émergence d'espaces où la guerre devient une économie, où les enfants deviennent soldats et où la survie remplace toute autre ambition politique. À travers la voix inoubliable de Birahima, Kourouma livre ainsi l'une des représentations les plus puissantes des conflits africains contemporains, tout en poursuivant son interrogation constante sur le pouvoir, la violence et les illusions de l'histoire africaine moderne.

 

Peu d'écrivains africains ont ainsi couvert, dans une même œuvre, l'ensemble de la trajectoire historique allant de la colonisation aux crises contemporaines. Kourouma est souvent considéré, avec Chinua Achebe et Ngũgĩ wa Thiong'o, comme l'un des grands chroniqueurs littéraires de l'Afrique du XXᵉ siècle.


"La Vie et demie", Sony Labou Tansi (1979)

Sony Labou Tansi (1947-1995) porte cette dénonciation à un niveau encore plus radical. Né au Congo-Brazzaville, dramaturge autant que romancier, il développe une écriture exubérante, inventive et souvent grotesque, proche par certains aspects du réalisme magique latino-américain ou du théâtre de l'absurde. 

Son chef-d'œuvre, "La Vie et demie", raconte l'histoire de Martial, opposant politique assassiné par un dictateur nommé le Guide providentiel. Pourtant, même mort, Martial continue de hanter le pouvoir et de résister à l'oppression. Le titre est lui-même programmatique : la « vie et demie » désigne une existence qui continue au-delà de la mort, une survie symbolique de la résistance face à la tyrannie.

"C’était l’année où Chaïdana avait eu quinze ans. Mais le temps. Le temps est par terre. Le ciel, la terre, les choses, tout. Complètement par terre. C’était au temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer — où la forêt… Non ! la forêt ne compte pas, maintenant que le ciment armé habite les cervelles. La ville… mais laissez la ville tranquille.

— Voici l’homme, dit le lieutenant qui les avait conduits jusqu’à la Chambre Verte du Guide Providentiel.

Il avait salué et allait se retirer. Le Guide Providentiel lui ordonna d’attendre un instant. Le soldat s’immobilisa comme un poteau de viande kaki. La Chambre Verte n’était qu’une sorte de poche de la spacieuse salle des repas. S’approchant des neuf loques humaines que le lieutenant avait poussées devant lui en criant son amer « voici l’homme », le Guide Providentiel eut un sourire très simple avant de venir enfoncer le couteau de table qui lui servait à déchirer un gros morceau de la viande vendue aux Quatre Saisons, le plus grand magasin de la capitale, d’ailleurs réservé au gouvernement. La loque père sourcillait tandis que le fer disparaissait lentement dans sa gorge. Le Guide Providentiel retira le couteau et s’en retourna à sa viande des Quatre Saisons qu’il coupa et mangea avec le même couteau ensanglanté. Le sang coulait à flots silencieux de la gorge de la loque-père. Les quatre loques-filles, les trois loques-fils et la loque-mère n’eurent aucun geste, parce qu’on les avait liés comme de la paille, mais aussi et surtout parceque la douleur avait tué leurs nerfs. Le visage de la loque-mère s’était rempli d’éclairs ténébreux, comme celui d’un mort dont on n’a pas fermé les yeux, deux larmes ensanglantées nageaient dans les prunelles. 

Le repas du Guide Providentiel qu’on avait trouvé à son début prenait habituellement quatre heures. Il touchait à sa fin. Le sang coulait toujours. La loque père restait debout, souche de plomb, sourcillant, il respirait comme un homme qui vient de faire l’acte ; le Guide

Providentiel se leva, rota bruyamment, on le fait souvent au village après un délicieux repas, il donna l’ordre au général Payadizo de faire apporter le dessert, vint devant la loque-père, les dents serrées comme des pinces, et lui cracha au visage.

— Qu’est-ce que tu attends ? dit-il sans desserrer les dents.

La loque-père ne répondit pas, le Guide Providentiel lui ouvrit le ventre du plexus à l’aine comme on ouvre une chemise à fermeture Éclair, les tripes pendaient, saignées à blanc, toute la vie de la loque-père était venue se cacher dans les yeux, jetant le visage dans une telle crue d’électricité que les paupières semblaient soumises à une silencieuse

incandescence, la loque-père respirait comme l’homme qui vient de finir l’acte d’amour, le Guide Providentiel enfonça le couteau de table dans l’un puis dans l’autre œil, il en sortit une gelée noirâtre qui coula sur les joues et dont les deux larmes se rejoignirent dans la plaie de la gorge, la loque-père continuait à respirer comme l’homme qui vient de finir l’acte.

— Maintenant qu’est-ce que tu attends ? tonna le Guide Providentiel exaspéré.

— Je ne veux pas mourir cette mort, dit la loque-père, toujours debout comme un i, sourcillant dans le vomi des yeux, les lèvres terribles, le front aussi.

Alors le Guide Providentiel s’empara du revolver du lieutenant, l’arma et en porta le canon à l’oreille gauche de la loque-père, les balles sortirent toutes par l’oreille droite avant d’aller se fracasser contre le mur.

— Je ne veux pas mourir cette mort, dit la loque-père.

La colère du Guide Providentiel monta, qui gonfla sa gorge et dilata son menton en manche de houe, son long cou s’allongea davantage, il exécuta un pénible va-et-vient, mangea son dessert, une salade de fruits, puis revint versl’homme.

— Alors, quelle mort veux-tu mourir, Martial ?

Il prit cet air misérable de supplication. Martial ne parla pas. Le Guide Providentiel fit chercher son propre PM où pendait un petit paquet fleuri de peau de tigre et de trois plumes de colibri. Il planta le canon de l’arme au milieu du front de la loque-père ..."

 

À première vue, on a l'impression d'un déchaînement de violence gratuite, d'un cauchemar grotesque où toute vraisemblance a disparu. Mais cette impression est trompeuse. La force du roman réside précisément dans le fait que cette démesure est un procédé littéraire destiné à dire quelque chose de fondamental sur le pouvoir politique moderne. 

La scène met en présence deux figures, le Guide Providentiel, incarnation de la dictature absolue ; Martial, victime qui refuse de mourir malgré les supplices. Le dictateur tente de tuer Martial de toutes les manières possibles : égorgement, éventration, destruction des yeux, balles dans la tête. Pourtant Martial continue à parler : « Je ne veux pas mourir cette mort. » 

Cette résistance impossible transforme rapidement la scène en allégorie. Nous ne sommes plus dans le réalisme mais dans une forme de mythe politique. Martial représente moins un individu qu'une idée : l'impossibilité pour le pouvoir de détruire totalement la dignité humaine. Le réalisme cède la place au grotesque. L'une des grandes innovations de Sony Labou Tansi consiste à abandonner le réalisme classique. Chez Chinua Achebe ou Ahmadou Kourouma, même lorsque la critique politique est forte, les événements restent plausibles. Chez Sony Labou Tansi, le pouvoir devient délirant. Le Guide Providentiel mange pendant qu'il torture, rote après le meurtre, passe de la viande au dessert, tue comme un homme accomplit une tâche administrative. La violence devient tellement excessive qu'elle cesse d'être réaliste et devient symbolique.

 

Lorsque le roman paraît en 1979, une grande partie de l'Afrique est dominée par des régimes autoritaires : Mobutu Sese Seko ; Jean-Bédel Bokassa ; Idi Amin Dada ; Macias Nguema ; plusieurs régimes militaires d'Afrique de l'Ouest et centrale.

Sony Labou Tansi refuse cependant de désigner explicitement un pays ou un dirigeant. Le « Guide Providentiel » n'est pas un dictateur particulier ; il est la figure même du pouvoir lorsqu'il devient fou de lui-même. 

Le roman se déroule donc dans un pays imaginaire mais reconnaissable entre tous : celui des dictatures africaines de la guerre froide. Son esthétique permet à Sony Labou Tansi de dénoncer les mécanismes de la terreur politique tout en échappant au réalisme traditionnel, 

- il rompt avec le réalisme traditionnel du roman africain des années 1950-1960 ;

- il introduit une écriture baroque, violente, poétique et souvent grotesque ;

- il transforme la dictature en cauchemar absurde et universel ;

- et fait entrer la littérature africaine dans les formes expérimentales de la modernité mondiale.

 

Cette critique se poursuit dans "L'État honteux" (1981), où le dictateur Martillimi Lopez exerce un pouvoir arbitraire et délirant sur une population terrorisée. Voici la vraie histoire de mon ex-colonel Martillimi Lopez, fils de Maman Nationale, commandant de sa hernie, la vraie histoire telle que se la racontent les gens de chez moi avec leur salive et leur goût du mythe, feu Lopez qui maintenant endort sa hernie historique au musée national pour l'éternité des éternités. "Un jour, tous les ministres de ce président-dictateur africain, imités par les chefs de l'armée et les hauts fonctionnaires, l'un après l'autre, viennent lui donner leur démission "parce que, disent-ils, ce pays, nous devons le laisser aux enfants de nos enfants, mais pas dans cet état honteux". Il en faut plus pour émouvoir un Lopez de qui toute la philosophie s'inspire du bas-ventre "mon emblème la braguette" et dont la "hernie", symbole par excellence de majesté, est un mythe autrement polyvalent que la "chandelle verte" du père Ubu. 

À travers la caricature, l'humour noir et l'exagération, Sony Labou Tansi met en scène la folie du pouvoir absolu. Là où Armah analyse la corruption et où Kourouma décrit les échecs des indépendances, Sony Labou Tansi explore la logique même de la tyrannie.

Quant à "La Vie et demie", il apparaît aujourd'hui comme l'une des grandes satires politiques du XXᵉ siècle africain, au même titre que "The Beautyful Ones Are Not Yet Born" d'Ayi Kwei Armah ; "Les Soleils des indépendances" et "En attendant le vote des bêtes sauvages" d'Ahmadou Kourouma ; ou encore "Wizard of the Crow" d'Ngũgĩ wa Thiong'o ...


Les désillusions postcoloniales - À partir des années 1970, la littérature cesse progressivement d'être celle des indépendances pour devenir celle des désillusions. 

Avec ces écrivains, la littérature africaine passe progressivement de la critique du colonialisme à la critique des États indépendants eux-mêmes. 

Là où la génération de Senghor, Césaire, Achebe ou Cheikh Hamidou Kane s'interrogeait sur la domination coloniale et le choc des cultures, la génération d'Armah, Kourouma et Sony Labou Tansi se demande pourquoi l'indépendance n'a pas produit les sociétés plus justes et plus libres qu'elle promettait. Cette désillusion constitue l'un des grands thèmes de la littérature africaine des années 1970-1990.

Le colonisateur n'est plus l'unique responsable. Les nouveaux pouvoirs africains deviennent eux-mêmes objets de critique. La littérature entre alors dans une phase profondément politique.

 

Dans Petals of Blood (1977), de Ngũgĩ wa Thiong'o, le Kenya indépendant apparaît dominé par une alliance entre anciens collaborateurs du pouvoir colonial, politiciens et hommes d'affaires. À travers l'histoire du village fictif d'Ilmorog, Ngũgĩ montre comment les espoirs nés de l'indépendance ont été confisqués par une nouvelle bourgeoisie nationale. Le roman constitue l'une des critiques les plus radicales de l'État postcolonial africain et du néocolonialisme économique.

Dans A Man of the People (1966), Chinua Achebe montre déjà la transformation des leaders nationalistes en politiciens corrompus. Le livre paraît quelques mois avant le premier coup d'État militaire nigérian de janvier 1966, ce qui lui confère une réputation presque prophétique. Il constitue une transition convaincante entre la littérature des indépendances et la littérature de la désillusion, tout en annonçant l'une des figures majeures de la fiction africaine contemporaine : le « Big Man », dirigeant charismatique devenu prédateur.

Dans Anthills of the Savannah (1987), Achebe franchit une étape supplémentaire. Le roman a pour cadre une dictature militaire fictive inspirée du Nigeria postcolonial. Il analyse la personnalisation du pouvoir, l'échec des élites intellectuelles, la fragilité des institutions et les mécanismes par lesquels les idéaux de l'indépendance peuvent se transformer en autoritarisme. L'œuvre est souvent considérée comme l'un des grands romans africains sur la crise de l'État postcolonial.

Wizard of the Crow (2006) de Ngũgĩ wa Thiong'o, bien que plus tardif, constitue l'aboutissement satirique de cette critique. Dans une république imaginaire gouvernée par un dictateur mégalomane, Ngũgĩ tourne en dérision les excès des régimes autoritaires africains. On y reconnaît en filigrane des figures telles que Mobutu Sese Seko, Jean-Bédel Bokassa, Daniel arap Moi et bien d'autres dirigeants du continent. Le roman illustre la capacité de la littérature africaine à recourir à l'humour, au grotesque et à l'allégorie pour dénoncer les dérives du pouvoir.

Dans Waiting for an Angel (2002), de Helon Habila, le Nigeria des dictatures militaires des années 1980 et 1990 devient le symbole d'une indépendance inachevée. À travers les trajectoires croisées de journalistes, d'étudiants et d'opposants, Habila montre l'échec de l'État à tenir les promesses de liberté, de justice et de prospérité formulées au moment de la décolonisation.

 

Plusieurs grands travaux historiques et de science politique permettent d'éclairer le contexte que ces romanciers mettent en scène. Dans The African Colonial State in Comparative Perspective (1994), Crawford Young analyse la manière dont les structures administratives héritées de la colonisation ont continué à façonner les États indépendants. Dans Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism (1996), Mahmood Mamdani montre comment les institutions coloniales ont laissé derrière elles un « État bifurqué », partagé entre citoyenneté urbaine et administration coutumière des campagnes. Dans States and Power in Africa: Comparative Lessons in Authority and Control (2000), Jeffrey Herbst explique les difficultés rencontrées par de nombreux gouvernements africains pour exercer une autorité effective sur l'ensemble de leur territoire. Enfin, dans Africa Since 1940: The Past of the Present (2002, réédition augmentée 2019), Frederick Cooper retrace l'évolution des sociétés africaines depuis la fin de la période coloniale et met en évidence les tensions entre ambitions nationales, contraintes économiques mondiales et héritages institutionnels.

 

Ensemble, ces essais expliquent historiquement ce que les romanciers mettent en scène : la difficulté des nouveaux États à transformer les structures héritées de la colonisation, la montée des régimes autoritaires, le clientélisme, la corruption, les inégalités persistantes et les formes nouvelles de dépendance économique. La littérature africaine des années 1970-1990 cesse alors progressivement de chercher les causes de tous les maux dans la domination coloniale pour interroger les responsabilités propres des États indépendants et de leurs élites dirigeantes. C'est cette interrogation critique qui constitue le cœur de la grande littérature africaine de la désillusion postcoloniale.