African-American literature - Maya Angelou (1928-2014), "I know why the caged bird sings" (1970) - Toni Morrison (1931-2019), The Bluest Eye", (1970), "Beloved" (1987), "Sula" (1973), "Song of Solomon" (1977), "A Mercy" (2008) - Alice Walker (1944), "The Color Purple" (1982), "The Temple of My Familiar" (1989), "l Possessing the Secret of Joy" (1992), "The Third Life of Grange Copeland" (1970), "Meridian" (1976) - Gloria Naylor (1950-2016), " The Women of Brewster Place" (1982) - ....

Last update: 12/12/2022 


Existe-t-il une identité afro-américaine dont certains se réclament, et si oui, quels sont les éléments qui la constituent et la définissent? La quête de cette identité emprunte-t-elle obligatoirement l'héritage de l'esclavagisme? Deux fois oui, répond Toni Morrisson, mais se libérer est une chose, les anciens esclaves ont eu à apprendre à récupérer ce moi et à l'aimer ("Freeing yourself was one thing; claiming ownership of that freed self was another") . Vendus et accouplés comme des bêtes, ils ne se définissaient qu'à travers l'esclavage, et ces liens qui entravent Sethe dans "Beloved", et qui la lient à son ancienne condition touchent tous les aspects de l'existence, comment parvenir à se construire un moi, comment échapper à son passé, comment résister au silence que le maître blanc impose, comment surmonter cette absence de reconnaissance qui alimente la peur et le refoulement ...

 

A la fin du XXe siècle, la littérature afro-américaine dont l'origine remonte aux récits d'esclaves du XVIIIe siècle, acquiert sa reconnaissance dans la littérature mondialeAprès les ouvrages du début du siècle, tels que "L'Autobiographie d'un Noir" (1901,  Up From Slavery), de Booker T. Washington et ceux des années 1920, années au cours desquelles la Renaissance de Harlem ose revendiquer l'identité du "nouveau Noir", elle s'épanouit avec "Invisible Man" (Homme invisible, pour qui chantes-tu?, 1952) de Ralph Ellison, tandis que James Baldwin exprime toutes les souffrances du racisme (Go Tell It on the Mountain, 1953). A la fin des années 1950 et dans les années 1960, de nouvelles voix se font entendre dans le fil des mouvements pour les droits civiques et du Black Power... 

 

1970s, "the beginning of the post-civil rights movement era" - Plusieurs lois fédérales assument désormais les droits de tous les Américains, quelque soit leur origine et leur genre, les années 1970 marquent ainsi le début d'une nouvelle ère, et la société bascule dans un nouveau monde d'une façon assez spectaculaire : "We are a people in a quandary about the present. We are a people in search of our future. We are people in search of a national community. We are a people trying not only to solve the problems of the present, but we are attempting on a larger scale to fulfill the promise of America." (Barbara Jordan, 1976). Les exemples abondent : en 1967, Constance Baker Motley est la première femme afro-américaine à devenir juge fédéral ouvrant la voie à une représentation accrue des Noirs au sein du gouvernement; Thurgood Marshall devient le premier Noir américain à siéger à la Cour suprême des États-Unis. Shirley Chisholm élue à la Chambre des représentants en 1968, elle est la première femme noire au Congrès; Howard N. Lee est élu maire de Chapel Hill, en Caroline du Nord, et devient en 1969 le premier maire noir de la ville et le premier maire noir d'une ville du sud à prédominance blanche; en 1970, le Dr Clifton Wharton Jr. est nommé président de l'Université d'État du Michigan et devient le premier Afro-Américain à diriger une université à prédominance blanche; Kenneth Gibson est élu le premier maire noir de Newark, New Jersey (1970); Earl Graves Sr. publie le premier numéro de Black Enterprise; Charles Gordone (1925-1995) remporte le prix Pulitzer d'art dramatique pour la pièce "No Place to Be Somebody"; George Ellis Johnson's Johnson Products devient la première entreprise détenue par des Noirs à être cotée sur une grande bourse américaine; Beverly Johnson est la première Afro-Américaine à faire la couverture d'une grande publication de mode (Glamour, 1971); Thomas Bradley est élu maire de Los Angeles en 1973, il  est le premier Afro-Américain à occuper ce poste et sera réélu quatre fois; Maynard H. Jackson Jr. est élu la mêm année premier maire noir d'Atlanta avec près de 60 % des voix, le premier à être élu dans une grande ville du sud...

 

C'est dans ces années 1970, que la littérature afro-américaine connaît une nouvelle période de plénitude avec les œuvres d'auteurs comme Alex Haley (Roots: The Saga of an American Family, 1976), Maya Angelou (("I know why the caged bird sings", 1970), Alice Walker et Toni Morrison, qui explorent tant leur identité que l'héritage de l'esclavage sous des points de vue différents. Depuis, cette littérature s'étend aux écrivains "américains à trait d'union" (hyphenated American), l'Américano-Dominicain Junot Díaz (How to Date a Brown Girl (Black Girl, White Girl, or Halfie), 1996) ou l'Américano-Haïtienne Edwidge Danticat qui dénonce le massacre des paysans haïtiens en 1937  ( The Farming of Bones, 1998)...

 

Dans ses premiers romans -  "The Bluest Eye", "Sula", et '"Song of Solomon", Toni Morrison s'intéresse aux expériences des Afro-Américains de son temps en abordant des sujets comme l'éveil spirituel, la solidarité féminine, la prédominance des canons esthétiques blancs. Dédicacé aux «Sixty Million and more» qui ont succombé dans les négriers et en captivité, "Beloved" traite de l'ascendant que l'histoire exerce sur l'identité noire, en tentant de résoudre, symboliquement tout au moins, des problèmes qui sont d'ordinaire exclus de la mémoire historique américaine...

 

 

1980s - La décennie suivante, "Beloved", de Toni Morrison, marque en 1987 une étape d'importance dans la façon qu'a l'Amérique d'envisager son passé esclavagiste, un roman immédiatement soutenu par la critique tant s'impose avec force toute la violence inhumaine de l'esclavage. On ne recourt pas ici, dans cette oeuvre puissante, aux sentiments ou à l'identification, mais au souvenir graduel et partiel du traitement subi par une femme, Sethe, pendant son esclavage, les blessures physiques et morales qui l'amèneront à un infanticide défensif, commettre un infanticide plutôt que de permettre que l'on condamne son enfant à l'esclavage auquel elle vient d'échapper ...


Maya Angelou, "I know why the caged bird sings" (1970)

Poète, essayiste, professeure d'université, scénariste, militante, Maya Angelou (Marguerite Annie Johnson, 1928-2014) incarne une grande part de la littérature afro-americaine, racontant, chantant, dans un style lyrique inimitable, son enfance perturbée dans l'Amérique des années 1930, la dissolution de son univers familial lorsque ses parents se séparent, qu'elle se retrouve avec son frère projeté de la Californie dans le Sud profond, où ils vont vivre avec leur grand-mère (Momma), dans l'Arkansas. Puis à l'âge de huit ans, Maya repart chez sa mère à Saint Louis où elle est molestée et violée par son compagnon : sur fond de tensions raciales, Maya Angelou ne cesse de confronter les traumatismes de son enfance et la lente évolution de son identité de femme afro-américaine, seule la littérature parvient à apaiser un puissant sentiment de déracinement personnel et culturel. Figure emblématique du mouvement américain pour les droits civiques, ses sept autobiographies (I Know Why the Caged Bird Sings (1969), Gather Together in My Name (1974), Singin' And Swingin' And Gettin' Merry Like Christmas (1976), The Heart of a Woman (1981), All God's Children Need Traveling Shoes (1986), A Song Flung Up to Heaven (2002) et Mom & Me & Mom, 2013), parviennent à peine à relater, en toute liberté, une vie riche en expériences tant pour survivre que pour éduquer son fils (conductrice de tramway, cuisinière, danseuse, chanteuse, entraîneuse de bar, actrice), évènements, péripéties, drames et combats (découvre la poésie et la puissance et la musicalité de la parole en assistant aux offices religieux, s'est initié au jazz, à la comédie musicale, découvre et soutien Martin Luther King, s'enthousiasme pour la révolution cubaine, rencontre le Sud-Africain Vusumzi Make, militant anti apartheid aux cotés de Nelson Mandela, séjourne en Egypte, s’installe au Ghana et rencontre Malcom X), elle a tout fait, tout vu, tout ressenti avec une distance et une sensibilité extraordinaire. L'année 1968 la voit débuter son autobiographie et prendre son envol dans le monde de la production audio-visuelle. Délivrées pour une part du fardeau de la défense commune de la conscience noire face à la ségrégation, les femmes noires apprennent enfin à se réécrire comme des personnages centraux à part entière...

 

I know why the caged bird sings

A free bird leaps on the back

Of the wind and floats downstream

Till the current ends and dips his wing

In the orange suns rays

And dares to claim the sky.

But a BIRD that stalks down his narrow cage

Can seldom see through his bars of rage

His wings are clipped and his feet are tied

So he opens his throat to sing.

The caged bird sings with a fearful trill

Of things unknown but longed for still

And his tune is heard on the distant hill for

The caged bird sings of freedom.

 

The free bird thinks of another breeze

And the trade winds soft through

The sighing trees

And the fat worms waiting on a dawn-bright

Lawn and he names the sky his own.

But a caged BIRD stands on the grave of dreams

His shadow shouts on a nightmare scream

His wings are clipped and his feet are tied

So he opens his throat to sing.

The caged bird sings with

A fearful trill of things unknown

But longed for still and his

Tune is heard on the distant hill

For the caged bird sings of freedom.

 


Alice Walker (1944) - Féministe très impliquée dans la défense des droits civiques, Alice Walker a été critiquée pour son portrait supposé négatif de la femme afro-américaine. Publié en 1982, "The Color Purple" a remporté le prix Pulitzer et le prix national du livre, et est devenu un phénomène culturel au-delà du domaine littéraire à travers un long métrage et une comédie musicale de Broadway, tous deux largement acclamés. Bien qu’il soit souvent célébré à juste titre pour son attention directe au racisme et à la violence contre les femmes, le livre de Walker a un pouvoir moral et émotionnel qui n’est pas défini uniquement par des questions spécifiques, car l’expérience de Celie en forgeant son caractère dans des situations menaçantes et souvent terribles est aussi périlleuse et profonde que le baptême par le feu d’un soldat dans un autre genre de roman. Poignant et révélateur, "The Color Purple" répond à l’intention décrite par l’auteur : «to explore the difficult path of someone who starts out in life already a spiritual captive, but who, through her own courage and the help of others, breaks free into the realization that she, like Nature itself, is a radiant expression of the heretofore perceived as quite distant Divine» (explorer le chemin difficile de quelqu’un qui commence dans la vie déjà captif spirituel, mais qui, par son propre courage et l’aide des autres, se libère dans la réalisation qu’elle est , comme la Nature elle-même, une expression rayonnante du Divin jusque-là ressenti comme étant si loin). 


Alice Walker (1944), "The Color Purple" (1982)

The Color Purple is a classic. With over a million copies sold in the UK alone, it is hailed as one of the all-time ‘greats’ of literature, inspiring generations of readers. Set in the deep American South between the wars, it is the tale of Celie, a young black girl born into poverty and segregation. Raped repeatedly by the man she calls ‘father’, she has two children taken away from her, is separated from her beloved sister Nettie and is trapped into an ugly marriage. But then she meets the glamorous Shug Avery, singer and magic-maker – a woman who has taken charge of her own destiny. Gradually, Celie discovers the power and joy of her own spirit, freeing her from her past and reuniting her with those she loves ...

"La Couleur pourpre" détaille le triomphe progressif de Celie, une jeune Afro-américaine élevée dans la campagne isolée de Georgie, quand elle commence à se dégager de I'image de soi paralysant que lui renvoyaient ceux qui la dominaient. Celie est sans cesse violée par son père. Deux enfants naissent de ces relations forcées, mais son père s'en débarrasse secrètement. ll lui impose ensuite un mariage tout aussi abusif. Sa sœur Nettie s'enfuit alors de la maison, rejoint d'abord Celie et son époux, puis part pour l'Afrique avec un couple de missionnaires afro-américains. Elle découvre rapidement qu'ils sont les parents adoptifs des enfants de Celie. En Afrique, Nettie vit avec la tribu de Olinka, dont la société patriarcale et I'indifférence envers le rôle joué par les Africains dans la traite de Noirs soulignent la force de l'exploitation. Celie raconte sa vie dans des lettres à Dieu. Elle lui écrit, car son père lui intimait de ne parler "qu'à Dieu" quand il l'engrossa pour la deuxième fois, l'âge de quatorze ans. Elle écrit à Dieu avec l'honnêteté naturelle de quelqu'un qui pense que personne ne l'écoute...

 

Dear God,

I am fourteen years old. I am I have always been a good girl. Maybe you

can give me a sign letting me know what is happening to me.

Ces mots appartiennent à Celie, une petite Afro-Américaine de la Géorgie rurale des années 1930. Ses lettres, d’abord à Dieu, puis à sa sœur cadette, Nettie, constituent la plus grande partie de "The Color Purple" (les lettres à Celie de Nettie, qui fuit le Sud et trouve du travail avec un groupe missionnaire en Afrique, fournissent la trame suivante). Dès le début, la forme épistolaire du livre crée une intimité qui permet au lecteur de ressentir les émotions intenses de ce roman brûlant à travers la voix de Celie, par laquelle elle marque dans ses lettres le seul espace qu’elle puisse revendiquer comme le sien dans la brutale réalité de sa vie. Battue et violée à plusieurs reprises par son père, par qui elle a deux enfants, Celie est mariée à un autre homme tout aussi violent. 

 

J’ai 14 ans. J’ai toujours été une bonne fille. Vous pourriez peut-être me faire un signe pour me dire ce qui m’arrive....

 DEAR GOD,

I am fourteen years old. I am I have always been a good girl. Maybe you can give me a sign letting me know what is happening to me.

Last spring after little Lucious come I heard them fussing. He was pulling on her arm. She say It too soon, Fonso, I ain’t well. Finally he leave her alone. A week go by, he pulling on her arm again. She say Naw, I ain’t gonna. Can’t you see I’m already half dead, an all of these chilren.

She went to visit her sister doctor over Macon. Left me to see after the others. He never had a kine word to say to me. Just say You gonna do what your mammy wouldn’t. First he put his thing up gainst my hip and sort of wiggle it around. Then he grab hold my titties. Then he push his thing inside my pussy. When that hurt, I cry. He start to choke me, saying You better shut up and git used to it.

But I don’t never git used to it. And now I feels sick every time I be the one to cook. My mama she fuss at me an look at me. She happy, cause he good to her now. But too sick to last long.

(...)

En tissant des relations avec d'autre femmes noires, notamment avec celles qui se battent avec détermination contre l'oppression ou malgré celle-ci, dans les quelques répits que leur laissent la violence, Celie va puiser des forces et des perspectives nouvelles et comprend qu'elle a le droit de se définir elle-même. 

Parmi ces femmes, Sofia, épouse du beau-fils de Celie, dont l’affirmation courageuse la met en danger encore et encore, mais qui ne faiblit jamais longtemps, et Shug Avery, une chanteuse séduisante, maîtresse de longue date du mari de Celie, dont le courage et la loyauté découlent d’une profonde expérience personnelle. Lentement, à travers la formulation hésitante de ses lettres, Celie découvre un monde dans lequel le confort et la compassion sont présents de part l’influence de ces autres femmes, et c'est là toute la subtilité d'écriture d'Alice Walker. C'est ainsi qu'elle acquiert son indépendance d'abord grâce l'expérience des autres, avant qu'elle ne soit en mesure de construire ses relations dans le cadre de ses propres valeurs.  Nettie, quant à elle, absente de la vie de sa sœur pendant des années, rejoint ce cercle étroit d'affirmation courageuse, à distance certes, mais notamment lorsque Shug conduit Celie à un grand paquet de correspondance que son mari lui avait caché : elle y apprend ainsi des vérités insoupçonnées sur son passé et sur son identité, aux deux tiers du chemin qu'elle effectue avec nous dans ce livre, la conduisant à mettre en accusation cette si grande indifférence de la providence ...

 

My daddy lynch. My mama crazy. All my little half-brothers and sisters no kin to me. My children not my sister and brother. Pa not pa.

You must be sleep.

C’est sa dernière lettre à Dieu jusqu’à la toute fin du roman, quand le signe pour lequel elle a tant prié au début semble enfin se concrétiser ...

 

 DEAR GOD,

That’s it, say Shug. Pack your stuff. You coming back to Tennessee with me. But I feels daze. My daddy lynch. My mama crazy. All my little half-brothers and sisters no kin to me. My children not my sister and brother. Pa not pa.

You must be sleep.

 

 DEAR NETTIE,

For the first time in my life I wanted to see Pa. So me and Shug dress up in our new blue flower pants that match and big floppy Easter hats that match too, cept her roses red, mine yellow, and us clam in the Packard and glide over there. They put in paved roads all up and down the county now and twenty miles go like nothing.

I saw Pa once since I left home. One day me and Mr. -  was loading up the wagon at the feed store. Pa was with May Ellen and she was trying to fix her stocking. She was bent down over her leg and twisting the stocking into a knot above her knee, and he was standing over her tap-tap-tapping on the gravel with his cane. Look like he was thinking bout hitting her with it.

Mr. - went up to them all friendly, with his hand stuck out, but I kept loading the wagon and looking at the patterns on the sacks. I never thought I’d ever want to see him again.

Well, it was a bright Spring day, sort of chill at first, like it be round Easter, and the first thing us notice soon as we turn into the lane is how green everything is, like even though the ground everywhere else not warmed up good, Pa’s land is warm and ready to go. Then all along the road there’s Easter lilies and jonquils and daffodils and all kinds of little early wildflowers. Then us notice all the birds singing they little cans off, all up and down the hedge, that itself is putting out little yellow flowers smell like Virginia creeper. It all so different from the rest of the country us drive through, it make us real quiet. I know this sound funny, Nettie, but even the sun seemed to stand a little longer over our heads.

 

Pour la première fois de ma vie, je voulais voir papa. Alors Shug et moi, nous avons revêtu nos nouveaux pantalons bleus à fleurs assortis et nos grands chapeaux de Pâques assortis aussi, sauf que ses roses sont rouges et les miennes jaunes, et nous sommes montées dans la Packard et nous sommes allées là-bas. Ils ont construit des routes goudronnées tout le long du comté maintenant et les vingt miles passent comme si de rien n'était.

J'ai vu papa une fois depuis que j'ai quitté la maison. Un jour, moi et M. - étions en train de charger le chariot au magasin d'alimentation. Papa était avec May Ellen et elle essayait d'arranger son bas. Elle était penchée sur sa jambe et faisait un nœud avec le bas au-dessus de son genou, et il se tenait au-dessus d'elle, tapant sur le gravier avec sa canne. On aurait dit qu'il pensait à la frapper avec.

M. - s'est approché d'eux amicalement, la main tendue, mais j'ai continué à charger le chariot et à regarder les motifs sur les sacs. Je n'ai jamais pensé que je voudrais le revoir un jour.

C'était une belle journée de printemps, un peu fraîche au début, comme à l'approche de Pâques, et la première chose que l'on remarque dès que l'on tourne dans le chemin, c'est à quel point tout est vert, comme si, même si le sol n'est pas bien réchauffé partout ailleurs, la terre de papa est chaude et prête à être cultivée. Ensuite, tout au long de la route, il y a des lis de Pâques, des jonquilles, des narcisses et toutes sortes de petites fleurs sauvages précoces. Puis nous remarquons tous les oiseaux qui chantent à tue-tête, tout le long de la haie, qui elle-même produit de petites fleurs jaunes qui sentent la vigne vierge. Tout cela est si différent du reste du pays que nous traversons, que cela nous rend très calmes. Je sais que cela peut paraître drôle, Nettie, mais même le soleil a semblé rester un peu plus longtemps au-dessus de nos têtes.

 

Well, say Shug, all this is pretty enough. You never said how pretty it was. It wasn’t this pretty, I say. Every Easter time it used to flood, and all us children had colds. Anyhow, I say, us stuck close to the house, and it sure ain’t so hot. That ain’t so hot? she ast, as we swung up a long curving hill I didn’t  emember, right up to a big yellow two story house with green shutters and a steep green shingle roof.

I laughed. Us must have took the wrong turn, I say. This some white person’s house.

It was so pretty though that us stop the car and just set looking at it.

What kind of trees all them flowering? ast Shug.

I don’t know, I say. Look like peach, plum, apple, maybe cherry. But whatever they is, they sure pretty.

All round the house, all in back of it, nothing but blooming trees. Then more lilies and jonquils and roses clamming over everything. And all the time the little birds from all over the rest of the county sit up in these trees just going to town.

Finally, after us look at it awhile, I say, it so quiet, nobody home, I guess.

Naw, say Shug, probably in church. A nice bright Sunday like this.

Us better leave then, I say, before whoever it is lives here gits back. But just as I say that I notice my eye is staying on a fig tree it recognize, and us hear a car turning up the drive. Who should be in the car but Pa and some young girl look like his child.

He git out on his side, then go round to open the door for her. She dress to kill in a pink suit, big pink hat and pink shoes, a little pink purse hanging on her arm. They look at our license tag and then come up to the car. She put her hand through his arm.

Morning, he says, when he gits up to Shug’s window.

Morning, she says slow, and I can tell he not what she expect.

Anything I can do for you? He ain’t notice me and probably wouldn’t even if he looked at me.

Shug say, under her breath, Is this him?

I say, Yeah.

What shock Shug and shock me too is how young he look. He look older than the child he with, even if she is dress up like a woman, but he look young for somebody to be anybody that got grown children and nearly grown grandchildren. But then I remember, he not my daddy, just my children daddy.

 

Eh bien, dit Shug, tout cela est assez joli. Tu n'as jamais dit à quel point c'était beau. Ce n'était pas aussi joli, je le dis. A chaque Pâques, il y avait des inondations, et tous les enfants avaient des rhumes. En tout cas, je dis que nous sommes restés près de la maison et qu'il ne fait pas si chaud. Ce n'est pas si chaud ? dit-elle, alors que nous grimpons une longue colline sinueuse dont je ne me souviens pas, jusqu'à une grande maison jaune à deux étages avec des volets verts et un toit raide en bardeaux verts.

J'ai ri. Nous avons dû prendre le mauvais virage, dis-je. C'est la maison d'un Blanc.

Mais elle était si belle que nous avons arrêté la voiture et nous sommes restés à la regarder.

Quel genre d'arbres fleurissent-ils ? demanda Shug.

Je ne sais pas, dis-je. On dirait une pêche, une prune, une pomme, peut-être une cerise. Mais quoi qu'il en soit, ils sont vraiment beaux.

Tout autour de la maison, tout à l'arrière, rien que des arbres en fleurs. Puis des lys, des jonquilles et des roses qui envahissent tout. Et pendant ce temps, les petits oiseaux de tout le reste du comté s'installent dans ces arbres pour faire la fête.

Finalement, après l'avoir regardé pendant un certain temps, je dis que c'est si calme, qu'il n'y a personne à la maison, je suppose.

Non, dit Shug, probablement à l'église. Un beau dimanche ensoleillé comme celui-ci.

Nous ferions mieux de partir alors, dis-je, avant que la personne qui vit ici ne revienne. Mais juste au moment où je dis cela, je remarque que mon regard reste fixé sur un figuier qu'il reconnaît, et nous entendons une voiture tourner dans l'allée. Qui devrait être dans la voiture, si ce n'est Papa et une jeune fille qui semble être son enfant.

Il sort de son côté, puis fait le tour pour lui ouvrir la porte. Elle porte un costume rose, un grand chapeau rose et des chaussures roses, un petit sac à main rose accroché à son bras. Ils regardent notre plaque d'immatriculation et s'approchent de la voiture. Elle lui passe la main dans le bras.

Bonjour, dit-il en s'approchant de la fenêtre de Shug.

Bonjour, dit-elle lentement, et je peux voir qu'il n'est pas ce qu'elle attendait.

Je peux faire quelque chose pour vous ? Il ne m'a pas remarquée et ne me remarquerait probablement pas même s'il me regardait.

Shug dit, sous sa respiration, "C'est lui ?

Je réponds : "Oui".

Ce qui choque Shug et moi aussi, c'est qu'il a l'air si jeune. Il a l'air plus vieux que l'enfant avec qui il est, même si elle est habillée comme une femme, mais il a l'air jeune pour quelqu'un qui a des enfants adultes et des petits-enfants presque adultes. Mais je me souviens qu'il n'est pas mon père, juste celui de mes enfants.

 

What your mama do, ast Shug, rob the cradle?

But he not so young.

I brought Celie, say Shug. Your daughter Celie. She wanted to visit you.

Got some questions to ast.

He seem to think back a second.Celie?. he say. Like, Who Celie? Then he say, Yall git out and come up on the porch. Daisy, he say to the little woman with him, go tell Hetty to hold dinner. She squeeze his arm, reach up and kiss him on the jaw. He turn his head and watch her go up the walk, up the steps, and through the front door. He follow us up the steps, up on the porch, help us pull out rocking chairs, then say, Now, what yall want?

The children here? I ast.

What children? he say. Then he laugh. Oh, they gone with they mama.

She up and left me, you know. Went back to her folks. Yeah, he say, you would remember May Ellen.

Why she leave? I ast.

He laugh some more. Got too old for me, I reckon.

Then the little woman come back out and sit on the armrest of his chair.

He talk to us and fondle her arm.

This Daisy, he say. My new wife.

Why, say Shug, you don’t look more than fifteen.

I ain’t, say Daisy.

I’m surprise your people let you marry.

She shrug, look at Pa. They work for him, she say. Live on his land.

I’m her people now, he say.

I feels so sick I almost gag. Nettie in Africa, I say. A missionary. She wrote me that you ain’t our real Pa.

Well, he say. So now you know.

Daisy look at me with pity all over her face. It just like him to keep that from you, she say. He told me how he brought up two little girls that wasn’t even his, she say. I don’t think I really believed it, till now.

Naw, he never told them, say Shug.

 

Qu'est-ce que ta mère a fait, Ast Shug, elle a volé le berceau ?

Mais il n'est pas si jeune.

J'ai amené Celie, dit Shug. Ta fille Celie. Elle voulait te rendre visite.

J'ai quelques questions à lui poser.

Il semble réfléchir une seconde. Celie ? dit-il. Genre, qui est Celie ? Puis il dit : "Sortez tous et venez sous le porche". Daisy, dit-il à la petite femme qui l'accompagne, va dire à Hetty d'attendre le dîner. Elle lui serre le bras, se lève et l'embrasse sur la mâchoire. Il tourne la tête et la regarde monter l'allée, les marches et franchir la porte d'entrée. Il nous suit sur les marches, monte sur le porche, nous aide à sortir les fauteuils à bascule, puis dit : "Maintenant, qu'est-ce que vous voulez ?

Les enfants ici ? J'ai répondu.

Quels enfants ? dit-il. Puis il rit. Oh, ils sont partis avec leur maman.

Elle m'a quitté, vous savez. Elle est retournée chez ses parents. Oui, dit-il, vous devez vous souvenir de May Ellen.

Pourquoi est-elle partie ? J'ai demandé.

Il rit encore. Elle est devenue trop vieille pour moi, je crois.

Puis la petite femme est revenue et s'est assise sur l'accoudoir de son fauteuil.

Il nous parle et lui caresse le bras.

C'est Daisy, dit-il. Ma nouvelle femme.

Mais, dit Shug, tu n'as pas l'air d'avoir plus de quinze ans.

Ce n'est pas le cas, dit Daisy.

Je suis surprise que ton peuple t'ait laissée te marier.

Elle hausse les épaules et regarde papa. Ils travaillent pour lui, dit-elle. Ils vivent sur ses terres.

Je suis son peuple maintenant, dit-il.

Je me sens si mal que je manque de m'étouffer. Nettie est en Afrique, dis-je. Une missionnaire. Elle m'a écrit que vous n'étiez pas notre vrai père.

Eh bien, dit-il. Alors maintenant tu sais.

Daisy me regarde avec pitié. Ça lui ressemble bien de te cacher ça, dit-elle. Il m'a raconté comment il avait élevé deux petites filles qui n'étaient même pas les siennes, dit-elle. Je ne crois pas que je l'ai vraiment cru, jusqu'à maintenant.

Non, il ne leur a jamais dit, dit Shug.

(...)

La version cinématographique du livre réalisée par Steven Spielberg, sortie en 1985, avec Whoopi Goldberg, Oprah Winfrey, et Danny Glover, n'eut pas le même impact que l'ouvrage d'Alice Walker..


"A Mercy" (2008)

Deux cents ans avant "Beloved", "A Mercy" (Un Don) évoque l'Amérique du XVIIe siècle, une prose lyrique et un récit déchirant de la perte d'une innocence et de rêves brisés. Dans les années 1680, la traite des esclaves dans les Amériques en est encore à ses balbutiements. Jacob Vaark est un commerçant et aventurier anglo-néerlandais, avec une petite emprise dans le rude Nord. Malgré son aversion pour le commerce de la « chair », il prend une petite esclave en paiement partiel d’une créance irrécouvrable d’un propriétaire de plantation dans le Maryland catholique. C’est Florens, qui sait lire et écrire et pourrait être utile dans sa ferme. Rejetée par sa mère, Florens cherche l’amour, d’abord de la part de Lina, une servante plus âgée à la maison de son nouveau maître, puis du beau forgeron, un Africain, jamais réduit en esclavage, qui vient s'introduire dans leur vie. "A Mercy" vient mettre à jour ce qui se trouve sous la surface de l’esclavage. Histoire ambivalente et troublante d’une mère et d’une fille, d'une mère qui rejette sa fille pour la sauver, et une fille qui ne pourra jamais exorciser cet abandon.... (trad. Christian Bourgois, 2009).

 

"Don’t be afraid. My telling can’t hurt you in spite of what I have done and I promise to lie quietly in the dark—weeping perhaps or occasionally seeing the blood once more—but I will never again unfold my limbs to rise up and bare teeth. I explain. You can think what I tell you a confession, if you like, but one full of curiosities familiar only in dreams and during those moments when a dog’s profile plays in the steam of a kettle. Or when a corn-husk doll sitting on a shelf is soon splaying in the corner of a room and the wicked of how it got there is plain. Stranger things happen all the time everywhere. You know. I know you know. One question is who is responsible? Another is can you read? If a pea hen refuses to brood I read it quickly and, sure enough, that night I see a minha mãe standing hand in hand with her little boy, my shoes jamming the pocket of her apron. Other signs need more time to understand. Often there are too many signs, or a bright omen clouds up too fast. I sort them and try to recall, yet I know I am missing much, like not reading the garden snake crawling up to the door saddle to die. Let me start with what I know for certain.

 

N'aie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal malgré ce que j'ai fait et je promets de rester calmement étendue dans le noir - je pleurerai peut-être, ou je verrai parfois à nouveau le sang - mais je ne déploierai plus jamais mes membres avant de me dresser et de montrer les dents. Je m'explique. Tu peux penser que ce que je te dis est une confession, si tu veux, mais c'est une confession pleine de ces curiosités qui ne sont familières que dans les rêves et durant ces moments où le profil d'un chien se dessine dans le plumet de vapeur s`élevant d'une bouilloire. Ou lorsqu'une poupée de maïs posée sur une étagère se retrouve à valser dans le coin d'une pièce et que les méchantes raisons qui l'ont amenée là sont  claires. Des choses plus étranges arrivent sans arrêt et partout. Tu le sais. Je sais que tu le sais. Une des questions, c'est : Qui est responsable? Une autre question : Est-ce que tu sais lire les choses? Si une paonne refuse de couver, je lis cela très vite et, ça ne manque pas, cette nuit-là je vois "a minha mae" debout, main dans la main avec son petit garçon, et avec mes chaussures qui gonflent la poche de son tablier. D'autres signes demandent plus de temps pour être compris. Souvent, il y a trop de signes, ou alors un présage clair se brouille trop vite. Je les trie et tente de m'en souvenir, mais je sais pourtant que j'en manque beaucoup, comme lorsque je ne lis pas la couleuvre rayée qui rampe jusque sur le seuil de la porte pour y mourir. Je vais donc partir de ce que je sais avec certitude.

 

 The beginning begins with the shoes. When a child I am never able to abide being barefoot and always beg for shoes, anybody’s shoes, even on the hottest days. My mother, a minha mãe, is frowning, is angry at what she says are my prettify ways. Only bad women wear high heels. I am dangerous, she says, and wild but she relents and lets me wear the throwaway shoes from Senhora’s house, pointy-toe, one raised heel broke, the other worn and a buckle on top. As a result, Lina says, my feet are useless, will always be too tender for life and never have the strong soles, tougher than leather, that life requires. Lina is correct. Florens, she says, it’s 1690. Who else these days has the hands of a slave and the feet of a Portuguese lady? So when I set out to find you, she and Mistress give me Sir’s boots that fit a man not a girl. They stuff them with hay and oily corn husks and tell me to hide the letter inside my stocking—no matter the itch of the sealing wax. I am lettered but I do not read what Mistress writes and Lina and Sorrow cannot. But I know what it means to say to any who stop me.

 

Tout commence avec les chaussures. Enfant, je ne peux pas supporter d'être pieds nus et je supplie sans cesse pour avoir des chaussures, les chaussures de n'importe qui, même par les journées les plus chaudes. Ma mère, "a minha mae", fronce les sourcils, elle est en colère à cause de ce qu`elle appelle mes manières de coquette. Seules les mauvaises femmes portent des talons. Je suis dangereuse, elle dit, dangereuse et sauvage, mais elle finit par se calmer et me laisse porter les chaussures dont la Senhora ne veut plus, à bouts pointus, avec un des talons cassé, l`autre bien usé et une boucle sur le dessus. Résultat, dit Lina, mes pieds sont inutiles, ils seront toujours trop tendres et n'auront jamais les plantes solides, plus dures que du cuir, qu'exige la vie. Lina a raison. Florens, elle dit, on est en l'an 1690. Qui d'autre à notre époque a les mains d'une esclave et les pieds d'une grande dame portugaise? Donc, quand je pars pour aller te chercher, elle et Mistress me donnent les bottines de Sir, qui vont à un homme, pas à une fille. Elles les bourrent de foin et de feuilles de maïs huileuses et me disent de cacher la lettre dans mon bas - même si le sceau de cire me démange. Je sais lire mais je ne lis pas ce qu'écrit Mistress; Lina et Sorrow ne savent pas lire. Mais je sais ce que cela veut dire et ce qu'il faut que je dise à quiconque m'arrête.

 

 My head is light with the confusion of two things, hunger for you and scare if I am lost. Nothing frights me more than this errand and nothing is more temptation. From the day you disappear I dream and plot. To learn where you are and how to be there. I want to run across the trail through the beech and white pine but I am asking myself which way? Who will tell me? Who lives in the wilderness between this farm and you and will they help me or harm me? What about the boneless bears in the valley? Remember? How when they move their pelts sway as though there is nothing underneath? Their smell belying their beauty, their eyes knowing us from when we are beasts also. You telling me that is why it is fatal to look them in the eye. They will approach, run to us to love and play which we misread and give back fear and anger. Giant birds also are nesting out there bigger than cows, Lina says, and not all natives are like her, she says, so watch out. A praying savage, neighbors call her, because she is once churchgoing yet she bathes herself every day and Christians never do. Underneath she wears bright blue beads and dances in secret at first light when the moon is small. More than fear of loving bears or birds bigger than cows, I fear pathless night. How, I wonder, can I find you in the dark? Now at last there is a way. I have orders. It is arranged. I will see your mouth and trail my fingers down. You will rest your chin in my hair again while I breathe into your shoulder in and out, in and out. I am happy the world is breaking open for us, yet its newness trembles me. To get to you I must leave the only home, the only people I know. 

(...)

La tête me tourne de la confusion de deux choses, la faim de toi et la peur si jamais je me perds. Rien ne m'effraie plus que cette mission et rien n'est plus proche de la tentation. Depuis le jour de ta disparition je rêve et je complote. Pour savoir où tu es et comment m'y rendre. Je veux m'élancer sur la piste, sous les hêtres et les pins blancs, mais je me demande : Dans quelle direction? Qui me le dira? Qui vit dans ces étendues sauvages entre notre ferme et toi, et m'aideront-ils ou me feront-ils du mal? Et les ours sans squelette de la vallée? Tu te souviens? Quand ils marchent, leur pelage qui flotte comme s'il n'y avait rien en dessous? Leur odeur nie leur beauté, et leurs yeux nous reconnaissent du temps où nous étions aussi des bêtes sauvages. Tu me dis que c”est pour cela qu'il est fatal de les regarder dans les yeux. Car alors ils s'approchent, ils courent vers nous pour nous aimer et pour jouer avec nous, ce que nous lisons mal, et nous leur renvoyons de la peur et de la colère. Des oiseaux géants nichent aussi là-bas, qui sont plus gros que des vaches, dit Lina, et tous les indigènes ne sont pas comme elle, elle ajoute, alors fais attention. Une sauvage qui prie, c'est comme ça que les voisins l'appellent, parce qu'elle va à l'église mais pourtant elle se baigne tous les jours, ce que les chrétiens ne font jamais. Sous ses vêtements, elle porte des perles bleu vif et danse en secret aux premières lueurs quand la lune est encore petite. Plus que la peur des ours amoureux ou des oiseaux plus gros que des vaches,je crains la nuit quand il n'y a plus de chemin. Comment, je me demande, pourrai-je alors te retrouver dans le noir? Pour l'heure enfin, il y a un moyen. J'ai des ordres. Tout est arrangé. Je verrai ta bouche et dessinerai ton corps de mes doigts. Tu poseras à nouveau ton menton dans mes cheveux pendant que je respirerai au creux de ton épaule, respirer souffler, respirer souffler. Je suis heureuse que le monde s'ouvre pour nous, pourtant cette nouveauté me fait trembler. Pour te retrouver je dois quitter la seule maison et les seules personnes que je connaisse ..."

(...)


Alice Walker (1944), "l Possessing the Secret of Joy" (1992, Le Secret de la joie)

"Le Secret de la joie",  une défense passionnée de la féminité, du corps féminin face à l'horrible violence de la mutilation. L'intrigue tourne autour de l'histoire de Tashi, qui appartient à un peuple africain fictif, les Olinkas. À l'âge adulte, Tashi décide de se faire exciser, ou, comme elle dit, "baigner". Pour les Olinkas, le "bain" ne représente pas uniquement l'excision du clitoris, mais aussi la suppression des lèvres génitales et la fermeture par suture du vagin. Tashi montre son allégeance à la tradition des Olinkas et son ardente dévotion à une culture menacée. Mais progressivement, la voici commençant à penser que la mutilation génitale est le symptôme d'une oppression générale et transculturelle de la femme par l'homme... 

En dramatisant le choix de Tashi entre sa nation et sa sexualité, Walker trace un ensemble d'oppositions si troublantes : les puissantes revendications d'allégeance à un nationalisme africain ne peuvent être réconciliées avec les revendications de féminisme. Sa quête, une compréhension universelle de la souffrance féminine due à une violente culture patriarcale, et susciter une horreur universelle devant la forme prise par cette souffrance. La possibilité d'une résistance universelle à l'oppression patriarcale est le véritable "secret de la joie". Malgré ses difficultés, ce roman est inoubliable en tant que poème de résistance contre les cultures misogynes de l'Afrique et de l'Occident ...

 

TASHI

I DID NOT REALIZE for a long time that I was dead.

And that reminds me of a story: There was once a beautiful young panther who had a co-wife and a husband. Her name was Lara and she was unhappy because her husband and her co-wife were really in love; being nice to her was merely a duty panther society imposed on them. They had not even wanted to take her into their marriage as co-wife, since they were already perfectly happy. But she was an “extra” female in the group and that would not do. Her husband sometimes sniffed her breath and other emanations. He even, sometimes, made love to her. But whenever this happened, the co-wife, whose name was Lala, became upset. She and the husband, Baba, would argue, then fight, snarling and biting and whipping at each other’s eyes with their tails. Pretty soon they’d become sick of this and would lie clutched in each other’s paws, weeping.

I am supposed to make love to her, Baba would say to Lala, his heartchosen mate. She is my wife just as you are. I did not plan things this way. This is the arrangement that came down to me.

I know it, dearest, said Lala, through her tears. And this pain that I feel is what has come down to me. Surely it can’t be right?

These two sat on a rock in the forest and were miserable enough. But Lara, the unwanted, pregnant by now and ill, was devastated. Everyone knew she was unloved, and no other female panther wanted to share her own husband with her. Days went by when the only  voice she heard was her inner one.

Soon, she began to listen to it.

Lara, it said, sit here, where the sun may kiss you. And she did.

Lara, it said, lie here, where the moon can make love to you all night long. And she did.

Lara, it said, one bright morning when she knew herself to have been  well kissed and well loved: sit here on this stone and look at your beautiful self in the still waters of this stream.

Calmed by the guidance offered by her inner voice, Lara sat down on the stone and leaned over the water. She took in her smooth, aubergine little snout, her delicate, pointed ears, her sleek, gleaming black fur. She was beautiful! And she was well kissed by the sun and well made love to by the moon.

 

Pendant longtemps, je n'ai pas réalisé que j'étais mort.

Cela me rappelle une histoire : Il était une fois une belle jeune panthère qui avait une coépouse et un mari. Elle s'appelait Lara et elle était malheureuse parce que son mari et sa coépouse étaient vraiment amoureux ; être gentil avec elle n'était qu'un devoir que la société panthère leur imposait. Ils n'avaient même pas voulu la prendre dans leur mariage en tant que coépouse, puisqu'ils étaient déjà parfaitement heureux. Mais elle était une femelle "en trop" dans le groupe et cela n'allait pas. Son mari reniflait parfois son haleine et d'autres émanations. Il lui arrivait même de lui faire l'amour. Mais chaque fois que cela se produisait, la coépouse, qui s'appelait Lala, se mettait en colère. Elle et le mari, Baba, se disputaient, puis se battaient, grognant, mordant et se fouettant les yeux avec leurs queues. Très vite, ils en ont eu assez et se sont allongés dans les pattes l'un de l'autre, en pleurant.

Je suis censé lui faire l'amour, disait Baba à Lala, sa compagne de cœur. Elle est ma femme comme tu l'es. Je n'ai pas planifié les choses de cette façon. C'est l'arrangement qui m'est parvenu.

Je le sais, ma chère, dit Lala à travers ses larmes. Et cette douleur que je ressens est ce qui m'est parvenu. Cela ne peut pas être juste, n'est-ce pas ?

Ces deux-là, assis sur un rocher dans la forêt, étaient assez malheureux. Mais Lara, l'indésirable, enceinte et malade, était dévastée. Tout le monde savait qu'elle n'était pas aimée, et aucune autre femelle panthère ne voulait partager son propre mari avec elle. Les jours passaient et la seule voix qu'elle entendait était celle de son intérieur.

Bientôt, elle commença à l'écouter.

Lara, disait-il, assieds-toi ici, là où le soleil peut t'embrasser. Et elle le fit.

Lara, disait-il, allonge-toi ici, où la lune peut te faire l'amour toute la nuit. Et elle le fit.

Lara a dit, un matin lumineux où elle savait qu'elle avait été bien embrassée et bien aimée : assieds-toi ici, sur cette pierre, et regarde ta belle personne dans les eaux calmes de ce ruisseau.

Calmée par les conseils de sa voix intérieure, Lara s'assit sur la pierre et se pencha au-dessus de l'eau. Elle contempla son museau lisse et aubergine, ses oreilles délicates et pointues, sa fourrure noire, lisse et luisante. Elle était belle ! Et elle était bien embrassée par le soleil et bien aimée par la lune.

 

For one whole day, Lara was content. When her co-wife asked her fearfully why she was smiling, Lara only opened her mouth wider, in a grin.

The poor co-wife ran trembling off and found their husband, Baba, and dragged him back to look at Lara.

When Baba saw the smiling, well kissed, well made love to Lara, of course he could hardly wait to get his paws on her! He could tell she was in love with someone else, and this aroused all his passion.

While Lala wept, Baba possessed Lara, who was looking over his shoulder at the moon.

Each day it seemed to Lara that the Lara in the stream was the only Lara worth having—so beautiful, so well kissed, and so well made love to. And her inner voice assured her this was true.

So, one hot day when she could not tolerate the shrieks and groans of Baba and Lala as they tried to tear each other’s ears off because of her, Lara, who by now was quite indifferent to them both, leaned over and kissed her own serene reflection in the water, and held the kiss all the way to the bottom of the stream.

 

Pendant toute une journée, Lara a été satisfaite. Lorsque sa coépouse lui demanda avec effroi pourquoi elle souriait, Lara se contenta d'ouvrir la bouche plus grand, dans un sourire.

La pauvre coépouse s'est enfuie en tremblant pour trouver leur mari, Baba, et l'a ramené pour qu'il regarde Lara.

Quand Baba a vu Lara souriante, bien embrassée et bien embrassée, il était impatient de lui mettre la main dessus ! Il voyait bien qu'elle était amoureuse de quelqu'un d'autre, et cela excitait toute sa passion.

Pendant que Lala pleurait, Baba possédait Lara, qui regardait la lune par-dessus son épaule.

Chaque jour, il semblait à Lara que la Lara du ruisseau était la seule Lara qui valait la peine d'être possédée, si belle, si bien embrassée, si bien aimée. Et sa voix intérieure lui assurait que c'était vrai.

Alors, un jour de canicule où elle ne pouvait plus supporter les cris et les gémissements de Baba et de Lala qui essayaient de s'arracher les oreilles à cause d'elle, Lara, qui leur était désormais indifférente, se pencha et embrassa son propre reflet serein dans l'eau, et garda le baiser jusqu'au fond du ruisseau..."


Toni Morrison, "Beloved" (1987) - "Made them bloody, silly, worse than even they wanted to be, so scared were they of the jungle they had made. The screaming baboon lived under their own white skin; the red gums were their own" - Première Afro-Américaine lauréate du prix Nobel de littérature (1993), Toni Morrison (Chloe Anthony Wofford, 1931-2019) naquit au sein d'une famille de la classe ouvrière en Ohio avant d'obtenir licence et maîtrise de lettres successivement à Washington puis New York (Cornell). Dans "The Bluest Eye" (1970), dans "Sula" (1975), -de l'amitié entre deux femmes noires-, ou dans "Song of Solomon" (1977), elle s'intéresse à l'expérience que font, dans leur existence, les Afro-Américains d'une société où dominent les canons esthétiques blancs. "Beloved" entreprend une toute approche. Dédicacé aux près de 60 millions d'hommes et de femmes qui ont succombé dans les négriers et en captivité, "Beloved" (1987) s'attache, sans jugement manichéen, à l'ascendant que l'histoire exerce sur l'identité noire, une conscience singulière totalement exclue de la mémoire historique américaine, une conscience qui recèle maints éléments hérités du folklore américain, mais une conscience hantée de part en part par l'esclavagisme : l'esclave est physiquement entravé par de véritables chaines, et moralement assujetti à sa condition d'être inférieur. Cela rend le chemin vers la liberté particulièrement ardu...


"The Bluest Eye" (L'Œil le plus bleu", 1970) 

Le premier roman de Toni Morrison retrace la vie de la famille Breedlove après qu'elle a quitté la campagne pour s'installer à Lorain,dans l'Ohio (ville natale de l'auteur).Ce bouleversement et la façon dont leur fille, Pecola, sombre dans la folie illustrent avec force les difficultés de se forger une identité noire qui ne puisse se construire en dehors de toute mythologie raciste. Le roman suggère que les catégories de sexe, race et classe sont entremêlées et déterminent le sort de sa tragique héroïne de onze ans. Le désir obsessionnel qu'éprouve Pecola de posséder les yeux les plus bleus qui soient n'est qu'un symptôme de la façon dont le corps de la femme noire est désormais dominé parla culture masculine blanche. Morríson critique le fait que la subjectivité noire continue à être réprimée dans la culture de masse. La structure temporelle complexe du livre et les changements de point de vue incessants font partie d'une tentative d'imaginer un modèle de subjectivité fluide qui puisse offrir une certaine résistance à la culture blanche dominante. Les sœurs noires adolescentes tissent le fil de ce récit, Claudia et Freda MacTeer, constituent un contrepoint à la famille Breedlove, opprimée, car elles servent d'intermédiaires et exercent une certaine autorité.

 

(Foreword) "There can’t be anyone, I am sure, who doesn’t know what it feels like to be disliked, even rejected, momentarily or for sustained periods of time. Perhaps the feeling is merely indifference, mild annoyance, but it may also be hurt. It may even be that some of us know what it is like to be actually hated—hated for things we have no control over and cannot change. When this happens, it is some consolation to know that the dislike or hatred is unjustified—that you don’t deserve it. And if you have the emotional strength and/or support from family and friends, the damage is reduced or erased. We think of it as the stress (minor or disabling) that is part of life as a human.

When I began writing The Bluest Eye, I was interested in something else.

Not resistance to the contempt of others, ways to deflect it, but the far more tragic and disabling consequences of accepting rejection as legitimate, as self-evident. I knew that some victims of powerful self-loathing turn out to be dangerous, violent, reproducing the enemy who has humiliated them over and over. Others surrender their identity; melt into a structure that delivers the strong persona they lack. Most others, however, grow beyond it. But there are some who collapse, silently, anonymously, with no voice to express or acknowledge it. They are invisible. The death of self-esteem can occur quickly, easily in children, before their ego has “legs,” so to speak. 

Couple the vulnerability of youth with indifferent parents, dismissive adults, and a world, which, in its language, laws, and images, re-enforces despair, and the journey to destruction is sealed...

 

Il n'y a personne, j'en suis sûr, qui ne sache ce que l'on ressent lorsqu'on n'est pas aimé, voire rejeté, momentanément ou pendant des périodes prolongées. Il peut s'agir d'une simple indifférence, d'un léger agacement, mais aussi d'une blessure. Il se peut même que certains d'entre nous sachent ce que c'est que d'être réellement détesté - détesté pour des choses sur lesquelles nous n'avons aucun contrôle et que nous ne pouvons pas changer. Dans ce cas, il est réconfortant de savoir que l'aversion ou la haine est injustifiée, que vous ne la méritez pas. Et si vous avez la force émotionnelle et/ou le soutien de votre famille et de vos amis, les dommages sont réduits ou effacés. Nous pensons qu'il s'agit du stress (mineur ou invalidant) qui fait partie de la vie d'un être humain.

Non pas la résistance au mépris des autres, les moyens de le détourner, mais les conséquences bien plus tragiques et invalidantes de l'acceptation du rejet comme légitime, comme allant de soi. Je savais que certaines victimes d'une puissante haine de soi se révèlent dangereuses, violentes, reproduisant l'ennemi qui les a humiliées encore et encore. D'autres abandonnent leur identité, se fondent dans une structure qui leur donne la forte personnalité qui leur manque. La plupart des autres, cependant, grandissent au-delà. Mais certains s'effondrent, silencieusement, anonymement, sans voix pour l'exprimer ou le reconnaître. Ils sont invisibles. La mort de l'estime de soi peut survenir rapidement, facilement chez les enfants, avant que leur ego n'ait des "jambes", pour ainsi dire. 

Si l'on ajoute à la vulnérabilité des jeunes l'indifférence des parents, le mépris des adultes et un monde qui, par son langage, ses lois et ses images, renforce le désespoir, le chemin de la destruction est tout tracé..."

 

Des jeunes filles afro-américaines grandissant côte à côte, certaines détestent les poupées blondes, comme la narratrice, mais l'une d'entre elles, Pecola, idolâtre Shirley Temple et,  souvent raillée pour sa peau sombre par un entourage pour qui la beauté est synonyme de blancheur, va développer un complexe d'infériorité et ne désirer qu'une seule chose, avoir les yeux bleus. Et souhaiter des yeux bleus plutôt qu'une peau plus claire, n'est-ce pas parce que l'on souhaite voir les choses différemment autant que l'on souhaite être vue différemment. Le langage y est rude et cru, les histoires s'enchaînent, disjointes comme les personnages, l'écriture extraordinairement fluide...

 

" Here is the house. It is green and white. It has a red door. It is very pretty.Here is the family. Mother, Father, Dick, and Jane live in the green-andwhite house. They are very happy. See Jane. She has a red dress. She wants to play. Who will play with Jane? See the cat. It goes meow-meow. Come and play. Come play with Jane. The kitten will not play. See Mother. Mother is very nice. Mother, will you play with Jane? Mother laughs.

Laugh, Mother, laugh. See Father. He is big and strong. Father, will you play with Jane? Father is smiling. Smile, Father, smile. See the dog.Bowwow goes the dog. Do you want to play with Jane? See the dog run. Run, dog, run. Look, look. Here comes a friend. The friend will play with Jane. They will play a good game. Play, Jane, play.

 Here is the house it is green and white it has a red door it is very pretty here is the family mother father dick and jane live in the green-and-white house they are very happy see jane she has a red dress she wants to play who will play with jane see the cat it goes meow-meow come and play come play with jane the kitten will not play see mother mother is very nice mother will you play with jane mother laughs laugh mother laugh see father he is big and strong father will you play with jane father is smiling smile father smile see the dog bowwow goes the dog do you want to play do you want to play with jane see the dog run run dog run look look here comes a friend the friend will play with jane they will play a good game play jane play ...."

 

Claudia, neuf ans, la narratrice, et Frieda MacTeer, dix ans, vivent à Lorain, dans l'Ohio, avec leurs parents. C'est la fin de la Grande Dépression, et les parents se préoccupent plus de joindre les deux bouts que de prodiguer des soins à leurs filles. Les MacTeer accueillent un pensionnaire, Henry Washington, ainsi qu'une jeune fille nommée Pecola Breedlove, qui va dormir un temps avec les deux jeunes filles après avoir été mise à la rue par son père, Cholly. Puis  Pecola, adolescente, retourne vivre avec sa famille, près d'un père qui boit et se dispute constamment avec une mère, Pauline  ou Polly, distante et boiteuse. Pecola croit que si elle avait les yeux bleus, elle serait aimée et sa vie serait transformée, et ne cesse d'être confortée dans ce sentiment parce que tout le monde la regarde de travers et que sa mère la traite de  "méchante petite chienne noire". "Le plus facile aurait été de tout mettre sur le compte de son pied", mais Polly porte en elle tout le drame à venir de Pecola, la haine d'elle-même, la cruauté ou l'indifférence de ceux qui l'entourent. Encore n'est-ce pas Polly la seule responsable, elle ne fait que transmettre le monde dans lequel elle a vécu, et gardant pour elle un autre monde bien à elle. A ses enfants, "elle inculquait la respectabilité et, ce faisant elle leur enseignait la peur: peur d'être maladroits, peur d'être comme leur père, peur de ne pas être aimé de Dieu, peur de devenir fous comme la mère de Cholly. Elle donnait à son fils le désir violent de s'enfuir, et à sa fille la peur de grandir, la peur des autres, la peur de la vie..."

 

" One winter Pauline discovered she was pregnant. When she told Cholly, he surprised her by being pleased. He began to drink less and come home more often. They eased back into a relationship more like the early days of their marriage, when he asked if she were tired or wanted him to bring her something from the store. In this state of ease, Pauline stopped doing day work and returned to her own housekeeping. But the loneliness in those two rooms had not gone away. When the winter sun hit the peeling green paint of the kitchen chairs, when the smoked hocks were boiling in the pot, when all she could hear was the truck delivering furniture downstairs, she thought about back home, about how she had been all alone most of the time then too, but that this lonesomeness was different. Then she stopped staring at the green chairs, at the delivery truck; she went to the movies instead. There in the dark her memory was refreshed, and she succumbed to her earlier dreams. Along with the idea of romantic love, she was introduced to another—physical beauty. Probably the most destructive ideas in the history of human thought. Both originated in envy, thrived in insecurity, and endedin disillusion. In equating physical beauty with virtue, she stripped her mind, bound it, and collected self-contempt by the heap. She forgot lust and simple caring for. She regarded love as possessive mating, and romance as the goal of the spirit. It would be for her a well-spring from which she would draw the most destructive emotions, deceiving the lover and seeking to imprison the beloved, curtailing freedom in every way.

 

"Un hiver, Pauline a découvert qu'elle était enceinte. Quand elle l'a dit à Cholly, il l'a étonnée en se montrant heureux. Il a commencé à boire moins et à rester plus souvent à la maison. Ils ont retrouvé des relations qui ressemblaient plus au début de leur mariage, quand il lui demandait si elle était fatiguée ou si elle voulait qu'il lui rapporte quelque chose du magasin. Dans cette nouvelle tranquillité, Pauline s'est arrêtée de travailler en journée et s'est occupée de nouveau de sa maison. Mais la solitude des deux pièces était toujours là. Quand le soleil d'hiver éclairait la peinture perle écaillée des chaises de cuisine, quand du jarret fumé bouillait dans la marmite, quand le seul bruit qu'elle entendait était celui du camion qui chargeait des meubles au rez-de-chaussée, elle pensait à la maison de ses parents dans laquelle elle avait été aussi seule, mais la solitude était différente. Puis elle s'est arrêtée de regarder les chaises vertes et le camion de livraison; à la place, elle est allée au cinéma. Là, dans l'obscurité, ses souvenirs lui revenaient et elle succombait à ses rêves anciens. En plus de l'idée de l'amour romantique, elle a découvert celle de la beauté physique. Les idées sans doute les plus destructrices de l'histoire de la pensée humaine. Toutes deux naissaient de l'envie, se développaient dans l'insécurité, pour finir en désillusion. En mettant la beauté physique sur le même plan que la vertu, elle se dépouillait l'esprit, l'enfermait et, par-dessus le marché, en éprouvait du mépris pour elle-même. Elle oubliait le désir et la simple attention. Elle considérait l'amour comme un accouplement possessif et le romanesque comme le but de l'esprit. Ce serait pour elle la source d'où elle tirerait les émotions les plus destructrices, en trompant l'amant, en cherchant à emprisonner celui qui est aimé, en amputant la liberté par tous les moyens.

 

 She was never able, after her education in the movies, to look at a face and not assign it some category in the scale of absolute beauty, and the scale was one she absorbed in full from the silver screen. There at last were the darkened woods, the lonely roads, the river banks, the gentle knowing eyes.There the flawed became whole, the blind sighted, and the lame and halt threw away their crutches. There death was dead, and people made every gesture in a cloud of music. There the black-and-white images came together, making a magnificent whole—all projected through the ray of light from above and behind.

 It was really a simple pleasure, but she learned all there was to love and all there was to hate.

 

Après son éducation au cinéma, elle n'a plus jamais été capable de regarder un visage sans lui assigner une catégorie dans l'échelle de la beauté absolue, et cette échelle était celle qu'elle avait apprise sur l'écran. Là-bas enfin, il y avait les bois obscurs, les routes solitaires, les berges du fleuve, les tendres yeux qui savaient. Là-bas, l'infirme devenait entier, l'aveugle voyait, et le boiteux et l'estropié jetaient leurs béquilles. Là-bas, la mort était morte, et les gens accomplissaient chaque geste dans un nuage de musique. Là-bas, les images en noir et blanc s'accordaient pour former un tout magnifique - projeté dans le rayon de lumière au-dessus et derrière. C'était un plaisir simple, mais elle a appris tout ce qu'il fallait aimer et tout ce qu'il fallait haïr...." (traduction Christian Bourgeois Editeur).

 

Et alors que sa mère se donne corps et âme à l'entretien de la maison d'une femme blanche, on apprend que son père a été abandonné par ses parents, élevé par sa grand-tante, qui est morte quand il était adolescent, et a subi l'humiliation d'être observé par deux hommes blancs alors qu'il était en train de faire l'amour pour la première fois. Et le monde que porte Cholly est celui des femmes, de ces femmes noires au service du Blanc, naturellement dominateur...

 

"...Leurs voix montaient et descendaient, avec des harmonies complexes, incertaines dans leur hauteur, mais constantes dans le récitatif de la douleur. Elles serraient les souvenirs de la maladie contre leur poitrine. Elles se léchaient les lèvres et claquaient la langue en évoquant les chers souvenirs des douleurs qu'elles avaient subies - accouchements, rhumatismes, diphtéries, entorses, maux de reins, hémorroïdes. Tous les coups qu'elles avaient reçus en se déplaçant sur la terre - en moissonnant, en nettoyant, en soulevant, en lançant, en se baissant, en s'agenouillant, en ramassant - toujours avec des enfants dans les jambes.

Mais elles avaient été jeunes autrefois. Les odeurs de leurs aisselles et de leurs reins s'étaient mêlées pour faire un musc agréable; elles avaient eu des regards furtifs, des lèvres détendues et, sur leur cou noir et fin, leur tête avait tourné comme celle des biches. Leurs rires avaient plus été un contact qu'un bruit.

 

 Then they had grown. Edging into life from the back door. Becoming. Everybody in the world was in a position to give them orders. White women said, “Do this.” White children said, "Give me that.” White men said, “Come here.” Black men said, “Lay down.” The only people they need not take orders from were black children and each other. But they took all of that and re-created it in their own image. They ran the houses of white people, and knew it. When white men beat their men, they cleaned up the blood and went home to receive abuse from the victim. They beat their children with one hand and stole for them with the other. The hands that felled trees also cut umbilical cords; the hands that wrung the necks of chickens and butchered hogs also nudged African violets into bloom; the arms that loaded sheaves, bales, and sacks rocked babies into sleep. They patted biscuits into flaky ovals of innocence—and shrouded the dead. They plowed all day and came home to nestle like plums under the limbs of their men. The legs that straddled a mule’s back were the same ones that straddled their men’s hips. And the difference was all the difference there was.

 

Puis elles avaient grandi. Elles étaient entrées dans la vie par la porte de service. Convenables.

Tout le monde était en position de leur donner des ordres. Les femmes blanches leur disaient: «Fais ça.» Les enfants blancs leur disaient «Viens ici.» Les hommes noirs leur disaient: « Allonge-toi. » Les seuls dont elles n'avaient pas besoin de recevoir d'ordre étaient les enfants noirs et les autres femmes noires. Mais elles prenaient tout ça et le recréaient à leur propre image. Elles dirigeaient les maisons des Blancs et elles le savaient. Quand les hommes blancs frappaient leurs hommes, elles lavaient le sang et rentraient chez elles pour se faire insulter par les victimes. Elles battaient leurs enfants d'une main et volaient de l'autre pour eux. Les mains qui abattaient des arbres coupaient aussi des cordons ombilicaux; les mains qui tordaient le cou des poulets et qui égorgeaient des porcs, faisaient fleurir des violettes d'Afrique; les bras qui portaient des gerbes, des balles et des sacs berçaient des nouveau-nés. Elles pétrissaient la pâte à biscuits en ovales d'innocence - et ensevelissaient les morts. Elles labouraient toute la journée et elles rentraient chez elles le soir pour se nicher comme des prunes sous les branches de leurs hommes. Les jambes qui s'écartaient sur le dos d'une mule étaient les mêmes qui s'écartaient pour les hanches de leurs hommes et cela faisait toute la différence.

 

" Then they were old. Their bodies honed, their odor sour. Squatting in a cane field, stooping in a cotton field, kneeling by a river bank, they had carried a world on their heads. They had given over the lives of their own children and tendered their grandchildren. With relief they wrapped their heads in rags, and their breasts in flannel; eased their feet into felt. They were through with lust and lactation, beyond tears and terror. They alone could walk the roads of Mississippi, the lanes of Georgia, the fields of Alabama unmolested. They were old enough to be irritable when and where they chose, tired enough to look forward to death, disinterested enough to accept the idea of pain while ignoring the presence of pain. They were, in fact and at last, free. And the lives of these old black women were synthesized in their eyes—a purée of tragedy and humor, wickedness and serenity, truth and fantasy

 

Puis elles avaient vieilli. Leur corps s'était usé, leur odeur était devenue aigre. A s'accroupir dans les champs de canne, à se baisser dans les champs de coton, à s'agenouiller sur la berge des rivières, elles avaient transporté un monde sur leur tête. Elles avaient abandonné leurs enfants à eux-mêmes et avaient élevé leurs petits-enfants. Soulagées, elles s'enveloppaient la tête dans des chiffons, et la poitrine dans de la flanelle; elles abandonnaient leurs pieds dans des chaussons de feutre. Elles en avaient fini avec le désir et l'allaitement, elles étaient au-delà des larmes et de la terreur. Elles étaient les seules à pouvoir parcourir les routes du Mississippi, les chemins de Géorgie et les champs d'Alabama sans être agressées...." (traduction Christian Bourgeois Editeur).

 

Est-ce un motif suffisant pour pardonner à Cholly son attitude? Un jour, Cholly rentre chez lui et trouve Pecola en train de faire la vaisselle et la viole. Et lorsque la mère de Pecola la trouve inconsciente sur le sol, elle ne croit pas à son histoire et la frappe la jeune fille. Pecola s'enfuit et demande de l'aide à un pseudo mystique, Soaphead Chruch, mais en vain. Claudia et Frieda tentent aussi de lui venir en aide, plante des graines qui refusent de germer, rien y fera et le bébé de Pecola meurt lorsqu'il naît prématurément...

"Le mal était total. Elle passait ses journées, les journées de sa tendre enfance, à aller et venir, aller et venir, en secouant la tête au rythme d'un tambour si lointain qu'elle seule pouvait l'entendre. Les coudes repliés, les mains sur les épaules, elle agitait les bras comme un oiseau, dans un effort éternel, grotesque et vain pour s'envoler. Elle battait des bras, un oiseau avec des ailes mais rivé au sol, tendu vers le vide bleu qu'il ne pouvait atteindre, même pas voir, mais qui remplissait les vallées de son esprit." 


«The past is never dead. It’s not even past» (Le passé n’est jamais mort. Ce n’est même pas du passé ), dit un personnage dans "Requiem for a Nun" de William Faulkner, et la romancière Toni Morrison, qui a consacré une partie de sa thèse de maîtrise à Cornell à une étude de l’œuvre de Faulkner, semble sous l'emprise de cette intuition lorsqu'elle écrit son  cinquième roman, "Beloved". Situé dans l’Ohio d'après la guerre civile, mais sillonnant le temps et l’espace dans une série complexe de flashbacks et de modifications de  perspectives, "Beloved" raconte l’histoire de Sethe, une esclave en fuite élevant les enfants qu’elle a emmenés hors du Kentucky. Elle est tourmentée par ce à quoi qu’elle a échappé et hantée par ce qu’elle ne peut pas ne pas oublier, plus qu'une histoire dramatique de fantôme, le suspense du livre est tout entier dans la souffrance qui s'exprime progressivement et qui pousse Sethe au bord de la folie, Toni Morrison met à jour une profondeur d'émotion qu'aucun naturalisme n'aurait su exprimer avec autant de vérité. C’est un roman sur l’amour, la perte, le regret, l’horreur, le prix élevé de la liberté et les illusions qu’elle en retire, et, peut-être plus que tout, le besoin humain éternel, malgré les promesses non tenues du passé et du présent, pour une sorte de demain ...


"Song of Solomon" (1977, Le Chant de Salomon)

"Le Chant de Salomon" débute par la tentative d'envol d'un homme désespéré et solitaire, qu'observe une femme sur le point d'accoucher. Le roman nous fait ensuite découvrir l'histoire de ce premier enfant noir né à Mercy Hospital. Sa mère, en pleines contractions, n'a été autorisée à y pénétrer qu'à cause du chaos qui a suivi la tentative de décollage depuis le toit de l'hôpital, et parce que son père était le premier médecin de la ville. Les circonstances de cette naissance - les désirs, déceptions et dépossessions qui l'entourent - sont autant d'énigmes que l'enfant devra résoudre en grandissant.

Ce dernier, Macon Dead Jr., descend de la famille noire la plus riche de cette ville du Midwest, et bénéficie d'une enfance privilégiée bien que privée d'affection. Ses parents sont depuis longtemps brouillés. Ce n'est que lorsque Macon fait la connaissance de la famille de sa tante paternelle qu'il découvre une histoire riche en secrets et récits qu'il désire  démasquer. Cette quête l'entraîne dans le Sud et vers le folklore dont il a toujours été tenu éloigné. Macon découvre une histoire familiale qui lui permet finalement de comprendre qui il est et d'assumer son nom. Ce n'est que lorsqu'il rentre chez lui cependant et qu'il prend conscience des dégâts causés par son ancienne désinvolture de privilégié qu'il saisit de quelles responsabilités s'accompagne ce nouveau savoir. 

 


A l'origine de "Beloved", considéré comme l'un des piliers de la littérature afro-américaine, se trouve un fait réel survenu aux États-Unis dans les années 1850, lorsque fut votée une loi qui permettait aux propriétaires d'esclaves du Sud d'aller récupérer les fugitifs dans les États du Nord, où l'esclavage avait déjà été aboli. Margaret Garner, une esclave reprise par son maître à Cincinnati, dans l'Ohio, avait tué sa fillette de deux ans pour lui éviter la captivité. Toni Morrison va proposer une relecture de l'histoire en y incorporant la dimension merveilleuse héritée du folklore africain, avec, notamment, la présence des esprits et autres fantômes. De l'autre, elle forge un texte d'un grand lyrisme, dont la langue reproduit le rythme, la poésie et la force incantatoire du parler afro-américain -par exemple, les monologues intérieurs regorgent de répétitions (“Beloved is my sister”, “She’s mine, Beloved. She’s mine”, “I am Beloved and she is mine”). ...

Le début du roman se déroule à Cincinnati en 1873. Quoique l'esclavage ait été aboli en 1865, les Afro-Américains continuent de subir racisme et ségrégation. Sethe, une ancienne esclave, et Denver, sa fille de 18 ans, vivent dans une maison hantée par le fantôme malveillant d'un bébé. Elles y habitent toutes seules car Baby Suggs, la belle-mère de Sethe, est morte, tandis que ses deux fils sont partis, fuyant le fantôme. L'arrivée de Paul D., ancien compagnon d'esclavage de l'héroïne, déclenchera chez celle-ci tout un processus de remémoration. Dès lors, le récit de Morrison oscille entre le présent de Sethe et les événements survenus 20 ans auparavant. Peu à peu, une histoire prend forme ...

Sethe et son mari, Halle, étaient esclaves dans la plantation du Bon-Abri, dans le Kentucky, et appartenaient à M. Garner, un homme relativement bienveillant. Après la mort de ce dernier, la ferme passe aux mains de "schoolteatcher", qui inflige des traitements ignobles aux captifs. lncapables d'en supporter davantage, Sethe et Halle décident de s'enfuir. Après avoir réussi à envoyer ses deux garçons et sa fillette à Cincinnati, Sethe, qui est enceinte, se met en route -seule, car Halle n'a pas pu la rejoindre. Grâce à l'aide d'une jeune Blanche nommée Amy Denver, elle accouche d'une petite fille, à laquelle elle donne le nom de sa bienfaitrice. Arrivée saine et sauve à Cincinnati, elle jouit d'un bonheur temporaire aux côtés de ses enfants et de Baby Suggs, qui avait été affranchie. Mais l'arrivée de "schoolteatcher", bien décidé à récupérer ses esclaves, déclenche la tragédie ....


"Il n'y a pas une maison dans le pays qui ne soit pas pleine à craquer du chagrin d'un noir mort. Nous avons de la chance que ce fantôme soit un bébé....

".... “Not a house in the country ain’t packed to its rafters with some dead Negro’s grief. We lucky this ghost is a baby. My husband’s spirit was to come back in here? or yours? Don’t talk to me. You lucky. You got three left. Three pulling at your skirts and just one raising hell from the other side. Be thankful, why don’t you? I had eight. Every one of them gone away from me. Four taken, four chased, and all, I expect, worrying somebody’s house into evil.” Baby Suggs rubbed her eyebrows. “My firstborn. All I can remember of her is how she loved the burned bottom of bread. Can you beat that? Eight children and that’s all I remember.”

“That’s all you let yourself remember,” Sethe had told her, but she was down to one herself—one alive, that is—the boys chased off by the dead one, and her memory of Buglar was fading fast. Howard at least had a head shape nobody could forget. As for the rest, she worked hard to remember as close to nothing as was safe. Unfortunately her brain was devious. She might be hurrying across a field, running practically, to get to the pump quickly and rinse the chamomile sap from her legs. Nothing else would be in her mind...."

Pour Baby Suggs, il est inutile de tenter de s’éloigner de 124 pour s’éloigner du bébé fantôme parce que peu importe où ils iront, elle ou un autre fantôme noir les hantera toujours. Si Baby Suggs, Sethe, Stamp Paid et Paul D échappent à leur vie d’esclaves et apprennent à échapper aux pièges que peut leur tendre la liberté, ils ne peuvent pas échapper à leur passé douloureux et ne peuvent qu’essayer de vivre avec....


"Beloved" (1987) 

En 1987, Toni Morrison publie son roman le plus célèbre, "Beloved", le premier tome d'une trilogie comportant "Jazz" puis "Paradis". Un roman qui s'inspire d'une histoire réelle (A Visit to the Slave Mother who Killed Her Child), celle de Margaret Garner, une esclave qui s'était enfuie du Kentucky pour gagner l'État libre de l'Ohio en 1856, mais qui avait été capturée conformément au Fugitive Slave Act de 1850 : lorsque les U.S. Marshals ont fait irruption dans la cabane où Garner et son mari s'étaient barricadés, ils ont découvert qu'elle avait tué sa fille de deux ans et qu'elle tentait de tuer ses autres enfants pour leur éviter de retomber en esclavage. Le roman de Morrison imagine ce bébé mort revenant comme un fantôme pour hanter sa mère et sa famille, un esprit qui nourrit une rage insurmontable. Et c'est ici l'esprit de la petite fille de Sethe qui tisse la trame d'un monde dans lequel les êtres humains sont des marchandises : tout a son prix, Sethe aurait souhaité que le mot "Dearly Beloved" figure sur la pierre tombale de la petite fille, mais un seul mot figurera au final, le graveur de la pierre tombale demandait dix minutes de sexe ...

 

Beloved commence en 1873 à Cincinnati, dans l’Ohio, où Sethe, une ancienne esclave, une femme d'une trentaine d'années, entièrement dévouée à ses enfants, vit avec sa fille de dix-huit ans, Denver, sensible, intelligente, introspective. La belle-mère de Sethe, Baby Suggs, a vécu avec eux jusqu’à sa mort huit ans plus tôt. Juste avant la mort de Baby Suggs, les deux fils de Sethe, Howard et Buglar, se sont enfuis. Sethe croit qu’ils ont fui à cause de la présence malveillante d’un fantôme qui hante leur maison au 124 Bluestone Road depuis des années. Denver, cependant, aime le fantôme, que tout le monde croit être l’esprit de sa sœur morte.

Le jour où le roman commence, Paul D, que Sethe n’a pas vu depuis qu’ils ont travaillé ensemble sur la plantation Sweet Home de M. Garner dans le Kentucky environ vingt ans plus tôt, s’arrête chez Sethe. Sa présence ressuscite des souvenirs enfouis dans l’esprit de Sethe depuis près de deux décennies. 

 

À partir de ce moment, l’histoire se déroulera sur deux plans temporels. Le présent qui se déroule à Cincinnati, et parallèlement une série d’événements qui ont eu lieu environ vingt ans plus tôt, principalement dans le Kentucky. Ces évènements surgissent à travers des flashbacks exprimés par les différents personnages, chaque narration successive enrichissant un peu plus l'évènement initial.

 

L'arrivée de Paul D., ancien compagnon d'esclavage - tous deux vivaient sur la plantation Sweet Home dans le Kentucky et ont partagé bien des épreuves, notamment lorsque, au décès du propriétaire de la ferme, M. Garner, sa veuve demande à son beau-frère, connu des esclaves comme instituteur et profondément raciste, de l'aider à gérer la ferme - , va réveiller tout un passé, par fragments successifs, un passé douloureux dont Sethe fait tout pour éviter le retour. "Avancer, Marcher, Courir, Se Cacher", un passé à propos duquel Paul D craint qu'en révélant trop de choses, il ne replonge les deux anciens esclaves dans une existence dont ils ne pourront peut-être jamais s'échapper...

 

Chacune des trois parties de Beloved commence par une observation sur 124, la maison occupée par Sethe et sa fille Denver...

 

" 124 WAS SPITEFUL. Full of a baby’s venom. The women in the house knew it and so did the children. For years each put up with the spite in his own way, but by 1873 Sethe and her daughter Denver were its only victims. The grandmother, Baby Suggs, was dead, and the sons, Howard and Buglar, had run away by the time they were thirteen years old—as soon as merely looking in a mirror shattered it (that was the signal for Buglar); as soon as two tiny hand prints appeared in the cake (that was it for Howard). Neither boy waited to see more; another kettleful of chickpeas smoking in a heap on the floor; soda crackers crumbled and strewn in a line next to the door-sill.

Nor did they wait for one of the relief periods: the weeks, months even, when nothing was disturbed. No. Each one fled at once—the moment the house committed what was for him the one insult not to be borne or witnessed a second time. Within two months, in the dead of winter, leaving their grandmother, Baby Suggs; Sethe, their mother; and their little sister, Denver, all by themselves in the gray and white house on Bluestone Road.

It didn’t have a number then, because Cincinnati didn’t stretch that far. In fact, Ohio had been calling itself a state only seventy years when first one brother and then the next stuffed quilt packing into his hat, snatched up his shoes, and crept away from the lively spite the house felt for them.

 

(I) 124 ÉTAIT RANCUNIÈRE. Plein du venin d'un bébé. Les femmes de la maison le savaient et les enfants aussi. Pendant des années, chacun supporta la méchanceté à sa manière, mais en 1873, Sethe et sa fille Denver en furent les seules victimes. La grand-mère, Baby Suggs, était morte, et les fils, Howard et Buglar, s'étaient enfuis à l'âge de treize ans - dès que le simple fait de se regarder dans un miroir l'avait brisé (c'était le signal pour Buglar) ; dès que deux minuscules empreintes de mains étaient apparues dans le gâteau (c'était le signal pour Howard). Aucun des deux garçons n'attendit d'en voir plus : une autre bouilloire de pois chiches fumant en tas sur le sol ; des biscuits soda émiettés et éparpillés en ligne à côté du seuil de la porte. Ils n'ont pas non plus attendu l'une des périodes de répit : les semaines, les mois même, où rien n'est dérangé. Non. Chacun s'est enfui immédiatement, au moment où la maison a commis ce qui était pour lui la seule insulte à ne pas supporter ou à ne pas voir une seconde fois. En l'espace de deux mois, au cœur de l'hiver, laissant leur grand-mère, Baby Suggs, Sethe, leur mère, et leur petite sœur, Denver, toutes seules dans la maison grise et blanche de Bluestone Road. Elle n'avait pas de numéro à l'époque, car Cincinnati ne s'étendait pas aussi loin. En fait, l'Ohio ne s'appelait un État que depuis soixante-dix ans lorsque l'un des frères, puis le suivant, ont mis leur couette dans leur chapeau, ont pris leurs chaussures et se sont éloignés de l'ambiance animée que la maison leur réservait.

 

Baby Suggs didn’t even raise her head. From her sickbed she heard them go but that wasn’t the reason she lay still. It was a wonder to her that her grandsons had taken so long to realize that every house wasn’t like the one on Bluestone Road. Suspended between the nastiness of life and the meanness of the dead, she couldn’t get interested in leaving life or living it, let alone the fright of two creeping-off boys. Her past had been like her present- intolerable - and since she knew death was anything but forgetfulness, she used the little energy left her for pondering color.

“Bring a little lavender in, if you got any. Pink, if you don’t.”

And Sethe would oblige her with anything from fabric to her own tongue.

 

Baby Suggs n'a même pas levé la tête. De son lit de malade, elle les a entendus partir, mais ce n'est pas pour cela qu'elle est restée immobile. Elle s'étonnait que ses petits-fils aient mis si longtemps à comprendre que chaque maison n'était pas comme celle de Bluestone Road. Suspendue entre la méchanceté de la vie et celle des morts, elle n'arrivait pas à s'intéresser au fait de quitter la vie ou de la vivre, sans parler de la peur de deux garçons qui se faufilaient. Son passé avait été comme son présent - intolérable - et comme elle savait que la mort était tout sauf un oubli, elle utilisa le peu d'énergie qui lui restait pour réfléchir à la couleur...


De ces différents souvenirs fragmentés qui émergent, une histoire commence à émerger : Sethe, le protagoniste, est né dans le Sud d’une mère africaine qu’elle n’a jamais connue. Quand elle a treize ans, elle est vendue aux Garners, qui possèdent Sweet Home et pratiquent une sorte d’esclavage relativement bienveillante. Là, les autres esclaves, qui sont tous des hommes, la convoitent mais ne la touchent jamais. Ils se nomment Sixo, Paul D, Paul A, Paul F et Halle. Sethe choisit d’épouser Halle, apparemment en partie parce qu’il s’est montré assez généreux pour acheter la liberté de sa mère. Ensemble, Sethe et Halle ont deux fils, Howard et Buglar, ainsi qu’une petite fille dont nous n’apprenons jamais le nom. Quand elle quitte Sweet Home, Sethe est également enceinte d’un quatrième enfant. Après le décès du propriétaire, M. Garner, la veuve Mme Garner demande à son beau-frère sadique et violemment raciste de l’aider à gérer la ferme. Il est connu des esclaves comme instituteur, et sa présence oppressive rend la vie sur la plantation encore plus insupportable qu’elle ne l’avait été auparavant. Les esclaves décident de s’enfuir....

 

Dans "Beloved", le bien et le mal ne constituent pas une opposition binaire. Si l'acte abominable qui en constitue le cœur est motivé par un amour profond, la société prétendument libre que les Blancs du Nord offrent aux anciens esclaves transpire le racisme. En décrivant la vie au Bon-Abri avec M. Garner, Paul D. met en lumière l'absurdité de la notion de «bons» et de «mauvais maîtres» : dans les autres plantations, on castrait les esclaves mâles pour mieux les contrôler, tandis qu'au Bon-Abri, c'étaient «tous des hommes ››. Mais le régime de "SchoolTeacher" leur fait découvrir leur véritable condition d'esclave, ils n'étaient hommes uniquementque sous la protection de M. Garner, "Un pas hors de ce territoire et ils devenaient des intrus parmi la race humaine" (One step off that ground and they were trespassers among the human race). Des années de répression qui avaient provoqué le refoulement des souvenirs vont les rattraper. Dans les souvenirs de Sethe qui reviennent en mémoire, figurent par exemple plusieurs épisodes douloureux, comme celui où SchoolTeacher enseigna à son neveu comment détailler ses caractéristiques humaines et animales, ou quand les fils de celui-ci la forcèrent et lui ravirent son lait. Paul D. garde ses souvenirs dans une "boîte à tabac en fer-blanc logée dans sa poitrine", tandis que Baby Suggs se souvient avoir donné naissance à sept enfants de pères différents, et de les avoir tous perdus.

 

Au début de la deuxième partie, Stamp Paid (Payé Acquitté) nous décrit combien l'esclavage corrompt et déshumanise tous ceux qui entrent en contact avec lui, y compris les propriétaires d'esclaves, des Blancs totalement dénaturés, ne parvenant pas à comprendre l'esprit de ces esclaves qui s'oppose à tout ce qu'ils pensent savoir d'eux-mêmes ...

"Les Blancs étaient persuadés que, quelles que fussent leurs manières, sous toute peau sombre se cachait une jungle. Des eaux rapides et non navigables, des babouins hurlant et se balançant, des serpents endormis, des gencives rouges prêtes à boire le doux sang blanc. En un sens, ils avaient raison. (White people believed that whatever the manners, under every dark skin was a jungle. Swift unnavigable waters, swinging screaming baboons, sleeping snakes, red gums ready for their sweet white blood. In a way, they were right). Plus les gens de couleur dépensaient d'énergie à tenter de convaincre les Blancs de leur douceur, de leur intelligence et de leur nature aimante, humaine, plus ils s'épuisaient à les convaincre de ce dont eux, les Noirs, ne pensaient pas que l'on pût douter, et plus la jungle s'épaississait en eux et devenait inextricable. 

(But it wasn’t the jungle blacks brought with them to this place) Mais ce n'était pas la sorte de jungle qu'ils apportaient ici en venant de l'autre endroit (vivable). C'était une jungle que les Blancs avaient plantée. Et elle poussait. Elle s'étendait. (It was the jungle whitefolks planted in them. And it grew. It spread). Sous les peaux, pendant et après la vie, elle s'étendait, jusqu'à envahir les Blancs qui l'avaient cultivée. Touchait chacun d'entre eux. Les changeait et les transformait. Les rendait sanguinaires, idiots, pires qu'eux-mêmes l'eussent souhaité, tant ils étaient terrifiés par la jungle qu'ils avaient semée. Le babouin hurleur vivait alors sous leur propre peau blanche; les gencives rouges devenaient les leurs (Made them bloody, silly, worse than even they wanted to be, so scared were they of the jungle they had made. The screaming baboon lived under their own white skin; the red gums were their own)..." 


Schoolteacher a anticipé l’évasion de ses esclaves et capturent Paul D et Sixo, tue ce dernier et ramène le premier à Sweet Home, où Paul D voit Sethe pour ce qu’il croit être la dernière fois. Elle a toujours l’intention de s'enfuir, ayant déjà envoyé ses enfants chez sa belle-mère Baby Suggs à Cincinnati. Mais les comparses de Schoolteacher s’emparent de Sethe dans la grange, la violent, et lui vole le lait que son corps stocke pour sa fille en bas âge. Halle, témoin malgré de lui de la scène, sombre dans la folie..

Sethe qui a dénoncé à Mme Garner la violence qu'elle a subie, est fouettée avec brutalité par Schoolteacher lui-même, bien qu'elle soit enceinte. Sethe s'enfuit tout de même, mais s'effondre d'épuisement en chemin. Une jeune fille blanche, Amy Denver, la recueille et la soigne,-  Sethe appelera sa deuxième fille Denver en souvenir de cette jeune fille. Enfin, Stamp Paid lui fait traverser la rivière Ohio jusqu'à la maison de Baby Suggs ... 

 

("Days of company: knowing the names of forty, fifty other Negroes, their view, habits; where they had been and what done; of feeling their fun and sorrow along with her own, which made it better") - Sethe passe vingt-huit jours merveilleux à Cincinnati, où Baby Suggs sert de prédicateur à la communauté noire. Le dernier jour, surgit le SchoolTeacher qui entend s'emparer de Sethe pour la ramener avec ses enfants à Sweet Home. Mais celle-ci, plutôt que de les livrer à une vie d'esclavage, s'enfuit à nouveau avec eux et tente de les tuer. La frontière entre la vie et la mort est infime. Seul le troisième enfant, sa fille aînée, meurt, de la main de sa mère - plus tard, Sethe fera en sorte que sur la pierre tombale du bébé soit gravée le nom de "Beloved". Le shérif emmène Sethe et Denver en prison, mais un groupe d'abolitionnistes blancs, dirigé par les Bodwins, se bat pour sa libération. 

Sethe retourne au 124, où Baby Suggs a sombré dans une profonde dépression. La communauté évite désormais la maison et la famille continue de vivre dans l'isolement....

Pendant ce temps, Paul D a enduré bien des épreuves, notamment après avoir tué un certain Brandywine, un propriétaire d’esclaves à qui il a été vendu. Maus un jour, une tempête fortuite permet à Paul D de s’échapper, il gagne le nord et se retrouve sur le porche de Sethe à Cincinnati... 

 

L’arrivée de Paul D au 124 ans marque le début d'un nouveau chapitre. Paul D. parvient à chasser le fantôme du bébé de la maison, ce que Denver regrette. Sethe et Paul D vivent au 124 des débuts prometteurs, plus stables, jusqu’à ce qu’un jour, ils découvrent sur le perron de leur demeure une jeune  femme étrange dormant près des marches. Une jeune femme qui va s'installer dans la maison.

Vêtue d'une robe blanche et de souliers immaculés, elle a une peau de bébé, elle s'exprime comme un enfant, et fait preuve d'un besoin exagéré d'attention et d'un caractère possessif. Sethe ne la reconnaît pas tout de suite,

contrairement à Denver : il s'agit de Beloved, sa fillette "bien-aimée", celle qu'elle a assassinée. Elle est désormais adulte et vient réclamer l'amour dont elle a été privée. Beloved, revenue d'entre les morts, porte aussi en elle, par bribes, une histoire collective, celle de l'esclavage. Sethe a toujours imaginé le passé comme une présence physique, quelque chose qui est "là" et qui remplit l'espace. L'arrivée de Beloved confirme cette croyance. La revenante est l'incarnation de la culpabilité de Sethe, à la fois destructrice et rédemptrice. Elle fait resurgir son passé douloureux, ces histoires dont la violence rend l'expression si difficile (That anybody white could take your whole self for anything that came to mind. Not just work, kill, or maim you, but dirty you. Dirty you so bad you couldn’t like yourself anymore) ....  


(II) "124 WAS LOUD. Stamp Paid could hear it even from the road. He walked toward the house holding his head as high as possible so nobody looking could call him a sneak, although his worried mind made him feel like one. Ever since he showed that newspaper clipping to Paul D and learned that he’d moved out of 124 that very day, Stamp felt uneasy. Having wrestled with the question of whether or not to tell a man about his woman, and having convinced himself that he should, he then began to worry about Sethe. Had he stopped the one shot she had of the happiness a good man could bring her? Was she vexed by the loss, the free and unasked-for revival of gossip by the man who had helped her cross the river and who was her friend as well as Baby Suggs’? “I’m too old,” he thought, “for clear thinking. I’m too old and I seen too much.” 

(...)

La situation à 124 Bluestone s’aggrave, Sethe perd son emploi. Alors que Denver développe un attachement obsessionnel pour Beloved, et que l'influence de Beloved ne cesse de croître, c'est Paul D qui devient un objet de détestation - après une tentative de séduction de l'étrange jeune femme : apprenant l'infanticide de Sethe, il quitte le 124. Beloved a désormais le champ libre et joue de la culpabilité de Sethe obsédée par le désir de lui faire comprendre pourquoi elle l'a assassinée. 

 

(III) "124 WAS QUIET. Denver, who thought she knew all about silence, was surprised to learn hunger could do that: quiet you down and wear you out. Neither Sethe nor Beloved knew or cared about it one way or another. They were too busy rationing their strength to fight each other. So it was she who had to step off the edge of the world and die because if she didn’t, they all would. The flesh between her mother’s forefinger and thumb was thin as china silk and there wasn’t a piece of clothing in the house that didn’t sag on her. Beloved held her head up with the palms of her hands, slept wherever she happened to be, and whined for sweets although she was getting bigger, plumper by the day.

(...)


Inquiète par la façon dont sa mère semble dépérir, Denver ose enfin quitter le domicile pour demander de l’aide à la communauté, une communauté qui lui donne nourriture et travail, et à Lady Jones, son ancienne enseignante. La communauté - et les femmes représentent le cœur de cette communauté noire, même si Sethe s’est isolée pendant dix-huit ans, elles n'acceptent pas de voir celle-ci victime de son passé - finit par s’organiser sous la direction d’Ella, - une femme qui avait jadis aidé Sethe dans son évasion - , afin d’exorciser Beloved et sa présence au 124. Quand ils y arrivent, ils découvrent Sethe sur le porche en compagnie de Beloved, qui leur sourit, nu et enceinte. Mais l'apparition de l’employeur de Denver (M. Bodwin) qui vient la chercher pour l’emmener au travail, provoque un début de drame, Sethe le prenant pour le "schoolteacher" et tente de l’attaquer avec un pic à glace. Des femmes interviennent et  dans la confusion Beloved disparaît ... pour ne jamais revenir.

Par la suite, Paul D revient vers Sethe, qui s’est réfugiée dans le lit de Baby Suggs pour mourir : il lui promet de prendre soin d’elle, tandis que Denver choisit de vivre définitivement sa vie dans le monde ...


“Sethe,” he says, “me and you, we got more yesterday than anybody. We need some kind of tomorrow.” - Paul D implore Sethe d’arrêter de s’attarder sur la douleur et l’horreur de son passé, en particulier sur toutes les façons dont elle a laissé tomber ceux qu’elle aimait. Il a trouvé la force d’affronter son passé et de conclure une sorte de pacte de paix avec lui, et il souhaite la même chose pour Sethe. Paul D reconnaît que le passé fera toujours partie de son histoire, mais il laisse espérer à Sethe qu’ils pourront construire un nouvel avenir. Paul D a fait un choix spécifique pour aller de l’avant, même si cela signifie ouvrir à nouveau son cœur, et il veut que Sethe fasse de même....

 

(...) "Sethe closes her eyes and presses her lips together. She is thinking: No.

This little place by a window is what I want. And rest. There’s nothing to rub now and no reason to. Nothing left to bathe, assuming he even knows how. Will he do it in sections? First her face, then her hands, her thighs, her feet, her back? Ending with her exhausted breasts? And if he bathes her in sections, will the parts hold? She opens her eyes, knowing the danger of looking at him. She looks at him. The peachstone skin, the crease between his ready, waiting eyes and sees it—the thing in him, the blessedness, that has made him the kind of man who can walk in a house and make the women cry. Because with him, in his presence, they could. Cry and tell him things they only told each other: that time didn’t stay put; that she called, but Howard and Buglar walked on down the railroad track and couldn’t hear her; that Amy was scared to stay with her because her feet were ugly and her back looked so bad; that her ma’am had hurt her feelings and she couldn’t find her hat anywhere and “Paul D?”

“What, baby?”

“She left me.”

“Aw, girl. Don’t cry.”

“She was my best thing.”

Paul D sits down in the rocking chair and examines the quilt patched in carnival colors. His hands are limp between his knees. There are too many things to feel about this woman. His head hurts. Suddenly he remembers Sixo trying to describe what he felt about the Thirty-Mile Woman. “She is a friend of my mind. She gather me, man. The pieces I am, she gather them and give them back to me in all the right order. It’s good, you know, when you got a woman who is a friend of your mind.”

He is staring at the quilt but he is thinking about her wrought-iron back; the delicious mouth still puffy at the corner from Ella’s fist. The mean black eyes. The wet dress steaming before the fire. Her tenderness about his neck jewelry - its three wands, like attentive baby rattlers, curving two feet into the air. How she never mentioned or looked at it, so he did not have to feel the shame of being collared like a beast. Only this woman Sethe could have left him his manhood like that. He wants to put his story next to hers.

“Sethe,” he says, “me and you, we got more yesterday than anybody. We need some kind of tomorrow.”

He leans over and takes her hand. With the other he touches her face.

“You your best thing, Sethe. You are.” His holding fingers are holding hers.

“Me? Me?”

 


Gloria Naylor (1950-2016), "The Women of Brewster Place" (1982)

A collection of six stories interconnected to form a novel about the women who live in the community of Brewster Place, a poor neighborhood on a dead-end street, from the author of "Mama Day" (1989) and "Bailey’s Cafe" (1993). "No one cries when a street dies" (Personne ne pleure quand une rue meurt), écrit Gloria Naylor dans l’épilogue de ce roman brûlant, résumant le vide matériel et émotionnel qui est souvent l’héritage de dilemmes complexes – politiques, économique, éthique, personnel — trop souvent simplifié par l’appauvrissement des centres-villes. Sept histoires entrelacées décrivent comment plusieurs femmes afro-américaines se retrouvent à Brewster Place, révélant les amours et la perte — d’enfants, de maris, de partenaires, d’avenir, de passé — qui les retiennent là. Ensemble, les épisodes explorent les domaines de l’émotion qui transcendent leur environnement urbain, même s’ils animent, puis viennent hanter, la rue mourante de Naylor. Que ce soit l’écriture de Mattie Michael, ruiné par la dévotion à son fils criminel, ou Kiswana Browne, dont l’idéalisme l’amène dans le quartier sur les objections de sa famille, ou Cora Lee, qui aspire à l’aspiration mais ne peut jamais se soumettre à sa discipline, l’auteur évoque des tragédies quotidiennes d’espoir entrevu, espoir saisi, espoir parti, de la violence déchirante au simple plaisir – comme la joie de réaliser que vous rentrez tard le soir à la maison mais que quelqu’un vous attend – le livre peut passer d’une page monotone à une page parfaitement horrible. Pourtant, il reste illuminé par la dignité que Naylor trouve dans les vies qui la désirent et ressentent ses manques. "The Women of Brewster Place", un peu comme "The Grapes of Wrath", quelque chose comme une impasse ...

 

 MATTIE MICHAEL

I - The rattling moving van crept up Brewster like a huge green slug. It was flanked by a battered gypsy cab that also drove respectfully over the hidden patches of ice under the day-old snow. It began to snow again, just as the small caravan reached the last building on the block. The moving men jumped out of the front of the van and began to unload the back. Mattie paid the driver and got out of the cab. The moist gray air was as heavy as the sigh that lay on her full bosom. The ashen buildings were beginning to fade against the gentle blanketing of the furry gray snow coming from the darkening sky. The sun’s dying rays could be felt rather than seen behind the leaden evening sky, and snow began to cling to the cracks in the wall that stood only six feet from her building.

Mattie saw that the wall reached just above the second-floor apartments, which meant the northern light would be blocked from her plants. All the beautiful plants that once had an entire sun porch for themselves in the home she had exchanged thirty years of her life to pay for would now have to fight for light on a crowded windowsill. The sigh turned into a knot of pity for the ones that she knew would die. She pitied them because she refused to pity herself and to think that she, too, would have to die here on this crowded street because there just wasn’t enough life left for her to do it all again.

 

I - Le fourgon de déménagement cliquetant se faufile sur Brewster comme une énorme limace verte. Il était flanqué d'un taxi gitan cabossé qui, lui aussi, roulait respectueusement sur les plaques de glace cachées sous la neige de la veille. Il se remit à neiger, juste au moment où la petite caravane atteignait le dernier immeuble du quartier. Les déménageurs sautèrent de l'avant de la camionnette et commencèrent à décharger l'arrière. Mattie paya le chauffeur et sortit du taxi. L'air gris et humide était aussi lourd que le soupir qui reposait sur sa poitrine généreuse. Les bâtiments cendrés commençaient à s'effacer devant la douce couverture de neige grise et poilue qui tombait du ciel de plus en plus sombre. Les rayons mourants du soleil se faisaient plus sentir que voir derrière le ciel plombé du soir, et la neige commençait à s'accrocher aux fissures du mur qui se trouvait à seulement six pieds de son immeuble.

Mattie vit que le mur arrivait juste au-dessus des appartements du deuxième étage, ce qui signifiait que la lumière du nord serait bloquée pour ses plantes. Toutes les belles plantes qui disposaient d'une véranda entière dans la maison qu'elle avait payé en échange de trente ans de sa vie, devraient maintenant se battre pour la lumière sur un rebord de fenêtre encombré. Le soupir s'est transformé en un nœud de pitié pour celles dont elle savait qu'elles allaient mourir. Elle les plaignait parce qu'elle refusait de s'apitoyer sur son sort et de penser qu'elle aussi devrait mourir ici, dans cette rue bondée, parce qu'il ne lui restait plus assez de vie pour tout recommencer.

 

 Someone was cooking on the first floor, and the aroma seeped through the misted window and passed across her nose. For a moment it smelled like freshly cut sugar cane, and she took in short, rapid breaths of air to try to capture the scent again. But it was gone. And it couldn’t have been  anyway. There was no sugar cane on Brewster. No, that had been in Tennessee, in a summer that lay under the graves of thirty-one years that could only be opened again in the mind.

Sugar cane and summer and Papa and Basil and Butch. And the beginning—the beginning of her long, winding journey to Brewster.

“Hey, gal.”

A cinnamon-red man leaned over the Michaels’ front fence and clucked softly to Mattie, who was in the yard feeding the young biddies. She purposely ignored him and ran her fingers around the pan to stir the mash and continued calling the chickens. He timed the clucking of his tongue with hers and called again, a little louder. “I say, hey, gal.”

“I heard you the first time, Butch Fuller, but I got a name, you know,” she said, without looking in his direction.

His long, upturned mouth, which always seemed ready to break into a smile, spread into a large grin, and he raced to the other edge of the fence and gave a deep exaggerated bow in front of her.

“Well, ‘cuse us poor, ignorant niggers, Miz Mattie, mam, or shoulds I say, Miz Michael, mam, or shoulds I say Miz Mattie Michael, or shoulds I say Miz Mam, mam, or shoulds I…” And he threw her a look over his bowed shoulders that was a perfect imitation of the mock humility that they used on white people.

Mattie burst out laughing and Butch straightened up and laughed with her.

 

 Quelqu'un cuisinait au premier étage, et l'arôme s'infiltrait par la fenêtre embuée et passait sur son nez. Pendant un instant, elle sentit l'odeur de la canne à sucre fraîchement coupée, et elle inspira de courtes et rapides bouffées d'air pour essayer de capter à nouveau l'odeur. Mais il n'y en avait plus. Et ce n'était pas possible de toute façon. Il n'y avait pas de canne à sucre sur Brewster. Non, cela s'était passé dans le Tennessee, au cours d'un été qui reposait sous les tombes de trente et un ans qui ne pouvaient être rouvertes que dans l'esprit.

La canne à sucre, l'été, Papa, Basil et Butch. Et le début - le début de son long et sinueux voyage vers Brewster.

"Hey, gal."

Un homme rouge cannelle s'est penché sur la clôture avant des Michaels et a gloussé doucement à Mattie, qui était dans la cour en train de nourrir les jeunes poulets. Elle l'ignora délibérément et passa ses doigts autour de la casserole pour remuer la purée, tout en continuant à appeler les poules. Il fit coïncider le claquement de sa langue avec celui de la sienne et appela à nouveau, un peu plus fort. "J'ai dit, hé, ma fille."

"Je t'ai entendu la première fois, Butch Fuller, mais j'ai un nom, tu sais", dit-elle sans regarder dans sa direction.

Sa longue bouche retroussée, qui semblait toujours prête à se fendre d'un sourire, s'épanouit en un large sourire, et il courut jusqu'à l'autre bord de la clôture et fit une profonde révérence exagérée devant elle.

"Eh bien, excusez-nous, pauvres nègres ignorants, Miz Mattie, mam, ou devrais-je dire, Miz Michael, mam, ou devrais-je dire Miz Mattie Michael, ou devrais-je dire Miz Mam, mam, ou devrais-je..." Et il lui jette, par-dessus ses épaules voûtées, un regard qui est une parfaite imitation du simulacre d'humilité qu'ils utilisent à l'égard des Blancs.

Mattie éclata de rire et Butch se redressa et rit avec elle.


On peut évoquer ici le premier roman, "The Street" (1946), d'Ann Petry (1908-1997), romancière, journaliste et biographe afro-américaine, dont les œuvres ont su parfaitement évoquer la vie des Noirs dans les petites villes de la Nouvelle-Angleterre. "The Street" conte la vie d’une femme afro-américaine de la classe ouvrière, Lutie Johnson, qui rêve de quitter Harlem mais est inévitablement contrecarré par les pressions de la pauvreté et du racisme. Ce fut l’un des premiers romans d’une femme afro-américaine à être acclamé. Country Place (1947) dépeindra plus tard la désillusion et la corruption d’un groupe de Blancs dans une petite ville du Connecticut, et son troisième roman, The Narrows (1953), sera l’histoire de Link Williams, un afro-américain éduqué à Dartmouth qui s’occupe de bar dans la section noire de Monmouth, Conn., et de sa tragique histoire d’amour avec une femme blanche riche....


"Linden Hills" (Gloria Naylor, 1985)

Un monde loin de Brewster Place, mais intimement lié à elle, se trouve Linden Hills. Avec ses maisons de vitrine, ses pelouses élégantes et d’autres attraits de richesse, Linden Hills n’est pas différent des autres communautés noires riches. Mais le fait de résider dans cette collectivité est une preuve incontestable de son « making it ». Bien que personne ne connaisse les qualifications précises, tout le monde sait que seules certaines personnes peuvent y vivre et qu’elles veulent en faire partie. Une fois que les gens arrivent à Linden Hills, la quête continue, plus subtile, mais tout aussi féroce : le but est une maison sur Tupelo Drive, la quintessence de la réussite et du succès visible. Personne ne remarque que la propriété sur Tupelo Drive retourne en vente rapidement; personne ne se demande pourquoi il y a toujours des postes vacants à Linden Hills. Dans un roman résonnant qui prend pour modèle l’Enfer de Dante, Gloria Naylor révèle une certaine vérité sur le rêve américain – que le prix du succès peut très bien être un voyage vers au plus bas du cercle de l’enfer...

 


"Call and Response : The Riverside Anthology of the African American Literary Tradition",  Patricia Liggins Hill (1998)

En préparation depuis plus d’une décennie, "Call and Response" est une anthologie de la littérature afro-américaine, unique en son genre qui met l’accent sur les dimensions écrites et orales de l’esthétique noire. Il retrace l’émergence séculaire de cette tradition littéraire distincte depuis ses premières racines dans les proverbes, les contes et les chants africains jusqu’à sa dernière floraison dans les œuvres d’écrivains tels que Rita Dove, August Wilson et Terry McMillan. Ici, en 2 000 pages et 550 sélections, qui constituent (selon les mots de Richard Wright) le « long black song » de la vie afro-américaine, chanté dans un grand chœur de voix, des esclaves des années 1600 aux rappeurs, orateurs, romanciers et poètes d’aujourd’hui. Parmi les œuvres présentées figurent "Frederick Douglass’s Life" et "The Bluest Eye" de Toni Morrison, toutes deux in-extenso....